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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77617 ***
+
+ [Illustration de la couverture]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ Le Disciple
+
+
+ Par Paul Bourget
+ (de l’Académie française)
+
+ Introduction par
+ T. de Wyzewa
+
+
+
+
+ Paris
+ Nelson, Éditeurs
+ 189, rue Saint-Jacques
+ Londres, Edimbourg, et New-York
+
+
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ PAR T. DE WYZEWA.
+
+J’ai conservé un souvenir très présent de l’impression que nous a
+produite, — à moi-même et à un bon nombre d’autres hommes de lettres de
+ma génération, — la première lecture de ce _Disciple_ de M. Bourget, il
+y aura vingt et un ans le prochain été. C’était par-dessus tout, une
+impression de surprise, à tel point que nous en oubliions presque
+d’admirer, comme il convenait, l’éminente valeur littéraire de l’œuvre,
+la forte et savante simplicité de l’intrigue, le relief des figures et
+leur profonde vérité humaine, la beauté poétique de tels paysages
+d’Auvergne qui demeurent aujourd’hui encore, je crois bien, ce que M.
+Bourget nous a donné en ce genre à la fois de plus personnel et de plus
+parfait : toutes qualités que j’avoue humblement n’avoir découvertes,
+pour ma part, qu’en relisant le _Disciple_ quelques années après. Mais
+c’est qu’en vérité toute notre attention, à la date déjà lointaine de ce
+milieu de l’année 1889, s’était trouvée aussitôt concentrée sur deux
+choses également imprévues et singulières, dont avec nos idées et nos
+sentiments d’alors nous ne pouvions manquer d’être stupéfaits : sur la
+nature même de la thèse morale expressément soutenue par le romancier,
+et, en second lieu, sur le fait qu’une thèse de ce genre nous fût
+présentée par le jeune écrivain dont le nom se lisait en tête du livre.
+
+M. Paul Bourget était devenu, depuis longtemps déjà, l’un de nos maîtres
+les plus écoutés et les plus aimés : depuis la première apparition, dans
+la _Nouvelle Revue_, de ces mémorables _Essais de Psychologie
+contemporaine_, où, à l’expression merveilleusement délicate et nuancée
+de notre commune façon de juger l’œuvre et le génie d’un Stendhal ou
+d’un Baudelaire se joignait encore, pour nous séduire, l’attrait plus
+intime d’une philosophie toute désenchantée et mélancolique, appropriant
+aux exigences secrètes de nos jeunes cœurs le « pessimisme » un peu gros
+de Schopenhauer et de son école. Sans compter que la même doctrine nous
+avait été offerte aussi par M. Bourget en des recueils de vers d’une
+fantaisie et d’une grâce exquises, sous l’élégante douceur musicale de
+leur forme. _La Vie Inquiète_, les _Aveux_, _Edel_, le souvenir de ces
+chants de tristesse ou de rêverie nous avait habitués à reconnaître,
+jusque dans les études critiques de leur auteur, l’écho frémissant d’une
+âme de poète, — et rien d’autre ne pouvait alors constituer, pour un
+écrivain, un titre plus précieux et plus sûr à notre sympathie : car
+avec tous ses défauts, chèrement payés par la suite, notre génération
+pouvait du moins se glorifier d’avoir grandi dans le culte respectueux
+et passionné de la poésie, se refusant toujours à tenir celle-ci pour un
+simple genre littéraire égal en espèce comme en portée esthétique à la
+prose même la plus émouvante ou la plus « artiste ».
+
+Et ainsi notre affection, dès le premier jour, avait été acquise aux
+romans et nouvelles de M. Bourget. Par-dessous — un ensemble de
+procédés narratifs et pittoresques qui tout de suite nous avaient révélé
+un héritier authentique de l’art vénéré de notre grand Balzac, ces beaux
+récits ne nous ravissaient pas seulement par la discrète et profonde
+pénétration de leur analyse psychologique : depuis _Cruelle Enigme_ et
+_Un Crime d’Amour_ jusqu’à l’admirable _Mensonges_, chacun d’eux nous
+parlait une langue qui aurait suffi à nous empêcher de le confondre avec
+les meilleurs produits de cette école « naturaliste » que nous voyions,
+à ce moment, achever parmi nous sa brève floraison, en attendant que
+bientôt un souffle de mort l’anéantit toute entière presque d’un même
+coup. A la différence d’un Zola ou d’un Maupassant, le romancier de
+_Mensonges_ était pour nous un poète résigné à traduire en prose une
+pensée et des rêves qui, sous leur déguisement, n’en restaient pas moins
+plus proches de nous que les fortes visions, trop rudement étalées, de
+ces prosateurs. Nous lui savions gré de choisir à dessein ses sujets et
+ses personnages dans les milieux sociaux plus raffinés, et d’insister
+plus volontiers sur les mouvements intérieurs des âmes, et puis surtout
+de relever l’intérêt « esthétique » des touchantes tragédies mondaines
+qu’il évoquait devant nous en les imprégnant, à leur tour, d’un léger et
+subtil parfum de pessimisme qui, de page en page, excellait à les
+dépouiller de ce qu’une reconstitution trop réaliste de la vie avait
+immanquablement pour nous de banal, de grossier, et d’antipathique.
+
+Mais aussi, en échange de la tendre et fidèle admiration littéraire
+qu’avait trouvée chez nous M. Paul Bourget, entendions-nous qu’il
+partageât toutes les opinions qui nous étaient chères, et au premier
+rang desquelles figurait une foi absolue dans la supériorité de l’œuvre
+d’art sur le reste des choses. La doctrine de ce que nos devanciers
+avaient appelé « l’art pour l’art » avait eu beau changer de nom, au
+cours des années : elle continuait à nous apparaître comme la première,
+l’unique vérité. Sans aller peut-être jusqu’à approuver les joyeux
+paradoxes d’immoralité que quelques-uns d’entre nous s’amusaient, dès ce
+temps, à développer sur la scène ou dans le roman, — préludant par là
+au triomphe prochain de la littérature « rosse », — nous ne souffrions
+pas que l’artiste, et en particulier l’homme de lettres, eût jamais à se
+préoccuper de la portée morale de son œuvre ni de ses conséquences dans
+la vie pratique. Cette vie pratique, d’ailleurs, nous inspirait
+unanimement le plus parfait mépris. Nous l’entrevoyions si bas
+au-dessous de notre horizon accoutumé que l’idée ne nous serait même pas
+venue d’une Influence possible de la « pensée » sur elle : sauf à
+considérer une telle influence, si d’aventure quelque preuve certaine
+nous l’avait révélée, comme un simple accident dénué d’importance, et
+tout à fait indigne de nous émouvoir. Nous estimions que le seul devoir
+du philosophe et du poète, de l’auteur dramatique et du romancier, était
+de tâcher à exprimer pleinement ses idées, ses sentiments, les résultats
+de son observation ou de sa fantaisie, sans se troubler des vaines et
+stupides alarmes de l’aveugle troupeau des « moralistes » de toute
+provenance et de tout habit. Ignorant encore, ou du moins ne connaissant
+que d’une manière assez vague, le défi lancé par l’infortuné Nietzsche à
+l’antique distinction du bien et du mal, déjà nous étions prêts à lui
+faire l’accueil qu’avaient reçu de nous, avant lui, les théories
+« amorales » de Taine et de Renan ou cette captivante doctrine du
+« culte du moi » qui venait alors de nous être prêchée par M. Barrès
+avec un mélange délicieux de passion poétique et de détachement. Tout
+cela nous plaisait surtout parce que nous y découvrions autant de hardis
+et heureux efforts à élargir l’abime creusé depuis longtemps déjà entre
+la libre vie de l’esprit, telle que nous nous enorgueillissions d’être
+admis à la vivre, et les médiocres « contingences » de la vie réelle. Et
+bien que M. Bourget, ainsi qu’il seyait à un poète, se fût contenté
+jusque-là d’assister en témoin à ces tentatives, tout en les éclairant
+pour nous de la fine et pénétrante lumière de son analyse, chacun de
+nous avait l’impression que l’auteur des audacieuses études sur
+_Flaubert_, _Renan_ et _Leconte de Liste_, l’ironiste désabusé de la
+_Physiologie de l’Amour moderne_, s’accordait avec nous dans cette fière
+indifférence à l’égard d’une réalité bassement « bourgeoise », bonne
+tout au plus à inquiéter l’âme prosaïque d’un Sarcey, ou encore à
+devenir une arme de combat, contre une école littéraire trop bruyamment
+fêtée, entre les mains hargneuses d’un « pion » de génie tel que
+Brunetière!
+
+Or, voici que dans l’été de 1889, précisément au lendemain de sa
+piquante _Physiologie de l’Amour moderne_, M. Bourget nous donnait un
+roman qui, sans l’ombre de réserve, se mettait au service d’une doctrine
+« morale », et proclamait ouvertement l’étroite liaison intime de la vie
+de l’esprit et de la vie réelle, un roman où le philosophe, l’artiste,
+étaient solennellement accusés d’exercer une action pernicieuse sur de
+jeunes cerveaux, un roman où ces êtres que nous supposions d’une race
+surnaturelle étaient solennellement déclarés responsables de toute
+mauvaise action commise, — à leur insu, parmi l’obscure foule anonyme
+s’agitant à leurs pieds, sous l’inspiration de l’une de leurs idées ou
+de l’un de leurs rêves! Dans un récit d’une vérité et d’une puissance
+tragique singulières, laissant bien loin dernière soi tous les _Essais
+de Psychologie_ et toutes les Cruelles Enigmes, voici que le poète
+d’_Edel_ attaquait de front l’unique opinion qui nous tînt au cœur :
+notre vaniteuse conscience d’habiter un monde distinct de celui du
+« bourgeois », et supérieur à lui. Impossible d’imaginer notre surprise,
+ni tout ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent
+dédain avec lequel nous affections de railler cet étrange caprice
+passager du charmant et sceptique analyste des passions mondaines. M.
+Bourget se fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux
+_Disciple_, une grosse farce « naturaliste » du genre te _Pot-bouille_
+ou de l’immortel _A Vau-l’eau_, combien le plus « délicat » d’entre nous
+aurait eu moins de peine à lui pardonner!
+
+Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf
+erreur, celle de l’_Homme Libre_ de M. Barrès et de la _Thais_ de M.
+Anatole France, celle des premières études françaises sur la personne et
+l’œuvre du créateur de _Zarathoustra_, — le magnifique roman qu’on va
+lire a été un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire
+littéraire. Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal
+préparés à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et
+d’artiste qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons
+pas aperçu tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas
+jusqu’à l’auteur du _Disciple_ qui, d’abord, ne se soit trouvé hors
+d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps
+s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en
+partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien
+dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles
+de l’immense majorité des lecteurs français?
+
+Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui ce que nous y avons
+mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent dédain avec lequel nous
+affections de railler cet étrange caprice passager du charmant et
+sceptique analyste des passions mondaines. M. Bourget se fût-il même
+avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux Disciple, une grosse
+farce « naturaliste » du genre de Pot-bouille ou de l’immortel A
+Vau-l’eau, combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu moins de
+peine à lui pardonner!
+
+Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf
+erreur, celle de l’Homme Libre de M. Barrés et de la Thais de M. Anatole
+France, celle des premières études françaises sur la personne et l’œuvre
+du créateur de Zarathoustra, — le magnifique roman qu’on va lire a été
+un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire littéraire.
+Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés à
+l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et d’artiste
+qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons pas aperçu
+tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à
+l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé hors d’état de
+l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps
+s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en
+partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien
+dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles
+de l’immense majorité des lecteurs français?
+
+Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui personne de chez nous
+qui, de gré ou de force, n’en fût venu à tenir pour vraie la thèse du
+_Disciple_. Je lisais dans les journaux, l’autre jour encore, qu’un
+groupe de collégiens d’une sous-préfecture s’étaient constitués en
+authentique association de voleurs et d’escrocs, sous le nom très
+inattendu de : « la bande des Nick Carter ». Ce « Nick Carter » est un
+détective américain dont les vertueux exploits sont racontés aux quatre
+coins du monde, chaque semaine, en des livraisons populaires d’une
+langue pitoyable et d’une illustration tout à fait hideuse; et sans
+doute les collégiens susdits ne semblaient guère avoir compris la
+signification réelle d’histoires où le personnage qu’ils s’étaient
+choisi pour patron ne se fatigue pas d’envoyer au bagne les
+représentants de la profession qu’ils avaient, eux-mêmes, vaillamment
+adoptée : mais, après cela, rien ne nous prouve que le jeune Robert
+Greslou, lui aussi, n’ait pas échoué à saisir exactement toutes les
+nuances de l’abstruse doctrine philosophique qui l’a conduit à vouloir
+« instituer » une « expérience » criminelle sur ses aptitudes de
+conquête amoureuse. Ou bien, si l’on préfère un exemple d’ordre plus
+relevé, je rappellerai l’aventure, également toute fraîche, d’un ouvrier
+saxon de Leipzig qui, après s’être nourri d’une publication intitulée
+les _Annales de Psychologie_, s’est tout à coup rendu compte de
+l’impossibilité, pour lui, de « satisfaire pleinement les aspirations
+naturelles et légitimes de son être » au moyen de son humble salaire, et
+s’en est allé acheter un marteau, s’est adressé à soi-même un semblant
+de lettre chargée, et a assommé un malheureux facteur au moment où
+celui-ci pénétrait dans sa chambre. Voilà deux « cas » récents que le
+hasard me jette sous la main : mais combien d’autres preuves plus
+saisissantes chacun de nous trouverait à citer, tirées de son
+observation personnelle ou de la lecture des journaux de la veille, en
+faveur de la théorie contre laquelle se révoltaient jadis, à la suite de
+l’austère Adrien Sixte, la plupart des hommes de lettres et savants,
+philosophes et artistes de ma génération? Est-ce-que nous ne sentons pas
+que toute notre conception présente de nos devoirs comme de nos droits
+s’est principalement formée en nous sous l’empire de nos émotions
+esthétiques ou intellectuelles, et que l’action de celles-ci sur nous a
+été d’autant plus intense qu’elles nous sont apparues entourées de plus
+de beauté, — avivées par l’exquise musique d’une strophe de Verlaine ou
+de Baudelaire, enflammées par l’élan fiévreux de la pensée et du rythme
+dans un chapitre de Nietzsche, illuminées de l’inoubliable sourire que
+nous voyions flotter doucement autour des lèvres amères de l’auteur de
+l’_Antechrist_ et de _l’Abbesse de Jouarre_? Et qui donc s’attendrait
+encore, désormais, à mettre en doute l’énorme part qui revient au roman,
+au théâtre, à toute notre littérature de ce dernier demi-siècle, dans la
+brusque déchéance des vénérables notions séculaires de l’honneur et de
+la dignité individuelle, dans la rupture à peu près totale des antiques
+liens familiaux, pour ne rien dire de la diffusion universelle de cette
+incrédulité quasi-animale qui, enlevant aux âmes la foi religieuse sans
+lui substituer aucune autre croyance, les vide en même temps de toute
+chaleur comme de tout espoir? Ah! l’aveugle et stupide troupeau que nous
+étions, lorsqu’il y a vingt ans nous applaudissions aux faciles
+« rosseries » du Théâtre-Libre, lorsque nous nous divertissions des
+audaces « super-humaines » de nos maîtres d’alors, sans songer que
+bientôt des fils nous naîtraient qui puiseraient dans ces amusants
+paradoxes, respirés dès l’enfance, des germes pernicieux d’abrutissement
+et de dépravation!
+
+Du moins nos yeux ont-ils fini par s’ouvrir, devant une évidence tous
+les jours plus frappante. Ce qui naguère nous indignait comme un
+attentat sacrilège à la souveraineté éternelle de la pensée et de l’art,
+nous nous accordons tous aujourd’hui à le proclamer, et peu s’en faut
+que nous ne nous figurions même l’avoir admis de tout temps. Mais non :
+c’est au _Disciple_ de M. Bourget qu’appartient le mérite de nous
+l’avoir enseigné, avec une autorité morale et un noble courage et un
+attrait merveilleux d’évocation dramatique qui suffiraient à lui valoir
+une place de choix, au premier rang des œuvres véritablement vivantes et
+belles de notre littérature contemporaine. Et peut-être, ainsi que je
+disais tout à l’heure, l’auteur lui-même de ce livre admirable ne
+s’est-il pas, tout d’abord, rendu compte de la gravité exceptionnelle de
+la doctrine qu’il nous apportait? Profondément ému du spectacle de
+certaines tragédies récentes, et sans doute un peu troublé, aussi, par
+la témérité inattendue de certaines idées qui commençaient alors à
+s’énoncer autour de lui avec l’irrésistible séduction d’une éloquence à
+la fols infiniment spirituelle et pathétique, peut-être n’a-t-il obéi,
+en effet, qu’à une impulsion passagère, après quoi il lui aura semblé
+que rien ne l’empêchait de reprendre l’attachante série de ses propres
+expériences d’analyse psychologique, unies à la peinture de ces milieux
+parisiens que personne, de nos jours, n’a su mieux comprendre et décrire
+que lui? Mais inconsciemment son _Disciple_ survivait et agissait en
+lui, pendant les années qui avaient suivi sa publication; et un moment
+est venu où, — tout de même que nos yeux en partie grâce à lui, — ses
+yeux se sont décidément ouverts à l’importance du rôle que lui
+imposaient son talent et sa renommée. Tout de même qu’autrefois
+l’aventure symbolique de Robert Greslou avait succédé, dans son œuvre, à
+_Un Crime d’Amour_ et à _Cruelle Enigme_, de nouveau nous l’avons vu
+s’interrompre dans la création de romans purement « littéraires », une
+_Cosmopolis_ ou une _Duchesse bleue_, pour aborder les problèmes les
+plus brûlants de l’heure présente, et non plus en simple spectateur mais
+en philosophe et en moraliste, s’efforçant d’opposer aux doctrines
+funestes des continuateurs d’Adrien Sixte la seule doctrine religieuse
+et sociale qui lui parût capable de sauver son pays. La haute valeur de
+ces romans de sa dernière « manière », la grandeur de leur inspiration
+et l’heureux contre-coup de celle-ci jusque sur la qualité, toute
+professionnelle, du relief des caractères et de l’ardente et harmonieuse
+élégance du style, je n’ai pas à les louer ici, et chacun, d’ailleurs,
+les connaît assez : mais il n’y a pas une de ces précieuses vertus de
+l’_Étape_, de _l’Émigré_, ni de la _Barricade_ qui ne résultent
+expressément d’une révolution commencée dans l’âme de M. Bourget voilà
+vingt et un ans, lorsqu’un concours providentiel de hasards lui a
+suggéré le caprice d’entremêler à ses subtiles explorations du cœur
+féminin le simple récit de l’expérience instituée dans un château de
+l’Auvergne, au prix de l’honneur et de la vie d’une jeune fille, par
+l’élève docile de l’austère et vénérable Adrien Sixte.
+
+ T. DE WYZEWA.
+
+
+
+
+ _TABLE._
+
+ _A un jeune homme_
+ _I._ _Un Philosophe moderne_
+ _II._ _L’Affaire Greslou_
+ _III._ _Simple Douleur_
+ _IV._ _Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui_
+ _I._ _Mes Hérédités_
+ _II._ _Mon Milieu d’idées_
+ _III._ _Transplantation_
+ _IV._ _Première Crise_
+ _V._ _Seconde Crise_
+ _VI._ _Conclusion_
+ _V._ _Tourments d’idées_
+ _VI._ _Le Comte André_
+
+
+
+
+ _A UN JEUNE HOMME_
+
+
+_C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi
+que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni
+ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, — rien sinon
+que tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, et que tu vas,
+cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions
+qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes
+dépend un peu de ta vie morale, un peu de ton âme; — et ta vie morale,
+c’est la vie morale de la France même; ton âme, c’est son âme. Dans
+vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en main la fortune de
+cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette patrie
+elle-même. Qu’auras-tu recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos
+ouvrages? Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de lettres, si
+chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité_...
+
+_Tu trouveras dans_ le Disciple _l’étude d’une de ces
+responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve que l’ami qui
+t’écrit ces lignes possède, à défaut d’autre mérite, celui de croire
+profondément au sérieux de son art. — Puisses-tu trouver dans ces
+lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement. Oui, il pense à
+toi, et cela depuis bien longtemps, depuis les jours où tu commençais
+d’apprendre à lire, alors que nous autres, qui marchons aujourd’hui vers
+notre quarantième année, nous griffonnions nos premiers vers et notre
+première page de prose au bruit du canon qui grondait sur Paris. Dans
+nos chambrées d’écoliers on n’était pas gai à cette époque. Les plus
+âgés d’entre nous venaient de partir pour la guerre, et nous qui devions
+rester au collège, du fond de nos classes à demi désertes nous sentions
+peser sur nous le grand devoir du relèvement de la Patrie._
+
+_Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale année 1871, jeune
+Français de maintenant, — nous tous qui voulions vouer notre effort aux
+Lettres. Mes amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore de
+Banville_ :
+
+ Vous en qui je salue une nouvelle aurore.
+ Vous tous qui m’aimerez,
+ Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,
+ O bataillons sacrés!
+
+_Cette aurore de demain, nous la voulions aussi rayonnante que notre
+aurore à nous était mélancolique et embrumée d’une vapeur de sang. Nous
+souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille,
+en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes.
+Nous nous disions que notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à
+vous, une France nouvelle, par notre action privée et publique, par nos
+actes et par nos paroles, par notre ferveur et par notre exemple, une
+France rachetée de la défaite, une France reconstruite dans sa vie
+extérieure et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous fussions
+alors, nous savions, pour l’avoir appris dans nos maîtres, — et ce fut
+leur meilleur enseignement, — que les triomphes et les défaites du
+dehors traduisent les qualités et les insuffisances du dedans. Nous
+savions que la résurrection de l’Allemagne, au début du siècle, a été
+avant tout une_ œuvre d’âme, _et nous nous rendions compte que l’Ame
+Française était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait
+aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans la généreuse
+naïveté de notre adolescence à comprendre que la crise morale était la
+grande crise de ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos chefs
+de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface de_ la Femme de Claude,
+_s’adressant au Français de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère
+plus jeune : « Prends garde, tu traverses des temps difficiles... Tu
+viens de payer cher, elles ne sont même pas encore toutes payées, tes
+fautes d’autrefois. Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin,
+railleur, sceptique et folâtre : en voilà assez pour quelque temps au
+moins. Dieu, la nature, le travail, l’amour, l’enfant, tout cela est
+sérieux, très sérieux, et se dresse devant toi._ Il faut que tout cela
+vive ou que tu meures. »
+
+_De cette génération dont je suis, et que soulevait ce noble espoir de
+refaire la France, je ne peux pas dire qu’elle ait réussi, ni même
+qu’elle ait été assez uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je
+sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé, — oui, beaucoup. Sans trop de
+méthode, hélas! mais avec une application continue et qui me touche
+quand je songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au pouvoir,
+combien nous avons tous été abandonnés à nous-mêmes, l’indifférence où
+nous ont tenus les malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui
+jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous appuyer, de nous
+diriger. Ah! la brave classe moyenne, la solide et vaillante
+Bourgeoisie, que possède encore la France! Qu’elle a fourni, depuis ces
+vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie, d’agents
+diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs excellents, d’artistes
+intègres! J’entends dire parfois : « Quelle vitalité dans ce pays! Il
+continue d’aller, là où un autre mourrait... » Hé bien! s’il va, en
+effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne volonté de cette
+jeune bourgeoisie qui a tout accepté pour servir le pays. Elle a vu
+d’ignobles maîtres d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus
+chères croyances, des politiciens abominables jouer du suffrage
+universel comme d’un instrument de règne, et installer leur médiocrité
+menteuse dans les plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage
+universel, la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies, — car
+la force du nombre est la plus brutale des forces, n’ayant même pas pour
+elle l’audace et le talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout,
+elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne nécessaire.
+Si nos soldats vont et viennent, si es puissances étrangères nous
+gardent leur respect, si notre enseignement supérieur se développe, si
+nos arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie national,
+c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas de victoire à son actif,
+cette génération des jeunes gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a
+pas su rétablir la forme traditionnelle du gouvernement, ni résoudre les
+problèmes redoutables que l’erreur démocratique nous impose. Pourtant,
+jeune homme de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes
+aînés. Par eux la France a vécu._
+
+_Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui tourmente à l’heure
+actuelle ceux de ces aînés qui ont gardé, malgré tout, la foi dans le
+relèvement du pays. Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des
+cavaliers prussiens galopant victorieux entre les peupliers de la terre
+natale. Et de l’horrible guerre civile tu ne connais guère que la ruine
+pittoresque de la Cour des comptes, où les arbres poussent leur
+végétation luxuriante parmi les pierres roussies qui prennent de
+poétiques allures de palais anciens, en attendant que cette trace aussi
+disparaisse. Nous autres, nous n’avons jamais pu considérer que la paix
+de 71 eût tout réglé pour toujours... Que je voudrais savoir si tu
+penses comme nous! Que je voudrais être sûr que tu n’es pas prêt à
+renoncer à ce qui fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun
+de nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé! Mais non, j’en suis
+sûr, et que tu te sens triste quand tu passes devant l’Arc où_ les
+autres _ont passé, même si c’est avec un ami, et par les beaux soirs
+d’été. Tu quitterais tout, gaiement, pour aller_ là-bas, — _si, demain,
+il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce n’est pas assez de savoir
+mourir. Es-tu décidé à savoir vivre? Lorsque tu le vois, cet Arc de
+triomphe, et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée,
+regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle héroïque des
+conscrits d’alors? Quand tu te souviens de la Restauration et des luttes
+du Romantisme, éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux
+d’_Hernani, _un grand drapeau littéraire à défendre? Sens-tu, quand tu
+rencontres un des maîtres d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte
+de Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un des
+dépositaires du génie de ta race? Quand tu lis des livres, comme ceux
+que nous devons écrire lorsqu’il nous faut peindre les coupables
+passions et leur martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé les
+auteurs de ces livres? As-tu de l’idéal, enfin, plus d’idéal que nous;
+de la foi, plus de foi que nous; de l’espérance, plus d’espérance que
+nous? — Si c’est_ oui, _donne-moi la main, et laisse-moi te dire :
+merci. — Si c’est_ non?...
+
+_Si c’est_ non?... — _Il y a deux types de jeunes gens que je vois
+devant moi à l’heure présente, et qui sont devant toi aussi comme deux
+formes de tentations, également redoutables et funestes. — L’un est
+cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de
+la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit
+par cet autre : réussir. Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de
+la littérature ou de l’art, du sport ou de l’industrie; qu’il soit
+officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même pour dieu, pour
+principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce
+temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à l’œuvre
+de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare
+civilisé, la plus dangereuse des espèces. Alphonse Daudet, qui a su
+merveilleusement le voir et le définir, ce jeune homme moderne, l’a
+baptisé_ struggle-for-lifer, — _et lui-même, ce personnage s’appelle
+volontiers « fin de siècle ». Il n’estime que le succès, — et dans le
+succès que l’argent. Il est convaincu, en lisant ce que j’écris
+ici, — car il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour
+être « dans le train », — que je me moque du public en traçant ce
+portrait, et que moi-même je lui ressemble. Il est si profondément
+nihiliste à sa manière, que l’idéal lui paraît une comédie chez tout
+autre, comme il en serait, comme il en est une chez lui, quand il juge à
+propos, par exemple, de se grimer en socialiste, de mentir au peuple
+pour avoir ses votes. Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas?
+Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une
+machine à calcul au service d’une machine à plaisir. Je le redoute moins
+cependant pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties
+des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un épicurien
+intellectuel et raffiné, comme le premier était un épicurien brutal et
+scientifique. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer
+et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
+idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats
+derniers des plus subtiles philosophes de cet âge. Ne lui parlez pas
+d’impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n’a pas de sens
+précis, et il est d’autre part trop intelligent pour ne pas admettre que
+toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il
+n’a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira
+jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu’il a
+transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la
+beauté et la laideur, le vice et la vertu lui paraissent des objets de
+simple curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme
+savant et dont le démontage l’intéresse comme un objet d’expérience.
+Pour lui, rien n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est
+immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute l’ambition, comme
+l’a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans son beau roman de
+l’_Homme libre, — _chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque seulement une
+conclusion, — consiste à « adorer son moi », à le parer de sensations
+nouvelles. La vie religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à
+ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme la vie
+sentimentale. Sa corruption est autrement profonde que celle du
+jouisseur barbare; elle est autrement compliquée, et le beau nom
+d’intellectualisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la
+sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien, ce jeune homme-là;
+nous avons tous failli l’être, nous que les paradoxes d’un maître trop
+éloquent ont trop charmés; nous l’avons tous été un jour, une heure;
+nous le sommes encore dans nos mauvais moments. Et si j’ai écrit ce
+livre, c’est pour te montrer, enfant de vingt ans chez qui l’âme est en
+train de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que cet
+égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de lui._
+
+_Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes hommes, jeune Français
+d’aujourd’hui. Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde
+sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du
+monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil de la vie, ni celui
+de l’intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d’idées!
+Dans ces temps de conscience troublée et de doctrines contradictoires,
+attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase sacrée : « Il faut
+juger l’arbre par ses fruits. » Il y a une réalité dont tu ne peux pas
+douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute :
+c’est ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui rendent
+cette âme moins capable d’aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour
+assuré que ces idées sont fausses par un point, si subtiles te
+semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie
+des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes
+vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n’y a que flétrissure
+présente et qu’agonie finale : l’amour et la volonté. — La science
+d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu’au terme de son
+analyse s’étend le domaine de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut
+presque un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat
+notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nous
+n’avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan
+de mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort, aie le courage
+de répondre : « Vous ne le savez pas... » Et puisque tu sais, puisque tu
+éprouves qu’une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure
+pas en toi avant toi-même. — La France a besoin que nous pensions tous
+cela, et puisse ce livre t’aider à le penser. N’y cherche pas, ce que tu
+n’y trouverais point, des allusions à de récents événements. Le plan en
+était tracé, et une partie en était écrite quand deux tragédies, l’une
+Française et l’autre Européenne, sont venues attester qu’un même trouble
+d’idées et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes et
+d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de croire que je n’ai pas
+spéculé sur des drames qui ont fait souffrir, qui font souffrir trop de
+personnes. Les moralistes dont c’est le métier de chercher les causes
+rencontrent parfois des analogies de situations qui leur attestent
+qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient mieux alors s’être trompés. Que je
+voudrais, moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais eu dans la
+vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux_
+Disciple _qui donne son nom à ce roman! Mais s’il n’y en avait pas eu,
+s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit ce que je viens de
+te dire, jeune homme de mon pays, à qui je voudrais avoir été une fois
+bienfaisant, par qui je souhaite passionnément d’être aimé, — et de le
+mériter._
+
+ P. B.
+
+Paris, 5 juin 1889.
+
+ Le Disciple
+
+
+
+
+ I
+ UN PHILOSOPHE MODERNE
+
+
+Une légende qui n’a pas été démentie veut que les bourgeois de la ville
+de Kœnigsberg aient deviné qu’un événement prodigieux bouleversait
+l’univers civilisé, à voir simplement le philosophe Emmanuel Kant
+modifier la direction de sa promenade quotidienne. Le célèbre auteur de
+la _Critique de la Raison pure_ avait appris le jour même que la
+Révolution française venait d’éclater. Quoique Paris soit peu propice à
+d’aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants de la rue
+Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par un après-midi de janvier 1887, une
+stupeur presque pareille à constater la sortie, vers une heure, d’un
+philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais aussi régulier, aussi
+maniaque dans ses faits et gestes, sans compter qu’il est plus
+destructif encore dans son analyse, — M. Adrien Sixte, celui que les
+Anglais appellent volontiers le Spencer français. Il convient d’ajouter
+tout de suite que cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de
+Jussieu à la rue de Linné, fait partie d’une véritable petite province
+bornée par le jardin des Plantes, l’hôpital de la Pitié, l’entrepôt des
+vins et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. C’est dire
+qu’elle permet ces familières inquisitions du coup d’œil, impossibles
+dans les grands quartiers de la ville où le va-et-vient de l’existence
+renouvelle sans cesse le flot des voitures et des passants. Ici ne
+demeurent que de petits rentiers, de modestes professeurs, des employés
+au Muséum, des étudiants désireux d’étudier, de tout jeunes gens de
+lettres qui redoutent autour de leur solitude les tentations du pays
+Latin. Les boutiques sont achalandées par leur clientèle, fixe comme
+celle d’un faubourg. Le Boulanger, le Boucher, l’Epicier, la
+Blanchisseuse, le Pharmacien, — tous ces noms sont prononcés au
+singulier par les domestiques qui vont aux emplettes. Il n’y a guère
+place pour une concurrence dans ce carré de maisons que dessert la ligne
+des omnibus de la Glacière et qu’orne une fontaine capricieusement
+chargée d’images d’animaux, en l’honneur du jardin des Plantes. Les
+visiteurs de ce jardin s’y rendent rarement par la porte qui fait face à
+l’hôpital. Aussi, même dans les belles journées de printemps et quand la
+foule abonde sous les arbres reverdis de ce parc, asile favori des
+militaires et des nourrices, la rue Linné demeure calme comme
+d’habitude, à plus forte raison les rues avoisinantes. S’il se produit
+dans ce coin isolé de Paris une affluence inusitée, c’est que les portes
+de l’hospice de la Pitié s’ouvrent aux visiteurs des malades, et alors
+se prolonge sur les trottoirs un défilé de figures humbles et tristes.
+Ces pèlerins de misère arrivent munis de friandises destinées au parent
+qui souffre derrière les vieux murs grisâtres de l’hôpital, et les
+habitants des rez-de-chaussée, des loges et des magasins ne s’y trompent
+guère. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs de hasard et toute
+leur attention se réserve pour les passants qui apparaissent tous les
+jours sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi, pour les
+boutiquiers et les concierges, comme pour le chasseur dans la campagne,
+des signes précis de l’heure et du temps qu’il fera dans les allées et
+venues des promeneurs de ce quartier, où résonnent parfois les appels
+sauvages poussés par quelque bête de la ménagerie voisine : un ara qui
+crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, un tigre qui
+miaule. En voyant trottiner, sa vieille serviette en cuir verdi sous le
+bras, le professeur libre qui grignote un croissant d’un sou acheté en
+hâte, ces espions du trottoir savent que huit heures vont sonner. Quand
+le garçon du pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, ils
+savent qu’il est onze heures, et que le chef de bataillon retraité qui
+loge tout seul au cinquième étage de telle maison va déjeuner, — et
+ainsi de suite pour chaque instant du jour. Un changement dans la
+toilette des femmes qui promènent ici leurs élégances plus ou moins
+coquettes est noté, critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et
+peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule très pittoresque du
+centre de la France, les moindres faits et gestes des habitués de ces
+quatre ou cinq rues sont « dans les langues » et les faits et gestes de
+M. Adrien Sixte plus encore que ceux de beaucoup d’autres, on va
+comprendre pourquoi, par une simple esquisse du personnage. D’ailleurs
+les détails de la vie menée par cet homme fourniront aux curieux de
+nature humaine un document authentique sur une variété sociale assez
+rare, celle des philosophes de profession. Quelques échantillons nous
+ont été donnés de cette espèce par les anciens et plus récemment par
+Colerus à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à propos
+d’eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais du dix-septième siècle.
+Darwin et Mill grandirent dans l’opulente et active bourgeoisie
+anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique en plein
+Paris de la fin du dix-neuvième siècle. J’ai connu dans ma jeunesse, et
+quand les études de cet ordre m’intéressaient, plusieurs individus aussi
+emprisonnés que lui dans l’atmosphère des spéculations abstraites. Je
+n’en ai pas rencontré qui m’ait mieux fait comprendre l’existence d’un
+Descartes dans son poêle au fond des Pays-Bas, ou celle du penseur de
+l’_Ethique_, lequel n’avait, comme on sait, d’autres distractions à ses
+rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac et de faire battre des
+araignées.
+
+Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,
+était venu s’établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse,
+dont tous les indigènes le connaissaient aujourd’hui. C’était, à cette
+époque déjà lointaine, un homme de trente-quatre ans, chez lequel toute
+physionomie de jeunesse était comme détruite par une si complète
+absorption de l’esprit dans les idées, que ce visage rasé n’avait plus
+ni âge ni profession. Des médecins, des prêtres, des policiers et des
+acteurs offrent au regard, pour des raisons diverses, de ces faces
+froides, glabres, à la fois tendues et expressives. Un front haut et
+fuyant, une bouche avancée et volontaire avec des lèvres minces, un
+teint bilieux, des yeux malades d’avoir trop lu, et cachés sous des
+lunettes noires, un corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu d’une
+longue redingote en drap pelucheux l’hiver, en drap mince l’été, des
+souliers noués de cordons, des cheveux trop longs, prématurément presque
+tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux dits gibus qui se
+plient par une mécanique et se déforment aussitôt, — voilà sous quelles
+apparences se présentait ce savant, dont toutes les actions furent dès
+le premier mois aussi méticuleusement réglées que celles d’un
+ecclésiastique. Il occupait un appartement de sept cents francs de
+loyer, situé au quatrième, et composé d’une chambre à coucher, d’un
+salon de travail, d’une salle à manger grande comme une cabine de
+bateau, d’une cuisine, d’une chambre de bonne, le tout donnant sur le
+plus large horizon. Le philosophe voyait de ses fenêtres l’étendue
+entière du jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise très au loin
+dans le fond, à gauche, par delà une espèce de creux qui marquait la
+place de la Seine. La gare d’Orléans et le dôme de la Salpêtrière se
+dressaient en face de lui, et à droite la masse du cèdre noircissait sur
+le fouillis vert ou dépouillé, suivant la saison, des arbres du
+Labyrinthe. Des fumées d’usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair,
+à tous les coins de ce vaste paysage, d’où s’échappait une rumeur
+d’océan lointain, coupée par des sifflements de locomotive ou de
+bateaux. Sans doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait cédé
+à une loi générale, quoique inexpliquée, de la nature méditative.
+Presque tous les cloîtres ne sont-ils pas bâtis dans des endroits qui
+permettent d’embrasser par le regard une grande quantité d’espace?
+Peut-être ces vues démesurées et confuses favorisent-elles les
+concentrations de la pensée que distrairait un détail trop voisin, trop
+circonstancié? Peut-être les solitaires trouvent-ils une volupté de
+contraste entre leur inaction songeuse et l’ampleur du champ où se
+développe l’activité des autres hommes? Quoi qu’il en soit de ce petit
+problème qui se rattache à cet autre, trop peu étudié : la sensibilité
+animale des hommes d’intelligence, il est certain que ce paysage
+mélancolique était depuis quinze ans le compagnon avec qui le silencieux
+travailleur causait le plus. Son ménage était tenu par une de ces
+domestiques comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se douter que
+la perfection de certains services suppose chez le maître une régularité
+correspondante d’existence. Dès son arrivée, le philosophe avait demandé
+simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement
+et un restaurant d’où il fit venir ses repas. Ces deux demandes
+risquaient d’aboutir aux pires conséquences : un service fait à la
+diable et une nourriture de poison. Elles eurent ce résultat inattendu
+d’introduire dans l’intérieur d’Adrien Sixte précisément la personne que
+rêvaient ses vœux les plus chimériques, si toutefois un abstracteur de
+quintessences, comme Rabelais appelle cette sorte de songeurs, garde le
+loisir de former des vœux.
+
+Ce concierge — d’après les us et coutumes de tous les concierges dans
+les maisons à petits appartements — augmentait le revenu trop faible de
+sa loge au moyen d’un métier manuel. Il était cordonnier « en neuf et en
+vieux », disait une pancarte collée à la vitre de la fenêtre sur la rue.
+Parmi ses clients, le père Carbonnet — c’était son nom — comptait un
+prêtre domicilié rue Cuvier. Ce prêtre, âgé, retiré du monde, avait pour
+domestique Mlle Mariette Trapenard, une femme de quarante ans environ,
+habituée depuis des années à tout gouverner chez son maître, avec cela
+restée très paysanne, sans aucune ambition de jouer à la demi-dame, rude
+à l’ouvrage, mais qui n’aurait voulu à aucun prix entrer dans une maison
+où elle se fût heurtée à une autorité féminine. Le vieux prêtre venait
+de mourir presque subitement dans la semaine qui précéda l’installation
+du philosophe rue Guy-de-la-Brosse. Le père Carbonnet, sur la feuille de
+location duquel le nouveau venu s’inscrivit simplement comme rentier,
+devina sans peine l’espèce d’hommes où classer ce M. Sixte, d’abord à la
+quantité de volumes qui composaient la bibliothèque du savant, puis à un
+racontar d’une bonne de la maison, celle d’un professeur au collège de
+France domicilié au premier. — Ainsi l’attestaient les affiches
+blanches posées contre le mur et qui donnaient le programme des cours de
+ce célèbre établissement. — Dans ces phalanstères du Paris bourgeois
+tout devient événement. La bonne avait nommé à sa maîtresse le futur
+voisin du quatrième. La maîtresse l’avait nommé à son mari. Ce dernier
+en parla aussitôt à table en des termes que la bonne comprit assez pour
+démêler que le locataire « était dans les papiers, comme Monsieur ».
+Carbonnet n’eût pas été digne de tirer le cordon dans une loge
+parisienne, si sa femme et lui n’eussent éprouvé immédiatement le besoin
+de mettre eu rapports M. Adrien Sixte et Mlle Trapenard, d’autant plus
+que Mme Carbonnet, vieille et quasi impotente, se trouvait elle-même
+déjà trop occupée par trois ménages dans la maison pour prendre encore
+celui-là. Le goût de l’intrigue domestique qui fleurit dans les loges,
+comme les fuchsias, les géraniums, et les basilics, induisit donc ce
+couple à certifier au savant que les traiteurs du quartier cuisinaient
+de la gargote, qu’il n’y avait pas une seule femme de charge dont ils
+pussent répondre dans le voisinage, que la servante de feu M. l’abbé
+Vayssier était une « perle » de discrétion, d’ordre, d’économie et de
+talent culinaire. Bref, le philosophe consentit à voir cette gouvernante
+modèle. L’évidente honnêteté de la fille le séduisit et aussi, cette
+réflexion que cet arrangement simplifiait de beaucoup son existence, en
+le dispensant d’une odieuse corvée, celle de donner lui-même un certain
+nombre d’ordres positifs. Mlle Trapenard entra donc au service de ce
+maître, pour n’en plus bouger, au gage de quarante-cinq francs par mois,
+qui devinrent bien vite soixante. Le savant lui donnait en outre
+cinquante francs d’étrennes. Il ne vérifiait jamais son livre, qu’il
+réglait, chaque dimanche matin, sans aucune contestation. C’était elle
+qui avait affaire à tous les fournisseurs, sans qu’aucune remarque de M.
+Sixte vînt la troubler dans ses combinaisons, d’ailleurs presque
+honnêtes. Enfin, elle régnait au logis en maîtresse absolue, situation
+qui excitait, comme on le pense, l’universelle envie du petit monde sans
+cesse en train d’aller et de venir par l’escalier commun, qu’un frotteur
+nettoyait tous les lundis.
+
+— « Hein! mademoiselle Mariette, l’avez-vous mise la main sur le bon
+numéro, l’avez-vous mise?... » lui disait Carbonnet quand la bonne du
+philosophe s’arrêtait une minute à causer avec son introducteur, devenu
+plus vieux. Il était obligé maintenant de porter des lunettes sur son
+nez carré, et il ajustait avec peine ses coups de marteau sur les clous
+qu’il enfonçait dans des talons de bottine, la forme serrée entre ses
+jambes, le tablier de cuir noué autour de son corps. Depuis quelques
+années, il élevait un coq appelé Ferdinand, sans que personne eût jamais
+su le motif de ce surnom. Cette bête errait parmi les cuirs, excitant
+l’admiration des visiteurs par son avidité à happer des boutons de
+bottine. Dans ses moments de terreur, ce coq familier se réfugiait chez
+son maître, enfonçait une de ses pattes dans la poche du gilet et
+cachait sa tête sous le bras du vieux concierge : « Allons, Ferdinand,
+dites bonjour à Mlle Mariette... » reprenait Carbonnet. Et le coq
+becquetait doucement la main de la fille, et son maître continuait :
+
+— « Je dis toujours : Ne vous désespérez pas d’une mauvaise année, il
+en viendra deux tout de suite, et aussi des bonnes; elles se suivent
+comme Ferdinand suit les poules; n’est-ce pas, gourgandin? »
+
+— « C’est vrai », répondait Mariette, « il faut en convenir, pour un
+brave homme, Monsieur est un brave homme; quoique, pour la religion,
+c’est un païen, qui n’est pas allé une fois à la messe depuis ces quinze
+ans... »
+
+— « Y en a tant qui z’y vont, » répliquait Carbonnet, « que c’est des
+gaillards qui vous mènent des vies de remplaçant _entre quatre et minuit
+(catimini)_... »
+
+Ce fragment de conversation peut être donné comme le type de l’opinion
+que Mlle Mariette nourrissait sur son maître. Mais cette opinion
+demeurerait inintelligible si l’on ne rappelait ici les travaux du
+philosophe et l’histoire de sa pensée. Né en 1839 à Nancy, où son père
+tenait une petite boutique d’horlogerie, et remarqué de bonne heure pour
+la précocité de son intelligence, Adrien Sixte a laissé parmi ses
+camarades le souvenir d’un enfant chétif et taciturne, doué d’une force
+de résistance morale qui éloignait dès lors la familiarité. Il fit des
+études d’abord très brillantes, puis moyennes, jusqu’à ce que, dans la
+classe de philosophie, qui portait le nom de Logique, il se distinguât
+par des aptitudes exceptionnelles. Son professeur, frappé de son talent
+de métaphysicien, voulut le décider à préparer l’examen de l’Ecole
+normale. Adrien s’y refusa et déclara d’ailleurs à son père que, métier
+pour métier, il préférait à tous un travail manuel. « Je serai horloger
+comme toi... » fut sa seule réponse aux objurgations de ce père, qui
+caressait, comme les innombrables artisans ou commerçants français dont
+les enfants fréquentent le collège, le rêve, pour son fils, d’un avenir
+de fonctionnaire. M. et Mme Sixte — car Adrien avait encore sa
+mère — ne pouvaient d’ailleurs reprocher quoi que ce fût à ce garçon
+qui ne fumait pas, n’allait pas au café, ne se montrait jamais avec une
+fille, enfin qui faisait leur orgueil, et aux volontés duquel ils se
+résignèrent, le cœur navré. Ils renoncèrent à ce qu’il prit aucune
+carrière, mais il ne consentirent pas à le mettre en apprentissage; et
+le jeune homme vécut chez eux sans autre occupation que d’étudier à sa
+guise. Il employa ainsi dix années à se perfectionner dans l’étude des
+philosophies anglaises et allemandes, dans les Sciences Naturelles et
+particulièrement dans la physiologie du cerveau, dans les Sciences
+Mathématiques; enfin, il se donna, comme l’a dit de lui-même un des
+grands écrivains de notre époque, cette « violente encéphalite », cette
+espèce d’apoplexie de connaissances positives qui fut le procédé
+d’éducation de Carlyle et de Mill, de M. Taine et de M. Renan, de
+presque tous les maîtres de la philosophie moderne. En 1868, le fils du
+petit horloger de Nancy, âgé alors de vingt-neuf ans, publia un gros
+volume de 500 pages intitulé : _Psychologie de Dieu_, qu’il n’envoya pas
+à plus de quinze personnes, mais qui eut la fortune inattendue d’un
+scandaleux retentissement. Ce livre, écrit dans la solitude de la pensée
+la plus intègre, présentait ce double caractère d’une analyse critique,
+aiguë jusqu’à la cruauté, et d’une ardeur dans la négation, exaltée
+jusqu’au fanatisme. Moins poète que M. Taine, incapable d’écrire la
+magnifique préface de _l’Intelligence_ et le morceau sur l’universel
+phénoménisme; moins desséché que M. Ribot, qui préludait déjà par ses
+_Psychologues anglais_ à la belle série de ses études, sa _Psychologie
+de Dieu_ alliait à la fois l’éloquence de l’un à la pénétration de
+l’autre, et elle avait la chance, non cherchée, de s’attaquer
+directement au problème le plus passionnant de la métaphysique. Une
+brochure d’un évêque très en vue, une allusion indignée d’un cardinal
+dans un discours au Sénat, un article foudroyant du plus brillant
+critique spiritualiste dans une célèbre Revue, suffirent pour désigner
+l’ouvrage aux curiosités de la jeunesse, sur laquelle passait un vent de
+révolution, symptôme avant-coureur des bouleversements prochains. La
+thèse de l’auteur consistait à démontrer la production nécessaire de
+« l’hypothèse-Dieu » par le fonctionnement de quelques lois
+psychologiques, rattachées elles-mêmes à quelques modifications
+cérébrales d’un ordre tout physique. Cette thèse était établie, appuyée,
+développée avec une âpreté d’athéisme qui rappelait les fureurs de
+Lucrèce contre les croyances de son temps. Il arriva donc au solitaire
+de Nancy que son œuvre, conçue et composée comme dans une cellule, fut
+du premier coup mêlée d’une manière tapageuse à la bataille des idées
+contemporaines. On n’avait pas rencontré depuis des années, une pareille
+puissance d’idées générales mariée à une telle ampleur d’érudition, ni
+une si riche abondance de points de vue unie à un si audacieux
+nihilisme. Mais, tandis que le nom de l’écrivain devenait célèbre à
+Paris, ses parents, ceux qui vivaient auprès de lui sans le connaître,
+ceux qui l’avaient élevé, demeuraient atterrés de son succès. Quelques
+articles de journaux catholiques désespéraient Mme Sixte. Le vieil
+horloger tremblait de perdre sa clientèle dans l’aristocratie
+nancéienne. Toutes les misères de la province crucifièrent le
+philosophe, qui allait prendre le parti de quitter sa famille, quand
+l’invasion allemande et l’épouvantable naufrage national détournèrent de
+lui l’attention de ses compatriotes et de ses parents. Ces derniers
+moururent au printemps de 1871. Dans l’été de cette même année, Adrien
+Sixte perdit encore une tante, et c’est ainsi qu’à l’automne de 1872,
+ayant réglé toute sa fortune, il vint s’établir à Paris. Ses ressources
+consistaient, grâce à l’héritage de son père et à celui de cette tante,
+dans huit mille francs de rente placés en viager. Il était résolu à ne
+pas se marier, à ne jamais aller dans le monde, à n’ambitionner ni
+honneurs, ni places, ni réputation. Toute la formule de sa vie tenait
+dans ce mot : penser.
+
+Pour mieux définir cet homme d’une qualité si rare que cette esquisse
+d’après nature risquera de paraître invraisemblablement au lecteur peu
+familiarisé avec la biographie des grands manipulateurs d’idées, il est
+nécessaire, de donner un aperçu des journées de ce puissant travailleur.
+Eté comme hiver, M. Sixte s’asseyait à sa table dès six heures du matin,
+lesté seulement d’une tasse de café noir. A dix heures, il déjeunait,
+opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et
+demie la porte du jardin des Plantes. Il se promenait là jusqu’à midi,
+poussant quelquefois sa flânerie vers les quais et du côté de
+Notre-Dame. Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues
+séances devant les cages des singes et la loge de l’éléphant. Les
+enfants et les servantes qui le voyaient rire, comme il riait,
+silencieusement et longuement, aux férocités et aux cynismes des
+macaques et des ouistitis ne soupçonnaient guère les misanthropiques
+pensées que ce spectacle soulevait dans le savant qui comparait en
+lui-même la comédie humaine à la comédie simiesque, comme il comparait à
+notre folie habituelle la sagesse de l’animal si noble qui fut le roi du
+globe avant nous. Vers midi, M. Sixte rentrait, et, de nouveau, il
+travaillait jusqu’à quatre heures, De quatre à six il recevait, trois
+fois la semaine, des visiteurs qui étaient presque toujours des
+étudiants, des maîtres occupés aux mêmes études que lui, des étrangers
+attirés par une renommée aujourd’hui européenne. Trois autres fois il
+sortait et faisait les quelques visites indispensables. A six heures il
+dînait, sortait encore, allant cette fois le long du jardin fermé
+jusqu’à la gare d’Orléans. A huit heures il rentrait, réglait sa
+correspondance ou lisait. A dix heures toute lumière s’éteignait chez
+lui. Cette existence monastique avait son repos hebdomadaire du lundi,
+le philosophe ayant observé que le dimanche déverse sur la campagne un
+flot encombrant de promeneurs. Ces jours-là, il partait de grand matin,
+montait dans un train de banlieue et ne rentrait que le soir. Il ne
+s’était pas une fois, durant ces quinze ans, départi de cette régularité
+absolue. Pas une fois il n’avait accepté une invitation à manger dehors,
+ni pris place dans une salle de spectacle. Il ne lisait jamais un
+journal, s’en rapportant pour le service de ses publications à son
+éditeur, et ne remerciant jamais d’un article. Son indifférence
+politique était si complète qu’il n’avait jamais retiré sa carte
+d’électeur. Il convient d’ajouter, pour fixer les traits principaux de
+cette figure singulière, qu’il avait rompu tout rapport avec sa famille,
+et que cette rupture se fondait, comme les moindres actes de cette vie,
+sur une théorie. Il avait écrit dans la préface de son second livre :
+_Anatomie de la volonté_, cette phrase significatives : « Les attaches
+sociales doivent être réduites à leur _minimum_ pour celui qui veut
+connaître et dire la vérité dans le domaine des sciences
+psychologiques. » Par un motif semblable, cet homme, si doux, qu’il
+n’avait pas fait trois observations à sa servante depuis quinze ans,
+s’interdisait systématiquement la charité. Il pensait sur ce point comme
+Spinoza, qui a écrit dans le livre quatrième de l’_Ethique_ : « La
+pitié, chez un sage qui vit d’après la raison, est mauvaise et
+inutile. » Ce Saint Laïque, comme on l’eût appelé aussi justement, que
+le vénérable Emile Littré, haïssait dans le Christianisme une maladie de
+l’humanité. Il en donnait ces deux raisons, d’abord que l’hypothèse d’un
+père céleste et d’un bonheur infini avait développé à l’excès dans l’âme
+le dégoût du réel et diminué la puissance d’acceptation des lois de la
+nature, — ensuite qu’en établissant l’ordre social sur l’amour,
+c’est-à-dire sur la sensibilité, cette religion avait ouvert la voie aux
+pires caprices des doctrines les plus personnel es. Il ne se doutait
+point d’ailleurs que sa fidèle domestique lui cousait des médailles
+bénites dans tous ses gilets, et son inadvertance à l’endroit de
+l’univers extérieur était si complète qu’il faisait maigre les vendredis
+et autres jours prescrits par l’Eglise, sans apercevoir cet effort caché
+de la vieille fille pour assurer le salut d’un maître dont elle disait
+quelquefois, reproduisant, sans le savoir elle-même, un mot célèbre :
+
+— « Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu, s’il avait le cœur de le
+damner. »
+
+Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage de la rue
+Guy-de-la-Brosse avaient produit, outre cette _Anatomie de la volonté_,
+une _Théorie des passions_, en trois volumes, dont la publication aurait
+été plus scandaleuse encore que celle de la _Psychologie de Dieu_,
+si’extrême liberté de la presse et du livre depuis tantôt dix ans
+n’avait habitué les lecteurs à des audaces de description que la
+tranquille férocité technique d’un savant ne saurait égaler. Dans ces
+deux livres se trouvait précisée la doctrine de M. Sixte, qu’il est
+indispensable de résumer ici, en quelques traits généraux, pour
+l’intelligence du drame auquel cette courte biographie sert de prologue.
+Avec l’école critique issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet
+que l’esprit est impuissant à connaître des causes et des substances, et
+qu’il doit seulement coordonner les phénomènes. Avec les psychologues
+anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes, celui qui est
+étiqueté sous le nom d’âme, peut être l’objet d’une connaissance
+scientifique, à la condition d’être étudié d’après une méthode
+scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a rien dans ces théories
+qui les distingue de celles que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont
+développées dans leurs principaux travaux. Les deux caractères originaux
+des recherches de M. Sixte sont ailleurs. Le premier réside dans une
+analyse négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable. On
+sait que le grand penseur anglais admet que toute réalité repose sur un
+arrière-fonds qu’il est impossible de pénétrer; par suite, il faut, pour
+employer la formule de Fichte, comprendre cet arrière-fonds comme
+incompréhensible. Mais, comme l’atteste fortement le début des _Premiers
+Principes_, pour M. Spencer cet Inconnaissable est réel. Il vit, puisque
+nous vivons de lui. De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet
+arrière-fonds de toute réalité enveloppe une pensée, puisque notre
+pensée en sort; un cœur, puisque notre cœur en dérive. Beaucoup
+d’excellents esprits entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation
+probable de la Science et de la Religion sur ce terrain de
+l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là une dernière forme de
+l’illusion métaphysique et qu’il s’est acharné à détruire avec une
+énergie d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce degré depuis
+Kant. — Son second titre d’honneur, comme psychologue, consiste dans un
+exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la
+sensibilité humaine. Grâce à une lecture immense et à une connaissance
+minutieuse des Sciences Naturelles, il a pu tenter pour la genèse des
+formes de la pensée le travail que Darwin a essayé pour la genèse des
+formes de la vie. Appliquant la loi de l’évolution aux divers faits qui
+constituent le cœur humain, il a prétendu montrer que nos plus raffinées
+sensations, nos délicatesses morales les plus subtiles, comme nos plus
+honteuses déchéances, sont l’aboutissement dernier, la métamorphose
+suprême d’instincts très simples, transformation eux-mêmes des
+propriétés de la cellule primitive; en sorte que l’univers moral
+reproduit exactement l’univers physique et que le premier n’est que la
+conscience douloureuse ou extatique du second. Cette conclusion,
+présentée à titre d’hypothèse, à cause de son caractère métaphysique,
+sert de terme d’arrivée à une merveilleuse série d’analyses, parmi
+lesquelles il convient de citer deux cents pages sur l’amour, d’une
+hardiesse presque plaisante sous la plume d’un homme très chaste, sinon
+vierge. Mais le même Spinoza n’a-t-il pas donné une théorie de la
+jalousie qu’aucun romancier moderne n’a égalée en brutalité? Et
+Schopenhauer ne rivalise-t-il pas d’esprit avec Chamfort dans ses
+boutades contre les femmes? Il est presque inutile d’ajouter que le
+déterminisme le plus complet circule d’une extrémité à l’autre de ces
+livres. On doit à M. Sixte quelques phrases qui traduisent avec une
+extrême énergie cette conviction que tout est nécessaire dans l’âme,
+même l’illusion que nous sommes libres : « Tout acte », a-t-il écrit,
+« n’est qu’une addition. Dire qu’il est libre, c’est dire qu’il y a dans
+un total plus qu’il n’y a dans les éléments additionnés. Cela est aussi
+absurde en psychologie qu’en arithmétique. » Et ailleurs : « Si nous
+connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui
+constituent l’univers actuel, — nous pourrions, dès à présent, calculer
+avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l’heure, la
+minute où l’Angleterre par exemple évacuera les Indes, où l’Europe aura
+brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel encore à naître,
+assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé.
+Tout l’avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du
+triangle tiennent dans sa définition... » Le fatalisme mahométan ne
+s’est pas exprimé avec une précision plus absolue.
+
+Des spéculations de cet ordre ne semblent guère comporter que la plus
+affreuse aridité d’imagination. Aussi le mot que M. Sixte disait souvent
+de lui-même : « Je prends la vie par son côté poétique... »
+paraissait-il à ceux qui l’entendaient le plus absurde des paradoxes. Et
+cependant rien de plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale des
+philosophes. Ce qui distingue essentiellement le philosophe-né des
+autres hommes, c’est que les idées, au lieu d’être pour son intelligence
+des formules plus ou moins nettes, sont vivantes et réelles, comme des
+êtres. La sensibilité chez lui se modèle sur la pensée au lieu que chez
+nous tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet, entre le cœur
+et le cerveau. Un prédicateur chrétien a marqué admirablement la nature
+de ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange et profonde :
+« Nous _savons_ bien que nous mourrons, mais nous ne le _croyons_ pas. »
+Le philosophe, lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne
+conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée entre des sensations et
+des réflexions contradictoires. Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de
+simples objets de spéculation que cette universelle nécessité des
+choses, que cette métamorphose indéfinie et constante des phénomènes les
+uns dans les autres, que ce colossal travail de la nature sans cesse en
+train de se faire et se défaire, sans point de départ, sans point
+d’arrivée, par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail
+parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous forme de pensées,
+d’émotions et de volontés, le mouvement de la vie physiologique. Il se
+plongeait dans la contemplation de ces idées avec une espèce de vertige,
+il les sentait avec tout son être, en sorte que ce bonhomme assis à sa
+table, servi par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un bureau
+garni de rayonnages encombrés, la mine chétive, les pieds dans sa
+chancelière, le torse pris dans un paletot rapé, participait en
+imagination au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de toutes
+les créatures. Il revêtait toutes les formes, sommeillant avec le
+minéral, végétant avec la plante, s’animant avec les bêtes
+rudimentaires, se compliquant avec les organismes supérieurs, homme
+enfin et s’épanouissant dans les amplitudes d’un esprit capable de
+refléter le vaste monde. Ce sont ces délices des idées générales,
+analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs indifférents aux
+menus accidents du monde extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire?
+presque absolument étrangers aux affections ordinaires de la vie. Nous
+ne nous attachons qu’à ce que nous sentons bien réel; or, pour ces têtes
+singulières, c’est l’abstraction qui est la réalité, et la réalité
+quotidienne une ombre, une épreuve grossière et dégradée des lois
+invisibles. Peut-être M. Sixte avait-il aimé sa mère. A coup sûr, là
+s’était bornée son existence sentimentale. S’il était doux et indulgent
+pour tous les hommes, c’était par le même instinct qui lui faisait,
+lorsqu’il déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce meuble sans
+violence. Mais il n’avait jamais éprouvé le besoin d’avoir auprès de lui
+une chaude et ardente tendresse, une famille, un dévouement, un amour,
+pas même une amitié. Les quelques savants avec lesquels il était lié lui
+représentaient des conversations professionnelles, celui-ci sur la
+chimie, cet autre sur les hautes mathématiques, un troisième sur les
+maladies du système nerveux. Que ces gens-là fussent mariés, occupés
+d’élever leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière, il
+n’en tenait aucun compte dans ses rapports avec eux. Et si bizarre que
+doive paraître une telle conclusion après une telle esquisse, il était
+heureux.
+
+Un pareil homme, un pareil intérieur et une pareille vie étant donnés,
+que l’on imagine l’effet produit dans ce cabinet de travail de la rue
+Guy-de-la-Brosse par ces deux faits survenus coup sur coup dans un même
+après-midi : d’abord une cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte,
+pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette, juge
+d’instruction, afin d’être interrogé, suivant la formule, « sur les
+faits et circonstances dont il lui serait donné connaissance; » en
+second lieu, une carte portant le nom de Mme veuve Greslou et demandant
+que M. Sixte voulût bien la recevoir le lendemain vers quatre heures,
+« pour l’entretenir du crime dont était accusé à faux son malheureux
+enfant. » J’ai dit que le philosophe ne lisait jamais aucun journal.
+S’il en eût seulement ouvert un au hasard depuis quinze jours, il y eût
+trouvé des allusions à cette histoire du jeune Greslou que de récents
+procès ont fait oublier. Faute de ce renseignement, la cédule de
+citation et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce de sens
+précis. Cependant, par le rapport entre cette citation et le mot de la
+mère, il se rendit compte que les deux faits étaient probablement
+connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait d’un jeune homme, d’un
+certain Robert Greslou, qu’il avait connu, l’année précédente, dans des
+circonstances d’ailleurs très simples. Mais, précisément, ces
+circonstances contrastaient trop avec toute idée d’un procès criminel,
+pour que ce souvenir guidât en aucune manière les hypothèses du savant,
+et il demeura longtemps à regarder cette cédule tour à tour et cette
+carte, en proie à l’inquiétude presque douloureuse que le moindre
+événement d’un ordre très inattendu et très obscur inflige aux hommes
+d’habitude.
+
+Robert Greslou? — M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici
+deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit
+portait comme titre : _Contribution à l’étude de la multiplicité du
+Moi_, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain
+voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune
+homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de
+philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ
+soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une
+connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie
+contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait
+cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était
+venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à
+Paris pour ses examens oraux de l’Ecole normale, il aurait l’honneur de
+se présenter chez le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un
+après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs
+et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul
+détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe.
+Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde
+visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence
+vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était
+surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien
+avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait
+chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment
+extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait
+dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence
+d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances
+diverses; mais quelle merveilleuse facilité de déduction! Quelle
+éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme!
+Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un
+peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes
+pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... Vous êtes celui
+qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire... Tenez, dans
+votre _Théorie des passions_, l’analyse de l’amour, mais c’est notre
+bréviaire à tous... Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi,
+et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les
+jours de sortie... » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme
+de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument
+sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement
+exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe.
+Robert Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde visite, et là,
+tout en avouant un échec à l’Ecole normale, il s’était un peu ouvert sur
+ses projets. M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes,
+à l’interroger sur des détails intimes. Il avait appris ainsi que le
+jeune homme était le fils unique d’un ingénieur mort sans fortune, et
+que la mère l’avait élevé à force de sacrifices. « Mais je n’en
+accepterai plus, » disait Robert; « mon intention est de passer ma
+licence dès cette année, puis je demande une chaire de philosophie
+aussitôt, dans un collège, et je travaille à un grand ouvrage sur les
+variations de la personnalité, dont l’essai que je vous ai soumis forme
+l’embryon... » Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits plus
+brillants pour formuler ce programme de vie. Ces deux visites dataient
+du mois d’août 1885. On était en février 1887, et, depuis lors, M. Sixte
+avait reçu cinq ou six lettres de son jeune disciple. Une d’elles lui
+annonçait l’entrée de Robert Greslou comme précepteur dans une famille
+noble, qui passait les mois d’été dans un château situé près d’un des
+plus jolis lacs des montagnes d’Auvergne : celui d’Aydat. Un simple
+détail donnera la mesure de la préoccupation où M. Sixte fut jeté par la
+coïncidence entre la lettre émanée du cabinet du juge et la carte de Mme
+Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves à revoir d’un long
+article pour la _Revue philosophique_, il se mit à rechercher cette
+correspondance avec le jeune homme le soir même. Il la trouva tout de
+suite dans le cartonnier où il rangeait méticuleusement ses moindres
+papiers. Elle était classée, avec d’autres du même genre, sous la
+rubrique : « Documents contemporains sur la formation des esprits. »
+Elle formait environ trente pages que le savant lut avec un soin
+particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions d’un ordre
+intellectuel, des questions sur des lectures à suivre, et l’énoncé de
+quelques projets de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher de
+pareilles préoccupations au procès criminel dont parlait la mère? Il
+fallait que ce garçon, vu deux fois à peine, eût beaucoup frappé le
+philosophe, car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet appel au
+Palais de Justice était le même que celui qui motivait cette visite
+subite d’une mère au désespoir le tint éveillé une partie de la nuit.
+Pour la première fois depuis des années, il brusqua Mlle Trapenard à
+cause d’une petite négligence de service, et quand il passa devant la
+loge à une heure de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme
+exprimait un si visible souci que le père Carbonnet, déjà mis en éveil
+par la lettre de convocation arrivée ouverte, suivant une coutume assez
+barbare, et qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence à sa
+femme, — il avait déjà parlé de la chose dans tout le quartier :
+
+— « Je ne suis pas curieux des affaires des autres, mais je donnerais
+bien vingt ans de la vie de la propriétaire pour savoir ce que la
+justice peut vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale à
+cette heure-ci comme un _abohi-fou_... »
+
+— « Tiens, M. Sixte a changé son heure de promenade », disait à sa mère
+la jeune fille, assise au comptoir dans la boutique de la boulangerie.
+« Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage? »
+
+— « Pige-moi donc le père Sixte; se défile-t-il, ce zèbre-là!... Il
+paraît que la justice le chicane », racontait à son camarade un des deux
+élèves en pharmacie. « Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis on
+découvre des tas d’histoires malpropres dans des coins... Au fond, c’est
+tous des canailles... »
+
+— « Il est encore plus ours que d’habitude. Il ne nous saluera
+seulement pas. » C’était la femme du professeur au Collège de France
+établi dans la même maison que le célèbre philosophe et qui se croisait
+avec lui. « Tant mieux, d’ailleurs; on prétend qu’on va poursuivre ses
+livres. Ce n’est pas dommage... »
+
+Et voilà comment les plus modestes des hommes, et qui se croient les
+plus ignorés, ne peuvent bouger sans encourir les commentaires lancés
+par d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent ce que l’on est
+convenu d’appeler à Paris un quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se
+fût soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée, comme d’un volume
+de philosophie universitaire. C’était pour lui le dernier terme du
+mépris.
+
+
+
+
+ II
+ L’AFFAIRE GRESLOU
+
+
+Le célèbre philosophe était, en toute chose, d’une ponctualité
+méthodique. Parmi les maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans
+le début de sa vie, se trouvait celle-ci : « L’ordre affranchit la
+pensée. » Il arrivait donc au Palais de Justice cinq minutes avant le
+moment fixé sur la cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le
+corridor avant que le juge le fît appeler. Dans ce long couloir, aux
+longs murs nus et blancs, meublés de quelques chaises et de tables pour
+les garçons de service, les voix se faisaient basses comme dans toutes
+les antichambres officielles. Il s’y trouvait six à sept personnes. Le
+savant avait pour voisin un honnête bourgeois et sa femme, commerçants
+de quartier, appelés pour une autre affaire, et très désorientés par
+cette rencontre avec la justice. La vue de ce personnage à la face
+rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et ronds de ses lunettes,
+avec sa longue redingote et sa physionomie inexplicable, inquiéta ces
+gens au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient :
+
+— « Il est de la police », dit le mari à sa femme.
+
+— « Tu crois? » reprit la femme en regardant l’énigmatique et immobile
+figure avec terreur. « Dieu! qu’il a l’air faux!... »
+
+Pendant que se jouait cette scène profondément comique, sans que
+l’observateur professionnel du cœur humain se doutât une seule minute de
+l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût quelqu’un à côté de lui,
+le juge d’instruction causait avec un ami dans une petite pièce
+attenante à son cabinet. Embellie par les autographes et les portraits
+de quelques malfaiteurs fameux, cette pièce servait en même temps à M.
+Valette de chambre à toilette, de fumoir et aussi de _retiro_, quand il
+voulait bavarder hors de l’inévitable présence de son commis-greffier.
+Ce juge était un homme de moins de quarante ans, avec un joli profil,
+des vêtements coupés à la mode, des bagues aux doigts, enfin un
+magistrat de la nouvelle école. Dans la rue, avec son ruban de
+chevalier, son veston ajusté et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris
+pour un boursier décoré à propos d’une émission. Il tenait à la main le
+papier sur lequel le savant avait écrit son nom, d’une écriture claire
+et toute liée, et il montrait cette signature à son ami, un simple homme
+de plaisir celui-là, et qui présentait cette physionomie à la fois
+effacée et nerveuse, comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y
+déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère? C’est impossible,
+tant il a passé sur ce visage de sensations multiples et
+contradictoires. Ce viveur appartenait à l’espèce de ceux qui suivent
+les premières représentations, visitent les ateliers des peintres,
+assistent aux procès sensationnels, enfin qui se piquent d’être au
+courant, « dans le train », comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le
+nom d’Adrien Sixte, il s’écria :
+
+— « Bravo, mes compliments, mon vieux Valette. C’est une vraie chance
+d’avoir à causer avec cet homme-là! Tu connais son chapitre sur l’amour
+dans je ne sais plus quel bouquin?... En voilà un qui connaît les
+femmes... Mais sur quoi diable as-tu à l’interroger? »
+
+— « Sur cette affaire Greslou », dit le juge; « il a beaucoup reçu le
+jeune homme, et la défense l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé
+une commission rogatoire rien que pour cela. »
+
+— « Quel dommage que je ne puisse pas le voir! » dit l’autre.
+
+— « Ça te ferait plaisir? Rien de plus facile... Je vais le faire
+introduire... Tu t’en iras comme il entrera... En tout cas, c’est
+convenu pour ce soir, à huit heures, chez Figon. Gladys y sera,
+naturellement? »
+
+— « Convenu... Tu sais son dernier mot à Gladys. Comme nous reprochions
+devant elle à Percy de tromper Gustave : « Mais il faut bien qu’elle ait
+deux amants, puisqu’elle dépense par an le double de ce que chacun lui
+donne!... »
+
+— « Ma foi, » dit Valette, « je crois que celle-là en remontrerait sur
+la philosophie de l’amour à tous les Sixtes du monde et du
+demi-monde... »
+
+Les deux amis rirent gaiement, puis le juge donna l’ordre qu’on appelât
+le philosophe. Le curieux, tout en prenant congé de Valette par une
+poignée de main et un nouveau : « A ce soir, huit heures très
+précises, » cligna de l’œil derrière son monocle afin de mieux dévisager
+l’illustre écrivain qu’il connaissait pour avoir lu des extraits
+piquants de la _Théorie des passions_ dans des articles de journaux.
+L’apparition du bonhomme à la fois excentrique et timide qui entrait
+dans le cabinet du juge avec la plus visible gêne démentait si fort
+l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé, ébauchée dans leur
+imagination, que les deux hommes, le boulevardier et le magistrat,
+échangèrent un regard de stupeur. Un sourire leur vint irrésistiblement
+aux lèvres, mais cela ne dura qu’une seconde. Déjà l’ami était parti.
+L’autre fit signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils de velours
+vert dont était meublée cette pièce, — luxe complété, à la manière
+administrative, par un tapis d’une moquette verte aussi et par un bureau
+d’acajou. La physionomie du juge d’instruction s’était remise au grave.
+Ces passages d’une attitude à une autre sont beaucoup plus sincères que
+ne l’imaginent ceux qui constatent ces contrastes de tenue entre l’homme
+privé et le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui considère
+son métier avec un entier mépris, est un monstre heureusement très rare.
+Nous n’avons pas cette force de scepticisme au service de nos
+hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans le demi-monde, ami
+des hommes de cercle et de sport, émule des journalistes en
+plaisanteries, et qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le mot
+d’une impure avec laquelle il devait dîner le soir, n’avait eu besoin
+d’aucun effort pour céder la place à l’investigateur sévère et
+froidement habile qui a mission de chercher la vérité au nom de la loi.
+De sa prunelle devenue soudainement aiguë, il essaya de pénétrer
+jusqu’au fond la conscience du nouveau venu. Dans ces premières minutes
+d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire parler, même s’il ne le
+veut pas, les magistrats de race ont en eux une espèce d’éveil de toute
+leur nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent le jeu d’un
+tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe, lui, constata que ses
+pressentiments ne l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses
+lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette, ces mots qui le
+firent involontairement tressaillir : _Affaire Greslou_. Un silence
+régnait dans cette pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et par
+le craquement de la plume du greffier. Ce dernier se préparait à noter
+l’interrogatoire avec l’impersonnelle indifférence qui distingue les
+hommes habitués à jouer le rôle de machines dans les drames de la cour
+d’assises.
+
+Un procès pour eux ne se distingue pas plus d’un autre que pour un
+employé des pompes funèbres un mort ne se différencie d’un mort, ou pour
+un garçon d’hôpital un malade d’un malade.
+
+— « Je vous épargnerai, monsieur, » dit enfin le juge, « les questions
+habituelles... Il y a des noms et des hommes qu’il n’est pas permis
+d’ignorer... » Le philosophe ne s’inclina même pas sous le
+compliment. — « Pas d’usage du monde, » pensa le magistrat; « ce sera
+un de ces hommes de lettres qui croient devoir nous mépriser. » Et tout
+haut : « J’arrive au fait qui a motivé la citation que j’ai dû vous
+adresser... Vous connaissez le crime dont est accusé le jeune Robert
+Greslou. »
+
+— « Pardon, monsieur, » interrompit le philosophe en quittant la
+position qu’il avait prise instinctivement pour écouter le juge, le
+coude sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index sur sa joue,
+comme dans les minutes de ses grandes méditations solitaires, « je n’en
+ai pas la moindre notion. »
+
+— « Tous les journaux l’ont cependant rapporté, avec une exactitude à
+laquelle ces messieurs de la presse ne nous ont guère habitués... »
+répondit le juge, qui crut devoir répondre au dédain de la littérature
+pour la robe diagnostiqué chez le témoin par un peu de persiflage; et à
+part lui : « Il dissimule... Pourquoi?... Pour jouer au plus fin?...
+Comme c’est bête! »
+
+— « Pardon, monsieur, » dit encore le philosophe, « je ne lis jamais
+aucun journal. »
+
+Le juge regarda son interlocuteur en faisant un « Ah! » où il entrait
+plus d’ironie que d’étonnement. « Bon, » pensa-t-il, « tu veux me faire
+poser, toi; attends un peu... » Ce fut avec une certaine irritation dans
+la voix qu’il reprit :
+
+— « Hé bien, monsieur, je vous résumerai donc l’accusation en quelques
+mots, tout en regrettant que vous ne soyez pas plus au courant d’une
+affaire qui peut intéresser gravement, très gravement, sinon votre
+responsabilité légale, au moins votre responsabilité morale... » Ici le
+philosophe dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le cœur du
+juge : « Attrape, mon bonhomme, » se dit-il; et à haute voix : « Vous
+savez, en tout cas, monsieur, qui était Robert Greslou et la situation
+qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon... J’ai là, dans le
+dossier, copie de plusieurs lettres que vous lui avez adressées au
+château de Jussat et qui témoignent que vous étiez — comment
+dirai-je? — le directeur intellectuel du prévenu. » — Le philosophe
+eut un nouveau mouvement de tête. — « Je vous demanderai tout à l’heure
+de vouloir bien déclarer si ce jeune homme vous a parlé de l’intérieur
+de cette famille, et dans quels termes... Je ne vous apprends sans doute
+rien et vous rappelant qu’elle se composait du père, de la mère, d’un
+fils qui est capitaine de dragons, actuellement en garnison à Lunéville,
+d’un second fils qui était l’élève de Greslou et d’une jeune fille de
+dix-neuf ans, Mlle Charlotte. Cette dernière était fiancée au baron de
+Plane, un officier du même régiment que son frère. Le mariage avait dû
+être retardé, de quelques mois, pour des raisons de famille qui n’ont
+rien à voir au procès. Il avait été définitivement fixé au 15 décembre
+dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait l’arrivée du fiancé et
+du comte André, le frère de Mlle de Jussat, la femme de chambre de cette
+jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée, la trouva morte
+dans son lit... »
+
+Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant à feuilleter son
+dossier, il guigna de l’œil le témoin. La stupeur qui se peignit sur le
+visage du philosophe manifesta une telle sincérité, que le juge en
+demeura lui-même étonné. « Il ne savait rien », se dit-il; « voilà qui
+est bien étrange... » Il étudia de nouveau, sans quitter son air
+préoccupé et indifférent, la physionomie de l’homme célèbre. Mais il
+manquait des données qui lui eussent rendu intelligible ce personnage
+abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées
+et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des
+faits. Il continua de n’y rien comprendre, et il reprit son récit :
+« Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un modeste praticien de
+campagne, il n’hésita pas une minute à reconnaître que l’aspect du
+cadavre démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage était livide,
+les dents serrées, les pupilles dilatées extraordinairement, et le
+corps, courbé en arc de cercle, reposait sur la nuque et sur les talons.
+Bref, c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement par la
+strychnine. Un verre, placé sur la table de nuit, contenait les
+dernières gouttes d’une potion que Mlle de Jussat-Randon avait dû
+prendre la veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était son
+habitude, pour combattre l’insomnie. Elle souffrait depuis un an à peu
+près d’une maladie nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y
+trouva des traces de noix vomique. C’est, comme vous savez, une des
+formes sous lesquelles le terrible poison se débite dans la médecine
+actuelle. Une petite bouteille sans étiquette, contenant quelques
+gouttes de couleur sombre, fut ramassée presque aussitôt par un
+jardinier, sous les fenêtres de la chambre. On avait dû la jeter pour
+qu’elle se brisât, mais elle était tombée sur de la terre meuble, dans
+une plate-bande fraîchement remuée. Ces gouttes brunâtres étaient aussi
+des gouttes de noix vomique. Plus de doute : Mlle de Jussat était morte
+empoisonnée. L’autopsie acheva de le démontrer. Etait-on en présence
+d’un suicide ou d’un meurtre?... Un suicide? Mais quel motif cette jeune
+fille, sur le point de se marier à un homme charmant et qu’elle avait
+agréé, pouvait-elle avoir eu de se tuer? Et de quelle manière, sans un
+mot d’explication, sans une lettre d’adieu à ses parents!... D’autre
+part, comment s’était-elle procuré le poison? Précisément cette
+recherche mit la justice sur la trace de l’accusation qui nous occupe
+aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien du village déposa que, six
+semaines auparavant, le précepteur du château lui avait demandé de la
+noix vomique pour soigner une maladie d’estomac. Or ce précepteur était
+parti pour Clermont, sous prétexte d’aller voir sa mère malade, le matin
+même du jour où l’on avait découvert le cadavre, soi-disant appelé par
+une dépêche. Il fut établi, coup sur coup, que cette dépêche n’avait
+jamais été reçue, que la nuit même du crime un domestique avait vu
+Robert Greslou sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que le
+flacon de poison, acheté chez le pharmacien et que l’on retrouva chez le
+jeune homme, avait été vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour
+combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, afin d’éviter les
+soupçons. D’autres témoignages vinrent rapporter que Robert Greslou
+avait été très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses parents.
+On découvrit même une lettre qu’il lui avait adressée, datant de onze
+mois déjà, mais qui correspondait très bien à un habile effort vers un
+commencement de cour. Les domestiques et l’élève même du précepteur
+déposèrent encore que depuis huit jours les relations entre Mlle de
+Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement tendues, de
+familières qu’elles avaient été. A peine si elle répondait à son salut.
+On tira de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert Greslou,
+devenu amoureux de cette jeune fille, l’avait courtisée sans espoir,
+puis il l’avait empoisonnée pour empêcher son mariage avec un autre.
+Cette hypothèse emprunta une force singulière aux mensonges dont le
+jeune homme se rendit coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir
+jamais écrit à Mlle de Jussat; on lui produisit sa lettre et on put même
+retrouver dans la cheminée de la victime, parmi des débris qui
+décelaient qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit de la mort,
+une moitié d’enveloppe à l’écriture du prévenu. Il nia être allé cette
+nuit-là dans la chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du valet
+de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint son dire avec d’autant
+plus d’énergie qu’il confessa être entré lui-même à cette heure-là dans
+la chambre d’une fille de service dont il était l’amant. Greslou ne put
+d’ailleurs expliquer la raison pour laquelle il avait acheté la noix
+vomique, abusant ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel il
+était lié. Il fut démontré que jamais auparavant il ne s’était plaint de
+maux d’estomac. Il n’expliqua pas davantage l’invention du faux
+télégramme, son départ précipité, ni surtout le trouble effroyable où
+l’avait jeté la découverte de l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre
+mobile que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit n’était admissible,
+par ce simple fait que la victime avait tous ses bijoux, tout l’argent
+de son portemonnaie, et que son corps ne portait la trace d’aucune
+espèce de violence. On reconstruisit ainsi la scène : Greslou s’était
+introduit dans la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant qu’elle
+dormait généralement jusqu’à deux heures, puis qu’à ce moment elle se
+réveillait pour prendre sa potion. Il avait mélangé à cette potion une
+dose de noix vomique suffisante pour foudroyer la jeune fille, qui
+n’avait eu que le temps de reposer le verre sans pouvoir appeler. Puis
+il avait eu peur que son émotion ne le trahit, et il était parti
+précipitamment avant la découverte du corps. La bouteille vide et
+retrouvée sur la plate-bande, il avait dû la jeter par la fenêtre de la
+chambre d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de Mlle Charlotte.
+L’autre bouteille, il avait dû la remplir d’eau par une de ces ruses
+compliquées et maladroites auxquelles se reconnaissent les apprentis
+criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui détenu dans la maison d’arrêt
+de Riom et doit comparaître aux assises de cette ville, dans la session
+de février, ou aux premiers jours de mars, comme accusé d’avoir
+empoisonné Mlle de Jussat-Randon. Les charges qui pèsent sur lui sont
+rendues plus accablantes par son attitude depuis son arrestation. Il se
+renferme dans un silence absolu, maintenant que ses mensonges ont été
+confondus, et il refuse de répondre à toutes les questions qu’on lui
+pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a pas à se défendre. Il a
+refusé de constituer un avocat, et il vit dans un état de tristesse
+sombre qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux remords.
+Il lit et il écrit beaucoup, mais, détail qui est bien bizarre et qui
+montre la force de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, des
+choses de pure philosophie, sans doute afin de combattre la mauvaise
+impression produite par sa tristesse et de prouver sa pleine liberté
+d’esprit... La nature des occupations du prévenu m’amène, monsieur,
+après ce long récit, à la raison pour laquelle votre témoignage a pu
+être réclamé dans cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui se
+révolte contre l’évidence, comme il est naturel, et qui meurt de
+douleur, mais sans arriver à vaincre l’obstination de son fils à se
+taire. Vos livres sont, avec ceux de quelques psychologues anglais, les
+seuls que le prévenu ait demandés. J’ajouterai que sur les rayons de la
+bibliothèque on a trouvé tous vos volumes dans des conditions qui
+prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés de pages sur lesquelles
+il avait écrit un commentaire parfois plus développé que le texte...
+Vous en jugerez vous-même... »
+
+Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe un exemplaire de la
+_Psychologie de Dieu_ que ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir
+en effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait une feuille
+noircie de caractères d’une écriture assez analogue à la sienne, mais
+plus confuse, plus fébrile. Dans la tendance des lignes à tomber, un
+graphologue eût deviné une propension aux découragements rapides. Cette
+analogie d’écritures saisit le savant pour la première fois, et ce lui
+fut une sensation pénible. Il referma le livre qu’il rendit au juge en
+disant :
+
+— « Je suis douloureusement surpris, monsieur, des révélations que vous
+venez de me faire sur ce malheureux jeune homme; mais j’avoue ne pas
+comprendre quelle sorte de relation existe entre ce crime et mes livres
+ou ma personne, ni quelle nature de témoignage je peux bien être appelé
+à donner. »
+
+— « C’est pourtant très simple, » reprit le juge. « Si grandes que
+soient les charges qui pèsent sur Robert Greslou, elles reposent sur des
+hypothèses. Il y a contre lui des présomptions terribles, il n’y a pas
+une certitude absolue. Vous voyez donc, monsieur, pour employer le
+langage de la Science où vous excellez, qu’une question de psychologie
+dominera tout le débat. Quelles étaient les idées, quel était le
+caractère de ce jeune homme? Il est évident que s’il s’occupait avec
+beaucoup d’intérêt d’études très abstraites, les chances de sa
+culpabilité diminuent... » En prononçant cette phrase où le savant ne
+devina pas un piège, Valette semblait de plus en plus indifférent. Il
+n’ajoutait pas que précisément un des arguments de l’accusation, mis en
+avant par le vieux marquis de Jussat, consistait à prétendre que Robert
+Greslou avait été corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener M.
+Sixte à bien caractériser le genre de principes dont le jeune homme
+avait été imprégné.
+
+— « Interrogez, monsieur, » répondit le savant.
+
+— « Voulez-vous que nous commencions par le commencement? » dit le
+juge. « Dans quelles circonstances et à quelle date avez-vous fait la
+connaissance de Robert Greslou? »
+
+— « Il y a deux ans, » dit le philosophe, « et à propos d’un travail
+purement spéculatif sur la personnalité humaine, qu’il vint me soumettre
+lui-même. »
+
+— « Et l’avez-vous vu souvent? »
+
+— « Deux fois seulement. »
+
+— « Quelle impression vous produisit-il? »
+
+— « Celle d’un jeune homme admirablement doué pour les travaux
+psychologiques... » répliqua le philosophe en pesant ses mots. Le juge
+put sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui veut voir et dire
+la vérité. « Si bien doué que je fus presque effrayé de cette
+précocité. »
+
+— « Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée? »
+
+— « Fort peu, » dit le philosophe; « il m’a seulement raconté qu’il
+vivait avec sa mère, et que son intention était de faire sa carrière
+dans le professorat, en même temps qu’il travaillerait à quelques
+livres. »
+
+— « En effet, » reprit le juge, « c’était un des articles inscrits dans
+une espèce de programme d’existence que l’on a trouvé dans les papiers
+du prévenu, parmi ceux qui restent. — Car, et c’est là encore une des
+charges qui pèsent sur lui, entre son premier interrogatoire et son
+arrestation, il en a détruit le plus grand nombre. — Pourriez-vous, »
+ajouta-t-il, « donner quelques explications sur une des phrases de ce
+programme, assez obscure pour les profanes qui ne sont plus au courant
+de la philosophie moderne? Voici cette phrase... » et, prenant une
+feuille entre les autres : « Multiplier le plus possible les expériences
+psychologiques... Que pensez-vous que Robert Greslou entendît par là? »
+
+— « Je suis très embarrassé de vous répondre, monsieur, » dit M. Sixte
+après un silence; mais le juge commençait à voir qu’il était inutile de
+ruser avec un homme aussi simple, et il comprit que ce silence indiquait
+simplement la recherche d’une expression rigoureusement exacte à donner
+à la pensée. « Je sais seulement le sens que j’attacherais, moi, à cette
+formule, et probablement ce jeune homme était trop instruit des travaux
+de la psychologie pour ne pas penser de même... Il est évident que dans
+les autres sciences d’observation, telles que la physique ou la chimie,
+la contre-épreuve d’une loi quelconque exige une application positive et
+concrète de cette loi. Quand j’ai décomposé l’eau, par exemple, en ses
+éléments, je dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs,
+reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments. C’est là une expérience
+des plus vulgaires, mais qui suffit à résumer la méthode des sciences
+modernes. Connaître d’une connaissance expérimentale, c’est pouvoir
+reproduire à volonté tel ou tel phénomène, en reproduisant ses
+conditions... Avec les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il
+admissible? Je crois, pour ma part, que oui, et en définitive ce que
+l’on appelle l’éducation n’est pas autre chose qu’une expérience
+psychologique plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume
+ainsi : étant donné tel phénomène, — qui s’appelle tantôt une vertu, la
+patience, la prudence, la sincérité; tantôt une aptitude intellectuelle,
+une langue morte ou vivante, l’orthographe, le calcul, — trouver les
+conditions où ce phénomène se produira le plus aisément... Mais ce champ
+est bien borné, car si je voulais, je suppose, les conditions exactes de
+la naissance de telle passion une fois connues, produire à volonté cette
+passion chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés de
+code et de mœurs. Il viendra peut-être un temps où de telles
+expérimentations seront possibles. Mon avis est que, pour le moment,
+nous n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous en tenir aux
+expériences instituées par la nature et le hasard. Avec des mémoires,
+avec des œuvres de littérature ou d’art, avec des statistiques, des
+dossiers de procès, des notes de médecine légale, nous possédons un
+monde de faits à notre service. Robert Greslou avait en effet discuté
+avec moi ce _desideratum_ de notre science. Je m’en souviens, il
+regrettait que les condamnés à mort ne pussent pas être placés dans des
+conditions spéciales, qui permettraient d’expérimenter sur eux certains
+phénomènes moraux. C’était là une opinion simplement hypothétique, d’un
+esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que, pour travailler
+utilement dans cet ordre d’idées, il est nécessaire d’étudier un cas
+durant un temps très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait
+opérer le mieux, » ajouta le savant, poussant ses propres idées; « mais
+comment ferait-on comprendre qu’il pourrait être utile à la science de
+leur donner systématiquement, par exemple, certains défauts ou certains
+vices? »
+
+— « Des vices?... » fit le juge abasourdi par la tranquillité avec
+laquelle le philosophe avait prononcé cette phrase énorme.
+
+— « Je parlais en psychologue, » répondit le savant qui sourit à son
+tour de l’exclamation du juge; « voilà justement pourquoi, monsieur,
+notre science n’est pas susceptible de certains progrès. Votre
+exclamation m’en donnerait une preuve, s’il en était besoin. La société
+ne peut pas se passer de la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a
+d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois
+utiles, quelquefois puériles. »
+
+— « Vous admettez cependant qu’il y a des actions bonnes et des actions
+mauvaises, » fit M. Valette; puis le magistrat reprenant le dessus et
+utilisant tout de suite cette discussion générale au profit de son
+enquête : « Cet empoisonnement de Mlle de Jussat, » insinua-t-il, « par
+exemple, vous conviendrez que c’est un crime... »
+
+— « Au point de vue social, » répondit M. Sixte, « sans aucun doute.
+Mais pour le philosophe il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions sont
+des faits d’un certain ordre régis par certaines lois, voilà tout. Mais,
+monsieur, » et ici la naïve vanité de l’écrivain apparut, « vous
+trouverez de ces théories une démonstration, que j’ose croire
+définitive, dans mon _Anatomie de la volonté_... »
+
+— « Avez-vous quelquefois abordé ces sujets avec Robert Greslou? »
+demanda le juge. « Et croyez-vous qu’il partageât vos idées? »
+
+— « Très probablement, » dit le philosophe.
+
+— « Savez-vous, monsieur, » reprit le magistrat démasquant ses
+batteries, « que vous venez presque de justifier les accusations de M.
+le marquis de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes
+contemporains ont détruit le sens moral chez ce jeune homme et l’ont
+rendu capable de ce meurtre? »
+
+— « Je ne sais pas ce qu’est la matière, » fit M. Sixte, « je ne suis
+donc pas matérialiste. Quant à rejeter sur une doctrine la
+responsabilité de l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré
+donne à cette doctrine, c’est à peu près comme si on reprochait au
+chimiste qui a découvert la dynamite les attentats auxquels cette
+substance est employée. C’est un argument qui ne compte pas... » Le ton
+avec lequel le philosophe prononça cette phrase révélait la force
+invincible de résistance spirituelle que donne la foi profonde, — comme
+une timidité presque enfantine devant les tracas de la vie matérielle se
+révéla dans l’accent avec lequel il demanda tout d’un coup :
+« Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom pour déposer? »
+
+— « Je ne le pense pas, monsieur, » dit le juge, qui ne put s’empêcher
+de remarquer avec un étonnement nouveau le contraste entre la fermeté du
+penseur dans la première partie de son discours et l’anxiété avec
+laquelle avait été prononcée cette dernière phrase, « car je constate
+que vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup plus superficiels que
+ne le croyait sa mère elle-même, si vraiment ils se bornent à ces deux
+visites et à une correspondance qui paraît avoir été exclusivement
+philosophique. Mais, j’y reviens, vous n’avez jamais reçu de confidences
+relatives à son existence chez les Jussat? »
+
+— « Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire presque aussitôt après son
+entrée dans cette famille. »
+
+— « Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y avait pas trace
+d’aspirations nouvelles, d’une inquiétude, d’une curiosité de sensations
+inconnues? »
+
+— « Je n’ai rien remarqué de semblable, » dit le philosophe.
+
+— « Hé bien! monsieur, reprit M. Valette après un nouveau silence
+durant lequel il étudia de nouveau ce bizarre témoin, « je ne veux pas
+vous retenir plus longtemps. Vos heures sont trop précieuses.
+Permettez-moi de résumer à mon greffier les quelques réponses que vous
+m’avez faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires qui portent
+sur des matières aussi élevées... Vous signerez ensuite... »
+
+Tandis que le magistrat dictait à son commis ce qu’il croyait pouvoir
+intéresser la justice dans la déposition du savant, ce dernier, que la
+révélation foudroyante du crime de Robert Greslou et l’entretien avec le
+juge avaient évidemment bouleversé, écoutait sans faire de remarques,
+sans presque comprendre même, tant la nouveauté de l’événement auquel il
+se trouvait mêlé de loin désorientait en lui le méditatif. Il signa sans
+même regarder, après que M. Valette la lui eut relue à haute voix, la
+page où ses réponses se trouvaient consignées, et, encore une fois,
+avant de prendre congé :
+
+— « Alors, je peux être bien sûr que je ne serai pas obligé d’aller
+là-bas? »
+
+— « J’espère que non, » dit le juge en le reconduisant; et il ajouta :
+« En tout cas, ce ne serait que pour un jour ou deux... » éprouvant
+cette fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se peignit sur
+la figure du bonhomme. Puis, quand M. Sixte fut sorti de son cabinet :
+« Voilà un fou que l’on ferait bien d’enfermer, » dit-il à son greffier,
+qui opina de la tête. « C’est avec des idées comme celles de cette
+espèce d’anarchiste intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec
+cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux, canaille...
+Savez-vous qu’il pourrait bien faire couper le cou à son disciple avec
+ses paradoxes?... Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne s’inquiète
+que de savoir s’il ira à Riom... Quel maniaque! » Et le juge et le
+greffier se mirent à rire en haussant les épaules. Puis le premier,
+après avoir, dans une rêverie de quelques minutes, repassé en esprit les
+impressions diverses qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être,
+pour lui absolument énigmatique, ajouta : « Ma foi, si je m’attendais à
+ce que le fameux Adrien Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable! »
+
+
+
+
+ III
+ SIMPLE DOULEUR
+
+
+L’épithète par laquelle le juge d’instruction condamnait l’impassibilité
+du savant eût été plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre
+M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe durant le peu de temps
+qui séparait cet interrogatoire du rendez-vous fixé par la malheureuse
+mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande cour du Palais de Justice,
+celui que M. Valette traitait à cet instant même de maniaque regarda
+tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il convenait à un travailleur
+aussi minutieusement régulier : « Deux heures un quart, » songea-t-il;
+« je ne serai pas chez moi avant trois heures. Mme Greslou doit venir à
+quatre... Il n’y a pas moyen que je me remette au travail... Voilà qui
+est bien désagréable... » Et il prit sur-le-champ la résolution de
+placer à ce moment sa promenade quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait
+gagner le jardin des Plantes le long du fleuve et par la Cité, dont il
+aimait la physionomie vieillie et la provinciale douceur. Le ciel était
+bleu, de son bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté de violet à
+l’horizon. La Seine coulait sous les ponts, verte et gaiement
+laborieuse, avec ses bateaux chargés où fume la cheminée d’une petite
+maison de bois aux vitres garnies de plantes familières. Sur le pavé sec
+les chevaux trottaient allègrement. Si le philosophe perçut tous ces
+détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir du quai avec les
+précautions d’un rural effrayé des voitures, ce fut pour lui une
+sensation plus inconsciente encore que d’habitude. Il continuait de
+penser à la révélation surprenante que le juge venait de lui faire. Mais
+la tête d’un philosophe est une machine si particulière que les
+événements n’y produisent pas l’impression directe et simple qui semble
+naturelle aux autres personnes. Celui-ci était composé de trois
+individus comme emboîtés les uns dans les autres : il y avait en lui le
+bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins méticuleux de sa servante
+et soucieux d’abord de sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le
+polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire, animé, à son insu, du
+susceptible amour-propre commun à tous les écrivains. Il y avait enfin
+le grand psychologue, passionnément attaché aux problèmes de la vie
+intérieure, et il fallait, pour qu’une idée eût accompli sa pleine
+action sur cet esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments.
+
+Du Palais de Justice jusqu’aux premiers pas au bord de la Seine, ce fut
+le bourgeois qui raisonna : « Oui », se disait M. Sixte, répétant le mot
+que la vue de l’horloge lui avait arraché, « voilà qui est bien
+désagréable. Une journée tout entière perdue, et pourquoi?... Je vous
+demande un peu ce que j’avais à faire avec cette histoire d’assassinat
+et ce que mon témoignage a dû apporter à l’instruction!... » Il ne se
+doutait pas qu’entre les mains d’un avocat habile ses théories sur le
+crime et la responsabilité pouvaient devenir contre Greslou la plus
+redoutable des armes. « C’était bien la peine, » continuait-il, « de me
+déranger. Mais ces gens ne se doutent pas de ce qu’est la vie d’un homme
+qui travaille... Quel _minus habens_ que ce juge avec ses questions
+imbéciles!... Pourvu qu’en effet je ne sois pas obligé d’aller
+comparaître à Riom devant quelques autres individus de même
+sottise?... » Le tableau d’un départ se peignit de nouveau devant sa
+rêverie avec les caractères d’odieuse bousculade qu’un dérangement de
+cet ordre représente à un homme de cabinet que l’action désoriente et
+pour qui le moindre ennui physique devient un malheur véritable. Les
+grandes intelligences abstraites subissent de ces puérilités. Le
+philosophe aperçut, dans un éclair d’angoisse, sa malle ouverte, son
+linge emballé, les papiers nécessaires à ses travaux actuels mis auprès
+de ses chemises, sa montée en fiacre, le tumulte de la gare, le wagon et
+les grossières promiscuités du voisinage, l’arrivée dans une ville
+inconnue, les détresses de la chambre d’hôtel sans les soins de Mlle
+Trapenard qui lui étaient devenus nécessaires, quoiqu’il l’ignorât,
+comme à un enfant. Ce penseur, si héroïquement indépendant qu’il eût
+marché au martyre, à une autre époque, pour ses convictions, avec la
+fermeté d’un Bruno ou d’un Vanini, se sentit, devant l’image de ces
+médiocres tracas, saisi d’une sorte de détresse animale. Il se vit
+introduit dans la salle d’assises, contraint de répondre aux questions
+d’un président, en présence d’une foule attentive, et cela sans avoir,
+contre sa timidité native, un point d’appui dans une idée, — c’est la
+seule racine d’énergie pour les spéculatifs purs. — « Je ne recevrai
+plus aucun jeune homme, » conclut-il, profondément troublé par ces
+prévisions; « oui, je condamnerai ma porte dorénavant... Mais ne
+devançons pas les faits... Peut-être n’aurai-je pas à traverser cette
+corvée et tout est-il fini... »
+
+— « Fini?... » Et déjà le bourgeois casanier cédait la place dans ce
+monologue intérieur au second des trois personnages cachés dans le
+philosophe, à l’écrivain d’ouvrages discutés avec passion par le public.
+« Fini?... Envers le moi qui va et qui vient, qui habite rue
+Guy-de-la-Brosse et que cela ennuierait ferme de partir comme cela pour
+l’Auvergne en hiver et si bêtement, soit... Mais envers mes livres et
+mes idées?... Quelle étrange chose que cette haine instinctive des
+ignorants pour des systèmes qu’ils ne peuvent même pas comprendre!... Un
+jeune homme jaloux tue une jeune fille pour empêcher qu’elle n’en épouse
+un autre. Ce jeune homme a été en correspondance avec un philosophe dont
+il étudie les ouvrages. C’est le philosophe qui est le coupable. Et me
+voilà devenu matérialiste, moi qui ai démontré la non-existence de la
+matière!... » Il haussa les épaules, puis une nouvelle image traversa
+son souvenir, celle de Marius Dumoulin, le jeune professeur du Collège
+de France, l’homme qu’il détestait le plus au monde. Il vit en même
+temps, comme si elles eussent été là, écrites, devant lui, dans une
+revue bien pensante, quelques-unes des formules chères à ce défenseur
+attitré du spiritualisme : « Les funestes doctrines... Le poison
+intellectuel distillé par des plumes que l’on voudrait croire
+inconscientes... Le scandaleux étalage d’une psychologie de réclame et
+de corruption... » — « Oui, » se dit Adrien Sixte avec amertume, « si
+celui-là ne relevait pas ce hasard qui fait d’un de mes élèves un
+assassin, il ne serait pas lui... C’est la psychologie qui aura tout
+fait... » Il convient d’ajouter que Marius Dumoulin avait, lors de
+l’apparition de l’_Anatomie de la volonté_, signalé dans ce livre une
+grave erreur. Adrien Sixte avait fondé un de ses plus ingénieux
+chapitres sur une soi-disant découverte d’un physiologiste allemand,
+admise par lui comme vraie, et qui venait d’être démontrée inexacte.
+Peut-être Dumoulin, dans sa critique de l’ouvrage, soulignait-il cette
+inadvertance du grand analyste avec une âpreté d’ironie par trop
+irrévérencieuse. Toujours est-il que Sixte, qui ne répondait jamais aux
+critiques, avait voulu répondre à celle-là. Tout en avouant la surprise
+de sa bonne foi, il avait établi sans peine que ce point de détail
+n’intéressait pas l’ensemble de sa thèse. Seulement il avait gardé
+contre le spiritualiste une inexpiable rancune de savant, et d’autant
+plus forte qu’il pouvait la mettre sur le compte du mépris pour un
+triste caractère, Dumoulin ayant compromis la sincérité de ses doctrines
+par de basses ambitions d’honneurs académiques et de grosses places.
+« C’est comme si je l’entendais!... » songea Sixte. « Ce qu’il peut dire
+de mes livres, ce n’est rien encore, mais la psychologie? La
+psychologie!... C’est pourtant la science d’où dépend l’avenir de ce
+pays-ci... » Comme on voit, le philosophe était arrivé, semblable sur ce
+point aux autres systématiques, à faire de ses doctrines le centre du
+monde. Il raisonnait à peu près ainsi : Etant donné un fait historique,
+quelle en est la cause principale? Un état général des esprits. Cet état
+des esprits dérive lui-même des idées en cours. La Révolution française,
+par exemple, procède tout entière d’une conception fausse de l’homme qui
+découle de la philosophie cartésienne. Il en concluait que, pour
+modifier la marche des événements, il fallait d’abord modifier les
+notions reçues sur l’âme humaine, et installer à leur place des données
+précises d’où résulteraient une éducation et une politique nouvelles. Le
+plus curieux était que cette théorie avait fait de cet athée un
+monarchiste aussi passionné qu’un Bonald ou un Joseph de Maistre. Aussi,
+en s’indignant contre Dumoulin, croyait-il de bonne foi s’indigner
+contre un obstacle au bien public. Il eut quelques mauvaises minutes à
+se figurer ainsi cet adversaire détesté prenant texte de la mort de Mlle
+de Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science moderne de
+l’esprit. « Faudra-t-il lui répondre encore? » se demanda Sixte, pour
+qui déjà l’attaque de son rival ne faisait plus doute. « Oui, »
+insista-t-il, et cette fois à voix haute, « je lui répondrai, et de ma
+meilleure encre... »
+
+Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, et il s’arrêta pour
+considérer l’architecture de ce monument. L’antique cathédrale lui
+symbolisait d’habitude le caractère touffu de l’esprit germanique, qu’il
+opposait en pensée à la simplicité de l’esprit hellénique, représentée
+pour lui par une photographie du Parthénon contemplée autrefois durant
+de longues séances dans la bibliothèque de Nancy. Telle était sa manière
+de sentir les arts. Le souvenir de l’Allemagne subitement rappelé
+changea pour une seconde le cours de sa pensée. Il évoqua presque malgré
+lui Hegel, puis la doctrine de l’identité des contradictoires, puis la
+théorie de l’évolution qui en est sortie. Cette dernière idée se
+rejoignit à celles qui venaient de l’agiter, et, tout en reprenant sa
+marche, il commença d’argumenter en lui-même contre les objections
+prévues de Dumoulin sur le cas du jeune Greslou. Pour la première fois
+depuis le début de l’entretien avec le magistrat, le drame du château de
+Jussat-Randon faisait réalité devant son intelligence, car il y pensait
+avec la portion réelle de sa nature, sa faculté de psychologue. Il
+oublia aussi bien Dumoulin que les inconvénients possibles du voyage à
+Riom, et sa tête fut absorbée tout entière par le problème moral que
+posait ce crime. La première question aurait dû être celle-ci : « Robert
+Greslou a-t-il vraiment assassiné Mlle de Jussat? » Le philosophe n’y
+songea même point, s’abandonnant sans s’en rendre compte à ce défaut des
+esprits généralisateurs qui ne vérifient jamais qu’à demi les données
+sur lesquelles ils spéculent. Les faits ne sont pour eux qu’une matière
+à exploitation théorique, et ils les déforment volontiers pour mieux
+échafauder leurs systèmes. Celui-ci reprit la formule par laquelle il
+s’était résumé ce drame à lui-même : « Un jeune homme qui devient jaloux
+et qui tue, voilà une preuve de plus à l’appui de ma thèse que
+l’instinct de la destruction et celui de l’amour s’éveillent ensemble
+chez le mâle... » Il s’était servi de ce principe pour écrire dans sa
+_Théorie des passions_ un chapitre d’une extraordinaire audace sur les
+aberrations du sens génésique. « La réapparition de l’animalité féroce
+chez le civilisé suffirait seule à expliquer cet acte... Il faudrait
+aussi étudier l’hérédité personnelle de l’assassin... » Il s’efforça de
+se représenter Robert Greslou, sans parvenir à ressusciter de cette
+image d’autres traits que ceux qui confirmaient l’hypothèse déjà
+ébauchée dans sa tête. « Ces yeux noirs très brillants, ces gestes trop
+vifs, cette manière brusque d’entrer en relations avec moi, ces
+enthousiasmes en me parlant... Il y avait du détraquement nerveux dans
+ce garçon. Le père est mort jeune? Si l’on établissait qu’il y a de
+l’alcoolisme dans la famille, peut-être aurait-on là un beau cas de ce
+que Legrand du Saulle appelle l’épilepsie larvée. Nous expliquerions
+ainsi le mutisme de ce jeune homme, et ses dénégations pourraient être
+de bonne foi. C’est la différence essentielle que du Saulle indique
+entre l’épileptique et l’aliéné. Ce dernier se souvient de ses actes.
+L’épileptique les oublie... Serait-ce donc un épileptique larvé?... »
+Parvenu à ce point de sa rêverie, le philosophe eut un moment de
+véritable joie. Il venait, suivant une habitude chère à ceux de sa race,
+de fabriquer une construction d’idées qu’il prenait pour une
+explication. Il considéra cette hypothèse de plusieurs côtés, se
+remémorant divers exemples cités par son auteur dans son beau traité de
+médecine légale, tant et si bien qu’il arriva jusqu’au jardin des
+Plantes, où il pénétra par la grande porte du quai Saint-Bernard. Il
+tourna sur la droite par une allée plantée d’arbres anciens dont les
+fûts se contorsionnent, blindés de fer et recrépis de plâtre. Il
+flottait dans l’air devenu très vif un sauvage relent émané des bêtes
+fauves qui tournent dans leurs cages grillées, près de là. Le philosophe
+fut distrait de sa méditation par cette odeur, et il se prit à
+contempler un grand vieux sanglier, de hure énorme, qui, debout sur ses
+pattes minces, tendait son mufle, mobile et avide, entre ses défenses.
+
+— « Et dire, » songea le savant, « que nous ne nous connaissons guère
+plus que cet animal ne se connaît! Ce que nous appelons notre personne,
+c’est une conscience si vague, si trouble, des opérations qui
+s’accomplissent en nous. » Puis, revenant à Robert Greslou : « Qui sait?
+Ce jeune homme était préoccupé par la multiplicité du moi. N’avait-il
+pas un sentiment obscur qu’il portait en lui deux états très distincts,
+comme une condition première et une condition seconde, deux êtres
+enfin : un, lucide, intelligent, honnête, amoureux des travaux de
+l’esprit, celui que j’ai connu; et un autre, ténébreux, cruel, impulsif,
+celui qui a tué?... Evidemment c’est un cas... Je suis bien heureux de
+l’avoir rencontré... » Il oubliait qu’en sortant du Palais de Justice il
+déplorait ses rapports avec l’accusé de Riom. « Ce sera une bonne
+fortune que d’étudier la mère à présent. Elle me fournira des documents
+exacts sur les ascendants... Cela manque à notre psychologie : de bonnes
+monographies faites _de visu_ sur la structure mentale des grands hommes
+et des criminels... J’essaierai de dresser celle-ci... » Toute passion
+sincère est égoïste, les intellectuelles comme les autres. Ainsi le
+philosophe, qui n’aurait pas, comme on dit, fait du mal à une mouche,
+marchait d’un pas plus allègre en s’acheminant vers la porte de la rue
+Cuvier d’où il gagnerait la rue de Jussieu, puis la rue
+Guy-de-la-Brosse, et il allait avoir une entrevue avec une mère au
+désespoir qui venait sans doute le supplier qu’il l’aidât à sauver la
+tête d’un fils, peut-être innocent! Mais l’innocence possible du
+prévenu, la douleur de la mère, l’action qu’il serait lui-même appelé à
+jouer dans cette nouvelle scène, tout s’effaçait devant l’idée fixe de
+la note à prendre, du petit fait significatif à collectionner. Quatre
+heures sonnaient quand ce singulier songeur, et qui ne soupçonnait pas
+plus sa propre férocité qu’un médecin charmé par une belle autopsie,
+déboucha sur son trottoir et arriva devant sa maison. Sur le seuil de la
+porte cochère se tenaient deux hommes : le père Carbonnet et le
+commissionnaire habituellement installé au coin de la rue. Le dos tourné
+au côté par où venait Adrien Sixte, ils regardaient en riant les
+titubations d’un ivrogne égaré sur le trottoir d’en face, et ils
+échangeaient les propos qu’un pareil spectacle suggère aux gens du
+peuple. Le coq Ferdinand tournait à leurs pieds, brun et lustré, et il
+picotait l’entre-deux du pavé.
+
+— « En voilà un qui a bu un coup de trop, pour sûr de sûr, » disait le
+commissionnaire.
+
+— « Et si je vous disais moi, » répondait Carbonnet, « que s’il est
+comme ça, c’est qu’il n’a pas bu assez? Car s’il avait bu davantage, il
+serait tombé chez le marchand de vins... Il ne serait pas à faire le
+_lent j’y vas malhabile j’y cours_ le long des murs... Bon! le voilà qui
+butte sur la dame en noir... »
+
+Les deux interlocuteurs, qui ne voyaient pas venir le philosophe, lui
+barraient la porte. Ce dernier, avec son aménité habituelle de manières,
+hésita une minute à les déranger. Machinalement il suivit l’ivrogne, lui
+aussi, du regard. C’était un malheureux en haillons bourgeois, le chef
+coiffé d’un chapeau de haute forme délavé par d’innombrables averses,
+les pieds dansant dans des bottines crevées. Il s’était heurté à une
+personne en grand deuil qui se tenait debout sur le trottoir de la rue
+Guy-de-la-Brosse, à l’angle de la rue Linné. Sans doute cette personne
+épiait du côté de cette dernière rue une arrivée qui l’intéressait
+beaucoup, car elle ne se retourna pas au premier moment. L’homme en
+haillons, avec l’insistance des gens ivres, commença de faire des
+excuses à cette femme qui finit par s’apercevoir de cette présence. Elle
+s’écarta en faisant un geste de dégoût. L’ivrogne eut alors un accès
+subit de colère, et, appuyé au mur, lança quelques phrases injurieuses.
+Il se fit autour d’eux un attroupement de plusieurs enfants qui
+jouaient. Le commissionnaire se prit à rire, Carbonnet de même. Puis,
+comme il se retournait pour chercher son coq, grommelant : — « Où
+est-il encore allé cadencer, ce futé-là?... » il aperçut Adrien Sixte
+derrière lequel Ferdinand s’était réfugié, et qui s’attardait, lui
+aussi, à suivre des yeux la scène entre l’ivrogne et l’inconnue.
+
+— « Ah! monsieur Sixte, » fit le concierge, « justement cette dame en
+noir vient de vous demander deux fois depuis un quart d’heure... Elle a
+dit que vous l’attendiez. »
+
+— « Allez la chercher, » répondit le savant; et, en lui-même : « C’est
+la mère... » songea-t-il. Son premier mouvement fut de rentrer aussitôt.
+Puis une espèce de timidité le retint, et il demeura là sur le pas de la
+porte, tandis que le concierge, coiffé de sa casquette un peu haute, son
+tablier de cuir autour du corps, courait, suivi de son coq qui se hâtait
+derrière lui, jusqu’au groupe amassé au coin de la rue. La femme n’eut
+pas plus tôt entendu la phrase du père Carbonnet qu’elle se dirigea,
+laissant là le maître de Ferdinand gourmander l’ivrogne, vers la maison
+du philosophe. Ce dernier, continuant d’instinct les raisonnements de sa
+promenade, remarqua aussitôt une ressemblance singulière entre la
+personne mystérieuse qui venait à lui et le jeune homme sur lequel il
+avait été interrogé. C’était le même regard brillant, dans un visage
+très pâle, et la même coupe d’un maigre visage. Cette fois, il n’eut
+plus le moindre doute, et tout de suite l’implacable psychologue,
+curieux seulement du cas à étudier, céda la place au bonhomme gauche,
+malhabile à la vie pratique, embarrassé de son long corps et gêné,
+jusqu’au supplice, de la première phrase à prononcer. Mme Greslou,
+c’était elle en effet, — lui rendit le service de lui dire aussitôt, en
+l’abordant :
+
+— « Je suis, monsieur, la personne qui vous a écrit hier. »
+
+— « Très honoré, madame, » balbutia le philosophe; « je regrette de
+n’avoir pas été chez moi plus tôt... Mais votre lettre disait quatre
+heures... Et puis, je sors justement de chez le juge d’instruction, où
+j’ai été appelé pour témoigner à l’occasion de ce malheureux enfant... »
+
+— « Ah! monsieur!... » dit la mère en appuyant sa main sur le bras
+d’Adrien Sixte pour arrêter sa phrase, et lui montrant du regard le
+commissionnaire qui restait dans l’angle de la porte à tendre l’oreille.
+
+— « Pardon, » fit le savant, qui comprit la cruauté de sa distraction.
+« Si vous voulez me permettre de passer devant vous pour vous montrer le
+chemin? »
+
+Il s’engagea sous la voûte, afin de cacher la rougeur dont il se sentait
+couvert. Il commença de monter l’escalier que l’obscurité envahissait
+par cette fin d’après-midi d’hiver. Il allait doucement, afin de ménager
+la lassitude de sa compagne qui se tenait à la rampe, comme si elle
+gardait à peine assez d’énergie physique pour suffire à l’effort de
+gravir ces quatre étages. Un souffle court, et qui s’entendait dans le
+silence profond de cette maison vide, trahissait la faiblesse de la
+misérable femme. Si peu sensible aux impressions du monde extérieur que
+fût le philosophe, il demeura saisi d’une obscure pitié quand, une fois
+entré dans son cabinet aux volets clos, qu’éclairaient doucement le feu
+et la lampe allumés déjà par sa servante, il regarda sa visiteuse bien
+en face. Les rides creusées au coin de la bouche et le long des ailes du
+nez, les lèvres sèches de fièvre, le pli des sourcils contractés, les
+meurtrissures des paupières, l’énervement des mains gantées de noir qui
+maniaient un rouleau de papier, sans doute quelque mémoire justificatif,
+tous les détails enfin de cette physionomie révélaient les tortures de
+l’idée fixe; et, à peine tombée plutôt qu’assise sur le fauteuil, elle
+dit d’une voix brisée :
+
+— « Mon Dieu! mon Dieu!... Je suis donc arrivée trop tard... Je voulais
+vous parler, monsieur, avant votre entretien avec le juge... Mais vous
+l’avez défendu, n’est-ce pas?... Vous avez dit que ce n’était pas
+possible; qu’il n’avait pas commis ce dont on l’accuse?... Vous ne le
+croyez pas coupable, vous, monsieur, qu’il appelait son maître, vous
+qu’il aimait tant?... »
+
+— « Je n’ai pas eu à le défendre, madame, » dit le philosophe; « on m’a
+demandé quelles avaient été mes relations avec lui, et comme je ne l’ai
+vu que deux fois, et qu’il ne m’a jamais parlé que de ses études... »
+
+— « Ah! » interrompit la mère avec un profond accent d’angoisse; et
+elle répéta : « Je suis arrivée trop tard. Mais non... » insista-t-elle
+en joignant ses mains qui tremblaient. « Vous viendrez, monsieur, pour
+déposer devant la cour d’assises qu’il ne peut pas être coupable, que
+vous savez qu’il ne le peut pas? On ne devient pas un assassin, un
+empoisonneur d’un jour à l’autre. La jeunesse des criminels annonce leur
+crime... Ce sont des mauvais sujets, des joueurs, des coureurs de
+café... Mais lui, monsieur, depuis qu’il était tout enfant, avec son
+pauvre père, toujours dans les livres... C’était moi qui lui disais :
+« Allons, Robert, sors; il faut sortir, prendre l’air, te distraire... »
+Si vous aviez vu quelle douce petite vie nous faisions, lui et moi,
+avant qu’il n’entrât dans cette famille maudite! Et c’est à cause de
+moi, c’est pour ne plus rien me coûter qu’il y est entré, pour continuer
+ses études... Il aurait été agrégé dans trois ou quatre ans, puis il
+aurait pris une place dans un lycée, à Clermont peut-être... Je l’aurais
+marié. J’avais en vue pour lui un joli parti... Je serais restée là,
+moi, dans un coin, à soigner ses enfants. Ah! monsieur! » et elle
+cherchait dans les yeux du philosophe une réponse en accord avec son
+passionné désir; « dites si c’est possible qu’un fils qui avait ces
+idées-là ait fait ce qu’ils racontent? C’est une infamie : n’est-ce pas,
+monsieur, que c’est une infamie?... »
+
+— « Calmez-vous, madame, calmez-vous. » C’étaient les seuls mots
+qu’Adrien Sixte sût répondre à cette mère qui déplorait devant lui, d’un
+accent si déchirant, la ruine de ses plus intimes espérances. D’autre
+part, placé encore sous l’impression de son entretien avec le juge, elle
+lui paraissait si follement égarée hors de la vérité, en proie à des
+illusions si aveugles qu’il en demeurait stupéfié; et aussi, — pourquoi
+ne pas l’avouer? — la nouvelle perspective du voyage à Riom
+l’épouvantait autant que cette douleur humaine le saisissait. Ces
+diverses impressions se traduisirent dans son regard par une
+incertitude, une absence de chaleur à laquelle la mère ne se trompa
+guère. Les souffrances extrêmes ont les intuitions infaillibles de
+l’instinct. Cette femme comprit que le philosophe ne croyait pas à
+l’innocence de son fils, et, dans un geste d’accablement, se reculant de
+lui comme avec horreur, elle gémit :
+
+— « Comment, vous aussi, monsieur?... Vous êtes avec ses ennemis?...
+Vous?... Vous?... »
+
+— « Non, madame, » répondit doucement Adrien Sixte, « je ne suis pas un
+ennemi. Je ne demande pas mieux que de croire ce que vous croyez. Mais
+vous me permettrez de vous parler en toute franchise?... Les faits sont
+les faits, et ils sont terribles contre ce malheureux enfant... Ce
+poison acheté clandestinement, cette bouteille jetée par la fenêtre,
+cette autre bouteille vidée à moitié puis remplie d’eau, cette sortie de
+la chambre de la jeune fille, la nuit de la mort, cette fausse dépêche,
+ce départ subit, ces lettres brûlées et puis ces dénégations... »
+
+— « Mais il n’y a pas une preuve dans tout cela, monsieur, »
+interrompit la mère, « pas une... Ce départ subit? Il voulait quitter sa
+place depuis plus d’un mois. J’ai ses lettres où il m’annonce ce projet,
+et d’ailleurs la fin de son engagement approchait. Il s’est imaginé
+qu’on voudrait le garder et il en avait assez de cette vie de
+précepteur; et puis, comme il est timide, il a donné un faux prétexte et
+inventé cette malheureuse dépêche, voilà tout... Le poison? Mais il ne
+l’a pas acheté secrètement. Il avait souffert de l’estomac, voici des
+années. Il avait tant étudié après ses repas!... Cette sortie, la nuit?
+Mais qui l’a vu? Un domestique? Et si ce domestique est payé, pour
+accuser mon fils, par le véritable assassin?... Est-ce que je connais
+les intrigues qu’avait cette jeune fille et qui a pu avoir intérêt à la
+tuer?... Cette bouteille jetée, cette autre à moitié remplie, ces
+lettres brûlées? Mais est-ce que vous ne voyez pas que c’est la suite
+d’un plan pour faire tomber les soupçons sur lui? Comment? Pourquoi? Ça
+se découvrira un jour, allez... Ce que je sais, moi, c’est que mon fils
+n’est pas coupable. Je le jure sur la mémoire de son père. Ah!
+croyez-vous que je le défendrais comme cela si je le sentais criminel?
+Je demanderais pitié, je sangloterais, je prierais, au lieu que,
+maintenant, je crie justice, justice! Non, ces gens-là n’avaient pas le
+droit de l’accuser, comme ils ont fait, de le jeter en prison, de
+déshonorer notre nom, pour rien, pour rien. Car enfin, monsieur, je vous
+l’ai démontré, il n’y a pas une preuve. »
+
+— « S’il est innocent, alors, pourquoi cette obstination à se
+taire?... » dit le philosophe, qui pensa en lui-même que la pauvre femme
+ne lui avait rien démontré, sinon son acharnement à lutter contre
+l’évidence.
+
+— « Hé! s’il était coupable, il parlerait, » s’écria Mme Greslou, « il
+se défendrait, il mentirait! Non, » ajouta-t-elle d’une voix plus
+sourde, « il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela, j’en suis
+sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque raison de ne pas parler.
+Pourquoi? Peut-être pour ne pas la déshonorer, cette jeune fille,
+puisqu’ils prétendent qu’il l’aimait?... Ah! monsieur, » fit-elle en
+joignant les mains, « si j’ai voulu à tout prix vous voir, si j’ai
+quitté Riom pour deux jours, c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous
+qui puissiez le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende, qu’il se
+justifie, qu’il dise. Il faut que vous me promettiez de lui écrire, de
+venir là-bas. Vous me devez bien cela, » insista-t-elle d’une voix dure.
+« Vous m’avez tant fait souffrir. »
+
+— « Moi? » interrogea le philosophe.
+
+— « Oui, vous », reprit-elle âprement, et, tandis qu’elle parlait, son
+visage exprimait la sombre énergie d’anciennes rancunes : « S’il a perdu
+la foi, à qui la faute? A vous, monsieur, à vos livres. Mon Dieu! Que je
+vous ai haï à cette époque!... Je le vois encore, et sa figure, quand il
+m’a dit qu’il ne communierait pas le jour des Morts, parce qu’il avait
+des doutes. — « Et ton père? » lui ai-je dit. « Un jour des
+Morts! » — Il m’a répondu : « Laisse-moi, je ne crois plus, c’est
+fini. » Il était assis à sa table et il avait un volume devant lui qu’il
+ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus le nom de l’auteur, là,
+machinalement. C’était le vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui,
+ce jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une pauvre ignorante...
+Mais le lendemain, pendant qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé
+Martel, qui l’avait élevé, dans la chambre de travail pour lui montrer
+la bibliothèque. J’avais le pressentiment que c’étaient ces lectures qui
+avaient perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore sur la
+table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit : « Celui-là, c’est le
+pire de tous... » Monsieur, pardon si je vous blesse, pardon, mais,
+voyez-vous, si mon fils était encore le chrétien qu’il a été, j’irais
+supplier son confesseur qu’il lui ordonnât de parler. Vous lui avez pris
+la foi, monsieur; je ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus;
+mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens vous le demander... Si
+vous l’aviez entendu, quand il est revenu de Paris! Il me disait de
+vous : « Tu ne le connais pas, maman; tu le vénérerais. C’est un
+saint ». Ah! promettez-moi de le faire parler. Qu’il parle, qu’il parle,
+pour moi, pour son père, pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur,
+qui ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin. Car c’est votre
+élève, vous êtes son maître. Il vous doit de se défendre, comme à moi,
+sa mère... »
+
+— « Madame », dit le savant avec un sérieux profond, « je vous promets
+de faire ce que je pourrai. » C’était la seconde fois de la journée que
+cette responsabilité de maître à élève se dressait devant lui. Elle
+l’avait trouvé, devant le juge, tendu dans la résistance du penseur qui
+repousse avec dédain un reproche insensé. Les paroles de cette femme
+âgée, frémissante de cette douleur humaine à laquelle sa vie d’ermite
+intellectuel l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres autres
+que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement remué encore quand Mme
+Greslou, lui saisissant la main, reprit avec une douceur qui démentait
+l’âpreté de son accent de tout à l’heure :
+
+— « Il m’avait bien dit que vous étiez bon, très bon... Je suis venue
+encore, » continua-t-elle en essuyant ses larmes, « pour m’acquitter
+d’une commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et voyez si ce n’est
+pas une nouvelle preuve qu’il est innocent. Dans sa prison, depuis deux
+mois, il a mis au net un long travail de philosophie. Il y tient,
+m’a-t-il dit, beaucoup; c’est son principal ouvrage, et je me suis
+chargée de vous le remettre. » Elle tendit au savant le rouleau de
+papier qu’elle tenait sur ses genoux. « Il est tel qu’il me l’a donné...
+On le laisse écrire là-bas tant qu’il veut, tout le monde l’aime... On
+me permet de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir, où il y
+avait toujours le gardien entre nous. Je le vois maintenant dans la
+chambre des avocats... Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît?
+Voulez-vous regarder? » insista-t-elle; et d’une voix altérée : « Il ne
+m’a jamais menti, et je crois que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant
+il avait pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne?... »
+
+— « Je verrai cela tout de suite, » dit Adrien Sixte, qui déplia le
+rouleau. Il jeta les yeux sur la première page du cahier, et il put y
+lire les mots : « Psychologie moderne, » puis, sur la seconde feuille,
+un autre titre : « _Mémoire sur moi-même_, » et au-dessous étaient les
+lignes suivantes : « _Je prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se
+considérer comme engagé de parole à garder pour lui seul les pages qui
+suivent. S’il ne lui convient pas de prendre cet engagement vis-à-vis de
+son malheureux élève, je lui demande de détruire ce cahier, me fiant à
+son honneur pour ne pas livrer ce mémoire à qui que ce soit, même pour
+sauver ma tète._ » Et le jeune homme avait signé simplement de ses
+initiales.
+
+— « Hé bien? » demanda la mère, tandis que le philosophe feuilletait le
+cahier, en proie à une anxiété profonde.
+
+— « Hé bien! » répondit-il en refermant le cahier et tendant la
+première page aux yeux inquisiteurs de Mme Greslou, « ce n’est qu’un
+travail de philosophie, comme il vous l’avait annoncé. Voyez... »
+
+La mère eut une question sur la bouche, une défiance dans les prunelles
+tandis qu’elle lisait cette formule technique inintelligible pour son
+pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien Sixte. Puis elle
+n’osa pas, et elle se leva en disant :
+
+— « Vous m’excuserez de vous avoir retenu si longtemps, monsieur. J’ai
+mis ma dernière espérance en vous, et vous ne tromperez pas le cœur
+d’une mère. J’emporte votre promesse. »
+
+— « Tout ce qu’il me sera possible de faire pour que la vérité soit
+connue, » dit gravement le philosophe, « je le ferai, madame. Je vous le
+promets encore une fois. »
+
+Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme, et qu’il se trouva seul
+dans son cabinet, Adrien Sixte demeura longtemps plongé dans ses
+réflexions. Prenant ensuite le manuscrit remis par Mme Greslou, il lut
+et relut la phrase écrite par le jeune homme, et repoussant le cahier
+tentateur, il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment. Par deux
+fois, il saisit ces feuillets et s’approcha du feu, puis il ne les lança
+pas dans les flammes.
+
+Un combat se livrait dans sa tête, entre la curiosité irrésistible que
+cette confession de son disciple éveillait en lui, et des appréhensions
+d’ordre très divers. Il le sentait : contracter l’engagement que cette
+lecture lui imposait et apprendre ce qu’il pouvait apprendre par ces
+pages le jetterait dans une situation peut-être horrible. S’il allait
+tenir entre ses mains la preuve de l’innocence du jeune homme sans avoir
+le droit de la donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa
+culpabilité? Sans qu’il s’en rendît compte, il tremblait aussi, dans le
+fond le plus intime de lui-même, de retrouver à travers ce mémoire, s’il
+y avait crime, la trace de son influence, à lui, et la cruelle
+accusation, déjà formulée deux fois, que ses livres étaient mêlés à
+cette sinistre histoire.
+
+D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme d’études et qui avait en
+horreur tout tracas lui faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant
+dans un drame auquel en définitive il n’avait pas à se mêler. « Non, »
+conclut-il, « je ne lirai pas ce mémoire; j’écrirai à ce garçon comme
+j’ai promis à la mère, puis ce sera fini. » L’heure de son dîner était
+venue parmi ces réflexions. Il mangea seul, comme toujours, assis au
+coin d’un poêle de faïence, — très frileux, le chauffage était son
+unique luxe, — et devant une table ronde, toute petite, couverte d’une
+toile cirée. La lampe qui servait à ses travaux éclairait son frugal
+repas, composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un potage et d’un seul
+plat de légumes, avec quelques raisins secs pour dessert, et, pour
+boisson, simplement de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard un des
+livres qui garnissaient une bibliothèque, exilée dans cette chambre,
+afin d’éviter l’encombrement, ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui
+exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha pas de livre,
+et sa gouvernante essaya en vain de savoir si la visite de la dame et la
+citation chez le juge avaient le moindre rapport. Le vent se levait, un
+vent d’hiver dont la plainte mourait doucement contre les volets, à
+travers le sombre espace vide. Assis dans son fauteuil, après son dîner,
+au lieu de sortir, et devant le manuscrit de Robert Greslou, le savant
+écouta longuement cette plainte monotone. Ses hésitations le reprirent.
+Puis la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand plus tard
+Mariette vint pour annoncer à son maître que sa couverture était faite
+et chercher la lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux heures
+sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange morceau d’analyse que
+Robert avait appelé un Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût
+été : « Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui. »
+
+
+
+
+ IV
+ CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI
+
+
+ « Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.
+
+Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même que j’ai refusé à
+l’avocat, malgré les supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous
+qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel moment de ma
+vie! — pour la même raison qui m’a fait vous apporter mon premier
+travail. Il existe de vous, le maître illustre, à moi votre élève,
+accusé d’un crime le plus infâme, un lien que les hommes ne sauraient
+comprendre, que vous ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi
+étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si
+passionnément, si complètement, à l’époque la plus décisive de mon
+existence! Maintenant et dans la détresse de mon agonie intellectuelle,
+je me tourne vers vous comme vers le seul être de qui je puisse
+attendre, espérer, implorer une aide. Ah! ne me méconnaissez pas,
+monsieur et vénéré maître, et croyez que les troubles terribles où je me
+débats ne sont point causés par le vain appareil de justice qui
+m’environne. Je ne serais pas digne du nom de philosophe si je n’avais,
+dès longtemps, appris à considérer ma pensée comme la seule réalité avec
+quoi j’aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et
+fatale succession d’apparences. Dès ma dix-septième année, j’avais
+adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites
+ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : « La force par laquelle
+l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes
+extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné à mort dans six
+semaines, pour ce crime dont je suis innocent et dont je ne puis me
+justifier, — vous comprendrez pourquoi, après avoir lu ces
+pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. Je supporterais cet
+événement avec le même sang-froid que si un médecin me diagnostiquait,
+après m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. Condamné, j’aurais
+à vaincre la révolte de l’animal d’abord, ensuite à supporter le
+contre-coup du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos livres, le
+remède contre de telles épreuves, et en opposant à l’image de la mort
+prochaine le sentiment de l’inéluctable nécessité, en diminuant la
+vision de la douleur de ma mère par le rappel précis des lois
+psychologiques qui gouvernent les consolations, j’arriverais au calme
+relatif. Certaines phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du
+cinquième chapitre du second livre dans votre _Anatomie de la volonté_,
+que je sais par cœur : « L’universel entrelacement des phénomènes fait
+que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres, en sorte que
+chaque parcelle de l’univers et à chaque seconde peut être considérée
+comme un résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui
+sera. C’est en ce sens qu’il est permis de dire que le monde est éternel
+dans son détail aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, et
+comme elle enveloppe, comme elle affirme et démontre l’idée que tout est
+nécessaire, en nous comme autour de nous, puisque nous sommes, nous
+aussi, une parcelle et un moment de ce monde éternel!... Hélas! pourquoi
+faut-il que cette idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque je
+raisonne comme on doit raisonner, avec ma tête, et à laquelle
+j’acquiesce de toute la force de mon être, ne puisse détruire en moi une
+espèce de souffrance si particulière qui envahit mon cœur, lorsque je me
+souviens du drame que j’ai traversé, de certaines actions que j’ai
+voulues, d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect? Pour vous
+dire la chose d’un mot, mon cher maître, quoique, encore une fois, je
+n’aie pas tué Mlle de Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus
+étroite au drame de son empoisonnement, et j’ai des remords, quand les
+doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions
+qui forment l’essence même de mon intelligence, me font considérer le
+remords comme la plus niaise des illusions humaines. Ces convictions se
+trouvent impuissantes à me procurer cette paix de la certitude qui était
+la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon esprit reconnaît comme
+vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont la jeunesse fut consumée de
+passions intellectuelles, il y ait un supplice plus affreux que
+celui-là. Mais pourquoi essayer de vous traduire avec des phrases
+littéraires un état mental que je veux justement vous exposer par son
+détail, à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, pour que vous
+me donniez le seul secours qui puisse m’être bienfaisant : une parole
+qui m’explique à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui m’atteste que
+je ne suis pas un monstre, qui me soutienne dans le désarroi de mes
+croyances, qui me prouve que je ne me suis pas trompé depuis des années,
+en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime énergie d’une créature
+sincère? Enfin, mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai besoin
+de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon à vous, puisque je ne saurais
+espérer d’être intelligible à qui que ce soit, hors du psychologue dont
+je suis l’élève? Depuis deux mois tantôt que je vis dans cette prison,
+l’instant où j’ai pris cette résolution de vous écrire ce mémoire a été
+le seul où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles
+événements. J’avais essayé de m’absorber dans quelques travaux d’ordre
+abstrait, je n’avais pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire ces
+pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. Voici quatre jours que je
+ne songe qu’à cela, et, grâces vous en soient déjà rendues, la force de
+la pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du plaisir qui était le
+mien autrefois, quand j’écrivais mes premiers essais, à reprendre, pour
+ce travail, la froide sévérité de ma méthode, — de votre méthode. J’ai
+jeté hier sur le papier un plan de cette monographie de mon moi actuel,
+en pratiquant la division par paragraphes que vous avez adoptée dans vos
+travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de ma réflexion en
+reconstruisant ma vie depuis son origine, comme je résoudrais un
+problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement, à l’heure
+présente, que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités
+d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui où j’ai grandi, puis un milieu
+de faits, celui où j’ai été transplanté par mon arrivée chez les
+Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions qu’elle soulève en
+moi seront la matière des derniers fragments d’une étude que je
+débarrasserai du parasitisme des souvenirs insignifiants pour la réduire
+à ce qu’un maître de notre temps appelle les _génératrices_. A tout le
+moins je vous aurai fourni un document exact sur des façons de sentir
+que j’ai crues autrefois précieuses et rares, et je vous aurai prouvé
+deux fois, par ma confiance dans votre absolue discrétion et par mon
+appel à votre appui philosophique, ce que vous avez été pour celui qui
+vous écrit ces lignes et qui, en vous demandant pardon de ce trop long
+préambule, commence aussitôt sa dissection. Je saurai bien vous la faire
+tenir, une fois finie.
+
+
+
+
+ § I. — _Mes hérédités._
+
+
+« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que
+ma faculté dominante, celle qui s’est trouvée présente à travers toutes
+les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve
+présente aujourd’hui, a été la faculté, j’entends le pouvoir et le
+besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes
+distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui
+regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible
+curiosité. A l’heure actuelle, et tout en sachant que je suis là en
+prison, accusé d’un crime capital, perdu d’honneur et aussi accablé de
+tristesse, que c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5
+septembre 1864... et non pas un autre, — je pense à cette situation
+comme à un spectacle auquel je demeure étranger. Même est-il juste de
+dire _je_? Non, évidemment. Car mon véritable moi n’est, à proprement
+parler, ni celui qui souffre, ni celui qui regarde. Il est composé des
+deux, et j’ai eu de cette dualité une perception très nette, bien que je
+ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique
+exagérée jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette enfance que je
+veux évoquer d’abord en essayant de tout abolir de l’heure présente et
+avec l’impartialité d’un historien désintéressé.
+
+« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de
+Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une
+promenade aujourd’hui bien changée par la récente construction de
+l’école d’artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme
+toutes celles de cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre
+dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une
+physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune,
+était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d’ingénieur
+des ponts et chaussées. C’était un homme chétif, de santé faible, avec
+un visage à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique et qui
+m’attendrit quand j’y songe, après des années. Je le revois dans son
+cabinet de travail, par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine
+immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout
+auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était
+voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse
+jusqu’à ce cabinet paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à
+jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes
+nerfs une étrange impression de mystère, d’éloignement, d’une fuite de
+l’heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir
+des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d’algèbre,
+avec cette netteté dans les lignes des courbes ou les lettres des
+polynômes qui révélait l’habituelle méthode de son être intime. D’autres
+fois, il écrivait, debout, à une table d’architecte qu’il préférait à
+son bureau, — table composée simplement d’une large planche en bois
+blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques
+rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des
+savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient
+les seuls objets d’art dont se décorassent les murs, la pendule qui
+représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues
+au-dessus du bureau, et, sur ce bureau, la règle à calculs avec ses
+chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle
+plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces menus détails où tout
+n’était que pensée, et ces images m’aident à comprendre comment dès ma
+lointaine enfance le rêve d’une existence purement idéale et
+contemplative s’élabora en moi, favorisé sans doute par l’hérédité. Mes
+réflexions postérieures m’ont fait reconnaître dans plusieurs traits de
+mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de
+l’existence en études abstraites menée par mon père. J’ai constamment
+éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l’action, si faible
+fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois
+un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m’étaient
+intolérables, que d’entrer en lutte ouverte avec une autre personne,
+même pour discuter mes idées les plus chères, m’apparaît, encore
+aujourd’hui, chose presque impossible. Cette horreur d’agir s’explique
+par l’excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au
+milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il n’est pas
+habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté
+d’adaptation au fait me vient de ce pauvre père; de lui aussi cette
+faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la
+manie de ma pensée; et c’est son œuvre encore qu’une prédominance
+morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de
+certaines heures. Mon père, qui devait mourir très jeune, n’avait jamais
+été robuste. Il avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette épreuve
+de la préparation à l’Ecole polytechnique, meurtrière aux meilleures
+santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les
+longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains
+transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges
+globules d’un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu’il
+a tant maniée. Il ne m’a pas légué des muscles capables de
+contre-balancer l’excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois,
+avec cette faculté d’abstraction qui me rend la moindre activité
+difficile, une effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j’ai
+souhaité ardemment, il m’a été impossible de réprimer cette convoitise.
+C’est une hypothèse qui m’est souvent venue quand je m’analysais
+moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres
+de résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, peut-être
+parce que le rapport quotidien entre l’action et la pensée est brisée en
+elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J’ai vu
+ainsi mon père, d’habitude extrêmement patient et doux, s’emporter en
+des colères d’une violence folle qui le faisaient presque s’évanouir.
+Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le
+descendant d’un grand-père peu équilibré, sorte d’homme de génie
+primitif, demi-paysan parvenu à force d’inventions mécaniques à une
+demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là
+de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de
+déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité constante. J’ai
+considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : des crises
+spasmodiques de passion jointes à cette énergie continue de pensée
+abstraite. J’ai eu pour rêve d’être à la fois fiévreux et lucide, le
+sujet et l’objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet
+qui s’étudie lui-même et trouve dans cette étude un moyen d’exaltation à
+la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère
+m’a-t-elle mené? Mais ce n’est pas l’heure de parler des effets, nous
+n’en sommes encore qu’aux causes.
+
+« Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je
+crois que voici une des plus importantes : chaque dimanche matin, et
+aussitôt que je pus lire, ma mère commença de m’emmener avec elle à la
+messe. Cette messe se célébrait à huit heures dans l’église des
+Capucins, assez nouvellement bâtie sur un boulevard planté de platanes,
+qui monte du cours Sablon à la place du Taureau, en longeant le jardin
+des Plantes. A la porte de cette église se tenait assise, devant une
+boutique volante, une marchande de gâteaux, appelée la mère Girard, que
+je connaissais bien, pour lui acheter au printemps de petits bâtons
+auxquels quatre ou cinq cerises pendaient, attachées par du fil blanc.
+C’étaient les premiers de ces fruits que je mangeasse dans la saison.
+Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités de ces jours
+d’enfance. Elle aurait pu devenir, pour quelqu’un qui m’eût observé,
+l’occasion de signaler en moi cette frénésie du désir dont je vous
+parlais. J’avais presque la fièvre quand je m’acheminais vers cette
+boutique. Ce n’était pas la seule raison qui me fît préférer cette
+église des Capucins, avec son architecture très simple, aux cryptes
+souterraines de Notre-Dame-du-Port et aux voûtes de la cathédrale
+soutenues par de si élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins,
+le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles bouches
+chantaient, derrière les grilles, des cantiques qui remuaient
+étrangement mon imagination d’enfant. Ils me semblaient venir de si
+loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je regardais ma mère prier à
+côté de moi avec l’ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres
+actions, et je songeais que mon père n’était pas là, qu’il n’entrait
+jamais à l’église. Ma tête d’enfant se tourmentait de cette absence au
+point que j’avais un jour demandé :
+
+— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous? »
+
+« Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je n’avais pas eu de peine à
+démêler l’embarras où ma question jetait ma mère. Elle s’en tira
+pourtant avec une réponse analogue à des centaines d’autres que m’ont
+faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes
+fixes et d’obéissance :
+
+— « Il entend une autre messe, à son heure; et puis, je t’ai déjà dit
+que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font
+telle ou telle chose... »
+
+« Toute la différence d’âme qui nous a séparés, ma mère et moi, tenait
+déjà dans cette phrase qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en
+revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois encore sa pèlerine,
+ses mains dans son manchon de vison doublé de soie brune d’où sortait à
+moitié son livre, la sincérité de son visage même dans son pieux
+mensonge, et tandis qu’elle disait : « Il ne faut jamais demander
+pourquoi... » Je vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont
+regardé d’un regard qui ne me comprenait pas, et, dès cette époque, elle
+ne soupçonnait en rien ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser
+c’était déjà se demander toujours et à propos de toutes choses :
+Pourquoi?... Oui, pourquoi ma mère m’avait-elle trompé? Car je savais
+que mon père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi n’y
+allait-il pas?... Les graves et tristes accents des moines cachés
+entonnaient les répons de la messe, et moi, je me perdais dans cette
+question. Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette
+supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que
+de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque
+ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un
+grand savant, comme le père?... » Quand ma mère prenait son avis,
+c’était pour l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect. Elle
+trouvait donc naturel qu’il n’accomplît pas certaines actions qui, pour
+nous, étaient obligatoires. Nous n’avions pas les mêmes devoirs, lui et
+nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d’enfant
+avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être
+plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes
+règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres. Ce
+fut là, dans cette petite église, et docilement penché sur mon
+paroissien, que le grand principe de ma vie a pris naissance : — ne pas
+considérer comme une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est et
+doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas; — de même que j’ai reçu
+de mes conversations avec mon père, à ce même âge, durant nos
+promenades, le premier germe de ma vue scientifique du monde.
+
+« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, et quoique je sois,
+au rebours du poète, un homme pour qui le monde extérieur existe très
+peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire l’image des horizons qui
+ont entouré ces promenades. Tandis que la ville d’un côté regarde vers
+la plaine de la Limagne, elle s’adosse de l’autre côté aux derniers
+contreforts de la chaîne des Dômes. L’échancrure des cratères éteints,
+la boursouflure des éruptions calmées, les coulées de lave refroidie
+donnent aux lignes de ces montagnes volcaniques une ressemblance avec
+les paysages que le télescope découvre dans ce cadavre de planète qui
+est la lune. C’est donc, là-bas, un sauvage et grandiose souvenir des
+plus terrible convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité de
+chemins pierreux entre des vignes, de ruisseaux murmurant sous des
+saules et parmi des châtaigniers. Les grands bonheurs de mon enfance ont
+consisté dans d’interminables vagabondages avec mon père sur tous les
+sentiers qui vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat à Durtol,
+de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à écrire ces noms, ma mémoire rajeunit
+mon cœur. Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé me montre
+avec ses longs cheveux, avec ses jambes serrées dans des guêtres de
+drap, qui chemine en tenant la main de son père. D’où lui venait ce goût
+des champs, à lui, le savant mathématicien, l’homme de cabinet et de
+réflexion abstraite? J’y ai souvent songé depuis, et je crois avoir
+découvert à son occasion une loi peu connue du développement des
+esprits : — nos goûts de jeunesse persistent même quand nous nous
+sommes développés dans un sens contraire à eux, et nous continuons de
+les pratiquer, en les justifiant par des raisons intellectuelles qui les
+excluraient. — Je m’explique. Mon père aimait la campagne,
+naturellement, parce qu’il avait été élevé dans un village, que tout
+petit il avait passé des journées entières au bord des ruisseaux, parmi
+les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner à ses goûts d’une
+manière simple, il y mélangeait ses préoccupations actuelles de savant.
+Il ne se serait point pardonné d’aller à la montagne sans y étudier la
+formation du terrain; de regarder une fleur sans en déterminer les
+caractères et sans en découvrir le nom; de ramasser un insecte sans se
+rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à la rigueur de sa méthode en
+tout travail, il était arrivé ainsi à une connaissance très complète de
+la contrée; et, quand nous marchions ensemble, cette connaissance
+faisait la matière unique de notre entretien. Le paysage des montagnes
+lui devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions de la terre.
+Il passait de là, sans efforts, avec une clarté de parole qui me rendait
+de telles idées perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse,
+et j’apercevais distinctement en imagination les protubérances
+planétaires s’échappant du noyau enflammé, de ce torride soleil en
+rotation. Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait une
+espèce de carte qu’il déchiffrait pour mes yeux de dix ans, et où je
+distinguais l’Etoile polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la
+Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables dont la
+science connaît le volume, la position et jusqu’aux métaux. Il en était
+de même des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier, des
+cailloux que je cassais sous sa direction avec un petit marteau en fer,
+des insectes que je nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. Bien
+avant que l’on ne pratiquât dans les collèges les leçons de choses, mon
+père appliquait à mon éducation première sa grande maxime : « Ne rien
+rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement, » conciliant
+ainsi la paysannerie de ses premières impressions avec la précision
+acquise dans ses études mathématiques. J’attribue à cet enseignement le
+précoce esprit d’analyse qui se développa en moi dès cette première
+adolescence, et qui se serait sans doute tourné vers les études
+positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait pas achever cette
+éducation entreprise d’après un plan raisonné dont j’ai retrouvé la
+trace dans ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades, et
+dans l’été de ma dixième année, nous fûmes surpris, lui et moi, par un
+orage qui nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous étions en nage
+d’avoir marché. Pendant le temps que nous mîmes à revenir avec nos
+vêtements ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il se plaignit
+d’un frisson. Deux jours après, une fluxion de poitrine se déclarait, et
+la semaine suivante il était mort.
+
+« Comme je veux, dans cette indication sommaire des diverses causes qui
+m’ont formé mon âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je hais le
+plus au monde, l’étalage de la sentimentalité subjective, je ne vous
+raconterai pas, mon cher maître, d’autres détails sur cette mort. Il y
+en eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse qu’à distance et que
+plus tard. Je me rappelle, quoique je fusse un garçon déjà grand et
+remarquablement développé, avoir éprouvé plus d’étonnement que
+d’affliction. C’est aujourd’hui que je regrette vraiment mon père, que
+je comprends ce que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir
+nettement marqué ce que je lui dois : le goût et la facilité de
+l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle, la foi dans la science,
+le précoce maniement de la bonne méthode : voilà pour l’esprit; pour le
+caractère, la première divination de l’orgueil de penser, et aussi un
+élément un peu morbide, cette difficulté d’agir qui a pour conséquence
+la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles vous
+entraînent. — Je voudrais marquer aussi nettement ce que je crois
+devoir à ma mère. Tout d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde
+influence agit sur moi par réaction, tandis que la première avait agi
+directement. A vrai dire, cette réaction ne commença qu’au jour où,
+devenue veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même. Jusque-là,
+elle m’avait abandonné à l’éducation paternelle. Cela peut sembler
+étrange que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle si énergique,
+si dévouée, et moi si jeune, nous n’ayons pas vécu, au moins durant ces
+années-là, en complète communion du cœur. Il existe, en effet, une
+psychologie rudimentaire pour laquelle ces mots : mère et fils, sont
+synonymes d’absolue tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en
+va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne, quoique en nature
+humaine je ne croie guère à ce qui suppose une simplicité entière des
+rapports entre personnes d’âge et de sexe différents. En tout cas, les
+familles modernes présentent sous les étiquettes conventionnelles les
+plus cruels phénomènes de divorce secret, de mésintelligence foncière,
+quelquefois de haine, qui se comprennent trop quand on pense à leurs
+origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de province à province
+et de race à race qui ont chargé notre sang, à tous, d’hérédités par
+trop contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, de même
+famille, qui n’ont pas un trait commun dans la structure mentale et
+morale. Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres devient une
+cause de conflits quotidiens, ou de dissimulation constante. Ma mère et
+moi, nous en sommes un exemple que je qualifierais d’excellent, si le
+plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une loi psychologique ne
+s’accompagnait du cuisant regret d’en avoir été la victime.
+
+« Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien élève de l’Ecole
+polytechnique, et le fils d’un ingénieur civil. Je vous ai dit aussi
+qu’ils étaient tous deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit :
+« Lorrain, traître à son roi et à Dieu même. » Cette épigramme exprime,
+sous une forme inique, cette observation très juste qu’il flotte quelque
+chose de très complexe dans l’âme de cette population de frontière. Les
+Lorrains ont toujours vécu sur le bord de deux races et de deux
+existences, la germanique et la française. Qu’est-ce que le goût de la
+traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation d’un autre goût, admirable
+au point de vue intellectuel, celui de la complication sentimentale?
+Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le pouvoir de dédoublement dont
+je vous parlais en commençant cette analyse. Je dois ajouter que j’ai
+souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges plaisirs de simulation
+désintéressée qui procédaient évidemment du même principe. Il m’est
+arrivé de raconter à mes camarades toutes sortes de détails inexacts sur
+moi-même, sur mon endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de
+mon père, sur telle promenade que je venais de faire, et non pas pour me
+vanter, mais _pour être un autre_, simplement. J’ai goûté plus tard des
+voluptés singulières à étaler les opinions les plus opposées à celles
+que je considérais comme la vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un
+rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait comme un enrichissement de
+ma personne, tant j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer dans
+un caractère, une croyance, une passion, c’est se limiter. Ma mère,
+elle, est une femme du Midi, absolument rebelle à toute complexité, pour
+qui les idées de choses sont seules intelligibles. Dans son imagination
+les formes de la vie se reproduisent, concrètes, précises et simples.
+Quand elle pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal,
+la nappe de la communion, les quelques prêtres qu’elle a connus, le
+livre de catéchisme où elle a étudié petite fille. Quand elle pense à
+une carrière, elle en voit l’activité positive et les bénéfices. Le
+professorat, par exemple, où elle a désiré que j’entrasse, c’était pour
+elle M. Limasset, le professeur de mathématiques, l’ami de mon père, et
+elle me voyait pareil à lui, traversant la ville deux fois le jour, en
+jaquette d’alpaga et en panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par
+des socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec un traitement
+fixe, les revenants-bons des répétitions et la douce assurance d’une
+retraite. J’ai pu étudier à propos d’elle combien cette nature
+d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables de se figurer
+l’intérieur des autres âmes. On dit souvent de ces gens-là qu’ils sont
+despotiques et personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En
+réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent, comme un enfant
+devant une montre. L’enfant voit marcher les aiguilles, il ne sait rien
+du rouage caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces aiguilles ne vont
+pas à sa fantaisie, à les violenter et à fausser les ressorts de la
+montre, il y a juste l’épaisseur d’une impatience.
+
+« Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès la semaine qui suivit notre
+commun désastre. Je me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle
+dans un état de malaise indéfinissable, mais sans qu’un fait précis eût
+donné corps à ce malaise. La première circonstance qui m’éclaira sur le
+divorce commencé dès lors entre nous deux — dans la mesure où ma tête
+d’enfant pouvait être éclairée — date d’un après-midi d’automne, quatre
+mois environ après la mort de mon père. L’impression reçue fut si forte
+que je me la rappelle comme si elle datait d’hier. Nous avions dû
+changer d’appartement, et nous avions loué le troisième étage d’une
+maison, toute en hauteur, dans la rue du Billard, ruelle étroite qui
+contourne les ombrages de la place des Petits-Arbres, devant le palais
+de la Préfecture. Ma mère avait été déterminée à ce choix par
+l’existence d’un balcon où j’étais justement en train de jouer durant ce
+bel après-midi. Mon jeu — vous y reconnaîtrez le tour scientifique
+imprimé par mon père à mon imagination — consistait à conduire un
+caillou, qui me représentait un grand explorateur, d’un bout à l’autre
+de ce balcon et parmi d’autres pierres prises dans les pots de fleurs.
+Ces autres pierres me figuraient, les unes des villes, les autres des
+animaux curieux dont j’avais lu la description. Une des fenêtres du
+salon donnait sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu
+m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère parlait de moi avec une
+visiteuse. Je ne pus me retenir d’écouter avec ce battement de cœur que
+m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité jugée par les autres. Plus
+tard j’ai compris qu’entre notre être véritable et l’impression produite
+sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a pas plus de rapports
+qu’entre la couleur exacte de notre visage et la couleur de son reflet
+dans une glace bleue, verte ou jaune.
+
+— « Peut-être » disait la visiteuse, « vous trompez-vous sur le compte
+de ce pauvre Robert. A dix ans on est si peu formé... »
+
+— « Dieu vous entende, » reprenait ma mère, « mais je tremble qu’il
+n’ait aucune espèce de cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors
+de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air de n’y plus
+penser... Et depuis, jamais un mot... vous savez, un de ces mots qui
+font voir que l’on se souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il
+me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais connu ce cher homme qui
+était si bon pour lui... »
+
+« J’ai lu quelque part que Mérimée, tout enfant, avait été grondé, puis
+chassé d’une chambre par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de
+rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on lui avait joué la
+comédie de l’irritation, et il sentit se creuser sur son cœur un pli de
+défiance qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa beaucoup
+lorsque je la rencontrai. L’impression du célèbre écrivain m’offrait une
+analogie saisissante avec l’effet que produisit sur moi le fragment de
+causerie entendu sur le balcon. C’était bien vrai que je ne parlais
+jamais de mon père, mais c’était si faux que je l’eusse oublié! J’y
+pensais au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un trottoir, je ne
+traversais pas une rue, je ne regardais pas un de nos meubles, sans que
+le souvenir du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession qui me
+faisait mal. A cette obsession se mêlait un étonnement épouvanté qu’il
+eût disparu pour toujours, et le tout se confondait dans une espèce
+d’appréhension anxieuse qui me fermait la bouche quand on m’entretenait
+de lui. Je me rends bien compte maintenant que ce travail de ma pensée
+ne pouvait être connu de ma mère. Sur le moment, et quand je l’entendis
+condamner ainsi mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il me
+sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait pas avec moi comme elle
+aurait dû. Je la sentis injuste, et, par une timidité de petit garçon
+encore farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener sur mon compte,
+je me crispai là, sur place, contre cette injustice. A partir de cette
+minute, une impossibilité de me montrer jamais à elle était née en moi.
+Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se poseraient sur les
+miens pour y chercher mes émotions, j’éprouverais un irrésistible besoin
+de lui cacher mon être intérieur.
+
+« Ce fut là une première scène, — ce rien peut-il même s’appeler de ce
+gros nom? — bientôt suivie d’une seconde que je note malgré son
+insignifiance apparente. Les enfants ne seraient pas des enfants si les
+événements importants de leur sensibilité n’étaient pas puérils.
+J’étais, à cette époque déjà, passionné de lecture, et le hasard m’avait
+mis entre les mains des volumes très différents de ceux qui se donnaient
+en prix dans les distributions. Voici comment : quoique mon père, en sa
+qualité de mathématicien, eût peu de lettres, il aimait quelques
+auteurs, qu’il comprenait à sa manière; et, en retrouvant plus tard
+quelques-unes de ses notes sur ces auteurs, j’ai pu apprécier à quel
+degré la sensation des littératures est chose personnelle, irréductible,
+incommensurable, pour emprunter un mot à sa science favorite,
+c’est-à-dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre les raisons pour
+lesquelles deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain. Entre
+autres ouvrages, mon père possédait dans sa bibliothèque une traduction
+de Shakespeare en deux volumes sur lesquels on m’asseyait pour hausser
+ma chaise devant la table quand le temps fut venu de quitter mon siège
+de bébé. On me laissait ensuite, et sans y prendre garde, manier ces
+volumes, illustrés de gravures qui incitèrent bientôt ma curiosité à
+lire des morceaux du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les
+doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une servante, un Othello
+entrant le poignard à la main dans la chambre de Desdémone et penchant
+sa face noire sur la blanche forme endormie, un roi Lear déchirant ses
+vêtements sous les zigzags des éclairs, un Richard III couché dans sa
+tente et environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait ces
+gravures, je lus tant et tant de fragments que je finis par me
+familiariser avant ma dixième année avec ces drames qui exaltaient mon
+imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans doute parce qu’ils ont
+été composés pour des spectateurs populaires et qu’ils comportent un
+élément de poésie primitive et un grossissement enfantin. J’aimais ces
+rois qui défilaient, joyeux ou désespérés, à la tête de leur armée, qui
+perdaient ou gagnaient des batailles en quelques instants, ces tueries
+accompagnées de fanfares parmi les drapeaux déployés et les apparitions,
+ces rapides passages d’un pays à un autre et cette géographie
+chimérique. Enfin ce qu’il y a de très abrégé, de presque rudimentaire
+dans ces pièces et particulièrement dans les chroniques me séduisait au
+point que, resté tout seul, il m’arrivait de les jouer avec des chaises,
+qui devenaient ainsi York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O
+naïveté!... Mon père, lui, dont les répugnances pour les réalités
+douloureuses de la vie étaient extrêmes, avait goûté dans Shakespeare
+les côtés touchants et purs, les profils de femme d’une délicatesse
+achevée; Imogène et Desdémone, Cordélie et Rosalinde lui avaient plu,
+quoique de tels rapprochements puissent sembler étranges, pour les mêmes
+raisons que les romans de Dickens, ceux de Topffer et jusqu’aux
+enfantillages de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui
+prouvent l’incohérence des jugements artistiques uniquement fondés sur
+l’impression sentimentale. Tous ces livres, je les lisais aussi, et par
+surcroît ceux de Walter Scott, de même que les récits champêtres de
+George Sand, dans une autre édition illustrée. Il est certain qu’il eût
+mieux valu pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments aussi
+disparates, et quelques-uns dangereux. Mais mon âge ne me permettait
+guère de comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs, tandis que
+mon père peinait à son tableau noir, en train de combiner ses formules,
+la foudre serait tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté
+qu’il était sur les ailes du puissant démon de l’abstraction. Ma mère, à
+qui ce démon-là est aussi étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta
+pas longtemps, sitôt les premières heures de notre découragement
+passées, sans fureter dans la pièce où je travaillais à mes devoirs; et,
+par-dessous un thème commencé, elle découvrit un grand volume ouvert :
+c’était l’_Ivanhoë_ de Scott.
+
+— « Qu’est-ce que c’est que ce livre? » demanda-t-elle; « qui t’a
+permis de le prendre?... »
+
+— « Mais je l’ai déjà lu une fois, » répondis-je.
+
+— « Et ceux-là?... » continua-t-elle en inspectant la petite
+bibliothèque qui, à côté de mes bouquins d’écolier, enfermait, outre le
+Shakespeare, les _Nouvelles genevoises_ et _Nicolas Nickleby_, _Rob-Roy_
+et _la Mare au Diable_. « Ce n’est pas de ton âge, » insista-t-elle,
+« et tu vas me faire le plaisir d’emporter tous ces livres avec moi dans
+le salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton père. »
+
+« Je me vois encore transbordant, trois par trois, les volumes, dont
+quelques-uns étaient très lourds pour mes petits bras, dans la froide
+pièce garnie de housses qui donnait sur le balcon, — cette pièce où
+j’avais entendu ma mère, pas beaucoup de jours auparavant, juger si
+sévèrement mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs de leurs
+mitaines noires, elle prenait les volumes, les rangeait à côté des gros
+traités de mathématiques. Elle ferma la porte vitrée du meuble et en
+détacha la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau
+qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle ajouta sévèrement :
+
+— « Quand tu voudras lire un livre, tu me le demanderas. »
+
+« Moi, lui demander un de ces livres, mais lequel? Je savais si bien
+qu’elle me refuserait tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont
+je venais regarder les titres à travers le vitrage! Je me rendais déjà
+trop compte que nous ne pensions de la même manière sur aucun point. Je
+lui en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de lecture, moins
+peut-être à cause de cette défense que pour la raison qu’elle m’en
+donna. Car elle crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les
+dangers des romans, des phrases empruntées à quelque manuel de piété
+qui, dès lors, me parurent exprimer exactement le contraire de ce que
+j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi prétexte des dangers que
+j’avais courus dans ces lectures inconsidérées pour s’occuper plus
+attentivement de mes études et diriger mon éducation. C’était son
+devoir, mais le contraste fut trop grand entre les idées auxquelles mon
+père m’avait initié précocement et la misère de sa pensée, à elle,
+meublée d’impressions positives, mesquines et bourgeoises. J’allais avec
+elle maintenant à la promenade, et elle causait avec moi. Sa
+conversation portait uniquement sur des remarques de tenue, sur mes
+manières bonnes ou mauvaises, sur mes petits camarades et sur leurs
+parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de penser, se sentait
+alors étouffée, comme opprimée. Le paysage immobile des volcans éteints
+me rappelait les épisodes grandioses du drame terrestre que mon père me
+retraçait autrefois. Les fleurs que je cueillais, ma mère les prenait
+pour quelques minutes, puis elle les laissait tomber sans presque les
+regarder. Elle ignorait leur nom, de même qu’elle ignorait celui des
+insectes qu’elle me faisait rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et
+venimeux. Les chemins entre les vignes, que nous suivions ensemble, ne
+s’en allaient plus vers cette découverte du vaste monde à laquelle la
+parole fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient les rues de
+la ville et la misère des devoirs quotidiens. Je cherche des mots pour
+traduire la vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé,
+d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces promenades, et je n’en
+trouve pas de précis. Le langage a été créé par des hommes faits pour
+exprimer des idées et des sentiments d’hommes faits. Les termes manquent
+qui correspondent aux perceptions inachevées des enfants, à leur
+pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances qui ne se comprennent
+pas elles-mêmes et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées,
+celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une tête où fermentent
+des conceptions hautes et larges, d’un cerveau sur le bord du grand
+horizon intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente d’un autre
+cerveau, rétréci, chétif, étranger à toute idée générale, à toute vue
+ample ou profonde? Aujourd’hui que j’ai traversé cette période d’une
+adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète les moindres
+épisodes par les lois de constitution des esprits, et je me rends compte
+que le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que j’étais à la femme
+qu’était ma mère, avait associé deux formes de pensée aussi
+irréductibles l’une à l’autre que deux espèces différentes. C’est par
+milliers que les détails me reviennent où je retrouve la preuve de cette
+antithèse constitutive entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez
+pour que je me contente de noter avec précision le résultat de ce heurt
+silencieux entre nos âmes, et, pour emprunter des formules au style
+philosophique, je crois apercevoir que deux germes furent déposés en moi
+par cette éducation à contresens, le germe d’un sentiment et le germe
+d’une faculté : — le sentiment fut celui de la solitude du Moi, la
+faculté fut celle de l’analyse intérieure.
+
+« Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité comme dans celui de
+la pensée, j’avais subi presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas
+me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais ainsi, à peine né à la vie
+intellectuelle, qu’il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce
+fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil.
+Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas une origine analogue? Ne pas oser
+se montrer, c’est s’isoler; et s’isoler, c’est bien vite se préférer.
+J’ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par
+exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce
+sentiment de la solitude de l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en
+maladie et en sécheresse dans l’_Adolphe_ de Benjamin Constant, agressif
+et ironique dans Beyle. Chez un pauvre petit collégien d’un lycée de
+province qui trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes
+d’engelures, les pieds gourds dans ses galoches, par les rues glacées de
+sa ville de montagnes, l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux
+instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué à ma mère,
+grandissait, grandissait, s’appliquant à mes camarades et à mes maîtres.
+Je me sentais différent d’eux, d’une différence que je résumerai d’un
+mot : je croyais les comprendre tout entiers et je ne croyais pas qu’ils
+me comprissent. La réflexion m’incline maintenant à croire que je ne les
+comprenais pas plus qu’ils ne me comprenaient; mais je vois aussi qu’il
+y avait en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient et leur
+personne et la mienne, simplement, bonnement, bravement, au lieu que je
+commençais à me compliquer déjà en pensant trop à moi-même. Si j’ai de
+très bonne heure senti qu’au rebours de la parole du Christ, je n’avais
+pas de prochain, c’est que je me suis habitué, de très bonne heure, à
+exaspérer la conscience de ma propre âme, par suite à faire de moi un
+exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité individuelle. Mon
+père m’avait doué d’une curiosité prématurée d’intelligence. N’étant
+plus là pour me tourner vers le monde des connaissances positives, cette
+curiosité sans emploi retomba sur moi-même. L’esprit est une créature
+vivante, comme les autres, et chez qui toute puissance s’accompagne,
+comme chez les autres, d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux
+proverbe et dire : Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté aboutit toujours
+à la volonté de l’exercer. L’hérédité mentale et ma première éducation
+avaient fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai de
+l’être, mais mon intelligence s’appliquant à mes propres émotions, faute
+d’un maître semblable à celui que j’avais perdu, je devins auprès de ma
+mère, qui ne le soupçonna jamais, un _égotiste_ absolu, d’une
+extraordinaire énergie de dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon
+caractère ne devaient d’ailleurs apparaître que plus tard, sous l’action
+des crises d’idées que j’ai traversées et dont je vous dois maintenant
+l’histoire.
+
+
+
+
+ § II. — _Mon milieu d’idées._
+
+
+« Les influences diverses que je viens de résumer un peu abstraitement,
+mais dans des termes que vous comprendrez, vous, mon cher maître, eurent
+ce premier résultat, inattendu, de faire de moi, entre ma onzième et ma
+quinzième année, un enfant très pieux. Vraisemblablement, si j’avais été
+mis au collège comme interne, j’aurais grandi, pareil à ceux de mes
+camarades que j’ai pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre
+religieuse n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et qui marqua
+l’avènement définitif du parti démocratique en France, une grande vague
+de libre-pensée roula de Paris sur la province; mais j’étais le fils
+d’une femme très dévote, et je fus soumis à toutes les pratiques de la
+religion la plus sévère. Je trouve une preuve de ce que je vous ai
+raconté sur mon goût précoce de la dissection intime dans ce fait que je
+me sentis, au rebours de mes compagnons du catéchisme, séduit d’une
+manière presque passionnée par la confession. Oui, je peux dire que
+durant les quatre années de ma crise mystique d’adolescent, de 1876 à
+1880, les grands événements de ma vie furent ces longues séances dans
+l’étroite guérite en bois de l’église des Minimes, notre paroisse, où
+j’allais, tous les quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse,
+le cœur battant, de ce qui se passait en moi. L’approche de ma première
+communion marque la naissance de cette sensation du confessionnal, si
+mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, et par suite mes petits
+péchés m’apparaissaient comme de vrais crimes, et de les avouer me
+faisait honte. Je me repentais, et j’avais la certitude que je me
+relèverais pardonné, avec le délice d’une conscience lavée de ses
+taches. J’étais un enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour
+moi, dans le décor du sacrement, dans le silence froid de l’église, dans
+cette odeur de caveau et d’encens qui la remplissait, dans le
+balbutiement de ma propre voix disant « mon père », dans le chuchotement
+de la voix du prêtre répondant « mon fils », par derrière le grillage,
+une poésie de mystère que je percevais sans la comprendre encore. Il s’y
+joignait une singulière impression d’effroi qui dérivait de
+l’enseignement donné par l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous
+préparer à cette première communion. C’était un homme petit et court, de
+mine apoplectique, avec un regard sombre, et d’un bleu dur dans un large
+et rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire de province,
+encore pénétré de jansénisme. Ses yeux, quand il nous parlait de
+l’enfer, dans la tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient
+des prunelles brillantes et soudain fixes, où passaient des visions
+d’épouvante, et cette épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive à
+me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer dans ma prison, et
+qui sait? peut-être subirais-je une récurrence des émotions de terreur
+que sa présence m’infligeait dans cette salle aux murs blanchis à la
+chaux, meublée de bancs de bois et d’une petite chaire en bois peint. Le
+thème habituel de ses discours était le petit nombre des élus et la
+vengeance divine. « Qui empêcherait Dieu, » disait ce prêtre,
+« puisqu’il est tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui meurt à
+rester près du corps dont elle se sépare?... L’âme serait là, dans la
+chambre mortuaire, entendant les sanglots, voyant les larmes des
+proches, et il lui serait défendu de les consoler... Elle serait
+emprisonnée dans le cercueil, et là, obligée pendant des jours et des
+jours, des nuits et des nuits, d’assister à la corruption de cette chair
+qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. Des images pareilles
+et de cette férocité d’invention abondaient sur sa bouche amère; elles
+me poursuivaient dans mon sommeil. La peur de l’enfer s’exaltait en moi
+jusqu’à la folie. D’autre part l’abbé Martel déployait la même éloquence
+à nous célébrer l’importance décisive qu’aurait pour notre salut cette
+approche de la sainte table, et, par suite, ma crainte des supplices
+éternels aboutissait à des examens de conscience d’un scrupule infini.
+Bientôt ces reploiements intimes, ce regard jeté à la loupe sur mes
+moindres détours de pensée, cette scrutation continue de mon être le
+plus caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait de n’importe
+quel jeu devint nul à côté. J’avais trouvé, pour la première fois depuis
+la disparition de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse déjà
+définitif, presque constitutif en moi.
+
+« Le développement donné ainsi à mon sens aigu de la vie intérieure
+aurait dû produire une amélioration de mon être moral. Il eut au
+contraire pour conséquence une subtilité qui par elle seule était déjà
+une corruption, du moins au point de vue de la stricte discipline
+catholique. Je devins en effet, au cours de ces examens de conscience,
+où il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement ingénieux
+à découvrir des motifs singuliers derrière mes actions les plus simples.
+L’abbé Martel n’était pas un psychologue assez fin pour discerner cette
+nuance et pour comprendre que de me déchiqueter ainsi l’âme me
+conduisait droit à préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes
+complications du péché. Il n’y reconnaissait que le zèle d’un enfant
+très fervent. Par exemple, au matin de ma première communion, il me vit
+arriver auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai à me confesser
+une fois encore. En tournant et retournant le fonds et le tréfonds de ma
+mémoire, je m’étais découvert un bizarre péché de respect humain.
+J’avais, six semaines auparavant, entendu deux de mes camarades bafouer,
+à la porte du lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des
+Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au lieu de les
+relever. La vieille dame allait à la messe; s’en moquer, c’était donc se
+moquer d’une action pieuse. J’avais ri, pourquoi? par fausse honte de
+protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. N’était-il pas
+de mon devoir d’aller trouver les deux moqueurs et de leur rappeler leur
+impiété, en les engageant à s’en repentir? Je ne l’avais pas fait.
+Pourquoi? Par fausse honte encore; par respect humain, d’après les
+définitions mêmes du catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le
+grand jour de la première communion à me demander avec agonie si je
+pourrais rejoindre M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour
+lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec lequel il tapota ma
+joue après m’avoir donné l’absolution, pour me calmer. J’entends le ton
+de sa voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester toujours
+pareil!... » Il ne se doutait pas que ce scrupule puéril était le signe
+d’une réflexion maladivement exagérée, ni que cette réflexion allait
+m’empoisonner les délices ardemment souhaitées de l’Eucharistie. Je ne
+m’étais pas contenté, au cours des semaines précédentes, de m’analyser
+la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais abandonné à cette
+imagination anticipée de l’émotion qui est la conséquence forcée de cet
+esprit d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision extrême les
+sentiments que j’éprouverais en recevant l’hostie sur mes lèvres. Je
+m’avançai vers la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec une
+tension de tout mon être que je n’ai jamais retrouvée depuis, et
+j’éprouvai, en communiant, un frisson de déception glaçante, une
+défaillance devant l’extase dont je ne peux pas traduire le malaise.
+J’ai raconté plus tard cette impression sans analogue à un camarade
+resté très chrétien qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa
+piété lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. C’était
+trop vrai. Mais qu’y pouvais-je?
+
+« Le grand événement de mon adolescence, qui fut la perte de ma foi, ne
+date pourtant pas de cette déception. Les causes qui déterminèrent cette
+perte furent nombreuses, et je ne les comprends nettement
+qu’aujourd’hui. Il y en eut d’abord de lentes, de progressives, qui
+agirent sur mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant l’intérieur sans
+que le dehors garde un autre signe de ce ravage qu’une petite tache
+presque invisible sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, me
+semble-t-il, l’application à mon confesseur de ce terrible esprit
+critique, faculté destructive de la confiance, qui m’avait dès mon
+enfance séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux plus fines,
+aux plus ténues délicatesses mes examens de conscience, et l’abbé Martel
+continuait à ne pas même apercevoir ce travail de torture secrète qui
+m’anatomisait toute l’âme. Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils
+étaient en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages
+d’un garçon très complexe et qui ne pouvait être dirigé que si on lui
+donnait la sensation d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver,
+dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, la sensation
+contraire, celle de l’inintelligence. Ce n’était pas de quoi empêcher
+que je ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez pour enlever à
+ce directeur de ma première jeunesse toute véritable autorité sur ma
+pensée. En même temps, et c’est la seconde d’entre les causes qui m’ont
+détaché de l’Eglise, je retrouvais chez les hommes que je considérais
+alors comme supérieurs la même indifférence à l’endroit des pratiques
+religieuses que j’avais, tout petit, remarquée chez mon père. Je savais
+que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le
+prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient tous des sceptiques
+et des athées. J’entendais ces mots prononcés par l’abbé Martel, avec
+une indignation concentrée, dans les visites qu’il rendait à ma mère.
+Involontairement je réfléchissais, en accompagnant cette dernière aux
+offices des Minimes, comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté d’esprit
+des dévotes qui se pressaient à la messe le dimanche matin, et
+marmonnaient leur prières dans le silence de la cérémonie, coupé du
+bruit des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces fronts qui se
+baissaient avec un mouvement de ferveur soumise, à l’Elévation, jamais
+une idée vive et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais pas
+ce contraste avec cette netteté, mais j’évoquais, malgré moi, en regard,
+l’image de ces jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, causant
+les uns avec les autres d’une conversation que j’imaginais pareille à
+celles que mon père me tenait autrefois, où les moindres phrases se
+chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait en moi sur la
+valeur intellectuelle des croyances catholiques. Cette défiance fut
+alimentée par une espèce d’ambition naïve qui me faisait souhaiter, avec
+une ardeur incroyable, d’être aussi intelligent que les plus
+intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait
+bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue aujourd’hui, mais je ne
+rougis pas de cet orgueil. Il était tout intellectuel, entièrement
+étranger à une convoitise quelconque du succès extérieur. Et puis, si je
+me tiens encore debout à l’heure présente, et dans l’affreux drame de ma
+destinée, je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui me permet de
+vous montrer mon passé avec cette lucidité froide, au lieu de courir,
+comme ferait un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de ce drame.
+Je vois si bien, moi, que les premières scènes de la tragédie ont
+commencé dès lors dans le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune
+homme d’aujourd’hui!
+
+« La troisième des causes qui concoururent à cette lente désagrégation
+de ma foi chrétienne fut la découverte de la littérature contemporaine,
+qui date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté comment ma mère
+m’avait, peu de temps après la mort de mon père, supprimé un certain
+nombre de livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité avec le
+temps, et la clef de la bibliothèque paternelle continuait à cliqueter
+sur l’anneau d’acier de son trousseau, entre celle de l’office et celle
+de la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut d’aviver le
+charme du souvenir que m’avaient laissé ces volumes feuilletés autrefois
+longuement, les pièces à demi comprises de Shakespeare, les romans à
+demi oubliés de George Sand. Le hasard voulut que je rencontrasse, au
+commencement de ma troisième, quelques échantillons de la poésie moderne
+dans le livre d’auteurs français qui devait servir aux récitations de
+l’année. Il y avait là des fragments de Lamartine, une dizaine de pièces
+de Hugo, les _Stances à la Malibran_ d’Alfred de Musset, quelques
+morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte de Lisle. Ces pages, deux cents
+environ, me suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration
+entre les modernes et les maîtres anciens, comme on apprécie la
+différence d’arôme entre un bouquet de roses et un bouquet de lilas, les
+yeux fermés. Elle réside tout entière, cette différence que je devinai
+par un instinct irraisonné, dans ce fait que, jusqu’à la Révolution, les
+écrivains n’ont jamais pris la sensibilité comme matière et comme règle
+unique de leurs œuvres. C’est le contraire depuis Quatre-Vingt-Neuf. De
+là résulte chez les nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de
+douloureux, une recherche de l’émotion morale et physique, qui est allée
+s’exaspérant jusqu’au morbide, et qui tout de suite m’attira d’un
+attrait irrésistible. La sensualité mystique des stances du _Lac_ et du
+_Crucifix_, les chatoyantes splendeurs de plusieurs _Orientales_, me
+fascinèrent; mais surtout je fus séduit, à en avoir une fièvre physique,
+par ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de l’_Espoir en Dieu_
+et dans quelques fragments des _Consolations_. Ces fuyantes
+complications du péché dont je vous parlais tout à l’heure, je les
+pressentis par delà les morceaux choisis de mon livre de classe; et je
+commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains ainsi devinés une de ces
+curiosités d’imagination si fortes, presque folles, qui marquent le
+milieu de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On l’entend déjà
+sans la voir, comme la rumeur d’une chute d’eau à travers un bouquet
+d’arbres, et comme ce bruit vous enivre d’attente!... Une relation
+d’amitié avec un camarade qui habitait au premier étage de ma maison
+exaspéra encore cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop
+jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur acharné, mais, plus
+heureux que moi, il ne subissait aucune surveillance. Son père et sa
+mère, âgés déjà, vivaient sur de petites rentes et passaient les longues
+heures de leur journée à jouer, devant la fenêtre qui regardait la rue
+du Billard, d’interminables parties de mariage avec un jeu de cartes
+acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur du tabac. Emile, lui,
+seul dans sa chambre, pouvait s’abandonner à toutes les fantaisies de
+ses lectures. Comme nous suivions la même classe, que nous allions au
+lycée ensemble et que nous en revenions de même, ma mère me permettait
+volontiers de passer des heures entières chez ce charmant enfant, auquel
+je fis bientôt partager mon goût pour les vers que j’admirais si
+vivement, et mon désir d’en mieux connaître les auteurs. Nous prenions,
+pour nous rendre au collège, les rues étroites de la vieille ville, et
+nous passions devant l’étalage d’un vieux libraire auquel nous avions
+acheté quelques ouvrages classiques d’occasion. Que devînmes-nous en
+découvrant dans une des cases du bonhomme un Musset en assez mauvais
+état, les volumes de poésie, qui coûtaient quarante sous les deux? Ils
+étaient si usés, si maculés!... Nous commençâmes par les feuilleter,
+puis il nous devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant nos
+deux « semaines », nous arrivâmes à les emporter, — et c’est là, dans
+la petite chambre d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise,
+que nous lûmes _Don Paez_, _les Marrons du feu_, _Portia_, _Mardoche_,
+_Rolla_. J’en tremblais, comme d’une grosse faute, et nous nous
+laissions envahir par cette poésie comme par un vin, longuement,
+doucement, passionnément.
+
+« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette même chambre d’Emile et
+dans la mienne propre, grâce à des ruses d’amant en danger, bien des
+volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis _la Peau de chagrin_,
+de Balzac, jusqu’aux _Fleurs du mal_, de Baudelaire, sans parler des
+poèmes de Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai jamais éprouvé
+d’émotion comparable à celle de ma première rencontre avec le génie de
+l’auteur de _Rolla_. Je n’étais ni un artiste ni un historien. La valeur
+plus ou moins haute de ces vers, leur signification plus ou moins
+actuelle me laissait donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait
+me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais pas vécu, l’univers
+dangereux de l’expérience sentimentale. Ce que j’avais senti
+obscurément, cette infériorité intellectuelle de la piété par rapport à
+l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement nouveau. Toutes les
+vertus que l’on m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, se
+mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de
+l’opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple,
+c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et
+vieillottes. L’impiété, c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa
+dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre
+tout l’horizon de l’histoire et des légendes pour revenir ensuite
+appuyer sa tête sur le sein d’une fille belle comme son plus beau songe,
+et qui l’aime trop tard. La chasteté, le mariage, c’étaient les
+bourgeois que je connaissais, qui allaient à la musique du jardin des
+Plantes, le jeudi et le dimanche, de leur même pas régulier, qui
+disaient du même ton les mêmes phrases. Mon imagination me dessinait en
+regard, éclairés par les couleurs chimériques de la poésie la plus
+brûlante, les visages des libertins et des adultères des _Contes
+d’Espagne_ et des fragments qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de
+Portia, puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la lagune,
+entre les escaliers des palais antiques. C’était don Paez assassinant
+Juana après s’être enlacé à elle dans une étreinte affolée par le
+philtre, Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, l’abbé Cassio et
+sa Suzon. Je n’étais pas capable de critiquer la fausseté romanesque de
+tout ce décor ni d’établir un départ entre les portions sincères et les
+portions littéraires de ces poèmes. Les profondeurs scélérates de l’âme
+m’apparaissaient à travers les lignes, et elles me tentaient, elles
+attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations nouvelles, la
+faculté d’analyse déjà trop éveillée. Les autres livres dont je vous ai
+cité les titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes à une
+tentation analogue, quoique moins forte. Devant les plaies du cœur
+humain que les uns et les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai
+ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints du moyen âge
+qu’hypnotisait la contemplation des blessures du Sauveur. La force de
+leur piété faisait apparaître sur leurs mains les stigmates miraculeux,
+et moi, mon ardeur d’admiration m’a ouvert sur l’âme, à l’âge des
+saintes ignorances et des puretés immaculées, les stigmates des ulcères
+moraux dont saignèrent tous les grands malades modernes. Oui, dans ces
+années où je n’étais encore et toujours que le collégien, ami du petit
+Emile, et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, je me suis
+assimilé en pensée les émotions que l’enseignement craintif de mes
+maîtres m’indiquait comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue
+des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que je continuais,
+grâce à ma puissance native de dédoublement, à jouer le personnage d’un
+enfant très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa mère et
+très pieux. Mais non. Si bizarre que cela doive vous sembler, je ne
+jouais pas ce personnage. Je l’étais aussi, avec une contradiction
+spontanée qui peut-être m’a mis sur la voie du travail psychologique
+auquel j’ai consacré mes premiers efforts. Quand j’ai rencontré dans
+votre ouvrage sur la volonté ces suggestives indications sur la
+multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas adhéré aussitôt, après
+avoir traversé des époques comme celles que je vous décris aujourd’hui
+et dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres?
+
+« Cette crise de sensibilité imaginative avait donc continué d’attaquer
+en moi la foi religieuse en me donnant la tentation du péché subtil et
+celle aussi du scepticisme douloureux. La crise de sensualité qui en
+résulta faillit raviver cette foi dans mon cœur déjà très malade. Je
+cessai d’être pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, dans
+des conditions très prosaïques et très tristes. Une ouvrière d’environ
+trente ans, fraîche mais commune, qui venait chez ma mère, se trouvant
+un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance pour m’attirer
+auprès d’elle et me donner des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda
+de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses avaient allumée en
+moi, jointe à une palpitante curiosité des choses de la chair éveillée
+par mes lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans une chambre de
+hasard, sur un lit aux gros draps de calicot rude, je perdis ma
+virginité entre les bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée
+de mon innocence physique allumait un si bestial éclat qu’elle me fit
+peur. L’action ne fut pas plus tôt accomplie que je m’enfuis de cette
+chambre avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que mes mains, que
+ma bouche, que tout mon corps, étaient souillés d’une souillure
+qu’aucune eau ne laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser et
+d’implorer du Dieu auquel je croyais encore la force de ne pas
+recommencer. Ce dégoût persista pendant plusieurs jours, et puis je
+constatai, avec un mélange d’épouvante et de volupté, que le désir s’y
+insinuait petit à petit, et c’est alors que je pus observer ce trait de
+mon caractère que je vous ai signalé en vous parlant de mon père :
+l’incapacité à me servir de mon esprit pour me diriger et me dominer.
+Contre la honte d’une nouvelle chute dans l’abîme des sens, j’eus beau
+dresser et les convictions de ma piété encore intacte, et les
+délicatesses de mon imagination cultivée par tant de lectures; j’eus
+beau me dire que cela était à la fois infâme et trivial, que je
+ressemblais ainsi aux camarades les plus méprisés par Emile et par moi,
+ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez les filles, — un soir,
+vers les huit heures, je sortis de la maison, sous prétexte d’un mal de
+tête. — Oui, c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur de
+poussière mouillée qui flottait sur la place de Jaude arrosée de
+l’après-midi. Je m’acheminai vers le faubourg de Saint-Allyre, où
+demeurait Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse
+qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai dans sa pauvre chambre, et
+cette seconde fois fut la première où je m’abandonnai vraiment au délire
+animal, quitte à me retirer en proie au même mortel dégoût. Dès lors, à
+côté des deux autres personnes qui vivaient déjà en moi, entre
+l’adolescent encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent romanesque
+imaginatif, un troisième individu naquit et grandit, un sensuel,
+tourmenté des désirs les plus bassement brutaux. Pourtant le goût de la
+vie intellectuelle subsistait en moi, si fort, si définitif, que, tout
+en souffrant de cet état singulier, j’éprouvais une sensation de
+supériorité à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait de plus
+étrange, c’est que je ne m’abandonnais pas plus à cette dernière
+disposition qu’aux trois autres, avec une claire et lucide conscience.
+Je demeurais un adolescent à travers ces troubles, c’est-à-dire un être
+encore incertain, inachevé, en qui s’ébauchaient les linéaments de son
+âme à venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, puisque au fond,
+tout au fond, j’avais honte de croire, comme d’une infériorité; ni dans
+mes imaginations sentimentales, puisque je les considérais comme de
+simples jeux de littérature; ni dans ma sensualité, puisque j’avais la
+nausée, au sortir de la chambre de Marianne; et, d’autre part, je
+n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité à l’égard de mes
+fautes. C’était dans l’été de ma rhétorique. Emile, qui devait mourir
+l’hiver suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et ne sortait
+plus guère. Il écoutait mes confidences avec un intérêt effrayé qui
+flattait mon amour-propre en me donnant à mes propres yeux une allure
+d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait pas d’avoir moi-même peur,
+comme à la veille de ma première communion, du regard que l’abbé Martel
+me jetait maintenant quand il me rencontrait. Il avait sans doute parlé
+à ma mère dans la mesure où le lui permettait le secret du
+confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais sans pouvoir les
+empêcher tout à fait, et surtout sans y voir autre chose que des causes
+possibles de tentations, tant je continuais à m’envelopper d’hypocrisie.
+Cette maladie de mon meilleur ami, cette surveillance de ma mère,
+l’appréhension des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, d’autant
+plus que dans ce pays de volcans il semble que les chaleurs d’été
+fassent sortir du sol une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai
+connu, dans ces moments-là, des journées littéralement folles, tant
+elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, des journées où je
+me levais, plus fervent chrétien que jamais. Je lisais un peu
+d’_Imitation_, je priais, j’allais à ma classe avec le ferme propos
+d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt rentré, je faisais mes
+devoirs, puis je descendais pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble
+à quelque lecture troublante. Son père et sa mère, qui le voyaient
+mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient prendre chez le libraire tous
+les livres qui lui plaisaient, et nous en étions maintenant aux
+écrivains plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les volumes, arrivés
+récemment de Paris, exhalaient une odeur de papier frais et d’encre
+neuve. Nous nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui
+m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je retournais en classe.
+Là, dans l’étouffante chaleur du milieu du jour, tandis que les portes
+ouvertes sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, et aussi
+que l’on entendait les voix lointaines des professeurs dictant les
+devoirs, l’image de Marianne s’offrait à moi, et une tentation
+commençait, d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant,
+grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y succomberais, comme si de
+lutter contre mon obscur désir m’en faisait davantage sentir la force et
+l’acuité. Je rentrais. L’image impure me poursuivait. Je dépêchais mes
+devoirs avec une sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans le
+désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, la bouche desséchée par
+l’ardeur de sensualité qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le
+prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers la rue de Marianne.
+Je retrouvais auprès d’elle la sensation brutale, cuisante et âpre,
+suivie d’une nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer des
+heures à ma fenêtre, regardant les étoiles de la vaste nuit d’été, me
+souvenant de mon père mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes
+lointains. Alors une extraordinaire impression du mystère de la nature
+me saisissait, du mystère de toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans
+cette nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des profondeurs
+de ce ciel taciturne, ou des abîmes qu’une journée, ainsi employée, me
+révélait dans mon cœur.
+
+« Telles étaient mes dispositions intérieures, mon cher maître, lorsque
+j’entrai dans celle de mes classes qui devait être décisive pour mon
+développement : la philosophie. Dès les premières semaines du cours, mon
+ravissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras
+de la psychologie classique! N’importe, inexacte et incomplète,
+officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna. La
+méthode employée, la réflexion personnelle et l’analyse
+intime; — l’objet à étudier, le Moi humain considéré dans ses facultés
+et ses passions; — le résultat cherché, un système d’idées générales
+capables de résumer en de brèves formules un vaste tas de
+phénomènes; — tout, dans cette science nouvelle, s’harmonisait trop
+bien avec le genre d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes
+propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai jusqu’à mes lectures
+favorites, et je me plongeai dans ces travaux d’un ordre encore inconnu
+avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, de mon unique ami,
+survenue à cette époque, vint imposer de nouveau à mon intelligence si
+naturellement méditative ce problème de la destinée que je me sentais
+déjà presque impuissant à résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut
+si vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre mon cours. Je
+cherchai des ouvrages à côté qui pussent compléter l’enseignement du
+maître, et c’est ainsi que je tombai un jour sur la _Psychologie de
+Dieu_. Elle me frappa si profondément que je pris aussitôt la _Théorie
+des passions_ et l’_Anatomie de la volonté_. Ce fut, dans le domaine des
+idées pures, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de
+Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les
+ténèbres du monde extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé
+ma voie. J’étais votre élève.
+
+« Pour vous expliquer d’une façon très nette comment votre pensée
+pénétra la mienne, permettez-moi de passer aussitôt aux résultats de
+cette lecture et des méditations qui la suivirent. Vous verrez comment
+je pus tirer de vos ouvrages une éthique complète, raisonnée, et qui
+coordonna d’une manière merveilleuse les éléments épars en moi. Je
+rencontrai d’abord dans le premier de ces trois ouvrages, la
+_Psychologie de Dieu_, un apaisement définitif à cette angoisse
+religieuse dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes doutes.
+Certes, les objections contre les dogmes ne m’avaient pas manqué depuis
+que je lisais au hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient la
+plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais senti attiré vers le
+scepticisme, comme je vous l’ai dit, parce que je lui trouvais un double
+caractère de supériorité intellectuelle et de nouveauté sentimentale.
+J’avais subi, entre autres influences, celle de l’auteur de la _Vie de
+Jésus_. La magie exquise de son style, la grâce souveraine de son
+dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse impiété, m’avaient
+remué profondément, mais je n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre,
+et je n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, de nuancé
+jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable artiste. C’est la rigueur
+mathématique de votre livre, à vous, mon cher maître, qui s’empara de ma
+pensée. Vous me démontriez à la fois avec une dialectique irrésistible
+que toute hypothèse sur la cause première est un non-sens, l’idée même
+de cette cause première une absurdité, et que néanmoins ce non-sens et
+cette absurdité sont aussi nécessaires à notre esprit que l’illusion à
+nos yeux d’un soleil en train de tourner autour de la terre, quoique
+nous sachions que ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. La
+puissante ingéniosité de ce raisonnement ravit mon intelligence, qui,
+s’abandonnant docilement à votre conduite, en arriva enfin à une vision
+du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers tel qu’il est,
+épandant sans commencement et sans but le flot inépuisable de ses
+phénomènes. Le soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations
+sur des faits empruntés à la Science correspondait trop bien aux
+lointains enseignements de mon père pour ne pas me séduire par cela
+aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, pratiquée à
+nouveau après des années. Je lisais et je relisais vos pages, les
+résumant, les commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un néophyte, à
+m’en assimiler tout le suc. L’orgueil intellectuel que j’avais senti
+remuer en moi dès mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui
+apprenait de vous le renoncement aux plus douces, aux plus consolantes
+utopies. Ah! comment vous raconter ces fièvres d’une initiation qui fut
+pareille à un premier amour par les félicités de l’enthousiasme et ses
+ferveurs? J’avais comme une joie physique à renverser, vos livres à la
+main, l’antique édifice des croyances où j’avais grandi. Oui, c’était la
+mâle félicité qu’a célébrée Lucrèce, celle de la négation libératrice,
+et non plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet hymne à la Science
+dont chacune de vos pages est comme une strophe, je l’écoutais avec un
+ravissement qui fut d’autant plus intense que la faculté d’analyse,
+principale raison de ma piété, trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec
+une autre ampleur qu’au confessionnal et que vos deux grands traités
+m’éclairaient sur mon univers intérieur, en même temps que la
+_Psychologie de Dieu_ m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière
+qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon inextinguible fanal dans
+la tempête.
+
+« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en effet, comme vous me les
+expliquiez! Cette solitude morale dont j’avais tant souffert, auprès de
+ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes camarades, de tous, même
+d’Emile, — je la comprenais maintenant. Dans votre _Théorie des
+passions_, n’avez-vous pas démontré que nous sommes impuissants à sortir
+du Moi, et que toute relation entre deux êtres repose sur l’illusion,
+comme le reste? Ces chutes des sens dont j’avais eu des remords si
+atroces, votre _Anatomie de la volonté_ m’en révélait les motifs
+nécessaires, l’inéluctable logique. Les complications que je m’étais
+reprochées en m’y attardant, comme un manque de franchise, vous m’y
+faisiez reconnaître une loi de l’existence même, imposée par l’hérédité
+à notre personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, qu’en
+recherchant dans les romanciers et les poètes de ce siècle des états de
+l’âme coupables et morbides, j’avais, sans m’en douter, suivi une
+vocation innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez écrit :
+« Toutes les âmes doivent être considérées par le savant comme des
+expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes
+sont utiles à la société, et l’on prononce alors le mot de vertu; les
+autres nuisibles, et l’on prononce le mot de vice ou de crime. Ces
+dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un
+élément essentiel à la science de l’esprit si Néron, par exemple, ou tel
+tyran italien du quinzième siècle n’avait pas existé... » Par ces
+chaudes journées d’été, je me revois partant en promenade, un de ces
+livres dans la poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant
+quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer le sens.
+J’appliquais au paysage qui m’environnait cette interprétation
+philosophique de ce qu’il est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les
+éruptions qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au pied desquels
+j’errais ainsi, avaient dû dévaster de lave brûlante la plaine voisine
+et détruire des êtres. Pourtant elles avaient produit cette magnificence
+d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient la coupe
+gracieuse du Pariou, le puy de Dôme et toute la ligne de ces nobles
+montagnes. Le long des chemins verdoyaient des euphorbes en fleur, dont
+je brisais les tiges pour voir le poison en dégoutter, blanc comme du
+lait. Mais ces fleurs vénéneuses nourrissaient la belle chenille
+thytimale, verte avec des taches sombres, et un papillon en devait
+naître, un sphinx aux ailes colorées des plus fines nuances. Parfois une
+vipère glissait entre les pierres de ces routes poudreuses, que je
+regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, avec sa tête plate et la
+souplesse de son corps tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme
+une preuve de l’indifférence de cette nature, qui n’a d’autre souci que
+de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même
+inépuisable prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable,
+se dégager de ces choses la même leçon que de vos œuvres, à savoir que
+nous n’avons rien à nous que nous-même, que le Moi seul est réel, que
+cette nature nous ignore, comme les hommes, qu’à elle comme à eux nous
+n’avons rien à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. Mes
+vieilles croyances en un Dieu père et juge me semblaient des songes
+d’enfant malade et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du vaste
+paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense ciel vide, en songeant que
+moi, chétif, j’avais assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce
+qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait jamais. Ils
+venaient de la montagne, conduisant leurs grands chariots attelés de
+bœufs paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. Avec quelles
+délices je les méprisais dans mon cœur de leur grossière superstition,
+eux, et l’abbé Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas décidé à
+déclarer mon athéisme, prévoyant trop quelles scènes cette déclaration
+provoquerait. Mais ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant
+à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de sens si je ne vous avais pas
+fait entrer d’abord dans l’intime de ma pensée et de sa formation.
+
+
+
+
+ § III. — _Transplantation._
+
+
+« Je fis, à la suite de cette année d’études, peut-être trop vivement
+poussées, une assez grave maladie qui me força d’interrompre ma
+préparation à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai ma classe de
+philosophie, tout en suivant une partie des cours de la rhétorique. Je
+me présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi celle où j’eus
+l’honneur d’être reçu chez vous. Les événements qui suivirent, vous les
+connaissez. J’échouai à l’examen. Mes compositions manquaient de ce
+brillant littéraire qui ne s’acquiert que dans les lycées de Paris. En
+novembre 1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez les
+Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je renonçais à mon indépendance
+afin d’éviter de nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à cette
+raison l’espoir secret que les économies réalisées dans ce préceptorat
+me permettraient, une fois ma licence passée, de préparer mon agrégation
+à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait surtout, mon cher maître,
+je peux bien vous l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me loger
+auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite dans votre ermitage m’avait
+produit une impression bien profonde. Vous m’étiez apparu comme une
+sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la
+noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée! Je me forgeais
+d’avance un roman de félicité à l’idée que je saurais les heures de vos
+promenades, que je prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet
+antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos fenêtres, que vous
+consentiriez à me diriger, qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais
+marquer, moi aussi, ma place dans la Science; enfin, vous étiez pour moi
+la Certitude vivante, le Maître, ce que Faust est pour Wagner dans la
+symphonie psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions où
+s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement douces. Il
+s’agissait surtout de tenir compagnie à un enfant de douze ans, le
+second fils du marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette famille
+avait été amenée à se retirer pour tout l’hiver dans ce château, près du
+lac d’Aydat, où ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. M. de
+Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui a exercé les fonctions de
+ministre plénipotentiaire sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le
+krach, de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses propriétés étant
+hypothéquées, et son revenu fortement diminué, il avait trouvé à louer
+son hôtel des Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix très élevé. Il
+était arrivé dans sa terre de Jussat un peu plus tôt, comptant de là
+partir pour sa villa de Cannes. Une occasion avantageuse de louer aussi
+cette villa s’était présentée. Le désir de libérer son budget l’avait
+séduit, d’autant plus qu’une croissante hypocondrie lui faisait
+envisager sans trop de désagrément la perspective d’une année entière
+passée dans la solitude. Il avait été surpris, dans ce moment même, par
+le départ subit du précepteur de son fils Lucien, — lequel s’était sans
+doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, dare dare, il
+était arrivé à Clermont. Il y avait fait ses mathématiques, trente-cinq
+ans plus tôt, sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon père.
+L’idée lui était venue de demander à son ancien maître un jeune homme
+instruit, intelligent, capable d’entretenir Lucien dans ses études pour
+toute cette année. Il offrait cinq mille francs. M. Limasset pensa très
+naturellement à moi, et j’acceptai, pour les raisons que je vous ai
+dites, d’être présenté au marquis comme candidat à cette place. Dans un
+salon d’un des hôtels qui donnent sur la place de Jaude, je vis un homme
+assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris clair dans une face plaquée
+de rouge, et qui ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla tout
+de suite et tout le temps, entremêlant les détails sur sa santé — il
+était malade imaginaire — aux plus vives critiques contre l’éducation
+moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des phrases qui
+révélaient de la sorte les diverses facettes de son caractère :
+
+— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand viendrez-vous nous voir
+là-haut?... Il y a un air excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je
+ne respirais pas assez. On ne respire jamais assez... J’espère,
+monsieur, » et il se tournait vers moi, « que vous n’êtes point partisan
+de ces nouvelles méthodes d’enseignement. La Science, toujours la
+Science! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en faites-vous?... » Puis
+revenant à M. Limasset : « De mon temps, de notre temps, je peux dire,
+il y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie et du devoir. On
+ne négligeait pas absolument l’éducation pour l’instruction. Vous
+rappelez-vous notre aumônier, l’abbé Habert, et comme il savait
+parler?... Quelle santé! Comme il vous marchait d’un bon pied et par
+tous les temps, sans douillette!... Mais vous, Limasset, quel âge?...
+Soixante-dix ans, hein? Soixante-dix, et pas une douleur? Pas une?...
+Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas, depuis que je vis dans la
+montagne?... Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque petite
+chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, vraiment, malade. Au moins je
+me soignerais... »
+
+« Si je vous rapporte ces incohérents discours, tels qu’ils me
+reviennent à la mémoire, mon cher maître, c’est d’abord pour vous
+montrer ce que vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par ma
+mère, s’est permis de mêler à mon procès votre nom vénéré. C’est aussi
+pour que vous compreniez bien dans quelles dispositions j’arrivai,
+quatre jours après cette conversation, à ce château où je me suis heurté
+contre de si terribles hasards. Le marquis m’avait agréé dès cette
+première visite, et il avait tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce
+trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me raconter toute sa
+famille. Il m’expliqua successivement, avec ce bavardage invincible qui
+est le sien, et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, que
+sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup le monde et qu’elles
+étaient d’excellentes ménagères; — que son fils aîné, le comte André,
+se trouvait chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas à me
+froisser de sa brusquerie, car elle cachait le meilleur des
+cœurs; — que son autre fils Lucien avait été très souffrant et que la
+grosse affaire était surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de
+santé, il partit, partit, et après une heure de confidences sur ses
+migraines, ses digestions, ses sommeils, ses maux passés, présents et
+futurs, fatigué sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il
+s’endormit dans le coin de la voiture. Je me souviens si nettement des
+plans que je roulais dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux,
+l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais le beau paysage que
+nous traversions entre des montagnes ravinées et des bois jaunis par
+l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont le cratère
+s’échancre, tout déchiré, tout rouge de poussière volcanique! Ce que
+j’avais vu déjà du marquis, ce que ses discours m’annonçaient de sa
+maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé à cette idée par
+avance, pour me convaincre que j’allais être exilé parmi ceux que
+j’appelais les barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, aux
+personnes que je jugeais irréparablement étrangères à la vie
+intellectuelle.
+
+« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. La doctrine d’après
+laquelle je devais régler mon existence était si nette dans ma tête!
+J’étais résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, à défendre ce
+moi contre toute intrusion du dehors. Ce château où je me rendais et les
+gens qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation pour le
+plus grand profit de ma pensée. Mon programme était arrêté : durant les
+douze ou quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes loisirs à
+travailler l’allemand, à dépouiller les deux volumes de la _Psychologie_
+de Beaunis qui bondaient ma petite malle, derrière la voiture, avec vos
+œuvres, mon cher maître, avec mon _Ethique_, avec plusieurs volumes de
+M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer, quelques romans d’analyse et
+les livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je comptais
+passer cet examen au mois de juillet. Un cahier tout blanc attendait des
+notes que je me proposais de prendre sur les caractères de mes hôtes. Je
+m’étais promis de les démonter, rouage par rouage, et j’avais acheté à
+cet effet avant mon départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur
+la feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de l’_Anatomie de
+la volonté_ : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains
+comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue
+moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques
+élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas
+aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires... » Je
+vous raconte cet enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité
+intime et combien je ressemblais peu, tandis que le landau roulait sur
+la route d’Aydat, au jeune homme ambitieux et pauvre que tant de romans
+ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, je me souviens
+d’avoir, dès cette heure-là, constaté non sans orgueil, cette
+différence. Je me rappelais le Julien Sorel de _Rouge et Noir_, arrivant
+chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la
+maison des Bargeton, quelques pages aussi du _Vingtras_ de Vallès.
+J’analysais la sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou
+les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement de passer
+d’un monde dans un autre. De cet étonnement avide ou rancunier, je ne
+trouvais pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller,
+enveloppé, par ce frais après-midi de novembre, dans une fourrure dont
+le col relevé cachait à demi son visage. Une couverture garantissait ses
+jambes, d’une laine souple et sombre. Des gants de peau bruns et brodés
+de noir protégeaient ses mains, qui tenaient cette couverture. Son
+chapeau, d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait sur ses yeux.
+Rien que ces détails représentaient une sorte d’existence bien
+différente de la nôtre, de la pauvre et mesquine économie de notre
+intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère sauvait seule de la
+misère. Je me réjouissais de n’éprouver aucune envie, pas le plus petit
+atome, devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni envie, ni
+timidité. Je me tenais bien en main, sûr de moi-même et cuirassé contre
+toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la
+supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai tracé un portrait
+complet de mon âme à cette minute si j’ajoute que je m’étais promis, une
+fois pour toutes, de rayer l’amour du programme de ma vie. J’avais eu,
+depuis ma première aventure avec Marianne, une autre petite histoire que
+je vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur du lycée,
+si absolument sotte et avec cela si ridiculement prétentieuse que j’en
+étais sorti raffermi plus que jamais dans mon mépris pour
+l’inintelligence de la « Dame », comme je disais d’après Schopenhauer et
+aussi dans mon dégoût pour la sensualité. J’attribue aux profondes
+influences de la discipline catholique cette répulsion à l’égard de la
+chair qui a survécu en moi aux dogmes de la spiritualité. Je savais
+bien, par une expérience trop souvent répétée, que cette répulsion était
+insuffisante pour empêcher mes chutes dans le désir sensuel. Mais je
+savais aussi que ce désir naissait en moi, au temps de Marianne, par
+exemple, par la certitude de son assouvissement, et je comptais sur la
+solitude du château pour m’affranchir de toute tentation et pratiquer
+dans sa pleine rigueur la grande maxime du Sage ancien : « Faire
+remonter tout son sexe dans son cerveau. » Ah! cette idolâtrie de mon
+cerveau, de mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé à
+étudier les règles monastiques pour les appliquer à la culture de cette
+pensée. Oui, j’ai projeté de faire tous les jours mes méditations, comme
+les moines, sur les quelques articles de mon _credo_ philosophique, de
+célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d’un de mes saints à
+moi, de Spinoza, de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de vous, mon
+cher maître, en évoquant l’image et les doctrines de l’initiateur ainsi
+choisi et m’imprégnant de son exemple. Je comprends que tout cela était
+très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, je n’ai pas été celui
+que cette famille flétrit aujourd’hui, le plébéien intrigant qui rêve un
+beau mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de Jussat entra en
+effet dans mon esprit, ce fut implantée, inspirée, pour ainsi dire, par
+les circonstances.
+
+« Je ne vous écris pas pour me peindre sous un jour romanesque, et je ne
+vois pas pourquoi je vous cacherais que parmi ces circonstances, qui
+devaient me pousser vers cette entreprise de séduction, si éloignée de
+mes sentiments d’arrivée, la première fut l’impression produite sur moi
+par le comte André, par le frère de cette pauvre morte, dont le
+souvenir, à présent que j’approche du drame, se fait vivant pour moi
+jusqu’à la torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... Il est près de
+cinq heures. Le landau marche plus vite. Le marquis s’est éveillé. Il me
+montre la nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et froide sous
+un ciel du couchant qui empourpre les feuillages séchés des hêtres et
+des chênes; et, là-bas, le château, une grande bâtisse de construction
+moderne, blanche avec ses tours trop grêles et ses toits en poivrière,
+se rapproche à chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un village,
+d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises au-dessus des quelques maisons à
+toits de chaume. Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui
+mène au château, puis devant le perron, et tout de suite dans le
+vestibule. Nous entrons dans le salon. Qu’il était paisible, ce salon,
+éclairé par les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui brûlait
+gaiement dans la cheminée! Et, par groupes, la marquise de Jussat
+travaillait avec sa fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres;
+mon futur élève regardait un livre d’images, debout contre le piano
+ouvert avec sa musique; la gouvernante de Mlle Charlotte et une
+religieuse se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le comte André
+parcourait un journal qu’il déposa au moment de notre arrivée. Oui, que
+ce salon était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée marquait la fin
+de cette paix pour ces personnes qui se dessinent à cette seconde dans
+le champ de vision de mon souvenir avec une netteté de portraits?
+J’aperçois le visage de la marquise d’abord, de cette grande et forte
+femme aux traits un peu gros, si différents de l’aspect que mon
+imagination ignorante eût donné à une grande dame. Elle était bien en
+effet la ménagère modèle dont m’avait parlé le marquis, mais une
+ménagère d’une éducation accomplie, et, tout de suite, rien qu’en me
+parlant de la belle journée que nous avions eue pour notre voyage, elle
+me mit à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa Largeyx, la
+gouvernante, et dans cette figure terne le sourire toujours approbateur
+de la vieille fille, — type innocent de servilité heureuse, d’une calme
+vie en complaisances et en félicités matérielles. J’aperçois la sœur
+Anaclet avec ses yeux de paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en
+permanence dans le château pour servir de garde-malade au marquis,
+toujours préoccupé d’une attaque possible. J’aperçois le petit Lucien et
+ses grosses joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est plus,
+et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux gris si doux dans leur
+pâleur, et ses cheveux châtains, et la coupe allongée de son visage, et
+le geste par lequel sa main offrait à son père et à moi une tasse de thé
+contre le froid de la route. J’entends sa voix disant au marquis :
+
+— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était rose ce soir?... »
+
+« J’entends la voix de M. de Jussat répondant entre deux gorgées de son
+grog :
+
+— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les prairies et du
+rhumatisme dans l’air... »
+
+« J’entends la voix du comte André reprenant :
+
+— « Oui, mais quel beau coup de fusil demain!... » — puis se tournant
+vers moi : « Vous chassez, monsieur Greslou?... »
+
+— « Non, monsieur, » lui répondis-je.
+
+— « Montez-vous à cheval? » me demanda-t-il encore.
+
+— « Pas davantage. »
+
+— « Je vous plains, » fit-il en riant; « après la guerre, ce sont les
+deux plus grands plaisirs que je connaisse. »
+
+« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi transcrit, il ne vous
+expliquera pas pourquoi ces simples phrases furent cause que je regardai
+André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à part de tous ceux que
+j’avais connus jusque-là; pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où
+un domestique commença de déballer ma malle, j’y pensai plus encore qu’à
+sa fragile et gracieuse sœur; ni pourquoi, à la table du dîner et toute
+la soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon naïf étonnement en
+présence de ce mâle et fier garçon dérivait pourtant d’un fait très
+simple. J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu purement
+cérébral, où les seules formes estimées de la vie étaient les
+intellectuelles. J’avais eu pour camarades les premiers de ma classe,
+tous délicats et frêles comme je l’étais moi-même, sans daigner jamais
+prêter attention aux autres, à ceux qui excellaient dans les exercices
+du corps, et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices qu’un
+prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés et les quelques anciens
+amis de mon père étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais
+dessiné des héros de romans d’après mes lectures, j’avais toujours
+imaginé des mécaniques mentales plus ou moins compliquées, jamais leurs
+conditions physiques. En un mot, si j’avais songé à la supériorité que
+représente la belle et solide énergie animale de l’homme, ç’avait été
+d’une manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. Le comte André,
+âgé d’un peu plus de trente ans, présentait un exemplaire admirable de
+cette supériorité-là. Figurez-vous un homme de moyenne taille, découplé
+comme un athlète, des épaules larges et une tournure mince, des gestes
+qui trahissent à la fois la force et la souplesse, — de ces gestes où
+l’on sent que le mouvement se distribue avec cette perfection qui fait
+l’agilité adroite et précise, — des mains et des pieds nerveux, disant
+seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un de ces teints
+bistrés derrière lesquels le sang coule, riche en fer et en globules, un
+front carré dans un casque de cheveux très noirs, une moustache de la
+couleur des cheveux sur des lèvres serrées et fermes, des yeux bruns
+rapprochés d’un nez un peu busqué, ce qui donne au profil un vague
+caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton découpé hardiment et frappé
+d’une fossette achève cette physionomie dans un caractère d’invincible
+volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : l’action faite
+homme. Il semble qu’il n’y ait, dans cet officier rompu à tous les
+exercices du corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture
+d’équilibre entre penser et agir, et que son être passe toujours tout
+entier dans ses moindres gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir,
+monter à cheval de manière à réaliser devant moi la fable antique du
+Centaure, mettre au pistolet dix balles de suite à trente pas dans une
+carte à jouer, sauter des fossés à la promenade et pour se divertir,
+avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de même que, parfois, et
+pour amuser son jeune frère, il franchissait une table en y posant
+seulement les deux mains. J’ai su que, pendant la guerre, et quoiqu’il
+n’eût encore que dix-sept ans, il s’était engagé et qu’il avait fait
+toute la campagne, résistant aux pires fatigues et rendant du cœur aux
+vétérans. Il me suffit de l’étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant
+posément, avec cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde;
+parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à
+un degré surprenant, l’impression que j’étais devant une créature
+différente de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce. Il me
+semble, en écrivant, que cette scène date d’hier et que je suis là,
+tandis que le marquis commence un bésigue avec sa fille après le dîner,
+à causer avec la marquise, tout en regardant à la dérobée le comte André
+jouer seul au billard. Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple
+et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare
+au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si
+parfaite qu’elle en était élégante; et moi, votre élève, moi si
+orgueilleux de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche bée les
+moindres gestes de ce jeune homme se livrant à un sport aussi vulgaire,
+avec l’espèce d’admiration envieuse qu’un moine lettré du moyen âge,
+inhabile aux robustes jeux des muscles, pouvait ressentir devant un
+chevalier en train de marcher dans son armure.
+
+« Quand je prononce le mot d’envie, je vous supplie de me bien
+comprendre et de ne pas m’attribuer une bassesse qui ne fut jamais la
+mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n’ai
+jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni un seul des avantages
+sociaux qu’il possédait et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas
+ressenti non plus cette étrange haine de mâle à mâle, très finement
+notée par vous dans vos pages sur l’amour. Ma mère avait eu cette
+faiblesse de me dire souvent dans mon enfance que j’étais joli garçon.
+Marianne et mon autre maîtresse me l’avaient répété. Sans être un fat,
+je me rendais compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans mon
+visage, ni dans ma tournure. Je vous dis cela, non par vanité, mais afin
+de vous prouver au contraire que la vanité n’entra pas pour un atome
+dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières
+heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que
+d’ailleurs il s’en doutât une minute. Je le répète, dans cette rivalité
+il entrait autant d’admiration que d’antipathie. A la réflexion, j’ai
+trouvé dans le sentiment que j’essaie de vous définir la trace probable
+d’un atavisme inconscient. J’ai questionné plus tard le marquis, dont je
+flattais ainsi l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des
+Jussat-Randon, et je crois savoir qu’ils sont de pure race conquérante,
+au lieu que dans les veines du descendant des cultivateurs lorrains qui
+vous écrit ces quelques lignes coule un sang de race conquise, le sang
+d’aïeux asservis à la glèbe durant des siècles. Certes, entre mon
+cerveau et celui du comte André, il y a la même indifférence qu’entre le
+mien et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, puisque je peux,
+moi, vous comprendre, et que je le défie de suivre un seul de mes
+raisonnements, même celui que je fais, à cette minute, sur nos rapports.
+Pour parler franc, je suis un civilisé, il n’est qu’un barbare. Hé bien!
+j’ai subi aussitôt la sensation que mon affinement était moins
+aristocratique que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, et dans les
+profondeurs de cet instinct de la vie, où la pensée descend avec tant de
+peine, la révélation de cette préséance de la race que la Science
+moderne affirme nettement et qui, vraie de toute la nature, doit être
+vraie aussi de l’homme. Pourquoi même le prononcer, cet inexact mot
+d’envie qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées comme celle
+que m’inspira aussitôt le comte? Pourquoi cette hostilité ne serait-elle
+pas héritée, elle aussi, comme le reste? Une acquisition humaine
+quelconque, celle par exemple du caractère et de l’énergie active,
+suppose que, pendant des siècles et des siècles, des files d’individus,
+dont on est l’addition suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition
+d’une pensée puissante résume au contraire des files d’individus qui ont
+moins voulu que réfléchi, moins agi que médité. Durant cette longue
+succession d’années, une antipathie, tantôt lucide et tantôt obscure, a
+rendu les individus du premier groupe odieux aux individus du second, et
+quand deux représentants de ce souverain labeur des âges, aussi typiques
+chacun dans leur genre que nous l’étions, le comte et moi, se
+rencontrent, comment ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en face de
+l’autre, tels que deux bêtes d’espèces différentes? Le cheval qui n’a
+jamais approché de lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa
+litière avec de la paille sur laquelle a couché un de ces fauves. Donc
+la peur s’hérite, et la peur n’est-elle pas une des formes de la haine?
+Pourquoi toute haine ne s’hériterait-elle point? Dans des centaines de
+cas, l’envie ne serait donc que cela, ce qu’elle fut pour moi à coup
+sûr, — l’écho en nous de haines autrefois ressenties par ceux dont nous
+sommes les fils, et qui continuent de poursuivre à travers nous des
+combats de cœur commencés il y a des centaines d’années.
+
+« C’est un proverbe courant que les antipathies sont réciproques, et, si
+l’on admet mon hypothèse sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce
+phénomène de réciprocité devient très simple. Il arrive pourtant que
+cette antipathie ne se manifeste pas dans les deux êtres à la fois.
+C’est le cas, lorsqu’un de ces deux êtres ne daigne pas regarder
+l’autre, et aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le comte
+André ait éprouvé, dès cette première rencontre, l’aversion qu’il aurait
+eue pour moi s’il avait lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit
+très peu d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au château
+pour y être précepteur, puis j’étais décidé à une dissimulation
+constante de mon vrai Moi, emprisonné chez des étrangers. Je ne
+professais pas plus de répugnance pour cette hypocrisie défensive, que
+le jardinier des Jussat n’en avait eu à empailler les groseillers du
+jardin afin de conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur
+de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui m’a toujours attiré par mon
+goût natif de dédoublement, correspondait trop bien à mon orgueil
+intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec délices. Mais lui, le
+comte André, n’avait aucun motif pour rien me cacher de son caractère,
+et dès ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, à l’heure de
+nous retirer, il me pria de venir dans son cabinet afin de causer un
+peu. Il m’avait regardé à peine, et je compris tout de suite que son
+intention était, non pas de se mettre davantage en familiarité avec moi,
+mais de me donner ses idées, à lui, sur mon rôle de précepteur. Il
+occupait dans une aile un petit appartement composé de trois pièces :
+une chambre à coucher, une chambre à toilette et le fumoir où nous nous
+trouvions. Un grand divan drapé, quelques fauteuils, un large bureau,
+meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient des armes de toute
+provenance : fusils marocains rapportés de Tanger, sabres et mousquets
+du premier Empire, et un casque de soldat prussien que le comte me
+montra, presque aussitôt entrés. Il avait allumé une courte pipe en bois
+de bruyère, préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de seltz, et,
+la lampe à la main, il m’éclairait de près la pointe de cuivre de ce
+casque en me disant :
+
+— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu moi-même... Vous ne
+connaissez pas cette sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil,
+de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : Un de moins?...
+C’était dans un village, pas loin d’Orléans... J’étais de garde, à la
+petite pointe du jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le mur,
+je vois une tête qui passe, qui regarde, des épaules qui suivent...
+C’était un curieux qui venait voir un peu ce que nous faisions... Il
+n’est pas retourné le dire. »
+
+« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, son visage
+devint sérieux. J’avais cru devoir tremper mes lèvres par politesse dans
+ce mélange d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le comte
+reprit :
+
+— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, pour bien vous
+expliquer le caractère de Lucien et dans quel sens vous aurez à le
+diriger. Le précepteur que vous allez remplacer était un excellent
+homme, mais très faible, très indolent. J’ai appuyé votre candidature
+parce que vous êtes jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien,
+un homme jeune convient mieux qu’un autre... L’instruction, monsieur,
+pour moi, ce n’est rien, pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse
+les idées... La grande chose dans cette vie, je devrais presque dire :
+l’unique chose, c’est le caractère... »
+
+« Il fit une pause comme pour me demander mon opinion; je répondis par
+une phrase banale et qui appuyait dans son sens.
+
+— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous entendrons. A l’heure
+présente, voyez-vous, il n’y a en France, pour un homme de notre nom,
+qu’un métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci sera aux mains
+de la canaille et qu’au dehors nous aurons l’Allemagne à battre, notre
+place est dans le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... Grâce
+à Dieu, mon père et ma mère partagent ces idées. Lucien sera soldat, et
+un soldat n’a pas besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les
+gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand
+avec cela on aime bien la France, tout va. J’ai eu toutes les peines du
+monde à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous dire que cette
+année à la campagne doit être pour Lucien, avant tout, une année de
+grand air, de vie un peu rude, et, pour les études, seulement
+d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que j’appelle votre
+attention. Vous devez insister sur le côté pratique, positif des choses,
+et sur les principes. Il a quelques défauts qu’il importe de redresser
+dès maintenant. Vous le trouverez très bon, mais très mou; il faut qu’il
+s’apprenne à tout supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par tous
+les temps, qu’il marche des deux à trois heures chaque jour. Il est très
+inexact, et je tiens à ce qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre.
+Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus horrible des vices.
+Je pardonne tout à un homme, oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai
+fait les miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un mensonge... Nous
+avons eu, monsieur, par le vieux maître de mon père, de si bons
+renseignements sur vous, sur votre vie auprès de madame votre mère, sur
+votre dignité, sur votre droiture, que nous comptons beaucoup sur votre
+influence. Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien un
+camarade autant qu’un précepteur... L’exemple, voyez-vous, c’est le
+meilleur des enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et beau
+de marcher au feu, il vous écoutera sans vous comprendre. Marchez-y
+devant lui, là, crânement, et il devient plus crâne que vous... Quant à
+moi, je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, absent ou
+présent, vous pouvez compter sur mon appui, s’il s’agit jamais d’une
+mesure à prendre pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, un
+homme qui puisse servir bravement son pays et, si Dieu permet, son
+roi... »
+
+« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire presque
+fidèlement, n’avait rien qui dût m’étonner. Il était trop naturel que
+dans une maison où le père était un vieux maniaque, la mère une simple
+ménagère, la sœur timide et très jeune, le frère aîné tînt une place
+dirigeante, et qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. Il
+était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme élevé dans les
+idées de sa classe et de son métier me parlât en soldat et en
+gentilhomme. Vous, mon cher maître, avec votre universelle compréhension
+des natures, avec votre facilité à dégager le lien nécessaire qui unit
+le tempérament et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans le comte
+André un cas très défini et très significatif. Et moi-même, pourquoi
+avais-je préparé mon cahier à fermoir, sinon pour recueillir des
+documents, et de cette espèce, sur la nature humaine? N’en avais-je pas
+là de tout nouveaux dans la personne de cet officier si un et si simple,
+qui manifestait une manière de penser évidemment identique à sa manière
+d’être, de respirer, de bouger, de fumer, de manger? Je me rends trop
+compte que ma philosophie n’était pas comme du sang dans mes veines,
+comme de la moelle dans mes os, car ce discours et les convictions qu’il
+exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique,
+avivèrent encore la plaie d’antipathie subitement ouverte je ne sais
+où, — dans mon amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif et
+le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus
+intime. Aucune des idées émises par le comte n’avait à mes yeux la
+moindre valeur. C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au
+lieu de simplement mépriser ces sottises comme j’aurais fait dans
+n’importe quelle autre occasion, je me mis à les haïr sur sa bouche. Le
+métier de soldat? Je le considérais comme si misérable à cause des
+fréquentations brutales et aussi du temps perdu, que je m’étais réjoui
+d’être fils de veuve afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux
+misères de la discipline. La haine de l’Allemagne? Je m’étais appliqué à
+la détruire en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades
+imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi
+par admiration, par religion pour le peuple à qui la psychologie doit
+Kant et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et Wundt. La foi
+politique? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières
+qui, sous le nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme,
+prétendent gouverner un pays _à priori_. Je rêvais, avec l’auteur des
+_Dialogues philosophiques_, une oligarchie de savants, un despotisme de
+psychologues et d’économistes, de physiologistes et d’historiens. La vie
+pratique? C’était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde
+extérieur qu’un champ d’expériences où une âme affranchie s’aventure
+avec prudence, juste assez pour y recueillir des émotions. Enfin ce
+mépris pour le mensonge que professait mon interlocuteur me frappait
+comme un affront, en même temps que cette confiance absolue dans ma
+moralité, fondée sur une fausse image de moi, me gênait, me froissait,
+me blessait. Certes, la contradiction était piquante : je me donnais
+comme pareil au portrait que le vieil ami de mon père avait tracé de ma
+personne; il me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, et je
+me sentais irrité que lui, le comte André, ne se défiât pas de moi. Il y
+a là un détour du cœur qui déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela
+prouve, sinon que nous ne nous connaissons jamais entièrement nous-même?
+Vous l’avez dit, mon maître, avec magnificence : « Nos états de
+conscience sont comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à
+jamais les soubassements. C’est l’œuvre du psychologue de deviner par
+des sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets visibles d’une
+même chaîne de montagnes, invisible et immobile sous la masse mobile des
+eaux... »
+
+« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon arrivée au château, ce
+n’est pas qu’elle ait eu des conséquences immédiates, puisque je me
+retirai après avoir assuré au comte André que j’étais absolument de son
+avis sur la direction à donner à son jeune frère, et que, remonté dans
+ma chambre, je me bornai à consigner ses paroles sur mon livre de notes,
+avec un commentaire plus ou moins dédaigneux. Mais cette première
+impression vous fera bien comprendre quelles impressions analogues lui
+succédèrent, et la crise inattendue, quoique très naturelle, qui en
+résulta. C’est là une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, et
+j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant la sonde au fond,
+bien au fond de mon cœur. Sous l’influence de vos livres, mon cher
+maître, et sous celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé de
+plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai raconté tout à l’heure,
+avoir renoncé définitivement à cette morbide curiosité des passions qui
+m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs dans mes lectures
+coupables et jusque dans les dégoûts de ma liaison sensuelle avec
+Marianne. Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions d’âme que nous
+avons connues très vivantes, que nous croyons mortes et qui ne sont
+qu’assoupies. Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant seulement
+quinze jours cet homme, mon aîné de neuf ou dix ans à peine, et qui
+était, lui, tout réalité, tout énergie, cette existence de pur
+spéculatif jadis si sincèrement rêvée commença de me sembler... comment
+dirai-je? Inférieure? Oh! non, puisque je n’aurais pas consenti, au prix
+d’un empire, à devenir le comte André, avec son titre, sa fortune, ses
+supériorités physiques et ses idées. Décolorée? Non encore. Je n’avais
+qu’à me souvenir de cette apparition unique, votre profil détaché sur la
+fenêtre de votre cabinet de travail avec ce fond de paysage parisien si
+vaste et si triste, pour en goûter à nouveau la méditative poésie. Le
+mot d’incomplet me paraît seul résumer la singulière défaveur que la
+soudaine comparaison entre le comte et moi répandit sur mes propres
+convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet que résida le
+principe tentateur dont je fus la victime. Il n’y a rien de bien
+original, je crois, dans cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à
+l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant
+cultivé au même degré la faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de
+nostalgie devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a tiré tout son
+Faust de cette nostalgie. Je n’étais pas un Faust; je n’avais pas, comme
+le vieux docteur, épuisé la coupe des sciences; et cependant il faut
+croire que mes études de ces dernières années en m’exaltant dans un sens
+trop spécial, avaient laissé en moi des puissances inemployées, qui
+tressaillirent d’émulation à l’approche de ce représentant d’une autre
+race. Tout en l’admirant, l’enviant et le dédaignant à la fois, durant
+les jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher ma tête de travailler et
+mes raisonnements d’aller. Et je songeais : « Un homme qui vaudrait
+celui-ci par l’action et qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait
+vraiment l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » Mais l’action et
+la pensée ne s’excluent-elles pas l’une l’autre? Elles ne s’excluaient
+pas à la Renaissance, et, plus près de nous, elles ne se sont pas
+exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même la double destinée de
+son Faust, tour à tour philosophe et courtisan, poète et ministre; ni
+chez Stendhal, romancier et lieutenant de dragons; ni chez Constant, qui
+fut l’auteur d’_Adolphe_ et un orateur de feu, en même temps qu’un
+duelliste, un joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du Moi
+dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême de mes doctrines,
+allait-elle sans ce double jeu des facultés, sans ce parallélisme de la
+vie vécue et de la vie pensée? Probablement le premier regret que j’eus
+à me sentir dépossédé ainsi de tout un monde, celui du fait, ne fut que
+d’orgueil. Mais chez moi, et par la nature essentiellement philosophique
+de mon être, les sensations se transforment aussitôt en idées. Les
+moindres accidents me servent à poser des problèmes généraux. Chaque
+événement de ma destinée me mène à des théories sur toute destinée. Là
+où un autre jeune homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne
+m’ait permis qu’une seule espèce de développement », je me pris à me
+demander si je ne m’étais pas trompé sur la loi de tout développement.
+Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, affranchi mon âme et
+terrassé les vaines terreurs religieuses, je ne gardais de mes anciennes
+pratiques de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen de conscience
+quotidien, sous forme de journal, et, de temps à autre, je faisais ce
+que j’appelais une oraison. Je transportais, comme je vous l’ai dit
+déjà, et avec une jouissance étrange, les termes de la religion dans le
+domaine de ma sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la
+liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de la seconde semaine
+que je passai au château de Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à
+rédiger une confession générale, c’est-à-dire à dresser un tableau
+complet de mes instincts divers depuis le plus lointain éveil de ma
+conscience. J’arrivai à cette conclusion que le trait essentiel de ma
+nature, la caractéristique de mon être intime avait toujours été, comme
+je l’ai marqué en commençant le présent travail, la faculté de
+dédoublement. Cela signifiait une tendance constante à être tout
+ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me regarder vivre. Mais en
+m’emprisonnant, comme je le voulais, dans la réflexion pure, en
+négligeant justement de vivre pour n’être plus qu’un regard ouvert sur
+la vie, ne risquais-je pas de ressembler à cet Amiel dont le douloureux
+journal paraissait alors, de me stériliser par l’abus de l’analyse à
+vide? Pour me renforcer dans ma résolution d’une existence abstraite, en
+vain votre image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais les
+phrases sur l’amour dans la _Théorie des passions_. « Il n’a pas
+toujours été ce qu’il est », me disais-je, « un mystère criminel a dû
+traverser sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, vous abandonnant
+aux expériences coupables qui déjà me tentaient obscurément à travers
+ces allées et venues de mes pensées.
+
+« Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée et très sincère
+pourtant, vous semblera suffisamment lucide. Le travail par lequel une
+émotion s’élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste
+si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que
+le raisonnement simple aurait prévu! N’eût-il pas été naturel, par
+exemple, que l’antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du
+comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration
+définitive? Dans le premier cas, j’eusse dû me rejeter davantage vers la
+Science, et dans l’autre, souhaiter une moralité plus active, une
+virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j’eusse dû. Mais le naturel
+de chacun, c’est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose
+dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie admirative
+pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre
+égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la
+vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités
+passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences
+sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât
+dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le
+désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j’étais trop
+intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé
+ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui
+émanait de cette enfant de vingt ans, je l’ai subi en croyant que je
+raisonnais. Il y a des heures où je me demande s’il en a été ainsi, où
+toute mon histoire m’apparaît comme plus simple, où je me dis : « J’ai
+tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était jolie,
+fine, tendre, et que j’étais jeune; puis je me suis donné des prétextes
+de cerveau parce que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait pas
+avoir aimé comme un autre. » Quel soulagement quand je parviens à me
+parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire
+horreur, comme cela m’arrive lorsque je me rappelle ce que j’ai pensé
+alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans
+mes cahiers, vérifiée, hélas! dans les événements, la résolution de
+séduire cette enfant sans l’aimer, par pure curiosité de psychologue,
+pour le plaisir d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y
+contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là
+étudié dans les livres, pour la vanité d’enrichir mon intelligence d’une
+expérience nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai voulu, et je ne
+pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j’étais par ces hérédités,
+par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu
+nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce
+esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire?
+
+« Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu’une
+froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si
+vraie! Rien que d’y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi
+qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce
+n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée. Elle n’offrait pas
+au premier regard cette perfection des lignes du visage, cet éclat du
+teint, cette royauté du port qui font dire d’une femme qu’elle est très
+belle. Tout dans sa physionomie était délicatesse, effacement,
+demi-teinte, depuis la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle de
+ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans un visage ni trop pâle ni
+trop rose. Elle appelait nécessairement à l’esprit le terme de modeste,
+quand on étudiait son expression, et celui de fragile, quand on prenait
+garde aux finesses de ses pieds et de ses mains, à la grâce presque trop
+menue de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite, elle paraissait
+grande à cause de la proportion de sa tête et de l’attache du col
+qu’elle avait dégagée et si naturellement noble. Si le comte André
+reproduisait un de leurs communs ancêtres par un atavisme évident, elle
+trouvait, elle, le moyen de ressembler à leur père, avec une telle
+idéalité de lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance,
+lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté de l’autre. Il était néanmoins
+aisé de reconnaître en elle l’influence des dispositions nerveuses qui,
+chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte était d’une sensibilité
+presque morbide, que révélait, à de certaines minutes, un léger
+tremblement des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses où
+résidait une bonté presque divine. Son menton très ferme dénonçait une
+rare force de volonté dans cette enveloppe frêle, et je comprends
+aujourd’hui que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles et comme
+attirés vers un point visible pour eux seuls, trahissait une tendance
+fatale à l’idée fixe. Comment l’aurais-je remarqué dès lors? Le premier
+trait que j’ai observé en elle — dès la seconde semaine qui suivit mon
+arrivée — fut cette extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet
+enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de moi, à plusieurs
+reprises, s’il ne me manquait rien dans ma chambre, — humble détail
+très puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais bien seul dans
+cette grande maison où personne, depuis mon arrivée, ne semblait faire
+la moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait qu’au déjeuner,
+enveloppé d’une robe de chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la
+politique. La marquise s’occupait à parfaire le confortable du château,
+et elle soutenait de longues conférences avec un tapissier venu de
+Clermont. Le comte André montait à cheval le matin, il chassait
+l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares sans plus m’adresser la
+parole. La gouvernante et la religieuse s’observaient et m’observaient
+avec une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un garçon paresseux
+et lourd, qui n’avait qu’une qualité, celle d’être très simple, très
+confiant, et de me raconter tout ce que je voulais bien entendre sur
+lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout de suite que le séjour
+à la campagne, cette année, était l’œuvre du comte André, ce qui ne
+m’étonna point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de la
+famille. J’appris que, l’année précédente, il avait voulu faire épouser
+à sa sœur un de ses camarades, un M. de Plane, que Charlotte avait
+refusé et qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais qu’importe ce
+détail? Dans nos deux classes quotidiennes, le matin de huit heures à
+neuf heures et demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures et
+demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention du petit flâneur.
+Assis sur sa chaise, en face de moi, de l’autre côté de la table, et
+roulant sa langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier de sa
+maladroite et grosse écriture, il me guignait de l’œil. Il épiait sur
+mon visage la moindre trace de distraction. Avec cet instinct animal et
+sûr des enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins vite à ses
+leçons quand il m’entretenait de son frère ou de sa sœur, et voilà
+comment cette innocente bouche me révéla qu’il y avait, dans cette
+froide maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être comptait, qui
+pensait à moi. Ma mère me manquait tant, quoique je ne voulusse pas en
+convenir avec moi-même. Et ce fut ce rien — il ne représentait
+cependant qu’un intérêt de banale politesse — qui me fit regarder Mlle
+de Jussat avec plus d’attention.
+
+« Le second trait que je découvris en elle, après la bonté, fut le goût
+du romanesque; non qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait,
+comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive, et cette sensibilité
+lui avait donné comme une appréhension du réel. Sans qu’elle s’en
+doutât, elle était par ce point très différente de son père, de sa mère
+et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer à eux dans la vérité de
+sa nature, ni les voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir.
+Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle à ne pas les
+voir. Elle s’était, spontanément, naïvement, formé sur ceux qu’elle
+aimait des idées en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires à
+l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou flatteuse aux yeux d’un
+observateur malveillant. Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si
+matérielle : « Vous, maman, qui êtes si fine...; » à son père, si
+cruellement égoïste : « Vous, papa, qui êtes si bon...; » à son frère,
+si absolu, si entier : « Toi qui comprends tout...; » et elle le
+croyait. Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature ingénue et
+trop tendre la laissait en proie à la solitude morale la plus complète,
+et dépourvue, à un degré bien dangereux, de toute entente des
+caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait les autres. Elle se
+languissait, à son insu, du besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une
+analogie de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple, je
+l’observai dès les premières promenades que nous fîmes ensemble, d’être
+la seule à sentir vraiment la beauté du paysage formé par le petit lac,
+les bois qui l’environnent, les volcans lointains et le ciel d’automne,
+souvent plus beau que le ciel d’été à cause du contraste de son azur
+avec les ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement vaporeux et
+lointain. Elle tombait ainsi dans des silences sans cause apparente qui
+venaient de ce que son être trop ému se dissolvait réellement dans le
+charme des choses. Elle possédait, à l’état d’instinct obscur et de
+sensation inconsciente, cette faculté qui fait les grands poètes et les
+grandes amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de s’abîmer tout
+entière dans ce qui touchait son cœur, ce que fût un horizon voilé, une
+forêt silencieuse et jaunie, un morceau de musique joué par sa
+gouvernante au piano, l’émotion d’une histoire attachante racontée
+devant elle. Je ne me lassais pas, dès ce début de notre connaissance,
+de constater le contraste entre l’animal de combat qu’était le comte et
+cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de
+pierre du château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire
+était si accueillant à la fois et si timide! J’oserai tout dire, puisque
+encore une fois je n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour
+me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir de me faire aimer par
+cette adorable enfant, dans l’atmosphère de laquelle je commençais de
+tant me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et
+son frère. Peut-être l’âme de cette jeune fille, que je voyais toute
+pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille
+pour la secrète, pour l’obscure antipathie que deux semaines de séjour
+commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il,
+dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d’humilier ce soldat, ce
+gentilhomme, ce croyant, en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de
+plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher maître, ce que je
+dis là, mais je ne serais pas digne d’être votre élève si je ne vous
+donnais ce document aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et, après
+tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu’un phénomène
+nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte,
+comme l’énergie simple de son frère et comme mes complications à
+moi, — si obscures à moi-même!
+
+
+
+
+ § IV. — _Première crise._
+
+
+« Je me souviens avec une extrême netteté du jour où ce projet de
+séduire la sœur du comte André se posa devant moi, non plus comme une
+donnée de roman imaginaire, mais comme une possibilité précise,
+prochaine, presque immédiate. Après deux mois consécutifs de présence au
+château, j’étais allé chez ma mère pour y passer les fêtes de janvier et
+je n’étais rentré de Clermont que depuis une semaine. La neige venait de
+tomber pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos montagnes,
+sont si durs que la manie de Mlle de Jussat peut seule expliquer cette
+obstination à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave
+indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai d’ajouter que la
+marquise veillait au confortable de la maison avec une merveilleuse
+entente des ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat passe
+pour très isolé, par Saint-Saturnin et Saint-Amand-Tallende, les
+communications avec Clermont demeurent libres même dans la pire rigueur
+de la saison. Puis cette saison, si elle est en effet très rigoureuse,
+offre de soudaines et radieuses éclaircies. A des journées de tourmente
+succèdent des après-midi d’un incomparable azur où le paysage rayonne,
+comme transformé par la soudaine magie d’un enchantement de lumière. Ce
+fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer en ce moment-ci, où ma
+fatale résolution se fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une
+mince lame de glace, sous les plis de laquelle se devinait le frisson
+souple de l’eau. Je revois la vaste coulée de la Cheyre, blanche de
+neige avec des taches sombres de lave apparues dans cette blancheur; et
+tout blanc aussi, mais sans une tache, se dressait le cirque des
+montagnes, le puy de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui
+de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le ballon de Charmont et la
+forêt de Rouillat détachaient sur le fond de neige et d’azur les masses
+noires de leurs sapins. Des détails revivent devant mes yeux de ces
+menus détails qui se remarquent à peine, et puis ils demeurent cachés,
+on ne sait dans quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet de
+bouleaux dont les ramures dépouillées se teintaient de rose. Je revois
+les cristaux de givre qui brillaient à la pointe des branches, une
+touffe de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le tapis
+immaculé la trace des pattes d’un renard, et, à une minute, le
+volètement d’une pie qui cria au milieu de la route, et ce cri aigu
+rendit le silence de cet immense horizon de neige comme perceptible. Je
+revois des brebis jaunâtres et brunes poussées par un berger vêtu d’une
+blouse bleue, coiffé d’un large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un
+chien roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et rapprochés. Oui,
+je revois tout de ce paysage, et les quatre personnes en train de s’y
+promener sur la route qui monte vers Fontfrède : Mlle Largeyx, Mlle de
+Jussat, mon élève et moi-même. La taille de Charlotte était prise dans
+une jaquette d’astrakan; un boa de fourrure enroulé autour de son cou
+faisait paraître sa tête encore plus petite et plus gracieuse sous la
+toque pareille à la jaquette. Après ces longues heures d’emprisonnement
+dans le château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un sang
+animé par la marche colorait ses joues. Ses pieds fins s’enfonçaient
+vaillamment dans la neige, où ils imprimaient leur trace légère, et ses
+yeux exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté de la nature,
+privilège des cœurs restés simples qui ne se retrouve pas quand on s’est
+desséché l’âme à force de raisonnements, de théories abstraites et de
+lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très vite, si bien que
+nous eûmes très tôt dépassé Mlle Largeyx, dont les socques glissaient
+avec peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant, tantôt en
+arrière, s’arrêtait ou courait, avec une vivacité de jeune animal. Entre
+ces deux gaîtés, celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me
+sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre. Etait-ce
+l’irritation nerveuse qui nous rend, à de certaines heures,
+antipathiques à une joie que nous constatons à côté de nous sans
+l’éprouver? Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de mon plan
+futur de séduction, et voulais-je me faire remarquer de la jeune fille
+par une espèce d’hostilité contre son plaisir? Durant toute cette
+promenade, moi qui avais déjà pris l’habitude de causer beaucoup avec
+elle, je coupai à peine par des monosyllabes les phrases admiratives
+qu’elle jetait au hasard de la route, comme pour me convier au partage
+de ses émotions heureuses. De réponses brusques en silences, ma mauvaise
+humeur devint si évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état
+d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me regarda deux ou trois fois,
+avec une question sur le bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler,
+puis ce fut un assombrissement de son mobile visage. Sa gaieté tomba au
+contact de ma bouderie, peu à peu, et je pus suivre sur cette
+physionomie transparente le passage par lequel elle cessa d’être
+sensible à la beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse. Un
+instant vint où elle ne fut plus capable de dominer l’impression que
+cette tristesse lui causait, et, d’une voix que la timidité rendait
+comme un peu étouffée, elle me demanda :
+
+— « Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur Greslou »?
+
+— « Non, mademoiselle, » lui répondis-je avec une brusquerie qui dut la
+blesser, car sa voix tremblait davantage encore pour insister :
+
+— « Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose? Vous n’êtes pas comme à
+votre ordinaire... »
+
+— « Personne ne m’a rien fait, » répondis-je en secouant la tête;
+« mais c’est vrai, » ajoutai-je, « j’ai des raisons d’être triste, très
+triste, aujourd’hui... C’est pour moi l’anniversaire d’un grand chagrin,
+que je ne peux pas dire... »
+
+« Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait pas et je
+continuais de suivre dans ses yeux les mouvements qui l’agitaient comme
+on suit les allées et venues du mécanisme d’une montre à travers une
+boîte en cristal. Je l’avais vue inquiète de mon attitude au point d’en
+perdre du coup la sensation du divin paysage. Je la voyais maintenant à
+la fois soulagée d’apprendre que je n’avais contre elle aucun grief,
+touchée de ma mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et n’osant
+pas m’interroger. Elle dit seulement :
+
+— « Pardon de vous avoir questionné... » Puis elle se tut. Ces quelques
+minutes suffisaient pour me révéler la place que j’occupais déjà dans sa
+pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble intérêt, j’aurais dû
+avoir honte de mon mensonge, car c’en était un que ce soi-disant rappel
+d’un grand chagrin, — un mensonge gratuit et instantané dont la
+soudaine invention m’a souvent étonné moi-même quand j’y ai songé depuis
+lors. Oui, pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper ainsi dans la
+poésie d’une grande douleur, moi dont la vie, depuis la mort de mon
+père, avait été si douce, somme toute, si peu sacrifiée? Ai-je cédé à ce
+goût inné de me dédoubler qui fut toujours si fort en moi? Cette
+simagrée romanesque dénonçait-elle l’hystérie de vanité qui pousse
+quelques enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec tant
+d’inattendu? Une vague intuition me fit-elle apercevoir dans un
+cabotinage de déception et de mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser
+davantage la sœur du comte André? Je ne me rends pas bien compte des
+mobiles précis qui me dominèrent à ce moment de notre promenade.
+Assurément, je ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse
+affectée ni celui de mon mensonge, mais je me rappelle qu’aussitôt cet
+effet constaté, une résolution s’installa en moi : celle d’aller
+jusqu’au bout et de voir quel effet je produirais sur cette âme en
+continuant avec conscience et calcul la comédie à demi instinctive
+commencée par ce lumineux après-midi de janvier, devant la magnificence
+d’un paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres rêves.
+
+« Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli, et par une pénétration
+rétrospective horriblement douloureuse, — car elle me convainc moi-même
+d’inintelligence tout ensemble et de cruauté, — je comprends que
+j’avais dès lors inspiré à Charlotte le plus vrai, le plus tendre aussi
+des sentiments. Toute la diplomatie psychologique à laquelle je me suis
+livré fut donc l’odieux et ridicule travail d’un écolier dans la science
+du cœur. Je comprends que je n’ai pas su respirer les fleurs qui
+poussaient pour moi naturellement dans cette âme. Je n’avais qu’à me
+laisser aller pour connaître, pour goûter les émotions dont j’avais
+soif, pour vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée jusqu’à
+égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de cela, je me suis paralysé le
+cœur à coups d’idées. J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une
+partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et je n’ai même pas
+aujourd’hui l’orgueilleuse consolation de me dire que j’ai du moins
+dirigé à mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai combiné les
+scènes, provoqué les épisodes, conduit l’intrigue. Il se jouait tout
+entier en elle et sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort et
+l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable Nature, ont agi sans
+mon ordre et en se moquant des complications de mes analyses. Charlotte
+m’a aimé pour des raisons absolument différentes de celles qu’avait su
+aménager ma naïve psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à la
+lumière d’une explication tragique, elle m’a vu dans ma vérité. Alors je
+lui ai fait horreur, et elle m’a donné ainsi la preuve la plus
+irréfutable que mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur elle.
+J’ai cru résoudre dans cet amour un problème de mécanique mentale.
+Hélas! j’avais tout uniquement rencontré, sans en sentir le charme, une
+sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas deviné alors ce que
+j’aperçois aujourd’hui avec la netteté de la plus cruelle évidence?
+Egarée par les côtés romanesques de son être intime, c’était si naturel
+que cette enfant s’abusât sur mon compte. Mes longues études m’avaient
+acquis cet air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive
+charité féminine. D’avoir été élevé par ma mère m’avait donné des
+manières douces, une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux de
+ma personne qui sauvaient mes gaucheries et mes ignorances. J’avais été
+présenté, par le vieux maître qui m’avait recommandé, comme un garçon
+d’une noblesse irréprochable d’idées et de caractère. C’en était assez
+pour qu’une jeune fille très sensible et très isolée s’intéressât à moi
+d’une façon très particulière. Hé bien! je n’eus pas plus tôt reconnu
+cet intérêt, dans la promenade dont je vous ai parlé, que je pensai à en
+abuser au lieu d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma chambre
+durant la soirée qui suivit cet après-midi, assis à ma table et
+écrivant, un gros livre d’analyse auprès de moi, n’eût jamais cru que
+c’était là un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train de méditer
+sur les sentiments qu’il inspirait ou voulait inspirer à une jeune fille
+de vingt... Le château dormait. Je n’entendais plus que le passage d’un
+valet de pied occupé à éteindre les lampes de l’escalier et des
+corridors. Le vent enveloppait la vaste bâtisse de son gémissement tour
+à tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible sur ces
+hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque toutes les ardoises
+d’un toit. Cette lamentation de la rafale a toujours augmenté en moi le
+sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait, paisible, et je
+griffonnais sur ce cahier à serrure, brûlé avant mon arrestation, le
+récit de ma journée et le programme de l’expérience que je me proposais
+de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat. J’avais recopié le passage sur
+la pitié qui se trouve dans votre _Théorie des passions_, vous vous
+souvenez, mon cher maître; c’est celui qui commence : « Il y a dans ce
+phénomène de la pitié un élément physique et qui, chez les femmes
+particulièrement, confine à l’émotion sexuelle... » C’est par la pitié
+aussi que je me proposais d’agir d’abord sur Charlotte. Je voulais
+profiter du premier mensonge par lequel je l’avais déjà remuée,
+l’enlacer par une suite d’autres, et achever de me faire aimer en me
+faisant plaindre. Il y avait, dans cette exploitation du plus respecté
+des sentiments humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque chose
+de radicalement contraire aux préjugés généraux, qui flattait mon
+orgueil jusqu’au délice. Tandis que je rédigeais ce plan de séduction,
+avec textes philosophiques à l’appui, je me représentais ce qu’en eût
+pensé le comte André, s’il eût pu, comme dans les anciennes légendes, du
+fond de sa ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma plume.
+En même temps, la seule idée de diriger à mon gré les rouages subtils
+d’un cerveau de femme, toute cette horlogerie intellectuelle et
+sentimentale si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à Claude
+Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces savants vivisectent des animaux.
+N’allais-je pas moi, vivisecter longuement une âme?
+
+« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt que provoqué, le
+résultat demandé, il s’agissait d’abord de le prolonger. A cette fin, je
+résolus de continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée par
+hasard, tout en préparant, pour le jour plus ou moins éloigné d’un
+entretien explicatif, un petit roman attendrissant de fausses
+confidences. Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit cette
+promenade, à feindre une mélancolie de plus en plus absorbée, et à la
+feindre non seulement en présence de Charlotte, mais encore durant les
+heures où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant rapportait
+à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. Vous avez là, mon cher
+maître, la preuve de l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer.
+Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié à cette triste
+intrigue, et pourquoi joindre cette ruse aux autres quand Mlle de Jussat
+ne songeait guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une minute?
+Mais, par un étrange détour de conscience, je plaçais ma fierté à
+multiplier les complications du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos
+leçons dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque à cause du
+rayonnage qui garnissait un pan du mur. Là, derrière les grilles
+doublées d’une toile verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés
+en basane, notamment toute la suite de l’_Encyclopédie_. C’était un
+héritage du fondateur du château, grand seigneur philosophe, parent et
+ami de Montlausier, et qui s’était construit cette habitation en pleine
+montagne afin d’y élever ses deux fils dans la nature et d’après les
+préceptes de l’_Emile_. Le portrait de ce gentilhomme libre-penseur,
+assez médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec de la poudre et
+un sourire à la fois sceptique et sensible, décorait un côté de la
+porte; de l’autre côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette
+sous une haute coiffure étagée et des mouches aux joues. En regardant
+ces deux peintures, tandis que Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou
+de Tite-Live, je me demandais ce que faisaient mes aïeux, à moi, durant
+les années de l’autre siècle où vivaient les deux personnes représentées
+dans ces portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains dont j’étais
+sorti, poussant la charrue, émondant la vigne, hersant la terre dans les
+plaines brumeuses de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient sur la
+route devant les portes du château, par tous les temps, et qui, bottés
+jusqu’aux genoux, traînaient un bâton ferré attaché à leur poignet par
+une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une vengeance presque
+légitime au soin que je prenais de composer ma physionomie. Chose
+singulière, quoique je détestasse en théorie les doctrines de la
+Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles dissimulent, je me
+retrouvais plébéien dans ma joie profonde à songer que moi,
+l’arrière-petit-fils de ces cultivateurs, j’arriverais peut-être à
+séduire l’arrière-petite-fille de ce grand seigneur et de cette grande
+dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais mon menton sur ma main,
+je contraignais mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant que
+Lucien épiait les expressions de mon visage dans l’espoir de couper son
+travail par une causerie. Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté
+qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire accueillant ni
+l’indulgence de regards des leçons précédentes, il devint lui-même
+soucieux. Comme il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse
+pour de la sévérité, mes silences pour du mécontentement. Un matin, il
+se hasarda jusqu’à me demander :
+
+— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, monsieur Greslou? »
+
+— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant sa joue fraîche avec ma
+main; et je continuai de garder ma physionomie songeuse, tout en
+contemplant la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait maintenant,
+du matin jusqu’au soir, par larges étoiles tourbillonnantes, avec un
+enveloppement, un endormement de tout le paysage, et, dans les pièces
+tièdes du château, c’était un charme silencieux d’intimité, une
+lointaine mort des moindres bruits de la montagne, tandis que les
+carreaux des fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur au
+dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, comme malade. Cela faisait
+un fond de mystère à la figure de mélancolie que je me façonnais et que
+j’imposais à l’observation de Charlotte durant les heures où nous nous
+rencontrions. Quand la cloche du déjeuner nous réunissait dans la salle
+à manger, je surprenais, dans les yeux avec lesquels elle m’accueillait,
+la même curiosité timide et compatissante remarquée dans la promenade
+d’où datait ce que j’appelais sur mon journal, mon entrée en
+laboratoire. Ses yeux me regardaient du même regard quand nous nous
+trouvions de nouveau tous ensemble, assis dans le salon au moment du
+thé, sous la clarté des premières lampes, puis à la table du dîner et
+encore dans la longue solitude de la soirée, à moins que, sous le
+prétexte d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma chambre plus
+tôt que les autres. La monotonie de la vie et des discours était si
+entière, que rien ne l’aidait à secouer cette impression d’énigme
+émouvante que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en proie aux
+contrastes presque fous de son caractère, maudissait sa funeste
+résolution de séjour dans cet isolement. Il annonçait, pour la prochaine
+éclaircie, un départ qu’il savait impossible. C’eût été trop coûteux
+maintenant, et d’ailleurs, où aller? Il calculait ses chances de
+recevoir la visite d’amis clermontois qui étaient venus déjeuner en
+effet à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures de route
+entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés par le mauvais temps. Puis
+il s’installait à la table de jeu, tandis que la marquise, la
+gouvernante et la religieuse vaquaient à leurs infinissables ouvrages.
+J’étais chargé de surveiller Lucien qui feuilletait des livres à
+gravures ou bien combinait quelque patience. Je m’installais dans une
+place, choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus les cartes
+qu’elle tenait pour jouer avec son père, la jeune fille fût obligée de
+me voir. Je m’étais occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier
+étudié par le menu, dans votre _Anatomie de la volonté_, le chapitre
+consacré aux singuliers phénomènes de certaines dominations morales, que
+vous avez intitulé : _Des demi-suggestions_. Je comptais obséder de la
+sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute propice où, pour compléter
+ce travail de hantise quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur
+moi-même une histoire qui, justifiant mes tristesses et commentant mes
+attitudes, achevât d’accaparer cette imagination que je jugeais déjà
+troublée.
+
+« Cette histoire, je l’avais machinée savamment d’après deux des
+principes que vous posez, mon cher maître, au courant de votre beau
+chapitre sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de l’_Ethique_ sur
+les passions, le livre de M. Ribot sur les _Maladies de la volonté_,
+étaient devenus mes bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces deux
+principes, au moins dans leur essence. Le premier, c’est que la plupart
+des êtres n’ont de sentiment que par imitation; abandonnés à la simple
+nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, comme pour les
+animaux, qu’un instinct sensuel, aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second,
+c’est que la jalousie peut très bien exister avant l’amour; par suite,
+elle peut quelquefois le créer, de même qu’elle peut souvent lui
+survivre. Très frappé par la justesse de cette double remarque, je
+m’étais dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat devait exciter
+tout ensemble son imagination et irriter sa vanité. J’avais réussi à
+toucher en elle la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul coup
+celle de l’émulation sentimentale et celle de l’amour-propre. J’avais
+donc calculé mon histoire d’après cette idée que toute femme intéressée
+par un homme est froissée dans sa vanité si cet homme lui montre qu’il
+continue d’appartenir tout entier à la pensée d’une autre femme. Mais
+c’est vingt pages que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer
+comment j’avais tourné et retourné ce problème de la fable à inventer.
+L’occasion de la dire, cette fable tentatrice, me fut fournie par ma
+victime elle-même quinze jours après que j’avais commencé la mise en
+œuvre de ce que je continuais de dénommer fièrement mon expérience. Le
+marquis s’était avisé que dans la collection de l’_Encyclopédie_ il se
+trouvait un volume consacré aux cartes. Il voulait y rechercher quelques
+jeux anciens tels, que l’_Impériale_, l’_Hombre_, la _Manille_, pour les
+essayer. Cette belle idée lui était venue après le déjeuner, à
+rencontrer dans un journal une chronique sur un jeu nouveau, le _Poker_,
+à propos duquel le journaliste dressait une liste de divertissements
+démodés. Quand ce maniaque conçoit une fantaisie, il ne peut supporter
+d’attendre, et sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque,
+où j’étais occupé à prendre des notes. Je dépouillais le livre
+d’Helvétius sur l’_Esprit_, égaré parmi d’autres ouvrages du
+dix-huitième siècle. Je me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour
+dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle le prit de mes
+mains, après que j’en eus secoué la poussière, elle me dit avec sa grâce
+habituelle :
+
+— « J’espère que nous découvrirons là quelque jeu auquel vous puissiez
+prendre part avec nous... Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez
+ici, vous êtes toujours si triste... »
+
+« Elle avait prononcé ces derniers mots avec ce même air de me demander
+pardon pour une indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre
+promenade, et en sauvant la familiarité de sa phrase par un « nous »,
+que je savais trop bien mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous
+étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, que l’instant me sembla
+venu de lui expliquer ma feinte tristesse :
+
+— « Ah! mademoiselle, » répondis-je, « si vous connaissiez ma vie!... »
+Charlotte n’eût pas été la créature crédule, la romanesque enfant
+qu’elle était demeurée, malgré deux ou trois saisons de monde, à
+Paris, — elle eût reconnu que je lui débitais un récit préparé
+d’avance, rien qu’à ce début, et aussi à la tournure des phrases par
+lesquelles je continuai. En les prononçant, ces phrases, je les trouvais
+moi-même trop maladroites, trop gauchement apprêtées. Je lui racontai
+donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une jeune fille, mais
+secrètement. Je crus poétiser davantage cette aventure à ses yeux, en
+insinuant que cette jeune fille était une étrangère, une Russe de
+passage chez une de ses parentes. J’ajoutai que cette fille m’avait
+laissé lui dire que je l’aimais, qu’elle m’avait, elle aussi, dit
+qu’elle m’aimait. Nous avions échangé des serments, puis elle était
+partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, et elle m’avait trahi pour
+de l’argent. J’eus soin d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser
+entendre que ma mère vivait presque uniquement de ce que je gagnais.
+C’était là un détail inventé sur place, car l’hypocrisie se redouble
+elle-même en s’exprimant. Enfin, ce fut une scène d’une comédie
+enfantine et scélérate, que je jouai sans grande adresse. Mais les
+raisons qui me déterminaient à mentir de la sorte étaient si spéciales
+qu’elles exigeaient une pénétration extraordinaire pour être comprises,
+une entente totale de mon esprit, presque votre génie d’observateur, mon
+cher maître. Le visible embarras de mon attitude pouvait si bien être
+attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. Comme j’étais
+resté de plein sang-froid en débitant cette fable, je pus, tandis que je
+parlais, observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le moindre
+signe d’émotion, les yeux baissés sur le gros livre contre lequel
+s’appuyait sa main. Elle prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant
+avec une voix devenue blanche, comme on dit, une de ces voix qui ne
+laissent rien passer des sentiments de celui qui parle ainsi :
+
+— « Je ne comprends pas que vous ayez pu avoir confiance dans cette
+jeune fille, puisqu’elle vous écoutait à l’insu de ses parents... »
+
+« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à tranche rouge avec une
+simple inclination de sa gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa
+robe de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa taille mince, son
+corsage frêle, son visage un peu long qu’éclairaient ses yeux d’un gris
+pensif! Elle ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, dont
+j’avais tant admiré autrefois la silhouette, fervente, gracile et
+douloureuse, à la première page d’une grande _Imitation_ appartenant à
+l’abbé Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, vous, le grand
+psychologue, jamais je n’ai mieux senti le charme suave et pur de cet
+être qu’à cette seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui
+mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, inutilement. Oui,
+j’eus la naïveté de la prendre au pied de la lettre, cette réponse, qui
+aurait dû tout au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne devinai
+pas que d’avoir écouté seulement une confidence d’un ordre si intime
+constituait de la part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné de
+moi par la condition, une preuve d’une sympathie bien puissante. Je ne
+m’en rendis pas compte, cette phrase presque sévère, jetée en réponse à
+cette trompeuse confidence, était dictée en partie par la jalousie
+secrète que j’avais justement voulu éveiller chez elle, en partie par un
+besoin de se raidir dans ses propres principes afin de justifier à ses
+propres yeux son excessive familiarité. De même qu’elle n’avait pas su
+lire le mensonge dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la
+vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la porte refermée, à
+sentir s’écrouler toutes les espérances que j’échafaudais depuis quinze
+jours. Non. Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que je
+pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, étais-je niais d’avoir pris
+mes chimères pour des réalités! Je fis aussitôt le bilan de nos
+relations, d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de la
+séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet intérêt? Les délicatesses
+des soins matériels dont elle m’avait enveloppé? C’était un simple effet
+de sa bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie? Hé bien!
+elle avait été curieuse, et voilà tout. L’accent intimidé de sa voix
+quand elle m’avait interrogé? J’avais été un sot de n’y pas reconnaître
+l’habituelle modestie d’une jeune fille délicate. Conclusion : ma
+comédie de ces deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges
+de mon soi-disant drame intime, autant de ridicules manœuvres qui ne
+m’avaient pas avancé d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir.
+Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, avait suffi pour
+que je me jugeasse de la sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce
+court entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines d’analyse
+qui, en un instant, me glacent l’être, comme une tombée d’eau froide
+détruit le déchaînement d’un jet furieux de vapeur.
+
+« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de l’_Esprit_, mais je
+n’étais plus capable de fixer mon attention au texte abstrait
+d’Helvétius. Je vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, pour
+que vous aperceviez mieux quelle étrange mixture d’innocence et de
+dépravation s’élaborait alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette
+déception subite, sinon que je m’étais imaginé diriger les pensées de
+Charlotte en appliquant à cette jeune fille des lois de psychologie
+empruntées aux philosophes, absolument comme son frère, le comte André,
+dirigeant les billes du billard à son gré, le soir où il m’avait comme
+médusé par ses moindres gestes? La blanche touche la rouge un peu à
+gauche, part sur la bande, revient sur l’autre blanche. Cela se dessine
+à la main sur le papier, cela s’explique par une formule, cela se
+prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, dix mille fois.
+Malgré mes énormes lectures, à cause d’elles peut-être, je voyais alors
+le jeu des passions comme un schéma de cette simplicité idéale. Je n’ai
+compris que plus tard combien je me trompais. Pour définir les
+phénomènes du cœur, c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des
+analogies et non à la mécanique. Pour conduire ces phénomènes, c’est des
+procédés de botaniste qu’il convient d’employer, de patientes greffes,
+de longues attentes, de minutieuses éducations. Un sentiment naît,
+grandit, s’épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution,
+parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. Le germe de
+pitié, de jalousie et de dangereux exemple déposé par ma ruse dans l’âme
+de Charlotte devait y développer son action, mais après des jours et des
+jours, et cette action serait d’autant plus irrésistible que la jeune
+fille me croyait épris d’une autre et que par suite elle ne songeait pas
+à se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte à l’avance de ce
+travail et en escompter l’espoir, il aurait fallu être un Ribot, un
+l’aine, un Adrien Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une
+supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, moi, au promeneur
+ignorant qui traverse une plaine, et qui, ne sachant pas que la terre
+recouvre du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine de l’été.
+Encore le promeneur a-t-il pour excuse qu’il n’a pas vu semer le grain,
+au lieu que je l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je n’en
+devinais pas davantage la récolte à venir!
+
+« Cette conviction que j’avais échoué d’une manière définitive dans mon
+premier effort pour me faire aimer de Charlotte augmenta durant les
+jours qui suivirent cette fausse confidence. Car elle ne me parla qu’à
+peine. J’ai su depuis, par ses propres aveux, qu’elle dissimulait sous
+cette froideur un trouble grandissant qui la déconcertait elle-même par
+sa nouveauté, sa force et sa profondeur. En attendant, elle paraissait
+absorbée par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait découvert
+les règles en feuilletant le volume de l’_Encyclopédie_. Se rappelant
+que c’était le passe-temps favori de son grand-père l’émigré, il avait
+renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le livre. Tout de suite
+un marchand de Clermont avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice.
+La table de trictrac à peine installée dans le salon, les soirées se
+passaient pour le père et pour la fille à jeter les dés qui sonnaient
+avec un bruit sec contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques de
+petit jan, de grand jan, de jan de retour, de bezet, de terne, de quine,
+les « je bats » et les « je remplis » se mélangeaient maintenant aux
+propos tenus par la marquise et ses deux compagnes de travail.
+Quelquefois le curé d’Aydat, un vieux prêtre qui disait la messe dans la
+chapelle du château par les dimanches trop rudes, l’abbé Barthomeuf,
+venait relever Charlotte de sa corvée et tenir la partie du marquis.
+Quoique ce dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, il ne
+m’avait jamais demandé si j’aurais ou non de la répugnance à apprendre
+le jeu. La différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf et moi
+m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, car je préférais de
+beaucoup me tenir sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à
+imaginer les caractères des diverses personnes d’après leurs
+physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte pour quiconque se trouve
+dans une position qu’il juge inférieure? Toute inégalité de traitement
+blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant les ridicules de
+l’abbé, qui professait, pour le château en général et le marquis en
+particulier, une admiration idolâtre. Son visage déjà trop rouge
+tournait à l’apoplexie quand il prenait place vis-à-vis du vieux
+gentilhomme, et en même temps la perspective de gagner les pièces
+blanches destinées à intéresser la partie faisait trembler le cornet
+dans sa main lors des coups décisifs. Cette observation ne m’occupait
+pas longtemps, et j’en revenais vite à suivre du regard la jeune fille
+qui, rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près de sa mère.
+L’insuccès de ma tentative pour me faire aimer d’elle m’était rendu plus
+cruel à mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue de cette
+enfant. Pour tout dire, je commençais à subir, dans son atmosphère, des
+émotions d’un ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. J’étais un
+jeune homme, et j’avais, dans ma chair, malgré mes résolutions de
+philosophe, cette mémoire du sexe dont vous avez si magistralement
+analysé les fatalités persistantes et les invincibles reviviscences.
+L’animal impur, greffé en moi sur l’animal pensant, pour employer une de
+vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, tressaillait au
+frôlement de cette robe de jeune fille. La souplesse de son buste, celle
+de ses gestes, son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules un peu
+maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, sa nuque blonde avec ses
+cheveux simplement relevés au sommet de la tête, un petit signe brun
+qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les moindres détails de sa
+personne physique, irritaient en moi un vague et presque douloureux
+désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était moi qui me sentais
+séduit, avec quelle révolte cachée, vous le comprendrez d’après ce que
+je vous ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me tenir tout
+entier en main! Et vous qui avez si bien montré l’élément de haine
+farouche qu’enveloppe l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette
+vaine irritation du désir s’accompagnât par instants d’une fureur féroce
+contre ce charmant visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur,
+et qui me troublait si profondément sans avoir l’air de s’en apercevoir.
+
+« Combien de temps avait duré cette période d’inertie à la fois
+passionnée et découragée? Je ne le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat
+et moi, dans une situation très particulière, poussés l’un vers l’autre,
+elle par un amour naissant et qui s’ignorait encore, moi par toutes les
+raisons confuses que je vous ai analysées et que je regardais plus que
+je ne la regardais elle-même. Bien que nous fussions ensemble à tant
+d’heures du jour, aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments
+de l’autre. Dans des données pareilles, on ne se rend pas compte si les
+événements qui marquent une nouvelle crise sont des effets ou s’ils sont
+des causes, si leur importance réside en eux-mêmes ou bien s’ils nous
+servent simplement à manifester les états latents de notre âme. Mais ne
+pourrait-on pas poser cette question à propos de chaque destinée prise
+en son ensemble? Que de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans
+cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis à la chaux, ne voyant
+que le ciel vide par les quatre ouvertures percées au bord du toit, à
+scruter et scruter encore l’intime de ma courte histoire, oui, que de
+fois me suis-je demandé si notre sort nous crée notre pensée, ou si, au
+contraire, ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, même
+extérieur? A coup sûr, nous devions, Charlotte et moi, saisir la
+première occasion qui nous serait offerte, à elle, de s’abandonner à un
+sentiment d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait pas
+entièrement; à moi, de reprendre mon expérience interrompue. Voici
+comment cette occasion se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis,
+adossé au feu dans cette robe de chambre où il drapait, parfois toute la
+journée, sa maladie imaginaire, parla longuement à sa femme d’un article
+paru dans un journal du matin. Il y était question d’une fête donnée
+chez des gens de leur connaissance. Je tenais ce journal en ce moment
+même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit tout d’un coup :
+
+— « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur Greslou?... »
+
+« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec quel art ce grand
+seigneur rendait insolentes les moindres demandes. Rien que son ton
+avait suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je commençai de lire
+cette chronique, plus finement écrite que ne le sont d’ordinaire ces
+sortes d’articles, et dans laquelle revivait le pittoresque et le
+chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux mélange de reportage et de
+poésie, et comme un rappel des subtilités de style propres aux frères de
+Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me regardait avec
+étonnement. Il faut vous dire, mon cher maître, qu’aux temps de mon
+amitié avec Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. Durant sa
+maladie, mon petit camarade n’avait pas de plus vif plaisir que de
+m’écouter lui lire de longs passages choisis dans nos auteurs préférés.
+Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, s’était exercée ainsi à
+devenir douce et claire.
+
+— « Mais vous lisez très bien, très bien!... » s’écria M. de Jussat,
+lorsque j’eus fini. Son étonnement fit de son éloge une nouvelle
+blessure à mon amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il
+s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un petit jeune homme de
+Clermont, silencieux, timide, venu au château sur la recommandation du
+vieux Limasset, pour y être valet de lettres. Puis, suivant comme
+d’habitude l’impulsion de son caprice, il continua :
+
+— « C’est une idée, cela... Vous nous ferez un peu de lecture, le
+soir... Ça nous distraira plus que ce trictrac... Petit jan, grand jan,
+jan de retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours la même
+chose, et puis ce bruit de dés m’agace... Chien de pays!... Si la neige
+reprend, nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte, et tu te
+moques de ton vieux père! Pas huit jours. ... Et quel livre allez-vous
+nous choisir pour commencer?... »
+
+« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une nouvelle domesticité, sans
+avoir pu même calculer si cela convenait ou non à mes études, puisque,
+même le soir, j’apportais souvent dans le salon des ouvrages de licence
+afin de travailler un peu sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une
+seconde à esquiver cette corvée, ni même à en souffrir. D’abord la
+brusquerie du marquis m’avait valu un coup d’œil presque suppliant de la
+jeune fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme sait demander
+pardon, sans parler, pour un tort de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un
+projet nouveau venait de s’ébaucher immédiatement dans ma tête. Cette
+corvée de lecture, ne pourrais-je pas l’utiliser au profit de
+l’entreprise de séduction commencée, abandonnée, et que le regard de
+Mlle de Jussat venait de me faire considérer de nouveau comme possible?
+A la question du marquis sur le choix du livre, je répondis que je
+chercherais. Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui put me permettre
+de m’approcher de la proie autour de laquelle je tournais, comme j’avais
+vu une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner au-dessus d’un joli
+oiselet. N’était-ce pas le cas de tenter par un autre procédé cette
+influence d’imitation que j’avais vainement espérée de ma fausse
+confidence? C’est à vous, mon cher maître, que l’on doit les plus fortes
+pages qui aient été écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame
+Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre cœur à la ressemblance
+des passions peintes par les poètes. J’entrevoyais donc un moyen
+d’action sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir pas pensé
+encore. Mais comment trouver un roman qui fût assez passionné pour la
+troubler, assez correct d’extérieur pour être lu devant la famille
+assemblée? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. Sa composition
+incohérente et contrastée reflétait les séjours successifs des maîtres
+et les hasards de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages du
+dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis une lacune. Durant
+l’émigration, le château était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de
+livres romantiques dans leurs premières éditions attestait les
+aspirations littéraires du père du marquis, que je savais avoir été
+l’ami de Lamartine. On retombait ensuite aux pires romans contemporains,
+à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, à demi débrochés,
+coupés quelquefois au doigt, sur un rayon perdu, et à des traités
+d’économie politique, marotte abandonnée de M. de Jussat. Je finis par
+découvrir dans ce fatras une _Eugénie Grandet_, qui me parut remplir la
+double condition désirée. Rien de plus attirant pour une imagination
+jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes où l’innocence
+enveloppe la passion dans une pénombre de poésie. Mais le marquis devait
+connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais qu’il ne refusât
+d’en écouter la lecture.
+
+— « Bravo! » répliqua-t-il au contraire lorsque je lui soumis mon idée,
+« c’est un de ces livres qu’on lit une fois, dont on parle toujours et
+qu’on oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce Balzac,
+chez les Castries... Il y a plus de quarante ans de cela, j’étais un
+blanc-bec alors... Mais je me le rappelle bien, un gros trapu et court,
+bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air commun... »
+
+« Le fait est qu’après les premières pages, il commença de sommeiller,
+tandis que la marquise, Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans
+rien laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, en
+possession d’une boîte à couleurs depuis peu de jours, enluminait
+consciencieusement les illustrations d’un gros volume. Moi, en lisant,
+j’observais surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater que
+pour cette fois mon calcul avait été juste, et qu’elle vibrait sous les
+phrases du roman, comme un violon sous un habile archet. Tout la
+préparait à recevoir cette impression, depuis ses sentiments déjà
+troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par une influence d’un ordre
+physique. On ne vit pas impunément des semaines dans une atmosphère
+comme celle de ce château, toujours tiède, presque étouffante.
+L’hypocondrie du marquis exigeait que le calorifère chauffât la maison
+jour et nuit. C’était, ce petit énervement quotidien, un auxiliaire
+auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma conscience de
+psychologue a comme un plaisir à marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je
+vis cette enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que les naïves
+amours d’Eugénie et de son cousin Charles déroulaient leurs touchants
+épisodes. Ce même instinct de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse
+confidence me fit mettre derrière chaque phrase l’intonation que je
+jugeais devoir lui plaire davantage. Certes, je goûte ce petit livre,
+quoique je lui préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, ceux,
+par exemple, comme _le Curé de Tours_, qui sont de véritables écorchés
+littéraires, et où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie
+qu’une scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître remué par
+les infortunes de la fille de l’avare jusque dans mes fibres les plus
+secrètes. Ma voix s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle
+devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, comme avant, je me
+donnais un mal inutile. Il n’était pas besoin d’un art si compliqué.
+Dans la crise de sensibilité imaginative que traversait Charlotte, tout
+roman d’amour était un péril. Si le père et la mère avaient possédé,
+même à un faible degré, cet esprit d’observation que les parents
+devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils auraient deviné ce péril
+à la physionomie de leur fille, toujours et toujours plus captivée
+durant les trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit
+simplement remarquer que des caractères de la noirceur du père Grandet
+et du cousin n’existent pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour
+proférer des opinions de cette naïveté, il formula d’un mot les causes
+de son ennui pendant la lecture :
+
+— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions qui n’en finissent
+pas, ces analyses, ces calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis
+pas... Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour m’amuser... »
+
+« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire de Clermont la suite
+entière des comédies de Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola.
+J’allais donc me retrouver dans l’impuissance d’agir sur l’imagination
+tentée de la jeune fille, juste au moment où je venais d’entrevoir le
+succès probable. C’était mal connaître le besoin que cette âme, déjà
+touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui de se rapprocher de
+moi, de me comprendre et de se faire comprendre, de vivre en contact
+avec ma pensée. Le lendemain du jour où le marquis avait porté cet arrêt
+de proscription contre les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat
+entrer dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais avec son frère.
+Elle venait remettre à sa place le volume maintenant inutile de
+l’_Encyclopédie_, puis avec un demi-sourire embarrassé :
+
+— « Je voudrais vous demander un service, » me dit-elle; et
+timidement : « J’ai beaucoup d’heures libres ici et dont je ne sais trop
+que faire... Je voudrais avoir vos conseils pour mes lectures... Le
+livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait fait tant de
+plaisir... » Elle ajouta : « D’ordinaire les romans m’ennuient, et
+celui-là m’a tellement intéressée... »
+
+« Je ressentis, à l’entendre me parler de la sorte, la joie que le comte
+André dut goûter en voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la
+guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. Moi aussi, il me
+sembla que je tenais mon gibier humain au bout d’un fusil. En m’offrant
+de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer
+d’elle-même à ma portée? La réponse à cette demande me parut d’une
+importance telle que je feignis un grand embarras. Tout en la remerciant
+de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là d’une mission si
+délicate et dont je me jugeais incapable. Bref, je fis mine de décliner
+une faveur que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. Elle
+insista, et je finis par lui promettre que je lui donnerais le lendemain
+même une liste d’ouvrages. Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce
+choix, autrement difficile que celui d’_Eugénie Grandet_. Je passai la
+soirée et une partie de la nuit à prendre et à rejeter en pensée des
+centaines de volumes. Comment déterminer ceux qui remueraient son
+imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient sans la révolter?
+Enfin, je me dis tout haut, en imitant la voix de mon père, sa formule
+favorite : « Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce problème à cet
+autre : comment les livres avaient-ils agi sur mon imagination à moi,
+dans mon adolescence, et quels livres? Je constatai — ainsi que je vous
+l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que j’avais été
+attiré surtout vers la littérature par l’inconnu de l’expérience
+sentimentale. C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées
+qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que c’était la loi générale de
+l’intoxication littéraire. Je devais donc choisir pour la jeune fille
+des livres qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant compte de
+la différence de nos caractères. J’avais aimé parmi les écrivains les
+compliqués et les sensuels, parce que c’étaient là les deux traits
+profonds, constitutifs, de ma nature. Charlotte était fine, pure et
+tendre. Il convenait de l’engager sur le dangereux chemin de la
+curiosité romanesque par des peintures de sentiments analogues à son
+cœur. Je jugeai en dernière analyse que le _Dominique_ de Fromentin, que
+_la Princesse de Clève_, _Valérie_, _Julia de Trécœur_, _le Lys dans la
+vallée_, les romans champêtres de George Sand, certaines comédies de
+Musset, en particulier _On ne badine pas avec l’amour_, les premières
+poésies de Sully-Prudhomme et celles de Vigny, serviraient le mieux mon
+dessein. Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant
+d’un commentaire tentateur, où j’indiquais de mon mieux la nuance de
+délicatesse propre à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la
+pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats ont dit qu’elle
+correspondait à un commencement de cour. Ah! l’étrange cour, et si
+différente de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers esprits
+m’ont sottement reprochée! Quand je n’aurais pas, pour refuser de me
+défendre, une raison d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire,
+je me tairais par dégoût de ces basses intelligences dont pas une ne
+saurait même concevoir une action dictée par de pures idées. Qu’on vous
+donne à moi pour juge, mon cher maître, vous et les autres princes de la
+pensée moderne. Alors je pourrai parler, comme je vous parle maintenant.
+Mais vous savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à cette heure
+décisive, comme à celle où je vous écris, et cette société de mensonges
+aime mieux vivre en dehors de la Science — de cette Science que je
+servais moi-même alors — uniquement.
+
+« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de Clermont. Ils ne furent
+l’objet d’aucune remarque de la part du marquis. Il faut avoir une autre
+portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre qu’il n’y a pas de
+mauvais livres. Il y a de mauvais moments pour lire les meilleurs
+livres. Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison si juste dans
+votre chapitre sur l’Ame Littéraire quand vous assimilez la plaie
+ouverte sur certaines imaginations par certaines lectures au phénomène
+bien connu qui se produit sur les corps empoisonnés de diabète. La plus
+inoffensive piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin d’une
+preuve à cette théorie de « l’état préalable », comme vous dites encore,
+je la trouverais dans ce fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans
+ces livres, de provenances si diverses, des renseignements sur moi, sur
+mes manières de sentir, de penser, de comprendre la vie et les
+caractères. Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux volumes lui
+devint une occasion de me questionner longuement, passionnément et
+naïvement. Oui, je suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle
+s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait causer avec moi
+maintenant, à propos de telle ou telle phrase sur Dominique ou sur
+Julia, sur Félix de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens encore de
+l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune homme, le plus séduisant et
+plus coupable des héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je lui
+fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur entre Camille et Rosette.
+Or, il n’y avait pas de personnage qui me plût dans aucun livre au même
+degré que cet amant traître à la fois et sincère, déloyal et tendre,
+ingénu et roué, qui exécute, lui aussi, à sa manière, son expérience de
+vivisection sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous cite cet
+exemple, entre vingt autres, pour vous donner une idée des conversations
+que nous avions sans cesse à présent dans ce château où nous nous
+trouvions si étrangement isolés. Personne, en effet, ne nous
+surveillait. La dissimulation dont je m’étais masqué dès mon arrivée
+continuait de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient façonné de
+moi dès la première semaine une image absolument différente de ma vraie
+nature. Ils ne se donnaient plus la peine de vérifier si cette première
+impression était exacte ou fausse. La bonne Mlle Largeyx, installée dans
+la douceur de son parasitisme complaisant, était bien trop innocente
+pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles que je
+roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf et la sœur Anaclet, que séparait
+une rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité tout
+ecclésiastique, n’avaient qu’un souci celui de bien disposer les maîtres
+du château, le prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre.
+Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, je n’avais pas encore
+appris ce qui se voilait de perfidie sous l’impassibilité de leur visage
+rasé et l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons de métal.
+Nous étions donc, Charlotte et moi, libres de nous parler presque tout
+le long du jour. Elle apparaissait une première fois le matin, dans la
+salle à manger où nous prenions le thé, mon élève et moi, sous le
+prétexte de déjeuner ensemble, nous causions dans un coin de table, elle
+avec toute la fraîcheur parfumée de son bain comme respirable autour
+d’elle, avec ses cheveux tressés dans une lourde natte, et la souplesse
+de son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe de sa robe à demi
+ajustée. Ensuite je la voyais dans la bibliothèque, où elle avait
+toujours quelque motif de venir; — là elle n’était déjà plus la même,
+coiffée maintenant, et sa taille prise dans son corsage de jour. Nous
+nous retrouvions dans le salon, avant le second déjeuner, et encore
+après; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous servir tous,
+distribuant le café un peu en hâte pour s’attarder auprès de moi,
+qu’elle servait le dernier, ce qui nous permettait de causer encore dans
+un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, nous sortions, tous
+les quatre le plus souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et moi,
+dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous réunissait, puis le repas,
+où j’étais assis près d’elle, puis la soirée, en sorte que nos
+entretiens, pris et repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un
+seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le phénomène qui se
+passait chez cette jeune fille à celui que j’avais déjà observé à
+plusieurs reprises en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque la
+curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie animale, et si ma
+mère, comme je le lui ai demandé, vous communique, après ma mort, ce que
+la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez des notes sur ces
+relations dociles de la bête avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire
+inédites et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza m’avait
+servi de point de départ. Je ne m’en rappelle plus le texte, mais en
+voici le sens : — se représenter un mouvement, c’est le refaire en
+soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela est vrai de l’animal. Un
+savant d’un rare mérite et que vous connaissez bien, M. Espinas, a
+expliqué ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. J’en ai
+conclu, moi, que pour un homme, apprivoiser un animal, l’amener à vivre
+en société avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet animal
+que des mouvements dont cet animal puisse se rendre compte en les
+refaisant, c’est lui ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant
+la mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit entre les chasseurs
+et leurs chiens, par exemple. Je constatais de même — et c’était le
+signe qu’en effet Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu
+davantage — que nous commencions elle et moi, à employer dans nos
+phrases des expressions analogues, des tournures presque pareilles. Je
+me surprenais timbrant mes mots d’un accent qui ressemblait au sien, et
+j’observais en elle des gestes qui ressemblaient aux miens. Enfin, je
+devenais une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même,
+tant j’avais souci de ne pas effaroucher cette âme, en train de se
+prendre, par un mot qui lui fît sentir le danger.
+
+« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai
+durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement
+intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque
+quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette
+imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé,
+et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le
+commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas
+demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y
+a dans votre _Théorie des Passions_, au bas d’une page, mon cher maître,
+une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais
+encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des
+séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif
+sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous
+manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et
+qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux
+d’un intérêt psychologique supérieur, les _Mémoires_ de Casanova, la
+_Vie privée_ du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur
+Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et
+la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour.
+Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale
+de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que
+je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant
+plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi,
+et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes
+souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble
+quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers
+moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du
+désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui
+lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un
+livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la
+prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement,
+longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je
+n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en
+présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile
+qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans
+mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant
+mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de
+mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce
+n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était
+plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de
+fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je
+me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le
+corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me
+disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait
+enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?... » Je poussais la
+frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de
+voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une
+autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et
+chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid
+du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point
+que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action
+est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu
+dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une
+invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me
+paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me
+paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique,
+c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela
+semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus
+difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant
+tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai
+subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence.
+Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible
+barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai
+compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme.
+Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que,
+dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de
+l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul
+je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je
+subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout
+caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par
+instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin,
+tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je
+respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des
+préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et
+qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le
+joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la
+noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et
+le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur
+heureux ont juste autant de mérite.
+
+« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes,
+de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements
+contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel
+printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes,
+puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre
+flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison
+sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de
+l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace
+aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant.
+C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se
+détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des
+pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé
+de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les
+nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair,
+semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la
+couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur
+les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les
+chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres
+des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la
+nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux
+taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et
+celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude
+splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les
+fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif.
+Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je
+cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient
+comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les
+pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières,
+puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance
+lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses
+feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à
+deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses
+clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre,
+le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des
+haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces
+fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige,
+quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à
+de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était
+participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je
+fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de
+toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était
+emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du
+journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis
+demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se
+rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que
+physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en
+veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me
+dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui,
+je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé
+enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le
+commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère
+de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis
+redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de
+cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable
+abdication du savant devant l’expérience instituée par lui?
+
+« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette
+déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet
+du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai.
+C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!...
+Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous
+partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour
+aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes,
+de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de
+Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce
+parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette
+anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y
+monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède,
+plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le
+vent... Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx,
+fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que
+conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre
+moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi,
+vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la
+gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de
+Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et
+je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches
+qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de
+nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière
+par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et
+tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à
+un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même
+plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la
+petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première
+de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit
+que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria
+avec un rire d’enfant :
+
+— « Nous sommes perdus... Heureusement que le chemin n’est pas
+difficile à _rembourser_, comme dit la pauvre sœur Anaclet...
+Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage
+de gâter ces belles fleurs... »
+
+« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe
+sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je
+respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur
+l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient
+depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi
+adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré
+de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se
+plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux
+gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de
+drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses
+pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et
+ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient
+dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de
+ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains
+blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle
+s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous
+nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la
+regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il _fallait_ saisir cette
+occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps.
+Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De
+quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle
+seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle
+grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir,
+elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel,
+abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter
+avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa
+présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers
+moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans
+doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de
+mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse,
+si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que,
+durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si
+étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse,
+toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé
+d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et
+qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage
+d’involontaire mélancolie dans ses yeux :
+
+— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de
+tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable... »
+
+— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend
+triste... Ah! Ce ne sont pas des souvenirs... Vous faites allusion à mes
+chagrins d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... Il n’y a
+pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur
+ces branches, pour les feuilles de l’an passé.... »
+
+« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée
+tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis.
+J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un
+autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la
+comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase
+enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi
+et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me
+devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais
+oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si
+la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la
+force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et
+je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si
+bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je
+commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne
+pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul
+quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées
+depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables,
+celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon
+remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une
+adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si
+frémissante, si émue, si belle!... Je la voyais devenir, à mesure que je
+parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe.
+Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie,
+désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme
+dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!... » en
+serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage
+encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se
+soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans
+même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste,
+en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de
+se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit :
+« Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant à reculons, les deux mains
+tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau
+que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante
+d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y
+avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si
+douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je
+restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon... »
+
+— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous
+demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un
+temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru
+infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis
+plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On
+s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous
+lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de
+la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me
+regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur
+l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être
+réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui
+tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et
+ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une
+bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix
+minutes après, nous étions de nouveau sur la route.
+
+— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante,
+comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage
+décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons
+rentrer... »
+
+— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille
+demoiselle.
+
+— « Et M. Greslou?... » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut
+installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière.
+
+— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.
+
+« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge,
+dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le
+chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui
+donna du _pull up_ à son cheval, puis la voiture disparut et je me
+retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et
+entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure.
+Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et
+les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le
+sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue;
+j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette
+perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de
+honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le
+résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune
+fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée
+déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que
+des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette
+fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place.
+Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos
+relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement
+d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se
+transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là,
+au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et
+moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui
+demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis
+dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on
+lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue
+subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié
+jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En
+reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la
+maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que
+j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de
+retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le
+dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père...
+C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée
+principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait
+l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de
+me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite.
+
+— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu
+l’idée de vous renvoyer la voiture... Vous avez dû marcher d’un
+pas...! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris
+froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée... Ces
+soleils du printemps sont si traîtres! »
+
+« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!... — « Elle souffre ce
+soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul,
+à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là,
+avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain
+arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du
+déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de
+violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger
+tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai
+ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par
+cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter
+le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante
+curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé
+bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le
+marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me
+dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais à un
+visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire
+l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni.
+
+— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante... Rien de
+bien grave... Mais de bizarres accidents nerveux... Elle veut absolument
+consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie
+par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le
+consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est
+possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire...
+Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet
+de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de
+vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais à
+Limasset hier... C’est un bonheur pour moi que de vous avoir
+rencontré... »
+
+« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de
+mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un
+témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me
+rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien.
+J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu
+raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et
+je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence
+dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle
+s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par
+pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer.
+Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi
+évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne
+sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante
+indulgence... Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus
+ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai
+voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère... Laissons-lui du
+moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré
+les pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de mes projets,
+cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si
+morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une
+lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui
+demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout
+rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son
+retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le
+lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un
+moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je
+m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les
+livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets,
+était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur
+laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du jour de
+cette fatale déclaration!... Je pris cette enveloppe et je
+l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me
+souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet
+quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son
+corsage... Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je
+lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date
+était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que
+j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là,
+devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout
+le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais
+elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais
+jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte,
+de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis
+à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant.
+Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je
+vaincrais... Elle m’aimait...
+
+
+
+
+ § V. — _Seconde crise._
+
+
+« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et
+ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une
+minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune
+fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite
+s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait
+leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me
+tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique
+sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le
+loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien
+longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle
+qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan,
+je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que
+j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé
+d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux
+des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de
+main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de
+plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière
+la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne
+veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec
+une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière
+le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la
+voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et
+attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette
+anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son
+fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune.
+Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne
+distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour
+s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers
+baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès
+d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais
+je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait
+la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle
+regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la
+regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui
+reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la
+route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait
+un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur
+enfin troublé, enfin conquis.
+
+« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute
+d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec
+cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon
+esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées
+qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur
+le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un
+délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés,
+depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas
+de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal
+le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin
+sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent
+des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle
+Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la
+marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures
+pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné
+le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze
+verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux
+ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains
+bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma
+pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée
+de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de
+Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi
+gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave,
+fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et
+là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition
+étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un
+symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un
+conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les
+feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues
+de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de
+lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait
+pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait
+exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de
+passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes.
+Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me
+permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la
+transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le
+vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules
+d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour
+prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans
+la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer
+l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement
+d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa
+jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était
+revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série
+des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui
+grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je
+m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris,
+que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant
+Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur,
+indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des
+rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs.
+C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces
+rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du
+salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de
+toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y
+pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des
+premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits
+changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard.
+Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune
+fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui
+révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et
+de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y
+livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas
+s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se
+trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine
+cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que
+de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait
+soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la
+volonté? Quelle volonté?... J’osais me la formuler, maintenant que je me
+croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être
+l’amant de Charlotte... Et après? Après? je me forçais à n’y pas
+réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs
+scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus
+mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage
+encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette
+expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue
+morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère,
+une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop
+vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le
+droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je
+prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre
+droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre _Théorie des
+passions_, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans
+l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute
+existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux
+dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de
+l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des
+chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve
+et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de
+proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques
+appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le
+ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers
+le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde,
+la malfaisante nature.
+
+« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait
+inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle
+de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur
+de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous
+étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il
+m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement
+subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par
+quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre
+de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout
+prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même
+amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen
+qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si
+souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie
+devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un
+ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était
+pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La
+vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si
+profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre
+cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si
+cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne
+restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet,
+pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au
+milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que
+nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant
+le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience,
+j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive
+entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière.
+Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments :
+
+— « Et mademoiselle Charlotte? »
+
+— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec
+effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond...
+Il paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, qui ne me porte
+bien que là-haut!... Vraiment, c’est pénible, très pénible... Enfin,
+nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de
+Ragatz peut-être... »
+
+« Elle ne revenait pas!... Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à
+titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est
+assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le
+soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa
+fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance,
+impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des
+choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une
+illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la
+jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes
+ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle,
+persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa
+passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je
+commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat,
+et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une
+peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre,
+une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois
+l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village
+où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours,
+trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me
+revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte.
+A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son
+tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de
+Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames
+un appartement suffisant. _Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles,
+Paris_... que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas
+une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la
+jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu
+que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette
+dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement
+produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de
+la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais
+aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir
+Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su
+depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et,
+sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre
+la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et
+relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle
+ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne
+pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir
+d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute
+que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces
+quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On
+a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a
+brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces
+pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là
+mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil
+dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque
+fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude
+absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la
+mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans
+l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de
+Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas,
+mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y
+réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne
+peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini... » Je me prononçais cette
+phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la
+voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien
+l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le
+train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me
+fait, puisque je ne l’aime pas?... » A la minute, cette idée me laissa
+relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de
+gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je
+sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade
+solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me
+dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte.
+Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un
+livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de
+Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun,
+un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les
+branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent
+me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le
+grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à
+travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous
+nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il
+frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé
+dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire
+mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut
+impossible d’aller au delà d’une demi-page... Voici que les souvenirs
+m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même
+pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre
+cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur
+indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant
+ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec
+épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de
+subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de
+l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.
+
+« Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si
+contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque
+aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle
+qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les
+longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte
+d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune
+contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la
+joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une
+lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il
+soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien... » J’éprouvais une
+consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même,
+à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et
+lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance,
+si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le
+premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli
+d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux
+raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais.
+Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je
+incapable aussi de me les appliquer à moi-même? » Et je méditais sur
+cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre
+l’amour?... » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les
+trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au
+service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses
+éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à
+cette autre : « Qu’est-ce que l’amour? » à quoi je répondais brutalement
+par votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or,
+comment se combat une obsession? Par la fatigue physique, qui suspend,
+qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et
+j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas
+de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la
+première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où
+Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les
+deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui
+précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement,
+choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des
+puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je
+risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants
+des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe.
+J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait
+le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles
+se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord
+tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les
+arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de
+me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans
+des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de
+l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la
+marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit
+rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je
+descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire
+farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui
+s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec
+Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la
+nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du
+château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile
+d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village
+dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice
+cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas
+auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement :
+« Regardez donc... » comme elle disait autrefois quand nous errions
+ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de
+neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y
+épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en
+était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus
+intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me
+parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son
+ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être
+admirée et d’être aimée! Alors la lassitude physique se résolvait en un
+pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme
+empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout
+haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné.
+
+— « C’est par la pensée que je souffre », me dis-je après avoir
+vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée
+par la pensée... » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je
+voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris
+l’étude la plus complète opposée à toute préoccupation féminine. Je
+dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents
+pages de cette _Physiologie_ de Beaunis emportée dans ma malle, et les
+plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants.
+Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le
+laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter
+l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je
+reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode
+n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée
+à la douleur même dont on veut se délivrer? Ce grand esprit, qui a su
+vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième
+livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de
+notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de
+l’Univers. M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille
+de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit
+produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que
+dites-vous d’autre dans la préface de votre _Théorie des passions_ :
+« Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie
+vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable
+de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à
+travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de
+l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en
+rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes? Puissent-elles
+me réussir mieux qu’alors! J’essayai, en effet, à cette époque, de
+résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes
+sentiments pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le hasard se
+charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue
+consulté par un jeune homme; et, vers la fin, le psychologue rédigeait,
+à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec
+indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et
+sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai
+quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du
+matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe
+allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours
+sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de
+mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où
+couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère
+s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans
+pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le
+télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abîmer,
+devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont
+j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père
+me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive,
+puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette
+lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait,
+se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces
+secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint
+l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et
+dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se
+refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau
+qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi
+s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze
+pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je
+fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le
+vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur
+lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et
+des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une
+boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes
+et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du
+contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me
+ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la
+seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps? A peine un
+point et un moment! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que
+Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine :
+« On n’a que soi... » répétait cette fille à travers ses larmes, « on
+n’a que soi... » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en
+extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des
+choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique
+bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les
+papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou
+moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que
+cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la
+procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil,
+couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable,
+son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma
+jeunesse; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour
+produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les
+intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans
+un cri aigu de désir. Hélas! de savoir les causes de ce désir en
+exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la
+frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.
+
+« La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée me fit souvenir
+des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues
+alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me
+croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois
+que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon
+caractère? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le
+théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée?
+Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique et manifestait-il
+une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser? « Ce serait
+alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le
+prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis
+huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y
+livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature
+venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du
+mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver.
+Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de
+campagne l’entretenait; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la
+ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de
+petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance
+qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne
+histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La
+pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre
+rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant
+tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la
+nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier
+de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la
+sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée
+dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation.
+J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait
+mon âme.
+
+Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je
+m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde,
+mais jeune, fraîche et robuste. Ah! comme l’image de Mlle de Jussat se
+fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette
+grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile! Comme cette
+image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le
+lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité
+qui se mélangeait d’une tristesse infinie! Cette créature était une
+simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus
+matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là
+m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès
+de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses,
+puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue
+dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma
+tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers :
+
+— « Qu’as-tu qui te peine?... » et, employant une locution bien
+clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste », et, plaisantant avec la
+bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a
+monté le coup... Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te
+le hausse... »
+
+« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux
+mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de
+Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à
+la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur
+aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce
+contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même
+cette créature s’en aperçut? Je réagis cependant contre cette
+impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des
+transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que
+je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut
+impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres.
+Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma
+mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en
+inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au
+point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un
+soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup
+terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée.
+
+— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va
+mieux. Et une autre aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte M.
+de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle
+avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien... » Et il continua,
+revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne
+nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis
+frappé, très frappé... »
+
+« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il
+voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête; je ne
+l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la
+sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait,
+pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages
+admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que
+produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un
+rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma
+blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque
+cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se
+cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette
+dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la
+cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était
+partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son
+sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle?
+Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille,
+m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer
+dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y
+avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table,
+apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui
+aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de
+n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie; de ne pas l’avoir
+suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi.
+C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane
+passait un congé, recevant son fiancé dans le demi tête-à-tête d’une
+familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils
+étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces
+regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur
+pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu
+farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il
+m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore
+la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de
+sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux
+officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères
+que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes
+blondes qui vont se changer en teintes rousses! Les hirondelles se
+rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse
+des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles
+s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol
+plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage
+oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les
+coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les
+raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de
+fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur.
+Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi,
+vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes
+extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher
+partout dans le paysage des symboles de mon sentiment; l’alchimie de la
+douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je
+fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel
+va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors,
+durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat.
+Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il
+avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs
+dans son teint moins rouge, il me disait :
+
+— « Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je voudrais que vous le
+connussiez... C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai
+sang de gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous les femmes?
+En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire,
+n’est-ce pas? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon
+garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié
+mort... Et puis, c’est oui... Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y
+avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse... Je m’y connais.
+Je me disais : elle aime quelqu’un... C’était lui. Et s’il n’avait plus
+voulu d’elle, tout de même?... »
+
+« Je vous cite ce discours entre vingt autres; il vous expliquera
+comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le
+cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet
+hiver; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences
+s’étaient croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de
+ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va
+vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la
+Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les
+voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être
+presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires.
+Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de
+Plane vivait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un
+tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor
+d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie
+prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue
+du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour
+aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie,
+bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses
+murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser
+quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et
+demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides
+ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année
+encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès.
+Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires,
+avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du
+petit Emile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset
+lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat
+au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette
+misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme
+extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma
+foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres
+carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte
+y possède l’immense univers en le comprenant. Ah! j’ai été bien médiocre
+dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu! J’ai
+bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études
+abstraites que j’allais reprendre! Et comme je voudrais aujourd’hui que
+c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la
+Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Emile, élève du
+vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un
+innocent! un innocent! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai
+traversé, et qu’il faut dire.
+
+VI. — _Troisième crise._
+
+« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un
+malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement.
+Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de
+Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais
+d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée
+par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable
+maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à
+serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et
+la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel.
+Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet
+de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller.
+Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait
+lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les
+heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes
+lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui.
+Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était
+dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs
+par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait
+au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise,
+aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant.
+Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant
+épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui
+pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me
+consulta.
+
+— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?... » conclut-il.
+
+« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à
+excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de
+ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le
+marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de
+ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais
+que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train,
+et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille
+viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême
+occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la
+preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil
+donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus
+cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y
+a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret
+égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une
+passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour
+son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat,
+j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte
+serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine.
+Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la
+force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis
+les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au
+château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie.
+
+— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas
+tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je
+ne la veux pas... »
+
+— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un
+télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez... » Il me tendit la
+dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère.
+« Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir,
+sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ».
+
+« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je
+savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu,
+que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont
+vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat
+et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée
+et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension
+philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré
+d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution
+bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15
+octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine
+convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais
+retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le
+pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos.
+Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution.
+J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me
+laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille :
+
+— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je
+n’ai la tête à rien... Cette contrariété!... Voilà comment j’ai vieilli
+si vite... Toujours des coups nouveaux, toujours... »
+
+« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement
+d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse
+parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais
+vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte
+changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe
+apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement.
+Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser
+à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par
+rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité
+blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture
+devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait,
+combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux
+choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le
+château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le
+mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination
+devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas
+trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir
+pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour
+mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait
+plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour
+reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée,
+comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce
+fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire
+que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont
+absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux
+émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de
+vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle
+était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche
+comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par
+les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par
+l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux,
+tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était
+maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son
+manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je
+reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais
+n’avait-elle pas été malade?... Ah! moi qui avais tant cru à la méthode,
+aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là
+cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle
+m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait
+qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle
+m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du
+grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette
+certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur
+d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que
+je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je
+faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes
+mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette
+question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller,
+que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et
+sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts
+réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre,
+nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais
+toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était
+contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous
+rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée,
+quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze
+heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise
+interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout
+près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux
+femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette
+joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les
+convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la
+main, il dit à sa sœur :
+
+— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces
+jours-ci!... »
+
+« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de
+la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson.
+Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point.
+Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle
+sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon
+me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et
+vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému,
+elle dit, sans m’adresser la parole directement :
+
+— « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous
+beaucoup... »
+
+« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau
+pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était
+remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un :
+« C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas
+moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait
+remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait :
+
+— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? »
+
+— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle.
+
+— « Et Maxime? » insista l’enfant.
+
+« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de
+Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du
+malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de
+sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le
+susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée,
+le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné
+lui-même de ce mutisme :
+
+— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?...
+
+— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte.
+
+— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me
+levai brusquement.
+
+— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma
+table... » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle
+de nouveau et les yeux baissés.
+
+« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je
+vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque
+inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce
+moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de
+me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un
+atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me
+levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait
+appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les
+larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni
+dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette
+double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que
+jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les
+sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après.
+Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes
+étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et
+cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me
+suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous êtes misérable
+aussi... Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de
+montrer votre plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans
+ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir,
+lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une
+réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations
+tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique,
+d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une
+lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve
+d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de
+quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez
+bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes
+subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du
+plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse
+dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi
+ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs
+intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis
+possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez,
+mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour,
+si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet
+instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans
+l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par
+une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer
+jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand
+ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait
+toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon
+parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes
+se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la
+gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un
+paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas.
+On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient
+incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on
+voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler,
+s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua
+par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une
+empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une
+preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la
+tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait
+vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il
+faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple
+précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses
+sentiments!... » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là.
+Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas
+compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette
+fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je
+démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion,
+comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un
+somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je
+suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix
+vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette
+résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment
+étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je
+n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé,
+de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité
+presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne
+pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez
+sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de
+Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une
+sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide.
+J’attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la
+folie et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement le matin
+du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière
+tentative auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table pour lui écrire
+une lettre d’adieu. Je la vis lisant cette lettre, et cette question se
+posa soudain à moi : « Que fera-t-elle? » Etait-il possible qu’elle ne
+fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N’allait-elle
+pas se précipiter pour l’empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle
+me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, pour me tuer, l’effet
+de cette dernière épreuve?... — Là, je suis bien sûr d’y voir clair en
+moi. Je sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément
+à ce point de mon projet. « Hé bien! » me dis-je, « essayons ».
+J’arrêtai que si, à minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais
+le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant,
+et j’espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette
+journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois
+noter cela encore. J’étais comme allégé d’un poids, comme réellement
+détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures,
+quand, m’étant retiré le premier, j’eus placé la lettre sur la table
+dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par
+ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils
+s’arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce
+furent les bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans sa chambre...
+Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre
+posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat,
+pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre
+la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J’avais annoncé à
+Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait pas le lendemain. J’étais sûr de
+ne pas manquer à ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si
+enveloppait d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille des secondes et
+je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : « A soixante
+secondes par minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant de
+fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit de pas dans l’escalier, et
+que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit
+interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. Ils s’arrêtèrent devant
+ma porte. Brusquement cette porte s’ouvrit. Charlotte était devant moi.
+
+« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux
+debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre
+action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat
+extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était
+agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce
+détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si
+réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un
+être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se
+coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une
+grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre
+blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille,
+et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus
+dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse
+insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se
+souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être
+tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à
+une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas.
+
+— « Ah! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première
+minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort! je
+vous ai cru mort!... Ah! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce
+pas? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos
+jours. Jurez, jurez-le-moi... »
+
+« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts
+étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée,
+une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si
+exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens
+que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses
+lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le
+plus tendre des baisers, le plus sincère; que ce fut une seconde
+d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de
+moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle
+venait de permettre.
+
+— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille!...
+Laissez-moi m’en aller!... Ne m’approchez plus... »
+
+— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je,
+« puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un
+autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. »
+
+« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de
+la lampe.
+
+— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le
+remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et
+doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se
+défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure
+j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de
+vous depuis tant de mois... Allons, adieu; ne m’ôtez pas mon
+courage... »
+
+« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la
+noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en
+disant : « Non! Non!... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur
+l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage
+encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent.
+Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent
+presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une
+puissance à la fois torturante et irrésistible.
+
+— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert,
+j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me
+prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après
+ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de
+porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un
+sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec
+vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si
+bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses
+cheveux. « Ainsi... Ah! il y a si longtemps que je vous aime, si
+longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce
+droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller
+ensemble tous deux, tous deux?... »
+
+— « Oui »?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je
+vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah! laissez-moi le temps de
+sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais
+cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la
+sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon
+lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah! ce
+furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le
+corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le
+passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place
+à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour.
+Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans
+son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité
+d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas
+vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles
+de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et
+celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa
+pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à
+une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me
+livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me
+parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait
+comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en
+douter; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma
+confidence; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me
+consolerait doucement; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans
+la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de
+mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle
+recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et
+ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son
+retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de
+sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord
+mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle
+disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces
+douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... »
+Elle disait :
+
+« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas
+souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce
+visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une
+joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée
+de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos
+bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui
+tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce
+château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette
+tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie
+par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de
+l’autre.
+
+« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier
+de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux;
+mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage
+de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai
+dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide
+qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à
+Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras,
+qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble! » j’avais répondu :
+« Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si
+simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux! Vous
+qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en
+nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris
+comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette
+vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la
+possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où,
+lassés de caresses : moi, alangui de volupté; elle, épuisée d’émotions,
+nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous
+taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses
+yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la
+regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme
+exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie,
+philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le
+sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette
+idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable,
+animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé,
+glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon
+baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières
+pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de
+révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi! Je
+répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte,
+morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit,
+d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le
+cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait,
+non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de
+l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une
+fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus
+folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de
+fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune,
+fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci!
+L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté
+adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des
+jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions
+nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus
+peur... Pour elle? Pour moi? Pour tous les deux? Je ne sais pas. J’eus
+peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette
+âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement,
+par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un
+dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un
+infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de
+cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant
+reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de
+méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi
+la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis
+quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si
+complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole
+donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... »
+répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à
+l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de
+désespoir. Mais comment? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre.
+Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au
+lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence?
+Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du
+comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi? Un chatouillement
+enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je
+regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du
+plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète
+envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il
+y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la
+volupté : « _Omne animal_.... » Ce n’est pas cette tristesse que
+j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour
+rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état
+d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait
+demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en
+m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté
+reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en
+moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La
+maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé
+une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments
+anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier.
+Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle
+égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla :
+
+— « Ah! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque
+convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance...
+J’ai rêvé... Ah! quel rêve!... J’ai vu mon frère qui marchait sur
+vous... Dieu! l’horrible rêve!... »
+
+« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de
+ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et
+compta jusqu’à quatre.
+
+— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour,
+encore adieu... »
+
+« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans
+son exaltation, presque souriante.
+
+— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant
+pour la première fois.
+
+« Je restai immobile sans lui répondre.
+
+— « Tu as peur pour moi », reprit-elle; « va, je saurai mourir...
+Donne... »
+
+« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son
+séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle? Etait-ce le
+dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui
+pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans? Je vous
+donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce
+détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre
+de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je
+savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était
+maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole
+brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de
+laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait
+pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en
+se tournant vers moi :
+
+— « Je suis prête », dit-elle.
+
+« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se
+changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :
+
+— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une
+pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta
+fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »
+
+— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et
+saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne
+veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en
+supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet...
+Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne
+m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah! sincèrement!... Mais aujourd’hui
+que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne
+peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à
+vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de
+nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te
+repens de ces heures d’abandon, hé bien! je souffrirai le martyre; mais,
+je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne
+gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non,
+ne me le demande plus... »
+
+« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore? Je ne
+sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de
+femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce
+la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette
+fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé
+ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme
+éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je
+m’arrêtai de la supplier :
+
+— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole?... »
+
+— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne
+savais pas ce que je disais... »
+
+— « Ah! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui
+tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur!... Donnez-moi le
+poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule...
+Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche! lâche! lâche!... »
+
+« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris
+de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes
+lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... »
+je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de
+l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en
+effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à
+l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois
+mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me
+soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu
+que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les
+forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers
+et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais
+de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir
+debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut
+elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux
+cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds
+dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux
+le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table,
+elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle
+disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :
+
+— « Lâche! lâche... »
+
+« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait
+seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une
+inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois
+rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait
+attenté à ses jours? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse,
+j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre,
+et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un
+gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce
+mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour
+lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du
+château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se
+réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures
+j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon
+imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre
+et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au
+bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient
+les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé
+d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait,
+dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à
+s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer
+l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au
+hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que
+chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la
+campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très
+loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de
+Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à
+déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était
+le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de
+Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de
+suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de
+là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le
+plateau préparé pour le thé! Charlotte ne s’était pas tuée. Une
+espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier
+mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une
+preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir? J’allais
+savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son
+frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et,
+quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train
+de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de
+gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait
+servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune
+homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent
+autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut,
+toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur,
+prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les
+yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque
+fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation
+possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à
+mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature
+tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante
+passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble
+visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah! la
+vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre
+compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le
+fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y
+résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche,
+fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre,
+vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à
+elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si
+cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un
+regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à
+lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.
+
+« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir
+qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort; et
+c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir,
+pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le
+droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté
+devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point
+jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi
+sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu
+« oui » avant, et « non » après. Hé bien! Ce que vous appelez, mon cher
+maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment
+possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses
+sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement,
+que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas
+comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin
+du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à
+moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui,
+j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ
+définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et
+vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au
+fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais
+quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte
+passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par
+quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui
+suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux
+défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon
+virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais,
+avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit
+d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour
+une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté
+à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais
+cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma
+mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet
+amour était-il réellement, irrémédiablement fini? En agissant avec moi
+comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très
+profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur
+romanesque? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé
+cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère
+romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une
+minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une
+famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de
+délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un
+mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de
+ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me
+haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas! avec toutes
+mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution
+de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait
+à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans
+l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges
+traitent les accusés; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne
+reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner
+qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce
+don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai
+pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je
+me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les
+arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas
+réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé
+par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que
+Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet
+amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet
+instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour
+même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai.
+Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je
+voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus
+d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.
+
+« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les
+ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour
+où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup,
+puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne
+m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour
+dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du
+comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si
+j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et
+sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas,
+je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis
+m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions
+être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de
+recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée
+je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes
+inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir
+pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si
+je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je
+laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte,
+assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va
+pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation
+définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion,
+j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes
+seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de
+vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze
+heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le
+lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me
+perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah!
+comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je
+m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet! Le verrou
+n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte
+serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait
+pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en
+étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe,
+plus implacablement fixe et froid.
+
+— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme
+j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire,
+je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous
+écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais
+tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous
+essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un
+voleur...
+
+« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la
+sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche,
+son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me
+taire. Elle continua :
+
+— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La
+première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une
+infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai
+l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde? Je
+ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de
+honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi
+ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous
+connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai
+voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y
+étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un
+cahier... Oui, moi, j’ai fait cela!... J’en ai été trop punie, puisque
+j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la
+disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde.
+La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui
+m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »
+
+— « Ah! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »
+
+— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de
+nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me
+perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni
+contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre
+lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à
+votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »
+
+— « Charlotte... » implorai-je.
+
+— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant
+la pendule, « j’appelle. »
+
+
+
+
+ § VI. — _Conclusion._
+
+
+« Et j’obéis! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en
+proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me
+persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte
+André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée,
+qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait; qu’un incident inconnu
+surviendrait... que sais-je? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance
+possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais
+retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me
+soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si
+j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour
+heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant
+la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne
+fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat
+et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge
+d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide :
+Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a
+cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu
+mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne
+m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces
+notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer
+par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le
+flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu
+que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son
+frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui
+pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon
+innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier
+interrogatoire; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce
+frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des
+humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que
+j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la
+morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me
+considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le
+droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce
+que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est
+risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui,
+c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de
+moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de
+Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son
+suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le
+laissant condamner comme assassin, lequel est le brave? Lequel est le
+gentilhomme? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où
+Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne
+me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche
+de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas
+demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte
+André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me
+sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien! Les
+Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.
+
+« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai
+ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce
+secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même
+insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la
+première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe;
+j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout
+vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme
+cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris,
+consolé, aimé; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui
+dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé
+ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin.
+Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme
+vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant
+lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « _De
+profundis!_ » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi
+dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette
+conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les
+plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de
+séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à
+l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas
+un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je
+sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si
+vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous
+le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin
+des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je
+vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et
+vous serez à jamais béni de votre fidèle,
+
+ « ROBERT GRESLOU. »
+
+
+
+
+ V
+ TOURMENTS D’IDÉES
+
+
+Un mois s’était écoulé depuis que la mère de Robert Greslou avait
+apporté dans l’ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit
+qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le philosophe restait à ce
+point l’esclave, après ces quatre semaines, du trouble infligé par cette
+lecture, que même les humbles comparses de son entourage avaient dû s’en
+apercevoir. C’étaient maintenant de continuelles consultations entre
+Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, emplie d’une odeur de
+cuir, où la fidèle servante et les judicieux concierges discutaient à
+perte de vue la cause du bizarre changement survenu dans les manières du
+célèbre analyste. Cette admirable, cette automatique régularité des
+sorties et des rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte un
+chronomètre vivant pour ce paisible quartier du Jardin des Plantes,
+s’était transformée du coup en une anxiété fébrile et inexplicable. Le
+philosophe allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, comme
+un homme agité, qui ne peut tenir en place, qui, sitôt, en promenade,
+pense à rentrer, et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa chambre.
+Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une
+machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait,
+il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se
+traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait
+raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent
+avant des deux ou trois heures du matin :
+
+— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car
+il marche... Il marche... La première fois, j’ai cru qu’il était malade.
+Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... Lui
+toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme
+instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor... »
+
+— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet,
+« comme je revenais d’une course, installé au café!... Je n’en croyais
+pas mes yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un
+journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur... Il aurait
+fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche... »
+
+— « Au café?... » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années
+tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un
+journal une fois... »
+
+— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, « a un chagrin qui lui
+_malichaude_ les sangs... Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle
+Mariette, c’est comme qui dirait le tonneau d’_Adélaïde_, ça n’a pas de
+fond... Pour un fait, c’est un fait que ça a commencé par l’histoire du
+juge et la visite de la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense?
+c’est peut-être _quéque_ fils qu’il a _quéque_ part qui tourne mal... »
+
+— « Jésus Dieu! » exclamait Mariette, « lui un fils? »
+
+— « Et pourquoi pas? » reprenait le concierge, clignant derrière ses
+lunettes un œil égrillard; « avec cela qu’il n’a pas pu _galipander_
+tout comme un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, qui
+voudrais bien t’en aller faire tes farces... » continuait-il en
+s’adressant à son coq, qui se promenait en poussant de petits cris parmi
+les rognures, happant les boutons au passage et secouant sa crête. A
+regarder ce « courasson de Ferdinand », comme il l’appelait encore,
+Carbonnet oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. Ferdinand
+lui sautait sur l’épaule et se tenait là, immobile, tandis que son
+maître reprenait son marteau et clouait une semelle assurée sur une
+forme en murmurant sa même joyeuse exclamation :
+
+— « C’est-y une bête? c’est-y une personne?... Non... Je vous le
+demande... »
+
+Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée les bruits qui
+couraient sur le compte de ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée
+de la rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. Toutes les
+mauvaises langues s’accordaient pour attribuer à la citation chez le
+juge le trouble actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait tenir
+d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune provenait d’un dépôt dont son
+père avait abusé et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui
+voulait l’entendre que le savant était marié et que sa femme était venue
+lui faire une scène atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le
+charbonnier avait insinué que le digne homme était le frère d’un
+assassin dont l’exécution sous le faux nom de Campi tourmentait à cette
+époque les cervelles populaires.
+
+— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait Mlle Trapenard; « c’est-il
+Dieu possible d’imaginer de pareilles horreurs? »
+
+Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette grande créature, haute
+en couleur, forte comme un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée
+paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine bleue tricotés par
+elle-même et son bonnet collé sur son chignon serré, ressentait pour son
+maître une affection d’autant plus forte que les divers éléments de sa
+franche et simple nature y étaient à la fois engagés. Elle respectait en
+lui le Monsieur, le personnage éduqué, dont elle savait que les journaux
+parlaient souvent. Elle chérissait dans le vieux garçon qui ne vérifiait
+jamais ses comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une source
+assurée pour son bien-être et les rentes de ses vieux jours. Enfin, elle
+protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps,
+presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un enfant de dix ans
+l’aurait dupé... Aussi de pareils propos la froissaient-ils dans son
+orgueil, en même temps que l’altération d’humeur si soudaine du savant
+lui rendait leur commun intérieur presque inconfortable. Par véritable
+affection, elle s’inquiétait de ce que son maître ne mangeait presque
+plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, malade, et
+elle n’arrivait pas à l’égayer, ni même à deviner le motif de cette
+mélancolie grandissante et de cette agitation. Que devint-elle lorsqu’un
+après-midi du mois de mars Sixte revint vers cinq heures, après avoir
+déjeuné au dehors, et qu’il lui dit :
+
+— « La valise est-elle en bon état, Mariette? »
+
+— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la servante. « Monsieur ne
+s’en est pas servi depuis mon entrée dans la maison... »
+
+— « Allez la chercher, » dit le philosophe.
+
+La fille obéit. Elle apporta d’une soupente qui servait de grenier et de
+bûcher tout ensemble une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures
+rouillées, et dont les clefs manquaient.
+
+— « Très bien, » reprit M. Sixte; « vous allez en acheter une à peu
+près pareille, tout de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour
+voyager... »
+
+— « Monsieur part? » interrogea Mlle Trapenard.
+
+— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques jours... »
+
+— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », insista la vieille
+servante. « Monsieur ne peut pas s’en aller comme cela, sans couverture
+de voyage, sans... »
+
+— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit le philosophe,
+« et dépêchez-vous : je prends le train à neuf heures. »
+
+— « Et il faudra que j’accompagne monsieur?... »
+
+— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, vous n’avez que le
+temps... »
+
+— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se périr... » fit Carbonnet quand
+Mariette, descendue à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement,
+presque aussi extraordinaire dans ce petit coin du monde que si le
+philosophe eût annoncé son mariage.
+
+— « Ah! » dit la servante suivant sa pensée, « si seulement il voulait
+me prendre avec lui!... Je devrais payer de ma poche que j’irai... »
+
+Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature arrivée de Péaugres en
+Ardèche pour être domestique et qui poussait l’économie jusqu’à se
+tailler ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes du
+savant, prouvera mieux que toutes les analyses quelles inquiétudes
+inspirait à ces petites gens la métamorphose opérée dans cet homme qui
+traversait en effet une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant
+pas regardé, il en laissait voir l’extrême intensité dans ses moindres
+gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de
+sa mère, il n’avait pas connu d’heures aussi dures, et du moins la
+souffrance infligée alors par l’irréparable séparation était demeurée
+toute sentimentale; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou
+avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au
+plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d’exister. Au
+moment où il donnait à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour son
+départ, il était aussi pénétré d’épouvante que dans la nuit où il
+feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette
+épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une
+criminelle aberration d’âme était étudiée, comme étalée, avec un tel
+mélange d’orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et de
+supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à
+lui par un lien aussi étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait
+tressailli et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son
+nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d’un de ses
+ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune homme à se
+dire son élève. Une fascination faite d’horreur et de curiosité l’avait
+contraint d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment de biographie
+dans lequel ses idées, ses chères idées, sa Science, sa chère Science,
+apparaissaient unies à des actes honteux.
+
+Ah! si elles y avaient été seulement unies! Mais non, ces idées, cette
+Science, l’accusé de Riom les revendiquait comme l’excuse, comme la
+cause de la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation! A
+mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu’un peu
+de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant
+il y retrouvait des choses de lui-même, mais un « lui-même » cousu, par
+quel mystère? aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. Car dans
+ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience
+demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d’esprit, un noble
+cœur d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, dans cette
+conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du
+précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire
+d’une séduction si bassement poussée, d’une trahison si noire, d’un
+suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse
+vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu
+dans le plus entier renoncement et avec un idéal quotidien de pureté.
+L’aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices
+d’un hideux orgueil et d’une abjecte sensualité, lui qui n’avait jamais
+travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d’un
+travail qu’il croyait bienfaisant, et dans l’ascétisme le plus sévère,
+afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son
+exemple contre ses principes. Cette impression fut d’autant plus
+violente qu’elle fut subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une
+angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la théorie d’un remède, il
+apprenait qu’un de ses internes en a essayé l’application et que toute
+une salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le sachant et le
+voulant, c’est bien amer pour un homme dont la conscience vaut mieux que
+ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette
+œuvre utile, l’avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé
+comme injurieuses les accusations d’immoralité lancées par des
+adversaires passionnés, s’être tendu à ne jamais douter de son esprit,
+et, tout d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, tenir une
+preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie même, que cette
+œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en elle un principe de mort,
+qu’elle répand à l’heure présente ce principe dans tous les coins du
+monde, — la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, quand
+la secousse ne devrait durer qu’une heure et la blessure se fermer
+aussitôt!
+
+Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d’angoisse.
+La plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un homme
+soit lancé dans la bataille des idées sans vite devenir le comédien de
+ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et
+surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette
+conception de l’à-peu-près qui vous fait admettre comme inévitable un
+certain déchet de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, du
+bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant le monde et les gens
+iront toujours de même. Chez Adrien Sixte, la sincérité était trop
+ingénue pour qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait, lui, ni
+rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était seul. Sa philosophie et lui
+ne formaient qu’un, et les compromis dont s’accompagne toute grande
+renommée n’avaient rien entamé dans sa belle âme farouche et fière de
+savant. Il faut ajouter qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite
+bonne foi, de traverser la société sans jamais la voir. Les passions
+qu’il avait dépeintes, les crimes qu’il avait étudiés, lui
+apparaissaient comme ces personnages que désignent les observations
+médicales : « A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire... » Et
+l’exposition du cas se développe, sans un détail qui donne au lecteur la
+sensation de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien
+rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux de la volonté, n’avait
+regardé bien en face une créature de chair et d’os; en sorte que le
+mémoire de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement parler à sa
+conscience d’honnête homme. Il devait mordre et il mordait sur
+l’imagination du philosophe à la manière dont la clarté du soleil mord
+sur la pupille d’un malade opéré soudain de la cataracte. Aussi, pendant
+les huit jours qui suivirent cette première lecture, ce fut comme une
+obsession continuelle, et cette obsession augmenta la douleur morale en
+la doublant d’une sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur
+d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un cauchemar précis et
+concret. Le psychologue le voyait, son funeste disciple, tel qu’il
+l’avait vu là, dans cette même chambre, posant les pieds sur ce même
+tapis, appuyant son bras sur cette même table, respirant, bougeant.
+
+Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait cette voix un peu
+sourde qui lui prononçait la terrible phrase : « J’ai vécu avec votre
+pensée et de votre pensée, si passionnément, si complètement... » Et les
+mots de la confession, au lieu de rester de simples caractères, écrits
+avec l’encre froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en paroles
+derrière lesquelles il sentait palpiter un être. « Ah! » songeait-il
+quand cette image était trop forte, « pourquoi la mère m’a-t-elle
+apporté ce cahier? » Il eût été si naturel que la malheureuse femme, en
+proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence de son fils, violât ce
+dépôt! Mais non, Robert l’avait sans doute trompée avec cette hypocrisie
+dont le misérable se vantait, comme d’une conquête psychologique... Cela
+seul, cette hantise hallucinante du visage du jeune homme, suffisait à
+bouleverser Adrien Sixte. Quand cette mère lui avait crié : « Vous avez
+corrompu mon fils... » — car elle le lui avait crié, — sa sérénité de
+savant avait à peine été touchée. Pareillement il n’avait opposé que le
+mépris aux accusations du vieux Jussat, répétées par le juge, et à la
+phrase de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme il était sorti
+tranquille, intéressé même et presque allègre, du Palais de Justice! Et
+maintenant cette force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui; cette
+sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur de toute liberté; lui,
+le fataliste qui décomposait la vertu et le vice avec la brutalité d’un
+chimiste étudiant un gaz; lui, le prophète hardi de l’universel
+mécanisme, et qui jusqu’alors avait toujours connu l’harmonie parfaite
+de son cœur et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en
+contradiction avec toutes ses doctrines : — il était comme son
+disciple, il avait des remords, il se sentait responsable!
+
+Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier saisissement, une
+fois le mémoire lu et relu, à pouvoir en réciter toutes les phrases, que
+ce conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez Adrien Sixte, et le
+philosophe tenta de réagir. Il se promenait au Jardin des Plantes, par
+un après-midi de cette fin de février, tiède comme un printemps. Il
+s’assit sur un banc, dans son allée favorite, celle qui longe la rue
+Buffon, et au pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles de fer,
+garni de plâtras comme un mur, avec des branches nouées comme les doigts
+d’un géant goutteux. L’auteur de la _Psychologie de Dieu_ aimait ce
+vieux tronc desséché de toute sève, à cause de la date inscrite sur la
+pancarte et qui constituait l’état civil du pauvre arbre... « Planté en
+1632... » 1632, l’année de la naissance de Spinoza! Le soleil de deux
+heures était ce jour-là très doux, et cette impression détendit les
+nerfs du promeneur. Il regarda autour de lui distraitement, et se plut à
+suivre le manège de deux enfants qui jouaient auprès de leur mère. Ils
+ramassaient du sable avec des pelles de bois pour en construire une
+maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se releva dans un geste de
+brusquerie et cogna de la tête contre le banc qui se trouvait derrière
+lui. Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son petit visage se
+contracta dans une grimace de douleur, et il eut, avant de fondre en
+larmes, ces quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent les
+sanglots des enfants. Puis, dans un accès de rage furieuse, il se
+retourna contre le banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé,
+furieusement.
+
+— « Es-tu bête, mon pauvre mignon! » lui dit sa mère en le secouant et
+lui essuyant les yeux : « Allons, mouche-toi », et elle le moucha :
+« Quand tu te seras mis en colère contre un morceau de bois, ça
+t’avancera bien... »
+
+Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se leva pour continuer sa
+promenade sous ce bon soleil, il y pensa longuement : « Je ressemble à
+ce petit garçon, » se disait-il. « Dans sa naïveté d’enfant, il anime un
+objet inanimé, il le rend responsable... Et moi, que fais-je d’autre,
+depuis plus d’une semaine?... » Pour la première fois depuis la lecture
+du mémoire, il osa formuler sa pensée avec la netteté qui faisait la
+marque propre de son esprit et de tous ses travaux : « Moi aussi, je me
+suis cru responsable pour une part dans cette affreuse aventure...
+Responsable?... Ce mot n’a pas de sens... » Tout en s’acheminant vers la
+porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis et vers Notre-Dame, il
+reprenait le détail des raisonnements dirigés contre cette notion de
+responsabilité dans l’_Anatomie de la volonté_, surtout sa critique de
+l’idée de cause. Il avait toujours tenu particulièrement à ce morceau.
+« Voilà qui est évident, » conclut-il; et puis, après s’être ainsi
+enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence, il se
+contraignit de penser à Greslou, à celui de maintenant, prisonnier dans
+la cellule nº 5, au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou
+d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché sur les pages de la
+_Théorie des passions_ et de la _Psychologie de Dieu_. Il éprouva de
+nouveau une sensation insupportable que ses livres eussent été maniés,
+médités, aimés par cet enfant. « Que nous sommes doubles! » songea-t-il,
+« et pourquoi cette impuissance à vaincre des illusions que nous savons
+mensongères?... » Tout d’un coup, une phrase du mémoire de Greslou lui
+revint à la tête : « J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je
+crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence
+même de mon intelligence me font considérer le remords comme la plus
+niaise des illusions humaines... » L’identité entre son état moral
+actuel et l’état moral de son élève lui apparut comme si haïssable qu’il
+essaya de s’en débarrasser par un nouveau raisonnement. « Hé bien! » se
+dit-il, « imitons les géomètres, admettons comme vrai ce que nous savons
+être faux... Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une cause, et une
+cause libre. Donc il est responsable... Soit. Mais quand, où, comment
+ai-je mal agi? Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat?
+Quelle est ma faute?... » Il rentra, décidé à passer en revue toute sa
+vie. Il s’aperçut tout petit enfant et qui travaillait à ses devoirs
+avec une minutie de conscience digne de son père l’horloger. Plus tard,
+quand il avait commencé de penser qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu?
+La vérité. Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il écrit, pour
+servir quelle cause, sinon la vérité? A la vérité, il avait tout
+sacrifié : fortune, place, famille, santé, amours, amitiés. Et
+qu’enseignait même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée des
+idées contraires aux siennes? « Paix sur la terre aux hommes de bon
+vouloir », c’est-à-dire à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour,
+pas une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la force du plus subtil
+génie mis au service d’une intransigeante conscience, il n’avait manqué
+au programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois dans cette noble et
+modeste devise : « Dire toute sa pensée, ne dire que sa
+pensée. » — « C’est le devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir »,
+se dit-il, « et je l’ai rempli... » Cette nuit-là, et au sortir de cette
+méditation courageuse sur sa destinée de travailleur intègre, ce grand
+honnête homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil que le souvenir de
+Robert Greslou ne troubla pas.
+
+En se réveillant, au lendemain de cette sorte de confession générale
+faite à lui-même et pour lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme
+encore. Il était trop habitué à se regarder penser pour ne pas chercher
+une cause à cette volte-face de ses impressions, et d’une bonne foi trop
+entière pour ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette accalmie
+momentanée de ses remords au simple fait d’avoir admis comme vraies,
+pendant quelques heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait
+par sa raison. « Il y a donc des idées bienfaisantes et des idées
+malfaisantes », conclut-il. « Mais quoi? La malfaisance d’une idée
+prouve-t-elle sa fausseté? Supposons que l’on puisse cacher au marquis
+de Jussat la mort de Charlotte, il s’apaiserait dans l’idée que sa fille
+est vivante. Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie pour
+cela?... Et inversement... » Adrien Sixte avait toujours considéré comme
+un sophisme, comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par certains
+philosophes spiritualistes contre les funestes conséquences des
+doctrines nouvelles, et, généralisant le problème, il se dit encore :
+« Tant vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en est que ce Robert
+Greslou a transformé les pratiques religieuses en un instrument de sa
+propre perversité... » Il reprit le mémoire pour y rechercher les pages
+consacrées par l’accusé à ses sensations d’église; puis, cette lecture
+le fascinant de nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais en
+s’attachant cette fois à chacun des passages où son nom, ses théories,
+ses ouvrages étaient mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit
+à se démontrer que chacune des phrases citées par Greslou eût justifié
+des actes absolument contraires à ceux que le morbide jeune homme avait
+justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse du fatal
+manuscrit eut pour effet de le rejeter dans un nouvel accès de son
+trouble intime. Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa magnifique
+sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert
+Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré, dans ses doctrines
+à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires
+instincts, et, ce qui ajoutait à cette première évidence une autre, non
+moins douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait radicalement
+impuissant à répondre au suprême appel jeté vers lui par son disciple,
+du fond de son cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes
+remuaient dans le philosophe la corde la plus profonde. Quoique le mot
+de dette n’y fût pas prononcé, il sentait comme une créance de ce
+malheureux sur lui. Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme
+qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction, même si cette
+âme n’a pas bien interprété l’enseignement, par une sorte de lien
+mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter à certaines agonies morales
+le geste indifférent de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus
+cruelle que la première. Quand il avait été saisi de cette affolante
+angoisse à l’aspect des ravages produits par son œuvre, le savant était
+surtout la victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était dit
+que le sursaut de la terrible révélation agissait sur lui. A présent
+qu’il était de sang-froid, il mesurait, avec une précision affreuse,
+l’impuissance de sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce
+mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que de fois, pendant cette
+fin de février et dans les premiers jours de mars, il commença pour
+Robert Greslou des lettres qu’il se sentit incapable d’achever!
+Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant? Qu’il faut accepter
+l’inévitable dans le monde intérieur comme dans le monde extérieur,
+accepter son âme comme on accepte son corps? Oui, c’était là le résumé
+de toute sa philosophie. Mais cet inévitable, c’était ici la plus
+hideuse corruption dans le passé et dans le présent. Conseiller à cet
+homme de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses d’une
+nature pareille, c’était se faire le complice de cette scélératesse. Le
+blâmer? Au nom de quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que
+la vertu et le vice sont des additions, le bien et le mal, des
+étiquettes sociales sans valeur, enfin que tout est nécessaire dans
+chaque détail de notre être, comme dans l’ensemble de l’univers? Quel
+conseil lui donner davantage pour l’avenir? Par quelles paroles empêcher
+que ce cerveau de vingt-deux ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité,
+de curiosités malsaines et de dépravants paradoxes? Démontrerait-on à
+une vipère, si elle comprenait un raisonnement, qu’elle ne doit pas
+sécréter son venin? « Pourquoi suis-je une vipère?... » répondrait-elle.
+Cherchant à préciser sa pensée par d’autres images empruntées à ses
+propres souvenirs, Adrien Sixte comparait le mécanisme mental, démonté
+devant lui par Robert Greslou, aux montres dont il regardait, tout
+petit, aller et venir les rouages sur l’établi paternel. Un ressort
+marche, un mouvement suit, puis un autre, un autre encore. Les aiguilles
+bougent. Qui enlèverait, qui toucherait seulement une pièce, arrêterait
+toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une âme, ce serait arrêter
+la vie. Ah! Si le mécanisme pouvait de lui-même modifier ses rouages et
+leur marche? Si l’horloger reprenait la montre pour refaire les pièces?
+Il y a des créatures qui reviennent du mal au bien, qui tombent et se
+relèvent, qui déchoient et se reconstituent dans leur moralité. Oui,
+mais il y faut l’illusion du repentir, qui suppose l’illusion de la
+liberté et celle d’un juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien
+Sixte, écrire au jeune homme : « Repentez-vous, » quand, sous sa plume
+de négateur systématique, ce mot signifiait : « Cessez de croire à ce
+que je vous ai démontré comme vrai? » Et pourtant c’est affreux de voir
+une âme mourir sans rien essayer pour elle. Arrivé à ce point de sa
+méditation, le penseur se sentait acculé à l’insoluble problème, à cet
+inexpliqué de la vie de l’âme, aussi désespérant pour un psychologue que
+l’inexpliqué de la vie du corps pour un physiologiste. L’auteur du livre
+sur Dieu, et qui avait écrit cette phrase : « Il n’y a pas de mystère,
+il n’y a que des ignorances... » se refusait à cette contemplation de
+l’au delà qui, montrant un abîme derrière toute réalité, amène la
+science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un « je ne sais pas, je
+ne saurai jamais », qui permet à la religion d’intervenir. Il sentait
+son incapacité à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle avait
+besoin d’un secours qui fût, pour tout dire, surnaturel. Mais de
+prononcer seulement une pareille formule lui semblait, d’après ses
+idées, aussi fou que de mentionner la quadrature du cercle ou
+d’attribuer trois angles droits à un triangle.
+
+Un événement bien simple acheva de rendre cette lutte intime plus
+tragique en imposant à ce philosophe une action immédiate. Une main
+anonyme lui envoya un journal qui contenait un article d’une violence
+extrême contre lui et contre son influence, à propos de Robert Greslou.
+Le chroniqueur, évidemment inspiré par quelque parent ou quelque ami des
+Jussat, flétrissait la philosophie moderne et ses doctrines, incarnées
+dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants. Puis il réclamait un
+exemple. Dans un paragraphe final, improvisé à la moderne, avec ce
+réalisme d’images qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme le poétisme
+de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois, il montrait l’assassin de
+Mlle de Jussat montant à l’échafaud, et toute une génération de jeunes
+décadents corrigés du pessimisme par cet exemple. En n’importe quelle
+autre circonstance, le grand psychologue aurait souri de cette
+déclaration. Il eût pensé que l’envoi venait de son ennemi Dumoulin, et
+repris des travaux commencés, avec la tranquillité d’Archimède traçant
+ses figures de géométrie sur le sable pendant le sac de la ville. Mais à
+la lecture de cette chronique griffonnée sans doute sur un coin de
+table, chez quelque fille, par un moraliste du boulevard, il aperçut
+nettement un fait auquel il n’avait pas songé, tant la folie de
+l’abstraction égarait ce spéculatif hors du monde social : à savoir, que
+ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans quelques semaines,
+quelques jours peut-être, celui de l’innocence duquel il possédait une
+preuve allait être jugé. Or, pour la justice des hommes, le séducteur de
+Mlle de Jussat était innocent; et si ce mémoire ne constituait pas un
+témoignage décisif, il présentait un indiscutable caractère de véracité
+qui suffisait à sauver une tête. Allait-il la laisser tomber, cette
+tête, lui, le confident des misères, des hontes, des perfidies du jeune
+homme, mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel n’était pas un
+meurtrier? Sans doute il était lié par l’engagement tacite contracté en
+ouvrant le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable devant la mort?
+Il y avait, dans ce solitaire assailli depuis un mois par la tourmente
+morale, un tel besoin physique d’échapper au rongement inefficace et
+stérile de sa pensée par une volonté positive, qu’il éprouva comme une
+détente lorsqu’il se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux,
+consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire Greslou passait aux
+assises de Riom le vendredi 11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet
+ordre de préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante, et le
+soir même il prenait le train après avoir jeté à la poste une lettre
+adressée à M. le comte André de Jussat, capitaine de dragons, en
+garnison à Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait simplement ces
+lignes : « Monsieur le comte de Jussat a en main une lettre de sa sœur
+qui contient la preuve de l’innocence de Robert Greslou. Permettra-t-il
+que l’on condamne un innocent? » Le psychologue nihiliste n’avait pas pu
+écrire les mots _droit et devoir_. Mais sa résolution était prise. Il
+attendrait que le procès fut fini pour parler, et si M. de Jussat se
+taisait jusqu’au bout, si Greslou était condamné, il déposerait le
+mémoire entre les mains du président, sur l’heure même.
+
+— « Il a pris son billet pour Riom, » dit Mlle Trapenard au père
+Carbonnet en revenant de la gare, où elle avait accompagné son maître,
+presque malgré lui. « Cette idée de s’en aller là-bas, seul, par cette
+fin d’hiver, lui qui est si bien ici?... »
+
+— « Soyez tranquille, mademoiselle Mariette, » lui répondait
+l’astucieux portier. « Nous saurons tout ça un jour... Mais rien ne
+m’ôtera de l’idée qu’il y a _quéque_ fils illégitime là-dessous... » Et
+comme il était en train de prendre une infusion de menthe, que Mme
+Carbonnet lui préparait chaque soir, il dit encore : « Voyez j’ai
+l’estomac si _déblatéré_ qu’il me faut des _fortifications_ à toutes les
+minutes. » Puis il dégusta une gorgée : « Passe donc, nanan, gourmand
+t’attend, » pendant que le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de
+sucre que son maître avait détaché pour lui donner. « Allons,
+Ferdinand, » continua-t-il, « vous ne suivriez pas vos coqueriaux comme
+M. Sixte, vous... Vous auriez trop à faire, _grand débardé_. »
+
+
+
+
+ VI
+ LE COMTE ANDRÉ
+
+
+Au moment où arrivait à Lunéville le billet jeté à la poste par Adrien
+Sixte, celui à qui le philosophe adressait ce suprême appel, ce comte
+André de qui dépendait en ce moment le sort de Robert Greslou, était
+lui-même à Riom. Le hasard voulut que ces deux hommes ne se
+rencontrassent pas, car le célèbre écrivain, en descendant du train,
+prit place à l’aventure dans l’omnibus de l’hôtel du Commerce, tandis
+que le comte avait son appartement à l’hôtel rival, celui de l’Univers.
+Là, dans un salon meublé de vieux meubles, tendu d’un papier fané, avec
+des rideaux passés et un tapis rapiécé, et par ce matin de ce vendredi
+11 mars 1887, où s’ouvraient les débats de l’affaire Greslou, le frère
+de la pauvre Charlotte se promenait de long en large. Midi allait sonner
+à la pendule de cuivre doré, à sujet mythologique, dont s’ornait cette
+pièce que chauffait à grand’peine un feu allumé dans une cheminée qui
+fumait. Au dehors, c’était sur la ville une pesée d’un ciel de neige, un
+de ces ciels d’Auvergne où passe par instant le vent glacial des
+montagnes. L’ordonnance du comte, un dragon à la physionomie joviale,
+avait mis un peu d’ordre militaire dans ce salon loué de la veille, et,
+après avoir remonté cette pendule, allumé ce feu, il achevait de
+préparer deux couverts sur la table du milieu. De temps à autre il
+regardait aller et venir son capitaine, qui, tirant sa moustache d’une
+main nerveuse, mordant sa lèvre, fronçant ses sourcils, portait sur son
+mâle visage l’expression de l’anxiété la plus douloureuse. Mais Joseph
+Pourat, c’était le nom de l’ordonnance, s’expliquait trop bien dans sa
+simple cervelle que le comte fût à peine maître de soi pendant qu’on
+jugeait l’assassin de sa sœur. Pour lui, comme pour toutes les personnes
+qui de près ou de loin touchaient aux Jussat-Randon et qui avaient connu
+Charlotte, la culpabilité de Robert Greslou ne faisait pas de doute. Ce
+que le fidèle soldat comprenait moins, connaissant l’énergie de son
+officier, c’est qu’il eût laissé le vieux marquis se rendre seul à
+l’audience. « Cela me ferait trop mal... » avait dit le comte, et
+Pourat, qui disposait les assiettes et les fourchettes, après les avoir
+essuyées au préalable, par une juste défiance pour la propreté du
+service de l’hôtel, pensait devant la visible angoisse de son maître :
+« C’est un bon cœur tout de même, quoi qu’il soit si brusque... Comme il
+l’aimait!... »
+
+André de Jussat, lui, ne semblait même pas se douter qu’il y eût
+quelqu’un dans la chambre. Ses yeux bruns rapprochés du nez, qui avaient
+autrefois étonné, presque gêné Robert Greslou, par leur ressemblance
+avec ceux d’un oiseau de proie, ne lançaient plus ce regard fier qui va
+droit sur l’objet, si l’on peut dire, et qui s’en empare. Non, il y
+avait dans ces prunelles une espèce d’inexplicable reploiement de
+l’être, presque une honte, comme une peur de montrer la souffrance
+intime. Enfin c’étaient les yeux d’un homme que l’idée fixe obsède et
+que l’aiguillon d’une peine intolérable touche sans cesse à la fibre la
+plus sensible de son âme. Cette peine datait du jour où il avait reçu la
+terrible lettre par laquelle sa sœur lui révélait son projet de suicide.
+Une dépêche lui était arrivée presque en même temps, annonçant la mort
+de Charlotte, et il avait pris le train pour l’Auvergne, précipitamment,
+sans savoir de quelle manière il apprendrait à son père l’affreuse
+vérité, mais décidé à tirer de Greslou une juste vengeance. Et le
+marquis l’avait accueilli par ces mots :
+
+— « Tu as reçu ma seconde dépêche?... Nous le tenons, l’assassin... »
+
+Le comte n’avait rien dit, comprenant que c’était entre son père et lui
+un malentendu. Le marquis avait précisé en racontant les soupçons qui
+pesaient sur le précepteur, et que ce garçon allait être arrêté comme
+meurtrier. Tout de suite cette idée s’était imposée au frère affolé de
+douleur : la destinée lui offrait cette vengeance, objet unique de sa
+pensée depuis qu’il avait lu — avec quel serrement de cœur! — la
+confession de la morte et le détail de sa misère, de ses égarements, de
+ses résistances, de son réveil atroce, de sa funeste résolution. Il
+n’avait qu’à ne pas montrer la lettre qu’il tenait là dans son
+portefeuille, et le lâche séducteur de la jeune fille était accusé,
+emprisonné, condamné sans doute. L’honneur du nom de Charlotte était
+sauvé, car Robert Greslou ne pouvait pas démontrer la nature de ses
+relations avec la jeune fille. Le marquis et la marquise, ce père et
+cette mère si confiants, si pénétrés de l’amour le plus vrai envers le
+souvenir de la pauvre enfant, ignoreraient du moins la faute de cette
+enfant, qui devait leur être un désespoir nouveau par-dessus l’autre...
+Et le comte André s’était tu.
+
+Il s’était tu, — non sans un effort violent sur lui-même. Cet homme
+courageux, qui possédait par nature et par volonté, les vraies vertus
+d’un vrai soldat, détestait la perfidie, les compromis de conscience,
+tous les biais, toutes les lâchetés. Il avait senti que son devoir était
+de parler, de ne pas laisser accuser un innocent. Il avait eu beau se
+dire que ce Greslou était l’assassin moral de Charlotte, et que cet
+assassinat méritait un châtiment comme l’autre; ce sophisme de sa haine
+n’avait pas dominé l’autre voix, celle qui nous défend de nous faire les
+complices d’une iniquité, et la condamnation de Greslou comme
+empoisonneur était inique. Une circonstance inattendue et pour lui
+presque monstrueuse avait achevé de bouleverser André de Jussat : le
+silence de l’accusé. Si Greslou avait parlé, racontant ses amours,
+défendant sa tête au prix de l’honneur de sa victime, le comte n’aurait
+pas eu pour lui assez de mépris. Mais non. Par un contraste de caractère
+qui devait paraître plus inexplicable encore à un esprit simple, ce
+brigand déployait soudain une générosité de gentilhomme à ne pas
+prononcer un mot dont fût souillée la mémoire de celle qu’il avait
+attirée dans un si détestable guet-apens. Ce coquin se retrouvait brave
+devant la justice, héroïque à sa manière. En tout cas, il cessait d’être
+uniquement digne de dégoût. André se disait bien que c’était là une
+tactique de cour d’assises, un procédé pour obtenir un acquittement par
+l’absence de preuves. Mais, d’autre part, il savait, par la lettre de sa
+sœur, l’existence du journal où le détail de la séduction était consigné
+heure par heure. Ce journal diminuait singulièrement les chances d’une
+condamnation, et Greslou ne le produisait pas. L’officier n’aurait pas
+su expliquer pourquoi cette dignité d’attitude chez son ennemi
+l’affolait d’une colère qui lui donnait un frénétique désir de courir
+chez le magistrat chargé d’instruire l’affaire, afin que la vérité parût
+au jour, et que la morte ne dût rien, non, rien, pas un atome de son
+honneur posthume au drôle qui l’avait perdue. Quand il se représentait
+sa sœur, la douce créature qu’il avait aimée, lui, d’une si virile et
+noble affection, celle du frère aîné pour une enfant fragile et fine,
+possédée par ce manant, par ce précepteur de hasard, cela lui faisait
+l’impression d’un outrage si abject infligé à son sang qu’il en
+défaillait de fureur, comme autrefois, quand il lui avait fallu, pendant
+la guerre, assister à la capitulation de Metz et rendre ses armes. Il
+éprouvait alors un soulagement à penser que le banc d’infamie où
+s’assoient les faussaires, les escrocs, les meurtriers, attendait cet
+homme, et ensuite l’échafaud ou le bagne... Et il étouffait la voix qui
+lui disait : « Tu dois parler... » Mon Dieu! Quelle agonie pour lui que
+ces trois mois durant lesquels il n’était pas demeuré cinq minutes sans
+se débattre entre ces sentiments contradictoires! Au champ de
+manœuvre, — car il avait repris son service, — à cheval et trottant à
+grandes allures sur les chemins de Lorraine, dans sa chambre, et
+travaillant sous la lampe, cette question s’était posée devant lui :
+« Qu’allait-il faire? » Il avait laissé passer des semaines sans y
+répondre, mais l’instant était venu où il fallait agir et se décider,
+puisque dans deux jours — les débats devaient occuper quatre
+séances — Greslou serait jugé et sans doute condamné. Il y aurait bien
+du temps encore après cette condamnation. Mais quoi! le même débat
+intime serait à recommencer alors. Lui, l’homme d’action et pour qui
+l’incertitude était un malaise intolérable, il en était là, après trois
+mois, à n’avoir pas pris parti, car en descendant au fond, bien au fond
+de lui-même, il sentait que son silence actuel n’était encore qu’une
+résolution momentanée. Il n’avait pas accepté de se taire jusqu’à la
+fin. Il remettait de parler, mais il ne s’était pas serré la main et
+donné sa parole qu’il ne parlerait pas. C’était la raison pour laquelle
+il lui avait été physiquement impossible d’accompagner son père au
+Palais de Justice pendant cette première séance, dont il allait avoir le
+compte rendu, — puisque midi sonnait maintenant à la pendule, douze
+coups très grêles suivis aussitôt d’un carillon dans le clocher d’une
+église voisine. Le vieux Jussat ne pouvait tarder à revenir.
+
+— « Mon capitaine, voilà M. le marquis, » dit l’ordonnance, qui avait
+entendu le roulement d’une voiture, puis son arrêt devant l’hôtel, après
+un regard jeté par la fenêtre.
+
+— « Hé bien, mon père? » demanda André anxieusement sitôt que le
+marquis fut entré.
+
+— « Hé bien! nous avons le jury pour nous, » répondit le nouvel
+arrivant. M. de Jussat n’était plus le maniaque brisé dont Greslou
+s’était moqué si amèrement dans son mémoire. Il avait les yeux
+brillants, de la jeunesse dans la voix et dans les gestes. La passion de
+la vengeance, au lieu de l’abattre, le soutenait. Il en oubliait son
+hypocondrie, et sa parole se faisait vive, impérieuse et nette. « On a
+tiré au sort ce matin... Sur les douze jurés... J’ai pris leurs noms »,
+et il consulta ses papiers, « sur les douze jurés, il y a trois
+cultivateurs, deux officiers retraités, un médecin d’Aygue-perse, deux
+boutiquiers, deux propriétaires, un manufacturier, un professeur, tous
+des braves gens, des hommes de famille et qui voudront un exemple... Le
+procureur général est sûr d’une condamnation... Ah! le scélérat! que
+j’ai eu un bon moment, le seul depuis trois mois, à le voir qui arrivait
+entre deux gendarmes, et de sentir qu’il était pris!... On ne s’échappe
+pas de ces poignes-là... Mais quelle audace! Il a regardé dans la
+salle... J’étais au premier banc... Il m’a vu... Le croiras-tu? Il n’a
+pas détourné les yeux... Il m’a regardé fixement, comme pour me
+braver... C’est sa tête qu’il nous faut, et nous l’aurons. »
+
+Le vieillard avait parlé avec un sauvage accent, et il n’avait pas
+remarqué la douloureuse expression que son discours avait éveillée sur
+le visage du comte. Ce dernier, à l’image de son ennemi ainsi vaincu par
+la force publique, saisi par les gendarmes, comme broyé dans le
+formidable engrenage de cette anonyme et invincible machine de la
+justice, avait frissonné d’un frisson de honte, — la honte d’un homme
+qui a chargé des _bravi_ d’une besogne de mort. Ces gendarmes et ces
+magistrats, il les employait comme des _bravi_ en effet, comme les
+ouvriers d’une action qu’il eût tant aimé à exécuter lui-même, de ses
+mains et sous sa responsabilité!... Décidément, oui, c’était lâche de
+n’avoir pas parlé. Et puis ce regard lancé par l’accusé au marquis de
+Jussat, que signifiait-il? Greslou savait-il que Charlotte avait écrit
+sa lettre d’aveux à la veille de son suicide? Et s’il le savait, que
+pensait-il? La seule idée que ce jeune homme pût soupçonner la vérité et
+les mépriser, le marquis et lui, de leur silence alluma la fièvre dans
+le sang du comte.
+
+— « Non, » se dit-il quand son père fut parti pour la reprise de la
+séance, après un déjeuner mangé à la hâte et presque sans échanger un
+mot, « je ne peux pas me taire. Je parlerai ou j’écrirai... »
+
+Il s’assit à la table, et il commença de tracer machinalement ces mots
+en tête d’une feuille : « Monsieur le président... » Le soir tombait, et
+cet homme malheureux était encore à cette place, le front dans sa main,
+n’ayant pas écrit la première ligne de cette lettre. Il attendait les
+nouvelles de la seconde séance, et ce fut avec un saisissement qu’il
+entendit son père en raconter le détail :
+
+— « Ah! mon bon André. Que tu as eu raison de ne pas venir! Quelle
+infamie!... Mais quelle infamie!... Greslou a été interrogé... Il
+continue son système et refuse de parler... Ce n’est rien... Mais les
+experts sont venus rapporter les résultats de leur analyse. Notre brave
+docteur d’abord... Sa voix tremblait, le cher homme, quand il a décrit
+son impression devant notre pauvre Charlotte, tu sais, à son entrée dans
+la chambre... Et puis le professeur Armand. Tu n’aurais pas supporté
+cette horrible chose, cette autopsie de notre ange, étalée là, devant
+cette salle où il y avait bien cinq cents personnes... Et puis le
+chimiste de Paris. S’il restait encore un doute, après cela!... La fiole
+dont le monstre s’est servi était sur la table, je l’ai vue... Et
+puis... Comment a-t-on osé? Son avocat, un avocat d’office pourtant, et
+qui n’a pas l’excuse d’être l’ami de son client... son avocat donc...
+Mais comment te dire? Il a demandé si Charlotte était morte vierge, si
+on l’avait examinée... Il y a eu un murmure de dégoût dans la salle, une
+indignation de tous... Elle, mon enfant, si pure, si noble, une sainte!
+Je l’aurais souffleté, cet homme... Même l’assassin en a été remué, lui
+que rien ne touche... Je l’ai vu. A ce moment il a pris sa tête dans ses
+mains et il a pleuré... Réponds, est-ce que cela ne devrait pas être
+défendu par la loi, d’outrager ainsi une victime en plein tribunal?...
+Que croyait-il donc? Qu’elle avait eu un amant?... Un amant! Elle, un
+amant... »
+
+L’indignation du vieillard était si forte que soudain il fondit en
+larmes. Le fils, en présence de cette touchante douleur, sentit, lui
+aussi, son cœur se fondre et les larmes lui venir, et les deux hommes
+s’embrassèrent sans se dire un mot. « Vois-tu, » reprit le père quand il
+put parler, « c’est là le côté affreux de ces débats, cette discussion
+en public sur des choses si intimes, elle qui avait tant de pudeur pour
+ses moindres sentiments. Je te l’ai dit... Je suis sûr qu’elle a été
+malheureuse tout l’hiver par l’absence de Maxime. Elle l’aimait,
+crois-moi, sans vouloir le montrer... C’est bien cela qui a exaspéré la
+jalousie de ce Greslou... Quand il est arrivé dans la maison, qu’il l’a
+trouvée si gracieuse, si simple, il a cru pouvoir la séduire, l’épouser.
+Comment s’en serait-elle doutée, alors que moi-même, qui ai tant
+l’habitude des hommes, je n’ai rien deviné, rien vu?... » Et, lancé sur
+cette route, durant tout le dîner, puis durant toute la soirée, le
+marquis parla, parla. Il goûtait cette consolation, la seule possible
+dans certaines crises, de se souvenir à haute voix. Ce culte religieux
+que leur malheureux père gardait à la morte était pour le fils, qui
+écoutait sans répondre, quelque chose de tragique en ce moment où il se
+préparait... à quoi? Allait-il vraiment porter ce coup terrible au
+vieillard? Retiré dans sa chambre, avec ce grand silence d’une ville de
+province autour de sa méditation, il reprit la lettre de sa sœur, et il
+la relut, quoi qu’il en sût par cœur toutes les phrases. Il sortait de
+ces pages, tracées par cette main aujourd’hui à jamais immobile, un
+soupir si désespéré, un souffle d’agonie si triste et si navrant!
+L’illusion de la jeune fille avait été si folle, ses luttes si sincères,
+son réveil si amer, que le comte sentit de nouveau les larmes couler le
+long de ses joues. C’était la seconde fois qu’il pleurait dans la
+journée, lui qui, depuis la mort de Charlotte, avait gardé ses yeux secs
+et comme brûlés par la haine. Il se dit : « Greslou a tout mérité... »
+Il resta immobile quelques minutes, et, marchant vers la cheminée, où le
+feu achevait de s’éteindre, il posa sur la bûche à demi consumée les
+feuillets de la lettre. Il fit craquer une allumette et la glissa sous
+le papier. Il vit la ligne de flamme se développer tout autour, puis
+gagner la frêle écriture, puis transformer cette unique preuve du
+misérable amour et du suicide de la jeune fille en un débris noirâtre.
+Le frère acheva de mélanger ce débris aux cendres à coups de pincettes.
+Il se coucha en disant tout haut : « C’est fait, » et il s’endormit,
+comme au soir de sa première bataille, du sommeil assommé qui succède,
+chez les hommes d’action, aux grandes dépenses de volonté, pour n’ouvrir
+les yeux, lui si matinal d’ordinaire, qu’à neuf heures le lendemain.
+
+— « M. le marquis a défendu qu’on éveillât mon capitaine, » répondit
+Pourat quand, appelé par son maître, il ouvrit les volets. Le soleil
+rayonnait dans un azur gai de fin d’hiver au lieu du ciel gris et bas de
+la veille. « Il est parti, voilà une heure... Mon capitaine sait
+qu’aujourd’hui on a dû amener l’accusé par le souterrain, tant le monde
+est exalté contre lui. »
+
+— « Quel souterrain? » demanda André.
+
+— « Celui qui va de la maison d’arrêt au Palais de Justice... Il paraît
+qu’on l’emploie pour les grands criminels, ceux qui pourraient être
+écharpés. Ma foi, mon capitaine, si je le voyais passer, celui-là, je
+crois bien que j’aurais un peu l’envie de lui tirer dessus avec mon
+revolver... Les chiens enragés, ça ne se juge pas, ça s’abat... Bon, »
+continua-t-il, « j’ai oublié les lettres de ce matin dans le salon. »
+
+Il revint après une minute, ayant à la main trois enveloppes. André, qui
+jeta un regard sur les deux premières, devina aussitôt, à l’adresse, de
+qui elles venaient. La troisième portait une suscription d’une écriture
+inconnue. Elle avait été adressée à Lunéville, de Paris, puis dirigée
+sur Riom. Le comte la décacheta et lut les trois lignes que Sixte avait
+griffonnées avant de prendre le train. Les mains de cet officier si
+brave et qui ne savait pas le sens du mot peur se mirent à trembler. Il
+devint pâle comme la feuille qu’il tenait dans ces mains frémissantes,
+si pâle que Pourat lui demanda lui-même avec épouvante :
+
+— « Mon capitaine est malade? »
+
+— « Laisse-moi, » dit brusquement le comte, « je m’habillerai seul. »
+
+Il avait besoin en effet de se remettre du coup subit qui venait de le
+frapper. Il se trouvait donc quelqu’un au monde qui connaissait le
+mystère de la mort de Charlotte et qui n’était pas Robert
+Greslou, — car il avait vu des pages de la main du jeune homme, et ce
+n’était pas son écriture. Ce fut une secousse de terreur comme les
+hommes les plus courageux peuvent en ressentir devant un fait si
+absolument inattendu qu’il prend un caractère surnaturel. Le frère de
+Charlotte aurait vu sa sœur, là devant lui, vivante, qu’il n’aurait pas
+été terrassé d’un étonnement plus effrayé. Quelqu’un savait le suicide
+de la jeune fille, et la lettre écrite par elle avant de mourir, et le
+reste peut-être... Et ce quelqu’un, ce témoin mystérieux de la vérité,
+que pensait-il de lui? L’interrogation par laquelle se terminait le
+billet anonyme le disait assez. Subitement, le comte se souvint de ce
+qu’il avait osé cette nuit. Il se rappela cette lettre jetée au feu, et
+la pourpre de la honte lui vint aux joues... Cette résolution, prise la
+veille, et sur laquelle il avait dormi, il ne pouvait plus la tenir.
+Qu’un homme eût le droit de dire : « Le comte de Jussat a commis une
+lâcheté, » cela dépassait, pour ce gentilhomme affamé d’honneur, ce
+qu’il était capable de supporter. Son trouble de la veille, qu’il avait
+cru fini, se réveilla de nouveau, rendu plus intolérable par le retour
+de son père, qui lui dit :
+
+— « On a entendu les témoins... J’ai déposé... Mais ce qui a été dur,
+ç’a été de me trouver dans la petite salle, avant l’audience, avec la
+mère de Greslou... C’est une chance encore qu’elle ne soit pas descendue
+ici... Elle est à l’hôtel du Commerce, où elle a osé me supplier de
+venir pour causer avec elle, dans une scène qu’elle m’a faite. Quelle
+scène!... C’est une figure à ne pas l’oublier, une face sinistre, avec
+des yeux noirs qui ont comme un feu sombre dans les larmes... Elle a
+marché sur moi et elle m’a parlé... Elle m’a adjuré de dire que son fils
+était innocent, que je le savais, que je n’avais pas le droit de déposer
+contre lui. Oui, la terrible scène, et que le gendarme a dû
+interrompre!... La malheureuse! Je ne peux pas lui en vouloir... C’est
+son fils... Quelle étrange chose qu’un scélérat comme celui-là puisse
+encore avoir au monde un cœur qui l’aime ainsi, comme j’aimais
+Charlotte, comme je t’aime... N’importe!... » continua le cruel
+vieillard. « Il est une heure... Le procureur général va parler... Puis
+la défense... Entre cinq et six heures, nous aurons le verdict... Que
+cela me rassasiera le cœur de le regarder pendant l’énoncé de la
+sentence!... Ce n’est que juste... Il a tué. Il doit mourir... »
+
+Entre cinq et six heures!... Quand le comte André se trouva seul, il
+recommença de se promener de long en large, — comme la
+veille, — tandis que Pourat desservait la table avec le valet de
+chambre de M. de Jussat. Ces deux hommes ont raconté que jamais leur
+maître ne leur avait paru plus violemment inquiet que pendant les
+quelque trente minutes qu’ils étaient demeurés à faire ce service. Leur
+stupeur fut grande lorsqu’il demanda qu’on lui préparât ses vêtements
+d’uniforme. En un quart d’heure il fut prêt, et il quittait l’hôtel, lui
+qui avait refusé de sortir depuis les trois jours qu’il était arrivé à
+Riom. Un détail fit frémir le brave Pourat. Il constata que l’officier
+avait pris avec lui son revolver, posé depuis deux jours sur la table de
+nuit. Le soldat se rappela ses propres discours, et il communiqua ses
+craintes à son compagnon.
+
+— « Si ce Greslou est acquitté, » dit-il, « le capitaine est homme à
+lui brûler la cervelle, là, sur place... »
+
+— « Nous devrions le suivre peut-être?... » répondit le valet de
+chambre.
+
+Tandis que les deux domestiques délibéraient, le comte suivait la grande
+rue qui conduit au Palais de Justice. Il la connaissait, pour être venu
+souvent à Riom dans son enfance. Cette vieille ville parlementaire, avec
+ses grands hôtels aux hautes fenêtres, bâtis en pierre noire de Volvic,
+semblait plus vide, plus silencieuse, plus morte encore que d’habitude,
+tandis que le frère de Charlotte marchait vers la Cour. Puis
+brusquement, aux abords du Palais, c’était une foule serrée et qui
+remplissait l’étroite ruelle Saint-Louis par où l’on accède à la salle
+des assises. L’affaire Greslou avait attiré tous ceux qui pouvaient
+disposer seulement d’une heure. André eut de la peine à fendre les
+groupes, composés de paysans venus de la campagne et de petits
+boutiquiers qui discutaient avec une animation passionnée. Il arriva
+devant les deux marches qui mènent au vestibule. Deux soldats s’y
+tenaient, chargés de contenir le peuple. Le comte sembla hésiter, puis
+au lieu d’entrer il poussa jusqu’au bout de la ruelle. Il se trouva
+devant une terrasse plantée d’arbres nus, et qui, jetée entre les murs
+sinistres de la maison centrale et la masse sombre du Palais, domine la
+plaine immense de la Limagne. Une fontaine en charme d’ordinaire le
+silence avec le bruit de son eau, et ce bruit restait perceptible encore
+malgré la rumeur de la foule pressée dans la rue voisine. André s’assit
+sur un banc, près de cette fontaine. Depuis, il n’a jamais su expliquer
+pourquoi il était resté là plus d’une demi-heure, ni quelle raison
+précise l’avait fait se lever, marcher vers l’entrée du Palais, écrire
+quelques mots sur sa carte, donner cette carte à un soldat pour être
+portée par l’huissier au président. Il avait la sensation très nette
+d’agir presque malgré lui, et comme dans un songe. Sa résolution
+néanmoins était prise, et il sentait qu’elle ne faiblirait plus, quoi
+qu’il appréhendât avec une angoisse horrible de se trouver en face de
+son père, qui était là, par delà ces gens dont il apercevait les têtes
+penchées, les nuques immobiles, les épaules voûtées. Il éprouva, dans
+cette agonie qu’il traversait, le seul soulagement qu’il pût ressentir,
+quand l’huissier vint le prendre. Car, au lieu de l’introduire droit
+dans la salle, cet homme le conduisit par un couloir jusqu’à une petite
+pièce qui était sans doute le cabinet du président. Des dossiers y
+traînaient sur une table. Un par-dessus et un chapeau étaient pendus à
+une patère. Arrivé là, son guide lui dit :
+
+— « M. le président va vous entendre aussitôt que M. le procureur
+général aura fini... » Quelle consolation inattendue dans sa peine! Le
+supplice de déposer en public et devant son père lui serait donc
+épargné! Cette espérance fut de courte durée. L’officier n’était pas
+depuis dix minutes dans le cabinet du président que ce dernier entrait,
+un grand vieillard à la face bistrée de bile avec des cheveux gris que
+l’opposition du rouge de la robe faisait paraître verdâtres. Dès les
+premières mots et devant l’affirmation du comte qu’il apportait la
+preuve de l’innocence de l’accusé :
+
+— « Dans ces conditions, monsieur, » dit le magistrat, sur le visage de
+qui s’était comme posé un masque de stupeur, « je ne peux recevoir vos
+confidences... L’audience va être reprise et vous allez être entendu
+comme témoin, pourvu que ni l’accusation ni la défense ne s’y
+opposent. »
+
+Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait évitée au frère de
+Charlotte! Il venait se heurter à cette machine impassible de la Justice
+qui ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la sensibilité
+humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la chambre des témoins, et se
+souvenir de la scène qui s’y était passée — si peu d’heures
+auparavant! — entre son père et la mère de Greslou, puis entrer de là
+dans la salle des assises. Il vit le mur nu avec l’image du Crucifié qui
+dominait cette salle, les têtes tournées vers lui dans une attention
+suprême, le président de nouveau entre ses assesseurs, le procureur
+général et l’avocat général assis dans leurs robes rouges; les jurés à
+gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à droite sur le banc des
+prévenus, les bras croisés, livide, mais impassible, et du monde se
+pressait partout, derrière les magistrats, dans les tribunes. Au banc
+des témoins André reconnut son père et ses cheveux blancs. Cette vue lui
+serra le cœur, — son cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le
+président, après avoir demandé au défenseur et au procureur général
+s’ils ne s’opposaient pas à l’audition du témoin, lui fit décliner ses
+noms et qualités et prêter serment suivant la formule. Les magistrats
+qui ont assisté à cette scène sont unanimes à dire qu’aucune émotion
+d’assises ne fut jamais comparable à celle qui saisit toute la salle et
+qui les saisit eux-mêmes quand cet homme, dont tous connaissaient le
+passé héroïque par les articles des journaux publiés à l’occasion du
+procès, commença, d’une voix pourtant ferme, mais où l’on devinait
+l’atroce douleur :
+
+— « Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots à dire. Ma sœur n’a pas
+été assassinée, elle s’est tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une
+lettre d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir, et
+pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de cacher ce suicide,
+j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme que vous avez devant vous » — et
+il montra Greslou de sa main en se tournant à demi vers
+l’accusé — « n’a pas versé le poison, il a fait pire... Mais ce n’est
+pas de votre justice qu’il relève, et il ne doit pas être condamné comme
+assassin... Il est innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je
+ne peux plus vous donner de cette innocence, je vous apporte ma
+parole. » Ces phrases tombaient une à une, dans une espèce d’angoisse de
+toute la salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement :
+
+— « Il est fou, » disait une voix, « il est fou », ne l’écoutez pas. »
+
+— « Non, mon père, » reprit le comte André, qui reconnut l’accent du
+marquis, et qui se tourna vers le vieillard comme écroulé sur son banc.
+« Je ne suis pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère,
+monsieur le président, que l’on m’épargnera d’en dire davantage. »
+
+Il avait une supplication dans la voix, cet homme si fier, en disant
+cette dernière phrase, et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa
+dans la foule quand le président lui répondit :
+
+— « A mon grand regret, monsieur, je ne peux vous accorder ce que vous
+demandez... L’extrême gravité de la déposition que vous venez de faire
+ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications que notre
+devoir — un douloureux devoir, mais un devoir, — est de vous forcer à
+préciser... »
+
+— « C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi, mon devoir jusqu’au
+bout... » Il y eut dans l’accent avec lequel le témoin jeta cette phrase
+une telle résolution, que le murmure de la foule céda tout d’un coup la
+place au silence, et on entendit le président reprendre :
+
+— « Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que vous aurait écrite
+mademoiselle votre sœur... Permettez-moi de dire qu’il est au moins
+extraordinaire que votre première idée n’ait pas été d’éclairer la
+Justice en la lui communiquant... »
+
+— « Elle contenait, » dit le comte, « un secret que j’aurais voulu
+cacher au prix de mon sang... »
+
+Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait jusqu’à la fin
+de ce drame, à ce Maxime de Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait
+été là le moment le plus terrible de son sacrifice, — mais qu’à partir
+de cette minute, l’émotion fut comme supprimée en lui par son excès
+même. Les terribles détails de la lettre de la morte, il dut les
+donner, — et raconter ses propres sensations, et tout confesser de ses
+agonies. Quant à ce qui suivit, il a déclaré lui-même qu’il s’en
+rappelait seulement quelques détails matériels, — et les plus
+inattendus : — le froid sous sa main d’une colonne de fer contre
+laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir au banc des témoins d’où
+l’on venait d’emporter son père, qui s’était évanoui aux derniers mots
+de sa déposition... Il a dit avoir remarqué aussi le traînant accent
+lorrain du procureur général qui se leva pour abandonner l’accusation...
+Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase du procureur, le
+discours de l’avocat de Greslou, la sortie du jury et sa rentrée avec un
+verdict négatif? Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus que de
+l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois vidée, le gardien fut
+venu l’inviter à sortir à son tour. Il se souvient d’avoir marché devant
+lui très vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui rentraient
+après les assises le rencontrèrent sur la route de ce village. Il
+sortait d’une auberge où il avait écrit quelques lettres adressées l’une
+à son père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel, une dernière
+à Maxime de Plane. A neuf heures, il frappait à la porte de l’hôtel du
+Commerce, où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté était
+descendue, et il demandait au concierge si M. Greslou était là. Ce
+garçon avait entendu le récit de la dramatique audience. Il devina, rien
+qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait devant lui, et il eut le
+bon sens de répondre que M. Robert Greslou n’avait point paru.
+Malheureusement, il crut bien faire de monter aussitôt chez le jeune
+homme, qui, sorti de prison depuis une heure, se trouvait avec sa mère
+et M. Adrien Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications
+éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré dans le corridor de
+l’hôtel, l’avait conjuré de l’aider à raffermir son fils.
+
+— « Monsieur, » dit cet homme à Robert après avoir demandé la
+permission de lui parler à part, « prenez garde, M. le comte de Jussat
+vous cherche. »
+
+— « Où est-il? » interrogea fiévreusement Greslou.
+
+— « Il ne doit pas avoir quitté la rue, » répondit le concierge, « mais
+je lui ai dit que l’on ne vous avait pas vu ici. »
+
+— « Vous avez eu tort, » répliqua Greslou. Et, prenant son chapeau, il
+se précipita vers l’escalier.
+
+— « Où vas-tu? » implora sa mère.
+
+Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être n’entendit-il même pas ce cri,
+tant il avait mis de vitesse à descendre les marches de l’escalier.
+L’idée que le comte André le croyait assez lâche pour se cacher de lui
+le bouleversait. Il n’eut pas longtemps à chercher son ennemi. Le comte
+était de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte. Robert le
+reconnut et marcha droit sur lui.
+
+— « Vous avez à me parler, monsieur? » lui demanda-t-il fièrement.
+
+— « Je suis à vos ordres », continua Greslou, « pour telle réparation
+qu’il vous conviendra d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je
+vous en donne ma parole. »
+
+— « Non, monsieur, » répondit André de Jussat, « on ne se bat pas avec
+les hommes comme vous, on les exécute. »
+
+Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre, au lieu de fuir, se
+tenait devant lui et semblait lui dire : « Osez », il lui logea une
+balle dans la tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de la
+détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut, on trouva le comte
+André, debout contre le mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit
+simplement, en montrant le corps de l’amant de sa sœur à ses pieds :
+
+— « J’ai fait justice. »
+
+Et il se laissa arrêter sans résistance.
+
+ * * * * *
+
+Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, certes, les admirateurs
+de la _Psychologie de Dieu_, de la _Théorie des passions_, de
+l’_Anatomie de la volonté_, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu
+voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de l’hôtel du Commerce, et
+lire dans la pensée de leur implacable et puissant Maître. Au pied du
+lit où reposait un mort, le front bandé, se tenait agenouillée la mère
+de Robert Greslou. Le grand négateur, assis sur une chaise, regardait
+cette femme prier, tour à tour, et ce mort qui avait été son disciple
+dormir du sommeil dont dormait aussi Charlotte de Jussat; et, pour la
+première fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir, cet
+analyste presque inhumain à force de logique s’humiliait, s’inclinait,
+s’abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée. Les mots de la
+seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine enfance : « Notre Père
+qui êtes aux cieux... » lui revenaient au cœur. Certes, il ne les
+prononçait pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais s’il
+existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et petits se tournent aux
+heures affreuses comme vers le seul secours, n’est-ce pas la plus
+touchante des prières que ce besoin de prier? Et, si ce Père Céleste
+n’existait pas, aurions-nous cette faim et cette soif de lui dans ces
+heures-là? — « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas
+trouvé!... » A cette minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui
+accompagne les savants dans toutes les crises, Adrien Sixte se rappela
+cette phrase admirable de Pascal dans son _Mystère de Jésus_, — et
+quand la mère se releva, elle put le voir qui pleurait.
+
+ Paris, septembre 1888. — Clermont-Ferrand, mai 1889.
+ IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.
+
+
+
+
+ Notes de la transcription
+
+Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés.
+En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.
+
+La ponctuation a été respectée, sauf en cas d’erreurs d’impression
+évidentes.
+
+Une table des matières a été ajoutée pour faciliter la lecture.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77617 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77617 ***</div>
+<h1 class='figcenter' title='Le Disciple'>
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+</h1>
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+
+<hr class='pbk'/>
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+<div class='figcenter'>
+<img src='images/title.jpg' alt='Le Disciple Par Paul Bourget (de l’Académie française) Introduction par T. de Wyzewa Paris Nelson, Éditeurs' id='iid-0002' style='width:95%;height:auto;'/>
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+
+<hr class='pbk'/>
+
+<div class='figcenter'>
+<img src='images/intro.jpg' alt='Introduction' id='iid-0003' style='width:95%;height:auto;'/>
+</div>
+
+<p class='pindent'>J’ai conservé un souvenir très présent de l’impression
+que nous a produite,&nbsp;—&nbsp;à moi-même et à un bon
+nombre d’autres hommes de lettres de ma génération,&nbsp;—&nbsp;la
+première lecture de ce <span class='it'>Disciple</span> de M. Bourget, il
+y aura vingt et un ans le prochain été. C’était par-dessus
+tout, une impression de surprise, à tel point
+que nous en oubliions presque d’admirer, comme il
+convenait, l’éminente valeur littéraire de l’œuvre, la
+forte et savante simplicité de l’intrigue, le relief des
+figures et leur profonde vérité humaine, la beauté
+poétique de tels paysages d’Auvergne qui demeurent
+aujourd’hui encore, je crois bien, ce que M. Bourget
+nous a donné en ce genre à la fois de plus personnel
+et de plus parfait&nbsp;: toutes qualités que j’avoue
+humblement n’avoir découvertes, pour ma part, qu’en
+relisant le <span class='it'>Disciple</span> quelques années après. Mais c’est
+qu’en vérité toute notre attention, à la date déjà
+lointaine de ce milieu de l’année 1889, s’était trouvée
+aussitôt concentrée sur deux choses également imprévues
+et singulières, dont avec nos idées et nos
+sentiments d’alors nous ne pouvions manquer d’être
+stupéfaits&nbsp;: sur la nature même de la thèse morale
+expressément soutenue par le romancier, et, en
+second lieu, sur le fait qu’une thèse de ce genre nous
+fût présentée par le jeune écrivain dont le nom se
+lisait en tête du livre.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Paul Bourget était devenu, depuis longtemps
+déjà, l’un de nos maîtres les plus écoutés et les plus
+aimés&nbsp;: depuis la première apparition, dans la <span class='it'>Nouvelle
+Revue</span>, de ces mémorables <span class='it'>Essais de Psychologie
+contemporaine</span>, où, à l’expression merveilleusement
+délicate et nuancée de notre commune façon de juger
+l’œuvre et le génie d’un Stendhal ou d’un Baudelaire
+se joignait encore, pour nous séduire, l’attrait plus
+intime d’une philosophie toute désenchantée et
+mélancolique, appropriant aux exigences secrètes de
+nos jeunes cœurs le «&nbsp;pessimisme&nbsp;» un peu gros de
+Schopenhauer et de son école. Sans compter que la
+même doctrine nous avait été offerte aussi par M.
+Bourget en des recueils de vers d’une fantaisie et
+d’une grâce exquises, sous l’élégante douceur musicale
+de leur forme. <span class='it'>La Vie Inquiète</span>, les <span class='it'>Aveux</span>, <span class='it'>Edel</span>, le
+souvenir de ces chants de tristesse ou de rêverie nous
+avait habitués à reconnaître, jusque dans les études
+critiques de leur auteur, l’écho frémissant d’une âme
+de poète,&nbsp;—&nbsp;et rien d’autre ne pouvait alors constituer,
+pour un écrivain, un titre plus précieux et plus sûr
+à notre sympathie&nbsp;: car avec tous ses défauts, chèrement
+payés par la suite, notre génération pouvait
+du moins se glorifier d’avoir grandi dans le culte
+respectueux et passionné de la poésie, se refusant
+toujours à tenir celle-ci pour un simple genre littéraire
+égal en espèce comme en portée esthétique à la prose
+même la plus émouvante ou la plus «&nbsp;artiste&nbsp;».</p>
+
+<p class='pindent'>Et ainsi notre affection, dès le premier jour, avait
+été acquise aux romans et nouvelles de M. Bourget.
+Par-dessous&nbsp;—&nbsp;un ensemble de procédés narratifs et
+pittoresques qui tout de suite nous avaient révélé un
+héritier authentique de l’art vénéré de notre grand
+Balzac, ces beaux récits ne nous ravissaient pas
+seulement par la discrète et profonde pénétration
+de leur analyse psychologique&nbsp;: depuis <span class='it'>Cruelle
+Enigme</span> et <span class='it'>Un Crime d’Amour</span> jusqu’à l’admirable
+<span class='it'>Mensonges</span>, chacun d’eux nous parlait une langue
+qui aurait suffi à nous empêcher de le confondre avec
+les meilleurs produits de cette école «&nbsp;naturaliste&nbsp;»
+que nous voyions, à ce moment, achever parmi nous
+sa brève floraison, en attendant que bientôt un
+souffle de mort l’anéantit toute entière presque d’un
+même coup. A la différence d’un Zola ou d’un
+Maupassant, le romancier de <span class='it'>Mensonges</span> était pour
+nous un poète résigné à traduire en prose une pensée
+et des rêves qui, sous leur déguisement, n’en restaient
+pas moins plus proches de nous que les fortes visions,
+trop rudement étalées, de ces prosateurs. Nous lui
+savions gré de choisir à dessein ses sujets et ses
+personnages dans les milieux sociaux plus raffinés,
+et d’insister plus volontiers sur les mouvements
+intérieurs des âmes, et puis surtout de relever l’intérêt
+«&nbsp;esthétique&nbsp;» des touchantes tragédies mondaines
+qu’il évoquait devant nous en les imprégnant, à leur
+tour, d’un léger et subtil parfum de pessimisme qui,
+de page en page, excellait à les dépouiller de ce qu’une
+reconstitution trop réaliste de la vie avait immanquablement
+pour nous de banal, de grossier, et
+d’antipathique.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais aussi, en échange de la tendre et fidèle admiration
+littéraire qu’avait trouvée chez nous M. Paul
+Bourget, entendions-nous qu’il partageât toutes les
+opinions qui nous étaient chères, et au premier rang
+desquelles figurait une foi absolue dans la supériorité
+de l’œuvre d’art sur le reste des choses. La doctrine
+de ce que nos devanciers avaient appelé «&nbsp;l’art pour
+l’art&nbsp;» avait eu beau changer de nom, au cours des
+années&nbsp;: elle continuait à nous apparaître comme la
+première, l’unique vérité. Sans aller peut-être jusqu’à
+approuver les joyeux paradoxes d’immoralité que
+quelques-uns d’entre nous s’amusaient, dès ce temps,
+à développer sur la scène ou dans le roman,&nbsp;—&nbsp;préludant
+par là au triomphe prochain de la littérature «&nbsp;rosse&nbsp;»,&nbsp;—&nbsp;nous
+ne souffrions pas que l’artiste, et en particulier
+l’homme de lettres, eût jamais à se préoccuper de la
+portée morale de son œuvre ni de ses conséquences
+dans la vie pratique. Cette vie pratique, d’ailleurs,
+nous inspirait unanimement le plus parfait mépris.
+Nous l’entrevoyions si bas au-dessous de notre
+horizon accoutumé que l’idée ne nous serait même
+pas venue d’une Influence possible de la «&nbsp;pensée&nbsp;»
+sur elle&nbsp;: sauf à considérer une telle influence, si
+d’aventure quelque preuve certaine nous l’avait
+révélée, comme un simple accident dénué d’importance,
+et tout à fait indigne de nous émouvoir. Nous
+estimions que le seul devoir du philosophe et du
+poète, de l’auteur dramatique et du romancier, était
+de tâcher à exprimer pleinement ses idées, ses sentiments,
+les résultats de son observation ou de sa
+fantaisie, sans se troubler des vaines et stupides
+alarmes de l’aveugle troupeau des «&nbsp;moralistes&nbsp;» de
+toute provenance et de tout habit. Ignorant encore,
+ou du moins ne connaissant que d’une manière assez
+vague, le défi lancé par l’infortuné Nietzsche à l’antique
+distinction du bien et du mal, déjà nous étions prêts à
+lui faire l’accueil qu’avaient reçu de nous, avant lui,
+les théories «&nbsp;amorales&nbsp;» de Taine et de Renan ou
+cette captivante doctrine du «&nbsp;culte du moi&nbsp;» qui
+venait alors de nous être prêchée par M. Barrès avec
+un mélange délicieux de passion poétique et de
+détachement. Tout cela nous plaisait surtout parce
+que nous y découvrions autant de hardis et heureux
+efforts à élargir l’abime creusé depuis longtemps déjà
+entre la libre vie de l’esprit, telle que nous nous
+enorgueillissions d’être admis à la vivre, et les médiocres
+«&nbsp;contingences&nbsp;» de la vie réelle. Et bien que
+M. Bourget, ainsi qu’il seyait à un poète, se fût contenté
+jusque-là d’assister en témoin à ces tentatives,
+tout en les éclairant pour nous de la fine et pénétrante
+lumière de son analyse, chacun de nous avait
+l’impression que l’auteur des audacieuses études sur
+<span class='it'>Flaubert</span>, <span class='it'>Renan</span> et <span class='it'>Leconte de Liste</span>, l’ironiste désabusé
+de la <span class='it'>Physiologie de l’Amour moderne</span>, s’accordait avec
+nous dans cette fière indifférence à l’égard d’une
+réalité bassement «&nbsp;bourgeoise&nbsp;», bonne tout au plus
+à inquiéter l’âme prosaïque d’un Sarcey, ou encore
+à devenir une arme de combat, contre une école
+littéraire trop bruyamment fêtée, entre les mains
+hargneuses d’un «&nbsp;pion&nbsp;» de génie tel que Brunetière !</p>
+
+<p class='pindent'>Or, voici que dans l’été de 1889, précisément au
+lendemain de sa piquante <span class='it'>Physiologie de l’Amour
+moderne</span>, M. Bourget nous donnait un roman qui,
+sans l’ombre de réserve, se mettait au service d’une
+doctrine «&nbsp;morale&nbsp;», et proclamait ouvertement
+l’étroite liaison intime de la vie de l’esprit et de la
+vie réelle, un roman où le philosophe, l’artiste, étaient
+solennellement accusés d’exercer une action pernicieuse
+sur de jeunes cerveaux, un roman où ces
+êtres que nous supposions d’une race surnaturelle
+étaient solennellement déclarés responsables de toute
+mauvaise action commise,&nbsp;—&nbsp;à leur insu, parmi
+l’obscure foule anonyme s’agitant à leurs pieds, sous
+l’inspiration de l’une de leurs idées ou de l’un de
+leurs rêves ! Dans un récit d’une vérité et d’une
+puissance tragique singulières, laissant bien loin
+dernière soi tous les <span class='it'>Essais de Psychologie</span> et toutes
+les Cruelles Enigmes, voici que le poète d’<span class='it'>Edel</span> attaquait
+de front l’unique opinion qui nous tînt au
+cœur&nbsp;: notre vaniteuse conscience d’habiter un
+monde distinct de celui du «&nbsp;bourgeois&nbsp;», et supérieur
+à lui. Impossible d’imaginer notre surprise, ni tout
+ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent
+dédain avec lequel nous affections de railler
+cet étrange caprice passager du charmant et sceptique
+analyste des passions mondaines. M. Bourget se
+fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux
+<span class='it'>Disciple</span>, une grosse farce «&nbsp;naturaliste&nbsp;»
+du genre te <span class='it'>Pot-bouille</span> ou de l’immortel <span class='it'>A Vau-l’eau</span>,
+combien le plus «&nbsp;délicat&nbsp;» d’entre nous aurait eu
+moins de peine à lui pardonner !</p>
+
+<p class='pindent'>Le fait est que, se produisant à cette date,&nbsp;—&nbsp;qui
+était aussi, sauf erreur, celle de l’<span class='it'>Homme Libre</span> de
+M. Barrès et de la <span class='it'>Thais</span> de M. Anatole France, celle
+des premières études françaises sur la personne et
+l’œuvre du créateur de <span class='it'>Zarathoustra</span>,&nbsp;—&nbsp;le magnifique
+roman qu’on va lire a été un phénomène infiniment
+imprévu et curieux de notre histoire littéraire. Nous
+étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés
+à l’entendre,&nbsp;—&nbsp;et à l’entendre de l’élégante voix de
+poète et d’artiste qui nous la criait,&nbsp;—&nbsp;que je crois
+bien que nous n’en avons pas aperçu tout de suite
+l’éminente portée ; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à
+l’auteur du <span class='it'>Disciple</span> qui, d’abord, ne se soit trouvé
+hors d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner
+combien peu de temps s’écoulerait avant que, sous
+l’influence d’un travail secret, issu en partie de ce
+roman même, une révolution profonde s’accomplît
+aussi bien dans ses propres croyances esthétiques et
+philosophiques que dans celles de l’immense majorité
+des lecteurs français ?</p>
+
+<p class='pindent'>Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui
+ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent
+dédain avec lequel nous affections de railler
+cet étrange caprice passager du charmant et sceptique
+analyste des passions mondaines. M. Bourget se
+fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux
+Disciple, une grosse farce «&nbsp;naturaliste&nbsp;»
+du genre de Pot-bouille ou de l’immortel A Vau-l’eau,
+combien le plus «&nbsp;délicat&nbsp;» d’entre nous aurait eu
+moins de peine à lui pardonner !</p>
+
+<p class='pindent'>Le fait est que, se produisant à cette date,&nbsp;—&nbsp;qui
+était aussi, sauf erreur, celle de l’Homme Libre de
+M. Barrés et de la Thais de M. Anatole France, celle
+des premières études françaises sur la personne et
+l’œuvre du créateur de Zarathoustra,&nbsp;—&nbsp;le magnifique
+roman qu’on va lire a été un phénomène infiniment
+imprévu et curieux de notre histoire littéraire. Nous
+étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés
+à l’entendre,&nbsp;—&nbsp;et à l’entendre de l’élégante voix de
+poète et d’artiste qui nous la criait,&nbsp;—&nbsp;que je crois
+bien que nous n’en avons pas aperçu tout de suite
+l’éminente portée ; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à
+l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé
+hors d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner
+combien peu de temps s’écoulerait avant que, sous
+l’influence d’un travail secret, issu en partie de ce
+roman même, une révolution profonde s’accomplît
+aussi bien dans ses propres croyances esthétiques et
+philosophiques que dans celles de l’immense majorité
+des lecteurs français ?</p>
+
+<p class='pindent'>Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui
+personne de chez nous qui, de gré ou de force, n’en
+fût venu à tenir pour vraie la thèse du <span class='it'>Disciple</span>. Je
+lisais dans les journaux, l’autre jour encore, qu’un
+groupe de collégiens d’une sous-préfecture s’étaient
+constitués en authentique association de voleurs et
+d’escrocs, sous le nom très inattendu de&nbsp;: «&nbsp;la bande
+des Nick Carter&nbsp;». Ce «&nbsp;Nick Carter&nbsp;» est un détective
+américain dont les vertueux exploits sont
+racontés aux quatre coins du monde, chaque semaine,
+en des livraisons populaires d’une langue pitoyable
+et d’une illustration tout à fait hideuse ; et sans
+doute les collégiens susdits ne semblaient guère avoir
+compris la signification réelle d’histoires où le personnage
+qu’ils s’étaient choisi pour patron ne se fatigue
+pas d’envoyer au bagne les représentants de la profession
+qu’ils avaient, eux-mêmes, vaillamment
+adoptée&nbsp;: mais, après cela, rien ne nous prouve que
+le jeune Robert Greslou, lui aussi, n’ait pas échoué à
+saisir exactement toutes les nuances de l’abstruse
+doctrine philosophique qui l’a conduit à vouloir
+«&nbsp;instituer&nbsp;» une «&nbsp;expérience&nbsp;» criminelle sur ses
+aptitudes de conquête amoureuse. Ou bien, si l’on
+préfère un exemple d’ordre plus relevé, je rappellerai
+l’aventure, également toute fraîche, d’un ouvrier
+saxon de Leipzig qui, après s’être nourri d’une
+publication intitulée les <span class='it'>Annales de Psychologie</span>, s’est
+tout à coup rendu compte de l’impossibilité, pour
+lui, de «&nbsp;satisfaire pleinement les aspirations naturelles
+et légitimes de son être&nbsp;» au moyen de son
+humble salaire, et s’en est allé acheter un marteau,
+s’est adressé à soi-même un semblant de lettre
+chargée, et a assommé un malheureux facteur au
+moment où celui-ci pénétrait dans sa chambre.
+Voilà deux «&nbsp;cas&nbsp;» récents que le hasard me jette
+sous la main&nbsp;: mais combien d’autres preuves plus
+saisissantes chacun de nous trouverait à citer, tirées
+de son observation personnelle ou de la lecture des
+journaux de la veille, en faveur de la théorie contre
+laquelle se révoltaient jadis, à la suite de l’austère
+Adrien Sixte, la plupart des hommes de lettres et
+savants, philosophes et artistes de ma génération ?
+Est-ce-que nous ne sentons pas que toute notre
+conception présente de nos devoirs comme de nos
+droits s’est principalement formée en nous sous
+l’empire de nos émotions esthétiques ou intellectuelles,
+et que l’action de celles-ci sur nous a été d’autant
+plus intense qu’elles nous sont apparues entourées
+de plus de beauté,&nbsp;—&nbsp;avivées par l’exquise musique
+d’une strophe de Verlaine ou de Baudelaire, enflammées
+par l’élan fiévreux de la pensée et du rythme
+dans un chapitre de Nietzsche, illuminées de l’inoubliable
+sourire que nous voyions flotter doucement
+autour des lèvres amères de l’auteur de l’<span class='it'>Antechrist</span> et
+de <span class='it'>l’Abbesse de Jouarre</span> ? Et qui donc s’attendrait
+encore, désormais, à mettre en doute l’énorme part
+qui revient au roman, au théâtre, à toute notre
+littérature de ce dernier demi-siècle, dans la brusque
+déchéance des vénérables notions séculaires de l’honneur
+et de la dignité individuelle, dans la rupture à
+peu près totale des antiques liens familiaux, pour ne
+rien dire de la diffusion universelle de cette incrédulité
+quasi-animale qui, enlevant aux âmes la
+foi religieuse sans lui substituer aucune autre croyance,
+les vide en même temps de toute chaleur
+comme de tout espoir ? Ah ! l’aveugle et stupide
+troupeau que nous étions, lorsqu’il y a vingt ans
+nous applaudissions aux faciles «&nbsp;rosseries&nbsp;» du
+Théâtre-Libre, lorsque nous nous divertissions des
+audaces «&nbsp;super-humaines&nbsp;» de nos maîtres d’alors,
+sans songer que bientôt des fils nous naîtraient
+qui puiseraient dans ces amusants paradoxes, respirés
+dès l’enfance, des germes pernicieux d’abrutissement
+et de dépravation !</p>
+
+<p class='pindent'>Du moins nos yeux ont-ils fini par s’ouvrir, devant
+une évidence tous les jours plus frappante. Ce qui
+naguère nous indignait comme un attentat sacrilège
+à la souveraineté éternelle de la pensée et de l’art,
+nous nous accordons tous aujourd’hui à le proclamer,
+et peu s’en faut que nous ne nous figurions même
+l’avoir admis de tout temps. Mais non&nbsp;: c’est au
+<span class='it'>Disciple</span> de M. Bourget qu’appartient le mérite de
+nous l’avoir enseigné, avec une autorité morale et
+un noble courage et un attrait merveilleux d’évocation
+dramatique qui suffiraient à lui valoir une place
+de choix, au premier rang des œuvres véritablement
+vivantes et belles de notre littérature contemporaine.
+Et peut-être, ainsi que je disais tout à l’heure,
+l’auteur lui-même de ce livre admirable ne s’est-il
+pas, tout d’abord, rendu compte de la gravité exceptionnelle
+de la doctrine qu’il nous apportait ? Profondément
+ému du spectacle de certaines tragédies
+récentes, et sans doute un peu troublé, aussi, par
+la témérité inattendue de certaines idées qui commençaient
+alors à s’énoncer autour de lui avec l’irrésistible
+séduction d’une éloquence à la fols infiniment
+spirituelle et pathétique, peut-être n’a-t-il
+obéi, en effet, qu’à une impulsion passagère, après
+quoi il lui aura semblé que rien ne l’empêchait de
+reprendre l’attachante série de ses propres expériences
+d’analyse psychologique, unies à la peinture
+de ces milieux parisiens que personne, de nos jours,
+n’a su mieux comprendre et décrire que lui ? Mais
+inconsciemment son <span class='it'>Disciple</span> survivait et agissait
+en lui, pendant les années qui avaient suivi sa publication ;
+et un moment est venu où,&nbsp;—&nbsp;tout de même
+que nos yeux en partie grâce à lui,&nbsp;—&nbsp;ses yeux se sont
+décidément ouverts à l’importance du rôle que lui
+imposaient son talent et sa renommée. Tout de
+même qu’autrefois l’aventure symbolique de Robert
+Greslou avait succédé, dans son œuvre, à <span class='it'>Un Crime
+d’Amour</span> et à <span class='it'>Cruelle Enigme</span>, de nouveau nous l’avons
+vu s’interrompre dans la création de romans purement
+«&nbsp;littéraires&nbsp;», une <span class='it'>Cosmopolis</span> ou une <span class='it'>Duchesse
+bleue</span>, pour aborder les problèmes les plus brûlants
+de l’heure présente, et non plus en simple spectateur
+mais en philosophe et en moraliste, s’efforçant
+d’opposer aux doctrines funestes des continuateurs
+d’Adrien Sixte la seule doctrine religieuse et sociale
+qui lui parût capable de sauver son pays. La haute
+valeur de ces romans de sa dernière «&nbsp;manière&nbsp;», la
+grandeur de leur inspiration et l’heureux contre-coup
+de celle-ci jusque sur la qualité, toute professionnelle,
+du relief des caractères et de l’ardente et harmonieuse
+élégance du style, je n’ai pas à les louer ici, et chacun,
+d’ailleurs, les connaît assez&nbsp;: mais il n’y a pas une de
+ces précieuses vertus de l’<span class='it'>Étape</span>, de <span class='it'>l’Émigré</span>, ni de la
+<span class='it'>Barricade</span> qui ne résultent expressément d’une révolution
+commencée dans l’âme de M. Bourget voilà
+vingt et un ans, lorsqu’un concours providentiel de
+hasards lui a suggéré le caprice d’entremêler à ses
+subtiles explorations du cœur féminin le simple récit
+de l’expérience instituée dans un château de l’Auvergne,
+au prix de l’honneur et de la vie d’une
+jeune fille, par l’élève docile de l’austère et vénérable
+Adrien Sixte.</p>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>T. DE WYZEWA.</p>
+
+<hr class='pbk'/>
+
+<table id='tab1' summary='' class='center'>
+<colgroup>
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+</colgroup>
+<tr><td class='tab1c1 tab1c1-col3 tdStyle0' colspan='3'><span class='it'>TABLE.</span></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'>&nbsp;</td><td class='tab1c3 tdStyle2'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap00'><span class='it'>A un jeune homme</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>I.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap01'><span class='it'>Un Philosophe moderne</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>II.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap02'><span class='it'>L’Affaire Greslou</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>III.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap03'><span class='it'>Simple Douleur</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>IV.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap04'><span class='it'>Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>I.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap41'><span class='it'>Mes Hérédités</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>II.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap42'><span class='it'>Mon Milieu d’idées</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>III.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap43'><span class='it'>Transplantation</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>IV.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap44'><span class='it'>Première Crise</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>V.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap45'><span class='it'>Seconde Crise</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>VI.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap46'><span class='it'>Conclusion</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>V.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap05'><span class='it'>Tourments d’idées</span></a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>VI.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap06'><span class='it'>Le Comte André</span></a></td></tr>
+</table>
+
+<div><h2 id='chap00'><span class='it'>A UN JEUNE HOMME</span></h2></div>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune
+homme de mon pays, à toi que je connais si bien
+quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni ton
+nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions,
+—&nbsp;rien sinon que tu as plus de dix-huit ans et moins
+de vingt-cinq, et que tu vas, cherchant dans nos
+volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions
+qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées
+dans ces volumes dépend un peu de ta vie morale, un
+peu de ton âme ;&nbsp;—&nbsp;et ta vie morale, c’est la vie
+morale de la France même ; ton âme, c’est son âme.
+Dans vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en
+main la fortune de cette vieille patrie, notre mère commune.
+Vous serez cette patrie elle-même. Qu’auras-tu
+recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos ouvrages ?
+Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de
+lettres, si chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité</span>...</p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Tu trouveras dans</span> le Disciple <span class='it'>l’étude d’une de ces
+responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve
+que l’ami qui t’écrit ces lignes possède, à défaut
+d’autre mérite, celui de croire profondément au
+sérieux de son art.&nbsp;—&nbsp;Puisses-tu trouver dans ces
+lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement.
+Oui, il pense à toi, et cela depuis bien longtemps,
+depuis les jours où tu commençais d’apprendre
+à lire, alors que nous autres, qui marchons
+aujourd’hui vers notre quarantième année, nous
+griffonnions nos premiers vers et notre première
+page de prose au bruit du canon qui grondait sur
+Paris. Dans nos chambrées d’écoliers on n’était pas
+gai à cette époque. Les plus âgés d’entre nous venaient
+de partir pour la guerre, et nous qui devions rester au
+collège, du fond de nos classes à demi désertes nous
+sentions peser sur nous le grand devoir du relèvement
+de la Patrie.</span></p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale
+année 1871, jeune Français de maintenant,&nbsp;—&nbsp;nous
+tous qui voulions vouer notre effort aux Lettres. Mes
+amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore
+de Banville</span>&nbsp;:</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>Vous en qui je salue une nouvelle aurore.</p>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Vous tous qui m’aimerez,</p>
+<p class='line0'>Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,</p>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;O bataillons sacrés!</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Cette aurore de demain, nous la voulions aussi
+rayonnante que notre aurore à nous était mélancolique
+et embrumée d’une vapeur de sang. Nous souhaitions
+mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés
+de la veille, en vous laissant de quoi valoir mieux que
+nous ne valions nous-mêmes. Nous nous disions que
+notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à vous,
+une France nouvelle, par notre action privée et
+publique, par nos actes et par nos paroles, par notre
+ferveur et par notre exemple, une France rachetée de
+la défaite, une France reconstruite dans sa vie extérieure
+et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous
+fussions alors, nous savions, pour l’avoir appris dans
+nos maîtres,&nbsp;—&nbsp;et ce fut leur meilleur enseignement,&nbsp;—&nbsp;que
+les triomphes et les défaites du dehors traduisent
+les qualités et les insuffisances du dedans.
+Nous savions que la résurrection de l’Allemagne, au
+début du siècle, a été avant tout une</span> œuvre d’âme,
+<span class='it'>et nous nous rendions compte que l’Ame Française
+était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait
+aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans
+la généreuse naïveté de notre adolescence à comprendre
+que la crise morale était la grande crise de
+ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos
+chefs de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface
+de</span> la Femme de Claude, <span class='it'>s’adressant au Français
+de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère
+plus jeune&nbsp;: «&nbsp;Prends garde, tu traverses des temps
+difficiles... Tu viens de payer cher, elles ne sont
+même pas encore toutes payées, tes fautes d’autrefois.
+Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin,
+railleur, sceptique et folâtre&nbsp;: en voilà assez pour
+quelque temps au moins. Dieu, la nature, le travail,
+l’amour, l’enfant, tout cela est sérieux, très sérieux,
+et se dresse devant toi.</span> Il faut que tout cela vive
+ou que tu meures.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>De cette génération dont je suis, et que soulevait ce
+noble espoir de refaire la France, je ne peux pas
+dire qu’elle ait réussi, ni même qu’elle ait été assez
+uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je
+sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé,&nbsp;—&nbsp;oui, beaucoup.
+Sans trop de méthode, hélas ! mais avec une
+application continue et qui me touche quand je
+songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au
+pouvoir, combien nous avons tous été abandonnés
+à nous-mêmes, l’indifférence où nous ont tenus les
+malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui
+jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous
+appuyer, de nous diriger. Ah ! la brave classe
+moyenne, la solide et vaillante Bourgeoisie, que possède
+encore la France ! Qu’elle a fourni, depuis ces
+vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie,
+d’agents diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs
+excellents, d’artistes intègres ! J’entends dire
+parfois&nbsp;: «&nbsp;Quelle vitalité dans ce pays ! Il continue
+d’aller, là où un autre mourrait...&nbsp;» Hé bien ! s’il va,
+en effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne
+volonté de cette jeune bourgeoisie qui a tout accepté
+pour servir le pays. Elle a vu d’ignobles maîtres
+d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus
+chères croyances, des politiciens abominables jouer
+du suffrage universel comme d’un instrument de
+règne, et installer leur médiocrité menteuse dans les
+plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage universel,
+la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies,&nbsp;—&nbsp;car
+la force du nombre est la plus brutale des
+forces, n’ayant même pas pour elle l’audace et le
+talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout,
+elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne
+nécessaire. Si nos soldats vont et viennent, si es
+puissances étrangères nous gardent leur respect, si
+notre enseignement supérieur se développe, si nos
+arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie
+national, c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas
+de victoire à son actif, cette génération des jeunes
+gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a pas su rétablir
+la forme traditionnelle du gouvernement, ni
+résoudre les problèmes redoutables que l’erreur
+démocratique nous impose. Pourtant, jeune homme
+de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes
+aînés. Par eux la France a vécu.</span></p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui
+tourmente à l’heure actuelle ceux de ces aînés qui ont
+gardé, malgré tout, la foi dans le relèvement du pays.
+Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des
+cavaliers prussiens galopant victorieux entre les
+peupliers de la terre natale. Et de l’horrible guerre
+civile tu ne connais guère que la ruine pittoresque de
+la Cour des comptes, où les arbres poussent leur végétation
+luxuriante parmi les pierres roussies qui
+prennent de poétiques allures de palais anciens, en
+attendant que cette trace aussi disparaisse. Nous
+autres, nous n’avons jamais pu considérer que la
+paix de 71 eût tout réglé pour toujours... Que je voudrais
+savoir si tu penses comme nous ! Que je voudrais
+être sûr que tu n’es pas prêt à renoncer à ce qui
+fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun de
+nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé ! Mais
+non, j’en suis sûr, et que tu te sens triste quand tu
+passes devant l’Arc où</span> les autres <span class='it'>ont passé, même si
+c’est avec un ami, et par les beaux soirs d’été. Tu
+quitterais tout, gaiement, pour aller</span> là-bas,&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>si,
+demain, il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce
+n’est pas assez de savoir mourir. Es-tu décidé à
+savoir vivre ? Lorsque tu le vois, cet Arc de triomphe,
+et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée,
+regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle
+héroïque des conscrits d’alors ? Quand tu te souviens
+de la Restauration et des luttes du Romantisme,
+éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux
+d’</span>Hernani, <span class='it'>un grand drapeau littéraire à défendre ?
+Sens-tu, quand tu rencontres un des maîtres
+d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte de
+Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un
+des dépositaires du génie de ta race ? Quand tu lis
+des livres, comme ceux que nous devons écrire lorsqu’il
+nous faut peindre les coupables passions et leur
+martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé
+les auteurs de ces livres ? As-tu de l’idéal, enfin, plus
+d’idéal que nous ; de la foi, plus de foi que nous ; de
+l’espérance, plus d’espérance que nous ?&nbsp;—&nbsp;Si c’est</span>
+oui, <span class='it'>donne-moi la main, et laisse-moi te dire&nbsp;: merci.&nbsp;—&nbsp;Si
+c’est</span> non ?...</p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Si c’est</span> non ?...&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Il y a deux types de jeunes
+gens que je vois devant moi à l’heure présente, et qui
+sont devant toi aussi comme deux formes de tentations,
+également redoutables et funestes.&nbsp;—&nbsp;L’un est
+cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait
+le décompte de la vie, et sa religion tient dans un seul
+mot&nbsp;: jouir,&nbsp;—&nbsp;qui se traduit par cet autre&nbsp;: réussir.
+Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de la littérature
+ou de l’art, du sport ou de l’industrie ; qu’il
+soit officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même
+pour dieu, pour principe et pour fin. Il a
+emprunté à la philosophie naturelle de ce temps la
+grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à
+l’œuvre de sa fortune avec une ardeur de positivisme
+qui fait de lui un barbare civilisé, la plus dangereuse
+des espèces. Alphonse Daudet, qui a su merveilleusement
+le voir et le définir, ce jeune homme moderne,
+l’a baptisé</span> struggle-for-lifer,&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>et lui-même, ce personnage
+s’appelle volontiers «&nbsp;fin de siècle&nbsp;». Il n’estime
+que le succès,&nbsp;—&nbsp;et dans le succès que l’argent.
+Il est convaincu, en lisant ce que j’écris ici,&nbsp;—&nbsp;car
+il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour
+être «&nbsp;dans le train&nbsp;»,&nbsp;—&nbsp;que je me moque du public
+en traçant ce portrait, et que moi-même je lui ressemble.
+Il est si profondément nihiliste à sa manière,
+que l’idéal lui paraît une comédie chez tout autre,
+comme il en serait, comme il en est une chez lui,
+quand il juge à propos, par exemple, de se grimer en
+socialiste, de mentir au peuple pour avoir ses votes.
+Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas ?
+Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans
+et, pour âme, une machine à calcul au service d’une
+machine à plaisir. Je le redoute moins cependant
+pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties
+des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un
+épicurien intellectuel et raffiné, comme le premier
+était un épicurien brutal et scientifique. Ce nihiliste
+délicat, comme il est effrayant à rencontrer et comme il
+abonde ! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes
+les idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a
+compris les résultats derniers des plus subtiles philosophes
+de cet âge. Ne lui parlez pas d’impiété, de
+matérialisme. Il sait que le mot</span> matière <span class='it'>n’a pas de
+sens précis, et il est d’autre part trop intelligent pour
+ne pas admettre que toutes les religions ont pu être
+légitimes à leur heure. Seulement, il n’a jamais cru,
+il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira
+jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son
+esprit qu’il a transformé en un outil de perversité
+élégante. Le bien et le mal, la beauté et la laideur, le
+vice et la vertu lui paraissent des objets de simple
+curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui,
+un mécanisme savant et dont le démontage l’intéresse
+comme un objet d’expérience. Pour lui, rien
+n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est
+immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute
+l’ambition, comme l’a dit un remarquable analyste,
+Maurice Barrès, dans son beau roman de l’</span>Homme
+libre,&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque
+seulement une conclusion,&nbsp;—&nbsp;consiste à «&nbsp;adorer
+son moi&nbsp;», à le parer de sensations nouvelles. La vie
+religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à
+ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme
+la vie sentimentale. Sa corruption est autrement
+profonde que celle du jouisseur barbare ; elle est autrement
+compliquée, et le beau nom d’intellectualisme
+dont il la pare en dissimule la férocité froide, la
+sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien,
+ce jeune homme-là ; nous avons tous failli l’être,
+nous que les paradoxes d’un maître trop éloquent
+ont trop charmés ; nous l’avons tous été un jour, une
+heure ; nous le sommes encore dans nos mauvais
+moments. Et si j’ai écrit ce livre, c’est pour te montrer,
+enfant de vingt ans chez qui l’âme est en train
+de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que
+cet égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de
+lui.</span></p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes
+hommes, jeune Français d’aujourd’hui. Ne sois ni le
+positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le
+sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du
+monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil
+de la vie, ni celui de l’intelligence ne fassent de toi un
+cynique et un jongleur d’idées ! Dans ces temps de
+conscience troublée et de doctrines contradictoires,
+attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase
+sacrée&nbsp;: «&nbsp;Il faut juger l’arbre par ses fruits.&nbsp;» Il y
+a une réalité dont tu ne peux pas douter, car tu la
+possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute&nbsp;: c’est
+ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui
+rendent cette âme moins capable d’aimer, moins
+capable de vouloir. Tiens pour assuré que ces idées
+sont fausses par un point, si subtiles te semblent-elles,
+soutenues par les plus beaux noms, parées de
+la magie des plus beaux talents. Exalte et cultive en
+toi ces deux grandes vertus, ces deux énergies en
+dehors desquelles il n’y a que flétrissure présente et
+qu’agonie finale&nbsp;: l’amour et la volonté.&nbsp;—&nbsp;La
+science d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît
+qu’au terme de son analyse s’étend le domaine
+de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut presque
+un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de
+mystère qui bat notre rivage, que nous voyons devant
+nous, réel, et pour lequel nous n’avons ni barque ni
+voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan de
+mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort,
+aie le courage de répondre&nbsp;: «&nbsp;Vous ne le savez pas...&nbsp;»
+Et puisque tu sais, puisque tu éprouves qu’une âme
+est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure pas
+en toi avant toi-même.&nbsp;—&nbsp;La France a besoin que
+nous pensions tous cela, et puisse ce livre t’aider à
+le penser. N’y cherche pas, ce que tu n’y trouverais
+point, des allusions à de récents événements. Le plan
+en était tracé, et une partie en était écrite quand deux
+tragédies, l’une Française et l’autre Européenne,
+sont venues attester qu’un même trouble d’idées
+et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes
+et d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de
+croire que je n’ai pas spéculé sur des drames qui
+ont fait souffrir, qui font souffrir trop de personnes.
+Les moralistes dont c’est le métier de chercher les
+causes rencontrent parfois des analogies de situations
+qui leur attestent qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient
+mieux alors s’être trompés. Que je voudrais,
+moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais
+eu dans la vie réelle de personnages semblables, de
+près ou de loin, au malheureux</span> Disciple <span class='it'>qui donne
+son nom à ce roman ! Mais s’il n’y en avait pas eu,
+s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit
+ce que je viens de te dire, jeune homme de mon pays,
+à qui je voudrais avoir été une fois bienfaisant, par
+qui je souhaite passionnément d’être aimé,&nbsp;—&nbsp;et
+de le mériter.</span></p>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>P. B.</p>
+
+<p class='noindent'>Paris, 5 juin 1889.</p>
+
+<hr class='pbk'/>
+
+<p class='line' style='text-align:center;margin-top:3em;margin-bottom:2em;font-size:2.5em;'>Le Disciple</p>
+
+<div><h2 class='nobreak' id='chap01'>I<br/> <span class='sub-head'>UN PHILOSOPHE MODERNE</span></h2></div>
+
+<p class='pindent'>Une légende qui n’a pas été démentie veut
+que les bourgeois de la ville de Kœnigsberg
+aient deviné qu’un événement prodigieux
+bouleversait l’univers civilisé, à voir simplement
+le philosophe Emmanuel Kant modifier la direction
+de sa promenade quotidienne. Le célèbre
+auteur de la <span class='it'>Critique de la Raison pure</span> avait
+appris le jour même que la Révolution française
+venait d’éclater. Quoique Paris soit peu propice
+à d’aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants
+de la rue Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par un
+après-midi de janvier 1887, une stupeur presque
+pareille à constater la sortie, vers une heure, d’un
+philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais
+aussi régulier, aussi maniaque dans ses faits et
+gestes, sans compter qu’il est plus destructif
+encore dans son analyse,&nbsp;—&nbsp;M. Adrien Sixte, celui
+que les Anglais appellent volontiers le Spencer
+français. Il convient d’ajouter tout de suite que
+cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de
+Jussieu à la rue de Linné, fait partie d’une véritable
+petite province bornée par le jardin des
+Plantes, l’hôpital de la Pitié, l’entrepôt des vins
+et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève.
+C’est dire qu’elle permet ces familières
+inquisitions du coup d’œil, impossibles dans les
+grands quartiers de la ville où le va-et-vient de
+l’existence renouvelle sans cesse le flot des voitures
+et des passants. Ici ne demeurent que de petits
+rentiers, de modestes professeurs, des employés au
+Muséum, des étudiants désireux d’étudier, de tout
+jeunes gens de lettres qui redoutent autour de leur
+solitude les tentations du pays Latin. Les boutiques
+sont achalandées par leur clientèle, fixe comme
+celle d’un faubourg. Le Boulanger, le Boucher,
+l’Epicier, la Blanchisseuse, le Pharmacien,&nbsp;—&nbsp;tous
+ces noms sont prononcés au singulier par les
+domestiques qui vont aux emplettes. Il n’y a guère
+place pour une concurrence dans ce carré de maisons
+que dessert la ligne des omnibus de la Glacière
+et qu’orne une fontaine capricieusement
+chargée d’images d’animaux, en l’honneur du
+jardin des Plantes. Les visiteurs de ce jardin s’y
+rendent rarement par la porte qui fait face à l’hôpital.
+Aussi, même dans les belles journées de
+printemps et quand la foule abonde sous les arbres
+reverdis de ce parc, asile favori des militaires et
+des nourrices, la rue Linné demeure calme comme
+d’habitude, à plus forte raison les rues avoisinantes.
+S’il se produit dans ce coin isolé de Paris
+une affluence inusitée, c’est que les portes de
+l’hospice de la Pitié s’ouvrent aux visiteurs des
+malades, et alors se prolonge sur les trottoirs un
+défilé de figures humbles et tristes. Ces pèlerins
+de misère arrivent munis de friandises destinées
+au parent qui souffre derrière les vieux murs grisâtres
+de l’hôpital, et les habitants des rez-de-chaussée,
+des loges et des magasins ne s’y trompent
+guère. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs
+de hasard et toute leur attention se réserve
+pour les passants qui apparaissent tous les jours
+sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi,
+pour les boutiquiers et les concierges, comme pour
+le chasseur dans la campagne, des signes précis
+de l’heure et du temps qu’il fera dans les allées
+et venues des promeneurs de ce quartier, où
+résonnent parfois les appels sauvages poussés par
+quelque bête de la ménagerie voisine&nbsp;: un ara qui
+crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette,
+un tigre qui miaule. En voyant trottiner,
+sa vieille serviette en cuir verdi sous le bras, le
+professeur libre qui grignote un croissant d’un sou
+acheté en hâte, ces espions du trottoir savent que
+huit heures vont sonner. Quand le garçon du
+pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts,
+ils savent qu’il est onze heures, et que le chef de
+bataillon retraité qui loge tout seul au cinquième
+étage de telle maison va déjeuner,&nbsp;—&nbsp;et ainsi de
+suite pour chaque instant du jour. Un changement
+dans la toilette des femmes qui promènent ici
+leurs élégances plus ou moins coquettes est noté,
+critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et
+peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule
+très pittoresque du centre de la France, les
+moindres faits et gestes des habitués de ces quatre
+ou cinq rues sont «&nbsp;dans les langues&nbsp;» et les faits
+et gestes de M. Adrien Sixte plus encore que ceux
+de beaucoup d’autres, on va comprendre pourquoi,
+par une simple esquisse du personnage.
+D’ailleurs les détails de la vie menée par cet homme
+fourniront aux curieux de nature humaine un
+document authentique sur une variété sociale assez
+rare, celle des philosophes de profession. Quelques
+échantillons nous ont été donnés de cette
+espèce par les anciens et plus récemment par Colerus
+à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à
+propos d’eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais
+du dix-septième siècle. Darwin et Mill
+grandirent dans l’opulente et active bourgeoisie
+anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique
+en plein Paris de la fin du dix-neuvième
+siècle. J’ai connu dans ma jeunesse, et quand les
+études de cet ordre m’intéressaient, plusieurs individus
+aussi emprisonnés que lui dans l’atmosphère
+des spéculations abstraites. Je n’en ai pas
+rencontré qui m’ait mieux fait comprendre l’existence
+d’un Descartes dans son poêle au fond des
+Pays-Bas, ou celle du penseur de l’<span class='it'>Ethique</span>, lequel
+n’avait, comme on sait, d’autres distractions à ses
+rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac
+et de faire battre des araignées.</p>
+
+<p class='pindent'>Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au
+lendemain de la guerre, était venu s’établir dans
+une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse, dont
+tous les indigènes le connaissaient aujourd’hui.
+C’était, à cette époque déjà lointaine, un homme
+de trente-quatre ans, chez lequel toute physionomie
+de jeunesse était comme détruite par une
+si complète absorption de l’esprit dans les idées,
+que ce visage rasé n’avait plus ni âge ni profession.
+Des médecins, des prêtres, des policiers et
+des acteurs offrent au regard, pour des raisons
+diverses, de ces faces froides, glabres, à la fois
+tendues et expressives. Un front haut et fuyant,
+une bouche avancée et volontaire avec des lèvres
+minces, un teint bilieux, des yeux malades d’avoir
+trop lu, et cachés sous des lunettes noires, un
+corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu
+d’une longue redingote en drap pelucheux l’hiver,
+en drap mince l’été, des souliers noués de cordons,
+des cheveux trop longs, prématurément presque
+tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux
+dits gibus qui se plient par une mécanique et se
+déforment aussitôt,&nbsp;—&nbsp;voilà sous quelles apparences
+se présentait ce savant, dont toutes les
+actions furent dès le premier mois aussi méticuleusement
+réglées que celles d’un ecclésiastique.
+Il occupait un appartement de sept cents francs
+de loyer, situé au quatrième, et composé d’une
+chambre à coucher, d’un salon de travail, d’une
+salle à manger grande comme une cabine de
+bateau, d’une cuisine, d’une chambre de bonne, le
+tout donnant sur le plus large horizon. Le philosophe
+voyait de ses fenêtres l’étendue entière du
+jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise
+très au loin dans le fond, à gauche, par delà une
+espèce de creux qui marquait la place de la Seine.
+La gare d’Orléans et le dôme de la Salpêtrière se
+dressaient en face de lui, et à droite la masse du
+cèdre noircissait sur le fouillis vert ou dépouillé,
+suivant la saison, des arbres du Labyrinthe. Des
+fumées d’usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair,
+à tous les coins de ce vaste paysage, d’où s’échappait
+une rumeur d’océan lointain, coupée par des
+sifflements de locomotive ou de bateaux. Sans
+doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait
+cédé à une loi générale, quoique inexpliquée, de
+la nature méditative. Presque tous les cloîtres ne
+sont-ils pas bâtis dans des endroits qui permettent
+d’embrasser par le regard une grande quantité
+d’espace ? Peut-être ces vues démesurées et confuses
+favorisent-elles les concentrations de la pensée
+que distrairait un détail trop voisin, trop circonstancié ?
+Peut-être les solitaires trouvent-ils
+une volupté de contraste entre leur inaction songeuse
+et l’ampleur du champ où se développe
+l’activité des autres hommes ? Quoi qu’il en soit
+de ce petit problème qui se rattache à cet autre,
+trop peu étudié&nbsp;: la sensibilité animale des hommes
+d’intelligence, il est certain que ce paysage mélancolique
+était depuis quinze ans le compagnon avec
+qui le silencieux travailleur causait le plus. Son
+ménage était tenu par une de ces domestiques
+comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se
+douter que la perfection de certains services suppose
+chez le maître une régularité correspondante
+d’existence. Dès son arrivée, le philosophe avait
+demandé simplement au concierge une femme de
+charge pour ranger son appartement et un restaurant
+d’où il fit venir ses repas. Ces deux
+demandes risquaient d’aboutir aux pires conséquences&nbsp;:
+un service fait à la diable et une nourriture
+de poison. Elles eurent ce résultat inattendu
+d’introduire dans l’intérieur d’Adrien Sixte précisément
+la personne que rêvaient ses vœux les plus
+chimériques, si toutefois un abstracteur de quintessences,
+comme Rabelais appelle cette sorte de
+songeurs, garde le loisir de former des vœux.</p>
+
+<p class='pindent'>Ce concierge&nbsp;—&nbsp;d’après les us et coutumes de
+tous les concierges dans les maisons à petits
+appartements&nbsp;—&nbsp;augmentait le revenu trop faible
+de sa loge au moyen d’un métier manuel. Il était
+cordonnier «&nbsp;en neuf et en vieux&nbsp;», disait une
+pancarte collée à la vitre de la fenêtre sur la rue.
+Parmi ses clients, le père Carbonnet&nbsp;—&nbsp;c’était son
+nom&nbsp;—&nbsp;comptait un prêtre domicilié rue Cuvier.
+Ce prêtre, âgé, retiré du monde, avait pour
+domestique Mlle Mariette Trapenard, une femme
+de quarante ans environ, habituée depuis des
+années à tout gouverner chez son maître, avec
+cela restée très paysanne, sans aucune ambition
+de jouer à la demi-dame, rude à l’ouvrage,
+mais qui n’aurait voulu à aucun prix entrer dans
+une maison où elle se fût heurtée à une autorité
+féminine. Le vieux prêtre venait de mourir presque
+subitement dans la semaine qui précéda l’installation
+du philosophe rue Guy-de-la-Brosse. Le
+père Carbonnet, sur la feuille de location duquel
+le nouveau venu s’inscrivit simplement comme
+rentier, devina sans peine l’espèce d’hommes où
+classer ce M. Sixte, d’abord à la quantité de
+volumes qui composaient la bibliothèque du
+savant, puis à un racontar d’une bonne de la maison,
+celle d’un professeur au collège de France
+domicilié au premier.&nbsp;—&nbsp;Ainsi l’attestaient les
+affiches blanches posées contre le mur et qui donnaient
+le programme des cours de ce célèbre établissement.&nbsp;—&nbsp;Dans
+ces phalanstères du Paris
+bourgeois tout devient événement. La bonne avait
+nommé à sa maîtresse le futur voisin du quatrième.
+La maîtresse l’avait nommé à son mari. Ce dernier
+en parla aussitôt à table en des termes que la
+bonne comprit assez pour démêler que le locataire
+«&nbsp;était dans les papiers, comme Monsieur&nbsp;». Carbonnet
+n’eût pas été digne de tirer le cordon dans
+une loge parisienne, si sa femme et lui n’eussent
+éprouvé immédiatement le besoin de mettre eu
+rapports M. Adrien Sixte et Mlle Trapenard, d’autant
+plus que Mme Carbonnet, vieille et quasi
+impotente, se trouvait elle-même déjà trop occupée
+par trois ménages dans la maison pour prendre
+encore celui-là. Le goût de l’intrigue domestique
+qui fleurit dans les loges, comme les fuchsias,
+les géraniums, et les basilics, induisit donc ce couple
+à certifier au savant que les traiteurs du quartier
+cuisinaient de la gargote, qu’il n’y avait pas
+une seule femme de charge dont ils pussent
+répondre dans le voisinage, que la servante de feu
+M. l’abbé Vayssier était une «&nbsp;perle&nbsp;» de discrétion,
+d’ordre, d’économie et de talent culinaire.
+Bref, le philosophe consentit à voir cette gouvernante
+modèle. L’évidente honnêteté de la fille le
+séduisit et aussi, cette réflexion que cet arrangement
+simplifiait de beaucoup son existence, en le
+dispensant d’une odieuse corvée, celle de donner
+lui-même un certain nombre d’ordres positifs.
+Mlle Trapenard entra donc au service de ce maître,
+pour n’en plus bouger, au gage de quarante-cinq
+francs par mois, qui devinrent bien vite soixante.
+Le savant lui donnait en outre cinquante francs
+d’étrennes. Il ne vérifiait jamais son livre, qu’il
+réglait, chaque dimanche matin, sans aucune
+contestation. C’était elle qui avait affaire à tous
+les fournisseurs, sans qu’aucune remarque de
+M. Sixte vînt la troubler dans ses combinaisons,
+d’ailleurs presque honnêtes. Enfin, elle régnait au
+logis en maîtresse absolue, situation qui excitait,
+comme on le pense, l’universelle envie du petit
+monde sans cesse en train d’aller et de venir par
+l’escalier commun, qu’un frotteur nettoyait tous
+les lundis.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hein ! mademoiselle Mariette, l’avez-vous
+mise la main sur le bon numéro, l’avez-vous
+mise ?...&nbsp;» lui disait Carbonnet quand la bonne du
+philosophe s’arrêtait une minute à causer avec
+son introducteur, devenu plus vieux. Il était
+obligé maintenant de porter des lunettes sur son
+nez carré, et il ajustait avec peine ses coups de
+marteau sur les clous qu’il enfonçait dans des
+talons de bottine, la forme serrée entre ses jambes,
+le tablier de cuir noué autour de son corps.
+Depuis quelques années, il élevait un coq appelé
+Ferdinand, sans que personne eût jamais su le
+motif de ce surnom. Cette bête errait parmi les
+cuirs, excitant l’admiration des visiteurs par son
+avidité à happer des boutons de bottine. Dans ses
+moments de terreur, ce coq familier se réfugiait
+chez son maître, enfonçait une de ses pattes dans
+la poche du gilet et cachait sa tête sous le bras du
+vieux concierge&nbsp;: «&nbsp;Allons, Ferdinand, dites bonjour
+à Mlle Mariette...&nbsp;» reprenait Carbonnet. Et
+le coq becquetait doucement la main de la fille, et
+son maître continuait&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je dis toujours&nbsp;: Ne vous désespérez pas
+d’une mauvaise année, il en viendra deux tout
+de suite, et aussi des bonnes ; elles se suivent
+comme Ferdinand suit les poules ; n’est-ce pas,
+gourgandin ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est vrai&nbsp;», répondait Mariette, «&nbsp;il faut
+en convenir, pour un brave homme, Monsieur est
+un brave homme ; quoique, pour la religion, c’est
+un païen, qui n’est pas allé une fois à la messe
+depuis ces quinze ans...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Y en a tant qui z’y vont,&nbsp;» répliquait Carbonnet,
+«&nbsp;que c’est des gaillards qui vous mènent
+des vies de remplaçant <span class='it'>entre quatre et minuit
+(catimini)</span>...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Ce fragment de conversation peut être donné
+comme le type de l’opinion que Mlle Mariette
+nourrissait sur son maître. Mais cette opinion
+demeurerait inintelligible si l’on ne rappelait ici les
+travaux du philosophe et l’histoire de sa pensée.
+Né en 1839 à Nancy, où son père tenait une
+petite boutique d’horlogerie, et remarqué de
+bonne heure pour la précocité de son intelligence,
+Adrien Sixte a laissé parmi ses camarades le
+souvenir d’un enfant chétif et taciturne, doué
+d’une force de résistance morale qui éloignait dès
+lors la familiarité. Il fit des études d’abord très
+brillantes, puis moyennes, jusqu’à ce que, dans la
+classe de philosophie, qui portait le nom de
+Logique, il se distinguât par des aptitudes exceptionnelles.
+Son professeur, frappé de son talent
+de métaphysicien, voulut le décider à préparer
+l’examen de l’Ecole normale. Adrien s’y refusa
+et déclara d’ailleurs à son père que, métier pour
+métier, il préférait à tous un travail manuel. «&nbsp;Je
+serai horloger comme toi...&nbsp;» fut sa seule réponse
+aux objurgations de ce père, qui caressait, comme
+les innombrables artisans ou commerçants français
+dont les enfants fréquentent le collège, le
+rêve, pour son fils, d’un avenir de fonctionnaire.
+M. et Mme Sixte&nbsp;—&nbsp;car Adrien avait encore sa
+mère&nbsp;—&nbsp;ne pouvaient d’ailleurs reprocher quoi
+que ce fût à ce garçon qui ne fumait pas, n’allait
+pas au café, ne se montrait jamais avec une fille,
+enfin qui faisait leur orgueil, et aux volontés
+duquel ils se résignèrent, le cœur navré. Ils renoncèrent
+à ce qu’il prit aucune carrière, mais il ne
+consentirent pas à le mettre en apprentissage ; et
+le jeune homme vécut chez eux sans autre occupation
+que d’étudier à sa guise. Il employa ainsi
+dix années à se perfectionner dans l’étude des
+philosophies anglaises et allemandes, dans les
+Sciences Naturelles et particulièrement dans la
+physiologie du cerveau, dans les Sciences Mathématiques ;
+enfin, il se donna, comme l’a dit de
+lui-même un des grands écrivains de notre époque,
+cette «&nbsp;violente encéphalite&nbsp;», cette espèce d’apoplexie
+de connaissances positives qui fut le procédé
+d’éducation de Carlyle et de Mill, de M. Taine
+et de M. Renan, de presque tous les maîtres de
+la philosophie moderne. En 1868, le fils du petit
+horloger de Nancy, âgé alors de vingt-neuf ans,
+publia un gros volume de 500 pages intitulé&nbsp;:
+<span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, qu’il n’envoya pas à plus de
+quinze personnes, mais qui eut la fortune inattendue
+d’un scandaleux retentissement. Ce livre,
+écrit dans la solitude de la pensée la plus intègre,
+présentait ce double caractère d’une analyse critique,
+aiguë jusqu’à la cruauté, et d’une ardeur
+dans la négation, exaltée jusqu’au fanatisme.
+Moins poète que M. Taine, incapable d’écrire la
+magnifique préface de <span class='it'>l’Intelligence</span> et le morceau
+sur l’universel phénoménisme ; moins desséché
+que M. Ribot, qui préludait déjà par ses <span class='it'>Psychologues
+anglais</span> à la belle série de ses études, sa <span class='it'>Psychologie
+de Dieu</span> alliait à la fois l’éloquence de l’un
+à la pénétration de l’autre, et elle avait la chance,
+non cherchée, de s’attaquer directement au problème
+le plus passionnant de la métaphysique. Une
+brochure d’un évêque très en vue, une allusion
+indignée d’un cardinal dans un discours au Sénat,
+un article foudroyant du plus brillant critique spiritualiste
+dans une célèbre Revue, suffirent pour
+désigner l’ouvrage aux curiosités de la jeunesse,
+sur laquelle passait un vent de révolution, symptôme
+avant-coureur des bouleversements prochains.
+La thèse de l’auteur consistait à démontrer
+la production nécessaire de «&nbsp;l’hypothèse-Dieu&nbsp;»
+par le fonctionnement de quelques lois
+psychologiques, rattachées elles-mêmes à quelques
+modifications cérébrales d’un ordre tout
+physique. Cette thèse était établie, appuyée,
+développée avec une âpreté d’athéisme qui rappelait
+les fureurs de Lucrèce contre les croyances
+de son temps. Il arriva donc au solitaire de Nancy
+que son œuvre, conçue et composée comme dans
+une cellule, fut du premier coup mêlée d’une
+manière tapageuse à la bataille des idées contemporaines.
+On n’avait pas rencontré depuis des années,
+une pareille puissance d’idées générales mariée à
+une telle ampleur d’érudition, ni une si riche abondance
+de points de vue unie à un si audacieux
+nihilisme. Mais, tandis que le nom de l’écrivain
+devenait célèbre à Paris, ses parents, ceux qui
+vivaient auprès de lui sans le connaître, ceux qui
+l’avaient élevé, demeuraient atterrés de son succès.
+Quelques articles de journaux catholiques désespéraient
+Mme Sixte. Le vieil horloger tremblait
+de perdre sa clientèle dans l’aristocratie nancéienne.
+Toutes les misères de la province crucifièrent le
+philosophe, qui allait prendre le parti de quitter
+sa famille, quand l’invasion allemande et l’épouvantable
+naufrage national détournèrent de lui
+l’attention de ses compatriotes et de ses parents.
+Ces derniers moururent au printemps de 1871.
+Dans l’été de cette même année, Adrien Sixte perdit
+encore une tante, et c’est ainsi qu’à l’automne
+de 1872, ayant réglé toute sa fortune, il vint s’établir
+à Paris. Ses ressources consistaient, grâce à
+l’héritage de son père et à celui de cette tante,
+dans huit mille francs de rente placés en viager. Il
+était résolu à ne pas se marier, à ne jamais aller
+dans le monde, à n’ambitionner ni honneurs, ni
+places, ni réputation. Toute la formule de sa vie
+tenait dans ce mot&nbsp;: penser.</p>
+
+<p class='pindent'>Pour mieux définir cet homme d’une qualité si
+rare que cette esquisse d’après nature risquera
+de paraître invraisemblablement au lecteur peu
+familiarisé avec la biographie des grands manipulateurs
+d’idées, il est nécessaire, de donner un aperçu
+des journées de ce puissant travailleur. Eté
+comme hiver, M. Sixte s’asseyait à sa table dès
+six heures du matin, lesté seulement d’une tasse de
+café noir. A dix heures, il déjeunait, opération sommaire
+et qui lui permettait de franchir à dix heures
+et demie la porte du jardin des Plantes. Il se promenait
+là jusqu’à midi, poussant quelquefois sa
+flânerie vers les quais et du côté de Notre-Dame.
+Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues
+séances devant les cages des singes et la loge de
+l’éléphant. Les enfants et les servantes qui le
+voyaient rire, comme il riait, silencieusement et
+longuement, aux férocités et aux cynismes des
+macaques et des ouistitis ne soupçonnaient guère
+les misanthropiques pensées que ce spectacle
+soulevait dans le savant qui comparait en lui-même
+la comédie humaine à la comédie simiesque,
+comme il comparait à notre folie habituelle la
+sagesse de l’animal si noble qui fut le roi du globe
+avant nous. Vers midi, M. Sixte rentrait, et, de
+nouveau, il travaillait jusqu’à quatre heures,
+De quatre à six il recevait, trois fois la semaine, des
+visiteurs qui étaient presque toujours des étudiants,
+des maîtres occupés aux mêmes études que lui,
+des étrangers attirés par une renommée aujourd’hui
+européenne. Trois autres fois il sortait
+et faisait les quelques visites indispensables. A
+six heures il dînait, sortait encore, allant cette fois
+le long du jardin fermé jusqu’à la gare d’Orléans.
+A huit heures il rentrait, réglait sa correspondance
+ou lisait. A dix heures toute lumière
+s’éteignait chez lui. Cette existence monastique
+avait son repos hebdomadaire du lundi, le philosophe
+ayant observé que le dimanche déverse sur
+la campagne un flot encombrant de promeneurs.
+Ces jours-là, il partait de grand matin, montait
+dans un train de banlieue et ne rentrait que le
+soir. Il ne s’était pas une fois, durant ces quinze
+ans, départi de cette régularité absolue. Pas une
+fois il n’avait accepté une invitation à manger
+dehors, ni pris place dans une salle de spectacle.
+Il ne lisait jamais un journal, s’en rapportant
+pour le service de ses publications à son éditeur,
+et ne remerciant jamais d’un article. Son indifférence
+politique était si complète qu’il n’avait
+jamais retiré sa carte d’électeur. Il convient
+d’ajouter, pour fixer les traits principaux de cette
+figure singulière, qu’il avait rompu tout rapport
+avec sa famille, et que cette rupture se fondait,
+comme les moindres actes de cette vie, sur une
+théorie. Il avait écrit dans la préface de son second
+livre&nbsp;: <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, cette phrase significatives&nbsp;:
+«&nbsp;Les attaches sociales doivent être
+réduites à leur <span class='it'>minimum</span> pour celui qui veut connaître
+et dire la vérité dans le domaine des sciences
+psychologiques.&nbsp;» Par un motif semblable, cet
+homme, si doux, qu’il n’avait pas fait trois observations
+à sa servante depuis quinze ans, s’interdisait
+systématiquement la charité. Il pensait sur
+ce point comme Spinoza, qui a écrit dans le livre
+quatrième de l’<span class='it'>Ethique</span>&nbsp;: «&nbsp;La pitié, chez un sage
+qui vit d’après la raison, est mauvaise et inutile.&nbsp;»
+Ce Saint Laïque, comme on l’eût appelé aussi justement,
+que le vénérable Emile Littré, haïssait
+dans le Christianisme une maladie de l’humanité.
+Il en donnait ces deux raisons, d’abord que
+l’hypothèse d’un père céleste et d’un bonheur
+infini avait développé à l’excès dans l’âme le
+dégoût du réel et diminué la puissance d’acceptation
+des lois de la nature,&nbsp;—&nbsp;ensuite qu’en établissant
+l’ordre social sur l’amour, c’est-à-dire sur la
+sensibilité, cette religion avait ouvert la voie
+aux pires caprices des doctrines les plus personnel
+es. Il ne se doutait point d’ailleurs que sa
+fidèle domestique lui cousait des médailles
+bénites dans tous ses gilets, et son inadvertance
+à l’endroit de l’univers extérieur était si complète
+qu’il faisait maigre les vendredis et autres
+jours prescrits par l’Eglise, sans apercevoir cet
+effort caché de la vieille fille pour assurer le
+salut d’un maître dont elle disait quelquefois,
+reproduisant, sans le savoir elle-même, un mot
+célèbre&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu, s’il
+avait le cœur de le damner.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage
+de la rue Guy-de-la-Brosse avaient produit,
+outre cette <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, une <span class='it'>Théorie des
+passions</span>, en trois volumes, dont la publication
+aurait été plus scandaleuse encore que celle de la
+<span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, si’extrême liberté de la presse
+et du livre depuis tantôt dix ans n’avait habitué
+les lecteurs à des audaces de description que la
+tranquille férocité technique d’un savant ne saurait
+égaler. Dans ces deux livres se trouvait précisée
+la doctrine de M. Sixte, qu’il est indispensable
+de résumer ici, en quelques traits généraux,
+pour l’intelligence du drame auquel cette courte
+biographie sert de prologue. Avec l’école critique
+issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet
+que l’esprit est impuissant à connaître des causes
+et des substances, et qu’il doit seulement coordonner
+les phénomènes. Avec les psychologues
+anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes,
+celui qui est étiqueté sous le nom d’âme,
+peut être l’objet d’une connaissance scientifique,
+à la condition d’être étudié d’après une méthode
+scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a
+rien dans ces théories qui les distingue de celles
+que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont développées
+dans leurs principaux travaux. Les deux
+caractères originaux des recherches de M. Sixte
+sont ailleurs. Le premier réside dans une analyse
+négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable.
+On sait que le grand penseur anglais
+admet que toute réalité repose sur un arrière-fonds
+qu’il est impossible de pénétrer ; par suite,
+il faut, pour employer la formule de Fichte, comprendre
+cet arrière-fonds comme incompréhensible.
+Mais, comme l’atteste fortement le début des
+<span class='it'>Premiers Principes</span>, pour M. Spencer cet Inconnaissable
+est réel. Il vit, puisque nous vivons de lui.
+De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet arrière-fonds
+de toute réalité enveloppe une pensée, puisque
+notre pensée en sort ; un cœur, puisque notre
+cœur en dérive. Beaucoup d’excellents esprits
+entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation
+probable de la Science et de la Religion sur ce
+terrain de l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là
+une dernière forme de l’illusion métaphysique et
+qu’il s’est acharné à détruire avec une énergie
+d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce
+degré depuis Kant.&nbsp;—&nbsp;Son second titre d’honneur,
+comme psychologue, consiste dans un exposé très
+nouveau et très ingénieux des origines animales
+de la sensibilité humaine. Grâce à une lecture
+immense et à une connaissance minutieuse des
+Sciences Naturelles, il a pu tenter pour la genèse
+des formes de la pensée le travail que Darwin a
+essayé pour la genèse des formes de la vie. Appliquant
+la loi de l’évolution aux divers faits qui
+constituent le cœur humain, il a prétendu montrer
+que nos plus raffinées sensations, nos délicatesses
+morales les plus subtiles, comme nos plus honteuses
+déchéances, sont l’aboutissement dernier, la métamorphose
+suprême d’instincts très simples, transformation
+eux-mêmes des propriétés de la cellule
+primitive ; en sorte que l’univers moral reproduit
+exactement l’univers physique et que le premier
+n’est que la conscience douloureuse ou extatique
+du second. Cette conclusion, présentée à titre d’hypothèse,
+à cause de son caractère métaphysique,
+sert de terme d’arrivée à une merveilleuse série
+d’analyses, parmi lesquelles il convient de citer
+deux cents pages sur l’amour, d’une hardiesse
+presque plaisante sous la plume d’un homme très
+chaste, sinon vierge. Mais le même Spinoza n’a-t-il
+pas donné une théorie de la jalousie qu’aucun
+romancier moderne n’a égalée en brutalité ? Et
+Schopenhauer ne rivalise-t-il pas d’esprit avec
+Chamfort dans ses boutades contre les femmes ? Il
+est presque inutile d’ajouter que le déterminisme
+le plus complet circule d’une extrémité à l’autre de
+ces livres. On doit à M. Sixte quelques phrases
+qui traduisent avec une extrême énergie cette
+conviction que tout est nécessaire dans l’âme,
+même l’illusion que nous sommes libres&nbsp;: «&nbsp;Tout
+acte&nbsp;», a-t-il écrit, «&nbsp;n’est qu’une addition. Dire
+qu’il est libre, c’est dire qu’il y a dans un total
+plus qu’il n’y a dans les éléments additionnés.
+Cela est aussi absurde en psychologie qu’en
+arithmétique.&nbsp;» Et ailleurs&nbsp;: «&nbsp;Si nous connaissions
+vraiment la position relative de tous les
+phénomènes qui constituent l’univers actuel,&nbsp;—&nbsp;nous
+pourrions, dès à présent, calculer avec une
+certitude égale à celle des astronomes le jour,
+l’heure, la minute où l’Angleterre par exemple
+évacuera les Indes, où l’Europe aura brûlé son
+dernier morceau de houille, où tel criminel encore
+à naître, assassinera son père, où tel poème,
+encore à concevoir, sera composé. Tout l’avenir
+tient dans le présent comme toutes les propriétés
+du triangle tiennent dans sa définition...&nbsp;» Le
+fatalisme mahométan ne s’est pas exprimé avec
+une précision plus absolue.</p>
+
+<p class='pindent'>Des spéculations de cet ordre ne semblent guère
+comporter que la plus affreuse aridité d’imagination.
+Aussi le mot que M. Sixte disait souvent de
+lui-même&nbsp;: «&nbsp;Je prends la vie par son côté poétique...&nbsp;»
+paraissait-il à ceux qui l’entendaient le
+plus absurde des paradoxes. Et cependant rien de
+plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale
+des philosophes. Ce qui distingue essentiellement
+le philosophe-né des autres hommes, c’est que les
+idées, au lieu d’être pour son intelligence des formules
+plus ou moins nettes, sont vivantes et
+réelles, comme des êtres. La sensibilité chez lui
+se modèle sur la pensée au lieu que chez nous
+tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet,
+entre le cœur et le cerveau. Un prédicateur
+chrétien a marqué admirablement la nature de
+ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange
+et profonde&nbsp;: «&nbsp;Nous <span class='it'>savons</span> bien que nous mourrons,
+mais nous ne le <span class='it'>croyons</span> pas.&nbsp;» Le philosophe,
+lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne
+conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée
+entre des sensations et des réflexions contradictoires.
+Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de
+simples objets de spéculation que cette universelle
+nécessité des choses, que cette métamorphose
+indéfinie et constante des phénomènes les
+uns dans les autres, que ce colossal travail de la
+nature sans cesse en train de se faire et se défaire,
+sans point de départ, sans point d’arrivée,
+par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail
+parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous
+forme de pensées, d’émotions et de volontés, le
+mouvement de la vie physiologique. Il se plongeait
+dans la contemplation de ces idées avec une
+espèce de vertige, il les sentait avec tout son être,
+en sorte que ce bonhomme assis à sa table, servi
+par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un
+bureau garni de rayonnages encombrés, la mine
+chétive, les pieds dans sa chancelière, le torse pris
+dans un paletot rapé, participait en imagination
+au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de
+toutes les créatures. Il revêtait toutes les formes,
+sommeillant avec le minéral, végétant avec la
+plante, s’animant avec les bêtes rudimentaires,
+se compliquant avec les organismes supérieurs,
+homme enfin et s’épanouissant dans les amplitudes
+d’un esprit capable de refléter le vaste
+monde. Ce sont ces délices des idées générales,
+analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs
+indifférents aux menus accidents du monde
+extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire ?
+presque absolument étrangers aux affections ordinaires
+de la vie. Nous ne nous attachons qu’à ce
+que nous sentons bien réel ; or, pour ces têtes singulières,
+c’est l’abstraction qui est la réalité, et la
+réalité quotidienne une ombre, une épreuve
+grossière et dégradée des lois invisibles. Peut-être
+M. Sixte avait-il aimé sa mère. A coup sûr, là
+s’était bornée son existence sentimentale. S’il
+était doux et indulgent pour tous les hommes,
+c’était par le même instinct qui lui faisait, lorsqu’il
+déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce
+meuble sans violence. Mais il n’avait jamais éprouvé
+le besoin d’avoir auprès de lui une chaude et
+ardente tendresse, une famille, un dévouement,
+un amour, pas même une amitié. Les quelques
+savants avec lesquels il était lié lui représentaient
+des conversations professionnelles, celui-ci sur la
+chimie, cet autre sur les hautes mathématiques,
+un troisième sur les maladies du système nerveux.
+Que ces gens-là fussent mariés, occupés d’élever
+leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière,
+il n’en tenait aucun compte dans ses rapports
+avec eux. Et si bizarre que doive paraître une telle
+conclusion après une telle esquisse, il était heureux.</p>
+
+<p class='pindent'>Un pareil homme, un pareil intérieur et une
+pareille vie étant donnés, que l’on imagine l’effet
+produit dans ce cabinet de travail de la rue Guy-de-la-Brosse
+par ces deux faits survenus coup sur
+coup dans un même après-midi&nbsp;: d’abord une
+cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte,
+pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette,
+juge d’instruction, afin d’être interrogé,
+suivant la formule, «&nbsp;sur les faits et circonstances
+dont il lui serait donné connaissance ;&nbsp;» en second
+lieu, une carte portant le nom de Mme veuve
+Greslou et demandant que M. Sixte voulût bien la
+recevoir le lendemain vers quatre heures, «&nbsp;pour
+l’entretenir du crime dont était accusé à faux son
+malheureux enfant.&nbsp;» J’ai dit que le philosophe
+ne lisait jamais aucun journal. S’il en eût seulement
+ouvert un au hasard depuis quinze jours, il
+y eût trouvé des allusions à cette histoire du jeune
+Greslou que de récents procès ont fait oublier.
+Faute de ce renseignement, la cédule de citation
+et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce
+de sens précis. Cependant, par le rapport entre
+cette citation et le mot de la mère, il se rendit
+compte que les deux faits étaient probablement
+connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait
+d’un jeune homme, d’un certain Robert Greslou,
+qu’il avait connu, l’année précédente, dans
+des circonstances d’ailleurs très simples. Mais,
+précisément, ces circonstances contrastaient trop
+avec toute idée d’un procès criminel, pour que ce
+souvenir guidât en aucune manière les hypothèses
+du savant, et il demeura longtemps à regarder
+cette cédule tour à tour et cette carte, en proie à
+l’inquiétude presque douloureuse que le moindre
+événement d’un ordre très inattendu et très obscur
+inflige aux hommes d’habitude.</p>
+
+<p class='pindent'>Robert Greslou ?&nbsp;—&nbsp;M. Sixte avait lu ce nom
+pour la première fois, voici deux ans, au bas d’un
+billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit
+portait comme titre&nbsp;: <span class='it'>Contribution à l’étude de
+la multiplicité du Moi</span>, et le billet énonçait modestement
+le désir que le célèbre écrivain voulût bien
+jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout
+jeune homme. L’auteur avait ajouté à sa signature&nbsp;:
+«&nbsp;élève-vétéran de philosophie au lycée de
+Clermont-Ferrand.&nbsp;» Ce travail d’environ soixante
+pages révélait une intelligence si prématurément
+subtile, une connaissance si exacte des théories
+les plus récentes de la psychologie contemporaine,
+enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte
+avait cru devoir répondre par une longue lettre.
+Un mot de remerciement était venu aussitôt,
+dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé
+d’aller à Paris pour ses examens oraux de l’Ecole
+normale, il aurait l’honneur de se présenter chez
+le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un
+après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec
+de beaux yeux noirs vifs et mobiles qui éclairaient
+un visage un peu trop pâle. C’était le seul détail
+de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire
+du philosophe. Semblable sur ce point à tous les
+spéculatifs, il ne recevait du monde visible qu’une
+impression flottante et n’en gardait qu’une
+réminiscence vague comme cette impression.
+Mais sa mémoire des idées était surprenante, et il
+se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien
+avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens
+que sa renommée attirait chez lui, aucun ne l’avait
+étonné davantage par la précocité vraiment
+extraordinaire de l’érudition et du raisonnement.
+Sans doute il flottait dans l’esprit de cet adolescent
+bien de l’à-peu-près, l’effervescence d’une
+pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances
+diverses ; mais quelle merveilleuse
+facilité de déduction ! Quelle éloquence naturelle,
+et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme !
+Le savant le revoyait, au cours de cette conversation,
+gesticulant un peu et lui disant&nbsp;: «&nbsp;Non,
+monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes pour
+nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres...
+Vous êtes celui qui accepte toute la vérité, celui
+en qui on peut croire... Tenez, dans votre <span class='it'>Théorie
+des passions</span>, l’analyse de l’amour, mais c’est
+notre bréviaire à tous... Au lycée, on défend le
+livre. Je l’avais chez moi, et deux de mes camarades
+venaient copier ces chapitres, à la maison,
+les jours de sortie...&nbsp;» Et comme il se cache une
+vanité d’auteur dans l’âme de tout homme qui a
+fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument
+sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe
+d’écoliers, naïvement exprimé par l’un d’eux,
+avait flatté particulièrement le philosophe. Robert
+Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde
+visite, et là, tout en avouant un échec à l’Ecole
+normale, il s’était un peu ouvert sur ses projets.
+M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes,
+à l’interroger sur des détails intimes. Il
+avait appris ainsi que le jeune homme était le fils
+unique d’un ingénieur mort sans fortune, et que
+la mère l’avait élevé à force de sacrifices. «&nbsp;Mais
+je n’en accepterai plus,&nbsp;» disait Robert ; «&nbsp;mon
+intention est de passer ma licence dès cette année,
+puis je demande une chaire de philosophie aussitôt,
+dans un collège, et je travaille à un grand
+ouvrage sur les variations de la personnalité, dont
+l’essai que je vous ai soumis forme l’embryon...&nbsp;»
+Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits
+plus brillants pour formuler ce programme de
+vie. Ces deux visites dataient du mois d’août
+1885. On était en février 1887, et, depuis lors,
+M. Sixte avait reçu cinq ou six lettres de son
+jeune disciple. Une d’elles lui annonçait l’entrée
+de Robert Greslou comme précepteur dans une
+famille noble, qui passait les mois d’été dans un
+château situé près d’un des plus jolis lacs des
+montagnes d’Auvergne&nbsp;: celui d’Aydat. Un simple
+détail donnera la mesure de la préoccupation où
+M. Sixte fut jeté par la coïncidence entre la lettre
+émanée du cabinet du juge et la carte de
+Mme Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves
+à revoir d’un long article pour la <span class='it'>Revue philosophique</span>,
+il se mit à rechercher cette correspondance
+avec le jeune homme le soir même. Il la
+trouva tout de suite dans le cartonnier où il
+rangeait méticuleusement ses moindres papiers.
+Elle était classée, avec d’autres du même genre,
+sous la rubrique&nbsp;: «&nbsp;Documents contemporains
+sur la formation des esprits.&nbsp;» Elle formait environ
+trente pages que le savant lut avec un soin
+particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions
+d’un ordre intellectuel, des questions sur
+des lectures à suivre, et l’énoncé de quelques projets
+de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher
+de pareilles préoccupations au procès criminel dont
+parlait la mère ? Il fallait que ce garçon, vu deux
+fois à peine, eût beaucoup frappé le philosophe,
+car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet
+appel au Palais de Justice était le même que celui
+qui motivait cette visite subite d’une mère au
+désespoir le tint éveillé une partie de la nuit. Pour
+la première fois depuis des années, il brusqua
+Mlle Trapenard à cause d’une petite négligence de
+service, et quand il passa devant la loge à une heure
+de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme
+exprimait un si visible souci que le père Carbonnet,
+déjà mis en éveil par la lettre de convocation arrivée
+ouverte, suivant une coutume assez barbare, et
+qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence
+à sa femme,&nbsp;—&nbsp;il avait déjà parlé de la chose dans
+tout le quartier&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je ne suis pas curieux des affaires des autres,
+mais je donnerais bien vingt ans de la vie de la
+propriétaire pour savoir ce que la justice peut
+vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale
+à cette heure-ci comme un <span class='it'>abohi-fou</span>...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Tiens, M. Sixte a changé son heure de
+promenade&nbsp;», disait à sa mère la jeune fille, assise
+au comptoir dans la boutique de la boulangerie.
+«&nbsp;Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pige-moi donc le père Sixte ; se défile-t-il,
+ce zèbre-là !... Il paraît que la justice le chicane&nbsp;»,
+racontait à son camarade un des deux élèves en
+pharmacie. «&nbsp;Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis
+on découvre des tas d’histoires malpropres dans
+des coins... Au fond, c’est tous des canailles...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il est encore plus ours que d’habitude.
+Il ne nous saluera seulement pas.&nbsp;» C’était la
+femme du professeur au Collège de France établi
+dans la même maison que le célèbre philosophe
+et qui se croisait avec lui. «&nbsp;Tant mieux, d’ailleurs ;
+on prétend qu’on va poursuivre ses livres. Ce n’est
+pas dommage...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Et voilà comment les plus modestes des hommes,
+et qui se croient les plus ignorés, ne peuvent bouger
+sans encourir les commentaires lancés par
+d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent
+ce que l’on est convenu d’appeler à Paris un
+quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se fût
+soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée,
+comme d’un volume de philosophie universitaire.
+C’était pour lui le dernier terme du mépris.</p>
+
+<div><h2 id='chap02'>II<br/> <span class='sub-head'>L’AFFAIRE GRESLOU</span></h2></div>
+
+<p class='pindent'>Le célèbre philosophe était, en toute chose,
+d’une ponctualité méthodique. Parmi les
+maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans
+le début de sa vie, se trouvait celle-ci&nbsp;: «&nbsp;L’ordre
+affranchit la pensée.&nbsp;» Il arrivait donc au Palais
+de Justice cinq minutes avant le moment fixé sur la
+cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le
+corridor avant que le juge le fît appeler. Dans ce
+long couloir, aux longs murs nus et blancs, meublés
+de quelques chaises et de tables pour les garçons
+de service, les voix se faisaient basses comme
+dans toutes les antichambres officielles. Il s’y
+trouvait six à sept personnes. Le savant avait
+pour voisin un honnête bourgeois et sa femme,
+commerçants de quartier, appelés pour une autre
+affaire, et très désorientés par cette rencontre
+avec la justice. La vue de ce personnage à la face
+rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et
+ronds de ses lunettes, avec sa longue redingote et
+sa physionomie inexplicable, inquiéta ces gens
+au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il est de la police&nbsp;», dit le mari à sa femme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Tu crois ?&nbsp;» reprit la femme en regardant
+l’énigmatique et immobile figure avec terreur.
+«&nbsp;Dieu ! qu’il a l’air faux !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Pendant que se jouait cette scène profondément
+comique, sans que l’observateur professionnel
+du cœur humain se doutât une seule minute
+de l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût
+quelqu’un à côté de lui, le juge d’instruction causait
+avec un ami dans une petite pièce attenante
+à son cabinet. Embellie par les autographes et les
+portraits de quelques malfaiteurs fameux, cette
+pièce servait en même temps à M. Valette de chambre
+à toilette, de fumoir et aussi de <span class='it'>retiro</span>, quand il
+voulait bavarder hors de l’inévitable présence
+de son commis-greffier. Ce juge était un homme de
+moins de quarante ans, avec un joli profil, des vêtements
+coupés à la mode, des bagues aux doigts,
+enfin un magistrat de la nouvelle école. Dans la
+rue, avec son ruban de chevalier, son veston ajusté
+et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris pour
+un boursier décoré à propos d’une émission. Il
+tenait à la main le papier sur lequel le savant
+avait écrit son nom, d’une écriture claire et toute
+liée, et il montrait cette signature à son ami, un
+simple homme de plaisir celui-là, et qui présentait
+cette physionomie à la fois effacée et nerveuse,
+comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y
+déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère ?
+C’est impossible, tant il a passé sur ce visage de
+sensations multiples et contradictoires. Ce viveur
+appartenait à l’espèce de ceux qui suivent les
+premières représentations, visitent les ateliers des
+peintres, assistent aux procès sensationnels, enfin
+qui se piquent d’être au courant, «&nbsp;dans le train&nbsp;»,
+comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le
+nom d’Adrien Sixte, il s’écria&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Bravo, mes compliments, mon vieux
+Valette. C’est une vraie chance d’avoir à causer
+avec cet homme-là ! Tu connais son chapitre sur
+l’amour dans je ne sais plus quel bouquin ?...
+En voilà un qui connaît les femmes... Mais sur quoi
+diable as-tu à l’interroger ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Sur cette affaire Greslou&nbsp;», dit le juge ; «&nbsp;il
+a beaucoup reçu le jeune homme, et la défense
+l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé
+une commission rogatoire rien que pour cela.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Quel dommage que je ne puisse pas le
+voir !&nbsp;» dit l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ça te ferait plaisir ? Rien de plus facile...
+Je vais le faire introduire... Tu t’en iras comme il
+entrera... En tout cas, c’est convenu pour ce soir,
+à huit heures, chez Figon. Gladys y sera, naturellement ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Convenu... Tu sais son dernier mot à Gladys.
+Comme nous reprochions devant elle à Percy
+de tromper Gustave&nbsp;: «&nbsp;Mais il faut bien qu’elle
+ait deux amants, puisqu’elle dépense par an le
+double de ce que chacun lui donne !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ma foi,&nbsp;» dit Valette, «&nbsp;je crois que celle-là
+en remontrerait sur la philosophie de l’amour
+à tous les Sixtes du monde et du demi-monde...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Les deux amis rirent gaiement, puis le juge
+donna l’ordre qu’on appelât le philosophe. Le
+curieux, tout en prenant congé de Valette par une
+poignée de main et un nouveau&nbsp;: «&nbsp;A ce soir, huit
+heures très précises,&nbsp;» cligna de l’œil derrière son
+monocle afin de mieux dévisager l’illustre écrivain
+qu’il connaissait pour avoir lu des extraits
+piquants de la <span class='it'>Théorie des passions</span> dans des articles
+de journaux. L’apparition du bonhomme à la
+fois excentrique et timide qui entrait dans le cabinet
+du juge avec la plus visible gêne démentait si
+fort l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé,
+ébauchée dans leur imagination, que les deux
+hommes, le boulevardier et le magistrat, échangèrent
+un regard de stupeur. Un sourire leur vint
+irrésistiblement aux lèvres, mais cela ne dura
+qu’une seconde. Déjà l’ami était parti. L’autre fit
+signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils
+de velours vert dont était meublée cette pièce,&nbsp;—&nbsp;luxe
+complété, à la manière administrative, par
+un tapis d’une moquette verte aussi et par un
+bureau d’acajou. La physionomie du juge d’instruction
+s’était remise au grave. Ces passages
+d’une attitude à une autre sont beaucoup plus
+sincères que ne l’imaginent ceux qui constatent
+ces contrastes de tenue entre l’homme privé et
+le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui
+considère son métier avec un entier mépris, est
+un monstre heureusement très rare. Nous n’avons
+pas cette force de scepticisme au service de nos
+hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans
+le demi-monde, ami des hommes de cercle et de
+sport, émule des journalistes en plaisanteries, et
+qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le
+mot d’une impure avec laquelle il devait dîner le
+soir, n’avait eu besoin d’aucun effort pour céder
+la place à l’investigateur sévère et froidement
+habile qui a mission de chercher la vérité au nom
+de la loi. De sa prunelle devenue soudainement
+aiguë, il essaya de pénétrer jusqu’au fond la conscience
+du nouveau venu. Dans ces premières minutes
+d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire
+parler, même s’il ne le veut pas, les magistrats de
+race ont en eux une espèce d’éveil de toute leur
+nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent
+le jeu d’un tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe,
+lui, constata que ses pressentiments ne
+l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses
+lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette,
+ces mots qui le firent involontairement tressaillir&nbsp;:
+<span class='it'>Affaire Greslou</span>. Un silence régnait dans cette
+pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et
+par le craquement de la plume du greffier. Ce dernier
+se préparait à noter l’interrogatoire avec l’impersonnelle
+indifférence qui distingue les hommes
+habitués à jouer le rôle de machines dans les
+drames de la cour d’assises.</p>
+
+<p class='pindent'>Un procès pour eux ne se distingue pas plus
+d’un autre que pour un employé des pompes
+funèbres un mort ne se différencie d’un mort,
+ou pour un garçon d’hôpital un malade d’un
+malade.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je vous épargnerai, monsieur,&nbsp;» dit enfin
+le juge, «&nbsp;les questions habituelles... Il y a des
+noms et des hommes qu’il n’est pas permis d’ignorer...&nbsp;»
+Le philosophe ne s’inclina même pas sous
+le compliment.&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Pas d’usage du monde,&nbsp;»
+pensa le magistrat ; «&nbsp;ce sera un de ces hommes de
+lettres qui croient devoir nous mépriser.&nbsp;» Et tout
+haut&nbsp;: «&nbsp;J’arrive au fait qui a motivé la citation
+que j’ai dû vous adresser... Vous connaissez le
+crime dont est accusé le jeune Robert Greslou.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pardon, monsieur,&nbsp;» interrompit le philosophe
+en quittant la position qu’il avait prise
+instinctivement pour écouter le juge, le coude
+sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index
+sur sa joue, comme dans les minutes de ses
+grandes méditations solitaires, «&nbsp;je n’en ai pas la
+moindre notion.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Tous les journaux l’ont cependant rapporté,
+avec une exactitude à laquelle ces messieurs
+de la presse ne nous ont guère habitués...&nbsp;» répondit
+le juge, qui crut devoir répondre au dédain
+de la littérature pour la robe diagnostiqué chez
+le témoin par un peu de persiflage ; et à part
+lui&nbsp;: «&nbsp;Il dissimule... Pourquoi ?... Pour jouer au
+plus fin ?... Comme c’est bête !&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pardon, monsieur,&nbsp;» dit encore le philosophe,
+«&nbsp;je ne lis jamais aucun journal.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Le juge regarda son interlocuteur en faisant un
+«&nbsp;Ah !&nbsp;» où il entrait plus d’ironie que d’étonnement.
+«&nbsp;Bon,&nbsp;» pensa-t-il, «&nbsp;tu veux me faire
+poser, toi ; attends un peu...&nbsp;» Ce fut avec une
+certaine irritation dans la voix qu’il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé bien, monsieur, je vous résumerai
+donc l’accusation en quelques mots, tout en regrettant
+que vous ne soyez pas plus au courant d’une
+affaire qui peut intéresser gravement, très gravement,
+sinon votre responsabilité légale, au moins
+votre responsabilité morale...&nbsp;» Ici le philosophe
+dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le
+cœur du juge&nbsp;: «&nbsp;Attrape, mon bonhomme,&nbsp;» se
+dit-il ; et à haute voix&nbsp;: «&nbsp;Vous savez, en tout cas,
+monsieur, qui était Robert Greslou et la situation
+qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon...
+J’ai là, dans le dossier, copie de plusieurs
+lettres que vous lui avez adressées au château de
+Jussat et qui témoignent que vous étiez&nbsp;—&nbsp;comment
+dirai-je ?&nbsp;—&nbsp;le directeur intellectuel du
+prévenu.&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;Le philosophe eut un nouveau mouvement
+de tête.&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Je vous demanderai tout à
+l’heure de vouloir bien déclarer si ce jeune homme
+vous a parlé de l’intérieur de cette famille, et dans
+quels termes... Je ne vous apprends sans doute
+rien et vous rappelant qu’elle se composait du
+père, de la mère, d’un fils qui est capitaine de dragons,
+actuellement en garnison à Lunéville, d’un
+second fils qui était l’élève de Greslou et d’une
+jeune fille de dix-neuf ans, Mlle Charlotte. Cette
+dernière était fiancée au baron de Plane, un officier
+du même régiment que son frère. Le mariage
+avait dû être retardé, de quelques mois, pour des
+raisons de famille qui n’ont rien à voir au procès.
+Il avait été définitivement fixé au 15 décembre
+dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait
+l’arrivée du fiancé et du comte André, le frère de
+Mlle de Jussat, la femme de chambre de cette
+jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée,
+la trouva morte dans son lit...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant
+à feuilleter son dossier, il guigna de l’œil
+le témoin. La stupeur qui se peignit sur le visage
+du philosophe manifesta une telle sincérité, que le
+juge en demeura lui-même étonné. «&nbsp;Il ne savait
+rien&nbsp;», se dit-il ; «&nbsp;voilà qui est bien étrange...&nbsp;»
+Il étudia de nouveau, sans quitter son air préoccupé
+et indifférent, la physionomie de l’homme
+célèbre. Mais il manquait des données qui lui
+eussent rendu intelligible ce personnage abstrait,
+rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le
+domaine des idées et d’un naïf, d’un timide, presque
+d’un comique dans le domaine des faits. Il continua
+de n’y rien comprendre, et il reprit son récit&nbsp;:
+«&nbsp;Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un
+modeste praticien de campagne, il n’hésita pas
+une minute à reconnaître que l’aspect du cadavre
+démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage
+était livide, les dents serrées, les pupilles dilatées
+extraordinairement, et le corps, courbé en arc de
+cercle, reposait sur la nuque et sur les talons. Bref,
+c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement
+par la strychnine. Un verre, placé sur la table de
+nuit, contenait les dernières gouttes d’une potion
+que Mlle de Jussat-Randon avait dû prendre la
+veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était
+son habitude, pour combattre l’insomnie. Elle
+souffrait depuis un an à peu près d’une maladie
+nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y
+trouva des traces de noix vomique. C’est, comme
+vous savez, une des formes sous lesquelles le terrible
+poison se débite dans la médecine actuelle.
+Une petite bouteille sans étiquette, contenant
+quelques gouttes de couleur sombre, fut ramassée
+presque aussitôt par un jardinier, sous les fenêtres
+de la chambre. On avait dû la jeter pour qu’elle
+se brisât, mais elle était tombée sur de la terre
+meuble, dans une plate-bande fraîchement remuée.
+Ces gouttes brunâtres étaient aussi des gouttes
+de noix vomique. Plus de doute&nbsp;: Mlle de Jussat
+était morte empoisonnée. L’autopsie acheva de
+le démontrer. Etait-on en présence d’un suicide
+ou d’un meurtre ?... Un suicide ? Mais quel motif
+cette jeune fille, sur le point de se marier à un
+homme charmant et qu’elle avait agréé, pouvait-elle
+avoir eu de se tuer ? Et de quelle manière,
+sans un mot d’explication, sans une lettre d’adieu à
+ses parents !... D’autre part, comment s’était-elle
+procuré le poison ? Précisément cette recherche
+mit la justice sur la trace de l’accusation qui
+nous occupe aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien
+du village déposa que, six semaines auparavant,
+le précepteur du château lui avait demandé
+de la noix vomique pour soigner une maladie
+d’estomac. Or ce précepteur était parti pour Clermont,
+sous prétexte d’aller voir sa mère malade,
+le matin même du jour où l’on avait découvert le
+cadavre, soi-disant appelé par une dépêche. Il
+fut établi, coup sur coup, que cette dépêche
+n’avait jamais été reçue, que la nuit même du
+crime un domestique avait vu Robert Greslou
+sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que
+le flacon de poison, acheté chez le pharmacien et
+que l’on retrouva chez le jeune homme, avait été
+vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour
+combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple,
+afin d’éviter les soupçons. D’autres témoignages
+vinrent rapporter que Robert Greslou avait été
+très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses
+parents. On découvrit même une lettre qu’il lui
+avait adressée, datant de onze mois déjà, mais qui
+correspondait très bien à un habile effort vers
+un commencement de cour. Les domestiques et
+l’élève même du précepteur déposèrent encore que
+depuis huit jours les relations entre Mlle de
+Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement
+tendues, de familières qu’elles avaient
+été. A peine si elle répondait à son salut. On tira
+de ces divers signes l’hypothèse suivante&nbsp;: Robert
+Greslou, devenu amoureux de cette jeune fille,
+l’avait courtisée sans espoir, puis il l’avait empoisonnée
+pour empêcher son mariage avec un autre.
+Cette hypothèse emprunta une force singulière
+aux mensonges dont le jeune homme se rendit
+coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir
+jamais écrit à Mlle de Jussat ; on lui produisit
+sa lettre et on put même retrouver dans la cheminée
+de la victime, parmi des débris qui décelaient
+qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit
+de la mort, une moitié d’enveloppe à l’écriture du
+prévenu. Il nia être allé cette nuit-là dans la
+chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du
+valet de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint
+son dire avec d’autant plus d’énergie qu’il confessa
+être entré lui-même à cette heure-là dans la chambre
+d’une fille de service dont il était l’amant.
+Greslou ne put d’ailleurs expliquer la raison pour
+laquelle il avait acheté la noix vomique, abusant
+ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel
+il était lié. Il fut démontré que jamais auparavant
+il ne s’était plaint de maux d’estomac. Il
+n’expliqua pas davantage l’invention du faux
+télégramme, son départ précipité, ni surtout le
+trouble effroyable où l’avait jeté la découverte de
+l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre mobile
+que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit
+n’était admissible, par ce simple fait que la victime
+avait tous ses bijoux, tout l’argent de son
+portemonnaie, et que son corps ne portait la trace
+d’aucune espèce de violence. On reconstruisit
+ainsi la scène&nbsp;: Greslou s’était introduit dans
+la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant
+qu’elle dormait généralement jusqu’à deux heures,
+puis qu’à ce moment elle se réveillait pour prendre
+sa potion. Il avait mélangé à cette potion une dose
+de noix vomique suffisante pour foudroyer la
+jeune fille, qui n’avait eu que le temps de reposer le
+verre sans pouvoir appeler. Puis il avait eu peur
+que son émotion ne le trahit, et il était parti précipitamment
+avant la découverte du corps. La
+bouteille vide et retrouvée sur la plate-bande,
+il avait dû la jeter par la fenêtre de la chambre
+d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de
+Mlle Charlotte. L’autre bouteille, il avait dû la
+remplir d’eau par une de ces ruses compliquées
+et maladroites auxquelles se reconnaissent les
+apprentis criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui
+détenu dans la maison d’arrêt de Riom et
+doit comparaître aux assises de cette ville, dans la
+session de février, ou aux premiers jours de mars,
+comme accusé d’avoir empoisonné Mlle de Jussat-Randon.
+Les charges qui pèsent sur lui sont rendues
+plus accablantes par son attitude depuis son
+arrestation. Il se renferme dans un silence absolu,
+maintenant que ses mensonges ont été confondus,
+et il refuse de répondre à toutes les questions
+qu’on lui pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a
+pas à se défendre. Il a refusé de constituer un
+avocat, et il vit dans un état de tristesse sombre
+qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux
+remords. Il lit et il écrit beaucoup, mais,
+détail qui est bien bizarre et qui montre la force
+de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans,
+des choses de pure philosophie, sans doute afin
+de combattre la mauvaise impression produite par
+sa tristesse et de prouver sa pleine liberté d’esprit...
+La nature des occupations du prévenu m’amène,
+monsieur, après ce long récit, à la raison pour
+laquelle votre témoignage a pu être réclamé dans
+cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui
+se révolte contre l’évidence, comme il est naturel,
+et qui meurt de douleur, mais sans arriver à
+vaincre l’obstination de son fils à se taire. Vos
+livres sont, avec ceux de quelques psychologues
+anglais, les seuls que le prévenu ait demandés.
+J’ajouterai que sur les rayons de la bibliothèque
+on a trouvé tous vos volumes dans des conditions
+qui prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés
+de pages sur lesquelles il avait écrit un commentaire
+parfois plus développé que le texte...
+Vous en jugerez vous-même...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe
+un exemplaire de la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span> que
+ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir en
+effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait
+une feuille noircie de caractères d’une écriture
+assez analogue à la sienne, mais plus confuse,
+plus fébrile. Dans la tendance des lignes à
+tomber, un graphologue eût deviné une propension
+aux découragements rapides. Cette analogie d’écritures
+saisit le savant pour la première fois, et ce
+lui fut une sensation pénible. Il referma le livre
+qu’il rendit au juge en disant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je suis douloureusement surpris, monsieur,
+des révélations que vous venez de me faire sur ce
+malheureux jeune homme ; mais j’avoue ne pas
+comprendre quelle sorte de relation existe entre
+ce crime et mes livres ou ma personne, ni quelle
+nature de témoignage je peux bien être appelé à
+donner.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est pourtant très simple,&nbsp;» reprit le juge.
+«&nbsp;Si grandes que soient les charges qui pèsent sur
+Robert Greslou, elles reposent sur des hypothèses.
+Il y a contre lui des présomptions terribles, il
+n’y a pas une certitude absolue. Vous voyez donc,
+monsieur, pour employer le langage de la Science
+où vous excellez, qu’une question de psychologie
+dominera tout le débat. Quelles étaient les idées,
+quel était le caractère de ce jeune homme ? Il est
+évident que s’il s’occupait avec beaucoup d’intérêt
+d’études très abstraites, les chances de sa culpabilité
+diminuent...&nbsp;» En prononçant cette phrase
+où le savant ne devina pas un piège, Valette semblait
+de plus en plus indifférent. Il n’ajoutait pas
+que précisément un des arguments de l’accusation,
+mis en avant par le vieux marquis de Jussat, consistait
+à prétendre que Robert Greslou avait été
+corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener
+M. Sixte à bien caractériser le genre de principes
+dont le jeune homme avait été imprégné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Interrogez, monsieur,&nbsp;» répondit le savant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Voulez-vous que nous commencions par le
+commencement ?&nbsp;» dit le juge. «&nbsp;Dans quelles circonstances
+et à quelle date avez-vous fait la connaissance
+de Robert Greslou ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il y a deux ans,&nbsp;» dit le philosophe, «&nbsp;et à
+propos d’un travail purement spéculatif sur la personnalité
+humaine, qu’il vint me soumettre lui-même.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et l’avez-vous vu souvent ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Deux fois seulement.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Quelle impression vous produisit-il ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Celle d’un jeune homme admirablement
+doué pour les travaux psychologiques...&nbsp;» répliqua
+le philosophe en pesant ses mots. Le juge put
+sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui
+veut voir et dire la vérité. «&nbsp;Si bien doué que je fus
+presque effrayé de cette précocité.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Fort peu,&nbsp;» dit le philosophe ; «&nbsp;il m’a
+seulement raconté qu’il vivait avec sa mère, et que
+son intention était de faire sa carrière dans le professorat,
+en même temps qu’il travaillerait à
+quelques livres.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;En effet,&nbsp;» reprit le juge, «&nbsp;c’était un des
+articles inscrits dans une espèce de programme
+d’existence que l’on a trouvé dans les papiers du
+prévenu, parmi ceux qui restent.&nbsp;—&nbsp;Car, et c’est
+là encore une des charges qui pèsent sur lui, entre
+son premier interrogatoire et son arrestation, il en
+a détruit le plus grand nombre.&nbsp;—&nbsp;Pourriez-vous,&nbsp;»
+ajouta-t-il, «&nbsp;donner quelques explications sur
+une des phrases de ce programme, assez obscure
+pour les profanes qui ne sont plus au courant de
+la philosophie moderne ? Voici cette phrase...&nbsp;»
+et, prenant une feuille entre les autres&nbsp;: «&nbsp;Multiplier
+le plus possible les expériences psychologiques...
+Que pensez-vous que Robert Greslou
+entendît par là ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je suis très embarrassé de vous répondre,
+monsieur,&nbsp;» dit M. Sixte après un silence ; mais
+le juge commençait à voir qu’il était inutile de
+ruser avec un homme aussi simple, et il comprit
+que ce silence indiquait simplement la recherche
+d’une expression rigoureusement exacte à donner
+à la pensée. «&nbsp;Je sais seulement le sens que j’attacherais,
+moi, à cette formule, et probablement ce
+jeune homme était trop instruit des travaux de la
+psychologie pour ne pas penser de même... Il est
+évident que dans les autres sciences d’observation,
+telles que la physique ou la chimie, la contre-épreuve
+d’une loi quelconque exige une application
+positive et concrète de cette loi. Quand j’ai
+décomposé l’eau, par exemple, en ses éléments, je
+dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs,
+reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments.
+C’est là une expérience des plus vulgaires, mais
+qui suffit à résumer la méthode des sciences modernes.
+Connaître d’une connaissance expérimentale,
+c’est pouvoir reproduire à volonté tel ou tel
+phénomène, en reproduisant ses conditions... Avec
+les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il
+admissible ? Je crois, pour ma part, que oui, et
+en définitive ce que l’on appelle l’éducation n’est
+pas autre chose qu’une expérience psychologique
+plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume
+ainsi&nbsp;: étant donné tel phénomène,&nbsp;—&nbsp;qui s’appelle
+tantôt une vertu, la patience, la prudence,
+la sincérité ; tantôt une aptitude intellectuelle,
+une langue morte ou vivante, l’orthographe, le
+calcul,&nbsp;—&nbsp;trouver les conditions où ce phénomène
+se produira le plus aisément... Mais ce champ
+est bien borné, car si je voulais, je suppose, les
+conditions exactes de la naissance de telle passion
+une fois connues, produire à volonté cette passion
+chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés
+de code et de mœurs. Il viendra peut-être
+un temps où de telles expérimentations seront
+possibles. Mon avis est que, pour le moment, nous
+n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous
+en tenir aux expériences instituées par la nature
+et le hasard. Avec des mémoires, avec des œuvres
+de littérature ou d’art, avec des statistiques,
+des dossiers de procès, des notes de médecine
+légale, nous possédons un monde de faits à notre
+service. Robert Greslou avait en effet discuté
+avec moi ce <span class='it'>desideratum</span> de notre science. Je
+m’en souviens, il regrettait que les condamnés à
+mort ne pussent pas être placés dans des conditions
+spéciales, qui permettraient d’expérimenter
+sur eux certains phénomènes moraux. C’était
+là une opinion simplement hypothétique, d’un
+esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que,
+pour travailler utilement dans cet ordre d’idées,
+il est nécessaire d’étudier un cas durant un temps
+très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait
+opérer le mieux,&nbsp;» ajouta le savant, poussant ses
+propres idées ; «&nbsp;mais comment ferait-on comprendre
+qu’il pourrait être utile à la science de leur
+donner systématiquement, par exemple, certains
+défauts ou certains vices ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Des vices ?...&nbsp;» fit le juge abasourdi par la
+tranquillité avec laquelle le philosophe avait prononcé
+cette phrase énorme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je parlais en psychologue,&nbsp;» répondit le
+savant qui sourit à son tour de l’exclamation du
+juge ; «&nbsp;voilà justement pourquoi, monsieur, notre
+science n’est pas susceptible de certains progrès.
+Votre exclamation m’en donnerait une preuve, s’il
+en était besoin. La société ne peut pas se passer de
+la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a d’autre
+sens que de marquer un ensemble de conventions
+quelquefois utiles, quelquefois puériles.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous admettez cependant qu’il y a des
+actions bonnes et des actions mauvaises,&nbsp;» fit
+M. Valette ; puis le magistrat reprenant le dessus
+et utilisant tout de suite cette discussion générale
+au profit de son enquête&nbsp;: «&nbsp;Cet empoisonnement
+de Mlle de Jussat,&nbsp;» insinua-t-il, «&nbsp;par exemple,
+vous conviendrez que c’est un crime...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Au point de vue social,&nbsp;» répondit
+M. Sixte, «&nbsp;sans aucun doute. Mais pour le philosophe
+il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions
+sont des faits d’un certain ordre régis par certaines
+lois, voilà tout. Mais, monsieur,&nbsp;» et ici la naïve
+vanité de l’écrivain apparut, «&nbsp;vous trouverez de
+ces théories une démonstration, que j’ose croire
+définitive, dans mon <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Avez-vous quelquefois abordé ces sujets
+avec Robert Greslou ?&nbsp;» demanda le juge. «&nbsp;Et
+croyez-vous qu’il partageât vos idées ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Très probablement,&nbsp;» dit le philosophe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Savez-vous, monsieur,&nbsp;» reprit le magistrat
+démasquant ses batteries, «&nbsp;que vous venez
+presque de justifier les accusations de M. le marquis
+de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes
+contemporains ont détruit le sens moral
+chez ce jeune homme et l’ont rendu capable
+de ce meurtre ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je ne sais pas ce qu’est la matière,&nbsp;» fit
+M. Sixte, «&nbsp;je ne suis donc pas matérialiste. Quant
+à rejeter sur une doctrine la responsabilité de
+l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré
+donne à cette doctrine, c’est à peu près
+comme si on reprochait au chimiste qui a découvert
+la dynamite les attentats auxquels cette substance
+est employée. C’est un argument qui ne
+compte pas...&nbsp;» Le ton avec lequel le philosophe
+prononça cette phrase révélait la force invincible
+de résistance spirituelle que donne la foi profonde,&nbsp;—&nbsp;comme
+une timidité presque enfantine devant
+les tracas de la vie matérielle se révéla dans l’accent
+avec lequel il demanda tout d’un coup&nbsp;:
+«&nbsp;Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom
+pour déposer ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je ne le pense pas, monsieur,&nbsp;» dit le juge,
+qui ne put s’empêcher de remarquer avec un
+étonnement nouveau le contraste entre la fermeté
+du penseur dans la première partie de son discours
+et l’anxiété avec laquelle avait été prononcée
+cette dernière phrase, «&nbsp;car je constate que
+vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup
+plus superficiels que ne le croyait sa mère elle-même,
+si vraiment ils se bornent à ces deux
+visites et à une correspondance qui paraît avoir
+été exclusivement philosophique. Mais, j’y reviens,
+vous n’avez jamais reçu de confidences relatives à
+son existence chez les Jussat ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire
+presque aussitôt après son entrée dans cette
+famille.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y
+avait pas trace d’aspirations nouvelles, d’une
+inquiétude, d’une curiosité de sensations inconnues ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je n’ai rien remarqué de semblable,&nbsp;»
+dit le philosophe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé bien ! monsieur, reprit M. Valette
+après un nouveau silence durant lequel il étudia
+de nouveau ce bizarre témoin, «&nbsp;je ne veux pas
+vous retenir plus longtemps. Vos heures sont
+trop précieuses. Permettez-moi de résumer à mon
+greffier les quelques réponses que vous m’avez
+faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires
+qui portent sur des matières aussi élevées... Vous
+signerez ensuite...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Tandis que le magistrat dictait à son commis ce
+qu’il croyait pouvoir intéresser la justice dans la
+déposition du savant, ce dernier, que la révélation
+foudroyante du crime de Robert Greslou et
+l’entretien avec le juge avaient évidemment bouleversé,
+écoutait sans faire de remarques, sans
+presque comprendre même, tant la nouveauté de
+l’événement auquel il se trouvait mêlé de loin
+désorientait en lui le méditatif. Il signa sans
+même regarder, après que M. Valette la lui eut
+relue à haute voix, la page où ses réponses se
+trouvaient consignées, et, encore une fois, avant
+de prendre congé&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Alors, je peux être bien sûr que je ne serai
+pas obligé d’aller là-bas ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;J’espère que non,&nbsp;» dit le juge en le reconduisant ;
+et il ajouta&nbsp;: «&nbsp;En tout cas, ce ne serait
+que pour un jour ou deux...&nbsp;» éprouvant cette
+fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se
+peignit sur la figure du bonhomme. Puis, quand
+M. Sixte fut sorti de son cabinet&nbsp;: «&nbsp;Voilà un fou
+que l’on ferait bien d’enfermer,&nbsp;» dit-il à son
+greffier, qui opina de la tête. «&nbsp;C’est avec des
+idées comme celles de cette espèce d’anarchiste
+intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec
+cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux,
+canaille... Savez-vous qu’il pourrait bien
+faire couper le cou à son disciple avec ses paradoxes ?...
+Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne
+s’inquiète que de savoir s’il ira à Riom... Quel
+maniaque !&nbsp;» Et le juge et le greffier se mirent à
+rire en haussant les épaules. Puis le premier,
+après avoir, dans une rêverie de quelques minutes,
+repassé en esprit les impressions diverses
+qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être,
+pour lui absolument énigmatique, ajouta&nbsp;: «&nbsp;Ma
+foi, si je m’attendais à ce que le fameux Adrien
+Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable !&nbsp;»</p>
+
+<div><h2 id='chap03'>III<br/> <span class='sub-head'>SIMPLE DOULEUR</span></h2></div>
+
+<p class='pindent'>L’épithète par laquelle le juge d’instruction
+condamnait l’impassibilité du savant eût été
+plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre
+M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe
+durant le peu de temps qui séparait cet interrogatoire
+du rendez-vous fixé par la malheureuse
+mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande
+cour du Palais de Justice, celui que M. Valette
+traitait à cet instant même de maniaque regarda
+tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il
+convenait à un travailleur aussi minutieusement
+régulier&nbsp;: «&nbsp;Deux heures un quart,&nbsp;» songea-t-il ;
+«&nbsp;je ne serai pas chez moi avant trois heures.
+Mme Greslou doit venir à quatre... Il n’y a pas
+moyen que je me remette au travail... Voilà qui
+est bien désagréable...&nbsp;» Et il prit sur-le-champ
+la résolution de placer à ce moment sa promenade
+quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait gagner
+le jardin des Plantes le long du fleuve et par la
+Cité, dont il aimait la physionomie vieillie et la
+provinciale douceur. Le ciel était bleu, de son
+bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté
+de violet à l’horizon. La Seine coulait sous les
+ponts, verte et gaiement laborieuse, avec ses
+bateaux chargés où fume la cheminée d’une
+petite maison de bois aux vitres garnies de plantes
+familières. Sur le pavé sec les chevaux trottaient
+allègrement. Si le philosophe perçut tous ces
+détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir
+du quai avec les précautions d’un rural effrayé
+des voitures, ce fut pour lui une sensation plus
+inconsciente encore que d’habitude. Il continuait
+de penser à la révélation surprenante que le juge
+venait de lui faire. Mais la tête d’un philosophe
+est une machine si particulière que les événements
+n’y produisent pas l’impression directe et
+simple qui semble naturelle aux autres personnes.
+Celui-ci était composé de trois individus comme
+emboîtés les uns dans les autres&nbsp;: il y avait en lui
+le bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins
+méticuleux de sa servante et soucieux d’abord de
+sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le
+polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire,
+animé, à son insu, du susceptible amour-propre
+commun à tous les écrivains. Il y avait enfin le
+grand psychologue, passionnément attaché aux
+problèmes de la vie intérieure, et il fallait, pour
+qu’une idée eût accompli sa pleine action sur cet
+esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments.</p>
+
+<p class='pindent'>Du Palais de Justice jusqu’aux premiers pas au
+bord de la Seine, ce fut le bourgeois qui raisonna&nbsp;:
+«&nbsp;Oui&nbsp;», se disait M. Sixte, répétant le mot que
+la vue de l’horloge lui avait arraché, «&nbsp;voilà qui
+est bien désagréable. Une journée tout entière
+perdue, et pourquoi ?... Je vous demande un peu
+ce que j’avais à faire avec cette histoire d’assassinat
+et ce que mon témoignage a dû apporter à
+l’instruction !...&nbsp;» Il ne se doutait pas qu’entre les
+mains d’un avocat habile ses théories sur le crime
+et la responsabilité pouvaient devenir contre Greslou
+la plus redoutable des armes. «&nbsp;C’était bien la
+peine,&nbsp;» continuait-il, «&nbsp;de me déranger. Mais ces
+gens ne se doutent pas de ce qu’est la vie d’un
+homme qui travaille... Quel <span class='it'>minus habens</span> que ce
+juge avec ses questions imbéciles !... Pourvu qu’en
+effet je ne sois pas obligé d’aller comparaître à
+Riom devant quelques autres individus de même
+sottise ?...&nbsp;» Le tableau d’un départ se peignit de
+nouveau devant sa rêverie avec les caractères
+d’odieuse bousculade qu’un dérangement de cet
+ordre représente à un homme de cabinet que
+l’action désoriente et pour qui le moindre ennui
+physique devient un malheur véritable. Les
+grandes intelligences abstraites subissent de ces
+puérilités. Le philosophe aperçut, dans un éclair
+d’angoisse, sa malle ouverte, son linge emballé,
+les papiers nécessaires à ses travaux actuels mis
+auprès de ses chemises, sa montée en fiacre, le
+tumulte de la gare, le wagon et les grossières promiscuités
+du voisinage, l’arrivée dans une ville
+inconnue, les détresses de la chambre d’hôtel
+sans les soins de Mlle Trapenard qui lui étaient
+devenus nécessaires, quoiqu’il l’ignorât, comme
+à un enfant. Ce penseur, si héroïquement indépendant
+qu’il eût marché au martyre, à une
+autre époque, pour ses convictions, avec la fermeté
+d’un Bruno ou d’un Vanini, se sentit, devant
+l’image de ces médiocres tracas, saisi d’une sorte
+de détresse animale. Il se vit introduit dans la
+salle d’assises, contraint de répondre aux questions
+d’un président, en présence d’une foule
+attentive, et cela sans avoir, contre sa timidité
+native, un point d’appui dans une idée,&nbsp;—&nbsp;c’est
+la seule racine d’énergie pour les spéculatifs purs.&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Je
+ne recevrai plus aucun jeune homme,&nbsp;»
+conclut-il, profondément troublé par ces prévisions ;
+«&nbsp;oui, je condamnerai ma porte dorénavant...
+Mais ne devançons pas les faits... Peut-être
+n’aurai-je pas à traverser cette corvée et tout
+est-il fini...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Fini ?...&nbsp;» Et déjà le bourgeois casanier
+cédait la place dans ce monologue intérieur au
+second des trois personnages cachés dans le philosophe,
+à l’écrivain d’ouvrages discutés avec passion
+par le public. «&nbsp;Fini ?... Envers le moi qui
+va et qui vient, qui habite rue Guy-de-la-Brosse
+et que cela ennuierait ferme de partir comme
+cela pour l’Auvergne en hiver et si bêtement,
+soit... Mais envers mes livres et mes idées ?...
+Quelle étrange chose que cette haine instinctive
+des ignorants pour des systèmes qu’ils ne peuvent
+même pas comprendre !... Un jeune homme jaloux
+tue une jeune fille pour empêcher qu’elle n’en
+épouse un autre. Ce jeune homme a été en correspondance
+avec un philosophe dont il étudie les
+ouvrages. C’est le philosophe qui est le coupable.
+Et me voilà devenu matérialiste, moi qui ai
+démontré la non-existence de la matière !...&nbsp;» Il
+haussa les épaules, puis une nouvelle image traversa
+son souvenir, celle de Marius Dumoulin,
+le jeune professeur du Collège de France, l’homme
+qu’il détestait le plus au monde. Il vit en même
+temps, comme si elles eussent été là, écrites,
+devant lui, dans une revue bien pensante, quelques-unes
+des formules chères à ce défenseur
+attitré du spiritualisme&nbsp;: «&nbsp;Les funestes doctrines...
+Le poison intellectuel distillé par des
+plumes que l’on voudrait croire inconscientes...
+Le scandaleux étalage d’une psychologie de
+réclame et de corruption...&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Oui,&nbsp;» se dit
+Adrien Sixte avec amertume, «&nbsp;si celui-là ne relevait
+pas ce hasard qui fait d’un de mes élèves
+un assassin, il ne serait pas lui... C’est la psychologie
+qui aura tout fait...&nbsp;» Il convient d’ajouter
+que Marius Dumoulin avait, lors de l’apparition
+de l’<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, signalé dans ce livre
+une grave erreur. Adrien Sixte avait fondé un de
+ses plus ingénieux chapitres sur une soi-disant
+découverte d’un physiologiste allemand, admise
+par lui comme vraie, et qui venait d’être démontrée
+inexacte. Peut-être Dumoulin, dans sa critique
+de l’ouvrage, soulignait-il cette inadvertance du
+grand analyste avec une âpreté d’ironie par trop
+irrévérencieuse. Toujours est-il que Sixte, qui ne
+répondait jamais aux critiques, avait voulu
+répondre à celle-là. Tout en avouant la surprise
+de sa bonne foi, il avait établi sans peine que
+ce point de détail n’intéressait pas l’ensemble de
+sa thèse. Seulement il avait gardé contre le spiritualiste
+une inexpiable rancune de savant, et
+d’autant plus forte qu’il pouvait la mettre sur le
+compte du mépris pour un triste caractère, Dumoulin
+ayant compromis la sincérité de ses doctrines
+par de basses ambitions d’honneurs académiques
+et de grosses places. «&nbsp;C’est comme si je
+l’entendais !...&nbsp;» songea Sixte. «&nbsp;Ce qu’il peut dire
+de mes livres, ce n’est rien encore, mais la psychologie ?
+La psychologie !... C’est pourtant la
+science d’où dépend l’avenir de ce pays-ci...&nbsp;»
+Comme on voit, le philosophe était arrivé, semblable
+sur ce point aux autres systématiques, à
+faire de ses doctrines le centre du monde. Il raisonnait
+à peu près ainsi&nbsp;: Etant donné un fait historique,
+quelle en est la cause principale ? Un
+état général des esprits. Cet état des esprits dérive
+lui-même des idées en cours. La Révolution française,
+par exemple, procède tout entière d’une
+conception fausse de l’homme qui découle de la
+philosophie cartésienne. Il en concluait que, pour
+modifier la marche des événements, il fallait
+d’abord modifier les notions reçues sur l’âme
+humaine, et installer à leur place des données
+précises d’où résulteraient une éducation et une
+politique nouvelles. Le plus curieux était que
+cette théorie avait fait de cet athée un monarchiste
+aussi passionné qu’un Bonald ou un Joseph
+de Maistre. Aussi, en s’indignant contre Dumoulin,
+croyait-il de bonne foi s’indigner contre un
+obstacle au bien public. Il eut quelques mauvaises
+minutes à se figurer ainsi cet adversaire
+détesté prenant texte de la mort de Mlle de
+Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science
+moderne de l’esprit. «&nbsp;Faudra-t-il lui répondre
+encore ?&nbsp;» se demanda Sixte, pour qui déjà l’attaque
+de son rival ne faisait plus doute. «&nbsp;Oui,&nbsp;»
+insista-t-il, et cette fois à voix haute, «&nbsp;je lui
+répondrai, et de ma meilleure encre...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame,
+et il s’arrêta pour considérer l’architecture de ce
+monument. L’antique cathédrale lui symbolisait
+d’habitude le caractère touffu de l’esprit germanique,
+qu’il opposait en pensée à la simplicité de
+l’esprit hellénique, représentée pour lui par une
+photographie du Parthénon contemplée autrefois
+durant de longues séances dans la bibliothèque de
+Nancy. Telle était sa manière de sentir les arts.
+Le souvenir de l’Allemagne subitement rappelé
+changea pour une seconde le cours de sa pensée.
+Il évoqua presque malgré lui Hegel, puis la doctrine
+de l’identité des contradictoires, puis la
+théorie de l’évolution qui en est sortie. Cette dernière
+idée se rejoignit à celles qui venaient de
+l’agiter, et, tout en reprenant sa marche, il commença
+d’argumenter en lui-même contre les objections
+prévues de Dumoulin sur le cas du jeune
+Greslou. Pour la première fois depuis le début de
+l’entretien avec le magistrat, le drame du château
+de Jussat-Randon faisait réalité devant son intelligence,
+car il y pensait avec la portion réelle de sa
+nature, sa faculté de psychologue. Il oublia aussi
+bien Dumoulin que les inconvénients possibles du
+voyage à Riom, et sa tête fut absorbée tout entière
+par le problème moral que posait ce crime. La
+première question aurait dû être celle-ci&nbsp;: «&nbsp;Robert
+Greslou a-t-il vraiment assassiné Mlle de Jussat ?&nbsp;»
+Le philosophe n’y songea même point,
+s’abandonnant sans s’en rendre compte à ce
+défaut des esprits généralisateurs qui ne vérifient
+jamais qu’à demi les données sur lesquelles ils
+spéculent. Les faits ne sont pour eux qu’une
+matière à exploitation théorique, et ils les déforment
+volontiers pour mieux échafauder leurs
+systèmes. Celui-ci reprit la formule par laquelle
+il s’était résumé ce drame à lui-même&nbsp;: «&nbsp;Un jeune
+homme qui devient jaloux et qui tue, voilà une
+preuve de plus à l’appui de ma thèse que l’instinct
+de la destruction et celui de l’amour s’éveillent
+ensemble chez le mâle...&nbsp;» Il s’était servi
+de ce principe pour écrire dans sa <span class='it'>Théorie des passions</span>
+un chapitre d’une extraordinaire audace sur
+les aberrations du sens génésique. «&nbsp;La réapparition
+de l’animalité féroce chez le civilisé suffirait
+seule à expliquer cet acte... Il faudrait aussi
+étudier l’hérédité personnelle de l’assassin...&nbsp;»
+Il s’efforça de se représenter Robert Greslou,
+sans parvenir à ressusciter de cette image d’autres
+traits que ceux qui confirmaient l’hypothèse
+déjà ébauchée dans sa tête. «&nbsp;Ces yeux noirs très
+brillants, ces gestes trop vifs, cette manière
+brusque d’entrer en relations avec moi, ces enthousiasmes
+en me parlant... Il y avait du détraquement
+nerveux dans ce garçon. Le père est
+mort jeune ? Si l’on établissait qu’il y a de l’alcoolisme
+dans la famille, peut-être aurait-on là un
+beau cas de ce que Legrand du Saulle appelle
+l’épilepsie larvée. Nous expliquerions ainsi le mutisme
+de ce jeune homme, et ses dénégations pourraient
+être de bonne foi. C’est la différence essentielle
+que du Saulle indique entre l’épileptique et
+l’aliéné. Ce dernier se souvient de ses actes. L’épileptique
+les oublie... Serait-ce donc un épileptique
+larvé ?...&nbsp;» Parvenu à ce point de sa rêverie,
+le philosophe eut un moment de véritable joie. Il
+venait, suivant une habitude chère à ceux de sa
+race, de fabriquer une construction d’idées qu’il
+prenait pour une explication. Il considéra cette
+hypothèse de plusieurs côtés, se remémorant
+divers exemples cités par son auteur dans son
+beau traité de médecine légale, tant et si bien
+qu’il arriva jusqu’au jardin des Plantes, où il pénétra
+par la grande porte du quai Saint-Bernard. Il
+tourna sur la droite par une allée plantée d’arbres
+anciens dont les fûts se contorsionnent, blindés
+de fer et recrépis de plâtre. Il flottait dans l’air
+devenu très vif un sauvage relent émané des bêtes
+fauves qui tournent dans leurs cages grillées, près
+de là. Le philosophe fut distrait de sa méditation
+par cette odeur, et il se prit à contempler
+un grand vieux sanglier, de hure énorme, qui,
+debout sur ses pattes minces, tendait son mufle,
+mobile et avide, entre ses défenses.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et dire,&nbsp;» songea le savant, «&nbsp;que nous ne
+nous connaissons guère plus que cet animal ne se
+connaît ! Ce que nous appelons notre personne,
+c’est une conscience si vague, si trouble, des opérations
+qui s’accomplissent en nous.&nbsp;» Puis, revenant
+à Robert Greslou&nbsp;: «&nbsp;Qui sait ? Ce jeune
+homme était préoccupé par la multiplicité du
+moi. N’avait-il pas un sentiment obscur qu’il portait
+en lui deux états très distincts, comme une
+condition première et une condition seconde,
+deux êtres enfin&nbsp;: un, lucide, intelligent, honnête,
+amoureux des travaux de l’esprit, celui que
+j’ai connu ; et un autre, ténébreux, cruel, impulsif,
+celui qui a tué ?... Evidemment c’est un
+cas... Je suis bien heureux de l’avoir rencontré...&nbsp;»
+Il oubliait qu’en sortant du Palais de Justice il
+déplorait ses rapports avec l’accusé de Riom.
+«&nbsp;Ce sera une bonne fortune que d’étudier la
+mère à présent. Elle me fournira des documents
+exacts sur les ascendants... Cela manque à notre
+psychologie&nbsp;: de bonnes monographies faites <span class='it'>de
+visu</span> sur la structure mentale des grands hommes
+et des criminels... J’essaierai de dresser celle-ci...&nbsp;»
+Toute passion sincère est égoïste, les intellectuelles
+comme les autres. Ainsi le philosophe,
+qui n’aurait pas, comme on dit, fait du mal à une
+mouche, marchait d’un pas plus allègre en s’acheminant
+vers la porte de la rue Cuvier d’où il gagnerait
+la rue de Jussieu, puis la rue Guy-de-la-Brosse,
+et il allait avoir une entrevue avec une mère au
+désespoir qui venait sans doute le supplier qu’il
+l’aidât à sauver la tête d’un fils, peut-être innocent !
+Mais l’innocence possible du prévenu, la
+douleur de la mère, l’action qu’il serait lui-même
+appelé à jouer dans cette nouvelle scène, tout
+s’effaçait devant l’idée fixe de la note à prendre,
+du petit fait significatif à collectionner. Quatre
+heures sonnaient quand ce singulier songeur, et
+qui ne soupçonnait pas plus sa propre férocité
+qu’un médecin charmé par une belle autopsie,
+déboucha sur son trottoir et arriva devant sa
+maison. Sur le seuil de la porte cochère se tenaient
+deux hommes&nbsp;: le père Carbonnet et le commissionnaire
+habituellement installé au coin de la rue.
+Le dos tourné au côté par où venait Adrien Sixte,
+ils regardaient en riant les titubations d’un ivrogne
+égaré sur le trottoir d’en face, et ils échangeaient
+les propos qu’un pareil spectacle suggère
+aux gens du peuple. Le coq Ferdinand tournait à
+leurs pieds, brun et lustré, et il picotait l’entre-deux
+du pavé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;En voilà un qui a bu un coup de trop,
+pour sûr de sûr,&nbsp;» disait le commissionnaire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et si je vous disais moi,&nbsp;» répondait Carbonnet,
+«&nbsp;que s’il est comme ça, c’est qu’il n’a
+pas bu assez ? Car s’il avait bu davantage, il serait
+tombé chez le marchand de vins... Il ne serait pas
+à faire le <span class='it'>lent j’y vas malhabile j’y cours</span> le long
+des murs... Bon ! le voilà qui butte sur la dame en
+noir...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Les deux interlocuteurs, qui ne voyaient pas
+venir le philosophe, lui barraient la porte. Ce
+dernier, avec son aménité habituelle de manières,
+hésita une minute à les déranger. Machinalement
+il suivit l’ivrogne, lui aussi, du regard. C’était un
+malheureux en haillons bourgeois, le chef coiffé
+d’un chapeau de haute forme délavé par d’innombrables
+averses, les pieds dansant dans des bottines
+crevées. Il s’était heurté à une personne en
+grand deuil qui se tenait debout sur le trottoir de
+la rue Guy-de-la-Brosse, à l’angle de la rue Linné.
+Sans doute cette personne épiait du côté de cette
+dernière rue une arrivée qui l’intéressait beaucoup,
+car elle ne se retourna pas au premier moment.
+L’homme en haillons, avec l’insistance des
+gens ivres, commença de faire des excuses à cette
+femme qui finit par s’apercevoir de cette présence.
+Elle s’écarta en faisant un geste de dégoût. L’ivrogne
+eut alors un accès subit de colère, et, appuyé
+au mur, lança quelques phrases injurieuses. Il se
+fit autour d’eux un attroupement de plusieurs
+enfants qui jouaient. Le commissionnaire se prit à
+rire, Carbonnet de même. Puis, comme il se retournait
+pour chercher son coq, grommelant&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Où
+est-il encore allé cadencer, ce futé-là ?...&nbsp;» il aperçut
+Adrien Sixte derrière lequel Ferdinand s’était
+réfugié, et qui s’attardait, lui aussi, à suivre des
+yeux la scène entre l’ivrogne et l’inconnue.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah ! monsieur Sixte,&nbsp;» fit le concierge,
+«&nbsp;justement cette dame en noir vient de vous
+demander deux fois depuis un quart d’heure...
+Elle a dit que vous l’attendiez.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Allez la chercher,&nbsp;» répondit le savant ;
+et, en lui-même&nbsp;: «&nbsp;C’est la mère...&nbsp;» songea-t-il.
+Son premier mouvement fut de rentrer aussitôt.
+Puis une espèce de timidité le retint, et il demeura
+là sur le pas de la porte, tandis que le concierge,
+coiffé de sa casquette un peu haute, son tablier de
+cuir autour du corps, courait, suivi de son coq
+qui se hâtait derrière lui, jusqu’au groupe amassé
+au coin de la rue. La femme n’eut pas plus tôt
+entendu la phrase du père Carbonnet qu’elle se
+dirigea, laissant là le maître de Ferdinand gourmander
+l’ivrogne, vers la maison du philosophe.
+Ce dernier, continuant d’instinct les raisonnements
+de sa promenade, remarqua aussitôt une
+ressemblance singulière entre la personne mystérieuse
+qui venait à lui et le jeune homme sur
+lequel il avait été interrogé. C’était le même
+regard brillant, dans un visage très pâle, et la
+même coupe d’un maigre visage. Cette fois,
+il n’eut plus le moindre doute, et tout de suite
+l’implacable psychologue, curieux seulement du
+cas à étudier, céda la place au bonhomme gauche,
+malhabile à la vie pratique, embarrassé de son
+long corps et gêné, jusqu’au supplice, de la première
+phrase à prononcer. Mme Greslou, c’était
+elle en effet,&nbsp;—&nbsp;lui rendit le service de lui dire
+aussitôt, en l’abordant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je suis, monsieur, la personne qui vous a
+écrit hier.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Très honoré, madame,&nbsp;» balbutia le philosophe ;
+«&nbsp;je regrette de n’avoir pas été chez moi
+plus tôt... Mais votre lettre disait quatre heures...
+Et puis, je sors justement de chez le juge d’instruction,
+où j’ai été appelé pour témoigner à l’occasion
+de ce malheureux enfant...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah ! monsieur !...&nbsp;» dit la mère en appuyant
+sa main sur le bras d’Adrien Sixte pour arrêter sa
+phrase, et lui montrant du regard le commissionnaire
+qui restait dans l’angle de la porte à tendre
+l’oreille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pardon,&nbsp;» fit le savant, qui comprit la
+cruauté de sa distraction. «&nbsp;Si vous voulez me permettre
+de passer devant vous pour vous montrer
+le chemin ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il s’engagea sous la voûte, afin de cacher la
+rougeur dont il se sentait couvert. Il commença
+de monter l’escalier que l’obscurité envahissait par
+cette fin d’après-midi d’hiver. Il allait doucement,
+afin de ménager la lassitude de sa compagne
+qui se tenait à la rampe, comme si elle gardait à
+peine assez d’énergie physique pour suffire à l’effort
+de gravir ces quatre étages. Un souffle court,
+et qui s’entendait dans le silence profond de cette
+maison vide, trahissait la faiblesse de la misérable
+femme. Si peu sensible aux impressions du monde
+extérieur que fût le philosophe, il demeura saisi
+d’une obscure pitié quand, une fois entré dans
+son cabinet aux volets clos, qu’éclairaient doucement
+le feu et la lampe allumés déjà par sa servante,
+il regarda sa visiteuse bien en face. Les
+rides creusées au coin de la bouche et le long des
+ailes du nez, les lèvres sèches de fièvre, le pli des
+sourcils contractés, les meurtrissures des paupières,
+l’énervement des mains gantées de noir
+qui maniaient un rouleau de papier, sans doute
+quelque mémoire justificatif, tous les détails
+enfin de cette physionomie révélaient les tortures
+de l’idée fixe ; et, à peine tombée plutôt
+qu’assise sur le fauteuil, elle dit d’une voix
+brisée&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mon Dieu ! mon Dieu !... Je suis donc arrivée
+trop tard... Je voulais vous parler, monsieur,
+avant votre entretien avec le juge... Mais
+vous l’avez défendu, n’est-ce pas ?... Vous avez
+dit que ce n’était pas possible ; qu’il n’avait pas
+commis ce dont on l’accuse ?... Vous ne le croyez
+pas coupable, vous, monsieur, qu’il appelait son
+maître, vous qu’il aimait tant ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je n’ai pas eu à le défendre, madame,&nbsp;»
+dit le philosophe ; «&nbsp;on m’a demandé quelles
+avaient été mes relations avec lui, et comme je
+ne l’ai vu que deux fois, et qu’il ne m’a jamais
+parlé que de ses études...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah !&nbsp;» interrompit la mère avec un profond
+accent d’angoisse ; et elle répéta&nbsp;: «&nbsp;Je suis
+arrivée trop tard. Mais non...&nbsp;» insista-t-elle en
+joignant ses mains qui tremblaient. «&nbsp;Vous viendrez,
+monsieur, pour déposer devant la cour d’assises
+qu’il ne peut pas être coupable, que vous
+savez qu’il ne le peut pas ? On ne devient pas un
+assassin, un empoisonneur d’un jour à l’autre. La
+jeunesse des criminels annonce leur crime... Ce
+sont des mauvais sujets, des joueurs, des coureurs
+de café... Mais lui, monsieur, depuis qu’il était
+tout enfant, avec son pauvre père, toujours dans
+les livres... C’était moi qui lui disais&nbsp;: «&nbsp;Allons,
+Robert, sors ; il faut sortir, prendre l’air, te
+distraire...&nbsp;» Si vous aviez vu quelle douce petite
+vie nous faisions, lui et moi, avant qu’il n’entrât
+dans cette famille maudite ! Et c’est à cause de
+moi, c’est pour ne plus rien me coûter qu’il y est
+entré, pour continuer ses études... Il aurait été
+agrégé dans trois ou quatre ans, puis il aurait pris
+une place dans un lycée, à Clermont peut-être...
+Je l’aurais marié. J’avais en vue pour lui un joli
+parti... Je serais restée là, moi, dans un coin, à
+soigner ses enfants. Ah ! monsieur !&nbsp;» et elle cherchait
+dans les yeux du philosophe une réponse en
+accord avec son passionné désir ; «&nbsp;dites si c’est
+possible qu’un fils qui avait ces idées-là ait fait ce
+qu’ils racontent ? C’est une infamie&nbsp;: n’est-ce pas,
+monsieur, que c’est une infamie ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Calmez-vous, madame, calmez-vous.&nbsp;»
+C’étaient les seuls mots qu’Adrien Sixte sût
+répondre à cette mère qui déplorait devant lui,
+d’un accent si déchirant, la ruine de ses plus
+intimes espérances. D’autre part, placé encore sous
+l’impression de son entretien avec le juge, elle lui
+paraissait si follement égarée hors de la vérité, en
+proie à des illusions si aveugles qu’il en demeurait
+stupéfié ; et aussi,&nbsp;—&nbsp;pourquoi ne pas l’avouer ?&nbsp;—&nbsp;la
+nouvelle perspective du voyage à Riom
+l’épouvantait autant que cette douleur humaine
+le saisissait. Ces diverses impressions se traduisirent
+dans son regard par une incertitude, une
+absence de chaleur à laquelle la mère ne se trompa
+guère. Les souffrances extrêmes ont les intuitions
+infaillibles de l’instinct. Cette femme comprit
+que le philosophe ne croyait pas à l’innocence de
+son fils, et, dans un geste d’accablement, se reculant
+de lui comme avec horreur, elle gémit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Comment, vous aussi, monsieur ?... Vous
+êtes avec ses ennemis ?... Vous ?... Vous ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, madame,&nbsp;» répondit doucement
+Adrien Sixte, «&nbsp;je ne suis pas un ennemi. Je ne
+demande pas mieux que de croire ce que vous
+croyez. Mais vous me permettrez de vous parler
+en toute franchise ?... Les faits sont les faits, et
+ils sont terribles contre ce malheureux enfant...
+Ce poison acheté clandestinement, cette bouteille
+jetée par la fenêtre, cette autre bouteille vidée
+à moitié puis remplie d’eau, cette sortie de la chambre
+de la jeune fille, la nuit de la mort, cette fausse
+dépêche, ce départ subit, ces lettres brûlées et puis
+ces dénégations...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mais il n’y a pas une preuve dans tout
+cela, monsieur,&nbsp;» interrompit la mère, «&nbsp;pas
+une... Ce départ subit ? Il voulait quitter sa place
+depuis plus d’un mois. J’ai ses lettres où il m’annonce
+ce projet, et d’ailleurs la fin de son engagement
+approchait. Il s’est imaginé qu’on voudrait
+le garder et il en avait assez de cette vie de précepteur ;
+et puis, comme il est timide, il a donné
+un faux prétexte et inventé cette malheureuse
+dépêche, voilà tout... Le poison ? Mais il ne l’a
+pas acheté secrètement. Il avait souffert de l’estomac,
+voici des années. Il avait tant étudié après
+ses repas !... Cette sortie, la nuit ? Mais qui l’a vu ?
+Un domestique ? Et si ce domestique est payé,
+pour accuser mon fils, par le véritable assassin ?...
+Est-ce que je connais les intrigues qu’avait cette
+jeune fille et qui a pu avoir intérêt à la tuer ?...
+Cette bouteille jetée, cette autre à moitié remplie,
+ces lettres brûlées ? Mais est-ce que vous ne voyez
+pas que c’est la suite d’un plan pour faire tomber
+les soupçons sur lui ? Comment ? Pourquoi ? Ça se
+découvrira un jour, allez... Ce que je sais, moi,
+c’est que mon fils n’est pas coupable. Je le jure
+sur la mémoire de son père. Ah ! croyez-vous que
+je le défendrais comme cela si je le sentais criminel ?
+Je demanderais pitié, je sangloterais, je
+prierais, au lieu que, maintenant, je crie justice,
+justice ! Non, ces gens-là n’avaient pas le droit de
+l’accuser, comme ils ont fait, de le jeter en prison,
+de déshonorer notre nom, pour rien, pour rien.
+Car enfin, monsieur, je vous l’ai démontré, il n’y
+a pas une preuve.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;S’il est innocent, alors, pourquoi cette
+obstination à se taire ?...&nbsp;» dit le philosophe, qui
+pensa en lui-même que la pauvre femme ne lui
+avait rien démontré, sinon son acharnement à
+lutter contre l’évidence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé ! s’il était coupable, il parlerait,&nbsp;»
+s’écria Mme Greslou, «&nbsp;il se défendrait, il mentirait !
+Non,&nbsp;» ajouta-t-elle d’une voix plus sourde,
+«&nbsp;il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela,
+j’en suis sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque
+raison de ne pas parler. Pourquoi ? Peut-être pour
+ne pas la déshonorer, cette jeune fille, puisqu’ils
+prétendent qu’il l’aimait ?... Ah ! monsieur,&nbsp;» fit-elle
+en joignant les mains, «&nbsp;si j’ai voulu à tout
+prix vous voir, si j’ai quitté Riom pour deux jours,
+c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous qui puissiez
+le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende,
+qu’il se justifie, qu’il dise. Il faut que vous me
+promettiez de lui écrire, de venir là-bas. Vous
+me devez bien cela,&nbsp;» insista-t-elle d’une voix
+dure. «&nbsp;Vous m’avez tant fait souffrir.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Moi ?&nbsp;» interrogea le philosophe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Oui, vous&nbsp;», reprit-elle âprement, et, tandis
+qu’elle parlait, son visage exprimait la sombre
+énergie d’anciennes rancunes&nbsp;: «&nbsp;S’il a perdu la
+foi, à qui la faute ? A vous, monsieur, à vos livres.
+Mon Dieu ! Que je vous ai haï à cette époque !...
+Je le vois encore, et sa figure, quand il m’a dit qu’il
+ne communierait pas le jour des Morts, parce
+qu’il avait des doutes.&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Et ton père ?&nbsp;» lui ai-je
+dit. «&nbsp;Un jour des Morts !&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;Il m’a répondu&nbsp;:
+«&nbsp;Laisse-moi, je ne crois plus, c’est fini.&nbsp;» Il était
+assis à sa table et il avait un volume devant lui
+qu’il ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus
+le nom de l’auteur, là, machinalement. C’était le
+vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui, ce
+jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une
+pauvre ignorante... Mais le lendemain, pendant
+qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé Martel,
+qui l’avait élevé, dans la chambre de travail
+pour lui montrer la bibliothèque. J’avais le pressentiment
+que c’étaient ces lectures qui avaient
+perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore
+sur la table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit&nbsp;:
+«&nbsp;Celui-là, c’est le pire de tous...&nbsp;» Monsieur, pardon
+si je vous blesse, pardon, mais, voyez-vous,
+si mon fils était encore le chrétien qu’il a été,
+j’irais supplier son confesseur qu’il lui ordonnât
+de parler. Vous lui avez pris la foi, monsieur ; je
+ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus ;
+mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens
+vous le demander... Si vous l’aviez entendu, quand
+il est revenu de Paris ! Il me disait de vous&nbsp;: «&nbsp;Tu
+ne le connais pas, maman ; tu le vénérerais. C’est
+un saint&nbsp;». Ah ! promettez-moi de le faire parler.
+Qu’il parle, qu’il parle, pour moi, pour son père,
+pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur, qui
+ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin.
+Car c’est votre élève, vous êtes son maître. Il vous
+doit de se défendre, comme à moi, sa mère...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Madame&nbsp;», dit le savant avec un sérieux
+profond, «&nbsp;je vous promets de faire ce que je
+pourrai.&nbsp;» C’était la seconde fois de la journée que
+cette responsabilité de maître à élève se dressait
+devant lui. Elle l’avait trouvé, devant le juge,
+tendu dans la résistance du penseur qui repousse
+avec dédain un reproche insensé. Les paroles de
+cette femme âgée, frémissante de cette douleur
+humaine à laquelle sa vie d’ermite intellectuel
+l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres
+autres que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement
+remué encore quand Mme Greslou, lui saisissant
+la main, reprit avec une douceur qui démentait
+l’âpreté de son accent de tout à l’heure&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il m’avait bien dit que vous étiez bon,
+très bon... Je suis venue encore,&nbsp;» continua-t-elle
+en essuyant ses larmes, «&nbsp;pour m’acquitter d’une
+commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et
+voyez si ce n’est pas une nouvelle preuve qu’il
+est innocent. Dans sa prison, depuis deux mois, il
+a mis au net un long travail de philosophie. Il y
+tient, m’a-t-il dit, beaucoup ; c’est son principal
+ouvrage, et je me suis chargée de vous le remettre.&nbsp;»
+Elle tendit au savant le rouleau de papier
+qu’elle tenait sur ses genoux. «&nbsp;Il est tel qu’il
+me l’a donné... On le laisse écrire là-bas tant
+qu’il veut, tout le monde l’aime... On me permet
+de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir,
+où il y avait toujours le gardien entre nous. Je le
+vois maintenant dans la chambre des avocats...
+Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît ?
+Voulez-vous regarder ?&nbsp;» insista-t-elle ; et d’une
+voix altérée&nbsp;: «&nbsp;Il ne m’a jamais menti, et je crois
+que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant il avait
+pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je verrai cela tout de suite,&nbsp;» dit Adrien
+Sixte, qui déplia le rouleau. Il jeta les yeux sur
+la première page du cahier, et il put y lire les mots&nbsp;:
+«&nbsp;Psychologie moderne,&nbsp;» puis, sur la seconde
+feuille, un autre titre&nbsp;: «&nbsp;<span class='it'>Mémoire sur moi-même</span>,&nbsp;»
+et au-dessous étaient les lignes suivantes&nbsp;: «&nbsp;<span class='it'>Je
+prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se considérer
+comme engagé de parole à garder pour lui
+seul les pages qui suivent. S’il ne lui convient pas de
+prendre cet engagement vis-à-vis de son malheureux
+élève, je lui demande de détruire ce cahier, me
+fiant à son honneur pour ne pas livrer ce mémoire
+à qui que ce soit, même pour sauver ma tète.</span>&nbsp;» Et
+le jeune homme avait signé simplement de ses
+initiales.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé bien ?&nbsp;» demanda la mère, tandis que
+le philosophe feuilletait le cahier, en proie à une
+anxiété profonde.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé bien !&nbsp;» répondit-il en refermant le
+cahier et tendant la première page aux yeux
+inquisiteurs de Mme Greslou, «&nbsp;ce n’est qu’un
+travail de philosophie, comme il vous l’avait
+annoncé. Voyez...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>La mère eut une question sur la bouche, une
+défiance dans les prunelles tandis qu’elle lisait
+cette formule technique inintelligible pour son
+pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien
+Sixte. Puis elle n’osa pas, et elle se leva en disant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous m’excuserez de vous avoir retenu si
+longtemps, monsieur. J’ai mis ma dernière espérance
+en vous, et vous ne tromperez pas le cœur
+d’une mère. J’emporte votre promesse.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Tout ce qu’il me sera possible de faire
+pour que la vérité soit connue,&nbsp;» dit gravement
+le philosophe, «&nbsp;je le ferai, madame. Je vous le
+promets encore une fois.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme,
+et qu’il se trouva seul dans son cabinet, Adrien
+Sixte demeura longtemps plongé dans ses réflexions.
+Prenant ensuite le manuscrit remis par
+Mme Greslou, il lut et relut la phrase écrite par
+le jeune homme, et repoussant le cahier tentateur,
+il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment.
+Par deux fois, il saisit ces feuillets et s’approcha
+du feu, puis il ne les lança pas dans les
+flammes.</p>
+
+<p class='pindent'>Un combat se livrait dans sa tête, entre
+la curiosité irrésistible que cette confession de son
+disciple éveillait en lui, et des appréhensions
+d’ordre très divers. Il le sentait&nbsp;: contracter l’engagement
+que cette lecture lui imposait et apprendre
+ce qu’il pouvait apprendre par ces pages
+le jetterait dans une situation peut-être horrible.
+S’il allait tenir entre ses mains la preuve de l’innocence
+du jeune homme sans avoir le droit de la
+donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa
+culpabilité ? Sans qu’il s’en rendît compte, il
+tremblait aussi, dans le fond le plus intime de lui-même,
+de retrouver à travers ce mémoire, s’il y
+avait crime, la trace de son influence, à lui, et la
+cruelle accusation, déjà formulée deux fois,
+que ses livres étaient mêlés à cette sinistre
+histoire.</p>
+
+<p class='pindent'>D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme
+d’études et qui avait en horreur tout tracas lui
+faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant dans
+un drame auquel en définitive il n’avait pas à se
+mêler. «&nbsp;Non,&nbsp;» conclut-il, «&nbsp;je ne lirai pas ce
+mémoire ; j’écrirai à ce garçon comme j’ai promis
+à la mère, puis ce sera fini.&nbsp;» L’heure de son dîner
+était venue parmi ces réflexions. Il mangea seul,
+comme toujours, assis au coin d’un poêle de
+faïence,&nbsp;—&nbsp;très frileux, le chauffage était son unique
+luxe,&nbsp;—&nbsp;et devant une table ronde, toute
+petite, couverte d’une toile cirée. La lampe qui
+servait à ses travaux éclairait son frugal repas,
+composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un
+potage et d’un seul plat de légumes, avec quelques
+raisins secs pour dessert, et, pour boisson, simplement
+de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard
+un des livres qui garnissaient une bibliothèque,
+exilée dans cette chambre, afin d’éviter l’encombrement,
+ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui
+exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha
+pas de livre, et sa gouvernante essaya en vain
+de savoir si la visite de la dame et la citation chez
+le juge avaient le moindre rapport. Le vent se
+levait, un vent d’hiver dont la plainte mourait
+doucement contre les volets, à travers le sombre
+espace vide. Assis dans son fauteuil, après son
+dîner, au lieu de sortir, et devant le manuscrit de
+Robert Greslou, le savant écouta longuement cette
+plainte monotone. Ses hésitations le reprirent. Puis
+la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand
+plus tard Mariette vint pour annoncer à son maître
+que sa couverture était faite et chercher la
+lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux
+heures sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange
+morceau d’analyse que Robert avait appelé un
+Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût
+été&nbsp;: «&nbsp;Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui.&nbsp;»</p>
+
+<div><h2 id='chap04'>IV<br/> <span class='sub-head'>CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI</span></h2></div>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>«&nbsp;Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.</p>
+
+<p class='pindent'>Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même
+que j’ai refusé à l’avocat, malgré les
+supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous
+qui me connaissez si peu dans les faits,&nbsp;—&nbsp;et à quel
+moment de ma vie !&nbsp;—&nbsp;pour la même raison qui
+m’a fait vous apporter mon premier travail. Il
+existe de vous, le maître illustre, à moi votre
+élève, accusé d’un crime le plus infâme, un lien que
+les hommes ne sauraient comprendre, que vous
+ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi
+étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée
+et de votre pensée si passionnément, si complètement,
+à l’époque la plus décisive de mon existence !
+Maintenant et dans la détresse de mon
+agonie intellectuelle, je me tourne vers vous comme
+vers le seul être de qui je puisse attendre, espérer,
+implorer une aide. Ah ! ne me méconnaissez pas,
+monsieur et vénéré maître, et croyez que les
+troubles terribles où je me débats ne sont point
+causés par le vain appareil de justice qui m’environne.
+Je ne serais pas digne du nom de philosophe
+si je n’avais, dès longtemps, appris à considérer
+ma pensée comme la seule réalité avec quoi
+j’aie à compter, le monde extérieur comme une
+indifférente et fatale succession d’apparences. Dès
+ma dix-septième année, j’avais adopté pour règle
+de me répéter, dans les heures de contrariétés
+petites ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza&nbsp;:
+«&nbsp;La force par laquelle l’homme persévère
+dans l’existence est bornée, et celle des causes
+extérieures la surpasse infiniment.&nbsp;» Je serais condamné
+à mort dans six semaines, pour ce crime
+dont je suis innocent et dont je ne puis me justifier,&nbsp;—&nbsp;vous
+comprendrez pourquoi, après avoir lu
+ces pages,&nbsp;—&nbsp;que j’irais à l’échafaud sans trembler.
+Je supporterais cet événement avec le même sang-froid
+que si un médecin me diagnostiquait, après
+m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur.
+Condamné, j’aurais à vaincre la révolte de l’animal
+d’abord, ensuite à supporter le contre-coup
+du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos
+livres, le remède contre de telles épreuves, et en
+opposant à l’image de la mort prochaine le sentiment
+de l’inéluctable nécessité, en diminuant la
+vision de la douleur de ma mère par le rappel précis
+des lois psychologiques qui gouvernent les consolations,
+j’arriverais au calme relatif. Certaines
+phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du
+cinquième chapitre du second livre dans votre
+<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, que je sais par cœur&nbsp;:
+«&nbsp;L’universel entrelacement des phénomènes fait
+que sur chacun d’eux porte le poids de tous les
+autres, en sorte que chaque parcelle de l’univers
+et à chaque seconde peut être considérée comme un
+résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de
+tout ce qui sera. C’est en ce sens qu’il est permis
+de dire que le monde est éternel dans son détail
+aussi bien que dans son ensemble.&nbsp;» Quelle phrase,
+et comme elle enveloppe, comme elle affirme et
+démontre l’idée que tout est nécessaire, en nous
+comme autour de nous, puisque nous sommes,
+nous aussi, une parcelle et un moment de ce monde
+éternel !... Hélas ! pourquoi faut-il que cette
+idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque
+je raisonne comme on doit raisonner, avec
+ma tête, et à laquelle j’acquiesce de toute la force
+de mon être, ne puisse détruire en moi une espèce
+de souffrance si particulière qui envahit mon
+cœur, lorsque je me souviens du drame que j’ai
+traversé, de certaines actions que j’ai voulues,
+d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect ?
+Pour vous dire la chose d’un mot, mon cher maître,
+quoique, encore une fois, je n’aie pas tué Mlle de
+Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus étroite
+au drame de son empoisonnement, et j’ai des
+remords, quand les doctrines auxquelles je crois,
+les vérités que je sais, les convictions qui forment
+l’essence même de mon intelligence, me font considérer
+le remords comme la plus niaise des illusions
+humaines. Ces convictions se trouvent impuissantes
+à me procurer cette paix de la certitude qui était
+la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon
+esprit reconnaît comme vrai. Je ne pense pas que
+pour un homme dont la jeunesse fut consumée de
+passions intellectuelles, il y ait un supplice plus
+affreux que celui-là. Mais pourquoi essayer de vous
+traduire avec des phrases littéraires un état mental
+que je veux justement vous exposer par son détail,
+à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme,
+pour que vous me donniez le seul secours qui
+puisse m’être bienfaisant&nbsp;: une parole qui m’explique
+à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui
+m’atteste que je ne suis pas un monstre, qui me
+soutienne dans le désarroi de mes croyances, qui
+me prouve que je ne me suis pas trompé depuis
+des années, en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime
+énergie d’une créature sincère ? Enfin,
+mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai
+besoin de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon
+à vous, puisque je ne saurais espérer d’être intelligible
+à qui que ce soit, hors du psychologue
+dont je suis l’élève ? Depuis deux mois tantôt que
+je vis dans cette prison, l’instant où j’ai pris cette
+résolution de vous écrire ce mémoire a été le seul
+où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles
+événements. J’avais essayé de m’absorber
+dans quelques travaux d’ordre abstrait, je n’avais
+pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire
+ces pages sans que l’on s’occupe de me surveiller.
+Voici quatre jours que je ne songe qu’à cela, et,
+grâces vous en soient déjà rendues, la force de la
+pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du
+plaisir qui était le mien autrefois, quand j’écrivais
+mes premiers essais, à reprendre, pour ce
+travail, la froide sévérité de ma méthode,&nbsp;—&nbsp;de
+votre méthode. J’ai jeté hier sur le papier un plan
+de cette monographie de mon moi actuel, en pratiquant
+la division par paragraphes que vous avez
+adoptée dans vos travaux. Je me suis prouvé la
+vigueur persistante de ma réflexion en reconstruisant
+ma vie depuis son origine, comme je résoudrais
+un problème de géométrie par synthèse.
+Je vois distinctement, à l’heure présente, que la
+crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités
+d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui
+où j’ai grandi, puis un milieu de faits, celui où
+j’ai été transplanté par mon arrivée chez les
+Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions
+qu’elle soulève en moi seront la matière des
+derniers fragments d’une étude que je débarrasserai
+du parasitisme des souvenirs insignifiants
+pour la réduire à ce qu’un maître de notre temps
+appelle les <span class='it'>génératrices</span>. A tout le moins je vous
+aurai fourni un document exact sur des façons de
+sentir que j’ai crues autrefois précieuses et rares,
+et je vous aurai prouvé deux fois, par ma confiance
+dans votre absolue discrétion et par mon
+appel à votre appui philosophique, ce que vous
+avez été pour celui qui vous écrit ces lignes et
+qui, en vous demandant pardon de ce trop long
+préambule, commence aussitôt sa dissection. Je
+saurai bien vous la faire tenir, une fois finie.</p>
+
+<div><h3 class='nobreak' id='chap41'>§ I.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Mes hérédités.</span></h3></div>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Aussi loin que je remonte en arrière dans mon
+passé, je constate que ma faculté dominante,
+celle qui s’est trouvée présente à travers toutes
+les crises de ma vie, petites ou grandes, comme
+elle se retrouve présente aujourd’hui, a été la
+faculté, j’entends le pouvoir et le besoin du dédoublement.
+Il y a toujours eu en moi deux personnes
+distinctes&nbsp;: une qui allait, venait, agissait,
+sentait, et une autre qui regardait la première
+aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité.
+A l’heure actuelle, et tout en sachant que
+je suis là en prison, accusé d’un crime capital,
+perdu d’honneur et aussi accablé de tristesse, que
+c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le
+5 septembre 1864... et non pas un autre,&nbsp;—&nbsp;je
+pense à cette situation comme à un spectacle
+auquel je demeure étranger. Même est-il juste de
+dire <span class='it'>je</span> ? Non, évidemment. Car mon véritable moi
+n’est, à proprement parler, ni celui qui souffre,
+ni celui qui regarde. Il est composé des deux, et
+j’ai eu de cette dualité une perception très nette,
+bien que je ne fusse pas capable alors de comprendre
+cette disposition psychologique exagérée
+jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance,&nbsp;—&nbsp;cette
+enfance que je veux évoquer d’abord en essayant
+de tout abolir de l’heure présente et avec l’impartialité
+d’un historien désintéressé.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Mes premiers souvenirs me représentent
+cette ville de Clermont-Ferrand, et dans cette
+ville une maison qui donnait sur une promenade
+aujourd’hui bien changée par la récente construction
+de l’école d’artillerie&nbsp;: le cours Sablon.
+La maison était bâtie, comme toutes celles de
+cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre
+dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne
+aux rues tortueuses une physionomie de cité du
+moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune,
+était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la
+place d’ingénieur des ponts et chaussées. C’était
+un homme chétif, de santé faible, avec un visage
+à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique
+et qui m’attendrit quand j’y songe, après
+des années. Je le revois dans son cabinet de travail,
+par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine
+immense de la Limagne avec la gracieuse éminence
+du puy de Crouël tout auprès, et au loin la
+ligne sombre des montagnes du Forez. La gare
+était voisine de notre maison, et le sifflement
+des trains arrivait sans cesse jusqu’à ce cabinet
+paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à
+jouer sans bruit, et cet appel strident produisait
+dès lors sur mes nerfs une étrange impression de
+mystère, d’éloignement, d’une fuite de l’heure et
+de la vie. Mon père traçait à la craie sur un
+tableau noir des signes énigmatiques, figures de
+géométrie ou formules d’algèbre, avec cette netteté
+dans les lignes des courbes ou les lettres des
+polynômes qui révélait l’habituelle méthode de
+son être intime. D’autres fois, il écrivait, debout,
+à une table d’architecte qu’il préférait à son
+bureau,&nbsp;—&nbsp;table composée simplement d’une large
+planche en bois blanc placée sur deux tréteaux.
+Les grands livres de mathématiques rangés avec
+minutie dans la bibliothèque, les figures froides
+des savants dont les portraits gravés en taille-douce
+et sous verre étaient les seuls objets d’art
+dont se décorassent les murs, la pendule qui représentait
+un globe du monde, deux cartes astronomiques
+pendues au-dessus du bureau, et, sur ce
+bureau, la règle à calculs avec ses chiffres et son
+coulant de cuivre, les équerres, les compas, la
+règle plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces
+menus détails où tout n’était que pensée, et ces
+images m’aident à comprendre comment dès ma
+lointaine enfance le rêve d’une existence purement
+idéale et contemplative s’élabora en moi, favorisé
+sans doute par l’hérédité. Mes réflexions postérieures
+m’ont fait reconnaître dans plusieurs
+traits de mon caractère le résultat, transmis sous
+forme instinctive, de l’existence en études abstraites
+menée par mon père. J’ai constamment
+éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour
+l’action, si faible fût-elle, au point que de faire
+une simple visite me causait autrefois un battement
+de cœur, que les plus légers exercices physiques
+m’étaient intolérables, que d’entrer en lutte
+ouverte avec une autre personne, même pour discuter
+mes idées les plus chères, m’apparaît, encore
+aujourd’hui, chose presque impossible. Cette
+horreur d’agir s’explique par l’excès du travail
+cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au milieu
+des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il
+n’est pas habituellement en contact avec elles. Je
+le sens bien, cette difficulté d’adaptation au fait
+me vient de ce pauvre père ; de lui aussi cette
+faculté de généraliser, qui est la puissance, mais
+en même temps la manie de ma pensée ; et c’est
+son œuvre encore qu’une prédominance morbide
+du système nerveux qui a rendu ma volonté si
+folle à de certaines heures. Mon père, qui devait
+mourir très jeune, n’avait jamais été robuste. Il
+avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette
+épreuve de la préparation à l’Ecole polytechnique,
+meurtrière aux meilleures santés. Avec ses épaules
+étroites, avec ses membres appauvris par les
+longues séances de méditations sédentaires, ce
+savant aux mains transparentes semblait avoir
+dans les veines, au lieu des rouges globules d’un
+sang généreux, un peu de la poussière de cette
+craie qu’il a tant maniée. Il ne m’a pas légué des
+muscles capables de contre-balancer l’excitabilité
+de mes nerfs, en sorte que je lui dois, avec cette
+faculté d’abstraction qui me rend la moindre
+activité difficile, une effrénée intempérance du
+désir. Chaque fois que j’ai souhaité ardemment,
+il m’a été impossible de réprimer cette convoitise.
+C’est une hypothèse qui m’est souvent venue
+quand je m’analysais moi-même, que les natures
+abstraites sont plus incapables que les autres de
+résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille,
+peut-être parce que le rapport quotidien entre
+l’action et la pensée est brisée en elles. Les fanatiques
+en seraient la preuve la plus éclatante.
+J’ai vu ainsi mon père, d’habitude extrêmement
+patient et doux, s’emporter en des colères d’une
+violence folle qui le faisaient presque s’évanouir.
+Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers
+lui le descendant d’un grand-père peu équilibré,
+sorte d’homme de génie primitif, demi-paysan
+parvenu à force d’inventions mécaniques
+à une demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné
+par des procès. De ce côté-là de ma race, il y a
+toujours eu un élément dangereux, quelque chose
+de déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité
+constante. J’ai considéré jadis comme un
+état supérieur cette double nature&nbsp;: des crises
+spasmodiques de passion jointes à cette énergie
+continue de pensée abstraite. J’ai eu pour rêve
+d’être à la fois fiévreux et lucide, le sujet et l’objet,
+comme disent les Allemands, de mon analyse,
+le sujet qui s’étudie lui-même et trouve dans
+cette étude un moyen d’exaltation à la fois et de
+développement scientifique. Hélas ! Où cette chimère
+m’a-t-elle mené ? Mais ce n’est pas l’heure
+de parler des effets, nous n’en sommes encore
+qu’aux causes.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Parmi les circonstances qui agirent sur moi
+durant mon enfance, je crois que voici une des
+plus importantes&nbsp;: chaque dimanche matin, et
+aussitôt que je pus lire, ma mère commença de
+m’emmener avec elle à la messe. Cette messe
+se célébrait à huit heures dans l’église des Capucins,
+assez nouvellement bâtie sur un boulevard
+planté de platanes, qui monte du cours Sablon à
+la place du Taureau, en longeant le jardin des
+Plantes. A la porte de cette église se tenait assise,
+devant une boutique volante, une marchande de
+gâteaux, appelée la mère Girard, que je connaissais
+bien, pour lui acheter au printemps de petits
+bâtons auxquels quatre ou cinq cerises pendaient,
+attachées par du fil blanc. C’étaient les premiers
+de ces fruits que je mangeasse dans la saison.
+Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités
+de ces jours d’enfance. Elle aurait pu devenir,
+pour quelqu’un qui m’eût observé, l’occasion
+de signaler en moi cette frénésie du désir dont je
+vous parlais. J’avais presque la fièvre quand je
+m’acheminais vers cette boutique. Ce n’était pas
+la seule raison qui me fît préférer cette église des
+Capucins, avec son architecture très simple, aux
+cryptes souterraines de Notre-Dame-du-Port et
+aux voûtes de la cathédrale soutenues par de si
+élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins,
+le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles
+bouches chantaient, derrière les grilles, des
+cantiques qui remuaient étrangement mon imagination
+d’enfant. Ils me semblaient venir de si
+loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je
+regardais ma mère prier à côté de moi avec l’ardeur
+contenue qui se manifeste dans ses moindres
+actions, et je songeais que mon père n’était pas là,
+qu’il n’entrait jamais à l’église. Ma tête d’enfant
+se tourmentait de cette absence au point que
+j’avais un jour demandé&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe
+avec nous ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je
+n’avais pas eu de peine à démêler l’embarras où
+ma question jetait ma mère. Elle s’en tira pourtant
+avec une réponse analogue à des centaines
+d’autres que m’ont faites depuis ses lèvres de
+femme essentiellement éprise de principes fixes
+et d’obéissance&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il entend une autre messe, à son heure ; et
+puis, je t’ai déjà dit que les enfants ne doivent
+jamais demander pourquoi leurs parents font telle
+ou telle chose...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Toute la différence d’âme qui nous a séparés,
+ma mère et moi, tenait déjà dans cette phrase
+qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en
+revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois
+encore sa pèlerine, ses mains dans son manchon
+de vison doublé de soie brune d’où sortait à
+moitié son livre, la sincérité de son visage même
+dans son pieux mensonge, et tandis qu’elle disait&nbsp;:
+«&nbsp;Il ne faut jamais demander pourquoi...&nbsp;» Je
+vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont
+regardé d’un regard qui ne me comprenait pas,
+et, dès cette époque, elle ne soupçonnait en rien
+ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser
+c’était déjà se demander toujours et à propos de
+toutes choses&nbsp;: Pourquoi ?... Oui, pourquoi ma
+mère m’avait-elle trompé ? Car je savais que mon
+père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi
+n’y allait-il pas ?... Les graves et tristes accents
+des moines cachés entonnaient les répons de la
+messe, et moi, je me perdais dans cette question.
+Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette
+supériorité, que mon père comptait parmi les
+premiers de la ville. Que de fois, à la promenade,
+étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque ami,
+qui, tapotant ma joue, me disait&nbsp;: «&nbsp;Hé bien, nous
+deviendrons un grand savant, comme le père ?...&nbsp;»
+Quand ma mère prenait son avis, c’était pour
+l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect.
+Elle trouvait donc naturel qu’il n’accomplît
+pas certaines actions qui, pour nous, étaient obligatoires.
+Nous n’avions pas les mêmes devoirs,
+lui et nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors
+dans mon cerveau d’enfant avec cette netteté,
+mais elle y déposait le germe de ce qui allait être
+plus tard une des convictions de ma jeunesse, à
+savoir que les mêmes règles ne gouvernent pas les
+hommes très intelligents et les autres. Ce fut là,
+dans cette petite église, et docilement penché sur
+mon paroissien, que le grand principe de ma vie
+a pris naissance&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;ne pas considérer comme
+une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est
+et doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas ;&nbsp;—&nbsp;de
+même que j’ai reçu de mes conversations
+avec mon père, à ce même âge, durant nos promenades,
+le premier germe de ma vue scientifique
+du monde.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;La campagne autour de Clermont est merveilleuse,
+et quoique je sois, au rebours du poète,
+un homme pour qui le monde extérieur existe très
+peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire
+l’image des horizons qui ont entouré ces promenades.
+Tandis que la ville d’un côté regarde
+vers la plaine de la Limagne, elle s’adosse de
+l’autre côté aux derniers contreforts de la chaîne
+des Dômes. L’échancrure des cratères éteints, la
+boursouflure des éruptions calmées, les coulées de
+lave refroidie donnent aux lignes de ces montagnes
+volcaniques une ressemblance avec les paysages
+que le télescope découvre dans ce cadavre
+de planète qui est la lune. C’est donc, là-bas, un
+sauvage et grandiose souvenir des plus terrible
+convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité
+de chemins pierreux entre des vignes, de
+ruisseaux murmurant sous des saules et parmi des
+châtaigniers. Les grands bonheurs de mon
+enfance ont consisté dans d’interminables vagabondages
+avec mon père sur tous les sentiers qui
+vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat
+à Durtol, de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à
+écrire ces noms, ma mémoire rajeunit mon cœur.
+Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé
+me montre avec ses longs cheveux, avec ses
+jambes serrées dans des guêtres de drap, qui chemine
+en tenant la main de son père. D’où lui
+venait ce goût des champs, à lui, le savant mathématicien,
+l’homme de cabinet et de réflexion
+abstraite ? J’y ai souvent songé depuis, et je crois
+avoir découvert à son occasion une loi peu connue
+du développement des esprits&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;nos goûts de
+jeunesse persistent même quand nous nous
+sommes développés dans un sens contraire à eux,
+et nous continuons de les pratiquer, en les justifiant
+par des raisons intellectuelles qui les excluraient.&nbsp;—&nbsp;Je
+m’explique. Mon père aimait la campagne,
+naturellement, parce qu’il avait été élevé
+dans un village, que tout petit il avait passé des
+journées entières au bord des ruisseaux, parmi
+les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner
+à ses goûts d’une manière simple, il y mélangeait
+ses préoccupations actuelles de savant. Il ne se
+serait point pardonné d’aller à la montagne sans
+y étudier la formation du terrain ; de regarder
+une fleur sans en déterminer les caractères et
+sans en découvrir le nom ; de ramasser un insecte
+sans se rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à
+la rigueur de sa méthode en tout travail, il était
+arrivé ainsi à une connaissance très complète de
+la contrée ; et, quand nous marchions ensemble,
+cette connaissance faisait la matière unique de
+notre entretien. Le paysage des montagnes lui
+devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions
+de la terre. Il passait de là, sans efforts, avec
+une clarté de parole qui me rendait de telles idées
+perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse,
+et j’apercevais distinctement en imagination
+les protubérances planétaires s’échappant du
+noyau enflammé, de ce torride soleil en rotation.
+Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait
+une espèce de carte qu’il déchiffrait pour
+mes yeux de dix ans, et où je distinguais l’Etoile
+polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la
+Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables
+dont la science connaît le volume, la
+position et jusqu’aux métaux. Il en était de même
+des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier,
+des cailloux que je cassais sous sa direction
+avec un petit marteau en fer, des insectes que je
+nourrissais ou que je piquais, suivant les cas.
+Bien avant que l’on ne pratiquât dans les collèges
+les leçons de choses, mon père appliquait à mon
+éducation première sa grande maxime&nbsp;: «&nbsp;Ne rien
+rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement,&nbsp;»
+conciliant ainsi la paysannerie de
+ses premières impressions avec la précision acquise
+dans ses études mathématiques. J’attribue à cet
+enseignement le précoce esprit d’analyse qui se
+développa en moi dès cette première adolescence,
+et qui se serait sans doute tourné vers les études
+positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait
+pas achever cette éducation entreprise d’après
+un plan raisonné dont j’ai retrouvé la trace dans
+ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades,
+et dans l’été de ma dixième année,
+nous fûmes surpris, lui et moi, par un orage qui
+nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous
+étions en nage d’avoir marché. Pendant le temps
+que nous mîmes à revenir avec nos vêtements
+ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il
+se plaignit d’un frisson. Deux jours après, une
+fluxion de poitrine se déclarait, et la semaine suivante
+il était mort.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Comme je veux, dans cette indication sommaire
+des diverses causes qui m’ont formé mon
+âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je
+hais le plus au monde, l’étalage de la sentimentalité
+subjective, je ne vous raconterai pas, mon cher
+maître, d’autres détails sur cette mort. Il y en
+eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse
+qu’à distance et que plus tard. Je me rappelle,
+quoique je fusse un garçon déjà grand et remarquablement
+développé, avoir éprouvé plus d’étonnement
+que d’affliction. C’est aujourd’hui que je
+regrette vraiment mon père, que je comprends ce
+que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir
+nettement marqué ce que je lui dois&nbsp;: le goût et la
+facilité de l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle,
+la foi dans la science, le précoce maniement
+de la bonne méthode&nbsp;: voilà pour l’esprit ;
+pour le caractère, la première divination de l’orgueil
+de penser, et aussi un élément un peu morbide,
+cette difficulté d’agir qui a pour conséquence
+la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles
+vous entraînent.&nbsp;—&nbsp;Je voudrais marquer aussi
+nettement ce que je crois devoir à ma mère. Tout
+d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde
+influence agit sur moi par réaction, tandis que la
+première avait agi directement. A vrai dire, cette
+réaction ne commença qu’au jour où, devenue
+veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même.
+Jusque-là, elle m’avait abandonné à
+l’éducation paternelle. Cela peut sembler étrange
+que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle
+si énergique, si dévouée, et moi si jeune, nous
+n’ayons pas vécu, au moins durant ces années-là,
+en complète communion du cœur. Il existe, en
+effet, une psychologie rudimentaire pour laquelle
+ces mots&nbsp;: mère et fils, sont synonymes d’absolue
+tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en
+va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne,
+quoique en nature humaine je ne croie
+guère à ce qui suppose une simplicité entière des
+rapports entre personnes d’âge et de sexe différents.
+En tout cas, les familles modernes présentent
+sous les étiquettes conventionnelles les
+plus cruels phénomènes de divorce secret, de
+mésintelligence foncière, quelquefois de haine,
+qui se comprennent trop quand on pense à leurs
+origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de
+province à province et de race à race qui ont
+chargé notre sang, à tous, d’hérédités par trop
+contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement,
+de même famille, qui n’ont pas un
+trait commun dans la structure mentale et morale.
+Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres
+devient une cause de conflits quotidiens, ou de
+dissimulation constante. Ma mère et moi, nous en
+sommes un exemple que je qualifierais d’excellent,
+si le plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une
+loi psychologique ne s’accompagnait du cuisant
+regret d’en avoir été la victime.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien
+élève de l’Ecole polytechnique, et le fils d’un ingénieur
+civil. Je vous ai dit aussi qu’ils étaient tous
+deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit&nbsp;:
+«&nbsp;Lorrain, traître à son roi et à Dieu même.&nbsp;»
+Cette épigramme exprime, sous une forme inique,
+cette observation très juste qu’il flotte quelque
+chose de très complexe dans l’âme de cette population
+de frontière. Les Lorrains ont toujours vécu
+sur le bord de deux races et de deux existences,
+la germanique et la française. Qu’est-ce que le
+goût de la traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation
+d’un autre goût, admirable au point de vue
+intellectuel, celui de la complication sentimentale ?
+Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le
+pouvoir de dédoublement dont je vous parlais en
+commençant cette analyse. Je dois ajouter que
+j’ai souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges
+plaisirs de simulation désintéressée qui
+procédaient évidemment du même principe. Il
+m’est arrivé de raconter à mes camarades toutes
+sortes de détails inexacts sur moi-même, sur mon
+endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de
+mon père, sur telle promenade que je venais de
+faire, et non pas pour me vanter, mais <span class='it'>pour être
+un autre</span>, simplement. J’ai goûté plus tard des
+voluptés singulières à étaler les opinions les plus
+opposées à celles que je considérais comme la
+vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un
+rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait
+comme un enrichissement de ma personne, tant
+j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer
+dans un caractère, une croyance, une passion, c’est
+se limiter. Ma mère, elle, est une femme du Midi,
+absolument rebelle à toute complexité, pour qui
+les idées de choses sont seules intelligibles. Dans
+son imagination les formes de la vie se reproduisent,
+concrètes, précises et simples. Quand elle
+pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal,
+la nappe de la communion, les quelques
+prêtres qu’elle a connus, le livre de catéchisme
+où elle a étudié petite fille. Quand elle
+pense à une carrière, elle en voit l’activité positive
+et les bénéfices. Le professorat, par exemple, où elle
+a désiré que j’entrasse, c’était pour elle M. Limasset,
+le professeur de mathématiques, l’ami de mon
+père, et elle me voyait pareil à lui, traversant la
+ville deux fois le jour, en jaquette d’alpaga et en
+panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par des
+socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec
+un traitement fixe, les revenants-bons des répétitions
+et la douce assurance d’une retraite. J’ai pu
+étudier à propos d’elle combien cette nature
+d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables
+de se figurer l’intérieur des autres âmes. On dit souvent
+de ces gens-là qu’ils sont despotiques et
+personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En
+réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent,
+comme un enfant devant une montre. L’enfant
+voit marcher les aiguilles, il ne sait rien du rouage
+caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces
+aiguilles ne vont pas à sa fantaisie, à les violenter
+et à fausser les ressorts de la montre, il y a juste
+l’épaisseur d’une impatience.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès
+la semaine qui suivit notre commun désastre. Je
+me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle
+dans un état de malaise indéfinissable, mais sans
+qu’un fait précis eût donné corps à ce malaise.
+La première circonstance qui m’éclaira sur le
+divorce commencé dès lors entre nous deux&nbsp;—&nbsp;dans
+la mesure où ma tête d’enfant pouvait être
+éclairée&nbsp;—&nbsp;date d’un après-midi d’automne,
+quatre mois environ après la mort de mon père.
+L’impression reçue fut si forte que je me la rappelle
+comme si elle datait d’hier. Nous avions dû
+changer d’appartement, et nous avions loué le
+troisième étage d’une maison, toute en hauteur,
+dans la rue du Billard, ruelle étroite qui contourne
+les ombrages de la place des Petits-Arbres,
+devant le palais de la Préfecture. Ma mère avait
+été déterminée à ce choix par l’existence d’un
+balcon où j’étais justement en train de jouer
+durant ce bel après-midi. Mon jeu&nbsp;—&nbsp;vous y reconnaîtrez
+le tour scientifique imprimé par mon
+père à mon imagination&nbsp;—&nbsp;consistait à conduire
+un caillou, qui me représentait un grand explorateur,
+d’un bout à l’autre de ce balcon et parmi
+d’autres pierres prises dans les pots de fleurs. Ces
+autres pierres me figuraient, les unes des villes,
+les autres des animaux curieux dont j’avais lu la
+description. Une des fenêtres du salon donnait
+sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu
+m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère
+parlait de moi avec une visiteuse. Je ne pus me
+retenir d’écouter avec ce battement de cœur que
+m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité
+jugée par les autres. Plus tard j’ai compris
+qu’entre notre être véritable et l’impression produite
+sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a
+pas plus de rapports qu’entre la couleur exacte de
+notre visage et la couleur de son reflet dans une
+glace bleue, verte ou jaune.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Peut-être&nbsp;» disait la visiteuse, «&nbsp;vous
+trompez-vous sur le compte de ce pauvre Robert.
+A dix ans on est si peu formé...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Dieu vous entende,&nbsp;» reprenait ma mère,
+«&nbsp;mais je tremble qu’il n’ait aucune espèce de
+cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors
+de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air
+de n’y plus penser... Et depuis, jamais un mot...
+vous savez, un de ces mots qui font voir que l’on se
+souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il
+me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais
+connu ce cher homme qui était si bon pour lui...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;J’ai lu quelque part que Mérimée, tout
+enfant, avait été grondé, puis chassé d’une chambre
+par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de
+rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on
+lui avait joué la comédie de l’irritation, et il
+sentit se creuser sur son cœur un pli de défiance
+qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa
+beaucoup lorsque je la rencontrai. L’impression
+du célèbre écrivain m’offrait une analogie saisissante
+avec l’effet que produisit sur moi le fragment
+de causerie entendu sur le balcon. C’était
+bien vrai que je ne parlais jamais de mon père,
+mais c’était si faux que je l’eusse oublié ! J’y pensais
+au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un
+trottoir, je ne traversais pas une rue, je ne regardais
+pas un de nos meubles, sans que le souvenir
+du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession
+qui me faisait mal. A cette obsession se
+mêlait un étonnement épouvanté qu’il eût disparu
+pour toujours, et le tout se confondait dans une
+espèce d’appréhension anxieuse qui me fermait la
+bouche quand on m’entretenait de lui. Je me
+rends bien compte maintenant que ce travail de
+ma pensée ne pouvait être connu de ma mère. Sur
+le moment, et quand je l’entendis condamner ainsi
+mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il
+me sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait
+pas avec moi comme elle aurait dû. Je la sentis
+injuste, et, par une timidité de petit garçon encore
+farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener
+sur mon compte, je me crispai là, sur place, contre
+cette injustice. A partir de cette minute, une impossibilité
+de me montrer jamais à elle était née en
+moi. Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se
+poseraient sur les miens pour y chercher mes émotions,
+j’éprouverais un irrésistible besoin de lui
+cacher mon être intérieur.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ce fut là une première scène,&nbsp;—&nbsp;ce rien
+peut-il même s’appeler de ce gros nom ?&nbsp;—&nbsp;bientôt
+suivie d’une seconde que je note malgré
+son insignifiance apparente. Les enfants ne seraient
+pas des enfants si les événements importants
+de leur sensibilité n’étaient pas puérils. J’étais,
+à cette époque déjà, passionné de lecture, et le
+hasard m’avait mis entre les mains des volumes
+très différents de ceux qui se donnaient en prix
+dans les distributions. Voici comment&nbsp;: quoique
+mon père, en sa qualité de mathématicien, eût
+peu de lettres, il aimait quelques auteurs, qu’il
+comprenait à sa manière ; et, en retrouvant plus
+tard quelques-unes de ses notes sur ces auteurs,
+j’ai pu apprécier à quel degré la sensation des
+littératures est chose personnelle, irréductible,
+incommensurable, pour emprunter un mot à sa
+science favorite, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de
+commune mesure entre les raisons pour lesquelles
+deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain.
+Entre autres ouvrages, mon père possédait
+dans sa bibliothèque une traduction de Shakespeare
+en deux volumes sur lesquels on m’asseyait
+pour hausser ma chaise devant la table quand le
+temps fut venu de quitter mon siège de bébé. On
+me laissait ensuite, et sans y prendre garde,
+manier ces volumes, illustrés de gravures qui
+incitèrent bientôt ma curiosité à lire des morceaux
+du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les
+doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une
+servante, un Othello entrant le poignard à la main
+dans la chambre de Desdémone et penchant sa
+face noire sur la blanche forme endormie, un roi
+Lear déchirant ses vêtements sous les zigzags des
+éclairs, un Richard III couché dans sa tente et
+environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait
+ces gravures, je lus tant et tant de fragments
+que je finis par me familiariser avant ma
+dixième année avec ces drames qui exaltaient mon
+imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans
+doute parce qu’ils ont été composés pour des
+spectateurs populaires et qu’ils comportent un
+élément de poésie primitive et un grossissement
+enfantin. J’aimais ces rois qui défilaient, joyeux
+ou désespérés, à la tête de leur armée, qui perdaient
+ou gagnaient des batailles en quelques instants,
+ces tueries accompagnées de fanfares parmi
+les drapeaux déployés et les apparitions, ces
+rapides passages d’un pays à un autre et cette
+géographie chimérique. Enfin ce qu’il y a de très
+abrégé, de presque rudimentaire dans ces pièces
+et particulièrement dans les chroniques me séduisait
+au point que, resté tout seul, il m’arrivait de
+les jouer avec des chaises, qui devenaient ainsi
+York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O
+naïveté !... Mon père, lui, dont les répugnances
+pour les réalités douloureuses de la vie étaient
+extrêmes, avait goûté dans Shakespeare les côtés
+touchants et purs, les profils de femme d’une
+délicatesse achevée ; Imogène et Desdémone,
+Cordélie et Rosalinde lui avaient plu, quoique de
+tels rapprochements puissent sembler étranges,
+pour les mêmes raisons que les romans de Dickens,
+ceux de Topffer et jusqu’aux enfantillages
+de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui
+prouvent l’incohérence des jugements artistiques
+uniquement fondés sur l’impression sentimentale.
+Tous ces livres, je les lisais aussi, et par surcroît
+ceux de Walter Scott, de même que les récits
+champêtres de George Sand, dans une autre édition
+illustrée. Il est certain qu’il eût mieux valu
+pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments
+aussi disparates, et quelques-uns dangereux.
+Mais mon âge ne me permettait guère de
+comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs,
+tandis que mon père peinait à son tableau noir, en
+train de combiner ses formules, la foudre serait
+tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté
+qu’il était sur les ailes du puissant démon de
+l’abstraction. Ma mère, à qui ce démon-là est aussi
+étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta pas
+longtemps, sitôt les premières heures de notre
+découragement passées, sans fureter dans la pièce
+où je travaillais à mes devoirs ; et, par-dessous
+un thème commencé, elle découvrit un grand
+volume ouvert&nbsp;: c’était l’<span class='it'>Ivanhoë</span> de Scott.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Qu’est-ce que c’est que ce livre ?&nbsp;» demanda-t-elle ;
+«&nbsp;qui t’a permis de le prendre ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mais je l’ai déjà lu une fois,&nbsp;» répondis-je.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et ceux-là ?...&nbsp;» continua-t-elle en inspectant
+la petite bibliothèque qui, à côté de mes
+bouquins d’écolier, enfermait, outre le Shakespeare,
+les <span class='it'>Nouvelles genevoises</span> et <span class='it'>Nicolas Nickleby</span>,
+<span class='it'>Rob-Roy</span> et <span class='it'>la Mare au Diable</span>. «&nbsp;Ce n’est pas de
+ton âge,&nbsp;» insista-t-elle, «&nbsp;et tu vas me faire le plaisir
+d’emporter tous ces livres avec moi dans le
+salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton
+père.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je me vois encore transbordant, trois par
+trois, les volumes, dont quelques-uns étaient très
+lourds pour mes petits bras, dans la froide pièce
+garnie de housses qui donnait sur le balcon,&nbsp;—&nbsp;cette
+pièce où j’avais entendu ma mère, pas beaucoup
+de jours auparavant, juger si sévèrement
+mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs
+de leurs mitaines noires, elle prenait les volumes, les
+rangeait à côté des gros traités de mathématiques.
+Elle ferma la porte vitrée du meuble et en détacha
+la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau
+qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle
+ajouta sévèrement&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Quand tu voudras lire un livre, tu me le
+demanderas.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Moi, lui demander un de ces livres, mais
+lequel ? Je savais si bien qu’elle me refuserait
+tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont
+je venais regarder les titres à travers le vitrage ! Je
+me rendais déjà trop compte que nous ne pensions
+de la même manière sur aucun point. Je lui
+en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de
+lecture, moins peut-être à cause de cette défense
+que pour la raison qu’elle m’en donna. Car elle
+crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les
+dangers des romans, des phrases empruntées à
+quelque manuel de piété qui, dès lors, me parurent
+exprimer exactement le contraire de ce que
+j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi
+prétexte des dangers que j’avais courus dans ces
+lectures inconsidérées pour s’occuper plus attentivement
+de mes études et diriger mon éducation.
+C’était son devoir, mais le contraste fut trop
+grand entre les idées auxquelles mon père m’avait
+initié précocement et la misère de sa pensée,
+à elle, meublée d’impressions positives, mesquines
+et bourgeoises. J’allais avec elle maintenant
+à la promenade, et elle causait avec moi. Sa
+conversation portait uniquement sur des remarques
+de tenue, sur mes manières bonnes ou mauvaises,
+sur mes petits camarades et sur leurs
+parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de
+penser, se sentait alors étouffée, comme opprimée.
+Le paysage immobile des volcans éteints me rappelait
+les épisodes grandioses du drame terrestre
+que mon père me retraçait autrefois. Les fleurs
+que je cueillais, ma mère les prenait pour quelques
+minutes, puis elle les laissait tomber sans presque
+les regarder. Elle ignorait leur nom, de même
+qu’elle ignorait celui des insectes qu’elle me faisait
+rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et venimeux.
+Les chemins entre les vignes, que nous suivions
+ensemble, ne s’en allaient plus vers cette
+découverte du vaste monde à laquelle la parole
+fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient
+les rues de la ville et la misère des devoirs
+quotidiens. Je cherche des mots pour traduire la
+vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé,
+d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces
+promenades, et je n’en trouve pas de précis. Le
+langage a été créé par des hommes faits pour
+exprimer des idées et des sentiments d’hommes
+faits. Les termes manquent qui correspondent
+aux perceptions inachevées des enfants, à leur
+pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances
+qui ne se comprennent pas elles-mêmes
+et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées,
+celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une
+tête où fermentent des conceptions hautes et
+larges, d’un cerveau sur le bord du grand horizon
+intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente
+d’un autre cerveau, rétréci, chétif, étranger
+à toute idée générale, à toute vue ample ou profonde ?
+Aujourd’hui que j’ai traversé cette période
+d’une adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète
+les moindres épisodes par les lois de constitution
+des esprits, et je me rends compte que
+le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que
+j’étais à la femme qu’était ma mère, avait associé
+deux formes de pensée aussi irréductibles l’une
+à l’autre que deux espèces différentes. C’est par
+milliers que les détails me reviennent où je
+retrouve la preuve de cette antithèse constitutive
+entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez
+pour que je me contente de noter avec précision
+le résultat de ce heurt silencieux entre nos âmes,
+et, pour emprunter des formules au style philosophique,
+je crois apercevoir que deux germes furent
+déposés en moi par cette éducation à contresens,
+le germe d’un sentiment et le germe d’une
+faculté&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;le sentiment fut celui de la solitude du
+Moi, la faculté fut celle de l’analyse intérieure.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité
+comme dans celui de la pensée, j’avais subi
+presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas
+me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais
+ainsi, à peine né à la vie intellectuelle, qu’il y a
+en nous un obscur élément incommunicable. Ce
+fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par
+la suite un orgueil. Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas
+une origine analogue ? Ne pas oser se montrer,
+c’est s’isoler ; et s’isoler, c’est bien vite se
+préférer. J’ai retrouvé depuis, dans quelques
+philosophes nouveaux, M. Renan, par exemple,
+mais transformé en un dédain triomphant et
+transcendantal, ce sentiment de la solitude de
+l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en maladie et
+en sécheresse dans l’<span class='it'>Adolphe</span> de Benjamin Constant,
+agressif et ironique dans Beyle. Chez un
+pauvre petit collégien d’un lycée de province qui
+trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes
+d’engelures, les pieds gourds dans ses
+galoches, par les rues glacées de sa ville de montagnes,
+l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux
+instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué
+à ma mère, grandissait, grandissait, s’appliquant
+à mes camarades et à mes maîtres. Je me
+sentais différent d’eux, d’une différence que je
+résumerai d’un mot&nbsp;: je croyais les comprendre
+tout entiers et je ne croyais pas qu’ils me comprissent.
+La réflexion m’incline maintenant à
+croire que je ne les comprenais pas plus qu’ils
+ne me comprenaient ; mais je vois aussi qu’il y avait
+en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient
+et leur personne et la mienne, simplement,
+bonnement, bravement, au lieu que je
+commençais à me compliquer déjà en pensant
+trop à moi-même. Si j’ai de très bonne heure
+senti qu’au rebours de la parole du Christ, je
+n’avais pas de prochain, c’est que je me suis habitué,
+de très bonne heure, à exaspérer la conscience
+de ma propre âme, par suite à faire de moi
+un exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité
+individuelle. Mon père m’avait doué d’une
+curiosité prématurée d’intelligence. N’étant plus
+là pour me tourner vers le monde des connaissances
+positives, cette curiosité sans emploi
+retomba sur moi-même. L’esprit est une créature
+vivante, comme les autres, et chez qui toute
+puissance s’accompagne, comme chez les autres,
+d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux proverbe
+et dire&nbsp;: Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté
+aboutit toujours à la volonté de l’exercer. L’hérédité
+mentale et ma première éducation avaient
+fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai
+de l’être, mais mon intelligence s’appliquant
+à mes propres émotions, faute d’un maître
+semblable à celui que j’avais perdu, je devins
+auprès de ma mère, qui ne le soupçonna jamais,
+un <span class='it'>égotiste</span> absolu, d’une extraordinaire énergie de
+dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon caractère
+ne devaient d’ailleurs apparaître que plus
+tard, sous l’action des crises d’idées que j’ai traversées
+et dont je vous dois maintenant l’histoire.</p>
+
+<div><h3 class='nobreak' id='chap42'>§ II.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Mon milieu d’idées.</span></h3></div>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Les influences diverses que je viens de résumer
+un peu abstraitement, mais dans des termes
+que vous comprendrez, vous, mon cher maître,
+eurent ce premier résultat, inattendu, de faire de
+moi, entre ma onzième et ma quinzième année,
+un enfant très pieux. Vraisemblablement, si
+j’avais été mis au collège comme interne, j’aurais
+grandi, pareil à ceux de mes camarades que j’ai
+pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre religieuse
+n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et
+qui marqua l’avènement définitif du parti démocratique
+en France, une grande vague de libre-pensée
+roula de Paris sur la province ; mais j’étais
+le fils d’une femme très dévote, et je fus soumis à
+toutes les pratiques de la religion la plus sévère.
+Je trouve une preuve de ce que je vous ai raconté
+sur mon goût précoce de la dissection intime
+dans ce fait que je me sentis, au rebours de mes
+compagnons du catéchisme, séduit d’une manière
+presque passionnée par la confession. Oui, je
+peux dire que durant les quatre années de ma
+crise mystique d’adolescent, de 1876 à 1880, les
+grands événements de ma vie furent ces longues
+séances dans l’étroite guérite en bois de l’église
+des Minimes, notre paroisse, où j’allais, tous les
+quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse,
+le cœur battant, de ce qui se passait en moi.
+L’approche de ma première communion marque
+la naissance de cette sensation du confessionnal,
+si mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais,
+et par suite mes petits péchés m’apparaissaient
+comme de vrais crimes, et de les avouer me faisait
+honte. Je me repentais, et j’avais la certitude
+que je me relèverais pardonné, avec le délice
+d’une conscience lavée de ses taches. J’étais un
+enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour
+moi, dans le décor du sacrement, dans le silence
+froid de l’église, dans cette odeur de caveau et
+d’encens qui la remplissait, dans le balbutiement
+de ma propre voix disant «&nbsp;mon père&nbsp;», dans le
+chuchotement de la voix du prêtre répondant
+«&nbsp;mon fils&nbsp;», par derrière le grillage, une poésie
+de mystère que je percevais sans la comprendre
+encore. Il s’y joignait une singulière impression
+d’effroi qui dérivait de l’enseignement donné par
+l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous préparer
+à cette première communion. C’était un homme
+petit et court, de mine apoplectique, avec un
+regard sombre, et d’un bleu dur dans un large et
+rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire
+de province, encore pénétré de jansénisme. Ses
+yeux, quand il nous parlait de l’enfer, dans la
+tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient
+des prunelles brillantes et soudain fixes,
+où passaient des visions d’épouvante, et cette
+épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive
+à me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer
+dans ma prison, et qui sait ? peut-être subirais-je
+une récurrence des émotions de terreur
+que sa présence m’infligeait dans cette salle aux
+murs blanchis à la chaux, meublée de bancs de
+bois et d’une petite chaire en bois peint. Le
+thème habituel de ses discours était le petit nombre
+des élus et la vengeance divine. «&nbsp;Qui empêcherait
+Dieu,&nbsp;» disait ce prêtre, «&nbsp;puisqu’il est
+tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui
+meurt à rester près du corps dont elle se sépare ?...
+L’âme serait là, dans la chambre mortuaire,
+entendant les sanglots, voyant les larmes des proches,
+et il lui serait défendu de les consoler...
+Elle serait emprisonnée dans le cercueil, et là,
+obligée pendant des jours et des jours, des nuits et
+des nuits, d’assister à la corruption de cette chair
+qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture.
+Des images pareilles et de cette férocité d’invention
+abondaient sur sa bouche amère ; elles me poursuivaient
+dans mon sommeil. La peur de l’enfer
+s’exaltait en moi jusqu’à la folie. D’autre part
+l’abbé Martel déployait la même éloquence à nous
+célébrer l’importance décisive qu’aurait pour
+notre salut cette approche de la sainte table, et,
+par suite, ma crainte des supplices éternels aboutissait
+à des examens de conscience d’un scrupule
+infini. Bientôt ces reploiements intimes, ce regard
+jeté à la loupe sur mes moindres détours de pensée,
+cette scrutation continue de mon être le plus
+caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait
+de n’importe quel jeu devint nul à côté. J’avais
+trouvé, pour la première fois depuis la disparition
+de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse
+déjà définitif, presque constitutif en moi.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Le développement donné ainsi à mon sens aigu
+de la vie intérieure aurait dû produire une amélioration
+de mon être moral. Il eut au contraire
+pour conséquence une subtilité qui par elle
+seule était déjà une corruption, du moins au point
+de vue de la stricte discipline catholique. Je devins
+en effet, au cours de ces examens de conscience, où
+il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement
+ingénieux à découvrir des motifs singuliers
+derrière mes actions les plus simples. L’abbé
+Martel n’était pas un psychologue assez fin pour
+discerner cette nuance et pour comprendre que de
+me déchiqueter ainsi l’âme me conduisait droit à
+préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes
+complications du péché. Il n’y reconnaissait que
+le zèle d’un enfant très fervent. Par exemple, au
+matin de ma première communion, il me vit arriver
+auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai
+à me confesser une fois encore. En tournant et
+retournant le fonds et le tréfonds de ma mémoire,
+je m’étais découvert un bizarre péché de respect
+humain. J’avais, six semaines auparavant, entendu
+deux de mes camarades bafouer, à la porte du
+lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des
+Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au
+lieu de les relever. La vieille dame allait à la messe ;
+s’en moquer, c’était donc se moquer d’une action
+pieuse. J’avais ri, pourquoi ? par fausse honte de
+protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé.
+N’était-il pas de mon devoir d’aller trouver
+les deux moqueurs et de leur rappeler leur impiété,
+en les engageant à s’en repentir ? Je ne l’avais pas
+fait. Pourquoi ? Par fausse honte encore ; par respect
+humain, d’après les définitions mêmes du
+catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le
+grand jour de la première communion à me
+demander avec agonie si je pourrais rejoindre
+M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour
+lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec
+lequel il tapota ma joue après m’avoir donné l’absolution,
+pour me calmer. J’entends le ton de sa
+voix devenue douce et me disant&nbsp;: «&nbsp;Puisses-tu rester
+toujours pareil !...&nbsp;» Il ne se doutait pas que ce
+scrupule puéril était le signe d’une réflexion maladivement
+exagérée, ni que cette réflexion allait
+m’empoisonner les délices ardemment souhaitées
+de l’Eucharistie. Je ne m’étais pas contenté,
+au cours des semaines précédentes, de m’analyser
+la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais
+abandonné à cette imagination anticipée de l’émotion
+qui est la conséquence forcée de cet esprit
+d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision
+extrême les sentiments que j’éprouverais en
+recevant l’hostie sur mes lèvres. Je m’avançai vers
+la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec
+une tension de tout mon être que je n’ai jamais
+retrouvée depuis, et j’éprouvai, en communiant,
+un frisson de déception glaçante, une défaillance
+devant l’extase dont je ne peux pas traduire le
+malaise. J’ai raconté plus tard cette impression
+sans analogue à un camarade resté très chrétien
+qui me dit&nbsp;: «&nbsp;Tu n’étais pas assez simple.&nbsp;» Sa piété
+lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur.
+C’était trop vrai. Mais qu’y pouvais-je ?</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Le grand événement de mon adolescence,
+qui fut la perte de ma foi, ne date pourtant pas
+de cette déception. Les causes qui déterminèrent
+cette perte furent nombreuses, et je ne les comprends
+nettement qu’aujourd’hui. Il y en eut
+d’abord de lentes, de progressives, qui agirent sur
+mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant
+l’intérieur sans que le dehors garde un autre signe
+de ce ravage qu’une petite tache presque invisible
+sur la pourpre de la belle écorce. La première fut,
+me semble-t-il, l’application à mon confesseur
+de ce terrible esprit critique, faculté destructive
+de la confiance, qui m’avait dès mon enfance
+séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux
+plus fines, aux plus ténues délicatesses
+mes examens de conscience, et l’abbé Martel continuait
+à ne pas même apercevoir ce travail de
+torture secrète qui m’anatomisait toute l’âme.
+Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils étaient
+en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages
+d’un garçon très complexe et qui ne pouvait
+être dirigé que si on lui donnait la sensation
+d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver,
+dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif,
+la sensation contraire, celle de l’inintelligence.
+Ce n’était pas de quoi empêcher que je
+ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez
+pour enlever à ce directeur de ma première jeunesse
+toute véritable autorité sur ma pensée. En
+même temps, et c’est la seconde d’entre les causes
+qui m’ont détaché de l’Eglise, je retrouvais chez
+les hommes que je considérais alors comme supérieurs
+la même indifférence à l’endroit des pratiques
+religieuses que j’avais, tout petit, remarquée
+chez mon père. Je savais que les jeunes professeurs,
+ceux qui nous venaient de Paris avec le
+prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient
+tous des sceptiques et des athées. J’entendais ces
+mots prononcés par l’abbé Martel, avec une indignation
+concentrée, dans les visites qu’il rendait à
+ma mère. Involontairement je réfléchissais, en
+accompagnant cette dernière aux offices des Minimes,
+comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté
+d’esprit des dévotes qui se pressaient à la messe
+le dimanche matin, et marmonnaient leur prières
+dans le silence de la cérémonie, coupé du bruit
+des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces
+fronts qui se baissaient avec un mouvement de
+ferveur soumise, à l’Elévation, jamais une idée vive
+et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais
+pas ce contraste avec cette netteté, mais
+j’évoquais, malgré moi, en regard, l’image de ces
+jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé,
+causant les uns avec les autres d’une conversation
+que j’imaginais pareille à celles que mon père
+me tenait autrefois, où les moindres phrases se
+chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait
+en moi sur la valeur intellectuelle des
+croyances catholiques. Cette défiance fut alimentée
+par une espèce d’ambition naïve qui me faisait
+souhaiter, avec une ardeur incroyable, d’être
+aussi intelligent que les plus intelligents, de ne
+pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait
+bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue
+aujourd’hui, mais je ne rougis pas de cet orgueil.
+Il était tout intellectuel, entièrement étranger à
+une convoitise quelconque du succès extérieur. Et
+puis, si je me tiens encore debout à l’heure présente,
+et dans l’affreux drame de ma destinée,
+je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui
+me permet de vous montrer mon passé avec cette
+lucidité froide, au lieu de courir, comme ferait
+un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de
+ce drame. Je vois si bien, moi, que les premières
+scènes de la tragédie ont commencé dès lors dans
+le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune homme
+d’aujourd’hui !</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;La troisième des causes qui concoururent à
+cette lente désagrégation de ma foi chrétienne fut
+la découverte de la littérature contemporaine, qui
+date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté
+comment ma mère m’avait, peu de temps après la
+mort de mon père, supprimé un certain nombre de
+livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité
+avec le temps, et la clef de la bibliothèque paternelle
+continuait à cliqueter sur l’anneau d’acier
+de son trousseau, entre celle de l’office et celle de
+la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut
+d’aviver le charme du souvenir que m’avaient laissé
+ces volumes feuilletés autrefois longuement, les
+pièces à demi comprises de Shakespeare, les
+romans à demi oubliés de George Sand. Le hasard
+voulut que je rencontrasse, au commencement
+de ma troisième, quelques échantillons de la poésie
+moderne dans le livre d’auteurs français qui devait
+servir aux récitations de l’année. Il y avait là des
+fragments de Lamartine, une dizaine de pièces
+de Hugo, les <span class='it'>Stances à la Malibran</span> d’Alfred de Musset,
+quelques morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte
+de Lisle. Ces pages, deux cents environ, me
+suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration
+entre les modernes et les maîtres anciens,
+comme on apprécie la différence d’arôme entre un
+bouquet de roses et un bouquet de lilas, les yeux
+fermés. Elle réside tout entière, cette différence
+que je devinai par un instinct irraisonné, dans ce
+fait que, jusqu’à la Révolution, les écrivains n’ont
+jamais pris la sensibilité comme matière et comme
+règle unique de leurs œuvres. C’est le contraire
+depuis Quatre-Vingt-Neuf. De là résulte chez les
+nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de douloureux,
+une recherche de l’émotion morale et
+physique, qui est allée s’exaspérant jusqu’au
+morbide, et qui tout de suite m’attira d’un attrait
+irrésistible. La sensualité mystique des stances du
+<span class='it'>Lac</span> et du <span class='it'>Crucifix</span>, les chatoyantes splendeurs de
+plusieurs <span class='it'>Orientales</span>, me fascinèrent ; mais surtout
+je fus séduit, à en avoir une fièvre physique, par
+ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de
+l’<span class='it'>Espoir en Dieu</span> et dans quelques fragments des
+<span class='it'>Consolations</span>. Ces fuyantes complications du péché
+dont je vous parlais tout à l’heure, je les pressentis
+par delà les morceaux choisis de mon livre de classe ;
+et je commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains
+ainsi devinés une de ces curiosités d’imagination
+si fortes, presque folles, qui marquent le milieu
+de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On
+l’entend déjà sans la voir, comme la rumeur d’une
+chute d’eau à travers un bouquet d’arbres, et
+comme ce bruit vous enivre d’attente !... Une
+relation d’amitié avec un camarade qui habitait
+au premier étage de ma maison exaspéra encore
+cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop
+jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur
+acharné, mais, plus heureux que moi, il ne subissait
+aucune surveillance. Son père et sa mère, âgés déjà,
+vivaient sur de petites rentes et passaient les longues
+heures de leur journée à jouer, devant la
+fenêtre qui regardait la rue du Billard, d’interminables
+parties de mariage avec un jeu de cartes
+acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur
+du tabac. Emile, lui, seul dans sa chambre, pouvait
+s’abandonner à toutes les fantaisies de ses lectures.
+Comme nous suivions la même classe, que nous
+allions au lycée ensemble et que nous en revenions
+de même, ma mère me permettait volontiers de
+passer des heures entières chez ce charmant enfant,
+auquel je fis bientôt partager mon goût pour les
+vers que j’admirais si vivement, et mon désir d’en
+mieux connaître les auteurs. Nous prenions, pour
+nous rendre au collège, les rues étroites de la
+vieille ville, et nous passions devant l’étalage
+d’un vieux libraire auquel nous avions acheté
+quelques ouvrages classiques d’occasion. Que
+devînmes-nous en découvrant dans une des cases
+du bonhomme un Musset en assez mauvais état,
+les volumes de poésie, qui coûtaient quarante
+sous les deux ? Ils étaient si usés, si maculés !...
+Nous commençâmes par les feuilleter, puis il nous
+devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant
+nos deux «&nbsp;semaines&nbsp;», nous arrivâmes à
+les emporter,&nbsp;—&nbsp;et c’est là, dans la petite chambre
+d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise,
+que nous lûmes <span class='it'>Don Paez</span>, <span class='it'>les Marrons du feu</span>,
+<span class='it'>Portia</span>, <span class='it'>Mardoche</span>, <span class='it'>Rolla</span>. J’en tremblais, comme
+d’une grosse faute, et nous nous laissions envahir
+par cette poésie comme par un vin, longuement,
+doucement, passionnément.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette
+même chambre d’Emile et dans la mienne propre,
+grâce à des ruses d’amant en danger, bien des
+volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis
+<span class='it'>la Peau de chagrin</span>, de Balzac, jusqu’aux <span class='it'>Fleurs du
+mal</span>, de Baudelaire, sans parler des poèmes de
+Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai
+jamais éprouvé d’émotion comparable à celle de
+ma première rencontre avec le génie de l’auteur
+de <span class='it'>Rolla</span>. Je n’étais ni un artiste ni un historien.
+La valeur plus ou moins haute de ces vers, leur
+signification plus ou moins actuelle me laissait
+donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait
+me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais
+pas vécu, l’univers dangereux de l’expérience sentimentale.
+Ce que j’avais senti obscurément, cette
+infériorité intellectuelle de la piété par rapport à
+l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement
+nouveau. Toutes les vertus que l’on
+m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent,
+se mesquinisèrent, si humbles, si grêles
+à côté des splendeurs, de l’opulence, de la frénésie
+de certaines fautes... La foi toute simple,
+c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si
+tristement racornies et vieillottes. L’impiété,
+c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa
+dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans
+un éclair, découvre tout l’horizon de l’histoire et
+des légendes pour revenir ensuite appuyer sa tête
+sur le sein d’une fille belle comme son plus beau
+songe, et qui l’aime trop tard. La chasteté, le
+mariage, c’étaient les bourgeois que je connaissais,
+qui allaient à la musique du jardin des Plantes,
+le jeudi et le dimanche, de leur même pas
+régulier, qui disaient du même ton les mêmes
+phrases. Mon imagination me dessinait en regard,
+éclairés par les couleurs chimériques de la poésie
+la plus brûlante, les visages des libertins et des
+adultères des <span class='it'>Contes d’Espagne</span> et des fragments
+qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de Portia,
+puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la
+lagune, entre les escaliers des palais antiques.
+C’était don Paez assassinant Juana après s’être
+enlacé à elle dans une étreinte affolée par le philtre,
+Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna,
+l’abbé Cassio et sa Suzon. Je n’étais pas capable
+de critiquer la fausseté romanesque de tout ce
+décor ni d’établir un départ entre les portions
+sincères et les portions littéraires de ces poèmes.
+Les profondeurs scélérates de l’âme m’apparaissaient
+à travers les lignes, et elles me tentaient,
+elles attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations
+nouvelles, la faculté d’analyse déjà trop
+éveillée. Les autres livres dont je vous ai cité les
+titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes
+à une tentation analogue, quoique moins forte.
+Devant les plaies du cœur humain que les uns et
+les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai
+ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints
+du moyen âge qu’hypnotisait la contemplation
+des blessures du Sauveur. La force de leur piété
+faisait apparaître sur leurs mains les stigmates
+miraculeux, et moi, mon ardeur d’admiration m’a
+ouvert sur l’âme, à l’âge des saintes ignorances et
+des puretés immaculées, les stigmates des ulcères
+moraux dont saignèrent tous les grands malades
+modernes. Oui, dans ces années où je n’étais encore
+et toujours que le collégien, ami du petit Emile,
+et qui se cachait de sa mère pour ses lectures,
+je me suis assimilé en pensée les émotions que l’enseignement
+craintif de mes maîtres m’indiquait
+comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue
+des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que
+je continuais, grâce à ma puissance native de
+dédoublement, à jouer le personnage d’un enfant
+très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa
+mère et très pieux. Mais non. Si bizarre que cela
+doive vous sembler, je ne jouais pas ce personnage.
+Je l’étais aussi, avec une contradiction spontanée
+qui peut-être m’a mis sur la voie du travail
+psychologique auquel j’ai consacré mes premiers
+efforts. Quand j’ai rencontré dans votre ouvrage
+sur la volonté ces suggestives indications sur la
+multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas
+adhéré aussitôt, après avoir traversé des époques
+comme celles que je vous décris aujourd’hui et
+dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres ?</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Cette crise de sensibilité imaginative avait
+donc continué d’attaquer en moi la foi religieuse
+en me donnant la tentation du péché subtil et
+celle aussi du scepticisme douloureux. La crise
+de sensualité qui en résulta faillit raviver cette foi
+dans mon cœur déjà très malade. Je cessai d’être
+pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude,
+dans des conditions très prosaïques et très tristes.
+Une ouvrière d’environ trente ans, fraîche mais
+commune, qui venait chez ma mère, se trouvant
+un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance
+pour m’attirer auprès d’elle et me donner
+des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda
+de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses
+avaient allumée en moi, jointe à une palpitante
+curiosité des choses de la chair éveillée par mes
+lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans
+une chambre de hasard, sur un lit aux gros draps
+de calicot rude, je perdis ma virginité entre les
+bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée
+de mon innocence physique allumait un si bestial
+éclat qu’elle me fit peur. L’action ne fut pas plus
+tôt accomplie que je m’enfuis de cette chambre
+avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que
+mes mains, que ma bouche, que tout mon corps,
+étaient souillés d’une souillure qu’aucune eau ne
+laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser
+et d’implorer du Dieu auquel je croyais encore
+la force de ne pas recommencer. Ce dégoût persista
+pendant plusieurs jours, et puis je constatai,
+avec un mélange d’épouvante et de volupté, que
+le désir s’y insinuait petit à petit, et c’est alors que
+je pus observer ce trait de mon caractère que je
+vous ai signalé en vous parlant de mon père&nbsp;: l’incapacité
+à me servir de mon esprit pour me diriger
+et me dominer. Contre la honte d’une nouvelle
+chute dans l’abîme des sens, j’eus beau dresser et
+les convictions de ma piété encore intacte, et les
+délicatesses de mon imagination cultivée par tant
+de lectures ; j’eus beau me dire que cela était à la
+fois infâme et trivial, que je ressemblais ainsi aux
+camarades les plus méprisés par Emile et par moi,
+ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez
+les filles,&nbsp;—&nbsp;un soir, vers les huit heures, je sortis
+de la maison, sous prétexte d’un mal de tête.&nbsp;—&nbsp;Oui,
+c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur
+de poussière mouillée qui flottait sur la place de
+Jaude arrosée de l’après-midi. Je m’acheminai
+vers le faubourg de Saint-Allyre, où demeurait
+Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse
+qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai
+dans sa pauvre chambre, et cette seconde fois fut
+la première où je m’abandonnai vraiment au
+délire animal, quitte à me retirer en proie au même
+mortel dégoût. Dès lors, à côté des deux autres
+personnes qui vivaient déjà en moi, entre l’adolescent
+encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent
+romanesque imaginatif, un troisième individu
+naquit et grandit, un sensuel, tourmenté des
+désirs les plus bassement brutaux. Pourtant
+le goût de la vie intellectuelle subsistait en moi,
+si fort, si définitif, que, tout en souffrant de cet
+état singulier, j’éprouvais une sensation de supériorité
+à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait
+de plus étrange, c’est que je ne m’abandonnais
+pas plus à cette dernière disposition qu’aux trois
+autres, avec une claire et lucide conscience. Je
+demeurais un adolescent à travers ces troubles,
+c’est-à-dire un être encore incertain, inachevé, en
+qui s’ébauchaient les linéaments de son âme à
+venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme,
+puisque au fond, tout au fond, j’avais honte de
+croire, comme d’une infériorité ; ni dans mes
+imaginations sentimentales, puisque je les considérais
+comme de simples jeux de littérature ; ni
+dans ma sensualité, puisque j’avais la nausée, au
+sortir de la chambre de Marianne ; et, d’autre
+part, je n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité
+à l’égard de mes fautes. C’était dans l’été de
+ma rhétorique. Emile, qui devait mourir l’hiver
+suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et
+ne sortait plus guère. Il écoutait mes confidences
+avec un intérêt effrayé qui flattait mon amour-propre
+en me donnant à mes propres yeux une
+allure d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait
+pas d’avoir moi-même peur, comme à la
+veille de ma première communion, du regard que
+l’abbé Martel me jetait maintenant quand il me
+rencontrait. Il avait sans doute parlé à ma mère
+dans la mesure où le lui permettait le secret du
+confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais
+sans pouvoir les empêcher tout à fait, et surtout
+sans y voir autre chose que des causes possibles
+de tentations, tant je continuais à m’envelopper
+d’hypocrisie. Cette maladie de mon meilleur
+ami, cette surveillance de ma mère, l’appréhension
+des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver,
+d’autant plus que dans ce pays de volcans il
+semble que les chaleurs d’été fassent sortir du sol
+une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai connu,
+dans ces moments-là, des journées littéralement
+folles, tant elles renfermaient en elles d’heures contradictoires,
+des journées où je me levais, plus fervent
+chrétien que jamais. Je lisais un peu d’<span class='it'>Imitation</span>,
+je priais, j’allais à ma classe avec le ferme
+propos d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt
+rentré, je faisais mes devoirs, puis je descendais
+pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble à
+quelque lecture troublante. Son père et sa mère,
+qui le voyaient mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient
+prendre chez le libraire tous les livres qui lui
+plaisaient, et nous en étions maintenant aux écrivains
+plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les
+volumes, arrivés récemment de Paris, exhalaient
+une odeur de papier frais et d’encre neuve. Nous
+nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui
+m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je
+retournais en classe. Là, dans l’étouffante chaleur
+du milieu du jour, tandis que les portes ouvertes
+sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres,
+et aussi que l’on entendait les voix lointaines des
+professeurs dictant les devoirs, l’image de Marianne
+s’offrait à moi, et une tentation commençait,
+d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant,
+grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y
+succomberais, comme si de lutter contre mon
+obscur désir m’en faisait davantage sentir la force
+et l’acuité. Je rentrais. L’image impure me
+poursuivait. Je dépêchais mes devoirs avec une
+sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans
+le désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais,
+la bouche desséchée par l’ardeur de sensualité
+qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le
+prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers
+la rue de Marianne. Je retrouvais auprès d’elle la
+sensation brutale, cuisante et âpre, suivie d’une
+nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer
+des heures à ma fenêtre, regardant les étoiles
+de la vaste nuit d’été, me souvenant de mon père
+mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes
+lointains. Alors une extraordinaire impression du
+mystère de la nature me saisissait, du mystère de
+toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans cette
+nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des
+profondeurs de ce ciel taciturne, ou des abîmes
+qu’une journée, ainsi employée, me révélait dans
+mon cœur.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Telles étaient mes dispositions intérieures,
+mon cher maître, lorsque j’entrai dans celle de
+mes classes qui devait être décisive pour mon
+développement&nbsp;: la philosophie. Dès les premières
+semaines du cours, mon ravissement commença.
+Quel cours cependant et combien empâté de
+fatras de la psychologie classique ! N’importe,
+inexacte et incomplète, officielle et conventionnelle,
+cette psychologie me passionna. La méthode
+employée, la réflexion personnelle et l’analyse
+intime ;&nbsp;—&nbsp;l’objet à étudier, le Moi humain
+considéré dans ses facultés et ses passions ;&nbsp;—&nbsp;le
+résultat cherché, un système d’idées générales
+capables de résumer en de brèves formules un vaste
+tas de phénomènes ;&nbsp;—&nbsp;tout, dans cette science
+nouvelle, s’harmonisait trop bien avec le genre
+d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes
+propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai
+jusqu’à mes lectures favorites, et je me plongeai
+dans ces travaux d’un ordre encore inconnu
+avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile,
+de mon unique ami, survenue à cette époque,
+vint imposer de nouveau à mon intelligence si
+naturellement méditative ce problème de la destinée
+que je me sentais déjà presque impuissant à
+résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut si
+vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre
+mon cours. Je cherchai des ouvrages à côté qui
+pussent compléter l’enseignement du maître, et
+c’est ainsi que je tombai un jour sur la <span class='it'>Psychologie
+de Dieu</span>. Elle me frappa si profondément que je
+pris aussitôt la <span class='it'>Théorie des passions</span> et l’<span class='it'>Anatomie
+de la volonté</span>. Ce fut, dans le domaine des idées
+pures, le même coup de foudre que jadis, avec les
+œuvres de Musset, dans le domaine des sensations
+rêvées. Le voile tomba. Les ténèbres du monde
+extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé
+ma voie. J’étais votre élève.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Pour vous expliquer d’une façon très nette
+comment votre pensée pénétra la mienne, permettez-moi
+de passer aussitôt aux résultats de
+cette lecture et des méditations qui la suivirent.
+Vous verrez comment je pus tirer de vos ouvrages
+une éthique complète, raisonnée, et qui coordonna
+d’une manière merveilleuse les éléments épars
+en moi. Je rencontrai d’abord dans le premier de
+ces trois ouvrages, la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, un
+apaisement définitif à cette angoisse religieuse
+dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes
+doutes. Certes, les objections contre les dogmes
+ne m’avaient pas manqué depuis que je lisais au
+hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient
+la plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais
+senti attiré vers le scepticisme, comme je vous
+l’ai dit, parce que je lui trouvais un double caractère
+de supériorité intellectuelle et de nouveauté
+sentimentale. J’avais subi, entre autres influences,
+celle de l’auteur de la <span class='it'>Vie de Jésus</span>. La magie
+exquise de son style, la grâce souveraine de son
+dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse
+impiété, m’avaient remué profondément, mais je
+n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre, et je
+n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain,
+de nuancé jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable
+artiste. C’est la rigueur mathématique
+de votre livre, à vous, mon cher maître, qui
+s’empara de ma pensée. Vous me démontriez à
+la fois avec une dialectique irrésistible que toute
+hypothèse sur la cause première est un non-sens,
+l’idée même de cette cause première une absurdité,
+et que néanmoins ce non-sens et cette absurdité
+sont aussi nécessaires à notre esprit que
+l’illusion à nos yeux d’un soleil en train de tourner
+autour de la terre, quoique nous sachions que
+ce soleil est immobile et cette terre en mouvement.
+La puissante ingéniosité de ce raisonnement
+ravit mon intelligence, qui, s’abandonnant docilement
+à votre conduite, en arriva enfin à une vision
+du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers
+tel qu’il est, épandant sans commencement et
+sans but le flot inépuisable de ses phénomènes. Le
+soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations
+sur des faits empruntés à la Science
+correspondait trop bien aux lointains enseignements
+de mon père pour ne pas me séduire par cela
+aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit,
+pratiquée à nouveau après des années. Je
+lisais et je relisais vos pages, les résumant, les
+commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un
+néophyte, à m’en assimiler tout le suc. L’orgueil
+intellectuel que j’avais senti remuer en moi dès
+mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui
+apprenait de vous le renoncement aux plus
+douces, aux plus consolantes utopies. Ah ! comment
+vous raconter ces fièvres d’une initiation qui
+fut pareille à un premier amour par les félicités
+de l’enthousiasme et ses ferveurs ? J’avais comme
+une joie physique à renverser, vos livres à la
+main, l’antique édifice des croyances où j’avais
+grandi. Oui, c’était la mâle félicité qu’a célébrée
+Lucrèce, celle de la négation libératrice, et non
+plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet
+hymne à la Science dont chacune de vos pages est
+comme une strophe, je l’écoutais avec un ravissement
+qui fut d’autant plus intense que la
+faculté d’analyse, principale raison de ma piété,
+trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec une autre
+ampleur qu’au confessionnal et que vos deux
+grands traités m’éclairaient sur mon univers intérieur,
+en même temps que la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span>
+m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière
+qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon
+inextinguible fanal dans la tempête.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Toutes les incohérences de ma jeunesse, en
+effet, comme vous me les expliquiez ! Cette solitude
+morale dont j’avais tant souffert, auprès de
+ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes
+camarades, de tous, même d’Emile,&nbsp;—&nbsp;je la comprenais
+maintenant. Dans votre <span class='it'>Théorie des passions</span>,
+n’avez-vous pas démontré que nous sommes
+impuissants à sortir du Moi, et que toute relation
+entre deux êtres repose sur l’illusion, comme le
+reste ? Ces chutes des sens dont j’avais eu des
+remords si atroces, votre <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>
+m’en révélait les motifs nécessaires, l’inéluctable
+logique. Les complications que je m’étais reprochées
+en m’y attardant, comme un manque de
+franchise, vous m’y faisiez reconnaître une loi de
+l’existence même, imposée par l’hérédité à notre
+personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous,
+qu’en recherchant dans les romanciers et les poètes
+de ce siècle des états de l’âme coupables et morbides,
+j’avais, sans m’en douter, suivi une vocation
+innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez
+écrit&nbsp;: «&nbsp;Toutes les âmes doivent être considérées
+par le savant comme des expériences instituées
+par la nature. Parmi ces expériences, les unes
+sont utiles à la société, et l’on prononce alors le
+mot de vertu ; les autres nuisibles, et l’on prononce
+le mot de vice ou de crime. Ces dernières
+sont pourtant les plus significatives, et il manquerait
+un élément essentiel à la science de l’esprit
+si Néron, par exemple, ou tel tyran italien
+du quinzième siècle n’avait pas existé...&nbsp;»
+Par ces chaudes journées d’été, je me revois
+partant en promenade, un de ces livres dans la
+poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant
+quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer
+le sens. J’appliquais au paysage qui m’environnait
+cette interprétation philosophique de ce qu’il
+est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les éruptions
+qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au
+pied desquels j’errais ainsi, avaient dû dévaster de
+lave brûlante la plaine voisine et détruire des êtres.
+Pourtant elles avaient produit cette magnificence
+d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient
+la coupe gracieuse du Pariou, le puy de
+Dôme et toute la ligne de ces nobles montagnes.
+Le long des chemins verdoyaient des euphorbes
+en fleur, dont je brisais les tiges pour voir le poison
+en dégoutter, blanc comme du lait. Mais ces fleurs
+vénéneuses nourrissaient la belle chenille thytimale,
+verte avec des taches sombres, et un papillon
+en devait naître, un sphinx aux ailes colorées
+des plus fines nuances. Parfois une vipère glissait
+entre les pierres de ces routes poudreuses, que je
+regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge,
+avec sa tête plate et la souplesse de son corps
+tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme
+une preuve de l’indifférence de cette nature, qui
+n’a d’autre souci que de multiplier la vie, bienfaisante
+ou meurtrière, avec la même inépuisable
+prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable,
+se dégager de ces choses la même leçon
+que de vos œuvres, à savoir que nous n’avons
+rien à nous que nous-même, que le Moi seul est
+réel, que cette nature nous ignore, comme les
+hommes, qu’à elle comme à eux nous n’avons rien
+à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser.
+Mes vieilles croyances en un Dieu père et
+juge me semblaient des songes d’enfant malade
+et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du
+vaste paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense
+ciel vide, en songeant que moi, chétif, j’avais
+assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce
+qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait
+jamais. Ils venaient de la montagne,
+conduisant leurs grands chariots attelés de bœufs
+paisibles, et ils saluaient les croix dévotement.
+Avec quelles délices je les méprisais dans mon
+cœur de leur grossière superstition, eux, et l’abbé
+Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas
+décidé à déclarer mon athéisme, prévoyant trop
+quelles scènes cette déclaration provoquerait. Mais
+ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant
+à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de
+sens si je ne vous avais pas fait entrer d’abord dans
+l’intime de ma pensée et de sa formation.</p>
+
+<div><h3 class='nobreak' id='chap43'>§ III.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Transplantation.</span></h3></div>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je fis, à la suite de cette année d’études,
+peut-être trop vivement poussées, une assez grave
+maladie qui me força d’interrompre ma préparation
+à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai
+ma classe de philosophie, tout en suivant
+une partie des cours de la rhétorique. Je me
+présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi
+celle où j’eus l’honneur d’être reçu chez vous.
+Les événements qui suivirent, vous les connaissez.
+J’échouai à l’examen. Mes compositions
+manquaient de ce brillant littéraire qui ne s’acquiert
+que dans les lycées de Paris. En novembre
+1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez
+les Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je
+renonçais à mon indépendance afin d’éviter de
+nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à
+cette raison l’espoir secret que les économies réalisées
+dans ce préceptorat me permettraient, une
+fois ma licence passée, de préparer mon agrégation
+à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait
+surtout, mon cher maître, je peux bien vous
+l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me
+loger auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite
+dans votre ermitage m’avait produit une impression
+bien profonde. Vous m’étiez apparu comme
+une sorte de Spinoza moderne, si complètement
+identique à vos livres, par la noblesse d’une vie
+tout entière consacrée à la pensée ! Je me forgeais
+d’avance un roman de félicité à l’idée que
+je saurais les heures de vos promenades, que je
+prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet
+antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos
+fenêtres, que vous consentiriez à me diriger,
+qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais marquer,
+moi aussi, ma place dans la Science ; enfin, vous
+étiez pour moi la Certitude vivante, le Maître, ce
+que Faust est pour Wagner dans la symphonie
+psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions
+où s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement
+douces. Il s’agissait surtout de tenir compagnie
+à un enfant de douze ans, le second fils du
+marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette
+famille avait été amenée à se retirer pour tout
+l’hiver dans ce château, près du lac d’Aydat, où
+ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne.
+M. de Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui
+a exercé les fonctions de ministre plénipotentiaire
+sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le krach,
+de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses
+propriétés étant hypothéquées, et son revenu fortement
+diminué, il avait trouvé à louer son hôtel des
+Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix
+très élevé. Il était arrivé dans sa terre de Jussat
+un peu plus tôt, comptant de là partir pour sa
+villa de Cannes. Une occasion avantageuse de
+louer aussi cette villa s’était présentée. Le désir de
+libérer son budget l’avait séduit, d’autant plus
+qu’une croissante hypocondrie lui faisait envisager
+sans trop de désagrément la perspective d’une année
+entière passée dans la solitude. Il avait été surpris,
+dans ce moment même, par le départ subit du précepteur
+de son fils Lucien,&nbsp;—&nbsp;lequel s’était sans
+doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois,&nbsp;—&nbsp;et,
+dare dare, il était arrivé à Clermont. Il y avait
+fait ses mathématiques, trente-cinq ans plus tôt,
+sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon
+père. L’idée lui était venue de demander à son
+ancien maître un jeune homme instruit, intelligent,
+capable d’entretenir Lucien dans ses études
+pour toute cette année. Il offrait cinq mille francs.
+M. Limasset pensa très naturellement à moi, et
+j’acceptai, pour les raisons que je vous ai dites,
+d’être présenté au marquis comme candidat à
+cette place. Dans un salon d’un des hôtels qui
+donnent sur la place de Jaude, je vis un homme
+assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris
+clair dans une face plaquée de rouge, et qui
+ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla
+tout de suite et tout le temps, entremêlant
+les détails sur sa santé&nbsp;—&nbsp;il était malade imaginaire&nbsp;—&nbsp;aux
+plus vives critiques contre l’éducation
+moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des
+phrases qui révélaient de la sorte les diverses facettes
+de son caractère&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Voyons, mon pauvre Limasset, quand
+viendrez-vous nous voir là-haut ?... Il y a un air
+excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je ne
+respirais pas assez. On ne respire jamais assez...
+J’espère, monsieur,&nbsp;» et il se tournait vers moi,
+«&nbsp;que vous n’êtes point partisan de ces nouvelles
+méthodes d’enseignement. La Science, toujours
+la Science ! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en
+faites-vous ?...&nbsp;» Puis revenant à M. Limasset&nbsp;:
+«&nbsp;De mon temps, de notre temps, je peux dire, il
+y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie
+et du devoir. On ne négligeait pas absolument
+l’éducation pour l’instruction. Vous rappelez-vous
+notre aumônier, l’abbé Habert, et comme
+il savait parler ?... Quelle santé ! Comme il vous
+marchait d’un bon pied et par tous les temps, sans
+douillette !... Mais vous, Limasset, quel âge ?...
+Soixante-dix ans, hein ? Soixante-dix, et pas
+une douleur ? Pas une ?... Vous me trouvez mieux,
+n’est-ce pas, depuis que je vis dans la montagne ?...
+Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque
+petite chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être,
+vraiment, malade. Au moins je me soignerais...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Si je vous rapporte ces incohérents discours,
+tels qu’ils me reviennent à la mémoire, mon cher
+maître, c’est d’abord pour vous montrer ce que
+vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par
+ma mère, s’est permis de mêler à mon procès votre
+nom vénéré. C’est aussi pour que vous compreniez
+bien dans quelles dispositions j’arrivai, quatre jours
+après cette conversation, à ce château où je me suis
+heurté contre de si terribles hasards. Le marquis
+m’avait agréé dès cette première visite, et il avait
+tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce
+trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me
+raconter toute sa famille. Il m’expliqua successivement,
+avec ce bavardage invincible qui est le sien,
+et toujours coupé par quelques rappels de sa personne,
+que sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup
+le monde et qu’elles étaient d’excellentes ménagères ;&nbsp;—&nbsp;que
+son fils aîné, le comte André, se trouvait
+chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas
+à me froisser de sa brusquerie, car elle cachait le
+meilleur des cœurs ;&nbsp;—&nbsp;que son autre fils Lucien
+avait été très souffrant et que la grosse affaire était
+surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de
+santé, il partit, partit, et après une heure de confidences
+sur ses migraines, ses digestions, ses sommeils,
+ses maux passés, présents et futurs, fatigué
+sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il
+s’endormit dans le coin de la voiture. Je me
+souviens si nettement des plans que je roulais
+dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux,
+l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais
+le beau paysage que nous traversions entre
+des montagnes ravinées et des bois jaunis par
+l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont
+le cratère s’échancre, tout déchiré, tout rouge de
+poussière volcanique ! Ce que j’avais vu déjà du
+marquis, ce que ses discours m’annonçaient de
+sa maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé
+à cette idée par avance, pour me convaincre
+que j’allais être exilé parmi ceux que j’appelais les
+barbares. Je donnais ce nom, depuis des années,
+aux personnes que je jugeais irréparablement
+étrangères à la vie intellectuelle.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;La perspective de cet exil ne m’effrayait pas.
+La doctrine d’après laquelle je devais régler mon
+existence était si nette dans ma tête ! J’étais
+résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi,
+à défendre ce moi contre toute intrusion du
+dehors. Ce château où je me rendais et les gens
+qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation
+pour le plus grand profit de ma pensée.
+Mon programme était arrêté&nbsp;: durant les douze ou
+quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes
+loisirs à travailler l’allemand, à dépouiller les deux
+volumes de la <span class='it'>Psychologie</span> de Beaunis qui bondaient
+ma petite malle, derrière la voiture, avec vos œuvres,
+mon cher maître, avec mon <span class='it'>Ethique</span>, avec
+plusieurs volumes de M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert
+Spencer, quelques romans d’analyse et les
+livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je
+comptais passer cet examen au mois de juillet. Un
+cahier tout blanc attendait des notes que je me proposais
+de prendre sur les caractères de mes hôtes.
+Je m’étais promis de les démonter, rouage par
+rouage, et j’avais acheté à cet effet avant mon
+départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur la
+feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de
+l’<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>&nbsp;: «&nbsp;Spinoza se vantait d’étudier
+les sentiments humains comme le mathématicien
+étudie ses figures de géométrie ; le psychologue
+moderne doit les étudier, lui, comme
+des combinaisons chimiques élaborées dans
+une cornue, avec le regret que cette cornue ne
+soit pas aussi transparente, aussi maniable que
+celles des laboratoires...&nbsp;» Je vous raconte cet
+enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité
+intime et combien je ressemblais peu, tandis
+que le landau roulait sur la route d’Aydat, au jeune
+homme ambitieux et pauvre que tant de romans
+ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement,
+je me souviens d’avoir, dès cette heure-là,
+constaté non sans orgueil, cette différence. Je me
+rappelais le Julien Sorel de <span class='it'>Rouge et Noir</span>, arrivant
+chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans
+Balzac, devant la maison des Bargeton, quelques
+pages aussi du <span class='it'>Vingtras</span> de Vallès. J’analysais la
+sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou
+les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement
+de passer d’un monde dans un autre. De
+cet étonnement avide ou rancunier, je ne trouvais
+pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller,
+enveloppé, par ce frais après-midi de
+novembre, dans une fourrure dont le col relevé
+cachait à demi son visage. Une couverture garantissait
+ses jambes, d’une laine souple et sombre. Des
+gants de peau bruns et brodés de noir protégeaient
+ses mains, qui tenaient cette couverture. Son chapeau,
+d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait
+sur ses yeux. Rien que ces détails représentaient
+une sorte d’existence bien différente de la nôtre,
+de la pauvre et mesquine économie de notre
+intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère
+sauvait seule de la misère. Je me réjouissais de
+n’éprouver aucune envie, pas le plus petit atome,
+devant ces signes d’une fortune supérieure,&nbsp;—&nbsp;ni
+envie, ni timidité. Je me tenais bien en main,
+sûr de moi-même et cuirassé contre toute vulgaire
+atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la
+supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai
+tracé un portrait complet de mon âme à cette
+minute si j’ajoute que je m’étais promis, une fois
+pour toutes, de rayer l’amour du programme de
+ma vie. J’avais eu, depuis ma première aventure
+avec Marianne, une autre petite histoire que je
+vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur
+du lycée, si absolument sotte et avec cela
+si ridiculement prétentieuse que j’en étais sorti
+raffermi plus que jamais dans mon mépris pour
+l’inintelligence de la «&nbsp;Dame&nbsp;», comme je disais
+d’après Schopenhauer et aussi dans mon dégoût
+pour la sensualité. J’attribue aux profondes
+influences de la discipline catholique cette répulsion
+à l’égard de la chair qui a survécu en moi aux
+dogmes de la spiritualité. Je savais bien, par une
+expérience trop souvent répétée, que cette répulsion
+était insuffisante pour empêcher mes chutes
+dans le désir sensuel. Mais je savais aussi que ce
+désir naissait en moi, au temps de Marianne, par
+exemple, par la certitude de son assouvissement,
+et je comptais sur la solitude du château pour
+m’affranchir de toute tentation et pratiquer dans
+sa pleine rigueur la grande maxime du Sage
+ancien&nbsp;: «&nbsp;Faire remonter tout son sexe dans son
+cerveau.&nbsp;» Ah ! cette idolâtrie de mon cerveau, de
+mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé
+à étudier les règles monastiques pour les appliquer
+à la culture de cette pensée. Oui, j’ai projeté
+de faire tous les jours mes méditations, comme
+les moines, sur les quelques articles de mon <span class='it'>credo</span>
+philosophique, de célébrer chaque jour, comme les
+moines, la fête d’un de mes saints à moi, de Spinoza,
+de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de
+vous, mon cher maître, en évoquant l’image et les
+doctrines de l’initiateur ainsi choisi et m’imprégnant
+de son exemple. Je comprends que tout cela
+était très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez,
+je n’ai pas été celui que cette famille flétrit aujourd’hui,
+le plébéien intrigant qui rêve un beau
+mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de
+Jussat entra en effet dans mon esprit, ce fut
+implantée, inspirée, pour ainsi dire, par les circonstances.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je ne vous écris pas pour me peindre sous
+un jour romanesque, et je ne vois pas pourquoi
+je vous cacherais que parmi ces circonstances,
+qui devaient me pousser vers cette entreprise de
+séduction, si éloignée de mes sentiments d’arrivée,
+la première fut l’impression produite sur moi
+par le comte André, par le frère de cette pauvre
+morte, dont le souvenir, à présent que j’approche
+du drame, se fait vivant pour moi jusqu’à la
+torture. Mais remontons-y, à cette arrivée...
+Il est près de cinq heures. Le landau marche plus
+vite. Le marquis s’est éveillé. Il me montre la
+nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et
+froide sous un ciel du couchant qui empourpre
+les feuillages séchés des hêtres et des chênes ; et,
+là-bas, le château, une grande bâtisse de construction
+moderne, blanche avec ses tours trop
+grêles et ses toits en poivrière, se rapproche à
+chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un
+village, d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises
+au-dessus des quelques maisons à toits de chaume.
+Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui
+mène au château, puis devant le perron, et tout
+de suite dans le vestibule. Nous entrons dans le
+salon. Qu’il était paisible, ce salon, éclairé par
+les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui
+brûlait gaiement dans la cheminée ! Et, par
+groupes, la marquise de Jussat travaillait avec sa
+fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres ;
+mon futur élève regardait un livre d’images,
+debout contre le piano ouvert avec sa musique ;
+la gouvernante de Mlle Charlotte et une religieuse
+se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le
+comte André parcourait un journal qu’il déposa
+au moment de notre arrivée. Oui, que ce salon
+était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée
+marquait la fin de cette paix pour ces personnes
+qui se dessinent à cette seconde dans le champ
+de vision de mon souvenir avec une netteté de
+portraits ? J’aperçois le visage de la marquise
+d’abord, de cette grande et forte femme aux
+traits un peu gros, si différents de l’aspect que
+mon imagination ignorante eût donné à une grande
+dame. Elle était bien en effet la ménagère modèle
+dont m’avait parlé le marquis, mais une ménagère
+d’une éducation accomplie, et, tout de suite,
+rien qu’en me parlant de la belle journée que
+nous avions eue pour notre voyage, elle me mit
+à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa
+Largeyx, la gouvernante, et dans cette figure terne
+le sourire toujours approbateur de la vieille fille,&nbsp;—&nbsp;type
+innocent de servilité heureuse, d’une
+calme vie en complaisances et en félicités matérielles.
+J’aperçois la sœur Anaclet avec ses yeux de
+paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en permanence
+dans le château pour servir de garde-malade
+au marquis, toujours préoccupé d’une attaque
+possible. J’aperçois le petit Lucien et ses grosses
+joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est
+plus, et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux
+gris si doux dans leur pâleur, et ses cheveux châtains,
+et la coupe allongée de son visage, et le geste
+par lequel sa main offrait à son père et à moi une
+tasse de thé contre le froid de la route. J’entends
+sa voix disant au marquis&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Père, avez-vous vu comme le petit lac était
+rose ce soir ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;J’entends la voix de M. de Jussat répondant
+entre deux gorgées de son grog&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les
+prairies et du rhumatisme dans l’air...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;J’entends la voix du comte André reprenant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Oui, mais quel beau coup de fusil
+demain !...&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;puis se tournant vers moi&nbsp;:
+«&nbsp;Vous chassez, monsieur Greslou ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, monsieur,&nbsp;» lui répondis-je.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Montez-vous à cheval ?&nbsp;» me demanda-t-il
+encore.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pas davantage.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je vous plains,&nbsp;» fit-il en riant ; «&nbsp;après
+la guerre, ce sont les deux plus grands plaisirs que
+je connaisse.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi
+transcrit, il ne vous expliquera pas pourquoi ces
+simples phrases furent cause que je regardai
+André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à
+part de tous ceux que j’avais connus jusque-là ;
+pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où
+un domestique commença de déballer ma malle,
+j’y pensai plus encore qu’à sa fragile et gracieuse
+sœur ; ni pourquoi, à la table du dîner et toute la
+soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon
+naïf étonnement en présence de ce mâle et fier
+garçon dérivait pourtant d’un fait très simple.
+J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu
+purement cérébral, où les seules formes estimées
+de la vie étaient les intellectuelles. J’avais
+eu pour camarades les premiers de ma classe, tous
+délicats et frêles comme je l’étais moi-même,
+sans daigner jamais prêter attention aux autres,
+à ceux qui excellaient dans les exercices du corps,
+et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices
+qu’un prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés
+et les quelques anciens amis de mon père
+étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais
+dessiné des héros de romans d’après mes lectures,
+j’avais toujours imaginé des mécaniques mentales
+plus ou moins compliquées, jamais leurs conditions
+physiques. En un mot, si j’avais songé
+à la supériorité que représente la belle et solide
+énergie animale de l’homme, ç’avait été d’une
+manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie.
+Le comte André, âgé d’un peu plus de trente ans,
+présentait un exemplaire admirable de cette supériorité-là.
+Figurez-vous un homme de moyenne
+taille, découplé comme un athlète, des épaules
+larges et une tournure mince, des gestes qui trahissent
+à la fois la force et la souplesse,&nbsp;—&nbsp;de ces
+gestes où l’on sent que le mouvement se distribue
+avec cette perfection qui fait l’agilité adroite et
+précise,&nbsp;—&nbsp;des mains et des pieds nerveux, disant
+seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un
+de ces teints bistrés derrière lesquels le sang coule,
+riche en fer et en globules, un front carré dans un
+casque de cheveux très noirs, une moustache de la
+couleur des cheveux sur des lèvres serrées et
+fermes, des yeux bruns rapprochés d’un nez un
+peu busqué, ce qui donne au profil un vague
+caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton
+découpé hardiment et frappé d’une fossette achève
+cette physionomie dans un caractère d’invincible
+volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage&nbsp;:
+l’action faite homme. Il semble qu’il n’y
+ait, dans cet officier rompu à tous les exercices du
+corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture
+d’équilibre entre penser et agir, et que son être
+passe toujours tout entier dans ses moindres
+gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir, monter
+à cheval de manière à réaliser devant moi la fable
+antique du Centaure, mettre au pistolet dix balles
+de suite à trente pas dans une carte à jouer, sauter
+des fossés à la promenade et pour se divertir,
+avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de
+même que, parfois, et pour amuser son jeune
+frère, il franchissait une table en y posant seulement
+les deux mains. J’ai su que, pendant la
+guerre, et quoiqu’il n’eût encore que dix-sept ans,
+il s’était engagé et qu’il avait fait toute la campagne,
+résistant aux pires fatigues et rendant du
+cœur aux vétérans. Il me suffit de l’étudier, au
+dîner, ce premier soir, mangeant posément, avec
+cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde ;
+parlant peu, mais de cette voix pleine et
+qui commande, pour éprouver, à un degré surprenant,
+l’impression que j’étais devant une créature
+différente de moi, mais accomplie, mais achevée
+dans son espèce. Il me semble, en écrivant, que cette
+scène date d’hier et que je suis là, tandis que le
+marquis commence un bésigue avec sa fille après
+le dîner, à causer avec la marquise, tout en regardant
+à la dérobée le comte André jouer seul au billard.
+Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple
+et robuste dans la mince étoffe de son costume de
+soirée, un noir cigare au coin de la bouche, qui poussait
+les billes avec une justesse si parfaite qu’elle en
+était élégante ; et moi, votre élève, moi si orgueilleux
+de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche
+bée les moindres gestes de ce jeune homme se
+livrant à un sport aussi vulgaire, avec l’espèce
+d’admiration envieuse qu’un moine lettré du
+moyen âge, inhabile aux robustes jeux des muscles,
+pouvait ressentir devant un chevalier en train
+de marcher dans son armure.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Quand je prononce le mot d’envie, je vous
+supplie de me bien comprendre et de ne pas m’attribuer
+une bassesse qui ne fut jamais la mienne.
+Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je
+n’ai jalousé le nom du comte André, ni sa fortune,
+ni un seul des avantages sociaux qu’il possédait
+et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas ressenti
+non plus cette étrange haine de mâle à mâle,
+très finement notée par vous dans vos pages sur
+l’amour. Ma mère avait eu cette faiblesse de me
+dire souvent dans mon enfance que j’étais joli
+garçon. Marianne et mon autre maîtresse me
+l’avaient répété. Sans être un fat, je me rendais
+compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans
+mon visage, ni dans ma tournure. Je vous dis
+cela, non par vanité, mais afin de vous prouver
+au contraire que la vanité n’entra pas pour un
+atome dans la sorte de rivalité subite qui fit de
+moi, dès ces premières heures, un adversaire, presque
+un ennemi du comte André, sans que d’ailleurs
+il s’en doutât une minute. Je le répète, dans
+cette rivalité il entrait autant d’admiration que
+d’antipathie. A la réflexion, j’ai trouvé dans
+le sentiment que j’essaie de vous définir la trace
+probable d’un atavisme inconscient. J’ai questionné
+plus tard le marquis, dont je flattais ainsi
+l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des Jussat-Randon,
+et je crois savoir qu’ils sont de pure race
+conquérante, au lieu que dans les veines du descendant
+des cultivateurs lorrains qui vous écrit
+ces quelques lignes coule un sang de race conquise,
+le sang d’aïeux asservis à la glèbe durant des
+siècles. Certes, entre mon cerveau et celui du comte
+André, il y a la même indifférence qu’entre le mien
+et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore,
+puisque je peux, moi, vous comprendre, et que
+je le défie de suivre un seul de mes raisonnements,
+même celui que je fais, à cette minute, sur nos
+rapports. Pour parler franc, je suis un civilisé, il
+n’est qu’un barbare. Hé bien ! j’ai subi aussitôt
+la sensation que mon affinement était moins aristocratique
+que sa barbarie. J’ai senti là, du coup,
+et dans les profondeurs de cet instinct de la vie,
+où la pensée descend avec tant de peine, la révélation
+de cette préséance de la race que la Science
+moderne affirme nettement et qui, vraie de toute
+la nature, doit être vraie aussi de l’homme. Pourquoi
+même le prononcer, cet inexact mot d’envie
+qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées
+comme celle que m’inspira aussitôt le comte ?
+Pourquoi cette hostilité ne serait-elle pas héritée,
+elle aussi, comme le reste ? Une acquisition humaine
+quelconque, celle par exemple du caractère et de
+l’énergie active, suppose que, pendant des siècles
+et des siècles, des files d’individus, dont on est l’addition
+suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition
+d’une pensée puissante résume au contraire des files
+d’individus qui ont moins voulu que réfléchi,
+moins agi que médité. Durant cette longue succession
+d’années, une antipathie, tantôt lucide
+et tantôt obscure, a rendu les individus du premier
+groupe odieux aux individus du second, et quand
+deux représentants de ce souverain labeur des âges,
+aussi typiques chacun dans leur genre que nous
+l’étions, le comte et moi, se rencontrent, comment
+ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en
+face de l’autre, tels que deux bêtes d’espèces
+différentes ? Le cheval qui n’a jamais approché de
+lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa
+litière avec de la paille sur laquelle a couché un
+de ces fauves. Donc la peur s’hérite, et la peur
+n’est-elle pas une des formes de la haine ? Pourquoi
+toute haine ne s’hériterait-elle point ? Dans
+des centaines de cas, l’envie ne serait donc que
+cela, ce qu’elle fut pour moi à coup sûr,&nbsp;—&nbsp;l’écho
+en nous de haines autrefois ressenties par ceux
+dont nous sommes les fils, et qui continuent de
+poursuivre à travers nous des combats de cœur
+commencés il y a des centaines d’années.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;C’est un proverbe courant que les antipathies
+sont réciproques, et, si l’on admet mon hypothèse
+sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce phénomène
+de réciprocité devient très simple. Il arrive
+pourtant que cette antipathie ne se manifeste pas
+dans les deux êtres à la fois. C’est le cas, lorsqu’un
+de ces deux êtres ne daigne pas regarder l’autre, et
+aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le
+comte André ait éprouvé, dès cette première rencontre,
+l’aversion qu’il aurait eue pour moi s’il avait
+lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit très peu
+d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au
+château pour y être précepteur, puis j’étais décidé
+à une dissimulation constante de mon vrai Moi,
+emprisonné chez des étrangers. Je ne professais
+pas plus de répugnance pour cette hypocrisie
+défensive, que le jardinier des Jussat n’en avait
+eu à empailler les groseillers du jardin afin de
+conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur
+de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui
+m’a toujours attiré par mon goût natif de dédoublement,
+correspondait trop bien à mon orgueil
+intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec
+délices. Mais lui, le comte André, n’avait aucun
+motif pour rien me cacher de son caractère, et dès
+ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison,
+à l’heure de nous retirer, il me pria de venir dans
+son cabinet afin de causer un peu. Il m’avait regardé
+à peine, et je compris tout de suite que son intention
+était, non pas de se mettre davantage en
+familiarité avec moi, mais de me donner ses idées,
+à lui, sur mon rôle de précepteur. Il occupait dans
+une aile un petit appartement composé de trois
+pièces&nbsp;: une chambre à coucher, une chambre à
+toilette et le fumoir où nous nous trouvions. Un
+grand divan drapé, quelques fauteuils, un large
+bureau, meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient
+des armes de toute provenance&nbsp;: fusils marocains
+rapportés de Tanger, sabres et mousquets
+du premier Empire, et un casque de soldat prussien
+que le comte me montra, presque aussitôt entrés.
+Il avait allumé une courte pipe en bois de bruyère,
+préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de
+seltz, et, la lampe à la main, il m’éclairait de près
+la pointe de cuivre de ce casque en me disant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu
+moi-même... Vous ne connaissez pas cette
+sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil,
+de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire&nbsp;:
+Un de moins ?... C’était dans un village, pas loin
+d’Orléans... J’étais de garde, à la petite pointe du
+jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le
+mur, je vois une tête qui passe, qui regarde, des
+épaules qui suivent... C’était un curieux qui venait
+voir un peu ce que nous faisions... Il n’est pas
+retourné le dire.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir,
+son visage devint sérieux. J’avais cru devoir
+tremper mes lèvres par politesse dans ce mélange
+d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le
+comte reprit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur,
+pour bien vous expliquer le caractère de
+Lucien et dans quel sens vous aurez à le diriger.
+Le précepteur que vous allez remplacer était un
+excellent homme, mais très faible, très indolent.
+J’ai appuyé votre candidature parce que vous êtes
+jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien,
+un homme jeune convient mieux qu’un autre...
+L’instruction, monsieur, pour moi, ce n’est rien,
+pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse les
+idées... La grande chose dans cette vie, je devrais
+presque dire&nbsp;: l’unique chose, c’est le caractère...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Il fit une pause comme pour me demander
+mon opinion ; je répondis par une phrase banale
+et qui appuyait dans son sens.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Très bien,&nbsp;» continua-t-il, «&nbsp;nous nous
+entendrons. A l’heure présente, voyez-vous, il n’y
+a en France, pour un homme de notre nom, qu’un
+métier&nbsp;: soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci
+sera aux mains de la canaille et qu’au dehors nous
+aurons l’Allemagne à battre, notre place est dans
+le seul endroit propre qui nous reste&nbsp;: l’armée...
+Grâce à Dieu, mon père et ma mère partagent ces
+idées. Lucien sera soldat, et un soldat n’a pas
+besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les
+gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid
+et des muscles, quand avec cela on aime bien la
+France, tout va. J’ai eu toutes les peines du monde
+à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous
+dire que cette année à la campagne doit être pour
+Lucien, avant tout, une année de grand air, de
+vie un peu rude, et, pour les études, seulement
+d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que
+j’appelle votre attention. Vous devez insister sur
+le côté pratique, positif des choses, et sur les
+principes. Il a quelques défauts qu’il importe de
+redresser dès maintenant. Vous le trouverez très
+bon, mais très mou ; il faut qu’il s’apprenne à tout
+supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par
+tous les temps, qu’il marche des deux à trois heures
+chaque jour. Il est très inexact, et je tiens à ce
+qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre.
+Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus
+horrible des vices. Je pardonne tout à un homme,
+oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai fait les
+miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un
+mensonge... Nous avons eu, monsieur, par le
+vieux maître de mon père, de si bons renseignements
+sur vous, sur votre vie auprès de madame
+votre mère, sur votre dignité, sur votre droiture,
+que nous comptons beaucoup sur votre influence.
+Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien
+un camarade autant qu’un précepteur...
+L’exemple, voyez-vous, c’est le meilleur des
+enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et
+beau de marcher au feu, il vous écoutera sans vous
+comprendre. Marchez-y devant lui, là, crânement,
+et il devient plus crâne que vous... Quant à moi,
+je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais,
+absent ou présent, vous pouvez compter sur mon
+appui, s’il s’agit jamais d’une mesure à prendre
+pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir,
+un homme qui puisse servir bravement son pays et,
+si Dieu permet, son roi...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire
+presque fidèlement, n’avait rien qui dût
+m’étonner. Il était trop naturel que dans une maison
+où le père était un vieux maniaque, la mère
+une simple ménagère, la sœur timide et très
+jeune, le frère aîné tînt une place dirigeante, et
+qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour.
+Il était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme
+élevé dans les idées de sa classe et de son
+métier me parlât en soldat et en gentilhomme.
+Vous, mon cher maître, avec votre universelle
+compréhension des natures, avec votre facilité à
+dégager le lien nécessaire qui unit le tempérament
+et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans
+le comte André un cas très défini et très significatif.
+Et moi-même, pourquoi avais-je préparé mon
+cahier à fermoir, sinon pour recueillir des documents,
+et de cette espèce, sur la nature humaine ?
+N’en avais-je pas là de tout nouveaux dans la personne
+de cet officier si un et si simple, qui manifestait
+une manière de penser évidemment identique
+à sa manière d’être, de respirer, de bouger,
+de fumer, de manger ? Je me rends trop compte
+que ma philosophie n’était pas comme du sang
+dans mes veines, comme de la moelle dans mes os,
+car ce discours et les convictions qu’il exprimait,
+au lieu de me plaire par cette rare rencontre
+de logique, avivèrent encore la plaie d’antipathie
+subitement ouverte je ne sais où,&nbsp;—&nbsp;dans mon
+amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif
+et le frêle en face du fort,&nbsp;—&nbsp;à coup sûr, dans ma
+sensibilité la plus intime. Aucune des idées émises
+par le comte n’avait à mes yeux la moindre valeur.
+C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au
+lieu de simplement mépriser ces sottises comme
+j’aurais fait dans n’importe quelle autre occasion,
+je me mis à les haïr sur sa bouche. Le métier de
+soldat ? Je le considérais comme si misérable à
+cause des fréquentations brutales et aussi du temps
+perdu, que je m’étais réjoui d’être fils de veuve
+afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux
+misères de la discipline. La haine de l’Allemagne ?
+Je m’étais appliqué à la détruire en moi, comme
+le pire des préjugés, par dégoût des camarades
+imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme
+ignorant, et aussi par admiration, par religion
+pour le peuple à qui la psychologie doit Kant
+et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et
+Wundt. La foi politique ? Je professais un égal
+dédain pour les hypothèses grossières qui, sous le
+nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme,
+prétendent gouverner un pays <span class='it'>à priori</span>. Je
+rêvais, avec l’auteur des <span class='it'>Dialogues philosophiques</span>,
+une oligarchie de savants, un despotisme de psychologues
+et d’économistes, de physiologistes et
+d’historiens. La vie pratique ? C’était la vie diminuée,
+pour moi qui ne voyais dans le monde extérieur
+qu’un champ d’expériences où une âme
+affranchie s’aventure avec prudence, juste assez
+pour y recueillir des émotions. Enfin ce mépris pour
+le mensonge que professait mon interlocuteur me
+frappait comme un affront, en même temps que
+cette confiance absolue dans ma moralité, fondée sur
+une fausse image de moi, me gênait, me froissait,
+me blessait. Certes, la contradiction était piquante&nbsp;:
+je me donnais comme pareil au portrait que le vieil
+ami de mon père avait tracé de ma personne ; il
+me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel,
+et je me sentais irrité que lui, le comte André, ne se
+défiât pas de moi. Il y a là un détour du cœur qui
+déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela prouve,
+sinon que nous ne nous connaissons jamais
+entièrement nous-même ? Vous l’avez dit, mon
+maître, avec magnificence&nbsp;: «&nbsp;Nos états de conscience
+sont comme des îles sur un océan de ténèbres
+qui en dérobe à jamais les soubassements.
+C’est l’œuvre du psychologue de deviner par des
+sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets
+visibles d’une même chaîne de montagnes,
+invisible et immobile sous la masse mobile
+des eaux...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon
+arrivée au château, ce n’est pas qu’elle ait eu des
+conséquences immédiates, puisque je me retirai
+après avoir assuré au comte André que j’étais
+absolument de son avis sur la direction à donner
+à son jeune frère, et que, remonté dans ma chambre,
+je me bornai à consigner ses paroles sur
+mon livre de notes, avec un commentaire plus ou
+moins dédaigneux. Mais cette première impression
+vous fera bien comprendre quelles impressions
+analogues lui succédèrent, et la crise inattendue,
+quoique très naturelle, qui en résulta. C’est là
+une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez,
+et j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant
+la sonde au fond, bien au fond de mon cœur. Sous
+l’influence de vos livres, mon cher maître, et sous
+celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé
+de plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai
+raconté tout à l’heure, avoir renoncé définitivement
+à cette morbide curiosité des passions qui
+m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs
+dans mes lectures coupables et jusque dans les
+dégoûts de ma liaison sensuelle avec Marianne.
+Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions
+d’âme que nous avons connues très vivantes, que
+nous croyons mortes et qui ne sont qu’assoupies.
+Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant
+seulement quinze jours cet homme, mon aîné de
+neuf ou dix ans à peine, et qui était, lui, tout
+réalité, tout énergie, cette existence de pur spéculatif
+jadis si sincèrement rêvée commença de me
+sembler... comment dirai-je ? Inférieure ? Oh ! non,
+puisque je n’aurais pas consenti, au prix d’un empire,
+à devenir le comte André, avec son titre,
+sa fortune, ses supériorités physiques et ses idées.
+Décolorée ? Non encore. Je n’avais qu’à me souvenir
+de cette apparition unique, votre profil détaché
+sur la fenêtre de votre cabinet de travail avec
+ce fond de paysage parisien si vaste et si triste,
+pour en goûter à nouveau la méditative poésie.
+Le mot d’incomplet me paraît seul résumer la
+singulière défaveur que la soudaine comparaison
+entre le comte et moi répandit sur mes propres
+convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet
+que résida le principe tentateur dont je fus la
+victime. Il n’y a rien de bien original, je crois, dans
+cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à
+l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre
+un autre homme ayant cultivé au même degré la
+faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de nostalgie
+devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a
+tiré tout son Faust de cette nostalgie. Je n’étais
+pas un Faust ; je n’avais pas, comme le vieux docteur,
+épuisé la coupe des sciences ; et cependant il
+faut croire que mes études de ces dernières années
+en m’exaltant dans un sens trop spécial, avaient
+laissé en moi des puissances inemployées, qui tressaillirent
+d’émulation à l’approche de ce représentant
+d’une autre race. Tout en l’admirant, l’enviant
+et le dédaignant à la fois, durant les jours qui suivirent,
+je ne pouvais empêcher ma tête de travailler
+et mes raisonnements d’aller. Et je songeais&nbsp;:
+«&nbsp;Un homme qui vaudrait celui-ci par l’action et
+qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait vraiment
+l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être.&nbsp;»
+Mais l’action et la pensée ne s’excluent-elles pas
+l’une l’autre ? Elles ne s’excluaient pas à la Renaissance,
+et, plus près de nous, elles ne se sont pas
+exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même
+la double destinée de son Faust, tour à tour philosophe
+et courtisan, poète et ministre ; ni chez
+Stendhal, romancier et lieutenant de dragons ; ni
+chez Constant, qui fut l’auteur d’<span class='it'>Adolphe</span> et un
+orateur de feu, en même temps qu’un duelliste, un
+joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du
+Moi dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême
+de mes doctrines, allait-elle sans ce double jeu
+des facultés, sans ce parallélisme de la vie vécue
+et de la vie pensée ? Probablement le premier
+regret que j’eus à me sentir dépossédé ainsi de tout
+un monde, celui du fait, ne fut que d’orgueil.
+Mais chez moi, et par la nature essentiellement
+philosophique de mon être, les sensations se transforment
+aussitôt en idées. Les moindres accidents
+me servent à poser des problèmes généraux.
+Chaque événement de ma destinée me mène à des
+théories sur toute destinée. Là où un autre jeune
+homme se fût dit&nbsp;: «&nbsp;C’est dommage que le sort ne
+m’ait permis qu’une seule espèce de développement&nbsp;»,
+je me pris à me demander si je ne m’étais
+pas trompé sur la loi de tout développement.
+Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres,
+affranchi mon âme et terrassé les vaines terreurs
+religieuses, je ne gardais de mes anciennes pratiques
+de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen
+de conscience quotidien, sous forme de journal,
+et, de temps à autre, je faisais ce que j’appelais
+une oraison. Je transportais, comme je vous
+l’ai dit déjà, et avec une jouissance étrange, les
+termes de la religion dans le domaine de ma
+sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la
+liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de
+la seconde semaine que je passai au château de
+Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à rédiger
+une confession générale, c’est-à-dire à dresser un
+tableau complet de mes instincts divers depuis le
+plus lointain éveil de ma conscience. J’arrivai à
+cette conclusion que le trait essentiel de ma nature,
+la caractéristique de mon être intime avait toujours
+été, comme je l’ai marqué en commençant
+le présent travail, la faculté de dédoublement.
+Cela signifiait une tendance constante à être tout
+ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me
+regarder vivre. Mais en m’emprisonnant, comme
+je le voulais, dans la réflexion pure, en négligeant
+justement de vivre pour n’être plus qu’un
+regard ouvert sur la vie, ne risquais-je pas de
+ressembler à cet Amiel dont le douloureux journal
+paraissait alors, de me stériliser par l’abus de
+l’analyse à vide ? Pour me renforcer dans ma résolution
+d’une existence abstraite, en vain votre
+image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais
+les phrases sur l’amour dans la <span class='it'>Théorie
+des passions</span>. «&nbsp;Il n’a pas toujours été ce qu’il est&nbsp;»,
+me disais-je, «&nbsp;un mystère criminel a dû traverser
+sa jeunesse&nbsp;», et je vous voyais, à mon âge,
+vous abandonnant aux expériences coupables qui
+déjà me tentaient obscurément à travers ces allées
+et venues de mes pensées.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée
+et très sincère pourtant, vous semblera suffisamment
+lucide. Le travail par lequel une émotion
+s’élabore en nous et finit par se résoudre dans
+une idée reste si obscur que cette idée est parfois
+précisément le contraire de ce que le raisonnement
+simple aurait prévu ! N’eût-il pas été naturel,
+par exemple, que l’antipathie admirative soulevée
+en moi par la rencontre du comte André aboutît
+soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration
+définitive ? Dans le premier cas, j’eusse dû me
+rejeter davantage vers la Science, et dans l’autre,
+souhaiter une moralité plus active, une virilité
+plus pratique dans mes actes ? Oui, j’eusse dû.
+Mais le naturel de chacun, c’est sa nature. La
+mienne voulait que, par une métamorphose dont
+je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie
+admirative pour le comte devînt chez
+moi un principe de critique à mon propre égard,
+que cette critique enfantât une théorie un peu
+nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma
+disposition native aux curiosités passionnelles,
+que le tout se fondît en une nostalgie des expériences
+sentimentales et que, juste à ce moment,
+une jeune fille se rencontrât dans mon intimité,
+dont la seule présence aurait suffi pour provoquer
+le désir de lui plaire chez tout jeune homme de
+mon âge. Mais j’étais trop intellectuel pour que ce
+désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé
+ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce
+et de délicatesse qui émanait de cette enfant de
+vingt ans, je l’ai subi en croyant que je raisonnais.
+Il y a des heures où je me demande s’il en a été
+ainsi, où toute mon histoire m’apparaît comme
+plus simple, où je me dis&nbsp;: «&nbsp;J’ai tout bonnement
+été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était
+jolie, fine, tendre, et que j’étais jeune ; puis je
+me suis donné des prétextes de cerveau parce
+que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait
+pas avoir aimé comme un autre.&nbsp;» Quel soulagement
+quand je parviens à me parler de la sorte !
+Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me
+faire horreur, comme cela m’arrive lorsque je me
+rappelle ce que j’ai pensé alors, cette froide résolution
+caressée dans mon esprit, consignée dans
+mes cahiers, vérifiée, hélas ! dans les événements,
+la résolution de séduire cette enfant sans l’aimer,
+par pure curiosité de psychologue, pour le plaisir
+d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y
+contempler à même et directement ce mécanisme
+des passions jusque-là étudié dans les livres, pour
+la vanité d’enrichir mon intelligence d’une expérience
+nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai
+voulu, et je ne pouvais pas ne pas le vouloir,
+dressé comme j’étais par ces hérédités, par cette
+éducation que je vous ai dites, transplanté dans le
+milieu nouveau où me jetait le hasard, et mordu,
+comme je le fus, par ce féroce esprit de rivalité
+envers cet insolent jeune homme, mon contraire ?</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer
+un autre que moi, qu’une froide et meurtrière machine
+à calcul mental, cette fille si pure et si
+vraie ! Rien que d’y songer me fend soudain le
+cœur et me déchire, moi qui me voudrais sec et
+précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce
+n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée.
+Elle n’offrait pas au premier regard cette
+perfection des lignes du visage, cet éclat du teint,
+cette royauté du port qui font dire d’une femme
+qu’elle est très belle. Tout dans sa physionomie
+était délicatesse, effacement, demi-teinte, depuis
+la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle
+de ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans
+un visage ni trop pâle ni trop rose. Elle appelait
+nécessairement à l’esprit le terme de modeste,
+quand on étudiait son expression, et celui de fragile,
+quand on prenait garde aux finesses de ses
+pieds et de ses mains, à la grâce presque trop menue
+de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite,
+elle paraissait grande à cause de la proportion de
+sa tête et de l’attache du col qu’elle avait dégagée
+et si naturellement noble. Si le comte André
+reproduisait un de leurs communs ancêtres par un
+atavisme évident, elle trouvait, elle, le moyen de
+ressembler à leur père, avec une telle idéalité de
+lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance,
+lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté
+de l’autre. Il était néanmoins aisé de reconnaître
+en elle l’influence des dispositions nerveuses qui,
+chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte
+était d’une sensibilité presque morbide, que révélait,
+à de certaines minutes, un léger tremblement
+des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses
+où résidait une bonté presque divine. Son menton
+très ferme dénonçait une rare force de volonté dans
+cette enveloppe frêle, et je comprends aujourd’hui
+que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles
+et comme attirés vers un point visible pour eux
+seuls, trahissait une tendance fatale à l’idée fixe.
+Comment l’aurais-je remarqué dès lors ? Le premier
+trait que j’ai observé en elle&nbsp;—&nbsp;dès la seconde
+semaine qui suivit mon arrivée&nbsp;—&nbsp;fut cette
+extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet
+enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de
+moi, à plusieurs reprises, s’il ne me manquait
+rien dans ma chambre,&nbsp;—&nbsp;humble détail très
+puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais
+bien seul dans cette grande maison où personne,
+depuis mon arrivée, ne semblait faire la
+moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait
+qu’au déjeuner, enveloppé d’une robe de
+chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la politique.
+La marquise s’occupait à parfaire le confortable
+du château, et elle soutenait de longues
+conférences avec un tapissier venu de Clermont.
+Le comte André montait à cheval le matin, il
+chassait l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares
+sans plus m’adresser la parole. La gouvernante
+et la religieuse s’observaient et m’observaient avec
+une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un
+garçon paresseux et lourd, qui n’avait qu’une
+qualité, celle d’être très simple, très confiant, et de
+me raconter tout ce que je voulais bien entendre
+sur lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout
+de suite que le séjour à la campagne, cette année,
+était l’œuvre du comte André, ce qui ne m’étonna
+point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de
+la famille. J’appris que, l’année précédente, il
+avait voulu faire épouser à sa sœur un de ses camarades,
+un M. de Plane, que Charlotte avait refusé et
+qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais
+qu’importe ce détail ? Dans nos deux classes quotidiennes,
+le matin de huit heures à neuf heures et
+demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures
+et demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention
+du petit flâneur. Assis sur sa chaise, en face
+de moi, de l’autre côté de la table, et roulant sa
+langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier
+de sa maladroite et grosse écriture, il me guignait de
+l’œil. Il épiait sur mon visage la moindre trace de
+distraction. Avec cet instinct animal et sûr des
+enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins
+vite à ses leçons quand il m’entretenait de son frère
+ou de sa sœur, et voilà comment cette innocente
+bouche me révéla qu’il y avait, dans cette froide
+maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être
+comptait, qui pensait à moi. Ma mère me manquait
+tant, quoique je ne voulusse pas en convenir
+avec moi-même. Et ce fut ce rien&nbsp;—&nbsp;il ne représentait
+cependant qu’un intérêt de banale politesse&nbsp;—&nbsp;qui
+me fit regarder Mlle de Jussat avec plus d’attention.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Le second trait que je découvris en elle,
+après la bonté, fut le goût du romanesque ; non
+qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait,
+comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive,
+et cette sensibilité lui avait donné comme une
+appréhension du réel. Sans qu’elle s’en doutât, elle
+était par ce point très différente de son père, de
+sa mère et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer
+à eux dans la vérité de sa nature, ni les
+voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir.
+Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle
+à ne pas les voir. Elle s’était, spontanément,
+naïvement, formé sur ceux qu’elle aimait des idées
+en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires
+à l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou
+flatteuse aux yeux d’un observateur malveillant.
+Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si matérielle&nbsp;:
+«&nbsp;Vous, maman, qui êtes si fine...;&nbsp;» à son
+père, si cruellement égoïste&nbsp;: «&nbsp;Vous, papa, qui
+êtes si bon...;&nbsp;» à son frère, si absolu, si entier&nbsp;:
+«&nbsp;Toi qui comprends tout...;&nbsp;» et elle le croyait.
+Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature
+ingénue et trop tendre la laissait en proie
+à la solitude morale la plus complète, et dépourvue,
+à un degré bien dangereux, de toute entente
+des caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait
+les autres. Elle se languissait, à son insu, du
+besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une analogie
+de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple,
+je l’observai dès les premières promenades que
+nous fîmes ensemble, d’être la seule à sentir vraiment
+la beauté du paysage formé par le petit lac,
+les bois qui l’environnent, les volcans lointains et
+le ciel d’automne, souvent plus beau que le ciel
+d’été à cause du contraste de son azur avec les
+ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement
+vaporeux et lointain. Elle tombait ainsi dans des
+silences sans cause apparente qui venaient de ce
+que son être trop ému se dissolvait réellement
+dans le charme des choses. Elle possédait, à l’état
+d’instinct obscur et de sensation inconsciente, cette
+faculté qui fait les grands poètes et les grandes
+amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de
+s’abîmer tout entière dans ce qui touchait son cœur,
+ce que fût un horizon voilé, une forêt silencieuse
+et jaunie, un morceau de musique joué par sa gouvernante
+au piano, l’émotion d’une histoire
+attachante racontée devant elle. Je ne me lassais
+pas, dès ce début de notre connaissance, de constater
+le contraste entre l’animal de combat
+qu’était le comte et cette créature de grâce et de
+douceur qui descendait les escaliers de pierre du
+château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le
+sourire était si accueillant à la fois et si timide !
+J’oserai tout dire, puisque encore une fois je
+n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais
+pour me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir
+de me faire aimer par cette adorable enfant, dans
+l’atmosphère de laquelle je commençais de tant
+me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste
+entre elle et son frère. Peut-être l’âme de
+cette jeune fille, que je voyais toute pleine de ce
+frère si différent, devint-elle comme un champ de
+bataille pour la secrète, pour l’obscure antipathie
+que deux semaines de séjour commun transformèrent
+aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il,
+dans mon désir de séduction, la cruelle volupté
+d’humilier ce soldat, ce gentilhomme, ce croyant,
+en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de
+plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher
+maître, ce que je dis là, mais je ne serais pas digne
+d’être votre élève si je ne vous donnais ce document
+aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et,
+après tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de
+sensations, qu’un phénomène nécessaire, comme les
+autres, comme la grâce romanesque de Charlotte,
+comme l’énergie simple de son frère et comme mes
+complications à moi,&nbsp;—&nbsp;si obscures à moi-même !</p>
+
+<div><h3 class='nobreak' id='chap44'>§ IV.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Première crise.</span></h3></div>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je me souviens avec une extrême netteté du
+jour où ce projet de séduire la sœur du comte André
+se posa devant moi, non plus comme une donnée
+de roman imaginaire, mais comme une
+possibilité précise, prochaine, presque immédiate.
+Après deux mois consécutifs de présence au château,
+j’étais allé chez ma mère pour y passer les
+fêtes de janvier et je n’étais rentré de Clermont que
+depuis une semaine. La neige venait de tomber
+pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos
+montagnes, sont si durs que la manie de Mlle de
+Jussat peut seule expliquer cette obstination
+à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave
+indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai
+d’ajouter que la marquise veillait au confortable
+de la maison avec une merveilleuse entente des
+ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat
+passe pour très isolé, par Saint-Saturnin et
+Saint-Amand-Tallende, les communications avec
+Clermont demeurent libres même dans la pire
+rigueur de la saison. Puis cette saison, si elle est
+en effet très rigoureuse, offre de soudaines et radieuses
+éclaircies. A des journées de tourmente
+succèdent des après-midi d’un incomparable azur
+où le paysage rayonne, comme transformé par la
+soudaine magie d’un enchantement de lumière.
+Ce fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer
+en ce moment-ci, où ma fatale résolution se
+fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une
+mince lame de glace, sous les plis de laquelle se
+devinait le frisson souple de l’eau. Je revois la
+vaste coulée de la Cheyre, blanche de neige avec
+des taches sombres de lave apparues dans cette
+blancheur ; et tout blanc aussi, mais sans une
+tache, se dressait le cirque des montagnes, le puy
+de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui
+de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le
+ballon de Charmont et la forêt de Rouillat détachaient
+sur le fond de neige et d’azur les masses
+noires de leurs sapins. Des détails revivent devant
+mes yeux de ces menus détails qui se remarquent à
+peine, et puis ils demeurent cachés, on ne sait dans
+quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet
+de bouleaux dont les ramures dépouillées se
+teintaient de rose. Je revois les cristaux de givre
+qui brillaient à la pointe des branches, une touffe
+de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le
+tapis immaculé la trace des pattes d’un renard, et,
+à une minute, le volètement d’une pie qui cria au
+milieu de la route, et ce cri aigu rendit le silence
+de cet immense horizon de neige comme perceptible.
+Je revois des brebis jaunâtres et brunes poussées
+par un berger vêtu d’une blouse bleue, coiffé d’un
+large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un chien
+roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et
+rapprochés. Oui, je revois tout de ce paysage, et
+les quatre personnes en train de s’y promener sur
+la route qui monte vers Fontfrède&nbsp;: Mlle Largeyx,
+Mlle de Jussat, mon élève et moi-même.
+La taille de Charlotte était prise dans une jaquette
+d’astrakan ; un boa de fourrure enroulé autour de son
+cou faisait paraître sa tête encore plus petite et
+plus gracieuse sous la toque pareille à la jaquette.
+Après ces longues heures d’emprisonnement dans le
+château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un
+sang animé par la marche colorait ses joues. Ses
+pieds fins s’enfonçaient vaillamment dans la neige,
+où ils imprimaient leur trace légère, et ses yeux
+exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté
+de la nature, privilège des cœurs restés simples qui
+ne se retrouve pas quand on s’est desséché l’âme à
+force de raisonnements, de théories abstraites et de
+lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très
+vite, si bien que nous eûmes très tôt dépassé
+Mlle Largeyx, dont les socques glissaient avec
+peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant,
+tantôt en arrière, s’arrêtait ou courait, avec une
+vivacité de jeune animal. Entre ces deux gaîtés,
+celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me
+sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre.
+Etait-ce l’irritation nerveuse qui nous rend, à
+de certaines heures, antipathiques à une joie que
+nous constatons à côté de nous sans l’éprouver ?
+Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de
+mon plan futur de séduction, et voulais-je me faire
+remarquer de la jeune fille par une espèce d’hostilité
+contre son plaisir ? Durant toute cette promenade,
+moi qui avais déjà pris l’habitude de causer
+beaucoup avec elle, je coupai à peine par des monosyllabes
+les phrases admiratives qu’elle jetait au
+hasard de la route, comme pour me convier au partage
+de ses émotions heureuses. De réponses brusques
+en silences, ma mauvaise humeur devint si
+évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état
+d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me
+regarda deux ou trois fois, avec une question sur le
+bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler, puis ce
+fut un assombrissement de son mobile visage. Sa
+gaieté tomba au contact de ma bouderie, peu à peu,
+et je pus suivre sur cette physionomie transparente
+le passage par lequel elle cessa d’être sensible à la
+beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse.
+Un instant vint où elle ne fut plus capable
+de dominer l’impression que cette tristesse lui causait,
+et, d’une voix que la timidité rendait comme
+un peu étouffée, elle me demanda&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur
+Greslou&nbsp;» ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, mademoiselle,&nbsp;» lui répondis-je avec
+une brusquerie qui dut la blesser, car sa voix tremblait
+davantage encore pour insister&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose ?
+Vous n’êtes pas comme à votre ordinaire...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Personne ne m’a rien fait,&nbsp;» répondis-je
+en secouant la tête ; «&nbsp;mais c’est vrai,&nbsp;» ajoutai-je,
+«&nbsp;j’ai des raisons d’être triste, très triste, aujourd’hui...
+C’est pour moi l’anniversaire d’un grand
+chagrin, que je ne peux pas dire...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait
+pas et je continuais de suivre dans ses
+yeux les mouvements qui l’agitaient comme on
+suit les allées et venues du mécanisme d’une
+montre à travers une boîte en cristal. Je l’avais vue
+inquiète de mon attitude au point d’en perdre du
+coup la sensation du divin paysage. Je la voyais
+maintenant à la fois soulagée d’apprendre que je
+n’avais contre elle aucun grief, touchée de ma
+mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et
+n’osant pas m’interroger. Elle dit seulement&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pardon de vous avoir questionné...&nbsp;» Puis
+elle se tut. Ces quelques minutes suffisaient pour
+me révéler la place que j’occupais déjà dans sa
+pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble
+intérêt, j’aurais dû avoir honte de mon mensonge,
+car c’en était un que ce soi-disant rappel d’un
+grand chagrin,&nbsp;—&nbsp;un mensonge gratuit et instantané
+dont la soudaine invention m’a souvent étonné
+moi-même quand j’y ai songé depuis lors. Oui,
+pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper
+ainsi dans la poésie d’une grande douleur, moi
+dont la vie, depuis la mort de mon père, avait été
+si douce, somme toute, si peu sacrifiée ? Ai-je cédé
+à ce goût inné de me dédoubler qui fut toujours
+si fort en moi ? Cette simagrée romanesque dénonçait-elle
+l’hystérie de vanité qui pousse quelques
+enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec
+tant d’inattendu ? Une vague intuition me fit-elle
+apercevoir dans un cabotinage de déception et de
+mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser davantage
+la sœur du comte André ? Je ne me rends pas
+bien compte des mobiles précis qui me dominèrent
+à ce moment de notre promenade. Assurément, je
+ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse
+affectée ni celui de mon mensonge, mais je me
+rappelle qu’aussitôt cet effet constaté, une résolution
+s’installa en moi&nbsp;: celle d’aller jusqu’au bout
+et de voir quel effet je produirais sur cette âme en
+continuant avec conscience et calcul la comédie à
+demi instinctive commencée par ce lumineux
+après-midi de janvier, devant la magnificence d’un
+paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres
+rêves.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli,
+et par une pénétration rétrospective horriblement
+douloureuse,&nbsp;—&nbsp;car elle me convainc moi-même
+d’inintelligence tout ensemble et de cruauté,&nbsp;—&nbsp;je
+comprends que j’avais dès lors inspiré à Charlotte
+le plus vrai, le plus tendre aussi des sentiments.
+Toute la diplomatie psychologique à laquelle je
+me suis livré fut donc l’odieux et ridicule travail
+d’un écolier dans la science du cœur. Je comprends
+que je n’ai pas su respirer les fleurs qui
+poussaient pour moi naturellement dans cette âme.
+Je n’avais qu’à me laisser aller pour connaître,
+pour goûter les émotions dont j’avais soif, pour
+vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée
+jusqu’à égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de
+cela, je me suis paralysé le cœur à coups d’idées.
+J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une
+partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et
+je n’ai même pas aujourd’hui l’orgueilleuse consolation
+de me dire que j’ai du moins dirigé à
+mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai
+combiné les scènes, provoqué les épisodes, conduit
+l’intrigue. Il se jouait tout entier en elle et
+sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort
+et l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable
+Nature, ont agi sans mon ordre et en se
+moquant des complications de mes analyses. Charlotte
+m’a aimé pour des raisons absolument différentes
+de celles qu’avait su aménager ma naïve
+psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à
+la lumière d’une explication tragique, elle m’a vu
+dans ma vérité. Alors je lui ai fait horreur, et elle
+m’a donné ainsi la preuve la plus irréfutable que
+mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur
+elle. J’ai cru résoudre dans cet amour un problème
+de mécanique mentale. Hélas ! j’avais tout uniquement
+rencontré, sans en sentir le charme, une
+sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas
+deviné alors ce que j’aperçois aujourd’hui avec la
+netteté de la plus cruelle évidence ? Egarée par
+les côtés romanesques de son être intime, c’était
+si naturel que cette enfant s’abusât sur mon
+compte. Mes longues études m’avaient acquis cet
+air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive
+charité féminine. D’avoir été élevé par
+ma mère m’avait donné des manières douces,
+une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux
+de ma personne qui sauvaient mes gaucheries
+et mes ignorances. J’avais été présenté, par le
+vieux maître qui m’avait recommandé, comme un
+garçon d’une noblesse irréprochable d’idées et de
+caractère. C’en était assez pour qu’une jeune fille
+très sensible et très isolée s’intéressât à moi d’une
+façon très particulière. Hé bien ! je n’eus pas plus
+tôt reconnu cet intérêt, dans la promenade dont je
+vous ai parlé, que je pensai à en abuser au lieu
+d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma
+chambre durant la soirée qui suivit cet après-midi,
+assis à ma table et écrivant, un gros livre d’analyse
+auprès de moi, n’eût jamais cru que c’était là
+un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train
+de méditer sur les sentiments qu’il inspirait ou
+voulait inspirer à une jeune fille de vingt... Le
+château dormait. Je n’entendais plus que le
+passage d’un valet de pied occupé à éteindre les
+lampes de l’escalier et des corridors. Le vent enveloppait
+la vaste bâtisse de son gémissement tour à
+tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible
+sur ces hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque
+toutes les ardoises d’un toit. Cette lamentation
+de la rafale a toujours augmenté en moi le
+sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait,
+paisible, et je griffonnais sur ce cahier à serrure,
+brûlé avant mon arrestation, le récit de ma
+journée et le programme de l’expérience que je me
+proposais de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat.
+J’avais recopié le passage sur la pitié qui se trouve
+dans votre <span class='it'>Théorie des passions</span>, vous vous souvenez,
+mon cher maître ; c’est celui qui commence&nbsp;:
+«&nbsp;Il y a dans ce phénomène de la pitié un élément
+physique et qui, chez les femmes particulièrement,
+confine à l’émotion sexuelle...&nbsp;» C’est
+par la pitié aussi que je me proposais d’agir d’abord
+sur Charlotte. Je voulais profiter du premier mensonge
+par lequel je l’avais déjà remuée, l’enlacer
+par une suite d’autres, et achever de me faire
+aimer en me faisant plaindre. Il y avait, dans cette
+exploitation du plus respecté des sentiments
+humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque
+chose de radicalement contraire aux préjugés généraux,
+qui flattait mon orgueil jusqu’au délice.
+Tandis que je rédigeais ce plan de séduction, avec
+textes philosophiques à l’appui, je me représentais
+ce qu’en eût pensé le comte André, s’il eût pu,
+comme dans les anciennes légendes, du fond de sa
+ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma
+plume. En même temps, la seule idée de diriger à
+mon gré les rouages subtils d’un cerveau de femme,
+toute cette horlogerie intellectuelle et sentimentale
+si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à
+Claude Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces
+savants vivisectent des animaux. N’allais-je pas
+moi, vivisecter longuement une âme ?</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt
+que provoqué, le résultat demandé, il s’agissait
+d’abord de le prolonger. A cette fin, je résolus de
+continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée
+par hasard, tout en préparant, pour le jour
+plus ou moins éloigné d’un entretien explicatif, un
+petit roman attendrissant de fausses confidences.
+Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit
+cette promenade, à feindre une mélancolie de plus
+en plus absorbée, et à la feindre non seulement en
+présence de Charlotte, mais encore durant les heures
+où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant
+rapportait à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête.
+Vous avez là, mon cher maître, la preuve de
+l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer.
+Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié
+à cette triste intrigue, et pourquoi joindre cette
+ruse aux autres quand Mlle de Jussat ne songeait
+guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une
+minute ? Mais, par un étrange détour de conscience,
+je plaçais ma fierté à multiplier les complications
+du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos leçons
+dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque
+à cause du rayonnage qui garnissait un pan
+du mur. Là, derrière les grilles doublées d’une toile
+verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés
+en basane, notamment toute la suite de l’<span class='it'>Encyclopédie</span>.
+C’était un héritage du fondateur du château,
+grand seigneur philosophe, parent et ami de Montlausier,
+et qui s’était construit cette habitation en
+pleine montagne afin d’y élever ses deux fils dans
+la nature et d’après les préceptes de l’<span class='it'>Emile</span>. Le
+portrait de ce gentilhomme libre-penseur, assez
+médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec
+de la poudre et un sourire à la fois sceptique et
+sensible, décorait un côté de la porte ; de l’autre
+côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette
+sous une haute coiffure étagée et des mouches aux
+joues. En regardant ces deux peintures, tandis que
+Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou de Tite-Live,
+je me demandais ce que faisaient mes aïeux,
+à moi, durant les années de l’autre siècle où
+vivaient les deux personnes représentées dans ces
+portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains
+dont j’étais sorti, poussant la charrue, émondant la
+vigne, hersant la terre dans les plaines brumeuses
+de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient
+sur la route devant les portes du château, par tous
+les temps, et qui, bottés jusqu’aux genoux, traînaient
+un bâton ferré attaché à leur poignet par
+une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une
+vengeance presque légitime au soin que je prenais
+de composer ma physionomie. Chose singulière,
+quoique je détestasse en théorie les doctrines de
+la Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles
+dissimulent, je me retrouvais plébéien dans ma joie
+profonde à songer que moi, l’arrière-petit-fils de ces
+cultivateurs, j’arriverais peut-être à séduire l’arrière-petite-fille
+de ce grand seigneur et de cette
+grande dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais
+mon menton sur ma main, je contraignais
+mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant
+que Lucien épiait les expressions de mon visage
+dans l’espoir de couper son travail par une causerie.
+Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté
+qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire
+accueillant ni l’indulgence de regards des leçons
+précédentes, il devint lui-même soucieux. Comme
+il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse
+pour de la sévérité, mes silences pour du
+mécontentement. Un matin, il se hasarda jusqu’à
+me demander&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Est-ce que vous êtes fâché contre moi,
+monsieur Greslou ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, mon enfant,&nbsp;» répondis-je en flattant
+sa joue fraîche avec ma main ; et je continuai de
+garder ma physionomie songeuse, tout en contemplant
+la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait
+maintenant, du matin jusqu’au soir, par larges
+étoiles tourbillonnantes, avec un enveloppement,
+un endormement de tout le paysage, et, dans les
+pièces tièdes du château, c’était un charme silencieux
+d’intimité, une lointaine mort des moindres
+bruits de la montagne, tandis que les carreaux des
+fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur
+au dedans, tamisaient une lumière plus adoucie,
+comme malade. Cela faisait un fond de mystère à
+la figure de mélancolie que je me façonnais et que
+j’imposais à l’observation de Charlotte durant les
+heures où nous nous rencontrions. Quand la cloche
+du déjeuner nous réunissait dans la salle à manger,
+je surprenais, dans les yeux avec lesquels
+elle m’accueillait, la même curiosité timide et compatissante
+remarquée dans la promenade d’où
+datait ce que j’appelais sur mon journal, mon
+entrée en laboratoire. Ses yeux me regardaient du
+même regard quand nous nous trouvions de nouveau
+tous ensemble, assis dans le salon au moment
+du thé, sous la clarté des premières lampes, puis
+à la table du dîner et encore dans la longue solitude
+de la soirée, à moins que, sous le prétexte
+d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma
+chambre plus tôt que les autres. La monotonie
+de la vie et des discours était si entière, que rien ne
+l’aidait à secouer cette impression d’énigme émouvante
+que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en
+proie aux contrastes presque fous de son caractère,
+maudissait sa funeste résolution de séjour dans cet
+isolement. Il annonçait, pour la prochaine éclaircie,
+un départ qu’il savait impossible. C’eût été
+trop coûteux maintenant, et d’ailleurs, où aller ?
+Il calculait ses chances de recevoir la visite d’amis
+clermontois qui étaient venus déjeuner en effet
+à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures
+de route entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés
+par le mauvais temps. Puis il s’installait à la
+table de jeu, tandis que la marquise, la gouvernante
+et la religieuse vaquaient à leurs infinissables
+ouvrages. J’étais chargé de surveiller Lucien qui
+feuilletait des livres à gravures ou bien combinait
+quelque patience. Je m’installais dans une place,
+choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus
+les cartes qu’elle tenait pour jouer avec son père,
+la jeune fille fût obligée de me voir. Je m’étais
+occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier étudié
+par le menu, dans votre <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, le
+chapitre consacré aux singuliers phénomènes de
+certaines dominations morales, que vous avez intitulé&nbsp;:
+<span class='it'>Des demi-suggestions</span>. Je comptais obséder
+de la sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute
+propice où, pour compléter ce travail de hantise
+quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur moi-même
+une histoire qui, justifiant mes tristesses et
+commentant mes attitudes, achevât d’accaparer
+cette imagination que je jugeais déjà troublée.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Cette histoire, je l’avais machinée savamment
+d’après deux des principes que vous posez,
+mon cher maître, au courant de votre beau chapitre
+sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de
+l’<span class='it'>Ethique</span> sur les passions, le livre de M. Ribot sur
+les <span class='it'>Maladies de la volonté</span>, étaient devenus mes
+bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces
+deux principes, au moins dans leur essence. Le
+premier, c’est que la plupart des êtres n’ont de sentiment
+que par imitation ; abandonnés à la simple
+nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux,
+comme pour les animaux, qu’un instinct sensuel,
+aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second, c’est que la
+jalousie peut très bien exister avant l’amour ;
+par suite, elle peut quelquefois le créer, de même
+qu’elle peut souvent lui survivre. Très frappé
+par la justesse de cette double remarque, je m’étais
+dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat
+devait exciter tout ensemble son imagination et
+irriter sa vanité. J’avais réussi à toucher en elle
+la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul
+coup celle de l’émulation sentimentale et celle de
+l’amour-propre. J’avais donc calculé mon histoire
+d’après cette idée que toute femme intéressée par
+un homme est froissée dans sa vanité si cet homme
+lui montre qu’il continue d’appartenir tout entier à
+la pensée d’une autre femme. Mais c’est vingt pages
+que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer
+comment j’avais tourné et retourné ce problème
+de la fable à inventer. L’occasion de la dire, cette
+fable tentatrice, me fut fournie par ma victime elle-même
+quinze jours après que j’avais commencé la
+mise en œuvre de ce que je continuais de dénommer
+fièrement mon expérience. Le marquis
+s’était avisé que dans la collection de l’<span class='it'>Encyclopédie</span>
+il se trouvait un volume consacré aux cartes.
+Il voulait y rechercher quelques jeux anciens tels,
+que l’<span class='it'>Impériale</span>, l’<span class='it'>Hombre</span>, la <span class='it'>Manille</span>, pour les
+essayer. Cette belle idée lui était venue après le
+déjeuner, à rencontrer dans un journal une chronique
+sur un jeu nouveau, le <span class='it'>Poker</span>, à propos
+duquel le journaliste dressait une liste de divertissements
+démodés. Quand ce maniaque conçoit
+une fantaisie, il ne peut supporter d’attendre, et
+sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque,
+où j’étais occupé à prendre des notes. Je
+dépouillais le livre d’Helvétius sur l’<span class='it'>Esprit</span>, égaré
+parmi d’autres ouvrages du dix-huitième siècle. Je
+me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour
+dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle
+le prit de mes mains, après que j’en eus secoué la
+poussière, elle me dit avec sa grâce habituelle&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;J’espère que nous découvrirons là quelque
+jeu auquel vous puissiez prendre part avec nous...
+Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez
+ici, vous êtes toujours si triste...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle avait prononcé ces derniers mots avec
+ce même air de me demander pardon pour une
+indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre
+promenade, et en sauvant la familiarité de sa
+phrase par un «&nbsp;nous&nbsp;», que je savais trop bien
+mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous
+étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes,
+que l’instant me sembla venu de lui expliquer ma
+feinte tristesse&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah ! mademoiselle,&nbsp;» répondis-je, «&nbsp;si vous
+connaissiez ma vie !...&nbsp;» Charlotte n’eût pas été
+la créature crédule, la romanesque enfant qu’elle
+était demeurée, malgré deux ou trois saisons de
+monde, à Paris,&nbsp;—&nbsp;elle eût reconnu que je lui
+débitais un récit préparé d’avance, rien qu’à ce
+début, et aussi à la tournure des phrases par lesquelles
+je continuai. En les prononçant, ces
+phrases, je les trouvais moi-même trop maladroites,
+trop gauchement apprêtées. Je lui racontai
+donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une
+jeune fille, mais secrètement. Je crus poétiser
+davantage cette aventure à ses yeux, en insinuant
+que cette jeune fille était une étrangère, une Russe
+de passage chez une de ses parentes. J’ajoutai
+que cette fille m’avait laissé lui dire que je l’aimais,
+qu’elle m’avait, elle aussi, dit qu’elle m’aimait.
+Nous avions échangé des serments, puis elle
+était partie. Un riche mariage s’offrait pour elle,
+et elle m’avait trahi pour de l’argent. J’eus soin
+d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser entendre
+que ma mère vivait presque uniquement de ce que
+je gagnais. C’était là un détail inventé sur place,
+car l’hypocrisie se redouble elle-même en s’exprimant.
+Enfin, ce fut une scène d’une comédie enfantine
+et scélérate, que je jouai sans grande adresse.
+Mais les raisons qui me déterminaient à mentir de
+la sorte étaient si spéciales qu’elles exigeaient une
+pénétration extraordinaire pour être comprises,
+une entente totale de mon esprit, presque votre
+génie d’observateur, mon cher maître. Le visible
+embarras de mon attitude pouvait si bien être
+attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs.
+Comme j’étais resté de plein sang-froid en
+débitant cette fable, je pus, tandis que je parlais,
+observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le
+moindre signe d’émotion, les yeux baissés sur le
+gros livre contre lequel s’appuyait sa main. Elle
+prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant avec
+une voix devenue blanche, comme on dit, une de
+ces voix qui ne laissent rien passer des sentiments
+de celui qui parle ainsi&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je ne comprends pas que vous ayez pu
+avoir confiance dans cette jeune fille, puisqu’elle
+vous écoutait à l’insu de ses parents...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à
+tranche rouge avec une simple inclination de sa
+gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa robe
+de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa
+taille mince, son corsage frêle, son visage un peu
+long qu’éclairaient ses yeux d’un gris pensif ! Elle
+ressemblait à une Madone gravée d’après Memling,
+dont j’avais tant admiré autrefois la silhouette,
+fervente, gracile et douloureuse, à la première
+page d’une grande <span class='it'>Imitation</span> appartenant à l’abbé
+Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur,
+vous, le grand psychologue, jamais je n’ai mieux
+senti le charme suave et pur de cet être qu’à cette
+seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui
+mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse,
+inutilement. Oui, j’eus la naïveté de la prendre au
+pied de la lettre, cette réponse, qui aurait dû tout
+au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne
+devinai pas que d’avoir écouté seulement une
+confidence d’un ordre si intime constituait de la
+part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné
+de moi par la condition, une preuve d’une sympathie
+bien puissante. Je ne m’en rendis pas compte,
+cette phrase presque sévère, jetée en réponse
+à cette trompeuse confidence, était dictée en partie
+par la jalousie secrète que j’avais justement
+voulu éveiller chez elle, en partie par un besoin de
+se raidir dans ses propres principes afin de justifier
+à ses propres yeux son excessive familiarité.
+De même qu’elle n’avait pas su lire le mensonge
+dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la
+vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la
+porte refermée, à sentir s’écrouler toutes les espérances
+que j’échafaudais depuis quinze jours. Non.
+Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que
+je pusse transformer en passion. Et d’ailleurs,
+étais-je niais d’avoir pris mes chimères pour des
+réalités ! Je fis aussitôt le bilan de nos relations,
+d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de
+la séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet
+intérêt ? Les délicatesses des soins matériels dont
+elle m’avait enveloppé ? C’était un simple effet de sa
+bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie ?
+Hé bien ! elle avait été curieuse, et
+voilà tout. L’accent intimidé de sa voix quand
+elle m’avait interrogé ? J’avais été un sot de n’y
+pas reconnaître l’habituelle modestie d’une jeune
+fille délicate. Conclusion&nbsp;: ma comédie de ces
+deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges
+de mon soi-disant drame intime, autant de
+ridicules manœuvres qui ne m’avaient pas avancé
+d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir.
+Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement,
+avait suffi pour que je me jugeasse de la
+sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce court
+entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines
+d’analyse qui, en un instant, me glacent l’être,
+comme une tombée d’eau froide détruit le déchaînement
+d’un jet furieux de vapeur.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de
+l’<span class='it'>Esprit</span>, mais je n’étais plus capable de fixer
+mon attention au texte abstrait d’Helvétius. Je
+vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître,
+pour que vous aperceviez mieux quelle étrange
+mixture d’innocence et de dépravation s’élaborait
+alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette
+déception subite, sinon que je m’étais imaginé
+diriger les pensées de Charlotte en appliquant à
+cette jeune fille des lois de psychologie empruntées
+aux philosophes, absolument comme son frère, le
+comte André, dirigeant les billes du billard à son
+gré, le soir où il m’avait comme médusé par ses
+moindres gestes ? La blanche touche la rouge un
+peu à gauche, part sur la bande, revient sur
+l’autre blanche. Cela se dessine à la main sur le
+papier, cela s’explique par une formule, cela se
+prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois,
+dix mille fois. Malgré mes énormes lectures, à
+cause d’elles peut-être, je voyais alors le jeu des
+passions comme un schéma de cette simplicité
+idéale. Je n’ai compris que plus tard combien je
+me trompais. Pour définir les phénomènes du cœur,
+c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des
+analogies et non à la mécanique. Pour conduire
+ces phénomènes, c’est des procédés de botaniste
+qu’il convient d’employer, de patientes greffes, de
+longues attentes, de minutieuses éducations. Un
+sentiment naît, grandit, s’épanouit, se dessèche
+comme une plante, par une évolution, parfois
+ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente.
+Le germe de pitié, de jalousie et de dangereux
+exemple déposé par ma ruse dans l’âme de Charlotte
+devait y développer son action, mais après des
+jours et des jours, et cette action serait d’autant
+plus irrésistible que la jeune fille me croyait épris
+d’une autre et que par suite elle ne songeait pas à
+se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte
+à l’avance de ce travail et en escompter l’espoir,
+il aurait fallu être un Ribot, un l’aine, un Adrien
+Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une
+supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais,
+moi, au promeneur ignorant qui traverse une
+plaine, et qui, ne sachant pas que la terre recouvre
+du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine
+de l’été. Encore le promeneur a-t-il pour excuse
+qu’il n’a pas vu semer le grain, au lieu que je
+l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je
+n’en devinais pas davantage la récolte à venir !</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Cette conviction que j’avais échoué d’une
+manière définitive dans mon premier effort pour
+me faire aimer de Charlotte augmenta durant les
+jours qui suivirent cette fausse confidence. Car
+elle ne me parla qu’à peine. J’ai su depuis, par ses
+propres aveux, qu’elle dissimulait sous cette froideur
+un trouble grandissant qui la déconcertait
+elle-même par sa nouveauté, sa force et sa profondeur.
+En attendant, elle paraissait absorbée
+par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait
+découvert les règles en feuilletant le volume de
+l’<span class='it'>Encyclopédie</span>. Se rappelant que c’était le passe-temps
+favori de son grand-père l’émigré, il avait
+renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le
+livre. Tout de suite un marchand de Clermont
+avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice. La
+table de trictrac à peine installée dans le salon,
+les soirées se passaient pour le père et pour la fille
+à jeter les dés qui sonnaient avec un bruit sec
+contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques
+de petit jan, de grand jan, de jan de retour, de
+bezet, de terne, de quine, les «&nbsp;je bats&nbsp;» et les
+«&nbsp;je remplis&nbsp;» se mélangeaient maintenant aux
+propos tenus par la marquise et ses deux compagnes
+de travail. Quelquefois le curé d’Aydat,
+un vieux prêtre qui disait la messe dans la chapelle
+du château par les dimanches trop rudes, l’abbé
+Barthomeuf, venait relever Charlotte de sa corvée
+et tenir la partie du marquis. Quoique ce
+dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable,
+il ne m’avait jamais demandé si j’aurais
+ou non de la répugnance à apprendre le jeu. La
+différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf
+et moi m’humiliait, par la plus bizarre contradiction,
+car je préférais de beaucoup me tenir
+sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à imaginer
+les caractères des diverses personnes d’après
+leurs physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte
+pour quiconque se trouve dans une position qu’il
+juge inférieure ? Toute inégalité de traitement
+blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant
+les ridicules de l’abbé, qui professait, pour
+le château en général et le marquis en particulier,
+une admiration idolâtre. Son visage déjà trop
+rouge tournait à l’apoplexie quand il prenait place
+vis-à-vis du vieux gentilhomme, et en même
+temps la perspective de gagner les pièces blanches
+destinées à intéresser la partie faisait trembler le
+cornet dans sa main lors des coups décisifs. Cette
+observation ne m’occupait pas longtemps, et j’en
+revenais vite à suivre du regard la jeune fille qui,
+rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près
+de sa mère. L’insuccès de ma tentative pour me
+faire aimer d’elle m’était rendu plus cruel à
+mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue
+de cette enfant. Pour tout dire, je commençais à
+subir, dans son atmosphère, des émotions d’un
+ordre beaucoup plus sensuel que psychologique.
+J’étais un jeune homme, et j’avais, dans ma
+chair, malgré mes résolutions de philosophe, cette
+mémoire du sexe dont vous avez si magistralement
+analysé les fatalités persistantes et les invincibles
+reviviscences. L’animal impur, greffé en
+moi sur l’animal pensant, pour employer une de
+vos métaphores, par mes expériences voluptueuses,
+tressaillait au frôlement de cette robe de jeune
+fille. La souplesse de son buste, celle de ses gestes,
+son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules
+un peu maigres devinées sous l’étoffe de son corsage,
+sa nuque blonde avec ses cheveux simplement
+relevés au sommet de la tête, un petit signe
+brun qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les
+moindres détails de sa personne physique, irritaient
+en moi un vague et presque douloureux
+désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était
+moi qui me sentais séduit, avec quelle révolte
+cachée, vous le comprendrez d’après ce que je vous
+ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me
+tenir tout entier en main ! Et vous qui avez si bien
+montré l’élément de haine farouche qu’enveloppe
+l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette
+vaine irritation du désir s’accompagnât par instants
+d’une fureur féroce contre ce charmant
+visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur,
+et qui me troublait si profondément sans
+avoir l’air de s’en apercevoir.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Combien de temps avait duré cette période
+d’inertie à la fois passionnée et découragée ? Je ne
+le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat et moi,
+dans une situation très particulière, poussés l’un
+vers l’autre, elle par un amour naissant et qui
+s’ignorait encore, moi par toutes les raisons confuses
+que je vous ai analysées et que je regardais
+plus que je ne la regardais elle-même. Bien que
+nous fussions ensemble à tant d’heures du jour,
+aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments
+de l’autre. Dans des données pareilles,
+on ne se rend pas compte si les événements qui
+marquent une nouvelle crise sont des effets ou
+s’ils sont des causes, si leur importance réside en
+eux-mêmes ou bien s’ils nous servent simplement
+à manifester les états latents de notre âme. Mais
+ne pourrait-on pas poser cette question à propos
+de chaque destinée prise en son ensemble ? Que
+de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans
+cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis
+à la chaux, ne voyant que le ciel vide par les
+quatre ouvertures percées au bord du toit, à scruter
+et scruter encore l’intime de ma courte histoire,
+oui, que de fois me suis-je demandé si notre
+sort nous crée notre pensée, ou si, au contraire,
+ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort,
+même extérieur ? A coup sûr, nous devions, Charlotte
+et moi, saisir la première occasion qui nous
+serait offerte, à elle, de s’abandonner à un sentiment
+d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait
+pas entièrement ; à moi, de reprendre mon
+expérience interrompue. Voici comment cette occasion
+se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis,
+adossé au feu dans cette robe de chambre où il
+drapait, parfois toute la journée, sa maladie
+imaginaire, parla longuement à sa femme d’un
+article paru dans un journal du matin. Il y était
+question d’une fête donnée chez des gens de leur
+connaissance. Je tenais ce journal en ce moment
+même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit
+tout d’un coup&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur
+Greslou ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec
+quel art ce grand seigneur rendait insolentes
+les moindres demandes. Rien que son ton avait
+suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je
+commençai de lire cette chronique, plus finement
+écrite que ne le sont d’ordinaire ces sortes d’articles,
+et dans laquelle revivait le pittoresque et
+le chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux
+mélange de reportage et de poésie, et comme un
+rappel des subtilités de style propres aux frères de
+Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me
+regardait avec étonnement. Il faut vous dire, mon
+cher maître, qu’aux temps de mon amitié avec
+Emile, j’avais acquis un réel talent de diction.
+Durant sa maladie, mon petit camarade n’avait
+pas de plus vif plaisir que de m’écouter lui lire de
+longs passages choisis dans nos auteurs préférés.
+Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde,
+s’était exercée ainsi à devenir douce et claire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mais vous lisez très bien, très bien !...&nbsp;»
+s’écria M. de Jussat, lorsque j’eus fini. Son étonnement
+fit de son éloge une nouvelle blessure à mon
+amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il
+s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un
+petit jeune homme de Clermont, silencieux,
+timide, venu au château sur la recommandation
+du vieux Limasset, pour y être valet de
+lettres. Puis, suivant comme d’habitude l’impulsion
+de son caprice, il continua&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est une idée, cela... Vous nous ferez un
+peu de lecture, le soir... Ça nous distraira plus
+que ce trictrac... Petit jan, grand jan, jan de
+retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours
+la même chose, et puis ce bruit de dés
+m’agace... Chien de pays !... Si la neige reprend,
+nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte,
+et tu te moques de ton vieux père ! Pas huit
+jours.&nbsp;... Et quel livre allez-vous nous choisir pour
+commencer ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ainsi, je me trouvais du coup promu à une
+nouvelle domesticité, sans avoir pu même calculer
+si cela convenait ou non à mes études, puisque,
+même le soir, j’apportais souvent dans le salon
+des ouvrages de licence afin de travailler un peu
+sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une
+seconde à esquiver cette corvée, ni même à en
+souffrir. D’abord la brusquerie du marquis m’avait
+valu un coup d’œil presque suppliant de la jeune
+fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme
+sait demander pardon, sans parler, pour un tort
+de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un projet nouveau
+venait de s’ébaucher immédiatement dans
+ma tête. Cette corvée de lecture, ne pourrais-je
+pas l’utiliser au profit de l’entreprise de séduction
+commencée, abandonnée, et que le regard de
+Mlle de Jussat venait de me faire considérer de
+nouveau comme possible ? A la question du marquis
+sur le choix du livre, je répondis que je chercherais.
+Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui
+put me permettre de m’approcher de la proie
+autour de laquelle je tournais, comme j’avais vu
+une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner
+au-dessus d’un joli oiselet. N’était-ce pas le cas
+de tenter par un autre procédé cette influence
+d’imitation que j’avais vainement espérée de ma
+fausse confidence ? C’est à vous, mon cher maître,
+que l’on doit les plus fortes pages qui aient été
+écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame
+Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre
+cœur à la ressemblance des passions peintes par
+les poètes. J’entrevoyais donc un moyen d’action
+sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir
+pas pensé encore. Mais comment trouver un roman
+qui fût assez passionné pour la troubler, assez
+correct d’extérieur pour être lu devant la famille
+assemblée ? Je fouillai en tous sens la bibliothèque.
+Sa composition incohérente et contrastée reflétait
+les séjours successifs des maîtres et les hasards
+de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages
+du dix-huitième siècle dont je vous ai parlé,&nbsp;—&nbsp;puis
+une lacune. Durant l’émigration, le château
+était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de livres
+romantiques dans leurs premières éditions attestait
+les aspirations littéraires du père du marquis,
+que je savais avoir été l’ami de Lamartine. On
+retombait ensuite aux pires romans contemporains,
+à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent,
+à demi débrochés, coupés quelquefois au doigt, sur
+un rayon perdu, et à des traités d’économie politique,
+marotte abandonnée de M. de Jussat. Je
+finis par découvrir dans ce fatras une <span class='it'>Eugénie
+Grandet</span>, qui me parut remplir la double condition
+désirée. Rien de plus attirant pour une imagination
+jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes
+où l’innocence enveloppe la passion dans une
+pénombre de poésie. Mais le marquis devait
+connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais
+qu’il ne refusât d’en écouter la lecture.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Bravo !&nbsp;» répliqua-t-il au contraire lorsque
+je lui soumis mon idée, «&nbsp;c’est un de ces livres
+qu’on lit une fois, dont on parle toujours et qu’on
+oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce
+Balzac, chez les Castries... Il y a plus de quarante
+ans de cela, j’étais un blanc-bec alors... Mais je
+me le rappelle bien, un gros trapu et court,
+bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air
+commun...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Le fait est qu’après les premières pages, il
+commença de sommeiller, tandis que la marquise,
+Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans rien
+laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien,
+en possession d’une boîte à couleurs depuis peu de
+jours, enluminait consciencieusement les illustrations
+d’un gros volume. Moi, en lisant, j’observais
+surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater
+que pour cette fois mon calcul avait été juste,
+et qu’elle vibrait sous les phrases du roman, comme
+un violon sous un habile archet. Tout la préparait
+à recevoir cette impression, depuis ses sentiments
+déjà troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par
+une influence d’un ordre physique. On ne vit pas
+impunément des semaines dans une atmosphère
+comme celle de ce château, toujours tiède, presque
+étouffante. L’hypocondrie du marquis exigeait que
+le calorifère chauffât la maison jour et nuit. C’était,
+ce petit énervement quotidien, un auxiliaire
+auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma
+conscience de psychologue a comme un plaisir à
+marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je vis cette
+enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que
+les naïves amours d’Eugénie et de son cousin Charles
+déroulaient leurs touchants épisodes. Ce même instinct
+de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse
+confidence me fit mettre derrière chaque phrase
+l’intonation que je jugeais devoir lui plaire davantage.
+Certes, je goûte ce petit livre, quoique je lui
+préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac,
+ceux, par exemple, comme <span class='it'>le Curé de Tours</span>, qui
+sont de véritables écorchés littéraires, et où chaque
+phrase ramasse en elle plus de philosophie qu’une
+scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître
+remué par les infortunes de la fille de l’avare
+jusque dans mes fibres les plus secrètes. Ma voix
+s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle
+devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici,
+comme avant, je me donnais un mal inutile. Il
+n’était pas besoin d’un art si compliqué. Dans la
+crise de sensibilité imaginative que traversait
+Charlotte, tout roman d’amour était un péril. Si le
+père et la mère avaient possédé, même à un faible
+degré, cet esprit d’observation que les parents
+devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils
+auraient deviné ce péril à la physionomie de leur
+fille, toujours et toujours plus captivée durant les
+trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit
+simplement remarquer que des caractères de la
+noirceur du père Grandet et du cousin n’existent
+pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour
+proférer des opinions de cette naïveté, il formula
+d’un mot les causes de son ennui pendant la lecture&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions
+qui n’en finissent pas, ces analyses, ces
+calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis pas...
+Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour
+m’amuser...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Et il conclut qu’il fallait demander au libraire
+de Clermont la suite entière des comédies de
+Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola. J’allais
+donc me retrouver dans l’impuissance d’agir
+sur l’imagination tentée de la jeune fille, juste au
+moment où je venais d’entrevoir le succès probable.
+C’était mal connaître le besoin que cette
+âme, déjà touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même,&nbsp;—&nbsp;celui
+de se rapprocher de moi, de me comprendre
+et de se faire comprendre, de vivre en contact
+avec ma pensée. Le lendemain du jour où le
+marquis avait porté cet arrêt de proscription contre
+les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat entrer
+dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais
+avec son frère. Elle venait remettre à sa place
+le volume maintenant inutile de l’<span class='it'>Encyclopédie</span>,
+puis avec un demi-sourire embarrassé&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je voudrais vous demander un service,&nbsp;»
+me dit-elle ; et timidement&nbsp;: «&nbsp;J’ai beaucoup d’heures
+libres ici et dont je ne sais trop que faire... Je
+voudrais avoir vos conseils pour mes lectures...
+Le livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait
+fait tant de plaisir...&nbsp;» Elle ajouta&nbsp;: «&nbsp;D’ordinaire les
+romans m’ennuient, et celui-là m’a tellement intéressée...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je ressentis, à l’entendre me parler de la
+sorte, la joie que le comte André dut goûter en
+voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la
+guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur.
+Moi aussi, il me sembla que je tenais mon gibier
+humain au bout d’un fusil. En m’offrant de diriger
+ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer
+d’elle-même à ma portée ? La réponse à cette
+demande me parut d’une importance telle que je
+feignis un grand embarras. Tout en la remerciant
+de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là
+d’une mission si délicate et dont je me jugeais
+incapable. Bref, je fis mine de décliner une faveur
+que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue.
+Elle insista, et je finis par lui promettre que je lui
+donnerais le lendemain même une liste d’ouvrages.
+Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce choix,
+autrement difficile que celui d’<span class='it'>Eugénie Grandet</span>.
+Je passai la soirée et une partie de la nuit à prendre
+et à rejeter en pensée des centaines de volumes.
+Comment déterminer ceux qui remueraient son
+imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient
+sans la révolter ? Enfin, je me dis tout haut, en
+imitant la voix de mon père, sa formule favorite&nbsp;:
+«&nbsp;Procédons méthodiquement,&nbsp;» et je ramenai ce
+problème à cet autre&nbsp;: comment les livres avaient-ils
+agi sur mon imagination à moi, dans mon adolescence,
+et quels livres ? Je constatai&nbsp;—&nbsp;ainsi que
+je vous l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession&nbsp;—&nbsp;que
+j’avais été attiré surtout vers la littérature
+par l’inconnu de l’expérience sentimentale.
+C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées
+qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que
+c’était la loi générale de l’intoxication littéraire.
+Je devais donc choisir pour la jeune fille des livres
+qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant
+compte de la différence de nos caractères. J’avais
+aimé parmi les écrivains les compliqués et les sensuels,
+parce que c’étaient là les deux traits profonds,
+constitutifs, de ma nature. Charlotte était
+fine, pure et tendre. Il convenait de l’engager sur le
+dangereux chemin de la curiosité romanesque par
+des peintures de sentiments analogues à son cœur.
+Je jugeai en dernière analyse que le <span class='it'>Dominique</span> de
+Fromentin, que <span class='it'>la Princesse de Clève</span>, <span class='it'>Valérie</span>, <span class='it'>Julia
+de Trécœur</span>, <span class='it'>le Lys dans la vallée</span>, les romans champêtres
+de George Sand, certaines comédies de
+Musset, en particulier <span class='it'>On ne badine pas avec l’amour</span>,
+les premières poésies de Sully-Prudhomme et
+celles de Vigny, serviraient le mieux mon dessein.
+Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant
+d’un commentaire tentateur, où j’indiquais
+de mon mieux la nuance de délicatesse propre
+à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la
+pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats
+ont dit qu’elle correspondait à un commencement
+de cour. Ah ! l’étrange cour, et si différente
+de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers
+esprits m’ont sottement reprochée ! Quand je n’aurais
+pas, pour refuser de me défendre, une raison
+d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire,
+je me tairais par dégoût de ces basses intelligences
+dont pas une ne saurait même concevoir une action
+dictée par de pures idées. Qu’on vous donne à moi
+pour juge, mon cher maître, vous et les autres
+princes de la pensée moderne. Alors je pourrai parler,
+comme je vous parle maintenant. Mais vous
+savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à
+cette heure décisive, comme à celle où je vous écris,
+et cette société de mensonges aime mieux vivre en
+dehors de la Science&nbsp;—&nbsp;de cette Science que je servais
+moi-même alors&nbsp;—&nbsp;uniquement.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de
+Clermont. Ils ne furent l’objet d’aucune remarque
+de la part du marquis. Il faut avoir une autre
+portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre
+qu’il n’y a pas de mauvais livres. Il y a
+de mauvais moments pour lire les meilleurs livres.
+Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison
+si juste dans votre chapitre sur l’Ame Littéraire
+quand vous assimilez la plaie ouverte sur
+certaines imaginations par certaines lectures au
+phénomène bien connu qui se produit sur les
+corps empoisonnés de diabète. La plus inoffensive
+piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin
+d’une preuve à cette théorie de «&nbsp;l’état préalable&nbsp;»,
+comme vous dites encore, je la trouverais dans ce
+fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans ces
+livres, de provenances si diverses, des renseignements
+sur moi, sur mes manières de sentir, de
+penser, de comprendre la vie et les caractères.
+Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux
+volumes lui devint une occasion de me questionner
+longuement, passionnément et naïvement. Oui, je
+suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle
+s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait
+causer avec moi maintenant, à propos de telle ou
+telle phrase sur Dominique ou sur Julia, sur Félix
+de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens
+encore de l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune
+homme, le plus séduisant et plus coupable des
+héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je
+lui fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur
+entre Camille et Rosette. Or, il n’y avait pas de
+personnage qui me plût dans aucun livre au même
+degré que cet amant traître à la fois et sincère,
+déloyal et tendre, ingénu et roué, qui exécute, lui
+aussi, à sa manière, son expérience de vivisection
+sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous
+cite cet exemple, entre vingt autres, pour vous
+donner une idée des conversations que nous avions
+sans cesse à présent dans ce château où nous
+nous trouvions si étrangement isolés. Personne,
+en effet, ne nous surveillait. La dissimulation
+dont je m’étais masqué dès mon arrivée continuait
+de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient
+façonné de moi dès la première semaine une image
+absolument différente de ma vraie nature. Ils ne
+se donnaient plus la peine de vérifier si cette première
+impression était exacte ou fausse. La bonne
+Mlle Largeyx, installée dans la douceur de son
+parasitisme complaisant, était bien trop innocente
+pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles
+que je roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf
+et la sœur Anaclet, que séparait une
+rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité
+tout ecclésiastique, n’avaient qu’un souci
+celui de bien disposer les maîtres du château, le
+prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre.
+Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques,
+je n’avais pas encore appris ce qui se voilait de perfidie
+sous l’impassibilité de leur visage rasé et
+l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons
+de métal. Nous étions donc, Charlotte et moi,
+libres de nous parler presque tout le long du jour.
+Elle apparaissait une première fois le matin, dans
+la salle à manger où nous prenions le thé, mon
+élève et moi, sous le prétexte de déjeuner
+ensemble, nous causions dans un coin de table,
+elle avec toute la fraîcheur parfumée de son bain
+comme respirable autour d’elle, avec ses cheveux
+tressés dans une lourde natte, et la souplesse de
+son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe
+de sa robe à demi ajustée. Ensuite je la voyais
+dans la bibliothèque, où elle avait toujours
+quelque motif de venir ;&nbsp;—&nbsp;là elle n’était déjà
+plus la même, coiffée maintenant, et sa taille prise
+dans son corsage de jour. Nous nous retrouvions
+dans le salon, avant le second déjeuner, et encore
+après ; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous
+servir tous, distribuant le café un peu en hâte
+pour s’attarder auprès de moi, qu’elle servait le
+dernier, ce qui nous permettait de causer encore
+dans un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait,
+nous sortions, tous les quatre le plus
+souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et
+moi, dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous
+réunissait, puis le repas, où j’étais assis près d’elle,
+puis la soirée, en sorte que nos entretiens, pris et
+repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un
+seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le
+phénomène qui se passait chez cette jeune fille à
+celui que j’avais déjà observé à plusieurs reprises
+en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque
+la curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie
+animale, et si ma mère, comme je le lui ai
+demandé, vous communique, après ma mort, ce que
+la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez
+des notes sur ces relations dociles de la bête
+avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire inédites
+et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza
+m’avait servi de point de départ. Je ne m’en
+rappelle plus le texte, mais en voici le sens&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;se
+représenter un mouvement, c’est le refaire
+en soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela
+est vrai de l’animal. Un savant d’un rare mérite et
+que vous connaissez bien, M. Espinas, a expliqué
+ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance.
+J’en ai conclu, moi, que pour un homme,
+apprivoiser un animal, l’amener à vivre en société
+avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet
+animal que des mouvements dont cet animal
+puisse se rendre compte en les refaisant, c’est lui
+ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant la
+mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit
+entre les chasseurs et leurs chiens, par exemple. Je
+constatais de même&nbsp;—&nbsp;et c’était le signe qu’en effet
+Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu
+davantage&nbsp;—&nbsp;que nous commencions elle et moi,
+à employer dans nos phrases des expressions analogues,
+des tournures presque pareilles. Je me
+surprenais timbrant mes mots d’un accent qui
+ressemblait au sien, et j’observais en elle des gestes
+qui ressemblaient aux miens. Enfin, je devenais
+une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même,
+tant j’avais souci de ne pas effaroucher
+cette âme, en train de se prendre, par un mot qui
+lui fît sentir le danger.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Cette vie d’une diplomatie surveillée, à
+laquelle je me condamnai durant près de deux mois
+que durèrent ces rapports simplement intellectuels,
+n’allait pas sans des luttes intérieures et
+presque quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir
+petit à petit cette imagination, ce n’était pas là
+tout mon programme. Je voulais être aimé, et je
+me rendais compte que cet intérêt moral n’était
+que le commencement de la passion. Ce commencement
+devait aboutir, pour ne pas demeurer inutile,
+à une autre intimité que l’intimité sentimentale.
+Il y a dans votre <span class='it'>Théorie des Passions</span>, au bas
+d’une page, mon cher maître, une note que je relisais
+continuellement à cette époque-là, et j’en sais
+encore le texte par cœur&nbsp;: «&nbsp;Une étude bien faite
+sur la vie des séducteurs professionnels,&nbsp;» dites-vous,
+«&nbsp;jetterait un jour définitif sur le problème
+de la naissance de l’amour. Mais les documents
+nous manquent. Ces séducteurs ont presque
+tous été des hommes d’action, et qui, par suite,
+ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques
+morceaux d’un intérêt psychologique supérieur,
+les <span class='it'>Mémoires</span> de Casanova, la <span class='it'>Vie privée</span> du maréchal
+de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon
+sur Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf
+fois sur vingt l’audace et la familiarité
+physiques sont les plus sûrs moyens de créer
+l’amour. Cette hypothèse confirme d’ailleurs
+notre doctrine sur l’origine animale de cette
+passion.&nbsp;» Je me la récitais tout bas, cette
+phrase, tandis que je poursuivais avec Charlotte
+ces causeries littéraires, avec d’autant plus de
+conviction que la nature, comme je vous ai dit,
+parlait en moi, et que la présence de la jeune fille
+réveillait la brûlure de mes souvenirs les plus cuisants.
+Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble
+quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses
+pieds marchaient vers moi, qu’elle respirait, que
+je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du désir
+courait dans mes veines, et il me fallait détourner
+mes yeux qui lui auraient fait peur. Je regardais sa
+main blanche feuilleter un livre, son doigt fin
+s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la
+prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais
+doucement, longuement dans la mienne ? Je me
+disais que je le devais. Puis, je n’osais pas.&nbsp;—&nbsp;Souvent
+aussi, et lorsque nous n’étions plus en présence,
+il me semblait que l’audace me serait d’autant
+plus facile qu’elle serait plus complète. Je me
+promettais alors de la serrer dans mes bras, de
+coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se
+trouvant mal sous ma caresse, domptée, foudroyée
+par cette brutale révélation de mon ardeur.
+Qu’arriverait-il ensuite ? Mon cœur battait à cette
+idée. Ce n’était pas la peur d’être chassé honteusement
+qui me retenait. Il était plus honteux pour
+mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que
+de fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu
+éveillé la nuit ! Je me levais de mon lit après des
+heures d’une agitation qui me couvrait le corps
+d’une sueur glacée. «&nbsp;Si j’allais maintenant dans sa
+chambre,&nbsp;» me disais-je ; «&nbsp;si je me coulais auprès
+d’elle ; si elle se réveillait enlacée à moi, nos
+lèvres unies, nos corps liés ?...&nbsp;» Je poussais
+la frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte
+avec des précautions de voleur, je descendais un
+étage, je tournais par le corridor jusqu’à une autre
+porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris
+et chassé, cette fois pour rien. Je posais ma
+main sur le loquet. Le froid du cuivre me brûlait
+les doigts. Puis je n’osais pas.&nbsp;—&nbsp;Ne croyez point
+que ce fût chez moi simplement de la timidité.
+L’impuissance à l’action est bien un trait de mon
+caractère, mais quand je ne suis pas soutenu dans
+cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle
+m’infuse une invincible énergie jusqu’au fond de
+l’être. Même d’aller à la mort me paraît alors aisé.
+On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui
+me paralysait auprès de Mlle de Jussat comme
+d’une influence magnétique, c’était, je m’en rends
+compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela
+semble absurde, au premier abord, que de courtiser
+une vierge soit plus difficile que de s’attaquer à
+une femme qui s’est donnée et qui, sachant tout,
+peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant.
+Du moins je l’ai subi, moi, avec une force singulière,
+ce recul forcé devant l’innocence. Souvent,
+lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette
+invincible barrière, je me suis rappelé la légende
+des Anges gardiens, et j’ai compris la naissance de
+cette poétique imagination du catholicisme. Réduit
+à sa réalité par l’analyse, ce phénomène
+prouve simplement que, dans les rapports entre
+deux êtres, il y a une réciprocité d’action de l’un
+sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre.
+Si par calcul je m’efforçais d’apprivoiser cette
+jeune fille en lui ressemblant, je subissais sans
+calcul la force de la suggestion morale que dégage
+tout caractère très vrai. L’extrême simplicité de
+son âme triomphait par instants et de mes idées,
+et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin,
+tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau
+comme le mien, je respectais Charlotte&nbsp;—&nbsp;ah !
+qu’on est ouvert à l’envahissement des préjugés !&nbsp;—&nbsp;comme
+si je n’avais pas su la valeur de ce mot
+respect et qu’il représente la plus sotte de nos ignorances.
+Respectons-nous le joueur qui passe dix
+fois de suite à la roulette avec la rouge ou la noire ?
+Hé bien ! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers,
+la vertu et le vice, c’est la rouge et la noire.
+Une honnête fille et un joueur heureux ont juste
+autant de mérite.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Le printemps arriva, dans ces alternatives,
+pour moi si troublantes, de projets audacieux,
+de timidités folles, de raisonnements contradictoires,
+de savantes combinaisons, de naïves
+ardeurs. Et quel printemps ! Il faut avoir connu
+l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes, puis la
+subite douceur du renouveau, pour savoir quel
+charme de vivre flotte dans cette atmosphère
+quand Avril et Mai ramènent la saison sacrée.
+C’est d’abord à travers les prairies humides comme
+un réveil de l’eau qui frémit sous la glace plus
+mince ; elle la brise, cette glace aiguë, puis elle
+court, légère, transparente et libre, en chantant.
+C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure
+des neiges qui, se détachant une par une,
+tombent sur les branches toujours vertes des pins,
+sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le
+lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous
+le vent qui balaya aussi les nuages, et l’azur apparut,
+cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-t-il,
+plus profond que dans la plaine, et en
+quelques jours la couleur uniforme du paysage
+se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les
+ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons
+pointèrent. Les chatons verdâtres des noisetiers
+alternèrent avec les chatons jaunâtres des saules.
+Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer
+avec la nature. Les fructifications veloutées
+des mousses s’y mêlèrent aux taches blanchissantes
+des lichens. Le cratère du puy de la Vache et celui
+du puy de Lassolas découvrirent, morceau par
+morceau, la chaude splendeur de leur sable rouge.
+Les fûts argentés des bouleaux et les fûts chatoyants
+des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat
+plus vif. Dans les halliers commencèrent d’éclore les
+belles fleurs que je cueillais autrefois avec mon père
+et dont les corolles me regardaient comme des prunelles,
+dont l’arôme me suivait comme une haleine.
+Les pervenches, les primevères et les violettes
+apparurent les premières, puis je retrouvai successivement
+la cardamine des pres avec sa nuance
+lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant
+de porter ses feuilles, la blanche anémone, le muscari
+à l’odeur de prune, la scille à deux feuilles et
+sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec
+ses clochettes blanches et le mystère de sa racine
+qui marche sous la terre, le muguet dans les creux
+des petites vallées, et l’églantine le long des haies.
+La brise qui venait des dômes encore blancs passait
+sur ces fleurs. Elle roulait en elle des parfums,
+du soleil et de la neige, quelque chose de si caressant
+à la fois et de si frais, que respirer, à de certains
+moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse,
+c’était participer au renouveau du vaste
+monde ; et moi aussi, tout tendu que je fusse dans
+mes doctrines et mes théories, je ressentis cette
+puberté de toute la nature. La glace d’idées abstraites
+où mon âme était emprisonnée se fondit.
+Quand j’ai relu plus tard les feuillets du journal,
+aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations,
+je suis demeuré étonné de voir avec quelle
+force les sources de la naïveté, se rouvrirent en
+moi sous cette influence qui n’était pourtant que
+physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent
+mon cœur ! Je m’en veux de penser avec cette
+lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me dire
+qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui
+n’est plus. Oui, je me répète, avec un soulagement
+réel, que du moins le jour où j’ai osé enfin lui parler
+de mon amour,&nbsp;—&nbsp;jour fatal et qui marqua le
+commencement de notre perte à tous les deux,&nbsp;—&nbsp;j’étais
+la dupe sincère de mes propres paroles. Vous
+voyez, mon cher maître, comme je suis redevenu
+faible, puisque je revendique comme une excuse la
+sincérité de cette duperie. Excuse de quoi ? Et
+qu’est-ce autre chose que la misérable abdication
+du savant devant l’expérience instituée par
+lui ?</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que
+je ne l’ai été, cette déclaration, sur laquelle j’avais
+tant délibéré, fut simplement l’effet du moins préparé
+des hasards. Je me souviens, nous étions
+au 12 mai. C’est la date exacte. Dire qu’il y
+a moins d’un an et que depuis !... Dans la matinée,
+le temps avait été plus radieux encore, et
+nous partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx,
+Lucien, Charlotte et moi, pour aller jusqu’au village
+de Saint-Saturnin à travers un massif de
+chênes, de bouleaux et de noisetiers qui sépare
+ce village du château ruiné de Montredon et qui
+s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe
+ce parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous
+pris la petite charrette anglaise, où l’on pouvait
+tenir quatre à la rigueur. Nous devions y monter
+à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été
+plus tiède, plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur
+de printemps éparse dans le vent... Nous n’avions
+pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx, fatiguée
+du soleil, s’installai sur la banquette de la
+voiture que conduisait le second cocher. Le drôle
+a depuis déposé cruellement contre moi et il a
+rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je
+vais, moi, vous raconter. Lucien se déclara bientôt
+lassé aussi, et rejoignit la gouvernante, en sorte
+que je me trouvai marcher seul avec Mlle de
+Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un
+bouquet de muguets, et je l’aidais à cette besogne.
+Nous nous engageâmes sous les branches qu’un
+feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait
+d’une sorte de nuage finement vert. Elle marchait
+en avant, attirée loin de la lisière par la recherche
+de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et
+tantôt manquent entièrement. A force d’avancer,
+nous nous trouvâmes, à un moment, dans une
+clairière, et si éloignés que nous ne voyions même
+plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe
+formé par la petite voiture et les trois personnes.
+Charlotte s’aperçut la première de notre solitude.
+Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit
+que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la
+route, elle s’écria avec un rire d’enfant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Nous sommes perdus... Heureusement que
+le chemin n’est pas difficile à <span class='it'>rembourser</span>, comme
+dit la pauvre sœur Anaclet... Voulez-vous attendre
+que j’aie rangé mon bouquet ? Ce serait si dommage
+de gâter ces belles fleurs...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil,
+et elle étala sur sa jupe sa fraîche cueillette, prenant
+un par un les brins de muguet. Je respirais
+le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même
+sur l’autre extrémité de la pierre. Jamais
+cette créature vers qui tendaient depuis des mois
+toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate,
+aussi adorablement délicate et fine qu’à cette
+minute, avec son visage coloré de rose par le grand
+air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se plissaient
+dans un demi-sourire, avec la claire limpidité
+de ses yeux gris, avec l’élégance de son
+être entier. Elle portait, sur une robe de drap
+sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi
+sa taille. Ses pieds, chaussés de bottines lacées,
+dépassaient le bord de sa jupe, et ses cheveux
+châtains, massés sous un chapeau de feutre noir,
+luisaient dans la lumière avec des reflets fauves.
+Pour mieux manier les tiges de ses fleurs, elle
+avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains
+blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient.
+Elle s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle
+avec le paysage où nous nous trouvions, par
+le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je
+la regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il
+<span class='it'>fallait</span> saisir cette occasion de lui dire ce que je
+voulais lui dire depuis trop longtemps. Certainement,
+je n’en retrouverais jamais une autre aussi
+propice. De quelles profondeurs de mon âme cette
+idée était-elle sortie, et à quelle seconde ? Je ne sais
+pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle
+grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait,
+celui de la voir, elle, si confiante, si peu soupçonneuse
+du patient travail par lequel, abusant de
+notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me
+traiter avec une douceur presque fraternelle. Mon
+cœur battait. La magie de sa présence remuait tout
+mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers moi
+à un moment, afin de me montrer son bouquet presque
+achevé. Sans doute elle aperçut sur mon visage
+la trace de l’émotion que l’orage de mes pensées
+soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie
+si joyeuse, si ouverte, se voila soudain d’une
+inquiétude. Je dois ajouter que, durant nos entretiens
+de ces deux mois où nous étions devenus
+si étroitement amis, nous avions évité, elle par
+délicatesse, moi par ruse, toute allusion au faux
+roman de déception par lequel j’avais essayé
+d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait
+cru à ce roman et qu’elle n’avait pas cessé d’y
+songer, quand elle me dit, avec un passage d’involontaire
+mélancolie dans ses yeux&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même
+cette belle journée par de tristes souvenirs ? Vous
+paraissiez être devenu plus raisonnable...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non !&nbsp;» lui répondis-je ; «&nbsp;vous ne savez
+pas ce qui me rend triste... Ah ! Ce ne sont pas
+des souvenirs... Vous faites allusion à mes chagrins
+d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez...
+Il n’y a pas de place en moi pour eux, non,&nbsp;—&nbsp;pas
+plus qu’il n’y a place, sur ces branches, pour les
+feuilles de l’an passé....&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau
+dont l’ombre découpée tombait, juste à cette
+seconde, sur la pierre où nous étions assis. J’entendis
+ma voix prononcer cette phrase, comme si
+c’eût été celle d’un autre. En même temps je
+lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la
+comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé
+ce que cette phrase enfermait de sens direct, elle
+m’avait compris. Que se passa-t-il en moi et comment
+ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette
+heure me devint-il facile ? Comment osai-je ce
+que je croyais ne devoir jamais oser ? Je pris sa
+main, que je sentis trembler dans la mienne,
+comme si la pauvre enfant était saisie d’une terreur
+foudroyante. Elle eut la force de se lever
+pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi,
+et je n’eus pas de peine à la contraindre de se
+rasseoir. J’étais si bouleversé de ma propre audace
+que je ne me possédais plus, et je commençai de
+lui dire mes sentiments pour elle avec des mots
+que je ne pourrais pas retrouver aujourd’hui,
+tant j’obéissais peu à un calcul quelconque, en
+ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées
+depuis mon arrivée au château, oui, toutes,
+depuis les plus détestables, celles de mon envie
+contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon
+remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient
+dans une adoration presque mystique, à
+demi folle, pour cette créature si frémissante, si
+émue, si belle !... Je la voyais devenir, à mesure
+que je parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient
+éparses sur sa robe. Je me souviens que les
+phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie,
+désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je
+finis par répéter comme dans un spasme&nbsp;: «&nbsp;Que je
+vous aime ! Ah ! Que je vous aime !...&nbsp;» en serrant
+sa main dans les miennes et m’approchant d’elle
+davantage encore. Elle se penchait, comme si elle
+avait perdu la force de se soutenir. Je passai mon
+bras demeuré libre autour de sa taille, sans même
+songer dans mon propre trouble, à lui prendre
+un baiser. Ce geste, en lui donnant un nouveau
+frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de se lever
+et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit&nbsp;:
+«&nbsp;Laissez-moi... Laissez-moi...&nbsp;» Et marchant
+à reculons, les deux mains tendues en avant pour
+se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau que
+je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya,
+haletante d’émotion, tandis que de grosses larmes
+roulaient sur ses joues. Il y avait tant de pudeur
+blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si
+douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres
+entr’ouvertes, que je restai à la place où j’étais, en
+balbutiant&nbsp;: «&nbsp;Pardon...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Taisez-vous,&nbsp;» dit-elle en faisant un mouvement
+de la main. Nous demeurâmes ainsi, en face
+l’un de l’autre et silencieux, pendant un temps que
+j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il
+m’ait paru infini. Tout d’un coup un appel traversa
+le bois, d’abord lointain, puis plus rapproché, celui
+d’une voix imitant le cri du coucou. On s’inquiétait
+de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous
+lançait notre signal habituel de ralliement. A ce
+simple ressouvenir de la réalité, Charlotte tressaillit.
+Le sang revint à ses joues. Elle me regarda
+avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant
+sur l’épouvante. Elle se regarda elle-même,
+comme si elle venait d’être réveillée d’un horrible
+sommeil. Elle vit ses mains nues, qui tremblaient
+encore, et, sans ajouter un mot, elle
+ramassa ses gants et ses fleurs et elle se mit à
+courir devant moi, oui, à courir comme une bête
+poursuivie, dans la direction d’où était partie la
+voix. Dix minutes après, nous étions de nouveau
+sur la route.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je ne me suis pas sentie très bien,&nbsp;» dit-elle
+à sa gouvernante, comme pour prévenir la
+question qu’allait provoquer son visage décomposé ;
+«&nbsp;voulez-vous me donner place dans la voiture ?
+Nous allons rentrer...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est cette chaleur qui vous aura incommodée,&nbsp;»
+répondit la vieille demoiselle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et M. Greslou ?...&nbsp;» demanda l’enfant,
+lorsque sa sœur se fut installée et qu’il eut lui-même
+pris place à l’arrière.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je reviendrai à pied,&nbsp;» répondis-je.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;La charrette anglaise détala, lestement, malgré
+sa quadruple charge, dans un adieu de Lucien,
+qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le chapeau
+de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du
+cocher, qui donna du <span class='it'>pull up</span> à son cheval, puis la
+voiture disparut et je me retrouvai, m’acheminant
+seul sur cette route, par ce même ciel bleu et
+entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une
+impalpable verdure. Mais une angoisse extraordinaire
+avait remplacé en moi l’allégresse et les
+ardeurs heureuses du commencement de la promenade.
+Cette fois, le sort en était jeté. J’avais
+livré la bataille, je l’avais perdue ; j’allais être
+chassé du château ignoblement. C’était moins
+cette perspective qui me bouleversait, qu’un
+mélange singulier de regret, de honte et de désir.
+Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie,
+le résultat de ce siège en règle entrepris contre
+le cœur de cette jeune fille ! Pas un mot de sa
+part en réponse à la plus passionnée déclaration,
+et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé
+que des phrases de romans à lui réciter ? Et un
+simple geste d’elle, cette fuite loin de moi, les
+mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place.
+Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à
+ce moment de nos relations, bien de l’orgueil et
+de la sensualité, car le mouvement d’idolâtrie
+qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère
+se transforma en une rage de ne pas l’avoir
+jetée à terre et violentée là, au pied de cet arbre
+contre lequel je la voyais toujours s’appuyant ; et
+moi, à quatre pas,&nbsp;—&nbsp;quatre pas à peine,&nbsp;—&nbsp;je
+n’avais su que lui demander pardon. J’aperçus en
+pensée le visage du comte André. Je vis dans un
+éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage
+quand on lui parlerait de cette scène. Enfin
+je n’étais plus ni le psychologue subtil, ni le jeune
+homme troublé, j’étais un amour-propre humilié
+jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille
+du château. En reconnaissant le lac, la ligne
+connue des montagnes, la face de la maison, cet
+orgueil céda la place à une appréhension affreuse
+de ce que j’allais avoir à subir, et le projet traversa
+ma tête de m’enfuir, de retourner tout droit à
+Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le
+dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger
+le père... C’était trop tard ; le marquis lui-même
+s’avançait vers moi, dans l’allée principale,
+accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de
+l’enfant avait l’habituelle intonation de familiarité,
+et l’accueil du père acheva de me prouver que
+j’avais eu tort de me croire perdu si vite.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ils vous ont abandonné,&nbsp;» me dit-il, «&nbsp;et
+ils n’ont même pas eu l’idée de vous renvoyer la
+voiture... Vous avez dû marcher d’un pas...!&nbsp;» Il
+consulta sa montre. «&nbsp;J’ai peur que Charlotte
+n’ait pris froid,&nbsp;» ajouta-t-il ; «&nbsp;elle a dû se coucher
+aussitôt arrivée... Ces soleils du printemps sont si
+traîtres !&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore !...&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Elle
+souffre ce soir. Ce sera pour demain,&nbsp;»
+pensai-je, et je commençai, aussitôt seul, à préparer
+l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux,
+en ce temps-là, avec une si naïve confiance dans
+mon talent de philosophe ! Le lendemain arriva.
+Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la
+table du déjeuner ; elle était pâle, comme quelqu’un
+qui a traversé une crise de violente douleur.
+Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger
+tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu ! Quelle
+étrange semaine je passai ainsi, m’attendant chaque
+matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par cette
+attente et incapable de prendre les devants moi-même
+et de quitter le château ! Ce n’était pas seulement
+faute d’un prétexte. Une brûlante curiosité
+me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser.
+Hé bien ! Je vivais, et avec quelle fièvre ! Enfin,
+le huitième jour, le marquis me fit demander de
+venir dans son cabinet. «&nbsp;Cette fois,&nbsp;» me dis-je,
+«&nbsp;l’heure a sonné. J’aime mieux cela...&nbsp;» Je m’attendais
+à un visage terrible, à des mots injurieux.
+Je trouvai au contraire l’hypocondriaque souriant,
+l’œil vif, l’air rajeuni.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ma fille,&nbsp;» me dit-il, «&nbsp;continue d’être très
+souffrante... Rien de bien grave... Mais de bizarres
+accidents nerveux... Elle veut absolument
+consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très
+malade et guérie par un médecin en qui elle a
+confiance. Je ne serai pas fâché de le consulter
+aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain.
+Il est possible que nous fassions ensuite
+un petit voyage pour la distraire... Je tenais à
+vous donner quelques recommandations particulières
+au sujet de Lucien, pour le temps de mon
+absence, quoique je sois content de vous, mon cher
+monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais
+à Limasset hier... C’est un bonheur pour moi
+que de vous avoir rencontré...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce
+que je vous ai montré de mon caractère, que ces
+compliments devaient me flatter comme un témoignage
+de la perfection avec laquelle j’avais joué
+mon rôle, et me rassurer sur mes craintes des
+derniers jours. Il n’en fut rien. J’aperçus ce fait
+bien net et positif&nbsp;: Charlotte n’avait pas voulu
+raconter la tentative de déclaration que j’avais
+faite auprès d’elle, et je me demandai aussitôt&nbsp;:
+pourquoi ? Au lieu d’interpréter ce silence dans
+un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain
+cette idée qu’elle s’était tue parce qu’elle n’avait
+pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par pitié, mais
+non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu
+provoquer. Je n’eus pas plus tôt imaginé cette
+explication, qu’elle devint pour moi évidente et
+en même temps insupportable. «&nbsp;Non&nbsp;», me dis-je,
+«&nbsp;cela ne sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de
+cette outrageante indulgence... Quand Mlle de
+Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus ici. Elle
+me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai.
+J’ai voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa
+colère... Laissons-lui du moins un autre souvenir
+que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré les
+pires affronts...&nbsp;» J’étais tellement désarçonné de
+mes projets, cette espérance de séduction qui
+m’avait soutenu tout l’hiver était si morte, que je
+rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une
+lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire
+aimer, où je lui demandais de nouveau pardon. Je
+comprenais, lui disais-je, combien tout rapport
+était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais
+qu’à son retour elle n’aurait plus à supporter
+l’odieux de ma présence. Le lendemain matin et
+à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un
+moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse
+entrer dans sa chambre. Je m’y précipitai pour y
+déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les
+livres préparés pour mettre dans la malle et quelques
+menus objets, était son buvard de voyage.
+Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur laquelle
+étaient ces mots&nbsp;: 12 mai 1886... C’était la date du
+jour de cette fatale déclaration !... Je pris cette
+enveloppe et je l’entr’ouvris. Elle contenait des
+fleurs de muguet desséchées, et je me souvins
+de lui en avoir, dans cette dernière promenade,
+donné en effet quelques brins plus beaux que les
+autres, et qu’elle avait mis à son corsage... Elle les
+avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je
+lui avais dit,&nbsp;—&nbsp;à cause de ce que je lui avais dit,
+puisque cette date était là, écrite de son écriture&nbsp;:
+12 mai 1886.&nbsp;—&nbsp;Je ne crois pas que j’éprouverai
+jamais une émotion comparable à celle qui me saisit
+là, devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil
+m’inonda soudain tout le cœur. Oui, Charlotte
+m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais elle
+m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments
+que je n’aurais jamais osé espérer. Je fermai le
+buvard, je remontai chez moi en hâte, de peur
+qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je
+détruisis à l’instant même. Ah ! il ne s’agissait plus
+de m’en aller, maintenant. Il s’agissait d’attendre
+qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je vaincrais...
+Elle m’aimait...</p>
+
+<div><h3 class='nobreak' id='chap45'>§ V.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Seconde crise.</span></h3></div>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle m’aimait. L’expérience de séduction
+instituée par mon orgueil et ma curiosité avait
+réussi. Cette évidence&nbsp;—&nbsp;car je ne doutai pas
+une minute de la preuve ainsi surprise&nbsp;—&nbsp;me rendit
+le départ de la jeune fille non seulement supportable,
+mais presque doux. Sa fuite s’expliquait
+par un effort devant ses propres émotions qui
+m’attestait leur profondeur. Et puis, en s’en
+allant pour quelques semaines, elle me tirait d’un
+cruel embarras. Comment agir, en effet ? Par
+quelle politique sauvegarder, pousser un succès à
+ce point inespéré ? J’allais avoir le loisir d’y songer
+pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien
+longtemps, puisque les Jussat ne possédaient
+d’installation actuelle qu’en Auvergne. Remettant
+donc à plus tard de combiner un nouveau plan,
+je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre
+triomphant, tandis que j’assistais à ce départ de
+Charlotte et de son père. J’avais pris congé d’eux
+au salon comme par délicatesse, afin de ne pas
+gêner les adieux des dernières minutes, et j’étais
+remonté dans ma chambre. La poignée de main
+du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait
+prouvé une fois de plus combien j’étais ancré dans
+la maison, et j’avais deviné, derrière la froideur
+voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur
+qui ne veut pas se livrer. J’habitais, au second
+étage, une pièce d’angle, avec une fenêtre qui
+donnait sur le devant du château. Je me plaçai
+derrière le rideau de manière à bien voir, sans
+être vu, la montée dans la voiture. C’était une
+Victoria encombrée de couvertures fourrées et
+attelée du même cheval bai-cerise qui traînait
+l’autre jour la charrette anglaise. C’était aussi le
+même cocher qui se tenait sur le siège, son fouet
+en main, avec la même immobilité impassible
+dans sa livrée brune. Le marquis parut, puis Charlotte.
+Sous le voile et d’en haut, je ne distinguai pas
+ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour
+s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si
+c’étaient les derniers baisers de sa mère et de son
+frère qui lui donnaient ce petit accès d’émotion
+nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop
+pénible. Mais je la vis bien, quand la voiture disparut
+vers la grille, qui tournait la tête ; et comme
+les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle
+regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri
+de laquelle je la regardais moi-même ? Puis un
+massif d’arbres déroba la voiture, qui reparut au
+bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer
+sur la route qui traverse le bois de la Pradat,&nbsp;—&nbsp;cette
+route où l’attendait un souvenir dont j’étais
+certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur enfin
+troublé, enfin conquis.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois
+entier, sans une minute d’interruption, et&nbsp;—&nbsp;preuve
+que j’étais encore dans mes rapports
+avec cette jeune fille tout intellectuel et psychologique&nbsp;—&nbsp;jamais
+mon esprit ne fut plus net,
+plus souple, plus habile au maniement des idées
+qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures
+pages, un morceau sur le travail de la volonté
+pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un délice
+de savant que vous comprendrez, les détails que
+j’avais notés, depuis ces quelques mois, sur les
+allées et venues, les hauts et les bas de mes résolutions.
+J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit,
+le journal le plus précis, analysant, le soir avant
+de m’endormir, et le matin sitôt réveillé, les
+moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce
+furent des journées d’une singulière plénitude.
+J’étais très libre. Mlle Largeyx et la sœur Anaclet
+se relayaient pour tenir compagnie à la marquise.
+Mon élève et moi, nous profitions des belles et
+douces heures pour nous promener. Sous le
+prétexte d’enseignement, je lui avais donné le
+goût des papillons. Armé de la longue canne et du
+filet de gaze verte, il était sans cesse à courir
+loin de moi après les Aurores aux ailes bordées
+d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les
+Vulcains bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me
+laissait seul avec ma pensée. Tantôt nous suivions
+cette route de la Pradat, maintenant parée de
+toutes les verdures du printemps, tantôt nous
+remontions du côté de Verneuge, vers cette vallée
+de Saint-Genès-Champanelle aussi gracieusement
+jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de
+lave, fragment minuscule de l’énorme coulée
+épanchée du puy de la Vache, et là, sans plus
+m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette
+disposition étrange qui m’avait toujours montré,
+dans cette nature sauvage, comme un symbole
+saisissant de mes doctrines, un type de fatalité
+implacable, un conseil d’indifférence absolue au
+bien et au mal. Je regardais les feuilles des arbres
+s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues
+de la respiration végétale, et comment, par une
+simple modification de lumière, la vie de la plante
+peut être changée. De même l’on devait pouvoir
+à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait
+exactement les lois. J’avais déjà réussi à
+créer un commencement de passion dans l’âme
+d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes.
+Quels procédés nouveaux et appliqués avec une
+rigueur ingénieuse me permettraient d’accroître
+l’intensité de cette passion ? J’oubliais la transparence
+du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des
+volcans, le vaste paysage déployé autour de
+moi, pour ne plus voir que des formules d’algèbre
+morale. J’hésitais entre des solutions diverses
+pour ce jour prochain où je tiendrais de nouveau
+Mlle de Jussat en face de moi dans la solitude du
+château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer
+l’indifférence, pour la déconcerter, pour la
+réduire, par l’étonnement d’abord, ensuite par
+l’amour-propre et la douleur ? Piquerais-je sa
+jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant
+roman était revenue à Clermont et m’écrivait ?
+Continuerais-je au contraire la série des
+déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent,
+des folies qui grisent ? Je reprenais ces
+hypothèses successivement, d’autres encore. Je
+m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même
+que je n’étais pas pris, que le philosophe dominait
+l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant
+Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait
+supérieur, indépendant et lucide. Je m’en voulais,
+comme d’indignes faiblesses, des rêveries
+qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils
+calculs. C’était surtout dans l’intérieur de la maison
+qu’elles me prenaient, ces rêveries, et devant
+les portraits de Charlotte épars sur les murs du
+salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien.
+Des photographies de toute grandeur la représentaient
+à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y
+pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la
+grâce mignonne des premières années jusqu’au
+charme frêle d’aujourd’hui. Les traits changeaient
+de l’une à l’autre de ces photographies, jamais
+le regard. Il restait le même dans les yeux de l’enfant
+et dans ceux de la jeune fille, avec ce je ne
+sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui
+révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé
+ainsi sur moi, et de m’en souvenir me remuait
+d’une émotion confuse. Ah ! Pourquoi ne m’y
+livrais-je pas entièrement ? Pourquoi ma vanité
+s’acharnait-elle à ne pas s’y complaire ? Mais
+pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se
+trouvait-elle à côté de son frère André ? Quelle
+fibre secrète de haine cet homme avait-il, par sa
+seule existence, touchée dans mon cœur, que de
+voir simplement son image auprès de celle de sa
+sœur desséchait soudain ma tendresse et ne laissait
+plus subsister en moi que la volonté ? Quelle
+volonté ?... J’osais me la formuler, maintenant
+que je me croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon
+piège. Oui, je voulais être l’amant de Charlotte...
+Et après ? Après ? je me forçais à n’y pas réfléchir,
+de même que je me forçais à détruire les
+instinctifs scrupules d’hospitalité violée qui me
+remuaient. Je ramassais les plus mâles énergies
+de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage
+encore mes théories sur le culte du Moi. Je
+sortirais de cette expérience enrichi d’émotions
+et de souvenirs. Telle était l’issue morale de l’aventure.
+L’issue matérielle était le retour chez ma
+mère, une fois mon préceptorat fini. Lorsque
+les scrupules s’éveillaient trop vivement, et qu’une
+voix intérieure me disait&nbsp;: «&nbsp;Et Charlotte ? As-tu
+le droit de la traiter ainsi en simple objet de ton
+expérience ?&nbsp;» je prenais mon Spinoza, et j’y lisais
+le théorème où il est écrit que notre droit a pour
+limite notre puissance. Je prenais votre <span class='it'>Théorie
+des passions</span>, et j’y étudiais vos phrases sur le duel
+des sexes dans l’amour.&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;C’est la loi du monde&nbsp;»,
+raisonnais-je, «&nbsp;que toute existence soit une conquête,
+exécutée et maintenue par le plus fort aux
+dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers
+moral comme de l’univers physique. Il y a des âmes
+de proie comme il y a des loups, des chats-pards
+et des éperviers&nbsp;». Cette formule me paraissait
+forte, neuve et juste ; je me l’appliquais, et je me
+répétais&nbsp;: «&nbsp;Je suis une âme de proie, une âme de
+proie&nbsp;», avec un furieux accès de ce que les mystiques
+appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures
+nouvelles, sous le ciel bleu, au bord de la
+claire rivière qui des montagnes descend vers le
+lac ! C’était ma façon, à moi, de communier avec
+l’aveugle, la sourde, la malfaisante nature.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée
+par un fait inattendu. Le marquis écrivit
+qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle de Jussat,
+toujours souffrante, restait à Paris, installée
+chez une sœur de sa mère. Lorsque la marquise
+nous communiqua cette nouvelle, nous étions à
+table. J’entrai dans un spasme de colère si violent
+qu’il m’étonna moi-même, et que je dus, sous le
+prétexte d’un éblouissement subit, quitter le dîner.
+J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par quelque
+folie le mouvement de rage qui me secouait
+l’âme. Dans la fièvre de vanité qui m’exaltait
+depuis le départ de Charlotte, j’avais tout prévu,
+excepté que cette jeune fille aurait assez de
+caractère, même amoureuse, pour ne pas rentrer
+à Aydat. C’était si simple, le moyen qu’elle avait
+trouvé d’échapper à son sentiment ; si simple,
+mais si souverain, si définitif. La merveilleuse
+tactique de ma psychologie devenait aussi vaine
+que le mécanisme du canon le plus savant contre
+un ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je
+sur elle, si elle n’était pas là ? Rien, absolument
+rien, et la rejoindre m’était interdit. La vision de
+mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle
+remua si profondément mon système nerveux, que
+je ne dormis ni ne mangeai entre cette lettre et
+l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre
+si cette résolution excluait toute espérance de
+contre-ordre, s’il ne restait aucune chance que la
+jeune fille revînt pour la fin de juillet, pour le mois
+d’août, pour septembre. Mon engagement durait
+jusqu’au milieu d’octobre. Mon cœur battait,
+ma gorge était serrée, tandis que nous nous promenions,
+Lucien et moi, dans la gare de Clermont,
+attendant le train de Paris vers les six heures. Dans
+l’excès de mon impatience, j’avais obtenu qu’on
+nous laissât venir au-devant du père. La locomotive
+entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et
+ravagée à une portière. Je dis, au risque de lui
+ouvrir les yeux sur mes sentiments&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et mademoiselle Charlotte ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mais, merci, merci,&nbsp;» répond-il en me serrant
+la main avec effusion ; «&nbsp;le médecin dit
+qu’elle a un trouble nerveux très profond... Il
+paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi,
+qui ne me porte bien que là-haut !... Vraiment,
+c’est pénible, très pénible... Enfin, nous essaierons
+d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis
+de Ragatz peut-être...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle ne revenait pas !... Si jamais j’ai regretté,
+mon cher maître, à titre de document psychologique,
+le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est assurément
+aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes
+pensées depuis le soir de juin où le marquis
+m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa fille.
+Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une
+circonstance, impossible alors à prévoir, changea
+brusquement le cours probable des choses. Vous
+y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie
+morale, une illustration de vos belles analyses
+sur l’amour, le désir, le regret, la jalousie, la
+haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé
+toutes ces phases. Ce fut d’abord une tentative
+insensée mais trop naturelle, persuadé comme
+j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement
+sa passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre,
+savamment composée, je commençais par lui
+demander pardon pour mon audace du bois de
+la Pradat, et je renouvelais cette audace d’une
+manière pire, en lui traçant une peinture brûlante
+de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre,
+une déclaration plus folle encore que l’autre, et
+si hardie qu’une fois l’enveloppe disparue dans
+la petite boîte au bureau de poste du village où
+j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau
+peur. Deux jours, trois jours se passèrent ; pas de
+réponse. La lettre du moins ne me revenait pas,
+comme je l’avais tant craint, sans même avoir été
+ouverte. A ce moment même, la marquise achevait
+ses préparatifs pour partir à son tour et rejoindre
+sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de Chanaleilles,
+un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder
+à ces dames un appartement suffisant. <span class='it'>Hôtel de
+Sermoises, rue de Chanaleilles, Paris</span>... que j’ai eu
+d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas une
+fois, mais cinq ou six ! Je calculai, en effet, que la
+tante de la jeune fille ne surveillait pas étroitement
+sa correspondance, au lieu que sa mère la surveillerait.
+Il fallait profiter du temps où cette dernière
+était encore à Aydat et redoubler l’impression
+certainement produite par ma lettre. J’écrivis
+donc chaque jour, jusqu’au départ de la marquise,
+des lettres pareilles à cette première, et je n’avais
+aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné
+désir de faire revenir Charlotte était sincère,&nbsp;—&nbsp;aussi
+sincère que peu raisonnable. J’ai su depuis
+qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses
+missives, et, sitôt mon écriture reconnue, elle
+demeurait des heures à lutter contre la tentation
+d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle
+lisait et relisait ces pages, dont le poison agissait
+sûrement. Comme elle ignorait la découverte qui
+m’avait rendu maître de son secret, elle ne pensait
+pas à se défendre contre l’opinion que je
+pouvais concevoir d’elle. Pour se justifier de cette
+lecture, elle se disait sans doute que je l’ignorerais
+toujours, comme j’ignorais son amour naissant.
+Ces quelques lettres la touchèrent même si
+vivement qu’elle les conserva. On a retrouvé leurs
+cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y
+a brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien
+l’effet troublant de ces pages que je griffonnais la
+nuit, exalté par la pensée que je tirais là mes dernières
+cartouches, et cela ressemblait bien à des
+coups de fusil dans un brouillard, puisque aucun
+signe ne m’avertissait qu’à chaque fois j’atteignais
+celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude
+absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage.
+Puis, quand la mère eut quitté le château pour
+rejoindre sa fille, je me vis dans l’impossibilité
+d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de
+Charlotte la preuve la plus évidente, non point
+qu’elle ne m’aimait pas, mais qu’elle mettait toute
+sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y réussirait.
+«&nbsp;Hé bien !&nbsp;» me dis-je, «&nbsp;il faut y renoncer,
+puisque je ne peux plus l’atteindre, et voilà qui est
+fini...&nbsp;» Je me prononçais cette phrase à voix haute,
+seul dans ma chambre, en entendant rouler la voiture
+qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat
+et Lucien l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre,
+où elle allait prendre le train. «&nbsp;Oui&nbsp;»,
+répétai-je, «&nbsp;voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela
+me fait, puisque je ne l’aime pas ?...&nbsp;» A la minute,
+cette idée me laissa relativement tranquille, et
+sans autre trouble qu’une sensation vague de gêne
+à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés.
+Je sortis, afin de secouer même cette
+gêne, et par une de ces bravade solitaires avec lesquelles
+je me plaisais à me prouver ma force, je me
+dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon
+amour à Charlotte. Afin de mieux m’attester ma
+liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un livre
+nouveau que je venais de recevoir, une traduction
+des lettres de Darwin. Le jour était voilé, mais
+presque brûlant. Une espèce de simoun, un vent
+venu de la Limagne et du sud, chauffait de son
+haleine les branches maintenant vertes des arbres.
+A mesure que j’avançai, ce vent me brisait les
+nerfs. Je voulus attribuer à son influence le grandissement
+de ma gêne. Après quelques recherches
+infructueuses à travers le bois de la Pradat, je finis
+par trouver la clairière où nous nous étions assis,
+Charlotte et moi,&nbsp;—&nbsp;la pierre,&nbsp;—&nbsp;le bouleau. Il frémissait
+tout entier au souffle de ce vent, avec son
+feuillage dentelé dont l’ombre était plus épaisse
+aujourd’hui. Je m’étais promis de lire mon livre à
+cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me
+fut impossible d’aller au delà d’une demi-page...
+Voici que les souvenirs m’envahissaient, m’obsédaient,
+me montrant la jeune fille sur cette même
+pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis
+debout, appuyée contre cet arbre, puis affolée
+et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur
+indéfinissable montait, montait en moi, oppressant
+mon cœur, étouffant ma respiration, brûlant
+mes yeux de larmes, et je constatai avec
+épouvante qu’à travers tant de complications,
+d’analyses et de subtilités, j’étais devenu, sans
+m’en douter, éperdument amoureux de l’enfant
+qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Cette découverte, si étrangement inattendue,
+et d’un sentiment si contraire au programme
+réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque
+aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et
+contre l’image de celle qui m’en infligeait la douleur.
+Je ne passai pas un jour, durant les longues
+semaines qui suivirent, sans me débattre contre
+cette honte d’être pris à mon propre piège, et
+sans subir un accès d’amère rancune contre
+l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette
+rancune à la joie infâme qui m’inondait le cœur
+lorsque le marquis recevait une lettre de Paris,
+qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il soupirait&nbsp;:
+«&nbsp;Charlotte n’est toujours pas bien...&nbsp;»
+J’éprouvais une consolation insuffisante, misérable,
+mais une consolation tout de même, à me
+dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure
+envenimée et lente à se fermer. Il me semblait que
+ce serait là ma vraie vengeance, si elle continuait,
+elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le premier.
+Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli
+d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je
+reprenais mon vieux raisonnement&nbsp;: «&nbsp;Il y a des
+lois de la vie de l’âme et je les connais. Je ne peux
+pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui.
+Serai-je incapable aussi de me les appliquer à moi-même ?&nbsp;»
+Et je méditais sur cette nouvelle question&nbsp;:
+«&nbsp;Y a-t-il des remèdes contre l’amour ?...&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Oui,&nbsp;»
+me répondais-je, «&nbsp;il y en a, et je les
+trouverai.&nbsp;» Mes habitudes d’analyse quasi mathématique
+se mettaient au service de mon projet de
+guérison, et je décomposais le problème en ses éléments
+d’après la méthode des géomètres. Je réduisais
+cette question à cette autre&nbsp;: «&nbsp;Qu’est-ce que
+l’amour ?&nbsp;» à quoi je répondais brutalement par
+votre définition&nbsp;: «&nbsp;L’amour, c’est l’obsession du
+sexe.&nbsp;» Or, comment se combat une obsession ?
+Par la fatigue physique, qui suspend, qui du
+moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis
+donc et j’astreignis mon élève à de longues
+marches. Les jours où je n’avais pas de classe à
+lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul,
+dès la première pointe du matin, après avoir arrêté
+l’heure et l’endroit où Lucien me rejoindrait avec
+la voiture. Je me faisais réveiller vers les deux
+heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule
+froid qui précède le lever de l’aurore. J’allais
+droit devant moi, frénétiquement, choisissant les
+pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions
+des puys les plus rapprochés aux côtés abrupts,
+presque inaccessibles. Je risquais de me casser
+les reins en dévalant le long des sables fuyants
+des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de
+basalte. N’importe. J’allais dans la nuit finissante.
+La ligne orangée de l’aurore gagnait le bord du ciel.
+Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les
+étoiles se fondaient comme des pierreries noyées
+dans le flot d’un azur d’abord tout pâle, puis tout
+foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les arbres, les
+herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais
+de me procurer la sauvage griserie animale
+que j’avais connue jadis dans des courses
+semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois
+de l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par
+cette sensation de la marche forcée et celle des
+hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit rudimentaire
+de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes
+dont je descends, moi comme les autres. Je
+parvenais ainsi à une sorte de délire farouche, mais
+qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui s’interrompait
+à la moindre réminiscence de mes relations
+avec Charlotte. Le détour d’un chemin que
+nous avions suivi ensemble, la nappe bleue du lac
+aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits
+du château profilés à travers l’espace, moins que
+cela, le feuillage mobile d’un bouleau et son fût
+argenté, sur un écriteau le nom d’un village dont
+elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie
+factice cédait la place à la cuisante douleur
+du regret qu’elle ne fût pas auprès de moi. Je l’entendais
+me dire de sa voix timbrée finement&nbsp;:
+«&nbsp;Regardez donc...&nbsp;» comme elle disait autrefois
+quand nous errions ensemble dans ce même horizon
+de montagnes, en ces temps-là glacé de neiges,&nbsp;—&nbsp;mais
+la fleur vivante de sa beauté s’y épanouissait,&nbsp;—&nbsp;maintenant
+paré de verdure,&nbsp;—&nbsp;mais la
+fleur vivante en était retirée. Et cette sensation de
+son absence devenait plus intolérable encore à
+retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me
+parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement,
+et dans son ingénuité il me donnait tant de preuves
+qu’elle était si digne d’être admirée et d’être aimée !
+Alors la lassitude physique se résolvait en un
+pire énervement, et des nuits suivaient, d’une
+insomnie agitée, comme empoisonnée d’amertume,
+dans lesquelles il m’arrivait de pleurer
+tout haut, indéfiniment, en criant son nom comme
+un aliéné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est par la pensée que je souffre&nbsp;», me
+dis-je après avoir vainement demandé le remède
+aux grandes fatigues. «&nbsp;Attaquons la pensée par
+la pensée...&nbsp;» Il y eut donc une seconde période
+durant laquelle je voulus déplacer le centre même
+de mes forces d’esprit. J’entrepris l’étude la plus
+complète opposée à toute préoccupation féminine.
+Je dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la
+main, deux cents pages de cette <span class='it'>Physiologie</span> de
+Beaunis emportée dans ma malle, et les plus dures
+pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps
+vivants. Mes efforts pour entendre et pour résumer
+ces analyses, qui exigent le laboratoire, eurent beau
+être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter l’intellect
+et je me trouvai moins capable de résister à
+l’idée fixe. Je reconnus que je faisais de nouveau
+fausse route. La vraie méthode n’était-elle pas plutôt
+celle que professait Gœthe&nbsp;: appliquer sa pensée
+à la douleur même dont on veut se délivrer ? Ce
+grand esprit, qui a su vivre, mettait ainsi en pratique
+la théorie exposée dans le cinquième livre de
+Spinoza et qui consiste à dégager derrière les
+accidents de notre vie personnelle la loi qui les
+rattache à la grande vie de l’Univers. M. Taine,
+dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille
+de même de «&nbsp;nous comprendre&nbsp;», afin que «&nbsp;la
+lumière de l’esprit produise en nous la sérénité
+du cœur&nbsp;». Et vous, mon cher maître, que dites-vous
+d’autre dans la préface de votre <span class='it'>Théorie des
+passions</span>&nbsp;: «&nbsp;Considérer sa propre destinée comme
+un corollaire dans cette géométrie vivante qui
+est la nature, et par suite comme une conséquence
+inévitable de cet axiome éternel dont le
+développement indéfini se prolonge à travers le
+Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de
+l’affranchissement.&nbsp;» Et que fais-je d’autre, à
+cette heure, en rédigeant ce mémoire, que de
+me conformer à ces maximes ? Puissent-elles me
+réussir mieux qu’alors ! J’essayai, en effet, à cette
+époque, de résumer, dans une espèce de nouvelle
+autobiographique, l’histoire de mes sentiments
+pour Charlotte. J’y supposais&nbsp;—&nbsp;voyez comme le
+hasard se charge parfois de réaliser étrangement
+nos rêves&nbsp;—&nbsp;un grand psychologue consulté par
+un jeune homme ; et, vers la fin, le psychologue
+rédigeait, à l’usage du malade moral venu à lui,
+un diagnostic passionnel avec indication des
+causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois
+d’août et sous l’influence accablante de la plus
+torride chaleur. J’y consacrai quinze séances
+environ, poussées de dix heures du soir à une heure
+du matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol
+autour de ma lampe allumée des grands sphinx de
+nuit, de ces larges papillons de velours sombre
+qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche
+d’une tête de mort. La lune se levait, inondant de
+ses clartés bleuâtres le lac où couraient des reflets
+nacrés, les bois dont le mystère s’approfondissait,
+et la ligne des volcans éteints,&nbsp;—&nbsp;ces volcans pareils
+à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant
+à travers le télescope dans cette lune elle-même. Je
+posais ma plume pour m’abîmer, devant ce paysage
+muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques
+dont j’étais coutumier jadis. Comme aux temps
+où la parole de ce pauvre père me révélait l’histoire
+du monde, je revoyais la nébuleuse primitive,
+puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée
+de la terre. Cette lune était morte aujourd’hui, et la
+terre mourrait aussi. Elle allait, se glaçant de
+seconde en seconde. La suite imperceptible de ces
+secondes, s’additionnant durant des milliers d’années,
+avait déjà éteint l’incendie des volcans d’où
+jaillissait autrefois, brûlante et dévastatrice, la
+lave sur laquelle posait le château. En se refroidissant,
+cette lave avait dressé comme une barrière
+au cours d’eau qui s’étalait maintenant en lac,
+et l’eau de ce lac irait aussi s’évaporant, à mesure
+que l’atmosphère irait diminuant,&nbsp;—&nbsp;ces quatorze
+pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent
+la planète. Je fermais les yeux, et je le sentais
+rouler, ce globe mortel, à travers le vide infini,
+inconscient des petits univers qui vont et qui
+viennent sur lui, comme l’immense espace est
+inconscient des soleils, des lunes et des terres. La
+planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une
+boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura
+disparu, comme les bêtes et comme les plantes.
+Au lieu de me procurer la sérénité du contemplateur,
+cette vision de l’irrémédiable écoulement
+me faisait me ramasser et sentir avec terreur cette
+conscience de ma personne, la seule réalité que
+j’eusse à moi, et pendant combien de temps ?
+A peine un point et un moment ! Je me souvenais
+alors d’une phrase naïve que Marianne disait en
+pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine&nbsp;:
+«&nbsp;On n’a que soi...&nbsp;» répétait cette fille à travers
+ses larmes, «&nbsp;on n’a que soi...&nbsp;» Et moi aussi je les
+redisais, ces syllabes, et j’en extrayais tout le sens.
+Puisque, dans cette fuite irréparable des choses, ce
+point et ce moment de notre conscience demeurent
+notre unique bien, il faut en exalter, en
+exaspérer l’intensité. Je repoussais les papiers sur
+lesquels j’étais en train d’écrire ma confession
+plus ou moins doctement commentée. Je sentais,
+avec une évidence affreuse, que cette intensité
+souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la
+procurerait si elle était dans cette chambre, assise
+sur ce fauteuil, couchée sur ce lit, unissant sa chair
+périssable à ma chair périssable, son âme condamnée
+à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse
+à ma jeunesse ; et comme tous les instruments
+d’un orchestre s’accordent pour produire une note
+unique, toutes ces forces diverses de mon être,
+les intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles,
+s’accordaient dans un cri aigu de désir. Hélas !
+de savoir les causes de ce désir en exaspérait encore
+la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la
+frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;La phrase de Marianne, subitement revenue
+à ma pensée me fit souvenir des temps dont je
+vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues
+alors. Je me dis que sans doute je me trompais
+sur moi-même en me croyant un abstrait, un intellectuel
+pur. Depuis des mois et des mois que
+j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours
+de mon caractère ? Les phénomènes de passion
+pour Charlotte dont j’étais le théâtre ne dérivaient-ils
+pas simplement d’une chasteté trop prolongée ?
+Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique
+et manifestait-il une apoplexie de jeunesse, un
+excès de sève à dépenser ? «&nbsp;Ce serait alors un prurit
+de désirs à détruire par l’assouvissement.&nbsp;»
+Sous le prétexte de quelque affaire de famille à
+régler, j’obtins du marquis huit jours de vacances,
+et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y livrer à
+la plus violente frénésie de débauche avec la première
+créature venue. Comme j’avais, ces temps
+derniers, pensé à Marianne à cause du mot que
+je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la
+retrouver. Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois.
+Un propriétaire de campagne l’entretenait ;
+il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la ville
+qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une
+liberté de petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose,
+jointe à la résistance qu’elle m’opposa
+d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne
+histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre
+heures. La pauvre fille conservait pour moi,
+malgré mes duretés lors de notre rupture, un sentiment
+tendre, et, le surlendemain de mon arrivée,
+ayant tout organisé pour bien tromper la surveillance
+maternelle, je passai la nuit dans sa chambre.
+Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier
+de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras,
+pas très loin de la sombre cathédrale,
+que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée
+dans le monde des sens m’émouvait comme un
+renouveau d’initiation. J’allais savoir jusqu’à quel
+degré le souvenir de Charlotte gangrenait mon
+âme.</p>
+
+<p class='pindent'>Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir
+cette femme sur qui je m’étais rué dans la première
+fureur de la puberté. Elle était lourde,
+mais jeune, fraîche et robuste. Ah ! comme l’image
+de Mlle de Jussat se fit présente à cette minute,
+et sa silhouette de frêle statuette grecque, et la
+délicatesse devinée de son corps gracile ! Comme
+cette image était encore là vivante devant mes
+yeux, tandis qu’étendu dans le lit, j’étreignais
+ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité
+qui se mélangeait d’une tristesse infinie !
+Cette créature était une simple fille du peuple
+et qui ne raisonnait guère. Mais les plus matérielles
+ont d’étranges finesses quand elles aiment,
+et celle-là m’aimait à sa façon. Je m’aperçus
+qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès de moi les
+sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous
+mes caresses, puis, au lieu de cette fougue heureuse
+d’autrefois, elle parut déçue dans son désir,
+comme déconcertée par mes regards, comme
+gagnée par ma tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle
+de nos baisers&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Qu’as-tu qui te peine ?...&nbsp;» et, employant
+une locution bien clermontoise&nbsp;: «&nbsp;Je ne t’ai plus
+vu si triste&nbsp;», et, plaisantant avec la bonhomie matoise
+des Auvergnats&nbsp;: «&nbsp;C’est quelque femme
+mariée qui t’a monté le coup... Il est assez long
+ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te le hausse...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle m’avait, en commentaire de son mauvais
+jeu de mots, mis ses deux mains autour du
+cou, deux grosses mains aux doigts épais.&nbsp;—&nbsp;Celles
+de Charlotte étaient si fines, aussi fines que son
+délicat esprit comparé à la vulgarité de Marianne.
+Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur aux
+paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité,
+ni ce contraste. Non. Mais fallait-il que
+j’eusse l’âme malade pour que même cette créature
+s’en aperçut ? Je réagis cependant contre cette
+impression, je me moquai de ses hypothèses,
+et je me forçai à des transports d’un libertinage
+bestial dont le plus clair résultat fut que je rentrai,
+au matin, avec un débordement d’amertume.
+Il me fut impossible de retourner chez la
+fille, impossible d’aller chez d’autres. Je passai
+les quelques jours qui me restaient à me promener
+avec ma mère, qui, me voyant plongé dans une
+mélancolie profonde, s’en inquiétait et en redoublait
+la profondeur par ses questions. Ce fut au
+point que je vis approcher l’instant du retour au
+château avec un soulagement. Du moins j’allais
+y vivre parmi mes souvenirs. Un coup terrible
+m’y attendait, qui me fut porté par le marquis
+dès mon arrivée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Une bonne nouvelle&nbsp;», me dit-il, sitôt
+qu’il me vit. «&nbsp;Charlotte va mieux. Et une autre
+aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte
+M. de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas&nbsp;:
+un ami d’André qu’elle avait refusé une fois, et
+maintenant elle veut bien...&nbsp;» Et il continua,
+revenant comme à son habitude sur lui-même&nbsp;:
+«&nbsp;Oui, c’est une très bonne nouvelle, car, voyez-vous,
+je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis
+frappé, très frappé...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Il pouvait me détailler ses maux imaginaires,
+m’analyser tant qu’il voulait son estomac, sa
+goutte, son intestin, ses reins, sa tête ; je ne
+l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on
+vient d’annoncer la sentence n’écoute les propos
+de son geôlier. Je ne voyais que le fait, pour
+moi si douloureux à cette seconde. Vous qui
+avez écrit des pages admirables sur la jalousie,
+mon cher maître, et sur les ravages que produit
+dans l’imagination d’un amant la seule pensée des
+caresses d’un rival, vous devinez quel cuisant
+poison cette nouvelle versa sur ma blessure. Mai,
+juin, juillet, août, septembre,&nbsp;—&nbsp;il y avait presque
+cinq mois que Charlotte était partie, et cette
+blessure, au lieu de se cicatriser, était allée s’élargissant,
+s’envenimant jusqu’à cette dernière
+atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus
+même la cruelle consolation de me dire que du
+moins ma souffrance était partagée. Ce mariage
+ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de
+son sentiment pour moi, tandis que j’agonisais
+de mon sentiment pour elle ? Ma fureur s’exaspérait
+encore à me dire que cet amour, né de la
+veille, m’avait été arraché juste au moment où
+j’allais pouvoir le développer dans sa plénitude, à
+l’heure précise de l’action décisive. Il doit y avoir
+de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter
+la table, apprend la sortie du numéro sur
+lequel il voulait ponter et qui lui aurait ramené
+trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher
+de n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie ;
+de ne pas l’avoir suivie, avec les quelques cents
+francs que je possédais déjà de par moi. C’était
+trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que
+M. de Plane passait un congé, recevant son fiancé
+dans le demi tête-à-tête d’une familiarité permise,
+sous les yeux indulgents de la marquise. Ils étaient
+pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et
+intimidés, ces regards tendres et troublés, ces
+passages de pâleur et de rougeur pudique sur ce
+délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un
+peu farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle
+l’épousait. Et il m’apparaissait semblable à ce
+comte André dont je retrouvais là encore la
+détestable influence, et que je me reprenais à haïr
+dans le fiancé de sa sœur, confondant ces deux
+gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux officiers,
+dans la même antipathie forcenée. Vaines
+et puériles colères que je promenais dans les bois
+déjà revêtus de ces vagues teintes blondes qui
+vont se changer en teintes rousses ! Les hirondelles
+se rassemblaient pour le départ. Comme la
+chasse avait commencé, sans cesse des coups de
+fusil partaient auprès d’elles, et alors elles s’épouvantaient,
+elles s’enlevaient, serrées et frémissantes,
+d’un vol plus rapide, un vol pareil à celui
+dont s’était échappé le sauvage oiseau que j’avais
+cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin,
+les coteaux plantés de vignes étalaient par grappes
+encore rouges les raisins bientôt mûrs pour la
+vendange. Je regardais les ceps veufs de fruits,
+ceux que les grêles du printemps avaient hachés
+dans leur fleur. Ainsi était morte sur place, avant
+d’être mûre, ma vendange, à moi, vendange d’émotions
+enivrantes, de félicités douces, de brûlantes
+extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable
+plaisir à chercher partout dans le paysage des
+symboles de mon sentiment ; l’alchimie de la douleur
+m’avait, pour une courte période, purifié de
+tout calcul. Si je fus jamais un véritable amant et
+livré sans réflexion au cruel va-et-vient des regrets,
+des souvenirs et des désespoirs, c’est alors, durant
+ces journées qui devaient être les dernières de mon
+préceptorat. Le marquis, en effet, annonçait l’intention
+de rapprocher son départ. Il avait abdiqué
+son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout
+clairs dans son teint moins rouge, il me disait&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je
+voudrais que vous le connussiez... C’est loyal,
+c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai sang de
+gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous
+les femmes ? En voilà une qui n’est pas plus
+folle qu’une autre, au contraire, n’est-ce pas ? Il
+y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà
+mon garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour
+en revenir à moitié mort... Et puis, c’est oui...
+Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y avait de
+cette amourette-là dans sa maladie nerveuse...
+Je m’y connais. Je me disais&nbsp;: elle aime quelqu’un...
+C’était lui. Et s’il n’avait plus voulu
+d’elle, tout de même ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je vous cite ce discours entre vingt autres ;
+il vous expliquera comment je trouvais à chaque
+minute une occasion de m’ensanglanter le cœur.
+Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte
+avait aimé cet hiver ; mais elle avait aimé, voilà
+qui était certain. Nos existences s’étaient croisées
+en un point, comme les deux routes que je voyais,
+de ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui
+descend des montagnes et va vers le bois fatal de
+la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la
+Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du
+jour, de regarder les voitures suivre l’une et l’autre
+de ces deux routes.&nbsp;—&nbsp;Après s’être presque effleurées,
+elles se perdaient vers des directions contraires.
+Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et
+pour toujours. La baronne de Plane vivait dans
+le monde, à Paris, et cela me représentait un tourbillonnement
+de sensations inconnues et fascinantes,
+dans le décor d’une fête ininterrompue.
+Moi, je la connaissais trop bien, ma vie prochaine.
+En pensée, je me réveillais dans la petite chambre
+de la rue du Billard. En pensée, je suivais les trois
+rues qu’il faut prendre pour aller de là jusqu’à la
+Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie,
+bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des
+conférences avec ses murs nus, garnis de tableaux
+noirs. J’écoutais le professeur analyser quelque
+auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une
+heure et demie, puis je revenais, ma serviette sous
+mon bras, par les froides ruelles de la vieille ville,
+car il m’y faudrait séjourner cette année encore,
+n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen
+avec succès. Je continuerais d’aller et de
+venir dans ce décor de maisons noires, avec cet
+horizon de montagnes neigeuses, de voir le père
+et la mère du petit Emile assis à leur fenêtre et
+jouant au mariage, le vieux Limasset lisant son
+journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus
+de Royat au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu
+là, mon cher maître, à cette misère des
+esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la
+forme extérieure de la vie, n’en pénètrent pas
+l’essence. Je méconnaissais ma foi ancienne dans
+la supériorité de la Science, à qui trois mètres
+carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un
+Spinoza ou un Adrien Sixte y possède l’immense
+univers en le comprenant. Ah ! j’ai été bien médiocre
+dans cette période d’impuissantes convoitises
+et d’amour vaincu ! J’ai bien maudit, et
+avec quelle injustice, cette existence d’études
+abstraites que j’allais reprendre ! Et comme je
+voudrais aujourd’hui que c’eût été là en effet mon
+sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la
+Faculté des lettres de Clermont, locataire du père
+d’Emile, élève du vieux Limasset, le passant morose
+de ces ruelles noires,&nbsp;—&nbsp;mais un innocent !
+un innocent ! Et non pas celui qui a traversé ce
+que j’ai traversé, et qu’il faut dire.</p>
+
+<p class='pindent'>VI.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Troisième crise.</span></p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Vers la fin de ce dur mois de septembre,
+Lucien se plaignit d’un malaise que le docteur
+attribua d’abord à un simple refroidissement.
+Deux jours après, les symptômes s’aggravaient.
+Deux médecins de Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient
+une fièvre scarlatine, mais d’un
+caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été
+tout entière absorbée par l’idée fixe qui faisait de
+moi, à cette époque, un véritable maniaque, j’aurais
+trouvé de quoi remplir de notes tout mon
+livre à serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions
+de l’esprit du marquis et la lutte engagée
+dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour
+paternel. Tantôt, et malgré les propos rassurants
+des docteurs, il était inquiet de son fils jusqu’à
+l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller. Tantôt,
+l’épouvante de la contagion le saisissait ; il se
+mettait lui-même au lit, se plaignant de douleurs
+imaginaires et comptant les heures jusqu’à la
+visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes
+lui semblaient graves, à demander que
+cette visite commençât par lui. Puis, il avait honte
+de sa panique. Le fonds de bonne race qui était
+dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait
+de ses terreurs par des phrases amères sur la
+faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait au chevet
+de son fils. Sa première idée fut de cacher à la
+marquise, aussi bien qu’à Charlotte et au comte
+André, la maladie de l’enfant. Mais, après deux
+semaines, ces alternatives de zèle et de terreur
+ayant épuisé son énergie, il éprouva le besoin
+d’avoir sa femme auprès de lui pour le soutenir,
+et son incohérence d’idées était si grande qu’il me
+consulta.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ne croyez-vous pas que c’est mon
+devoir ?...&nbsp;» conclut-il.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Il y a des âmes de mensonge, mon cher
+maître, et qui excellent à excuser par de beaux
+motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de ce
+nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir
+insisté pour que le marquis ne rappelât point sa
+femme. Certes je savais toute la portée de ma
+réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de
+Jussat. Je savais que, s’il prévenait la marquise,
+elle arriverait par le premier train, et je connaissais
+assez Charlotte pour être assuré que la fille
+viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais
+une suprême occasion de réveiller en elle
+l’amour naissant dont j’avais surpris la preuve.
+Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma
+part, ce conseil donné au marquis de laisser
+Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus cette
+apparence de loyauté. Pourquoi ? Si je n’étais convaincu
+qu’il n’y a pas d’effet sans cause et pas de
+ces loyautés-là sans un secret égoïsme, j’y reconnaîtrais
+une horreur d’exploiter, au profit d’une
+passion coupable, le plus noble des sentiments,
+celui d’une sœur pour son frère. Voici la nue
+vérité&nbsp;: en essayant de dissuader M. de Jussat,
+j’étais convaincu que tout effort pour reprendre
+le cœur de Charlotte serait inutile. Je prévoyais
+dans ce retour une humiliation certaine. Usé par
+ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais
+plus la force de manœuvrer. Je n’eus donc
+aucune vertu à représenter au marquis les inconvénients,
+les dangers même du séjour de ces deux
+femmes au château, près d’un malade qui pouvait
+leur communiquer sa maladie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et moi ?&nbsp;» répondit-il ingénument. «&nbsp;Est-ce
+que je ne m’expose pas tous les jours ? Mais vous
+avez raison pour Charlotte ; j’écrirai que je ne la
+veux pas...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah ! Greslou,&nbsp;» me disait-il deux jours
+après, au reçu d’un télégramme, «&nbsp;voilà ce qu’elles
+me font&nbsp;: lisez...&nbsp;» Il me tendit la dépêche qui
+annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa
+mère. «&nbsp;Naturellement&nbsp;», gémissait l’hypocondriaque,
+«&nbsp;elle a voulu venir, sans penser que je
+n’ai pas besoin de ces émotions-là&nbsp;».</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Le marquis me parlait de la sorte à deux
+heures de l’après-midi. Je savais, pour l’avoir pris
+à mon retour du voyage où je vous ai connu,
+que le train de Paris part à neuf heures du soir
+et arrive à Clermont vers cinq heures du matin.
+Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat et
+Charlotte seraient au château avant dix heures.
+Je passai une soirée et une nuit affreuses, dépourvu
+maintenant de cette tension philosophique,
+hors de laquelle je flotte, créature sans énergie,
+au gré d’impressions nerveuses. Le bon sens
+m’indiquait pourtant une solution bien simple.
+Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit,
+le 15 octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant
+entrait en pleine convalescence. Il avait
+auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais retourner
+chez moi sans scrupule et sous le premier
+prétexte venu. Je le pouvais et je le devais,&nbsp;—&nbsp;pour
+ma dignité autant que pour mon repos. Au matin
+de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution.
+J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis
+tout de suite ; il ne me laissa pas lui parler,
+tant il était agité par l’arrivée de sa fille&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est bon&nbsp;», me dit-il, «&nbsp;plus tard, plus
+tard. En ce moment je n’ai la tête à rien... Cette
+contrariété !... Voilà comment j’ai vieilli si vite...
+Toujours des coups nouveaux, toujours...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Qui sait ? ma destinée aura peut-être dépendu
+tout entière du mouvement d’humeur par lequel
+ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui
+eusse parlé à cette minute, et si nous eussions fixé
+mon départ, je me serais vu obligé de partir en
+effet ; au lieu que la seule présence de Charlotte
+changea ce projet de partir en un projet de
+rester, comme une lampe apportée dans une chambre
+change les ténèbres en lumière, immédiatement.
+Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle
+avait cessé de s’intéresser à moi d’une part, et,
+de l’autre, que, moi-même, je traversais, par rapport
+à elle, une crise non pas de véritable amour,
+mais de vanité blessée et de sexualité morbide.
+Hé bien ! A la voir descendre de voiture devant le
+perron, à constater combien ma présence la bouleversait,
+combien la sienne m’affolait, je compris
+avec une égale évidence deux choses&nbsp;: d’abord,
+qu’il me serait physiquement impossible de quitter
+le château tant qu’elle y serait ; ensuite, qu’elle
+avait traversé depuis le mois de mai des troubles
+pareils aux miens, sinon pires. Ma divination
+devant l’enveloppe qui contenait les brins du
+muguet ne m’avait pas trompé. Elle pouvait
+m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir pas
+répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être
+fiancée pour mettre entre nous l’irréparable, avoir
+cru même qu’elle ne m’aimait plus, être revenue
+au château sur cette persuasion. Elle m’aimait.
+Pour reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin
+d’une analyse détaillée, comme celles où je m’étais
+trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce fut
+une intuition soudaine, irraisonnée, invincible,
+à me faire croire que les théories sur la double vue,
+si discutées par la science, sont absolument vraies.
+Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux
+émus de cette enfant, comme vous lisez les mots
+par lesquels j’essaie de vous reproduire ici l’éclair
+et le foudroiement de cette évidence. Elle était là,
+devant moi, dans son costume de voyage, et blanche,
+blanche comme cette feuille de papier. J’aurais
+dû expliquer cette pâleur par les lassitudes de
+la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par l’inquiétude
+sur son frère malade ? Ses yeux, en rencontrant
+mes yeux, tremblèrent d’émotion. Cela
+pouvait être la pudeur offensée. Elle était maigrie,
+comme fondue ; et quand, arrivée dans le
+vestibule, elle ôta son manteau, je vis que sa robe,
+une robe de l’année dernière, que je reconnus, faisait
+comme des plis autour de ses épaules. Mais
+n’avait-elle pas été malade ?... Ah ! moi qui avais
+tant cru à la méthode, aux inductions, aux complications
+du raisonnement, que j’ai senti là cette
+toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne
+prévaut ! Elle m’aimait toujours. Elle m’aimait
+davantage encore. Que m’importait qu’elle ne
+m’eût pas donné la main à notre première rencontre ;
+qu’elle m’eût à peine parlé dans le vestibule ;
+qu’elle montât les marches du grand escalier avec sa
+mère sans détourner la tête ? Elle m’aimait. Cette
+certitude, après un si long dessèchement d’anxiété,
+m’inondait le cœur d’un flot de joie à me trouver
+mal, là, sur le tapis de cet escalier que je dus gravir
+à mon tour pour remonter dans ma chambre.
+Qu’allais-je faire, cependant ? Accoudé sur ma
+table et contenant mon front avec mes mains pour
+réprimer les battements de mes tempes, je me
+posai cette question sans rien y répondre, sinon
+que je ne pouvais plus m’en aller, que cela ne
+pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une
+absence et sur un silence ; enfin que nous approchions
+d’une heure où tant d’efforts réciproques,
+de luttes cachées, de désirs combattus de part
+et d’autre, nous précipitaient vers une scène
+suprême. Cette scène, je la sentais toute proche,
+tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte
+était contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle
+en eût, nous devions nous rencontrer au chevet
+de son frère, et, ce matin même de son arrivée,
+quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au
+petit malade, vers onze heures, je la trouvai là,
+qui causait avec lui, tandis que la marquise interrogeait
+la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à
+mi-voix et debout près de la fenêtre. Lucien, à
+qui l’on avait caché la venue des deux femmes,
+montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes
+énervés cette joie un peu excitée, presque fiévreuse,
+qui se remarque chez les convalescents.
+Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant
+la main, il dit à sa sœur&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Si tu savais comme M. Greslou a été bon
+pour moi tous ces jours-ci !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main,
+à elle, posée près de la joue de son frère sur
+l’oreiller, était comme secouée d’un frisson. Elle
+fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne
+la trahît point. Sans doute mon visage, à moi,
+exprimait une émotion qui la toucha. Elle sentit
+que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du
+petit garçon me ferait mal, et, avec sa voix des
+jours passés, avec sa douce et vivante voix, où
+frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop
+ému, elle dit, sans m’adresser la parole directement&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Oui, je le sais ; et je l’en remercie. Nous le
+remercions tous beaucoup...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je
+lui avais de nouveau pris la main à cette minute,
+elle se serait évanouie, tant elle était remuée par
+ce simple entretien. Je balbutiai une réponse
+vague, un&nbsp;: «&nbsp;C’est trop naturel&nbsp;», ou je ne sais
+quoi de semblable. Je n’avais pas moi-même beaucoup
+plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui
+n’avait remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni
+ma gêne, continuait&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et André, ne viendra-t-il pas me voir ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu sais bien qu’il est retenu au régiment&nbsp;»,
+répondit-elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et Maxime ?&nbsp;» insista l’enfant.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du
+fiancé de Mlle de Jussat. Ces deux syllabes ne
+furent pas plus tôt sorties des lèvres du malade que
+je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain
+d’un flot de sang. Il y eut un passage de silence
+durant lequel j’entendis le susurrement de la
+sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée,
+le balancier de la pendule allant et venant,
+et l’enfant reprit, étonné lui-même de ce mutisme&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Oui, Maxime ? il ne viendra pas non
+plus ?...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;M. de Plane a rejoint le régiment, lui
+aussi&nbsp;», fit Charlotte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous montez déjà, monsieur Greslou ?&nbsp;»
+me demanda Lucien comme je me levai brusquement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je reviens&nbsp;», répliquai-je ; «&nbsp;j’ai oublié une
+lettre sur ma table...&nbsp;» Et je sortis laissant Charlotte
+au chevet du lit, toute pâle de nouveau et les
+yeux baissés.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ah ! mon cher maître, j’ai besoin que vous
+me croyiez dans ce que je vais vous dire ; besoin
+qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque
+inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de
+ma sincérité en ce moment-là. J’ai tant besoin de
+ne pas en douter, moi non plus ; besoin de me
+répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il
+n’y avait plus un atome de comédie volontaire
+dans le mouvement subit par lequel je me levai
+au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte
+devait appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y
+avait pas de comédie dans les larmes qui me jaillirent
+des yeux, sitôt passé le seuil de la porte,
+ni dans celles que je versai encore la nuit qui suivit,
+désespéré par cette double et affreuse certitude
+que nous nous aimions, elle et moi, et que
+jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre ; pas
+de comédie dans les sursauts de douleur que sa
+présence m’infligea durant les jours d’après. Son
+visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles
+souffrantes étaient là qui me bouleversaient, et
+cette pâleur me navrait l’âme, et cette ligne mince
+de son corps affolait mon désir, et ces prunelles
+me suppliaient&nbsp;: «&nbsp;Ne parlez pas... Je sais que vous
+êtes misérable aussi... Vous seriez trop cruel de
+reprocher, de vous plaindre, de montrer votre
+plaie...&nbsp;» Dites, si je n’avais pas été de bonne foi
+dans ces journées, est-ce que je les aurais laissées
+passer sans agir, lorsque les heures m’étaient comptées ?
+Mais je ne me rappelle pas une réflexion,
+pas une combinaison. Je me rappelle des sensations
+tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de
+frénétique, d’intolérable, une terrassante névralgie
+de tout mon être intime, une lancination continue,
+et,&nbsp;—&nbsp;grandissant, grandissant toujours, le rêve
+d’en finir, un projet de suicide... Commencé où,
+quand, à propos de quelle souffrance particulière ?
+Je ne peux pas le dire... Vous le voyez bien, que
+j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque
+toutes mes subtilités s’étaient fondues à la flamme
+de cette passion, comme du plomb dans un brasier ;
+puisque je ne trouve pas matière à une analyse
+dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication
+de tout mon Moi ancien dans le martyre.
+Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes
+de ma personne, cet obscur appétit du tombeau
+dont je me sentis possédé comme d’une soif
+et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez, mon
+cher maître, une conséquence nécessaire de cette
+maladie de l’Amour, si admirablement étudiée
+par vous. Ce fut, retourné contre moi-même,
+cet instinct de destruction dont vous signalez le
+mystérieux éveil dans l’homme en même temps que
+l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par une
+lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans
+rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse
+des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient
+les miens, la défendait, plus que n’auraient
+fait toutes les paroles. D’ailleurs, nous
+n’étions jamais seuls, sinon parfois quelques
+minutes au salon, par hasard, et ces quelques
+minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables
+qui vous prennent à la gorge comme avec
+une main. Parler alors est aussi impossible que
+pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort
+surhumain n’y suffirait pas. On éprouve combien
+l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient
+incommunicable. On se sent emprisonné, muré
+dans son Moi, et l’on voudrait s’en aller de ce Moi
+malheureux, se plonger, se rouler, s’abîmer dans
+la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua
+par une délirante envie de marquer sur le
+cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s’effacer,
+par un désir insensé de lui donner une
+preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais
+prévaloir ni la tendresse de son futur mari ni
+l’opulence du décor social où elle allait vivre.
+«&nbsp;Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle
+pour toujours, il faudra bien qu’elle se souvienne
+longtemps, longtemps, du simple précepteur, du
+pauvre petit provincial capable de cette énergie
+dans ses sentiments !...&nbsp;» Il me semble que je me
+suis formulé ces réflexions-là. Vous voyez, je dis&nbsp;:
+«&nbsp;Il me semble&nbsp;». Car, en vérité, je ne me suis
+pas compris durant toute cette période. Je ne me
+suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et
+de tragédie dont je fus consumé. A peine si je
+démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées
+une auto-suggestion, comme vous dites. Je me suis
+hypnotisé moi-même, et c’est comme un somnambule
+que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle
+heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer
+la fatale bouteille de noix vomique. Au cours
+de ces préparatifs et sous l’influence de cette résolution,
+je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une
+force vraiment étrangère à ma propre conscience
+agissait en moi. Non. A aucun moment je n’ai été,
+comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé,
+de mes gestes, de mes pensées et de mes
+actions, avec une extériorité presque absolue de la
+personne agissante par rapport à la personne pensante.&nbsp;—&nbsp;Mais
+j’ai rédigé une note sur ce point,
+vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon
+exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré
+au suicide.&nbsp;—&nbsp;J’éprouvais à ces préparatifs
+une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme
+lucide. J’attribue ces phénomènes
+étranges à un désordre nerveux voisin de la folie
+et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement
+le matin du jour choisi pour exécuter mon
+projet que je pensai à une dernière tentative
+auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table
+pour lui écrire une lettre d’adieu. Je la vis lisant
+cette lettre, et cette question se posa soudain à
+moi&nbsp;: «&nbsp;Que fera-t-elle ?&nbsp;» Etait-il possible qu’elle
+ne fût pas remuée par cette annonce de mon suicide
+possible ? N’allait-elle pas se précipiter pour
+l’empêcher ? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle
+me trouverait mort... A moins que je n’attendisse,
+pour me tuer, l’effet de cette dernière épreuve ?...&nbsp;—&nbsp;Là,
+je suis bien sûr d’y voir clair en moi. Je
+sais que cette espérance naquit exactement ainsi
+et précisément à ce point de mon projet. «&nbsp;Hé
+bien !&nbsp;» me dis-je, «&nbsp;essayons&nbsp;». J’arrêtai que si, à
+minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais
+le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais
+quasi foudroyant, et j’espérais souffrir très peu de
+temps. Il est étrange que toute cette journée se
+soit passée pour moi dans une sérénité singulière.
+Je dois noter cela encore. J’étais comme allégé
+d’un poids, comme réellement détaché de moi-même,
+et mon anxiété ne commença que vers dix
+heures, quand, m’étant retiré le premier, j’eus
+placé la lettre sur la table dans la chambre de la
+jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par
+ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et
+elle qui montaient. Ils s’arrêtèrent pour causer une
+dernière minute dans les couloirs, puis ce furent les
+bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans
+sa chambre... Onze heures. Onze heures un
+quart. Rien encore. Je regardais ma montre posée
+devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour
+M. de Jussat, pour ma mère et pour vous, mon cher
+maître. Mon cœur battait à me rompre la poitrine,
+mais la volonté était ferme et froide. J’avais
+annoncé à Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait
+pas le lendemain. J’étais sûr de ne pas manquer à
+ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si enveloppait
+d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille
+des secondes et je faisais un calcul machinal, une
+multiplication exacte&nbsp;: «&nbsp;A soixante secondes par
+minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant
+de fois, car à minuit je me tuerai...&nbsp;» Un bruit
+de pas dans l’escalier, et que je perçus tout
+furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me
+fit interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient.
+Ils s’arrêtèrent devant ma porte. Brusquement
+cette porte s’ouvrit. Charlotte était
+devant moi.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à
+face, et tous les deux debout. Son visage était
+décomposé par le saisissement de sa propre action,
+plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat
+extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point
+central en était agrandi par l’émotion, jusqu’à
+envahir la prunelle. Je remarquai ce détail parce
+qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire
+si réservée, presque effacée, cette physionomie
+respirait l’égarement d’un être dominé par
+une passion plus forte que sa volonté. Elle avait
+dû se coucher, puis se relever, car ses cheveux
+étaient tressés dans une grosse natte au lieu d’être
+noués derrière sa tête. Une robe de chambre
+blanche, attachée par une cordelière, se plissait
+autour de sa taille, et, preuve de son trouble affolé,
+elle avait passé en hâte ses pieds nus dans ses
+mules sans même s’en rendre compte. Evidemment
+une angoisse insoutenable l’avait précipitée
+de son lit dans ma chambre. Elle ne se souciait ni
+de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais
+être tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre,
+et elle arrivait, en proie à une exaltation si vive
+qu’elle ne tremblait pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah !&nbsp;» fit-elle d’une voix brisée après ce
+silence de la première minute, «&nbsp;Dieu soit loué, je
+ne suis pas arrivée trop tard... Mort ! je vous ai cru
+mort !... Ah ! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce
+pas ? Dites que vous m’obéirez, dites que vous
+n’attenterez pas à vos jours. Jurez, jurez-le-moi...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle prit ma main dans les siennes par un geste
+suppliant. Ses doigts étaient glacés. C’était quelque
+chose de si décisif que cette entrée, une telle
+preuve d’amour dans un instant où je me trouvais
+moi-même si exalté, que je ne réfléchis pas, et,
+sans lui répondre, je me souviens que je la pris dans
+mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent
+ses lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes,
+le plus brûlant, le plus tendre des baisers, le
+plus sincère ; que ce fut une seconde d’extase
+infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha
+de moi, ayant, sur son visage toujours égaré,
+toute la honte de ce qu’elle venait de permettre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Malheureuse&nbsp;», disait-elle. «&nbsp;Il faut que je
+m’en aille !... Laissez-moi m’en aller !... Ne m’approchez
+plus...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous voyez bien qu’il faut que je meure&nbsp;»,
+lui répondis-je, «&nbsp;puisque vous ne m’aimez pas,
+puisque vous allez être la femme d’un autre, puisque
+tout nous sépare, et pour toujours.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je pris la fiole noire sur la table et je la lui
+montrai à la lueur de la lampe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Le quart seulement de ce flacon&nbsp;», continuai-je,
+«&nbsp;et c’est le remède à tant de souffrances...
+Dans cinq minutes ce sera fini.&nbsp;» Et doucement,
+sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à
+se défendre&nbsp;: «&nbsp;Partez, et merci d’être venue.
+Avant un quart d’heure j’aurai cessé de sentir ce
+que je sens, cette intolérable privation de vous
+depuis tant de mois... Allons, adieu ; ne m’ôtez
+pas mon courage...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle avait tressailli tout entière quand la
+flamme avait éclairé la noire liqueur. Elle étendit
+sa main vers moi et m’arracha le flacon en disant&nbsp;:
+«&nbsp;Non ! Non !...&nbsp;» Elle le regarda, lut la petite inscription
+sur l’étiquette rouge, et elle trembla. Son
+visage s’altéra davantage encore. Une ride se creusa
+entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent. Ses
+yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière,
+puis, d’un accent presque dur, saccadant ses mots
+comme s’ils lui étaient arrachés par une puissance
+à la fois torturante et irrésistible.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Moi aussi&nbsp;», dit-elle, «&nbsp;j’ai trop souffert,
+j’ai trop souffert, j’ai trop lutté... Non&nbsp;», continua-t-elle
+en s’avançant vers moi et me prenant le bras,
+«&nbsp;pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble.
+Après ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela...&nbsp;» Elle
+fit le geste de porter la fiole à ses lèvres. Je la lui
+enlevai, et elle, avec un sourire presque fou&nbsp;:
+«&nbsp;Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec
+vous...&nbsp;» Et elle s’approchait encore, posant sa
+tête sur mon épaule, si bien que je sentais contre
+le bas de ma joue la soie fine de ses cheveux.
+«&nbsp;Ainsi... Ah ! il y a si longtemps que je vous aime,
+si longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant,
+puisque je paye ce droit de ma vie... Vous
+voulez bien me prendre avec vous, nous en aller
+ensemble tous deux, tous deux ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Oui&nbsp;» ?, lui répondais-je, «&nbsp;ensemble, nous
+mourrons ensemble. Je vous le jure. Mais pas
+tout de suite... Ah ! laissez-moi le temps de sentir
+que vous m’aimez...&nbsp;» Nos lèvres s’étaient
+unies de nouveau, mais cette fois elle me rendait
+mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la sentis
+qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai
+jusqu’à mon lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna
+tout entière. Ah ! ce furent de ces baisers
+où l’extase de l’âme en débordant sur tout le corps
+donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel,
+où le passé, le présent, l’avenir, s’abolissent
+pour ne plus laisser de place à rien qu’à l’amour,
+à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour.
+Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra
+était à moi dans son innocence. Elle m’appartenait
+sans se défendre, avec une passivité d’hypnotisée,
+et il me semblait que cette heure en effet
+n’était pas vraie, tant elle dépassait les forces de
+mon espérance, presque celles de mon désir. Dans
+le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe
+et celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses
+traits amaigris, sa pâleur consumée, ses cheveux
+maintenant épars, la faisait ressembler à une apparition,
+même dans ce don physique de sa personne
+qu’elle me livrait comme une sacrifiée. C’est avec
+une voix de fantôme qu’elle me parlait, me racontant
+la longue histoire de ses sentiments. Elle
+disait comme elle s’était éprise presque au premier
+regard et sans même s’en douter ; puis comme elle
+avait souffert de mes tristesses et de ma confidence ;
+puis comme elle avait rêvé d’être mon amie,
+une amie qui me consolerait doucement ; puis la
+lumière affreuse que ma déclaration dans la forêt
+avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était
+juré de mettre un abîme entre nous. Elle me racontait
+ses luttes quand elle recevait mes lettres, et ses
+vaines résolutions de ne pas les lire, et ses fiançailles
+désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son
+retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler
+le secret roman de sa tendresse, de ces phrases pudiques
+et passionnées qui tombent du bord mystérieux
+de l’âme comme les larmes tombent du bord
+des yeux. Elle disait&nbsp;: «&nbsp;Je le pourrais que je ne
+voudrais rien effacer de ces douleurs, tellement
+j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous...&nbsp;» Elle
+disait&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Vous me laisserez mourir la première,
+pour que je ne vous voie pas souffrir...&nbsp;» Et elle
+m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce
+visage que j’avais connu si maître de lui, une extase
+de martyre, une joie comme surnaturelle avec un
+fonds de douleur, une exaltation mêlée de remords.
+Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi,
+nos bouches unies, nos bras liés, nous pouvions
+entendre le vent qui tournait, tournait, mélancolique,
+autour des fenêtres closes, et ce château
+endormi avec son silence paisible, c’était déjà la
+tombe, cette tombe vers laquelle nous roulions,
+roulions, entraînés hors de la vie par l’ardeur
+d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de
+l’un de l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode
+le plus singulier de cette aventure, celui
+que les hommes appelleraient le plus honteux ;
+mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens
+et j’aurai le courage de tout vous raconter de
+cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai dit, et
+sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution
+de suicide qui m’avait fait acheter la fiole
+de noix vomique, puis écrire à Charlotte. Lorsqu’elle
+était venue, qu’elle était tombée dans mes
+bras, qu’elle s’était écriée&nbsp;: «&nbsp;Mourons ensemble !&nbsp;»
+j’avais répondu&nbsp;: «&nbsp;Mourons ensemble&nbsp;», avec la
+plus entière bonne foi. Il m’avait paru si simple,
+si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous
+les deux ! Vous qui avez décrit en des pages si
+fortes la vapeur d’illusions soulevée en nous
+par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous
+sommes pris comme d’un vin, vous ne me jugerez
+pas monstrueux d’avoir senti cette vapeur se dissiper
+avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la
+possession. Au milieu de cette nuit de folie, une
+heure arriva, où, lassés de caresses&nbsp;: moi, alangui
+de volupté ; elle, épuisée d’émotions, nous nous
+laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre.
+Nous nous taisions. Charlotte avait posé sa tête
+sur ma poitrine. Elle fermait ses yeux, brisée par
+l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je
+la regardais et je me sentais, sans savoir comment
+retomber de mon âme exaltée et frénétique d’avant
+le bonheur, à cette âme réfléchie, philosophique
+et lucide qui avait été la mienne autrefois et que
+le sortilège du désir avait métamorphosé. Je
+regardais Charlotte, et cette idée s’emparait de
+moi, que dans quelques heures ce corps adorable,
+animé en ce moment de toutes les ardeurs
+de la vie, serait immobilisé, glacé, mort,&nbsp;—&nbsp;morte
+cette bouche fine qui frémissait encore de mon
+baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs
+tremblantes paupières pour mieux retenir leur rêve,
+morte cette chair à qui je venais de révéler l’amour,
+morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre
+de moi ! Je répétai mentalement à plusieurs
+reprises cette syllabe&nbsp;: «&nbsp;Morte, morte, morte...&nbsp;»
+et ce qu’elle représente de subit écroulement
+dans la nuit, d’irréparable chute dans le noir, le
+froid, le vide, me serra soudain le cœur. Cette
+entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui
+me semblait, non pas seulement aisée, mais passionnément
+désirable quand la fureur de l’amour
+malheureux me dominait,&nbsp;—&nbsp;tout d’un coup,
+et cette fureur une fois apaisée, m’apparut comme
+la plus redoutable des actions, la plus folle, la plus
+impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait
+de fermer ses yeux, ses cheveux toujours
+défaits. Qu’elle était jeune, fragile, enfantine
+presque, dans son attitude, combien à ma merci !
+L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus
+visible par la clarté adoucie de la lampe, me
+disait trop ce qu’elle avait senti depuis des
+jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à
+se tuer. Nous allions nous tuer... Un frisson
+me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus peur...
+Pour elle ? Pour moi ? Pour tous les deux ? Je
+ne sais pas. J’eus peur, une peur paralysante et
+qui glaça mon être le plus secret, cette âme de
+mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie.
+Subitement, par une volte-face d’idées pareilles à
+celle des mourants qui jettent un dernier regard
+sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage
+d’un infini regret, les joies connues ou convoitées,
+la vision s’évoqua de cette vie toute en
+pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant
+reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher
+maître, en train de méditer, et l’univers de l’intelligence
+développa de nouveau devant moi la
+splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels,
+si négligés depuis quelque temps, ce cerveau
+dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si complaisamment,
+j’allais sacrifier tous ces trésors... «&nbsp;A
+la parole donnée...&nbsp;» eussé-je dû répondre. «&nbsp;A
+un caprice d’exaltation...&nbsp;» répondis-je. A la
+rigueur, ce suicide avait une signification tout à
+l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte
+me bouleversait de désespoir. Mais comment ?
+Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre.
+Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux,
+de fuir ensemble, si, au lendemain de cette nuit
+d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence ?
+Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans
+ma mémoire l’image du comte André. Pourquoi
+ne pas noter cela aussi ? Un chatouillement enivrant
+d’amour-propre me courut sur tout le cœur
+à ce souvenir. Je regardai Charlotte de nouveau,
+et je me sentis, cette fois, rempli du plus farouche
+orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma
+secrète envie entre son frère et moi se réveilla
+dans un sursaut de triomphe. Il y a un proverbe
+célèbre qui dit que tout animal est triste après la
+volupté&nbsp;: «&nbsp;<span class='it'>Omne animal</span>....&nbsp;» Ce n’est pas cette tristesse
+que j’éprouvai alors, mais un desséchement
+absolu de ma tendresse, un retour rapide&nbsp;—&nbsp;rapide
+comme l’action d’un précipité chimique&nbsp;—&nbsp;à
+un état d’âme antérieur. Je ne crois pas que
+ce déplacement de sensibilité ait demandé plus
+d’une demi-heure. Je continuais de regarder
+Charlotte en m’abandonnant à ces passages d’idées,
+avec le délice d’une liberté reconquise. La
+plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait
+en moi maintenant, comme l’eau d’une rivière
+dont on a levé l’écluse. La maladive nostalgie de
+sa présence avait, durant notre séparation, dressé
+une barrière contre laquelle s’était endigué le
+flot de mes sentiments anciens. Cette barrière supprimée,
+je redevenais moi et tout entier. Elle,
+cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais
+son souffle égal et léger, puis brusquement un grand
+soupir, et elle s’éveilla&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah !&nbsp;» me dit-elle en me serrant contre
+elle d’une façon presque convulsive, «&nbsp;vous êtes
+là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance...
+J’ai rêvé... Ah ! quel rêve !... J’ai vu mon frère
+qui marchait sur vous... Dieu ! l’horrible rêve !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle me donna de nouveau un baiser, et,
+comme sa bouche était près de ma bouche, l’heure
+sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et
+compta jusqu’à quatre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Quatre heures&nbsp;», dit-elle, «&nbsp;il est temps....
+Adieu, mon amour, encore adieu...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie
+était redevenue calme dans son exaltation, presque
+souriante.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Donne-moi le poison&nbsp;», dit-elle d’une voix
+ferme en me tutoyant pour la première fois.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je restai immobile sans lui répondre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Tu as peur pour moi&nbsp;», reprit-elle ; «&nbsp;va,
+je saurai mourir... Donne...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle
+s’était mise sur son séant et joignait ses mains
+sans me regarder. Priait-elle ? Etait-ce le dernier
+effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour
+de la vie qui pousse de si profondes racines dans un
+être de vingt ans ? Je vous donnerai la mesure de
+mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce
+détail puéril, mais bien significatif&nbsp;: je réparai en
+hâte le désordre de ma toilette en prévision d’éviter
+le ridicule dans la scène que je savais imminente.
+Car ma résolution d’empêcher ce double suicide
+était maintenant absolue... J’eus le sang-froid
+encore de saisir la fiole brune sur la table et de
+la porter dans une armoire à la clef de laquelle
+je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle
+ne prenait pas garde, semblèrent sans doute longs
+à Charlotte, car elle insista en se tournant vers
+moi&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je suis prête&nbsp;», dit-elle.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Elle vit mes mains vides. L’expression extatique
+de son visage se changea en une angoisse
+extrême, et sa voix devint âpre pour répéter&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Le poison. Donnez-moi le poison...&nbsp;» Puis,
+comme répondant à une pensée qui se présentait
+tout d’un coup à son esprit, elle ajouta fébrilement&nbsp;:
+«&nbsp;Non, ce n’est pas possible...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non&nbsp;», m’écriai-je en me jetant à genoux
+devant le lit et saisissant ses mains. «&nbsp;Non, tu dis
+vrai, ce n’est pas possible... Je ne veux pas te
+laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner...
+Je t’en supplie, Charlotte, ne me demande pas de
+réaliser ce funeste projet... Quand je l’ai acheté, ce
+poison, j’étais fou, je croyais que tu ne m’aimais
+pas... Je voulais me tuer. Ah ! sincèrement !... Mais
+aujourd’hui que tu m’aimes, que je le sais, que tu
+t’es donnée à moi, non, je ne peux pas, je ne veux
+pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à
+vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux.
+Nous avons le droit de nous épouser. Nous sommes
+libres... Et si tu ne veux pas, si tu te repens de ces
+heures d’abandon, hé bien ! je souffrirai le martyre ;
+mais, je te le jure, ce sera comme si ce n’avait
+jamais été, rien de moi ne gênera ta vie... Mais
+t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, ne
+me le demande plus...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Combien de temps lui parlai-je ainsi et que
+lui dis-je encore ? Je ne sais plus. J’épiais sur son
+visage une émotion douce, une faiblesse de femme,
+un de ces «&nbsp;oui&nbsp;» du regard qui démentent le «&nbsp;non&nbsp;»
+que prononce la bouche. Elle se taisait, les yeux
+fixés sur moi, et brillant cette fois d’un feu tragique.
+Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé
+ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses
+cheveux, comme éloignée de moi par une horreur
+invincible, elle dit, lorsque je m’arrêtai de la supplier&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre
+parole ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non,&nbsp;» balbutiai-je, «&nbsp;je ne peux pas...
+Je ne peux pas... Je ne savais pas ce que je
+disais...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah !&nbsp;» dit-elle avec un cruel dédain sur ses
+belles lèvres qui tremblaient, «&nbsp;mais dites-moi
+donc que vous avez peur !... Donnez-moi le poison.
+Je vous la rends pour vous, cette parole... Je
+mourrai seule... Mais m’avoir attirée dans ce
+piège ainsi... Lâche ! lâche ! lâche !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage,
+pourquoi je n’ai pas pris de moi-même la fiole de
+poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes
+lèvres devant elle, en lui disant&nbsp;: «&nbsp;Regardez si je
+suis un lâche...&nbsp;» je ne le comprends pas quand
+j’y songe, quand je me souviens de l’implacable
+mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire
+qu’en effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui
+maintenant marcherais à l’échafaud sans trembler,
+moi qui ai le courage de me taire depuis
+trois mois en risquant ma tête. Mais c’est que
+maintenant une idée me soutient, une volonté
+froidement, intellectuellement conçue, au lieu
+que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi
+de toutes les forces de mon âme, entre mes
+sensations suraiguës de ces mois derniers et celles
+de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis
+où je venais de m’agenouiller, comme si je n’avais
+plus eu même l’énergie de me tenir debout,
+je remuai la tête, et je dis&nbsp;: «&nbsp;Non, non&nbsp;». Cette
+fois, ce fut elle qui ne répondit pas. Je la vis
+ramasser d’un geste ses beaux cheveux, qu’elle
+tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds
+dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche.
+Elle chercha des yeux le flacon noir à étiquette
+rouge, et, ne le voyant pas sur la table, elle marcha
+vers la porte, puis, sans même retourner sa tête,
+elle disparut après m’avoir lancé de nouveau le
+mot terrible&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Lâche ! lâche...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le
+désordre me témoignait seul que je n’avais pas
+rêvé,&nbsp;—&nbsp;longtemps, longtemps. Soudain une
+inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si
+Charlotte, une fois rentrée chez elle, exaspérée
+comme elle était, oui, si Charlotte avait attenté à
+ses jours ? En proie aux affres de cette nouvelle
+angoisse, j’osai aller à travers les corridors et l’escalier
+jusqu’à sa chambre, et là, collant mon
+oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un gémissement,
+un signe qui me révélât quel drame se
+jouait derrière ce mince rempart de bois que j’aurais
+fait sauter de l’épaule si vite pour lui porter
+secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières
+rumeurs du château commençaient de monter des
+sous-sols. Les gens de service se réveillaient. Je
+dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six
+heures j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la
+jeune fille, mon imagination en panique me l’avait
+montrée s’élançant par cette fenêtre et gisant à
+terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés,
+et, au bas, la plate-bande intacte avec sa ligne
+de rosiers où s’épanouissaient les dernières roses,
+frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé
+d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme
+qu’elle goûtait, dans ses heures de détresse
+et quand elle m’aimait sans me le dire, à s’accouder
+le soir au-dessus de ce parterre de roses et à
+respirer l’arome de ces douces fleurs, épars dans la
+brise. J’en cueillis une au hasard, et sa senteur me
+fit défaillir. Pour tromper une anxiété que chaque
+minute rendait plus intense, je marchai droit devant
+moi, dans la campagne noyée de vapeurs, par
+ce gris matin de novembre. J’allai très loin, puisque
+je dépassai dans cette course désordonnée le village
+de Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit
+heures, j’étais en bas, à déjeuner, ou faire semblant,
+dans la salle à manger du château. C’était
+le moment, je le savais, où la femme de chambre
+entrait chez Mlle de Jussat. S’il était arrivé un
+malheur, cette fille appellerait tout de suite. Avec
+quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant
+de là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait,
+tenant à la main le plateau préparé pour le
+thé ! Charlotte ne s’était pas tuée. Une espérance
+me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier
+mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle
+comme une preuve d’amour mon refus
+de mourir et de la laisser mourir ? J’allais savoir
+cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre
+de son frère. Le petit malade touchait alors à la fin
+de sa convalescence, et, quoique privé de promenades,
+il déployait la gaieté d’un enfant en train
+de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par
+toutes sortes de gentillesses, et sa gracieuse
+humeur redoubla mon espoir. Elle allait servir à
+briser la glace entre la sœur et moi. Les mains
+d’un jeune homme et d’une jeune fille se joignent
+si vite quand elles s’effleurent autour d’une tête
+innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut,
+toute blanche dans sa robe claire qui plombait
+davantage sa pâleur, prétextant une migraine pour
+se dérober aux gamineries de Lucien, les yeux
+brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées
+et presque fanées, je compris que j’avais cru trop
+vite à une réconciliation possible. Je la saluai.
+Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à
+mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes
+déjà&nbsp;: la créature tendre, délicate, compatissante,
+la jeune fille effarouchée, l’amante passionnée
+jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce
+noble visage le plus froid, le plus impénétrable
+masque de mépris. Ah ! la vieille et banale formule&nbsp;:
+l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre
+compte à cette minute et que certains silences
+vous exécutent comme le fer du bourreau. Cette
+impression fut si amère que je ne pus m’y résigner.
+Ce jour même, je la guettai pour avoir un
+mot de sa bouche, fût-ce un nouvel outrage, et,
+au moment où elle entrait dans sa chambre, vers
+la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner,
+j’allai à elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un
+geste si altier avec un si cruel&nbsp;: «&nbsp;Je ne vous connais
+plus...&nbsp;» sur sa bouche frémissante, un regard
+si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver
+une phrase à lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être
+d’autant plus cruel à subir qu’il était plus mérité.
+Elle me méprisait pour ma peur de la mort ; et
+c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant
+le trou noir, pendant que je la regardais reposer
+sur ma poitrine. J’avais certes le droit de me dire
+que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté
+devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne
+s’y était point jointe et mon ambition de penseur.
+N’importe. Elle s’était donnée à moi sous une condition,
+et à cette condition tragique j’avais répondu
+«&nbsp;oui&nbsp;» avant, et «&nbsp;non&nbsp;» après. Hé bien ! Ce que
+vous appelez, mon cher maître, l’orgueil du mâle
+est si fort, et le fait d’avoir vraiment possédé une
+femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme,
+et ses sentiments, et ses sensations, satisfait cet
+orgueil si complètement, que l’atroce humiliation
+du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas comme
+autrefois son silence après la première déclaration,
+sa fuite loin du château, ses fiançailles. Elle me
+méprisait, mais elle avait été à moi. Je l’avais tenue
+entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui,
+j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire
+et mon départ définitif de la maison. Pourtant ce
+ne fut pas le désespoir aride et vaincu de cet été,
+l’abdication totale dans la détresse. Je gardais
+au fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur,
+mais un je ne sais quoi d’assouvi qui me soutenait
+dans cette crise. Quand Charlotte passait
+devant moi, sans plus me regarder qu’un objet
+oublié là par quelque domestique, je la contemplais
+qui montait l’escalier, qui suivait le corridor,
+et je me la représentais en souvenir, ses cheveux
+défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche,
+dans cet abandon virginal de toute sa personne
+qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, avoir pour
+aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que
+cette nuit d’amour eût été si courte, si unique, et ne
+dût pas recommencer. Pour une heure de cette
+félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté
+à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution
+de le tenir. Mais cette félicité n’en avait pas moins
+été vraie, et cette certitude de ma mémoire suffisait
+à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis
+cet amour était-il réellement, irrémédiablement
+fini ? En agissant avec moi comme elle avait agi,
+Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très
+profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien
+dans ce cœur romanesque ? Aujourd’hui et à la
+lumière de la tragédie qui a terminé cette lamentable
+aventure, je comprends que précisément ce
+caractère romanesque empêchait tout retour de ce
+cœur exalté. Elle n’avait pas une minute admis
+l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi
+une famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait
+fait que par un accès de délire qui l’avait enlevée
+à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un mirage,
+un être absolument différent de moi-même et
+la vision subite de ma vraie nature ayant du
+coup déplacé ce plan d’illusion, elle me haïssait de
+toute la puissance de son ancien amour. Hélas !
+avec toutes mes prétentions à la psychologie
+savante, je n’ai pas vu cette évolution de cette
+âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle
+chercherait à tout prix le moyen de me connaître
+davantage et qu’elle irait, dans l’égarement de
+ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les
+juges traitent les accusés ; enfin qu’elle voudrait
+lire mes papiers et ne reculerait pour cela devant
+aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner
+qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que
+lui représentait ce don d’elle-même accompli
+dans des circonstances pareilles, et je n’ai pas
+pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui
+avais refusée. Je me croyais un grand observateur
+parce que je réfléchissais beaucoup. Les arguties
+de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne
+fallait pas réfléchir à cette époque. Il fallait
+regarder. Au lieu de cela, trompé par ce raisonnement
+que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé
+que Charlotte m’aimait toujours malgré
+son mépris, j’essayai de rappeler cet amour par les
+moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet
+instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur
+mon bureau, le jour même, non décachetée. J’allai
+jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. Cette porte
+était fermée à double tour et l’on ne me répondit
+pas. Je voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta
+de la main avec plus d’autorité encore que la première
+fois, sans me regarder.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue
+fut plus fort que les ardeurs du désir qui recommençaient
+de s’allumer en moi. Le soir du jour où
+elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je
+pleurai beaucoup, puis je m’arrêtai à un parti
+définitif. Un peu de mon énergie ancienne m’était
+revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être.
+J’ajoute, pour dire la vérité entière, que la prochaine
+arrivée de M. de Plane et du comte André
+était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me
+décider si j’avais encore hésité. Leur présence
+à tous deux, dans ce double et sinistre désastre
+de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais
+pas, je ne pouvais pas la supporter. Voici donc
+ce que je décidai. Le marquis m’avait prié de prolonger
+mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous
+allions être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal
+3 novembre, que je venais de recevoir de ma
+mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la
+journée je racontai qu’une mauvaise dépêche
+avait encore augmenté mes inquiétudes. Je demandai
+donc à M. de Jussat la permission de partir
+pour Clermont dès le lendemain et à la première
+heure, ajoutant que, si je ne revenais pas, l’on
+voulût bien faire une caisse des objets que je
+laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours
+devant Charlotte, assuré qu’elle le traduirait par
+sa vraie signification&nbsp;: «&nbsp;Il s’en va pour ne plus
+revenir.&nbsp;» Je comptais que la nouvelle de cette
+séparation définitive la remuerait, et, voulant
+profiter aussitôt de cette émotion, j’eus l’audace
+de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes
+seulement&nbsp;: «&nbsp;Sur le point de vous quitter à jamais,
+j’ai le droit de vous demander une dernière
+entrevue. Je viendrai chez vous à onze heures.&nbsp;»
+Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet
+sans le lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa
+table de nuit, au risque de me perdre et de la perdre
+si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah !
+comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures
+moins cinq minutes, je m’acheminai vers sa porte
+et que j’appuyai sur le loquet ! Le verrou n’était
+pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard
+que la lutte serait dure. Sa physionomie disait
+trop clairement qu’elle ne m’avait pas laissé venir
+pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir
+en étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux
+n’avait été plus fixe, plus implacablement fixe et
+froid.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Monsieur,&nbsp;» fit-elle dès que j’eus refermé
+la porte et comme j’étais là immobile, «&nbsp;j’ignore
+ce que vous avez l’intention de me dire, je l’ignore
+et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour
+vous écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous
+le jure,&nbsp;—&nbsp;et je sais tenir ma parole, moi,&nbsp;—&nbsp;si
+vous faites un pas en avant et si vous essayez de me
+parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme
+un voleur...</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;En prononçant ces mots, elle avait posé son
+doigt sur le bouton de la sonnette électrique placée
+au chevet de son lit. Son front, sa bouche, son
+geste, sa voix, traduisaient une telle résolution
+que je dus me taire. Elle continua&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous m’avez, monsieur, fait commettre
+trois actions indignes... La première a eu pour
+excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une
+infamie comme celle que vous avez employée...
+D’ailleurs, je saurai l’expier,&nbsp;» ajouta-t-elle comme
+se parlant à elle-même. «&nbsp;La seconde ? Je ne lui
+cherche pas d’excuse...&nbsp;» Et son visage s’empourpra
+d’un flot de honte. «&nbsp;Il m’a été trop insupportable
+de penser que vous aviez agi ainsi. J’ai
+voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu
+vous connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez
+votre journal... J’ai voulu le lire... Je l’ai lu... Je
+suis entrée chez vous quand vous n’y étiez pas.
+J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un
+cahier... Oui, moi, j’ai fait cela !... J’en ai été trop
+punie, puisque j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai
+lu... La troisième... En vous la disant j’acquitte la
+dette que j’ai contractée avec vous par la seconde.
+La troisième...&nbsp;» et elle hésita, «&nbsp;sous le coup de
+l’indignation qui m’a saisie, j’ai écrit à mon frère.
+Il sait tout.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah !&nbsp;» m’écriai-je, «&nbsp;vous êtes perdue...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous savez ce que j’ai juré,&nbsp;» interrompit-elle,
+et, mettant de nouveau la main sur la sonnette&nbsp;:
+«&nbsp;Taisez-vous... Je ne peux plus me perdre,&nbsp;»
+continua-t-elle, «&nbsp;et personne ne fera plus rien ni
+pour ni contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce
+que j’ai résolu. La lettre lui arrivera demain matin.
+Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à votre
+vie. Et maintenant, allez-vous-en...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Charlotte...&nbsp;» implorai-je.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Si dans une minute vous n’êtes pas sorti,&nbsp;»
+dit-elle en regardant la pendule, «&nbsp;j’appelle.&nbsp;»</p>
+
+<div><h3 class='nobreak' id='chap46'>§ VI.&nbsp;—&nbsp;<span class='it'>Conclusion.</span></h3></div>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Et j’obéis ! Le lendemain, dès six heures, je
+quittai le château, en proie aux plus sinistres
+pressentiments, essayant en vain de me persuader
+que cette scène ne serait pas suivie d’effet,
+que le comte André arriverait assez tôt pour la
+sauver d’une résolution désespérée, qu’elle-même,
+au dernier moment, elle hésiterait ; qu’un incident
+inconnu surviendrait... que sais-je ? Quant
+à fuir, à reculer devant la vengeance possible du
+frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois,
+j’avais retrouvé du caractère parce qu’une idée
+était en moi, vivante et qui me soutenait, celle de
+ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si
+j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse
+de l’amour heureux, une heure de défaillance,
+je n’en aurais pas une autre devant la menace
+d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une
+anxiété qui ne fut pas de longue durée, puisque
+j’appris le suicide de Mlle de Jussat et que je fus
+arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du
+juge d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails
+de ce suicide&nbsp;: Charlotte a pris dans la fiole de poison
+achetée par moi ce qu’elle a cru devoir suffire
+à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu
+mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du
+cahier forcée. Je ne m’en étais seulement pas
+aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces notes
+stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons,
+de remplacer par de l’eau la quantité de noix
+vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le flacon qui lui
+avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas
+voulu que son père apprissent ou sa mère son
+suicide autrement que par son frère. Et moi qui
+savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi
+qui pouvais du moins donner mon journal comme
+une présomption de mon innocence, je l’ai détruit,
+ce journal, au sortir de mon premier interrogatoire ;
+j’ai refusé de parler, de me défendre,&nbsp;—&nbsp;à
+cause de ce frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé
+jusqu’au fond la coupe des humiliations et je n’en
+voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que
+j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui
+me représente la morte maintenant et qui, sachant
+toute la vérité, lui aussi, doit me considérer comme
+le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le
+droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas.
+Il ne l’a pas, parce que nous nous taisons tous
+deux. Mais nous taire,&nbsp;—&nbsp;pour moi, c’est risquer
+ma tête afin de sauver l’honneur de la morte,&nbsp;—&nbsp;et
+pour lui, c’est immoler un innocent à cet honneur.
+De nous deux en ce moment, de moi qui ne veux
+pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre
+de Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où
+elle lui annonce son suicide, la garde devers lui,
+pour se venger de l’amant de sa sœur en le laissant
+condamner comme assassin, lequel est le brave ?
+Lequel est le gentilhomme ? Toute la honte de
+ma faiblesse, dans cette nuit où Charlotte s’est
+donnée à moi,&nbsp;—&nbsp;s’il y a eu honte,&nbsp;—&nbsp;je l’efface
+en ne me défendant pas, et je trouve une volupté
+d’orgueil, comme une revanche de ces horribles
+derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne
+pas demander à la mort l’oubli de tant de tortures.
+Il faut que le comte André pousse son infamie
+jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me sachant
+innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé
+bien ! Les Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher,
+nous serons quittes.</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré
+maître, je vous ai ouvert le fond et l’arrière-fond
+de mon être intime, et en confiant ce secret à votre
+honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour
+même insister sur la promesse que j’ai pris le droit
+d’exiger de vous à la première feuille de ce cahier.
+Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe ; j’étouffe
+de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi.
+Pour tout vous dire d’un mot, et appliqué à ma
+sensation, il est légitime, comme cette sensation
+même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être
+compris, consolé, aimé ; qu’une voix me plaigne
+et me dise des paroles qui dissipent les fantômes.
+J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé ces
+pages, une listé des questions que je voulais vous
+poser à la fin. Je m’étais flatté que j’arriverais à
+vous raconter mon histoire comme vous exposez
+vos problèmes de psychologie dans vos livres que
+j’ai tant lus, et je ne trouve rien à vous dire que le
+mot du désespoir&nbsp;: «&nbsp;<span class='it'>De profundis !</span>&nbsp;» Ecrivez-moi,
+mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi dans
+la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans
+cette conviction de l’universelle nécessité qui veut
+que même nos actions les plus détestables, les
+plus funestes, même cette froide entreprise de
+séduction, même ma faiblesse devant le pacte de
+mort, se rattachent à l’ensemble des lois de cet
+immense univers. Dites-moi que je ne suis pas un
+monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous
+serez encore là, si je sors de cette crise suprême,
+à me vouloir comme disciple, comme ami. Si vous
+étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer
+sa plaie, vous le panseriez par humanité. Vous
+êtes un médecin aussi, un grand médecin des
+âmes. La mienne est bien profondément blessée,
+bien saignante. Je vous en supplie, une parole
+qui la soulage, une parole, une seule, et vous
+serez à jamais béni de votre fidèle,</p>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>«&nbsp;<span class='sc'>Robert Greslou</span>.&nbsp;»</p>
+
+<div><h2 id='chap05'>V<br/> <span class='sub-head'>TOURMENTS D’IDÉES</span></h2></div>
+
+<p class='pindent'>Un mois s’était écoulé depuis que la mère de
+Robert Greslou avait apporté dans l’ermitage
+de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit
+qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le
+philosophe restait à ce point l’esclave, après ces
+quatre semaines, du trouble infligé par cette lecture,
+que même les humbles comparses de son
+entourage avaient dû s’en apercevoir. C’étaient
+maintenant de continuelles consultations entre
+Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge,
+emplie d’une odeur de cuir, où la fidèle servante
+et les judicieux concierges discutaient à perte de
+vue la cause du bizarre changement survenu dans
+les manières du célèbre analyste. Cette admirable,
+cette automatique régularité des sorties et des
+rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte
+un chronomètre vivant pour ce paisible quartier
+du Jardin des Plantes, s’était transformée du coup
+en une anxiété fébrile et inexplicable. Le philosophe
+allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou,
+comme un homme agité, qui ne peut tenir
+en place, qui, sitôt, en promenade, pense à rentrer,
+et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa
+chambre. Dans la rue, au lieu de cheminer de ce
+pas méthodique et qui révèle une machine nerveuse
+parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait,
+il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet
+énervement se traduisait par des signes plus étranges
+encore. Mlle Trapenard avait raconté aux
+époux Carbonnet que son maître ne se couchait
+plus à présent avant des deux ou trois heures du
+matin&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et ce n’est pas pour travailler,&nbsp;» insistait
+la brave fille, «&nbsp;car il marche... Il marche... La première
+fois, j’ai cru qu’il était malade. Je me suis
+levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion...
+Lui toujours si poli, si doux, qu’on ne se
+douterait pas que c’est un homme instruit comme il
+est, il m’a renvoyée en vrai butor...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et moi qui l’ai vu l’autre jour,&nbsp;» répondait
+la mère Carbonnet, «&nbsp;comme je revenais d’une
+course, installé au café !... Je n’en croyais pas mes
+yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un
+journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu
+peur... Il aurait fallu la voir, cette figure, et ce
+front plissé, et cette bouche...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Au café ?...&nbsp;» s’était écriée Mlle Trapenard.
+«&nbsp;Depuis seize années tantôt que je suis chez lui,
+je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un journal
+une fois...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Cet homme-là,&nbsp;» conclut le père Carbonnet,
+«&nbsp;a un chagrin qui lui <span class='it'>malichaude</span> les sangs...
+Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle Mariette,
+c’est comme qui dirait le tonneau d’<span class='it'>Adélaïde</span>, ça
+n’a pas de fond... Pour un fait, c’est un fait que
+ça a commencé par l’histoire du juge et la visite de
+la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense ?
+c’est peut-être <span class='it'>quéque</span> fils qu’il a <span class='it'>quéque</span> part qui
+tourne mal...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Jésus Dieu !&nbsp;» exclamait Mariette, «&nbsp;lui un
+fils ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et pourquoi pas ?&nbsp;» reprenait le concierge,
+clignant derrière ses lunettes un œil égrillard ;
+«&nbsp;avec cela qu’il n’a pas pu <span class='it'>galipander</span> tout comme
+un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille,
+qui voudrais bien t’en aller faire tes farces...&nbsp;»
+continuait-il en s’adressant à son coq, qui se promenait
+en poussant de petits cris parmi les rognures,
+happant les boutons au passage et secouant
+sa crête. A regarder ce «&nbsp;courasson de Ferdinand&nbsp;»,
+comme il l’appelait encore, Carbonnet
+oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien.
+Ferdinand lui sautait sur l’épaule et se tenait
+là, immobile, tandis que son maître reprenait son
+marteau et clouait une semelle assurée sur une
+forme en murmurant sa même joyeuse exclamation&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est-y une bête ? c’est-y une personne ?...
+Non... Je vous le demande...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée
+les bruits qui couraient sur le compte de
+ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée de la
+rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes.
+Toutes les mauvaises langues s’accordaient
+pour attribuer à la citation chez le juge le trouble
+actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait
+tenir d’un «&nbsp;pays&nbsp;» de M. Sixte que sa fortune
+provenait d’un dépôt dont son père avait abusé
+et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui
+voulait l’entendre que le savant était marié
+et que sa femme était venue lui faire une scène
+atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le
+charbonnier avait insinué que le digne homme
+était le frère d’un assassin dont l’exécution sous
+le faux nom de Campi tourmentait à cette époque
+les cervelles populaires.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je n’irai plus chez eux,&nbsp;» gémissait
+Mlle Trapenard ; «&nbsp;c’est-il Dieu possible d’imaginer
+de pareilles horreurs ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette
+grande créature, haute en couleur, forte comme
+un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée
+paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine
+bleue tricotés par elle-même et son bonnet collé
+sur son chignon serré, ressentait pour son maître
+une affection d’autant plus forte que les divers
+éléments de sa franche et simple nature y étaient
+à la fois engagés. Elle respectait en lui le Monsieur,
+le personnage éduqué, dont elle savait que
+les journaux parlaient souvent. Elle chérissait
+dans le vieux garçon qui ne vérifiait jamais ses
+comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une
+source assurée pour son bien-être et les rentes
+de ses vieux jours. Enfin, elle protégeait, elle, la
+solide, la robuste, cet être, faible de corps, presque
+chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un
+enfant de dix ans l’aurait dupé... Aussi de pareils
+propos la froissaient-ils dans son orgueil, en même
+temps que l’altération d’humeur si soudaine du
+savant lui rendait leur commun intérieur presque
+inconfortable. Par véritable affection, elle s’inquiétait
+de ce que son maître ne mangeait presque
+plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux,
+malade, et elle n’arrivait pas à l’égayer, ni
+même à deviner le motif de cette mélancolie grandissante
+et de cette agitation. Que devint-elle
+lorsqu’un après-midi du mois de mars Sixte revint
+vers cinq heures, après avoir déjeuné au dehors,
+et qu’il lui dit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;La valise est-elle en bon état, Mariette ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je ne sais pas, monsieur&nbsp;», répondit la
+servante. «&nbsp;Monsieur ne s’en est pas servi depuis
+mon entrée dans la maison...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Allez la chercher,&nbsp;» dit le philosophe.</p>
+
+<p class='pindent'>La fille obéit. Elle apporta d’une soupente
+qui servait de grenier et de bûcher tout ensemble
+une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures
+rouillées, et dont les clefs manquaient.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Très bien,&nbsp;» reprit M. Sixte ; «&nbsp;vous
+allez en acheter une à peu près pareille, tout
+de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour
+voyager...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Monsieur part ?&nbsp;» interrogea Mlle Trapenard.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Oui,&nbsp;» dit le philosophe, «&nbsp;pour quelques
+jours...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut&nbsp;»,
+insista la vieille servante. «&nbsp;Monsieur ne peut
+pas s’en aller comme cela, sans couverture de
+voyage, sans...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Procurez-vous ce qui est nécessaire&nbsp;», interrompit
+le philosophe, «&nbsp;et dépêchez-vous&nbsp;: je
+prends le train à neuf heures.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Et il faudra que j’accompagne monsieur ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, c’est inutile,&nbsp;» dit Sixte. «&nbsp;Allons,
+vous n’avez que le temps...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se
+périr...&nbsp;» fit Carbonnet quand Mariette, descendue
+à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement,
+presque aussi extraordinaire dans ce petit
+coin du monde que si le philosophe eût annoncé
+son mariage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah !&nbsp;» dit la servante suivant sa
+pensée, «&nbsp;si seulement il voulait me prendre
+avec lui !... Je devrais payer de ma poche que
+j’irai...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature
+arrivée de Péaugres en Ardèche pour être domestique
+et qui poussait l’économie jusqu’à se tailler
+ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes
+du savant, prouvera mieux que toutes les
+analyses quelles inquiétudes inspirait à ces petites
+gens la métamorphose opérée dans cet homme
+qui traversait en effet une crise morale, pour lui
+terrible. Ne se sachant pas regardé, il en laissait
+voir l’extrême intensité dans ses moindres gestes
+aussi bien que dans les traits de son visage.
+Depuis la mort de sa mère, il n’avait pas connu
+d’heures aussi dures, et du moins la souffrance
+infligée alors par l’irréparable séparation était
+demeurée toute sentimentale ; au lieu que la lecture
+du mémoire de Robert Greslou avait du coup
+atteint le philosophe dans le centre même de son
+être, au plus profond de cette vie intellectuelle,
+sa seule raison d’exister. Au moment où il donnait
+à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour
+son départ, il était aussi pénétré d’épouvante que
+dans la nuit où il feuilletait ce cahier de confidences.
+Elle avait commencé, cette épouvante
+consternée, dès les premières pages de ce récit
+où une criminelle aberration d’âme était étudiée,
+comme étalée, avec un tel mélange d’orgueil et
+de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et
+de supériorité. A rencontrer la phrase où Robert
+Greslou se déclarait lié à lui par un lien aussi
+étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait
+tressailli et il avait tressailli de même à chaque
+rappel nouveau de son nom dans cette singulière
+analyse, à chaque citation d’un de ses ouvrages
+qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune
+homme à se dire son élève. Une fascination
+faite d’horreur et de curiosité l’avait contraint
+d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment
+de biographie dans lequel ses idées, ses
+chères idées, sa Science, sa chère Science,
+apparaissaient unies à des actes honteux.</p>
+
+<p class='pindent'>Ah ! si elles y avaient été seulement unies ! Mais
+non, ces idées, cette Science, l’accusé de Riom les
+revendiquait comme l’excuse, comme la cause de
+la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation !
+A mesure que Sixte avançait dans le
+manuscrit, il lui semblait qu’un peu de sa personne
+intime se souillait, se corrompait, se gangrenait,
+tant il y retrouvait des choses de lui-même,
+mais un «&nbsp;lui-même&nbsp;» cousu, par quel mystère ?
+aux sentiments qu’il détestait le plus au monde.
+Car dans ce philosophe illustre les saintes virginités
+de la conscience demeuraient intactes, et, derrière
+le hardi nihiliste d’esprit, un noble cœur
+d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là,
+dans cette conscience intacte, dans cette honnêteté
+irréprochable, que le maître du précepteur
+félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre
+histoire d’une séduction si bassement poussée,
+d’une trahison si noire, d’un suicide si mélancolique,
+le mettait face à face avec la plus affreuse vision&nbsp;:
+celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui
+qui avait vécu dans le plus entier renoncement
+et avec un idéal quotidien de pureté. L’aventure
+de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les
+complices d’un hideux orgueil et d’une abjecte
+sensualité, lui qui n’avait jamais travaillé que
+pour servir la psychologie, en modeste ouvrier
+d’un travail qu’il croyait bienfaisant, et dans
+l’ascétisme le plus sévère, afin que jamais les
+ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de
+son exemple contre ses principes. Cette impression
+fut d’autant plus violente qu’elle fut subite.
+Un médecin de grand cœur éprouverait une
+angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la
+théorie d’un remède, il apprenait qu’un de ses
+internes en a essayé l’application et que toute une
+salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le
+sachant et le voulant, c’est bien amer pour un
+homme dont la conscience vaut mieux que ses
+actes. Mais avoir dévoué trente années à une
+œuvre, avoir cru cette œuvre utile, l’avoir poursuivie
+sincèrement, simplement, avoir repoussé
+comme injurieuses les accusations d’immoralité
+lancées par des adversaires passionnés, s’être
+tendu à ne jamais douter de son esprit, et, tout
+d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante,
+tenir une preuve indiscutable, une
+preuve réelle comme la vie même, que cette
+œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en
+elle un principe de mort, qu’elle répand à l’heure
+présente ce principe dans tous les coins du monde,&nbsp;—&nbsp;la
+cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure,
+quand la secousse ne devrait durer qu’une
+heure et la blessure se fermer aussitôt !</p>
+
+<p class='pindent'>Tous les penseurs révolutionnaires ont connu
+de ces heures d’angoisse. La plupart les traversent
+vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un
+homme soit lancé dans la bataille des idées sans
+vite devenir le comédien de ses premières sincérités.
+On soutient son rôle. On a des partisans, et
+surtout on arrive bientôt, par le frottement avec
+la vie, à cette conception de l’à-peu-près qui vous
+fait admettre comme inévitable un certain déchet
+de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici,
+du bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant
+le monde et les gens iront toujours de même. Chez
+Adrien Sixte, la sincérité était trop ingénue pour
+qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait,
+lui, ni rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était
+seul. Sa philosophie et lui ne formaient qu’un,
+et les compromis dont s’accompagne toute grande
+renommée n’avaient rien entamé dans sa belle
+âme farouche et fière de savant. Il faut ajouter
+qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite
+bonne foi, de traverser la société sans jamais la
+voir. Les passions qu’il avait dépeintes, les crimes
+qu’il avait étudiés, lui apparaissaient comme ces
+personnages que désignent les observations médicales&nbsp;:
+«&nbsp;A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire...&nbsp;»
+Et l’exposition du cas se développe,
+sans un détail qui donne au lecteur la sensation
+de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien
+rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux
+de la volonté, n’avait regardé bien en face
+une créature de chair et d’os ; en sorte que le mémoire
+de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement
+parler à sa conscience d’honnête homme.
+Il devait mordre et il mordait sur l’imagination du
+philosophe à la manière dont la clarté du soleil
+mord sur la pupille d’un malade opéré soudain de
+la cataracte. Aussi, pendant les huit jours qui
+suivirent cette première lecture, ce fut comme
+une obsession continuelle, et cette obsession augmenta
+la douleur morale en la doublant d’une
+sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur
+d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un
+cauchemar précis et concret. Le psychologue le
+voyait, son funeste disciple, tel qu’il l’avait vu
+là, dans cette même chambre, posant les pieds
+sur ce même tapis, appuyant son bras sur cette
+même table, respirant, bougeant.</p>
+
+<p class='pindent'>Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait
+cette voix un peu sourde qui lui prononçait la
+terrible phrase&nbsp;: «&nbsp;J’ai vécu avec votre pensée et
+de votre pensée, si passionnément, si complètement...&nbsp;»
+Et les mots de la confession, au lieu
+de rester de simples caractères, écrits avec l’encre
+froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en
+paroles derrière lesquelles il sentait palpiter un
+être. «&nbsp;Ah !&nbsp;» songeait-il quand cette image était
+trop forte, «&nbsp;pourquoi la mère m’a-t-elle apporté
+ce cahier ?&nbsp;» Il eût été si naturel que la malheureuse
+femme, en proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence
+de son fils, violât ce dépôt ! Mais non,
+Robert l’avait sans doute trompée avec cette
+hypocrisie dont le misérable se vantait, comme
+d’une conquête psychologique... Cela seul, cette
+hantise hallucinante du visage du jeune homme,
+suffisait à bouleverser Adrien Sixte. Quand cette
+mère lui avait crié&nbsp;: «&nbsp;Vous avez corrompu mon
+fils...&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;car elle le lui avait crié,&nbsp;—&nbsp;sa sérénité
+de savant avait à peine été touchée. Pareillement
+il n’avait opposé que le mépris aux accusations du
+vieux Jussat, répétées par le juge, et à la phrase
+de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme
+il était sorti tranquille, intéressé même et presque
+allègre, du Palais de Justice ! Et maintenant cette
+force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui ;
+cette sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur
+de toute liberté ; lui, le fataliste qui décomposait
+la vertu et le vice avec la brutalité d’un chimiste
+étudiant un gaz ; lui, le prophète hardi de
+l’universel mécanisme, et qui jusqu’alors avait
+toujours connu l’harmonie parfaite de son cœur
+et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en
+contradiction avec toutes ses doctrines&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;il était
+comme son disciple, il avait des remords, il se
+sentait responsable !</p>
+
+<p class='pindent'>Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier
+saisissement, une fois le mémoire lu et relu,
+à pouvoir en réciter toutes les phrases, que ce
+conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez
+Adrien Sixte, et le philosophe tenta de réagir. Il
+se promenait au Jardin des Plantes, par un après-midi
+de cette fin de février, tiède comme un
+printemps. Il s’assit sur un banc, dans son allée
+favorite, celle qui longe la rue Buffon, et au
+pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles
+de fer, garni de plâtras comme un mur, avec des
+branches nouées comme les doigts d’un géant
+goutteux. L’auteur de la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span> aimait
+ce vieux tronc desséché de toute sève, à cause de
+la date inscrite sur la pancarte et qui constituait
+l’état civil du pauvre arbre... «&nbsp;Planté en 1632...&nbsp;»
+1632, l’année de la naissance de Spinoza ! Le
+soleil de deux heures était ce jour-là très doux, et
+cette impression détendit les nerfs du promeneur.
+Il regarda autour de lui distraitement, et se plut
+à suivre le manège de deux enfants qui jouaient
+auprès de leur mère. Ils ramassaient du sable
+avec des pelles de bois pour en construire une
+maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se
+releva dans un geste de brusquerie et cogna de
+la tête contre le banc qui se trouvait derrière lui.
+Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son
+petit visage se contracta dans une grimace de
+douleur, et il eut, avant de fondre en larmes, ces
+quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent
+les sanglots des enfants. Puis, dans un
+accès de rage furieuse, il se retourna contre le
+banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé,
+furieusement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Es-tu bête, mon pauvre mignon !&nbsp;» lui dit
+sa mère en le secouant et lui essuyant les yeux&nbsp;:
+«&nbsp;Allons, mouche-toi&nbsp;», et elle le moucha&nbsp;: «&nbsp;Quand
+tu te seras mis en colère contre un morceau de bois,
+ça t’avancera bien...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se
+leva pour continuer sa promenade sous ce bon
+soleil, il y pensa longuement&nbsp;: «&nbsp;Je ressemble à ce
+petit garçon,&nbsp;» se disait-il. «&nbsp;Dans sa naïveté
+d’enfant, il anime un objet inanimé, il le rend
+responsable... Et moi, que fais-je d’autre, depuis
+plus d’une semaine ?...&nbsp;» Pour la première fois
+depuis la lecture du mémoire, il osa formuler sa
+pensée avec la netteté qui faisait la marque
+propre de son esprit et de tous ses travaux&nbsp;: «&nbsp;Moi
+aussi, je me suis cru responsable pour une part
+dans cette affreuse aventure... Responsable ?...
+Ce mot n’a pas de sens...&nbsp;» Tout en s’acheminant
+vers la porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis
+et vers Notre-Dame, il reprenait le détail des raisonnements
+dirigés contre cette notion de responsabilité
+dans l’<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, surtout sa
+critique de l’idée de cause. Il avait toujours tenu
+particulièrement à ce morceau. «&nbsp;Voilà qui est
+évident,&nbsp;» conclut-il ; et puis, après s’être ainsi
+enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence,
+il se contraignit de penser à Greslou, à celui
+de maintenant, prisonnier dans la cellule nº 5,
+au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou
+d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché
+sur les pages de la <span class='it'>Théorie des passions</span> et de la
+<span class='it'>Psychologie de Dieu</span>. Il éprouva de nouveau une
+sensation insupportable que ses livres eussent été
+maniés, médités, aimés par cet enfant. «&nbsp;Que
+nous sommes doubles !&nbsp;» songea-t-il, «&nbsp;et pourquoi
+cette impuissance à vaincre des illusions que nous
+savons mensongères ?...&nbsp;» Tout d’un coup, une
+phrase du mémoire de Greslou lui revint à la tête&nbsp;:
+«&nbsp;J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles
+je crois, les vérités que je sais, les convictions qui
+forment l’essence même de mon intelligence me
+font considérer le remords comme la plus niaise
+des illusions humaines...&nbsp;» L’identité entre son
+état moral actuel et l’état moral de son élève lui
+apparut comme si haïssable qu’il essaya de s’en
+débarrasser par un nouveau raisonnement. «&nbsp;Hé
+bien !&nbsp;» se dit-il, «&nbsp;imitons les géomètres, admettons
+comme vrai ce que nous savons être faux...
+Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une
+cause, et une cause libre. Donc il est responsable...
+Soit. Mais quand, où, comment ai-je mal agi ?
+Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat ?
+Quelle est ma faute ?...&nbsp;» Il rentra, décidé à
+passer en revue toute sa vie. Il s’aperçut tout petit
+enfant et qui travaillait à ses devoirs avec une minutie
+de conscience digne de son père l’horloger.
+Plus tard, quand il avait commencé de penser
+qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu ? La vérité.
+Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il
+écrit, pour servir quelle cause, sinon la vérité ? A
+la vérité, il avait tout sacrifié&nbsp;: fortune, place,
+famille, santé, amours, amitiés. Et qu’enseignait
+même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée
+des idées contraires aux siennes ? «&nbsp;Paix sur
+la terre aux hommes de bon vouloir&nbsp;», c’est-à-dire
+à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour, pas
+une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la
+force du plus subtil génie mis au service d’une
+intransigeante conscience, il n’avait manqué au
+programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois
+dans cette noble et modeste devise&nbsp;: «&nbsp;Dire toute
+sa pensée, ne dire que sa pensée.&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;C’est le
+devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir&nbsp;»,
+se dit-il, «&nbsp;et je l’ai rempli...&nbsp;» Cette nuit-là, et au
+sortir de cette méditation courageuse sur sa destinée
+de travailleur intègre, ce grand honnête
+homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil
+que le souvenir de Robert Greslou ne troubla
+pas.</p>
+
+<p class='pindent'>En se réveillant, au lendemain de cette sorte
+de confession générale faite à lui-même et pour
+lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme encore.
+Il était trop habitué à se regarder penser pour ne
+pas chercher une cause à cette volte-face de ses
+impressions, et d’une bonne foi trop entière pour
+ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette
+accalmie momentanée de ses remords au simple
+fait d’avoir admis comme vraies, pendant quelques
+heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait
+par sa raison. «&nbsp;Il y a donc des idées
+bienfaisantes et des idées malfaisantes&nbsp;», conclut-il.
+«&nbsp;Mais quoi ? La malfaisance d’une idée prouve-t-elle
+sa fausseté ? Supposons que l’on puisse
+cacher au marquis de Jussat la mort de Charlotte,
+il s’apaiserait dans l’idée que sa fille est vivante.
+Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie
+pour cela ?... Et inversement...&nbsp;» Adrien Sixte
+avait toujours considéré comme un sophisme,
+comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par
+certains philosophes spiritualistes contre les funestes
+conséquences des doctrines nouvelles, et,
+généralisant le problème, il se dit encore&nbsp;: «&nbsp;Tant
+vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en
+est que ce Robert Greslou a transformé les pratiques
+religieuses en un instrument de sa propre
+perversité...&nbsp;» Il reprit le mémoire pour y rechercher
+les pages consacrées par l’accusé à ses sensations
+d’église ; puis, cette lecture le fascinant de
+nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais
+en s’attachant cette fois à chacun des passages
+où son nom, ses théories, ses ouvrages étaient
+mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit
+à se démontrer que chacune des phrases citées
+par Greslou eût justifié des actes absolument contraires
+à ceux que le morbide jeune homme avait
+justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse
+du fatal manuscrit eut pour effet de le
+rejeter dans un nouvel accès de son trouble intime.
+Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa
+magnifique sincérité, le philosophe le reconnaissait&nbsp;:
+le caractère de Robert Greslou, déjà dangereux
+par nature, avait rencontré, dans ses doctrines
+à lui, comme un terrain où se développer dans le
+sens de ses pires instincts, et, ce qui ajoutait
+à cette première évidence une autre, non moins
+douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait
+radicalement impuissant à répondre au suprême
+appel jeté vers lui par son disciple, du fond de son
+cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes
+remuaient dans le philosophe la corde la plus
+profonde. Quoique le mot de dette n’y fût pas
+prononcé, il sentait comme une créance de ce
+malheureux sur lui. Greslou disait vrai&nbsp;: un maître
+est uni à l’âme qu’il a dirigée, même s’il n’a pas
+voulu cette direction, même si cette âme n’a pas
+bien interprété l’enseignement, par une sorte de
+lien mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter
+à certaines agonies morales le geste indifférent
+de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus
+cruelle que la première. Quand il avait été saisi
+de cette affolante angoisse à l’aspect des ravages
+produits par son œuvre, le savant était surtout la
+victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était
+dit que le sursaut de la terrible révélation agissait
+sur lui. A présent qu’il était de sang-froid, il mesurait,
+avec une précision affreuse, l’impuissance de
+sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce
+mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que
+de fois, pendant cette fin de février et dans les premiers
+jours de mars, il commença pour Robert Greslou
+des lettres qu’il se sentit incapable d’achever !
+Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant ?
+Qu’il faut accepter l’inévitable dans le monde intérieur
+comme dans le monde extérieur, accepter son
+âme comme on accepte son corps ? Oui, c’était là le
+résumé de toute sa philosophie. Mais cet inévitable,
+c’était ici la plus hideuse corruption dans le
+passé et dans le présent. Conseiller à cet homme
+de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses
+d’une nature pareille, c’était se faire le complice
+de cette scélératesse. Le blâmer ? Au nom de
+quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que
+la vertu et le vice sont des additions, le bien et le
+mal, des étiquettes sociales sans valeur, enfin que
+tout est nécessaire dans chaque détail de notre
+être, comme dans l’ensemble de l’univers ? Quel
+conseil lui donner davantage pour l’avenir ? Par
+quelles paroles empêcher que ce cerveau de vingt-deux
+ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité, de
+curiosités malsaines et de dépravants paradoxes ?
+Démontrerait-on à une vipère, si elle comprenait
+un raisonnement, qu’elle ne doit pas sécréter son
+venin ? «&nbsp;Pourquoi suis-je une vipère ?...&nbsp;» répondrait-elle.
+Cherchant à préciser sa pensée par
+d’autres images empruntées à ses propres souvenirs,
+Adrien Sixte comparait le mécanisme mental,
+démonté devant lui par Robert Greslou, aux
+montres dont il regardait, tout petit, aller et venir
+les rouages sur l’établi paternel. Un ressort marche,
+un mouvement suit, puis un autre, un autre
+encore. Les aiguilles bougent. Qui enlèverait,
+qui toucherait seulement une pièce, arrêterait
+toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une
+âme, ce serait arrêter la vie. Ah ! Si le mécanisme
+pouvait de lui-même modifier ses rouages et leur
+marche ? Si l’horloger reprenait la montre pour
+refaire les pièces ? Il y a des créatures qui reviennent
+du mal au bien, qui tombent et se relèvent,
+qui déchoient et se reconstituent dans leur
+moralité. Oui, mais il y faut l’illusion du repentir,
+qui suppose l’illusion de la liberté et celle d’un
+juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien Sixte,
+écrire au jeune homme&nbsp;: «&nbsp;Repentez-vous,&nbsp;» quand,
+sous sa plume de négateur systématique, ce mot
+signifiait&nbsp;: «&nbsp;Cessez de croire à ce que je vous ai
+démontré comme vrai ?&nbsp;» Et pourtant c’est affreux
+de voir une âme mourir sans rien essayer pour elle.
+Arrivé à ce point de sa méditation, le penseur se
+sentait acculé à l’insoluble problème, à cet inexpliqué
+de la vie de l’âme, aussi désespérant pour
+un psychologue que l’inexpliqué de la vie du corps
+pour un physiologiste. L’auteur du livre sur Dieu,
+et qui avait écrit cette phrase&nbsp;: «&nbsp;Il n’y a pas de
+mystère, il n’y a que des ignorances...&nbsp;» se refusait
+à cette contemplation de l’au delà qui, montrant
+un abîme derrière toute réalité, amène la
+science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un
+«&nbsp;je ne sais pas, je ne saurai jamais&nbsp;», qui permet
+à la religion d’intervenir. Il sentait son incapacité
+à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle
+avait besoin d’un secours qui fût, pour tout dire,
+surnaturel. Mais de prononcer seulement une
+pareille formule lui semblait, d’après ses idées,
+aussi fou que de mentionner la quadrature du
+cercle ou d’attribuer trois angles droits à un
+triangle.</p>
+
+<p class='pindent'>Un événement bien simple acheva de rendre
+cette lutte intime plus tragique en imposant à ce
+philosophe une action immédiate. Une main anonyme
+lui envoya un journal qui contenait un article
+d’une violence extrême contre lui et contre
+son influence, à propos de Robert Greslou. Le
+chroniqueur, évidemment inspiré par quelque
+parent ou quelque ami des Jussat, flétrissait la
+philosophie moderne et ses doctrines, incarnées
+dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants.
+Puis il réclamait un exemple. Dans un paragraphe
+final, improvisé à la moderne, avec ce réalisme d’images
+qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme
+le poétisme de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois,
+il montrait l’assassin de Mlle de Jussat
+montant à l’échafaud, et toute une génération de
+jeunes décadents corrigés du pessimisme par cet
+exemple. En n’importe quelle autre circonstance,
+le grand psychologue aurait souri de cette déclaration.
+Il eût pensé que l’envoi venait de son
+ennemi Dumoulin, et repris des travaux commencés,
+avec la tranquillité d’Archimède traçant
+ses figures de géométrie sur le sable pendant le
+sac de la ville. Mais à la lecture de cette chronique
+griffonnée sans doute sur un coin de table, chez
+quelque fille, par un moraliste du boulevard, il
+aperçut nettement un fait auquel il n’avait pas
+songé, tant la folie de l’abstraction égarait ce
+spéculatif hors du monde social&nbsp;: à savoir, que
+ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans
+quelques semaines, quelques jours peut-être, celui
+de l’innocence duquel il possédait une preuve
+allait être jugé. Or, pour la justice des hommes,
+le séducteur de Mlle de Jussat était innocent ; et
+si ce mémoire ne constituait pas un témoignage
+décisif, il présentait un indiscutable caractère de
+véracité qui suffisait à sauver une tête. Allait-il
+la laisser tomber, cette tête, lui, le confident des
+misères, des hontes, des perfidies du jeune homme,
+mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel
+n’était pas un meurtrier ? Sans doute il était
+lié par l’engagement tacite contracté en ouvrant
+le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable
+devant la mort ? Il y avait, dans ce solitaire assailli
+depuis un mois par la tourmente morale, un tel
+besoin physique d’échapper au rongement inefficace
+et stérile de sa pensée par une volonté positive,
+qu’il éprouva comme une détente lorsqu’il
+se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux,
+consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire
+Greslou passait aux assises de Riom le vendredi
+11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet ordre de
+préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante,
+et le soir même il prenait le train après avoir jeté
+à la poste une lettre adressée à M. le comte André
+de Jussat, capitaine de dragons, en garnison à
+Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait
+simplement ces lignes&nbsp;: «&nbsp;Monsieur le comte de
+Jussat a en main une lettre de sa sœur qui contient
+la preuve de l’innocence de Robert Greslou.
+Permettra-t-il que l’on condamne un innocent ?&nbsp;»
+Le psychologue nihiliste n’avait pas pu écrire les
+mots <span class='it'>droit et devoir</span>. Mais sa résolution était prise.
+Il attendrait que le procès fut fini pour parler, et si
+M. de Jussat se taisait jusqu’au bout, si Greslou
+était condamné, il déposerait le mémoire entre
+les mains du président, sur l’heure même.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il a pris son billet pour Riom,&nbsp;» dit
+Mlle Trapenard au père Carbonnet en revenant
+de la gare, où elle avait accompagné son maître,
+presque malgré lui. «&nbsp;Cette idée de s’en aller
+là-bas, seul, par cette fin d’hiver, lui qui est si
+bien ici ?...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Soyez tranquille, mademoiselle Mariette,&nbsp;»
+lui répondait l’astucieux portier. «&nbsp;Nous saurons
+tout ça un jour... Mais rien ne m’ôtera de l’idée
+qu’il y a <span class='it'>quéque</span> fils illégitime là-dessous...&nbsp;» Et
+comme il était en train de prendre une infusion de
+menthe, que Mme Carbonnet lui préparait chaque
+soir, il dit encore&nbsp;: «&nbsp;Voyez j’ai l’estomac si <span class='it'>déblatéré</span>
+qu’il me faut des <span class='it'>fortifications</span> à toutes les
+minutes.&nbsp;» Puis il dégusta une gorgée&nbsp;: «&nbsp;Passe
+donc, nanan, gourmand t’attend,&nbsp;» pendant que
+le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de
+sucre que son maître avait détaché pour lui donner.
+«&nbsp;Allons, Ferdinand,&nbsp;» continua-t-il, «&nbsp;vous
+ne suivriez pas vos coqueriaux comme M. Sixte,
+vous... Vous auriez trop à faire, <span class='it'>grand débardé</span>.&nbsp;»</p>
+
+<div><h2 id='chap06'>VI<br/> <span class='sub-head'>LE COMTE ANDRÉ</span></h2></div>
+
+<p class='pindent'>Au moment où arrivait à Lunéville le billet
+jeté à la poste par Adrien Sixte, celui à qui
+le philosophe adressait ce suprême appel, ce comte
+André de qui dépendait en ce moment le sort de
+Robert Greslou, était lui-même à Riom. Le hasard
+voulut que ces deux hommes ne se rencontrassent
+pas, car le célèbre écrivain, en descendant du
+train, prit place à l’aventure dans l’omnibus de
+l’hôtel du Commerce, tandis que le comte avait
+son appartement à l’hôtel rival, celui de l’Univers.
+Là, dans un salon meublé de vieux meubles,
+tendu d’un papier fané, avec des rideaux passés
+et un tapis rapiécé, et par ce matin de ce vendredi
+11 mars 1887, où s’ouvraient les débats de
+l’affaire Greslou, le frère de la pauvre Charlotte se
+promenait de long en large. Midi allait sonner
+à la pendule de cuivre doré, à sujet mythologique,
+dont s’ornait cette pièce que chauffait à grand’peine
+un feu allumé dans une cheminée qui
+fumait. Au dehors, c’était sur la ville une pesée
+d’un ciel de neige, un de ces ciels d’Auvergne où
+passe par instant le vent glacial des montagnes.
+L’ordonnance du comte, un dragon à la physionomie
+joviale, avait mis un peu d’ordre militaire
+dans ce salon loué de la veille, et, après avoir
+remonté cette pendule, allumé ce feu, il achevait
+de préparer deux couverts sur la table du milieu.
+De temps à autre il regardait aller et venir son
+capitaine, qui, tirant sa moustache d’une main
+nerveuse, mordant sa lèvre, fronçant ses sourcils,
+portait sur son mâle visage l’expression de
+l’anxiété la plus douloureuse. Mais Joseph Pourat,
+c’était le nom de l’ordonnance, s’expliquait trop
+bien dans sa simple cervelle que le comte fût à
+peine maître de soi pendant qu’on jugeait l’assassin
+de sa sœur. Pour lui, comme pour toutes les
+personnes qui de près ou de loin touchaient aux
+Jussat-Randon et qui avaient connu Charlotte, la
+culpabilité de Robert Greslou ne faisait pas de
+doute. Ce que le fidèle soldat comprenait moins,
+connaissant l’énergie de son officier, c’est qu’il
+eût laissé le vieux marquis se rendre seul à l’audience.
+«&nbsp;Cela me ferait trop mal...&nbsp;» avait dit le
+comte, et Pourat, qui disposait les assiettes et les
+fourchettes, après les avoir essuyées au préalable,
+par une juste défiance pour la propreté du
+service de l’hôtel, pensait devant la visible
+angoisse de son maître&nbsp;: «&nbsp;C’est un bon cœur tout
+de même, quoi qu’il soit si brusque... Comme il
+l’aimait !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>André de Jussat, lui, ne semblait même pas se
+douter qu’il y eût quelqu’un dans la chambre.
+Ses yeux bruns rapprochés du nez, qui avaient
+autrefois étonné, presque gêné Robert Greslou, par
+leur ressemblance avec ceux d’un oiseau de proie,
+ne lançaient plus ce regard fier qui va droit sur
+l’objet, si l’on peut dire, et qui s’en empare. Non,
+il y avait dans ces prunelles une espèce d’inexplicable
+reploiement de l’être, presque une honte,
+comme une peur de montrer la souffrance intime.
+Enfin c’étaient les yeux d’un homme que l’idée
+fixe obsède et que l’aiguillon d’une peine intolérable
+touche sans cesse à la fibre la plus sensible
+de son âme. Cette peine datait du jour où il avait
+reçu la terrible lettre par laquelle sa sœur lui
+révélait son projet de suicide. Une dépêche lui
+était arrivée presque en même temps, annonçant
+la mort de Charlotte, et il avait pris le train pour
+l’Auvergne, précipitamment, sans savoir de quelle
+manière il apprendrait à son père l’affreuse vérité,
+mais décidé à tirer de Greslou une juste vengeance.
+Et le marquis l’avait accueilli par ces
+mots&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Tu as reçu ma seconde dépêche ?... Nous
+le tenons, l’assassin...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Le comte n’avait rien dit, comprenant que
+c’était entre son père et lui un malentendu. Le
+marquis avait précisé en racontant les soupçons qui
+pesaient sur le précepteur, et que ce garçon allait
+être arrêté comme meurtrier. Tout de suite cette
+idée s’était imposée au frère affolé de douleur&nbsp;:
+la destinée lui offrait cette vengeance, objet unique
+de sa pensée depuis qu’il avait lu&nbsp;—&nbsp;avec quel serrement
+de cœur !&nbsp;—&nbsp;la confession de la morte et
+le détail de sa misère, de ses égarements, de ses
+résistances, de son réveil atroce, de sa funeste résolution.
+Il n’avait qu’à ne pas montrer la lettre
+qu’il tenait là dans son portefeuille, et le lâche
+séducteur de la jeune fille était accusé, emprisonné,
+condamné sans doute. L’honneur du nom de Charlotte
+était sauvé, car Robert Greslou ne pouvait
+pas démontrer la nature de ses relations avec la
+jeune fille. Le marquis et la marquise, ce père et
+cette mère si confiants, si pénétrés de l’amour le
+plus vrai envers le souvenir de la pauvre enfant,
+ignoreraient du moins la faute de cette enfant, qui
+devait leur être un désespoir nouveau par-dessus
+l’autre... Et le comte André s’était tu.</p>
+
+<p class='pindent'>Il s’était tu,&nbsp;—&nbsp;non sans un effort violent sur lui-même.
+Cet homme courageux, qui possédait par
+nature et par volonté, les vraies vertus d’un vrai
+soldat, détestait la perfidie, les compromis de
+conscience, tous les biais, toutes les lâchetés. Il
+avait senti que son devoir était de parler, de ne pas
+laisser accuser un innocent. Il avait eu beau se
+dire que ce Greslou était l’assassin moral de Charlotte,
+et que cet assassinat méritait un châtiment
+comme l’autre ; ce sophisme de sa haine
+n’avait pas dominé l’autre voix, celle qui nous
+défend de nous faire les complices d’une iniquité,
+et la condamnation de Greslou comme empoisonneur
+était inique. Une circonstance inattendue
+et pour lui presque monstrueuse avait achevé de
+bouleverser André de Jussat&nbsp;: le silence de l’accusé.
+Si Greslou avait parlé, racontant ses amours,
+défendant sa tête au prix de l’honneur de sa victime,
+le comte n’aurait pas eu pour lui assez de mépris.
+Mais non. Par un contraste de caractère qui devait
+paraître plus inexplicable encore à un esprit simple,
+ce brigand déployait soudain une générosité de
+gentilhomme à ne pas prononcer un mot dont fût
+souillée la mémoire de celle qu’il avait attirée dans
+un si détestable guet-apens. Ce coquin se retrouvait
+brave devant la justice, héroïque à sa manière. En
+tout cas, il cessait d’être uniquement digne de
+dégoût. André se disait bien que c’était là une
+tactique de cour d’assises, un procédé pour obtenir
+un acquittement par l’absence de preuves. Mais,
+d’autre part, il savait, par la lettre de sa sœur,
+l’existence du journal où le détail de la séduction
+était consigné heure par heure. Ce journal diminuait
+singulièrement les chances d’une condamnation,
+et Greslou ne le produisait pas. L’officier
+n’aurait pas su expliquer pourquoi cette dignité
+d’attitude chez son ennemi l’affolait d’une colère
+qui lui donnait un frénétique désir de courir chez
+le magistrat chargé d’instruire l’affaire, afin que
+la vérité parût au jour, et que la morte ne dût
+rien, non, rien, pas un atome de son honneur posthume
+au drôle qui l’avait perdue. Quand il se
+représentait sa sœur, la douce créature qu’il avait
+aimée, lui, d’une si virile et noble affection, celle
+du frère aîné pour une enfant fragile et fine, possédée
+par ce manant, par ce précepteur de hasard,
+cela lui faisait l’impression d’un outrage si abject
+infligé à son sang qu’il en défaillait de fureur, comme
+autrefois, quand il lui avait fallu, pendant la
+guerre, assister à la capitulation de Metz et rendre
+ses armes. Il éprouvait alors un soulagement à
+penser que le banc d’infamie où s’assoient les
+faussaires, les escrocs, les meurtriers, attendait
+cet homme, et ensuite l’échafaud ou le bagne...
+Et il étouffait la voix qui lui disait&nbsp;: «&nbsp;Tu dois parler...&nbsp;»
+Mon Dieu ! Quelle agonie pour lui que ces
+trois mois durant lesquels il n’était pas demeuré
+cinq minutes sans se débattre entre ces sentiments
+contradictoires ! Au champ de manœuvre,&nbsp;—&nbsp;car
+il avait repris son service,&nbsp;—&nbsp;à cheval et trottant
+à grandes allures sur les chemins de Lorraine,
+dans sa chambre, et travaillant sous la lampe,
+cette question s’était posée devant lui&nbsp;: «&nbsp;Qu’allait-il
+faire ?&nbsp;» Il avait laissé passer des semaines sans
+y répondre, mais l’instant était venu où il fallait
+agir et se décider, puisque dans deux jours&nbsp;—&nbsp;les
+débats devaient occuper quatre séances&nbsp;—&nbsp;Greslou
+serait jugé et sans doute condamné. Il y aurait
+bien du temps encore après cette condamnation.
+Mais quoi ! le même débat intime serait à
+recommencer alors. Lui, l’homme d’action et pour
+qui l’incertitude était un malaise intolérable, il en
+était là, après trois mois, à n’avoir pas pris parti,
+car en descendant au fond, bien au fond de lui-même,
+il sentait que son silence actuel n’était
+encore qu’une résolution momentanée. Il n’avait
+pas accepté de se taire jusqu’à la fin. Il remettait
+de parler, mais il ne s’était pas serré la main et
+donné sa parole qu’il ne parlerait pas. C’était la
+raison pour laquelle il lui avait été physiquement
+impossible d’accompagner son père au Palais de
+Justice pendant cette première séance, dont il
+allait avoir le compte rendu,&nbsp;—&nbsp;puisque midi sonnait
+maintenant à la pendule, douze coups très
+grêles suivis aussitôt d’un carillon dans le clocher
+d’une église voisine. Le vieux Jussat ne pouvait
+tarder à revenir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mon capitaine, voilà M. le marquis,&nbsp;» dit
+l’ordonnance, qui avait entendu le roulement d’une
+voiture, puis son arrêt devant l’hôtel, après
+un regard jeté par la fenêtre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé bien, mon père ?&nbsp;» demanda André
+anxieusement sitôt que le marquis fut entré.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Hé bien ! nous avons le jury pour nous,&nbsp;»
+répondit le nouvel arrivant. M. de Jussat n’était
+plus le maniaque brisé dont Greslou s’était moqué
+si amèrement dans son mémoire. Il avait les yeux
+brillants, de la jeunesse dans la voix et dans les
+gestes. La passion de la vengeance, au lieu de
+l’abattre, le soutenait. Il en oubliait son hypocondrie,
+et sa parole se faisait vive, impérieuse et
+nette. «&nbsp;On a tiré au sort ce matin... Sur les douze
+jurés... J’ai pris leurs noms&nbsp;», et il consulta ses
+papiers, «&nbsp;sur les douze jurés, il y a trois cultivateurs,
+deux officiers retraités, un médecin d’Aygue-perse,
+deux boutiquiers, deux propriétaires, un
+manufacturier, un professeur, tous des braves gens,
+des hommes de famille et qui voudront un exemple...
+Le procureur général est sûr d’une condamnation...
+Ah ! le scélérat ! que j’ai eu un bon moment,
+le seul depuis trois mois, à le voir qui arrivait
+entre deux gendarmes, et de sentir qu’il était
+pris !... On ne s’échappe pas de ces poignes-là...
+Mais quelle audace ! Il a regardé dans la salle...
+J’étais au premier banc... Il m’a vu... Le croiras-tu ?
+Il n’a pas détourné les yeux... Il m’a regardé
+fixement, comme pour me braver... C’est sa tête
+qu’il nous faut, et nous l’aurons.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Le vieillard avait parlé avec un sauvage accent,
+et il n’avait pas remarqué la douloureuse expression
+que son discours avait éveillée sur le visage
+du comte. Ce dernier, à l’image de son ennemi
+ainsi vaincu par la force publique, saisi par les
+gendarmes, comme broyé dans le formidable
+engrenage de cette anonyme et invincible machine
+de la justice, avait frissonné d’un frisson de
+honte,&nbsp;—&nbsp;la honte d’un homme qui a chargé des
+<span class='it'>bravi</span> d’une besogne de mort. Ces gendarmes et
+ces magistrats, il les employait comme des <span class='it'>bravi</span>
+en effet, comme les ouvriers d’une action qu’il eût
+tant aimé à exécuter lui-même, de ses mains et
+sous sa responsabilité !... Décidément, oui, c’était
+lâche de n’avoir pas parlé. Et puis ce regard lancé
+par l’accusé au marquis de Jussat, que signifiait-il ?
+Greslou savait-il que Charlotte avait écrit sa
+lettre d’aveux à la veille de son suicide ? Et s’il
+le savait, que pensait-il ? La seule idée que ce jeune
+homme pût soupçonner la vérité et les mépriser,
+le marquis et lui, de leur silence alluma la fièvre
+dans le sang du comte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non,&nbsp;» se dit-il quand son père fut parti
+pour la reprise de la séance, après un déjeuner
+mangé à la hâte et presque sans échanger un mot,
+«&nbsp;je ne peux pas me taire. Je parlerai ou j’écrirai...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il s’assit à la table, et il commença de tracer
+machinalement ces mots en tête d’une feuille&nbsp;:
+«&nbsp;Monsieur le président...&nbsp;» Le soir tombait, et
+cet homme malheureux était encore à cette place,
+le front dans sa main, n’ayant pas écrit la première
+ligne de cette lettre. Il attendait les nouvelles
+de la seconde séance, et ce fut avec un saisissement
+qu’il entendit son père en raconter le
+détail&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Ah ! mon bon André. Que tu as eu raison
+de ne pas venir ! Quelle infamie !... Mais quelle
+infamie !... Greslou a été interrogé... Il continue
+son système et refuse de parler... Ce n’est rien...
+Mais les experts sont venus rapporter les résultats
+de leur analyse. Notre brave docteur d’abord...
+Sa voix tremblait, le cher homme, quand il a
+décrit son impression devant notre pauvre Charlotte,
+tu sais, à son entrée dans la chambre... Et
+puis le professeur Armand. Tu n’aurais pas supporté
+cette horrible chose, cette autopsie de notre
+ange, étalée là, devant cette salle où il y avait
+bien cinq cents personnes... Et puis le chimiste
+de Paris. S’il restait encore un doute, après cela !...
+La fiole dont le monstre s’est servi était sur la
+table, je l’ai vue... Et puis... Comment a-t-on osé ?
+Son avocat, un avocat d’office pourtant, et qui
+n’a pas l’excuse d’être l’ami de son client... son
+avocat donc... Mais comment te dire ? Il a demandé
+si Charlotte était morte vierge, si on l’avait
+examinée... Il y a eu un murmure de dégoût dans
+la salle, une indignation de tous... Elle, mon enfant,
+si pure, si noble, une sainte ! Je l’aurais souffleté,
+cet homme... Même l’assassin en a été remué, lui
+que rien ne touche... Je l’ai vu. A ce moment il a
+pris sa tête dans ses mains et il a pleuré... Réponds,
+est-ce que cela ne devrait pas être défendu par la
+loi, d’outrager ainsi une victime en plein tribunal ?...
+Que croyait-il donc ? Qu’elle avait eu un
+amant ?... Un amant ! Elle, un amant...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>L’indignation du vieillard était si forte que soudain
+il fondit en larmes. Le fils, en présence de
+cette touchante douleur, sentit, lui aussi, son cœur
+se fondre et les larmes lui venir, et les deux hommes
+s’embrassèrent sans se dire un mot. «&nbsp;Vois-tu,&nbsp;»
+reprit le père quand il put parler, «&nbsp;c’est là le côté
+affreux de ces débats, cette discussion en public
+sur des choses si intimes, elle qui avait tant de
+pudeur pour ses moindres sentiments. Je te l’ai dit...
+Je suis sûr qu’elle a été malheureuse tout l’hiver
+par l’absence de Maxime. Elle l’aimait, crois-moi,
+sans vouloir le montrer... C’est bien cela qui a exaspéré
+la jalousie de ce Greslou... Quand il est arrivé
+dans la maison, qu’il l’a trouvée si gracieuse, si
+simple, il a cru pouvoir la séduire, l’épouser. Comment
+s’en serait-elle doutée, alors que moi-même,
+qui ai tant l’habitude des hommes, je n’ai rien
+deviné, rien vu ?...&nbsp;» Et, lancé sur cette route,
+durant tout le dîner, puis durant toute la soirée, le
+marquis parla, parla. Il goûtait cette consolation, la
+seule possible dans certaines crises, de se souvenir à
+haute voix. Ce culte religieux que leur malheureux
+père gardait à la morte était pour le fils, qui écoutait
+sans répondre, quelque chose de tragique en
+ce moment où il se préparait... à quoi ? Allait-il
+vraiment porter ce coup terrible au vieillard ?
+Retiré dans sa chambre, avec ce grand silence
+d’une ville de province autour de sa méditation, il
+reprit la lettre de sa sœur, et il la relut, quoi
+qu’il en sût par cœur toutes les phrases. Il sortait
+de ces pages, tracées par cette main aujourd’hui
+à jamais immobile, un soupir si désespéré, un souffle
+d’agonie si triste et si navrant ! L’illusion de la
+jeune fille avait été si folle, ses luttes si sincères, son
+réveil si amer, que le comte sentit de nouveau les
+larmes couler le long de ses joues. C’était la
+seconde fois qu’il pleurait dans la journée, lui qui,
+depuis la mort de Charlotte, avait gardé ses yeux
+secs et comme brûlés par la haine. Il se dit&nbsp;: «&nbsp;Greslou
+a tout mérité...&nbsp;» Il resta immobile quelques
+minutes, et, marchant vers la cheminée, où le feu
+achevait de s’éteindre, il posa sur la bûche à demi
+consumée les feuillets de la lettre. Il fit craquer une
+allumette et la glissa sous le papier. Il vit la ligne
+de flamme se développer tout autour, puis gagner
+la frêle écriture, puis transformer cette unique
+preuve du misérable amour et du suicide de la jeune
+fille en un débris noirâtre. Le frère acheva de mélanger
+ce débris aux cendres à coups de pincettes.
+Il se coucha en disant tout haut&nbsp;: «&nbsp;C’est
+fait,&nbsp;» et il s’endormit, comme au soir de sa première
+bataille, du sommeil assommé qui succède,
+chez les hommes d’action, aux grandes dépenses
+de volonté, pour n’ouvrir les yeux, lui si matinal
+d’ordinaire, qu’à neuf heures le lendemain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;M. le marquis a défendu qu’on éveillât
+mon capitaine,&nbsp;» répondit Pourat quand, appelé
+par son maître, il ouvrit les volets. Le soleil rayonnait
+dans un azur gai de fin d’hiver au lieu du ciel
+gris et bas de la veille. «&nbsp;Il est parti, voilà une
+heure... Mon capitaine sait qu’aujourd’hui on a
+dû amener l’accusé par le souterrain, tant le monde
+est exalté contre lui.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Quel souterrain ?&nbsp;» demanda André.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Celui qui va de la maison d’arrêt au Palais de
+Justice... Il paraît qu’on l’emploie pour les grands
+criminels, ceux qui pourraient être écharpés. Ma
+foi, mon capitaine, si je le voyais passer, celui-là,
+je crois bien que j’aurais un peu l’envie de lui
+tirer dessus avec mon revolver... Les chiens enragés,
+ça ne se juge pas, ça s’abat... Bon,&nbsp;» continua-t-il,
+«&nbsp;j’ai oublié les lettres de ce matin
+dans le salon.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il revint après une minute, ayant à la main trois
+enveloppes. André, qui jeta un regard sur les
+deux premières, devina aussitôt, à l’adresse, de
+qui elles venaient. La troisième portait une suscription
+d’une écriture inconnue. Elle avait été
+adressée à Lunéville, de Paris, puis dirigée sur
+Riom. Le comte la décacheta et lut les trois lignes
+que Sixte avait griffonnées avant de prendre
+le train. Les mains de cet officier si brave et qui ne
+savait pas le sens du mot peur se mirent à trembler.
+Il devint pâle comme la feuille qu’il tenait dans
+ces mains frémissantes, si pâle que Pourat lui
+demanda lui-même avec épouvante&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Mon capitaine est malade ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Laisse-moi,&nbsp;» dit brusquement le comte,
+«&nbsp;je m’habillerai seul.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il avait besoin en effet de se remettre du coup
+subit qui venait de le frapper. Il se trouvait donc
+quelqu’un au monde qui connaissait le mystère
+de la mort de Charlotte et qui n’était pas Robert
+Greslou,&nbsp;—&nbsp;car il avait vu des pages de la main
+du jeune homme, et ce n’était pas son écriture.
+Ce fut une secousse de terreur comme les hommes
+les plus courageux peuvent en ressentir devant un
+fait si absolument inattendu qu’il prend un caractère
+surnaturel. Le frère de Charlotte aurait vu
+sa sœur, là devant lui, vivante, qu’il n’aurait pas
+été terrassé d’un étonnement plus effrayé. Quelqu’un
+savait le suicide de la jeune fille, et la lettre
+écrite par elle avant de mourir, et le reste peut-être...
+Et ce quelqu’un, ce témoin mystérieux de
+la vérité, que pensait-il de lui ? L’interrogation
+par laquelle se terminait le billet anonyme le disait
+assez. Subitement, le comte se souvint de ce qu’il
+avait osé cette nuit. Il se rappela cette lettre jetée
+au feu, et la pourpre de la honte lui vint aux joues...
+Cette résolution, prise la veille, et sur laquelle il
+avait dormi, il ne pouvait plus la tenir. Qu’un
+homme eût le droit de dire&nbsp;: «&nbsp;Le comte de Jussat a
+commis une lâcheté,&nbsp;» cela dépassait, pour ce
+gentilhomme affamé d’honneur, ce qu’il était
+capable de supporter. Son trouble de la veille,
+qu’il avait cru fini, se réveilla de nouveau, rendu
+plus intolérable par le retour de son père, qui
+lui dit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;On a entendu les témoins... J’ai déposé...
+Mais ce qui a été dur, ç’a été de me trouver dans
+la petite salle, avant l’audience, avec la mère de
+Greslou... C’est une chance encore qu’elle ne soit
+pas descendue ici... Elle est à l’hôtel du Commerce,
+où elle a osé me supplier de venir pour causer avec
+elle, dans une scène qu’elle m’a faite. Quelle
+scène !... C’est une figure à ne pas l’oublier, une face
+sinistre, avec des yeux noirs qui ont comme un
+feu sombre dans les larmes... Elle a marché sur
+moi et elle m’a parlé... Elle m’a adjuré de dire que
+son fils était innocent, que je le savais, que je
+n’avais pas le droit de déposer contre lui. Oui, la
+terrible scène, et que le gendarme a dû interrompre !...
+La malheureuse ! Je ne peux pas lui en vouloir...
+C’est son fils... Quelle étrange chose qu’un
+scélérat comme celui-là puisse encore avoir au
+monde un cœur qui l’aime ainsi, comme j’aimais
+Charlotte, comme je t’aime... N’importe !...&nbsp;»
+continua le cruel vieillard. «&nbsp;Il est une heure...
+Le procureur général va parler... Puis la défense...
+Entre cinq et six heures, nous aurons le verdict...
+Que cela me rassasiera le cœur de le regarder pendant
+l’énoncé de la sentence !... Ce n’est que juste...
+Il a tué. Il doit mourir...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Entre cinq et six heures !... Quand le comte
+André se trouva seul, il recommença de se promener
+de long en large,&nbsp;—&nbsp;comme la veille,&nbsp;—&nbsp;tandis
+que Pourat desservait la table avec le valet de
+chambre de M. de Jussat. Ces deux hommes
+ont raconté que jamais leur maître ne leur avait
+paru plus violemment inquiet que pendant les
+quelque trente minutes qu’ils étaient demeurés
+à faire ce service. Leur stupeur fut grande lorsqu’il
+demanda qu’on lui préparât ses vêtements
+d’uniforme. En un quart d’heure il fut prêt, et
+il quittait l’hôtel, lui qui avait refusé de sortir
+depuis les trois jours qu’il était arrivé à Riom.
+Un détail fit frémir le brave Pourat. Il constata
+que l’officier avait pris avec lui son revolver, posé
+depuis deux jours sur la table de nuit. Le soldat se
+rappela ses propres discours, et il communiqua ses
+craintes à son compagnon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Si ce Greslou est acquitté,&nbsp;» dit-il, «&nbsp;le
+capitaine est homme à lui brûler la cervelle, là,
+sur place...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Nous devrions le suivre peut-être ?...&nbsp;»
+répondit le valet de chambre.</p>
+
+<p class='pindent'>Tandis que les deux domestiques délibéraient,
+le comte suivait la grande rue qui conduit au
+Palais de Justice. Il la connaissait, pour être venu
+souvent à Riom dans son enfance. Cette vieille
+ville parlementaire, avec ses grands hôtels aux
+hautes fenêtres, bâtis en pierre noire de Volvic,
+semblait plus vide, plus silencieuse, plus morte
+encore que d’habitude, tandis que le frère de
+Charlotte marchait vers la Cour. Puis brusquement,
+aux abords du Palais, c’était une foule serrée et qui
+remplissait l’étroite ruelle Saint-Louis par où l’on
+accède à la salle des assises. L’affaire Greslou avait
+attiré tous ceux qui pouvaient disposer seulement
+d’une heure. André eut de la peine à fendre les
+groupes, composés de paysans venus de la campagne
+et de petits boutiquiers qui discutaient avec
+une animation passionnée. Il arriva devant les deux
+marches qui mènent au vestibule. Deux soldats
+s’y tenaient, chargés de contenir le peuple. Le comte
+sembla hésiter, puis au lieu d’entrer il poussa jusqu’au
+bout de la ruelle. Il se trouva devant une terrasse
+plantée d’arbres nus, et qui, jetée entre les
+murs sinistres de la maison centrale et la masse
+sombre du Palais, domine la plaine immense de la
+Limagne. Une fontaine en charme d’ordinaire le
+silence avec le bruit de son eau, et ce bruit restait
+perceptible encore malgré la rumeur de la foule
+pressée dans la rue voisine. André s’assit sur un
+banc, près de cette fontaine. Depuis, il n’a jamais
+su expliquer pourquoi il était resté là plus d’une
+demi-heure, ni quelle raison précise l’avait fait se
+lever, marcher vers l’entrée du Palais, écrire quelques
+mots sur sa carte, donner cette carte à un soldat
+pour être portée par l’huissier au président. Il
+avait la sensation très nette d’agir presque malgré
+lui, et comme dans un songe. Sa résolution néanmoins
+était prise, et il sentait qu’elle ne faiblirait
+plus, quoi qu’il appréhendât avec une angoisse horrible
+de se trouver en face de son père, qui était là,
+par delà ces gens dont il apercevait les têtes penchées,
+les nuques immobiles, les épaules voûtées.
+Il éprouva, dans cette agonie qu’il traversait, le
+seul soulagement qu’il pût ressentir, quand l’huissier
+vint le prendre. Car, au lieu de l’introduire
+droit dans la salle, cet homme le conduisit par un
+couloir jusqu’à une petite pièce qui était sans doute
+le cabinet du président. Des dossiers y traînaient
+sur une table. Un par-dessus et un chapeau étaient
+pendus à une patère. Arrivé là, son guide lui
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;M. le président va vous entendre aussitôt
+que M. le procureur général aura fini...&nbsp;» Quelle
+consolation inattendue dans sa peine ! Le supplice
+de déposer en public et devant son père lui serait
+donc épargné ! Cette espérance fut de courte durée.
+L’officier n’était pas depuis dix minutes dans le
+cabinet du président que ce dernier entrait, un
+grand vieillard à la face bistrée de bile avec des
+cheveux gris que l’opposition du rouge de la
+robe faisait paraître verdâtres. Dès les premières
+mots et devant l’affirmation du comte qu’il apportait
+la preuve de l’innocence de l’accusé&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Dans ces conditions, monsieur,&nbsp;» dit le
+magistrat, sur le visage de qui s’était comme posé
+un masque de stupeur, «&nbsp;je ne peux recevoir vos
+confidences... L’audience va être reprise et vous
+allez être entendu comme témoin, pourvu que ni
+l’accusation ni la défense ne s’y opposent.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait
+évitée au frère de Charlotte ! Il venait se heurter
+à cette machine impassible de la Justice qui
+ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la
+sensibilité humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la
+chambre des témoins, et se souvenir de la scène
+qui s’y était passée&nbsp;—&nbsp;si peu d’heures auparavant !&nbsp;—&nbsp;entre
+son père et la mère de Greslou, puis
+entrer de là dans la salle des assises. Il vit le mur
+nu avec l’image du Crucifié qui dominait cette
+salle, les têtes tournées vers lui dans une attention
+suprême, le président de nouveau entre ses
+assesseurs, le procureur général et l’avocat général
+assis dans leurs robes rouges ; les jurés à
+gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à
+droite sur le banc des prévenus, les bras croisés,
+livide, mais impassible, et du monde se pressait
+partout, derrière les magistrats, dans les tribunes.
+Au banc des témoins André reconnut son père et
+ses cheveux blancs. Cette vue lui serra le cœur,&nbsp;—&nbsp;son
+cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le
+président, après avoir demandé au défenseur et
+au procureur général s’ils ne s’opposaient pas à
+l’audition du témoin, lui fit décliner ses noms et
+qualités et prêter serment suivant la formule.
+Les magistrats qui ont assisté à cette scène sont
+unanimes à dire qu’aucune émotion d’assises ne
+fut jamais comparable à celle qui saisit toute la
+salle et qui les saisit eux-mêmes quand cet homme,
+dont tous connaissaient le passé héroïque par les
+articles des journaux publiés à l’occasion du procès,
+commença, d’une voix pourtant ferme, mais
+où l’on devinait l’atroce douleur&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots
+à dire. Ma sœur n’a pas été assassinée, elle s’est
+tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une lettre
+d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir,
+et pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de
+cacher ce suicide, j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme
+que vous avez devant vous&nbsp;»&nbsp;—&nbsp;et il montra
+Greslou de sa main en se tournant à demi vers
+l’accusé&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;n’a pas versé le poison, il a fait pire...
+Mais ce n’est pas de votre justice qu’il relève, et il
+ne doit pas être condamné comme assassin... Il est
+innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je
+ne peux plus vous donner de cette innocence, je
+vous apporte ma parole.&nbsp;» Ces phrases tombaient
+une à une, dans une espèce d’angoisse de toute la
+salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il est fou,&nbsp;» disait une voix, «&nbsp;il est fou&nbsp;», ne
+l’écoutez pas.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, mon père,&nbsp;» reprit le comte André, qui
+reconnut l’accent du marquis, et qui se tourna vers
+le vieillard comme écroulé sur son banc. «&nbsp;Je ne suis
+pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère,
+monsieur le président, que l’on m’épargnera
+d’en dire davantage.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il avait une supplication dans la voix, cet
+homme si fier, en disant cette dernière phrase,
+et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa
+dans la foule quand le président lui répondit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;A mon grand regret, monsieur, je ne peux
+vous accorder ce que vous demandez... L’extrême
+gravité de la déposition que vous venez de faire
+ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications
+que notre devoir&nbsp;—&nbsp;un douloureux devoir,
+mais un devoir,&nbsp;—&nbsp;est de vous forcer à préciser...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi,
+mon devoir jusqu’au bout...&nbsp;» Il y eut dans l’accent
+avec lequel le témoin jeta cette phrase une
+telle résolution, que le murmure de la foule céda
+tout d’un coup la place au silence, et on entendit
+le président reprendre&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que
+vous aurait écrite mademoiselle votre sœur...
+Permettez-moi de dire qu’il est au moins extraordinaire
+que votre première idée n’ait pas été
+d’éclairer la Justice en la lui communiquant...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Elle contenait,&nbsp;» dit le comte, «&nbsp;un secret
+que j’aurais voulu cacher au prix de mon sang...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait
+jusqu’à la fin de ce drame, à ce Maxime de
+Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait été là
+le moment le plus terrible de son sacrifice,&nbsp;—&nbsp;mais
+qu’à partir de cette minute, l’émotion fut comme
+supprimée en lui par son excès même. Les terribles
+détails de la lettre de la morte, il dut les
+donner,&nbsp;—&nbsp;et raconter ses propres sensations, et
+tout confesser de ses agonies. Quant à ce qui suivit,
+il a déclaré lui-même qu’il s’en rappelait seulement
+quelques détails matériels,&nbsp;—&nbsp;et les plus
+inattendus&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;le froid sous sa main d’une colonne
+de fer contre laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir
+au banc des témoins d’où l’on venait d’emporter
+son père, qui s’était évanoui aux derniers
+mots de sa déposition... Il a dit avoir remarqué
+aussi le traînant accent lorrain du procureur général
+qui se leva pour abandonner l’accusation...
+Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase
+du procureur, le discours de l’avocat de Greslou, la
+sortie du jury et sa rentrée avec un verdict négatif ?
+Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus
+que de l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois
+vidée, le gardien fut venu l’inviter à sortir à son
+tour. Il se souvient d’avoir marché devant lui très
+vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui
+rentraient après les assises le rencontrèrent sur la
+route de ce village. Il sortait d’une auberge où il
+avait écrit quelques lettres adressées l’une à son
+père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel,
+une dernière à Maxime de Plane. A neuf heures,
+il frappait à la porte de l’hôtel du Commerce,
+où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté
+était descendue, et il demandait au concierge
+si M. Greslou était là. Ce garçon avait entendu le
+récit de la dramatique audience. Il devina, rien
+qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait
+devant lui, et il eut le bon sens de répondre que
+M. Robert Greslou n’avait point paru. Malheureusement,
+il crut bien faire de monter aussitôt
+chez le jeune homme, qui, sorti de prison depuis
+une heure, se trouvait avec sa mère et M. Adrien
+Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications
+éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré
+dans le corridor de l’hôtel, l’avait conjuré de
+l’aider à raffermir son fils.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Monsieur,&nbsp;» dit cet homme à Robert après
+avoir demandé la permission de lui parler à part,
+«&nbsp;prenez garde, M. le comte de Jussat vous cherche.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Où est-il ?&nbsp;» interrogea fiévreusement Greslou.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Il ne doit pas avoir quitté la rue,&nbsp;» répondit
+le concierge, «&nbsp;mais je lui ai dit que l’on ne
+vous avait pas vu ici.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous avez eu tort,&nbsp;» répliqua Greslou. Et,
+prenant son chapeau, il se précipita vers l’escalier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Où vas-tu ?&nbsp;» implora sa mère.</p>
+
+<p class='pindent'>Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être
+n’entendit-il même pas ce cri, tant il avait mis
+de vitesse à descendre les marches de l’escalier.
+L’idée que le comte André le croyait assez lâche
+pour se cacher de lui le bouleversait. Il n’eut pas
+longtemps à chercher son ennemi. Le comte était
+de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte.
+Robert le reconnut et marcha droit sur lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Vous avez à me parler, monsieur ?&nbsp;» lui
+demanda-t-il fièrement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Je suis à vos ordres&nbsp;», continua Greslou,
+«&nbsp;pour telle réparation qu’il vous conviendra
+d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je
+vous en donne ma parole.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;Non, monsieur,&nbsp;» répondit André de Jussat,
+«&nbsp;on ne se bat pas avec les hommes comme
+vous, on les exécute.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre,
+au lieu de fuir, se tenait devant lui et semblait
+lui dire&nbsp;: «&nbsp;Osez&nbsp;», il lui logea une balle dans la
+tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de
+la détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut,
+on trouva le comte André, debout contre le
+mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit
+simplement, en montrant le corps de l’amant de
+sa sœur à ses pieds&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;«&nbsp;J’ai fait justice.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Et il se laissa arrêter sans résistance.</p>
+
+<hr class='tbk'/>
+
+<p class='pindent'>Durant la nuit qui suivit cette scène tragique,
+certes, les admirateurs de la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span>,
+de la <span class='it'>Théorie des passions</span>, de l’<span class='it'>Anatomie de la
+volonté</span>, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu
+voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de
+l’hôtel du Commerce, et lire dans la pensée de leur
+implacable et puissant Maître. Au pied du lit
+où reposait un mort, le front bandé, se tenait
+agenouillée la mère de Robert Greslou. Le grand
+négateur, assis sur une chaise, regardait cette femme
+prier, tour à tour, et ce mort qui avait été
+son disciple dormir du sommeil dont dormait
+aussi Charlotte de Jussat ; et, pour la première
+fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir,
+cet analyste presque inhumain à force de logique
+s’humiliait, s’inclinait, s’abîmait devant le mystère
+impénétrable de la destinée. Les mots de la
+seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine
+enfance&nbsp;: «&nbsp;Notre Père qui êtes aux cieux...&nbsp;» lui
+revenaient au cœur. Certes, il ne les prononçait
+pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais
+s’il existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et
+petits se tournent aux heures affreuses comme
+vers le seul secours, n’est-ce pas la plus touchante
+des prières que ce besoin de prier ? Et, si ce Père
+Céleste n’existait pas, aurions-nous cette faim et
+cette soif de lui dans ces heures-là ?&nbsp;—&nbsp;«&nbsp;Tu ne me
+chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé !...&nbsp;»
+A cette minute même et grâce à cette lucidité de
+pensée qui accompagne les savants dans toutes
+les crises, Adrien Sixte se rappela cette phrase
+admirable de Pascal dans son <span class='it'>Mystère de Jésus</span>,&nbsp;—&nbsp;et
+quand la mère se releva, elle put le voir qui
+pleurait.</p>
+
+<p class='line' style='text-align:center;'>Paris, septembre 1888.&nbsp;—&nbsp;Clermont-Ferrand, mai 1889.</p>
+
+<p class='line' style='text-align:center;margin-top:3em;'>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.</p>
+
+<hr class='pbk'/>
+
+<h2>Notes de la transcription</h2>
+
+<p class='pindent'>Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés. En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.</p>
+
+<p class='pindent'>La ponctuation a été respectée, sauf en cas d’erreurs d’impression évidentes.</p>
+
+<p class='pindent'>Une table des matières a été ajoutée pour faciliter la lecture.</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77617 ***</div>
+ </body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
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