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C’était par-dessus tout, une +impression de surprise, à tel point que nous en oubliions presque +d’admirer, comme il convenait, l’éminente valeur littéraire de l’œuvre, +la forte et savante simplicité de l’intrigue, le relief des figures et +leur profonde vérité humaine, la beauté poétique de tels paysages +d’Auvergne qui demeurent aujourd’hui encore, je crois bien, ce que M. +Bourget nous a donné en ce genre à la fois de plus personnel et de plus +parfait : toutes qualités que j’avoue humblement n’avoir découvertes, +pour ma part, qu’en relisant le _Disciple_ quelques années après. Mais +c’est qu’en vérité toute notre attention, à la date déjà lointaine de ce +milieu de l’année 1889, s’était trouvée aussitôt concentrée sur deux +choses également imprévues et singulières, dont avec nos idées et nos +sentiments d’alors nous ne pouvions manquer d’être stupéfaits : sur la +nature même de la thèse morale expressément soutenue par le romancier, +et, en second lieu, sur le fait qu’une thèse de ce genre nous fût +présentée par le jeune écrivain dont le nom se lisait en tête du livre. + +M. Paul Bourget était devenu, depuis longtemps déjà, l’un de nos maîtres +les plus écoutés et les plus aimés : depuis la première apparition, dans +la _Nouvelle Revue_, de ces mémorables _Essais de Psychologie +contemporaine_, où, à l’expression merveilleusement délicate et nuancée +de notre commune façon de juger l’œuvre et le génie d’un Stendhal ou +d’un Baudelaire se joignait encore, pour nous séduire, l’attrait plus +intime d’une philosophie toute désenchantée et mélancolique, appropriant +aux exigences secrètes de nos jeunes cœurs le « pessimisme » un peu gros +de Schopenhauer et de son école. Sans compter que la même doctrine nous +avait été offerte aussi par M. Bourget en des recueils de vers d’une +fantaisie et d’une grâce exquises, sous l’élégante douceur musicale de +leur forme. _La Vie Inquiète_, les _Aveux_, _Edel_, le souvenir de ces +chants de tristesse ou de rêverie nous avait habitués à reconnaître, +jusque dans les études critiques de leur auteur, l’écho frémissant d’une +âme de poète, — et rien d’autre ne pouvait alors constituer, pour un +écrivain, un titre plus précieux et plus sûr à notre sympathie : car +avec tous ses défauts, chèrement payés par la suite, notre génération +pouvait du moins se glorifier d’avoir grandi dans le culte respectueux +et passionné de la poésie, se refusant toujours à tenir celle-ci pour un +simple genre littéraire égal en espèce comme en portée esthétique à la +prose même la plus émouvante ou la plus « artiste ». + +Et ainsi notre affection, dès le premier jour, avait été acquise aux +romans et nouvelles de M. Bourget. Par-dessous — un ensemble de +procédés narratifs et pittoresques qui tout de suite nous avaient révélé +un héritier authentique de l’art vénéré de notre grand Balzac, ces beaux +récits ne nous ravissaient pas seulement par la discrète et profonde +pénétration de leur analyse psychologique : depuis _Cruelle Enigme_ et +_Un Crime d’Amour_ jusqu’à l’admirable _Mensonges_, chacun d’eux nous +parlait une langue qui aurait suffi à nous empêcher de le confondre avec +les meilleurs produits de cette école « naturaliste » que nous voyions, +à ce moment, achever parmi nous sa brève floraison, en attendant que +bientôt un souffle de mort l’anéantit toute entière presque d’un même +coup. A la différence d’un Zola ou d’un Maupassant, le romancier de +_Mensonges_ était pour nous un poète résigné à traduire en prose une +pensée et des rêves qui, sous leur déguisement, n’en restaient pas moins +plus proches de nous que les fortes visions, trop rudement étalées, de +ces prosateurs. Nous lui savions gré de choisir à dessein ses sujets et +ses personnages dans les milieux sociaux plus raffinés, et d’insister +plus volontiers sur les mouvements intérieurs des âmes, et puis surtout +de relever l’intérêt « esthétique » des touchantes tragédies mondaines +qu’il évoquait devant nous en les imprégnant, à leur tour, d’un léger et +subtil parfum de pessimisme qui, de page en page, excellait à les +dépouiller de ce qu’une reconstitution trop réaliste de la vie avait +immanquablement pour nous de banal, de grossier, et d’antipathique. + +Mais aussi, en échange de la tendre et fidèle admiration littéraire +qu’avait trouvée chez nous M. Paul Bourget, entendions-nous qu’il +partageât toutes les opinions qui nous étaient chères, et au premier +rang desquelles figurait une foi absolue dans la supériorité de l’œuvre +d’art sur le reste des choses. La doctrine de ce que nos devanciers +avaient appelé « l’art pour l’art » avait eu beau changer de nom, au +cours des années : elle continuait à nous apparaître comme la première, +l’unique vérité. Sans aller peut-être jusqu’à approuver les joyeux +paradoxes d’immoralité que quelques-uns d’entre nous s’amusaient, dès ce +temps, à développer sur la scène ou dans le roman, — préludant par là +au triomphe prochain de la littérature « rosse », — nous ne souffrions +pas que l’artiste, et en particulier l’homme de lettres, eût jamais à se +préoccuper de la portée morale de son œuvre ni de ses conséquences dans +la vie pratique. Cette vie pratique, d’ailleurs, nous inspirait +unanimement le plus parfait mépris. Nous l’entrevoyions si bas +au-dessous de notre horizon accoutumé que l’idée ne nous serait même pas +venue d’une Influence possible de la « pensée » sur elle : sauf à +considérer une telle influence, si d’aventure quelque preuve certaine +nous l’avait révélée, comme un simple accident dénué d’importance, et +tout à fait indigne de nous émouvoir. Nous estimions que le seul devoir +du philosophe et du poète, de l’auteur dramatique et du romancier, était +de tâcher à exprimer pleinement ses idées, ses sentiments, les résultats +de son observation ou de sa fantaisie, sans se troubler des vaines et +stupides alarmes de l’aveugle troupeau des « moralistes » de toute +provenance et de tout habit. Ignorant encore, ou du moins ne connaissant +que d’une manière assez vague, le défi lancé par l’infortuné Nietzsche à +l’antique distinction du bien et du mal, déjà nous étions prêts à lui +faire l’accueil qu’avaient reçu de nous, avant lui, les théories +« amorales » de Taine et de Renan ou cette captivante doctrine du +« culte du moi » qui venait alors de nous être prêchée par M. Barrès +avec un mélange délicieux de passion poétique et de détachement. Tout +cela nous plaisait surtout parce que nous y découvrions autant de hardis +et heureux efforts à élargir l’abime creusé depuis longtemps déjà entre +la libre vie de l’esprit, telle que nous nous enorgueillissions d’être +admis à la vivre, et les médiocres « contingences » de la vie réelle. Et +bien que M. Bourget, ainsi qu’il seyait à un poète, se fût contenté +jusque-là d’assister en témoin à ces tentatives, tout en les éclairant +pour nous de la fine et pénétrante lumière de son analyse, chacun de +nous avait l’impression que l’auteur des audacieuses études sur +_Flaubert_, _Renan_ et _Leconte de Liste_, l’ironiste désabusé de la +_Physiologie de l’Amour moderne_, s’accordait avec nous dans cette fière +indifférence à l’égard d’une réalité bassement « bourgeoise », bonne +tout au plus à inquiéter l’âme prosaïque d’un Sarcey, ou encore à +devenir une arme de combat, contre une école littéraire trop bruyamment +fêtée, entre les mains hargneuses d’un « pion » de génie tel que +Brunetière! + +Or, voici que dans l’été de 1889, précisément au lendemain de sa +piquante _Physiologie de l’Amour moderne_, M. Bourget nous donnait un +roman qui, sans l’ombre de réserve, se mettait au service d’une doctrine +« morale », et proclamait ouvertement l’étroite liaison intime de la vie +de l’esprit et de la vie réelle, un roman où le philosophe, l’artiste, +étaient solennellement accusés d’exercer une action pernicieuse sur de +jeunes cerveaux, un roman où ces êtres que nous supposions d’une race +surnaturelle étaient solennellement déclarés responsables de toute +mauvaise action commise, — à leur insu, parmi l’obscure foule anonyme +s’agitant à leurs pieds, sous l’inspiration de l’une de leurs idées ou +de l’un de leurs rêves! Dans un récit d’une vérité et d’une puissance +tragique singulières, laissant bien loin dernière soi tous les _Essais +de Psychologie_ et toutes les Cruelles Enigmes, voici que le poète +d’_Edel_ attaquait de front l’unique opinion qui nous tînt au cœur : +notre vaniteuse conscience d’habiter un monde distinct de celui du +« bourgeois », et supérieur à lui. Impossible d’imaginer notre surprise, +ni tout ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent +dédain avec lequel nous affections de railler cet étrange caprice +passager du charmant et sceptique analyste des passions mondaines. M. +Bourget se fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux +_Disciple_, une grosse farce « naturaliste » du genre te _Pot-bouille_ +ou de l’immortel _A Vau-l’eau_, combien le plus « délicat » d’entre nous +aurait eu moins de peine à lui pardonner! + +Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf +erreur, celle de l’_Homme Libre_ de M. Barrès et de la _Thais_ de M. +Anatole France, celle des premières études françaises sur la personne et +l’œuvre du créateur de _Zarathoustra_, — le magnifique roman qu’on va +lire a été un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire +littéraire. Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal +préparés à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et +d’artiste qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons +pas aperçu tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas +jusqu’à l’auteur du _Disciple_ qui, d’abord, ne se soit trouvé hors +d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps +s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en +partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien +dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles +de l’immense majorité des lecteurs français? + +Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui ce que nous y avons +mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent dédain avec lequel nous +affections de railler cet étrange caprice passager du charmant et +sceptique analyste des passions mondaines. M. Bourget se fût-il même +avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux Disciple, une grosse +farce « naturaliste » du genre de Pot-bouille ou de l’immortel A +Vau-l’eau, combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu moins de +peine à lui pardonner! + +Le fait est que, se produisant à cette date, — qui était aussi, sauf +erreur, celle de l’Homme Libre de M. Barrés et de la Thais de M. Anatole +France, celle des premières études françaises sur la personne et l’œuvre +du créateur de Zarathoustra, — le magnifique roman qu’on va lire a été +un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire littéraire. +Nous étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés à +l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de poète et d’artiste +qui nous la criait, — que je crois bien que nous n’en avons pas aperçu +tout de suite l’éminente portée; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à +l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé hors d’état de +l’apercevoir, ou tout au moins de deviner combien peu de temps +s’écoulerait avant que, sous l’influence d’un travail secret, issu en +partie de ce roman même, une révolution profonde s’accomplît aussi bien +dans ses propres croyances esthétiques et philosophiques que dans celles +de l’immense majorité des lecteurs français? + +Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui personne de chez nous +qui, de gré ou de force, n’en fût venu à tenir pour vraie la thèse du +_Disciple_. Je lisais dans les journaux, l’autre jour encore, qu’un +groupe de collégiens d’une sous-préfecture s’étaient constitués en +authentique association de voleurs et d’escrocs, sous le nom très +inattendu de : « la bande des Nick Carter ». Ce « Nick Carter » est un +détective américain dont les vertueux exploits sont racontés aux quatre +coins du monde, chaque semaine, en des livraisons populaires d’une +langue pitoyable et d’une illustration tout à fait hideuse; et sans +doute les collégiens susdits ne semblaient guère avoir compris la +signification réelle d’histoires où le personnage qu’ils s’étaient +choisi pour patron ne se fatigue pas d’envoyer au bagne les +représentants de la profession qu’ils avaient, eux-mêmes, vaillamment +adoptée : mais, après cela, rien ne nous prouve que le jeune Robert +Greslou, lui aussi, n’ait pas échoué à saisir exactement toutes les +nuances de l’abstruse doctrine philosophique qui l’a conduit à vouloir +« instituer » une « expérience » criminelle sur ses aptitudes de +conquête amoureuse. Ou bien, si l’on préfère un exemple d’ordre plus +relevé, je rappellerai l’aventure, également toute fraîche, d’un ouvrier +saxon de Leipzig qui, après s’être nourri d’une publication intitulée +les _Annales de Psychologie_, s’est tout à coup rendu compte de +l’impossibilité, pour lui, de « satisfaire pleinement les aspirations +naturelles et légitimes de son être » au moyen de son humble salaire, et +s’en est allé acheter un marteau, s’est adressé à soi-même un semblant +de lettre chargée, et a assommé un malheureux facteur au moment où +celui-ci pénétrait dans sa chambre. Voilà deux « cas » récents que le +hasard me jette sous la main : mais combien d’autres preuves plus +saisissantes chacun de nous trouverait à citer, tirées de son +observation personnelle ou de la lecture des journaux de la veille, en +faveur de la théorie contre laquelle se révoltaient jadis, à la suite de +l’austère Adrien Sixte, la plupart des hommes de lettres et savants, +philosophes et artistes de ma génération? Est-ce-que nous ne sentons pas +que toute notre conception présente de nos devoirs comme de nos droits +s’est principalement formée en nous sous l’empire de nos émotions +esthétiques ou intellectuelles, et que l’action de celles-ci sur nous a +été d’autant plus intense qu’elles nous sont apparues entourées de plus +de beauté, — avivées par l’exquise musique d’une strophe de Verlaine ou +de Baudelaire, enflammées par l’élan fiévreux de la pensée et du rythme +dans un chapitre de Nietzsche, illuminées de l’inoubliable sourire que +nous voyions flotter doucement autour des lèvres amères de l’auteur de +l’_Antechrist_ et de _l’Abbesse de Jouarre_? Et qui donc s’attendrait +encore, désormais, à mettre en doute l’énorme part qui revient au roman, +au théâtre, à toute notre littérature de ce dernier demi-siècle, dans la +brusque déchéance des vénérables notions séculaires de l’honneur et de +la dignité individuelle, dans la rupture à peu près totale des antiques +liens familiaux, pour ne rien dire de la diffusion universelle de cette +incrédulité quasi-animale qui, enlevant aux âmes la foi religieuse sans +lui substituer aucune autre croyance, les vide en même temps de toute +chaleur comme de tout espoir? Ah! l’aveugle et stupide troupeau que nous +étions, lorsqu’il y a vingt ans nous applaudissions aux faciles +« rosseries » du Théâtre-Libre, lorsque nous nous divertissions des +audaces « super-humaines » de nos maîtres d’alors, sans songer que +bientôt des fils nous naîtraient qui puiseraient dans ces amusants +paradoxes, respirés dès l’enfance, des germes pernicieux d’abrutissement +et de dépravation! + +Du moins nos yeux ont-ils fini par s’ouvrir, devant une évidence tous +les jours plus frappante. Ce qui naguère nous indignait comme un +attentat sacrilège à la souveraineté éternelle de la pensée et de l’art, +nous nous accordons tous aujourd’hui à le proclamer, et peu s’en faut +que nous ne nous figurions même l’avoir admis de tout temps. Mais non : +c’est au _Disciple_ de M. Bourget qu’appartient le mérite de nous +l’avoir enseigné, avec une autorité morale et un noble courage et un +attrait merveilleux d’évocation dramatique qui suffiraient à lui valoir +une place de choix, au premier rang des œuvres véritablement vivantes et +belles de notre littérature contemporaine. Et peut-être, ainsi que je +disais tout à l’heure, l’auteur lui-même de ce livre admirable ne +s’est-il pas, tout d’abord, rendu compte de la gravité exceptionnelle de +la doctrine qu’il nous apportait? Profondément ému du spectacle de +certaines tragédies récentes, et sans doute un peu troublé, aussi, par +la témérité inattendue de certaines idées qui commençaient alors à +s’énoncer autour de lui avec l’irrésistible séduction d’une éloquence à +la fols infiniment spirituelle et pathétique, peut-être n’a-t-il obéi, +en effet, qu’à une impulsion passagère, après quoi il lui aura semblé +que rien ne l’empêchait de reprendre l’attachante série de ses propres +expériences d’analyse psychologique, unies à la peinture de ces milieux +parisiens que personne, de nos jours, n’a su mieux comprendre et décrire +que lui? Mais inconsciemment son _Disciple_ survivait et agissait en +lui, pendant les années qui avaient suivi sa publication; et un moment +est venu où, — tout de même que nos yeux en partie grâce à lui, — ses +yeux se sont décidément ouverts à l’importance du rôle que lui +imposaient son talent et sa renommée. Tout de même qu’autrefois +l’aventure symbolique de Robert Greslou avait succédé, dans son œuvre, à +_Un Crime d’Amour_ et à _Cruelle Enigme_, de nouveau nous l’avons vu +s’interrompre dans la création de romans purement « littéraires », une +_Cosmopolis_ ou une _Duchesse bleue_, pour aborder les problèmes les +plus brûlants de l’heure présente, et non plus en simple spectateur mais +en philosophe et en moraliste, s’efforçant d’opposer aux doctrines +funestes des continuateurs d’Adrien Sixte la seule doctrine religieuse +et sociale qui lui parût capable de sauver son pays. La haute valeur de +ces romans de sa dernière « manière », la grandeur de leur inspiration +et l’heureux contre-coup de celle-ci jusque sur la qualité, toute +professionnelle, du relief des caractères et de l’ardente et harmonieuse +élégance du style, je n’ai pas à les louer ici, et chacun, d’ailleurs, +les connaît assez : mais il n’y a pas une de ces précieuses vertus de +l’_Étape_, de _l’Émigré_, ni de la _Barricade_ qui ne résultent +expressément d’une révolution commencée dans l’âme de M. Bourget voilà +vingt et un ans, lorsqu’un concours providentiel de hasards lui a +suggéré le caprice d’entremêler à ses subtiles explorations du cœur +féminin le simple récit de l’expérience instituée dans un château de +l’Auvergne, au prix de l’honneur et de la vie d’une jeune fille, par +l’élève docile de l’austère et vénérable Adrien Sixte. + + T. DE WYZEWA. + + + + + _TABLE._ + + _A un jeune homme_ + _I._ _Un Philosophe moderne_ + _II._ _L’Affaire Greslou_ + _III._ _Simple Douleur_ + _IV._ _Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui_ + _I._ _Mes Hérédités_ + _II._ _Mon Milieu d’idées_ + _III._ _Transplantation_ + _IV._ _Première Crise_ + _V._ _Seconde Crise_ + _VI._ _Conclusion_ + _V._ _Tourments d’idées_ + _VI._ _Le Comte André_ + + + + + _A UN JEUNE HOMME_ + + +_C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi +que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni +ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, — rien sinon +que tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, et que tu vas, +cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions +qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes +dépend un peu de ta vie morale, un peu de ton âme; — et ta vie morale, +c’est la vie morale de la France même; ton âme, c’est son âme. Dans +vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en main la fortune de +cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette patrie +elle-même. Qu’auras-tu recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos +ouvrages? Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de lettres, si +chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité_... + +_Tu trouveras dans_ le Disciple _l’étude d’une de ces +responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve que l’ami qui +t’écrit ces lignes possède, à défaut d’autre mérite, celui de croire +profondément au sérieux de son art. — Puisses-tu trouver dans ces +lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement. Oui, il pense à +toi, et cela depuis bien longtemps, depuis les jours où tu commençais +d’apprendre à lire, alors que nous autres, qui marchons aujourd’hui vers +notre quarantième année, nous griffonnions nos premiers vers et notre +première page de prose au bruit du canon qui grondait sur Paris. Dans +nos chambrées d’écoliers on n’était pas gai à cette époque. Les plus +âgés d’entre nous venaient de partir pour la guerre, et nous qui devions +rester au collège, du fond de nos classes à demi désertes nous sentions +peser sur nous le grand devoir du relèvement de la Patrie._ + +_Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale année 1871, jeune +Français de maintenant, — nous tous qui voulions vouer notre effort aux +Lettres. Mes amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore de +Banville_ : + + Vous en qui je salue une nouvelle aurore. + Vous tous qui m’aimerez, + Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, + O bataillons sacrés! + +_Cette aurore de demain, nous la voulions aussi rayonnante que notre +aurore à nous était mélancolique et embrumée d’une vapeur de sang. Nous +souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille, +en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes. +Nous nous disions que notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à +vous, une France nouvelle, par notre action privée et publique, par nos +actes et par nos paroles, par notre ferveur et par notre exemple, une +France rachetée de la défaite, une France reconstruite dans sa vie +extérieure et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous fussions +alors, nous savions, pour l’avoir appris dans nos maîtres, — et ce fut +leur meilleur enseignement, — que les triomphes et les défaites du +dehors traduisent les qualités et les insuffisances du dedans. Nous +savions que la résurrection de l’Allemagne, au début du siècle, a été +avant tout une_ œuvre d’âme, _et nous nous rendions compte que l’Ame +Française était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait +aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans la généreuse +naïveté de notre adolescence à comprendre que la crise morale était la +grande crise de ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos chefs +de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface de_ la Femme de Claude, +_s’adressant au Français de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère +plus jeune : « Prends garde, tu traverses des temps difficiles... Tu +viens de payer cher, elles ne sont même pas encore toutes payées, tes +fautes d’autrefois. Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin, +railleur, sceptique et folâtre : en voilà assez pour quelque temps au +moins. Dieu, la nature, le travail, l’amour, l’enfant, tout cela est +sérieux, très sérieux, et se dresse devant toi._ Il faut que tout cela +vive ou que tu meures. » + +_De cette génération dont je suis, et que soulevait ce noble espoir de +refaire la France, je ne peux pas dire qu’elle ait réussi, ni même +qu’elle ait été assez uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je +sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé, — oui, beaucoup. Sans trop de +méthode, hélas! mais avec une application continue et qui me touche +quand je songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au pouvoir, +combien nous avons tous été abandonnés à nous-mêmes, l’indifférence où +nous ont tenus les malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui +jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous appuyer, de nous +diriger. Ah! la brave classe moyenne, la solide et vaillante +Bourgeoisie, que possède encore la France! Qu’elle a fourni, depuis ces +vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie, d’agents +diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs excellents, d’artistes +intègres! J’entends dire parfois : « Quelle vitalité dans ce pays! Il +continue d’aller, là où un autre mourrait... » Hé bien! s’il va, en +effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne volonté de cette +jeune bourgeoisie qui a tout accepté pour servir le pays. Elle a vu +d’ignobles maîtres d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus +chères croyances, des politiciens abominables jouer du suffrage +universel comme d’un instrument de règne, et installer leur médiocrité +menteuse dans les plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage +universel, la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies, — car +la force du nombre est la plus brutale des forces, n’ayant même pas pour +elle l’audace et le talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout, +elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne nécessaire. +Si nos soldats vont et viennent, si es puissances étrangères nous +gardent leur respect, si notre enseignement supérieur se développe, si +nos arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie national, +c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas de victoire à son actif, +cette génération des jeunes gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a +pas su rétablir la forme traditionnelle du gouvernement, ni résoudre les +problèmes redoutables que l’erreur démocratique nous impose. Pourtant, +jeune homme de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes +aînés. Par eux la France a vécu._ + +_Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui tourmente à l’heure +actuelle ceux de ces aînés qui ont gardé, malgré tout, la foi dans le +relèvement du pays. Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des +cavaliers prussiens galopant victorieux entre les peupliers de la terre +natale. Et de l’horrible guerre civile tu ne connais guère que la ruine +pittoresque de la Cour des comptes, où les arbres poussent leur +végétation luxuriante parmi les pierres roussies qui prennent de +poétiques allures de palais anciens, en attendant que cette trace aussi +disparaisse. Nous autres, nous n’avons jamais pu considérer que la paix +de 71 eût tout réglé pour toujours... Que je voudrais savoir si tu +penses comme nous! Que je voudrais être sûr que tu n’es pas prêt à +renoncer à ce qui fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun +de nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé! Mais non, j’en suis +sûr, et que tu te sens triste quand tu passes devant l’Arc où_ les +autres _ont passé, même si c’est avec un ami, et par les beaux soirs +d’été. Tu quitterais tout, gaiement, pour aller_ là-bas, — _si, demain, +il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce n’est pas assez de savoir +mourir. Es-tu décidé à savoir vivre? Lorsque tu le vois, cet Arc de +triomphe, et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée, +regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle héroïque des +conscrits d’alors? Quand tu te souviens de la Restauration et des luttes +du Romantisme, éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux +d’_Hernani, _un grand drapeau littéraire à défendre? Sens-tu, quand tu +rencontres un des maîtres d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte +de Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un des +dépositaires du génie de ta race? Quand tu lis des livres, comme ceux +que nous devons écrire lorsqu’il nous faut peindre les coupables +passions et leur martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé les +auteurs de ces livres? As-tu de l’idéal, enfin, plus d’idéal que nous; +de la foi, plus de foi que nous; de l’espérance, plus d’espérance que +nous? — Si c’est_ oui, _donne-moi la main, et laisse-moi te dire : +merci. — Si c’est_ non?... + +_Si c’est_ non?... — _Il y a deux types de jeunes gens que je vois +devant moi à l’heure présente, et qui sont devant toi aussi comme deux +formes de tentations, également redoutables et funestes. — L’un est +cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de +la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit +par cet autre : réussir. Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de +la littérature ou de l’art, du sport ou de l’industrie; qu’il soit +officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même pour dieu, pour +principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce +temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à l’œuvre +de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare +civilisé, la plus dangereuse des espèces. Alphonse Daudet, qui a su +merveilleusement le voir et le définir, ce jeune homme moderne, l’a +baptisé_ struggle-for-lifer, — _et lui-même, ce personnage s’appelle +volontiers « fin de siècle ». Il n’estime que le succès, — et dans le +succès que l’argent. Il est convaincu, en lisant ce que j’écris +ici, — car il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour +être « dans le train », — que je me moque du public en traçant ce +portrait, et que moi-même je lui ressemble. Il est si profondément +nihiliste à sa manière, que l’idéal lui paraît une comédie chez tout +autre, comme il en serait, comme il en est une chez lui, quand il juge à +propos, par exemple, de se grimer en socialiste, de mentir au peuple +pour avoir ses votes. Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas? +Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une +machine à calcul au service d’une machine à plaisir. Je le redoute moins +cependant pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties +des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un épicurien +intellectuel et raffiné, comme le premier était un épicurien brutal et +scientifique. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer +et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les +idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats +derniers des plus subtiles philosophes de cet âge. Ne lui parlez pas +d’impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n’a pas de sens +précis, et il est d’autre part trop intelligent pour ne pas admettre que +toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il +n’a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira +jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu’il a +transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la +beauté et la laideur, le vice et la vertu lui paraissent des objets de +simple curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme +savant et dont le démontage l’intéresse comme un objet d’expérience. +Pour lui, rien n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est +immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute l’ambition, comme +l’a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans son beau roman de +l’_Homme libre, — _chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque seulement une +conclusion, — consiste à « adorer son moi », à le parer de sensations +nouvelles. La vie religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à +ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme la vie +sentimentale. Sa corruption est autrement profonde que celle du +jouisseur barbare; elle est autrement compliquée, et le beau nom +d’intellectualisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la +sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien, ce jeune homme-là; +nous avons tous failli l’être, nous que les paradoxes d’un maître trop +éloquent ont trop charmés; nous l’avons tous été un jour, une heure; +nous le sommes encore dans nos mauvais moments. Et si j’ai écrit ce +livre, c’est pour te montrer, enfant de vingt ans chez qui l’âme est en +train de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que cet +égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de lui._ + +_Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes hommes, jeune Français +d’aujourd’hui. Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde +sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du +monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil de la vie, ni celui +de l’intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d’idées! +Dans ces temps de conscience troublée et de doctrines contradictoires, +attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase sacrée : « Il faut +juger l’arbre par ses fruits. » Il y a une réalité dont tu ne peux pas +douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute : +c’est ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui rendent +cette âme moins capable d’aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour +assuré que ces idées sont fausses par un point, si subtiles te +semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie +des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes +vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n’y a que flétrissure +présente et qu’agonie finale : l’amour et la volonté. — La science +d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu’au terme de son +analyse s’étend le domaine de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut +presque un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat +notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nous +n’avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan +de mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort, aie le courage +de répondre : « Vous ne le savez pas... » Et puisque tu sais, puisque tu +éprouves qu’une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure +pas en toi avant toi-même. — La France a besoin que nous pensions tous +cela, et puisse ce livre t’aider à le penser. N’y cherche pas, ce que tu +n’y trouverais point, des allusions à de récents événements. Le plan en +était tracé, et une partie en était écrite quand deux tragédies, l’une +Française et l’autre Européenne, sont venues attester qu’un même trouble +d’idées et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes et +d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de croire que je n’ai pas +spéculé sur des drames qui ont fait souffrir, qui font souffrir trop de +personnes. Les moralistes dont c’est le métier de chercher les causes +rencontrent parfois des analogies de situations qui leur attestent +qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient mieux alors s’être trompés. Que je +voudrais, moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais eu dans la +vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux_ +Disciple _qui donne son nom à ce roman! Mais s’il n’y en avait pas eu, +s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit ce que je viens de +te dire, jeune homme de mon pays, à qui je voudrais avoir été une fois +bienfaisant, par qui je souhaite passionnément d’être aimé, — et de le +mériter._ + + P. B. + +Paris, 5 juin 1889. + + Le Disciple + + + + + I + UN PHILOSOPHE MODERNE + + +Une légende qui n’a pas été démentie veut que les bourgeois de la ville +de Kœnigsberg aient deviné qu’un événement prodigieux bouleversait +l’univers civilisé, à voir simplement le philosophe Emmanuel Kant +modifier la direction de sa promenade quotidienne. Le célèbre auteur de +la _Critique de la Raison pure_ avait appris le jour même que la +Révolution française venait d’éclater. Quoique Paris soit peu propice à +d’aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants de la rue +Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par un après-midi de janvier 1887, une +stupeur presque pareille à constater la sortie, vers une heure, d’un +philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais aussi régulier, aussi +maniaque dans ses faits et gestes, sans compter qu’il est plus +destructif encore dans son analyse, — M. Adrien Sixte, celui que les +Anglais appellent volontiers le Spencer français. Il convient d’ajouter +tout de suite que cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de +Jussieu à la rue de Linné, fait partie d’une véritable petite province +bornée par le jardin des Plantes, l’hôpital de la Pitié, l’entrepôt des +vins et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. C’est dire +qu’elle permet ces familières inquisitions du coup d’œil, impossibles +dans les grands quartiers de la ville où le va-et-vient de l’existence +renouvelle sans cesse le flot des voitures et des passants. Ici ne +demeurent que de petits rentiers, de modestes professeurs, des employés +au Muséum, des étudiants désireux d’étudier, de tout jeunes gens de +lettres qui redoutent autour de leur solitude les tentations du pays +Latin. Les boutiques sont achalandées par leur clientèle, fixe comme +celle d’un faubourg. Le Boulanger, le Boucher, l’Epicier, la +Blanchisseuse, le Pharmacien, — tous ces noms sont prononcés au +singulier par les domestiques qui vont aux emplettes. Il n’y a guère +place pour une concurrence dans ce carré de maisons que dessert la ligne +des omnibus de la Glacière et qu’orne une fontaine capricieusement +chargée d’images d’animaux, en l’honneur du jardin des Plantes. Les +visiteurs de ce jardin s’y rendent rarement par la porte qui fait face à +l’hôpital. Aussi, même dans les belles journées de printemps et quand la +foule abonde sous les arbres reverdis de ce parc, asile favori des +militaires et des nourrices, la rue Linné demeure calme comme +d’habitude, à plus forte raison les rues avoisinantes. S’il se produit +dans ce coin isolé de Paris une affluence inusitée, c’est que les portes +de l’hospice de la Pitié s’ouvrent aux visiteurs des malades, et alors +se prolonge sur les trottoirs un défilé de figures humbles et tristes. +Ces pèlerins de misère arrivent munis de friandises destinées au parent +qui souffre derrière les vieux murs grisâtres de l’hôpital, et les +habitants des rez-de-chaussée, des loges et des magasins ne s’y trompent +guère. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs de hasard et toute +leur attention se réserve pour les passants qui apparaissent tous les +jours sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi, pour les +boutiquiers et les concierges, comme pour le chasseur dans la campagne, +des signes précis de l’heure et du temps qu’il fera dans les allées et +venues des promeneurs de ce quartier, où résonnent parfois les appels +sauvages poussés par quelque bête de la ménagerie voisine : un ara qui +crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, un tigre qui +miaule. En voyant trottiner, sa vieille serviette en cuir verdi sous le +bras, le professeur libre qui grignote un croissant d’un sou acheté en +hâte, ces espions du trottoir savent que huit heures vont sonner. Quand +le garçon du pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, ils +savent qu’il est onze heures, et que le chef de bataillon retraité qui +loge tout seul au cinquième étage de telle maison va déjeuner, — et +ainsi de suite pour chaque instant du jour. Un changement dans la +toilette des femmes qui promènent ici leurs élégances plus ou moins +coquettes est noté, critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et +peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule très pittoresque du +centre de la France, les moindres faits et gestes des habitués de ces +quatre ou cinq rues sont « dans les langues » et les faits et gestes de +M. Adrien Sixte plus encore que ceux de beaucoup d’autres, on va +comprendre pourquoi, par une simple esquisse du personnage. D’ailleurs +les détails de la vie menée par cet homme fourniront aux curieux de +nature humaine un document authentique sur une variété sociale assez +rare, celle des philosophes de profession. Quelques échantillons nous +ont été donnés de cette espèce par les anciens et plus récemment par +Colerus à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à propos +d’eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais du dix-septième siècle. +Darwin et Mill grandirent dans l’opulente et active bourgeoisie +anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique en plein +Paris de la fin du dix-neuvième siècle. J’ai connu dans ma jeunesse, et +quand les études de cet ordre m’intéressaient, plusieurs individus aussi +emprisonnés que lui dans l’atmosphère des spéculations abstraites. Je +n’en ai pas rencontré qui m’ait mieux fait comprendre l’existence d’un +Descartes dans son poêle au fond des Pays-Bas, ou celle du penseur de +l’_Ethique_, lequel n’avait, comme on sait, d’autres distractions à ses +rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac et de faire battre des +araignées. + +Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, +était venu s’établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse, +dont tous les indigènes le connaissaient aujourd’hui. C’était, à cette +époque déjà lointaine, un homme de trente-quatre ans, chez lequel toute +physionomie de jeunesse était comme détruite par une si complète +absorption de l’esprit dans les idées, que ce visage rasé n’avait plus +ni âge ni profession. Des médecins, des prêtres, des policiers et des +acteurs offrent au regard, pour des raisons diverses, de ces faces +froides, glabres, à la fois tendues et expressives. Un front haut et +fuyant, une bouche avancée et volontaire avec des lèvres minces, un +teint bilieux, des yeux malades d’avoir trop lu, et cachés sous des +lunettes noires, un corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu d’une +longue redingote en drap pelucheux l’hiver, en drap mince l’été, des +souliers noués de cordons, des cheveux trop longs, prématurément presque +tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux dits gibus qui se +plient par une mécanique et se déforment aussitôt, — voilà sous quelles +apparences se présentait ce savant, dont toutes les actions furent dès +le premier mois aussi méticuleusement réglées que celles d’un +ecclésiastique. Il occupait un appartement de sept cents francs de +loyer, situé au quatrième, et composé d’une chambre à coucher, d’un +salon de travail, d’une salle à manger grande comme une cabine de +bateau, d’une cuisine, d’une chambre de bonne, le tout donnant sur le +plus large horizon. Le philosophe voyait de ses fenêtres l’étendue +entière du jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise très au loin +dans le fond, à gauche, par delà une espèce de creux qui marquait la +place de la Seine. La gare d’Orléans et le dôme de la Salpêtrière se +dressaient en face de lui, et à droite la masse du cèdre noircissait sur +le fouillis vert ou dépouillé, suivant la saison, des arbres du +Labyrinthe. Des fumées d’usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair, +à tous les coins de ce vaste paysage, d’où s’échappait une rumeur +d’océan lointain, coupée par des sifflements de locomotive ou de +bateaux. Sans doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait cédé +à une loi générale, quoique inexpliquée, de la nature méditative. +Presque tous les cloîtres ne sont-ils pas bâtis dans des endroits qui +permettent d’embrasser par le regard une grande quantité d’espace? +Peut-être ces vues démesurées et confuses favorisent-elles les +concentrations de la pensée que distrairait un détail trop voisin, trop +circonstancié? Peut-être les solitaires trouvent-ils une volupté de +contraste entre leur inaction songeuse et l’ampleur du champ où se +développe l’activité des autres hommes? Quoi qu’il en soit de ce petit +problème qui se rattache à cet autre, trop peu étudié : la sensibilité +animale des hommes d’intelligence, il est certain que ce paysage +mélancolique était depuis quinze ans le compagnon avec qui le silencieux +travailleur causait le plus. Son ménage était tenu par une de ces +domestiques comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se douter que +la perfection de certains services suppose chez le maître une régularité +correspondante d’existence. Dès son arrivée, le philosophe avait demandé +simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement +et un restaurant d’où il fit venir ses repas. Ces deux demandes +risquaient d’aboutir aux pires conséquences : un service fait à la +diable et une nourriture de poison. Elles eurent ce résultat inattendu +d’introduire dans l’intérieur d’Adrien Sixte précisément la personne que +rêvaient ses vœux les plus chimériques, si toutefois un abstracteur de +quintessences, comme Rabelais appelle cette sorte de songeurs, garde le +loisir de former des vœux. + +Ce concierge — d’après les us et coutumes de tous les concierges dans +les maisons à petits appartements — augmentait le revenu trop faible de +sa loge au moyen d’un métier manuel. Il était cordonnier « en neuf et en +vieux », disait une pancarte collée à la vitre de la fenêtre sur la rue. +Parmi ses clients, le père Carbonnet — c’était son nom — comptait un +prêtre domicilié rue Cuvier. Ce prêtre, âgé, retiré du monde, avait pour +domestique Mlle Mariette Trapenard, une femme de quarante ans environ, +habituée depuis des années à tout gouverner chez son maître, avec cela +restée très paysanne, sans aucune ambition de jouer à la demi-dame, rude +à l’ouvrage, mais qui n’aurait voulu à aucun prix entrer dans une maison +où elle se fût heurtée à une autorité féminine. Le vieux prêtre venait +de mourir presque subitement dans la semaine qui précéda l’installation +du philosophe rue Guy-de-la-Brosse. Le père Carbonnet, sur la feuille de +location duquel le nouveau venu s’inscrivit simplement comme rentier, +devina sans peine l’espèce d’hommes où classer ce M. Sixte, d’abord à la +quantité de volumes qui composaient la bibliothèque du savant, puis à un +racontar d’une bonne de la maison, celle d’un professeur au collège de +France domicilié au premier. — Ainsi l’attestaient les affiches +blanches posées contre le mur et qui donnaient le programme des cours de +ce célèbre établissement. — Dans ces phalanstères du Paris bourgeois +tout devient événement. La bonne avait nommé à sa maîtresse le futur +voisin du quatrième. La maîtresse l’avait nommé à son mari. Ce dernier +en parla aussitôt à table en des termes que la bonne comprit assez pour +démêler que le locataire « était dans les papiers, comme Monsieur ». +Carbonnet n’eût pas été digne de tirer le cordon dans une loge +parisienne, si sa femme et lui n’eussent éprouvé immédiatement le besoin +de mettre eu rapports M. Adrien Sixte et Mlle Trapenard, d’autant plus +que Mme Carbonnet, vieille et quasi impotente, se trouvait elle-même +déjà trop occupée par trois ménages dans la maison pour prendre encore +celui-là. Le goût de l’intrigue domestique qui fleurit dans les loges, +comme les fuchsias, les géraniums, et les basilics, induisit donc ce +couple à certifier au savant que les traiteurs du quartier cuisinaient +de la gargote, qu’il n’y avait pas une seule femme de charge dont ils +pussent répondre dans le voisinage, que la servante de feu M. l’abbé +Vayssier était une « perle » de discrétion, d’ordre, d’économie et de +talent culinaire. Bref, le philosophe consentit à voir cette gouvernante +modèle. L’évidente honnêteté de la fille le séduisit et aussi, cette +réflexion que cet arrangement simplifiait de beaucoup son existence, en +le dispensant d’une odieuse corvée, celle de donner lui-même un certain +nombre d’ordres positifs. Mlle Trapenard entra donc au service de ce +maître, pour n’en plus bouger, au gage de quarante-cinq francs par mois, +qui devinrent bien vite soixante. Le savant lui donnait en outre +cinquante francs d’étrennes. Il ne vérifiait jamais son livre, qu’il +réglait, chaque dimanche matin, sans aucune contestation. C’était elle +qui avait affaire à tous les fournisseurs, sans qu’aucune remarque de M. +Sixte vînt la troubler dans ses combinaisons, d’ailleurs presque +honnêtes. Enfin, elle régnait au logis en maîtresse absolue, situation +qui excitait, comme on le pense, l’universelle envie du petit monde sans +cesse en train d’aller et de venir par l’escalier commun, qu’un frotteur +nettoyait tous les lundis. + +— « Hein! mademoiselle Mariette, l’avez-vous mise la main sur le bon +numéro, l’avez-vous mise?... » lui disait Carbonnet quand la bonne du +philosophe s’arrêtait une minute à causer avec son introducteur, devenu +plus vieux. Il était obligé maintenant de porter des lunettes sur son +nez carré, et il ajustait avec peine ses coups de marteau sur les clous +qu’il enfonçait dans des talons de bottine, la forme serrée entre ses +jambes, le tablier de cuir noué autour de son corps. Depuis quelques +années, il élevait un coq appelé Ferdinand, sans que personne eût jamais +su le motif de ce surnom. Cette bête errait parmi les cuirs, excitant +l’admiration des visiteurs par son avidité à happer des boutons de +bottine. Dans ses moments de terreur, ce coq familier se réfugiait chez +son maître, enfonçait une de ses pattes dans la poche du gilet et +cachait sa tête sous le bras du vieux concierge : « Allons, Ferdinand, +dites bonjour à Mlle Mariette... » reprenait Carbonnet. Et le coq +becquetait doucement la main de la fille, et son maître continuait : + +— « Je dis toujours : Ne vous désespérez pas d’une mauvaise année, il +en viendra deux tout de suite, et aussi des bonnes; elles se suivent +comme Ferdinand suit les poules; n’est-ce pas, gourgandin? » + +— « C’est vrai », répondait Mariette, « il faut en convenir, pour un +brave homme, Monsieur est un brave homme; quoique, pour la religion, +c’est un païen, qui n’est pas allé une fois à la messe depuis ces quinze +ans... » + +— « Y en a tant qui z’y vont, » répliquait Carbonnet, « que c’est des +gaillards qui vous mènent des vies de remplaçant _entre quatre et minuit +(catimini)_... » + +Ce fragment de conversation peut être donné comme le type de l’opinion +que Mlle Mariette nourrissait sur son maître. Mais cette opinion +demeurerait inintelligible si l’on ne rappelait ici les travaux du +philosophe et l’histoire de sa pensée. Né en 1839 à Nancy, où son père +tenait une petite boutique d’horlogerie, et remarqué de bonne heure pour +la précocité de son intelligence, Adrien Sixte a laissé parmi ses +camarades le souvenir d’un enfant chétif et taciturne, doué d’une force +de résistance morale qui éloignait dès lors la familiarité. Il fit des +études d’abord très brillantes, puis moyennes, jusqu’à ce que, dans la +classe de philosophie, qui portait le nom de Logique, il se distinguât +par des aptitudes exceptionnelles. Son professeur, frappé de son talent +de métaphysicien, voulut le décider à préparer l’examen de l’Ecole +normale. Adrien s’y refusa et déclara d’ailleurs à son père que, métier +pour métier, il préférait à tous un travail manuel. « Je serai horloger +comme toi... » fut sa seule réponse aux objurgations de ce père, qui +caressait, comme les innombrables artisans ou commerçants français dont +les enfants fréquentent le collège, le rêve, pour son fils, d’un avenir +de fonctionnaire. M. et Mme Sixte — car Adrien avait encore sa +mère — ne pouvaient d’ailleurs reprocher quoi que ce fût à ce garçon +qui ne fumait pas, n’allait pas au café, ne se montrait jamais avec une +fille, enfin qui faisait leur orgueil, et aux volontés duquel ils se +résignèrent, le cœur navré. Ils renoncèrent à ce qu’il prit aucune +carrière, mais il ne consentirent pas à le mettre en apprentissage; et +le jeune homme vécut chez eux sans autre occupation que d’étudier à sa +guise. Il employa ainsi dix années à se perfectionner dans l’étude des +philosophies anglaises et allemandes, dans les Sciences Naturelles et +particulièrement dans la physiologie du cerveau, dans les Sciences +Mathématiques; enfin, il se donna, comme l’a dit de lui-même un des +grands écrivains de notre époque, cette « violente encéphalite », cette +espèce d’apoplexie de connaissances positives qui fut le procédé +d’éducation de Carlyle et de Mill, de M. Taine et de M. Renan, de +presque tous les maîtres de la philosophie moderne. En 1868, le fils du +petit horloger de Nancy, âgé alors de vingt-neuf ans, publia un gros +volume de 500 pages intitulé : _Psychologie de Dieu_, qu’il n’envoya pas +à plus de quinze personnes, mais qui eut la fortune inattendue d’un +scandaleux retentissement. Ce livre, écrit dans la solitude de la pensée +la plus intègre, présentait ce double caractère d’une analyse critique, +aiguë jusqu’à la cruauté, et d’une ardeur dans la négation, exaltée +jusqu’au fanatisme. Moins poète que M. Taine, incapable d’écrire la +magnifique préface de _l’Intelligence_ et le morceau sur l’universel +phénoménisme; moins desséché que M. Ribot, qui préludait déjà par ses +_Psychologues anglais_ à la belle série de ses études, sa _Psychologie +de Dieu_ alliait à la fois l’éloquence de l’un à la pénétration de +l’autre, et elle avait la chance, non cherchée, de s’attaquer +directement au problème le plus passionnant de la métaphysique. Une +brochure d’un évêque très en vue, une allusion indignée d’un cardinal +dans un discours au Sénat, un article foudroyant du plus brillant +critique spiritualiste dans une célèbre Revue, suffirent pour désigner +l’ouvrage aux curiosités de la jeunesse, sur laquelle passait un vent de +révolution, symptôme avant-coureur des bouleversements prochains. La +thèse de l’auteur consistait à démontrer la production nécessaire de +« l’hypothèse-Dieu » par le fonctionnement de quelques lois +psychologiques, rattachées elles-mêmes à quelques modifications +cérébrales d’un ordre tout physique. Cette thèse était établie, appuyée, +développée avec une âpreté d’athéisme qui rappelait les fureurs de +Lucrèce contre les croyances de son temps. Il arriva donc au solitaire +de Nancy que son œuvre, conçue et composée comme dans une cellule, fut +du premier coup mêlée d’une manière tapageuse à la bataille des idées +contemporaines. On n’avait pas rencontré depuis des années, une pareille +puissance d’idées générales mariée à une telle ampleur d’érudition, ni +une si riche abondance de points de vue unie à un si audacieux +nihilisme. Mais, tandis que le nom de l’écrivain devenait célèbre à +Paris, ses parents, ceux qui vivaient auprès de lui sans le connaître, +ceux qui l’avaient élevé, demeuraient atterrés de son succès. Quelques +articles de journaux catholiques désespéraient Mme Sixte. Le vieil +horloger tremblait de perdre sa clientèle dans l’aristocratie +nancéienne. Toutes les misères de la province crucifièrent le +philosophe, qui allait prendre le parti de quitter sa famille, quand +l’invasion allemande et l’épouvantable naufrage national détournèrent de +lui l’attention de ses compatriotes et de ses parents. Ces derniers +moururent au printemps de 1871. Dans l’été de cette même année, Adrien +Sixte perdit encore une tante, et c’est ainsi qu’à l’automne de 1872, +ayant réglé toute sa fortune, il vint s’établir à Paris. Ses ressources +consistaient, grâce à l’héritage de son père et à celui de cette tante, +dans huit mille francs de rente placés en viager. Il était résolu à ne +pas se marier, à ne jamais aller dans le monde, à n’ambitionner ni +honneurs, ni places, ni réputation. Toute la formule de sa vie tenait +dans ce mot : penser. + +Pour mieux définir cet homme d’une qualité si rare que cette esquisse +d’après nature risquera de paraître invraisemblablement au lecteur peu +familiarisé avec la biographie des grands manipulateurs d’idées, il est +nécessaire, de donner un aperçu des journées de ce puissant travailleur. +Eté comme hiver, M. Sixte s’asseyait à sa table dès six heures du matin, +lesté seulement d’une tasse de café noir. A dix heures, il déjeunait, +opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et +demie la porte du jardin des Plantes. Il se promenait là jusqu’à midi, +poussant quelquefois sa flânerie vers les quais et du côté de +Notre-Dame. Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues +séances devant les cages des singes et la loge de l’éléphant. Les +enfants et les servantes qui le voyaient rire, comme il riait, +silencieusement et longuement, aux férocités et aux cynismes des +macaques et des ouistitis ne soupçonnaient guère les misanthropiques +pensées que ce spectacle soulevait dans le savant qui comparait en +lui-même la comédie humaine à la comédie simiesque, comme il comparait à +notre folie habituelle la sagesse de l’animal si noble qui fut le roi du +globe avant nous. Vers midi, M. Sixte rentrait, et, de nouveau, il +travaillait jusqu’à quatre heures, De quatre à six il recevait, trois +fois la semaine, des visiteurs qui étaient presque toujours des +étudiants, des maîtres occupés aux mêmes études que lui, des étrangers +attirés par une renommée aujourd’hui européenne. Trois autres fois il +sortait et faisait les quelques visites indispensables. A six heures il +dînait, sortait encore, allant cette fois le long du jardin fermé +jusqu’à la gare d’Orléans. A huit heures il rentrait, réglait sa +correspondance ou lisait. A dix heures toute lumière s’éteignait chez +lui. Cette existence monastique avait son repos hebdomadaire du lundi, +le philosophe ayant observé que le dimanche déverse sur la campagne un +flot encombrant de promeneurs. Ces jours-là, il partait de grand matin, +montait dans un train de banlieue et ne rentrait que le soir. Il ne +s’était pas une fois, durant ces quinze ans, départi de cette régularité +absolue. Pas une fois il n’avait accepté une invitation à manger dehors, +ni pris place dans une salle de spectacle. Il ne lisait jamais un +journal, s’en rapportant pour le service de ses publications à son +éditeur, et ne remerciant jamais d’un article. Son indifférence +politique était si complète qu’il n’avait jamais retiré sa carte +d’électeur. Il convient d’ajouter, pour fixer les traits principaux de +cette figure singulière, qu’il avait rompu tout rapport avec sa famille, +et que cette rupture se fondait, comme les moindres actes de cette vie, +sur une théorie. Il avait écrit dans la préface de son second livre : +_Anatomie de la volonté_, cette phrase significatives : « Les attaches +sociales doivent être réduites à leur _minimum_ pour celui qui veut +connaître et dire la vérité dans le domaine des sciences +psychologiques. » Par un motif semblable, cet homme, si doux, qu’il +n’avait pas fait trois observations à sa servante depuis quinze ans, +s’interdisait systématiquement la charité. Il pensait sur ce point comme +Spinoza, qui a écrit dans le livre quatrième de l’_Ethique_ : « La +pitié, chez un sage qui vit d’après la raison, est mauvaise et +inutile. » Ce Saint Laïque, comme on l’eût appelé aussi justement, que +le vénérable Emile Littré, haïssait dans le Christianisme une maladie de +l’humanité. Il en donnait ces deux raisons, d’abord que l’hypothèse d’un +père céleste et d’un bonheur infini avait développé à l’excès dans l’âme +le dégoût du réel et diminué la puissance d’acceptation des lois de la +nature, — ensuite qu’en établissant l’ordre social sur l’amour, +c’est-à-dire sur la sensibilité, cette religion avait ouvert la voie aux +pires caprices des doctrines les plus personnel es. Il ne se doutait +point d’ailleurs que sa fidèle domestique lui cousait des médailles +bénites dans tous ses gilets, et son inadvertance à l’endroit de +l’univers extérieur était si complète qu’il faisait maigre les vendredis +et autres jours prescrits par l’Eglise, sans apercevoir cet effort caché +de la vieille fille pour assurer le salut d’un maître dont elle disait +quelquefois, reproduisant, sans le savoir elle-même, un mot célèbre : + +— « Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu, s’il avait le cœur de le +damner. » + +Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage de la rue +Guy-de-la-Brosse avaient produit, outre cette _Anatomie de la volonté_, +une _Théorie des passions_, en trois volumes, dont la publication aurait +été plus scandaleuse encore que celle de la _Psychologie de Dieu_, +si’extrême liberté de la presse et du livre depuis tantôt dix ans +n’avait habitué les lecteurs à des audaces de description que la +tranquille férocité technique d’un savant ne saurait égaler. Dans ces +deux livres se trouvait précisée la doctrine de M. Sixte, qu’il est +indispensable de résumer ici, en quelques traits généraux, pour +l’intelligence du drame auquel cette courte biographie sert de prologue. +Avec l’école critique issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet +que l’esprit est impuissant à connaître des causes et des substances, et +qu’il doit seulement coordonner les phénomènes. Avec les psychologues +anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes, celui qui est +étiqueté sous le nom d’âme, peut être l’objet d’une connaissance +scientifique, à la condition d’être étudié d’après une méthode +scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a rien dans ces théories +qui les distingue de celles que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont +développées dans leurs principaux travaux. Les deux caractères originaux +des recherches de M. Sixte sont ailleurs. Le premier réside dans une +analyse négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable. On +sait que le grand penseur anglais admet que toute réalité repose sur un +arrière-fonds qu’il est impossible de pénétrer; par suite, il faut, pour +employer la formule de Fichte, comprendre cet arrière-fonds comme +incompréhensible. Mais, comme l’atteste fortement le début des _Premiers +Principes_, pour M. Spencer cet Inconnaissable est réel. Il vit, puisque +nous vivons de lui. De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet +arrière-fonds de toute réalité enveloppe une pensée, puisque notre +pensée en sort; un cœur, puisque notre cœur en dérive. Beaucoup +d’excellents esprits entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation +probable de la Science et de la Religion sur ce terrain de +l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là une dernière forme de +l’illusion métaphysique et qu’il s’est acharné à détruire avec une +énergie d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce degré depuis +Kant. — Son second titre d’honneur, comme psychologue, consiste dans un +exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la +sensibilité humaine. Grâce à une lecture immense et à une connaissance +minutieuse des Sciences Naturelles, il a pu tenter pour la genèse des +formes de la pensée le travail que Darwin a essayé pour la genèse des +formes de la vie. Appliquant la loi de l’évolution aux divers faits qui +constituent le cœur humain, il a prétendu montrer que nos plus raffinées +sensations, nos délicatesses morales les plus subtiles, comme nos plus +honteuses déchéances, sont l’aboutissement dernier, la métamorphose +suprême d’instincts très simples, transformation eux-mêmes des +propriétés de la cellule primitive; en sorte que l’univers moral +reproduit exactement l’univers physique et que le premier n’est que la +conscience douloureuse ou extatique du second. Cette conclusion, +présentée à titre d’hypothèse, à cause de son caractère métaphysique, +sert de terme d’arrivée à une merveilleuse série d’analyses, parmi +lesquelles il convient de citer deux cents pages sur l’amour, d’une +hardiesse presque plaisante sous la plume d’un homme très chaste, sinon +vierge. Mais le même Spinoza n’a-t-il pas donné une théorie de la +jalousie qu’aucun romancier moderne n’a égalée en brutalité? Et +Schopenhauer ne rivalise-t-il pas d’esprit avec Chamfort dans ses +boutades contre les femmes? Il est presque inutile d’ajouter que le +déterminisme le plus complet circule d’une extrémité à l’autre de ces +livres. On doit à M. Sixte quelques phrases qui traduisent avec une +extrême énergie cette conviction que tout est nécessaire dans l’âme, +même l’illusion que nous sommes libres : « Tout acte », a-t-il écrit, +« n’est qu’une addition. Dire qu’il est libre, c’est dire qu’il y a dans +un total plus qu’il n’y a dans les éléments additionnés. Cela est aussi +absurde en psychologie qu’en arithmétique. » Et ailleurs : « Si nous +connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui +constituent l’univers actuel, — nous pourrions, dès à présent, calculer +avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l’heure, la +minute où l’Angleterre par exemple évacuera les Indes, où l’Europe aura +brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel encore à naître, +assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé. +Tout l’avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du +triangle tiennent dans sa définition... » Le fatalisme mahométan ne +s’est pas exprimé avec une précision plus absolue. + +Des spéculations de cet ordre ne semblent guère comporter que la plus +affreuse aridité d’imagination. Aussi le mot que M. Sixte disait souvent +de lui-même : « Je prends la vie par son côté poétique... » +paraissait-il à ceux qui l’entendaient le plus absurde des paradoxes. Et +cependant rien de plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale des +philosophes. Ce qui distingue essentiellement le philosophe-né des +autres hommes, c’est que les idées, au lieu d’être pour son intelligence +des formules plus ou moins nettes, sont vivantes et réelles, comme des +êtres. La sensibilité chez lui se modèle sur la pensée au lieu que chez +nous tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet, entre le cœur +et le cerveau. Un prédicateur chrétien a marqué admirablement la nature +de ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange et profonde : +« Nous _savons_ bien que nous mourrons, mais nous ne le _croyons_ pas. » +Le philosophe, lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne +conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée entre des sensations et +des réflexions contradictoires. Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de +simples objets de spéculation que cette universelle nécessité des +choses, que cette métamorphose indéfinie et constante des phénomènes les +uns dans les autres, que ce colossal travail de la nature sans cesse en +train de se faire et se défaire, sans point de départ, sans point +d’arrivée, par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail +parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous forme de pensées, +d’émotions et de volontés, le mouvement de la vie physiologique. Il se +plongeait dans la contemplation de ces idées avec une espèce de vertige, +il les sentait avec tout son être, en sorte que ce bonhomme assis à sa +table, servi par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un bureau +garni de rayonnages encombrés, la mine chétive, les pieds dans sa +chancelière, le torse pris dans un paletot rapé, participait en +imagination au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de toutes +les créatures. Il revêtait toutes les formes, sommeillant avec le +minéral, végétant avec la plante, s’animant avec les bêtes +rudimentaires, se compliquant avec les organismes supérieurs, homme +enfin et s’épanouissant dans les amplitudes d’un esprit capable de +refléter le vaste monde. Ce sont ces délices des idées générales, +analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs indifférents aux +menus accidents du monde extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire? +presque absolument étrangers aux affections ordinaires de la vie. Nous +ne nous attachons qu’à ce que nous sentons bien réel; or, pour ces têtes +singulières, c’est l’abstraction qui est la réalité, et la réalité +quotidienne une ombre, une épreuve grossière et dégradée des lois +invisibles. Peut-être M. Sixte avait-il aimé sa mère. A coup sûr, là +s’était bornée son existence sentimentale. S’il était doux et indulgent +pour tous les hommes, c’était par le même instinct qui lui faisait, +lorsqu’il déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce meuble sans +violence. Mais il n’avait jamais éprouvé le besoin d’avoir auprès de lui +une chaude et ardente tendresse, une famille, un dévouement, un amour, +pas même une amitié. Les quelques savants avec lesquels il était lié lui +représentaient des conversations professionnelles, celui-ci sur la +chimie, cet autre sur les hautes mathématiques, un troisième sur les +maladies du système nerveux. Que ces gens-là fussent mariés, occupés +d’élever leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière, il +n’en tenait aucun compte dans ses rapports avec eux. Et si bizarre que +doive paraître une telle conclusion après une telle esquisse, il était +heureux. + +Un pareil homme, un pareil intérieur et une pareille vie étant donnés, +que l’on imagine l’effet produit dans ce cabinet de travail de la rue +Guy-de-la-Brosse par ces deux faits survenus coup sur coup dans un même +après-midi : d’abord une cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte, +pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette, juge +d’instruction, afin d’être interrogé, suivant la formule, « sur les +faits et circonstances dont il lui serait donné connaissance; » en +second lieu, une carte portant le nom de Mme veuve Greslou et demandant +que M. Sixte voulût bien la recevoir le lendemain vers quatre heures, +« pour l’entretenir du crime dont était accusé à faux son malheureux +enfant. » J’ai dit que le philosophe ne lisait jamais aucun journal. +S’il en eût seulement ouvert un au hasard depuis quinze jours, il y eût +trouvé des allusions à cette histoire du jeune Greslou que de récents +procès ont fait oublier. Faute de ce renseignement, la cédule de +citation et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce de sens +précis. Cependant, par le rapport entre cette citation et le mot de la +mère, il se rendit compte que les deux faits étaient probablement +connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait d’un jeune homme, d’un +certain Robert Greslou, qu’il avait connu, l’année précédente, dans des +circonstances d’ailleurs très simples. Mais, précisément, ces +circonstances contrastaient trop avec toute idée d’un procès criminel, +pour que ce souvenir guidât en aucune manière les hypothèses du savant, +et il demeura longtemps à regarder cette cédule tour à tour et cette +carte, en proie à l’inquiétude presque douloureuse que le moindre +événement d’un ordre très inattendu et très obscur inflige aux hommes +d’habitude. + +Robert Greslou? — M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici +deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit +portait comme titre : _Contribution à l’étude de la multiplicité du +Moi_, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain +voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune +homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de +philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ +soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une +connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie +contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait +cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était +venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à +Paris pour ses examens oraux de l’Ecole normale, il aurait l’honneur de +se présenter chez le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un +après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs +et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul +détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe. +Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde +visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence +vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était +surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien +avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait +chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment +extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait +dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence +d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances +diverses; mais quelle merveilleuse facilité de déduction! Quelle +éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme! +Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un +peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes +pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... Vous êtes celui +qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire... Tenez, dans +votre _Théorie des passions_, l’analyse de l’amour, mais c’est notre +bréviaire à tous... Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi, +et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les +jours de sortie... » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme +de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument +sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement +exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe. +Robert Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde visite, et là, +tout en avouant un échec à l’Ecole normale, il s’était un peu ouvert sur +ses projets. M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes, +à l’interroger sur des détails intimes. Il avait appris ainsi que le +jeune homme était le fils unique d’un ingénieur mort sans fortune, et +que la mère l’avait élevé à force de sacrifices. « Mais je n’en +accepterai plus, » disait Robert; « mon intention est de passer ma +licence dès cette année, puis je demande une chaire de philosophie +aussitôt, dans un collège, et je travaille à un grand ouvrage sur les +variations de la personnalité, dont l’essai que je vous ai soumis forme +l’embryon... » Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits plus +brillants pour formuler ce programme de vie. Ces deux visites dataient +du mois d’août 1885. On était en février 1887, et, depuis lors, M. Sixte +avait reçu cinq ou six lettres de son jeune disciple. Une d’elles lui +annonçait l’entrée de Robert Greslou comme précepteur dans une famille +noble, qui passait les mois d’été dans un château situé près d’un des +plus jolis lacs des montagnes d’Auvergne : celui d’Aydat. Un simple +détail donnera la mesure de la préoccupation où M. Sixte fut jeté par la +coïncidence entre la lettre émanée du cabinet du juge et la carte de Mme +Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves à revoir d’un long +article pour la _Revue philosophique_, il se mit à rechercher cette +correspondance avec le jeune homme le soir même. Il la trouva tout de +suite dans le cartonnier où il rangeait méticuleusement ses moindres +papiers. Elle était classée, avec d’autres du même genre, sous la +rubrique : « Documents contemporains sur la formation des esprits. » +Elle formait environ trente pages que le savant lut avec un soin +particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions d’un ordre +intellectuel, des questions sur des lectures à suivre, et l’énoncé de +quelques projets de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher de +pareilles préoccupations au procès criminel dont parlait la mère? Il +fallait que ce garçon, vu deux fois à peine, eût beaucoup frappé le +philosophe, car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet appel au +Palais de Justice était le même que celui qui motivait cette visite +subite d’une mère au désespoir le tint éveillé une partie de la nuit. +Pour la première fois depuis des années, il brusqua Mlle Trapenard à +cause d’une petite négligence de service, et quand il passa devant la +loge à une heure de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme +exprimait un si visible souci que le père Carbonnet, déjà mis en éveil +par la lettre de convocation arrivée ouverte, suivant une coutume assez +barbare, et qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence à sa +femme, — il avait déjà parlé de la chose dans tout le quartier : + +— « Je ne suis pas curieux des affaires des autres, mais je donnerais +bien vingt ans de la vie de la propriétaire pour savoir ce que la +justice peut vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale à +cette heure-ci comme un _abohi-fou_... » + +— « Tiens, M. Sixte a changé son heure de promenade », disait à sa mère +la jeune fille, assise au comptoir dans la boutique de la boulangerie. +« Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage? » + +— « Pige-moi donc le père Sixte; se défile-t-il, ce zèbre-là!... Il +paraît que la justice le chicane », racontait à son camarade un des deux +élèves en pharmacie. « Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis on +découvre des tas d’histoires malpropres dans des coins... Au fond, c’est +tous des canailles... » + +— « Il est encore plus ours que d’habitude. Il ne nous saluera +seulement pas. » C’était la femme du professeur au Collège de France +établi dans la même maison que le célèbre philosophe et qui se croisait +avec lui. « Tant mieux, d’ailleurs; on prétend qu’on va poursuivre ses +livres. Ce n’est pas dommage... » + +Et voilà comment les plus modestes des hommes, et qui se croient les +plus ignorés, ne peuvent bouger sans encourir les commentaires lancés +par d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent ce que l’on est +convenu d’appeler à Paris un quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se +fût soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée, comme d’un volume +de philosophie universitaire. C’était pour lui le dernier terme du +mépris. + + + + + II + L’AFFAIRE GRESLOU + + +Le célèbre philosophe était, en toute chose, d’une ponctualité +méthodique. Parmi les maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans +le début de sa vie, se trouvait celle-ci : « L’ordre affranchit la +pensée. » Il arrivait donc au Palais de Justice cinq minutes avant le +moment fixé sur la cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le +corridor avant que le juge le fît appeler. Dans ce long couloir, aux +longs murs nus et blancs, meublés de quelques chaises et de tables pour +les garçons de service, les voix se faisaient basses comme dans toutes +les antichambres officielles. Il s’y trouvait six à sept personnes. Le +savant avait pour voisin un honnête bourgeois et sa femme, commerçants +de quartier, appelés pour une autre affaire, et très désorientés par +cette rencontre avec la justice. La vue de ce personnage à la face +rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et ronds de ses lunettes, +avec sa longue redingote et sa physionomie inexplicable, inquiéta ces +gens au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient : + +— « Il est de la police », dit le mari à sa femme. + +— « Tu crois? » reprit la femme en regardant l’énigmatique et immobile +figure avec terreur. « Dieu! qu’il a l’air faux!... » + +Pendant que se jouait cette scène profondément comique, sans que +l’observateur professionnel du cœur humain se doutât une seule minute de +l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût quelqu’un à côté de lui, +le juge d’instruction causait avec un ami dans une petite pièce +attenante à son cabinet. Embellie par les autographes et les portraits +de quelques malfaiteurs fameux, cette pièce servait en même temps à M. +Valette de chambre à toilette, de fumoir et aussi de _retiro_, quand il +voulait bavarder hors de l’inévitable présence de son commis-greffier. +Ce juge était un homme de moins de quarante ans, avec un joli profil, +des vêtements coupés à la mode, des bagues aux doigts, enfin un +magistrat de la nouvelle école. Dans la rue, avec son ruban de +chevalier, son veston ajusté et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris +pour un boursier décoré à propos d’une émission. Il tenait à la main le +papier sur lequel le savant avait écrit son nom, d’une écriture claire +et toute liée, et il montrait cette signature à son ami, un simple homme +de plaisir celui-là, et qui présentait cette physionomie à la fois +effacée et nerveuse, comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y +déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère? C’est impossible, +tant il a passé sur ce visage de sensations multiples et +contradictoires. Ce viveur appartenait à l’espèce de ceux qui suivent +les premières représentations, visitent les ateliers des peintres, +assistent aux procès sensationnels, enfin qui se piquent d’être au +courant, « dans le train », comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le +nom d’Adrien Sixte, il s’écria : + +— « Bravo, mes compliments, mon vieux Valette. C’est une vraie chance +d’avoir à causer avec cet homme-là! Tu connais son chapitre sur l’amour +dans je ne sais plus quel bouquin?... En voilà un qui connaît les +femmes... Mais sur quoi diable as-tu à l’interroger? » + +— « Sur cette affaire Greslou », dit le juge; « il a beaucoup reçu le +jeune homme, et la défense l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé +une commission rogatoire rien que pour cela. » + +— « Quel dommage que je ne puisse pas le voir! » dit l’autre. + +— « Ça te ferait plaisir? Rien de plus facile... Je vais le faire +introduire... Tu t’en iras comme il entrera... En tout cas, c’est +convenu pour ce soir, à huit heures, chez Figon. Gladys y sera, +naturellement? » + +— « Convenu... Tu sais son dernier mot à Gladys. Comme nous reprochions +devant elle à Percy de tromper Gustave : « Mais il faut bien qu’elle ait +deux amants, puisqu’elle dépense par an le double de ce que chacun lui +donne!... » + +— « Ma foi, » dit Valette, « je crois que celle-là en remontrerait sur +la philosophie de l’amour à tous les Sixtes du monde et du +demi-monde... » + +Les deux amis rirent gaiement, puis le juge donna l’ordre qu’on appelât +le philosophe. Le curieux, tout en prenant congé de Valette par une +poignée de main et un nouveau : « A ce soir, huit heures très +précises, » cligna de l’œil derrière son monocle afin de mieux dévisager +l’illustre écrivain qu’il connaissait pour avoir lu des extraits +piquants de la _Théorie des passions_ dans des articles de journaux. +L’apparition du bonhomme à la fois excentrique et timide qui entrait +dans le cabinet du juge avec la plus visible gêne démentait si fort +l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé, ébauchée dans leur +imagination, que les deux hommes, le boulevardier et le magistrat, +échangèrent un regard de stupeur. Un sourire leur vint irrésistiblement +aux lèvres, mais cela ne dura qu’une seconde. Déjà l’ami était parti. +L’autre fit signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils de velours +vert dont était meublée cette pièce, — luxe complété, à la manière +administrative, par un tapis d’une moquette verte aussi et par un bureau +d’acajou. La physionomie du juge d’instruction s’était remise au grave. +Ces passages d’une attitude à une autre sont beaucoup plus sincères que +ne l’imaginent ceux qui constatent ces contrastes de tenue entre l’homme +privé et le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui considère +son métier avec un entier mépris, est un monstre heureusement très rare. +Nous n’avons pas cette force de scepticisme au service de nos +hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans le demi-monde, ami +des hommes de cercle et de sport, émule des journalistes en +plaisanteries, et qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le mot +d’une impure avec laquelle il devait dîner le soir, n’avait eu besoin +d’aucun effort pour céder la place à l’investigateur sévère et +froidement habile qui a mission de chercher la vérité au nom de la loi. +De sa prunelle devenue soudainement aiguë, il essaya de pénétrer +jusqu’au fond la conscience du nouveau venu. Dans ces premières minutes +d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire parler, même s’il ne le +veut pas, les magistrats de race ont en eux une espèce d’éveil de toute +leur nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent le jeu d’un +tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe, lui, constata que ses +pressentiments ne l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses +lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette, ces mots qui le +firent involontairement tressaillir : _Affaire Greslou_. Un silence +régnait dans cette pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et par +le craquement de la plume du greffier. Ce dernier se préparait à noter +l’interrogatoire avec l’impersonnelle indifférence qui distingue les +hommes habitués à jouer le rôle de machines dans les drames de la cour +d’assises. + +Un procès pour eux ne se distingue pas plus d’un autre que pour un +employé des pompes funèbres un mort ne se différencie d’un mort, ou pour +un garçon d’hôpital un malade d’un malade. + +— « Je vous épargnerai, monsieur, » dit enfin le juge, « les questions +habituelles... Il y a des noms et des hommes qu’il n’est pas permis +d’ignorer... » Le philosophe ne s’inclina même pas sous le +compliment. — « Pas d’usage du monde, » pensa le magistrat; « ce sera +un de ces hommes de lettres qui croient devoir nous mépriser. » Et tout +haut : « J’arrive au fait qui a motivé la citation que j’ai dû vous +adresser... Vous connaissez le crime dont est accusé le jeune Robert +Greslou. » + +— « Pardon, monsieur, » interrompit le philosophe en quittant la +position qu’il avait prise instinctivement pour écouter le juge, le +coude sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index sur sa joue, +comme dans les minutes de ses grandes méditations solitaires, « je n’en +ai pas la moindre notion. » + +— « Tous les journaux l’ont cependant rapporté, avec une exactitude à +laquelle ces messieurs de la presse ne nous ont guère habitués... » +répondit le juge, qui crut devoir répondre au dédain de la littérature +pour la robe diagnostiqué chez le témoin par un peu de persiflage; et à +part lui : « Il dissimule... Pourquoi?... Pour jouer au plus fin?... +Comme c’est bête! » + +— « Pardon, monsieur, » dit encore le philosophe, « je ne lis jamais +aucun journal. » + +Le juge regarda son interlocuteur en faisant un « Ah! » où il entrait +plus d’ironie que d’étonnement. « Bon, » pensa-t-il, « tu veux me faire +poser, toi; attends un peu... » Ce fut avec une certaine irritation dans +la voix qu’il reprit : + +— « Hé bien, monsieur, je vous résumerai donc l’accusation en quelques +mots, tout en regrettant que vous ne soyez pas plus au courant d’une +affaire qui peut intéresser gravement, très gravement, sinon votre +responsabilité légale, au moins votre responsabilité morale... » Ici le +philosophe dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le cœur du +juge : « Attrape, mon bonhomme, » se dit-il; et à haute voix : « Vous +savez, en tout cas, monsieur, qui était Robert Greslou et la situation +qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon... J’ai là, dans le +dossier, copie de plusieurs lettres que vous lui avez adressées au +château de Jussat et qui témoignent que vous étiez — comment +dirai-je? — le directeur intellectuel du prévenu. » — Le philosophe +eut un nouveau mouvement de tête. — « Je vous demanderai tout à l’heure +de vouloir bien déclarer si ce jeune homme vous a parlé de l’intérieur +de cette famille, et dans quels termes... Je ne vous apprends sans doute +rien et vous rappelant qu’elle se composait du père, de la mère, d’un +fils qui est capitaine de dragons, actuellement en garnison à Lunéville, +d’un second fils qui était l’élève de Greslou et d’une jeune fille de +dix-neuf ans, Mlle Charlotte. Cette dernière était fiancée au baron de +Plane, un officier du même régiment que son frère. Le mariage avait dû +être retardé, de quelques mois, pour des raisons de famille qui n’ont +rien à voir au procès. Il avait été définitivement fixé au 15 décembre +dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait l’arrivée du fiancé et +du comte André, le frère de Mlle de Jussat, la femme de chambre de cette +jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée, la trouva morte +dans son lit... » + +Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant à feuilleter son +dossier, il guigna de l’œil le témoin. La stupeur qui se peignit sur le +visage du philosophe manifesta une telle sincérité, que le juge en +demeura lui-même étonné. « Il ne savait rien », se dit-il; « voilà qui +est bien étrange... » Il étudia de nouveau, sans quitter son air +préoccupé et indifférent, la physionomie de l’homme célèbre. Mais il +manquait des données qui lui eussent rendu intelligible ce personnage +abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées +et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des +faits. Il continua de n’y rien comprendre, et il reprit son récit : +« Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un modeste praticien de +campagne, il n’hésita pas une minute à reconnaître que l’aspect du +cadavre démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage était livide, +les dents serrées, les pupilles dilatées extraordinairement, et le +corps, courbé en arc de cercle, reposait sur la nuque et sur les talons. +Bref, c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement par la +strychnine. Un verre, placé sur la table de nuit, contenait les +dernières gouttes d’une potion que Mlle de Jussat-Randon avait dû +prendre la veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était son +habitude, pour combattre l’insomnie. Elle souffrait depuis un an à peu +près d’une maladie nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y +trouva des traces de noix vomique. C’est, comme vous savez, une des +formes sous lesquelles le terrible poison se débite dans la médecine +actuelle. Une petite bouteille sans étiquette, contenant quelques +gouttes de couleur sombre, fut ramassée presque aussitôt par un +jardinier, sous les fenêtres de la chambre. On avait dû la jeter pour +qu’elle se brisât, mais elle était tombée sur de la terre meuble, dans +une plate-bande fraîchement remuée. Ces gouttes brunâtres étaient aussi +des gouttes de noix vomique. Plus de doute : Mlle de Jussat était morte +empoisonnée. L’autopsie acheva de le démontrer. Etait-on en présence +d’un suicide ou d’un meurtre?... Un suicide? Mais quel motif cette jeune +fille, sur le point de se marier à un homme charmant et qu’elle avait +agréé, pouvait-elle avoir eu de se tuer? Et de quelle manière, sans un +mot d’explication, sans une lettre d’adieu à ses parents!... D’autre +part, comment s’était-elle procuré le poison? Précisément cette +recherche mit la justice sur la trace de l’accusation qui nous occupe +aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien du village déposa que, six +semaines auparavant, le précepteur du château lui avait demandé de la +noix vomique pour soigner une maladie d’estomac. Or ce précepteur était +parti pour Clermont, sous prétexte d’aller voir sa mère malade, le matin +même du jour où l’on avait découvert le cadavre, soi-disant appelé par +une dépêche. Il fut établi, coup sur coup, que cette dépêche n’avait +jamais été reçue, que la nuit même du crime un domestique avait vu +Robert Greslou sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que le +flacon de poison, acheté chez le pharmacien et que l’on retrouva chez le +jeune homme, avait été vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour +combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, afin d’éviter les +soupçons. D’autres témoignages vinrent rapporter que Robert Greslou +avait été très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses parents. +On découvrit même une lettre qu’il lui avait adressée, datant de onze +mois déjà, mais qui correspondait très bien à un habile effort vers un +commencement de cour. Les domestiques et l’élève même du précepteur +déposèrent encore que depuis huit jours les relations entre Mlle de +Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement tendues, de +familières qu’elles avaient été. A peine si elle répondait à son salut. +On tira de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert Greslou, +devenu amoureux de cette jeune fille, l’avait courtisée sans espoir, +puis il l’avait empoisonnée pour empêcher son mariage avec un autre. +Cette hypothèse emprunta une force singulière aux mensonges dont le +jeune homme se rendit coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir +jamais écrit à Mlle de Jussat; on lui produisit sa lettre et on put même +retrouver dans la cheminée de la victime, parmi des débris qui +décelaient qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit de la mort, +une moitié d’enveloppe à l’écriture du prévenu. Il nia être allé cette +nuit-là dans la chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du valet +de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint son dire avec d’autant +plus d’énergie qu’il confessa être entré lui-même à cette heure-là dans +la chambre d’une fille de service dont il était l’amant. Greslou ne put +d’ailleurs expliquer la raison pour laquelle il avait acheté la noix +vomique, abusant ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel il +était lié. Il fut démontré que jamais auparavant il ne s’était plaint de +maux d’estomac. Il n’expliqua pas davantage l’invention du faux +télégramme, son départ précipité, ni surtout le trouble effroyable où +l’avait jeté la découverte de l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre +mobile que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit n’était admissible, +par ce simple fait que la victime avait tous ses bijoux, tout l’argent +de son portemonnaie, et que son corps ne portait la trace d’aucune +espèce de violence. On reconstruisit ainsi la scène : Greslou s’était +introduit dans la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant qu’elle +dormait généralement jusqu’à deux heures, puis qu’à ce moment elle se +réveillait pour prendre sa potion. Il avait mélangé à cette potion une +dose de noix vomique suffisante pour foudroyer la jeune fille, qui +n’avait eu que le temps de reposer le verre sans pouvoir appeler. Puis +il avait eu peur que son émotion ne le trahit, et il était parti +précipitamment avant la découverte du corps. La bouteille vide et +retrouvée sur la plate-bande, il avait dû la jeter par la fenêtre de la +chambre d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de Mlle Charlotte. +L’autre bouteille, il avait dû la remplir d’eau par une de ces ruses +compliquées et maladroites auxquelles se reconnaissent les apprentis +criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui détenu dans la maison d’arrêt +de Riom et doit comparaître aux assises de cette ville, dans la session +de février, ou aux premiers jours de mars, comme accusé d’avoir +empoisonné Mlle de Jussat-Randon. Les charges qui pèsent sur lui sont +rendues plus accablantes par son attitude depuis son arrestation. Il se +renferme dans un silence absolu, maintenant que ses mensonges ont été +confondus, et il refuse de répondre à toutes les questions qu’on lui +pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a pas à se défendre. Il a +refusé de constituer un avocat, et il vit dans un état de tristesse +sombre qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux remords. +Il lit et il écrit beaucoup, mais, détail qui est bien bizarre et qui +montre la force de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, des +choses de pure philosophie, sans doute afin de combattre la mauvaise +impression produite par sa tristesse et de prouver sa pleine liberté +d’esprit... La nature des occupations du prévenu m’amène, monsieur, +après ce long récit, à la raison pour laquelle votre témoignage a pu +être réclamé dans cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui se +révolte contre l’évidence, comme il est naturel, et qui meurt de +douleur, mais sans arriver à vaincre l’obstination de son fils à se +taire. Vos livres sont, avec ceux de quelques psychologues anglais, les +seuls que le prévenu ait demandés. J’ajouterai que sur les rayons de la +bibliothèque on a trouvé tous vos volumes dans des conditions qui +prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés de pages sur lesquelles +il avait écrit un commentaire parfois plus développé que le texte... +Vous en jugerez vous-même... » + +Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe un exemplaire de la +_Psychologie de Dieu_ que ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir +en effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait une feuille +noircie de caractères d’une écriture assez analogue à la sienne, mais +plus confuse, plus fébrile. Dans la tendance des lignes à tomber, un +graphologue eût deviné une propension aux découragements rapides. Cette +analogie d’écritures saisit le savant pour la première fois, et ce lui +fut une sensation pénible. Il referma le livre qu’il rendit au juge en +disant : + +— « Je suis douloureusement surpris, monsieur, des révélations que vous +venez de me faire sur ce malheureux jeune homme; mais j’avoue ne pas +comprendre quelle sorte de relation existe entre ce crime et mes livres +ou ma personne, ni quelle nature de témoignage je peux bien être appelé +à donner. » + +— « C’est pourtant très simple, » reprit le juge. « Si grandes que +soient les charges qui pèsent sur Robert Greslou, elles reposent sur des +hypothèses. Il y a contre lui des présomptions terribles, il n’y a pas +une certitude absolue. Vous voyez donc, monsieur, pour employer le +langage de la Science où vous excellez, qu’une question de psychologie +dominera tout le débat. Quelles étaient les idées, quel était le +caractère de ce jeune homme? Il est évident que s’il s’occupait avec +beaucoup d’intérêt d’études très abstraites, les chances de sa +culpabilité diminuent... » En prononçant cette phrase où le savant ne +devina pas un piège, Valette semblait de plus en plus indifférent. Il +n’ajoutait pas que précisément un des arguments de l’accusation, mis en +avant par le vieux marquis de Jussat, consistait à prétendre que Robert +Greslou avait été corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener M. +Sixte à bien caractériser le genre de principes dont le jeune homme +avait été imprégné. + +— « Interrogez, monsieur, » répondit le savant. + +— « Voulez-vous que nous commencions par le commencement? » dit le +juge. « Dans quelles circonstances et à quelle date avez-vous fait la +connaissance de Robert Greslou? » + +— « Il y a deux ans, » dit le philosophe, « et à propos d’un travail +purement spéculatif sur la personnalité humaine, qu’il vint me soumettre +lui-même. » + +— « Et l’avez-vous vu souvent? » + +— « Deux fois seulement. » + +— « Quelle impression vous produisit-il? » + +— « Celle d’un jeune homme admirablement doué pour les travaux +psychologiques... » répliqua le philosophe en pesant ses mots. Le juge +put sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui veut voir et dire +la vérité. « Si bien doué que je fus presque effrayé de cette +précocité. » + +— « Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée? » + +— « Fort peu, » dit le philosophe; « il m’a seulement raconté qu’il +vivait avec sa mère, et que son intention était de faire sa carrière +dans le professorat, en même temps qu’il travaillerait à quelques +livres. » + +— « En effet, » reprit le juge, « c’était un des articles inscrits dans +une espèce de programme d’existence que l’on a trouvé dans les papiers +du prévenu, parmi ceux qui restent. — Car, et c’est là encore une des +charges qui pèsent sur lui, entre son premier interrogatoire et son +arrestation, il en a détruit le plus grand nombre. — Pourriez-vous, » +ajouta-t-il, « donner quelques explications sur une des phrases de ce +programme, assez obscure pour les profanes qui ne sont plus au courant +de la philosophie moderne? Voici cette phrase... » et, prenant une +feuille entre les autres : « Multiplier le plus possible les expériences +psychologiques... Que pensez-vous que Robert Greslou entendît par là? » + +— « Je suis très embarrassé de vous répondre, monsieur, » dit M. Sixte +après un silence; mais le juge commençait à voir qu’il était inutile de +ruser avec un homme aussi simple, et il comprit que ce silence indiquait +simplement la recherche d’une expression rigoureusement exacte à donner +à la pensée. « Je sais seulement le sens que j’attacherais, moi, à cette +formule, et probablement ce jeune homme était trop instruit des travaux +de la psychologie pour ne pas penser de même... Il est évident que dans +les autres sciences d’observation, telles que la physique ou la chimie, +la contre-épreuve d’une loi quelconque exige une application positive et +concrète de cette loi. Quand j’ai décomposé l’eau, par exemple, en ses +éléments, je dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs, +reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments. C’est là une expérience +des plus vulgaires, mais qui suffit à résumer la méthode des sciences +modernes. Connaître d’une connaissance expérimentale, c’est pouvoir +reproduire à volonté tel ou tel phénomène, en reproduisant ses +conditions... Avec les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il +admissible? Je crois, pour ma part, que oui, et en définitive ce que +l’on appelle l’éducation n’est pas autre chose qu’une expérience +psychologique plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume +ainsi : étant donné tel phénomène, — qui s’appelle tantôt une vertu, la +patience, la prudence, la sincérité; tantôt une aptitude intellectuelle, +une langue morte ou vivante, l’orthographe, le calcul, — trouver les +conditions où ce phénomène se produira le plus aisément... Mais ce champ +est bien borné, car si je voulais, je suppose, les conditions exactes de +la naissance de telle passion une fois connues, produire à volonté cette +passion chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés de +code et de mœurs. Il viendra peut-être un temps où de telles +expérimentations seront possibles. Mon avis est que, pour le moment, +nous n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous en tenir aux +expériences instituées par la nature et le hasard. Avec des mémoires, +avec des œuvres de littérature ou d’art, avec des statistiques, des +dossiers de procès, des notes de médecine légale, nous possédons un +monde de faits à notre service. Robert Greslou avait en effet discuté +avec moi ce _desideratum_ de notre science. Je m’en souviens, il +regrettait que les condamnés à mort ne pussent pas être placés dans des +conditions spéciales, qui permettraient d’expérimenter sur eux certains +phénomènes moraux. C’était là une opinion simplement hypothétique, d’un +esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que, pour travailler +utilement dans cet ordre d’idées, il est nécessaire d’étudier un cas +durant un temps très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait +opérer le mieux, » ajouta le savant, poussant ses propres idées; « mais +comment ferait-on comprendre qu’il pourrait être utile à la science de +leur donner systématiquement, par exemple, certains défauts ou certains +vices? » + +— « Des vices?... » fit le juge abasourdi par la tranquillité avec +laquelle le philosophe avait prononcé cette phrase énorme. + +— « Je parlais en psychologue, » répondit le savant qui sourit à son +tour de l’exclamation du juge; « voilà justement pourquoi, monsieur, +notre science n’est pas susceptible de certains progrès. Votre +exclamation m’en donnerait une preuve, s’il en était besoin. La société +ne peut pas se passer de la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a +d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois +utiles, quelquefois puériles. » + +— « Vous admettez cependant qu’il y a des actions bonnes et des actions +mauvaises, » fit M. Valette; puis le magistrat reprenant le dessus et +utilisant tout de suite cette discussion générale au profit de son +enquête : « Cet empoisonnement de Mlle de Jussat, » insinua-t-il, « par +exemple, vous conviendrez que c’est un crime... » + +— « Au point de vue social, » répondit M. Sixte, « sans aucun doute. +Mais pour le philosophe il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions sont +des faits d’un certain ordre régis par certaines lois, voilà tout. Mais, +monsieur, » et ici la naïve vanité de l’écrivain apparut, « vous +trouverez de ces théories une démonstration, que j’ose croire +définitive, dans mon _Anatomie de la volonté_... » + +— « Avez-vous quelquefois abordé ces sujets avec Robert Greslou? » +demanda le juge. « Et croyez-vous qu’il partageât vos idées? » + +— « Très probablement, » dit le philosophe. + +— « Savez-vous, monsieur, » reprit le magistrat démasquant ses +batteries, « que vous venez presque de justifier les accusations de M. +le marquis de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes +contemporains ont détruit le sens moral chez ce jeune homme et l’ont +rendu capable de ce meurtre? » + +— « Je ne sais pas ce qu’est la matière, » fit M. Sixte, « je ne suis +donc pas matérialiste. Quant à rejeter sur une doctrine la +responsabilité de l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré +donne à cette doctrine, c’est à peu près comme si on reprochait au +chimiste qui a découvert la dynamite les attentats auxquels cette +substance est employée. C’est un argument qui ne compte pas... » Le ton +avec lequel le philosophe prononça cette phrase révélait la force +invincible de résistance spirituelle que donne la foi profonde, — comme +une timidité presque enfantine devant les tracas de la vie matérielle se +révéla dans l’accent avec lequel il demanda tout d’un coup : +« Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom pour déposer? » + +— « Je ne le pense pas, monsieur, » dit le juge, qui ne put s’empêcher +de remarquer avec un étonnement nouveau le contraste entre la fermeté du +penseur dans la première partie de son discours et l’anxiété avec +laquelle avait été prononcée cette dernière phrase, « car je constate +que vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup plus superficiels que +ne le croyait sa mère elle-même, si vraiment ils se bornent à ces deux +visites et à une correspondance qui paraît avoir été exclusivement +philosophique. Mais, j’y reviens, vous n’avez jamais reçu de confidences +relatives à son existence chez les Jussat? » + +— « Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire presque aussitôt après son +entrée dans cette famille. » + +— « Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y avait pas trace +d’aspirations nouvelles, d’une inquiétude, d’une curiosité de sensations +inconnues? » + +— « Je n’ai rien remarqué de semblable, » dit le philosophe. + +— « Hé bien! monsieur, reprit M. Valette après un nouveau silence +durant lequel il étudia de nouveau ce bizarre témoin, « je ne veux pas +vous retenir plus longtemps. Vos heures sont trop précieuses. +Permettez-moi de résumer à mon greffier les quelques réponses que vous +m’avez faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires qui portent +sur des matières aussi élevées... Vous signerez ensuite... » + +Tandis que le magistrat dictait à son commis ce qu’il croyait pouvoir +intéresser la justice dans la déposition du savant, ce dernier, que la +révélation foudroyante du crime de Robert Greslou et l’entretien avec le +juge avaient évidemment bouleversé, écoutait sans faire de remarques, +sans presque comprendre même, tant la nouveauté de l’événement auquel il +se trouvait mêlé de loin désorientait en lui le méditatif. Il signa sans +même regarder, après que M. Valette la lui eut relue à haute voix, la +page où ses réponses se trouvaient consignées, et, encore une fois, +avant de prendre congé : + +— « Alors, je peux être bien sûr que je ne serai pas obligé d’aller +là-bas? » + +— « J’espère que non, » dit le juge en le reconduisant; et il ajouta : +« En tout cas, ce ne serait que pour un jour ou deux... » éprouvant +cette fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se peignit sur +la figure du bonhomme. Puis, quand M. Sixte fut sorti de son cabinet : +« Voilà un fou que l’on ferait bien d’enfermer, » dit-il à son greffier, +qui opina de la tête. « C’est avec des idées comme celles de cette +espèce d’anarchiste intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec +cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux, canaille... +Savez-vous qu’il pourrait bien faire couper le cou à son disciple avec +ses paradoxes?... Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne s’inquiète +que de savoir s’il ira à Riom... Quel maniaque! » Et le juge et le +greffier se mirent à rire en haussant les épaules. Puis le premier, +après avoir, dans une rêverie de quelques minutes, repassé en esprit les +impressions diverses qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être, +pour lui absolument énigmatique, ajouta : « Ma foi, si je m’attendais à +ce que le fameux Adrien Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable! » + + + + + III + SIMPLE DOULEUR + + +L’épithète par laquelle le juge d’instruction condamnait l’impassibilité +du savant eût été plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre +M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe durant le peu de temps +qui séparait cet interrogatoire du rendez-vous fixé par la malheureuse +mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande cour du Palais de Justice, +celui que M. Valette traitait à cet instant même de maniaque regarda +tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il convenait à un travailleur +aussi minutieusement régulier : « Deux heures un quart, » songea-t-il; +« je ne serai pas chez moi avant trois heures. Mme Greslou doit venir à +quatre... Il n’y a pas moyen que je me remette au travail... Voilà qui +est bien désagréable... » Et il prit sur-le-champ la résolution de +placer à ce moment sa promenade quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait +gagner le jardin des Plantes le long du fleuve et par la Cité, dont il +aimait la physionomie vieillie et la provinciale douceur. Le ciel était +bleu, de son bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté de violet à +l’horizon. La Seine coulait sous les ponts, verte et gaiement +laborieuse, avec ses bateaux chargés où fume la cheminée d’une petite +maison de bois aux vitres garnies de plantes familières. Sur le pavé sec +les chevaux trottaient allègrement. Si le philosophe perçut tous ces +détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir du quai avec les +précautions d’un rural effrayé des voitures, ce fut pour lui une +sensation plus inconsciente encore que d’habitude. Il continuait de +penser à la révélation surprenante que le juge venait de lui faire. Mais +la tête d’un philosophe est une machine si particulière que les +événements n’y produisent pas l’impression directe et simple qui semble +naturelle aux autres personnes. Celui-ci était composé de trois +individus comme emboîtés les uns dans les autres : il y avait en lui le +bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins méticuleux de sa servante +et soucieux d’abord de sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le +polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire, animé, à son insu, du +susceptible amour-propre commun à tous les écrivains. Il y avait enfin +le grand psychologue, passionnément attaché aux problèmes de la vie +intérieure, et il fallait, pour qu’une idée eût accompli sa pleine +action sur cet esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments. + +Du Palais de Justice jusqu’aux premiers pas au bord de la Seine, ce fut +le bourgeois qui raisonna : « Oui », se disait M. Sixte, répétant le mot +que la vue de l’horloge lui avait arraché, « voilà qui est bien +désagréable. Une journée tout entière perdue, et pourquoi?... Je vous +demande un peu ce que j’avais à faire avec cette histoire d’assassinat +et ce que mon témoignage a dû apporter à l’instruction!... » Il ne se +doutait pas qu’entre les mains d’un avocat habile ses théories sur le +crime et la responsabilité pouvaient devenir contre Greslou la plus +redoutable des armes. « C’était bien la peine, » continuait-il, « de me +déranger. Mais ces gens ne se doutent pas de ce qu’est la vie d’un homme +qui travaille... Quel _minus habens_ que ce juge avec ses questions +imbéciles!... Pourvu qu’en effet je ne sois pas obligé d’aller +comparaître à Riom devant quelques autres individus de même +sottise?... » Le tableau d’un départ se peignit de nouveau devant sa +rêverie avec les caractères d’odieuse bousculade qu’un dérangement de +cet ordre représente à un homme de cabinet que l’action désoriente et +pour qui le moindre ennui physique devient un malheur véritable. Les +grandes intelligences abstraites subissent de ces puérilités. Le +philosophe aperçut, dans un éclair d’angoisse, sa malle ouverte, son +linge emballé, les papiers nécessaires à ses travaux actuels mis auprès +de ses chemises, sa montée en fiacre, le tumulte de la gare, le wagon et +les grossières promiscuités du voisinage, l’arrivée dans une ville +inconnue, les détresses de la chambre d’hôtel sans les soins de Mlle +Trapenard qui lui étaient devenus nécessaires, quoiqu’il l’ignorât, +comme à un enfant. Ce penseur, si héroïquement indépendant qu’il eût +marché au martyre, à une autre époque, pour ses convictions, avec la +fermeté d’un Bruno ou d’un Vanini, se sentit, devant l’image de ces +médiocres tracas, saisi d’une sorte de détresse animale. Il se vit +introduit dans la salle d’assises, contraint de répondre aux questions +d’un président, en présence d’une foule attentive, et cela sans avoir, +contre sa timidité native, un point d’appui dans une idée, — c’est la +seule racine d’énergie pour les spéculatifs purs. — « Je ne recevrai +plus aucun jeune homme, » conclut-il, profondément troublé par ces +prévisions; « oui, je condamnerai ma porte dorénavant... Mais ne +devançons pas les faits... Peut-être n’aurai-je pas à traverser cette +corvée et tout est-il fini... » + +— « Fini?... » Et déjà le bourgeois casanier cédait la place dans ce +monologue intérieur au second des trois personnages cachés dans le +philosophe, à l’écrivain d’ouvrages discutés avec passion par le public. +« Fini?... Envers le moi qui va et qui vient, qui habite rue +Guy-de-la-Brosse et que cela ennuierait ferme de partir comme cela pour +l’Auvergne en hiver et si bêtement, soit... Mais envers mes livres et +mes idées?... Quelle étrange chose que cette haine instinctive des +ignorants pour des systèmes qu’ils ne peuvent même pas comprendre!... Un +jeune homme jaloux tue une jeune fille pour empêcher qu’elle n’en épouse +un autre. Ce jeune homme a été en correspondance avec un philosophe dont +il étudie les ouvrages. C’est le philosophe qui est le coupable. Et me +voilà devenu matérialiste, moi qui ai démontré la non-existence de la +matière!... » Il haussa les épaules, puis une nouvelle image traversa +son souvenir, celle de Marius Dumoulin, le jeune professeur du Collège +de France, l’homme qu’il détestait le plus au monde. Il vit en même +temps, comme si elles eussent été là, écrites, devant lui, dans une +revue bien pensante, quelques-unes des formules chères à ce défenseur +attitré du spiritualisme : « Les funestes doctrines... Le poison +intellectuel distillé par des plumes que l’on voudrait croire +inconscientes... Le scandaleux étalage d’une psychologie de réclame et +de corruption... » — « Oui, » se dit Adrien Sixte avec amertume, « si +celui-là ne relevait pas ce hasard qui fait d’un de mes élèves un +assassin, il ne serait pas lui... C’est la psychologie qui aura tout +fait... » Il convient d’ajouter que Marius Dumoulin avait, lors de +l’apparition de l’_Anatomie de la volonté_, signalé dans ce livre une +grave erreur. Adrien Sixte avait fondé un de ses plus ingénieux +chapitres sur une soi-disant découverte d’un physiologiste allemand, +admise par lui comme vraie, et qui venait d’être démontrée inexacte. +Peut-être Dumoulin, dans sa critique de l’ouvrage, soulignait-il cette +inadvertance du grand analyste avec une âpreté d’ironie par trop +irrévérencieuse. Toujours est-il que Sixte, qui ne répondait jamais aux +critiques, avait voulu répondre à celle-là. Tout en avouant la surprise +de sa bonne foi, il avait établi sans peine que ce point de détail +n’intéressait pas l’ensemble de sa thèse. Seulement il avait gardé +contre le spiritualiste une inexpiable rancune de savant, et d’autant +plus forte qu’il pouvait la mettre sur le compte du mépris pour un +triste caractère, Dumoulin ayant compromis la sincérité de ses doctrines +par de basses ambitions d’honneurs académiques et de grosses places. +« C’est comme si je l’entendais!... » songea Sixte. « Ce qu’il peut dire +de mes livres, ce n’est rien encore, mais la psychologie? La +psychologie!... C’est pourtant la science d’où dépend l’avenir de ce +pays-ci... » Comme on voit, le philosophe était arrivé, semblable sur ce +point aux autres systématiques, à faire de ses doctrines le centre du +monde. Il raisonnait à peu près ainsi : Etant donné un fait historique, +quelle en est la cause principale? Un état général des esprits. Cet état +des esprits dérive lui-même des idées en cours. La Révolution française, +par exemple, procède tout entière d’une conception fausse de l’homme qui +découle de la philosophie cartésienne. Il en concluait que, pour +modifier la marche des événements, il fallait d’abord modifier les +notions reçues sur l’âme humaine, et installer à leur place des données +précises d’où résulteraient une éducation et une politique nouvelles. Le +plus curieux était que cette théorie avait fait de cet athée un +monarchiste aussi passionné qu’un Bonald ou un Joseph de Maistre. Aussi, +en s’indignant contre Dumoulin, croyait-il de bonne foi s’indigner +contre un obstacle au bien public. Il eut quelques mauvaises minutes à +se figurer ainsi cet adversaire détesté prenant texte de la mort de Mlle +de Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science moderne de +l’esprit. « Faudra-t-il lui répondre encore? » se demanda Sixte, pour +qui déjà l’attaque de son rival ne faisait plus doute. « Oui, » +insista-t-il, et cette fois à voix haute, « je lui répondrai, et de ma +meilleure encre... » + +Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, et il s’arrêta pour +considérer l’architecture de ce monument. L’antique cathédrale lui +symbolisait d’habitude le caractère touffu de l’esprit germanique, qu’il +opposait en pensée à la simplicité de l’esprit hellénique, représentée +pour lui par une photographie du Parthénon contemplée autrefois durant +de longues séances dans la bibliothèque de Nancy. Telle était sa manière +de sentir les arts. Le souvenir de l’Allemagne subitement rappelé +changea pour une seconde le cours de sa pensée. Il évoqua presque malgré +lui Hegel, puis la doctrine de l’identité des contradictoires, puis la +théorie de l’évolution qui en est sortie. Cette dernière idée se +rejoignit à celles qui venaient de l’agiter, et, tout en reprenant sa +marche, il commença d’argumenter en lui-même contre les objections +prévues de Dumoulin sur le cas du jeune Greslou. Pour la première fois +depuis le début de l’entretien avec le magistrat, le drame du château de +Jussat-Randon faisait réalité devant son intelligence, car il y pensait +avec la portion réelle de sa nature, sa faculté de psychologue. Il +oublia aussi bien Dumoulin que les inconvénients possibles du voyage à +Riom, et sa tête fut absorbée tout entière par le problème moral que +posait ce crime. La première question aurait dû être celle-ci : « Robert +Greslou a-t-il vraiment assassiné Mlle de Jussat? » Le philosophe n’y +songea même point, s’abandonnant sans s’en rendre compte à ce défaut des +esprits généralisateurs qui ne vérifient jamais qu’à demi les données +sur lesquelles ils spéculent. Les faits ne sont pour eux qu’une matière +à exploitation théorique, et ils les déforment volontiers pour mieux +échafauder leurs systèmes. Celui-ci reprit la formule par laquelle il +s’était résumé ce drame à lui-même : « Un jeune homme qui devient jaloux +et qui tue, voilà une preuve de plus à l’appui de ma thèse que +l’instinct de la destruction et celui de l’amour s’éveillent ensemble +chez le mâle... » Il s’était servi de ce principe pour écrire dans sa +_Théorie des passions_ un chapitre d’une extraordinaire audace sur les +aberrations du sens génésique. « La réapparition de l’animalité féroce +chez le civilisé suffirait seule à expliquer cet acte... Il faudrait +aussi étudier l’hérédité personnelle de l’assassin... » Il s’efforça de +se représenter Robert Greslou, sans parvenir à ressusciter de cette +image d’autres traits que ceux qui confirmaient l’hypothèse déjà +ébauchée dans sa tête. « Ces yeux noirs très brillants, ces gestes trop +vifs, cette manière brusque d’entrer en relations avec moi, ces +enthousiasmes en me parlant... Il y avait du détraquement nerveux dans +ce garçon. Le père est mort jeune? Si l’on établissait qu’il y a de +l’alcoolisme dans la famille, peut-être aurait-on là un beau cas de ce +que Legrand du Saulle appelle l’épilepsie larvée. Nous expliquerions +ainsi le mutisme de ce jeune homme, et ses dénégations pourraient être +de bonne foi. C’est la différence essentielle que du Saulle indique +entre l’épileptique et l’aliéné. Ce dernier se souvient de ses actes. +L’épileptique les oublie... Serait-ce donc un épileptique larvé?... » +Parvenu à ce point de sa rêverie, le philosophe eut un moment de +véritable joie. Il venait, suivant une habitude chère à ceux de sa race, +de fabriquer une construction d’idées qu’il prenait pour une +explication. Il considéra cette hypothèse de plusieurs côtés, se +remémorant divers exemples cités par son auteur dans son beau traité de +médecine légale, tant et si bien qu’il arriva jusqu’au jardin des +Plantes, où il pénétra par la grande porte du quai Saint-Bernard. Il +tourna sur la droite par une allée plantée d’arbres anciens dont les +fûts se contorsionnent, blindés de fer et recrépis de plâtre. Il +flottait dans l’air devenu très vif un sauvage relent émané des bêtes +fauves qui tournent dans leurs cages grillées, près de là. Le philosophe +fut distrait de sa méditation par cette odeur, et il se prit à +contempler un grand vieux sanglier, de hure énorme, qui, debout sur ses +pattes minces, tendait son mufle, mobile et avide, entre ses défenses. + +— « Et dire, » songea le savant, « que nous ne nous connaissons guère +plus que cet animal ne se connaît! Ce que nous appelons notre personne, +c’est une conscience si vague, si trouble, des opérations qui +s’accomplissent en nous. » Puis, revenant à Robert Greslou : « Qui sait? +Ce jeune homme était préoccupé par la multiplicité du moi. N’avait-il +pas un sentiment obscur qu’il portait en lui deux états très distincts, +comme une condition première et une condition seconde, deux êtres +enfin : un, lucide, intelligent, honnête, amoureux des travaux de +l’esprit, celui que j’ai connu; et un autre, ténébreux, cruel, impulsif, +celui qui a tué?... Evidemment c’est un cas... Je suis bien heureux de +l’avoir rencontré... » Il oubliait qu’en sortant du Palais de Justice il +déplorait ses rapports avec l’accusé de Riom. « Ce sera une bonne +fortune que d’étudier la mère à présent. Elle me fournira des documents +exacts sur les ascendants... Cela manque à notre psychologie : de bonnes +monographies faites _de visu_ sur la structure mentale des grands hommes +et des criminels... J’essaierai de dresser celle-ci... » Toute passion +sincère est égoïste, les intellectuelles comme les autres. Ainsi le +philosophe, qui n’aurait pas, comme on dit, fait du mal à une mouche, +marchait d’un pas plus allègre en s’acheminant vers la porte de la rue +Cuvier d’où il gagnerait la rue de Jussieu, puis la rue +Guy-de-la-Brosse, et il allait avoir une entrevue avec une mère au +désespoir qui venait sans doute le supplier qu’il l’aidât à sauver la +tête d’un fils, peut-être innocent! Mais l’innocence possible du +prévenu, la douleur de la mère, l’action qu’il serait lui-même appelé à +jouer dans cette nouvelle scène, tout s’effaçait devant l’idée fixe de +la note à prendre, du petit fait significatif à collectionner. Quatre +heures sonnaient quand ce singulier songeur, et qui ne soupçonnait pas +plus sa propre férocité qu’un médecin charmé par une belle autopsie, +déboucha sur son trottoir et arriva devant sa maison. Sur le seuil de la +porte cochère se tenaient deux hommes : le père Carbonnet et le +commissionnaire habituellement installé au coin de la rue. Le dos tourné +au côté par où venait Adrien Sixte, ils regardaient en riant les +titubations d’un ivrogne égaré sur le trottoir d’en face, et ils +échangeaient les propos qu’un pareil spectacle suggère aux gens du +peuple. Le coq Ferdinand tournait à leurs pieds, brun et lustré, et il +picotait l’entre-deux du pavé. + +— « En voilà un qui a bu un coup de trop, pour sûr de sûr, » disait le +commissionnaire. + +— « Et si je vous disais moi, » répondait Carbonnet, « que s’il est +comme ça, c’est qu’il n’a pas bu assez? Car s’il avait bu davantage, il +serait tombé chez le marchand de vins... Il ne serait pas à faire le +_lent j’y vas malhabile j’y cours_ le long des murs... Bon! le voilà qui +butte sur la dame en noir... » + +Les deux interlocuteurs, qui ne voyaient pas venir le philosophe, lui +barraient la porte. Ce dernier, avec son aménité habituelle de manières, +hésita une minute à les déranger. Machinalement il suivit l’ivrogne, lui +aussi, du regard. C’était un malheureux en haillons bourgeois, le chef +coiffé d’un chapeau de haute forme délavé par d’innombrables averses, +les pieds dansant dans des bottines crevées. Il s’était heurté à une +personne en grand deuil qui se tenait debout sur le trottoir de la rue +Guy-de-la-Brosse, à l’angle de la rue Linné. Sans doute cette personne +épiait du côté de cette dernière rue une arrivée qui l’intéressait +beaucoup, car elle ne se retourna pas au premier moment. L’homme en +haillons, avec l’insistance des gens ivres, commença de faire des +excuses à cette femme qui finit par s’apercevoir de cette présence. Elle +s’écarta en faisant un geste de dégoût. L’ivrogne eut alors un accès +subit de colère, et, appuyé au mur, lança quelques phrases injurieuses. +Il se fit autour d’eux un attroupement de plusieurs enfants qui +jouaient. Le commissionnaire se prit à rire, Carbonnet de même. Puis, +comme il se retournait pour chercher son coq, grommelant : — « Où +est-il encore allé cadencer, ce futé-là?... » il aperçut Adrien Sixte +derrière lequel Ferdinand s’était réfugié, et qui s’attardait, lui +aussi, à suivre des yeux la scène entre l’ivrogne et l’inconnue. + +— « Ah! monsieur Sixte, » fit le concierge, « justement cette dame en +noir vient de vous demander deux fois depuis un quart d’heure... Elle a +dit que vous l’attendiez. » + +— « Allez la chercher, » répondit le savant; et, en lui-même : « C’est +la mère... » songea-t-il. Son premier mouvement fut de rentrer aussitôt. +Puis une espèce de timidité le retint, et il demeura là sur le pas de la +porte, tandis que le concierge, coiffé de sa casquette un peu haute, son +tablier de cuir autour du corps, courait, suivi de son coq qui se hâtait +derrière lui, jusqu’au groupe amassé au coin de la rue. La femme n’eut +pas plus tôt entendu la phrase du père Carbonnet qu’elle se dirigea, +laissant là le maître de Ferdinand gourmander l’ivrogne, vers la maison +du philosophe. Ce dernier, continuant d’instinct les raisonnements de sa +promenade, remarqua aussitôt une ressemblance singulière entre la +personne mystérieuse qui venait à lui et le jeune homme sur lequel il +avait été interrogé. C’était le même regard brillant, dans un visage +très pâle, et la même coupe d’un maigre visage. Cette fois, il n’eut +plus le moindre doute, et tout de suite l’implacable psychologue, +curieux seulement du cas à étudier, céda la place au bonhomme gauche, +malhabile à la vie pratique, embarrassé de son long corps et gêné, +jusqu’au supplice, de la première phrase à prononcer. Mme Greslou, +c’était elle en effet, — lui rendit le service de lui dire aussitôt, en +l’abordant : + +— « Je suis, monsieur, la personne qui vous a écrit hier. » + +— « Très honoré, madame, » balbutia le philosophe; « je regrette de +n’avoir pas été chez moi plus tôt... Mais votre lettre disait quatre +heures... Et puis, je sors justement de chez le juge d’instruction, où +j’ai été appelé pour témoigner à l’occasion de ce malheureux enfant... » + +— « Ah! monsieur!... » dit la mère en appuyant sa main sur le bras +d’Adrien Sixte pour arrêter sa phrase, et lui montrant du regard le +commissionnaire qui restait dans l’angle de la porte à tendre l’oreille. + +— « Pardon, » fit le savant, qui comprit la cruauté de sa distraction. +« Si vous voulez me permettre de passer devant vous pour vous montrer le +chemin? » + +Il s’engagea sous la voûte, afin de cacher la rougeur dont il se sentait +couvert. Il commença de monter l’escalier que l’obscurité envahissait +par cette fin d’après-midi d’hiver. Il allait doucement, afin de ménager +la lassitude de sa compagne qui se tenait à la rampe, comme si elle +gardait à peine assez d’énergie physique pour suffire à l’effort de +gravir ces quatre étages. Un souffle court, et qui s’entendait dans le +silence profond de cette maison vide, trahissait la faiblesse de la +misérable femme. Si peu sensible aux impressions du monde extérieur que +fût le philosophe, il demeura saisi d’une obscure pitié quand, une fois +entré dans son cabinet aux volets clos, qu’éclairaient doucement le feu +et la lampe allumés déjà par sa servante, il regarda sa visiteuse bien +en face. Les rides creusées au coin de la bouche et le long des ailes du +nez, les lèvres sèches de fièvre, le pli des sourcils contractés, les +meurtrissures des paupières, l’énervement des mains gantées de noir qui +maniaient un rouleau de papier, sans doute quelque mémoire justificatif, +tous les détails enfin de cette physionomie révélaient les tortures de +l’idée fixe; et, à peine tombée plutôt qu’assise sur le fauteuil, elle +dit d’une voix brisée : + +— « Mon Dieu! mon Dieu!... Je suis donc arrivée trop tard... Je voulais +vous parler, monsieur, avant votre entretien avec le juge... Mais vous +l’avez défendu, n’est-ce pas?... Vous avez dit que ce n’était pas +possible; qu’il n’avait pas commis ce dont on l’accuse?... Vous ne le +croyez pas coupable, vous, monsieur, qu’il appelait son maître, vous +qu’il aimait tant?... » + +— « Je n’ai pas eu à le défendre, madame, » dit le philosophe; « on m’a +demandé quelles avaient été mes relations avec lui, et comme je ne l’ai +vu que deux fois, et qu’il ne m’a jamais parlé que de ses études... » + +— « Ah! » interrompit la mère avec un profond accent d’angoisse; et +elle répéta : « Je suis arrivée trop tard. Mais non... » insista-t-elle +en joignant ses mains qui tremblaient. « Vous viendrez, monsieur, pour +déposer devant la cour d’assises qu’il ne peut pas être coupable, que +vous savez qu’il ne le peut pas? On ne devient pas un assassin, un +empoisonneur d’un jour à l’autre. La jeunesse des criminels annonce leur +crime... Ce sont des mauvais sujets, des joueurs, des coureurs de +café... Mais lui, monsieur, depuis qu’il était tout enfant, avec son +pauvre père, toujours dans les livres... C’était moi qui lui disais : +« Allons, Robert, sors; il faut sortir, prendre l’air, te distraire... » +Si vous aviez vu quelle douce petite vie nous faisions, lui et moi, +avant qu’il n’entrât dans cette famille maudite! Et c’est à cause de +moi, c’est pour ne plus rien me coûter qu’il y est entré, pour continuer +ses études... Il aurait été agrégé dans trois ou quatre ans, puis il +aurait pris une place dans un lycée, à Clermont peut-être... Je l’aurais +marié. J’avais en vue pour lui un joli parti... Je serais restée là, +moi, dans un coin, à soigner ses enfants. Ah! monsieur! » et elle +cherchait dans les yeux du philosophe une réponse en accord avec son +passionné désir; « dites si c’est possible qu’un fils qui avait ces +idées-là ait fait ce qu’ils racontent? C’est une infamie : n’est-ce pas, +monsieur, que c’est une infamie?... » + +— « Calmez-vous, madame, calmez-vous. » C’étaient les seuls mots +qu’Adrien Sixte sût répondre à cette mère qui déplorait devant lui, d’un +accent si déchirant, la ruine de ses plus intimes espérances. D’autre +part, placé encore sous l’impression de son entretien avec le juge, elle +lui paraissait si follement égarée hors de la vérité, en proie à des +illusions si aveugles qu’il en demeurait stupéfié; et aussi, — pourquoi +ne pas l’avouer? — la nouvelle perspective du voyage à Riom +l’épouvantait autant que cette douleur humaine le saisissait. Ces +diverses impressions se traduisirent dans son regard par une +incertitude, une absence de chaleur à laquelle la mère ne se trompa +guère. Les souffrances extrêmes ont les intuitions infaillibles de +l’instinct. Cette femme comprit que le philosophe ne croyait pas à +l’innocence de son fils, et, dans un geste d’accablement, se reculant de +lui comme avec horreur, elle gémit : + +— « Comment, vous aussi, monsieur?... Vous êtes avec ses ennemis?... +Vous?... Vous?... » + +— « Non, madame, » répondit doucement Adrien Sixte, « je ne suis pas un +ennemi. Je ne demande pas mieux que de croire ce que vous croyez. Mais +vous me permettrez de vous parler en toute franchise?... Les faits sont +les faits, et ils sont terribles contre ce malheureux enfant... Ce +poison acheté clandestinement, cette bouteille jetée par la fenêtre, +cette autre bouteille vidée à moitié puis remplie d’eau, cette sortie de +la chambre de la jeune fille, la nuit de la mort, cette fausse dépêche, +ce départ subit, ces lettres brûlées et puis ces dénégations... » + +— « Mais il n’y a pas une preuve dans tout cela, monsieur, » +interrompit la mère, « pas une... Ce départ subit? Il voulait quitter sa +place depuis plus d’un mois. J’ai ses lettres où il m’annonce ce projet, +et d’ailleurs la fin de son engagement approchait. Il s’est imaginé +qu’on voudrait le garder et il en avait assez de cette vie de +précepteur; et puis, comme il est timide, il a donné un faux prétexte et +inventé cette malheureuse dépêche, voilà tout... Le poison? Mais il ne +l’a pas acheté secrètement. Il avait souffert de l’estomac, voici des +années. Il avait tant étudié après ses repas!... Cette sortie, la nuit? +Mais qui l’a vu? Un domestique? Et si ce domestique est payé, pour +accuser mon fils, par le véritable assassin?... Est-ce que je connais +les intrigues qu’avait cette jeune fille et qui a pu avoir intérêt à la +tuer?... Cette bouteille jetée, cette autre à moitié remplie, ces +lettres brûlées? Mais est-ce que vous ne voyez pas que c’est la suite +d’un plan pour faire tomber les soupçons sur lui? Comment? Pourquoi? Ça +se découvrira un jour, allez... Ce que je sais, moi, c’est que mon fils +n’est pas coupable. Je le jure sur la mémoire de son père. Ah! +croyez-vous que je le défendrais comme cela si je le sentais criminel? +Je demanderais pitié, je sangloterais, je prierais, au lieu que, +maintenant, je crie justice, justice! Non, ces gens-là n’avaient pas le +droit de l’accuser, comme ils ont fait, de le jeter en prison, de +déshonorer notre nom, pour rien, pour rien. Car enfin, monsieur, je vous +l’ai démontré, il n’y a pas une preuve. » + +— « S’il est innocent, alors, pourquoi cette obstination à se +taire?... » dit le philosophe, qui pensa en lui-même que la pauvre femme +ne lui avait rien démontré, sinon son acharnement à lutter contre +l’évidence. + +— « Hé! s’il était coupable, il parlerait, » s’écria Mme Greslou, « il +se défendrait, il mentirait! Non, » ajouta-t-elle d’une voix plus +sourde, « il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela, j’en suis +sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque raison de ne pas parler. +Pourquoi? Peut-être pour ne pas la déshonorer, cette jeune fille, +puisqu’ils prétendent qu’il l’aimait?... Ah! monsieur, » fit-elle en +joignant les mains, « si j’ai voulu à tout prix vous voir, si j’ai +quitté Riom pour deux jours, c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous +qui puissiez le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende, qu’il se +justifie, qu’il dise. Il faut que vous me promettiez de lui écrire, de +venir là-bas. Vous me devez bien cela, » insista-t-elle d’une voix dure. +« Vous m’avez tant fait souffrir. » + +— « Moi? » interrogea le philosophe. + +— « Oui, vous », reprit-elle âprement, et, tandis qu’elle parlait, son +visage exprimait la sombre énergie d’anciennes rancunes : « S’il a perdu +la foi, à qui la faute? A vous, monsieur, à vos livres. Mon Dieu! Que je +vous ai haï à cette époque!... Je le vois encore, et sa figure, quand il +m’a dit qu’il ne communierait pas le jour des Morts, parce qu’il avait +des doutes. — « Et ton père? » lui ai-je dit. « Un jour des +Morts! » — Il m’a répondu : « Laisse-moi, je ne crois plus, c’est +fini. » Il était assis à sa table et il avait un volume devant lui qu’il +ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus le nom de l’auteur, là, +machinalement. C’était le vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui, +ce jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une pauvre ignorante... +Mais le lendemain, pendant qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé +Martel, qui l’avait élevé, dans la chambre de travail pour lui montrer +la bibliothèque. J’avais le pressentiment que c’étaient ces lectures qui +avaient perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore sur la +table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit : « Celui-là, c’est le +pire de tous... » Monsieur, pardon si je vous blesse, pardon, mais, +voyez-vous, si mon fils était encore le chrétien qu’il a été, j’irais +supplier son confesseur qu’il lui ordonnât de parler. Vous lui avez pris +la foi, monsieur; je ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus; +mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens vous le demander... Si +vous l’aviez entendu, quand il est revenu de Paris! Il me disait de +vous : « Tu ne le connais pas, maman; tu le vénérerais. C’est un +saint ». Ah! promettez-moi de le faire parler. Qu’il parle, qu’il parle, +pour moi, pour son père, pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur, +qui ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin. Car c’est votre +élève, vous êtes son maître. Il vous doit de se défendre, comme à moi, +sa mère... » + +— « Madame », dit le savant avec un sérieux profond, « je vous promets +de faire ce que je pourrai. » C’était la seconde fois de la journée que +cette responsabilité de maître à élève se dressait devant lui. Elle +l’avait trouvé, devant le juge, tendu dans la résistance du penseur qui +repousse avec dédain un reproche insensé. Les paroles de cette femme +âgée, frémissante de cette douleur humaine à laquelle sa vie d’ermite +intellectuel l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres autres +que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement remué encore quand Mme +Greslou, lui saisissant la main, reprit avec une douceur qui démentait +l’âpreté de son accent de tout à l’heure : + +— « Il m’avait bien dit que vous étiez bon, très bon... Je suis venue +encore, » continua-t-elle en essuyant ses larmes, « pour m’acquitter +d’une commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et voyez si ce n’est +pas une nouvelle preuve qu’il est innocent. Dans sa prison, depuis deux +mois, il a mis au net un long travail de philosophie. Il y tient, +m’a-t-il dit, beaucoup; c’est son principal ouvrage, et je me suis +chargée de vous le remettre. » Elle tendit au savant le rouleau de +papier qu’elle tenait sur ses genoux. « Il est tel qu’il me l’a donné... +On le laisse écrire là-bas tant qu’il veut, tout le monde l’aime... On +me permet de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir, où il y +avait toujours le gardien entre nous. Je le vois maintenant dans la +chambre des avocats... Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît? +Voulez-vous regarder? » insista-t-elle; et d’une voix altérée : « Il ne +m’a jamais menti, et je crois que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant +il avait pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne?... » + +— « Je verrai cela tout de suite, » dit Adrien Sixte, qui déplia le +rouleau. Il jeta les yeux sur la première page du cahier, et il put y +lire les mots : « Psychologie moderne, » puis, sur la seconde feuille, +un autre titre : « _Mémoire sur moi-même_, » et au-dessous étaient les +lignes suivantes : « _Je prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se +considérer comme engagé de parole à garder pour lui seul les pages qui +suivent. S’il ne lui convient pas de prendre cet engagement vis-à-vis de +son malheureux élève, je lui demande de détruire ce cahier, me fiant à +son honneur pour ne pas livrer ce mémoire à qui que ce soit, même pour +sauver ma tète._ » Et le jeune homme avait signé simplement de ses +initiales. + +— « Hé bien? » demanda la mère, tandis que le philosophe feuilletait le +cahier, en proie à une anxiété profonde. + +— « Hé bien! » répondit-il en refermant le cahier et tendant la +première page aux yeux inquisiteurs de Mme Greslou, « ce n’est qu’un +travail de philosophie, comme il vous l’avait annoncé. Voyez... » + +La mère eut une question sur la bouche, une défiance dans les prunelles +tandis qu’elle lisait cette formule technique inintelligible pour son +pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien Sixte. Puis elle +n’osa pas, et elle se leva en disant : + +— « Vous m’excuserez de vous avoir retenu si longtemps, monsieur. J’ai +mis ma dernière espérance en vous, et vous ne tromperez pas le cœur +d’une mère. J’emporte votre promesse. » + +— « Tout ce qu’il me sera possible de faire pour que la vérité soit +connue, » dit gravement le philosophe, « je le ferai, madame. Je vous le +promets encore une fois. » + +Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme, et qu’il se trouva seul +dans son cabinet, Adrien Sixte demeura longtemps plongé dans ses +réflexions. Prenant ensuite le manuscrit remis par Mme Greslou, il lut +et relut la phrase écrite par le jeune homme, et repoussant le cahier +tentateur, il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment. Par deux +fois, il saisit ces feuillets et s’approcha du feu, puis il ne les lança +pas dans les flammes. + +Un combat se livrait dans sa tête, entre la curiosité irrésistible que +cette confession de son disciple éveillait en lui, et des appréhensions +d’ordre très divers. Il le sentait : contracter l’engagement que cette +lecture lui imposait et apprendre ce qu’il pouvait apprendre par ces +pages le jetterait dans une situation peut-être horrible. S’il allait +tenir entre ses mains la preuve de l’innocence du jeune homme sans avoir +le droit de la donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa +culpabilité? Sans qu’il s’en rendît compte, il tremblait aussi, dans le +fond le plus intime de lui-même, de retrouver à travers ce mémoire, s’il +y avait crime, la trace de son influence, à lui, et la cruelle +accusation, déjà formulée deux fois, que ses livres étaient mêlés à +cette sinistre histoire. + +D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme d’études et qui avait en +horreur tout tracas lui faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant +dans un drame auquel en définitive il n’avait pas à se mêler. « Non, » +conclut-il, « je ne lirai pas ce mémoire; j’écrirai à ce garçon comme +j’ai promis à la mère, puis ce sera fini. » L’heure de son dîner était +venue parmi ces réflexions. Il mangea seul, comme toujours, assis au +coin d’un poêle de faïence, — très frileux, le chauffage était son +unique luxe, — et devant une table ronde, toute petite, couverte d’une +toile cirée. La lampe qui servait à ses travaux éclairait son frugal +repas, composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un potage et d’un seul +plat de légumes, avec quelques raisins secs pour dessert, et, pour +boisson, simplement de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard un des +livres qui garnissaient une bibliothèque, exilée dans cette chambre, +afin d’éviter l’encombrement, ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui +exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha pas de livre, +et sa gouvernante essaya en vain de savoir si la visite de la dame et la +citation chez le juge avaient le moindre rapport. Le vent se levait, un +vent d’hiver dont la plainte mourait doucement contre les volets, à +travers le sombre espace vide. Assis dans son fauteuil, après son dîner, +au lieu de sortir, et devant le manuscrit de Robert Greslou, le savant +écouta longuement cette plainte monotone. Ses hésitations le reprirent. +Puis la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand plus tard +Mariette vint pour annoncer à son maître que sa couverture était faite +et chercher la lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux heures +sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange morceau d’analyse que +Robert avait appelé un Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût +été : « Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui. » + + + + + IV + CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI + + + « Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887. + +Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même que j’ai refusé à +l’avocat, malgré les supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous +qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel moment de ma +vie! — pour la même raison qui m’a fait vous apporter mon premier +travail. Il existe de vous, le maître illustre, à moi votre élève, +accusé d’un crime le plus infâme, un lien que les hommes ne sauraient +comprendre, que vous ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi +étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si +passionnément, si complètement, à l’époque la plus décisive de mon +existence! Maintenant et dans la détresse de mon agonie intellectuelle, +je me tourne vers vous comme vers le seul être de qui je puisse +attendre, espérer, implorer une aide. Ah! ne me méconnaissez pas, +monsieur et vénéré maître, et croyez que les troubles terribles où je me +débats ne sont point causés par le vain appareil de justice qui +m’environne. Je ne serais pas digne du nom de philosophe si je n’avais, +dès longtemps, appris à considérer ma pensée comme la seule réalité avec +quoi j’aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et +fatale succession d’apparences. Dès ma dix-septième année, j’avais +adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites +ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : « La force par laquelle +l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes +extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné à mort dans six +semaines, pour ce crime dont je suis innocent et dont je ne puis me +justifier, — vous comprendrez pourquoi, après avoir lu ces +pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. Je supporterais cet +événement avec le même sang-froid que si un médecin me diagnostiquait, +après m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. Condamné, j’aurais +à vaincre la révolte de l’animal d’abord, ensuite à supporter le +contre-coup du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos livres, le +remède contre de telles épreuves, et en opposant à l’image de la mort +prochaine le sentiment de l’inéluctable nécessité, en diminuant la +vision de la douleur de ma mère par le rappel précis des lois +psychologiques qui gouvernent les consolations, j’arriverais au calme +relatif. Certaines phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du +cinquième chapitre du second livre dans votre _Anatomie de la volonté_, +que je sais par cœur : « L’universel entrelacement des phénomènes fait +que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres, en sorte que +chaque parcelle de l’univers et à chaque seconde peut être considérée +comme un résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui +sera. C’est en ce sens qu’il est permis de dire que le monde est éternel +dans son détail aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, et +comme elle enveloppe, comme elle affirme et démontre l’idée que tout est +nécessaire, en nous comme autour de nous, puisque nous sommes, nous +aussi, une parcelle et un moment de ce monde éternel!... Hélas! pourquoi +faut-il que cette idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque je +raisonne comme on doit raisonner, avec ma tête, et à laquelle +j’acquiesce de toute la force de mon être, ne puisse détruire en moi une +espèce de souffrance si particulière qui envahit mon cœur, lorsque je me +souviens du drame que j’ai traversé, de certaines actions que j’ai +voulues, d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect? Pour vous +dire la chose d’un mot, mon cher maître, quoique, encore une fois, je +n’aie pas tué Mlle de Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus +étroite au drame de son empoisonnement, et j’ai des remords, quand les +doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions +qui forment l’essence même de mon intelligence, me font considérer le +remords comme la plus niaise des illusions humaines. Ces convictions se +trouvent impuissantes à me procurer cette paix de la certitude qui était +la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon esprit reconnaît comme +vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont la jeunesse fut consumée de +passions intellectuelles, il y ait un supplice plus affreux que +celui-là. Mais pourquoi essayer de vous traduire avec des phrases +littéraires un état mental que je veux justement vous exposer par son +détail, à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, pour que vous +me donniez le seul secours qui puisse m’être bienfaisant : une parole +qui m’explique à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui m’atteste que +je ne suis pas un monstre, qui me soutienne dans le désarroi de mes +croyances, qui me prouve que je ne me suis pas trompé depuis des années, +en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime énergie d’une créature +sincère? Enfin, mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai besoin +de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon à vous, puisque je ne saurais +espérer d’être intelligible à qui que ce soit, hors du psychologue dont +je suis l’élève? Depuis deux mois tantôt que je vis dans cette prison, +l’instant où j’ai pris cette résolution de vous écrire ce mémoire a été +le seul où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles +événements. J’avais essayé de m’absorber dans quelques travaux d’ordre +abstrait, je n’avais pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire ces +pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. Voici quatre jours que je +ne songe qu’à cela, et, grâces vous en soient déjà rendues, la force de +la pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du plaisir qui était le +mien autrefois, quand j’écrivais mes premiers essais, à reprendre, pour +ce travail, la froide sévérité de ma méthode, — de votre méthode. J’ai +jeté hier sur le papier un plan de cette monographie de mon moi actuel, +en pratiquant la division par paragraphes que vous avez adoptée dans vos +travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de ma réflexion en +reconstruisant ma vie depuis son origine, comme je résoudrais un +problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement, à l’heure +présente, que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités +d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui où j’ai grandi, puis un milieu +de faits, celui où j’ai été transplanté par mon arrivée chez les +Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions qu’elle soulève en +moi seront la matière des derniers fragments d’une étude que je +débarrasserai du parasitisme des souvenirs insignifiants pour la réduire +à ce qu’un maître de notre temps appelle les _génératrices_. A tout le +moins je vous aurai fourni un document exact sur des façons de sentir +que j’ai crues autrefois précieuses et rares, et je vous aurai prouvé +deux fois, par ma confiance dans votre absolue discrétion et par mon +appel à votre appui philosophique, ce que vous avez été pour celui qui +vous écrit ces lignes et qui, en vous demandant pardon de ce trop long +préambule, commence aussitôt sa dissection. Je saurai bien vous la faire +tenir, une fois finie. + + + + + § I. — _Mes hérédités._ + + +« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que +ma faculté dominante, celle qui s’est trouvée présente à travers toutes +les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve +présente aujourd’hui, a été la faculté, j’entends le pouvoir et le +besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes +distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui +regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible +curiosité. A l’heure actuelle, et tout en sachant que je suis là en +prison, accusé d’un crime capital, perdu d’honneur et aussi accablé de +tristesse, que c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5 +septembre 1864... et non pas un autre, — je pense à cette situation +comme à un spectacle auquel je demeure étranger. Même est-il juste de +dire _je_? Non, évidemment. Car mon véritable moi n’est, à proprement +parler, ni celui qui souffre, ni celui qui regarde. Il est composé des +deux, et j’ai eu de cette dualité une perception très nette, bien que je +ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique +exagérée jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette enfance que je +veux évoquer d’abord en essayant de tout abolir de l’heure présente et +avec l’impartialité d’un historien désintéressé. + +« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de +Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une +promenade aujourd’hui bien changée par la récente construction de +l’école d’artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme +toutes celles de cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre +dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une +physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune, +était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d’ingénieur +des ponts et chaussées. C’était un homme chétif, de santé faible, avec +un visage à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique et qui +m’attendrit quand j’y songe, après des années. Je le revois dans son +cabinet de travail, par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine +immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout +auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était +voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse +jusqu’à ce cabinet paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à +jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes +nerfs une étrange impression de mystère, d’éloignement, d’une fuite de +l’heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir +des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d’algèbre, +avec cette netteté dans les lignes des courbes ou les lettres des +polynômes qui révélait l’habituelle méthode de son être intime. D’autres +fois, il écrivait, debout, à une table d’architecte qu’il préférait à +son bureau, — table composée simplement d’une large planche en bois +blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques +rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des +savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient +les seuls objets d’art dont se décorassent les murs, la pendule qui +représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues +au-dessus du bureau, et, sur ce bureau, la règle à calculs avec ses +chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle +plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces menus détails où tout +n’était que pensée, et ces images m’aident à comprendre comment dès ma +lointaine enfance le rêve d’une existence purement idéale et +contemplative s’élabora en moi, favorisé sans doute par l’hérédité. Mes +réflexions postérieures m’ont fait reconnaître dans plusieurs traits de +mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de +l’existence en études abstraites menée par mon père. J’ai constamment +éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l’action, si faible +fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois +un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m’étaient +intolérables, que d’entrer en lutte ouverte avec une autre personne, +même pour discuter mes idées les plus chères, m’apparaît, encore +aujourd’hui, chose presque impossible. Cette horreur d’agir s’explique +par l’excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au +milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il n’est pas +habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté +d’adaptation au fait me vient de ce pauvre père; de lui aussi cette +faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la +manie de ma pensée; et c’est son œuvre encore qu’une prédominance +morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de +certaines heures. Mon père, qui devait mourir très jeune, n’avait jamais +été robuste. Il avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette épreuve +de la préparation à l’Ecole polytechnique, meurtrière aux meilleures +santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les +longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains +transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges +globules d’un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu’il +a tant maniée. Il ne m’a pas légué des muscles capables de +contre-balancer l’excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois, +avec cette faculté d’abstraction qui me rend la moindre activité +difficile, une effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j’ai +souhaité ardemment, il m’a été impossible de réprimer cette convoitise. +C’est une hypothèse qui m’est souvent venue quand je m’analysais +moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres +de résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, peut-être +parce que le rapport quotidien entre l’action et la pensée est brisée en +elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J’ai vu +ainsi mon père, d’habitude extrêmement patient et doux, s’emporter en +des colères d’une violence folle qui le faisaient presque s’évanouir. +Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le +descendant d’un grand-père peu équilibré, sorte d’homme de génie +primitif, demi-paysan parvenu à force d’inventions mécaniques à une +demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là +de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de +déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité constante. J’ai +considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : des crises +spasmodiques de passion jointes à cette énergie continue de pensée +abstraite. J’ai eu pour rêve d’être à la fois fiévreux et lucide, le +sujet et l’objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet +qui s’étudie lui-même et trouve dans cette étude un moyen d’exaltation à +la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère +m’a-t-elle mené? Mais ce n’est pas l’heure de parler des effets, nous +n’en sommes encore qu’aux causes. + +« Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je +crois que voici une des plus importantes : chaque dimanche matin, et +aussitôt que je pus lire, ma mère commença de m’emmener avec elle à la +messe. Cette messe se célébrait à huit heures dans l’église des +Capucins, assez nouvellement bâtie sur un boulevard planté de platanes, +qui monte du cours Sablon à la place du Taureau, en longeant le jardin +des Plantes. A la porte de cette église se tenait assise, devant une +boutique volante, une marchande de gâteaux, appelée la mère Girard, que +je connaissais bien, pour lui acheter au printemps de petits bâtons +auxquels quatre ou cinq cerises pendaient, attachées par du fil blanc. +C’étaient les premiers de ces fruits que je mangeasse dans la saison. +Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités de ces jours +d’enfance. Elle aurait pu devenir, pour quelqu’un qui m’eût observé, +l’occasion de signaler en moi cette frénésie du désir dont je vous +parlais. J’avais presque la fièvre quand je m’acheminais vers cette +boutique. Ce n’était pas la seule raison qui me fît préférer cette +église des Capucins, avec son architecture très simple, aux cryptes +souterraines de Notre-Dame-du-Port et aux voûtes de la cathédrale +soutenues par de si élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins, +le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles bouches +chantaient, derrière les grilles, des cantiques qui remuaient +étrangement mon imagination d’enfant. Ils me semblaient venir de si +loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je regardais ma mère prier à +côté de moi avec l’ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres +actions, et je songeais que mon père n’était pas là, qu’il n’entrait +jamais à l’église. Ma tête d’enfant se tourmentait de cette absence au +point que j’avais un jour demandé : + +— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous? » + +« Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je n’avais pas eu de peine à +démêler l’embarras où ma question jetait ma mère. Elle s’en tira +pourtant avec une réponse analogue à des centaines d’autres que m’ont +faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes +fixes et d’obéissance : + +— « Il entend une autre messe, à son heure; et puis, je t’ai déjà dit +que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font +telle ou telle chose... » + +« Toute la différence d’âme qui nous a séparés, ma mère et moi, tenait +déjà dans cette phrase qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en +revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois encore sa pèlerine, +ses mains dans son manchon de vison doublé de soie brune d’où sortait à +moitié son livre, la sincérité de son visage même dans son pieux +mensonge, et tandis qu’elle disait : « Il ne faut jamais demander +pourquoi... » Je vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont +regardé d’un regard qui ne me comprenait pas, et, dès cette époque, elle +ne soupçonnait en rien ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser +c’était déjà se demander toujours et à propos de toutes choses : +Pourquoi?... Oui, pourquoi ma mère m’avait-elle trompé? Car je savais +que mon père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi n’y +allait-il pas?... Les graves et tristes accents des moines cachés +entonnaient les répons de la messe, et moi, je me perdais dans cette +question. Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette +supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que +de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque +ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un +grand savant, comme le père?... » Quand ma mère prenait son avis, +c’était pour l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect. Elle +trouvait donc naturel qu’il n’accomplît pas certaines actions qui, pour +nous, étaient obligatoires. Nous n’avions pas les mêmes devoirs, lui et +nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d’enfant +avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être +plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes +règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres. Ce +fut là, dans cette petite église, et docilement penché sur mon +paroissien, que le grand principe de ma vie a pris naissance : — ne pas +considérer comme une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est et +doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas; — de même que j’ai reçu +de mes conversations avec mon père, à ce même âge, durant nos +promenades, le premier germe de ma vue scientifique du monde. + +« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, et quoique je sois, +au rebours du poète, un homme pour qui le monde extérieur existe très +peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire l’image des horizons qui +ont entouré ces promenades. Tandis que la ville d’un côté regarde vers +la plaine de la Limagne, elle s’adosse de l’autre côté aux derniers +contreforts de la chaîne des Dômes. L’échancrure des cratères éteints, +la boursouflure des éruptions calmées, les coulées de lave refroidie +donnent aux lignes de ces montagnes volcaniques une ressemblance avec +les paysages que le télescope découvre dans ce cadavre de planète qui +est la lune. C’est donc, là-bas, un sauvage et grandiose souvenir des +plus terrible convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité de +chemins pierreux entre des vignes, de ruisseaux murmurant sous des +saules et parmi des châtaigniers. Les grands bonheurs de mon enfance ont +consisté dans d’interminables vagabondages avec mon père sur tous les +sentiers qui vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat à Durtol, +de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à écrire ces noms, ma mémoire rajeunit +mon cœur. Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé me montre +avec ses longs cheveux, avec ses jambes serrées dans des guêtres de +drap, qui chemine en tenant la main de son père. D’où lui venait ce goût +des champs, à lui, le savant mathématicien, l’homme de cabinet et de +réflexion abstraite? J’y ai souvent songé depuis, et je crois avoir +découvert à son occasion une loi peu connue du développement des +esprits : — nos goûts de jeunesse persistent même quand nous nous +sommes développés dans un sens contraire à eux, et nous continuons de +les pratiquer, en les justifiant par des raisons intellectuelles qui les +excluraient. — Je m’explique. Mon père aimait la campagne, +naturellement, parce qu’il avait été élevé dans un village, que tout +petit il avait passé des journées entières au bord des ruisseaux, parmi +les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner à ses goûts d’une +manière simple, il y mélangeait ses préoccupations actuelles de savant. +Il ne se serait point pardonné d’aller à la montagne sans y étudier la +formation du terrain; de regarder une fleur sans en déterminer les +caractères et sans en découvrir le nom; de ramasser un insecte sans se +rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à la rigueur de sa méthode en +tout travail, il était arrivé ainsi à une connaissance très complète de +la contrée; et, quand nous marchions ensemble, cette connaissance +faisait la matière unique de notre entretien. Le paysage des montagnes +lui devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions de la terre. +Il passait de là, sans efforts, avec une clarté de parole qui me rendait +de telles idées perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse, +et j’apercevais distinctement en imagination les protubérances +planétaires s’échappant du noyau enflammé, de ce torride soleil en +rotation. Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait une +espèce de carte qu’il déchiffrait pour mes yeux de dix ans, et où je +distinguais l’Etoile polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la +Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables dont la +science connaît le volume, la position et jusqu’aux métaux. Il en était +de même des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier, des +cailloux que je cassais sous sa direction avec un petit marteau en fer, +des insectes que je nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. Bien +avant que l’on ne pratiquât dans les collèges les leçons de choses, mon +père appliquait à mon éducation première sa grande maxime : « Ne rien +rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement, » conciliant +ainsi la paysannerie de ses premières impressions avec la précision +acquise dans ses études mathématiques. J’attribue à cet enseignement le +précoce esprit d’analyse qui se développa en moi dès cette première +adolescence, et qui se serait sans doute tourné vers les études +positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait pas achever cette +éducation entreprise d’après un plan raisonné dont j’ai retrouvé la +trace dans ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades, et +dans l’été de ma dixième année, nous fûmes surpris, lui et moi, par un +orage qui nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous étions en nage +d’avoir marché. Pendant le temps que nous mîmes à revenir avec nos +vêtements ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il se plaignit +d’un frisson. Deux jours après, une fluxion de poitrine se déclarait, et +la semaine suivante il était mort. + +« Comme je veux, dans cette indication sommaire des diverses causes qui +m’ont formé mon âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je hais le +plus au monde, l’étalage de la sentimentalité subjective, je ne vous +raconterai pas, mon cher maître, d’autres détails sur cette mort. Il y +en eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse qu’à distance et que +plus tard. Je me rappelle, quoique je fusse un garçon déjà grand et +remarquablement développé, avoir éprouvé plus d’étonnement que +d’affliction. C’est aujourd’hui que je regrette vraiment mon père, que +je comprends ce que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir +nettement marqué ce que je lui dois : le goût et la facilité de +l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle, la foi dans la science, +le précoce maniement de la bonne méthode : voilà pour l’esprit; pour le +caractère, la première divination de l’orgueil de penser, et aussi un +élément un peu morbide, cette difficulté d’agir qui a pour conséquence +la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles vous +entraînent. — Je voudrais marquer aussi nettement ce que je crois +devoir à ma mère. Tout d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde +influence agit sur moi par réaction, tandis que la première avait agi +directement. A vrai dire, cette réaction ne commença qu’au jour où, +devenue veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même. Jusque-là, +elle m’avait abandonné à l’éducation paternelle. Cela peut sembler +étrange que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle si énergique, +si dévouée, et moi si jeune, nous n’ayons pas vécu, au moins durant ces +années-là, en complète communion du cœur. Il existe, en effet, une +psychologie rudimentaire pour laquelle ces mots : mère et fils, sont +synonymes d’absolue tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en +va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne, quoique en nature +humaine je ne croie guère à ce qui suppose une simplicité entière des +rapports entre personnes d’âge et de sexe différents. En tout cas, les +familles modernes présentent sous les étiquettes conventionnelles les +plus cruels phénomènes de divorce secret, de mésintelligence foncière, +quelquefois de haine, qui se comprennent trop quand on pense à leurs +origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de province à province +et de race à race qui ont chargé notre sang, à tous, d’hérédités par +trop contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, de même +famille, qui n’ont pas un trait commun dans la structure mentale et +morale. Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres devient une +cause de conflits quotidiens, ou de dissimulation constante. Ma mère et +moi, nous en sommes un exemple que je qualifierais d’excellent, si le +plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une loi psychologique ne +s’accompagnait du cuisant regret d’en avoir été la victime. + +« Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien élève de l’Ecole +polytechnique, et le fils d’un ingénieur civil. Je vous ai dit aussi +qu’ils étaient tous deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit : +« Lorrain, traître à son roi et à Dieu même. » Cette épigramme exprime, +sous une forme inique, cette observation très juste qu’il flotte quelque +chose de très complexe dans l’âme de cette population de frontière. Les +Lorrains ont toujours vécu sur le bord de deux races et de deux +existences, la germanique et la française. Qu’est-ce que le goût de la +traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation d’un autre goût, admirable +au point de vue intellectuel, celui de la complication sentimentale? +Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le pouvoir de dédoublement dont +je vous parlais en commençant cette analyse. Je dois ajouter que j’ai +souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges plaisirs de simulation +désintéressée qui procédaient évidemment du même principe. Il m’est +arrivé de raconter à mes camarades toutes sortes de détails inexacts sur +moi-même, sur mon endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de +mon père, sur telle promenade que je venais de faire, et non pas pour me +vanter, mais _pour être un autre_, simplement. J’ai goûté plus tard des +voluptés singulières à étaler les opinions les plus opposées à celles +que je considérais comme la vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un +rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait comme un enrichissement de +ma personne, tant j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer dans +un caractère, une croyance, une passion, c’est se limiter. Ma mère, +elle, est une femme du Midi, absolument rebelle à toute complexité, pour +qui les idées de choses sont seules intelligibles. Dans son imagination +les formes de la vie se reproduisent, concrètes, précises et simples. +Quand elle pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal, +la nappe de la communion, les quelques prêtres qu’elle a connus, le +livre de catéchisme où elle a étudié petite fille. Quand elle pense à +une carrière, elle en voit l’activité positive et les bénéfices. Le +professorat, par exemple, où elle a désiré que j’entrasse, c’était pour +elle M. Limasset, le professeur de mathématiques, l’ami de mon père, et +elle me voyait pareil à lui, traversant la ville deux fois le jour, en +jaquette d’alpaga et en panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par +des socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec un traitement +fixe, les revenants-bons des répétitions et la douce assurance d’une +retraite. J’ai pu étudier à propos d’elle combien cette nature +d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables de se figurer +l’intérieur des autres âmes. On dit souvent de ces gens-là qu’ils sont +despotiques et personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En +réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent, comme un enfant +devant une montre. L’enfant voit marcher les aiguilles, il ne sait rien +du rouage caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces aiguilles ne vont +pas à sa fantaisie, à les violenter et à fausser les ressorts de la +montre, il y a juste l’épaisseur d’une impatience. + +« Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès la semaine qui suivit notre +commun désastre. Je me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle +dans un état de malaise indéfinissable, mais sans qu’un fait précis eût +donné corps à ce malaise. La première circonstance qui m’éclaira sur le +divorce commencé dès lors entre nous deux — dans la mesure où ma tête +d’enfant pouvait être éclairée — date d’un après-midi d’automne, quatre +mois environ après la mort de mon père. L’impression reçue fut si forte +que je me la rappelle comme si elle datait d’hier. Nous avions dû +changer d’appartement, et nous avions loué le troisième étage d’une +maison, toute en hauteur, dans la rue du Billard, ruelle étroite qui +contourne les ombrages de la place des Petits-Arbres, devant le palais +de la Préfecture. Ma mère avait été déterminée à ce choix par +l’existence d’un balcon où j’étais justement en train de jouer durant ce +bel après-midi. Mon jeu — vous y reconnaîtrez le tour scientifique +imprimé par mon père à mon imagination — consistait à conduire un +caillou, qui me représentait un grand explorateur, d’un bout à l’autre +de ce balcon et parmi d’autres pierres prises dans les pots de fleurs. +Ces autres pierres me figuraient, les unes des villes, les autres des +animaux curieux dont j’avais lu la description. Une des fenêtres du +salon donnait sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu +m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère parlait de moi avec une +visiteuse. Je ne pus me retenir d’écouter avec ce battement de cœur que +m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité jugée par les autres. Plus +tard j’ai compris qu’entre notre être véritable et l’impression produite +sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a pas plus de rapports +qu’entre la couleur exacte de notre visage et la couleur de son reflet +dans une glace bleue, verte ou jaune. + +— « Peut-être » disait la visiteuse, « vous trompez-vous sur le compte +de ce pauvre Robert. A dix ans on est si peu formé... » + +— « Dieu vous entende, » reprenait ma mère, « mais je tremble qu’il +n’ait aucune espèce de cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors +de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air de n’y plus +penser... Et depuis, jamais un mot... vous savez, un de ces mots qui +font voir que l’on se souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il +me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais connu ce cher homme qui +était si bon pour lui... » + +« J’ai lu quelque part que Mérimée, tout enfant, avait été grondé, puis +chassé d’une chambre par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de +rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on lui avait joué la +comédie de l’irritation, et il sentit se creuser sur son cœur un pli de +défiance qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa beaucoup +lorsque je la rencontrai. L’impression du célèbre écrivain m’offrait une +analogie saisissante avec l’effet que produisit sur moi le fragment de +causerie entendu sur le balcon. C’était bien vrai que je ne parlais +jamais de mon père, mais c’était si faux que je l’eusse oublié! J’y +pensais au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un trottoir, je ne +traversais pas une rue, je ne regardais pas un de nos meubles, sans que +le souvenir du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession qui me +faisait mal. A cette obsession se mêlait un étonnement épouvanté qu’il +eût disparu pour toujours, et le tout se confondait dans une espèce +d’appréhension anxieuse qui me fermait la bouche quand on m’entretenait +de lui. Je me rends bien compte maintenant que ce travail de ma pensée +ne pouvait être connu de ma mère. Sur le moment, et quand je l’entendis +condamner ainsi mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il me +sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait pas avec moi comme elle +aurait dû. Je la sentis injuste, et, par une timidité de petit garçon +encore farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener sur mon compte, +je me crispai là, sur place, contre cette injustice. A partir de cette +minute, une impossibilité de me montrer jamais à elle était née en moi. +Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se poseraient sur les +miens pour y chercher mes émotions, j’éprouverais un irrésistible besoin +de lui cacher mon être intérieur. + +« Ce fut là une première scène, — ce rien peut-il même s’appeler de ce +gros nom? — bientôt suivie d’une seconde que je note malgré son +insignifiance apparente. Les enfants ne seraient pas des enfants si les +événements importants de leur sensibilité n’étaient pas puérils. +J’étais, à cette époque déjà, passionné de lecture, et le hasard m’avait +mis entre les mains des volumes très différents de ceux qui se donnaient +en prix dans les distributions. Voici comment : quoique mon père, en sa +qualité de mathématicien, eût peu de lettres, il aimait quelques +auteurs, qu’il comprenait à sa manière; et, en retrouvant plus tard +quelques-unes de ses notes sur ces auteurs, j’ai pu apprécier à quel +degré la sensation des littératures est chose personnelle, irréductible, +incommensurable, pour emprunter un mot à sa science favorite, +c’est-à-dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre les raisons pour +lesquelles deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain. Entre +autres ouvrages, mon père possédait dans sa bibliothèque une traduction +de Shakespeare en deux volumes sur lesquels on m’asseyait pour hausser +ma chaise devant la table quand le temps fut venu de quitter mon siège +de bébé. On me laissait ensuite, et sans y prendre garde, manier ces +volumes, illustrés de gravures qui incitèrent bientôt ma curiosité à +lire des morceaux du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les +doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une servante, un Othello +entrant le poignard à la main dans la chambre de Desdémone et penchant +sa face noire sur la blanche forme endormie, un roi Lear déchirant ses +vêtements sous les zigzags des éclairs, un Richard III couché dans sa +tente et environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait ces +gravures, je lus tant et tant de fragments que je finis par me +familiariser avant ma dixième année avec ces drames qui exaltaient mon +imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans doute parce qu’ils ont +été composés pour des spectateurs populaires et qu’ils comportent un +élément de poésie primitive et un grossissement enfantin. J’aimais ces +rois qui défilaient, joyeux ou désespérés, à la tête de leur armée, qui +perdaient ou gagnaient des batailles en quelques instants, ces tueries +accompagnées de fanfares parmi les drapeaux déployés et les apparitions, +ces rapides passages d’un pays à un autre et cette géographie +chimérique. Enfin ce qu’il y a de très abrégé, de presque rudimentaire +dans ces pièces et particulièrement dans les chroniques me séduisait au +point que, resté tout seul, il m’arrivait de les jouer avec des chaises, +qui devenaient ainsi York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O +naïveté!... Mon père, lui, dont les répugnances pour les réalités +douloureuses de la vie étaient extrêmes, avait goûté dans Shakespeare +les côtés touchants et purs, les profils de femme d’une délicatesse +achevée; Imogène et Desdémone, Cordélie et Rosalinde lui avaient plu, +quoique de tels rapprochements puissent sembler étranges, pour les mêmes +raisons que les romans de Dickens, ceux de Topffer et jusqu’aux +enfantillages de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui +prouvent l’incohérence des jugements artistiques uniquement fondés sur +l’impression sentimentale. Tous ces livres, je les lisais aussi, et par +surcroît ceux de Walter Scott, de même que les récits champêtres de +George Sand, dans une autre édition illustrée. Il est certain qu’il eût +mieux valu pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments aussi +disparates, et quelques-uns dangereux. Mais mon âge ne me permettait +guère de comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs, tandis que +mon père peinait à son tableau noir, en train de combiner ses formules, +la foudre serait tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté +qu’il était sur les ailes du puissant démon de l’abstraction. Ma mère, à +qui ce démon-là est aussi étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta +pas longtemps, sitôt les premières heures de notre découragement +passées, sans fureter dans la pièce où je travaillais à mes devoirs; et, +par-dessous un thème commencé, elle découvrit un grand volume ouvert : +c’était l’_Ivanhoë_ de Scott. + +— « Qu’est-ce que c’est que ce livre? » demanda-t-elle; « qui t’a +permis de le prendre?... » + +— « Mais je l’ai déjà lu une fois, » répondis-je. + +— « Et ceux-là?... » continua-t-elle en inspectant la petite +bibliothèque qui, à côté de mes bouquins d’écolier, enfermait, outre le +Shakespeare, les _Nouvelles genevoises_ et _Nicolas Nickleby_, _Rob-Roy_ +et _la Mare au Diable_. « Ce n’est pas de ton âge, » insista-t-elle, +« et tu vas me faire le plaisir d’emporter tous ces livres avec moi dans +le salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton père. » + +« Je me vois encore transbordant, trois par trois, les volumes, dont +quelques-uns étaient très lourds pour mes petits bras, dans la froide +pièce garnie de housses qui donnait sur le balcon, — cette pièce où +j’avais entendu ma mère, pas beaucoup de jours auparavant, juger si +sévèrement mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs de leurs +mitaines noires, elle prenait les volumes, les rangeait à côté des gros +traités de mathématiques. Elle ferma la porte vitrée du meuble et en +détacha la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau +qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle ajouta sévèrement : + +— « Quand tu voudras lire un livre, tu me le demanderas. » + +« Moi, lui demander un de ces livres, mais lequel? Je savais si bien +qu’elle me refuserait tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont +je venais regarder les titres à travers le vitrage! Je me rendais déjà +trop compte que nous ne pensions de la même manière sur aucun point. Je +lui en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de lecture, moins +peut-être à cause de cette défense que pour la raison qu’elle m’en +donna. Car elle crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les +dangers des romans, des phrases empruntées à quelque manuel de piété +qui, dès lors, me parurent exprimer exactement le contraire de ce que +j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi prétexte des dangers que +j’avais courus dans ces lectures inconsidérées pour s’occuper plus +attentivement de mes études et diriger mon éducation. C’était son +devoir, mais le contraste fut trop grand entre les idées auxquelles mon +père m’avait initié précocement et la misère de sa pensée, à elle, +meublée d’impressions positives, mesquines et bourgeoises. J’allais avec +elle maintenant à la promenade, et elle causait avec moi. Sa +conversation portait uniquement sur des remarques de tenue, sur mes +manières bonnes ou mauvaises, sur mes petits camarades et sur leurs +parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de penser, se sentait +alors étouffée, comme opprimée. Le paysage immobile des volcans éteints +me rappelait les épisodes grandioses du drame terrestre que mon père me +retraçait autrefois. Les fleurs que je cueillais, ma mère les prenait +pour quelques minutes, puis elle les laissait tomber sans presque les +regarder. Elle ignorait leur nom, de même qu’elle ignorait celui des +insectes qu’elle me faisait rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et +venimeux. Les chemins entre les vignes, que nous suivions ensemble, ne +s’en allaient plus vers cette découverte du vaste monde à laquelle la +parole fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient les rues de +la ville et la misère des devoirs quotidiens. Je cherche des mots pour +traduire la vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé, +d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces promenades, et je n’en +trouve pas de précis. Le langage a été créé par des hommes faits pour +exprimer des idées et des sentiments d’hommes faits. Les termes manquent +qui correspondent aux perceptions inachevées des enfants, à leur +pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances qui ne se comprennent +pas elles-mêmes et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées, +celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une tête où fermentent +des conceptions hautes et larges, d’un cerveau sur le bord du grand +horizon intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente d’un autre +cerveau, rétréci, chétif, étranger à toute idée générale, à toute vue +ample ou profonde? Aujourd’hui que j’ai traversé cette période d’une +adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète les moindres +épisodes par les lois de constitution des esprits, et je me rends compte +que le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que j’étais à la femme +qu’était ma mère, avait associé deux formes de pensée aussi +irréductibles l’une à l’autre que deux espèces différentes. C’est par +milliers que les détails me reviennent où je retrouve la preuve de cette +antithèse constitutive entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez +pour que je me contente de noter avec précision le résultat de ce heurt +silencieux entre nos âmes, et, pour emprunter des formules au style +philosophique, je crois apercevoir que deux germes furent déposés en moi +par cette éducation à contresens, le germe d’un sentiment et le germe +d’une faculté : — le sentiment fut celui de la solitude du Moi, la +faculté fut celle de l’analyse intérieure. + +« Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité comme dans celui de +la pensée, j’avais subi presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas +me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais ainsi, à peine né à la vie +intellectuelle, qu’il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce +fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil. +Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas une origine analogue? Ne pas oser +se montrer, c’est s’isoler; et s’isoler, c’est bien vite se préférer. +J’ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par +exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce +sentiment de la solitude de l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en +maladie et en sécheresse dans l’_Adolphe_ de Benjamin Constant, agressif +et ironique dans Beyle. Chez un pauvre petit collégien d’un lycée de +province qui trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes +d’engelures, les pieds gourds dans ses galoches, par les rues glacées de +sa ville de montagnes, l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux +instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué à ma mère, +grandissait, grandissait, s’appliquant à mes camarades et à mes maîtres. +Je me sentais différent d’eux, d’une différence que je résumerai d’un +mot : je croyais les comprendre tout entiers et je ne croyais pas qu’ils +me comprissent. La réflexion m’incline maintenant à croire que je ne les +comprenais pas plus qu’ils ne me comprenaient; mais je vois aussi qu’il +y avait en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient et leur +personne et la mienne, simplement, bonnement, bravement, au lieu que je +commençais à me compliquer déjà en pensant trop à moi-même. Si j’ai de +très bonne heure senti qu’au rebours de la parole du Christ, je n’avais +pas de prochain, c’est que je me suis habitué, de très bonne heure, à +exaspérer la conscience de ma propre âme, par suite à faire de moi un +exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité individuelle. Mon +père m’avait doué d’une curiosité prématurée d’intelligence. N’étant +plus là pour me tourner vers le monde des connaissances positives, cette +curiosité sans emploi retomba sur moi-même. L’esprit est une créature +vivante, comme les autres, et chez qui toute puissance s’accompagne, +comme chez les autres, d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux +proverbe et dire : Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté aboutit toujours +à la volonté de l’exercer. L’hérédité mentale et ma première éducation +avaient fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai de +l’être, mais mon intelligence s’appliquant à mes propres émotions, faute +d’un maître semblable à celui que j’avais perdu, je devins auprès de ma +mère, qui ne le soupçonna jamais, un _égotiste_ absolu, d’une +extraordinaire énergie de dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon +caractère ne devaient d’ailleurs apparaître que plus tard, sous l’action +des crises d’idées que j’ai traversées et dont je vous dois maintenant +l’histoire. + + + + + § II. — _Mon milieu d’idées._ + + +« Les influences diverses que je viens de résumer un peu abstraitement, +mais dans des termes que vous comprendrez, vous, mon cher maître, eurent +ce premier résultat, inattendu, de faire de moi, entre ma onzième et ma +quinzième année, un enfant très pieux. Vraisemblablement, si j’avais été +mis au collège comme interne, j’aurais grandi, pareil à ceux de mes +camarades que j’ai pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre +religieuse n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et qui marqua +l’avènement définitif du parti démocratique en France, une grande vague +de libre-pensée roula de Paris sur la province; mais j’étais le fils +d’une femme très dévote, et je fus soumis à toutes les pratiques de la +religion la plus sévère. Je trouve une preuve de ce que je vous ai +raconté sur mon goût précoce de la dissection intime dans ce fait que je +me sentis, au rebours de mes compagnons du catéchisme, séduit d’une +manière presque passionnée par la confession. Oui, je peux dire que +durant les quatre années de ma crise mystique d’adolescent, de 1876 à +1880, les grands événements de ma vie furent ces longues séances dans +l’étroite guérite en bois de l’église des Minimes, notre paroisse, où +j’allais, tous les quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse, +le cœur battant, de ce qui se passait en moi. L’approche de ma première +communion marque la naissance de cette sensation du confessionnal, si +mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, et par suite mes petits +péchés m’apparaissaient comme de vrais crimes, et de les avouer me +faisait honte. Je me repentais, et j’avais la certitude que je me +relèverais pardonné, avec le délice d’une conscience lavée de ses +taches. J’étais un enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour +moi, dans le décor du sacrement, dans le silence froid de l’église, dans +cette odeur de caveau et d’encens qui la remplissait, dans le +balbutiement de ma propre voix disant « mon père », dans le chuchotement +de la voix du prêtre répondant « mon fils », par derrière le grillage, +une poésie de mystère que je percevais sans la comprendre encore. Il s’y +joignait une singulière impression d’effroi qui dérivait de +l’enseignement donné par l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous +préparer à cette première communion. C’était un homme petit et court, de +mine apoplectique, avec un regard sombre, et d’un bleu dur dans un large +et rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire de province, +encore pénétré de jansénisme. Ses yeux, quand il nous parlait de +l’enfer, dans la tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient +des prunelles brillantes et soudain fixes, où passaient des visions +d’épouvante, et cette épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive à +me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer dans ma prison, et +qui sait? peut-être subirais-je une récurrence des émotions de terreur +que sa présence m’infligeait dans cette salle aux murs blanchis à la +chaux, meublée de bancs de bois et d’une petite chaire en bois peint. Le +thème habituel de ses discours était le petit nombre des élus et la +vengeance divine. « Qui empêcherait Dieu, » disait ce prêtre, +« puisqu’il est tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui meurt à +rester près du corps dont elle se sépare?... L’âme serait là, dans la +chambre mortuaire, entendant les sanglots, voyant les larmes des +proches, et il lui serait défendu de les consoler... Elle serait +emprisonnée dans le cercueil, et là, obligée pendant des jours et des +jours, des nuits et des nuits, d’assister à la corruption de cette chair +qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. Des images pareilles +et de cette férocité d’invention abondaient sur sa bouche amère; elles +me poursuivaient dans mon sommeil. La peur de l’enfer s’exaltait en moi +jusqu’à la folie. D’autre part l’abbé Martel déployait la même éloquence +à nous célébrer l’importance décisive qu’aurait pour notre salut cette +approche de la sainte table, et, par suite, ma crainte des supplices +éternels aboutissait à des examens de conscience d’un scrupule infini. +Bientôt ces reploiements intimes, ce regard jeté à la loupe sur mes +moindres détours de pensée, cette scrutation continue de mon être le +plus caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait de n’importe +quel jeu devint nul à côté. J’avais trouvé, pour la première fois depuis +la disparition de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse déjà +définitif, presque constitutif en moi. + +« Le développement donné ainsi à mon sens aigu de la vie intérieure +aurait dû produire une amélioration de mon être moral. Il eut au +contraire pour conséquence une subtilité qui par elle seule était déjà +une corruption, du moins au point de vue de la stricte discipline +catholique. Je devins en effet, au cours de ces examens de conscience, +où il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement ingénieux +à découvrir des motifs singuliers derrière mes actions les plus simples. +L’abbé Martel n’était pas un psychologue assez fin pour discerner cette +nuance et pour comprendre que de me déchiqueter ainsi l’âme me +conduisait droit à préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes +complications du péché. Il n’y reconnaissait que le zèle d’un enfant +très fervent. Par exemple, au matin de ma première communion, il me vit +arriver auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai à me confesser +une fois encore. En tournant et retournant le fonds et le tréfonds de ma +mémoire, je m’étais découvert un bizarre péché de respect humain. +J’avais, six semaines auparavant, entendu deux de mes camarades bafouer, +à la porte du lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des +Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au lieu de les +relever. La vieille dame allait à la messe; s’en moquer, c’était donc se +moquer d’une action pieuse. J’avais ri, pourquoi? par fausse honte de +protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. N’était-il pas +de mon devoir d’aller trouver les deux moqueurs et de leur rappeler leur +impiété, en les engageant à s’en repentir? Je ne l’avais pas fait. +Pourquoi? Par fausse honte encore; par respect humain, d’après les +définitions mêmes du catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le +grand jour de la première communion à me demander avec agonie si je +pourrais rejoindre M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour +lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec lequel il tapota ma +joue après m’avoir donné l’absolution, pour me calmer. J’entends le ton +de sa voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester toujours +pareil!... » Il ne se doutait pas que ce scrupule puéril était le signe +d’une réflexion maladivement exagérée, ni que cette réflexion allait +m’empoisonner les délices ardemment souhaitées de l’Eucharistie. Je ne +m’étais pas contenté, au cours des semaines précédentes, de m’analyser +la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais abandonné à cette +imagination anticipée de l’émotion qui est la conséquence forcée de cet +esprit d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision extrême les +sentiments que j’éprouverais en recevant l’hostie sur mes lèvres. Je +m’avançai vers la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec une +tension de tout mon être que je n’ai jamais retrouvée depuis, et +j’éprouvai, en communiant, un frisson de déception glaçante, une +défaillance devant l’extase dont je ne peux pas traduire le malaise. +J’ai raconté plus tard cette impression sans analogue à un camarade +resté très chrétien qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa +piété lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. C’était +trop vrai. Mais qu’y pouvais-je? + +« Le grand événement de mon adolescence, qui fut la perte de ma foi, ne +date pourtant pas de cette déception. Les causes qui déterminèrent cette +perte furent nombreuses, et je ne les comprends nettement +qu’aujourd’hui. Il y en eut d’abord de lentes, de progressives, qui +agirent sur mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant l’intérieur sans +que le dehors garde un autre signe de ce ravage qu’une petite tache +presque invisible sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, me +semble-t-il, l’application à mon confesseur de ce terrible esprit +critique, faculté destructive de la confiance, qui m’avait dès mon +enfance séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux plus fines, +aux plus ténues délicatesses mes examens de conscience, et l’abbé Martel +continuait à ne pas même apercevoir ce travail de torture secrète qui +m’anatomisait toute l’âme. Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils +étaient en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages +d’un garçon très complexe et qui ne pouvait être dirigé que si on lui +donnait la sensation d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver, +dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, la sensation +contraire, celle de l’inintelligence. Ce n’était pas de quoi empêcher +que je ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez pour enlever à +ce directeur de ma première jeunesse toute véritable autorité sur ma +pensée. En même temps, et c’est la seconde d’entre les causes qui m’ont +détaché de l’Eglise, je retrouvais chez les hommes que je considérais +alors comme supérieurs la même indifférence à l’endroit des pratiques +religieuses que j’avais, tout petit, remarquée chez mon père. Je savais +que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le +prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient tous des sceptiques +et des athées. J’entendais ces mots prononcés par l’abbé Martel, avec +une indignation concentrée, dans les visites qu’il rendait à ma mère. +Involontairement je réfléchissais, en accompagnant cette dernière aux +offices des Minimes, comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté d’esprit +des dévotes qui se pressaient à la messe le dimanche matin, et +marmonnaient leur prières dans le silence de la cérémonie, coupé du +bruit des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces fronts qui se +baissaient avec un mouvement de ferveur soumise, à l’Elévation, jamais +une idée vive et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais pas +ce contraste avec cette netteté, mais j’évoquais, malgré moi, en regard, +l’image de ces jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, causant +les uns avec les autres d’une conversation que j’imaginais pareille à +celles que mon père me tenait autrefois, où les moindres phrases se +chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait en moi sur la +valeur intellectuelle des croyances catholiques. Cette défiance fut +alimentée par une espèce d’ambition naïve qui me faisait souhaiter, avec +une ardeur incroyable, d’être aussi intelligent que les plus +intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait +bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue aujourd’hui, mais je ne +rougis pas de cet orgueil. Il était tout intellectuel, entièrement +étranger à une convoitise quelconque du succès extérieur. Et puis, si je +me tiens encore debout à l’heure présente, et dans l’affreux drame de ma +destinée, je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui me permet de +vous montrer mon passé avec cette lucidité froide, au lieu de courir, +comme ferait un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de ce drame. +Je vois si bien, moi, que les premières scènes de la tragédie ont +commencé dès lors dans le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune +homme d’aujourd’hui! + +« La troisième des causes qui concoururent à cette lente désagrégation +de ma foi chrétienne fut la découverte de la littérature contemporaine, +qui date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté comment ma mère +m’avait, peu de temps après la mort de mon père, supprimé un certain +nombre de livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité avec le +temps, et la clef de la bibliothèque paternelle continuait à cliqueter +sur l’anneau d’acier de son trousseau, entre celle de l’office et celle +de la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut d’aviver le +charme du souvenir que m’avaient laissé ces volumes feuilletés autrefois +longuement, les pièces à demi comprises de Shakespeare, les romans à +demi oubliés de George Sand. Le hasard voulut que je rencontrasse, au +commencement de ma troisième, quelques échantillons de la poésie moderne +dans le livre d’auteurs français qui devait servir aux récitations de +l’année. Il y avait là des fragments de Lamartine, une dizaine de pièces +de Hugo, les _Stances à la Malibran_ d’Alfred de Musset, quelques +morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte de Lisle. Ces pages, deux cents +environ, me suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration +entre les modernes et les maîtres anciens, comme on apprécie la +différence d’arôme entre un bouquet de roses et un bouquet de lilas, les +yeux fermés. Elle réside tout entière, cette différence que je devinai +par un instinct irraisonné, dans ce fait que, jusqu’à la Révolution, les +écrivains n’ont jamais pris la sensibilité comme matière et comme règle +unique de leurs œuvres. C’est le contraire depuis Quatre-Vingt-Neuf. De +là résulte chez les nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de +douloureux, une recherche de l’émotion morale et physique, qui est allée +s’exaspérant jusqu’au morbide, et qui tout de suite m’attira d’un +attrait irrésistible. La sensualité mystique des stances du _Lac_ et du +_Crucifix_, les chatoyantes splendeurs de plusieurs _Orientales_, me +fascinèrent; mais surtout je fus séduit, à en avoir une fièvre physique, +par ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de l’_Espoir en Dieu_ +et dans quelques fragments des _Consolations_. Ces fuyantes +complications du péché dont je vous parlais tout à l’heure, je les +pressentis par delà les morceaux choisis de mon livre de classe; et je +commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains ainsi devinés une de ces +curiosités d’imagination si fortes, presque folles, qui marquent le +milieu de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On l’entend déjà +sans la voir, comme la rumeur d’une chute d’eau à travers un bouquet +d’arbres, et comme ce bruit vous enivre d’attente!... Une relation +d’amitié avec un camarade qui habitait au premier étage de ma maison +exaspéra encore cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop +jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur acharné, mais, plus +heureux que moi, il ne subissait aucune surveillance. Son père et sa +mère, âgés déjà, vivaient sur de petites rentes et passaient les longues +heures de leur journée à jouer, devant la fenêtre qui regardait la rue +du Billard, d’interminables parties de mariage avec un jeu de cartes +acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur du tabac. Emile, lui, +seul dans sa chambre, pouvait s’abandonner à toutes les fantaisies de +ses lectures. Comme nous suivions la même classe, que nous allions au +lycée ensemble et que nous en revenions de même, ma mère me permettait +volontiers de passer des heures entières chez ce charmant enfant, auquel +je fis bientôt partager mon goût pour les vers que j’admirais si +vivement, et mon désir d’en mieux connaître les auteurs. Nous prenions, +pour nous rendre au collège, les rues étroites de la vieille ville, et +nous passions devant l’étalage d’un vieux libraire auquel nous avions +acheté quelques ouvrages classiques d’occasion. Que devînmes-nous en +découvrant dans une des cases du bonhomme un Musset en assez mauvais +état, les volumes de poésie, qui coûtaient quarante sous les deux? Ils +étaient si usés, si maculés!... Nous commençâmes par les feuilleter, +puis il nous devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant nos +deux « semaines », nous arrivâmes à les emporter, — et c’est là, dans +la petite chambre d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise, +que nous lûmes _Don Paez_, _les Marrons du feu_, _Portia_, _Mardoche_, +_Rolla_. J’en tremblais, comme d’une grosse faute, et nous nous +laissions envahir par cette poésie comme par un vin, longuement, +doucement, passionnément. + +« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette même chambre d’Emile et +dans la mienne propre, grâce à des ruses d’amant en danger, bien des +volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis _la Peau de chagrin_, +de Balzac, jusqu’aux _Fleurs du mal_, de Baudelaire, sans parler des +poèmes de Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai jamais éprouvé +d’émotion comparable à celle de ma première rencontre avec le génie de +l’auteur de _Rolla_. Je n’étais ni un artiste ni un historien. La valeur +plus ou moins haute de ces vers, leur signification plus ou moins +actuelle me laissait donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait +me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais pas vécu, l’univers +dangereux de l’expérience sentimentale. Ce que j’avais senti +obscurément, cette infériorité intellectuelle de la piété par rapport à +l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement nouveau. Toutes les +vertus que l’on m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, se +mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de +l’opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple, +c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et +vieillottes. L’impiété, c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa +dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre +tout l’horizon de l’histoire et des légendes pour revenir ensuite +appuyer sa tête sur le sein d’une fille belle comme son plus beau songe, +et qui l’aime trop tard. La chasteté, le mariage, c’étaient les +bourgeois que je connaissais, qui allaient à la musique du jardin des +Plantes, le jeudi et le dimanche, de leur même pas régulier, qui +disaient du même ton les mêmes phrases. Mon imagination me dessinait en +regard, éclairés par les couleurs chimériques de la poésie la plus +brûlante, les visages des libertins et des adultères des _Contes +d’Espagne_ et des fragments qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de +Portia, puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la lagune, +entre les escaliers des palais antiques. C’était don Paez assassinant +Juana après s’être enlacé à elle dans une étreinte affolée par le +philtre, Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, l’abbé Cassio et +sa Suzon. Je n’étais pas capable de critiquer la fausseté romanesque de +tout ce décor ni d’établir un départ entre les portions sincères et les +portions littéraires de ces poèmes. Les profondeurs scélérates de l’âme +m’apparaissaient à travers les lignes, et elles me tentaient, elles +attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations nouvelles, la +faculté d’analyse déjà trop éveillée. Les autres livres dont je vous ai +cité les titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes à une +tentation analogue, quoique moins forte. Devant les plaies du cœur +humain que les uns et les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai +ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints du moyen âge +qu’hypnotisait la contemplation des blessures du Sauveur. La force de +leur piété faisait apparaître sur leurs mains les stigmates miraculeux, +et moi, mon ardeur d’admiration m’a ouvert sur l’âme, à l’âge des +saintes ignorances et des puretés immaculées, les stigmates des ulcères +moraux dont saignèrent tous les grands malades modernes. Oui, dans ces +années où je n’étais encore et toujours que le collégien, ami du petit +Emile, et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, je me suis +assimilé en pensée les émotions que l’enseignement craintif de mes +maîtres m’indiquait comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue +des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que je continuais, +grâce à ma puissance native de dédoublement, à jouer le personnage d’un +enfant très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa mère et +très pieux. Mais non. Si bizarre que cela doive vous sembler, je ne +jouais pas ce personnage. Je l’étais aussi, avec une contradiction +spontanée qui peut-être m’a mis sur la voie du travail psychologique +auquel j’ai consacré mes premiers efforts. Quand j’ai rencontré dans +votre ouvrage sur la volonté ces suggestives indications sur la +multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas adhéré aussitôt, après +avoir traversé des époques comme celles que je vous décris aujourd’hui +et dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres? + +« Cette crise de sensibilité imaginative avait donc continué d’attaquer +en moi la foi religieuse en me donnant la tentation du péché subtil et +celle aussi du scepticisme douloureux. La crise de sensualité qui en +résulta faillit raviver cette foi dans mon cœur déjà très malade. Je +cessai d’être pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, dans +des conditions très prosaïques et très tristes. Une ouvrière d’environ +trente ans, fraîche mais commune, qui venait chez ma mère, se trouvant +un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance pour m’attirer +auprès d’elle et me donner des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda +de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses avaient allumée en +moi, jointe à une palpitante curiosité des choses de la chair éveillée +par mes lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans une chambre de +hasard, sur un lit aux gros draps de calicot rude, je perdis ma +virginité entre les bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée +de mon innocence physique allumait un si bestial éclat qu’elle me fit +peur. L’action ne fut pas plus tôt accomplie que je m’enfuis de cette +chambre avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que mes mains, que +ma bouche, que tout mon corps, étaient souillés d’une souillure +qu’aucune eau ne laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser et +d’implorer du Dieu auquel je croyais encore la force de ne pas +recommencer. Ce dégoût persista pendant plusieurs jours, et puis je +constatai, avec un mélange d’épouvante et de volupté, que le désir s’y +insinuait petit à petit, et c’est alors que je pus observer ce trait de +mon caractère que je vous ai signalé en vous parlant de mon père : +l’incapacité à me servir de mon esprit pour me diriger et me dominer. +Contre la honte d’une nouvelle chute dans l’abîme des sens, j’eus beau +dresser et les convictions de ma piété encore intacte, et les +délicatesses de mon imagination cultivée par tant de lectures; j’eus +beau me dire que cela était à la fois infâme et trivial, que je +ressemblais ainsi aux camarades les plus méprisés par Emile et par moi, +ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez les filles, — un soir, +vers les huit heures, je sortis de la maison, sous prétexte d’un mal de +tête. — Oui, c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur de +poussière mouillée qui flottait sur la place de Jaude arrosée de +l’après-midi. Je m’acheminai vers le faubourg de Saint-Allyre, où +demeurait Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse +qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai dans sa pauvre chambre, et +cette seconde fois fut la première où je m’abandonnai vraiment au délire +animal, quitte à me retirer en proie au même mortel dégoût. Dès lors, à +côté des deux autres personnes qui vivaient déjà en moi, entre +l’adolescent encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent romanesque +imaginatif, un troisième individu naquit et grandit, un sensuel, +tourmenté des désirs les plus bassement brutaux. Pourtant le goût de la +vie intellectuelle subsistait en moi, si fort, si définitif, que, tout +en souffrant de cet état singulier, j’éprouvais une sensation de +supériorité à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait de plus +étrange, c’est que je ne m’abandonnais pas plus à cette dernière +disposition qu’aux trois autres, avec une claire et lucide conscience. +Je demeurais un adolescent à travers ces troubles, c’est-à-dire un être +encore incertain, inachevé, en qui s’ébauchaient les linéaments de son +âme à venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, puisque au fond, +tout au fond, j’avais honte de croire, comme d’une infériorité; ni dans +mes imaginations sentimentales, puisque je les considérais comme de +simples jeux de littérature; ni dans ma sensualité, puisque j’avais la +nausée, au sortir de la chambre de Marianne; et, d’autre part, je +n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité à l’égard de mes +fautes. C’était dans l’été de ma rhétorique. Emile, qui devait mourir +l’hiver suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et ne sortait +plus guère. Il écoutait mes confidences avec un intérêt effrayé qui +flattait mon amour-propre en me donnant à mes propres yeux une allure +d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait pas d’avoir moi-même peur, +comme à la veille de ma première communion, du regard que l’abbé Martel +me jetait maintenant quand il me rencontrait. Il avait sans doute parlé +à ma mère dans la mesure où le lui permettait le secret du +confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais sans pouvoir les +empêcher tout à fait, et surtout sans y voir autre chose que des causes +possibles de tentations, tant je continuais à m’envelopper d’hypocrisie. +Cette maladie de mon meilleur ami, cette surveillance de ma mère, +l’appréhension des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, d’autant +plus que dans ce pays de volcans il semble que les chaleurs d’été +fassent sortir du sol une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai +connu, dans ces moments-là, des journées littéralement folles, tant +elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, des journées où je +me levais, plus fervent chrétien que jamais. Je lisais un peu +d’_Imitation_, je priais, j’allais à ma classe avec le ferme propos +d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt rentré, je faisais mes +devoirs, puis je descendais pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble +à quelque lecture troublante. Son père et sa mère, qui le voyaient +mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient prendre chez le libraire tous +les livres qui lui plaisaient, et nous en étions maintenant aux +écrivains plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les volumes, arrivés +récemment de Paris, exhalaient une odeur de papier frais et d’encre +neuve. Nous nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui +m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je retournais en classe. +Là, dans l’étouffante chaleur du milieu du jour, tandis que les portes +ouvertes sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, et aussi +que l’on entendait les voix lointaines des professeurs dictant les +devoirs, l’image de Marianne s’offrait à moi, et une tentation +commençait, d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant, +grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y succomberais, comme si de +lutter contre mon obscur désir m’en faisait davantage sentir la force et +l’acuité. Je rentrais. L’image impure me poursuivait. Je dépêchais mes +devoirs avec une sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans le +désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, la bouche desséchée par +l’ardeur de sensualité qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le +prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers la rue de Marianne. +Je retrouvais auprès d’elle la sensation brutale, cuisante et âpre, +suivie d’une nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer des +heures à ma fenêtre, regardant les étoiles de la vaste nuit d’été, me +souvenant de mon père mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes +lointains. Alors une extraordinaire impression du mystère de la nature +me saisissait, du mystère de toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans +cette nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des profondeurs +de ce ciel taciturne, ou des abîmes qu’une journée, ainsi employée, me +révélait dans mon cœur. + +« Telles étaient mes dispositions intérieures, mon cher maître, lorsque +j’entrai dans celle de mes classes qui devait être décisive pour mon +développement : la philosophie. Dès les premières semaines du cours, mon +ravissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras +de la psychologie classique! N’importe, inexacte et incomplète, +officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna. La +méthode employée, la réflexion personnelle et l’analyse +intime; — l’objet à étudier, le Moi humain considéré dans ses facultés +et ses passions; — le résultat cherché, un système d’idées générales +capables de résumer en de brèves formules un vaste tas de +phénomènes; — tout, dans cette science nouvelle, s’harmonisait trop +bien avec le genre d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes +propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai jusqu’à mes lectures +favorites, et je me plongeai dans ces travaux d’un ordre encore inconnu +avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, de mon unique ami, +survenue à cette époque, vint imposer de nouveau à mon intelligence si +naturellement méditative ce problème de la destinée que je me sentais +déjà presque impuissant à résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut +si vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre mon cours. Je +cherchai des ouvrages à côté qui pussent compléter l’enseignement du +maître, et c’est ainsi que je tombai un jour sur la _Psychologie de +Dieu_. Elle me frappa si profondément que je pris aussitôt la _Théorie +des passions_ et l’_Anatomie de la volonté_. Ce fut, dans le domaine des +idées pures, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de +Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les +ténèbres du monde extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé +ma voie. J’étais votre élève. + +« Pour vous expliquer d’une façon très nette comment votre pensée +pénétra la mienne, permettez-moi de passer aussitôt aux résultats de +cette lecture et des méditations qui la suivirent. Vous verrez comment +je pus tirer de vos ouvrages une éthique complète, raisonnée, et qui +coordonna d’une manière merveilleuse les éléments épars en moi. Je +rencontrai d’abord dans le premier de ces trois ouvrages, la +_Psychologie de Dieu_, un apaisement définitif à cette angoisse +religieuse dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes doutes. +Certes, les objections contre les dogmes ne m’avaient pas manqué depuis +que je lisais au hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient la +plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais senti attiré vers le +scepticisme, comme je vous l’ai dit, parce que je lui trouvais un double +caractère de supériorité intellectuelle et de nouveauté sentimentale. +J’avais subi, entre autres influences, celle de l’auteur de la _Vie de +Jésus_. La magie exquise de son style, la grâce souveraine de son +dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse impiété, m’avaient +remué profondément, mais je n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre, +et je n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, de nuancé +jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable artiste. C’est la rigueur +mathématique de votre livre, à vous, mon cher maître, qui s’empara de ma +pensée. Vous me démontriez à la fois avec une dialectique irrésistible +que toute hypothèse sur la cause première est un non-sens, l’idée même +de cette cause première une absurdité, et que néanmoins ce non-sens et +cette absurdité sont aussi nécessaires à notre esprit que l’illusion à +nos yeux d’un soleil en train de tourner autour de la terre, quoique +nous sachions que ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. La +puissante ingéniosité de ce raisonnement ravit mon intelligence, qui, +s’abandonnant docilement à votre conduite, en arriva enfin à une vision +du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers tel qu’il est, +épandant sans commencement et sans but le flot inépuisable de ses +phénomènes. Le soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations +sur des faits empruntés à la Science correspondait trop bien aux +lointains enseignements de mon père pour ne pas me séduire par cela +aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, pratiquée à +nouveau après des années. Je lisais et je relisais vos pages, les +résumant, les commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un néophyte, à +m’en assimiler tout le suc. L’orgueil intellectuel que j’avais senti +remuer en moi dès mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui +apprenait de vous le renoncement aux plus douces, aux plus consolantes +utopies. Ah! comment vous raconter ces fièvres d’une initiation qui fut +pareille à un premier amour par les félicités de l’enthousiasme et ses +ferveurs? J’avais comme une joie physique à renverser, vos livres à la +main, l’antique édifice des croyances où j’avais grandi. Oui, c’était la +mâle félicité qu’a célébrée Lucrèce, celle de la négation libératrice, +et non plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet hymne à la Science +dont chacune de vos pages est comme une strophe, je l’écoutais avec un +ravissement qui fut d’autant plus intense que la faculté d’analyse, +principale raison de ma piété, trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec +une autre ampleur qu’au confessionnal et que vos deux grands traités +m’éclairaient sur mon univers intérieur, en même temps que la +_Psychologie de Dieu_ m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière +qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon inextinguible fanal dans +la tempête. + +« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en effet, comme vous me les +expliquiez! Cette solitude morale dont j’avais tant souffert, auprès de +ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes camarades, de tous, même +d’Emile, — je la comprenais maintenant. Dans votre _Théorie des +passions_, n’avez-vous pas démontré que nous sommes impuissants à sortir +du Moi, et que toute relation entre deux êtres repose sur l’illusion, +comme le reste? Ces chutes des sens dont j’avais eu des remords si +atroces, votre _Anatomie de la volonté_ m’en révélait les motifs +nécessaires, l’inéluctable logique. Les complications que je m’étais +reprochées en m’y attardant, comme un manque de franchise, vous m’y +faisiez reconnaître une loi de l’existence même, imposée par l’hérédité +à notre personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, qu’en +recherchant dans les romanciers et les poètes de ce siècle des états de +l’âme coupables et morbides, j’avais, sans m’en douter, suivi une +vocation innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez écrit : +« Toutes les âmes doivent être considérées par le savant comme des +expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes +sont utiles à la société, et l’on prononce alors le mot de vertu; les +autres nuisibles, et l’on prononce le mot de vice ou de crime. Ces +dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un +élément essentiel à la science de l’esprit si Néron, par exemple, ou tel +tyran italien du quinzième siècle n’avait pas existé... » Par ces +chaudes journées d’été, je me revois partant en promenade, un de ces +livres dans la poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant +quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer le sens. +J’appliquais au paysage qui m’environnait cette interprétation +philosophique de ce qu’il est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les +éruptions qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au pied desquels +j’errais ainsi, avaient dû dévaster de lave brûlante la plaine voisine +et détruire des êtres. Pourtant elles avaient produit cette magnificence +d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient la coupe +gracieuse du Pariou, le puy de Dôme et toute la ligne de ces nobles +montagnes. Le long des chemins verdoyaient des euphorbes en fleur, dont +je brisais les tiges pour voir le poison en dégoutter, blanc comme du +lait. Mais ces fleurs vénéneuses nourrissaient la belle chenille +thytimale, verte avec des taches sombres, et un papillon en devait +naître, un sphinx aux ailes colorées des plus fines nuances. Parfois une +vipère glissait entre les pierres de ces routes poudreuses, que je +regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, avec sa tête plate et la +souplesse de son corps tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme +une preuve de l’indifférence de cette nature, qui n’a d’autre souci que +de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même +inépuisable prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable, +se dégager de ces choses la même leçon que de vos œuvres, à savoir que +nous n’avons rien à nous que nous-même, que le Moi seul est réel, que +cette nature nous ignore, comme les hommes, qu’à elle comme à eux nous +n’avons rien à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. Mes +vieilles croyances en un Dieu père et juge me semblaient des songes +d’enfant malade et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du vaste +paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense ciel vide, en songeant que +moi, chétif, j’avais assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce +qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait jamais. Ils +venaient de la montagne, conduisant leurs grands chariots attelés de +bœufs paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. Avec quelles +délices je les méprisais dans mon cœur de leur grossière superstition, +eux, et l’abbé Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas décidé à +déclarer mon athéisme, prévoyant trop quelles scènes cette déclaration +provoquerait. Mais ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant +à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de sens si je ne vous avais pas +fait entrer d’abord dans l’intime de ma pensée et de sa formation. + + + + + § III. — _Transplantation._ + + +« Je fis, à la suite de cette année d’études, peut-être trop vivement +poussées, une assez grave maladie qui me força d’interrompre ma +préparation à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai ma classe de +philosophie, tout en suivant une partie des cours de la rhétorique. Je +me présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi celle où j’eus +l’honneur d’être reçu chez vous. Les événements qui suivirent, vous les +connaissez. J’échouai à l’examen. Mes compositions manquaient de ce +brillant littéraire qui ne s’acquiert que dans les lycées de Paris. En +novembre 1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez les +Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je renonçais à mon indépendance +afin d’éviter de nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à cette +raison l’espoir secret que les économies réalisées dans ce préceptorat +me permettraient, une fois ma licence passée, de préparer mon agrégation +à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait surtout, mon cher maître, +je peux bien vous l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me loger +auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite dans votre ermitage m’avait +produit une impression bien profonde. Vous m’étiez apparu comme une +sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la +noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée! Je me forgeais +d’avance un roman de félicité à l’idée que je saurais les heures de vos +promenades, que je prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet +antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos fenêtres, que vous +consentiriez à me diriger, qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais +marquer, moi aussi, ma place dans la Science; enfin, vous étiez pour moi +la Certitude vivante, le Maître, ce que Faust est pour Wagner dans la +symphonie psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions où +s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement douces. Il +s’agissait surtout de tenir compagnie à un enfant de douze ans, le +second fils du marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette famille +avait été amenée à se retirer pour tout l’hiver dans ce château, près du +lac d’Aydat, où ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. M. de +Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui a exercé les fonctions de +ministre plénipotentiaire sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le +krach, de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses propriétés étant +hypothéquées, et son revenu fortement diminué, il avait trouvé à louer +son hôtel des Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix très élevé. Il +était arrivé dans sa terre de Jussat un peu plus tôt, comptant de là +partir pour sa villa de Cannes. Une occasion avantageuse de louer aussi +cette villa s’était présentée. Le désir de libérer son budget l’avait +séduit, d’autant plus qu’une croissante hypocondrie lui faisait +envisager sans trop de désagrément la perspective d’une année entière +passée dans la solitude. Il avait été surpris, dans ce moment même, par +le départ subit du précepteur de son fils Lucien, — lequel s’était sans +doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, dare dare, il +était arrivé à Clermont. Il y avait fait ses mathématiques, trente-cinq +ans plus tôt, sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon père. +L’idée lui était venue de demander à son ancien maître un jeune homme +instruit, intelligent, capable d’entretenir Lucien dans ses études pour +toute cette année. Il offrait cinq mille francs. M. Limasset pensa très +naturellement à moi, et j’acceptai, pour les raisons que je vous ai +dites, d’être présenté au marquis comme candidat à cette place. Dans un +salon d’un des hôtels qui donnent sur la place de Jaude, je vis un homme +assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris clair dans une face plaquée +de rouge, et qui ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla tout +de suite et tout le temps, entremêlant les détails sur sa santé — il +était malade imaginaire — aux plus vives critiques contre l’éducation +moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des phrases qui +révélaient de la sorte les diverses facettes de son caractère : + +— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand viendrez-vous nous voir +là-haut?... Il y a un air excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je +ne respirais pas assez. On ne respire jamais assez... J’espère, +monsieur, » et il se tournait vers moi, « que vous n’êtes point partisan +de ces nouvelles méthodes d’enseignement. La Science, toujours la +Science! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en faites-vous?... » Puis +revenant à M. Limasset : « De mon temps, de notre temps, je peux dire, +il y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie et du devoir. On +ne négligeait pas absolument l’éducation pour l’instruction. Vous +rappelez-vous notre aumônier, l’abbé Habert, et comme il savait +parler?... Quelle santé! Comme il vous marchait d’un bon pied et par +tous les temps, sans douillette!... Mais vous, Limasset, quel âge?... +Soixante-dix ans, hein? Soixante-dix, et pas une douleur? Pas une?... +Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas, depuis que je vis dans la +montagne?... Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque petite +chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, vraiment, malade. Au moins je +me soignerais... » + +« Si je vous rapporte ces incohérents discours, tels qu’ils me +reviennent à la mémoire, mon cher maître, c’est d’abord pour vous +montrer ce que vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par ma +mère, s’est permis de mêler à mon procès votre nom vénéré. C’est aussi +pour que vous compreniez bien dans quelles dispositions j’arrivai, +quatre jours après cette conversation, à ce château où je me suis heurté +contre de si terribles hasards. Le marquis m’avait agréé dès cette +première visite, et il avait tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce +trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me raconter toute sa +famille. Il m’expliqua successivement, avec ce bavardage invincible qui +est le sien, et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, que +sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup le monde et qu’elles +étaient d’excellentes ménagères; — que son fils aîné, le comte André, +se trouvait chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas à me +froisser de sa brusquerie, car elle cachait le meilleur des +cœurs; — que son autre fils Lucien avait été très souffrant et que la +grosse affaire était surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de +santé, il partit, partit, et après une heure de confidences sur ses +migraines, ses digestions, ses sommeils, ses maux passés, présents et +futurs, fatigué sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il +s’endormit dans le coin de la voiture. Je me souviens si nettement des +plans que je roulais dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux, +l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais le beau paysage que +nous traversions entre des montagnes ravinées et des bois jaunis par +l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont le cratère +s’échancre, tout déchiré, tout rouge de poussière volcanique! Ce que +j’avais vu déjà du marquis, ce que ses discours m’annonçaient de sa +maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé à cette idée par +avance, pour me convaincre que j’allais être exilé parmi ceux que +j’appelais les barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, aux +personnes que je jugeais irréparablement étrangères à la vie +intellectuelle. + +« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. La doctrine d’après +laquelle je devais régler mon existence était si nette dans ma tête! +J’étais résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, à défendre ce +moi contre toute intrusion du dehors. Ce château où je me rendais et les +gens qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation pour le +plus grand profit de ma pensée. Mon programme était arrêté : durant les +douze ou quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes loisirs à +travailler l’allemand, à dépouiller les deux volumes de la _Psychologie_ +de Beaunis qui bondaient ma petite malle, derrière la voiture, avec vos +œuvres, mon cher maître, avec mon _Ethique_, avec plusieurs volumes de +M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer, quelques romans d’analyse et +les livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je comptais +passer cet examen au mois de juillet. Un cahier tout blanc attendait des +notes que je me proposais de prendre sur les caractères de mes hôtes. Je +m’étais promis de les démonter, rouage par rouage, et j’avais acheté à +cet effet avant mon départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur +la feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de l’_Anatomie de +la volonté_ : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains +comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue +moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques +élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas +aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires... » Je +vous raconte cet enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité +intime et combien je ressemblais peu, tandis que le landau roulait sur +la route d’Aydat, au jeune homme ambitieux et pauvre que tant de romans +ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, je me souviens +d’avoir, dès cette heure-là, constaté non sans orgueil, cette +différence. Je me rappelais le Julien Sorel de _Rouge et Noir_, arrivant +chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la +maison des Bargeton, quelques pages aussi du _Vingtras_ de Vallès. +J’analysais la sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou +les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement de passer +d’un monde dans un autre. De cet étonnement avide ou rancunier, je ne +trouvais pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller, +enveloppé, par ce frais après-midi de novembre, dans une fourrure dont +le col relevé cachait à demi son visage. Une couverture garantissait ses +jambes, d’une laine souple et sombre. Des gants de peau bruns et brodés +de noir protégeaient ses mains, qui tenaient cette couverture. Son +chapeau, d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait sur ses yeux. +Rien que ces détails représentaient une sorte d’existence bien +différente de la nôtre, de la pauvre et mesquine économie de notre +intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère sauvait seule de la +misère. Je me réjouissais de n’éprouver aucune envie, pas le plus petit +atome, devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni envie, ni +timidité. Je me tenais bien en main, sûr de moi-même et cuirassé contre +toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la +supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai tracé un portrait +complet de mon âme à cette minute si j’ajoute que je m’étais promis, une +fois pour toutes, de rayer l’amour du programme de ma vie. J’avais eu, +depuis ma première aventure avec Marianne, une autre petite histoire que +je vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur du lycée, +si absolument sotte et avec cela si ridiculement prétentieuse que j’en +étais sorti raffermi plus que jamais dans mon mépris pour +l’inintelligence de la « Dame », comme je disais d’après Schopenhauer et +aussi dans mon dégoût pour la sensualité. J’attribue aux profondes +influences de la discipline catholique cette répulsion à l’égard de la +chair qui a survécu en moi aux dogmes de la spiritualité. Je savais +bien, par une expérience trop souvent répétée, que cette répulsion était +insuffisante pour empêcher mes chutes dans le désir sensuel. Mais je +savais aussi que ce désir naissait en moi, au temps de Marianne, par +exemple, par la certitude de son assouvissement, et je comptais sur la +solitude du château pour m’affranchir de toute tentation et pratiquer +dans sa pleine rigueur la grande maxime du Sage ancien : « Faire +remonter tout son sexe dans son cerveau. » Ah! cette idolâtrie de mon +cerveau, de mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé à +étudier les règles monastiques pour les appliquer à la culture de cette +pensée. Oui, j’ai projeté de faire tous les jours mes méditations, comme +les moines, sur les quelques articles de mon _credo_ philosophique, de +célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d’un de mes saints à +moi, de Spinoza, de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de vous, mon +cher maître, en évoquant l’image et les doctrines de l’initiateur ainsi +choisi et m’imprégnant de son exemple. Je comprends que tout cela était +très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, je n’ai pas été celui +que cette famille flétrit aujourd’hui, le plébéien intrigant qui rêve un +beau mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de Jussat entra en +effet dans mon esprit, ce fut implantée, inspirée, pour ainsi dire, par +les circonstances. + +« Je ne vous écris pas pour me peindre sous un jour romanesque, et je ne +vois pas pourquoi je vous cacherais que parmi ces circonstances, qui +devaient me pousser vers cette entreprise de séduction, si éloignée de +mes sentiments d’arrivée, la première fut l’impression produite sur moi +par le comte André, par le frère de cette pauvre morte, dont le +souvenir, à présent que j’approche du drame, se fait vivant pour moi +jusqu’à la torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... Il est près de +cinq heures. Le landau marche plus vite. Le marquis s’est éveillé. Il me +montre la nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et froide sous +un ciel du couchant qui empourpre les feuillages séchés des hêtres et +des chênes; et, là-bas, le château, une grande bâtisse de construction +moderne, blanche avec ses tours trop grêles et ses toits en poivrière, +se rapproche à chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un village, +d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises au-dessus des quelques maisons à +toits de chaume. Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui +mène au château, puis devant le perron, et tout de suite dans le +vestibule. Nous entrons dans le salon. Qu’il était paisible, ce salon, +éclairé par les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui brûlait +gaiement dans la cheminée! Et, par groupes, la marquise de Jussat +travaillait avec sa fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres; +mon futur élève regardait un livre d’images, debout contre le piano +ouvert avec sa musique; la gouvernante de Mlle Charlotte et une +religieuse se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le comte André +parcourait un journal qu’il déposa au moment de notre arrivée. Oui, que +ce salon était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée marquait la fin +de cette paix pour ces personnes qui se dessinent à cette seconde dans +le champ de vision de mon souvenir avec une netteté de portraits? +J’aperçois le visage de la marquise d’abord, de cette grande et forte +femme aux traits un peu gros, si différents de l’aspect que mon +imagination ignorante eût donné à une grande dame. Elle était bien en +effet la ménagère modèle dont m’avait parlé le marquis, mais une +ménagère d’une éducation accomplie, et, tout de suite, rien qu’en me +parlant de la belle journée que nous avions eue pour notre voyage, elle +me mit à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa Largeyx, la +gouvernante, et dans cette figure terne le sourire toujours approbateur +de la vieille fille, — type innocent de servilité heureuse, d’une calme +vie en complaisances et en félicités matérielles. J’aperçois la sœur +Anaclet avec ses yeux de paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en +permanence dans le château pour servir de garde-malade au marquis, +toujours préoccupé d’une attaque possible. J’aperçois le petit Lucien et +ses grosses joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est plus, +et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux gris si doux dans leur +pâleur, et ses cheveux châtains, et la coupe allongée de son visage, et +le geste par lequel sa main offrait à son père et à moi une tasse de thé +contre le froid de la route. J’entends sa voix disant au marquis : + +— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était rose ce soir?... » + +« J’entends la voix de M. de Jussat répondant entre deux gorgées de son +grog : + +— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les prairies et du +rhumatisme dans l’air... » + +« J’entends la voix du comte André reprenant : + +— « Oui, mais quel beau coup de fusil demain!... » — puis se tournant +vers moi : « Vous chassez, monsieur Greslou?... » + +— « Non, monsieur, » lui répondis-je. + +— « Montez-vous à cheval? » me demanda-t-il encore. + +— « Pas davantage. » + +— « Je vous plains, » fit-il en riant; « après la guerre, ce sont les +deux plus grands plaisirs que je connaisse. » + +« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi transcrit, il ne vous +expliquera pas pourquoi ces simples phrases furent cause que je regardai +André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à part de tous ceux que +j’avais connus jusque-là; pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où +un domestique commença de déballer ma malle, j’y pensai plus encore qu’à +sa fragile et gracieuse sœur; ni pourquoi, à la table du dîner et toute +la soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon naïf étonnement en +présence de ce mâle et fier garçon dérivait pourtant d’un fait très +simple. J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu purement +cérébral, où les seules formes estimées de la vie étaient les +intellectuelles. J’avais eu pour camarades les premiers de ma classe, +tous délicats et frêles comme je l’étais moi-même, sans daigner jamais +prêter attention aux autres, à ceux qui excellaient dans les exercices +du corps, et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices qu’un +prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés et les quelques anciens +amis de mon père étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais +dessiné des héros de romans d’après mes lectures, j’avais toujours +imaginé des mécaniques mentales plus ou moins compliquées, jamais leurs +conditions physiques. En un mot, si j’avais songé à la supériorité que +représente la belle et solide énergie animale de l’homme, ç’avait été +d’une manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. Le comte André, +âgé d’un peu plus de trente ans, présentait un exemplaire admirable de +cette supériorité-là. Figurez-vous un homme de moyenne taille, découplé +comme un athlète, des épaules larges et une tournure mince, des gestes +qui trahissent à la fois la force et la souplesse, — de ces gestes où +l’on sent que le mouvement se distribue avec cette perfection qui fait +l’agilité adroite et précise, — des mains et des pieds nerveux, disant +seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un de ces teints +bistrés derrière lesquels le sang coule, riche en fer et en globules, un +front carré dans un casque de cheveux très noirs, une moustache de la +couleur des cheveux sur des lèvres serrées et fermes, des yeux bruns +rapprochés d’un nez un peu busqué, ce qui donne au profil un vague +caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton découpé hardiment et frappé +d’une fossette achève cette physionomie dans un caractère d’invincible +volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : l’action faite +homme. Il semble qu’il n’y ait, dans cet officier rompu à tous les +exercices du corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture +d’équilibre entre penser et agir, et que son être passe toujours tout +entier dans ses moindres gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir, +monter à cheval de manière à réaliser devant moi la fable antique du +Centaure, mettre au pistolet dix balles de suite à trente pas dans une +carte à jouer, sauter des fossés à la promenade et pour se divertir, +avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de même que, parfois, et +pour amuser son jeune frère, il franchissait une table en y posant +seulement les deux mains. J’ai su que, pendant la guerre, et quoiqu’il +n’eût encore que dix-sept ans, il s’était engagé et qu’il avait fait +toute la campagne, résistant aux pires fatigues et rendant du cœur aux +vétérans. Il me suffit de l’étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant +posément, avec cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde; +parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à +un degré surprenant, l’impression que j’étais devant une créature +différente de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce. Il me +semble, en écrivant, que cette scène date d’hier et que je suis là, +tandis que le marquis commence un bésigue avec sa fille après le dîner, +à causer avec la marquise, tout en regardant à la dérobée le comte André +jouer seul au billard. Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple +et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare +au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si +parfaite qu’elle en était élégante; et moi, votre élève, moi si +orgueilleux de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche bée les +moindres gestes de ce jeune homme se livrant à un sport aussi vulgaire, +avec l’espèce d’admiration envieuse qu’un moine lettré du moyen âge, +inhabile aux robustes jeux des muscles, pouvait ressentir devant un +chevalier en train de marcher dans son armure. + +« Quand je prononce le mot d’envie, je vous supplie de me bien +comprendre et de ne pas m’attribuer une bassesse qui ne fut jamais la +mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n’ai +jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni un seul des avantages +sociaux qu’il possédait et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas +ressenti non plus cette étrange haine de mâle à mâle, très finement +notée par vous dans vos pages sur l’amour. Ma mère avait eu cette +faiblesse de me dire souvent dans mon enfance que j’étais joli garçon. +Marianne et mon autre maîtresse me l’avaient répété. Sans être un fat, +je me rendais compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans mon +visage, ni dans ma tournure. Je vous dis cela, non par vanité, mais afin +de vous prouver au contraire que la vanité n’entra pas pour un atome +dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières +heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que +d’ailleurs il s’en doutât une minute. Je le répète, dans cette rivalité +il entrait autant d’admiration que d’antipathie. A la réflexion, j’ai +trouvé dans le sentiment que j’essaie de vous définir la trace probable +d’un atavisme inconscient. J’ai questionné plus tard le marquis, dont je +flattais ainsi l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des +Jussat-Randon, et je crois savoir qu’ils sont de pure race conquérante, +au lieu que dans les veines du descendant des cultivateurs lorrains qui +vous écrit ces quelques lignes coule un sang de race conquise, le sang +d’aïeux asservis à la glèbe durant des siècles. Certes, entre mon +cerveau et celui du comte André, il y a la même indifférence qu’entre le +mien et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, puisque je peux, +moi, vous comprendre, et que je le défie de suivre un seul de mes +raisonnements, même celui que je fais, à cette minute, sur nos rapports. +Pour parler franc, je suis un civilisé, il n’est qu’un barbare. Hé bien! +j’ai subi aussitôt la sensation que mon affinement était moins +aristocratique que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, et dans les +profondeurs de cet instinct de la vie, où la pensée descend avec tant de +peine, la révélation de cette préséance de la race que la Science +moderne affirme nettement et qui, vraie de toute la nature, doit être +vraie aussi de l’homme. Pourquoi même le prononcer, cet inexact mot +d’envie qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées comme celle +que m’inspira aussitôt le comte? Pourquoi cette hostilité ne serait-elle +pas héritée, elle aussi, comme le reste? Une acquisition humaine +quelconque, celle par exemple du caractère et de l’énergie active, +suppose que, pendant des siècles et des siècles, des files d’individus, +dont on est l’addition suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition +d’une pensée puissante résume au contraire des files d’individus qui ont +moins voulu que réfléchi, moins agi que médité. Durant cette longue +succession d’années, une antipathie, tantôt lucide et tantôt obscure, a +rendu les individus du premier groupe odieux aux individus du second, et +quand deux représentants de ce souverain labeur des âges, aussi typiques +chacun dans leur genre que nous l’étions, le comte et moi, se +rencontrent, comment ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en face de +l’autre, tels que deux bêtes d’espèces différentes? Le cheval qui n’a +jamais approché de lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa +litière avec de la paille sur laquelle a couché un de ces fauves. Donc +la peur s’hérite, et la peur n’est-elle pas une des formes de la haine? +Pourquoi toute haine ne s’hériterait-elle point? Dans des centaines de +cas, l’envie ne serait donc que cela, ce qu’elle fut pour moi à coup +sûr, — l’écho en nous de haines autrefois ressenties par ceux dont nous +sommes les fils, et qui continuent de poursuivre à travers nous des +combats de cœur commencés il y a des centaines d’années. + +« C’est un proverbe courant que les antipathies sont réciproques, et, si +l’on admet mon hypothèse sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce +phénomène de réciprocité devient très simple. Il arrive pourtant que +cette antipathie ne se manifeste pas dans les deux êtres à la fois. +C’est le cas, lorsqu’un de ces deux êtres ne daigne pas regarder +l’autre, et aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le comte +André ait éprouvé, dès cette première rencontre, l’aversion qu’il aurait +eue pour moi s’il avait lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit +très peu d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au château +pour y être précepteur, puis j’étais décidé à une dissimulation +constante de mon vrai Moi, emprisonné chez des étrangers. Je ne +professais pas plus de répugnance pour cette hypocrisie défensive, que +le jardinier des Jussat n’en avait eu à empailler les groseillers du +jardin afin de conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur +de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui m’a toujours attiré par mon +goût natif de dédoublement, correspondait trop bien à mon orgueil +intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec délices. Mais lui, le +comte André, n’avait aucun motif pour rien me cacher de son caractère, +et dès ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, à l’heure de +nous retirer, il me pria de venir dans son cabinet afin de causer un +peu. Il m’avait regardé à peine, et je compris tout de suite que son +intention était, non pas de se mettre davantage en familiarité avec moi, +mais de me donner ses idées, à lui, sur mon rôle de précepteur. Il +occupait dans une aile un petit appartement composé de trois pièces : +une chambre à coucher, une chambre à toilette et le fumoir où nous nous +trouvions. Un grand divan drapé, quelques fauteuils, un large bureau, +meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient des armes de toute +provenance : fusils marocains rapportés de Tanger, sabres et mousquets +du premier Empire, et un casque de soldat prussien que le comte me +montra, presque aussitôt entrés. Il avait allumé une courte pipe en bois +de bruyère, préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de seltz, et, +la lampe à la main, il m’éclairait de près la pointe de cuivre de ce +casque en me disant : + +— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu moi-même... Vous ne +connaissez pas cette sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil, +de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : Un de moins?... +C’était dans un village, pas loin d’Orléans... J’étais de garde, à la +petite pointe du jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le mur, +je vois une tête qui passe, qui regarde, des épaules qui suivent... +C’était un curieux qui venait voir un peu ce que nous faisions... Il +n’est pas retourné le dire. » + +« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, son visage +devint sérieux. J’avais cru devoir tremper mes lèvres par politesse dans +ce mélange d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le comte +reprit : + +— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, pour bien vous +expliquer le caractère de Lucien et dans quel sens vous aurez à le +diriger. Le précepteur que vous allez remplacer était un excellent +homme, mais très faible, très indolent. J’ai appuyé votre candidature +parce que vous êtes jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien, +un homme jeune convient mieux qu’un autre... L’instruction, monsieur, +pour moi, ce n’est rien, pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse +les idées... La grande chose dans cette vie, je devrais presque dire : +l’unique chose, c’est le caractère... » + +« Il fit une pause comme pour me demander mon opinion; je répondis par +une phrase banale et qui appuyait dans son sens. + +— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous entendrons. A l’heure +présente, voyez-vous, il n’y a en France, pour un homme de notre nom, +qu’un métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci sera aux mains +de la canaille et qu’au dehors nous aurons l’Allemagne à battre, notre +place est dans le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... Grâce +à Dieu, mon père et ma mère partagent ces idées. Lucien sera soldat, et +un soldat n’a pas besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les +gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand +avec cela on aime bien la France, tout va. J’ai eu toutes les peines du +monde à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous dire que cette +année à la campagne doit être pour Lucien, avant tout, une année de +grand air, de vie un peu rude, et, pour les études, seulement +d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que j’appelle votre +attention. Vous devez insister sur le côté pratique, positif des choses, +et sur les principes. Il a quelques défauts qu’il importe de redresser +dès maintenant. Vous le trouverez très bon, mais très mou; il faut qu’il +s’apprenne à tout supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par tous +les temps, qu’il marche des deux à trois heures chaque jour. Il est très +inexact, et je tiens à ce qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre. +Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus horrible des vices. +Je pardonne tout à un homme, oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai +fait les miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un mensonge... Nous +avons eu, monsieur, par le vieux maître de mon père, de si bons +renseignements sur vous, sur votre vie auprès de madame votre mère, sur +votre dignité, sur votre droiture, que nous comptons beaucoup sur votre +influence. Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien un +camarade autant qu’un précepteur... L’exemple, voyez-vous, c’est le +meilleur des enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et beau +de marcher au feu, il vous écoutera sans vous comprendre. Marchez-y +devant lui, là, crânement, et il devient plus crâne que vous... Quant à +moi, je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, absent ou +présent, vous pouvez compter sur mon appui, s’il s’agit jamais d’une +mesure à prendre pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, un +homme qui puisse servir bravement son pays et, si Dieu permet, son +roi... » + +« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire presque +fidèlement, n’avait rien qui dût m’étonner. Il était trop naturel que +dans une maison où le père était un vieux maniaque, la mère une simple +ménagère, la sœur timide et très jeune, le frère aîné tînt une place +dirigeante, et qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. Il +était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme élevé dans les +idées de sa classe et de son métier me parlât en soldat et en +gentilhomme. Vous, mon cher maître, avec votre universelle compréhension +des natures, avec votre facilité à dégager le lien nécessaire qui unit +le tempérament et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans le comte +André un cas très défini et très significatif. Et moi-même, pourquoi +avais-je préparé mon cahier à fermoir, sinon pour recueillir des +documents, et de cette espèce, sur la nature humaine? N’en avais-je pas +là de tout nouveaux dans la personne de cet officier si un et si simple, +qui manifestait une manière de penser évidemment identique à sa manière +d’être, de respirer, de bouger, de fumer, de manger? Je me rends trop +compte que ma philosophie n’était pas comme du sang dans mes veines, +comme de la moelle dans mes os, car ce discours et les convictions qu’il +exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique, +avivèrent encore la plaie d’antipathie subitement ouverte je ne sais +où, — dans mon amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif et +le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus +intime. Aucune des idées émises par le comte n’avait à mes yeux la +moindre valeur. C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au +lieu de simplement mépriser ces sottises comme j’aurais fait dans +n’importe quelle autre occasion, je me mis à les haïr sur sa bouche. Le +métier de soldat? Je le considérais comme si misérable à cause des +fréquentations brutales et aussi du temps perdu, que je m’étais réjoui +d’être fils de veuve afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux +misères de la discipline. La haine de l’Allemagne? Je m’étais appliqué à +la détruire en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades +imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi +par admiration, par religion pour le peuple à qui la psychologie doit +Kant et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et Wundt. La foi +politique? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières +qui, sous le nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme, +prétendent gouverner un pays _à priori_. Je rêvais, avec l’auteur des +_Dialogues philosophiques_, une oligarchie de savants, un despotisme de +psychologues et d’économistes, de physiologistes et d’historiens. La vie +pratique? C’était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde +extérieur qu’un champ d’expériences où une âme affranchie s’aventure +avec prudence, juste assez pour y recueillir des émotions. Enfin ce +mépris pour le mensonge que professait mon interlocuteur me frappait +comme un affront, en même temps que cette confiance absolue dans ma +moralité, fondée sur une fausse image de moi, me gênait, me froissait, +me blessait. Certes, la contradiction était piquante : je me donnais +comme pareil au portrait que le vieil ami de mon père avait tracé de ma +personne; il me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, et je +me sentais irrité que lui, le comte André, ne se défiât pas de moi. Il y +a là un détour du cœur qui déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela +prouve, sinon que nous ne nous connaissons jamais entièrement nous-même? +Vous l’avez dit, mon maître, avec magnificence : « Nos états de +conscience sont comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à +jamais les soubassements. C’est l’œuvre du psychologue de deviner par +des sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets visibles d’une +même chaîne de montagnes, invisible et immobile sous la masse mobile des +eaux... » + +« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon arrivée au château, ce +n’est pas qu’elle ait eu des conséquences immédiates, puisque je me +retirai après avoir assuré au comte André que j’étais absolument de son +avis sur la direction à donner à son jeune frère, et que, remonté dans +ma chambre, je me bornai à consigner ses paroles sur mon livre de notes, +avec un commentaire plus ou moins dédaigneux. Mais cette première +impression vous fera bien comprendre quelles impressions analogues lui +succédèrent, et la crise inattendue, quoique très naturelle, qui en +résulta. C’est là une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, et +j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant la sonde au fond, +bien au fond de mon cœur. Sous l’influence de vos livres, mon cher +maître, et sous celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé de +plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai raconté tout à l’heure, +avoir renoncé définitivement à cette morbide curiosité des passions qui +m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs dans mes lectures +coupables et jusque dans les dégoûts de ma liaison sensuelle avec +Marianne. Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions d’âme que nous +avons connues très vivantes, que nous croyons mortes et qui ne sont +qu’assoupies. Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant seulement +quinze jours cet homme, mon aîné de neuf ou dix ans à peine, et qui +était, lui, tout réalité, tout énergie, cette existence de pur +spéculatif jadis si sincèrement rêvée commença de me sembler... comment +dirai-je? Inférieure? Oh! non, puisque je n’aurais pas consenti, au prix +d’un empire, à devenir le comte André, avec son titre, sa fortune, ses +supériorités physiques et ses idées. Décolorée? Non encore. Je n’avais +qu’à me souvenir de cette apparition unique, votre profil détaché sur la +fenêtre de votre cabinet de travail avec ce fond de paysage parisien si +vaste et si triste, pour en goûter à nouveau la méditative poésie. Le +mot d’incomplet me paraît seul résumer la singulière défaveur que la +soudaine comparaison entre le comte et moi répandit sur mes propres +convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet que résida le +principe tentateur dont je fus la victime. Il n’y a rien de bien +original, je crois, dans cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à +l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant +cultivé au même degré la faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de +nostalgie devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a tiré tout son +Faust de cette nostalgie. Je n’étais pas un Faust; je n’avais pas, comme +le vieux docteur, épuisé la coupe des sciences; et cependant il faut +croire que mes études de ces dernières années en m’exaltant dans un sens +trop spécial, avaient laissé en moi des puissances inemployées, qui +tressaillirent d’émulation à l’approche de ce représentant d’une autre +race. Tout en l’admirant, l’enviant et le dédaignant à la fois, durant +les jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher ma tête de travailler et +mes raisonnements d’aller. Et je songeais : « Un homme qui vaudrait +celui-ci par l’action et qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait +vraiment l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » Mais l’action et +la pensée ne s’excluent-elles pas l’une l’autre? Elles ne s’excluaient +pas à la Renaissance, et, plus près de nous, elles ne se sont pas +exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même la double destinée de +son Faust, tour à tour philosophe et courtisan, poète et ministre; ni +chez Stendhal, romancier et lieutenant de dragons; ni chez Constant, qui +fut l’auteur d’_Adolphe_ et un orateur de feu, en même temps qu’un +duelliste, un joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du Moi +dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême de mes doctrines, +allait-elle sans ce double jeu des facultés, sans ce parallélisme de la +vie vécue et de la vie pensée? Probablement le premier regret que j’eus +à me sentir dépossédé ainsi de tout un monde, celui du fait, ne fut que +d’orgueil. Mais chez moi, et par la nature essentiellement philosophique +de mon être, les sensations se transforment aussitôt en idées. Les +moindres accidents me servent à poser des problèmes généraux. Chaque +événement de ma destinée me mène à des théories sur toute destinée. Là +où un autre jeune homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne +m’ait permis qu’une seule espèce de développement », je me pris à me +demander si je ne m’étais pas trompé sur la loi de tout développement. +Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, affranchi mon âme et +terrassé les vaines terreurs religieuses, je ne gardais de mes anciennes +pratiques de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen de conscience +quotidien, sous forme de journal, et, de temps à autre, je faisais ce +que j’appelais une oraison. Je transportais, comme je vous l’ai dit +déjà, et avec une jouissance étrange, les termes de la religion dans le +domaine de ma sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la +liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de la seconde semaine +que je passai au château de Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à +rédiger une confession générale, c’est-à-dire à dresser un tableau +complet de mes instincts divers depuis le plus lointain éveil de ma +conscience. J’arrivai à cette conclusion que le trait essentiel de ma +nature, la caractéristique de mon être intime avait toujours été, comme +je l’ai marqué en commençant le présent travail, la faculté de +dédoublement. Cela signifiait une tendance constante à être tout +ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me regarder vivre. Mais en +m’emprisonnant, comme je le voulais, dans la réflexion pure, en +négligeant justement de vivre pour n’être plus qu’un regard ouvert sur +la vie, ne risquais-je pas de ressembler à cet Amiel dont le douloureux +journal paraissait alors, de me stériliser par l’abus de l’analyse à +vide? Pour me renforcer dans ma résolution d’une existence abstraite, en +vain votre image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais les +phrases sur l’amour dans la _Théorie des passions_. « Il n’a pas +toujours été ce qu’il est », me disais-je, « un mystère criminel a dû +traverser sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, vous abandonnant +aux expériences coupables qui déjà me tentaient obscurément à travers +ces allées et venues de mes pensées. + +« Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée et très sincère +pourtant, vous semblera suffisamment lucide. Le travail par lequel une +émotion s’élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste +si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que +le raisonnement simple aurait prévu! N’eût-il pas été naturel, par +exemple, que l’antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du +comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration +définitive? Dans le premier cas, j’eusse dû me rejeter davantage vers la +Science, et dans l’autre, souhaiter une moralité plus active, une +virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j’eusse dû. Mais le naturel +de chacun, c’est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose +dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie admirative +pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre +égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la +vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités +passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences +sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât +dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le +désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j’étais trop +intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé +ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui +émanait de cette enfant de vingt ans, je l’ai subi en croyant que je +raisonnais. Il y a des heures où je me demande s’il en a été ainsi, où +toute mon histoire m’apparaît comme plus simple, où je me dis : « J’ai +tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était jolie, +fine, tendre, et que j’étais jeune; puis je me suis donné des prétextes +de cerveau parce que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait pas +avoir aimé comme un autre. » Quel soulagement quand je parviens à me +parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire +horreur, comme cela m’arrive lorsque je me rappelle ce que j’ai pensé +alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans +mes cahiers, vérifiée, hélas! dans les événements, la résolution de +séduire cette enfant sans l’aimer, par pure curiosité de psychologue, +pour le plaisir d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y +contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là +étudié dans les livres, pour la vanité d’enrichir mon intelligence d’une +expérience nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai voulu, et je ne +pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j’étais par ces hérédités, +par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu +nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce +esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire? + +« Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu’une +froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si +vraie! Rien que d’y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi +qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce +n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée. Elle n’offrait pas +au premier regard cette perfection des lignes du visage, cet éclat du +teint, cette royauté du port qui font dire d’une femme qu’elle est très +belle. Tout dans sa physionomie était délicatesse, effacement, +demi-teinte, depuis la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle de +ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans un visage ni trop pâle ni +trop rose. Elle appelait nécessairement à l’esprit le terme de modeste, +quand on étudiait son expression, et celui de fragile, quand on prenait +garde aux finesses de ses pieds et de ses mains, à la grâce presque trop +menue de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite, elle paraissait +grande à cause de la proportion de sa tête et de l’attache du col +qu’elle avait dégagée et si naturellement noble. Si le comte André +reproduisait un de leurs communs ancêtres par un atavisme évident, elle +trouvait, elle, le moyen de ressembler à leur père, avec une telle +idéalité de lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance, +lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté de l’autre. Il était néanmoins +aisé de reconnaître en elle l’influence des dispositions nerveuses qui, +chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte était d’une sensibilité +presque morbide, que révélait, à de certaines minutes, un léger +tremblement des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses où +résidait une bonté presque divine. Son menton très ferme dénonçait une +rare force de volonté dans cette enveloppe frêle, et je comprends +aujourd’hui que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles et comme +attirés vers un point visible pour eux seuls, trahissait une tendance +fatale à l’idée fixe. Comment l’aurais-je remarqué dès lors? Le premier +trait que j’ai observé en elle — dès la seconde semaine qui suivit mon +arrivée — fut cette extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet +enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de moi, à plusieurs +reprises, s’il ne me manquait rien dans ma chambre, — humble détail +très puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais bien seul dans +cette grande maison où personne, depuis mon arrivée, ne semblait faire +la moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait qu’au déjeuner, +enveloppé d’une robe de chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la +politique. La marquise s’occupait à parfaire le confortable du château, +et elle soutenait de longues conférences avec un tapissier venu de +Clermont. Le comte André montait à cheval le matin, il chassait +l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares sans plus m’adresser la +parole. La gouvernante et la religieuse s’observaient et m’observaient +avec une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un garçon paresseux +et lourd, qui n’avait qu’une qualité, celle d’être très simple, très +confiant, et de me raconter tout ce que je voulais bien entendre sur +lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout de suite que le séjour +à la campagne, cette année, était l’œuvre du comte André, ce qui ne +m’étonna point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de la +famille. J’appris que, l’année précédente, il avait voulu faire épouser +à sa sœur un de ses camarades, un M. de Plane, que Charlotte avait +refusé et qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais qu’importe ce +détail? Dans nos deux classes quotidiennes, le matin de huit heures à +neuf heures et demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures et +demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention du petit flâneur. +Assis sur sa chaise, en face de moi, de l’autre côté de la table, et +roulant sa langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier de sa +maladroite et grosse écriture, il me guignait de l’œil. Il épiait sur +mon visage la moindre trace de distraction. Avec cet instinct animal et +sûr des enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins vite à ses +leçons quand il m’entretenait de son frère ou de sa sœur, et voilà +comment cette innocente bouche me révéla qu’il y avait, dans cette +froide maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être comptait, qui +pensait à moi. Ma mère me manquait tant, quoique je ne voulusse pas en +convenir avec moi-même. Et ce fut ce rien — il ne représentait +cependant qu’un intérêt de banale politesse — qui me fit regarder Mlle +de Jussat avec plus d’attention. + +« Le second trait que je découvris en elle, après la bonté, fut le goût +du romanesque; non qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait, +comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive, et cette sensibilité +lui avait donné comme une appréhension du réel. Sans qu’elle s’en +doutât, elle était par ce point très différente de son père, de sa mère +et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer à eux dans la vérité de +sa nature, ni les voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir. +Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle à ne pas les +voir. Elle s’était, spontanément, naïvement, formé sur ceux qu’elle +aimait des idées en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires à +l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou flatteuse aux yeux d’un +observateur malveillant. Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si +matérielle : « Vous, maman, qui êtes si fine...; » à son père, si +cruellement égoïste : « Vous, papa, qui êtes si bon...; » à son frère, +si absolu, si entier : « Toi qui comprends tout...; » et elle le +croyait. Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature ingénue et +trop tendre la laissait en proie à la solitude morale la plus complète, +et dépourvue, à un degré bien dangereux, de toute entente des +caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait les autres. Elle se +languissait, à son insu, du besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une +analogie de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple, je +l’observai dès les premières promenades que nous fîmes ensemble, d’être +la seule à sentir vraiment la beauté du paysage formé par le petit lac, +les bois qui l’environnent, les volcans lointains et le ciel d’automne, +souvent plus beau que le ciel d’été à cause du contraste de son azur +avec les ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement vaporeux et +lointain. Elle tombait ainsi dans des silences sans cause apparente qui +venaient de ce que son être trop ému se dissolvait réellement dans le +charme des choses. Elle possédait, à l’état d’instinct obscur et de +sensation inconsciente, cette faculté qui fait les grands poètes et les +grandes amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de s’abîmer tout +entière dans ce qui touchait son cœur, ce que fût un horizon voilé, une +forêt silencieuse et jaunie, un morceau de musique joué par sa +gouvernante au piano, l’émotion d’une histoire attachante racontée +devant elle. Je ne me lassais pas, dès ce début de notre connaissance, +de constater le contraste entre l’animal de combat qu’était le comte et +cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de +pierre du château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire +était si accueillant à la fois et si timide! J’oserai tout dire, puisque +encore une fois je n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour +me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir de me faire aimer par +cette adorable enfant, dans l’atmosphère de laquelle je commençais de +tant me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et +son frère. Peut-être l’âme de cette jeune fille, que je voyais toute +pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille +pour la secrète, pour l’obscure antipathie que deux semaines de séjour +commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il, +dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d’humilier ce soldat, ce +gentilhomme, ce croyant, en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de +plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher maître, ce que je +dis là, mais je ne serais pas digne d’être votre élève si je ne vous +donnais ce document aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et, après +tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu’un phénomène +nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte, +comme l’énergie simple de son frère et comme mes complications à +moi, — si obscures à moi-même! + + + + + § IV. — _Première crise._ + + +« Je me souviens avec une extrême netteté du jour où ce projet de +séduire la sœur du comte André se posa devant moi, non plus comme une +donnée de roman imaginaire, mais comme une possibilité précise, +prochaine, presque immédiate. Après deux mois consécutifs de présence au +château, j’étais allé chez ma mère pour y passer les fêtes de janvier et +je n’étais rentré de Clermont que depuis une semaine. La neige venait de +tomber pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos montagnes, +sont si durs que la manie de Mlle de Jussat peut seule expliquer cette +obstination à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave +indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai d’ajouter que la +marquise veillait au confortable de la maison avec une merveilleuse +entente des ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat passe +pour très isolé, par Saint-Saturnin et Saint-Amand-Tallende, les +communications avec Clermont demeurent libres même dans la pire rigueur +de la saison. Puis cette saison, si elle est en effet très rigoureuse, +offre de soudaines et radieuses éclaircies. A des journées de tourmente +succèdent des après-midi d’un incomparable azur où le paysage rayonne, +comme transformé par la soudaine magie d’un enchantement de lumière. Ce +fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer en ce moment-ci, où ma +fatale résolution se fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une +mince lame de glace, sous les plis de laquelle se devinait le frisson +souple de l’eau. Je revois la vaste coulée de la Cheyre, blanche de +neige avec des taches sombres de lave apparues dans cette blancheur; et +tout blanc aussi, mais sans une tache, se dressait le cirque des +montagnes, le puy de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui +de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le ballon de Charmont et la +forêt de Rouillat détachaient sur le fond de neige et d’azur les masses +noires de leurs sapins. Des détails revivent devant mes yeux de ces +menus détails qui se remarquent à peine, et puis ils demeurent cachés, +on ne sait dans quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet de +bouleaux dont les ramures dépouillées se teintaient de rose. Je revois +les cristaux de givre qui brillaient à la pointe des branches, une +touffe de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le tapis +immaculé la trace des pattes d’un renard, et, à une minute, le +volètement d’une pie qui cria au milieu de la route, et ce cri aigu +rendit le silence de cet immense horizon de neige comme perceptible. Je +revois des brebis jaunâtres et brunes poussées par un berger vêtu d’une +blouse bleue, coiffé d’un large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un +chien roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et rapprochés. Oui, +je revois tout de ce paysage, et les quatre personnes en train de s’y +promener sur la route qui monte vers Fontfrède : Mlle Largeyx, Mlle de +Jussat, mon élève et moi-même. La taille de Charlotte était prise dans +une jaquette d’astrakan; un boa de fourrure enroulé autour de son cou +faisait paraître sa tête encore plus petite et plus gracieuse sous la +toque pareille à la jaquette. Après ces longues heures d’emprisonnement +dans le château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un sang +animé par la marche colorait ses joues. Ses pieds fins s’enfonçaient +vaillamment dans la neige, où ils imprimaient leur trace légère, et ses +yeux exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté de la nature, +privilège des cœurs restés simples qui ne se retrouve pas quand on s’est +desséché l’âme à force de raisonnements, de théories abstraites et de +lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très vite, si bien que +nous eûmes très tôt dépassé Mlle Largeyx, dont les socques glissaient +avec peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant, tantôt en +arrière, s’arrêtait ou courait, avec une vivacité de jeune animal. Entre +ces deux gaîtés, celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me +sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre. Etait-ce +l’irritation nerveuse qui nous rend, à de certaines heures, +antipathiques à une joie que nous constatons à côté de nous sans +l’éprouver? Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de mon plan +futur de séduction, et voulais-je me faire remarquer de la jeune fille +par une espèce d’hostilité contre son plaisir? Durant toute cette +promenade, moi qui avais déjà pris l’habitude de causer beaucoup avec +elle, je coupai à peine par des monosyllabes les phrases admiratives +qu’elle jetait au hasard de la route, comme pour me convier au partage +de ses émotions heureuses. De réponses brusques en silences, ma mauvaise +humeur devint si évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état +d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me regarda deux ou trois fois, +avec une question sur le bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler, +puis ce fut un assombrissement de son mobile visage. Sa gaieté tomba au +contact de ma bouderie, peu à peu, et je pus suivre sur cette +physionomie transparente le passage par lequel elle cessa d’être +sensible à la beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse. Un +instant vint où elle ne fut plus capable de dominer l’impression que +cette tristesse lui causait, et, d’une voix que la timidité rendait +comme un peu étouffée, elle me demanda : + +— « Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur Greslou »? + +— « Non, mademoiselle, » lui répondis-je avec une brusquerie qui dut la +blesser, car sa voix tremblait davantage encore pour insister : + +— « Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose? Vous n’êtes pas comme à +votre ordinaire... » + +— « Personne ne m’a rien fait, » répondis-je en secouant la tête; +« mais c’est vrai, » ajoutai-je, « j’ai des raisons d’être triste, très +triste, aujourd’hui... C’est pour moi l’anniversaire d’un grand chagrin, +que je ne peux pas dire... » + +« Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait pas et je +continuais de suivre dans ses yeux les mouvements qui l’agitaient comme +on suit les allées et venues du mécanisme d’une montre à travers une +boîte en cristal. Je l’avais vue inquiète de mon attitude au point d’en +perdre du coup la sensation du divin paysage. Je la voyais maintenant à +la fois soulagée d’apprendre que je n’avais contre elle aucun grief, +touchée de ma mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et n’osant +pas m’interroger. Elle dit seulement : + +— « Pardon de vous avoir questionné... » Puis elle se tut. Ces quelques +minutes suffisaient pour me révéler la place que j’occupais déjà dans sa +pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble intérêt, j’aurais dû +avoir honte de mon mensonge, car c’en était un que ce soi-disant rappel +d’un grand chagrin, — un mensonge gratuit et instantané dont la +soudaine invention m’a souvent étonné moi-même quand j’y ai songé depuis +lors. Oui, pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper ainsi dans la +poésie d’une grande douleur, moi dont la vie, depuis la mort de mon +père, avait été si douce, somme toute, si peu sacrifiée? Ai-je cédé à ce +goût inné de me dédoubler qui fut toujours si fort en moi? Cette +simagrée romanesque dénonçait-elle l’hystérie de vanité qui pousse +quelques enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec tant +d’inattendu? Une vague intuition me fit-elle apercevoir dans un +cabotinage de déception et de mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser +davantage la sœur du comte André? Je ne me rends pas bien compte des +mobiles précis qui me dominèrent à ce moment de notre promenade. +Assurément, je ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse +affectée ni celui de mon mensonge, mais je me rappelle qu’aussitôt cet +effet constaté, une résolution s’installa en moi : celle d’aller +jusqu’au bout et de voir quel effet je produirais sur cette âme en +continuant avec conscience et calcul la comédie à demi instinctive +commencée par ce lumineux après-midi de janvier, devant la magnificence +d’un paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres rêves. + +« Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli, et par une pénétration +rétrospective horriblement douloureuse, — car elle me convainc moi-même +d’inintelligence tout ensemble et de cruauté, — je comprends que +j’avais dès lors inspiré à Charlotte le plus vrai, le plus tendre aussi +des sentiments. Toute la diplomatie psychologique à laquelle je me suis +livré fut donc l’odieux et ridicule travail d’un écolier dans la science +du cœur. Je comprends que je n’ai pas su respirer les fleurs qui +poussaient pour moi naturellement dans cette âme. Je n’avais qu’à me +laisser aller pour connaître, pour goûter les émotions dont j’avais +soif, pour vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée jusqu’à +égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de cela, je me suis paralysé le +cœur à coups d’idées. J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une +partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et je n’ai même pas +aujourd’hui l’orgueilleuse consolation de me dire que j’ai du moins +dirigé à mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai combiné les +scènes, provoqué les épisodes, conduit l’intrigue. Il se jouait tout +entier en elle et sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort et +l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable Nature, ont agi sans +mon ordre et en se moquant des complications de mes analyses. Charlotte +m’a aimé pour des raisons absolument différentes de celles qu’avait su +aménager ma naïve psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à la +lumière d’une explication tragique, elle m’a vu dans ma vérité. Alors je +lui ai fait horreur, et elle m’a donné ainsi la preuve la plus +irréfutable que mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur elle. +J’ai cru résoudre dans cet amour un problème de mécanique mentale. +Hélas! j’avais tout uniquement rencontré, sans en sentir le charme, une +sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas deviné alors ce que +j’aperçois aujourd’hui avec la netteté de la plus cruelle évidence? +Egarée par les côtés romanesques de son être intime, c’était si naturel +que cette enfant s’abusât sur mon compte. Mes longues études m’avaient +acquis cet air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive +charité féminine. D’avoir été élevé par ma mère m’avait donné des +manières douces, une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux de +ma personne qui sauvaient mes gaucheries et mes ignorances. J’avais été +présenté, par le vieux maître qui m’avait recommandé, comme un garçon +d’une noblesse irréprochable d’idées et de caractère. C’en était assez +pour qu’une jeune fille très sensible et très isolée s’intéressât à moi +d’une façon très particulière. Hé bien! je n’eus pas plus tôt reconnu +cet intérêt, dans la promenade dont je vous ai parlé, que je pensai à en +abuser au lieu d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma chambre +durant la soirée qui suivit cet après-midi, assis à ma table et +écrivant, un gros livre d’analyse auprès de moi, n’eût jamais cru que +c’était là un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train de méditer +sur les sentiments qu’il inspirait ou voulait inspirer à une jeune fille +de vingt... Le château dormait. Je n’entendais plus que le passage d’un +valet de pied occupé à éteindre les lampes de l’escalier et des +corridors. Le vent enveloppait la vaste bâtisse de son gémissement tour +à tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible sur ces +hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque toutes les ardoises +d’un toit. Cette lamentation de la rafale a toujours augmenté en moi le +sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait, paisible, et je +griffonnais sur ce cahier à serrure, brûlé avant mon arrestation, le +récit de ma journée et le programme de l’expérience que je me proposais +de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat. J’avais recopié le passage sur +la pitié qui se trouve dans votre _Théorie des passions_, vous vous +souvenez, mon cher maître; c’est celui qui commence : « Il y a dans ce +phénomène de la pitié un élément physique et qui, chez les femmes +particulièrement, confine à l’émotion sexuelle... » C’est par la pitié +aussi que je me proposais d’agir d’abord sur Charlotte. Je voulais +profiter du premier mensonge par lequel je l’avais déjà remuée, +l’enlacer par une suite d’autres, et achever de me faire aimer en me +faisant plaindre. Il y avait, dans cette exploitation du plus respecté +des sentiments humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque chose +de radicalement contraire aux préjugés généraux, qui flattait mon +orgueil jusqu’au délice. Tandis que je rédigeais ce plan de séduction, +avec textes philosophiques à l’appui, je me représentais ce qu’en eût +pensé le comte André, s’il eût pu, comme dans les anciennes légendes, du +fond de sa ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma plume. +En même temps, la seule idée de diriger à mon gré les rouages subtils +d’un cerveau de femme, toute cette horlogerie intellectuelle et +sentimentale si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à Claude +Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces savants vivisectent des animaux. +N’allais-je pas moi, vivisecter longuement une âme? + +« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt que provoqué, le +résultat demandé, il s’agissait d’abord de le prolonger. A cette fin, je +résolus de continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée par +hasard, tout en préparant, pour le jour plus ou moins éloigné d’un +entretien explicatif, un petit roman attendrissant de fausses +confidences. Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit cette +promenade, à feindre une mélancolie de plus en plus absorbée, et à la +feindre non seulement en présence de Charlotte, mais encore durant les +heures où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant rapportait +à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. Vous avez là, mon cher +maître, la preuve de l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer. +Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié à cette triste +intrigue, et pourquoi joindre cette ruse aux autres quand Mlle de Jussat +ne songeait guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une minute? +Mais, par un étrange détour de conscience, je plaçais ma fierté à +multiplier les complications du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos +leçons dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque à cause du +rayonnage qui garnissait un pan du mur. Là, derrière les grilles +doublées d’une toile verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés +en basane, notamment toute la suite de l’_Encyclopédie_. C’était un +héritage du fondateur du château, grand seigneur philosophe, parent et +ami de Montlausier, et qui s’était construit cette habitation en pleine +montagne afin d’y élever ses deux fils dans la nature et d’après les +préceptes de l’_Emile_. Le portrait de ce gentilhomme libre-penseur, +assez médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec de la poudre et +un sourire à la fois sceptique et sensible, décorait un côté de la +porte; de l’autre côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette +sous une haute coiffure étagée et des mouches aux joues. En regardant +ces deux peintures, tandis que Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou +de Tite-Live, je me demandais ce que faisaient mes aïeux, à moi, durant +les années de l’autre siècle où vivaient les deux personnes représentées +dans ces portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains dont j’étais +sorti, poussant la charrue, émondant la vigne, hersant la terre dans les +plaines brumeuses de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient sur la +route devant les portes du château, par tous les temps, et qui, bottés +jusqu’aux genoux, traînaient un bâton ferré attaché à leur poignet par +une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une vengeance presque +légitime au soin que je prenais de composer ma physionomie. Chose +singulière, quoique je détestasse en théorie les doctrines de la +Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles dissimulent, je me +retrouvais plébéien dans ma joie profonde à songer que moi, +l’arrière-petit-fils de ces cultivateurs, j’arriverais peut-être à +séduire l’arrière-petite-fille de ce grand seigneur et de cette grande +dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais mon menton sur ma main, +je contraignais mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant que +Lucien épiait les expressions de mon visage dans l’espoir de couper son +travail par une causerie. Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté +qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire accueillant ni +l’indulgence de regards des leçons précédentes, il devint lui-même +soucieux. Comme il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse +pour de la sévérité, mes silences pour du mécontentement. Un matin, il +se hasarda jusqu’à me demander : + +— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, monsieur Greslou? » + +— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant sa joue fraîche avec ma +main; et je continuai de garder ma physionomie songeuse, tout en +contemplant la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait maintenant, +du matin jusqu’au soir, par larges étoiles tourbillonnantes, avec un +enveloppement, un endormement de tout le paysage, et, dans les pièces +tièdes du château, c’était un charme silencieux d’intimité, une +lointaine mort des moindres bruits de la montagne, tandis que les +carreaux des fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur au +dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, comme malade. Cela faisait +un fond de mystère à la figure de mélancolie que je me façonnais et que +j’imposais à l’observation de Charlotte durant les heures où nous nous +rencontrions. Quand la cloche du déjeuner nous réunissait dans la salle +à manger, je surprenais, dans les yeux avec lesquels elle m’accueillait, +la même curiosité timide et compatissante remarquée dans la promenade +d’où datait ce que j’appelais sur mon journal, mon entrée en +laboratoire. Ses yeux me regardaient du même regard quand nous nous +trouvions de nouveau tous ensemble, assis dans le salon au moment du +thé, sous la clarté des premières lampes, puis à la table du dîner et +encore dans la longue solitude de la soirée, à moins que, sous le +prétexte d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma chambre plus +tôt que les autres. La monotonie de la vie et des discours était si +entière, que rien ne l’aidait à secouer cette impression d’énigme +émouvante que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en proie aux +contrastes presque fous de son caractère, maudissait sa funeste +résolution de séjour dans cet isolement. Il annonçait, pour la prochaine +éclaircie, un départ qu’il savait impossible. C’eût été trop coûteux +maintenant, et d’ailleurs, où aller? Il calculait ses chances de +recevoir la visite d’amis clermontois qui étaient venus déjeuner en +effet à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures de route +entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés par le mauvais temps. Puis +il s’installait à la table de jeu, tandis que la marquise, la +gouvernante et la religieuse vaquaient à leurs infinissables ouvrages. +J’étais chargé de surveiller Lucien qui feuilletait des livres à +gravures ou bien combinait quelque patience. Je m’installais dans une +place, choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus les cartes +qu’elle tenait pour jouer avec son père, la jeune fille fût obligée de +me voir. Je m’étais occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier +étudié par le menu, dans votre _Anatomie de la volonté_, le chapitre +consacré aux singuliers phénomènes de certaines dominations morales, que +vous avez intitulé : _Des demi-suggestions_. Je comptais obséder de la +sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute propice où, pour compléter +ce travail de hantise quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur +moi-même une histoire qui, justifiant mes tristesses et commentant mes +attitudes, achevât d’accaparer cette imagination que je jugeais déjà +troublée. + +« Cette histoire, je l’avais machinée savamment d’après deux des +principes que vous posez, mon cher maître, au courant de votre beau +chapitre sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de l’_Ethique_ sur +les passions, le livre de M. Ribot sur les _Maladies de la volonté_, +étaient devenus mes bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces deux +principes, au moins dans leur essence. Le premier, c’est que la plupart +des êtres n’ont de sentiment que par imitation; abandonnés à la simple +nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, comme pour les +animaux, qu’un instinct sensuel, aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second, +c’est que la jalousie peut très bien exister avant l’amour; par suite, +elle peut quelquefois le créer, de même qu’elle peut souvent lui +survivre. Très frappé par la justesse de cette double remarque, je +m’étais dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat devait exciter +tout ensemble son imagination et irriter sa vanité. J’avais réussi à +toucher en elle la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul coup +celle de l’émulation sentimentale et celle de l’amour-propre. J’avais +donc calculé mon histoire d’après cette idée que toute femme intéressée +par un homme est froissée dans sa vanité si cet homme lui montre qu’il +continue d’appartenir tout entier à la pensée d’une autre femme. Mais +c’est vingt pages que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer +comment j’avais tourné et retourné ce problème de la fable à inventer. +L’occasion de la dire, cette fable tentatrice, me fut fournie par ma +victime elle-même quinze jours après que j’avais commencé la mise en +œuvre de ce que je continuais de dénommer fièrement mon expérience. Le +marquis s’était avisé que dans la collection de l’_Encyclopédie_ il se +trouvait un volume consacré aux cartes. Il voulait y rechercher quelques +jeux anciens tels, que l’_Impériale_, l’_Hombre_, la _Manille_, pour les +essayer. Cette belle idée lui était venue après le déjeuner, à +rencontrer dans un journal une chronique sur un jeu nouveau, le _Poker_, +à propos duquel le journaliste dressait une liste de divertissements +démodés. Quand ce maniaque conçoit une fantaisie, il ne peut supporter +d’attendre, et sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque, +où j’étais occupé à prendre des notes. Je dépouillais le livre +d’Helvétius sur l’_Esprit_, égaré parmi d’autres ouvrages du +dix-huitième siècle. Je me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour +dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle le prit de mes +mains, après que j’en eus secoué la poussière, elle me dit avec sa grâce +habituelle : + +— « J’espère que nous découvrirons là quelque jeu auquel vous puissiez +prendre part avec nous... Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez +ici, vous êtes toujours si triste... » + +« Elle avait prononcé ces derniers mots avec ce même air de me demander +pardon pour une indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre +promenade, et en sauvant la familiarité de sa phrase par un « nous », +que je savais trop bien mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous +étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, que l’instant me sembla +venu de lui expliquer ma feinte tristesse : + +— « Ah! mademoiselle, » répondis-je, « si vous connaissiez ma vie!... » +Charlotte n’eût pas été la créature crédule, la romanesque enfant +qu’elle était demeurée, malgré deux ou trois saisons de monde, à +Paris, — elle eût reconnu que je lui débitais un récit préparé +d’avance, rien qu’à ce début, et aussi à la tournure des phrases par +lesquelles je continuai. En les prononçant, ces phrases, je les trouvais +moi-même trop maladroites, trop gauchement apprêtées. Je lui racontai +donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une jeune fille, mais +secrètement. Je crus poétiser davantage cette aventure à ses yeux, en +insinuant que cette jeune fille était une étrangère, une Russe de +passage chez une de ses parentes. J’ajoutai que cette fille m’avait +laissé lui dire que je l’aimais, qu’elle m’avait, elle aussi, dit +qu’elle m’aimait. Nous avions échangé des serments, puis elle était +partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, et elle m’avait trahi pour +de l’argent. J’eus soin d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser +entendre que ma mère vivait presque uniquement de ce que je gagnais. +C’était là un détail inventé sur place, car l’hypocrisie se redouble +elle-même en s’exprimant. Enfin, ce fut une scène d’une comédie +enfantine et scélérate, que je jouai sans grande adresse. Mais les +raisons qui me déterminaient à mentir de la sorte étaient si spéciales +qu’elles exigeaient une pénétration extraordinaire pour être comprises, +une entente totale de mon esprit, presque votre génie d’observateur, mon +cher maître. Le visible embarras de mon attitude pouvait si bien être +attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. Comme j’étais +resté de plein sang-froid en débitant cette fable, je pus, tandis que je +parlais, observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le moindre +signe d’émotion, les yeux baissés sur le gros livre contre lequel +s’appuyait sa main. Elle prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant +avec une voix devenue blanche, comme on dit, une de ces voix qui ne +laissent rien passer des sentiments de celui qui parle ainsi : + +— « Je ne comprends pas que vous ayez pu avoir confiance dans cette +jeune fille, puisqu’elle vous écoutait à l’insu de ses parents... » + +« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à tranche rouge avec une +simple inclination de sa gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa +robe de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa taille mince, son +corsage frêle, son visage un peu long qu’éclairaient ses yeux d’un gris +pensif! Elle ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, dont +j’avais tant admiré autrefois la silhouette, fervente, gracile et +douloureuse, à la première page d’une grande _Imitation_ appartenant à +l’abbé Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, vous, le grand +psychologue, jamais je n’ai mieux senti le charme suave et pur de cet +être qu’à cette seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui +mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, inutilement. Oui, +j’eus la naïveté de la prendre au pied de la lettre, cette réponse, qui +aurait dû tout au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne devinai +pas que d’avoir écouté seulement une confidence d’un ordre si intime +constituait de la part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné de +moi par la condition, une preuve d’une sympathie bien puissante. Je ne +m’en rendis pas compte, cette phrase presque sévère, jetée en réponse à +cette trompeuse confidence, était dictée en partie par la jalousie +secrète que j’avais justement voulu éveiller chez elle, en partie par un +besoin de se raidir dans ses propres principes afin de justifier à ses +propres yeux son excessive familiarité. De même qu’elle n’avait pas su +lire le mensonge dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la +vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la porte refermée, à +sentir s’écrouler toutes les espérances que j’échafaudais depuis quinze +jours. Non. Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que je +pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, étais-je niais d’avoir pris +mes chimères pour des réalités! Je fis aussitôt le bilan de nos +relations, d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de la +séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet intérêt? Les délicatesses +des soins matériels dont elle m’avait enveloppé? C’était un simple effet +de sa bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie? Hé bien! +elle avait été curieuse, et voilà tout. L’accent intimidé de sa voix +quand elle m’avait interrogé? J’avais été un sot de n’y pas reconnaître +l’habituelle modestie d’une jeune fille délicate. Conclusion : ma +comédie de ces deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges +de mon soi-disant drame intime, autant de ridicules manœuvres qui ne +m’avaient pas avancé d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir. +Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, avait suffi pour +que je me jugeasse de la sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce +court entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines d’analyse +qui, en un instant, me glacent l’être, comme une tombée d’eau froide +détruit le déchaînement d’un jet furieux de vapeur. + +« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de l’_Esprit_, mais je +n’étais plus capable de fixer mon attention au texte abstrait +d’Helvétius. Je vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, pour +que vous aperceviez mieux quelle étrange mixture d’innocence et de +dépravation s’élaborait alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette +déception subite, sinon que je m’étais imaginé diriger les pensées de +Charlotte en appliquant à cette jeune fille des lois de psychologie +empruntées aux philosophes, absolument comme son frère, le comte André, +dirigeant les billes du billard à son gré, le soir où il m’avait comme +médusé par ses moindres gestes? La blanche touche la rouge un peu à +gauche, part sur la bande, revient sur l’autre blanche. Cela se dessine +à la main sur le papier, cela s’explique par une formule, cela se +prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, dix mille fois. +Malgré mes énormes lectures, à cause d’elles peut-être, je voyais alors +le jeu des passions comme un schéma de cette simplicité idéale. Je n’ai +compris que plus tard combien je me trompais. Pour définir les +phénomènes du cœur, c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des +analogies et non à la mécanique. Pour conduire ces phénomènes, c’est des +procédés de botaniste qu’il convient d’employer, de patientes greffes, +de longues attentes, de minutieuses éducations. Un sentiment naît, +grandit, s’épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution, +parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. Le germe de +pitié, de jalousie et de dangereux exemple déposé par ma ruse dans l’âme +de Charlotte devait y développer son action, mais après des jours et des +jours, et cette action serait d’autant plus irrésistible que la jeune +fille me croyait épris d’une autre et que par suite elle ne songeait pas +à se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte à l’avance de ce +travail et en escompter l’espoir, il aurait fallu être un Ribot, un +l’aine, un Adrien Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une +supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, moi, au promeneur +ignorant qui traverse une plaine, et qui, ne sachant pas que la terre +recouvre du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine de l’été. +Encore le promeneur a-t-il pour excuse qu’il n’a pas vu semer le grain, +au lieu que je l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je n’en +devinais pas davantage la récolte à venir! + +« Cette conviction que j’avais échoué d’une manière définitive dans mon +premier effort pour me faire aimer de Charlotte augmenta durant les +jours qui suivirent cette fausse confidence. Car elle ne me parla qu’à +peine. J’ai su depuis, par ses propres aveux, qu’elle dissimulait sous +cette froideur un trouble grandissant qui la déconcertait elle-même par +sa nouveauté, sa force et sa profondeur. En attendant, elle paraissait +absorbée par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait découvert +les règles en feuilletant le volume de l’_Encyclopédie_. Se rappelant +que c’était le passe-temps favori de son grand-père l’émigré, il avait +renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le livre. Tout de suite +un marchand de Clermont avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice. +La table de trictrac à peine installée dans le salon, les soirées se +passaient pour le père et pour la fille à jeter les dés qui sonnaient +avec un bruit sec contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques de +petit jan, de grand jan, de jan de retour, de bezet, de terne, de quine, +les « je bats » et les « je remplis » se mélangeaient maintenant aux +propos tenus par la marquise et ses deux compagnes de travail. +Quelquefois le curé d’Aydat, un vieux prêtre qui disait la messe dans la +chapelle du château par les dimanches trop rudes, l’abbé Barthomeuf, +venait relever Charlotte de sa corvée et tenir la partie du marquis. +Quoique ce dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, il ne +m’avait jamais demandé si j’aurais ou non de la répugnance à apprendre +le jeu. La différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf et moi +m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, car je préférais de +beaucoup me tenir sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à +imaginer les caractères des diverses personnes d’après leurs +physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte pour quiconque se trouve +dans une position qu’il juge inférieure? Toute inégalité de traitement +blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant les ridicules de +l’abbé, qui professait, pour le château en général et le marquis en +particulier, une admiration idolâtre. Son visage déjà trop rouge +tournait à l’apoplexie quand il prenait place vis-à-vis du vieux +gentilhomme, et en même temps la perspective de gagner les pièces +blanches destinées à intéresser la partie faisait trembler le cornet +dans sa main lors des coups décisifs. Cette observation ne m’occupait +pas longtemps, et j’en revenais vite à suivre du regard la jeune fille +qui, rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près de sa mère. +L’insuccès de ma tentative pour me faire aimer d’elle m’était rendu plus +cruel à mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue de cette +enfant. Pour tout dire, je commençais à subir, dans son atmosphère, des +émotions d’un ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. J’étais un +jeune homme, et j’avais, dans ma chair, malgré mes résolutions de +philosophe, cette mémoire du sexe dont vous avez si magistralement +analysé les fatalités persistantes et les invincibles reviviscences. +L’animal impur, greffé en moi sur l’animal pensant, pour employer une de +vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, tressaillait au +frôlement de cette robe de jeune fille. La souplesse de son buste, celle +de ses gestes, son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules un peu +maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, sa nuque blonde avec ses +cheveux simplement relevés au sommet de la tête, un petit signe brun +qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les moindres détails de sa +personne physique, irritaient en moi un vague et presque douloureux +désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était moi qui me sentais +séduit, avec quelle révolte cachée, vous le comprendrez d’après ce que +je vous ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me tenir tout +entier en main! Et vous qui avez si bien montré l’élément de haine +farouche qu’enveloppe l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette +vaine irritation du désir s’accompagnât par instants d’une fureur féroce +contre ce charmant visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur, +et qui me troublait si profondément sans avoir l’air de s’en apercevoir. + +« Combien de temps avait duré cette période d’inertie à la fois +passionnée et découragée? Je ne le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat +et moi, dans une situation très particulière, poussés l’un vers l’autre, +elle par un amour naissant et qui s’ignorait encore, moi par toutes les +raisons confuses que je vous ai analysées et que je regardais plus que +je ne la regardais elle-même. Bien que nous fussions ensemble à tant +d’heures du jour, aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments +de l’autre. Dans des données pareilles, on ne se rend pas compte si les +événements qui marquent une nouvelle crise sont des effets ou s’ils sont +des causes, si leur importance réside en eux-mêmes ou bien s’ils nous +servent simplement à manifester les états latents de notre âme. Mais ne +pourrait-on pas poser cette question à propos de chaque destinée prise +en son ensemble? Que de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans +cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis à la chaux, ne voyant +que le ciel vide par les quatre ouvertures percées au bord du toit, à +scruter et scruter encore l’intime de ma courte histoire, oui, que de +fois me suis-je demandé si notre sort nous crée notre pensée, ou si, au +contraire, ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, même +extérieur? A coup sûr, nous devions, Charlotte et moi, saisir la +première occasion qui nous serait offerte, à elle, de s’abandonner à un +sentiment d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait pas +entièrement; à moi, de reprendre mon expérience interrompue. Voici +comment cette occasion se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis, +adossé au feu dans cette robe de chambre où il drapait, parfois toute la +journée, sa maladie imaginaire, parla longuement à sa femme d’un article +paru dans un journal du matin. Il y était question d’une fête donnée +chez des gens de leur connaissance. Je tenais ce journal en ce moment +même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit tout d’un coup : + +— « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur Greslou?... » + +« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec quel art ce grand +seigneur rendait insolentes les moindres demandes. Rien que son ton +avait suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je commençai de lire +cette chronique, plus finement écrite que ne le sont d’ordinaire ces +sortes d’articles, et dans laquelle revivait le pittoresque et le +chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux mélange de reportage et de +poésie, et comme un rappel des subtilités de style propres aux frères de +Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me regardait avec +étonnement. Il faut vous dire, mon cher maître, qu’aux temps de mon +amitié avec Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. Durant sa +maladie, mon petit camarade n’avait pas de plus vif plaisir que de +m’écouter lui lire de longs passages choisis dans nos auteurs préférés. +Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, s’était exercée ainsi à +devenir douce et claire. + +— « Mais vous lisez très bien, très bien!... » s’écria M. de Jussat, +lorsque j’eus fini. Son étonnement fit de son éloge une nouvelle +blessure à mon amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il +s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un petit jeune homme de +Clermont, silencieux, timide, venu au château sur la recommandation du +vieux Limasset, pour y être valet de lettres. Puis, suivant comme +d’habitude l’impulsion de son caprice, il continua : + +— « C’est une idée, cela... Vous nous ferez un peu de lecture, le +soir... Ça nous distraira plus que ce trictrac... Petit jan, grand jan, +jan de retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours la même +chose, et puis ce bruit de dés m’agace... Chien de pays!... Si la neige +reprend, nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte, et tu te +moques de ton vieux père! Pas huit jours. ... Et quel livre allez-vous +nous choisir pour commencer?... » + +« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une nouvelle domesticité, sans +avoir pu même calculer si cela convenait ou non à mes études, puisque, +même le soir, j’apportais souvent dans le salon des ouvrages de licence +afin de travailler un peu sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une +seconde à esquiver cette corvée, ni même à en souffrir. D’abord la +brusquerie du marquis m’avait valu un coup d’œil presque suppliant de la +jeune fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme sait demander +pardon, sans parler, pour un tort de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un +projet nouveau venait de s’ébaucher immédiatement dans ma tête. Cette +corvée de lecture, ne pourrais-je pas l’utiliser au profit de +l’entreprise de séduction commencée, abandonnée, et que le regard de +Mlle de Jussat venait de me faire considérer de nouveau comme possible? +A la question du marquis sur le choix du livre, je répondis que je +chercherais. Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui put me permettre +de m’approcher de la proie autour de laquelle je tournais, comme j’avais +vu une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner au-dessus d’un joli +oiselet. N’était-ce pas le cas de tenter par un autre procédé cette +influence d’imitation que j’avais vainement espérée de ma fausse +confidence? C’est à vous, mon cher maître, que l’on doit les plus fortes +pages qui aient été écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame +Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre cœur à la ressemblance +des passions peintes par les poètes. J’entrevoyais donc un moyen +d’action sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir pas pensé +encore. Mais comment trouver un roman qui fût assez passionné pour la +troubler, assez correct d’extérieur pour être lu devant la famille +assemblée? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. Sa composition +incohérente et contrastée reflétait les séjours successifs des maîtres +et les hasards de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages du +dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis une lacune. Durant +l’émigration, le château était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de +livres romantiques dans leurs premières éditions attestait les +aspirations littéraires du père du marquis, que je savais avoir été +l’ami de Lamartine. On retombait ensuite aux pires romans contemporains, +à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, à demi débrochés, +coupés quelquefois au doigt, sur un rayon perdu, et à des traités +d’économie politique, marotte abandonnée de M. de Jussat. Je finis par +découvrir dans ce fatras une _Eugénie Grandet_, qui me parut remplir la +double condition désirée. Rien de plus attirant pour une imagination +jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes où l’innocence +enveloppe la passion dans une pénombre de poésie. Mais le marquis devait +connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais qu’il ne refusât +d’en écouter la lecture. + +— « Bravo! » répliqua-t-il au contraire lorsque je lui soumis mon idée, +« c’est un de ces livres qu’on lit une fois, dont on parle toujours et +qu’on oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce Balzac, +chez les Castries... Il y a plus de quarante ans de cela, j’étais un +blanc-bec alors... Mais je me le rappelle bien, un gros trapu et court, +bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air commun... » + +« Le fait est qu’après les premières pages, il commença de sommeiller, +tandis que la marquise, Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans +rien laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, en +possession d’une boîte à couleurs depuis peu de jours, enluminait +consciencieusement les illustrations d’un gros volume. Moi, en lisant, +j’observais surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater que +pour cette fois mon calcul avait été juste, et qu’elle vibrait sous les +phrases du roman, comme un violon sous un habile archet. Tout la +préparait à recevoir cette impression, depuis ses sentiments déjà +troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par une influence d’un ordre +physique. On ne vit pas impunément des semaines dans une atmosphère +comme celle de ce château, toujours tiède, presque étouffante. +L’hypocondrie du marquis exigeait que le calorifère chauffât la maison +jour et nuit. C’était, ce petit énervement quotidien, un auxiliaire +auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma conscience de +psychologue a comme un plaisir à marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je +vis cette enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que les naïves +amours d’Eugénie et de son cousin Charles déroulaient leurs touchants +épisodes. Ce même instinct de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse +confidence me fit mettre derrière chaque phrase l’intonation que je +jugeais devoir lui plaire davantage. Certes, je goûte ce petit livre, +quoique je lui préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, ceux, +par exemple, comme _le Curé de Tours_, qui sont de véritables écorchés +littéraires, et où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie +qu’une scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître remué par +les infortunes de la fille de l’avare jusque dans mes fibres les plus +secrètes. Ma voix s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle +devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, comme avant, je me +donnais un mal inutile. Il n’était pas besoin d’un art si compliqué. +Dans la crise de sensibilité imaginative que traversait Charlotte, tout +roman d’amour était un péril. Si le père et la mère avaient possédé, +même à un faible degré, cet esprit d’observation que les parents +devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils auraient deviné ce péril +à la physionomie de leur fille, toujours et toujours plus captivée +durant les trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit +simplement remarquer que des caractères de la noirceur du père Grandet +et du cousin n’existent pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour +proférer des opinions de cette naïveté, il formula d’un mot les causes +de son ennui pendant la lecture : + +— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions qui n’en finissent +pas, ces analyses, ces calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis +pas... Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour m’amuser... » + +« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire de Clermont la suite +entière des comédies de Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola. +J’allais donc me retrouver dans l’impuissance d’agir sur l’imagination +tentée de la jeune fille, juste au moment où je venais d’entrevoir le +succès probable. C’était mal connaître le besoin que cette âme, déjà +touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui de se rapprocher de +moi, de me comprendre et de se faire comprendre, de vivre en contact +avec ma pensée. Le lendemain du jour où le marquis avait porté cet arrêt +de proscription contre les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat +entrer dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais avec son frère. +Elle venait remettre à sa place le volume maintenant inutile de +l’_Encyclopédie_, puis avec un demi-sourire embarrassé : + +— « Je voudrais vous demander un service, » me dit-elle; et +timidement : « J’ai beaucoup d’heures libres ici et dont je ne sais trop +que faire... Je voudrais avoir vos conseils pour mes lectures... Le +livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait fait tant de +plaisir... » Elle ajouta : « D’ordinaire les romans m’ennuient, et +celui-là m’a tellement intéressée... » + +« Je ressentis, à l’entendre me parler de la sorte, la joie que le comte +André dut goûter en voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la +guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. Moi aussi, il me +sembla que je tenais mon gibier humain au bout d’un fusil. En m’offrant +de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer +d’elle-même à ma portée? La réponse à cette demande me parut d’une +importance telle que je feignis un grand embarras. Tout en la remerciant +de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là d’une mission si +délicate et dont je me jugeais incapable. Bref, je fis mine de décliner +une faveur que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. Elle +insista, et je finis par lui promettre que je lui donnerais le lendemain +même une liste d’ouvrages. Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce +choix, autrement difficile que celui d’_Eugénie Grandet_. Je passai la +soirée et une partie de la nuit à prendre et à rejeter en pensée des +centaines de volumes. Comment déterminer ceux qui remueraient son +imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient sans la révolter? +Enfin, je me dis tout haut, en imitant la voix de mon père, sa formule +favorite : « Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce problème à cet +autre : comment les livres avaient-ils agi sur mon imagination à moi, +dans mon adolescence, et quels livres? Je constatai — ainsi que je vous +l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que j’avais été +attiré surtout vers la littérature par l’inconnu de l’expérience +sentimentale. C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées +qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que c’était la loi générale de +l’intoxication littéraire. Je devais donc choisir pour la jeune fille +des livres qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant compte de +la différence de nos caractères. J’avais aimé parmi les écrivains les +compliqués et les sensuels, parce que c’étaient là les deux traits +profonds, constitutifs, de ma nature. Charlotte était fine, pure et +tendre. Il convenait de l’engager sur le dangereux chemin de la +curiosité romanesque par des peintures de sentiments analogues à son +cœur. Je jugeai en dernière analyse que le _Dominique_ de Fromentin, que +_la Princesse de Clève_, _Valérie_, _Julia de Trécœur_, _le Lys dans la +vallée_, les romans champêtres de George Sand, certaines comédies de +Musset, en particulier _On ne badine pas avec l’amour_, les premières +poésies de Sully-Prudhomme et celles de Vigny, serviraient le mieux mon +dessein. Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant +d’un commentaire tentateur, où j’indiquais de mon mieux la nuance de +délicatesse propre à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la +pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats ont dit qu’elle +correspondait à un commencement de cour. Ah! l’étrange cour, et si +différente de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers esprits +m’ont sottement reprochée! Quand je n’aurais pas, pour refuser de me +défendre, une raison d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire, +je me tairais par dégoût de ces basses intelligences dont pas une ne +saurait même concevoir une action dictée par de pures idées. Qu’on vous +donne à moi pour juge, mon cher maître, vous et les autres princes de la +pensée moderne. Alors je pourrai parler, comme je vous parle maintenant. +Mais vous savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à cette heure +décisive, comme à celle où je vous écris, et cette société de mensonges +aime mieux vivre en dehors de la Science — de cette Science que je +servais moi-même alors — uniquement. + +« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de Clermont. Ils ne furent +l’objet d’aucune remarque de la part du marquis. Il faut avoir une autre +portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre qu’il n’y a pas de +mauvais livres. Il y a de mauvais moments pour lire les meilleurs +livres. Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison si juste dans +votre chapitre sur l’Ame Littéraire quand vous assimilez la plaie +ouverte sur certaines imaginations par certaines lectures au phénomène +bien connu qui se produit sur les corps empoisonnés de diabète. La plus +inoffensive piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin d’une +preuve à cette théorie de « l’état préalable », comme vous dites encore, +je la trouverais dans ce fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans +ces livres, de provenances si diverses, des renseignements sur moi, sur +mes manières de sentir, de penser, de comprendre la vie et les +caractères. Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux volumes lui +devint une occasion de me questionner longuement, passionnément et +naïvement. Oui, je suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle +s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait causer avec moi +maintenant, à propos de telle ou telle phrase sur Dominique ou sur +Julia, sur Félix de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens encore de +l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune homme, le plus séduisant et +plus coupable des héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je lui +fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur entre Camille et Rosette. +Or, il n’y avait pas de personnage qui me plût dans aucun livre au même +degré que cet amant traître à la fois et sincère, déloyal et tendre, +ingénu et roué, qui exécute, lui aussi, à sa manière, son expérience de +vivisection sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous cite cet +exemple, entre vingt autres, pour vous donner une idée des conversations +que nous avions sans cesse à présent dans ce château où nous nous +trouvions si étrangement isolés. Personne, en effet, ne nous +surveillait. La dissimulation dont je m’étais masqué dès mon arrivée +continuait de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient façonné de +moi dès la première semaine une image absolument différente de ma vraie +nature. Ils ne se donnaient plus la peine de vérifier si cette première +impression était exacte ou fausse. La bonne Mlle Largeyx, installée dans +la douceur de son parasitisme complaisant, était bien trop innocente +pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles que je +roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf et la sœur Anaclet, que séparait +une rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité tout +ecclésiastique, n’avaient qu’un souci celui de bien disposer les maîtres +du château, le prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre. +Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, je n’avais pas encore +appris ce qui se voilait de perfidie sous l’impassibilité de leur visage +rasé et l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons de métal. +Nous étions donc, Charlotte et moi, libres de nous parler presque tout +le long du jour. Elle apparaissait une première fois le matin, dans la +salle à manger où nous prenions le thé, mon élève et moi, sous le +prétexte de déjeuner ensemble, nous causions dans un coin de table, elle +avec toute la fraîcheur parfumée de son bain comme respirable autour +d’elle, avec ses cheveux tressés dans une lourde natte, et la souplesse +de son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe de sa robe à demi +ajustée. Ensuite je la voyais dans la bibliothèque, où elle avait +toujours quelque motif de venir; — là elle n’était déjà plus la même, +coiffée maintenant, et sa taille prise dans son corsage de jour. Nous +nous retrouvions dans le salon, avant le second déjeuner, et encore +après; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous servir tous, +distribuant le café un peu en hâte pour s’attarder auprès de moi, +qu’elle servait le dernier, ce qui nous permettait de causer encore dans +un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, nous sortions, tous +les quatre le plus souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et moi, +dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous réunissait, puis le repas, +où j’étais assis près d’elle, puis la soirée, en sorte que nos +entretiens, pris et repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un +seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le phénomène qui se +passait chez cette jeune fille à celui que j’avais déjà observé à +plusieurs reprises en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque la +curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie animale, et si ma +mère, comme je le lui ai demandé, vous communique, après ma mort, ce que +la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez des notes sur ces +relations dociles de la bête avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire +inédites et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza m’avait +servi de point de départ. Je ne m’en rappelle plus le texte, mais en +voici le sens : — se représenter un mouvement, c’est le refaire en +soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela est vrai de l’animal. Un +savant d’un rare mérite et que vous connaissez bien, M. Espinas, a +expliqué ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. J’en ai +conclu, moi, que pour un homme, apprivoiser un animal, l’amener à vivre +en société avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet animal +que des mouvements dont cet animal puisse se rendre compte en les +refaisant, c’est lui ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant +la mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit entre les chasseurs +et leurs chiens, par exemple. Je constatais de même — et c’était le +signe qu’en effet Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu +davantage — que nous commencions elle et moi, à employer dans nos +phrases des expressions analogues, des tournures presque pareilles. Je +me surprenais timbrant mes mots d’un accent qui ressemblait au sien, et +j’observais en elle des gestes qui ressemblaient aux miens. Enfin, je +devenais une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même, +tant j’avais souci de ne pas effaroucher cette âme, en train de se +prendre, par un mot qui lui fît sentir le danger. + +« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai +durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement +intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque +quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette +imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé, +et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le +commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas +demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y +a dans votre _Théorie des Passions_, au bas d’une page, mon cher maître, +une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais +encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des +séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif +sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous +manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et +qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux +d’un intérêt psychologique supérieur, les _Mémoires_ de Casanova, la +_Vie privée_ du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur +Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et +la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour. +Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale +de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que +je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant +plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi, +et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes +souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble +quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers +moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du +désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui +lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un +livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la +prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement, +longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je +n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en +présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile +qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans +mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant +mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de +mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce +n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était +plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de +fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je +me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le +corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me +disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait +enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?... » Je poussais la +frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de +voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une +autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et +chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid +du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point +que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action +est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu +dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une +invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me +paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me +paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique, +c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela +semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus +difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant +tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai +subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence. +Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible +barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai +compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme. +Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que, +dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de +l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul +je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je +subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout +caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par +instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin, +tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je +respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des +préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et +qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le +joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la +noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et +le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur +heureux ont juste autant de mérite. + +« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes, +de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements +contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel +printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes, +puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre +flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison +sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de +l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace +aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant. +C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se +détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des +pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé +de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les +nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, +semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la +couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur +les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les +chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres +des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la +nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux +taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et +celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude +splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les +fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif. +Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je +cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient +comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les +pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières, +puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance +lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses +feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à +deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses +clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre, +le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des +haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces +fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige, +quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à +de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était +participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je +fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de +toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était +emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du +journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis +demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se +rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que +physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en +veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me +dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui, +je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé +enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le +commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère +de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis +redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de +cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable +abdication du savant devant l’expérience instituée par lui? + +« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette +déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet +du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai. +C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!... +Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous +partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour +aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes, +de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de +Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce +parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette +anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y +monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède, +plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le +vent... Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx, +fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que +conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre +moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi, +vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la +gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de +Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et +je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches +qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de +nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière +par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et +tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à +un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même +plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la +petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première +de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit +que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria +avec un rire d’enfant : + +— « Nous sommes perdus... Heureusement que le chemin n’est pas +difficile à _rembourser_, comme dit la pauvre sœur Anaclet... +Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage +de gâter ces belles fleurs... » + +« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe +sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je +respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur +l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient +depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi +adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré +de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se +plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux +gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de +drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses +pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et +ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient +dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de +ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains +blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle +s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous +nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la +regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il _fallait_ saisir cette +occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps. +Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De +quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle +seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle +grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir, +elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel, +abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter +avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa +présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers +moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans +doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de +mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse, +si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que, +durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si +étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse, +toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé +d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et +qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage +d’involontaire mélancolie dans ses yeux : + +— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de +tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable... » + +— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend +triste... Ah! Ce ne sont pas des souvenirs... Vous faites allusion à mes +chagrins d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... Il n’y a +pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur +ces branches, pour les feuilles de l’an passé.... » + +« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée +tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis. +J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un +autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la +comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase +enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi +et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me +devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais +oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si +la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la +force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et +je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si +bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je +commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne +pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul +quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées +depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables, +celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon +remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une +adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si +frémissante, si émue, si belle!... Je la voyais devenir, à mesure que je +parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe. +Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie, +désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme +dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!... » en +serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage +encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se +soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans +même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste, +en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de +se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit : +« Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant à reculons, les deux mains +tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau +que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante +d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y +avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si +douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je +restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon... » + +— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous +demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un +temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru +infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis +plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On +s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous +lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de +la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me +regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur +l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être +réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui +tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et +ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une +bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix +minutes après, nous étions de nouveau sur la route. + +— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante, +comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage +décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons +rentrer... » + +— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille +demoiselle. + +— « Et M. Greslou?... » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut +installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière. + +— « Je reviendrai à pied, » répondis-je. + +« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge, +dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le +chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui +donna du _pull up_ à son cheval, puis la voiture disparut et je me +retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et +entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure. +Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et +les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le +sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue; +j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette +perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de +honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le +résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune +fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée +déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que +des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette +fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place. +Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos +relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement +d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se +transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là, +au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et +moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui +demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis +dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on +lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue +subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié +jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En +reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la +maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que +j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de +retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le +dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père... +C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée +principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait +l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de +me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite. + +— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu +l’idée de vous renvoyer la voiture... Vous avez dû marcher d’un +pas...! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris +froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée... Ces +soleils du printemps sont si traîtres! » + +« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!... — « Elle souffre ce +soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul, +à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là, +avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain +arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du +déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de +violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger +tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai +ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par +cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter +le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante +curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé +bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le +marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me +dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais à un +visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire +l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni. + +— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante... Rien de +bien grave... Mais de bizarres accidents nerveux... Elle veut absolument +consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie +par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le +consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est +possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire... +Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet +de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de +vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais à +Limasset hier... C’est un bonheur pour moi que de vous avoir +rencontré... » + +« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de +mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un +témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me +rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien. +J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu +raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et +je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence +dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle +s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par +pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer. +Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi +évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne +sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante +indulgence... Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus +ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai +voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère... Laissons-lui du +moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré +les pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de mes projets, +cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si +morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une +lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui +demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout +rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son +retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le +lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un +moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je +m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les +livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets, +était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur +laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du jour de +cette fatale déclaration!... Je pris cette enveloppe et je +l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me +souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet +quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son +corsage... Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je +lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date +était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que +j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là, +devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout +le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais +elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais +jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte, +de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis +à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant. +Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je +vaincrais... Elle m’aimait... + + + + + § V. — _Seconde crise._ + + +« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et +ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une +minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune +fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite +s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait +leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me +tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique +sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le +loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien +longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle +qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan, +je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que +j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé +d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux +des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de +main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de +plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière +la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne +veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec +une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière +le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la +voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et +attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette +anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son +fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune. +Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne +distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour +s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers +baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès +d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais +je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait +la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle +regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la +regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui +reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la +route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait +un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur +enfin troublé, enfin conquis. + +« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute +d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec +cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon +esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées +qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur +le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un +délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés, +depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas +de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal +le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin +sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent +des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle +Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la +marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures +pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné +le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze +verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux +ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains +bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma +pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée +de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de +Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi +gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave, +fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et +là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition +étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un +symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un +conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les +feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues +de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de +lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait +pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait +exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de +passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes. +Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me +permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la +transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le +vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules +d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour +prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans +la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer +l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement +d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa +jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était +revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série +des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui +grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je +m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris, +que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant +Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur, +indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des +rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs. +C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces +rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du +salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de +toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y +pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des +premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits +changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard. +Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune +fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui +révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et +de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y +livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas +s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se +trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine +cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que +de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait +soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la +volonté? Quelle volonté?... J’osais me la formuler, maintenant que je me +croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être +l’amant de Charlotte... Et après? Après? je me forçais à n’y pas +réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs +scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus +mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage +encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette +expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue +morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère, +une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop +vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le +droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je +prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre +droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre _Théorie des +passions_, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans +l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute +existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux +dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de +l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des +chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve +et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de +proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques +appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le +ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers +le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde, +la malfaisante nature. + +« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait +inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle +de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur +de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous +étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il +m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement +subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par +quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre +de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout +prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même +amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen +qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si +souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie +devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un +ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était +pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La +vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si +profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre +cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si +cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne +restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet, +pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au +milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que +nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant +le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience, +j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive +entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière. +Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments : + +— « Et mademoiselle Charlotte? » + +— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec +effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond... +Il paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, qui ne me porte +bien que là-haut!... Vraiment, c’est pénible, très pénible... Enfin, +nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de +Ragatz peut-être... » + +« Elle ne revenait pas!... Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à +titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est +assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le +soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa +fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance, +impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des +choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une +illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la +jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes +ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle, +persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa +passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je +commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat, +et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une +peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre, +une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois +l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village +où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours, +trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me +revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte. +A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son +tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de +Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames +un appartement suffisant. _Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles, +Paris_... que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas +une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la +jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu +que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette +dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement +produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de +la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais +aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir +Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su +depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et, +sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre +la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et +relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle +ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne +pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir +d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute +que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces +quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On +a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a +brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces +pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là +mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil +dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque +fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude +absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la +mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans +l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de +Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas, +mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y +réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne +peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini... » Je me prononçais cette +phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la +voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien +l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le +train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me +fait, puisque je ne l’aime pas?... » A la minute, cette idée me laissa +relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de +gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je +sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade +solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me +dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte. +Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un +livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de +Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun, +un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les +branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent +me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le +grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à +travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous +nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il +frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé +dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire +mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut +impossible d’aller au delà d’une demi-page... Voici que les souvenirs +m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même +pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre +cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur +indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant +ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec +épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de +subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de +l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais. + +« Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si +contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque +aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle +qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les +longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte +d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune +contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la +joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une +lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il +soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien... » J’éprouvais une +consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même, +à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et +lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance, +si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le +premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli +d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux +raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais. +Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je +incapable aussi de me les appliquer à moi-même? » Et je méditais sur +cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre +l’amour?... » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les +trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au +service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses +éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à +cette autre : « Qu’est-ce que l’amour? » à quoi je répondais brutalement +par votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or, +comment se combat une obsession? Par la fatigue physique, qui suspend, +qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et +j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas +de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la +première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où +Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les +deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui +précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement, +choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des +puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je +risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants +des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe. +J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait +le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles +se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord +tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les +arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de +me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans +des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de +l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la +marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit +rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je +descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire +farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui +s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec +Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la +nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du +château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile +d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village +dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice +cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas +auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement : +« Regardez donc... » comme elle disait autrefois quand nous errions +ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de +neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y +épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en +était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus +intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me +parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son +ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être +admirée et d’être aimée! Alors la lassitude physique se résolvait en un +pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme +empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout +haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné. + +— « C’est par la pensée que je souffre », me dis-je après avoir +vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée +par la pensée... » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je +voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris +l’étude la plus complète opposée à toute préoccupation féminine. Je +dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents +pages de cette _Physiologie_ de Beaunis emportée dans ma malle, et les +plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants. +Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le +laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter +l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je +reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode +n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée +à la douleur même dont on veut se délivrer? Ce grand esprit, qui a su +vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième +livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de +notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de +l’Univers. M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille +de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit +produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que +dites-vous d’autre dans la préface de votre _Théorie des passions_ : +« Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie +vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable +de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à +travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de +l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en +rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes? Puissent-elles +me réussir mieux qu’alors! J’essayai, en effet, à cette époque, de +résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes +sentiments pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le hasard se +charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue +consulté par un jeune homme; et, vers la fin, le psychologue rédigeait, +à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec +indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et +sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai +quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du +matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe +allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours +sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de +mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où +couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère +s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans +pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le +télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abîmer, +devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont +j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père +me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive, +puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette +lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait, +se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces +secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint +l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et +dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se +refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau +qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi +s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze +pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je +fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le +vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur +lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et +des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une +boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes +et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du +contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me +ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la +seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps? A peine un +point et un moment! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que +Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine : +« On n’a que soi... » répétait cette fille à travers ses larmes, « on +n’a que soi... » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en +extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des +choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique +bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les +papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou +moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que +cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la +procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil, +couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable, +son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma +jeunesse; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour +produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les +intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans +un cri aigu de désir. Hélas! de savoir les causes de ce désir en +exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la +frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer. + +« La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée me fit souvenir +des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues +alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me +croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois +que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon +caractère? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le +théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée? +Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique et manifestait-il +une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser? « Ce serait +alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le +prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis +huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y +livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature +venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du +mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver. +Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de +campagne l’entretenait; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la +ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de +petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance +qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne +histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La +pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre +rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant +tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la +nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier +de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la +sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée +dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation. +J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait +mon âme. + +Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je +m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde, +mais jeune, fraîche et robuste. Ah! comme l’image de Mlle de Jussat se +fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette +grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile! Comme cette +image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le +lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité +qui se mélangeait d’une tristesse infinie! Cette créature était une +simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus +matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là +m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès +de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses, +puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue +dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma +tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers : + +— « Qu’as-tu qui te peine?... » et, employant une locution bien +clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste », et, plaisantant avec la +bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a +monté le coup... Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te +le hausse... » + +« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux +mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de +Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à +la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur +aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce +contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même +cette créature s’en aperçut? Je réagis cependant contre cette +impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des +transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que +je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut +impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres. +Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma +mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en +inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au +point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un +soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup +terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée. + +— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va +mieux. Et une autre aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte M. +de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle +avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien... » Et il continua, +revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne +nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis +frappé, très frappé... » + +« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il +voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête; je ne +l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la +sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait, +pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages +admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que +produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un +rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma +blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque +cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se +cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette +dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la +cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était +partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son +sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle? +Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille, +m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer +dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y +avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table, +apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui +aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de +n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie; de ne pas l’avoir +suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi. +C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane +passait un congé, recevant son fiancé dans le demi tête-à-tête d’une +familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils +étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces +regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur +pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu +farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il +m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore +la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de +sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux +officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères +que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes +blondes qui vont se changer en teintes rousses! Les hirondelles se +rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse +des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles +s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol +plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage +oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les +coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les +raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de +fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur. +Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi, +vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes +extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher +partout dans le paysage des symboles de mon sentiment; l’alchimie de la +douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je +fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel +va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors, +durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat. +Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il +avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs +dans son teint moins rouge, il me disait : + +— « Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je voudrais que vous le +connussiez... C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai +sang de gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous les femmes? +En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire, +n’est-ce pas? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon +garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié +mort... Et puis, c’est oui... Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y +avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse... Je m’y connais. +Je me disais : elle aime quelqu’un... C’était lui. Et s’il n’avait plus +voulu d’elle, tout de même?... » + +« Je vous cite ce discours entre vingt autres; il vous expliquera +comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le +cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet +hiver; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences +s’étaient croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de +ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va +vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la +Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les +voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être +presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires. +Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de +Plane vivait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un +tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor +d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie +prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue +du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour +aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie, +bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses +murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser +quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et +demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides +ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année +encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès. +Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires, +avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du +petit Emile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset +lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat +au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette +misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme +extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma +foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres +carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte +y possède l’immense univers en le comprenant. Ah! j’ai été bien médiocre +dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu! J’ai +bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études +abstraites que j’allais reprendre! Et comme je voudrais aujourd’hui que +c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la +Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Emile, élève du +vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un +innocent! un innocent! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai +traversé, et qu’il faut dire. + +VI. — _Troisième crise._ + +« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un +malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement. +Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de +Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais +d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée +par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable +maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à +serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et +la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel. +Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet +de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller. +Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait +lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les +heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes +lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui. +Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était +dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs +par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait +au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise, +aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant. +Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant +épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui +pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me +consulta. + +— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?... » conclut-il. + +« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à +excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de +ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le +marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de +ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais +que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train, +et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille +viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême +occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la +preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil +donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus +cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y +a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret +égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une +passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour +son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat, +j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte +serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine. +Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la +force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis +les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au +château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie. + +— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas +tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je +ne la veux pas... » + +— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un +télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez... » Il me tendit la +dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère. +« Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir, +sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ». + +« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je +savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu, +que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont +vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat +et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée +et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension +philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré +d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution +bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15 +octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine +convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais +retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le +pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos. +Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution. +J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me +laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille : + +— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je +n’ai la tête à rien... Cette contrariété!... Voilà comment j’ai vieilli +si vite... Toujours des coups nouveaux, toujours... » + +« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement +d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse +parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais +vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte +changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe +apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement. +Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser +à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par +rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité +blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture +devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait, +combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux +choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le +château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le +mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination +devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas +trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir +pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour +mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait +plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour +reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée, +comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce +fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire +que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont +absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux +émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de +vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle +était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche +comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par +les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par +l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux, +tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était +maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son +manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je +reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais +n’avait-elle pas été malade?... Ah! moi qui avais tant cru à la méthode, +aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là +cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle +m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait +qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle +m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du +grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette +certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur +d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que +je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je +faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes +mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette +question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller, +que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et +sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts +réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre, +nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais +toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était +contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous +rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée, +quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze +heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise +interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout +près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux +femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette +joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les +convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la +main, il dit à sa sœur : + +— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces +jours-ci!... » + +« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de +la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson. +Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point. +Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle +sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon +me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et +vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému, +elle dit, sans m’adresser la parole directement : + +— « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous +beaucoup... » + +« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau +pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était +remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un : +« C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas +moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait +remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait : + +— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? » + +— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle. + +— « Et Maxime? » insista l’enfant. + +« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de +Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du +malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de +sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le +susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée, +le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné +lui-même de ce mutisme : + +— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?... + +— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte. + +— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me +levai brusquement. + +— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma +table... » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle +de nouveau et les yeux baissés. + +« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je +vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque +inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce +moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de +me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un +atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me +levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait +appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les +larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni +dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette +double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que +jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les +sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après. +Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes +étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et +cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me +suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous êtes misérable +aussi... Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de +montrer votre plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans +ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir, +lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une +réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations +tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique, +d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une +lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve +d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de +quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez +bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes +subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du +plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse +dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi +ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs +intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis +possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez, +mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour, +si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet +instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans +l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par +une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer +jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand +ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait +toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon +parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes +se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la +gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un +paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas. +On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient +incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on +voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler, +s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua +par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une +empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une +preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la +tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait +vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il +faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple +précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses +sentiments!... » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là. +Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas +compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette +fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je +démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion, +comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un +somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je +suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix +vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette +résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment +étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je +n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé, +de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité +presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne +pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez +sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de +Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une +sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide. +J’attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la +folie et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement le matin +du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière +tentative auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table pour lui écrire +une lettre d’adieu. Je la vis lisant cette lettre, et cette question se +posa soudain à moi : « Que fera-t-elle? » Etait-il possible qu’elle ne +fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N’allait-elle +pas se précipiter pour l’empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle +me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, pour me tuer, l’effet +de cette dernière épreuve?... — Là, je suis bien sûr d’y voir clair en +moi. Je sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément +à ce point de mon projet. « Hé bien! » me dis-je, « essayons ». +J’arrêtai que si, à minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais +le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant, +et j’espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette +journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois +noter cela encore. J’étais comme allégé d’un poids, comme réellement +détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures, +quand, m’étant retiré le premier, j’eus placé la lettre sur la table +dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par +ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils +s’arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce +furent les bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans sa chambre... +Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre +posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat, +pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre +la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J’avais annoncé à +Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait pas le lendemain. J’étais sûr de +ne pas manquer à ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si +enveloppait d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille des secondes et +je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : « A soixante +secondes par minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant de +fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit de pas dans l’escalier, et +que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit +interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. Ils s’arrêtèrent devant +ma porte. Brusquement cette porte s’ouvrit. Charlotte était devant moi. + +« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux +debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre +action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat +extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était +agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce +détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si +réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un +être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se +coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une +grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre +blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille, +et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus +dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse +insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se +souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être +tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à +une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas. + +— « Ah! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première +minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort! je +vous ai cru mort!... Ah! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce +pas? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos +jours. Jurez, jurez-le-moi... » + +« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts +étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée, +une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si +exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens +que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses +lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le +plus tendre des baisers, le plus sincère; que ce fut une seconde +d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de +moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle +venait de permettre. + +— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille!... +Laissez-moi m’en aller!... Ne m’approchez plus... » + +— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je, +« puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un +autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. » + +« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de +la lampe. + +— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le +remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et +doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se +défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure +j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de +vous depuis tant de mois... Allons, adieu; ne m’ôtez pas mon +courage... » + +« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la +noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en +disant : « Non! Non!... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur +l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage +encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent. +Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent +presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une +puissance à la fois torturante et irrésistible. + +— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert, +j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me +prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après +ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de +porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un +sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec +vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si +bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses +cheveux. « Ainsi... Ah! il y a si longtemps que je vous aime, si +longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce +droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller +ensemble tous deux, tous deux?... » + +— « Oui »?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je +vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah! laissez-moi le temps de +sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais +cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la +sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon +lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah! ce +furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le +corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le +passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place +à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour. +Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans +son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité +d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas +vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles +de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et +celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa +pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à +une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me +livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me +parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait +comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en +douter; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma +confidence; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me +consolerait doucement; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans +la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de +mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle +recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et +ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son +retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de +sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord +mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle +disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces +douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... » +Elle disait : + +« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas +souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce +visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une +joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée +de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos +bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui +tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce +château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette +tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie +par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de +l’autre. + +« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier +de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux; +mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage +de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai +dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide +qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à +Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras, +qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble! » j’avais répondu : +« Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si +simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux! Vous +qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en +nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris +comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette +vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la +possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où, +lassés de caresses : moi, alangui de volupté; elle, épuisée d’émotions, +nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous +taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses +yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la +regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme +exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie, +philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le +sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette +idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable, +animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé, +glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon +baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières +pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de +révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi! Je +répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte, +morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit, +d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le +cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait, +non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de +l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une +fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus +folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de +fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune, +fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci! +L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté +adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des +jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions +nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus +peur... Pour elle? Pour moi? Pour tous les deux? Je ne sais pas. J’eus +peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette +âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement, +par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un +dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un +infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de +cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant +reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de +méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi +la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis +quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si +complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole +donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... » +répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à +l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de +désespoir. Mais comment? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre. +Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au +lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence? +Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du +comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi? Un chatouillement +enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je +regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du +plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète +envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il +y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la +volupté : « _Omne animal_.... » Ce n’est pas cette tristesse que +j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour +rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état +d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait +demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en +m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté +reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en +moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La +maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé +une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments +anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier. +Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle +égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla : + +— « Ah! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque +convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance... +J’ai rêvé... Ah! quel rêve!... J’ai vu mon frère qui marchait sur +vous... Dieu! l’horrible rêve!... » + +« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de +ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et +compta jusqu’à quatre. + +— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour, +encore adieu... » + +« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans +son exaltation, presque souriante. + +— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant +pour la première fois. + +« Je restai immobile sans lui répondre. + +— « Tu as peur pour moi », reprit-elle; « va, je saurai mourir... +Donne... » + +« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son +séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle? Etait-ce le +dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui +pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans? Je vous +donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce +détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre +de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je +savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était +maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole +brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de +laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait +pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en +se tournant vers moi : + +— « Je suis prête », dit-elle. + +« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se +changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter : + +— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une +pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta +fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... » + +— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et +saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne +veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en +supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet... +Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne +m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah! sincèrement!... Mais aujourd’hui +que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne +peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à +vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de +nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te +repens de ces heures d’abandon, hé bien! je souffrirai le martyre; mais, +je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne +gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, +ne me le demande plus... » + +« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore? Je ne +sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de +femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce +la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette +fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé +ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme +éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je +m’arrêtai de la supplier : + +— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole?... » + +— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne +savais pas ce que je disais... » + +— « Ah! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui +tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur!... Donnez-moi le +poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule... +Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche! lâche! lâche!... » + +« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris +de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes +lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... » +je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de +l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en +effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à +l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois +mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me +soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu +que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les +forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers +et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais +de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir +debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut +elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux +cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds +dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux +le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table, +elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle +disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible : + +— « Lâche! lâche... » + +« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait +seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une +inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois +rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait +attenté à ses jours? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse, +j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre, +et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un +gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce +mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour +lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du +château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se +réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures +j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon +imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre +et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au +bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient +les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé +d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait, +dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à +s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer +l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au +hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que +chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la +campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très +loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de +Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à +déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était +le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de +Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de +suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de +là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le +plateau préparé pour le thé! Charlotte ne s’était pas tuée. Une +espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier +mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une +preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir? J’allais +savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son +frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et, +quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train +de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de +gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait +servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune +homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent +autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut, +toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur, +prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les +yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque +fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation +possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à +mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature +tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante +passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble +visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah! la +vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre +compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le +fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y +résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche, +fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre, +vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à +elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si +cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un +regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à +lui dire. Elle m’avait jugé et condamné. + +« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir +qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort; et +c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir, +pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le +droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté +devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point +jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi +sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu +« oui » avant, et « non » après. Hé bien! Ce que vous appelez, mon cher +maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment +possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses +sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement, +que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas +comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin +du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à +moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui, +j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ +définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et +vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au +fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais +quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte +passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par +quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui +suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux +défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon +virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, +avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit +d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour +une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté +à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais +cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma +mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet +amour était-il réellement, irrémédiablement fini? En agissant avec moi +comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très +profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur +romanesque? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé +cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère +romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une +minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une +famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de +délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un +mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de +ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me +haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas! avec toutes +mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution +de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait +à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans +l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges +traitent les accusés; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne +reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner +qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce +don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai +pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je +me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les +arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas +réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé +par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que +Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet +amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet +instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour +même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. +Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je +voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus +d’autorité encore que la première fois, sans me regarder. + +« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les +ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour +où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup, +puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne +m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour +dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du +comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si +j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et +sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas, +je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis +m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions +être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de +recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée +je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes +inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir +pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si +je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je +laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte, +assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va +pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation +définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion, +j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes +seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de +vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze +heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le +lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me +perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah! +comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je +m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet! Le verrou +n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte +serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait +pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en +étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe, +plus implacablement fixe et froid. + +— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme +j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire, +je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous +écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais +tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous +essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un +voleur... + +« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la +sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche, +son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me +taire. Elle continua : + +— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La +première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une +infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai +l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde? Je +ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de +honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi +ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous +connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai +voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y +étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un +cahier... Oui, moi, j’ai fait cela!... J’en ai été trop punie, puisque +j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la +disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde. +La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui +m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. » + +— « Ah! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... » + +— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de +nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me +perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni +contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre +lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à +votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... » + +— « Charlotte... » implorai-je. + +— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant +la pendule, « j’appelle. » + + + + + § VI. — _Conclusion._ + + +« Et j’obéis! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en +proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me +persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte +André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée, +qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait; qu’un incident inconnu +surviendrait... que sais-je? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance +possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais +retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me +soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si +j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour +heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant +la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne +fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat +et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge +d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide : +Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a +cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu +mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne +m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces +notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer +par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le +flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu +que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son +frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui +pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon +innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier +interrogatoire; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce +frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des +humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que +j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la +morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me +considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le +droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce +que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est +risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui, +c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de +moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de +Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son +suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le +laissant condamner comme assassin, lequel est le brave? Lequel est le +gentilhomme? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où +Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne +me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche +de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas +demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte +André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me +sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien! Les +Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes. + +« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai +ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce +secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même +insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la +première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe; +j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout +vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme +cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris, +consolé, aimé; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui +dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé +ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin. +Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme +vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant +lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « _De +profundis!_ » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi +dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette +conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les +plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de +séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à +l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas +un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je +sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si +vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous +le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin +des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je +vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et +vous serez à jamais béni de votre fidèle, + + « ROBERT GRESLOU. » + + + + + V + TOURMENTS D’IDÉES + + +Un mois s’était écoulé depuis que la mère de Robert Greslou avait +apporté dans l’ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit +qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le philosophe restait à ce +point l’esclave, après ces quatre semaines, du trouble infligé par cette +lecture, que même les humbles comparses de son entourage avaient dû s’en +apercevoir. C’étaient maintenant de continuelles consultations entre +Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, emplie d’une odeur de +cuir, où la fidèle servante et les judicieux concierges discutaient à +perte de vue la cause du bizarre changement survenu dans les manières du +célèbre analyste. Cette admirable, cette automatique régularité des +sorties et des rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte un +chronomètre vivant pour ce paisible quartier du Jardin des Plantes, +s’était transformée du coup en une anxiété fébrile et inexplicable. Le +philosophe allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, comme +un homme agité, qui ne peut tenir en place, qui, sitôt, en promenade, +pense à rentrer, et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa chambre. +Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une +machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait, +il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se +traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait +raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent +avant des deux ou trois heures du matin : + +— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car +il marche... Il marche... La première fois, j’ai cru qu’il était malade. +Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... Lui +toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme +instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor... » + +— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet, +« comme je revenais d’une course, installé au café!... Je n’en croyais +pas mes yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un +journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur... Il aurait +fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche... » + +— « Au café?... » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années +tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un +journal une fois... » + +— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, « a un chagrin qui lui +_malichaude_ les sangs... Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle +Mariette, c’est comme qui dirait le tonneau d’_Adélaïde_, ça n’a pas de +fond... Pour un fait, c’est un fait que ça a commencé par l’histoire du +juge et la visite de la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense? +c’est peut-être _quéque_ fils qu’il a _quéque_ part qui tourne mal... » + +— « Jésus Dieu! » exclamait Mariette, « lui un fils? » + +— « Et pourquoi pas? » reprenait le concierge, clignant derrière ses +lunettes un œil égrillard; « avec cela qu’il n’a pas pu _galipander_ +tout comme un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, qui +voudrais bien t’en aller faire tes farces... » continuait-il en +s’adressant à son coq, qui se promenait en poussant de petits cris parmi +les rognures, happant les boutons au passage et secouant sa crête. A +regarder ce « courasson de Ferdinand », comme il l’appelait encore, +Carbonnet oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. Ferdinand +lui sautait sur l’épaule et se tenait là, immobile, tandis que son +maître reprenait son marteau et clouait une semelle assurée sur une +forme en murmurant sa même joyeuse exclamation : + +— « C’est-y une bête? c’est-y une personne?... Non... Je vous le +demande... » + +Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée les bruits qui +couraient sur le compte de ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée +de la rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. Toutes les +mauvaises langues s’accordaient pour attribuer à la citation chez le +juge le trouble actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait tenir +d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune provenait d’un dépôt dont son +père avait abusé et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui +voulait l’entendre que le savant était marié et que sa femme était venue +lui faire une scène atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le +charbonnier avait insinué que le digne homme était le frère d’un +assassin dont l’exécution sous le faux nom de Campi tourmentait à cette +époque les cervelles populaires. + +— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait Mlle Trapenard; « c’est-il +Dieu possible d’imaginer de pareilles horreurs? » + +Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette grande créature, haute +en couleur, forte comme un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée +paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine bleue tricotés par +elle-même et son bonnet collé sur son chignon serré, ressentait pour son +maître une affection d’autant plus forte que les divers éléments de sa +franche et simple nature y étaient à la fois engagés. Elle respectait en +lui le Monsieur, le personnage éduqué, dont elle savait que les journaux +parlaient souvent. Elle chérissait dans le vieux garçon qui ne vérifiait +jamais ses comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une source +assurée pour son bien-être et les rentes de ses vieux jours. Enfin, elle +protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps, +presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un enfant de dix ans +l’aurait dupé... Aussi de pareils propos la froissaient-ils dans son +orgueil, en même temps que l’altération d’humeur si soudaine du savant +lui rendait leur commun intérieur presque inconfortable. Par véritable +affection, elle s’inquiétait de ce que son maître ne mangeait presque +plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, malade, et +elle n’arrivait pas à l’égayer, ni même à deviner le motif de cette +mélancolie grandissante et de cette agitation. Que devint-elle lorsqu’un +après-midi du mois de mars Sixte revint vers cinq heures, après avoir +déjeuné au dehors, et qu’il lui dit : + +— « La valise est-elle en bon état, Mariette? » + +— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la servante. « Monsieur ne +s’en est pas servi depuis mon entrée dans la maison... » + +— « Allez la chercher, » dit le philosophe. + +La fille obéit. Elle apporta d’une soupente qui servait de grenier et de +bûcher tout ensemble une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures +rouillées, et dont les clefs manquaient. + +— « Très bien, » reprit M. Sixte; « vous allez en acheter une à peu +près pareille, tout de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour +voyager... » + +— « Monsieur part? » interrogea Mlle Trapenard. + +— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques jours... » + +— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », insista la vieille +servante. « Monsieur ne peut pas s’en aller comme cela, sans couverture +de voyage, sans... » + +— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit le philosophe, +« et dépêchez-vous : je prends le train à neuf heures. » + +— « Et il faudra que j’accompagne monsieur?... » + +— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, vous n’avez que le +temps... » + +— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se périr... » fit Carbonnet quand +Mariette, descendue à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement, +presque aussi extraordinaire dans ce petit coin du monde que si le +philosophe eût annoncé son mariage. + +— « Ah! » dit la servante suivant sa pensée, « si seulement il voulait +me prendre avec lui!... Je devrais payer de ma poche que j’irai... » + +Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature arrivée de Péaugres en +Ardèche pour être domestique et qui poussait l’économie jusqu’à se +tailler ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes du +savant, prouvera mieux que toutes les analyses quelles inquiétudes +inspirait à ces petites gens la métamorphose opérée dans cet homme qui +traversait en effet une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant +pas regardé, il en laissait voir l’extrême intensité dans ses moindres +gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de +sa mère, il n’avait pas connu d’heures aussi dures, et du moins la +souffrance infligée alors par l’irréparable séparation était demeurée +toute sentimentale; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou +avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au +plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d’exister. Au +moment où il donnait à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour son +départ, il était aussi pénétré d’épouvante que dans la nuit où il +feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette +épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une +criminelle aberration d’âme était étudiée, comme étalée, avec un tel +mélange d’orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et de +supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à +lui par un lien aussi étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait +tressailli et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son +nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d’un de ses +ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune homme à se +dire son élève. Une fascination faite d’horreur et de curiosité l’avait +contraint d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment de biographie +dans lequel ses idées, ses chères idées, sa Science, sa chère Science, +apparaissaient unies à des actes honteux. + +Ah! si elles y avaient été seulement unies! Mais non, ces idées, cette +Science, l’accusé de Riom les revendiquait comme l’excuse, comme la +cause de la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation! A +mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu’un peu +de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant +il y retrouvait des choses de lui-même, mais un « lui-même » cousu, par +quel mystère? aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. Car dans +ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience +demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d’esprit, un noble +cœur d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, dans cette +conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du +précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire +d’une séduction si bassement poussée, d’une trahison si noire, d’un +suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse +vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu +dans le plus entier renoncement et avec un idéal quotidien de pureté. +L’aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices +d’un hideux orgueil et d’une abjecte sensualité, lui qui n’avait jamais +travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d’un +travail qu’il croyait bienfaisant, et dans l’ascétisme le plus sévère, +afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son +exemple contre ses principes. Cette impression fut d’autant plus +violente qu’elle fut subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une +angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la théorie d’un remède, il +apprenait qu’un de ses internes en a essayé l’application et que toute +une salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le sachant et le +voulant, c’est bien amer pour un homme dont la conscience vaut mieux que +ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette +œuvre utile, l’avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé +comme injurieuses les accusations d’immoralité lancées par des +adversaires passionnés, s’être tendu à ne jamais douter de son esprit, +et, tout d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, tenir une +preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie même, que cette +œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en elle un principe de mort, +qu’elle répand à l’heure présente ce principe dans tous les coins du +monde, — la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, quand +la secousse ne devrait durer qu’une heure et la blessure se fermer +aussitôt! + +Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d’angoisse. +La plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un homme +soit lancé dans la bataille des idées sans vite devenir le comédien de +ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et +surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette +conception de l’à-peu-près qui vous fait admettre comme inévitable un +certain déchet de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, du +bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant le monde et les gens +iront toujours de même. Chez Adrien Sixte, la sincérité était trop +ingénue pour qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait, lui, ni +rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était seul. Sa philosophie et lui +ne formaient qu’un, et les compromis dont s’accompagne toute grande +renommée n’avaient rien entamé dans sa belle âme farouche et fière de +savant. Il faut ajouter qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite +bonne foi, de traverser la société sans jamais la voir. Les passions +qu’il avait dépeintes, les crimes qu’il avait étudiés, lui +apparaissaient comme ces personnages que désignent les observations +médicales : « A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire... » Et +l’exposition du cas se développe, sans un détail qui donne au lecteur la +sensation de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien +rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux de la volonté, n’avait +regardé bien en face une créature de chair et d’os; en sorte que le +mémoire de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement parler à sa +conscience d’honnête homme. Il devait mordre et il mordait sur +l’imagination du philosophe à la manière dont la clarté du soleil mord +sur la pupille d’un malade opéré soudain de la cataracte. Aussi, pendant +les huit jours qui suivirent cette première lecture, ce fut comme une +obsession continuelle, et cette obsession augmenta la douleur morale en +la doublant d’une sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur +d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un cauchemar précis et +concret. Le psychologue le voyait, son funeste disciple, tel qu’il +l’avait vu là, dans cette même chambre, posant les pieds sur ce même +tapis, appuyant son bras sur cette même table, respirant, bougeant. + +Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait cette voix un peu +sourde qui lui prononçait la terrible phrase : « J’ai vécu avec votre +pensée et de votre pensée, si passionnément, si complètement... » Et les +mots de la confession, au lieu de rester de simples caractères, écrits +avec l’encre froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en paroles +derrière lesquelles il sentait palpiter un être. « Ah! » songeait-il +quand cette image était trop forte, « pourquoi la mère m’a-t-elle +apporté ce cahier? » Il eût été si naturel que la malheureuse femme, en +proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence de son fils, violât ce +dépôt! Mais non, Robert l’avait sans doute trompée avec cette hypocrisie +dont le misérable se vantait, comme d’une conquête psychologique... Cela +seul, cette hantise hallucinante du visage du jeune homme, suffisait à +bouleverser Adrien Sixte. Quand cette mère lui avait crié : « Vous avez +corrompu mon fils... » — car elle le lui avait crié, — sa sérénité de +savant avait à peine été touchée. Pareillement il n’avait opposé que le +mépris aux accusations du vieux Jussat, répétées par le juge, et à la +phrase de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme il était sorti +tranquille, intéressé même et presque allègre, du Palais de Justice! Et +maintenant cette force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui; cette +sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur de toute liberté; lui, +le fataliste qui décomposait la vertu et le vice avec la brutalité d’un +chimiste étudiant un gaz; lui, le prophète hardi de l’universel +mécanisme, et qui jusqu’alors avait toujours connu l’harmonie parfaite +de son cœur et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en +contradiction avec toutes ses doctrines : — il était comme son +disciple, il avait des remords, il se sentait responsable! + +Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier saisissement, une +fois le mémoire lu et relu, à pouvoir en réciter toutes les phrases, que +ce conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez Adrien Sixte, et le +philosophe tenta de réagir. Il se promenait au Jardin des Plantes, par +un après-midi de cette fin de février, tiède comme un printemps. Il +s’assit sur un banc, dans son allée favorite, celle qui longe la rue +Buffon, et au pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles de fer, +garni de plâtras comme un mur, avec des branches nouées comme les doigts +d’un géant goutteux. L’auteur de la _Psychologie de Dieu_ aimait ce +vieux tronc desséché de toute sève, à cause de la date inscrite sur la +pancarte et qui constituait l’état civil du pauvre arbre... « Planté en +1632... » 1632, l’année de la naissance de Spinoza! Le soleil de deux +heures était ce jour-là très doux, et cette impression détendit les +nerfs du promeneur. Il regarda autour de lui distraitement, et se plut à +suivre le manège de deux enfants qui jouaient auprès de leur mère. Ils +ramassaient du sable avec des pelles de bois pour en construire une +maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se releva dans un geste de +brusquerie et cogna de la tête contre le banc qui se trouvait derrière +lui. Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son petit visage se +contracta dans une grimace de douleur, et il eut, avant de fondre en +larmes, ces quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent les +sanglots des enfants. Puis, dans un accès de rage furieuse, il se +retourna contre le banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé, +furieusement. + +— « Es-tu bête, mon pauvre mignon! » lui dit sa mère en le secouant et +lui essuyant les yeux : « Allons, mouche-toi », et elle le moucha : +« Quand tu te seras mis en colère contre un morceau de bois, ça +t’avancera bien... » + +Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se leva pour continuer sa +promenade sous ce bon soleil, il y pensa longuement : « Je ressemble à +ce petit garçon, » se disait-il. « Dans sa naïveté d’enfant, il anime un +objet inanimé, il le rend responsable... Et moi, que fais-je d’autre, +depuis plus d’une semaine?... » Pour la première fois depuis la lecture +du mémoire, il osa formuler sa pensée avec la netteté qui faisait la +marque propre de son esprit et de tous ses travaux : « Moi aussi, je me +suis cru responsable pour une part dans cette affreuse aventure... +Responsable?... Ce mot n’a pas de sens... » Tout en s’acheminant vers la +porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis et vers Notre-Dame, il +reprenait le détail des raisonnements dirigés contre cette notion de +responsabilité dans l’_Anatomie de la volonté_, surtout sa critique de +l’idée de cause. Il avait toujours tenu particulièrement à ce morceau. +« Voilà qui est évident, » conclut-il; et puis, après s’être ainsi +enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence, il se +contraignit de penser à Greslou, à celui de maintenant, prisonnier dans +la cellule nº 5, au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou +d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché sur les pages de la +_Théorie des passions_ et de la _Psychologie de Dieu_. Il éprouva de +nouveau une sensation insupportable que ses livres eussent été maniés, +médités, aimés par cet enfant. « Que nous sommes doubles! » songea-t-il, +« et pourquoi cette impuissance à vaincre des illusions que nous savons +mensongères?... » Tout d’un coup, une phrase du mémoire de Greslou lui +revint à la tête : « J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je +crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence +même de mon intelligence me font considérer le remords comme la plus +niaise des illusions humaines... » L’identité entre son état moral +actuel et l’état moral de son élève lui apparut comme si haïssable qu’il +essaya de s’en débarrasser par un nouveau raisonnement. « Hé bien! » se +dit-il, « imitons les géomètres, admettons comme vrai ce que nous savons +être faux... Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une cause, et une +cause libre. Donc il est responsable... Soit. Mais quand, où, comment +ai-je mal agi? Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat? +Quelle est ma faute?... » Il rentra, décidé à passer en revue toute sa +vie. Il s’aperçut tout petit enfant et qui travaillait à ses devoirs +avec une minutie de conscience digne de son père l’horloger. Plus tard, +quand il avait commencé de penser qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu? +La vérité. Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il écrit, pour +servir quelle cause, sinon la vérité? A la vérité, il avait tout +sacrifié : fortune, place, famille, santé, amours, amitiés. Et +qu’enseignait même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée des +idées contraires aux siennes? « Paix sur la terre aux hommes de bon +vouloir », c’est-à-dire à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour, +pas une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la force du plus subtil +génie mis au service d’une intransigeante conscience, il n’avait manqué +au programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois dans cette noble et +modeste devise : « Dire toute sa pensée, ne dire que sa +pensée. » — « C’est le devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir », +se dit-il, « et je l’ai rempli... » Cette nuit-là, et au sortir de cette +méditation courageuse sur sa destinée de travailleur intègre, ce grand +honnête homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil que le souvenir de +Robert Greslou ne troubla pas. + +En se réveillant, au lendemain de cette sorte de confession générale +faite à lui-même et pour lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme +encore. Il était trop habitué à se regarder penser pour ne pas chercher +une cause à cette volte-face de ses impressions, et d’une bonne foi trop +entière pour ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette accalmie +momentanée de ses remords au simple fait d’avoir admis comme vraies, +pendant quelques heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait +par sa raison. « Il y a donc des idées bienfaisantes et des idées +malfaisantes », conclut-il. « Mais quoi? La malfaisance d’une idée +prouve-t-elle sa fausseté? Supposons que l’on puisse cacher au marquis +de Jussat la mort de Charlotte, il s’apaiserait dans l’idée que sa fille +est vivante. Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie pour +cela?... Et inversement... » Adrien Sixte avait toujours considéré comme +un sophisme, comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par certains +philosophes spiritualistes contre les funestes conséquences des +doctrines nouvelles, et, généralisant le problème, il se dit encore : +« Tant vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en est que ce Robert +Greslou a transformé les pratiques religieuses en un instrument de sa +propre perversité... » Il reprit le mémoire pour y rechercher les pages +consacrées par l’accusé à ses sensations d’église; puis, cette lecture +le fascinant de nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais en +s’attachant cette fois à chacun des passages où son nom, ses théories, +ses ouvrages étaient mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit +à se démontrer que chacune des phrases citées par Greslou eût justifié +des actes absolument contraires à ceux que le morbide jeune homme avait +justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse du fatal +manuscrit eut pour effet de le rejeter dans un nouvel accès de son +trouble intime. Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa magnifique +sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert +Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré, dans ses doctrines +à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires +instincts, et, ce qui ajoutait à cette première évidence une autre, non +moins douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait radicalement +impuissant à répondre au suprême appel jeté vers lui par son disciple, +du fond de son cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes +remuaient dans le philosophe la corde la plus profonde. Quoique le mot +de dette n’y fût pas prononcé, il sentait comme une créance de ce +malheureux sur lui. Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme +qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction, même si cette +âme n’a pas bien interprété l’enseignement, par une sorte de lien +mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter à certaines agonies morales +le geste indifférent de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus +cruelle que la première. Quand il avait été saisi de cette affolante +angoisse à l’aspect des ravages produits par son œuvre, le savant était +surtout la victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était dit +que le sursaut de la terrible révélation agissait sur lui. A présent +qu’il était de sang-froid, il mesurait, avec une précision affreuse, +l’impuissance de sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce +mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que de fois, pendant cette +fin de février et dans les premiers jours de mars, il commença pour +Robert Greslou des lettres qu’il se sentit incapable d’achever! +Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant? Qu’il faut accepter +l’inévitable dans le monde intérieur comme dans le monde extérieur, +accepter son âme comme on accepte son corps? Oui, c’était là le résumé +de toute sa philosophie. Mais cet inévitable, c’était ici la plus +hideuse corruption dans le passé et dans le présent. Conseiller à cet +homme de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses d’une +nature pareille, c’était se faire le complice de cette scélératesse. Le +blâmer? Au nom de quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que +la vertu et le vice sont des additions, le bien et le mal, des +étiquettes sociales sans valeur, enfin que tout est nécessaire dans +chaque détail de notre être, comme dans l’ensemble de l’univers? Quel +conseil lui donner davantage pour l’avenir? Par quelles paroles empêcher +que ce cerveau de vingt-deux ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité, +de curiosités malsaines et de dépravants paradoxes? Démontrerait-on à +une vipère, si elle comprenait un raisonnement, qu’elle ne doit pas +sécréter son venin? « Pourquoi suis-je une vipère?... » répondrait-elle. +Cherchant à préciser sa pensée par d’autres images empruntées à ses +propres souvenirs, Adrien Sixte comparait le mécanisme mental, démonté +devant lui par Robert Greslou, aux montres dont il regardait, tout +petit, aller et venir les rouages sur l’établi paternel. Un ressort +marche, un mouvement suit, puis un autre, un autre encore. Les aiguilles +bougent. Qui enlèverait, qui toucherait seulement une pièce, arrêterait +toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une âme, ce serait arrêter +la vie. Ah! Si le mécanisme pouvait de lui-même modifier ses rouages et +leur marche? Si l’horloger reprenait la montre pour refaire les pièces? +Il y a des créatures qui reviennent du mal au bien, qui tombent et se +relèvent, qui déchoient et se reconstituent dans leur moralité. Oui, +mais il y faut l’illusion du repentir, qui suppose l’illusion de la +liberté et celle d’un juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien +Sixte, écrire au jeune homme : « Repentez-vous, » quand, sous sa plume +de négateur systématique, ce mot signifiait : « Cessez de croire à ce +que je vous ai démontré comme vrai? » Et pourtant c’est affreux de voir +une âme mourir sans rien essayer pour elle. Arrivé à ce point de sa +méditation, le penseur se sentait acculé à l’insoluble problème, à cet +inexpliqué de la vie de l’âme, aussi désespérant pour un psychologue que +l’inexpliqué de la vie du corps pour un physiologiste. L’auteur du livre +sur Dieu, et qui avait écrit cette phrase : « Il n’y a pas de mystère, +il n’y a que des ignorances... » se refusait à cette contemplation de +l’au delà qui, montrant un abîme derrière toute réalité, amène la +science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un « je ne sais pas, je +ne saurai jamais », qui permet à la religion d’intervenir. Il sentait +son incapacité à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle avait +besoin d’un secours qui fût, pour tout dire, surnaturel. Mais de +prononcer seulement une pareille formule lui semblait, d’après ses +idées, aussi fou que de mentionner la quadrature du cercle ou +d’attribuer trois angles droits à un triangle. + +Un événement bien simple acheva de rendre cette lutte intime plus +tragique en imposant à ce philosophe une action immédiate. Une main +anonyme lui envoya un journal qui contenait un article d’une violence +extrême contre lui et contre son influence, à propos de Robert Greslou. +Le chroniqueur, évidemment inspiré par quelque parent ou quelque ami des +Jussat, flétrissait la philosophie moderne et ses doctrines, incarnées +dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants. Puis il réclamait un +exemple. Dans un paragraphe final, improvisé à la moderne, avec ce +réalisme d’images qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme le poétisme +de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois, il montrait l’assassin de +Mlle de Jussat montant à l’échafaud, et toute une génération de jeunes +décadents corrigés du pessimisme par cet exemple. En n’importe quelle +autre circonstance, le grand psychologue aurait souri de cette +déclaration. Il eût pensé que l’envoi venait de son ennemi Dumoulin, et +repris des travaux commencés, avec la tranquillité d’Archimède traçant +ses figures de géométrie sur le sable pendant le sac de la ville. Mais à +la lecture de cette chronique griffonnée sans doute sur un coin de +table, chez quelque fille, par un moraliste du boulevard, il aperçut +nettement un fait auquel il n’avait pas songé, tant la folie de +l’abstraction égarait ce spéculatif hors du monde social : à savoir, que +ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans quelques semaines, +quelques jours peut-être, celui de l’innocence duquel il possédait une +preuve allait être jugé. Or, pour la justice des hommes, le séducteur de +Mlle de Jussat était innocent; et si ce mémoire ne constituait pas un +témoignage décisif, il présentait un indiscutable caractère de véracité +qui suffisait à sauver une tête. Allait-il la laisser tomber, cette +tête, lui, le confident des misères, des hontes, des perfidies du jeune +homme, mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel n’était pas un +meurtrier? Sans doute il était lié par l’engagement tacite contracté en +ouvrant le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable devant la mort? +Il y avait, dans ce solitaire assailli depuis un mois par la tourmente +morale, un tel besoin physique d’échapper au rongement inefficace et +stérile de sa pensée par une volonté positive, qu’il éprouva comme une +détente lorsqu’il se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux, +consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire Greslou passait aux +assises de Riom le vendredi 11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet +ordre de préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante, et le +soir même il prenait le train après avoir jeté à la poste une lettre +adressée à M. le comte André de Jussat, capitaine de dragons, en +garnison à Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait simplement ces +lignes : « Monsieur le comte de Jussat a en main une lettre de sa sœur +qui contient la preuve de l’innocence de Robert Greslou. Permettra-t-il +que l’on condamne un innocent? » Le psychologue nihiliste n’avait pas pu +écrire les mots _droit et devoir_. Mais sa résolution était prise. Il +attendrait que le procès fut fini pour parler, et si M. de Jussat se +taisait jusqu’au bout, si Greslou était condamné, il déposerait le +mémoire entre les mains du président, sur l’heure même. + +— « Il a pris son billet pour Riom, » dit Mlle Trapenard au père +Carbonnet en revenant de la gare, où elle avait accompagné son maître, +presque malgré lui. « Cette idée de s’en aller là-bas, seul, par cette +fin d’hiver, lui qui est si bien ici?... » + +— « Soyez tranquille, mademoiselle Mariette, » lui répondait +l’astucieux portier. « Nous saurons tout ça un jour... Mais rien ne +m’ôtera de l’idée qu’il y a _quéque_ fils illégitime là-dessous... » Et +comme il était en train de prendre une infusion de menthe, que Mme +Carbonnet lui préparait chaque soir, il dit encore : « Voyez j’ai +l’estomac si _déblatéré_ qu’il me faut des _fortifications_ à toutes les +minutes. » Puis il dégusta une gorgée : « Passe donc, nanan, gourmand +t’attend, » pendant que le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de +sucre que son maître avait détaché pour lui donner. « Allons, +Ferdinand, » continua-t-il, « vous ne suivriez pas vos coqueriaux comme +M. Sixte, vous... Vous auriez trop à faire, _grand débardé_. » + + + + + VI + LE COMTE ANDRÉ + + +Au moment où arrivait à Lunéville le billet jeté à la poste par Adrien +Sixte, celui à qui le philosophe adressait ce suprême appel, ce comte +André de qui dépendait en ce moment le sort de Robert Greslou, était +lui-même à Riom. Le hasard voulut que ces deux hommes ne se +rencontrassent pas, car le célèbre écrivain, en descendant du train, +prit place à l’aventure dans l’omnibus de l’hôtel du Commerce, tandis +que le comte avait son appartement à l’hôtel rival, celui de l’Univers. +Là, dans un salon meublé de vieux meubles, tendu d’un papier fané, avec +des rideaux passés et un tapis rapiécé, et par ce matin de ce vendredi +11 mars 1887, où s’ouvraient les débats de l’affaire Greslou, le frère +de la pauvre Charlotte se promenait de long en large. Midi allait sonner +à la pendule de cuivre doré, à sujet mythologique, dont s’ornait cette +pièce que chauffait à grand’peine un feu allumé dans une cheminée qui +fumait. Au dehors, c’était sur la ville une pesée d’un ciel de neige, un +de ces ciels d’Auvergne où passe par instant le vent glacial des +montagnes. L’ordonnance du comte, un dragon à la physionomie joviale, +avait mis un peu d’ordre militaire dans ce salon loué de la veille, et, +après avoir remonté cette pendule, allumé ce feu, il achevait de +préparer deux couverts sur la table du milieu. De temps à autre il +regardait aller et venir son capitaine, qui, tirant sa moustache d’une +main nerveuse, mordant sa lèvre, fronçant ses sourcils, portait sur son +mâle visage l’expression de l’anxiété la plus douloureuse. Mais Joseph +Pourat, c’était le nom de l’ordonnance, s’expliquait trop bien dans sa +simple cervelle que le comte fût à peine maître de soi pendant qu’on +jugeait l’assassin de sa sœur. Pour lui, comme pour toutes les personnes +qui de près ou de loin touchaient aux Jussat-Randon et qui avaient connu +Charlotte, la culpabilité de Robert Greslou ne faisait pas de doute. Ce +que le fidèle soldat comprenait moins, connaissant l’énergie de son +officier, c’est qu’il eût laissé le vieux marquis se rendre seul à +l’audience. « Cela me ferait trop mal... » avait dit le comte, et +Pourat, qui disposait les assiettes et les fourchettes, après les avoir +essuyées au préalable, par une juste défiance pour la propreté du +service de l’hôtel, pensait devant la visible angoisse de son maître : +« C’est un bon cœur tout de même, quoi qu’il soit si brusque... Comme il +l’aimait!... » + +André de Jussat, lui, ne semblait même pas se douter qu’il y eût +quelqu’un dans la chambre. Ses yeux bruns rapprochés du nez, qui avaient +autrefois étonné, presque gêné Robert Greslou, par leur ressemblance +avec ceux d’un oiseau de proie, ne lançaient plus ce regard fier qui va +droit sur l’objet, si l’on peut dire, et qui s’en empare. Non, il y +avait dans ces prunelles une espèce d’inexplicable reploiement de +l’être, presque une honte, comme une peur de montrer la souffrance +intime. Enfin c’étaient les yeux d’un homme que l’idée fixe obsède et +que l’aiguillon d’une peine intolérable touche sans cesse à la fibre la +plus sensible de son âme. Cette peine datait du jour où il avait reçu la +terrible lettre par laquelle sa sœur lui révélait son projet de suicide. +Une dépêche lui était arrivée presque en même temps, annonçant la mort +de Charlotte, et il avait pris le train pour l’Auvergne, précipitamment, +sans savoir de quelle manière il apprendrait à son père l’affreuse +vérité, mais décidé à tirer de Greslou une juste vengeance. Et le +marquis l’avait accueilli par ces mots : + +— « Tu as reçu ma seconde dépêche?... Nous le tenons, l’assassin... » + +Le comte n’avait rien dit, comprenant que c’était entre son père et lui +un malentendu. Le marquis avait précisé en racontant les soupçons qui +pesaient sur le précepteur, et que ce garçon allait être arrêté comme +meurtrier. Tout de suite cette idée s’était imposée au frère affolé de +douleur : la destinée lui offrait cette vengeance, objet unique de sa +pensée depuis qu’il avait lu — avec quel serrement de cœur! — la +confession de la morte et le détail de sa misère, de ses égarements, de +ses résistances, de son réveil atroce, de sa funeste résolution. Il +n’avait qu’à ne pas montrer la lettre qu’il tenait là dans son +portefeuille, et le lâche séducteur de la jeune fille était accusé, +emprisonné, condamné sans doute. L’honneur du nom de Charlotte était +sauvé, car Robert Greslou ne pouvait pas démontrer la nature de ses +relations avec la jeune fille. Le marquis et la marquise, ce père et +cette mère si confiants, si pénétrés de l’amour le plus vrai envers le +souvenir de la pauvre enfant, ignoreraient du moins la faute de cette +enfant, qui devait leur être un désespoir nouveau par-dessus l’autre... +Et le comte André s’était tu. + +Il s’était tu, — non sans un effort violent sur lui-même. Cet homme +courageux, qui possédait par nature et par volonté, les vraies vertus +d’un vrai soldat, détestait la perfidie, les compromis de conscience, +tous les biais, toutes les lâchetés. Il avait senti que son devoir était +de parler, de ne pas laisser accuser un innocent. Il avait eu beau se +dire que ce Greslou était l’assassin moral de Charlotte, et que cet +assassinat méritait un châtiment comme l’autre; ce sophisme de sa haine +n’avait pas dominé l’autre voix, celle qui nous défend de nous faire les +complices d’une iniquité, et la condamnation de Greslou comme +empoisonneur était inique. Une circonstance inattendue et pour lui +presque monstrueuse avait achevé de bouleverser André de Jussat : le +silence de l’accusé. Si Greslou avait parlé, racontant ses amours, +défendant sa tête au prix de l’honneur de sa victime, le comte n’aurait +pas eu pour lui assez de mépris. Mais non. Par un contraste de caractère +qui devait paraître plus inexplicable encore à un esprit simple, ce +brigand déployait soudain une générosité de gentilhomme à ne pas +prononcer un mot dont fût souillée la mémoire de celle qu’il avait +attirée dans un si détestable guet-apens. Ce coquin se retrouvait brave +devant la justice, héroïque à sa manière. En tout cas, il cessait d’être +uniquement digne de dégoût. André se disait bien que c’était là une +tactique de cour d’assises, un procédé pour obtenir un acquittement par +l’absence de preuves. Mais, d’autre part, il savait, par la lettre de sa +sœur, l’existence du journal où le détail de la séduction était consigné +heure par heure. Ce journal diminuait singulièrement les chances d’une +condamnation, et Greslou ne le produisait pas. L’officier n’aurait pas +su expliquer pourquoi cette dignité d’attitude chez son ennemi +l’affolait d’une colère qui lui donnait un frénétique désir de courir +chez le magistrat chargé d’instruire l’affaire, afin que la vérité parût +au jour, et que la morte ne dût rien, non, rien, pas un atome de son +honneur posthume au drôle qui l’avait perdue. Quand il se représentait +sa sœur, la douce créature qu’il avait aimée, lui, d’une si virile et +noble affection, celle du frère aîné pour une enfant fragile et fine, +possédée par ce manant, par ce précepteur de hasard, cela lui faisait +l’impression d’un outrage si abject infligé à son sang qu’il en +défaillait de fureur, comme autrefois, quand il lui avait fallu, pendant +la guerre, assister à la capitulation de Metz et rendre ses armes. Il +éprouvait alors un soulagement à penser que le banc d’infamie où +s’assoient les faussaires, les escrocs, les meurtriers, attendait cet +homme, et ensuite l’échafaud ou le bagne... Et il étouffait la voix qui +lui disait : « Tu dois parler... » Mon Dieu! Quelle agonie pour lui que +ces trois mois durant lesquels il n’était pas demeuré cinq minutes sans +se débattre entre ces sentiments contradictoires! Au champ de +manœuvre, — car il avait repris son service, — à cheval et trottant à +grandes allures sur les chemins de Lorraine, dans sa chambre, et +travaillant sous la lampe, cette question s’était posée devant lui : +« Qu’allait-il faire? » Il avait laissé passer des semaines sans y +répondre, mais l’instant était venu où il fallait agir et se décider, +puisque dans deux jours — les débats devaient occuper quatre +séances — Greslou serait jugé et sans doute condamné. Il y aurait bien +du temps encore après cette condamnation. Mais quoi! le même débat +intime serait à recommencer alors. Lui, l’homme d’action et pour qui +l’incertitude était un malaise intolérable, il en était là, après trois +mois, à n’avoir pas pris parti, car en descendant au fond, bien au fond +de lui-même, il sentait que son silence actuel n’était encore qu’une +résolution momentanée. Il n’avait pas accepté de se taire jusqu’à la +fin. Il remettait de parler, mais il ne s’était pas serré la main et +donné sa parole qu’il ne parlerait pas. C’était la raison pour laquelle +il lui avait été physiquement impossible d’accompagner son père au +Palais de Justice pendant cette première séance, dont il allait avoir le +compte rendu, — puisque midi sonnait maintenant à la pendule, douze +coups très grêles suivis aussitôt d’un carillon dans le clocher d’une +église voisine. Le vieux Jussat ne pouvait tarder à revenir. + +— « Mon capitaine, voilà M. le marquis, » dit l’ordonnance, qui avait +entendu le roulement d’une voiture, puis son arrêt devant l’hôtel, après +un regard jeté par la fenêtre. + +— « Hé bien, mon père? » demanda André anxieusement sitôt que le +marquis fut entré. + +— « Hé bien! nous avons le jury pour nous, » répondit le nouvel +arrivant. M. de Jussat n’était plus le maniaque brisé dont Greslou +s’était moqué si amèrement dans son mémoire. Il avait les yeux +brillants, de la jeunesse dans la voix et dans les gestes. La passion de +la vengeance, au lieu de l’abattre, le soutenait. Il en oubliait son +hypocondrie, et sa parole se faisait vive, impérieuse et nette. « On a +tiré au sort ce matin... Sur les douze jurés... J’ai pris leurs noms », +et il consulta ses papiers, « sur les douze jurés, il y a trois +cultivateurs, deux officiers retraités, un médecin d’Aygue-perse, deux +boutiquiers, deux propriétaires, un manufacturier, un professeur, tous +des braves gens, des hommes de famille et qui voudront un exemple... Le +procureur général est sûr d’une condamnation... Ah! le scélérat! que +j’ai eu un bon moment, le seul depuis trois mois, à le voir qui arrivait +entre deux gendarmes, et de sentir qu’il était pris!... On ne s’échappe +pas de ces poignes-là... Mais quelle audace! Il a regardé dans la +salle... J’étais au premier banc... Il m’a vu... Le croiras-tu? Il n’a +pas détourné les yeux... Il m’a regardé fixement, comme pour me +braver... C’est sa tête qu’il nous faut, et nous l’aurons. » + +Le vieillard avait parlé avec un sauvage accent, et il n’avait pas +remarqué la douloureuse expression que son discours avait éveillée sur +le visage du comte. Ce dernier, à l’image de son ennemi ainsi vaincu par +la force publique, saisi par les gendarmes, comme broyé dans le +formidable engrenage de cette anonyme et invincible machine de la +justice, avait frissonné d’un frisson de honte, — la honte d’un homme +qui a chargé des _bravi_ d’une besogne de mort. Ces gendarmes et ces +magistrats, il les employait comme des _bravi_ en effet, comme les +ouvriers d’une action qu’il eût tant aimé à exécuter lui-même, de ses +mains et sous sa responsabilité!... Décidément, oui, c’était lâche de +n’avoir pas parlé. Et puis ce regard lancé par l’accusé au marquis de +Jussat, que signifiait-il? Greslou savait-il que Charlotte avait écrit +sa lettre d’aveux à la veille de son suicide? Et s’il le savait, que +pensait-il? La seule idée que ce jeune homme pût soupçonner la vérité et +les mépriser, le marquis et lui, de leur silence alluma la fièvre dans +le sang du comte. + +— « Non, » se dit-il quand son père fut parti pour la reprise de la +séance, après un déjeuner mangé à la hâte et presque sans échanger un +mot, « je ne peux pas me taire. Je parlerai ou j’écrirai... » + +Il s’assit à la table, et il commença de tracer machinalement ces mots +en tête d’une feuille : « Monsieur le président... » Le soir tombait, et +cet homme malheureux était encore à cette place, le front dans sa main, +n’ayant pas écrit la première ligne de cette lettre. Il attendait les +nouvelles de la seconde séance, et ce fut avec un saisissement qu’il +entendit son père en raconter le détail : + +— « Ah! mon bon André. Que tu as eu raison de ne pas venir! Quelle +infamie!... Mais quelle infamie!... Greslou a été interrogé... Il +continue son système et refuse de parler... Ce n’est rien... Mais les +experts sont venus rapporter les résultats de leur analyse. Notre brave +docteur d’abord... Sa voix tremblait, le cher homme, quand il a décrit +son impression devant notre pauvre Charlotte, tu sais, à son entrée dans +la chambre... Et puis le professeur Armand. Tu n’aurais pas supporté +cette horrible chose, cette autopsie de notre ange, étalée là, devant +cette salle où il y avait bien cinq cents personnes... Et puis le +chimiste de Paris. S’il restait encore un doute, après cela!... La fiole +dont le monstre s’est servi était sur la table, je l’ai vue... Et +puis... Comment a-t-on osé? Son avocat, un avocat d’office pourtant, et +qui n’a pas l’excuse d’être l’ami de son client... son avocat donc... +Mais comment te dire? Il a demandé si Charlotte était morte vierge, si +on l’avait examinée... Il y a eu un murmure de dégoût dans la salle, une +indignation de tous... Elle, mon enfant, si pure, si noble, une sainte! +Je l’aurais souffleté, cet homme... Même l’assassin en a été remué, lui +que rien ne touche... Je l’ai vu. A ce moment il a pris sa tête dans ses +mains et il a pleuré... Réponds, est-ce que cela ne devrait pas être +défendu par la loi, d’outrager ainsi une victime en plein tribunal?... +Que croyait-il donc? Qu’elle avait eu un amant?... Un amant! Elle, un +amant... » + +L’indignation du vieillard était si forte que soudain il fondit en +larmes. Le fils, en présence de cette touchante douleur, sentit, lui +aussi, son cœur se fondre et les larmes lui venir, et les deux hommes +s’embrassèrent sans se dire un mot. « Vois-tu, » reprit le père quand il +put parler, « c’est là le côté affreux de ces débats, cette discussion +en public sur des choses si intimes, elle qui avait tant de pudeur pour +ses moindres sentiments. Je te l’ai dit... Je suis sûr qu’elle a été +malheureuse tout l’hiver par l’absence de Maxime. Elle l’aimait, +crois-moi, sans vouloir le montrer... C’est bien cela qui a exaspéré la +jalousie de ce Greslou... Quand il est arrivé dans la maison, qu’il l’a +trouvée si gracieuse, si simple, il a cru pouvoir la séduire, l’épouser. +Comment s’en serait-elle doutée, alors que moi-même, qui ai tant +l’habitude des hommes, je n’ai rien deviné, rien vu?... » Et, lancé sur +cette route, durant tout le dîner, puis durant toute la soirée, le +marquis parla, parla. Il goûtait cette consolation, la seule possible +dans certaines crises, de se souvenir à haute voix. Ce culte religieux +que leur malheureux père gardait à la morte était pour le fils, qui +écoutait sans répondre, quelque chose de tragique en ce moment où il se +préparait... à quoi? Allait-il vraiment porter ce coup terrible au +vieillard? Retiré dans sa chambre, avec ce grand silence d’une ville de +province autour de sa méditation, il reprit la lettre de sa sœur, et il +la relut, quoi qu’il en sût par cœur toutes les phrases. Il sortait de +ces pages, tracées par cette main aujourd’hui à jamais immobile, un +soupir si désespéré, un souffle d’agonie si triste et si navrant! +L’illusion de la jeune fille avait été si folle, ses luttes si sincères, +son réveil si amer, que le comte sentit de nouveau les larmes couler le +long de ses joues. C’était la seconde fois qu’il pleurait dans la +journée, lui qui, depuis la mort de Charlotte, avait gardé ses yeux secs +et comme brûlés par la haine. Il se dit : « Greslou a tout mérité... » +Il resta immobile quelques minutes, et, marchant vers la cheminée, où le +feu achevait de s’éteindre, il posa sur la bûche à demi consumée les +feuillets de la lettre. Il fit craquer une allumette et la glissa sous +le papier. Il vit la ligne de flamme se développer tout autour, puis +gagner la frêle écriture, puis transformer cette unique preuve du +misérable amour et du suicide de la jeune fille en un débris noirâtre. +Le frère acheva de mélanger ce débris aux cendres à coups de pincettes. +Il se coucha en disant tout haut : « C’est fait, » et il s’endormit, +comme au soir de sa première bataille, du sommeil assommé qui succède, +chez les hommes d’action, aux grandes dépenses de volonté, pour n’ouvrir +les yeux, lui si matinal d’ordinaire, qu’à neuf heures le lendemain. + +— « M. le marquis a défendu qu’on éveillât mon capitaine, » répondit +Pourat quand, appelé par son maître, il ouvrit les volets. Le soleil +rayonnait dans un azur gai de fin d’hiver au lieu du ciel gris et bas de +la veille. « Il est parti, voilà une heure... Mon capitaine sait +qu’aujourd’hui on a dû amener l’accusé par le souterrain, tant le monde +est exalté contre lui. » + +— « Quel souterrain? » demanda André. + +— « Celui qui va de la maison d’arrêt au Palais de Justice... Il paraît +qu’on l’emploie pour les grands criminels, ceux qui pourraient être +écharpés. Ma foi, mon capitaine, si je le voyais passer, celui-là, je +crois bien que j’aurais un peu l’envie de lui tirer dessus avec mon +revolver... Les chiens enragés, ça ne se juge pas, ça s’abat... Bon, » +continua-t-il, « j’ai oublié les lettres de ce matin dans le salon. » + +Il revint après une minute, ayant à la main trois enveloppes. André, qui +jeta un regard sur les deux premières, devina aussitôt, à l’adresse, de +qui elles venaient. La troisième portait une suscription d’une écriture +inconnue. Elle avait été adressée à Lunéville, de Paris, puis dirigée +sur Riom. Le comte la décacheta et lut les trois lignes que Sixte avait +griffonnées avant de prendre le train. Les mains de cet officier si +brave et qui ne savait pas le sens du mot peur se mirent à trembler. Il +devint pâle comme la feuille qu’il tenait dans ces mains frémissantes, +si pâle que Pourat lui demanda lui-même avec épouvante : + +— « Mon capitaine est malade? » + +— « Laisse-moi, » dit brusquement le comte, « je m’habillerai seul. » + +Il avait besoin en effet de se remettre du coup subit qui venait de le +frapper. Il se trouvait donc quelqu’un au monde qui connaissait le +mystère de la mort de Charlotte et qui n’était pas Robert +Greslou, — car il avait vu des pages de la main du jeune homme, et ce +n’était pas son écriture. Ce fut une secousse de terreur comme les +hommes les plus courageux peuvent en ressentir devant un fait si +absolument inattendu qu’il prend un caractère surnaturel. Le frère de +Charlotte aurait vu sa sœur, là devant lui, vivante, qu’il n’aurait pas +été terrassé d’un étonnement plus effrayé. Quelqu’un savait le suicide +de la jeune fille, et la lettre écrite par elle avant de mourir, et le +reste peut-être... Et ce quelqu’un, ce témoin mystérieux de la vérité, +que pensait-il de lui? L’interrogation par laquelle se terminait le +billet anonyme le disait assez. Subitement, le comte se souvint de ce +qu’il avait osé cette nuit. Il se rappela cette lettre jetée au feu, et +la pourpre de la honte lui vint aux joues... Cette résolution, prise la +veille, et sur laquelle il avait dormi, il ne pouvait plus la tenir. +Qu’un homme eût le droit de dire : « Le comte de Jussat a commis une +lâcheté, » cela dépassait, pour ce gentilhomme affamé d’honneur, ce +qu’il était capable de supporter. Son trouble de la veille, qu’il avait +cru fini, se réveilla de nouveau, rendu plus intolérable par le retour +de son père, qui lui dit : + +— « On a entendu les témoins... J’ai déposé... Mais ce qui a été dur, +ç’a été de me trouver dans la petite salle, avant l’audience, avec la +mère de Greslou... C’est une chance encore qu’elle ne soit pas descendue +ici... Elle est à l’hôtel du Commerce, où elle a osé me supplier de +venir pour causer avec elle, dans une scène qu’elle m’a faite. Quelle +scène!... C’est une figure à ne pas l’oublier, une face sinistre, avec +des yeux noirs qui ont comme un feu sombre dans les larmes... Elle a +marché sur moi et elle m’a parlé... Elle m’a adjuré de dire que son fils +était innocent, que je le savais, que je n’avais pas le droit de déposer +contre lui. Oui, la terrible scène, et que le gendarme a dû +interrompre!... La malheureuse! Je ne peux pas lui en vouloir... C’est +son fils... Quelle étrange chose qu’un scélérat comme celui-là puisse +encore avoir au monde un cœur qui l’aime ainsi, comme j’aimais +Charlotte, comme je t’aime... N’importe!... » continua le cruel +vieillard. « Il est une heure... Le procureur général va parler... Puis +la défense... Entre cinq et six heures, nous aurons le verdict... Que +cela me rassasiera le cœur de le regarder pendant l’énoncé de la +sentence!... Ce n’est que juste... Il a tué. Il doit mourir... » + +Entre cinq et six heures!... Quand le comte André se trouva seul, il +recommença de se promener de long en large, — comme la +veille, — tandis que Pourat desservait la table avec le valet de +chambre de M. de Jussat. Ces deux hommes ont raconté que jamais leur +maître ne leur avait paru plus violemment inquiet que pendant les +quelque trente minutes qu’ils étaient demeurés à faire ce service. Leur +stupeur fut grande lorsqu’il demanda qu’on lui préparât ses vêtements +d’uniforme. En un quart d’heure il fut prêt, et il quittait l’hôtel, lui +qui avait refusé de sortir depuis les trois jours qu’il était arrivé à +Riom. Un détail fit frémir le brave Pourat. Il constata que l’officier +avait pris avec lui son revolver, posé depuis deux jours sur la table de +nuit. Le soldat se rappela ses propres discours, et il communiqua ses +craintes à son compagnon. + +— « Si ce Greslou est acquitté, » dit-il, « le capitaine est homme à +lui brûler la cervelle, là, sur place... » + +— « Nous devrions le suivre peut-être?... » répondit le valet de +chambre. + +Tandis que les deux domestiques délibéraient, le comte suivait la grande +rue qui conduit au Palais de Justice. Il la connaissait, pour être venu +souvent à Riom dans son enfance. Cette vieille ville parlementaire, avec +ses grands hôtels aux hautes fenêtres, bâtis en pierre noire de Volvic, +semblait plus vide, plus silencieuse, plus morte encore que d’habitude, +tandis que le frère de Charlotte marchait vers la Cour. Puis +brusquement, aux abords du Palais, c’était une foule serrée et qui +remplissait l’étroite ruelle Saint-Louis par où l’on accède à la salle +des assises. L’affaire Greslou avait attiré tous ceux qui pouvaient +disposer seulement d’une heure. André eut de la peine à fendre les +groupes, composés de paysans venus de la campagne et de petits +boutiquiers qui discutaient avec une animation passionnée. Il arriva +devant les deux marches qui mènent au vestibule. Deux soldats s’y +tenaient, chargés de contenir le peuple. Le comte sembla hésiter, puis +au lieu d’entrer il poussa jusqu’au bout de la ruelle. Il se trouva +devant une terrasse plantée d’arbres nus, et qui, jetée entre les murs +sinistres de la maison centrale et la masse sombre du Palais, domine la +plaine immense de la Limagne. Une fontaine en charme d’ordinaire le +silence avec le bruit de son eau, et ce bruit restait perceptible encore +malgré la rumeur de la foule pressée dans la rue voisine. André s’assit +sur un banc, près de cette fontaine. Depuis, il n’a jamais su expliquer +pourquoi il était resté là plus d’une demi-heure, ni quelle raison +précise l’avait fait se lever, marcher vers l’entrée du Palais, écrire +quelques mots sur sa carte, donner cette carte à un soldat pour être +portée par l’huissier au président. Il avait la sensation très nette +d’agir presque malgré lui, et comme dans un songe. Sa résolution +néanmoins était prise, et il sentait qu’elle ne faiblirait plus, quoi +qu’il appréhendât avec une angoisse horrible de se trouver en face de +son père, qui était là, par delà ces gens dont il apercevait les têtes +penchées, les nuques immobiles, les épaules voûtées. Il éprouva, dans +cette agonie qu’il traversait, le seul soulagement qu’il pût ressentir, +quand l’huissier vint le prendre. Car, au lieu de l’introduire droit +dans la salle, cet homme le conduisit par un couloir jusqu’à une petite +pièce qui était sans doute le cabinet du président. Des dossiers y +traînaient sur une table. Un par-dessus et un chapeau étaient pendus à +une patère. Arrivé là, son guide lui dit : + +— « M. le président va vous entendre aussitôt que M. le procureur +général aura fini... » Quelle consolation inattendue dans sa peine! Le +supplice de déposer en public et devant son père lui serait donc +épargné! Cette espérance fut de courte durée. L’officier n’était pas +depuis dix minutes dans le cabinet du président que ce dernier entrait, +un grand vieillard à la face bistrée de bile avec des cheveux gris que +l’opposition du rouge de la robe faisait paraître verdâtres. Dès les +premières mots et devant l’affirmation du comte qu’il apportait la +preuve de l’innocence de l’accusé : + +— « Dans ces conditions, monsieur, » dit le magistrat, sur le visage de +qui s’était comme posé un masque de stupeur, « je ne peux recevoir vos +confidences... L’audience va être reprise et vous allez être entendu +comme témoin, pourvu que ni l’accusation ni la défense ne s’y +opposent. » + +Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait évitée au frère de +Charlotte! Il venait se heurter à cette machine impassible de la Justice +qui ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la sensibilité +humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la chambre des témoins, et se +souvenir de la scène qui s’y était passée — si peu d’heures +auparavant! — entre son père et la mère de Greslou, puis entrer de là +dans la salle des assises. Il vit le mur nu avec l’image du Crucifié qui +dominait cette salle, les têtes tournées vers lui dans une attention +suprême, le président de nouveau entre ses assesseurs, le procureur +général et l’avocat général assis dans leurs robes rouges; les jurés à +gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à droite sur le banc des +prévenus, les bras croisés, livide, mais impassible, et du monde se +pressait partout, derrière les magistrats, dans les tribunes. Au banc +des témoins André reconnut son père et ses cheveux blancs. Cette vue lui +serra le cœur, — son cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le +président, après avoir demandé au défenseur et au procureur général +s’ils ne s’opposaient pas à l’audition du témoin, lui fit décliner ses +noms et qualités et prêter serment suivant la formule. Les magistrats +qui ont assisté à cette scène sont unanimes à dire qu’aucune émotion +d’assises ne fut jamais comparable à celle qui saisit toute la salle et +qui les saisit eux-mêmes quand cet homme, dont tous connaissaient le +passé héroïque par les articles des journaux publiés à l’occasion du +procès, commença, d’une voix pourtant ferme, mais où l’on devinait +l’atroce douleur : + +— « Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots à dire. Ma sœur n’a pas +été assassinée, elle s’est tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une +lettre d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir, et +pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de cacher ce suicide, +j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme que vous avez devant vous » — et +il montra Greslou de sa main en se tournant à demi vers +l’accusé — « n’a pas versé le poison, il a fait pire... Mais ce n’est +pas de votre justice qu’il relève, et il ne doit pas être condamné comme +assassin... Il est innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je +ne peux plus vous donner de cette innocence, je vous apporte ma +parole. » Ces phrases tombaient une à une, dans une espèce d’angoisse de +toute la salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement : + +— « Il est fou, » disait une voix, « il est fou », ne l’écoutez pas. » + +— « Non, mon père, » reprit le comte André, qui reconnut l’accent du +marquis, et qui se tourna vers le vieillard comme écroulé sur son banc. +« Je ne suis pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère, +monsieur le président, que l’on m’épargnera d’en dire davantage. » + +Il avait une supplication dans la voix, cet homme si fier, en disant +cette dernière phrase, et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa +dans la foule quand le président lui répondit : + +— « A mon grand regret, monsieur, je ne peux vous accorder ce que vous +demandez... L’extrême gravité de la déposition que vous venez de faire +ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications que notre +devoir — un douloureux devoir, mais un devoir, — est de vous forcer à +préciser... » + +— « C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi, mon devoir jusqu’au +bout... » Il y eut dans l’accent avec lequel le témoin jeta cette phrase +une telle résolution, que le murmure de la foule céda tout d’un coup la +place au silence, et on entendit le président reprendre : + +— « Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que vous aurait écrite +mademoiselle votre sœur... Permettez-moi de dire qu’il est au moins +extraordinaire que votre première idée n’ait pas été d’éclairer la +Justice en la lui communiquant... » + +— « Elle contenait, » dit le comte, « un secret que j’aurais voulu +cacher au prix de mon sang... » + +Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait jusqu’à la fin +de ce drame, à ce Maxime de Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait +été là le moment le plus terrible de son sacrifice, — mais qu’à partir +de cette minute, l’émotion fut comme supprimée en lui par son excès +même. Les terribles détails de la lettre de la morte, il dut les +donner, — et raconter ses propres sensations, et tout confesser de ses +agonies. Quant à ce qui suivit, il a déclaré lui-même qu’il s’en +rappelait seulement quelques détails matériels, — et les plus +inattendus : — le froid sous sa main d’une colonne de fer contre +laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir au banc des témoins d’où +l’on venait d’emporter son père, qui s’était évanoui aux derniers mots +de sa déposition... Il a dit avoir remarqué aussi le traînant accent +lorrain du procureur général qui se leva pour abandonner l’accusation... +Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase du procureur, le +discours de l’avocat de Greslou, la sortie du jury et sa rentrée avec un +verdict négatif? Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus que de +l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois vidée, le gardien fut +venu l’inviter à sortir à son tour. Il se souvient d’avoir marché devant +lui très vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui rentraient +après les assises le rencontrèrent sur la route de ce village. Il +sortait d’une auberge où il avait écrit quelques lettres adressées l’une +à son père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel, une dernière +à Maxime de Plane. A neuf heures, il frappait à la porte de l’hôtel du +Commerce, où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté était +descendue, et il demandait au concierge si M. Greslou était là. Ce +garçon avait entendu le récit de la dramatique audience. Il devina, rien +qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait devant lui, et il eut le +bon sens de répondre que M. Robert Greslou n’avait point paru. +Malheureusement, il crut bien faire de monter aussitôt chez le jeune +homme, qui, sorti de prison depuis une heure, se trouvait avec sa mère +et M. Adrien Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications +éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré dans le corridor de +l’hôtel, l’avait conjuré de l’aider à raffermir son fils. + +— « Monsieur, » dit cet homme à Robert après avoir demandé la +permission de lui parler à part, « prenez garde, M. le comte de Jussat +vous cherche. » + +— « Où est-il? » interrogea fiévreusement Greslou. + +— « Il ne doit pas avoir quitté la rue, » répondit le concierge, « mais +je lui ai dit que l’on ne vous avait pas vu ici. » + +— « Vous avez eu tort, » répliqua Greslou. Et, prenant son chapeau, il +se précipita vers l’escalier. + +— « Où vas-tu? » implora sa mère. + +Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être n’entendit-il même pas ce cri, +tant il avait mis de vitesse à descendre les marches de l’escalier. +L’idée que le comte André le croyait assez lâche pour se cacher de lui +le bouleversait. Il n’eut pas longtemps à chercher son ennemi. Le comte +était de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte. Robert le +reconnut et marcha droit sur lui. + +— « Vous avez à me parler, monsieur? » lui demanda-t-il fièrement. + +— « Je suis à vos ordres », continua Greslou, « pour telle réparation +qu’il vous conviendra d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je +vous en donne ma parole. » + +— « Non, monsieur, » répondit André de Jussat, « on ne se bat pas avec +les hommes comme vous, on les exécute. » + +Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre, au lieu de fuir, se +tenait devant lui et semblait lui dire : « Osez », il lui logea une +balle dans la tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de la +détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut, on trouva le comte +André, debout contre le mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit +simplement, en montrant le corps de l’amant de sa sœur à ses pieds : + +— « J’ai fait justice. » + +Et il se laissa arrêter sans résistance. + + * * * * * + +Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, certes, les admirateurs +de la _Psychologie de Dieu_, de la _Théorie des passions_, de +l’_Anatomie de la volonté_, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu +voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de l’hôtel du Commerce, et +lire dans la pensée de leur implacable et puissant Maître. Au pied du +lit où reposait un mort, le front bandé, se tenait agenouillée la mère +de Robert Greslou. Le grand négateur, assis sur une chaise, regardait +cette femme prier, tour à tour, et ce mort qui avait été son disciple +dormir du sommeil dont dormait aussi Charlotte de Jussat; et, pour la +première fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir, cet +analyste presque inhumain à force de logique s’humiliait, s’inclinait, +s’abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée. Les mots de la +seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine enfance : « Notre Père +qui êtes aux cieux... » lui revenaient au cœur. Certes, il ne les +prononçait pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais s’il +existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et petits se tournent aux +heures affreuses comme vers le seul secours, n’est-ce pas la plus +touchante des prières que ce besoin de prier? Et, si ce Père Céleste +n’existait pas, aurions-nous cette faim et cette soif de lui dans ces +heures-là? — « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas +trouvé!... » A cette minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui +accompagne les savants dans toutes les crises, Adrien Sixte se rappela +cette phrase admirable de Pascal dans son _Mystère de Jésus_, — et +quand la mère se releva, elle put le voir qui pleurait. + + Paris, septembre 1888. — Clermont-Ferrand, mai 1889. + IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE. + + + + + Notes de la transcription + +Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés. +En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé. + +La ponctuation a été respectée, sauf en cas d’erreurs d’impression +évidentes. + +Une table des matières a été ajoutée pour faciliter la lecture. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77617 *** diff --git a/77617-h/77617-h.htm b/77617-h/77617-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0bb7c2b --- /dev/null +++ b/77617-h/77617-h.htm @@ -0,0 +1,11341 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> + <title>Le Disciple | Project Gutenberg</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"/> + <meta name="cover" content="images/cover.jpg" /> + <meta name="DC.Creator" content="Paul Bourget"/> + <meta name="DC.Commentator" content="Téodor de Wyzewa"/> + <meta name="DC.Title" content="Le Disciple"/> + <meta name="DC.Language" content="fr"/> + <meta name="DC.Created" content="1899"/> + <meta name="DC.date.issued" content="1899"/> + <meta name="DC.Subject" content="fiction"/> + <meta name="Tags" content="fiction"/> + <style type="text/css"> + body { margin-left:8%;margin-right:10%; 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Bourget, il +y aura vingt et un ans le prochain été. C’était par-dessus +tout, une impression de surprise, à tel point +que nous en oubliions presque d’admirer, comme il +convenait, l’éminente valeur littéraire de l’œuvre, la +forte et savante simplicité de l’intrigue, le relief des +figures et leur profonde vérité humaine, la beauté +poétique de tels paysages d’Auvergne qui demeurent +aujourd’hui encore, je crois bien, ce que M. Bourget +nous a donné en ce genre à la fois de plus personnel +et de plus parfait : toutes qualités que j’avoue +humblement n’avoir découvertes, pour ma part, qu’en +relisant le <span class='it'>Disciple</span> quelques années après. Mais c’est +qu’en vérité toute notre attention, à la date déjà +lointaine de ce milieu de l’année 1889, s’était trouvée +aussitôt concentrée sur deux choses également imprévues +et singulières, dont avec nos idées et nos +sentiments d’alors nous ne pouvions manquer d’être +stupéfaits : sur la nature même de la thèse morale +expressément soutenue par le romancier, et, en +second lieu, sur le fait qu’une thèse de ce genre nous +fût présentée par le jeune écrivain dont le nom se +lisait en tête du livre.</p> + +<p class='pindent'>M. Paul Bourget était devenu, depuis longtemps +déjà, l’un de nos maîtres les plus écoutés et les plus +aimés : depuis la première apparition, dans la <span class='it'>Nouvelle +Revue</span>, de ces mémorables <span class='it'>Essais de Psychologie +contemporaine</span>, où, à l’expression merveilleusement +délicate et nuancée de notre commune façon de juger +l’œuvre et le génie d’un Stendhal ou d’un Baudelaire +se joignait encore, pour nous séduire, l’attrait plus +intime d’une philosophie toute désenchantée et +mélancolique, appropriant aux exigences secrètes de +nos jeunes cœurs le « pessimisme » un peu gros de +Schopenhauer et de son école. Sans compter que la +même doctrine nous avait été offerte aussi par M. +Bourget en des recueils de vers d’une fantaisie et +d’une grâce exquises, sous l’élégante douceur musicale +de leur forme. <span class='it'>La Vie Inquiète</span>, les <span class='it'>Aveux</span>, <span class='it'>Edel</span>, le +souvenir de ces chants de tristesse ou de rêverie nous +avait habitués à reconnaître, jusque dans les études +critiques de leur auteur, l’écho frémissant d’une âme +de poète, — et rien d’autre ne pouvait alors constituer, +pour un écrivain, un titre plus précieux et plus sûr +à notre sympathie : car avec tous ses défauts, chèrement +payés par la suite, notre génération pouvait +du moins se glorifier d’avoir grandi dans le culte +respectueux et passionné de la poésie, se refusant +toujours à tenir celle-ci pour un simple genre littéraire +égal en espèce comme en portée esthétique à la prose +même la plus émouvante ou la plus « artiste ».</p> + +<p class='pindent'>Et ainsi notre affection, dès le premier jour, avait +été acquise aux romans et nouvelles de M. Bourget. +Par-dessous — un ensemble de procédés narratifs et +pittoresques qui tout de suite nous avaient révélé un +héritier authentique de l’art vénéré de notre grand +Balzac, ces beaux récits ne nous ravissaient pas +seulement par la discrète et profonde pénétration +de leur analyse psychologique : depuis <span class='it'>Cruelle +Enigme</span> et <span class='it'>Un Crime d’Amour</span> jusqu’à l’admirable +<span class='it'>Mensonges</span>, chacun d’eux nous parlait une langue +qui aurait suffi à nous empêcher de le confondre avec +les meilleurs produits de cette école « naturaliste » +que nous voyions, à ce moment, achever parmi nous +sa brève floraison, en attendant que bientôt un +souffle de mort l’anéantit toute entière presque d’un +même coup. A la différence d’un Zola ou d’un +Maupassant, le romancier de <span class='it'>Mensonges</span> était pour +nous un poète résigné à traduire en prose une pensée +et des rêves qui, sous leur déguisement, n’en restaient +pas moins plus proches de nous que les fortes visions, +trop rudement étalées, de ces prosateurs. Nous lui +savions gré de choisir à dessein ses sujets et ses +personnages dans les milieux sociaux plus raffinés, +et d’insister plus volontiers sur les mouvements +intérieurs des âmes, et puis surtout de relever l’intérêt +« esthétique » des touchantes tragédies mondaines +qu’il évoquait devant nous en les imprégnant, à leur +tour, d’un léger et subtil parfum de pessimisme qui, +de page en page, excellait à les dépouiller de ce qu’une +reconstitution trop réaliste de la vie avait immanquablement +pour nous de banal, de grossier, et +d’antipathique.</p> + +<p class='pindent'>Mais aussi, en échange de la tendre et fidèle admiration +littéraire qu’avait trouvée chez nous M. Paul +Bourget, entendions-nous qu’il partageât toutes les +opinions qui nous étaient chères, et au premier rang +desquelles figurait une foi absolue dans la supériorité +de l’œuvre d’art sur le reste des choses. La doctrine +de ce que nos devanciers avaient appelé « l’art pour +l’art » avait eu beau changer de nom, au cours des +années : elle continuait à nous apparaître comme la +première, l’unique vérité. Sans aller peut-être jusqu’à +approuver les joyeux paradoxes d’immoralité que +quelques-uns d’entre nous s’amusaient, dès ce temps, +à développer sur la scène ou dans le roman, — préludant +par là au triomphe prochain de la littérature « rosse », — nous +ne souffrions pas que l’artiste, et en particulier +l’homme de lettres, eût jamais à se préoccuper de la +portée morale de son œuvre ni de ses conséquences +dans la vie pratique. Cette vie pratique, d’ailleurs, +nous inspirait unanimement le plus parfait mépris. +Nous l’entrevoyions si bas au-dessous de notre +horizon accoutumé que l’idée ne nous serait même +pas venue d’une Influence possible de la « pensée » +sur elle : sauf à considérer une telle influence, si +d’aventure quelque preuve certaine nous l’avait +révélée, comme un simple accident dénué d’importance, +et tout à fait indigne de nous émouvoir. Nous +estimions que le seul devoir du philosophe et du +poète, de l’auteur dramatique et du romancier, était +de tâcher à exprimer pleinement ses idées, ses sentiments, +les résultats de son observation ou de sa +fantaisie, sans se troubler des vaines et stupides +alarmes de l’aveugle troupeau des « moralistes » de +toute provenance et de tout habit. Ignorant encore, +ou du moins ne connaissant que d’une manière assez +vague, le défi lancé par l’infortuné Nietzsche à l’antique +distinction du bien et du mal, déjà nous étions prêts à +lui faire l’accueil qu’avaient reçu de nous, avant lui, +les théories « amorales » de Taine et de Renan ou +cette captivante doctrine du « culte du moi » qui +venait alors de nous être prêchée par M. Barrès avec +un mélange délicieux de passion poétique et de +détachement. Tout cela nous plaisait surtout parce +que nous y découvrions autant de hardis et heureux +efforts à élargir l’abime creusé depuis longtemps déjà +entre la libre vie de l’esprit, telle que nous nous +enorgueillissions d’être admis à la vivre, et les médiocres +« contingences » de la vie réelle. Et bien que +M. Bourget, ainsi qu’il seyait à un poète, se fût contenté +jusque-là d’assister en témoin à ces tentatives, +tout en les éclairant pour nous de la fine et pénétrante +lumière de son analyse, chacun de nous avait +l’impression que l’auteur des audacieuses études sur +<span class='it'>Flaubert</span>, <span class='it'>Renan</span> et <span class='it'>Leconte de Liste</span>, l’ironiste désabusé +de la <span class='it'>Physiologie de l’Amour moderne</span>, s’accordait avec +nous dans cette fière indifférence à l’égard d’une +réalité bassement « bourgeoise », bonne tout au plus +à inquiéter l’âme prosaïque d’un Sarcey, ou encore +à devenir une arme de combat, contre une école +littéraire trop bruyamment fêtée, entre les mains +hargneuses d’un « pion » de génie tel que Brunetière !</p> + +<p class='pindent'>Or, voici que dans l’été de 1889, précisément au +lendemain de sa piquante <span class='it'>Physiologie de l’Amour +moderne</span>, M. Bourget nous donnait un roman qui, +sans l’ombre de réserve, se mettait au service d’une +doctrine « morale », et proclamait ouvertement +l’étroite liaison intime de la vie de l’esprit et de la +vie réelle, un roman où le philosophe, l’artiste, étaient +solennellement accusés d’exercer une action pernicieuse +sur de jeunes cerveaux, un roman où ces +êtres que nous supposions d’une race surnaturelle +étaient solennellement déclarés responsables de toute +mauvaise action commise, — à leur insu, parmi +l’obscure foule anonyme s’agitant à leurs pieds, sous +l’inspiration de l’une de leurs idées ou de l’un de +leurs rêves ! Dans un récit d’une vérité et d’une +puissance tragique singulières, laissant bien loin +dernière soi tous les <span class='it'>Essais de Psychologie</span> et toutes +les Cruelles Enigmes, voici que le poète d’<span class='it'>Edel</span> attaquait +de front l’unique opinion qui nous tînt au +cœur : notre vaniteuse conscience d’habiter un +monde distinct de celui du « bourgeois », et supérieur +à lui. Impossible d’imaginer notre surprise, ni tout +ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent +dédain avec lequel nous affections de railler +cet étrange caprice passager du charmant et sceptique +analyste des passions mondaines. M. Bourget se +fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux +<span class='it'>Disciple</span>, une grosse farce « naturaliste » +du genre te <span class='it'>Pot-bouille</span> ou de l’immortel <span class='it'>A Vau-l’eau</span>, +combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu +moins de peine à lui pardonner !</p> + +<p class='pindent'>Le fait est que, se produisant à cette date, — qui +était aussi, sauf erreur, celle de l’<span class='it'>Homme Libre</span> de +M. Barrès et de la <span class='it'>Thais</span> de M. Anatole France, celle +des premières études françaises sur la personne et +l’œuvre du créateur de <span class='it'>Zarathoustra</span>, — le magnifique +roman qu’on va lire a été un phénomène infiniment +imprévu et curieux de notre histoire littéraire. Nous +étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés +à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de +poète et d’artiste qui nous la criait, — que je crois +bien que nous n’en avons pas aperçu tout de suite +l’éminente portée ; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à +l’auteur du <span class='it'>Disciple</span> qui, d’abord, ne se soit trouvé +hors d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner +combien peu de temps s’écoulerait avant que, sous +l’influence d’un travail secret, issu en partie de ce +roman même, une révolution profonde s’accomplît +aussi bien dans ses propres croyances esthétiques et +philosophiques que dans celles de l’immense majorité +des lecteurs français ?</p> + +<p class='pindent'>Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui +ce que nous y avons mêlé d’irritation sourde, sous l’apparent +dédain avec lequel nous affections de railler +cet étrange caprice passager du charmant et sceptique +analyste des passions mondaines. M. Bourget se +fût-il même avisé de nous offrir, au lieu de ce malencontreux +Disciple, une grosse farce « naturaliste » +du genre de Pot-bouille ou de l’immortel A Vau-l’eau, +combien le plus « délicat » d’entre nous aurait eu +moins de peine à lui pardonner !</p> + +<p class='pindent'>Le fait est que, se produisant à cette date, — qui +était aussi, sauf erreur, celle de l’Homme Libre de +M. Barrés et de la Thais de M. Anatole France, celle +des premières études françaises sur la personne et +l’œuvre du créateur de Zarathoustra, — le magnifique +roman qu’on va lire a été un phénomène infiniment +imprévu et curieux de notre histoire littéraire. Nous +étions si loin de la thèse qu’il affirmait, si mal préparés +à l’entendre, — et à l’entendre de l’élégante voix de +poète et d’artiste qui nous la criait, — que je crois +bien que nous n’en avons pas aperçu tout de suite +l’éminente portée ; et peut-être n’y a-t-il pas jusqu’à +l’auteur du Disciple qui, d’abord, ne se soit trouvé +hors d’état de l’apercevoir, ou tout au moins de deviner +combien peu de temps s’écoulerait avant que, sous +l’influence d’un travail secret, issu en partie de ce +roman même, une révolution profonde s’accomplît +aussi bien dans ses propres croyances esthétiques et +philosophiques que dans celles de l’immense majorité +des lecteurs français ?</p> + +<p class='pindent'>Car assurément l’on ne trouverait plus aujourd’hui +personne de chez nous qui, de gré ou de force, n’en +fût venu à tenir pour vraie la thèse du <span class='it'>Disciple</span>. Je +lisais dans les journaux, l’autre jour encore, qu’un +groupe de collégiens d’une sous-préfecture s’étaient +constitués en authentique association de voleurs et +d’escrocs, sous le nom très inattendu de : « la bande +des Nick Carter ». Ce « Nick Carter » est un détective +américain dont les vertueux exploits sont +racontés aux quatre coins du monde, chaque semaine, +en des livraisons populaires d’une langue pitoyable +et d’une illustration tout à fait hideuse ; et sans +doute les collégiens susdits ne semblaient guère avoir +compris la signification réelle d’histoires où le personnage +qu’ils s’étaient choisi pour patron ne se fatigue +pas d’envoyer au bagne les représentants de la profession +qu’ils avaient, eux-mêmes, vaillamment +adoptée : mais, après cela, rien ne nous prouve que +le jeune Robert Greslou, lui aussi, n’ait pas échoué à +saisir exactement toutes les nuances de l’abstruse +doctrine philosophique qui l’a conduit à vouloir +« instituer » une « expérience » criminelle sur ses +aptitudes de conquête amoureuse. Ou bien, si l’on +préfère un exemple d’ordre plus relevé, je rappellerai +l’aventure, également toute fraîche, d’un ouvrier +saxon de Leipzig qui, après s’être nourri d’une +publication intitulée les <span class='it'>Annales de Psychologie</span>, s’est +tout à coup rendu compte de l’impossibilité, pour +lui, de « satisfaire pleinement les aspirations naturelles +et légitimes de son être » au moyen de son +humble salaire, et s’en est allé acheter un marteau, +s’est adressé à soi-même un semblant de lettre +chargée, et a assommé un malheureux facteur au +moment où celui-ci pénétrait dans sa chambre. +Voilà deux « cas » récents que le hasard me jette +sous la main : mais combien d’autres preuves plus +saisissantes chacun de nous trouverait à citer, tirées +de son observation personnelle ou de la lecture des +journaux de la veille, en faveur de la théorie contre +laquelle se révoltaient jadis, à la suite de l’austère +Adrien Sixte, la plupart des hommes de lettres et +savants, philosophes et artistes de ma génération ? +Est-ce-que nous ne sentons pas que toute notre +conception présente de nos devoirs comme de nos +droits s’est principalement formée en nous sous +l’empire de nos émotions esthétiques ou intellectuelles, +et que l’action de celles-ci sur nous a été d’autant +plus intense qu’elles nous sont apparues entourées +de plus de beauté, — avivées par l’exquise musique +d’une strophe de Verlaine ou de Baudelaire, enflammées +par l’élan fiévreux de la pensée et du rythme +dans un chapitre de Nietzsche, illuminées de l’inoubliable +sourire que nous voyions flotter doucement +autour des lèvres amères de l’auteur de l’<span class='it'>Antechrist</span> et +de <span class='it'>l’Abbesse de Jouarre</span> ? Et qui donc s’attendrait +encore, désormais, à mettre en doute l’énorme part +qui revient au roman, au théâtre, à toute notre +littérature de ce dernier demi-siècle, dans la brusque +déchéance des vénérables notions séculaires de l’honneur +et de la dignité individuelle, dans la rupture à +peu près totale des antiques liens familiaux, pour ne +rien dire de la diffusion universelle de cette incrédulité +quasi-animale qui, enlevant aux âmes la +foi religieuse sans lui substituer aucune autre croyance, +les vide en même temps de toute chaleur +comme de tout espoir ? Ah ! l’aveugle et stupide +troupeau que nous étions, lorsqu’il y a vingt ans +nous applaudissions aux faciles « rosseries » du +Théâtre-Libre, lorsque nous nous divertissions des +audaces « super-humaines » de nos maîtres d’alors, +sans songer que bientôt des fils nous naîtraient +qui puiseraient dans ces amusants paradoxes, respirés +dès l’enfance, des germes pernicieux d’abrutissement +et de dépravation !</p> + +<p class='pindent'>Du moins nos yeux ont-ils fini par s’ouvrir, devant +une évidence tous les jours plus frappante. Ce qui +naguère nous indignait comme un attentat sacrilège +à la souveraineté éternelle de la pensée et de l’art, +nous nous accordons tous aujourd’hui à le proclamer, +et peu s’en faut que nous ne nous figurions même +l’avoir admis de tout temps. Mais non : c’est au +<span class='it'>Disciple</span> de M. Bourget qu’appartient le mérite de +nous l’avoir enseigné, avec une autorité morale et +un noble courage et un attrait merveilleux d’évocation +dramatique qui suffiraient à lui valoir une place +de choix, au premier rang des œuvres véritablement +vivantes et belles de notre littérature contemporaine. +Et peut-être, ainsi que je disais tout à l’heure, +l’auteur lui-même de ce livre admirable ne s’est-il +pas, tout d’abord, rendu compte de la gravité exceptionnelle +de la doctrine qu’il nous apportait ? Profondément +ému du spectacle de certaines tragédies +récentes, et sans doute un peu troublé, aussi, par +la témérité inattendue de certaines idées qui commençaient +alors à s’énoncer autour de lui avec l’irrésistible +séduction d’une éloquence à la fols infiniment +spirituelle et pathétique, peut-être n’a-t-il +obéi, en effet, qu’à une impulsion passagère, après +quoi il lui aura semblé que rien ne l’empêchait de +reprendre l’attachante série de ses propres expériences +d’analyse psychologique, unies à la peinture +de ces milieux parisiens que personne, de nos jours, +n’a su mieux comprendre et décrire que lui ? Mais +inconsciemment son <span class='it'>Disciple</span> survivait et agissait +en lui, pendant les années qui avaient suivi sa publication ; +et un moment est venu où, — tout de même +que nos yeux en partie grâce à lui, — ses yeux se sont +décidément ouverts à l’importance du rôle que lui +imposaient son talent et sa renommée. Tout de +même qu’autrefois l’aventure symbolique de Robert +Greslou avait succédé, dans son œuvre, à <span class='it'>Un Crime +d’Amour</span> et à <span class='it'>Cruelle Enigme</span>, de nouveau nous l’avons +vu s’interrompre dans la création de romans purement +« littéraires », une <span class='it'>Cosmopolis</span> ou une <span class='it'>Duchesse +bleue</span>, pour aborder les problèmes les plus brûlants +de l’heure présente, et non plus en simple spectateur +mais en philosophe et en moraliste, s’efforçant +d’opposer aux doctrines funestes des continuateurs +d’Adrien Sixte la seule doctrine religieuse et sociale +qui lui parût capable de sauver son pays. La haute +valeur de ces romans de sa dernière « manière », la +grandeur de leur inspiration et l’heureux contre-coup +de celle-ci jusque sur la qualité, toute professionnelle, +du relief des caractères et de l’ardente et harmonieuse +élégance du style, je n’ai pas à les louer ici, et chacun, +d’ailleurs, les connaît assez : mais il n’y a pas une de +ces précieuses vertus de l’<span class='it'>Étape</span>, de <span class='it'>l’Émigré</span>, ni de la +<span class='it'>Barricade</span> qui ne résultent expressément d’une révolution +commencée dans l’âme de M. Bourget voilà +vingt et un ans, lorsqu’un concours providentiel de +hasards lui a suggéré le caprice d’entremêler à ses +subtiles explorations du cœur féminin le simple récit +de l’expérience instituée dans un château de l’Auvergne, +au prix de l’honneur et de la vie d’une +jeune fille, par l’élève docile de l’austère et vénérable +Adrien Sixte.</p> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>T. DE WYZEWA.</p> + +<hr class='pbk'/> + +<table id='tab1' summary='' class='center'> +<colgroup> +<col span='1' style='width: 3.5em;'/> +<col span='1' style='width: 3.5em;'/> +<col span='1' style='width: 22.5em;'/> +</colgroup> +<tr><td class='tab1c1 tab1c1-col3 tdStyle0' colspan='3'><span class='it'>TABLE.</span></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'> </td><td class='tab1c3 tdStyle2'> </td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap00'><span class='it'>A un jeune homme</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>I.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap01'><span class='it'>Un Philosophe moderne</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>II.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap02'><span class='it'>L’Affaire Greslou</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>III.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap03'><span class='it'>Simple Douleur</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>IV.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap04'><span class='it'>Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>I.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap41'><span class='it'>Mes Hérédités</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>II.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap42'><span class='it'>Mon Milieu d’idées</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>III.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap43'><span class='it'>Transplantation</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>IV.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap44'><span class='it'>Première Crise</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>V.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap45'><span class='it'>Seconde Crise</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span class='it'>VI.</span></td><td class='tab1c3 tdStyle2'><a href='#chap46'><span class='it'>Conclusion</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>V.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap05'><span class='it'>Tourments d’idées</span></a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle1'><span class='it'>VI.</span></td><td class='tab1c2 tab1c2-col3 tdStyle3' colspan='2'><a href='#chap06'><span class='it'>Le Comte André</span></a></td></tr> +</table> + +<div><h2 id='chap00'><span class='it'>A UN JEUNE HOMME</span></h2></div> + +<p class='pindent'><span class='it'>C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune +homme de mon pays, à toi que je connais si bien +quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni ton +nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, +— rien sinon que tu as plus de dix-huit ans et moins +de vingt-cinq, et que tu vas, cherchant dans nos +volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions +qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées +dans ces volumes dépend un peu de ta vie morale, un +peu de ton âme ; — et ta vie morale, c’est la vie +morale de la France même ; ton âme, c’est son âme. +Dans vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en +main la fortune de cette vieille patrie, notre mère commune. +Vous serez cette patrie elle-même. Qu’auras-tu +recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos ouvrages ? +Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de +lettres, si chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité</span>...</p> + +<p class='pindent'><span class='it'>Tu trouveras dans</span> le Disciple <span class='it'>l’étude d’une de ces +responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve +que l’ami qui t’écrit ces lignes possède, à défaut +d’autre mérite, celui de croire profondément au +sérieux de son art. — Puisses-tu trouver dans ces +lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement. +Oui, il pense à toi, et cela depuis bien longtemps, +depuis les jours où tu commençais d’apprendre +à lire, alors que nous autres, qui marchons +aujourd’hui vers notre quarantième année, nous +griffonnions nos premiers vers et notre première +page de prose au bruit du canon qui grondait sur +Paris. Dans nos chambrées d’écoliers on n’était pas +gai à cette époque. Les plus âgés d’entre nous venaient +de partir pour la guerre, et nous qui devions rester au +collège, du fond de nos classes à demi désertes nous +sentions peser sur nous le grand devoir du relèvement +de la Patrie.</span></p> + +<p class='pindent'><span class='it'>Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale +année 1871, jeune Français de maintenant, — nous +tous qui voulions vouer notre effort aux Lettres. Mes +amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore +de Banville</span> :</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>Vous en qui je salue une nouvelle aurore.</p> +<p class='line0'>        Vous tous qui m’aimerez,</p> +<p class='line0'>Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,</p> +<p class='line0'>        O bataillons sacrés!</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='pindent'><span class='it'>Cette aurore de demain, nous la voulions aussi +rayonnante que notre aurore à nous était mélancolique +et embrumée d’une vapeur de sang. Nous souhaitions +mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés +de la veille, en vous laissant de quoi valoir mieux que +nous ne valions nous-mêmes. Nous nous disions que +notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à vous, +une France nouvelle, par notre action privée et +publique, par nos actes et par nos paroles, par notre +ferveur et par notre exemple, une France rachetée de +la défaite, une France reconstruite dans sa vie extérieure +et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous +fussions alors, nous savions, pour l’avoir appris dans +nos maîtres, — et ce fut leur meilleur enseignement, — que +les triomphes et les défaites du dehors traduisent +les qualités et les insuffisances du dedans. +Nous savions que la résurrection de l’Allemagne, au +début du siècle, a été avant tout une</span> œuvre d’âme, +<span class='it'>et nous nous rendions compte que l’Ame Française +était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait +aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans +la généreuse naïveté de notre adolescence à comprendre +que la crise morale était la grande crise de +ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos +chefs de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface +de</span> la Femme de Claude, <span class='it'>s’adressant au Français +de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère +plus jeune : « Prends garde, tu traverses des temps +difficiles... Tu viens de payer cher, elles ne sont +même pas encore toutes payées, tes fautes d’autrefois. +Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin, +railleur, sceptique et folâtre : en voilà assez pour +quelque temps au moins. Dieu, la nature, le travail, +l’amour, l’enfant, tout cela est sérieux, très sérieux, +et se dresse devant toi.</span> Il faut que tout cela vive +ou que tu meures. »</p> + +<p class='pindent'><span class='it'>De cette génération dont je suis, et que soulevait ce +noble espoir de refaire la France, je ne peux pas +dire qu’elle ait réussi, ni même qu’elle ait été assez +uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je +sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé, — oui, beaucoup. +Sans trop de méthode, hélas ! mais avec une +application continue et qui me touche quand je +songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au +pouvoir, combien nous avons tous été abandonnés +à nous-mêmes, l’indifférence où nous ont tenus les +malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui +jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous +appuyer, de nous diriger. Ah ! la brave classe +moyenne, la solide et vaillante Bourgeoisie, que possède +encore la France ! Qu’elle a fourni, depuis ces +vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie, +d’agents diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs +excellents, d’artistes intègres ! J’entends dire +parfois : « Quelle vitalité dans ce pays ! Il continue +d’aller, là où un autre mourrait... » Hé bien ! s’il va, +en effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne +volonté de cette jeune bourgeoisie qui a tout accepté +pour servir le pays. Elle a vu d’ignobles maîtres +d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus +chères croyances, des politiciens abominables jouer +du suffrage universel comme d’un instrument de +règne, et installer leur médiocrité menteuse dans les +plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage universel, +la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies, — car +la force du nombre est la plus brutale des +forces, n’ayant même pas pour elle l’audace et le +talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout, +elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne +nécessaire. Si nos soldats vont et viennent, si es +puissances étrangères nous gardent leur respect, si +notre enseignement supérieur se développe, si nos +arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie +national, c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas +de victoire à son actif, cette génération des jeunes +gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a pas su rétablir +la forme traditionnelle du gouvernement, ni +résoudre les problèmes redoutables que l’erreur +démocratique nous impose. Pourtant, jeune homme +de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes +aînés. Par eux la France a vécu.</span></p> + +<p class='pindent'><span class='it'>Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui +tourmente à l’heure actuelle ceux de ces aînés qui ont +gardé, malgré tout, la foi dans le relèvement du pays. +Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des +cavaliers prussiens galopant victorieux entre les +peupliers de la terre natale. Et de l’horrible guerre +civile tu ne connais guère que la ruine pittoresque de +la Cour des comptes, où les arbres poussent leur végétation +luxuriante parmi les pierres roussies qui +prennent de poétiques allures de palais anciens, en +attendant que cette trace aussi disparaisse. Nous +autres, nous n’avons jamais pu considérer que la +paix de 71 eût tout réglé pour toujours... Que je voudrais +savoir si tu penses comme nous ! Que je voudrais +être sûr que tu n’es pas prêt à renoncer à ce qui +fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun de +nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé ! Mais +non, j’en suis sûr, et que tu te sens triste quand tu +passes devant l’Arc où</span> les autres <span class='it'>ont passé, même si +c’est avec un ami, et par les beaux soirs d’été. Tu +quitterais tout, gaiement, pour aller</span> là-bas, — <span class='it'>si, +demain, il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce +n’est pas assez de savoir mourir. Es-tu décidé à +savoir vivre ? Lorsque tu le vois, cet Arc de triomphe, +et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée, +regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle +héroïque des conscrits d’alors ? Quand tu te souviens +de la Restauration et des luttes du Romantisme, +éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux +d’</span>Hernani, <span class='it'>un grand drapeau littéraire à défendre ? +Sens-tu, quand tu rencontres un des maîtres +d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte de +Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un +des dépositaires du génie de ta race ? Quand tu lis +des livres, comme ceux que nous devons écrire lorsqu’il +nous faut peindre les coupables passions et leur +martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé +les auteurs de ces livres ? As-tu de l’idéal, enfin, plus +d’idéal que nous ; de la foi, plus de foi que nous ; de +l’espérance, plus d’espérance que nous ? — Si c’est</span> +oui, <span class='it'>donne-moi la main, et laisse-moi te dire : merci. — Si +c’est</span> non ?...</p> + +<p class='pindent'><span class='it'>Si c’est</span> non ?... — <span class='it'>Il y a deux types de jeunes +gens que je vois devant moi à l’heure présente, et qui +sont devant toi aussi comme deux formes de tentations, +également redoutables et funestes. — L’un est +cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait +le décompte de la vie, et sa religion tient dans un seul +mot : jouir, — qui se traduit par cet autre : réussir. +Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de la littérature +ou de l’art, du sport ou de l’industrie ; qu’il +soit officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même +pour dieu, pour principe et pour fin. Il a +emprunté à la philosophie naturelle de ce temps la +grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à +l’œuvre de sa fortune avec une ardeur de positivisme +qui fait de lui un barbare civilisé, la plus dangereuse +des espèces. Alphonse Daudet, qui a su merveilleusement +le voir et le définir, ce jeune homme moderne, +l’a baptisé</span> struggle-for-lifer, — <span class='it'>et lui-même, ce personnage +s’appelle volontiers « fin de siècle ». Il n’estime +que le succès, — et dans le succès que l’argent. +Il est convaincu, en lisant ce que j’écris ici, — car +il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour +être « dans le train », — que je me moque du public +en traçant ce portrait, et que moi-même je lui ressemble. +Il est si profondément nihiliste à sa manière, +que l’idéal lui paraît une comédie chez tout autre, +comme il en serait, comme il en est une chez lui, +quand il juge à propos, par exemple, de se grimer en +socialiste, de mentir au peuple pour avoir ses votes. +Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas ? +Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans +et, pour âme, une machine à calcul au service d’une +machine à plaisir. Je le redoute moins cependant +pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties +des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un +épicurien intellectuel et raffiné, comme le premier +était un épicurien brutal et scientifique. Ce nihiliste +délicat, comme il est effrayant à rencontrer et comme il +abonde ! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes +les idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a +compris les résultats derniers des plus subtiles philosophes +de cet âge. Ne lui parlez pas d’impiété, de +matérialisme. Il sait que le mot</span> matière <span class='it'>n’a pas de +sens précis, et il est d’autre part trop intelligent pour +ne pas admettre que toutes les religions ont pu être +légitimes à leur heure. Seulement, il n’a jamais cru, +il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira +jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son +esprit qu’il a transformé en un outil de perversité +élégante. Le bien et le mal, la beauté et la laideur, le +vice et la vertu lui paraissent des objets de simple +curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui, +un mécanisme savant et dont le démontage l’intéresse +comme un objet d’expérience. Pour lui, rien +n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est +immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute +l’ambition, comme l’a dit un remarquable analyste, +Maurice Barrès, dans son beau roman de l’</span>Homme +libre, — <span class='it'>chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque +seulement une conclusion, — consiste à « adorer +son moi », à le parer de sensations nouvelles. La vie +religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à +ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme +la vie sentimentale. Sa corruption est autrement +profonde que celle du jouisseur barbare ; elle est autrement +compliquée, et le beau nom d’intellectualisme +dont il la pare en dissimule la férocité froide, la +sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien, +ce jeune homme-là ; nous avons tous failli l’être, +nous que les paradoxes d’un maître trop éloquent +ont trop charmés ; nous l’avons tous été un jour, une +heure ; nous le sommes encore dans nos mauvais +moments. Et si j’ai écrit ce livre, c’est pour te montrer, +enfant de vingt ans chez qui l’âme est en train +de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que +cet égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de +lui.</span></p> + +<p class='pindent'><span class='it'>Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes +hommes, jeune Français d’aujourd’hui. Ne sois ni le +positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le +sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du +monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil +de la vie, ni celui de l’intelligence ne fassent de toi un +cynique et un jongleur d’idées ! Dans ces temps de +conscience troublée et de doctrines contradictoires, +attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase +sacrée : « Il faut juger l’arbre par ses fruits. » Il y +a une réalité dont tu ne peux pas douter, car tu la +possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute : c’est +ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui +rendent cette âme moins capable d’aimer, moins +capable de vouloir. Tiens pour assuré que ces idées +sont fausses par un point, si subtiles te semblent-elles, +soutenues par les plus beaux noms, parées de +la magie des plus beaux talents. Exalte et cultive en +toi ces deux grandes vertus, ces deux énergies en +dehors desquelles il n’y a que flétrissure présente et +qu’agonie finale : l’amour et la volonté. — La +science d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît +qu’au terme de son analyse s’étend le domaine +de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut presque +un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de +mystère qui bat notre rivage, que nous voyons devant +nous, réel, et pour lequel nous n’avons ni barque ni +voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan de +mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort, +aie le courage de répondre : « Vous ne le savez pas... » +Et puisque tu sais, puisque tu éprouves qu’une âme +est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure pas +en toi avant toi-même. — La France a besoin que +nous pensions tous cela, et puisse ce livre t’aider à +le penser. N’y cherche pas, ce que tu n’y trouverais +point, des allusions à de récents événements. Le plan +en était tracé, et une partie en était écrite quand deux +tragédies, l’une Française et l’autre Européenne, +sont venues attester qu’un même trouble d’idées +et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes +et d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de +croire que je n’ai pas spéculé sur des drames qui +ont fait souffrir, qui font souffrir trop de personnes. +Les moralistes dont c’est le métier de chercher les +causes rencontrent parfois des analogies de situations +qui leur attestent qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient +mieux alors s’être trompés. Que je voudrais, +moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais +eu dans la vie réelle de personnages semblables, de +près ou de loin, au malheureux</span> Disciple <span class='it'>qui donne +son nom à ce roman ! Mais s’il n’y en avait pas eu, +s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit +ce que je viens de te dire, jeune homme de mon pays, +à qui je voudrais avoir été une fois bienfaisant, par +qui je souhaite passionnément d’être aimé, — et +de le mériter.</span></p> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>P. B.</p> + +<p class='noindent'>Paris, 5 juin 1889.</p> + +<hr class='pbk'/> + +<p class='line' style='text-align:center;margin-top:3em;margin-bottom:2em;font-size:2.5em;'>Le Disciple</p> + +<div><h2 class='nobreak' id='chap01'>I<br/> <span class='sub-head'>UN PHILOSOPHE MODERNE</span></h2></div> + +<p class='pindent'>Une légende qui n’a pas été démentie veut +que les bourgeois de la ville de Kœnigsberg +aient deviné qu’un événement prodigieux +bouleversait l’univers civilisé, à voir simplement +le philosophe Emmanuel Kant modifier la direction +de sa promenade quotidienne. Le célèbre +auteur de la <span class='it'>Critique de la Raison pure</span> avait +appris le jour même que la Révolution française +venait d’éclater. Quoique Paris soit peu propice +à d’aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants +de la rue Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par un +après-midi de janvier 1887, une stupeur presque +pareille à constater la sortie, vers une heure, d’un +philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais +aussi régulier, aussi maniaque dans ses faits et +gestes, sans compter qu’il est plus destructif +encore dans son analyse, — M. Adrien Sixte, celui +que les Anglais appellent volontiers le Spencer +français. Il convient d’ajouter tout de suite que +cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de +Jussieu à la rue de Linné, fait partie d’une véritable +petite province bornée par le jardin des +Plantes, l’hôpital de la Pitié, l’entrepôt des vins +et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. +C’est dire qu’elle permet ces familières +inquisitions du coup d’œil, impossibles dans les +grands quartiers de la ville où le va-et-vient de +l’existence renouvelle sans cesse le flot des voitures +et des passants. Ici ne demeurent que de petits +rentiers, de modestes professeurs, des employés au +Muséum, des étudiants désireux d’étudier, de tout +jeunes gens de lettres qui redoutent autour de leur +solitude les tentations du pays Latin. Les boutiques +sont achalandées par leur clientèle, fixe comme +celle d’un faubourg. Le Boulanger, le Boucher, +l’Epicier, la Blanchisseuse, le Pharmacien, — tous +ces noms sont prononcés au singulier par les +domestiques qui vont aux emplettes. Il n’y a guère +place pour une concurrence dans ce carré de maisons +que dessert la ligne des omnibus de la Glacière +et qu’orne une fontaine capricieusement +chargée d’images d’animaux, en l’honneur du +jardin des Plantes. Les visiteurs de ce jardin s’y +rendent rarement par la porte qui fait face à l’hôpital. +Aussi, même dans les belles journées de +printemps et quand la foule abonde sous les arbres +reverdis de ce parc, asile favori des militaires et +des nourrices, la rue Linné demeure calme comme +d’habitude, à plus forte raison les rues avoisinantes. +S’il se produit dans ce coin isolé de Paris +une affluence inusitée, c’est que les portes de +l’hospice de la Pitié s’ouvrent aux visiteurs des +malades, et alors se prolonge sur les trottoirs un +défilé de figures humbles et tristes. Ces pèlerins +de misère arrivent munis de friandises destinées +au parent qui souffre derrière les vieux murs grisâtres +de l’hôpital, et les habitants des rez-de-chaussée, +des loges et des magasins ne s’y trompent +guère. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs +de hasard et toute leur attention se réserve +pour les passants qui apparaissent tous les jours +sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi, +pour les boutiquiers et les concierges, comme pour +le chasseur dans la campagne, des signes précis +de l’heure et du temps qu’il fera dans les allées +et venues des promeneurs de ce quartier, où +résonnent parfois les appels sauvages poussés par +quelque bête de la ménagerie voisine : un ara qui +crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, +un tigre qui miaule. En voyant trottiner, +sa vieille serviette en cuir verdi sous le bras, le +professeur libre qui grignote un croissant d’un sou +acheté en hâte, ces espions du trottoir savent que +huit heures vont sonner. Quand le garçon du +pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, +ils savent qu’il est onze heures, et que le chef de +bataillon retraité qui loge tout seul au cinquième +étage de telle maison va déjeuner, — et ainsi de +suite pour chaque instant du jour. Un changement +dans la toilette des femmes qui promènent ici +leurs élégances plus ou moins coquettes est noté, +critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et +peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule +très pittoresque du centre de la France, les +moindres faits et gestes des habitués de ces quatre +ou cinq rues sont « dans les langues » et les faits +et gestes de M. Adrien Sixte plus encore que ceux +de beaucoup d’autres, on va comprendre pourquoi, +par une simple esquisse du personnage. +D’ailleurs les détails de la vie menée par cet homme +fourniront aux curieux de nature humaine un +document authentique sur une variété sociale assez +rare, celle des philosophes de profession. Quelques +échantillons nous ont été donnés de cette +espèce par les anciens et plus récemment par Colerus +à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à +propos d’eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais +du dix-septième siècle. Darwin et Mill +grandirent dans l’opulente et active bourgeoisie +anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique +en plein Paris de la fin du dix-neuvième +siècle. J’ai connu dans ma jeunesse, et quand les +études de cet ordre m’intéressaient, plusieurs individus +aussi emprisonnés que lui dans l’atmosphère +des spéculations abstraites. Je n’en ai pas +rencontré qui m’ait mieux fait comprendre l’existence +d’un Descartes dans son poêle au fond des +Pays-Bas, ou celle du penseur de l’<span class='it'>Ethique</span>, lequel +n’avait, comme on sait, d’autres distractions à ses +rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac +et de faire battre des araignées.</p> + +<p class='pindent'>Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au +lendemain de la guerre, était venu s’établir dans +une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse, dont +tous les indigènes le connaissaient aujourd’hui. +C’était, à cette époque déjà lointaine, un homme +de trente-quatre ans, chez lequel toute physionomie +de jeunesse était comme détruite par une +si complète absorption de l’esprit dans les idées, +que ce visage rasé n’avait plus ni âge ni profession. +Des médecins, des prêtres, des policiers et +des acteurs offrent au regard, pour des raisons +diverses, de ces faces froides, glabres, à la fois +tendues et expressives. Un front haut et fuyant, +une bouche avancée et volontaire avec des lèvres +minces, un teint bilieux, des yeux malades d’avoir +trop lu, et cachés sous des lunettes noires, un +corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu +d’une longue redingote en drap pelucheux l’hiver, +en drap mince l’été, des souliers noués de cordons, +des cheveux trop longs, prématurément presque +tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux +dits gibus qui se plient par une mécanique et se +déforment aussitôt, — voilà sous quelles apparences +se présentait ce savant, dont toutes les +actions furent dès le premier mois aussi méticuleusement +réglées que celles d’un ecclésiastique. +Il occupait un appartement de sept cents francs +de loyer, situé au quatrième, et composé d’une +chambre à coucher, d’un salon de travail, d’une +salle à manger grande comme une cabine de +bateau, d’une cuisine, d’une chambre de bonne, le +tout donnant sur le plus large horizon. Le philosophe +voyait de ses fenêtres l’étendue entière du +jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise +très au loin dans le fond, à gauche, par delà une +espèce de creux qui marquait la place de la Seine. +La gare d’Orléans et le dôme de la Salpêtrière se +dressaient en face de lui, et à droite la masse du +cèdre noircissait sur le fouillis vert ou dépouillé, +suivant la saison, des arbres du Labyrinthe. Des +fumées d’usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair, +à tous les coins de ce vaste paysage, d’où s’échappait +une rumeur d’océan lointain, coupée par des +sifflements de locomotive ou de bateaux. Sans +doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait +cédé à une loi générale, quoique inexpliquée, de +la nature méditative. Presque tous les cloîtres ne +sont-ils pas bâtis dans des endroits qui permettent +d’embrasser par le regard une grande quantité +d’espace ? Peut-être ces vues démesurées et confuses +favorisent-elles les concentrations de la pensée +que distrairait un détail trop voisin, trop circonstancié ? +Peut-être les solitaires trouvent-ils +une volupté de contraste entre leur inaction songeuse +et l’ampleur du champ où se développe +l’activité des autres hommes ? Quoi qu’il en soit +de ce petit problème qui se rattache à cet autre, +trop peu étudié : la sensibilité animale des hommes +d’intelligence, il est certain que ce paysage mélancolique +était depuis quinze ans le compagnon avec +qui le silencieux travailleur causait le plus. Son +ménage était tenu par une de ces domestiques +comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se +douter que la perfection de certains services suppose +chez le maître une régularité correspondante +d’existence. Dès son arrivée, le philosophe avait +demandé simplement au concierge une femme de +charge pour ranger son appartement et un restaurant +d’où il fit venir ses repas. Ces deux +demandes risquaient d’aboutir aux pires conséquences : +un service fait à la diable et une nourriture +de poison. Elles eurent ce résultat inattendu +d’introduire dans l’intérieur d’Adrien Sixte précisément +la personne que rêvaient ses vœux les plus +chimériques, si toutefois un abstracteur de quintessences, +comme Rabelais appelle cette sorte de +songeurs, garde le loisir de former des vœux.</p> + +<p class='pindent'>Ce concierge — d’après les us et coutumes de +tous les concierges dans les maisons à petits +appartements — augmentait le revenu trop faible +de sa loge au moyen d’un métier manuel. Il était +cordonnier « en neuf et en vieux », disait une +pancarte collée à la vitre de la fenêtre sur la rue. +Parmi ses clients, le père Carbonnet — c’était son +nom — comptait un prêtre domicilié rue Cuvier. +Ce prêtre, âgé, retiré du monde, avait pour +domestique Mlle Mariette Trapenard, une femme +de quarante ans environ, habituée depuis des +années à tout gouverner chez son maître, avec +cela restée très paysanne, sans aucune ambition +de jouer à la demi-dame, rude à l’ouvrage, +mais qui n’aurait voulu à aucun prix entrer dans +une maison où elle se fût heurtée à une autorité +féminine. Le vieux prêtre venait de mourir presque +subitement dans la semaine qui précéda l’installation +du philosophe rue Guy-de-la-Brosse. Le +père Carbonnet, sur la feuille de location duquel +le nouveau venu s’inscrivit simplement comme +rentier, devina sans peine l’espèce d’hommes où +classer ce M. Sixte, d’abord à la quantité de +volumes qui composaient la bibliothèque du +savant, puis à un racontar d’une bonne de la maison, +celle d’un professeur au collège de France +domicilié au premier. — Ainsi l’attestaient les +affiches blanches posées contre le mur et qui donnaient +le programme des cours de ce célèbre établissement. — Dans +ces phalanstères du Paris +bourgeois tout devient événement. La bonne avait +nommé à sa maîtresse le futur voisin du quatrième. +La maîtresse l’avait nommé à son mari. Ce dernier +en parla aussitôt à table en des termes que la +bonne comprit assez pour démêler que le locataire +« était dans les papiers, comme Monsieur ». Carbonnet +n’eût pas été digne de tirer le cordon dans +une loge parisienne, si sa femme et lui n’eussent +éprouvé immédiatement le besoin de mettre eu +rapports M. Adrien Sixte et Mlle Trapenard, d’autant +plus que Mme Carbonnet, vieille et quasi +impotente, se trouvait elle-même déjà trop occupée +par trois ménages dans la maison pour prendre +encore celui-là. Le goût de l’intrigue domestique +qui fleurit dans les loges, comme les fuchsias, +les géraniums, et les basilics, induisit donc ce couple +à certifier au savant que les traiteurs du quartier +cuisinaient de la gargote, qu’il n’y avait pas +une seule femme de charge dont ils pussent +répondre dans le voisinage, que la servante de feu +M. l’abbé Vayssier était une « perle » de discrétion, +d’ordre, d’économie et de talent culinaire. +Bref, le philosophe consentit à voir cette gouvernante +modèle. L’évidente honnêteté de la fille le +séduisit et aussi, cette réflexion que cet arrangement +simplifiait de beaucoup son existence, en le +dispensant d’une odieuse corvée, celle de donner +lui-même un certain nombre d’ordres positifs. +Mlle Trapenard entra donc au service de ce maître, +pour n’en plus bouger, au gage de quarante-cinq +francs par mois, qui devinrent bien vite soixante. +Le savant lui donnait en outre cinquante francs +d’étrennes. Il ne vérifiait jamais son livre, qu’il +réglait, chaque dimanche matin, sans aucune +contestation. C’était elle qui avait affaire à tous +les fournisseurs, sans qu’aucune remarque de +M. Sixte vînt la troubler dans ses combinaisons, +d’ailleurs presque honnêtes. Enfin, elle régnait au +logis en maîtresse absolue, situation qui excitait, +comme on le pense, l’universelle envie du petit +monde sans cesse en train d’aller et de venir par +l’escalier commun, qu’un frotteur nettoyait tous +les lundis.</p> + +<p class='pindent'>— « Hein ! mademoiselle Mariette, l’avez-vous +mise la main sur le bon numéro, l’avez-vous +mise ?... » lui disait Carbonnet quand la bonne du +philosophe s’arrêtait une minute à causer avec +son introducteur, devenu plus vieux. Il était +obligé maintenant de porter des lunettes sur son +nez carré, et il ajustait avec peine ses coups de +marteau sur les clous qu’il enfonçait dans des +talons de bottine, la forme serrée entre ses jambes, +le tablier de cuir noué autour de son corps. +Depuis quelques années, il élevait un coq appelé +Ferdinand, sans que personne eût jamais su le +motif de ce surnom. Cette bête errait parmi les +cuirs, excitant l’admiration des visiteurs par son +avidité à happer des boutons de bottine. Dans ses +moments de terreur, ce coq familier se réfugiait +chez son maître, enfonçait une de ses pattes dans +la poche du gilet et cachait sa tête sous le bras du +vieux concierge : « Allons, Ferdinand, dites bonjour +à Mlle Mariette... » reprenait Carbonnet. Et +le coq becquetait doucement la main de la fille, et +son maître continuait :</p> + +<p class='pindent'>— « Je dis toujours : Ne vous désespérez pas +d’une mauvaise année, il en viendra deux tout +de suite, et aussi des bonnes ; elles se suivent +comme Ferdinand suit les poules ; n’est-ce pas, +gourgandin ? »</p> + +<p class='pindent'>— « C’est vrai », répondait Mariette, « il faut +en convenir, pour un brave homme, Monsieur est +un brave homme ; quoique, pour la religion, c’est +un païen, qui n’est pas allé une fois à la messe +depuis ces quinze ans... »</p> + +<p class='pindent'>— « Y en a tant qui z’y vont, » répliquait Carbonnet, +« que c’est des gaillards qui vous mènent +des vies de remplaçant <span class='it'>entre quatre et minuit +(catimini)</span>... »</p> + +<p class='pindent'>Ce fragment de conversation peut être donné +comme le type de l’opinion que Mlle Mariette +nourrissait sur son maître. Mais cette opinion +demeurerait inintelligible si l’on ne rappelait ici les +travaux du philosophe et l’histoire de sa pensée. +Né en 1839 à Nancy, où son père tenait une +petite boutique d’horlogerie, et remarqué de +bonne heure pour la précocité de son intelligence, +Adrien Sixte a laissé parmi ses camarades le +souvenir d’un enfant chétif et taciturne, doué +d’une force de résistance morale qui éloignait dès +lors la familiarité. Il fit des études d’abord très +brillantes, puis moyennes, jusqu’à ce que, dans la +classe de philosophie, qui portait le nom de +Logique, il se distinguât par des aptitudes exceptionnelles. +Son professeur, frappé de son talent +de métaphysicien, voulut le décider à préparer +l’examen de l’Ecole normale. Adrien s’y refusa +et déclara d’ailleurs à son père que, métier pour +métier, il préférait à tous un travail manuel. « Je +serai horloger comme toi... » fut sa seule réponse +aux objurgations de ce père, qui caressait, comme +les innombrables artisans ou commerçants français +dont les enfants fréquentent le collège, le +rêve, pour son fils, d’un avenir de fonctionnaire. +M. et Mme Sixte — car Adrien avait encore sa +mère — ne pouvaient d’ailleurs reprocher quoi +que ce fût à ce garçon qui ne fumait pas, n’allait +pas au café, ne se montrait jamais avec une fille, +enfin qui faisait leur orgueil, et aux volontés +duquel ils se résignèrent, le cœur navré. Ils renoncèrent +à ce qu’il prit aucune carrière, mais il ne +consentirent pas à le mettre en apprentissage ; et +le jeune homme vécut chez eux sans autre occupation +que d’étudier à sa guise. Il employa ainsi +dix années à se perfectionner dans l’étude des +philosophies anglaises et allemandes, dans les +Sciences Naturelles et particulièrement dans la +physiologie du cerveau, dans les Sciences Mathématiques ; +enfin, il se donna, comme l’a dit de +lui-même un des grands écrivains de notre époque, +cette « violente encéphalite », cette espèce d’apoplexie +de connaissances positives qui fut le procédé +d’éducation de Carlyle et de Mill, de M. Taine +et de M. Renan, de presque tous les maîtres de +la philosophie moderne. En 1868, le fils du petit +horloger de Nancy, âgé alors de vingt-neuf ans, +publia un gros volume de 500 pages intitulé : +<span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, qu’il n’envoya pas à plus de +quinze personnes, mais qui eut la fortune inattendue +d’un scandaleux retentissement. Ce livre, +écrit dans la solitude de la pensée la plus intègre, +présentait ce double caractère d’une analyse critique, +aiguë jusqu’à la cruauté, et d’une ardeur +dans la négation, exaltée jusqu’au fanatisme. +Moins poète que M. Taine, incapable d’écrire la +magnifique préface de <span class='it'>l’Intelligence</span> et le morceau +sur l’universel phénoménisme ; moins desséché +que M. Ribot, qui préludait déjà par ses <span class='it'>Psychologues +anglais</span> à la belle série de ses études, sa <span class='it'>Psychologie +de Dieu</span> alliait à la fois l’éloquence de l’un +à la pénétration de l’autre, et elle avait la chance, +non cherchée, de s’attaquer directement au problème +le plus passionnant de la métaphysique. Une +brochure d’un évêque très en vue, une allusion +indignée d’un cardinal dans un discours au Sénat, +un article foudroyant du plus brillant critique spiritualiste +dans une célèbre Revue, suffirent pour +désigner l’ouvrage aux curiosités de la jeunesse, +sur laquelle passait un vent de révolution, symptôme +avant-coureur des bouleversements prochains. +La thèse de l’auteur consistait à démontrer +la production nécessaire de « l’hypothèse-Dieu » +par le fonctionnement de quelques lois +psychologiques, rattachées elles-mêmes à quelques +modifications cérébrales d’un ordre tout +physique. Cette thèse était établie, appuyée, +développée avec une âpreté d’athéisme qui rappelait +les fureurs de Lucrèce contre les croyances +de son temps. Il arriva donc au solitaire de Nancy +que son œuvre, conçue et composée comme dans +une cellule, fut du premier coup mêlée d’une +manière tapageuse à la bataille des idées contemporaines. +On n’avait pas rencontré depuis des années, +une pareille puissance d’idées générales mariée à +une telle ampleur d’érudition, ni une si riche abondance +de points de vue unie à un si audacieux +nihilisme. Mais, tandis que le nom de l’écrivain +devenait célèbre à Paris, ses parents, ceux qui +vivaient auprès de lui sans le connaître, ceux qui +l’avaient élevé, demeuraient atterrés de son succès. +Quelques articles de journaux catholiques désespéraient +Mme Sixte. Le vieil horloger tremblait +de perdre sa clientèle dans l’aristocratie nancéienne. +Toutes les misères de la province crucifièrent le +philosophe, qui allait prendre le parti de quitter +sa famille, quand l’invasion allemande et l’épouvantable +naufrage national détournèrent de lui +l’attention de ses compatriotes et de ses parents. +Ces derniers moururent au printemps de 1871. +Dans l’été de cette même année, Adrien Sixte perdit +encore une tante, et c’est ainsi qu’à l’automne +de 1872, ayant réglé toute sa fortune, il vint s’établir +à Paris. Ses ressources consistaient, grâce à +l’héritage de son père et à celui de cette tante, +dans huit mille francs de rente placés en viager. Il +était résolu à ne pas se marier, à ne jamais aller +dans le monde, à n’ambitionner ni honneurs, ni +places, ni réputation. Toute la formule de sa vie +tenait dans ce mot : penser.</p> + +<p class='pindent'>Pour mieux définir cet homme d’une qualité si +rare que cette esquisse d’après nature risquera +de paraître invraisemblablement au lecteur peu +familiarisé avec la biographie des grands manipulateurs +d’idées, il est nécessaire, de donner un aperçu +des journées de ce puissant travailleur. Eté +comme hiver, M. Sixte s’asseyait à sa table dès +six heures du matin, lesté seulement d’une tasse de +café noir. A dix heures, il déjeunait, opération sommaire +et qui lui permettait de franchir à dix heures +et demie la porte du jardin des Plantes. Il se promenait +là jusqu’à midi, poussant quelquefois sa +flânerie vers les quais et du côté de Notre-Dame. +Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues +séances devant les cages des singes et la loge de +l’éléphant. Les enfants et les servantes qui le +voyaient rire, comme il riait, silencieusement et +longuement, aux férocités et aux cynismes des +macaques et des ouistitis ne soupçonnaient guère +les misanthropiques pensées que ce spectacle +soulevait dans le savant qui comparait en lui-même +la comédie humaine à la comédie simiesque, +comme il comparait à notre folie habituelle la +sagesse de l’animal si noble qui fut le roi du globe +avant nous. Vers midi, M. Sixte rentrait, et, de +nouveau, il travaillait jusqu’à quatre heures, +De quatre à six il recevait, trois fois la semaine, des +visiteurs qui étaient presque toujours des étudiants, +des maîtres occupés aux mêmes études que lui, +des étrangers attirés par une renommée aujourd’hui +européenne. Trois autres fois il sortait +et faisait les quelques visites indispensables. A +six heures il dînait, sortait encore, allant cette fois +le long du jardin fermé jusqu’à la gare d’Orléans. +A huit heures il rentrait, réglait sa correspondance +ou lisait. A dix heures toute lumière +s’éteignait chez lui. Cette existence monastique +avait son repos hebdomadaire du lundi, le philosophe +ayant observé que le dimanche déverse sur +la campagne un flot encombrant de promeneurs. +Ces jours-là, il partait de grand matin, montait +dans un train de banlieue et ne rentrait que le +soir. Il ne s’était pas une fois, durant ces quinze +ans, départi de cette régularité absolue. Pas une +fois il n’avait accepté une invitation à manger +dehors, ni pris place dans une salle de spectacle. +Il ne lisait jamais un journal, s’en rapportant +pour le service de ses publications à son éditeur, +et ne remerciant jamais d’un article. Son indifférence +politique était si complète qu’il n’avait +jamais retiré sa carte d’électeur. Il convient +d’ajouter, pour fixer les traits principaux de cette +figure singulière, qu’il avait rompu tout rapport +avec sa famille, et que cette rupture se fondait, +comme les moindres actes de cette vie, sur une +théorie. Il avait écrit dans la préface de son second +livre : <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, cette phrase significatives : +« Les attaches sociales doivent être +réduites à leur <span class='it'>minimum</span> pour celui qui veut connaître +et dire la vérité dans le domaine des sciences +psychologiques. » Par un motif semblable, cet +homme, si doux, qu’il n’avait pas fait trois observations +à sa servante depuis quinze ans, s’interdisait +systématiquement la charité. Il pensait sur +ce point comme Spinoza, qui a écrit dans le livre +quatrième de l’<span class='it'>Ethique</span> : « La pitié, chez un sage +qui vit d’après la raison, est mauvaise et inutile. » +Ce Saint Laïque, comme on l’eût appelé aussi justement, +que le vénérable Emile Littré, haïssait +dans le Christianisme une maladie de l’humanité. +Il en donnait ces deux raisons, d’abord que +l’hypothèse d’un père céleste et d’un bonheur +infini avait développé à l’excès dans l’âme le +dégoût du réel et diminué la puissance d’acceptation +des lois de la nature, — ensuite qu’en établissant +l’ordre social sur l’amour, c’est-à-dire sur la +sensibilité, cette religion avait ouvert la voie +aux pires caprices des doctrines les plus personnel +es. Il ne se doutait point d’ailleurs que sa +fidèle domestique lui cousait des médailles +bénites dans tous ses gilets, et son inadvertance +à l’endroit de l’univers extérieur était si complète +qu’il faisait maigre les vendredis et autres +jours prescrits par l’Eglise, sans apercevoir cet +effort caché de la vieille fille pour assurer le +salut d’un maître dont elle disait quelquefois, +reproduisant, sans le savoir elle-même, un mot +célèbre :</p> + +<p class='pindent'>— « Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu, s’il +avait le cœur de le damner. »</p> + +<p class='pindent'>Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage +de la rue Guy-de-la-Brosse avaient produit, +outre cette <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, une <span class='it'>Théorie des +passions</span>, en trois volumes, dont la publication +aurait été plus scandaleuse encore que celle de la +<span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, si’extrême liberté de la presse +et du livre depuis tantôt dix ans n’avait habitué +les lecteurs à des audaces de description que la +tranquille férocité technique d’un savant ne saurait +égaler. Dans ces deux livres se trouvait précisée +la doctrine de M. Sixte, qu’il est indispensable +de résumer ici, en quelques traits généraux, +pour l’intelligence du drame auquel cette courte +biographie sert de prologue. Avec l’école critique +issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet +que l’esprit est impuissant à connaître des causes +et des substances, et qu’il doit seulement coordonner +les phénomènes. Avec les psychologues +anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes, +celui qui est étiqueté sous le nom d’âme, +peut être l’objet d’une connaissance scientifique, +à la condition d’être étudié d’après une méthode +scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a +rien dans ces théories qui les distingue de celles +que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont développées +dans leurs principaux travaux. Les deux +caractères originaux des recherches de M. Sixte +sont ailleurs. Le premier réside dans une analyse +négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable. +On sait que le grand penseur anglais +admet que toute réalité repose sur un arrière-fonds +qu’il est impossible de pénétrer ; par suite, +il faut, pour employer la formule de Fichte, comprendre +cet arrière-fonds comme incompréhensible. +Mais, comme l’atteste fortement le début des +<span class='it'>Premiers Principes</span>, pour M. Spencer cet Inconnaissable +est réel. Il vit, puisque nous vivons de lui. +De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet arrière-fonds +de toute réalité enveloppe une pensée, puisque +notre pensée en sort ; un cœur, puisque notre +cœur en dérive. Beaucoup d’excellents esprits +entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation +probable de la Science et de la Religion sur ce +terrain de l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là +une dernière forme de l’illusion métaphysique et +qu’il s’est acharné à détruire avec une énergie +d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce +degré depuis Kant. — Son second titre d’honneur, +comme psychologue, consiste dans un exposé très +nouveau et très ingénieux des origines animales +de la sensibilité humaine. Grâce à une lecture +immense et à une connaissance minutieuse des +Sciences Naturelles, il a pu tenter pour la genèse +des formes de la pensée le travail que Darwin a +essayé pour la genèse des formes de la vie. Appliquant +la loi de l’évolution aux divers faits qui +constituent le cœur humain, il a prétendu montrer +que nos plus raffinées sensations, nos délicatesses +morales les plus subtiles, comme nos plus honteuses +déchéances, sont l’aboutissement dernier, la métamorphose +suprême d’instincts très simples, transformation +eux-mêmes des propriétés de la cellule +primitive ; en sorte que l’univers moral reproduit +exactement l’univers physique et que le premier +n’est que la conscience douloureuse ou extatique +du second. Cette conclusion, présentée à titre d’hypothèse, +à cause de son caractère métaphysique, +sert de terme d’arrivée à une merveilleuse série +d’analyses, parmi lesquelles il convient de citer +deux cents pages sur l’amour, d’une hardiesse +presque plaisante sous la plume d’un homme très +chaste, sinon vierge. Mais le même Spinoza n’a-t-il +pas donné une théorie de la jalousie qu’aucun +romancier moderne n’a égalée en brutalité ? Et +Schopenhauer ne rivalise-t-il pas d’esprit avec +Chamfort dans ses boutades contre les femmes ? Il +est presque inutile d’ajouter que le déterminisme +le plus complet circule d’une extrémité à l’autre de +ces livres. On doit à M. Sixte quelques phrases +qui traduisent avec une extrême énergie cette +conviction que tout est nécessaire dans l’âme, +même l’illusion que nous sommes libres : « Tout +acte », a-t-il écrit, « n’est qu’une addition. Dire +qu’il est libre, c’est dire qu’il y a dans un total +plus qu’il n’y a dans les éléments additionnés. +Cela est aussi absurde en psychologie qu’en +arithmétique. » Et ailleurs : « Si nous connaissions +vraiment la position relative de tous les +phénomènes qui constituent l’univers actuel, — nous +pourrions, dès à présent, calculer avec une +certitude égale à celle des astronomes le jour, +l’heure, la minute où l’Angleterre par exemple +évacuera les Indes, où l’Europe aura brûlé son +dernier morceau de houille, où tel criminel encore +à naître, assassinera son père, où tel poème, +encore à concevoir, sera composé. Tout l’avenir +tient dans le présent comme toutes les propriétés +du triangle tiennent dans sa définition... » Le +fatalisme mahométan ne s’est pas exprimé avec +une précision plus absolue.</p> + +<p class='pindent'>Des spéculations de cet ordre ne semblent guère +comporter que la plus affreuse aridité d’imagination. +Aussi le mot que M. Sixte disait souvent de +lui-même : « Je prends la vie par son côté poétique... » +paraissait-il à ceux qui l’entendaient le +plus absurde des paradoxes. Et cependant rien de +plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale +des philosophes. Ce qui distingue essentiellement +le philosophe-né des autres hommes, c’est que les +idées, au lieu d’être pour son intelligence des formules +plus ou moins nettes, sont vivantes et +réelles, comme des êtres. La sensibilité chez lui +se modèle sur la pensée au lieu que chez nous +tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet, +entre le cœur et le cerveau. Un prédicateur +chrétien a marqué admirablement la nature de +ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange +et profonde : « Nous <span class='it'>savons</span> bien que nous mourrons, +mais nous ne le <span class='it'>croyons</span> pas. » Le philosophe, +lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne +conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée +entre des sensations et des réflexions contradictoires. +Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de +simples objets de spéculation que cette universelle +nécessité des choses, que cette métamorphose +indéfinie et constante des phénomènes les +uns dans les autres, que ce colossal travail de la +nature sans cesse en train de se faire et se défaire, +sans point de départ, sans point d’arrivée, +par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail +parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous +forme de pensées, d’émotions et de volontés, le +mouvement de la vie physiologique. Il se plongeait +dans la contemplation de ces idées avec une +espèce de vertige, il les sentait avec tout son être, +en sorte que ce bonhomme assis à sa table, servi +par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un +bureau garni de rayonnages encombrés, la mine +chétive, les pieds dans sa chancelière, le torse pris +dans un paletot rapé, participait en imagination +au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de +toutes les créatures. Il revêtait toutes les formes, +sommeillant avec le minéral, végétant avec la +plante, s’animant avec les bêtes rudimentaires, +se compliquant avec les organismes supérieurs, +homme enfin et s’épanouissant dans les amplitudes +d’un esprit capable de refléter le vaste +monde. Ce sont ces délices des idées générales, +analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs +indifférents aux menus accidents du monde +extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire ? +presque absolument étrangers aux affections ordinaires +de la vie. Nous ne nous attachons qu’à ce +que nous sentons bien réel ; or, pour ces têtes singulières, +c’est l’abstraction qui est la réalité, et la +réalité quotidienne une ombre, une épreuve +grossière et dégradée des lois invisibles. Peut-être +M. Sixte avait-il aimé sa mère. A coup sûr, là +s’était bornée son existence sentimentale. S’il +était doux et indulgent pour tous les hommes, +c’était par le même instinct qui lui faisait, lorsqu’il +déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce +meuble sans violence. Mais il n’avait jamais éprouvé +le besoin d’avoir auprès de lui une chaude et +ardente tendresse, une famille, un dévouement, +un amour, pas même une amitié. Les quelques +savants avec lesquels il était lié lui représentaient +des conversations professionnelles, celui-ci sur la +chimie, cet autre sur les hautes mathématiques, +un troisième sur les maladies du système nerveux. +Que ces gens-là fussent mariés, occupés d’élever +leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière, +il n’en tenait aucun compte dans ses rapports +avec eux. Et si bizarre que doive paraître une telle +conclusion après une telle esquisse, il était heureux.</p> + +<p class='pindent'>Un pareil homme, un pareil intérieur et une +pareille vie étant donnés, que l’on imagine l’effet +produit dans ce cabinet de travail de la rue Guy-de-la-Brosse +par ces deux faits survenus coup sur +coup dans un même après-midi : d’abord une +cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte, +pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette, +juge d’instruction, afin d’être interrogé, +suivant la formule, « sur les faits et circonstances +dont il lui serait donné connaissance ; » en second +lieu, une carte portant le nom de Mme veuve +Greslou et demandant que M. Sixte voulût bien la +recevoir le lendemain vers quatre heures, « pour +l’entretenir du crime dont était accusé à faux son +malheureux enfant. » J’ai dit que le philosophe +ne lisait jamais aucun journal. S’il en eût seulement +ouvert un au hasard depuis quinze jours, il +y eût trouvé des allusions à cette histoire du jeune +Greslou que de récents procès ont fait oublier. +Faute de ce renseignement, la cédule de citation +et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce +de sens précis. Cependant, par le rapport entre +cette citation et le mot de la mère, il se rendit +compte que les deux faits étaient probablement +connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait +d’un jeune homme, d’un certain Robert Greslou, +qu’il avait connu, l’année précédente, dans +des circonstances d’ailleurs très simples. Mais, +précisément, ces circonstances contrastaient trop +avec toute idée d’un procès criminel, pour que ce +souvenir guidât en aucune manière les hypothèses +du savant, et il demeura longtemps à regarder +cette cédule tour à tour et cette carte, en proie à +l’inquiétude presque douloureuse que le moindre +événement d’un ordre très inattendu et très obscur +inflige aux hommes d’habitude.</p> + +<p class='pindent'>Robert Greslou ? — M. Sixte avait lu ce nom +pour la première fois, voici deux ans, au bas d’un +billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit +portait comme titre : <span class='it'>Contribution à l’étude de +la multiplicité du Moi</span>, et le billet énonçait modestement +le désir que le célèbre écrivain voulût bien +jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout +jeune homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : +« élève-vétéran de philosophie au lycée de +Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ soixante +pages révélait une intelligence si prématurément +subtile, une connaissance si exacte des théories +les plus récentes de la psychologie contemporaine, +enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte +avait cru devoir répondre par une longue lettre. +Un mot de remerciement était venu aussitôt, +dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé +d’aller à Paris pour ses examens oraux de l’Ecole +normale, il aurait l’honneur de se présenter chez +le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un +après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec +de beaux yeux noirs vifs et mobiles qui éclairaient +un visage un peu trop pâle. C’était le seul détail +de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire +du philosophe. Semblable sur ce point à tous les +spéculatifs, il ne recevait du monde visible qu’une +impression flottante et n’en gardait qu’une +réminiscence vague comme cette impression. +Mais sa mémoire des idées était surprenante, et il +se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien +avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens +que sa renommée attirait chez lui, aucun ne l’avait +étonné davantage par la précocité vraiment +extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. +Sans doute il flottait dans l’esprit de cet adolescent +bien de l’à-peu-près, l’effervescence d’une +pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances +diverses ; mais quelle merveilleuse +facilité de déduction ! Quelle éloquence naturelle, +et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme ! +Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, +gesticulant un peu et lui disant : « Non, +monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes pour +nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... +Vous êtes celui qui accepte toute la vérité, celui +en qui on peut croire... Tenez, dans votre <span class='it'>Théorie +des passions</span>, l’analyse de l’amour, mais c’est +notre bréviaire à tous... Au lycée, on défend le +livre. Je l’avais chez moi, et deux de mes camarades +venaient copier ces chapitres, à la maison, +les jours de sortie... » Et comme il se cache une +vanité d’auteur dans l’âme de tout homme qui a +fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument +sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe +d’écoliers, naïvement exprimé par l’un d’eux, +avait flatté particulièrement le philosophe. Robert +Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde +visite, et là, tout en avouant un échec à l’Ecole +normale, il s’était un peu ouvert sur ses projets. +M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes, +à l’interroger sur des détails intimes. Il +avait appris ainsi que le jeune homme était le fils +unique d’un ingénieur mort sans fortune, et que +la mère l’avait élevé à force de sacrifices. « Mais +je n’en accepterai plus, » disait Robert ; « mon +intention est de passer ma licence dès cette année, +puis je demande une chaire de philosophie aussitôt, +dans un collège, et je travaille à un grand +ouvrage sur les variations de la personnalité, dont +l’essai que je vous ai soumis forme l’embryon... » +Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits +plus brillants pour formuler ce programme de +vie. Ces deux visites dataient du mois d’août +1885. On était en février 1887, et, depuis lors, +M. Sixte avait reçu cinq ou six lettres de son +jeune disciple. Une d’elles lui annonçait l’entrée +de Robert Greslou comme précepteur dans une +famille noble, qui passait les mois d’été dans un +château situé près d’un des plus jolis lacs des +montagnes d’Auvergne : celui d’Aydat. Un simple +détail donnera la mesure de la préoccupation où +M. Sixte fut jeté par la coïncidence entre la lettre +émanée du cabinet du juge et la carte de +Mme Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves +à revoir d’un long article pour la <span class='it'>Revue philosophique</span>, +il se mit à rechercher cette correspondance +avec le jeune homme le soir même. Il la +trouva tout de suite dans le cartonnier où il +rangeait méticuleusement ses moindres papiers. +Elle était classée, avec d’autres du même genre, +sous la rubrique : « Documents contemporains +sur la formation des esprits. » Elle formait environ +trente pages que le savant lut avec un soin +particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions +d’un ordre intellectuel, des questions sur +des lectures à suivre, et l’énoncé de quelques projets +de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher +de pareilles préoccupations au procès criminel dont +parlait la mère ? Il fallait que ce garçon, vu deux +fois à peine, eût beaucoup frappé le philosophe, +car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet +appel au Palais de Justice était le même que celui +qui motivait cette visite subite d’une mère au +désespoir le tint éveillé une partie de la nuit. Pour +la première fois depuis des années, il brusqua +Mlle Trapenard à cause d’une petite négligence de +service, et quand il passa devant la loge à une heure +de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme +exprimait un si visible souci que le père Carbonnet, +déjà mis en éveil par la lettre de convocation arrivée +ouverte, suivant une coutume assez barbare, et +qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence +à sa femme, — il avait déjà parlé de la chose dans +tout le quartier :</p> + +<p class='pindent'>— « Je ne suis pas curieux des affaires des autres, +mais je donnerais bien vingt ans de la vie de la +propriétaire pour savoir ce que la justice peut +vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale +à cette heure-ci comme un <span class='it'>abohi-fou</span>... »</p> + +<p class='pindent'>— « Tiens, M. Sixte a changé son heure de +promenade », disait à sa mère la jeune fille, assise +au comptoir dans la boutique de la boulangerie. +« Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Pige-moi donc le père Sixte ; se défile-t-il, +ce zèbre-là !... Il paraît que la justice le chicane », +racontait à son camarade un des deux élèves en +pharmacie. « Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis +on découvre des tas d’histoires malpropres dans +des coins... Au fond, c’est tous des canailles... »</p> + +<p class='pindent'>— « Il est encore plus ours que d’habitude. +Il ne nous saluera seulement pas. » C’était la +femme du professeur au Collège de France établi +dans la même maison que le célèbre philosophe +et qui se croisait avec lui. « Tant mieux, d’ailleurs ; +on prétend qu’on va poursuivre ses livres. Ce n’est +pas dommage... »</p> + +<p class='pindent'>Et voilà comment les plus modestes des hommes, +et qui se croient les plus ignorés, ne peuvent bouger +sans encourir les commentaires lancés par +d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent +ce que l’on est convenu d’appeler à Paris un +quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se fût +soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée, +comme d’un volume de philosophie universitaire. +C’était pour lui le dernier terme du mépris.</p> + +<div><h2 id='chap02'>II<br/> <span class='sub-head'>L’AFFAIRE GRESLOU</span></h2></div> + +<p class='pindent'>Le célèbre philosophe était, en toute chose, +d’une ponctualité méthodique. Parmi les +maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans +le début de sa vie, se trouvait celle-ci : « L’ordre +affranchit la pensée. » Il arrivait donc au Palais +de Justice cinq minutes avant le moment fixé sur la +cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le +corridor avant que le juge le fît appeler. Dans ce +long couloir, aux longs murs nus et blancs, meublés +de quelques chaises et de tables pour les garçons +de service, les voix se faisaient basses comme +dans toutes les antichambres officielles. Il s’y +trouvait six à sept personnes. Le savant avait +pour voisin un honnête bourgeois et sa femme, +commerçants de quartier, appelés pour une autre +affaire, et très désorientés par cette rencontre +avec la justice. La vue de ce personnage à la face +rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et +ronds de ses lunettes, avec sa longue redingote et +sa physionomie inexplicable, inquiéta ces gens +au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient :</p> + +<p class='pindent'>— « Il est de la police », dit le mari à sa femme.</p> + +<p class='pindent'>— « Tu crois ? » reprit la femme en regardant +l’énigmatique et immobile figure avec terreur. +« Dieu ! qu’il a l’air faux !... »</p> + +<p class='pindent'>Pendant que se jouait cette scène profondément +comique, sans que l’observateur professionnel +du cœur humain se doutât une seule minute +de l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût +quelqu’un à côté de lui, le juge d’instruction causait +avec un ami dans une petite pièce attenante +à son cabinet. Embellie par les autographes et les +portraits de quelques malfaiteurs fameux, cette +pièce servait en même temps à M. Valette de chambre +à toilette, de fumoir et aussi de <span class='it'>retiro</span>, quand il +voulait bavarder hors de l’inévitable présence +de son commis-greffier. Ce juge était un homme de +moins de quarante ans, avec un joli profil, des vêtements +coupés à la mode, des bagues aux doigts, +enfin un magistrat de la nouvelle école. Dans la +rue, avec son ruban de chevalier, son veston ajusté +et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris pour +un boursier décoré à propos d’une émission. Il +tenait à la main le papier sur lequel le savant +avait écrit son nom, d’une écriture claire et toute +liée, et il montrait cette signature à son ami, un +simple homme de plaisir celui-là, et qui présentait +cette physionomie à la fois effacée et nerveuse, +comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y +déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère ? +C’est impossible, tant il a passé sur ce visage de +sensations multiples et contradictoires. Ce viveur +appartenait à l’espèce de ceux qui suivent les +premières représentations, visitent les ateliers des +peintres, assistent aux procès sensationnels, enfin +qui se piquent d’être au courant, « dans le train », +comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le +nom d’Adrien Sixte, il s’écria :</p> + +<p class='pindent'>— « Bravo, mes compliments, mon vieux +Valette. C’est une vraie chance d’avoir à causer +avec cet homme-là ! Tu connais son chapitre sur +l’amour dans je ne sais plus quel bouquin ?... +En voilà un qui connaît les femmes... Mais sur quoi +diable as-tu à l’interroger ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Sur cette affaire Greslou », dit le juge ; « il +a beaucoup reçu le jeune homme, et la défense +l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé +une commission rogatoire rien que pour cela. »</p> + +<p class='pindent'>— « Quel dommage que je ne puisse pas le +voir ! » dit l’autre.</p> + +<p class='pindent'>— « Ça te ferait plaisir ? Rien de plus facile... +Je vais le faire introduire... Tu t’en iras comme il +entrera... En tout cas, c’est convenu pour ce soir, +à huit heures, chez Figon. Gladys y sera, naturellement ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Convenu... Tu sais son dernier mot à Gladys. +Comme nous reprochions devant elle à Percy +de tromper Gustave : « Mais il faut bien qu’elle +ait deux amants, puisqu’elle dépense par an le +double de ce que chacun lui donne !... »</p> + +<p class='pindent'>— « Ma foi, » dit Valette, « je crois que celle-là +en remontrerait sur la philosophie de l’amour +à tous les Sixtes du monde et du demi-monde... »</p> + +<p class='pindent'>Les deux amis rirent gaiement, puis le juge +donna l’ordre qu’on appelât le philosophe. Le +curieux, tout en prenant congé de Valette par une +poignée de main et un nouveau : « A ce soir, huit +heures très précises, » cligna de l’œil derrière son +monocle afin de mieux dévisager l’illustre écrivain +qu’il connaissait pour avoir lu des extraits +piquants de la <span class='it'>Théorie des passions</span> dans des articles +de journaux. L’apparition du bonhomme à la +fois excentrique et timide qui entrait dans le cabinet +du juge avec la plus visible gêne démentait si +fort l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé, +ébauchée dans leur imagination, que les deux +hommes, le boulevardier et le magistrat, échangèrent +un regard de stupeur. Un sourire leur vint +irrésistiblement aux lèvres, mais cela ne dura +qu’une seconde. Déjà l’ami était parti. L’autre fit +signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils +de velours vert dont était meublée cette pièce, — luxe +complété, à la manière administrative, par +un tapis d’une moquette verte aussi et par un +bureau d’acajou. La physionomie du juge d’instruction +s’était remise au grave. Ces passages +d’une attitude à une autre sont beaucoup plus +sincères que ne l’imaginent ceux qui constatent +ces contrastes de tenue entre l’homme privé et +le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui +considère son métier avec un entier mépris, est +un monstre heureusement très rare. Nous n’avons +pas cette force de scepticisme au service de nos +hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans +le demi-monde, ami des hommes de cercle et de +sport, émule des journalistes en plaisanteries, et +qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le +mot d’une impure avec laquelle il devait dîner le +soir, n’avait eu besoin d’aucun effort pour céder +la place à l’investigateur sévère et froidement +habile qui a mission de chercher la vérité au nom +de la loi. De sa prunelle devenue soudainement +aiguë, il essaya de pénétrer jusqu’au fond la conscience +du nouveau venu. Dans ces premières minutes +d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire +parler, même s’il ne le veut pas, les magistrats de +race ont en eux une espèce d’éveil de toute leur +nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent +le jeu d’un tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe, +lui, constata que ses pressentiments ne +l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses +lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette, +ces mots qui le firent involontairement tressaillir : +<span class='it'>Affaire Greslou</span>. Un silence régnait dans cette +pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et +par le craquement de la plume du greffier. Ce dernier +se préparait à noter l’interrogatoire avec l’impersonnelle +indifférence qui distingue les hommes +habitués à jouer le rôle de machines dans les +drames de la cour d’assises.</p> + +<p class='pindent'>Un procès pour eux ne se distingue pas plus +d’un autre que pour un employé des pompes +funèbres un mort ne se différencie d’un mort, +ou pour un garçon d’hôpital un malade d’un +malade.</p> + +<p class='pindent'>— « Je vous épargnerai, monsieur, » dit enfin +le juge, « les questions habituelles... Il y a des +noms et des hommes qu’il n’est pas permis d’ignorer... » +Le philosophe ne s’inclina même pas sous +le compliment. — « Pas d’usage du monde, » +pensa le magistrat ; « ce sera un de ces hommes de +lettres qui croient devoir nous mépriser. » Et tout +haut : « J’arrive au fait qui a motivé la citation +que j’ai dû vous adresser... Vous connaissez le +crime dont est accusé le jeune Robert Greslou. »</p> + +<p class='pindent'>— « Pardon, monsieur, » interrompit le philosophe +en quittant la position qu’il avait prise +instinctivement pour écouter le juge, le coude +sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index +sur sa joue, comme dans les minutes de ses +grandes méditations solitaires, « je n’en ai pas la +moindre notion. »</p> + +<p class='pindent'>— « Tous les journaux l’ont cependant rapporté, +avec une exactitude à laquelle ces messieurs +de la presse ne nous ont guère habitués... » répondit +le juge, qui crut devoir répondre au dédain +de la littérature pour la robe diagnostiqué chez +le témoin par un peu de persiflage ; et à part +lui : « Il dissimule... Pourquoi ?... Pour jouer au +plus fin ?... Comme c’est bête ! »</p> + +<p class='pindent'>— « Pardon, monsieur, » dit encore le philosophe, +« je ne lis jamais aucun journal. »</p> + +<p class='pindent'>Le juge regarda son interlocuteur en faisant un +« Ah ! » où il entrait plus d’ironie que d’étonnement. +« Bon, » pensa-t-il, « tu veux me faire +poser, toi ; attends un peu... » Ce fut avec une +certaine irritation dans la voix qu’il reprit :</p> + +<p class='pindent'>— « Hé bien, monsieur, je vous résumerai +donc l’accusation en quelques mots, tout en regrettant +que vous ne soyez pas plus au courant d’une +affaire qui peut intéresser gravement, très gravement, +sinon votre responsabilité légale, au moins +votre responsabilité morale... » Ici le philosophe +dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le +cœur du juge : « Attrape, mon bonhomme, » se +dit-il ; et à haute voix : « Vous savez, en tout cas, +monsieur, qui était Robert Greslou et la situation +qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon... +J’ai là, dans le dossier, copie de plusieurs +lettres que vous lui avez adressées au château de +Jussat et qui témoignent que vous étiez — comment +dirai-je ? — le directeur intellectuel du +prévenu. » — Le philosophe eut un nouveau mouvement +de tête. — « Je vous demanderai tout à +l’heure de vouloir bien déclarer si ce jeune homme +vous a parlé de l’intérieur de cette famille, et dans +quels termes... Je ne vous apprends sans doute +rien et vous rappelant qu’elle se composait du +père, de la mère, d’un fils qui est capitaine de dragons, +actuellement en garnison à Lunéville, d’un +second fils qui était l’élève de Greslou et d’une +jeune fille de dix-neuf ans, Mlle Charlotte. Cette +dernière était fiancée au baron de Plane, un officier +du même régiment que son frère. Le mariage +avait dû être retardé, de quelques mois, pour des +raisons de famille qui n’ont rien à voir au procès. +Il avait été définitivement fixé au 15 décembre +dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait +l’arrivée du fiancé et du comte André, le frère de +Mlle de Jussat, la femme de chambre de cette +jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée, +la trouva morte dans son lit... »</p> + +<p class='pindent'>Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant +à feuilleter son dossier, il guigna de l’œil +le témoin. La stupeur qui se peignit sur le visage +du philosophe manifesta une telle sincérité, que le +juge en demeura lui-même étonné. « Il ne savait +rien », se dit-il ; « voilà qui est bien étrange... » +Il étudia de nouveau, sans quitter son air préoccupé +et indifférent, la physionomie de l’homme +célèbre. Mais il manquait des données qui lui +eussent rendu intelligible ce personnage abstrait, +rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le +domaine des idées et d’un naïf, d’un timide, presque +d’un comique dans le domaine des faits. Il continua +de n’y rien comprendre, et il reprit son récit : +« Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un +modeste praticien de campagne, il n’hésita pas +une minute à reconnaître que l’aspect du cadavre +démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage +était livide, les dents serrées, les pupilles dilatées +extraordinairement, et le corps, courbé en arc de +cercle, reposait sur la nuque et sur les talons. Bref, +c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement +par la strychnine. Un verre, placé sur la table de +nuit, contenait les dernières gouttes d’une potion +que Mlle de Jussat-Randon avait dû prendre la +veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était +son habitude, pour combattre l’insomnie. Elle +souffrait depuis un an à peu près d’une maladie +nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y +trouva des traces de noix vomique. C’est, comme +vous savez, une des formes sous lesquelles le terrible +poison se débite dans la médecine actuelle. +Une petite bouteille sans étiquette, contenant +quelques gouttes de couleur sombre, fut ramassée +presque aussitôt par un jardinier, sous les fenêtres +de la chambre. On avait dû la jeter pour qu’elle +se brisât, mais elle était tombée sur de la terre +meuble, dans une plate-bande fraîchement remuée. +Ces gouttes brunâtres étaient aussi des gouttes +de noix vomique. Plus de doute : Mlle de Jussat +était morte empoisonnée. L’autopsie acheva de +le démontrer. Etait-on en présence d’un suicide +ou d’un meurtre ?... Un suicide ? Mais quel motif +cette jeune fille, sur le point de se marier à un +homme charmant et qu’elle avait agréé, pouvait-elle +avoir eu de se tuer ? Et de quelle manière, +sans un mot d’explication, sans une lettre d’adieu à +ses parents !... D’autre part, comment s’était-elle +procuré le poison ? Précisément cette recherche +mit la justice sur la trace de l’accusation qui +nous occupe aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien +du village déposa que, six semaines auparavant, +le précepteur du château lui avait demandé +de la noix vomique pour soigner une maladie +d’estomac. Or ce précepteur était parti pour Clermont, +sous prétexte d’aller voir sa mère malade, +le matin même du jour où l’on avait découvert le +cadavre, soi-disant appelé par une dépêche. Il +fut établi, coup sur coup, que cette dépêche +n’avait jamais été reçue, que la nuit même du +crime un domestique avait vu Robert Greslou +sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que +le flacon de poison, acheté chez le pharmacien et +que l’on retrouva chez le jeune homme, avait été +vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour +combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, +afin d’éviter les soupçons. D’autres témoignages +vinrent rapporter que Robert Greslou avait été +très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses +parents. On découvrit même une lettre qu’il lui +avait adressée, datant de onze mois déjà, mais qui +correspondait très bien à un habile effort vers +un commencement de cour. Les domestiques et +l’élève même du précepteur déposèrent encore que +depuis huit jours les relations entre Mlle de +Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement +tendues, de familières qu’elles avaient +été. A peine si elle répondait à son salut. On tira +de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert +Greslou, devenu amoureux de cette jeune fille, +l’avait courtisée sans espoir, puis il l’avait empoisonnée +pour empêcher son mariage avec un autre. +Cette hypothèse emprunta une force singulière +aux mensonges dont le jeune homme se rendit +coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir +jamais écrit à Mlle de Jussat ; on lui produisit +sa lettre et on put même retrouver dans la cheminée +de la victime, parmi des débris qui décelaient +qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit +de la mort, une moitié d’enveloppe à l’écriture du +prévenu. Il nia être allé cette nuit-là dans la +chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du +valet de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint +son dire avec d’autant plus d’énergie qu’il confessa +être entré lui-même à cette heure-là dans la chambre +d’une fille de service dont il était l’amant. +Greslou ne put d’ailleurs expliquer la raison pour +laquelle il avait acheté la noix vomique, abusant +ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel +il était lié. Il fut démontré que jamais auparavant +il ne s’était plaint de maux d’estomac. Il +n’expliqua pas davantage l’invention du faux +télégramme, son départ précipité, ni surtout le +trouble effroyable où l’avait jeté la découverte de +l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre mobile +que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit +n’était admissible, par ce simple fait que la victime +avait tous ses bijoux, tout l’argent de son +portemonnaie, et que son corps ne portait la trace +d’aucune espèce de violence. On reconstruisit +ainsi la scène : Greslou s’était introduit dans +la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant +qu’elle dormait généralement jusqu’à deux heures, +puis qu’à ce moment elle se réveillait pour prendre +sa potion. Il avait mélangé à cette potion une dose +de noix vomique suffisante pour foudroyer la +jeune fille, qui n’avait eu que le temps de reposer le +verre sans pouvoir appeler. Puis il avait eu peur +que son émotion ne le trahit, et il était parti précipitamment +avant la découverte du corps. La +bouteille vide et retrouvée sur la plate-bande, +il avait dû la jeter par la fenêtre de la chambre +d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de +Mlle Charlotte. L’autre bouteille, il avait dû la +remplir d’eau par une de ces ruses compliquées +et maladroites auxquelles se reconnaissent les +apprentis criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui +détenu dans la maison d’arrêt de Riom et +doit comparaître aux assises de cette ville, dans la +session de février, ou aux premiers jours de mars, +comme accusé d’avoir empoisonné Mlle de Jussat-Randon. +Les charges qui pèsent sur lui sont rendues +plus accablantes par son attitude depuis son +arrestation. Il se renferme dans un silence absolu, +maintenant que ses mensonges ont été confondus, +et il refuse de répondre à toutes les questions +qu’on lui pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a +pas à se défendre. Il a refusé de constituer un +avocat, et il vit dans un état de tristesse sombre +qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux +remords. Il lit et il écrit beaucoup, mais, +détail qui est bien bizarre et qui montre la force +de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, +des choses de pure philosophie, sans doute afin +de combattre la mauvaise impression produite par +sa tristesse et de prouver sa pleine liberté d’esprit... +La nature des occupations du prévenu m’amène, +monsieur, après ce long récit, à la raison pour +laquelle votre témoignage a pu être réclamé dans +cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui +se révolte contre l’évidence, comme il est naturel, +et qui meurt de douleur, mais sans arriver à +vaincre l’obstination de son fils à se taire. Vos +livres sont, avec ceux de quelques psychologues +anglais, les seuls que le prévenu ait demandés. +J’ajouterai que sur les rayons de la bibliothèque +on a trouvé tous vos volumes dans des conditions +qui prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés +de pages sur lesquelles il avait écrit un commentaire +parfois plus développé que le texte... +Vous en jugerez vous-même... »</p> + +<p class='pindent'>Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe +un exemplaire de la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span> que +ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir en +effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait +une feuille noircie de caractères d’une écriture +assez analogue à la sienne, mais plus confuse, +plus fébrile. Dans la tendance des lignes à +tomber, un graphologue eût deviné une propension +aux découragements rapides. Cette analogie d’écritures +saisit le savant pour la première fois, et ce +lui fut une sensation pénible. Il referma le livre +qu’il rendit au juge en disant :</p> + +<p class='pindent'>— « Je suis douloureusement surpris, monsieur, +des révélations que vous venez de me faire sur ce +malheureux jeune homme ; mais j’avoue ne pas +comprendre quelle sorte de relation existe entre +ce crime et mes livres ou ma personne, ni quelle +nature de témoignage je peux bien être appelé à +donner. »</p> + +<p class='pindent'>— « C’est pourtant très simple, » reprit le juge. +« Si grandes que soient les charges qui pèsent sur +Robert Greslou, elles reposent sur des hypothèses. +Il y a contre lui des présomptions terribles, il +n’y a pas une certitude absolue. Vous voyez donc, +monsieur, pour employer le langage de la Science +où vous excellez, qu’une question de psychologie +dominera tout le débat. Quelles étaient les idées, +quel était le caractère de ce jeune homme ? Il est +évident que s’il s’occupait avec beaucoup d’intérêt +d’études très abstraites, les chances de sa culpabilité +diminuent... » En prononçant cette phrase +où le savant ne devina pas un piège, Valette semblait +de plus en plus indifférent. Il n’ajoutait pas +que précisément un des arguments de l’accusation, +mis en avant par le vieux marquis de Jussat, consistait +à prétendre que Robert Greslou avait été +corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener +M. Sixte à bien caractériser le genre de principes +dont le jeune homme avait été imprégné.</p> + +<p class='pindent'>— « Interrogez, monsieur, » répondit le savant.</p> + +<p class='pindent'>— « Voulez-vous que nous commencions par le +commencement ? » dit le juge. « Dans quelles circonstances +et à quelle date avez-vous fait la connaissance +de Robert Greslou ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Il y a deux ans, » dit le philosophe, « et à +propos d’un travail purement spéculatif sur la personnalité +humaine, qu’il vint me soumettre lui-même. »</p> + +<p class='pindent'>— « Et l’avez-vous vu souvent ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Deux fois seulement. »</p> + +<p class='pindent'>— « Quelle impression vous produisit-il ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Celle d’un jeune homme admirablement +doué pour les travaux psychologiques... » répliqua +le philosophe en pesant ses mots. Le juge put +sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui +veut voir et dire la vérité. « Si bien doué que je fus +presque effrayé de cette précocité. »</p> + +<p class='pindent'>— « Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Fort peu, » dit le philosophe ; « il m’a +seulement raconté qu’il vivait avec sa mère, et que +son intention était de faire sa carrière dans le professorat, +en même temps qu’il travaillerait à +quelques livres. »</p> + +<p class='pindent'>— « En effet, » reprit le juge, « c’était un des +articles inscrits dans une espèce de programme +d’existence que l’on a trouvé dans les papiers du +prévenu, parmi ceux qui restent. — Car, et c’est +là encore une des charges qui pèsent sur lui, entre +son premier interrogatoire et son arrestation, il en +a détruit le plus grand nombre. — Pourriez-vous, » +ajouta-t-il, « donner quelques explications sur +une des phrases de ce programme, assez obscure +pour les profanes qui ne sont plus au courant de +la philosophie moderne ? Voici cette phrase... » +et, prenant une feuille entre les autres : « Multiplier +le plus possible les expériences psychologiques... +Que pensez-vous que Robert Greslou +entendît par là ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Je suis très embarrassé de vous répondre, +monsieur, » dit M. Sixte après un silence ; mais +le juge commençait à voir qu’il était inutile de +ruser avec un homme aussi simple, et il comprit +que ce silence indiquait simplement la recherche +d’une expression rigoureusement exacte à donner +à la pensée. « Je sais seulement le sens que j’attacherais, +moi, à cette formule, et probablement ce +jeune homme était trop instruit des travaux de la +psychologie pour ne pas penser de même... Il est +évident que dans les autres sciences d’observation, +telles que la physique ou la chimie, la contre-épreuve +d’une loi quelconque exige une application +positive et concrète de cette loi. Quand j’ai +décomposé l’eau, par exemple, en ses éléments, je +dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs, +reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments. +C’est là une expérience des plus vulgaires, mais +qui suffit à résumer la méthode des sciences modernes. +Connaître d’une connaissance expérimentale, +c’est pouvoir reproduire à volonté tel ou tel +phénomène, en reproduisant ses conditions... Avec +les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il +admissible ? Je crois, pour ma part, que oui, et +en définitive ce que l’on appelle l’éducation n’est +pas autre chose qu’une expérience psychologique +plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume +ainsi : étant donné tel phénomène, — qui s’appelle +tantôt une vertu, la patience, la prudence, +la sincérité ; tantôt une aptitude intellectuelle, +une langue morte ou vivante, l’orthographe, le +calcul, — trouver les conditions où ce phénomène +se produira le plus aisément... Mais ce champ +est bien borné, car si je voulais, je suppose, les +conditions exactes de la naissance de telle passion +une fois connues, produire à volonté cette passion +chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés +de code et de mœurs. Il viendra peut-être +un temps où de telles expérimentations seront +possibles. Mon avis est que, pour le moment, nous +n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous +en tenir aux expériences instituées par la nature +et le hasard. Avec des mémoires, avec des œuvres +de littérature ou d’art, avec des statistiques, +des dossiers de procès, des notes de médecine +légale, nous possédons un monde de faits à notre +service. Robert Greslou avait en effet discuté +avec moi ce <span class='it'>desideratum</span> de notre science. Je +m’en souviens, il regrettait que les condamnés à +mort ne pussent pas être placés dans des conditions +spéciales, qui permettraient d’expérimenter +sur eux certains phénomènes moraux. C’était +là une opinion simplement hypothétique, d’un +esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que, +pour travailler utilement dans cet ordre d’idées, +il est nécessaire d’étudier un cas durant un temps +très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait +opérer le mieux, » ajouta le savant, poussant ses +propres idées ; « mais comment ferait-on comprendre +qu’il pourrait être utile à la science de leur +donner systématiquement, par exemple, certains +défauts ou certains vices ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Des vices ?... » fit le juge abasourdi par la +tranquillité avec laquelle le philosophe avait prononcé +cette phrase énorme.</p> + +<p class='pindent'>— « Je parlais en psychologue, » répondit le +savant qui sourit à son tour de l’exclamation du +juge ; « voilà justement pourquoi, monsieur, notre +science n’est pas susceptible de certains progrès. +Votre exclamation m’en donnerait une preuve, s’il +en était besoin. La société ne peut pas se passer de +la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a d’autre +sens que de marquer un ensemble de conventions +quelquefois utiles, quelquefois puériles. »</p> + +<p class='pindent'>— « Vous admettez cependant qu’il y a des +actions bonnes et des actions mauvaises, » fit +M. Valette ; puis le magistrat reprenant le dessus +et utilisant tout de suite cette discussion générale +au profit de son enquête : « Cet empoisonnement +de Mlle de Jussat, » insinua-t-il, « par exemple, +vous conviendrez que c’est un crime... »</p> + +<p class='pindent'>— « Au point de vue social, » répondit +M. Sixte, « sans aucun doute. Mais pour le philosophe +il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions +sont des faits d’un certain ordre régis par certaines +lois, voilà tout. Mais, monsieur, » et ici la naïve +vanité de l’écrivain apparut, « vous trouverez de +ces théories une démonstration, que j’ose croire +définitive, dans mon <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>... »</p> + +<p class='pindent'>— « Avez-vous quelquefois abordé ces sujets +avec Robert Greslou ? » demanda le juge. « Et +croyez-vous qu’il partageât vos idées ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Très probablement, » dit le philosophe.</p> + +<p class='pindent'>— « Savez-vous, monsieur, » reprit le magistrat +démasquant ses batteries, « que vous venez +presque de justifier les accusations de M. le marquis +de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes +contemporains ont détruit le sens moral +chez ce jeune homme et l’ont rendu capable +de ce meurtre ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Je ne sais pas ce qu’est la matière, » fit +M. Sixte, « je ne suis donc pas matérialiste. Quant +à rejeter sur une doctrine la responsabilité de +l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré +donne à cette doctrine, c’est à peu près +comme si on reprochait au chimiste qui a découvert +la dynamite les attentats auxquels cette substance +est employée. C’est un argument qui ne +compte pas... » Le ton avec lequel le philosophe +prononça cette phrase révélait la force invincible +de résistance spirituelle que donne la foi profonde, — comme +une timidité presque enfantine devant +les tracas de la vie matérielle se révéla dans l’accent +avec lequel il demanda tout d’un coup : +« Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom +pour déposer ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Je ne le pense pas, monsieur, » dit le juge, +qui ne put s’empêcher de remarquer avec un +étonnement nouveau le contraste entre la fermeté +du penseur dans la première partie de son discours +et l’anxiété avec laquelle avait été prononcée +cette dernière phrase, « car je constate que +vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup +plus superficiels que ne le croyait sa mère elle-même, +si vraiment ils se bornent à ces deux +visites et à une correspondance qui paraît avoir +été exclusivement philosophique. Mais, j’y reviens, +vous n’avez jamais reçu de confidences relatives à +son existence chez les Jussat ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire +presque aussitôt après son entrée dans cette +famille. »</p> + +<p class='pindent'>— « Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y +avait pas trace d’aspirations nouvelles, d’une +inquiétude, d’une curiosité de sensations inconnues ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Je n’ai rien remarqué de semblable, » +dit le philosophe.</p> + +<p class='pindent'>— « Hé bien ! monsieur, reprit M. Valette +après un nouveau silence durant lequel il étudia +de nouveau ce bizarre témoin, « je ne veux pas +vous retenir plus longtemps. Vos heures sont +trop précieuses. Permettez-moi de résumer à mon +greffier les quelques réponses que vous m’avez +faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires +qui portent sur des matières aussi élevées... Vous +signerez ensuite... »</p> + +<p class='pindent'>Tandis que le magistrat dictait à son commis ce +qu’il croyait pouvoir intéresser la justice dans la +déposition du savant, ce dernier, que la révélation +foudroyante du crime de Robert Greslou et +l’entretien avec le juge avaient évidemment bouleversé, +écoutait sans faire de remarques, sans +presque comprendre même, tant la nouveauté de +l’événement auquel il se trouvait mêlé de loin +désorientait en lui le méditatif. Il signa sans +même regarder, après que M. Valette la lui eut +relue à haute voix, la page où ses réponses se +trouvaient consignées, et, encore une fois, avant +de prendre congé :</p> + +<p class='pindent'>— « Alors, je peux être bien sûr que je ne serai +pas obligé d’aller là-bas ? »</p> + +<p class='pindent'>— « J’espère que non, » dit le juge en le reconduisant ; +et il ajouta : « En tout cas, ce ne serait +que pour un jour ou deux... » éprouvant cette +fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se +peignit sur la figure du bonhomme. Puis, quand +M. Sixte fut sorti de son cabinet : « Voilà un fou +que l’on ferait bien d’enfermer, » dit-il à son +greffier, qui opina de la tête. « C’est avec des +idées comme celles de cette espèce d’anarchiste +intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec +cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux, +canaille... Savez-vous qu’il pourrait bien +faire couper le cou à son disciple avec ses paradoxes ?... +Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne +s’inquiète que de savoir s’il ira à Riom... Quel +maniaque ! » Et le juge et le greffier se mirent à +rire en haussant les épaules. Puis le premier, +après avoir, dans une rêverie de quelques minutes, +repassé en esprit les impressions diverses +qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être, +pour lui absolument énigmatique, ajouta : « Ma +foi, si je m’attendais à ce que le fameux Adrien +Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable ! »</p> + +<div><h2 id='chap03'>III<br/> <span class='sub-head'>SIMPLE DOULEUR</span></h2></div> + +<p class='pindent'>L’épithète par laquelle le juge d’instruction +condamnait l’impassibilité du savant eût été +plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre +M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe +durant le peu de temps qui séparait cet interrogatoire +du rendez-vous fixé par la malheureuse +mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande +cour du Palais de Justice, celui que M. Valette +traitait à cet instant même de maniaque regarda +tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il +convenait à un travailleur aussi minutieusement +régulier : « Deux heures un quart, » songea-t-il ; +« je ne serai pas chez moi avant trois heures. +Mme Greslou doit venir à quatre... Il n’y a pas +moyen que je me remette au travail... Voilà qui +est bien désagréable... » Et il prit sur-le-champ +la résolution de placer à ce moment sa promenade +quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait gagner +le jardin des Plantes le long du fleuve et par la +Cité, dont il aimait la physionomie vieillie et la +provinciale douceur. Le ciel était bleu, de son +bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté +de violet à l’horizon. La Seine coulait sous les +ponts, verte et gaiement laborieuse, avec ses +bateaux chargés où fume la cheminée d’une +petite maison de bois aux vitres garnies de plantes +familières. Sur le pavé sec les chevaux trottaient +allègrement. Si le philosophe perçut tous ces +détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir +du quai avec les précautions d’un rural effrayé +des voitures, ce fut pour lui une sensation plus +inconsciente encore que d’habitude. Il continuait +de penser à la révélation surprenante que le juge +venait de lui faire. Mais la tête d’un philosophe +est une machine si particulière que les événements +n’y produisent pas l’impression directe et +simple qui semble naturelle aux autres personnes. +Celui-ci était composé de trois individus comme +emboîtés les uns dans les autres : il y avait en lui +le bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins +méticuleux de sa servante et soucieux d’abord de +sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le +polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire, +animé, à son insu, du susceptible amour-propre +commun à tous les écrivains. Il y avait enfin le +grand psychologue, passionnément attaché aux +problèmes de la vie intérieure, et il fallait, pour +qu’une idée eût accompli sa pleine action sur cet +esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments.</p> + +<p class='pindent'>Du Palais de Justice jusqu’aux premiers pas au +bord de la Seine, ce fut le bourgeois qui raisonna : +« Oui », se disait M. Sixte, répétant le mot que +la vue de l’horloge lui avait arraché, « voilà qui +est bien désagréable. Une journée tout entière +perdue, et pourquoi ?... Je vous demande un peu +ce que j’avais à faire avec cette histoire d’assassinat +et ce que mon témoignage a dû apporter à +l’instruction !... » Il ne se doutait pas qu’entre les +mains d’un avocat habile ses théories sur le crime +et la responsabilité pouvaient devenir contre Greslou +la plus redoutable des armes. « C’était bien la +peine, » continuait-il, « de me déranger. Mais ces +gens ne se doutent pas de ce qu’est la vie d’un +homme qui travaille... Quel <span class='it'>minus habens</span> que ce +juge avec ses questions imbéciles !... Pourvu qu’en +effet je ne sois pas obligé d’aller comparaître à +Riom devant quelques autres individus de même +sottise ?... » Le tableau d’un départ se peignit de +nouveau devant sa rêverie avec les caractères +d’odieuse bousculade qu’un dérangement de cet +ordre représente à un homme de cabinet que +l’action désoriente et pour qui le moindre ennui +physique devient un malheur véritable. Les +grandes intelligences abstraites subissent de ces +puérilités. Le philosophe aperçut, dans un éclair +d’angoisse, sa malle ouverte, son linge emballé, +les papiers nécessaires à ses travaux actuels mis +auprès de ses chemises, sa montée en fiacre, le +tumulte de la gare, le wagon et les grossières promiscuités +du voisinage, l’arrivée dans une ville +inconnue, les détresses de la chambre d’hôtel +sans les soins de Mlle Trapenard qui lui étaient +devenus nécessaires, quoiqu’il l’ignorât, comme +à un enfant. Ce penseur, si héroïquement indépendant +qu’il eût marché au martyre, à une +autre époque, pour ses convictions, avec la fermeté +d’un Bruno ou d’un Vanini, se sentit, devant +l’image de ces médiocres tracas, saisi d’une sorte +de détresse animale. Il se vit introduit dans la +salle d’assises, contraint de répondre aux questions +d’un président, en présence d’une foule +attentive, et cela sans avoir, contre sa timidité +native, un point d’appui dans une idée, — c’est +la seule racine d’énergie pour les spéculatifs purs. — « Je +ne recevrai plus aucun jeune homme, » +conclut-il, profondément troublé par ces prévisions ; +« oui, je condamnerai ma porte dorénavant... +Mais ne devançons pas les faits... Peut-être +n’aurai-je pas à traverser cette corvée et tout +est-il fini... »</p> + +<p class='pindent'>— « Fini ?... » Et déjà le bourgeois casanier +cédait la place dans ce monologue intérieur au +second des trois personnages cachés dans le philosophe, +à l’écrivain d’ouvrages discutés avec passion +par le public. « Fini ?... Envers le moi qui +va et qui vient, qui habite rue Guy-de-la-Brosse +et que cela ennuierait ferme de partir comme +cela pour l’Auvergne en hiver et si bêtement, +soit... Mais envers mes livres et mes idées ?... +Quelle étrange chose que cette haine instinctive +des ignorants pour des systèmes qu’ils ne peuvent +même pas comprendre !... Un jeune homme jaloux +tue une jeune fille pour empêcher qu’elle n’en +épouse un autre. Ce jeune homme a été en correspondance +avec un philosophe dont il étudie les +ouvrages. C’est le philosophe qui est le coupable. +Et me voilà devenu matérialiste, moi qui ai +démontré la non-existence de la matière !... » Il +haussa les épaules, puis une nouvelle image traversa +son souvenir, celle de Marius Dumoulin, +le jeune professeur du Collège de France, l’homme +qu’il détestait le plus au monde. Il vit en même +temps, comme si elles eussent été là, écrites, +devant lui, dans une revue bien pensante, quelques-unes +des formules chères à ce défenseur +attitré du spiritualisme : « Les funestes doctrines... +Le poison intellectuel distillé par des +plumes que l’on voudrait croire inconscientes... +Le scandaleux étalage d’une psychologie de +réclame et de corruption... » — « Oui, » se dit +Adrien Sixte avec amertume, « si celui-là ne relevait +pas ce hasard qui fait d’un de mes élèves +un assassin, il ne serait pas lui... C’est la psychologie +qui aura tout fait... » Il convient d’ajouter +que Marius Dumoulin avait, lors de l’apparition +de l’<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, signalé dans ce livre +une grave erreur. Adrien Sixte avait fondé un de +ses plus ingénieux chapitres sur une soi-disant +découverte d’un physiologiste allemand, admise +par lui comme vraie, et qui venait d’être démontrée +inexacte. Peut-être Dumoulin, dans sa critique +de l’ouvrage, soulignait-il cette inadvertance du +grand analyste avec une âpreté d’ironie par trop +irrévérencieuse. Toujours est-il que Sixte, qui ne +répondait jamais aux critiques, avait voulu +répondre à celle-là. Tout en avouant la surprise +de sa bonne foi, il avait établi sans peine que +ce point de détail n’intéressait pas l’ensemble de +sa thèse. Seulement il avait gardé contre le spiritualiste +une inexpiable rancune de savant, et +d’autant plus forte qu’il pouvait la mettre sur le +compte du mépris pour un triste caractère, Dumoulin +ayant compromis la sincérité de ses doctrines +par de basses ambitions d’honneurs académiques +et de grosses places. « C’est comme si je +l’entendais !... » songea Sixte. « Ce qu’il peut dire +de mes livres, ce n’est rien encore, mais la psychologie ? +La psychologie !... C’est pourtant la +science d’où dépend l’avenir de ce pays-ci... » +Comme on voit, le philosophe était arrivé, semblable +sur ce point aux autres systématiques, à +faire de ses doctrines le centre du monde. Il raisonnait +à peu près ainsi : Etant donné un fait historique, +quelle en est la cause principale ? Un +état général des esprits. Cet état des esprits dérive +lui-même des idées en cours. La Révolution française, +par exemple, procède tout entière d’une +conception fausse de l’homme qui découle de la +philosophie cartésienne. Il en concluait que, pour +modifier la marche des événements, il fallait +d’abord modifier les notions reçues sur l’âme +humaine, et installer à leur place des données +précises d’où résulteraient une éducation et une +politique nouvelles. Le plus curieux était que +cette théorie avait fait de cet athée un monarchiste +aussi passionné qu’un Bonald ou un Joseph +de Maistre. Aussi, en s’indignant contre Dumoulin, +croyait-il de bonne foi s’indigner contre un +obstacle au bien public. Il eut quelques mauvaises +minutes à se figurer ainsi cet adversaire +détesté prenant texte de la mort de Mlle de +Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science +moderne de l’esprit. « Faudra-t-il lui répondre +encore ? » se demanda Sixte, pour qui déjà l’attaque +de son rival ne faisait plus doute. « Oui, » +insista-t-il, et cette fois à voix haute, « je lui +répondrai, et de ma meilleure encre... »</p> + +<p class='pindent'>Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, +et il s’arrêta pour considérer l’architecture de ce +monument. L’antique cathédrale lui symbolisait +d’habitude le caractère touffu de l’esprit germanique, +qu’il opposait en pensée à la simplicité de +l’esprit hellénique, représentée pour lui par une +photographie du Parthénon contemplée autrefois +durant de longues séances dans la bibliothèque de +Nancy. Telle était sa manière de sentir les arts. +Le souvenir de l’Allemagne subitement rappelé +changea pour une seconde le cours de sa pensée. +Il évoqua presque malgré lui Hegel, puis la doctrine +de l’identité des contradictoires, puis la +théorie de l’évolution qui en est sortie. Cette dernière +idée se rejoignit à celles qui venaient de +l’agiter, et, tout en reprenant sa marche, il commença +d’argumenter en lui-même contre les objections +prévues de Dumoulin sur le cas du jeune +Greslou. Pour la première fois depuis le début de +l’entretien avec le magistrat, le drame du château +de Jussat-Randon faisait réalité devant son intelligence, +car il y pensait avec la portion réelle de sa +nature, sa faculté de psychologue. Il oublia aussi +bien Dumoulin que les inconvénients possibles du +voyage à Riom, et sa tête fut absorbée tout entière +par le problème moral que posait ce crime. La +première question aurait dû être celle-ci : « Robert +Greslou a-t-il vraiment assassiné Mlle de Jussat ? » +Le philosophe n’y songea même point, +s’abandonnant sans s’en rendre compte à ce +défaut des esprits généralisateurs qui ne vérifient +jamais qu’à demi les données sur lesquelles ils +spéculent. Les faits ne sont pour eux qu’une +matière à exploitation théorique, et ils les déforment +volontiers pour mieux échafauder leurs +systèmes. Celui-ci reprit la formule par laquelle +il s’était résumé ce drame à lui-même : « Un jeune +homme qui devient jaloux et qui tue, voilà une +preuve de plus à l’appui de ma thèse que l’instinct +de la destruction et celui de l’amour s’éveillent +ensemble chez le mâle... » Il s’était servi +de ce principe pour écrire dans sa <span class='it'>Théorie des passions</span> +un chapitre d’une extraordinaire audace sur +les aberrations du sens génésique. « La réapparition +de l’animalité féroce chez le civilisé suffirait +seule à expliquer cet acte... Il faudrait aussi +étudier l’hérédité personnelle de l’assassin... » +Il s’efforça de se représenter Robert Greslou, +sans parvenir à ressusciter de cette image d’autres +traits que ceux qui confirmaient l’hypothèse +déjà ébauchée dans sa tête. « Ces yeux noirs très +brillants, ces gestes trop vifs, cette manière +brusque d’entrer en relations avec moi, ces enthousiasmes +en me parlant... Il y avait du détraquement +nerveux dans ce garçon. Le père est +mort jeune ? Si l’on établissait qu’il y a de l’alcoolisme +dans la famille, peut-être aurait-on là un +beau cas de ce que Legrand du Saulle appelle +l’épilepsie larvée. Nous expliquerions ainsi le mutisme +de ce jeune homme, et ses dénégations pourraient +être de bonne foi. C’est la différence essentielle +que du Saulle indique entre l’épileptique et +l’aliéné. Ce dernier se souvient de ses actes. L’épileptique +les oublie... Serait-ce donc un épileptique +larvé ?... » Parvenu à ce point de sa rêverie, +le philosophe eut un moment de véritable joie. Il +venait, suivant une habitude chère à ceux de sa +race, de fabriquer une construction d’idées qu’il +prenait pour une explication. Il considéra cette +hypothèse de plusieurs côtés, se remémorant +divers exemples cités par son auteur dans son +beau traité de médecine légale, tant et si bien +qu’il arriva jusqu’au jardin des Plantes, où il pénétra +par la grande porte du quai Saint-Bernard. Il +tourna sur la droite par une allée plantée d’arbres +anciens dont les fûts se contorsionnent, blindés +de fer et recrépis de plâtre. Il flottait dans l’air +devenu très vif un sauvage relent émané des bêtes +fauves qui tournent dans leurs cages grillées, près +de là. Le philosophe fut distrait de sa méditation +par cette odeur, et il se prit à contempler +un grand vieux sanglier, de hure énorme, qui, +debout sur ses pattes minces, tendait son mufle, +mobile et avide, entre ses défenses.</p> + +<p class='pindent'>— « Et dire, » songea le savant, « que nous ne +nous connaissons guère plus que cet animal ne se +connaît ! Ce que nous appelons notre personne, +c’est une conscience si vague, si trouble, des opérations +qui s’accomplissent en nous. » Puis, revenant +à Robert Greslou : « Qui sait ? Ce jeune +homme était préoccupé par la multiplicité du +moi. N’avait-il pas un sentiment obscur qu’il portait +en lui deux états très distincts, comme une +condition première et une condition seconde, +deux êtres enfin : un, lucide, intelligent, honnête, +amoureux des travaux de l’esprit, celui que +j’ai connu ; et un autre, ténébreux, cruel, impulsif, +celui qui a tué ?... Evidemment c’est un +cas... Je suis bien heureux de l’avoir rencontré... » +Il oubliait qu’en sortant du Palais de Justice il +déplorait ses rapports avec l’accusé de Riom. +« Ce sera une bonne fortune que d’étudier la +mère à présent. Elle me fournira des documents +exacts sur les ascendants... Cela manque à notre +psychologie : de bonnes monographies faites <span class='it'>de +visu</span> sur la structure mentale des grands hommes +et des criminels... J’essaierai de dresser celle-ci... » +Toute passion sincère est égoïste, les intellectuelles +comme les autres. Ainsi le philosophe, +qui n’aurait pas, comme on dit, fait du mal à une +mouche, marchait d’un pas plus allègre en s’acheminant +vers la porte de la rue Cuvier d’où il gagnerait +la rue de Jussieu, puis la rue Guy-de-la-Brosse, +et il allait avoir une entrevue avec une mère au +désespoir qui venait sans doute le supplier qu’il +l’aidât à sauver la tête d’un fils, peut-être innocent ! +Mais l’innocence possible du prévenu, la +douleur de la mère, l’action qu’il serait lui-même +appelé à jouer dans cette nouvelle scène, tout +s’effaçait devant l’idée fixe de la note à prendre, +du petit fait significatif à collectionner. Quatre +heures sonnaient quand ce singulier songeur, et +qui ne soupçonnait pas plus sa propre férocité +qu’un médecin charmé par une belle autopsie, +déboucha sur son trottoir et arriva devant sa +maison. Sur le seuil de la porte cochère se tenaient +deux hommes : le père Carbonnet et le commissionnaire +habituellement installé au coin de la rue. +Le dos tourné au côté par où venait Adrien Sixte, +ils regardaient en riant les titubations d’un ivrogne +égaré sur le trottoir d’en face, et ils échangeaient +les propos qu’un pareil spectacle suggère +aux gens du peuple. Le coq Ferdinand tournait à +leurs pieds, brun et lustré, et il picotait l’entre-deux +du pavé.</p> + +<p class='pindent'>— « En voilà un qui a bu un coup de trop, +pour sûr de sûr, » disait le commissionnaire.</p> + +<p class='pindent'>— « Et si je vous disais moi, » répondait Carbonnet, +« que s’il est comme ça, c’est qu’il n’a +pas bu assez ? Car s’il avait bu davantage, il serait +tombé chez le marchand de vins... Il ne serait pas +à faire le <span class='it'>lent j’y vas malhabile j’y cours</span> le long +des murs... Bon ! le voilà qui butte sur la dame en +noir... »</p> + +<p class='pindent'>Les deux interlocuteurs, qui ne voyaient pas +venir le philosophe, lui barraient la porte. Ce +dernier, avec son aménité habituelle de manières, +hésita une minute à les déranger. Machinalement +il suivit l’ivrogne, lui aussi, du regard. C’était un +malheureux en haillons bourgeois, le chef coiffé +d’un chapeau de haute forme délavé par d’innombrables +averses, les pieds dansant dans des bottines +crevées. Il s’était heurté à une personne en +grand deuil qui se tenait debout sur le trottoir de +la rue Guy-de-la-Brosse, à l’angle de la rue Linné. +Sans doute cette personne épiait du côté de cette +dernière rue une arrivée qui l’intéressait beaucoup, +car elle ne se retourna pas au premier moment. +L’homme en haillons, avec l’insistance des +gens ivres, commença de faire des excuses à cette +femme qui finit par s’apercevoir de cette présence. +Elle s’écarta en faisant un geste de dégoût. L’ivrogne +eut alors un accès subit de colère, et, appuyé +au mur, lança quelques phrases injurieuses. Il se +fit autour d’eux un attroupement de plusieurs +enfants qui jouaient. Le commissionnaire se prit à +rire, Carbonnet de même. Puis, comme il se retournait +pour chercher son coq, grommelant : — « Où +est-il encore allé cadencer, ce futé-là ?... » il aperçut +Adrien Sixte derrière lequel Ferdinand s’était +réfugié, et qui s’attardait, lui aussi, à suivre des +yeux la scène entre l’ivrogne et l’inconnue.</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! monsieur Sixte, » fit le concierge, +« justement cette dame en noir vient de vous +demander deux fois depuis un quart d’heure... +Elle a dit que vous l’attendiez. »</p> + +<p class='pindent'>— « Allez la chercher, » répondit le savant ; +et, en lui-même : « C’est la mère... » songea-t-il. +Son premier mouvement fut de rentrer aussitôt. +Puis une espèce de timidité le retint, et il demeura +là sur le pas de la porte, tandis que le concierge, +coiffé de sa casquette un peu haute, son tablier de +cuir autour du corps, courait, suivi de son coq +qui se hâtait derrière lui, jusqu’au groupe amassé +au coin de la rue. La femme n’eut pas plus tôt +entendu la phrase du père Carbonnet qu’elle se +dirigea, laissant là le maître de Ferdinand gourmander +l’ivrogne, vers la maison du philosophe. +Ce dernier, continuant d’instinct les raisonnements +de sa promenade, remarqua aussitôt une +ressemblance singulière entre la personne mystérieuse +qui venait à lui et le jeune homme sur +lequel il avait été interrogé. C’était le même +regard brillant, dans un visage très pâle, et la +même coupe d’un maigre visage. Cette fois, +il n’eut plus le moindre doute, et tout de suite +l’implacable psychologue, curieux seulement du +cas à étudier, céda la place au bonhomme gauche, +malhabile à la vie pratique, embarrassé de son +long corps et gêné, jusqu’au supplice, de la première +phrase à prononcer. Mme Greslou, c’était +elle en effet, — lui rendit le service de lui dire +aussitôt, en l’abordant :</p> + +<p class='pindent'>— « Je suis, monsieur, la personne qui vous a +écrit hier. »</p> + +<p class='pindent'>— « Très honoré, madame, » balbutia le philosophe ; +« je regrette de n’avoir pas été chez moi +plus tôt... Mais votre lettre disait quatre heures... +Et puis, je sors justement de chez le juge d’instruction, +où j’ai été appelé pour témoigner à l’occasion +de ce malheureux enfant... »</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! monsieur !... » dit la mère en appuyant +sa main sur le bras d’Adrien Sixte pour arrêter sa +phrase, et lui montrant du regard le commissionnaire +qui restait dans l’angle de la porte à tendre +l’oreille.</p> + +<p class='pindent'>— « Pardon, » fit le savant, qui comprit la +cruauté de sa distraction. « Si vous voulez me permettre +de passer devant vous pour vous montrer +le chemin ? »</p> + +<p class='pindent'>Il s’engagea sous la voûte, afin de cacher la +rougeur dont il se sentait couvert. Il commença +de monter l’escalier que l’obscurité envahissait par +cette fin d’après-midi d’hiver. Il allait doucement, +afin de ménager la lassitude de sa compagne +qui se tenait à la rampe, comme si elle gardait à +peine assez d’énergie physique pour suffire à l’effort +de gravir ces quatre étages. Un souffle court, +et qui s’entendait dans le silence profond de cette +maison vide, trahissait la faiblesse de la misérable +femme. Si peu sensible aux impressions du monde +extérieur que fût le philosophe, il demeura saisi +d’une obscure pitié quand, une fois entré dans +son cabinet aux volets clos, qu’éclairaient doucement +le feu et la lampe allumés déjà par sa servante, +il regarda sa visiteuse bien en face. Les +rides creusées au coin de la bouche et le long des +ailes du nez, les lèvres sèches de fièvre, le pli des +sourcils contractés, les meurtrissures des paupières, +l’énervement des mains gantées de noir +qui maniaient un rouleau de papier, sans doute +quelque mémoire justificatif, tous les détails +enfin de cette physionomie révélaient les tortures +de l’idée fixe ; et, à peine tombée plutôt +qu’assise sur le fauteuil, elle dit d’une voix +brisée :</p> + +<p class='pindent'>— « Mon Dieu ! mon Dieu !... Je suis donc arrivée +trop tard... Je voulais vous parler, monsieur, +avant votre entretien avec le juge... Mais +vous l’avez défendu, n’est-ce pas ?... Vous avez +dit que ce n’était pas possible ; qu’il n’avait pas +commis ce dont on l’accuse ?... Vous ne le croyez +pas coupable, vous, monsieur, qu’il appelait son +maître, vous qu’il aimait tant ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Je n’ai pas eu à le défendre, madame, » +dit le philosophe ; « on m’a demandé quelles +avaient été mes relations avec lui, et comme je +ne l’ai vu que deux fois, et qu’il ne m’a jamais +parlé que de ses études... »</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! » interrompit la mère avec un profond +accent d’angoisse ; et elle répéta : « Je suis +arrivée trop tard. Mais non... » insista-t-elle en +joignant ses mains qui tremblaient. « Vous viendrez, +monsieur, pour déposer devant la cour d’assises +qu’il ne peut pas être coupable, que vous +savez qu’il ne le peut pas ? On ne devient pas un +assassin, un empoisonneur d’un jour à l’autre. La +jeunesse des criminels annonce leur crime... Ce +sont des mauvais sujets, des joueurs, des coureurs +de café... Mais lui, monsieur, depuis qu’il était +tout enfant, avec son pauvre père, toujours dans +les livres... C’était moi qui lui disais : « Allons, +Robert, sors ; il faut sortir, prendre l’air, te +distraire... » Si vous aviez vu quelle douce petite +vie nous faisions, lui et moi, avant qu’il n’entrât +dans cette famille maudite ! Et c’est à cause de +moi, c’est pour ne plus rien me coûter qu’il y est +entré, pour continuer ses études... Il aurait été +agrégé dans trois ou quatre ans, puis il aurait pris +une place dans un lycée, à Clermont peut-être... +Je l’aurais marié. J’avais en vue pour lui un joli +parti... Je serais restée là, moi, dans un coin, à +soigner ses enfants. Ah ! monsieur ! » et elle cherchait +dans les yeux du philosophe une réponse en +accord avec son passionné désir ; « dites si c’est +possible qu’un fils qui avait ces idées-là ait fait ce +qu’ils racontent ? C’est une infamie : n’est-ce pas, +monsieur, que c’est une infamie ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Calmez-vous, madame, calmez-vous. » +C’étaient les seuls mots qu’Adrien Sixte sût +répondre à cette mère qui déplorait devant lui, +d’un accent si déchirant, la ruine de ses plus +intimes espérances. D’autre part, placé encore sous +l’impression de son entretien avec le juge, elle lui +paraissait si follement égarée hors de la vérité, en +proie à des illusions si aveugles qu’il en demeurait +stupéfié ; et aussi, — pourquoi ne pas l’avouer ? — la +nouvelle perspective du voyage à Riom +l’épouvantait autant que cette douleur humaine +le saisissait. Ces diverses impressions se traduisirent +dans son regard par une incertitude, une +absence de chaleur à laquelle la mère ne se trompa +guère. Les souffrances extrêmes ont les intuitions +infaillibles de l’instinct. Cette femme comprit +que le philosophe ne croyait pas à l’innocence de +son fils, et, dans un geste d’accablement, se reculant +de lui comme avec horreur, elle gémit :</p> + +<p class='pindent'>— « Comment, vous aussi, monsieur ?... Vous +êtes avec ses ennemis ?... Vous ?... Vous ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, madame, » répondit doucement +Adrien Sixte, « je ne suis pas un ennemi. Je ne +demande pas mieux que de croire ce que vous +croyez. Mais vous me permettrez de vous parler +en toute franchise ?... Les faits sont les faits, et +ils sont terribles contre ce malheureux enfant... +Ce poison acheté clandestinement, cette bouteille +jetée par la fenêtre, cette autre bouteille vidée +à moitié puis remplie d’eau, cette sortie de la chambre +de la jeune fille, la nuit de la mort, cette fausse +dépêche, ce départ subit, ces lettres brûlées et puis +ces dénégations... »</p> + +<p class='pindent'>— « Mais il n’y a pas une preuve dans tout +cela, monsieur, » interrompit la mère, « pas +une... Ce départ subit ? Il voulait quitter sa place +depuis plus d’un mois. J’ai ses lettres où il m’annonce +ce projet, et d’ailleurs la fin de son engagement +approchait. Il s’est imaginé qu’on voudrait +le garder et il en avait assez de cette vie de précepteur ; +et puis, comme il est timide, il a donné +un faux prétexte et inventé cette malheureuse +dépêche, voilà tout... Le poison ? Mais il ne l’a +pas acheté secrètement. Il avait souffert de l’estomac, +voici des années. Il avait tant étudié après +ses repas !... Cette sortie, la nuit ? Mais qui l’a vu ? +Un domestique ? Et si ce domestique est payé, +pour accuser mon fils, par le véritable assassin ?... +Est-ce que je connais les intrigues qu’avait cette +jeune fille et qui a pu avoir intérêt à la tuer ?... +Cette bouteille jetée, cette autre à moitié remplie, +ces lettres brûlées ? Mais est-ce que vous ne voyez +pas que c’est la suite d’un plan pour faire tomber +les soupçons sur lui ? Comment ? Pourquoi ? Ça se +découvrira un jour, allez... Ce que je sais, moi, +c’est que mon fils n’est pas coupable. Je le jure +sur la mémoire de son père. Ah ! croyez-vous que +je le défendrais comme cela si je le sentais criminel ? +Je demanderais pitié, je sangloterais, je +prierais, au lieu que, maintenant, je crie justice, +justice ! Non, ces gens-là n’avaient pas le droit de +l’accuser, comme ils ont fait, de le jeter en prison, +de déshonorer notre nom, pour rien, pour rien. +Car enfin, monsieur, je vous l’ai démontré, il n’y +a pas une preuve. »</p> + +<p class='pindent'>— « S’il est innocent, alors, pourquoi cette +obstination à se taire ?... » dit le philosophe, qui +pensa en lui-même que la pauvre femme ne lui +avait rien démontré, sinon son acharnement à +lutter contre l’évidence.</p> + +<p class='pindent'>— « Hé ! s’il était coupable, il parlerait, » +s’écria Mme Greslou, « il se défendrait, il mentirait ! +Non, » ajouta-t-elle d’une voix plus sourde, +« il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela, +j’en suis sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque +raison de ne pas parler. Pourquoi ? Peut-être pour +ne pas la déshonorer, cette jeune fille, puisqu’ils +prétendent qu’il l’aimait ?... Ah ! monsieur, » fit-elle +en joignant les mains, « si j’ai voulu à tout +prix vous voir, si j’ai quitté Riom pour deux jours, +c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous qui puissiez +le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende, +qu’il se justifie, qu’il dise. Il faut que vous me +promettiez de lui écrire, de venir là-bas. Vous +me devez bien cela, » insista-t-elle d’une voix +dure. « Vous m’avez tant fait souffrir. »</p> + +<p class='pindent'>— « Moi ? » interrogea le philosophe.</p> + +<p class='pindent'>— « Oui, vous », reprit-elle âprement, et, tandis +qu’elle parlait, son visage exprimait la sombre +énergie d’anciennes rancunes : « S’il a perdu la +foi, à qui la faute ? A vous, monsieur, à vos livres. +Mon Dieu ! Que je vous ai haï à cette époque !... +Je le vois encore, et sa figure, quand il m’a dit qu’il +ne communierait pas le jour des Morts, parce +qu’il avait des doutes. — « Et ton père ? » lui ai-je +dit. « Un jour des Morts ! » — Il m’a répondu : +« Laisse-moi, je ne crois plus, c’est fini. » Il était +assis à sa table et il avait un volume devant lui +qu’il ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus +le nom de l’auteur, là, machinalement. C’était le +vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui, ce +jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une +pauvre ignorante... Mais le lendemain, pendant +qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé Martel, +qui l’avait élevé, dans la chambre de travail +pour lui montrer la bibliothèque. J’avais le pressentiment +que c’étaient ces lectures qui avaient +perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore +sur la table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit : +« Celui-là, c’est le pire de tous... » Monsieur, pardon +si je vous blesse, pardon, mais, voyez-vous, +si mon fils était encore le chrétien qu’il a été, +j’irais supplier son confesseur qu’il lui ordonnât +de parler. Vous lui avez pris la foi, monsieur ; je +ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus ; +mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens +vous le demander... Si vous l’aviez entendu, quand +il est revenu de Paris ! Il me disait de vous : « Tu +ne le connais pas, maman ; tu le vénérerais. C’est +un saint ». Ah ! promettez-moi de le faire parler. +Qu’il parle, qu’il parle, pour moi, pour son père, +pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur, qui +ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin. +Car c’est votre élève, vous êtes son maître. Il vous +doit de se défendre, comme à moi, sa mère... »</p> + +<p class='pindent'>— « Madame », dit le savant avec un sérieux +profond, « je vous promets de faire ce que je +pourrai. » C’était la seconde fois de la journée que +cette responsabilité de maître à élève se dressait +devant lui. Elle l’avait trouvé, devant le juge, +tendu dans la résistance du penseur qui repousse +avec dédain un reproche insensé. Les paroles de +cette femme âgée, frémissante de cette douleur +humaine à laquelle sa vie d’ermite intellectuel +l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres +autres que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement +remué encore quand Mme Greslou, lui saisissant +la main, reprit avec une douceur qui démentait +l’âpreté de son accent de tout à l’heure :</p> + +<p class='pindent'>— « Il m’avait bien dit que vous étiez bon, +très bon... Je suis venue encore, » continua-t-elle +en essuyant ses larmes, « pour m’acquitter d’une +commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et +voyez si ce n’est pas une nouvelle preuve qu’il +est innocent. Dans sa prison, depuis deux mois, il +a mis au net un long travail de philosophie. Il y +tient, m’a-t-il dit, beaucoup ; c’est son principal +ouvrage, et je me suis chargée de vous le remettre. » +Elle tendit au savant le rouleau de papier +qu’elle tenait sur ses genoux. « Il est tel qu’il +me l’a donné... On le laisse écrire là-bas tant +qu’il veut, tout le monde l’aime... On me permet +de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir, +où il y avait toujours le gardien entre nous. Je le +vois maintenant dans la chambre des avocats... +Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît ? +Voulez-vous regarder ? » insista-t-elle ; et d’une +voix altérée : « Il ne m’a jamais menti, et je crois +que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant il avait +pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Je verrai cela tout de suite, » dit Adrien +Sixte, qui déplia le rouleau. Il jeta les yeux sur +la première page du cahier, et il put y lire les mots : +« Psychologie moderne, » puis, sur la seconde +feuille, un autre titre : « <span class='it'>Mémoire sur moi-même</span>, » +et au-dessous étaient les lignes suivantes : « <span class='it'>Je +prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se considérer +comme engagé de parole à garder pour lui +seul les pages qui suivent. S’il ne lui convient pas de +prendre cet engagement vis-à-vis de son malheureux +élève, je lui demande de détruire ce cahier, me +fiant à son honneur pour ne pas livrer ce mémoire +à qui que ce soit, même pour sauver ma tète.</span> » Et +le jeune homme avait signé simplement de ses +initiales.</p> + +<p class='pindent'>— « Hé bien ? » demanda la mère, tandis que +le philosophe feuilletait le cahier, en proie à une +anxiété profonde.</p> + +<p class='pindent'>— « Hé bien ! » répondit-il en refermant le +cahier et tendant la première page aux yeux +inquisiteurs de Mme Greslou, « ce n’est qu’un +travail de philosophie, comme il vous l’avait +annoncé. Voyez... »</p> + +<p class='pindent'>La mère eut une question sur la bouche, une +défiance dans les prunelles tandis qu’elle lisait +cette formule technique inintelligible pour son +pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien +Sixte. Puis elle n’osa pas, et elle se leva en disant :</p> + +<p class='pindent'>— « Vous m’excuserez de vous avoir retenu si +longtemps, monsieur. J’ai mis ma dernière espérance +en vous, et vous ne tromperez pas le cœur +d’une mère. J’emporte votre promesse. »</p> + +<p class='pindent'>— « Tout ce qu’il me sera possible de faire +pour que la vérité soit connue, » dit gravement +le philosophe, « je le ferai, madame. Je vous le +promets encore une fois. »</p> + +<p class='pindent'>Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme, +et qu’il se trouva seul dans son cabinet, Adrien +Sixte demeura longtemps plongé dans ses réflexions. +Prenant ensuite le manuscrit remis par +Mme Greslou, il lut et relut la phrase écrite par +le jeune homme, et repoussant le cahier tentateur, +il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment. +Par deux fois, il saisit ces feuillets et s’approcha +du feu, puis il ne les lança pas dans les +flammes.</p> + +<p class='pindent'>Un combat se livrait dans sa tête, entre +la curiosité irrésistible que cette confession de son +disciple éveillait en lui, et des appréhensions +d’ordre très divers. Il le sentait : contracter l’engagement +que cette lecture lui imposait et apprendre +ce qu’il pouvait apprendre par ces pages +le jetterait dans une situation peut-être horrible. +S’il allait tenir entre ses mains la preuve de l’innocence +du jeune homme sans avoir le droit de la +donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa +culpabilité ? Sans qu’il s’en rendît compte, il +tremblait aussi, dans le fond le plus intime de lui-même, +de retrouver à travers ce mémoire, s’il y +avait crime, la trace de son influence, à lui, et la +cruelle accusation, déjà formulée deux fois, +que ses livres étaient mêlés à cette sinistre +histoire.</p> + +<p class='pindent'>D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme +d’études et qui avait en horreur tout tracas lui +faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant dans +un drame auquel en définitive il n’avait pas à se +mêler. « Non, » conclut-il, « je ne lirai pas ce +mémoire ; j’écrirai à ce garçon comme j’ai promis +à la mère, puis ce sera fini. » L’heure de son dîner +était venue parmi ces réflexions. Il mangea seul, +comme toujours, assis au coin d’un poêle de +faïence, — très frileux, le chauffage était son unique +luxe, — et devant une table ronde, toute +petite, couverte d’une toile cirée. La lampe qui +servait à ses travaux éclairait son frugal repas, +composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un +potage et d’un seul plat de légumes, avec quelques +raisins secs pour dessert, et, pour boisson, simplement +de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard +un des livres qui garnissaient une bibliothèque, +exilée dans cette chambre, afin d’éviter l’encombrement, +ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui +exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha +pas de livre, et sa gouvernante essaya en vain +de savoir si la visite de la dame et la citation chez +le juge avaient le moindre rapport. Le vent se +levait, un vent d’hiver dont la plainte mourait +doucement contre les volets, à travers le sombre +espace vide. Assis dans son fauteuil, après son +dîner, au lieu de sortir, et devant le manuscrit de +Robert Greslou, le savant écouta longuement cette +plainte monotone. Ses hésitations le reprirent. Puis +la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand +plus tard Mariette vint pour annoncer à son maître +que sa couverture était faite et chercher la +lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux +heures sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange +morceau d’analyse que Robert avait appelé un +Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût +été : « Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui. »</p> + +<div><h2 id='chap04'>IV<br/> <span class='sub-head'>CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI</span></h2></div> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>« Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.</p> + +<p class='pindent'>Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même +que j’ai refusé à l’avocat, malgré les +supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous +qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel +moment de ma vie ! — pour la même raison qui +m’a fait vous apporter mon premier travail. Il +existe de vous, le maître illustre, à moi votre +élève, accusé d’un crime le plus infâme, un lien que +les hommes ne sauraient comprendre, que vous +ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi +étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée +et de votre pensée si passionnément, si complètement, +à l’époque la plus décisive de mon existence ! +Maintenant et dans la détresse de mon +agonie intellectuelle, je me tourne vers vous comme +vers le seul être de qui je puisse attendre, espérer, +implorer une aide. Ah ! ne me méconnaissez pas, +monsieur et vénéré maître, et croyez que les +troubles terribles où je me débats ne sont point +causés par le vain appareil de justice qui m’environne. +Je ne serais pas digne du nom de philosophe +si je n’avais, dès longtemps, appris à considérer +ma pensée comme la seule réalité avec quoi +j’aie à compter, le monde extérieur comme une +indifférente et fatale succession d’apparences. Dès +ma dix-septième année, j’avais adopté pour règle +de me répéter, dans les heures de contrariétés +petites ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : +« La force par laquelle l’homme persévère +dans l’existence est bornée, et celle des causes +extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné +à mort dans six semaines, pour ce crime +dont je suis innocent et dont je ne puis me justifier, — vous +comprendrez pourquoi, après avoir lu +ces pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. +Je supporterais cet événement avec le même sang-froid +que si un médecin me diagnostiquait, après +m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. +Condamné, j’aurais à vaincre la révolte de l’animal +d’abord, ensuite à supporter le contre-coup +du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos +livres, le remède contre de telles épreuves, et en +opposant à l’image de la mort prochaine le sentiment +de l’inéluctable nécessité, en diminuant la +vision de la douleur de ma mère par le rappel précis +des lois psychologiques qui gouvernent les consolations, +j’arriverais au calme relatif. Certaines +phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du +cinquième chapitre du second livre dans votre +<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, que je sais par cœur : +« L’universel entrelacement des phénomènes fait +que sur chacun d’eux porte le poids de tous les +autres, en sorte que chaque parcelle de l’univers +et à chaque seconde peut être considérée comme un +résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de +tout ce qui sera. C’est en ce sens qu’il est permis +de dire que le monde est éternel dans son détail +aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, +et comme elle enveloppe, comme elle affirme et +démontre l’idée que tout est nécessaire, en nous +comme autour de nous, puisque nous sommes, +nous aussi, une parcelle et un moment de ce monde +éternel !... Hélas ! pourquoi faut-il que cette +idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque +je raisonne comme on doit raisonner, avec +ma tête, et à laquelle j’acquiesce de toute la force +de mon être, ne puisse détruire en moi une espèce +de souffrance si particulière qui envahit mon +cœur, lorsque je me souviens du drame que j’ai +traversé, de certaines actions que j’ai voulues, +d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect ? +Pour vous dire la chose d’un mot, mon cher maître, +quoique, encore une fois, je n’aie pas tué Mlle de +Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus étroite +au drame de son empoisonnement, et j’ai des +remords, quand les doctrines auxquelles je crois, +les vérités que je sais, les convictions qui forment +l’essence même de mon intelligence, me font considérer +le remords comme la plus niaise des illusions +humaines. Ces convictions se trouvent impuissantes +à me procurer cette paix de la certitude qui était +la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon +esprit reconnaît comme vrai. Je ne pense pas que +pour un homme dont la jeunesse fut consumée de +passions intellectuelles, il y ait un supplice plus +affreux que celui-là. Mais pourquoi essayer de vous +traduire avec des phrases littéraires un état mental +que je veux justement vous exposer par son détail, +à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, +pour que vous me donniez le seul secours qui +puisse m’être bienfaisant : une parole qui m’explique +à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui +m’atteste que je ne suis pas un monstre, qui me +soutienne dans le désarroi de mes croyances, qui +me prouve que je ne me suis pas trompé depuis +des années, en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime +énergie d’une créature sincère ? Enfin, +mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai +besoin de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon +à vous, puisque je ne saurais espérer d’être intelligible +à qui que ce soit, hors du psychologue +dont je suis l’élève ? Depuis deux mois tantôt que +je vis dans cette prison, l’instant où j’ai pris cette +résolution de vous écrire ce mémoire a été le seul +où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles +événements. J’avais essayé de m’absorber +dans quelques travaux d’ordre abstrait, je n’avais +pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire +ces pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. +Voici quatre jours que je ne songe qu’à cela, et, +grâces vous en soient déjà rendues, la force de la +pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du +plaisir qui était le mien autrefois, quand j’écrivais +mes premiers essais, à reprendre, pour ce +travail, la froide sévérité de ma méthode, — de +votre méthode. J’ai jeté hier sur le papier un plan +de cette monographie de mon moi actuel, en pratiquant +la division par paragraphes que vous avez +adoptée dans vos travaux. Je me suis prouvé la +vigueur persistante de ma réflexion en reconstruisant +ma vie depuis son origine, comme je résoudrais +un problème de géométrie par synthèse. +Je vois distinctement, à l’heure présente, que la +crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités +d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui +où j’ai grandi, puis un milieu de faits, celui où +j’ai été transplanté par mon arrivée chez les +Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions +qu’elle soulève en moi seront la matière des +derniers fragments d’une étude que je débarrasserai +du parasitisme des souvenirs insignifiants +pour la réduire à ce qu’un maître de notre temps +appelle les <span class='it'>génératrices</span>. A tout le moins je vous +aurai fourni un document exact sur des façons de +sentir que j’ai crues autrefois précieuses et rares, +et je vous aurai prouvé deux fois, par ma confiance +dans votre absolue discrétion et par mon +appel à votre appui philosophique, ce que vous +avez été pour celui qui vous écrit ces lignes et +qui, en vous demandant pardon de ce trop long +préambule, commence aussitôt sa dissection. Je +saurai bien vous la faire tenir, une fois finie.</p> + +<div><h3 class='nobreak' id='chap41'>§ I. — <span class='it'>Mes hérédités.</span></h3></div> + +<p class='pindent'>« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon +passé, je constate que ma faculté dominante, +celle qui s’est trouvée présente à travers toutes +les crises de ma vie, petites ou grandes, comme +elle se retrouve présente aujourd’hui, a été la +faculté, j’entends le pouvoir et le besoin du dédoublement. +Il y a toujours eu en moi deux personnes +distinctes : une qui allait, venait, agissait, +sentait, et une autre qui regardait la première +aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité. +A l’heure actuelle, et tout en sachant que +je suis là en prison, accusé d’un crime capital, +perdu d’honneur et aussi accablé de tristesse, que +c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le +5 septembre 1864... et non pas un autre, — je +pense à cette situation comme à un spectacle +auquel je demeure étranger. Même est-il juste de +dire <span class='it'>je</span> ? Non, évidemment. Car mon véritable moi +n’est, à proprement parler, ni celui qui souffre, +ni celui qui regarde. Il est composé des deux, et +j’ai eu de cette dualité une perception très nette, +bien que je ne fusse pas capable alors de comprendre +cette disposition psychologique exagérée +jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette +enfance que je veux évoquer d’abord en essayant +de tout abolir de l’heure présente et avec l’impartialité +d’un historien désintéressé.</p> + +<p class='pindent'>« Mes premiers souvenirs me représentent +cette ville de Clermont-Ferrand, et dans cette +ville une maison qui donnait sur une promenade +aujourd’hui bien changée par la récente construction +de l’école d’artillerie : le cours Sablon. +La maison était bâtie, comme toutes celles de +cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre +dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne +aux rues tortueuses une physionomie de cité du +moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune, +était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la +place d’ingénieur des ponts et chaussées. C’était +un homme chétif, de santé faible, avec un visage +à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique +et qui m’attendrit quand j’y songe, après +des années. Je le revois dans son cabinet de travail, +par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine +immense de la Limagne avec la gracieuse éminence +du puy de Crouël tout auprès, et au loin la +ligne sombre des montagnes du Forez. La gare +était voisine de notre maison, et le sifflement +des trains arrivait sans cesse jusqu’à ce cabinet +paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à +jouer sans bruit, et cet appel strident produisait +dès lors sur mes nerfs une étrange impression de +mystère, d’éloignement, d’une fuite de l’heure et +de la vie. Mon père traçait à la craie sur un +tableau noir des signes énigmatiques, figures de +géométrie ou formules d’algèbre, avec cette netteté +dans les lignes des courbes ou les lettres des +polynômes qui révélait l’habituelle méthode de +son être intime. D’autres fois, il écrivait, debout, +à une table d’architecte qu’il préférait à son +bureau, — table composée simplement d’une large +planche en bois blanc placée sur deux tréteaux. +Les grands livres de mathématiques rangés avec +minutie dans la bibliothèque, les figures froides +des savants dont les portraits gravés en taille-douce +et sous verre étaient les seuls objets d’art +dont se décorassent les murs, la pendule qui représentait +un globe du monde, deux cartes astronomiques +pendues au-dessus du bureau, et, sur ce +bureau, la règle à calculs avec ses chiffres et son +coulant de cuivre, les équerres, les compas, la +règle plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces +menus détails où tout n’était que pensée, et ces +images m’aident à comprendre comment dès ma +lointaine enfance le rêve d’une existence purement +idéale et contemplative s’élabora en moi, favorisé +sans doute par l’hérédité. Mes réflexions postérieures +m’ont fait reconnaître dans plusieurs +traits de mon caractère le résultat, transmis sous +forme instinctive, de l’existence en études abstraites +menée par mon père. J’ai constamment +éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour +l’action, si faible fût-elle, au point que de faire +une simple visite me causait autrefois un battement +de cœur, que les plus légers exercices physiques +m’étaient intolérables, que d’entrer en lutte +ouverte avec une autre personne, même pour discuter +mes idées les plus chères, m’apparaît, encore +aujourd’hui, chose presque impossible. Cette +horreur d’agir s’explique par l’excès du travail +cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au milieu +des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il +n’est pas habituellement en contact avec elles. Je +le sens bien, cette difficulté d’adaptation au fait +me vient de ce pauvre père ; de lui aussi cette +faculté de généraliser, qui est la puissance, mais +en même temps la manie de ma pensée ; et c’est +son œuvre encore qu’une prédominance morbide +du système nerveux qui a rendu ma volonté si +folle à de certaines heures. Mon père, qui devait +mourir très jeune, n’avait jamais été robuste. Il +avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette +épreuve de la préparation à l’Ecole polytechnique, +meurtrière aux meilleures santés. Avec ses épaules +étroites, avec ses membres appauvris par les +longues séances de méditations sédentaires, ce +savant aux mains transparentes semblait avoir +dans les veines, au lieu des rouges globules d’un +sang généreux, un peu de la poussière de cette +craie qu’il a tant maniée. Il ne m’a pas légué des +muscles capables de contre-balancer l’excitabilité +de mes nerfs, en sorte que je lui dois, avec cette +faculté d’abstraction qui me rend la moindre +activité difficile, une effrénée intempérance du +désir. Chaque fois que j’ai souhaité ardemment, +il m’a été impossible de réprimer cette convoitise. +C’est une hypothèse qui m’est souvent venue +quand je m’analysais moi-même, que les natures +abstraites sont plus incapables que les autres de +résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, +peut-être parce que le rapport quotidien entre +l’action et la pensée est brisée en elles. Les fanatiques +en seraient la preuve la plus éclatante. +J’ai vu ainsi mon père, d’habitude extrêmement +patient et doux, s’emporter en des colères d’une +violence folle qui le faisaient presque s’évanouir. +Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers +lui le descendant d’un grand-père peu équilibré, +sorte d’homme de génie primitif, demi-paysan +parvenu à force d’inventions mécaniques +à une demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné +par des procès. De ce côté-là de ma race, il y a +toujours eu un élément dangereux, quelque chose +de déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité +constante. J’ai considéré jadis comme un +état supérieur cette double nature : des crises +spasmodiques de passion jointes à cette énergie +continue de pensée abstraite. J’ai eu pour rêve +d’être à la fois fiévreux et lucide, le sujet et l’objet, +comme disent les Allemands, de mon analyse, +le sujet qui s’étudie lui-même et trouve dans +cette étude un moyen d’exaltation à la fois et de +développement scientifique. Hélas ! Où cette chimère +m’a-t-elle mené ? Mais ce n’est pas l’heure +de parler des effets, nous n’en sommes encore +qu’aux causes.</p> + +<p class='pindent'>« Parmi les circonstances qui agirent sur moi +durant mon enfance, je crois que voici une des +plus importantes : chaque dimanche matin, et +aussitôt que je pus lire, ma mère commença de +m’emmener avec elle à la messe. Cette messe +se célébrait à huit heures dans l’église des Capucins, +assez nouvellement bâtie sur un boulevard +planté de platanes, qui monte du cours Sablon à +la place du Taureau, en longeant le jardin des +Plantes. A la porte de cette église se tenait assise, +devant une boutique volante, une marchande de +gâteaux, appelée la mère Girard, que je connaissais +bien, pour lui acheter au printemps de petits +bâtons auxquels quatre ou cinq cerises pendaient, +attachées par du fil blanc. C’étaient les premiers +de ces fruits que je mangeasse dans la saison. +Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités +de ces jours d’enfance. Elle aurait pu devenir, +pour quelqu’un qui m’eût observé, l’occasion +de signaler en moi cette frénésie du désir dont je +vous parlais. J’avais presque la fièvre quand je +m’acheminais vers cette boutique. Ce n’était pas +la seule raison qui me fît préférer cette église des +Capucins, avec son architecture très simple, aux +cryptes souterraines de Notre-Dame-du-Port et +aux voûtes de la cathédrale soutenues par de si +élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins, +le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles +bouches chantaient, derrière les grilles, des +cantiques qui remuaient étrangement mon imagination +d’enfant. Ils me semblaient venir de si +loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je +regardais ma mère prier à côté de moi avec l’ardeur +contenue qui se manifeste dans ses moindres +actions, et je songeais que mon père n’était pas là, +qu’il n’entrait jamais à l’église. Ma tête d’enfant +se tourmentait de cette absence au point que +j’avais un jour demandé :</p> + +<p class='pindent'>— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe +avec nous ? »</p> + +<p class='pindent'>« Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je +n’avais pas eu de peine à démêler l’embarras où +ma question jetait ma mère. Elle s’en tira pourtant +avec une réponse analogue à des centaines +d’autres que m’ont faites depuis ses lèvres de +femme essentiellement éprise de principes fixes +et d’obéissance :</p> + +<p class='pindent'>— « Il entend une autre messe, à son heure ; et +puis, je t’ai déjà dit que les enfants ne doivent +jamais demander pourquoi leurs parents font telle +ou telle chose... »</p> + +<p class='pindent'>« Toute la différence d’âme qui nous a séparés, +ma mère et moi, tenait déjà dans cette phrase +qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en +revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois +encore sa pèlerine, ses mains dans son manchon +de vison doublé de soie brune d’où sortait à +moitié son livre, la sincérité de son visage même +dans son pieux mensonge, et tandis qu’elle disait : +« Il ne faut jamais demander pourquoi... » Je +vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont +regardé d’un regard qui ne me comprenait pas, +et, dès cette époque, elle ne soupçonnait en rien +ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser +c’était déjà se demander toujours et à propos de +toutes choses : Pourquoi ?... Oui, pourquoi ma +mère m’avait-elle trompé ? Car je savais que mon +père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi +n’y allait-il pas ?... Les graves et tristes accents +des moines cachés entonnaient les répons de la +messe, et moi, je me perdais dans cette question. +Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette +supériorité, que mon père comptait parmi les +premiers de la ville. Que de fois, à la promenade, +étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque ami, +qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous +deviendrons un grand savant, comme le père ?... » +Quand ma mère prenait son avis, c’était pour +l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect. +Elle trouvait donc naturel qu’il n’accomplît +pas certaines actions qui, pour nous, étaient obligatoires. +Nous n’avions pas les mêmes devoirs, +lui et nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors +dans mon cerveau d’enfant avec cette netteté, +mais elle y déposait le germe de ce qui allait être +plus tard une des convictions de ma jeunesse, à +savoir que les mêmes règles ne gouvernent pas les +hommes très intelligents et les autres. Ce fut là, +dans cette petite église, et docilement penché sur +mon paroissien, que le grand principe de ma vie +a pris naissance : — ne pas considérer comme +une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est +et doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas ; — de +même que j’ai reçu de mes conversations +avec mon père, à ce même âge, durant nos promenades, +le premier germe de ma vue scientifique +du monde.</p> + +<p class='pindent'>« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, +et quoique je sois, au rebours du poète, +un homme pour qui le monde extérieur existe très +peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire +l’image des horizons qui ont entouré ces promenades. +Tandis que la ville d’un côté regarde +vers la plaine de la Limagne, elle s’adosse de +l’autre côté aux derniers contreforts de la chaîne +des Dômes. L’échancrure des cratères éteints, la +boursouflure des éruptions calmées, les coulées de +lave refroidie donnent aux lignes de ces montagnes +volcaniques une ressemblance avec les paysages +que le télescope découvre dans ce cadavre +de planète qui est la lune. C’est donc, là-bas, un +sauvage et grandiose souvenir des plus terrible +convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité +de chemins pierreux entre des vignes, de +ruisseaux murmurant sous des saules et parmi des +châtaigniers. Les grands bonheurs de mon +enfance ont consisté dans d’interminables vagabondages +avec mon père sur tous les sentiers qui +vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat +à Durtol, de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à +écrire ces noms, ma mémoire rajeunit mon cœur. +Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé +me montre avec ses longs cheveux, avec ses +jambes serrées dans des guêtres de drap, qui chemine +en tenant la main de son père. D’où lui +venait ce goût des champs, à lui, le savant mathématicien, +l’homme de cabinet et de réflexion +abstraite ? J’y ai souvent songé depuis, et je crois +avoir découvert à son occasion une loi peu connue +du développement des esprits : — nos goûts de +jeunesse persistent même quand nous nous +sommes développés dans un sens contraire à eux, +et nous continuons de les pratiquer, en les justifiant +par des raisons intellectuelles qui les excluraient. — Je +m’explique. Mon père aimait la campagne, +naturellement, parce qu’il avait été élevé +dans un village, que tout petit il avait passé des +journées entières au bord des ruisseaux, parmi +les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner +à ses goûts d’une manière simple, il y mélangeait +ses préoccupations actuelles de savant. Il ne se +serait point pardonné d’aller à la montagne sans +y étudier la formation du terrain ; de regarder +une fleur sans en déterminer les caractères et +sans en découvrir le nom ; de ramasser un insecte +sans se rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à +la rigueur de sa méthode en tout travail, il était +arrivé ainsi à une connaissance très complète de +la contrée ; et, quand nous marchions ensemble, +cette connaissance faisait la matière unique de +notre entretien. Le paysage des montagnes lui +devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions +de la terre. Il passait de là, sans efforts, avec +une clarté de parole qui me rendait de telles idées +perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse, +et j’apercevais distinctement en imagination +les protubérances planétaires s’échappant du +noyau enflammé, de ce torride soleil en rotation. +Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait +une espèce de carte qu’il déchiffrait pour +mes yeux de dix ans, et où je distinguais l’Etoile +polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la +Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables +dont la science connaît le volume, la +position et jusqu’aux métaux. Il en était de même +des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier, +des cailloux que je cassais sous sa direction +avec un petit marteau en fer, des insectes que je +nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. +Bien avant que l’on ne pratiquât dans les collèges +les leçons de choses, mon père appliquait à mon +éducation première sa grande maxime : « Ne rien +rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement, » +conciliant ainsi la paysannerie de +ses premières impressions avec la précision acquise +dans ses études mathématiques. J’attribue à cet +enseignement le précoce esprit d’analyse qui se +développa en moi dès cette première adolescence, +et qui se serait sans doute tourné vers les études +positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait +pas achever cette éducation entreprise d’après +un plan raisonné dont j’ai retrouvé la trace dans +ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades, +et dans l’été de ma dixième année, +nous fûmes surpris, lui et moi, par un orage qui +nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous +étions en nage d’avoir marché. Pendant le temps +que nous mîmes à revenir avec nos vêtements +ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il +se plaignit d’un frisson. Deux jours après, une +fluxion de poitrine se déclarait, et la semaine suivante +il était mort.</p> + +<p class='pindent'>« Comme je veux, dans cette indication sommaire +des diverses causes qui m’ont formé mon +âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je +hais le plus au monde, l’étalage de la sentimentalité +subjective, je ne vous raconterai pas, mon cher +maître, d’autres détails sur cette mort. Il y en +eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse +qu’à distance et que plus tard. Je me rappelle, +quoique je fusse un garçon déjà grand et remarquablement +développé, avoir éprouvé plus d’étonnement +que d’affliction. C’est aujourd’hui que je +regrette vraiment mon père, que je comprends ce +que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir +nettement marqué ce que je lui dois : le goût et la +facilité de l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle, +la foi dans la science, le précoce maniement +de la bonne méthode : voilà pour l’esprit ; +pour le caractère, la première divination de l’orgueil +de penser, et aussi un élément un peu morbide, +cette difficulté d’agir qui a pour conséquence +la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles +vous entraînent. — Je voudrais marquer aussi +nettement ce que je crois devoir à ma mère. Tout +d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde +influence agit sur moi par réaction, tandis que la +première avait agi directement. A vrai dire, cette +réaction ne commença qu’au jour où, devenue +veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même. +Jusque-là, elle m’avait abandonné à +l’éducation paternelle. Cela peut sembler étrange +que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle +si énergique, si dévouée, et moi si jeune, nous +n’ayons pas vécu, au moins durant ces années-là, +en complète communion du cœur. Il existe, en +effet, une psychologie rudimentaire pour laquelle +ces mots : mère et fils, sont synonymes d’absolue +tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en +va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne, +quoique en nature humaine je ne croie +guère à ce qui suppose une simplicité entière des +rapports entre personnes d’âge et de sexe différents. +En tout cas, les familles modernes présentent +sous les étiquettes conventionnelles les +plus cruels phénomènes de divorce secret, de +mésintelligence foncière, quelquefois de haine, +qui se comprennent trop quand on pense à leurs +origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de +province à province et de race à race qui ont +chargé notre sang, à tous, d’hérédités par trop +contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, +de même famille, qui n’ont pas un +trait commun dans la structure mentale et morale. +Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres +devient une cause de conflits quotidiens, ou de +dissimulation constante. Ma mère et moi, nous en +sommes un exemple que je qualifierais d’excellent, +si le plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une +loi psychologique ne s’accompagnait du cuisant +regret d’en avoir été la victime.</p> + +<p class='pindent'>« Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien +élève de l’Ecole polytechnique, et le fils d’un ingénieur +civil. Je vous ai dit aussi qu’ils étaient tous +deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit : +« Lorrain, traître à son roi et à Dieu même. » +Cette épigramme exprime, sous une forme inique, +cette observation très juste qu’il flotte quelque +chose de très complexe dans l’âme de cette population +de frontière. Les Lorrains ont toujours vécu +sur le bord de deux races et de deux existences, +la germanique et la française. Qu’est-ce que le +goût de la traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation +d’un autre goût, admirable au point de vue +intellectuel, celui de la complication sentimentale ? +Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le +pouvoir de dédoublement dont je vous parlais en +commençant cette analyse. Je dois ajouter que +j’ai souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges +plaisirs de simulation désintéressée qui +procédaient évidemment du même principe. Il +m’est arrivé de raconter à mes camarades toutes +sortes de détails inexacts sur moi-même, sur mon +endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de +mon père, sur telle promenade que je venais de +faire, et non pas pour me vanter, mais <span class='it'>pour être +un autre</span>, simplement. J’ai goûté plus tard des +voluptés singulières à étaler les opinions les plus +opposées à celles que je considérais comme la +vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un +rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait +comme un enrichissement de ma personne, tant +j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer +dans un caractère, une croyance, une passion, c’est +se limiter. Ma mère, elle, est une femme du Midi, +absolument rebelle à toute complexité, pour qui +les idées de choses sont seules intelligibles. Dans +son imagination les formes de la vie se reproduisent, +concrètes, précises et simples. Quand elle +pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal, +la nappe de la communion, les quelques +prêtres qu’elle a connus, le livre de catéchisme +où elle a étudié petite fille. Quand elle +pense à une carrière, elle en voit l’activité positive +et les bénéfices. Le professorat, par exemple, où elle +a désiré que j’entrasse, c’était pour elle M. Limasset, +le professeur de mathématiques, l’ami de mon +père, et elle me voyait pareil à lui, traversant la +ville deux fois le jour, en jaquette d’alpaga et en +panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par des +socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec +un traitement fixe, les revenants-bons des répétitions +et la douce assurance d’une retraite. J’ai pu +étudier à propos d’elle combien cette nature +d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables +de se figurer l’intérieur des autres âmes. On dit souvent +de ces gens-là qu’ils sont despotiques et +personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En +réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent, +comme un enfant devant une montre. L’enfant +voit marcher les aiguilles, il ne sait rien du rouage +caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces +aiguilles ne vont pas à sa fantaisie, à les violenter +et à fausser les ressorts de la montre, il y a juste +l’épaisseur d’une impatience.</p> + +<p class='pindent'>« Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès +la semaine qui suivit notre commun désastre. Je +me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle +dans un état de malaise indéfinissable, mais sans +qu’un fait précis eût donné corps à ce malaise. +La première circonstance qui m’éclaira sur le +divorce commencé dès lors entre nous deux — dans +la mesure où ma tête d’enfant pouvait être +éclairée — date d’un après-midi d’automne, +quatre mois environ après la mort de mon père. +L’impression reçue fut si forte que je me la rappelle +comme si elle datait d’hier. Nous avions dû +changer d’appartement, et nous avions loué le +troisième étage d’une maison, toute en hauteur, +dans la rue du Billard, ruelle étroite qui contourne +les ombrages de la place des Petits-Arbres, +devant le palais de la Préfecture. Ma mère avait +été déterminée à ce choix par l’existence d’un +balcon où j’étais justement en train de jouer +durant ce bel après-midi. Mon jeu — vous y reconnaîtrez +le tour scientifique imprimé par mon +père à mon imagination — consistait à conduire +un caillou, qui me représentait un grand explorateur, +d’un bout à l’autre de ce balcon et parmi +d’autres pierres prises dans les pots de fleurs. Ces +autres pierres me figuraient, les unes des villes, +les autres des animaux curieux dont j’avais lu la +description. Une des fenêtres du salon donnait +sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu +m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère +parlait de moi avec une visiteuse. Je ne pus me +retenir d’écouter avec ce battement de cœur que +m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité +jugée par les autres. Plus tard j’ai compris +qu’entre notre être véritable et l’impression produite +sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a +pas plus de rapports qu’entre la couleur exacte de +notre visage et la couleur de son reflet dans une +glace bleue, verte ou jaune.</p> + +<p class='pindent'>— « Peut-être » disait la visiteuse, « vous +trompez-vous sur le compte de ce pauvre Robert. +A dix ans on est si peu formé... »</p> + +<p class='pindent'>— « Dieu vous entende, » reprenait ma mère, +« mais je tremble qu’il n’ait aucune espèce de +cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors +de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air +de n’y plus penser... Et depuis, jamais un mot... +vous savez, un de ces mots qui font voir que l’on se +souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il +me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais +connu ce cher homme qui était si bon pour lui... »</p> + +<p class='pindent'>« J’ai lu quelque part que Mérimée, tout +enfant, avait été grondé, puis chassé d’une chambre +par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de +rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on +lui avait joué la comédie de l’irritation, et il +sentit se creuser sur son cœur un pli de défiance +qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa +beaucoup lorsque je la rencontrai. L’impression +du célèbre écrivain m’offrait une analogie saisissante +avec l’effet que produisit sur moi le fragment +de causerie entendu sur le balcon. C’était +bien vrai que je ne parlais jamais de mon père, +mais c’était si faux que je l’eusse oublié ! J’y pensais +au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un +trottoir, je ne traversais pas une rue, je ne regardais +pas un de nos meubles, sans que le souvenir +du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession +qui me faisait mal. A cette obsession se +mêlait un étonnement épouvanté qu’il eût disparu +pour toujours, et le tout se confondait dans une +espèce d’appréhension anxieuse qui me fermait la +bouche quand on m’entretenait de lui. Je me +rends bien compte maintenant que ce travail de +ma pensée ne pouvait être connu de ma mère. Sur +le moment, et quand je l’entendis condamner ainsi +mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il +me sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait +pas avec moi comme elle aurait dû. Je la sentis +injuste, et, par une timidité de petit garçon encore +farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener +sur mon compte, je me crispai là, sur place, contre +cette injustice. A partir de cette minute, une impossibilité +de me montrer jamais à elle était née en +moi. Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se +poseraient sur les miens pour y chercher mes émotions, +j’éprouverais un irrésistible besoin de lui +cacher mon être intérieur.</p> + +<p class='pindent'>« Ce fut là une première scène, — ce rien +peut-il même s’appeler de ce gros nom ? — bientôt +suivie d’une seconde que je note malgré +son insignifiance apparente. Les enfants ne seraient +pas des enfants si les événements importants +de leur sensibilité n’étaient pas puérils. J’étais, +à cette époque déjà, passionné de lecture, et le +hasard m’avait mis entre les mains des volumes +très différents de ceux qui se donnaient en prix +dans les distributions. Voici comment : quoique +mon père, en sa qualité de mathématicien, eût +peu de lettres, il aimait quelques auteurs, qu’il +comprenait à sa manière ; et, en retrouvant plus +tard quelques-unes de ses notes sur ces auteurs, +j’ai pu apprécier à quel degré la sensation des +littératures est chose personnelle, irréductible, +incommensurable, pour emprunter un mot à sa +science favorite, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de +commune mesure entre les raisons pour lesquelles +deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain. +Entre autres ouvrages, mon père possédait +dans sa bibliothèque une traduction de Shakespeare +en deux volumes sur lesquels on m’asseyait +pour hausser ma chaise devant la table quand le +temps fut venu de quitter mon siège de bébé. On +me laissait ensuite, et sans y prendre garde, +manier ces volumes, illustrés de gravures qui +incitèrent bientôt ma curiosité à lire des morceaux +du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les +doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une +servante, un Othello entrant le poignard à la main +dans la chambre de Desdémone et penchant sa +face noire sur la blanche forme endormie, un roi +Lear déchirant ses vêtements sous les zigzags des +éclairs, un Richard III couché dans sa tente et +environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait +ces gravures, je lus tant et tant de fragments +que je finis par me familiariser avant ma +dixième année avec ces drames qui exaltaient mon +imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans +doute parce qu’ils ont été composés pour des +spectateurs populaires et qu’ils comportent un +élément de poésie primitive et un grossissement +enfantin. J’aimais ces rois qui défilaient, joyeux +ou désespérés, à la tête de leur armée, qui perdaient +ou gagnaient des batailles en quelques instants, +ces tueries accompagnées de fanfares parmi +les drapeaux déployés et les apparitions, ces +rapides passages d’un pays à un autre et cette +géographie chimérique. Enfin ce qu’il y a de très +abrégé, de presque rudimentaire dans ces pièces +et particulièrement dans les chroniques me séduisait +au point que, resté tout seul, il m’arrivait de +les jouer avec des chaises, qui devenaient ainsi +York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O +naïveté !... Mon père, lui, dont les répugnances +pour les réalités douloureuses de la vie étaient +extrêmes, avait goûté dans Shakespeare les côtés +touchants et purs, les profils de femme d’une +délicatesse achevée ; Imogène et Desdémone, +Cordélie et Rosalinde lui avaient plu, quoique de +tels rapprochements puissent sembler étranges, +pour les mêmes raisons que les romans de Dickens, +ceux de Topffer et jusqu’aux enfantillages +de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui +prouvent l’incohérence des jugements artistiques +uniquement fondés sur l’impression sentimentale. +Tous ces livres, je les lisais aussi, et par surcroît +ceux de Walter Scott, de même que les récits +champêtres de George Sand, dans une autre édition +illustrée. Il est certain qu’il eût mieux valu +pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments +aussi disparates, et quelques-uns dangereux. +Mais mon âge ne me permettait guère de +comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs, +tandis que mon père peinait à son tableau noir, en +train de combiner ses formules, la foudre serait +tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté +qu’il était sur les ailes du puissant démon de +l’abstraction. Ma mère, à qui ce démon-là est aussi +étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta pas +longtemps, sitôt les premières heures de notre +découragement passées, sans fureter dans la pièce +où je travaillais à mes devoirs ; et, par-dessous +un thème commencé, elle découvrit un grand +volume ouvert : c’était l’<span class='it'>Ivanhoë</span> de Scott.</p> + +<p class='pindent'>— « Qu’est-ce que c’est que ce livre ? » demanda-t-elle ; +« qui t’a permis de le prendre ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Mais je l’ai déjà lu une fois, » répondis-je.</p> + +<p class='pindent'>— « Et ceux-là ?... » continua-t-elle en inspectant +la petite bibliothèque qui, à côté de mes +bouquins d’écolier, enfermait, outre le Shakespeare, +les <span class='it'>Nouvelles genevoises</span> et <span class='it'>Nicolas Nickleby</span>, +<span class='it'>Rob-Roy</span> et <span class='it'>la Mare au Diable</span>. « Ce n’est pas de +ton âge, » insista-t-elle, « et tu vas me faire le plaisir +d’emporter tous ces livres avec moi dans le +salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton +père. »</p> + +<p class='pindent'>« Je me vois encore transbordant, trois par +trois, les volumes, dont quelques-uns étaient très +lourds pour mes petits bras, dans la froide pièce +garnie de housses qui donnait sur le balcon, — cette +pièce où j’avais entendu ma mère, pas beaucoup +de jours auparavant, juger si sévèrement +mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs +de leurs mitaines noires, elle prenait les volumes, les +rangeait à côté des gros traités de mathématiques. +Elle ferma la porte vitrée du meuble et en détacha +la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau +qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle +ajouta sévèrement :</p> + +<p class='pindent'>— « Quand tu voudras lire un livre, tu me le +demanderas. »</p> + +<p class='pindent'>« Moi, lui demander un de ces livres, mais +lequel ? Je savais si bien qu’elle me refuserait +tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont +je venais regarder les titres à travers le vitrage ! Je +me rendais déjà trop compte que nous ne pensions +de la même manière sur aucun point. Je lui +en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de +lecture, moins peut-être à cause de cette défense +que pour la raison qu’elle m’en donna. Car elle +crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les +dangers des romans, des phrases empruntées à +quelque manuel de piété qui, dès lors, me parurent +exprimer exactement le contraire de ce que +j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi +prétexte des dangers que j’avais courus dans ces +lectures inconsidérées pour s’occuper plus attentivement +de mes études et diriger mon éducation. +C’était son devoir, mais le contraste fut trop +grand entre les idées auxquelles mon père m’avait +initié précocement et la misère de sa pensée, +à elle, meublée d’impressions positives, mesquines +et bourgeoises. J’allais avec elle maintenant +à la promenade, et elle causait avec moi. Sa +conversation portait uniquement sur des remarques +de tenue, sur mes manières bonnes ou mauvaises, +sur mes petits camarades et sur leurs +parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de +penser, se sentait alors étouffée, comme opprimée. +Le paysage immobile des volcans éteints me rappelait +les épisodes grandioses du drame terrestre +que mon père me retraçait autrefois. Les fleurs +que je cueillais, ma mère les prenait pour quelques +minutes, puis elle les laissait tomber sans presque +les regarder. Elle ignorait leur nom, de même +qu’elle ignorait celui des insectes qu’elle me faisait +rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et venimeux. +Les chemins entre les vignes, que nous suivions +ensemble, ne s’en allaient plus vers cette +découverte du vaste monde à laquelle la parole +fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient +les rues de la ville et la misère des devoirs +quotidiens. Je cherche des mots pour traduire la +vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé, +d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces +promenades, et je n’en trouve pas de précis. Le +langage a été créé par des hommes faits pour +exprimer des idées et des sentiments d’hommes +faits. Les termes manquent qui correspondent +aux perceptions inachevées des enfants, à leur +pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances +qui ne se comprennent pas elles-mêmes +et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées, +celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une +tête où fermentent des conceptions hautes et +larges, d’un cerveau sur le bord du grand horizon +intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente +d’un autre cerveau, rétréci, chétif, étranger +à toute idée générale, à toute vue ample ou profonde ? +Aujourd’hui que j’ai traversé cette période +d’une adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète +les moindres épisodes par les lois de constitution +des esprits, et je me rends compte que +le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que +j’étais à la femme qu’était ma mère, avait associé +deux formes de pensée aussi irréductibles l’une +à l’autre que deux espèces différentes. C’est par +milliers que les détails me reviennent où je +retrouve la preuve de cette antithèse constitutive +entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez +pour que je me contente de noter avec précision +le résultat de ce heurt silencieux entre nos âmes, +et, pour emprunter des formules au style philosophique, +je crois apercevoir que deux germes furent +déposés en moi par cette éducation à contresens, +le germe d’un sentiment et le germe d’une +faculté : — le sentiment fut celui de la solitude du +Moi, la faculté fut celle de l’analyse intérieure.</p> + +<p class='pindent'>« Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité +comme dans celui de la pensée, j’avais subi +presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas +me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais +ainsi, à peine né à la vie intellectuelle, qu’il y a +en nous un obscur élément incommunicable. Ce +fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par +la suite un orgueil. Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas +une origine analogue ? Ne pas oser se montrer, +c’est s’isoler ; et s’isoler, c’est bien vite se +préférer. J’ai retrouvé depuis, dans quelques +philosophes nouveaux, M. Renan, par exemple, +mais transformé en un dédain triomphant et +transcendantal, ce sentiment de la solitude de +l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en maladie et +en sécheresse dans l’<span class='it'>Adolphe</span> de Benjamin Constant, +agressif et ironique dans Beyle. Chez un +pauvre petit collégien d’un lycée de province qui +trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes +d’engelures, les pieds gourds dans ses +galoches, par les rues glacées de sa ville de montagnes, +l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux +instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué +à ma mère, grandissait, grandissait, s’appliquant +à mes camarades et à mes maîtres. Je me +sentais différent d’eux, d’une différence que je +résumerai d’un mot : je croyais les comprendre +tout entiers et je ne croyais pas qu’ils me comprissent. +La réflexion m’incline maintenant à +croire que je ne les comprenais pas plus qu’ils +ne me comprenaient ; mais je vois aussi qu’il y avait +en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient +et leur personne et la mienne, simplement, +bonnement, bravement, au lieu que je +commençais à me compliquer déjà en pensant +trop à moi-même. Si j’ai de très bonne heure +senti qu’au rebours de la parole du Christ, je +n’avais pas de prochain, c’est que je me suis habitué, +de très bonne heure, à exaspérer la conscience +de ma propre âme, par suite à faire de moi +un exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité +individuelle. Mon père m’avait doué d’une +curiosité prématurée d’intelligence. N’étant plus +là pour me tourner vers le monde des connaissances +positives, cette curiosité sans emploi +retomba sur moi-même. L’esprit est une créature +vivante, comme les autres, et chez qui toute +puissance s’accompagne, comme chez les autres, +d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux proverbe +et dire : Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté +aboutit toujours à la volonté de l’exercer. L’hérédité +mentale et ma première éducation avaient +fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai +de l’être, mais mon intelligence s’appliquant +à mes propres émotions, faute d’un maître +semblable à celui que j’avais perdu, je devins +auprès de ma mère, qui ne le soupçonna jamais, +un <span class='it'>égotiste</span> absolu, d’une extraordinaire énergie de +dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon caractère +ne devaient d’ailleurs apparaître que plus +tard, sous l’action des crises d’idées que j’ai traversées +et dont je vous dois maintenant l’histoire.</p> + +<div><h3 class='nobreak' id='chap42'>§ II. — <span class='it'>Mon milieu d’idées.</span></h3></div> + +<p class='pindent'>« Les influences diverses que je viens de résumer +un peu abstraitement, mais dans des termes +que vous comprendrez, vous, mon cher maître, +eurent ce premier résultat, inattendu, de faire de +moi, entre ma onzième et ma quinzième année, +un enfant très pieux. Vraisemblablement, si +j’avais été mis au collège comme interne, j’aurais +grandi, pareil à ceux de mes camarades que j’ai +pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre religieuse +n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et +qui marqua l’avènement définitif du parti démocratique +en France, une grande vague de libre-pensée +roula de Paris sur la province ; mais j’étais +le fils d’une femme très dévote, et je fus soumis à +toutes les pratiques de la religion la plus sévère. +Je trouve une preuve de ce que je vous ai raconté +sur mon goût précoce de la dissection intime +dans ce fait que je me sentis, au rebours de mes +compagnons du catéchisme, séduit d’une manière +presque passionnée par la confession. Oui, je +peux dire que durant les quatre années de ma +crise mystique d’adolescent, de 1876 à 1880, les +grands événements de ma vie furent ces longues +séances dans l’étroite guérite en bois de l’église +des Minimes, notre paroisse, où j’allais, tous les +quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse, +le cœur battant, de ce qui se passait en moi. +L’approche de ma première communion marque +la naissance de cette sensation du confessionnal, +si mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, +et par suite mes petits péchés m’apparaissaient +comme de vrais crimes, et de les avouer me faisait +honte. Je me repentais, et j’avais la certitude +que je me relèverais pardonné, avec le délice +d’une conscience lavée de ses taches. J’étais un +enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour +moi, dans le décor du sacrement, dans le silence +froid de l’église, dans cette odeur de caveau et +d’encens qui la remplissait, dans le balbutiement +de ma propre voix disant « mon père », dans le +chuchotement de la voix du prêtre répondant +« mon fils », par derrière le grillage, une poésie +de mystère que je percevais sans la comprendre +encore. Il s’y joignait une singulière impression +d’effroi qui dérivait de l’enseignement donné par +l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous préparer +à cette première communion. C’était un homme +petit et court, de mine apoplectique, avec un +regard sombre, et d’un bleu dur dans un large et +rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire +de province, encore pénétré de jansénisme. Ses +yeux, quand il nous parlait de l’enfer, dans la +tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient +des prunelles brillantes et soudain fixes, +où passaient des visions d’épouvante, et cette +épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive +à me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer +dans ma prison, et qui sait ? peut-être subirais-je +une récurrence des émotions de terreur +que sa présence m’infligeait dans cette salle aux +murs blanchis à la chaux, meublée de bancs de +bois et d’une petite chaire en bois peint. Le +thème habituel de ses discours était le petit nombre +des élus et la vengeance divine. « Qui empêcherait +Dieu, » disait ce prêtre, « puisqu’il est +tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui +meurt à rester près du corps dont elle se sépare ?... +L’âme serait là, dans la chambre mortuaire, +entendant les sanglots, voyant les larmes des proches, +et il lui serait défendu de les consoler... +Elle serait emprisonnée dans le cercueil, et là, +obligée pendant des jours et des jours, des nuits et +des nuits, d’assister à la corruption de cette chair +qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. +Des images pareilles et de cette férocité d’invention +abondaient sur sa bouche amère ; elles me poursuivaient +dans mon sommeil. La peur de l’enfer +s’exaltait en moi jusqu’à la folie. D’autre part +l’abbé Martel déployait la même éloquence à nous +célébrer l’importance décisive qu’aurait pour +notre salut cette approche de la sainte table, et, +par suite, ma crainte des supplices éternels aboutissait +à des examens de conscience d’un scrupule +infini. Bientôt ces reploiements intimes, ce regard +jeté à la loupe sur mes moindres détours de pensée, +cette scrutation continue de mon être le plus +caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait +de n’importe quel jeu devint nul à côté. J’avais +trouvé, pour la première fois depuis la disparition +de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse +déjà définitif, presque constitutif en moi.</p> + +<p class='pindent'>« Le développement donné ainsi à mon sens aigu +de la vie intérieure aurait dû produire une amélioration +de mon être moral. Il eut au contraire +pour conséquence une subtilité qui par elle +seule était déjà une corruption, du moins au point +de vue de la stricte discipline catholique. Je devins +en effet, au cours de ces examens de conscience, où +il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement +ingénieux à découvrir des motifs singuliers +derrière mes actions les plus simples. L’abbé +Martel n’était pas un psychologue assez fin pour +discerner cette nuance et pour comprendre que de +me déchiqueter ainsi l’âme me conduisait droit à +préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes +complications du péché. Il n’y reconnaissait que +le zèle d’un enfant très fervent. Par exemple, au +matin de ma première communion, il me vit arriver +auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai +à me confesser une fois encore. En tournant et +retournant le fonds et le tréfonds de ma mémoire, +je m’étais découvert un bizarre péché de respect +humain. J’avais, six semaines auparavant, entendu +deux de mes camarades bafouer, à la porte du +lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des +Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au +lieu de les relever. La vieille dame allait à la messe ; +s’en moquer, c’était donc se moquer d’une action +pieuse. J’avais ri, pourquoi ? par fausse honte de +protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. +N’était-il pas de mon devoir d’aller trouver +les deux moqueurs et de leur rappeler leur impiété, +en les engageant à s’en repentir ? Je ne l’avais pas +fait. Pourquoi ? Par fausse honte encore ; par respect +humain, d’après les définitions mêmes du +catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le +grand jour de la première communion à me +demander avec agonie si je pourrais rejoindre +M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour +lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec +lequel il tapota ma joue après m’avoir donné l’absolution, +pour me calmer. J’entends le ton de sa +voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester +toujours pareil !... » Il ne se doutait pas que ce +scrupule puéril était le signe d’une réflexion maladivement +exagérée, ni que cette réflexion allait +m’empoisonner les délices ardemment souhaitées +de l’Eucharistie. Je ne m’étais pas contenté, +au cours des semaines précédentes, de m’analyser +la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais +abandonné à cette imagination anticipée de l’émotion +qui est la conséquence forcée de cet esprit +d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision +extrême les sentiments que j’éprouverais en +recevant l’hostie sur mes lèvres. Je m’avançai vers +la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec +une tension de tout mon être que je n’ai jamais +retrouvée depuis, et j’éprouvai, en communiant, +un frisson de déception glaçante, une défaillance +devant l’extase dont je ne peux pas traduire le +malaise. J’ai raconté plus tard cette impression +sans analogue à un camarade resté très chrétien +qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa piété +lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. +C’était trop vrai. Mais qu’y pouvais-je ?</p> + +<p class='pindent'>« Le grand événement de mon adolescence, +qui fut la perte de ma foi, ne date pourtant pas +de cette déception. Les causes qui déterminèrent +cette perte furent nombreuses, et je ne les comprends +nettement qu’aujourd’hui. Il y en eut +d’abord de lentes, de progressives, qui agirent sur +mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant +l’intérieur sans que le dehors garde un autre signe +de ce ravage qu’une petite tache presque invisible +sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, +me semble-t-il, l’application à mon confesseur +de ce terrible esprit critique, faculté destructive +de la confiance, qui m’avait dès mon enfance +séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux +plus fines, aux plus ténues délicatesses +mes examens de conscience, et l’abbé Martel continuait +à ne pas même apercevoir ce travail de +torture secrète qui m’anatomisait toute l’âme. +Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils étaient +en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages +d’un garçon très complexe et qui ne pouvait +être dirigé que si on lui donnait la sensation +d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver, +dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, +la sensation contraire, celle de l’inintelligence. +Ce n’était pas de quoi empêcher que je +ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez +pour enlever à ce directeur de ma première jeunesse +toute véritable autorité sur ma pensée. En +même temps, et c’est la seconde d’entre les causes +qui m’ont détaché de l’Eglise, je retrouvais chez +les hommes que je considérais alors comme supérieurs +la même indifférence à l’endroit des pratiques +religieuses que j’avais, tout petit, remarquée +chez mon père. Je savais que les jeunes professeurs, +ceux qui nous venaient de Paris avec le +prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient +tous des sceptiques et des athées. J’entendais ces +mots prononcés par l’abbé Martel, avec une indignation +concentrée, dans les visites qu’il rendait à +ma mère. Involontairement je réfléchissais, en +accompagnant cette dernière aux offices des Minimes, +comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté +d’esprit des dévotes qui se pressaient à la messe +le dimanche matin, et marmonnaient leur prières +dans le silence de la cérémonie, coupé du bruit +des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces +fronts qui se baissaient avec un mouvement de +ferveur soumise, à l’Elévation, jamais une idée vive +et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais +pas ce contraste avec cette netteté, mais +j’évoquais, malgré moi, en regard, l’image de ces +jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, +causant les uns avec les autres d’une conversation +que j’imaginais pareille à celles que mon père +me tenait autrefois, où les moindres phrases se +chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait +en moi sur la valeur intellectuelle des +croyances catholiques. Cette défiance fut alimentée +par une espèce d’ambition naïve qui me faisait +souhaiter, avec une ardeur incroyable, d’être +aussi intelligent que les plus intelligents, de ne +pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait +bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue +aujourd’hui, mais je ne rougis pas de cet orgueil. +Il était tout intellectuel, entièrement étranger à +une convoitise quelconque du succès extérieur. Et +puis, si je me tiens encore debout à l’heure présente, +et dans l’affreux drame de ma destinée, +je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui +me permet de vous montrer mon passé avec cette +lucidité froide, au lieu de courir, comme ferait +un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de +ce drame. Je vois si bien, moi, que les premières +scènes de la tragédie ont commencé dès lors dans +le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune homme +d’aujourd’hui !</p> + +<p class='pindent'>« La troisième des causes qui concoururent à +cette lente désagrégation de ma foi chrétienne fut +la découverte de la littérature contemporaine, qui +date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté +comment ma mère m’avait, peu de temps après la +mort de mon père, supprimé un certain nombre de +livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité +avec le temps, et la clef de la bibliothèque paternelle +continuait à cliqueter sur l’anneau d’acier +de son trousseau, entre celle de l’office et celle de +la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut +d’aviver le charme du souvenir que m’avaient laissé +ces volumes feuilletés autrefois longuement, les +pièces à demi comprises de Shakespeare, les +romans à demi oubliés de George Sand. Le hasard +voulut que je rencontrasse, au commencement +de ma troisième, quelques échantillons de la poésie +moderne dans le livre d’auteurs français qui devait +servir aux récitations de l’année. Il y avait là des +fragments de Lamartine, une dizaine de pièces +de Hugo, les <span class='it'>Stances à la Malibran</span> d’Alfred de Musset, +quelques morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte +de Lisle. Ces pages, deux cents environ, me +suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration +entre les modernes et les maîtres anciens, +comme on apprécie la différence d’arôme entre un +bouquet de roses et un bouquet de lilas, les yeux +fermés. Elle réside tout entière, cette différence +que je devinai par un instinct irraisonné, dans ce +fait que, jusqu’à la Révolution, les écrivains n’ont +jamais pris la sensibilité comme matière et comme +règle unique de leurs œuvres. C’est le contraire +depuis Quatre-Vingt-Neuf. De là résulte chez les +nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de douloureux, +une recherche de l’émotion morale et +physique, qui est allée s’exaspérant jusqu’au +morbide, et qui tout de suite m’attira d’un attrait +irrésistible. La sensualité mystique des stances du +<span class='it'>Lac</span> et du <span class='it'>Crucifix</span>, les chatoyantes splendeurs de +plusieurs <span class='it'>Orientales</span>, me fascinèrent ; mais surtout +je fus séduit, à en avoir une fièvre physique, par +ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de +l’<span class='it'>Espoir en Dieu</span> et dans quelques fragments des +<span class='it'>Consolations</span>. Ces fuyantes complications du péché +dont je vous parlais tout à l’heure, je les pressentis +par delà les morceaux choisis de mon livre de classe ; +et je commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains +ainsi devinés une de ces curiosités d’imagination +si fortes, presque folles, qui marquent le milieu +de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On +l’entend déjà sans la voir, comme la rumeur d’une +chute d’eau à travers un bouquet d’arbres, et +comme ce bruit vous enivre d’attente !... Une +relation d’amitié avec un camarade qui habitait +au premier étage de ma maison exaspéra encore +cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop +jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur +acharné, mais, plus heureux que moi, il ne subissait +aucune surveillance. Son père et sa mère, âgés déjà, +vivaient sur de petites rentes et passaient les longues +heures de leur journée à jouer, devant la +fenêtre qui regardait la rue du Billard, d’interminables +parties de mariage avec un jeu de cartes +acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur +du tabac. Emile, lui, seul dans sa chambre, pouvait +s’abandonner à toutes les fantaisies de ses lectures. +Comme nous suivions la même classe, que nous +allions au lycée ensemble et que nous en revenions +de même, ma mère me permettait volontiers de +passer des heures entières chez ce charmant enfant, +auquel je fis bientôt partager mon goût pour les +vers que j’admirais si vivement, et mon désir d’en +mieux connaître les auteurs. Nous prenions, pour +nous rendre au collège, les rues étroites de la +vieille ville, et nous passions devant l’étalage +d’un vieux libraire auquel nous avions acheté +quelques ouvrages classiques d’occasion. Que +devînmes-nous en découvrant dans une des cases +du bonhomme un Musset en assez mauvais état, +les volumes de poésie, qui coûtaient quarante +sous les deux ? Ils étaient si usés, si maculés !... +Nous commençâmes par les feuilleter, puis il nous +devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant +nos deux « semaines », nous arrivâmes à +les emporter, — et c’est là, dans la petite chambre +d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise, +que nous lûmes <span class='it'>Don Paez</span>, <span class='it'>les Marrons du feu</span>, +<span class='it'>Portia</span>, <span class='it'>Mardoche</span>, <span class='it'>Rolla</span>. J’en tremblais, comme +d’une grosse faute, et nous nous laissions envahir +par cette poésie comme par un vin, longuement, +doucement, passionnément.</p> + +<p class='pindent'>« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette +même chambre d’Emile et dans la mienne propre, +grâce à des ruses d’amant en danger, bien des +volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis +<span class='it'>la Peau de chagrin</span>, de Balzac, jusqu’aux <span class='it'>Fleurs du +mal</span>, de Baudelaire, sans parler des poèmes de +Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai +jamais éprouvé d’émotion comparable à celle de +ma première rencontre avec le génie de l’auteur +de <span class='it'>Rolla</span>. Je n’étais ni un artiste ni un historien. +La valeur plus ou moins haute de ces vers, leur +signification plus ou moins actuelle me laissait +donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait +me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais +pas vécu, l’univers dangereux de l’expérience sentimentale. +Ce que j’avais senti obscurément, cette +infériorité intellectuelle de la piété par rapport à +l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement +nouveau. Toutes les vertus que l’on +m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, +se mesquinisèrent, si humbles, si grêles +à côté des splendeurs, de l’opulence, de la frénésie +de certaines fautes... La foi toute simple, +c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si +tristement racornies et vieillottes. L’impiété, +c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa +dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans +un éclair, découvre tout l’horizon de l’histoire et +des légendes pour revenir ensuite appuyer sa tête +sur le sein d’une fille belle comme son plus beau +songe, et qui l’aime trop tard. La chasteté, le +mariage, c’étaient les bourgeois que je connaissais, +qui allaient à la musique du jardin des Plantes, +le jeudi et le dimanche, de leur même pas +régulier, qui disaient du même ton les mêmes +phrases. Mon imagination me dessinait en regard, +éclairés par les couleurs chimériques de la poésie +la plus brûlante, les visages des libertins et des +adultères des <span class='it'>Contes d’Espagne</span> et des fragments +qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de Portia, +puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la +lagune, entre les escaliers des palais antiques. +C’était don Paez assassinant Juana après s’être +enlacé à elle dans une étreinte affolée par le philtre, +Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, +l’abbé Cassio et sa Suzon. Je n’étais pas capable +de critiquer la fausseté romanesque de tout ce +décor ni d’établir un départ entre les portions +sincères et les portions littéraires de ces poèmes. +Les profondeurs scélérates de l’âme m’apparaissaient +à travers les lignes, et elles me tentaient, +elles attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations +nouvelles, la faculté d’analyse déjà trop +éveillée. Les autres livres dont je vous ai cité les +titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes +à une tentation analogue, quoique moins forte. +Devant les plaies du cœur humain que les uns et +les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai +ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints +du moyen âge qu’hypnotisait la contemplation +des blessures du Sauveur. La force de leur piété +faisait apparaître sur leurs mains les stigmates +miraculeux, et moi, mon ardeur d’admiration m’a +ouvert sur l’âme, à l’âge des saintes ignorances et +des puretés immaculées, les stigmates des ulcères +moraux dont saignèrent tous les grands malades +modernes. Oui, dans ces années où je n’étais encore +et toujours que le collégien, ami du petit Emile, +et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, +je me suis assimilé en pensée les émotions que l’enseignement +craintif de mes maîtres m’indiquait +comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue +des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que +je continuais, grâce à ma puissance native de +dédoublement, à jouer le personnage d’un enfant +très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa +mère et très pieux. Mais non. Si bizarre que cela +doive vous sembler, je ne jouais pas ce personnage. +Je l’étais aussi, avec une contradiction spontanée +qui peut-être m’a mis sur la voie du travail +psychologique auquel j’ai consacré mes premiers +efforts. Quand j’ai rencontré dans votre ouvrage +sur la volonté ces suggestives indications sur la +multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas +adhéré aussitôt, après avoir traversé des époques +comme celles que je vous décris aujourd’hui et +dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres ?</p> + +<p class='pindent'>« Cette crise de sensibilité imaginative avait +donc continué d’attaquer en moi la foi religieuse +en me donnant la tentation du péché subtil et +celle aussi du scepticisme douloureux. La crise +de sensualité qui en résulta faillit raviver cette foi +dans mon cœur déjà très malade. Je cessai d’être +pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, +dans des conditions très prosaïques et très tristes. +Une ouvrière d’environ trente ans, fraîche mais +commune, qui venait chez ma mère, se trouvant +un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance +pour m’attirer auprès d’elle et me donner +des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda +de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses +avaient allumée en moi, jointe à une palpitante +curiosité des choses de la chair éveillée par mes +lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans +une chambre de hasard, sur un lit aux gros draps +de calicot rude, je perdis ma virginité entre les +bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée +de mon innocence physique allumait un si bestial +éclat qu’elle me fit peur. L’action ne fut pas plus +tôt accomplie que je m’enfuis de cette chambre +avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que +mes mains, que ma bouche, que tout mon corps, +étaient souillés d’une souillure qu’aucune eau ne +laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser +et d’implorer du Dieu auquel je croyais encore +la force de ne pas recommencer. Ce dégoût persista +pendant plusieurs jours, et puis je constatai, +avec un mélange d’épouvante et de volupté, que +le désir s’y insinuait petit à petit, et c’est alors que +je pus observer ce trait de mon caractère que je +vous ai signalé en vous parlant de mon père : l’incapacité +à me servir de mon esprit pour me diriger +et me dominer. Contre la honte d’une nouvelle +chute dans l’abîme des sens, j’eus beau dresser et +les convictions de ma piété encore intacte, et les +délicatesses de mon imagination cultivée par tant +de lectures ; j’eus beau me dire que cela était à la +fois infâme et trivial, que je ressemblais ainsi aux +camarades les plus méprisés par Emile et par moi, +ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez +les filles, — un soir, vers les huit heures, je sortis +de la maison, sous prétexte d’un mal de tête. — Oui, +c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur +de poussière mouillée qui flottait sur la place de +Jaude arrosée de l’après-midi. Je m’acheminai +vers le faubourg de Saint-Allyre, où demeurait +Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse +qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai +dans sa pauvre chambre, et cette seconde fois fut +la première où je m’abandonnai vraiment au +délire animal, quitte à me retirer en proie au même +mortel dégoût. Dès lors, à côté des deux autres +personnes qui vivaient déjà en moi, entre l’adolescent +encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent +romanesque imaginatif, un troisième individu +naquit et grandit, un sensuel, tourmenté des +désirs les plus bassement brutaux. Pourtant +le goût de la vie intellectuelle subsistait en moi, +si fort, si définitif, que, tout en souffrant de cet +état singulier, j’éprouvais une sensation de supériorité +à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait +de plus étrange, c’est que je ne m’abandonnais +pas plus à cette dernière disposition qu’aux trois +autres, avec une claire et lucide conscience. Je +demeurais un adolescent à travers ces troubles, +c’est-à-dire un être encore incertain, inachevé, en +qui s’ébauchaient les linéaments de son âme à +venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, +puisque au fond, tout au fond, j’avais honte de +croire, comme d’une infériorité ; ni dans mes +imaginations sentimentales, puisque je les considérais +comme de simples jeux de littérature ; ni +dans ma sensualité, puisque j’avais la nausée, au +sortir de la chambre de Marianne ; et, d’autre +part, je n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité +à l’égard de mes fautes. C’était dans l’été de +ma rhétorique. Emile, qui devait mourir l’hiver +suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et +ne sortait plus guère. Il écoutait mes confidences +avec un intérêt effrayé qui flattait mon amour-propre +en me donnant à mes propres yeux une +allure d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait +pas d’avoir moi-même peur, comme à la +veille de ma première communion, du regard que +l’abbé Martel me jetait maintenant quand il me +rencontrait. Il avait sans doute parlé à ma mère +dans la mesure où le lui permettait le secret du +confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais +sans pouvoir les empêcher tout à fait, et surtout +sans y voir autre chose que des causes possibles +de tentations, tant je continuais à m’envelopper +d’hypocrisie. Cette maladie de mon meilleur +ami, cette surveillance de ma mère, l’appréhension +des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, +d’autant plus que dans ce pays de volcans il +semble que les chaleurs d’été fassent sortir du sol +une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai connu, +dans ces moments-là, des journées littéralement +folles, tant elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, +des journées où je me levais, plus fervent +chrétien que jamais. Je lisais un peu d’<span class='it'>Imitation</span>, +je priais, j’allais à ma classe avec le ferme +propos d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt +rentré, je faisais mes devoirs, puis je descendais +pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble à +quelque lecture troublante. Son père et sa mère, +qui le voyaient mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient +prendre chez le libraire tous les livres qui lui +plaisaient, et nous en étions maintenant aux écrivains +plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les +volumes, arrivés récemment de Paris, exhalaient +une odeur de papier frais et d’encre neuve. Nous +nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui +m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je +retournais en classe. Là, dans l’étouffante chaleur +du milieu du jour, tandis que les portes ouvertes +sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, +et aussi que l’on entendait les voix lointaines des +professeurs dictant les devoirs, l’image de Marianne +s’offrait à moi, et une tentation commençait, +d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant, +grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y +succomberais, comme si de lutter contre mon +obscur désir m’en faisait davantage sentir la force +et l’acuité. Je rentrais. L’image impure me +poursuivait. Je dépêchais mes devoirs avec une +sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans +le désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, +la bouche desséchée par l’ardeur de sensualité +qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le +prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers +la rue de Marianne. Je retrouvais auprès d’elle la +sensation brutale, cuisante et âpre, suivie d’une +nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer +des heures à ma fenêtre, regardant les étoiles +de la vaste nuit d’été, me souvenant de mon père +mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes +lointains. Alors une extraordinaire impression du +mystère de la nature me saisissait, du mystère de +toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans cette +nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des +profondeurs de ce ciel taciturne, ou des abîmes +qu’une journée, ainsi employée, me révélait dans +mon cœur.</p> + +<p class='pindent'>« Telles étaient mes dispositions intérieures, +mon cher maître, lorsque j’entrai dans celle de +mes classes qui devait être décisive pour mon +développement : la philosophie. Dès les premières +semaines du cours, mon ravissement commença. +Quel cours cependant et combien empâté de +fatras de la psychologie classique ! N’importe, +inexacte et incomplète, officielle et conventionnelle, +cette psychologie me passionna. La méthode +employée, la réflexion personnelle et l’analyse +intime ; — l’objet à étudier, le Moi humain +considéré dans ses facultés et ses passions ; — le +résultat cherché, un système d’idées générales +capables de résumer en de brèves formules un vaste +tas de phénomènes ; — tout, dans cette science +nouvelle, s’harmonisait trop bien avec le genre +d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes +propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai +jusqu’à mes lectures favorites, et je me plongeai +dans ces travaux d’un ordre encore inconnu +avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, +de mon unique ami, survenue à cette époque, +vint imposer de nouveau à mon intelligence si +naturellement méditative ce problème de la destinée +que je me sentais déjà presque impuissant à +résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut si +vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre +mon cours. Je cherchai des ouvrages à côté qui +pussent compléter l’enseignement du maître, et +c’est ainsi que je tombai un jour sur la <span class='it'>Psychologie +de Dieu</span>. Elle me frappa si profondément que je +pris aussitôt la <span class='it'>Théorie des passions</span> et l’<span class='it'>Anatomie +de la volonté</span>. Ce fut, dans le domaine des idées +pures, le même coup de foudre que jadis, avec les +œuvres de Musset, dans le domaine des sensations +rêvées. Le voile tomba. Les ténèbres du monde +extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé +ma voie. J’étais votre élève.</p> + +<p class='pindent'>« Pour vous expliquer d’une façon très nette +comment votre pensée pénétra la mienne, permettez-moi +de passer aussitôt aux résultats de +cette lecture et des méditations qui la suivirent. +Vous verrez comment je pus tirer de vos ouvrages +une éthique complète, raisonnée, et qui coordonna +d’une manière merveilleuse les éléments épars +en moi. Je rencontrai d’abord dans le premier de +ces trois ouvrages, la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, un +apaisement définitif à cette angoisse religieuse +dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes +doutes. Certes, les objections contre les dogmes +ne m’avaient pas manqué depuis que je lisais au +hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient +la plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais +senti attiré vers le scepticisme, comme je vous +l’ai dit, parce que je lui trouvais un double caractère +de supériorité intellectuelle et de nouveauté +sentimentale. J’avais subi, entre autres influences, +celle de l’auteur de la <span class='it'>Vie de Jésus</span>. La magie +exquise de son style, la grâce souveraine de son +dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse +impiété, m’avaient remué profondément, mais je +n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre, et je +n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, +de nuancé jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable +artiste. C’est la rigueur mathématique +de votre livre, à vous, mon cher maître, qui +s’empara de ma pensée. Vous me démontriez à +la fois avec une dialectique irrésistible que toute +hypothèse sur la cause première est un non-sens, +l’idée même de cette cause première une absurdité, +et que néanmoins ce non-sens et cette absurdité +sont aussi nécessaires à notre esprit que +l’illusion à nos yeux d’un soleil en train de tourner +autour de la terre, quoique nous sachions que +ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. +La puissante ingéniosité de ce raisonnement +ravit mon intelligence, qui, s’abandonnant docilement +à votre conduite, en arriva enfin à une vision +du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers +tel qu’il est, épandant sans commencement et +sans but le flot inépuisable de ses phénomènes. Le +soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations +sur des faits empruntés à la Science +correspondait trop bien aux lointains enseignements +de mon père pour ne pas me séduire par cela +aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, +pratiquée à nouveau après des années. Je +lisais et je relisais vos pages, les résumant, les +commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un +néophyte, à m’en assimiler tout le suc. L’orgueil +intellectuel que j’avais senti remuer en moi dès +mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui +apprenait de vous le renoncement aux plus +douces, aux plus consolantes utopies. Ah ! comment +vous raconter ces fièvres d’une initiation qui +fut pareille à un premier amour par les félicités +de l’enthousiasme et ses ferveurs ? J’avais comme +une joie physique à renverser, vos livres à la +main, l’antique édifice des croyances où j’avais +grandi. Oui, c’était la mâle félicité qu’a célébrée +Lucrèce, celle de la négation libératrice, et non +plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet +hymne à la Science dont chacune de vos pages est +comme une strophe, je l’écoutais avec un ravissement +qui fut d’autant plus intense que la +faculté d’analyse, principale raison de ma piété, +trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec une autre +ampleur qu’au confessionnal et que vos deux +grands traités m’éclairaient sur mon univers intérieur, +en même temps que la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span> +m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière +qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon +inextinguible fanal dans la tempête.</p> + +<p class='pindent'>« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en +effet, comme vous me les expliquiez ! Cette solitude +morale dont j’avais tant souffert, auprès de +ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes +camarades, de tous, même d’Emile, — je la comprenais +maintenant. Dans votre <span class='it'>Théorie des passions</span>, +n’avez-vous pas démontré que nous sommes +impuissants à sortir du Moi, et que toute relation +entre deux êtres repose sur l’illusion, comme le +reste ? Ces chutes des sens dont j’avais eu des +remords si atroces, votre <span class='it'>Anatomie de la volonté</span> +m’en révélait les motifs nécessaires, l’inéluctable +logique. Les complications que je m’étais reprochées +en m’y attardant, comme un manque de +franchise, vous m’y faisiez reconnaître une loi de +l’existence même, imposée par l’hérédité à notre +personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, +qu’en recherchant dans les romanciers et les poètes +de ce siècle des états de l’âme coupables et morbides, +j’avais, sans m’en douter, suivi une vocation +innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez +écrit : « Toutes les âmes doivent être considérées +par le savant comme des expériences instituées +par la nature. Parmi ces expériences, les unes +sont utiles à la société, et l’on prononce alors le +mot de vertu ; les autres nuisibles, et l’on prononce +le mot de vice ou de crime. Ces dernières +sont pourtant les plus significatives, et il manquerait +un élément essentiel à la science de l’esprit +si Néron, par exemple, ou tel tyran italien +du quinzième siècle n’avait pas existé... » +Par ces chaudes journées d’été, je me revois +partant en promenade, un de ces livres dans la +poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant +quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer +le sens. J’appliquais au paysage qui m’environnait +cette interprétation philosophique de ce qu’il +est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les éruptions +qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au +pied desquels j’errais ainsi, avaient dû dévaster de +lave brûlante la plaine voisine et détruire des êtres. +Pourtant elles avaient produit cette magnificence +d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient +la coupe gracieuse du Pariou, le puy de +Dôme et toute la ligne de ces nobles montagnes. +Le long des chemins verdoyaient des euphorbes +en fleur, dont je brisais les tiges pour voir le poison +en dégoutter, blanc comme du lait. Mais ces fleurs +vénéneuses nourrissaient la belle chenille thytimale, +verte avec des taches sombres, et un papillon +en devait naître, un sphinx aux ailes colorées +des plus fines nuances. Parfois une vipère glissait +entre les pierres de ces routes poudreuses, que je +regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, +avec sa tête plate et la souplesse de son corps +tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme +une preuve de l’indifférence de cette nature, qui +n’a d’autre souci que de multiplier la vie, bienfaisante +ou meurtrière, avec la même inépuisable +prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable, +se dégager de ces choses la même leçon +que de vos œuvres, à savoir que nous n’avons +rien à nous que nous-même, que le Moi seul est +réel, que cette nature nous ignore, comme les +hommes, qu’à elle comme à eux nous n’avons rien +à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. +Mes vieilles croyances en un Dieu père et +juge me semblaient des songes d’enfant malade +et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du +vaste paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense +ciel vide, en songeant que moi, chétif, j’avais +assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce +qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait +jamais. Ils venaient de la montagne, +conduisant leurs grands chariots attelés de bœufs +paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. +Avec quelles délices je les méprisais dans mon +cœur de leur grossière superstition, eux, et l’abbé +Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas +décidé à déclarer mon athéisme, prévoyant trop +quelles scènes cette déclaration provoquerait. Mais +ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant +à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de +sens si je ne vous avais pas fait entrer d’abord dans +l’intime de ma pensée et de sa formation.</p> + +<div><h3 class='nobreak' id='chap43'>§ III. — <span class='it'>Transplantation.</span></h3></div> + +<p class='pindent'>« Je fis, à la suite de cette année d’études, +peut-être trop vivement poussées, une assez grave +maladie qui me força d’interrompre ma préparation +à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai +ma classe de philosophie, tout en suivant +une partie des cours de la rhétorique. Je me +présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi +celle où j’eus l’honneur d’être reçu chez vous. +Les événements qui suivirent, vous les connaissez. +J’échouai à l’examen. Mes compositions +manquaient de ce brillant littéraire qui ne s’acquiert +que dans les lycées de Paris. En novembre +1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez +les Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je +renonçais à mon indépendance afin d’éviter de +nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à +cette raison l’espoir secret que les économies réalisées +dans ce préceptorat me permettraient, une +fois ma licence passée, de préparer mon agrégation +à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait +surtout, mon cher maître, je peux bien vous +l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me +loger auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite +dans votre ermitage m’avait produit une impression +bien profonde. Vous m’étiez apparu comme +une sorte de Spinoza moderne, si complètement +identique à vos livres, par la noblesse d’une vie +tout entière consacrée à la pensée ! Je me forgeais +d’avance un roman de félicité à l’idée que +je saurais les heures de vos promenades, que je +prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet +antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos +fenêtres, que vous consentiriez à me diriger, +qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais marquer, +moi aussi, ma place dans la Science ; enfin, vous +étiez pour moi la Certitude vivante, le Maître, ce +que Faust est pour Wagner dans la symphonie +psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions +où s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement +douces. Il s’agissait surtout de tenir compagnie +à un enfant de douze ans, le second fils du +marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette +famille avait été amenée à se retirer pour tout +l’hiver dans ce château, près du lac d’Aydat, où +ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. +M. de Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui +a exercé les fonctions de ministre plénipotentiaire +sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le krach, +de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses +propriétés étant hypothéquées, et son revenu fortement +diminué, il avait trouvé à louer son hôtel des +Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix +très élevé. Il était arrivé dans sa terre de Jussat +un peu plus tôt, comptant de là partir pour sa +villa de Cannes. Une occasion avantageuse de +louer aussi cette villa s’était présentée. Le désir de +libérer son budget l’avait séduit, d’autant plus +qu’une croissante hypocondrie lui faisait envisager +sans trop de désagrément la perspective d’une année +entière passée dans la solitude. Il avait été surpris, +dans ce moment même, par le départ subit du précepteur +de son fils Lucien, — lequel s’était sans +doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, +dare dare, il était arrivé à Clermont. Il y avait +fait ses mathématiques, trente-cinq ans plus tôt, +sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon +père. L’idée lui était venue de demander à son +ancien maître un jeune homme instruit, intelligent, +capable d’entretenir Lucien dans ses études +pour toute cette année. Il offrait cinq mille francs. +M. Limasset pensa très naturellement à moi, et +j’acceptai, pour les raisons que je vous ai dites, +d’être présenté au marquis comme candidat à +cette place. Dans un salon d’un des hôtels qui +donnent sur la place de Jaude, je vis un homme +assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris +clair dans une face plaquée de rouge, et qui +ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla +tout de suite et tout le temps, entremêlant +les détails sur sa santé — il était malade imaginaire — aux +plus vives critiques contre l’éducation +moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des +phrases qui révélaient de la sorte les diverses facettes +de son caractère :</p> + +<p class='pindent'>— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand +viendrez-vous nous voir là-haut ?... Il y a un air +excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je ne +respirais pas assez. On ne respire jamais assez... +J’espère, monsieur, » et il se tournait vers moi, +« que vous n’êtes point partisan de ces nouvelles +méthodes d’enseignement. La Science, toujours +la Science ! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en +faites-vous ?... » Puis revenant à M. Limasset : +« De mon temps, de notre temps, je peux dire, il +y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie +et du devoir. On ne négligeait pas absolument +l’éducation pour l’instruction. Vous rappelez-vous +notre aumônier, l’abbé Habert, et comme +il savait parler ?... Quelle santé ! Comme il vous +marchait d’un bon pied et par tous les temps, sans +douillette !... Mais vous, Limasset, quel âge ?... +Soixante-dix ans, hein ? Soixante-dix, et pas +une douleur ? Pas une ?... Vous me trouvez mieux, +n’est-ce pas, depuis que je vis dans la montagne ?... +Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque +petite chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, +vraiment, malade. Au moins je me soignerais... »</p> + +<p class='pindent'>« Si je vous rapporte ces incohérents discours, +tels qu’ils me reviennent à la mémoire, mon cher +maître, c’est d’abord pour vous montrer ce que +vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par +ma mère, s’est permis de mêler à mon procès votre +nom vénéré. C’est aussi pour que vous compreniez +bien dans quelles dispositions j’arrivai, quatre jours +après cette conversation, à ce château où je me suis +heurté contre de si terribles hasards. Le marquis +m’avait agréé dès cette première visite, et il avait +tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce +trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me +raconter toute sa famille. Il m’expliqua successivement, +avec ce bavardage invincible qui est le sien, +et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, +que sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup +le monde et qu’elles étaient d’excellentes ménagères ; — que +son fils aîné, le comte André, se trouvait +chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas +à me froisser de sa brusquerie, car elle cachait le +meilleur des cœurs ; — que son autre fils Lucien +avait été très souffrant et que la grosse affaire était +surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de +santé, il partit, partit, et après une heure de confidences +sur ses migraines, ses digestions, ses sommeils, +ses maux passés, présents et futurs, fatigué +sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il +s’endormit dans le coin de la voiture. Je me +souviens si nettement des plans que je roulais +dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux, +l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais +le beau paysage que nous traversions entre +des montagnes ravinées et des bois jaunis par +l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont +le cratère s’échancre, tout déchiré, tout rouge de +poussière volcanique ! Ce que j’avais vu déjà du +marquis, ce que ses discours m’annonçaient de +sa maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé +à cette idée par avance, pour me convaincre +que j’allais être exilé parmi ceux que j’appelais les +barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, +aux personnes que je jugeais irréparablement +étrangères à la vie intellectuelle.</p> + +<p class='pindent'>« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. +La doctrine d’après laquelle je devais régler mon +existence était si nette dans ma tête ! J’étais +résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, +à défendre ce moi contre toute intrusion du +dehors. Ce château où je me rendais et les gens +qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation +pour le plus grand profit de ma pensée. +Mon programme était arrêté : durant les douze ou +quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes +loisirs à travailler l’allemand, à dépouiller les deux +volumes de la <span class='it'>Psychologie</span> de Beaunis qui bondaient +ma petite malle, derrière la voiture, avec vos œuvres, +mon cher maître, avec mon <span class='it'>Ethique</span>, avec +plusieurs volumes de M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert +Spencer, quelques romans d’analyse et les +livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je +comptais passer cet examen au mois de juillet. Un +cahier tout blanc attendait des notes que je me proposais +de prendre sur les caractères de mes hôtes. +Je m’étais promis de les démonter, rouage par +rouage, et j’avais acheté à cet effet avant mon +départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur la +feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de +l’<span class='it'>Anatomie de la volonté</span> : « Spinoza se vantait d’étudier +les sentiments humains comme le mathématicien +étudie ses figures de géométrie ; le psychologue +moderne doit les étudier, lui, comme +des combinaisons chimiques élaborées dans +une cornue, avec le regret que cette cornue ne +soit pas aussi transparente, aussi maniable que +celles des laboratoires... » Je vous raconte cet +enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité +intime et combien je ressemblais peu, tandis +que le landau roulait sur la route d’Aydat, au jeune +homme ambitieux et pauvre que tant de romans +ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, +je me souviens d’avoir, dès cette heure-là, +constaté non sans orgueil, cette différence. Je me +rappelais le Julien Sorel de <span class='it'>Rouge et Noir</span>, arrivant +chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans +Balzac, devant la maison des Bargeton, quelques +pages aussi du <span class='it'>Vingtras</span> de Vallès. J’analysais la +sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou +les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement +de passer d’un monde dans un autre. De +cet étonnement avide ou rancunier, je ne trouvais +pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller, +enveloppé, par ce frais après-midi de +novembre, dans une fourrure dont le col relevé +cachait à demi son visage. Une couverture garantissait +ses jambes, d’une laine souple et sombre. Des +gants de peau bruns et brodés de noir protégeaient +ses mains, qui tenaient cette couverture. Son chapeau, +d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait +sur ses yeux. Rien que ces détails représentaient +une sorte d’existence bien différente de la nôtre, +de la pauvre et mesquine économie de notre +intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère +sauvait seule de la misère. Je me réjouissais de +n’éprouver aucune envie, pas le plus petit atome, +devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni +envie, ni timidité. Je me tenais bien en main, +sûr de moi-même et cuirassé contre toute vulgaire +atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la +supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai +tracé un portrait complet de mon âme à cette +minute si j’ajoute que je m’étais promis, une fois +pour toutes, de rayer l’amour du programme de +ma vie. J’avais eu, depuis ma première aventure +avec Marianne, une autre petite histoire que je +vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur +du lycée, si absolument sotte et avec cela +si ridiculement prétentieuse que j’en étais sorti +raffermi plus que jamais dans mon mépris pour +l’inintelligence de la « Dame », comme je disais +d’après Schopenhauer et aussi dans mon dégoût +pour la sensualité. J’attribue aux profondes +influences de la discipline catholique cette répulsion +à l’égard de la chair qui a survécu en moi aux +dogmes de la spiritualité. Je savais bien, par une +expérience trop souvent répétée, que cette répulsion +était insuffisante pour empêcher mes chutes +dans le désir sensuel. Mais je savais aussi que ce +désir naissait en moi, au temps de Marianne, par +exemple, par la certitude de son assouvissement, +et je comptais sur la solitude du château pour +m’affranchir de toute tentation et pratiquer dans +sa pleine rigueur la grande maxime du Sage +ancien : « Faire remonter tout son sexe dans son +cerveau. » Ah ! cette idolâtrie de mon cerveau, de +mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé +à étudier les règles monastiques pour les appliquer +à la culture de cette pensée. Oui, j’ai projeté +de faire tous les jours mes méditations, comme +les moines, sur les quelques articles de mon <span class='it'>credo</span> +philosophique, de célébrer chaque jour, comme les +moines, la fête d’un de mes saints à moi, de Spinoza, +de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de +vous, mon cher maître, en évoquant l’image et les +doctrines de l’initiateur ainsi choisi et m’imprégnant +de son exemple. Je comprends que tout cela +était très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, +je n’ai pas été celui que cette famille flétrit aujourd’hui, +le plébéien intrigant qui rêve un beau +mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de +Jussat entra en effet dans mon esprit, ce fut +implantée, inspirée, pour ainsi dire, par les circonstances.</p> + +<p class='pindent'>« Je ne vous écris pas pour me peindre sous +un jour romanesque, et je ne vois pas pourquoi +je vous cacherais que parmi ces circonstances, +qui devaient me pousser vers cette entreprise de +séduction, si éloignée de mes sentiments d’arrivée, +la première fut l’impression produite sur moi +par le comte André, par le frère de cette pauvre +morte, dont le souvenir, à présent que j’approche +du drame, se fait vivant pour moi jusqu’à la +torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... +Il est près de cinq heures. Le landau marche plus +vite. Le marquis s’est éveillé. Il me montre la +nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et +froide sous un ciel du couchant qui empourpre +les feuillages séchés des hêtres et des chênes ; et, +là-bas, le château, une grande bâtisse de construction +moderne, blanche avec ses tours trop +grêles et ses toits en poivrière, se rapproche à +chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un +village, d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises +au-dessus des quelques maisons à toits de chaume. +Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui +mène au château, puis devant le perron, et tout +de suite dans le vestibule. Nous entrons dans le +salon. Qu’il était paisible, ce salon, éclairé par +les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui +brûlait gaiement dans la cheminée ! Et, par +groupes, la marquise de Jussat travaillait avec sa +fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres ; +mon futur élève regardait un livre d’images, +debout contre le piano ouvert avec sa musique ; +la gouvernante de Mlle Charlotte et une religieuse +se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le +comte André parcourait un journal qu’il déposa +au moment de notre arrivée. Oui, que ce salon +était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée +marquait la fin de cette paix pour ces personnes +qui se dessinent à cette seconde dans le champ +de vision de mon souvenir avec une netteté de +portraits ? J’aperçois le visage de la marquise +d’abord, de cette grande et forte femme aux +traits un peu gros, si différents de l’aspect que +mon imagination ignorante eût donné à une grande +dame. Elle était bien en effet la ménagère modèle +dont m’avait parlé le marquis, mais une ménagère +d’une éducation accomplie, et, tout de suite, +rien qu’en me parlant de la belle journée que +nous avions eue pour notre voyage, elle me mit +à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa +Largeyx, la gouvernante, et dans cette figure terne +le sourire toujours approbateur de la vieille fille, — type +innocent de servilité heureuse, d’une +calme vie en complaisances et en félicités matérielles. +J’aperçois la sœur Anaclet avec ses yeux de +paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en permanence +dans le château pour servir de garde-malade +au marquis, toujours préoccupé d’une attaque +possible. J’aperçois le petit Lucien et ses grosses +joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est +plus, et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux +gris si doux dans leur pâleur, et ses cheveux châtains, +et la coupe allongée de son visage, et le geste +par lequel sa main offrait à son père et à moi une +tasse de thé contre le froid de la route. J’entends +sa voix disant au marquis :</p> + +<p class='pindent'>— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était +rose ce soir ?... »</p> + +<p class='pindent'>« J’entends la voix de M. de Jussat répondant +entre deux gorgées de son grog :</p> + +<p class='pindent'>— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les +prairies et du rhumatisme dans l’air... »</p> + +<p class='pindent'>« J’entends la voix du comte André reprenant :</p> + +<p class='pindent'>— « Oui, mais quel beau coup de fusil +demain !... » — puis se tournant vers moi : +« Vous chassez, monsieur Greslou ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, monsieur, » lui répondis-je.</p> + +<p class='pindent'>— « Montez-vous à cheval ? » me demanda-t-il +encore.</p> + +<p class='pindent'>— « Pas davantage. »</p> + +<p class='pindent'>— « Je vous plains, » fit-il en riant ; « après +la guerre, ce sont les deux plus grands plaisirs que +je connaisse. »</p> + +<p class='pindent'>« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi +transcrit, il ne vous expliquera pas pourquoi ces +simples phrases furent cause que je regardai +André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à +part de tous ceux que j’avais connus jusque-là ; +pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où +un domestique commença de déballer ma malle, +j’y pensai plus encore qu’à sa fragile et gracieuse +sœur ; ni pourquoi, à la table du dîner et toute la +soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon +naïf étonnement en présence de ce mâle et fier +garçon dérivait pourtant d’un fait très simple. +J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu +purement cérébral, où les seules formes estimées +de la vie étaient les intellectuelles. J’avais +eu pour camarades les premiers de ma classe, tous +délicats et frêles comme je l’étais moi-même, +sans daigner jamais prêter attention aux autres, +à ceux qui excellaient dans les exercices du corps, +et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices +qu’un prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés +et les quelques anciens amis de mon père +étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais +dessiné des héros de romans d’après mes lectures, +j’avais toujours imaginé des mécaniques mentales +plus ou moins compliquées, jamais leurs conditions +physiques. En un mot, si j’avais songé +à la supériorité que représente la belle et solide +énergie animale de l’homme, ç’avait été d’une +manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. +Le comte André, âgé d’un peu plus de trente ans, +présentait un exemplaire admirable de cette supériorité-là. +Figurez-vous un homme de moyenne +taille, découplé comme un athlète, des épaules +larges et une tournure mince, des gestes qui trahissent +à la fois la force et la souplesse, — de ces +gestes où l’on sent que le mouvement se distribue +avec cette perfection qui fait l’agilité adroite et +précise, — des mains et des pieds nerveux, disant +seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un +de ces teints bistrés derrière lesquels le sang coule, +riche en fer et en globules, un front carré dans un +casque de cheveux très noirs, une moustache de la +couleur des cheveux sur des lèvres serrées et +fermes, des yeux bruns rapprochés d’un nez un +peu busqué, ce qui donne au profil un vague +caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton +découpé hardiment et frappé d’une fossette achève +cette physionomie dans un caractère d’invincible +volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : +l’action faite homme. Il semble qu’il n’y +ait, dans cet officier rompu à tous les exercices du +corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture +d’équilibre entre penser et agir, et que son être +passe toujours tout entier dans ses moindres +gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir, monter +à cheval de manière à réaliser devant moi la fable +antique du Centaure, mettre au pistolet dix balles +de suite à trente pas dans une carte à jouer, sauter +des fossés à la promenade et pour se divertir, +avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de +même que, parfois, et pour amuser son jeune +frère, il franchissait une table en y posant seulement +les deux mains. J’ai su que, pendant la +guerre, et quoiqu’il n’eût encore que dix-sept ans, +il s’était engagé et qu’il avait fait toute la campagne, +résistant aux pires fatigues et rendant du +cœur aux vétérans. Il me suffit de l’étudier, au +dîner, ce premier soir, mangeant posément, avec +cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde ; +parlant peu, mais de cette voix pleine et +qui commande, pour éprouver, à un degré surprenant, +l’impression que j’étais devant une créature +différente de moi, mais accomplie, mais achevée +dans son espèce. Il me semble, en écrivant, que cette +scène date d’hier et que je suis là, tandis que le +marquis commence un bésigue avec sa fille après +le dîner, à causer avec la marquise, tout en regardant +à la dérobée le comte André jouer seul au billard. +Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple +et robuste dans la mince étoffe de son costume de +soirée, un noir cigare au coin de la bouche, qui poussait +les billes avec une justesse si parfaite qu’elle en +était élégante ; et moi, votre élève, moi si orgueilleux +de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche +bée les moindres gestes de ce jeune homme se +livrant à un sport aussi vulgaire, avec l’espèce +d’admiration envieuse qu’un moine lettré du +moyen âge, inhabile aux robustes jeux des muscles, +pouvait ressentir devant un chevalier en train +de marcher dans son armure.</p> + +<p class='pindent'>« Quand je prononce le mot d’envie, je vous +supplie de me bien comprendre et de ne pas m’attribuer +une bassesse qui ne fut jamais la mienne. +Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je +n’ai jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, +ni un seul des avantages sociaux qu’il possédait +et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas ressenti +non plus cette étrange haine de mâle à mâle, +très finement notée par vous dans vos pages sur +l’amour. Ma mère avait eu cette faiblesse de me +dire souvent dans mon enfance que j’étais joli +garçon. Marianne et mon autre maîtresse me +l’avaient répété. Sans être un fat, je me rendais +compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans +mon visage, ni dans ma tournure. Je vous dis +cela, non par vanité, mais afin de vous prouver +au contraire que la vanité n’entra pas pour un +atome dans la sorte de rivalité subite qui fit de +moi, dès ces premières heures, un adversaire, presque +un ennemi du comte André, sans que d’ailleurs +il s’en doutât une minute. Je le répète, dans +cette rivalité il entrait autant d’admiration que +d’antipathie. A la réflexion, j’ai trouvé dans +le sentiment que j’essaie de vous définir la trace +probable d’un atavisme inconscient. J’ai questionné +plus tard le marquis, dont je flattais ainsi +l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des Jussat-Randon, +et je crois savoir qu’ils sont de pure race +conquérante, au lieu que dans les veines du descendant +des cultivateurs lorrains qui vous écrit +ces quelques lignes coule un sang de race conquise, +le sang d’aïeux asservis à la glèbe durant des +siècles. Certes, entre mon cerveau et celui du comte +André, il y a la même indifférence qu’entre le mien +et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, +puisque je peux, moi, vous comprendre, et que +je le défie de suivre un seul de mes raisonnements, +même celui que je fais, à cette minute, sur nos +rapports. Pour parler franc, je suis un civilisé, il +n’est qu’un barbare. Hé bien ! j’ai subi aussitôt +la sensation que mon affinement était moins aristocratique +que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, +et dans les profondeurs de cet instinct de la vie, +où la pensée descend avec tant de peine, la révélation +de cette préséance de la race que la Science +moderne affirme nettement et qui, vraie de toute +la nature, doit être vraie aussi de l’homme. Pourquoi +même le prononcer, cet inexact mot d’envie +qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées +comme celle que m’inspira aussitôt le comte ? +Pourquoi cette hostilité ne serait-elle pas héritée, +elle aussi, comme le reste ? Une acquisition humaine +quelconque, celle par exemple du caractère et de +l’énergie active, suppose que, pendant des siècles +et des siècles, des files d’individus, dont on est l’addition +suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition +d’une pensée puissante résume au contraire des files +d’individus qui ont moins voulu que réfléchi, +moins agi que médité. Durant cette longue succession +d’années, une antipathie, tantôt lucide +et tantôt obscure, a rendu les individus du premier +groupe odieux aux individus du second, et quand +deux représentants de ce souverain labeur des âges, +aussi typiques chacun dans leur genre que nous +l’étions, le comte et moi, se rencontrent, comment +ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en +face de l’autre, tels que deux bêtes d’espèces +différentes ? Le cheval qui n’a jamais approché de +lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa +litière avec de la paille sur laquelle a couché un +de ces fauves. Donc la peur s’hérite, et la peur +n’est-elle pas une des formes de la haine ? Pourquoi +toute haine ne s’hériterait-elle point ? Dans +des centaines de cas, l’envie ne serait donc que +cela, ce qu’elle fut pour moi à coup sûr, — l’écho +en nous de haines autrefois ressenties par ceux +dont nous sommes les fils, et qui continuent de +poursuivre à travers nous des combats de cœur +commencés il y a des centaines d’années.</p> + +<p class='pindent'>« C’est un proverbe courant que les antipathies +sont réciproques, et, si l’on admet mon hypothèse +sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce phénomène +de réciprocité devient très simple. Il arrive +pourtant que cette antipathie ne se manifeste pas +dans les deux êtres à la fois. C’est le cas, lorsqu’un +de ces deux êtres ne daigne pas regarder l’autre, et +aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le +comte André ait éprouvé, dès cette première rencontre, +l’aversion qu’il aurait eue pour moi s’il avait +lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit très peu +d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au +château pour y être précepteur, puis j’étais décidé +à une dissimulation constante de mon vrai Moi, +emprisonné chez des étrangers. Je ne professais +pas plus de répugnance pour cette hypocrisie +défensive, que le jardinier des Jussat n’en avait +eu à empailler les groseillers du jardin afin de +conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur +de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui +m’a toujours attiré par mon goût natif de dédoublement, +correspondait trop bien à mon orgueil +intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec +délices. Mais lui, le comte André, n’avait aucun +motif pour rien me cacher de son caractère, et dès +ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, +à l’heure de nous retirer, il me pria de venir dans +son cabinet afin de causer un peu. Il m’avait regardé +à peine, et je compris tout de suite que son intention +était, non pas de se mettre davantage en +familiarité avec moi, mais de me donner ses idées, +à lui, sur mon rôle de précepteur. Il occupait dans +une aile un petit appartement composé de trois +pièces : une chambre à coucher, une chambre à +toilette et le fumoir où nous nous trouvions. Un +grand divan drapé, quelques fauteuils, un large +bureau, meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient +des armes de toute provenance : fusils marocains +rapportés de Tanger, sabres et mousquets +du premier Empire, et un casque de soldat prussien +que le comte me montra, presque aussitôt entrés. +Il avait allumé une courte pipe en bois de bruyère, +préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de +seltz, et, la lampe à la main, il m’éclairait de près +la pointe de cuivre de ce casque en me disant :</p> + +<p class='pindent'>— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu +moi-même... Vous ne connaissez pas cette +sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil, +de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : +Un de moins ?... C’était dans un village, pas loin +d’Orléans... J’étais de garde, à la petite pointe du +jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le +mur, je vois une tête qui passe, qui regarde, des +épaules qui suivent... C’était un curieux qui venait +voir un peu ce que nous faisions... Il n’est pas +retourné le dire. »</p> + +<p class='pindent'>« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, +son visage devint sérieux. J’avais cru devoir +tremper mes lèvres par politesse dans ce mélange +d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le +comte reprit :</p> + +<p class='pindent'>— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, +pour bien vous expliquer le caractère de +Lucien et dans quel sens vous aurez à le diriger. +Le précepteur que vous allez remplacer était un +excellent homme, mais très faible, très indolent. +J’ai appuyé votre candidature parce que vous êtes +jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien, +un homme jeune convient mieux qu’un autre... +L’instruction, monsieur, pour moi, ce n’est rien, +pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse les +idées... La grande chose dans cette vie, je devrais +presque dire : l’unique chose, c’est le caractère... »</p> + +<p class='pindent'>« Il fit une pause comme pour me demander +mon opinion ; je répondis par une phrase banale +et qui appuyait dans son sens.</p> + +<p class='pindent'>— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous +entendrons. A l’heure présente, voyez-vous, il n’y +a en France, pour un homme de notre nom, qu’un +métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci +sera aux mains de la canaille et qu’au dehors nous +aurons l’Allemagne à battre, notre place est dans +le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... +Grâce à Dieu, mon père et ma mère partagent ces +idées. Lucien sera soldat, et un soldat n’a pas +besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les +gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid +et des muscles, quand avec cela on aime bien la +France, tout va. J’ai eu toutes les peines du monde +à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous +dire que cette année à la campagne doit être pour +Lucien, avant tout, une année de grand air, de +vie un peu rude, et, pour les études, seulement +d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que +j’appelle votre attention. Vous devez insister sur +le côté pratique, positif des choses, et sur les +principes. Il a quelques défauts qu’il importe de +redresser dès maintenant. Vous le trouverez très +bon, mais très mou ; il faut qu’il s’apprenne à tout +supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par +tous les temps, qu’il marche des deux à trois heures +chaque jour. Il est très inexact, et je tiens à ce +qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre. +Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus +horrible des vices. Je pardonne tout à un homme, +oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai fait les +miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un +mensonge... Nous avons eu, monsieur, par le +vieux maître de mon père, de si bons renseignements +sur vous, sur votre vie auprès de madame +votre mère, sur votre dignité, sur votre droiture, +que nous comptons beaucoup sur votre influence. +Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien +un camarade autant qu’un précepteur... +L’exemple, voyez-vous, c’est le meilleur des +enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et +beau de marcher au feu, il vous écoutera sans vous +comprendre. Marchez-y devant lui, là, crânement, +et il devient plus crâne que vous... Quant à moi, +je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, +absent ou présent, vous pouvez compter sur mon +appui, s’il s’agit jamais d’une mesure à prendre +pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, +un homme qui puisse servir bravement son pays et, +si Dieu permet, son roi... »</p> + +<p class='pindent'>« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire +presque fidèlement, n’avait rien qui dût +m’étonner. Il était trop naturel que dans une maison +où le père était un vieux maniaque, la mère +une simple ménagère, la sœur timide et très +jeune, le frère aîné tînt une place dirigeante, et +qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. +Il était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme +élevé dans les idées de sa classe et de son +métier me parlât en soldat et en gentilhomme. +Vous, mon cher maître, avec votre universelle +compréhension des natures, avec votre facilité à +dégager le lien nécessaire qui unit le tempérament +et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans +le comte André un cas très défini et très significatif. +Et moi-même, pourquoi avais-je préparé mon +cahier à fermoir, sinon pour recueillir des documents, +et de cette espèce, sur la nature humaine ? +N’en avais-je pas là de tout nouveaux dans la personne +de cet officier si un et si simple, qui manifestait +une manière de penser évidemment identique +à sa manière d’être, de respirer, de bouger, +de fumer, de manger ? Je me rends trop compte +que ma philosophie n’était pas comme du sang +dans mes veines, comme de la moelle dans mes os, +car ce discours et les convictions qu’il exprimait, +au lieu de me plaire par cette rare rencontre +de logique, avivèrent encore la plaie d’antipathie +subitement ouverte je ne sais où, — dans mon +amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif +et le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma +sensibilité la plus intime. Aucune des idées émises +par le comte n’avait à mes yeux la moindre valeur. +C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au +lieu de simplement mépriser ces sottises comme +j’aurais fait dans n’importe quelle autre occasion, +je me mis à les haïr sur sa bouche. Le métier de +soldat ? Je le considérais comme si misérable à +cause des fréquentations brutales et aussi du temps +perdu, que je m’étais réjoui d’être fils de veuve +afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux +misères de la discipline. La haine de l’Allemagne ? +Je m’étais appliqué à la détruire en moi, comme +le pire des préjugés, par dégoût des camarades +imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme +ignorant, et aussi par admiration, par religion +pour le peuple à qui la psychologie doit Kant +et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et +Wundt. La foi politique ? Je professais un égal +dédain pour les hypothèses grossières qui, sous le +nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme, +prétendent gouverner un pays <span class='it'>à priori</span>. Je +rêvais, avec l’auteur des <span class='it'>Dialogues philosophiques</span>, +une oligarchie de savants, un despotisme de psychologues +et d’économistes, de physiologistes et +d’historiens. La vie pratique ? C’était la vie diminuée, +pour moi qui ne voyais dans le monde extérieur +qu’un champ d’expériences où une âme +affranchie s’aventure avec prudence, juste assez +pour y recueillir des émotions. Enfin ce mépris pour +le mensonge que professait mon interlocuteur me +frappait comme un affront, en même temps que +cette confiance absolue dans ma moralité, fondée sur +une fausse image de moi, me gênait, me froissait, +me blessait. Certes, la contradiction était piquante : +je me donnais comme pareil au portrait que le vieil +ami de mon père avait tracé de ma personne ; il +me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, +et je me sentais irrité que lui, le comte André, ne se +défiât pas de moi. Il y a là un détour du cœur qui +déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela prouve, +sinon que nous ne nous connaissons jamais +entièrement nous-même ? Vous l’avez dit, mon +maître, avec magnificence : « Nos états de conscience +sont comme des îles sur un océan de ténèbres +qui en dérobe à jamais les soubassements. +C’est l’œuvre du psychologue de deviner par des +sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets +visibles d’une même chaîne de montagnes, +invisible et immobile sous la masse mobile +des eaux... »</p> + +<p class='pindent'>« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon +arrivée au château, ce n’est pas qu’elle ait eu des +conséquences immédiates, puisque je me retirai +après avoir assuré au comte André que j’étais +absolument de son avis sur la direction à donner +à son jeune frère, et que, remonté dans ma chambre, +je me bornai à consigner ses paroles sur +mon livre de notes, avec un commentaire plus ou +moins dédaigneux. Mais cette première impression +vous fera bien comprendre quelles impressions +analogues lui succédèrent, et la crise inattendue, +quoique très naturelle, qui en résulta. C’est là +une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, +et j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant +la sonde au fond, bien au fond de mon cœur. Sous +l’influence de vos livres, mon cher maître, et sous +celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé +de plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai +raconté tout à l’heure, avoir renoncé définitivement +à cette morbide curiosité des passions qui +m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs +dans mes lectures coupables et jusque dans les +dégoûts de ma liaison sensuelle avec Marianne. +Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions +d’âme que nous avons connues très vivantes, que +nous croyons mortes et qui ne sont qu’assoupies. +Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant +seulement quinze jours cet homme, mon aîné de +neuf ou dix ans à peine, et qui était, lui, tout +réalité, tout énergie, cette existence de pur spéculatif +jadis si sincèrement rêvée commença de me +sembler... comment dirai-je ? Inférieure ? Oh ! non, +puisque je n’aurais pas consenti, au prix d’un empire, +à devenir le comte André, avec son titre, +sa fortune, ses supériorités physiques et ses idées. +Décolorée ? Non encore. Je n’avais qu’à me souvenir +de cette apparition unique, votre profil détaché +sur la fenêtre de votre cabinet de travail avec +ce fond de paysage parisien si vaste et si triste, +pour en goûter à nouveau la méditative poésie. +Le mot d’incomplet me paraît seul résumer la +singulière défaveur que la soudaine comparaison +entre le comte et moi répandit sur mes propres +convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet +que résida le principe tentateur dont je fus la +victime. Il n’y a rien de bien original, je crois, dans +cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à +l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre +un autre homme ayant cultivé au même degré la +faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de nostalgie +devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a +tiré tout son Faust de cette nostalgie. Je n’étais +pas un Faust ; je n’avais pas, comme le vieux docteur, +épuisé la coupe des sciences ; et cependant il +faut croire que mes études de ces dernières années +en m’exaltant dans un sens trop spécial, avaient +laissé en moi des puissances inemployées, qui tressaillirent +d’émulation à l’approche de ce représentant +d’une autre race. Tout en l’admirant, l’enviant +et le dédaignant à la fois, durant les jours qui suivirent, +je ne pouvais empêcher ma tête de travailler +et mes raisonnements d’aller. Et je songeais : +« Un homme qui vaudrait celui-ci par l’action et +qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait vraiment +l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » +Mais l’action et la pensée ne s’excluent-elles pas +l’une l’autre ? Elles ne s’excluaient pas à la Renaissance, +et, plus près de nous, elles ne se sont pas +exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même +la double destinée de son Faust, tour à tour philosophe +et courtisan, poète et ministre ; ni chez +Stendhal, romancier et lieutenant de dragons ; ni +chez Constant, qui fut l’auteur d’<span class='it'>Adolphe</span> et un +orateur de feu, en même temps qu’un duelliste, un +joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du +Moi dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême +de mes doctrines, allait-elle sans ce double jeu +des facultés, sans ce parallélisme de la vie vécue +et de la vie pensée ? Probablement le premier +regret que j’eus à me sentir dépossédé ainsi de tout +un monde, celui du fait, ne fut que d’orgueil. +Mais chez moi, et par la nature essentiellement +philosophique de mon être, les sensations se transforment +aussitôt en idées. Les moindres accidents +me servent à poser des problèmes généraux. +Chaque événement de ma destinée me mène à des +théories sur toute destinée. Là où un autre jeune +homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne +m’ait permis qu’une seule espèce de développement », +je me pris à me demander si je ne m’étais +pas trompé sur la loi de tout développement. +Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, +affranchi mon âme et terrassé les vaines terreurs +religieuses, je ne gardais de mes anciennes pratiques +de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen +de conscience quotidien, sous forme de journal, +et, de temps à autre, je faisais ce que j’appelais +une oraison. Je transportais, comme je vous +l’ai dit déjà, et avec une jouissance étrange, les +termes de la religion dans le domaine de ma +sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la +liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de +la seconde semaine que je passai au château de +Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à rédiger +une confession générale, c’est-à-dire à dresser un +tableau complet de mes instincts divers depuis le +plus lointain éveil de ma conscience. J’arrivai à +cette conclusion que le trait essentiel de ma nature, +la caractéristique de mon être intime avait toujours +été, comme je l’ai marqué en commençant +le présent travail, la faculté de dédoublement. +Cela signifiait une tendance constante à être tout +ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me +regarder vivre. Mais en m’emprisonnant, comme +je le voulais, dans la réflexion pure, en négligeant +justement de vivre pour n’être plus qu’un +regard ouvert sur la vie, ne risquais-je pas de +ressembler à cet Amiel dont le douloureux journal +paraissait alors, de me stériliser par l’abus de +l’analyse à vide ? Pour me renforcer dans ma résolution +d’une existence abstraite, en vain votre +image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais +les phrases sur l’amour dans la <span class='it'>Théorie +des passions</span>. « Il n’a pas toujours été ce qu’il est », +me disais-je, « un mystère criminel a dû traverser +sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, +vous abandonnant aux expériences coupables qui +déjà me tentaient obscurément à travers ces allées +et venues de mes pensées.</p> + +<p class='pindent'>« Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée +et très sincère pourtant, vous semblera suffisamment +lucide. Le travail par lequel une émotion +s’élabore en nous et finit par se résoudre dans +une idée reste si obscur que cette idée est parfois +précisément le contraire de ce que le raisonnement +simple aurait prévu ! N’eût-il pas été naturel, +par exemple, que l’antipathie admirative soulevée +en moi par la rencontre du comte André aboutît +soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration +définitive ? Dans le premier cas, j’eusse dû me +rejeter davantage vers la Science, et dans l’autre, +souhaiter une moralité plus active, une virilité +plus pratique dans mes actes ? Oui, j’eusse dû. +Mais le naturel de chacun, c’est sa nature. La +mienne voulait que, par une métamorphose dont +je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie +admirative pour le comte devînt chez +moi un principe de critique à mon propre égard, +que cette critique enfantât une théorie un peu +nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma +disposition native aux curiosités passionnelles, +que le tout se fondît en une nostalgie des expériences +sentimentales et que, juste à ce moment, +une jeune fille se rencontrât dans mon intimité, +dont la seule présence aurait suffi pour provoquer +le désir de lui plaire chez tout jeune homme de +mon âge. Mais j’étais trop intellectuel pour que ce +désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé +ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce +et de délicatesse qui émanait de cette enfant de +vingt ans, je l’ai subi en croyant que je raisonnais. +Il y a des heures où je me demande s’il en a été +ainsi, où toute mon histoire m’apparaît comme +plus simple, où je me dis : « J’ai tout bonnement +été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était +jolie, fine, tendre, et que j’étais jeune ; puis je +me suis donné des prétextes de cerveau parce +que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait +pas avoir aimé comme un autre. » Quel soulagement +quand je parviens à me parler de la sorte ! +Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me +faire horreur, comme cela m’arrive lorsque je me +rappelle ce que j’ai pensé alors, cette froide résolution +caressée dans mon esprit, consignée dans +mes cahiers, vérifiée, hélas ! dans les événements, +la résolution de séduire cette enfant sans l’aimer, +par pure curiosité de psychologue, pour le plaisir +d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y +contempler à même et directement ce mécanisme +des passions jusque-là étudié dans les livres, pour +la vanité d’enrichir mon intelligence d’une expérience +nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai +voulu, et je ne pouvais pas ne pas le vouloir, +dressé comme j’étais par ces hérédités, par cette +éducation que je vous ai dites, transplanté dans le +milieu nouveau où me jetait le hasard, et mordu, +comme je le fus, par ce féroce esprit de rivalité +envers cet insolent jeune homme, mon contraire ?</p> + +<p class='pindent'>« Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer +un autre que moi, qu’une froide et meurtrière machine +à calcul mental, cette fille si pure et si +vraie ! Rien que d’y songer me fend soudain le +cœur et me déchire, moi qui me voudrais sec et +précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce +n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée. +Elle n’offrait pas au premier regard cette +perfection des lignes du visage, cet éclat du teint, +cette royauté du port qui font dire d’une femme +qu’elle est très belle. Tout dans sa physionomie +était délicatesse, effacement, demi-teinte, depuis +la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle +de ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans +un visage ni trop pâle ni trop rose. Elle appelait +nécessairement à l’esprit le terme de modeste, +quand on étudiait son expression, et celui de fragile, +quand on prenait garde aux finesses de ses +pieds et de ses mains, à la grâce presque trop menue +de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite, +elle paraissait grande à cause de la proportion de +sa tête et de l’attache du col qu’elle avait dégagée +et si naturellement noble. Si le comte André +reproduisait un de leurs communs ancêtres par un +atavisme évident, elle trouvait, elle, le moyen de +ressembler à leur père, avec une telle idéalité de +lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance, +lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté +de l’autre. Il était néanmoins aisé de reconnaître +en elle l’influence des dispositions nerveuses qui, +chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte +était d’une sensibilité presque morbide, que révélait, +à de certaines minutes, un léger tremblement +des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses +où résidait une bonté presque divine. Son menton +très ferme dénonçait une rare force de volonté dans +cette enveloppe frêle, et je comprends aujourd’hui +que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles +et comme attirés vers un point visible pour eux +seuls, trahissait une tendance fatale à l’idée fixe. +Comment l’aurais-je remarqué dès lors ? Le premier +trait que j’ai observé en elle — dès la seconde +semaine qui suivit mon arrivée — fut cette +extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet +enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de +moi, à plusieurs reprises, s’il ne me manquait +rien dans ma chambre, — humble détail très +puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais +bien seul dans cette grande maison où personne, +depuis mon arrivée, ne semblait faire la +moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait +qu’au déjeuner, enveloppé d’une robe de +chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la politique. +La marquise s’occupait à parfaire le confortable +du château, et elle soutenait de longues +conférences avec un tapissier venu de Clermont. +Le comte André montait à cheval le matin, il +chassait l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares +sans plus m’adresser la parole. La gouvernante +et la religieuse s’observaient et m’observaient avec +une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un +garçon paresseux et lourd, qui n’avait qu’une +qualité, celle d’être très simple, très confiant, et de +me raconter tout ce que je voulais bien entendre +sur lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout +de suite que le séjour à la campagne, cette année, +était l’œuvre du comte André, ce qui ne m’étonna +point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de +la famille. J’appris que, l’année précédente, il +avait voulu faire épouser à sa sœur un de ses camarades, +un M. de Plane, que Charlotte avait refusé et +qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais +qu’importe ce détail ? Dans nos deux classes quotidiennes, +le matin de huit heures à neuf heures et +demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures +et demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention +du petit flâneur. Assis sur sa chaise, en face +de moi, de l’autre côté de la table, et roulant sa +langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier +de sa maladroite et grosse écriture, il me guignait de +l’œil. Il épiait sur mon visage la moindre trace de +distraction. Avec cet instinct animal et sûr des +enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins +vite à ses leçons quand il m’entretenait de son frère +ou de sa sœur, et voilà comment cette innocente +bouche me révéla qu’il y avait, dans cette froide +maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être +comptait, qui pensait à moi. Ma mère me manquait +tant, quoique je ne voulusse pas en convenir +avec moi-même. Et ce fut ce rien — il ne représentait +cependant qu’un intérêt de banale politesse — qui +me fit regarder Mlle de Jussat avec plus d’attention.</p> + +<p class='pindent'>« Le second trait que je découvris en elle, +après la bonté, fut le goût du romanesque ; non +qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait, +comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive, +et cette sensibilité lui avait donné comme une +appréhension du réel. Sans qu’elle s’en doutât, elle +était par ce point très différente de son père, de +sa mère et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer +à eux dans la vérité de sa nature, ni les +voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir. +Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle +à ne pas les voir. Elle s’était, spontanément, +naïvement, formé sur ceux qu’elle aimait des idées +en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires +à l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou +flatteuse aux yeux d’un observateur malveillant. +Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si matérielle : +« Vous, maman, qui êtes si fine...; » à son +père, si cruellement égoïste : « Vous, papa, qui +êtes si bon...; » à son frère, si absolu, si entier : +« Toi qui comprends tout...; » et elle le croyait. +Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature +ingénue et trop tendre la laissait en proie +à la solitude morale la plus complète, et dépourvue, +à un degré bien dangereux, de toute entente +des caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait +les autres. Elle se languissait, à son insu, du +besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une analogie +de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple, +je l’observai dès les premières promenades que +nous fîmes ensemble, d’être la seule à sentir vraiment +la beauté du paysage formé par le petit lac, +les bois qui l’environnent, les volcans lointains et +le ciel d’automne, souvent plus beau que le ciel +d’été à cause du contraste de son azur avec les +ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement +vaporeux et lointain. Elle tombait ainsi dans des +silences sans cause apparente qui venaient de ce +que son être trop ému se dissolvait réellement +dans le charme des choses. Elle possédait, à l’état +d’instinct obscur et de sensation inconsciente, cette +faculté qui fait les grands poètes et les grandes +amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de +s’abîmer tout entière dans ce qui touchait son cœur, +ce que fût un horizon voilé, une forêt silencieuse +et jaunie, un morceau de musique joué par sa gouvernante +au piano, l’émotion d’une histoire +attachante racontée devant elle. Je ne me lassais +pas, dès ce début de notre connaissance, de constater +le contraste entre l’animal de combat +qu’était le comte et cette créature de grâce et de +douceur qui descendait les escaliers de pierre du +château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le +sourire était si accueillant à la fois et si timide ! +J’oserai tout dire, puisque encore une fois je +n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais +pour me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir +de me faire aimer par cette adorable enfant, dans +l’atmosphère de laquelle je commençais de tant +me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste +entre elle et son frère. Peut-être l’âme de +cette jeune fille, que je voyais toute pleine de ce +frère si différent, devint-elle comme un champ de +bataille pour la secrète, pour l’obscure antipathie +que deux semaines de séjour commun transformèrent +aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il, +dans mon désir de séduction, la cruelle volupté +d’humilier ce soldat, ce gentilhomme, ce croyant, +en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de +plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher +maître, ce que je dis là, mais je ne serais pas digne +d’être votre élève si je ne vous donnais ce document +aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et, +après tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de +sensations, qu’un phénomène nécessaire, comme les +autres, comme la grâce romanesque de Charlotte, +comme l’énergie simple de son frère et comme mes +complications à moi, — si obscures à moi-même !</p> + +<div><h3 class='nobreak' id='chap44'>§ IV. — <span class='it'>Première crise.</span></h3></div> + +<p class='pindent'>« Je me souviens avec une extrême netteté du +jour où ce projet de séduire la sœur du comte André +se posa devant moi, non plus comme une donnée +de roman imaginaire, mais comme une +possibilité précise, prochaine, presque immédiate. +Après deux mois consécutifs de présence au château, +j’étais allé chez ma mère pour y passer les +fêtes de janvier et je n’étais rentré de Clermont que +depuis une semaine. La neige venait de tomber +pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos +montagnes, sont si durs que la manie de Mlle de +Jussat peut seule expliquer cette obstination +à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave +indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai +d’ajouter que la marquise veillait au confortable +de la maison avec une merveilleuse entente des +ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat +passe pour très isolé, par Saint-Saturnin et +Saint-Amand-Tallende, les communications avec +Clermont demeurent libres même dans la pire +rigueur de la saison. Puis cette saison, si elle est +en effet très rigoureuse, offre de soudaines et radieuses +éclaircies. A des journées de tourmente +succèdent des après-midi d’un incomparable azur +où le paysage rayonne, comme transformé par la +soudaine magie d’un enchantement de lumière. +Ce fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer +en ce moment-ci, où ma fatale résolution se +fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une +mince lame de glace, sous les plis de laquelle se +devinait le frisson souple de l’eau. Je revois la +vaste coulée de la Cheyre, blanche de neige avec +des taches sombres de lave apparues dans cette +blancheur ; et tout blanc aussi, mais sans une +tache, se dressait le cirque des montagnes, le puy +de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui +de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le +ballon de Charmont et la forêt de Rouillat détachaient +sur le fond de neige et d’azur les masses +noires de leurs sapins. Des détails revivent devant +mes yeux de ces menus détails qui se remarquent à +peine, et puis ils demeurent cachés, on ne sait dans +quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet +de bouleaux dont les ramures dépouillées se +teintaient de rose. Je revois les cristaux de givre +qui brillaient à la pointe des branches, une touffe +de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le +tapis immaculé la trace des pattes d’un renard, et, +à une minute, le volètement d’une pie qui cria au +milieu de la route, et ce cri aigu rendit le silence +de cet immense horizon de neige comme perceptible. +Je revois des brebis jaunâtres et brunes poussées +par un berger vêtu d’une blouse bleue, coiffé d’un +large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un chien +roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et +rapprochés. Oui, je revois tout de ce paysage, et +les quatre personnes en train de s’y promener sur +la route qui monte vers Fontfrède : Mlle Largeyx, +Mlle de Jussat, mon élève et moi-même. +La taille de Charlotte était prise dans une jaquette +d’astrakan ; un boa de fourrure enroulé autour de son +cou faisait paraître sa tête encore plus petite et +plus gracieuse sous la toque pareille à la jaquette. +Après ces longues heures d’emprisonnement dans le +château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un +sang animé par la marche colorait ses joues. Ses +pieds fins s’enfonçaient vaillamment dans la neige, +où ils imprimaient leur trace légère, et ses yeux +exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté +de la nature, privilège des cœurs restés simples qui +ne se retrouve pas quand on s’est desséché l’âme à +force de raisonnements, de théories abstraites et de +lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très +vite, si bien que nous eûmes très tôt dépassé +Mlle Largeyx, dont les socques glissaient avec +peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant, +tantôt en arrière, s’arrêtait ou courait, avec une +vivacité de jeune animal. Entre ces deux gaîtés, +celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me +sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre. +Etait-ce l’irritation nerveuse qui nous rend, à +de certaines heures, antipathiques à une joie que +nous constatons à côté de nous sans l’éprouver ? +Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de +mon plan futur de séduction, et voulais-je me faire +remarquer de la jeune fille par une espèce d’hostilité +contre son plaisir ? Durant toute cette promenade, +moi qui avais déjà pris l’habitude de causer +beaucoup avec elle, je coupai à peine par des monosyllabes +les phrases admiratives qu’elle jetait au +hasard de la route, comme pour me convier au partage +de ses émotions heureuses. De réponses brusques +en silences, ma mauvaise humeur devint si +évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état +d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me +regarda deux ou trois fois, avec une question sur le +bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler, puis ce +fut un assombrissement de son mobile visage. Sa +gaieté tomba au contact de ma bouderie, peu à peu, +et je pus suivre sur cette physionomie transparente +le passage par lequel elle cessa d’être sensible à la +beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse. +Un instant vint où elle ne fut plus capable +de dominer l’impression que cette tristesse lui causait, +et, d’une voix que la timidité rendait comme +un peu étouffée, elle me demanda :</p> + +<p class='pindent'>— « Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur +Greslou » ?</p> + +<p class='pindent'>— « Non, mademoiselle, » lui répondis-je avec +une brusquerie qui dut la blesser, car sa voix tremblait +davantage encore pour insister :</p> + +<p class='pindent'>— « Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose ? +Vous n’êtes pas comme à votre ordinaire... »</p> + +<p class='pindent'>— « Personne ne m’a rien fait, » répondis-je +en secouant la tête ; « mais c’est vrai, » ajoutai-je, +« j’ai des raisons d’être triste, très triste, aujourd’hui... +C’est pour moi l’anniversaire d’un grand +chagrin, que je ne peux pas dire... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait +pas et je continuais de suivre dans ses +yeux les mouvements qui l’agitaient comme on +suit les allées et venues du mécanisme d’une +montre à travers une boîte en cristal. Je l’avais vue +inquiète de mon attitude au point d’en perdre du +coup la sensation du divin paysage. Je la voyais +maintenant à la fois soulagée d’apprendre que je +n’avais contre elle aucun grief, touchée de ma +mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et +n’osant pas m’interroger. Elle dit seulement :</p> + +<p class='pindent'>— « Pardon de vous avoir questionné... » Puis +elle se tut. Ces quelques minutes suffisaient pour +me révéler la place que j’occupais déjà dans sa +pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble +intérêt, j’aurais dû avoir honte de mon mensonge, +car c’en était un que ce soi-disant rappel d’un +grand chagrin, — un mensonge gratuit et instantané +dont la soudaine invention m’a souvent étonné +moi-même quand j’y ai songé depuis lors. Oui, +pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper +ainsi dans la poésie d’une grande douleur, moi +dont la vie, depuis la mort de mon père, avait été +si douce, somme toute, si peu sacrifiée ? Ai-je cédé +à ce goût inné de me dédoubler qui fut toujours +si fort en moi ? Cette simagrée romanesque dénonçait-elle +l’hystérie de vanité qui pousse quelques +enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec +tant d’inattendu ? Une vague intuition me fit-elle +apercevoir dans un cabotinage de déception et de +mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser davantage +la sœur du comte André ? Je ne me rends pas +bien compte des mobiles précis qui me dominèrent +à ce moment de notre promenade. Assurément, je +ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse +affectée ni celui de mon mensonge, mais je me +rappelle qu’aussitôt cet effet constaté, une résolution +s’installa en moi : celle d’aller jusqu’au bout +et de voir quel effet je produirais sur cette âme en +continuant avec conscience et calcul la comédie à +demi instinctive commencée par ce lumineux +après-midi de janvier, devant la magnificence d’un +paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres +rêves.</p> + +<p class='pindent'>« Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli, +et par une pénétration rétrospective horriblement +douloureuse, — car elle me convainc moi-même +d’inintelligence tout ensemble et de cruauté, — je +comprends que j’avais dès lors inspiré à Charlotte +le plus vrai, le plus tendre aussi des sentiments. +Toute la diplomatie psychologique à laquelle je +me suis livré fut donc l’odieux et ridicule travail +d’un écolier dans la science du cœur. Je comprends +que je n’ai pas su respirer les fleurs qui +poussaient pour moi naturellement dans cette âme. +Je n’avais qu’à me laisser aller pour connaître, +pour goûter les émotions dont j’avais soif, pour +vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée +jusqu’à égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de +cela, je me suis paralysé le cœur à coups d’idées. +J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une +partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et +je n’ai même pas aujourd’hui l’orgueilleuse consolation +de me dire que j’ai du moins dirigé à +mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai +combiné les scènes, provoqué les épisodes, conduit +l’intrigue. Il se jouait tout entier en elle et +sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort +et l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable +Nature, ont agi sans mon ordre et en se +moquant des complications de mes analyses. Charlotte +m’a aimé pour des raisons absolument différentes +de celles qu’avait su aménager ma naïve +psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à +la lumière d’une explication tragique, elle m’a vu +dans ma vérité. Alors je lui ai fait horreur, et elle +m’a donné ainsi la preuve la plus irréfutable que +mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur +elle. J’ai cru résoudre dans cet amour un problème +de mécanique mentale. Hélas ! j’avais tout uniquement +rencontré, sans en sentir le charme, une +sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas +deviné alors ce que j’aperçois aujourd’hui avec la +netteté de la plus cruelle évidence ? Egarée par +les côtés romanesques de son être intime, c’était +si naturel que cette enfant s’abusât sur mon +compte. Mes longues études m’avaient acquis cet +air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive +charité féminine. D’avoir été élevé par +ma mère m’avait donné des manières douces, +une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux +de ma personne qui sauvaient mes gaucheries +et mes ignorances. J’avais été présenté, par le +vieux maître qui m’avait recommandé, comme un +garçon d’une noblesse irréprochable d’idées et de +caractère. C’en était assez pour qu’une jeune fille +très sensible et très isolée s’intéressât à moi d’une +façon très particulière. Hé bien ! je n’eus pas plus +tôt reconnu cet intérêt, dans la promenade dont je +vous ai parlé, que je pensai à en abuser au lieu +d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma +chambre durant la soirée qui suivit cet après-midi, +assis à ma table et écrivant, un gros livre d’analyse +auprès de moi, n’eût jamais cru que c’était là +un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train +de méditer sur les sentiments qu’il inspirait ou +voulait inspirer à une jeune fille de vingt... Le +château dormait. Je n’entendais plus que le +passage d’un valet de pied occupé à éteindre les +lampes de l’escalier et des corridors. Le vent enveloppait +la vaste bâtisse de son gémissement tour à +tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible +sur ces hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque +toutes les ardoises d’un toit. Cette lamentation +de la rafale a toujours augmenté en moi le +sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait, +paisible, et je griffonnais sur ce cahier à serrure, +brûlé avant mon arrestation, le récit de ma +journée et le programme de l’expérience que je me +proposais de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat. +J’avais recopié le passage sur la pitié qui se trouve +dans votre <span class='it'>Théorie des passions</span>, vous vous souvenez, +mon cher maître ; c’est celui qui commence : +« Il y a dans ce phénomène de la pitié un élément +physique et qui, chez les femmes particulièrement, +confine à l’émotion sexuelle... » C’est +par la pitié aussi que je me proposais d’agir d’abord +sur Charlotte. Je voulais profiter du premier mensonge +par lequel je l’avais déjà remuée, l’enlacer +par une suite d’autres, et achever de me faire +aimer en me faisant plaindre. Il y avait, dans cette +exploitation du plus respecté des sentiments +humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque +chose de radicalement contraire aux préjugés généraux, +qui flattait mon orgueil jusqu’au délice. +Tandis que je rédigeais ce plan de séduction, avec +textes philosophiques à l’appui, je me représentais +ce qu’en eût pensé le comte André, s’il eût pu, +comme dans les anciennes légendes, du fond de sa +ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma +plume. En même temps, la seule idée de diriger à +mon gré les rouages subtils d’un cerveau de femme, +toute cette horlogerie intellectuelle et sentimentale +si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à +Claude Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces +savants vivisectent des animaux. N’allais-je pas +moi, vivisecter longuement une âme ?</p> + +<p class='pindent'>« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt +que provoqué, le résultat demandé, il s’agissait +d’abord de le prolonger. A cette fin, je résolus de +continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée +par hasard, tout en préparant, pour le jour +plus ou moins éloigné d’un entretien explicatif, un +petit roman attendrissant de fausses confidences. +Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit +cette promenade, à feindre une mélancolie de plus +en plus absorbée, et à la feindre non seulement en +présence de Charlotte, mais encore durant les heures +où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant +rapportait à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. +Vous avez là, mon cher maître, la preuve de +l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer. +Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié +à cette triste intrigue, et pourquoi joindre cette +ruse aux autres quand Mlle de Jussat ne songeait +guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une +minute ? Mais, par un étrange détour de conscience, +je plaçais ma fierté à multiplier les complications +du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos leçons +dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque +à cause du rayonnage qui garnissait un pan +du mur. Là, derrière les grilles doublées d’une toile +verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés +en basane, notamment toute la suite de l’<span class='it'>Encyclopédie</span>. +C’était un héritage du fondateur du château, +grand seigneur philosophe, parent et ami de Montlausier, +et qui s’était construit cette habitation en +pleine montagne afin d’y élever ses deux fils dans +la nature et d’après les préceptes de l’<span class='it'>Emile</span>. Le +portrait de ce gentilhomme libre-penseur, assez +médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec +de la poudre et un sourire à la fois sceptique et +sensible, décorait un côté de la porte ; de l’autre +côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette +sous une haute coiffure étagée et des mouches aux +joues. En regardant ces deux peintures, tandis que +Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou de Tite-Live, +je me demandais ce que faisaient mes aïeux, +à moi, durant les années de l’autre siècle où +vivaient les deux personnes représentées dans ces +portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains +dont j’étais sorti, poussant la charrue, émondant la +vigne, hersant la terre dans les plaines brumeuses +de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient +sur la route devant les portes du château, par tous +les temps, et qui, bottés jusqu’aux genoux, traînaient +un bâton ferré attaché à leur poignet par +une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une +vengeance presque légitime au soin que je prenais +de composer ma physionomie. Chose singulière, +quoique je détestasse en théorie les doctrines de +la Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles +dissimulent, je me retrouvais plébéien dans ma joie +profonde à songer que moi, l’arrière-petit-fils de ces +cultivateurs, j’arriverais peut-être à séduire l’arrière-petite-fille +de ce grand seigneur et de cette +grande dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais +mon menton sur ma main, je contraignais +mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant +que Lucien épiait les expressions de mon visage +dans l’espoir de couper son travail par une causerie. +Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté +qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire +accueillant ni l’indulgence de regards des leçons +précédentes, il devint lui-même soucieux. Comme +il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse +pour de la sévérité, mes silences pour du +mécontentement. Un matin, il se hasarda jusqu’à +me demander :</p> + +<p class='pindent'>— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, +monsieur Greslou ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant +sa joue fraîche avec ma main ; et je continuai de +garder ma physionomie songeuse, tout en contemplant +la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait +maintenant, du matin jusqu’au soir, par larges +étoiles tourbillonnantes, avec un enveloppement, +un endormement de tout le paysage, et, dans les +pièces tièdes du château, c’était un charme silencieux +d’intimité, une lointaine mort des moindres +bruits de la montagne, tandis que les carreaux des +fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur +au dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, +comme malade. Cela faisait un fond de mystère à +la figure de mélancolie que je me façonnais et que +j’imposais à l’observation de Charlotte durant les +heures où nous nous rencontrions. Quand la cloche +du déjeuner nous réunissait dans la salle à manger, +je surprenais, dans les yeux avec lesquels +elle m’accueillait, la même curiosité timide et compatissante +remarquée dans la promenade d’où +datait ce que j’appelais sur mon journal, mon +entrée en laboratoire. Ses yeux me regardaient du +même regard quand nous nous trouvions de nouveau +tous ensemble, assis dans le salon au moment +du thé, sous la clarté des premières lampes, puis +à la table du dîner et encore dans la longue solitude +de la soirée, à moins que, sous le prétexte +d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma +chambre plus tôt que les autres. La monotonie +de la vie et des discours était si entière, que rien ne +l’aidait à secouer cette impression d’énigme émouvante +que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en +proie aux contrastes presque fous de son caractère, +maudissait sa funeste résolution de séjour dans cet +isolement. Il annonçait, pour la prochaine éclaircie, +un départ qu’il savait impossible. C’eût été +trop coûteux maintenant, et d’ailleurs, où aller ? +Il calculait ses chances de recevoir la visite d’amis +clermontois qui étaient venus déjeuner en effet +à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures +de route entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés +par le mauvais temps. Puis il s’installait à la +table de jeu, tandis que la marquise, la gouvernante +et la religieuse vaquaient à leurs infinissables +ouvrages. J’étais chargé de surveiller Lucien qui +feuilletait des livres à gravures ou bien combinait +quelque patience. Je m’installais dans une place, +choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus +les cartes qu’elle tenait pour jouer avec son père, +la jeune fille fût obligée de me voir. Je m’étais +occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier étudié +par le menu, dans votre <span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, le +chapitre consacré aux singuliers phénomènes de +certaines dominations morales, que vous avez intitulé : +<span class='it'>Des demi-suggestions</span>. Je comptais obséder +de la sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute +propice où, pour compléter ce travail de hantise +quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur moi-même +une histoire qui, justifiant mes tristesses et +commentant mes attitudes, achevât d’accaparer +cette imagination que je jugeais déjà troublée.</p> + +<p class='pindent'>« Cette histoire, je l’avais machinée savamment +d’après deux des principes que vous posez, +mon cher maître, au courant de votre beau chapitre +sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de +l’<span class='it'>Ethique</span> sur les passions, le livre de M. Ribot sur +les <span class='it'>Maladies de la volonté</span>, étaient devenus mes +bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces +deux principes, au moins dans leur essence. Le +premier, c’est que la plupart des êtres n’ont de sentiment +que par imitation ; abandonnés à la simple +nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, +comme pour les animaux, qu’un instinct sensuel, +aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second, c’est que la +jalousie peut très bien exister avant l’amour ; +par suite, elle peut quelquefois le créer, de même +qu’elle peut souvent lui survivre. Très frappé +par la justesse de cette double remarque, je m’étais +dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat +devait exciter tout ensemble son imagination et +irriter sa vanité. J’avais réussi à toucher en elle +la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul +coup celle de l’émulation sentimentale et celle de +l’amour-propre. J’avais donc calculé mon histoire +d’après cette idée que toute femme intéressée par +un homme est froissée dans sa vanité si cet homme +lui montre qu’il continue d’appartenir tout entier à +la pensée d’une autre femme. Mais c’est vingt pages +que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer +comment j’avais tourné et retourné ce problème +de la fable à inventer. L’occasion de la dire, cette +fable tentatrice, me fut fournie par ma victime elle-même +quinze jours après que j’avais commencé la +mise en œuvre de ce que je continuais de dénommer +fièrement mon expérience. Le marquis +s’était avisé que dans la collection de l’<span class='it'>Encyclopédie</span> +il se trouvait un volume consacré aux cartes. +Il voulait y rechercher quelques jeux anciens tels, +que l’<span class='it'>Impériale</span>, l’<span class='it'>Hombre</span>, la <span class='it'>Manille</span>, pour les +essayer. Cette belle idée lui était venue après le +déjeuner, à rencontrer dans un journal une chronique +sur un jeu nouveau, le <span class='it'>Poker</span>, à propos +duquel le journaliste dressait une liste de divertissements +démodés. Quand ce maniaque conçoit +une fantaisie, il ne peut supporter d’attendre, et +sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque, +où j’étais occupé à prendre des notes. Je +dépouillais le livre d’Helvétius sur l’<span class='it'>Esprit</span>, égaré +parmi d’autres ouvrages du dix-huitième siècle. Je +me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour +dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle +le prit de mes mains, après que j’en eus secoué la +poussière, elle me dit avec sa grâce habituelle :</p> + +<p class='pindent'>— « J’espère que nous découvrirons là quelque +jeu auquel vous puissiez prendre part avec nous... +Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez +ici, vous êtes toujours si triste... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle avait prononcé ces derniers mots avec +ce même air de me demander pardon pour une +indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre +promenade, et en sauvant la familiarité de sa +phrase par un « nous », que je savais trop bien +mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous +étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, +que l’instant me sembla venu de lui expliquer ma +feinte tristesse :</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! mademoiselle, » répondis-je, « si vous +connaissiez ma vie !... » Charlotte n’eût pas été +la créature crédule, la romanesque enfant qu’elle +était demeurée, malgré deux ou trois saisons de +monde, à Paris, — elle eût reconnu que je lui +débitais un récit préparé d’avance, rien qu’à ce +début, et aussi à la tournure des phrases par lesquelles +je continuai. En les prononçant, ces +phrases, je les trouvais moi-même trop maladroites, +trop gauchement apprêtées. Je lui racontai +donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une +jeune fille, mais secrètement. Je crus poétiser +davantage cette aventure à ses yeux, en insinuant +que cette jeune fille était une étrangère, une Russe +de passage chez une de ses parentes. J’ajoutai +que cette fille m’avait laissé lui dire que je l’aimais, +qu’elle m’avait, elle aussi, dit qu’elle m’aimait. +Nous avions échangé des serments, puis elle +était partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, +et elle m’avait trahi pour de l’argent. J’eus soin +d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser entendre +que ma mère vivait presque uniquement de ce que +je gagnais. C’était là un détail inventé sur place, +car l’hypocrisie se redouble elle-même en s’exprimant. +Enfin, ce fut une scène d’une comédie enfantine +et scélérate, que je jouai sans grande adresse. +Mais les raisons qui me déterminaient à mentir de +la sorte étaient si spéciales qu’elles exigeaient une +pénétration extraordinaire pour être comprises, +une entente totale de mon esprit, presque votre +génie d’observateur, mon cher maître. Le visible +embarras de mon attitude pouvait si bien être +attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. +Comme j’étais resté de plein sang-froid en +débitant cette fable, je pus, tandis que je parlais, +observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le +moindre signe d’émotion, les yeux baissés sur le +gros livre contre lequel s’appuyait sa main. Elle +prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant avec +une voix devenue blanche, comme on dit, une de +ces voix qui ne laissent rien passer des sentiments +de celui qui parle ainsi :</p> + +<p class='pindent'>— « Je ne comprends pas que vous ayez pu +avoir confiance dans cette jeune fille, puisqu’elle +vous écoutait à l’insu de ses parents... »</p> + +<p class='pindent'>« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à +tranche rouge avec une simple inclination de sa +gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa robe +de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa +taille mince, son corsage frêle, son visage un peu +long qu’éclairaient ses yeux d’un gris pensif ! Elle +ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, +dont j’avais tant admiré autrefois la silhouette, +fervente, gracile et douloureuse, à la première +page d’une grande <span class='it'>Imitation</span> appartenant à l’abbé +Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, +vous, le grand psychologue, jamais je n’ai mieux +senti le charme suave et pur de cet être qu’à cette +seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui +mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, +inutilement. Oui, j’eus la naïveté de la prendre au +pied de la lettre, cette réponse, qui aurait dû tout +au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne +devinai pas que d’avoir écouté seulement une +confidence d’un ordre si intime constituait de la +part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné +de moi par la condition, une preuve d’une sympathie +bien puissante. Je ne m’en rendis pas compte, +cette phrase presque sévère, jetée en réponse +à cette trompeuse confidence, était dictée en partie +par la jalousie secrète que j’avais justement +voulu éveiller chez elle, en partie par un besoin de +se raidir dans ses propres principes afin de justifier +à ses propres yeux son excessive familiarité. +De même qu’elle n’avait pas su lire le mensonge +dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la +vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la +porte refermée, à sentir s’écrouler toutes les espérances +que j’échafaudais depuis quinze jours. Non. +Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que +je pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, +étais-je niais d’avoir pris mes chimères pour des +réalités ! Je fis aussitôt le bilan de nos relations, +d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de +la séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet +intérêt ? Les délicatesses des soins matériels dont +elle m’avait enveloppé ? C’était un simple effet de sa +bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie ? +Hé bien ! elle avait été curieuse, et +voilà tout. L’accent intimidé de sa voix quand +elle m’avait interrogé ? J’avais été un sot de n’y +pas reconnaître l’habituelle modestie d’une jeune +fille délicate. Conclusion : ma comédie de ces +deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges +de mon soi-disant drame intime, autant de +ridicules manœuvres qui ne m’avaient pas avancé +d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir. +Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, +avait suffi pour que je me jugeasse de la +sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce court +entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines +d’analyse qui, en un instant, me glacent l’être, +comme une tombée d’eau froide détruit le déchaînement +d’un jet furieux de vapeur.</p> + +<p class='pindent'>« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de +l’<span class='it'>Esprit</span>, mais je n’étais plus capable de fixer +mon attention au texte abstrait d’Helvétius. Je +vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, +pour que vous aperceviez mieux quelle étrange +mixture d’innocence et de dépravation s’élaborait +alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette +déception subite, sinon que je m’étais imaginé +diriger les pensées de Charlotte en appliquant à +cette jeune fille des lois de psychologie empruntées +aux philosophes, absolument comme son frère, le +comte André, dirigeant les billes du billard à son +gré, le soir où il m’avait comme médusé par ses +moindres gestes ? La blanche touche la rouge un +peu à gauche, part sur la bande, revient sur +l’autre blanche. Cela se dessine à la main sur le +papier, cela s’explique par une formule, cela se +prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, +dix mille fois. Malgré mes énormes lectures, à +cause d’elles peut-être, je voyais alors le jeu des +passions comme un schéma de cette simplicité +idéale. Je n’ai compris que plus tard combien je +me trompais. Pour définir les phénomènes du cœur, +c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des +analogies et non à la mécanique. Pour conduire +ces phénomènes, c’est des procédés de botaniste +qu’il convient d’employer, de patientes greffes, de +longues attentes, de minutieuses éducations. Un +sentiment naît, grandit, s’épanouit, se dessèche +comme une plante, par une évolution, parfois +ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. +Le germe de pitié, de jalousie et de dangereux +exemple déposé par ma ruse dans l’âme de Charlotte +devait y développer son action, mais après des +jours et des jours, et cette action serait d’autant +plus irrésistible que la jeune fille me croyait épris +d’une autre et que par suite elle ne songeait pas à +se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte +à l’avance de ce travail et en escompter l’espoir, +il aurait fallu être un Ribot, un l’aine, un Adrien +Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une +supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, +moi, au promeneur ignorant qui traverse une +plaine, et qui, ne sachant pas que la terre recouvre +du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine +de l’été. Encore le promeneur a-t-il pour excuse +qu’il n’a pas vu semer le grain, au lieu que je +l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je +n’en devinais pas davantage la récolte à venir !</p> + +<p class='pindent'>« Cette conviction que j’avais échoué d’une +manière définitive dans mon premier effort pour +me faire aimer de Charlotte augmenta durant les +jours qui suivirent cette fausse confidence. Car +elle ne me parla qu’à peine. J’ai su depuis, par ses +propres aveux, qu’elle dissimulait sous cette froideur +un trouble grandissant qui la déconcertait +elle-même par sa nouveauté, sa force et sa profondeur. +En attendant, elle paraissait absorbée +par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait +découvert les règles en feuilletant le volume de +l’<span class='it'>Encyclopédie</span>. Se rappelant que c’était le passe-temps +favori de son grand-père l’émigré, il avait +renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le +livre. Tout de suite un marchand de Clermont +avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice. La +table de trictrac à peine installée dans le salon, +les soirées se passaient pour le père et pour la fille +à jeter les dés qui sonnaient avec un bruit sec +contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques +de petit jan, de grand jan, de jan de retour, de +bezet, de terne, de quine, les « je bats » et les +« je remplis » se mélangeaient maintenant aux +propos tenus par la marquise et ses deux compagnes +de travail. Quelquefois le curé d’Aydat, +un vieux prêtre qui disait la messe dans la chapelle +du château par les dimanches trop rudes, l’abbé +Barthomeuf, venait relever Charlotte de sa corvée +et tenir la partie du marquis. Quoique ce +dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, +il ne m’avait jamais demandé si j’aurais +ou non de la répugnance à apprendre le jeu. La +différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf +et moi m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, +car je préférais de beaucoup me tenir +sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à imaginer +les caractères des diverses personnes d’après +leurs physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte +pour quiconque se trouve dans une position qu’il +juge inférieure ? Toute inégalité de traitement +blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant +les ridicules de l’abbé, qui professait, pour +le château en général et le marquis en particulier, +une admiration idolâtre. Son visage déjà trop +rouge tournait à l’apoplexie quand il prenait place +vis-à-vis du vieux gentilhomme, et en même +temps la perspective de gagner les pièces blanches +destinées à intéresser la partie faisait trembler le +cornet dans sa main lors des coups décisifs. Cette +observation ne m’occupait pas longtemps, et j’en +revenais vite à suivre du regard la jeune fille qui, +rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près +de sa mère. L’insuccès de ma tentative pour me +faire aimer d’elle m’était rendu plus cruel à +mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue +de cette enfant. Pour tout dire, je commençais à +subir, dans son atmosphère, des émotions d’un +ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. +J’étais un jeune homme, et j’avais, dans ma +chair, malgré mes résolutions de philosophe, cette +mémoire du sexe dont vous avez si magistralement +analysé les fatalités persistantes et les invincibles +reviviscences. L’animal impur, greffé en +moi sur l’animal pensant, pour employer une de +vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, +tressaillait au frôlement de cette robe de jeune +fille. La souplesse de son buste, celle de ses gestes, +son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules +un peu maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, +sa nuque blonde avec ses cheveux simplement +relevés au sommet de la tête, un petit signe +brun qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les +moindres détails de sa personne physique, irritaient +en moi un vague et presque douloureux +désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était +moi qui me sentais séduit, avec quelle révolte +cachée, vous le comprendrez d’après ce que je vous +ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me +tenir tout entier en main ! Et vous qui avez si bien +montré l’élément de haine farouche qu’enveloppe +l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette +vaine irritation du désir s’accompagnât par instants +d’une fureur féroce contre ce charmant +visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur, +et qui me troublait si profondément sans +avoir l’air de s’en apercevoir.</p> + +<p class='pindent'>« Combien de temps avait duré cette période +d’inertie à la fois passionnée et découragée ? Je ne +le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat et moi, +dans une situation très particulière, poussés l’un +vers l’autre, elle par un amour naissant et qui +s’ignorait encore, moi par toutes les raisons confuses +que je vous ai analysées et que je regardais +plus que je ne la regardais elle-même. Bien que +nous fussions ensemble à tant d’heures du jour, +aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments +de l’autre. Dans des données pareilles, +on ne se rend pas compte si les événements qui +marquent une nouvelle crise sont des effets ou +s’ils sont des causes, si leur importance réside en +eux-mêmes ou bien s’ils nous servent simplement +à manifester les états latents de notre âme. Mais +ne pourrait-on pas poser cette question à propos +de chaque destinée prise en son ensemble ? Que +de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans +cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis +à la chaux, ne voyant que le ciel vide par les +quatre ouvertures percées au bord du toit, à scruter +et scruter encore l’intime de ma courte histoire, +oui, que de fois me suis-je demandé si notre +sort nous crée notre pensée, ou si, au contraire, +ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, +même extérieur ? A coup sûr, nous devions, Charlotte +et moi, saisir la première occasion qui nous +serait offerte, à elle, de s’abandonner à un sentiment +d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait +pas entièrement ; à moi, de reprendre mon +expérience interrompue. Voici comment cette occasion +se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis, +adossé au feu dans cette robe de chambre où il +drapait, parfois toute la journée, sa maladie +imaginaire, parla longuement à sa femme d’un +article paru dans un journal du matin. Il y était +question d’une fête donnée chez des gens de leur +connaissance. Je tenais ce journal en ce moment +même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit +tout d’un coup :</p> + +<p class='pindent'>— « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur +Greslou ?... »</p> + +<p class='pindent'>« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec +quel art ce grand seigneur rendait insolentes +les moindres demandes. Rien que son ton avait +suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je +commençai de lire cette chronique, plus finement +écrite que ne le sont d’ordinaire ces sortes d’articles, +et dans laquelle revivait le pittoresque et +le chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux +mélange de reportage et de poésie, et comme un +rappel des subtilités de style propres aux frères de +Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me +regardait avec étonnement. Il faut vous dire, mon +cher maître, qu’aux temps de mon amitié avec +Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. +Durant sa maladie, mon petit camarade n’avait +pas de plus vif plaisir que de m’écouter lui lire de +longs passages choisis dans nos auteurs préférés. +Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, +s’était exercée ainsi à devenir douce et claire.</p> + +<p class='pindent'>— « Mais vous lisez très bien, très bien !... » +s’écria M. de Jussat, lorsque j’eus fini. Son étonnement +fit de son éloge une nouvelle blessure à mon +amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il +s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un +petit jeune homme de Clermont, silencieux, +timide, venu au château sur la recommandation +du vieux Limasset, pour y être valet de +lettres. Puis, suivant comme d’habitude l’impulsion +de son caprice, il continua :</p> + +<p class='pindent'>— « C’est une idée, cela... Vous nous ferez un +peu de lecture, le soir... Ça nous distraira plus +que ce trictrac... Petit jan, grand jan, jan de +retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours +la même chose, et puis ce bruit de dés +m’agace... Chien de pays !... Si la neige reprend, +nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte, +et tu te moques de ton vieux père ! Pas huit +jours. ... Et quel livre allez-vous nous choisir pour +commencer ?... »</p> + +<p class='pindent'>« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une +nouvelle domesticité, sans avoir pu même calculer +si cela convenait ou non à mes études, puisque, +même le soir, j’apportais souvent dans le salon +des ouvrages de licence afin de travailler un peu +sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une +seconde à esquiver cette corvée, ni même à en +souffrir. D’abord la brusquerie du marquis m’avait +valu un coup d’œil presque suppliant de la jeune +fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme +sait demander pardon, sans parler, pour un tort +de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un projet nouveau +venait de s’ébaucher immédiatement dans +ma tête. Cette corvée de lecture, ne pourrais-je +pas l’utiliser au profit de l’entreprise de séduction +commencée, abandonnée, et que le regard de +Mlle de Jussat venait de me faire considérer de +nouveau comme possible ? A la question du marquis +sur le choix du livre, je répondis que je chercherais. +Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui +put me permettre de m’approcher de la proie +autour de laquelle je tournais, comme j’avais vu +une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner +au-dessus d’un joli oiselet. N’était-ce pas le cas +de tenter par un autre procédé cette influence +d’imitation que j’avais vainement espérée de ma +fausse confidence ? C’est à vous, mon cher maître, +que l’on doit les plus fortes pages qui aient été +écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame +Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre +cœur à la ressemblance des passions peintes par +les poètes. J’entrevoyais donc un moyen d’action +sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir +pas pensé encore. Mais comment trouver un roman +qui fût assez passionné pour la troubler, assez +correct d’extérieur pour être lu devant la famille +assemblée ? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. +Sa composition incohérente et contrastée reflétait +les séjours successifs des maîtres et les hasards +de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages +du dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis +une lacune. Durant l’émigration, le château +était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de livres +romantiques dans leurs premières éditions attestait +les aspirations littéraires du père du marquis, +que je savais avoir été l’ami de Lamartine. On +retombait ensuite aux pires romans contemporains, +à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, +à demi débrochés, coupés quelquefois au doigt, sur +un rayon perdu, et à des traités d’économie politique, +marotte abandonnée de M. de Jussat. Je +finis par découvrir dans ce fatras une <span class='it'>Eugénie +Grandet</span>, qui me parut remplir la double condition +désirée. Rien de plus attirant pour une imagination +jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes +où l’innocence enveloppe la passion dans une +pénombre de poésie. Mais le marquis devait +connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais +qu’il ne refusât d’en écouter la lecture.</p> + +<p class='pindent'>— « Bravo ! » répliqua-t-il au contraire lorsque +je lui soumis mon idée, « c’est un de ces livres +qu’on lit une fois, dont on parle toujours et qu’on +oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce +Balzac, chez les Castries... Il y a plus de quarante +ans de cela, j’étais un blanc-bec alors... Mais je +me le rappelle bien, un gros trapu et court, +bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air +commun... »</p> + +<p class='pindent'>« Le fait est qu’après les premières pages, il +commença de sommeiller, tandis que la marquise, +Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans rien +laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, +en possession d’une boîte à couleurs depuis peu de +jours, enluminait consciencieusement les illustrations +d’un gros volume. Moi, en lisant, j’observais +surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater +que pour cette fois mon calcul avait été juste, +et qu’elle vibrait sous les phrases du roman, comme +un violon sous un habile archet. Tout la préparait +à recevoir cette impression, depuis ses sentiments +déjà troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par +une influence d’un ordre physique. On ne vit pas +impunément des semaines dans une atmosphère +comme celle de ce château, toujours tiède, presque +étouffante. L’hypocondrie du marquis exigeait que +le calorifère chauffât la maison jour et nuit. C’était, +ce petit énervement quotidien, un auxiliaire +auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma +conscience de psychologue a comme un plaisir à +marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je vis cette +enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que +les naïves amours d’Eugénie et de son cousin Charles +déroulaient leurs touchants épisodes. Ce même instinct +de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse +confidence me fit mettre derrière chaque phrase +l’intonation que je jugeais devoir lui plaire davantage. +Certes, je goûte ce petit livre, quoique je lui +préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, +ceux, par exemple, comme <span class='it'>le Curé de Tours</span>, qui +sont de véritables écorchés littéraires, et où chaque +phrase ramasse en elle plus de philosophie qu’une +scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître +remué par les infortunes de la fille de l’avare +jusque dans mes fibres les plus secrètes. Ma voix +s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle +devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, +comme avant, je me donnais un mal inutile. Il +n’était pas besoin d’un art si compliqué. Dans la +crise de sensibilité imaginative que traversait +Charlotte, tout roman d’amour était un péril. Si le +père et la mère avaient possédé, même à un faible +degré, cet esprit d’observation que les parents +devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils +auraient deviné ce péril à la physionomie de leur +fille, toujours et toujours plus captivée durant les +trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit +simplement remarquer que des caractères de la +noirceur du père Grandet et du cousin n’existent +pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour +proférer des opinions de cette naïveté, il formula +d’un mot les causes de son ennui pendant la lecture :</p> + +<p class='pindent'>— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions +qui n’en finissent pas, ces analyses, ces +calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis pas... +Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour +m’amuser... »</p> + +<p class='pindent'>« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire +de Clermont la suite entière des comédies de +Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola. J’allais +donc me retrouver dans l’impuissance d’agir +sur l’imagination tentée de la jeune fille, juste au +moment où je venais d’entrevoir le succès probable. +C’était mal connaître le besoin que cette +âme, déjà touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui +de se rapprocher de moi, de me comprendre +et de se faire comprendre, de vivre en contact +avec ma pensée. Le lendemain du jour où le +marquis avait porté cet arrêt de proscription contre +les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat entrer +dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais +avec son frère. Elle venait remettre à sa place +le volume maintenant inutile de l’<span class='it'>Encyclopédie</span>, +puis avec un demi-sourire embarrassé :</p> + +<p class='pindent'>— « Je voudrais vous demander un service, » +me dit-elle ; et timidement : « J’ai beaucoup d’heures +libres ici et dont je ne sais trop que faire... Je +voudrais avoir vos conseils pour mes lectures... +Le livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait +fait tant de plaisir... » Elle ajouta : « D’ordinaire les +romans m’ennuient, et celui-là m’a tellement intéressée... »</p> + +<p class='pindent'>« Je ressentis, à l’entendre me parler de la +sorte, la joie que le comte André dut goûter en +voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la +guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. +Moi aussi, il me sembla que je tenais mon gibier +humain au bout d’un fusil. En m’offrant de diriger +ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer +d’elle-même à ma portée ? La réponse à cette +demande me parut d’une importance telle que je +feignis un grand embarras. Tout en la remerciant +de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là +d’une mission si délicate et dont je me jugeais +incapable. Bref, je fis mine de décliner une faveur +que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. +Elle insista, et je finis par lui promettre que je lui +donnerais le lendemain même une liste d’ouvrages. +Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce choix, +autrement difficile que celui d’<span class='it'>Eugénie Grandet</span>. +Je passai la soirée et une partie de la nuit à prendre +et à rejeter en pensée des centaines de volumes. +Comment déterminer ceux qui remueraient son +imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient +sans la révolter ? Enfin, je me dis tout haut, en +imitant la voix de mon père, sa formule favorite : +« Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce +problème à cet autre : comment les livres avaient-ils +agi sur mon imagination à moi, dans mon adolescence, +et quels livres ? Je constatai — ainsi que +je vous l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que +j’avais été attiré surtout vers la littérature +par l’inconnu de l’expérience sentimentale. +C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées +qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que +c’était la loi générale de l’intoxication littéraire. +Je devais donc choisir pour la jeune fille des livres +qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant +compte de la différence de nos caractères. J’avais +aimé parmi les écrivains les compliqués et les sensuels, +parce que c’étaient là les deux traits profonds, +constitutifs, de ma nature. Charlotte était +fine, pure et tendre. Il convenait de l’engager sur le +dangereux chemin de la curiosité romanesque par +des peintures de sentiments analogues à son cœur. +Je jugeai en dernière analyse que le <span class='it'>Dominique</span> de +Fromentin, que <span class='it'>la Princesse de Clève</span>, <span class='it'>Valérie</span>, <span class='it'>Julia +de Trécœur</span>, <span class='it'>le Lys dans la vallée</span>, les romans champêtres +de George Sand, certaines comédies de +Musset, en particulier <span class='it'>On ne badine pas avec l’amour</span>, +les premières poésies de Sully-Prudhomme et +celles de Vigny, serviraient le mieux mon dessein. +Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant +d’un commentaire tentateur, où j’indiquais +de mon mieux la nuance de délicatesse propre +à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la +pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats +ont dit qu’elle correspondait à un commencement +de cour. Ah ! l’étrange cour, et si différente +de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers +esprits m’ont sottement reprochée ! Quand je n’aurais +pas, pour refuser de me défendre, une raison +d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire, +je me tairais par dégoût de ces basses intelligences +dont pas une ne saurait même concevoir une action +dictée par de pures idées. Qu’on vous donne à moi +pour juge, mon cher maître, vous et les autres +princes de la pensée moderne. Alors je pourrai parler, +comme je vous parle maintenant. Mais vous +savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à +cette heure décisive, comme à celle où je vous écris, +et cette société de mensonges aime mieux vivre en +dehors de la Science — de cette Science que je servais +moi-même alors — uniquement.</p> + +<p class='pindent'>« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de +Clermont. Ils ne furent l’objet d’aucune remarque +de la part du marquis. Il faut avoir une autre +portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre +qu’il n’y a pas de mauvais livres. Il y a +de mauvais moments pour lire les meilleurs livres. +Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison +si juste dans votre chapitre sur l’Ame Littéraire +quand vous assimilez la plaie ouverte sur +certaines imaginations par certaines lectures au +phénomène bien connu qui se produit sur les +corps empoisonnés de diabète. La plus inoffensive +piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin +d’une preuve à cette théorie de « l’état préalable », +comme vous dites encore, je la trouverais dans ce +fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans ces +livres, de provenances si diverses, des renseignements +sur moi, sur mes manières de sentir, de +penser, de comprendre la vie et les caractères. +Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux +volumes lui devint une occasion de me questionner +longuement, passionnément et naïvement. Oui, je +suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle +s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait +causer avec moi maintenant, à propos de telle ou +telle phrase sur Dominique ou sur Julia, sur Félix +de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens +encore de l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune +homme, le plus séduisant et plus coupable des +héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je +lui fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur +entre Camille et Rosette. Or, il n’y avait pas de +personnage qui me plût dans aucun livre au même +degré que cet amant traître à la fois et sincère, +déloyal et tendre, ingénu et roué, qui exécute, lui +aussi, à sa manière, son expérience de vivisection +sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous +cite cet exemple, entre vingt autres, pour vous +donner une idée des conversations que nous avions +sans cesse à présent dans ce château où nous +nous trouvions si étrangement isolés. Personne, +en effet, ne nous surveillait. La dissimulation +dont je m’étais masqué dès mon arrivée continuait +de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient +façonné de moi dès la première semaine une image +absolument différente de ma vraie nature. Ils ne +se donnaient plus la peine de vérifier si cette première +impression était exacte ou fausse. La bonne +Mlle Largeyx, installée dans la douceur de son +parasitisme complaisant, était bien trop innocente +pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles +que je roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf +et la sœur Anaclet, que séparait une +rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité +tout ecclésiastique, n’avaient qu’un souci +celui de bien disposer les maîtres du château, le +prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre. +Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, +je n’avais pas encore appris ce qui se voilait de perfidie +sous l’impassibilité de leur visage rasé et +l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons +de métal. Nous étions donc, Charlotte et moi, +libres de nous parler presque tout le long du jour. +Elle apparaissait une première fois le matin, dans +la salle à manger où nous prenions le thé, mon +élève et moi, sous le prétexte de déjeuner +ensemble, nous causions dans un coin de table, +elle avec toute la fraîcheur parfumée de son bain +comme respirable autour d’elle, avec ses cheveux +tressés dans une lourde natte, et la souplesse de +son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe +de sa robe à demi ajustée. Ensuite je la voyais +dans la bibliothèque, où elle avait toujours +quelque motif de venir ; — là elle n’était déjà +plus la même, coiffée maintenant, et sa taille prise +dans son corsage de jour. Nous nous retrouvions +dans le salon, avant le second déjeuner, et encore +après ; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous +servir tous, distribuant le café un peu en hâte +pour s’attarder auprès de moi, qu’elle servait le +dernier, ce qui nous permettait de causer encore +dans un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, +nous sortions, tous les quatre le plus +souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et +moi, dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous +réunissait, puis le repas, où j’étais assis près d’elle, +puis la soirée, en sorte que nos entretiens, pris et +repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un +seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le +phénomène qui se passait chez cette jeune fille à +celui que j’avais déjà observé à plusieurs reprises +en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque +la curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie +animale, et si ma mère, comme je le lui ai +demandé, vous communique, après ma mort, ce que +la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez +des notes sur ces relations dociles de la bête +avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire inédites +et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza +m’avait servi de point de départ. Je ne m’en +rappelle plus le texte, mais en voici le sens : — se +représenter un mouvement, c’est le refaire +en soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela +est vrai de l’animal. Un savant d’un rare mérite et +que vous connaissez bien, M. Espinas, a expliqué +ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. +J’en ai conclu, moi, que pour un homme, +apprivoiser un animal, l’amener à vivre en société +avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet +animal que des mouvements dont cet animal +puisse se rendre compte en les refaisant, c’est lui +ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant la +mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit +entre les chasseurs et leurs chiens, par exemple. Je +constatais de même — et c’était le signe qu’en effet +Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu +davantage — que nous commencions elle et moi, +à employer dans nos phrases des expressions analogues, +des tournures presque pareilles. Je me +surprenais timbrant mes mots d’un accent qui +ressemblait au sien, et j’observais en elle des gestes +qui ressemblaient aux miens. Enfin, je devenais +une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même, +tant j’avais souci de ne pas effaroucher +cette âme, en train de se prendre, par un mot qui +lui fît sentir le danger.</p> + +<p class='pindent'>« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à +laquelle je me condamnai durant près de deux mois +que durèrent ces rapports simplement intellectuels, +n’allait pas sans des luttes intérieures et +presque quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir +petit à petit cette imagination, ce n’était pas là +tout mon programme. Je voulais être aimé, et je +me rendais compte que cet intérêt moral n’était +que le commencement de la passion. Ce commencement +devait aboutir, pour ne pas demeurer inutile, +à une autre intimité que l’intimité sentimentale. +Il y a dans votre <span class='it'>Théorie des Passions</span>, au bas +d’une page, mon cher maître, une note que je relisais +continuellement à cette époque-là, et j’en sais +encore le texte par cœur : « Une étude bien faite +sur la vie des séducteurs professionnels, » dites-vous, +« jetterait un jour définitif sur le problème +de la naissance de l’amour. Mais les documents +nous manquent. Ces séducteurs ont presque +tous été des hommes d’action, et qui, par suite, +ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques +morceaux d’un intérêt psychologique supérieur, +les <span class='it'>Mémoires</span> de Casanova, la <span class='it'>Vie privée</span> du maréchal +de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon +sur Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf +fois sur vingt l’audace et la familiarité +physiques sont les plus sûrs moyens de créer +l’amour. Cette hypothèse confirme d’ailleurs +notre doctrine sur l’origine animale de cette +passion. » Je me la récitais tout bas, cette +phrase, tandis que je poursuivais avec Charlotte +ces causeries littéraires, avec d’autant plus de +conviction que la nature, comme je vous ai dit, +parlait en moi, et que la présence de la jeune fille +réveillait la brûlure de mes souvenirs les plus cuisants. +Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble +quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses +pieds marchaient vers moi, qu’elle respirait, que +je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du désir +courait dans mes veines, et il me fallait détourner +mes yeux qui lui auraient fait peur. Je regardais sa +main blanche feuilleter un livre, son doigt fin +s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la +prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais +doucement, longuement dans la mienne ? Je me +disais que je le devais. Puis, je n’osais pas. — Souvent +aussi, et lorsque nous n’étions plus en présence, +il me semblait que l’audace me serait d’autant +plus facile qu’elle serait plus complète. Je me +promettais alors de la serrer dans mes bras, de +coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se +trouvant mal sous ma caresse, domptée, foudroyée +par cette brutale révélation de mon ardeur. +Qu’arriverait-il ensuite ? Mon cœur battait à cette +idée. Ce n’était pas la peur d’être chassé honteusement +qui me retenait. Il était plus honteux pour +mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que +de fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu +éveillé la nuit ! Je me levais de mon lit après des +heures d’une agitation qui me couvrait le corps +d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa +chambre, » me disais-je ; « si je me coulais auprès +d’elle ; si elle se réveillait enlacée à moi, nos +lèvres unies, nos corps liés ?... » Je poussais +la frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte +avec des précautions de voleur, je descendais un +étage, je tournais par le corridor jusqu’à une autre +porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris +et chassé, cette fois pour rien. Je posais ma +main sur le loquet. Le froid du cuivre me brûlait +les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point +que ce fût chez moi simplement de la timidité. +L’impuissance à l’action est bien un trait de mon +caractère, mais quand je ne suis pas soutenu dans +cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle +m’infuse une invincible énergie jusqu’au fond de +l’être. Même d’aller à la mort me paraît alors aisé. +On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui +me paralysait auprès de Mlle de Jussat comme +d’une influence magnétique, c’était, je m’en rends +compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela +semble absurde, au premier abord, que de courtiser +une vierge soit plus difficile que de s’attaquer à +une femme qui s’est donnée et qui, sachant tout, +peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. +Du moins je l’ai subi, moi, avec une force singulière, +ce recul forcé devant l’innocence. Souvent, +lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette +invincible barrière, je me suis rappelé la légende +des Anges gardiens, et j’ai compris la naissance de +cette poétique imagination du catholicisme. Réduit +à sa réalité par l’analyse, ce phénomène +prouve simplement que, dans les rapports entre +deux êtres, il y a une réciprocité d’action de l’un +sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. +Si par calcul je m’efforçais d’apprivoiser cette +jeune fille en lui ressemblant, je subissais sans +calcul la force de la suggestion morale que dégage +tout caractère très vrai. L’extrême simplicité de +son âme triomphait par instants et de mes idées, +et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin, +tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau +comme le mien, je respectais Charlotte — ah ! +qu’on est ouvert à l’envahissement des préjugés ! — comme +si je n’avais pas su la valeur de ce mot +respect et qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. +Respectons-nous le joueur qui passe dix +fois de suite à la roulette avec la rouge ou la noire ? +Hé bien ! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, +la vertu et le vice, c’est la rouge et la noire. +Une honnête fille et un joueur heureux ont juste +autant de mérite.</p> + +<p class='pindent'>« Le printemps arriva, dans ces alternatives, +pour moi si troublantes, de projets audacieux, +de timidités folles, de raisonnements contradictoires, +de savantes combinaisons, de naïves +ardeurs. Et quel printemps ! Il faut avoir connu +l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes, puis la +subite douceur du renouveau, pour savoir quel +charme de vivre flotte dans cette atmosphère +quand Avril et Mai ramènent la saison sacrée. +C’est d’abord à travers les prairies humides comme +un réveil de l’eau qui frémit sous la glace plus +mince ; elle la brise, cette glace aiguë, puis elle +court, légère, transparente et libre, en chantant. +C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure +des neiges qui, se détachant une par une, +tombent sur les branches toujours vertes des pins, +sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le +lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous +le vent qui balaya aussi les nuages, et l’azur apparut, +cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-t-il, +plus profond que dans la plaine, et en +quelques jours la couleur uniforme du paysage +se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les +ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons +pointèrent. Les chatons verdâtres des noisetiers +alternèrent avec les chatons jaunâtres des saules. +Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer +avec la nature. Les fructifications veloutées +des mousses s’y mêlèrent aux taches blanchissantes +des lichens. Le cratère du puy de la Vache et celui +du puy de Lassolas découvrirent, morceau par +morceau, la chaude splendeur de leur sable rouge. +Les fûts argentés des bouleaux et les fûts chatoyants +des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat +plus vif. Dans les halliers commencèrent d’éclore les +belles fleurs que je cueillais autrefois avec mon père +et dont les corolles me regardaient comme des prunelles, +dont l’arôme me suivait comme une haleine. +Les pervenches, les primevères et les violettes +apparurent les premières, puis je retrouvai successivement +la cardamine des pres avec sa nuance +lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant +de porter ses feuilles, la blanche anémone, le muscari +à l’odeur de prune, la scille à deux feuilles et +sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec +ses clochettes blanches et le mystère de sa racine +qui marche sous la terre, le muguet dans les creux +des petites vallées, et l’églantine le long des haies. +La brise qui venait des dômes encore blancs passait +sur ces fleurs. Elle roulait en elle des parfums, +du soleil et de la neige, quelque chose de si caressant +à la fois et de si frais, que respirer, à de certains +moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, +c’était participer au renouveau du vaste +monde ; et moi aussi, tout tendu que je fusse dans +mes doctrines et mes théories, je ressentis cette +puberté de toute la nature. La glace d’idées abstraites +où mon âme était emprisonnée se fondit. +Quand j’ai relu plus tard les feuillets du journal, +aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, +je suis demeuré étonné de voir avec quelle +force les sources de la naïveté, se rouvrirent en +moi sous cette influence qui n’était pourtant que +physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent +mon cœur ! Je m’en veux de penser avec cette +lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me dire +qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui +n’est plus. Oui, je me répète, avec un soulagement +réel, que du moins le jour où j’ai osé enfin lui parler +de mon amour, — jour fatal et qui marqua le +commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais +la dupe sincère de mes propres paroles. Vous +voyez, mon cher maître, comme je suis redevenu +faible, puisque je revendique comme une excuse la +sincérité de cette duperie. Excuse de quoi ? Et +qu’est-ce autre chose que la misérable abdication +du savant devant l’expérience instituée par +lui ?</p> + +<p class='pindent'>« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que +je ne l’ai été, cette déclaration, sur laquelle j’avais +tant délibéré, fut simplement l’effet du moins préparé +des hasards. Je me souviens, nous étions +au 12 mai. C’est la date exacte. Dire qu’il y +a moins d’un an et que depuis !... Dans la matinée, +le temps avait été plus radieux encore, et +nous partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, +Lucien, Charlotte et moi, pour aller jusqu’au village +de Saint-Saturnin à travers un massif de +chênes, de bouleaux et de noisetiers qui sépare +ce village du château ruiné de Montredon et qui +s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe +ce parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous +pris la petite charrette anglaise, où l’on pouvait +tenir quatre à la rigueur. Nous devions y monter +à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été +plus tiède, plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur +de printemps éparse dans le vent... Nous n’avions +pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx, fatiguée +du soleil, s’installai sur la banquette de la +voiture que conduisait le second cocher. Le drôle +a depuis déposé cruellement contre moi et il a +rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je +vais, moi, vous raconter. Lucien se déclara bientôt +lassé aussi, et rejoignit la gouvernante, en sorte +que je me trouvai marcher seul avec Mlle de +Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un +bouquet de muguets, et je l’aidais à cette besogne. +Nous nous engageâmes sous les branches qu’un +feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait +d’une sorte de nuage finement vert. Elle marchait +en avant, attirée loin de la lisière par la recherche +de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et +tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, +nous nous trouvâmes, à un moment, dans une +clairière, et si éloignés que nous ne voyions même +plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe +formé par la petite voiture et les trois personnes. +Charlotte s’aperçut la première de notre solitude. +Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit +que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la +route, elle s’écria avec un rire d’enfant :</p> + +<p class='pindent'>— « Nous sommes perdus... Heureusement que +le chemin n’est pas difficile à <span class='it'>rembourser</span>, comme +dit la pauvre sœur Anaclet... Voulez-vous attendre +que j’aie rangé mon bouquet ? Ce serait si dommage +de gâter ces belles fleurs... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, +et elle étala sur sa jupe sa fraîche cueillette, prenant +un par un les brins de muguet. Je respirais +le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même +sur l’autre extrémité de la pierre. Jamais +cette créature vers qui tendaient depuis des mois +toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, +aussi adorablement délicate et fine qu’à cette +minute, avec son visage coloré de rose par le grand +air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se plissaient +dans un demi-sourire, avec la claire limpidité +de ses yeux gris, avec l’élégance de son +être entier. Elle portait, sur une robe de drap +sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi +sa taille. Ses pieds, chaussés de bottines lacées, +dépassaient le bord de sa jupe, et ses cheveux +châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, +luisaient dans la lumière avec des reflets fauves. +Pour mieux manier les tiges de ses fleurs, elle +avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains +blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. +Elle s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle +avec le paysage où nous nous trouvions, par +le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je +la regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il +<span class='it'>fallait</span> saisir cette occasion de lui dire ce que je +voulais lui dire depuis trop longtemps. Certainement, +je n’en retrouverais jamais une autre aussi +propice. De quelles profondeurs de mon âme cette +idée était-elle sortie, et à quelle seconde ? Je ne sais +pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle +grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, +celui de la voir, elle, si confiante, si peu soupçonneuse +du patient travail par lequel, abusant de +notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me +traiter avec une douceur presque fraternelle. Mon +cœur battait. La magie de sa présence remuait tout +mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers moi +à un moment, afin de me montrer son bouquet presque +achevé. Sans doute elle aperçut sur mon visage +la trace de l’émotion que l’orage de mes pensées +soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie +si joyeuse, si ouverte, se voila soudain d’une +inquiétude. Je dois ajouter que, durant nos entretiens +de ces deux mois où nous étions devenus +si étroitement amis, nous avions évité, elle par +délicatesse, moi par ruse, toute allusion au faux +roman de déception par lequel j’avais essayé +d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait +cru à ce roman et qu’elle n’avait pas cessé d’y +songer, quand elle me dit, avec un passage d’involontaire +mélancolie dans ses yeux :</p> + +<p class='pindent'>— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même +cette belle journée par de tristes souvenirs ? Vous +paraissiez être devenu plus raisonnable... »</p> + +<p class='pindent'>— « Non ! » lui répondis-je ; « vous ne savez +pas ce qui me rend triste... Ah ! Ce ne sont pas +des souvenirs... Vous faites allusion à mes chagrins +d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... +Il n’y a pas de place en moi pour eux, non, — pas +plus qu’il n’y a place, sur ces branches, pour les +feuilles de l’an passé.... »</p> + +<p class='pindent'>« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau +dont l’ombre découpée tombait, juste à cette +seconde, sur la pierre où nous étions assis. J’entendis +ma voix prononcer cette phrase, comme si +c’eût été celle d’un autre. En même temps je +lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la +comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé +ce que cette phrase enfermait de sens direct, elle +m’avait compris. Que se passa-t-il en moi et comment +ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette +heure me devint-il facile ? Comment osai-je ce +que je croyais ne devoir jamais oser ? Je pris sa +main, que je sentis trembler dans la mienne, +comme si la pauvre enfant était saisie d’une terreur +foudroyante. Elle eut la force de se lever +pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, +et je n’eus pas de peine à la contraindre de se +rasseoir. J’étais si bouleversé de ma propre audace +que je ne me possédais plus, et je commençai de +lui dire mes sentiments pour elle avec des mots +que je ne pourrais pas retrouver aujourd’hui, +tant j’obéissais peu à un calcul quelconque, en +ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées +depuis mon arrivée au château, oui, toutes, +depuis les plus détestables, celles de mon envie +contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon +remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient +dans une adoration presque mystique, à +demi folle, pour cette créature si frémissante, si +émue, si belle !... Je la voyais devenir, à mesure +que je parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient +éparses sur sa robe. Je me souviens que les +phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie, +désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je +finis par répéter comme dans un spasme : « Que je +vous aime ! Ah ! Que je vous aime !... » en serrant +sa main dans les miennes et m’approchant d’elle +davantage encore. Elle se penchait, comme si elle +avait perdu la force de se soutenir. Je passai mon +bras demeuré libre autour de sa taille, sans même +songer dans mon propre trouble, à lui prendre +un baiser. Ce geste, en lui donnant un nouveau +frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de se lever +et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit : +« Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant +à reculons, les deux mains tendues en avant pour +se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau que +je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, +haletante d’émotion, tandis que de grosses larmes +roulaient sur ses joues. Il y avait tant de pudeur +blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si +douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres +entr’ouvertes, que je restai à la place où j’étais, en +balbutiant : « Pardon... »</p> + +<p class='pindent'>— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement +de la main. Nous demeurâmes ainsi, en face +l’un de l’autre et silencieux, pendant un temps que +j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il +m’ait paru infini. Tout d’un coup un appel traversa +le bois, d’abord lointain, puis plus rapproché, celui +d’une voix imitant le cri du coucou. On s’inquiétait +de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous +lançait notre signal habituel de ralliement. A ce +simple ressouvenir de la réalité, Charlotte tressaillit. +Le sang revint à ses joues. Elle me regarda +avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant +sur l’épouvante. Elle se regarda elle-même, +comme si elle venait d’être réveillée d’un horrible +sommeil. Elle vit ses mains nues, qui tremblaient +encore, et, sans ajouter un mot, elle +ramassa ses gants et ses fleurs et elle se mit à +courir devant moi, oui, à courir comme une bête +poursuivie, dans la direction d’où était partie la +voix. Dix minutes après, nous étions de nouveau +sur la route.</p> + +<p class='pindent'>— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle +à sa gouvernante, comme pour prévenir la +question qu’allait provoquer son visage décomposé ; +« voulez-vous me donner place dans la voiture ? +Nous allons rentrer... »</p> + +<p class='pindent'>— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » +répondit la vieille demoiselle.</p> + +<p class='pindent'>— « Et M. Greslou ?... » demanda l’enfant, +lorsque sa sœur se fut installée et qu’il eut lui-même +pris place à l’arrière.</p> + +<p class='pindent'>— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.</p> + +<p class='pindent'>« La charrette anglaise détala, lestement, malgré +sa quadruple charge, dans un adieu de Lucien, +qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le chapeau +de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du +cocher, qui donna du <span class='it'>pull up</span> à son cheval, puis la +voiture disparut et je me retrouvai, m’acheminant +seul sur cette route, par ce même ciel bleu et +entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une +impalpable verdure. Mais une angoisse extraordinaire +avait remplacé en moi l’allégresse et les +ardeurs heureuses du commencement de la promenade. +Cette fois, le sort en était jeté. J’avais +livré la bataille, je l’avais perdue ; j’allais être +chassé du château ignoblement. C’était moins +cette perspective qui me bouleversait, qu’un +mélange singulier de regret, de honte et de désir. +Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, +le résultat de ce siège en règle entrepris contre +le cœur de cette jeune fille ! Pas un mot de sa +part en réponse à la plus passionnée déclaration, +et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé +que des phrases de romans à lui réciter ? Et un +simple geste d’elle, cette fuite loin de moi, les +mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place. +Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à +ce moment de nos relations, bien de l’orgueil et +de la sensualité, car le mouvement d’idolâtrie +qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère +se transforma en une rage de ne pas l’avoir +jetée à terre et violentée là, au pied de cet arbre +contre lequel je la voyais toujours s’appuyant ; et +moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je +n’avais su que lui demander pardon. J’aperçus en +pensée le visage du comte André. Je vis dans un +éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage +quand on lui parlerait de cette scène. Enfin +je n’étais plus ni le psychologue subtil, ni le jeune +homme troublé, j’étais un amour-propre humilié +jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille +du château. En reconnaissant le lac, la ligne +connue des montagnes, la face de la maison, cet +orgueil céda la place à une appréhension affreuse +de ce que j’allais avoir à subir, et le projet traversa +ma tête de m’enfuir, de retourner tout droit à +Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le +dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger +le père... C’était trop tard ; le marquis lui-même +s’avançait vers moi, dans l’allée principale, +accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de +l’enfant avait l’habituelle intonation de familiarité, +et l’accueil du père acheva de me prouver que +j’avais eu tort de me croire perdu si vite.</p> + +<p class='pindent'>— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et +ils n’ont même pas eu l’idée de vous renvoyer la +voiture... Vous avez dû marcher d’un pas...! » Il +consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte +n’ait pris froid, » ajouta-t-il ; « elle a dû se coucher +aussitôt arrivée... Ces soleils du printemps sont si +traîtres ! »</p> + +<p class='pindent'>« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore !... — « Elle +souffre ce soir. Ce sera pour demain, » +pensai-je, et je commençai, aussitôt seul, à préparer +l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, +en ce temps-là, avec une si naïve confiance dans +mon talent de philosophe ! Le lendemain arriva. +Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la +table du déjeuner ; elle était pâle, comme quelqu’un +qui a traversé une crise de violente douleur. +Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger +tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu ! Quelle +étrange semaine je passai ainsi, m’attendant chaque +matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par cette +attente et incapable de prendre les devants moi-même +et de quitter le château ! Ce n’était pas seulement +faute d’un prétexte. Une brûlante curiosité +me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. +Hé bien ! Je vivais, et avec quelle fièvre ! Enfin, +le huitième jour, le marquis me fit demander de +venir dans son cabinet. « Cette fois, » me dis-je, +« l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais +à un visage terrible, à des mots injurieux. +Je trouvai au contraire l’hypocondriaque souriant, +l’œil vif, l’air rajeuni.</p> + +<p class='pindent'>— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très +souffrante... Rien de bien grave... Mais de bizarres +accidents nerveux... Elle veut absolument +consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très +malade et guérie par un médecin en qui elle a +confiance. Je ne serai pas fâché de le consulter +aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. +Il est possible que nous fassions ensuite +un petit voyage pour la distraire... Je tenais à +vous donner quelques recommandations particulières +au sujet de Lucien, pour le temps de mon +absence, quoique je sois content de vous, mon cher +monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais +à Limasset hier... C’est un bonheur pour moi +que de vous avoir rencontré... »</p> + +<p class='pindent'>« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce +que je vous ai montré de mon caractère, que ces +compliments devaient me flatter comme un témoignage +de la perfection avec laquelle j’avais joué +mon rôle, et me rassurer sur mes craintes des +derniers jours. Il n’en fut rien. J’aperçus ce fait +bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu +raconter la tentative de déclaration que j’avais +faite auprès d’elle, et je me demandai aussitôt : +pourquoi ? Au lieu d’interpréter ce silence dans +un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain +cette idée qu’elle s’était tue parce qu’elle n’avait +pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par pitié, mais +non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu +provoquer. Je n’eus pas plus tôt imaginé cette +explication, qu’elle devint pour moi évidente et +en même temps insupportable. « Non », me dis-je, +« cela ne sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de +cette outrageante indulgence... Quand Mlle de +Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus ici. Elle +me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. +J’ai voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa +colère... Laissons-lui du moins un autre souvenir +que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré les +pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de +mes projets, cette espérance de séduction qui +m’avait soutenu tout l’hiver était si morte, que je +rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une +lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire +aimer, où je lui demandais de nouveau pardon. Je +comprenais, lui disais-je, combien tout rapport +était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais +qu’à son retour elle n’aurait plus à supporter +l’odieux de ma présence. Le lendemain matin et +à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un +moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse +entrer dans sa chambre. Je m’y précipitai pour y +déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les +livres préparés pour mettre dans la malle et quelques +menus objets, était son buvard de voyage. +Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur laquelle +étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du +jour de cette fatale déclaration !... Je pris cette +enveloppe et je l’entr’ouvris. Elle contenait des +fleurs de muguet desséchées, et je me souvins +de lui en avoir, dans cette dernière promenade, +donné en effet quelques brins plus beaux que les +autres, et qu’elle avait mis à son corsage... Elle les +avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je +lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, +puisque cette date était là, écrite de son écriture : +12 mai 1886. — Je ne crois pas que j’éprouverai +jamais une émotion comparable à celle qui me saisit +là, devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil +m’inonda soudain tout le cœur. Oui, Charlotte +m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais elle +m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments +que je n’aurais jamais osé espérer. Je fermai le +buvard, je remontai chez moi en hâte, de peur +qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je +détruisis à l’instant même. Ah ! il ne s’agissait plus +de m’en aller, maintenant. Il s’agissait d’attendre +qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je vaincrais... +Elle m’aimait...</p> + +<div><h3 class='nobreak' id='chap45'>§ V. — <span class='it'>Seconde crise.</span></h3></div> + +<p class='pindent'>« Elle m’aimait. L’expérience de séduction +instituée par mon orgueil et ma curiosité avait +réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas +une minute de la preuve ainsi surprise — me rendit +le départ de la jeune fille non seulement supportable, +mais presque doux. Sa fuite s’expliquait +par un effort devant ses propres émotions qui +m’attestait leur profondeur. Et puis, en s’en +allant pour quelques semaines, elle me tirait d’un +cruel embarras. Comment agir, en effet ? Par +quelle politique sauvegarder, pousser un succès à +ce point inespéré ? J’allais avoir le loisir d’y songer +pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien +longtemps, puisque les Jussat ne possédaient +d’installation actuelle qu’en Auvergne. Remettant +donc à plus tard de combiner un nouveau plan, +je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre +triomphant, tandis que j’assistais à ce départ de +Charlotte et de son père. J’avais pris congé d’eux +au salon comme par délicatesse, afin de ne pas +gêner les adieux des dernières minutes, et j’étais +remonté dans ma chambre. La poignée de main +du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait +prouvé une fois de plus combien j’étais ancré dans +la maison, et j’avais deviné, derrière la froideur +voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur +qui ne veut pas se livrer. J’habitais, au second +étage, une pièce d’angle, avec une fenêtre qui +donnait sur le devant du château. Je me plaçai +derrière le rideau de manière à bien voir, sans +être vu, la montée dans la voiture. C’était une +Victoria encombrée de couvertures fourrées et +attelée du même cheval bai-cerise qui traînait +l’autre jour la charrette anglaise. C’était aussi le +même cocher qui se tenait sur le siège, son fouet +en main, avec la même immobilité impassible +dans sa livrée brune. Le marquis parut, puis Charlotte. +Sous le voile et d’en haut, je ne distinguai pas +ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour +s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si +c’étaient les derniers baisers de sa mère et de son +frère qui lui donnaient ce petit accès d’émotion +nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop +pénible. Mais je la vis bien, quand la voiture disparut +vers la grille, qui tournait la tête ; et comme +les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle +regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri +de laquelle je la regardais moi-même ? Puis un +massif d’arbres déroba la voiture, qui reparut au +bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer +sur la route qui traverse le bois de la Pradat, — cette +route où l’attendait un souvenir dont j’étais +certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur enfin +troublé, enfin conquis.</p> + +<p class='pindent'>« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois +entier, sans une minute d’interruption, et — preuve +que j’étais encore dans mes rapports +avec cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais +mon esprit ne fut plus net, +plus souple, plus habile au maniement des idées +qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures +pages, un morceau sur le travail de la volonté +pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un délice +de savant que vous comprendrez, les détails que +j’avais notés, depuis ces quelques mois, sur les +allées et venues, les hauts et les bas de mes résolutions. +J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, +le journal le plus précis, analysant, le soir avant +de m’endormir, et le matin sitôt réveillé, les +moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce +furent des journées d’une singulière plénitude. +J’étais très libre. Mlle Largeyx et la sœur Anaclet +se relayaient pour tenir compagnie à la marquise. +Mon élève et moi, nous profitions des belles et +douces heures pour nous promener. Sous le +prétexte d’enseignement, je lui avais donné le +goût des papillons. Armé de la longue canne et du +filet de gaze verte, il était sans cesse à courir +loin de moi après les Aurores aux ailes bordées +d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les +Vulcains bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me +laissait seul avec ma pensée. Tantôt nous suivions +cette route de la Pradat, maintenant parée de +toutes les verdures du printemps, tantôt nous +remontions du côté de Verneuge, vers cette vallée +de Saint-Genès-Champanelle aussi gracieusement +jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de +lave, fragment minuscule de l’énorme coulée +épanchée du puy de la Vache, et là, sans plus +m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette +disposition étrange qui m’avait toujours montré, +dans cette nature sauvage, comme un symbole +saisissant de mes doctrines, un type de fatalité +implacable, un conseil d’indifférence absolue au +bien et au mal. Je regardais les feuilles des arbres +s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues +de la respiration végétale, et comment, par une +simple modification de lumière, la vie de la plante +peut être changée. De même l’on devait pouvoir +à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait +exactement les lois. J’avais déjà réussi à +créer un commencement de passion dans l’âme +d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes. +Quels procédés nouveaux et appliqués avec une +rigueur ingénieuse me permettraient d’accroître +l’intensité de cette passion ? J’oubliais la transparence +du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des +volcans, le vaste paysage déployé autour de +moi, pour ne plus voir que des formules d’algèbre +morale. J’hésitais entre des solutions diverses +pour ce jour prochain où je tiendrais de nouveau +Mlle de Jussat en face de moi dans la solitude du +château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer +l’indifférence, pour la déconcerter, pour la +réduire, par l’étonnement d’abord, ensuite par +l’amour-propre et la douleur ? Piquerais-je sa +jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant +roman était revenue à Clermont et m’écrivait ? +Continuerais-je au contraire la série des +déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, +des folies qui grisent ? Je reprenais ces +hypothèses successivement, d’autres encore. Je +m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même +que je n’étais pas pris, que le philosophe dominait +l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant +Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait +supérieur, indépendant et lucide. Je m’en voulais, +comme d’indignes faiblesses, des rêveries +qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils +calculs. C’était surtout dans l’intérieur de la maison +qu’elles me prenaient, ces rêveries, et devant +les portraits de Charlotte épars sur les murs du +salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. +Des photographies de toute grandeur la représentaient +à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y +pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la +grâce mignonne des premières années jusqu’au +charme frêle d’aujourd’hui. Les traits changeaient +de l’une à l’autre de ces photographies, jamais +le regard. Il restait le même dans les yeux de l’enfant +et dans ceux de la jeune fille, avec ce je ne +sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui +révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé +ainsi sur moi, et de m’en souvenir me remuait +d’une émotion confuse. Ah ! Pourquoi ne m’y +livrais-je pas entièrement ? Pourquoi ma vanité +s’acharnait-elle à ne pas s’y complaire ? Mais +pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se +trouvait-elle à côté de son frère André ? Quelle +fibre secrète de haine cet homme avait-il, par sa +seule existence, touchée dans mon cœur, que de +voir simplement son image auprès de celle de sa +sœur desséchait soudain ma tendresse et ne laissait +plus subsister en moi que la volonté ? Quelle +volonté ?... J’osais me la formuler, maintenant +que je me croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon +piège. Oui, je voulais être l’amant de Charlotte... +Et après ? Après ? je me forçais à n’y pas réfléchir, +de même que je me forçais à détruire les +instinctifs scrupules d’hospitalité violée qui me +remuaient. Je ramassais les plus mâles énergies +de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage +encore mes théories sur le culte du Moi. Je +sortirais de cette expérience enrichi d’émotions +et de souvenirs. Telle était l’issue morale de l’aventure. +L’issue matérielle était le retour chez ma +mère, une fois mon préceptorat fini. Lorsque +les scrupules s’éveillaient trop vivement, et qu’une +voix intérieure me disait : « Et Charlotte ? As-tu +le droit de la traiter ainsi en simple objet de ton +expérience ? » je prenais mon Spinoza, et j’y lisais +le théorème où il est écrit que notre droit a pour +limite notre puissance. Je prenais votre <span class='it'>Théorie +des passions</span>, et j’y étudiais vos phrases sur le duel +des sexes dans l’amour. — « C’est la loi du monde », +raisonnais-je, « que toute existence soit une conquête, +exécutée et maintenue par le plus fort aux +dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers +moral comme de l’univers physique. Il y a des âmes +de proie comme il y a des loups, des chats-pards +et des éperviers ». Cette formule me paraissait +forte, neuve et juste ; je me l’appliquais, et je me +répétais : « Je suis une âme de proie, une âme de +proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques +appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures +nouvelles, sous le ciel bleu, au bord de la +claire rivière qui des montagnes descend vers le +lac ! C’était ma façon, à moi, de communier avec +l’aveugle, la sourde, la malfaisante nature.</p> + +<p class='pindent'>« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée +par un fait inattendu. Le marquis écrivit +qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle de Jussat, +toujours souffrante, restait à Paris, installée +chez une sœur de sa mère. Lorsque la marquise +nous communiqua cette nouvelle, nous étions à +table. J’entrai dans un spasme de colère si violent +qu’il m’étonna moi-même, et que je dus, sous le +prétexte d’un éblouissement subit, quitter le dîner. +J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par quelque +folie le mouvement de rage qui me secouait +l’âme. Dans la fièvre de vanité qui m’exaltait +depuis le départ de Charlotte, j’avais tout prévu, +excepté que cette jeune fille aurait assez de +caractère, même amoureuse, pour ne pas rentrer +à Aydat. C’était si simple, le moyen qu’elle avait +trouvé d’échapper à son sentiment ; si simple, +mais si souverain, si définitif. La merveilleuse +tactique de ma psychologie devenait aussi vaine +que le mécanisme du canon le plus savant contre +un ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je +sur elle, si elle n’était pas là ? Rien, absolument +rien, et la rejoindre m’était interdit. La vision de +mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle +remua si profondément mon système nerveux, que +je ne dormis ni ne mangeai entre cette lettre et +l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre +si cette résolution excluait toute espérance de +contre-ordre, s’il ne restait aucune chance que la +jeune fille revînt pour la fin de juillet, pour le mois +d’août, pour septembre. Mon engagement durait +jusqu’au milieu d’octobre. Mon cœur battait, +ma gorge était serrée, tandis que nous nous promenions, +Lucien et moi, dans la gare de Clermont, +attendant le train de Paris vers les six heures. Dans +l’excès de mon impatience, j’avais obtenu qu’on +nous laissât venir au-devant du père. La locomotive +entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et +ravagée à une portière. Je dis, au risque de lui +ouvrir les yeux sur mes sentiments :</p> + +<p class='pindent'>— « Et mademoiselle Charlotte ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant +la main avec effusion ; « le médecin dit +qu’elle a un trouble nerveux très profond... Il +paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, +qui ne me porte bien que là-haut !... Vraiment, +c’est pénible, très pénible... Enfin, nous essaierons +d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis +de Ragatz peut-être... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle ne revenait pas !... Si jamais j’ai regretté, +mon cher maître, à titre de document psychologique, +le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est assurément +aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes +pensées depuis le soir de juin où le marquis +m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa fille. +Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une +circonstance, impossible alors à prévoir, changea +brusquement le cours probable des choses. Vous +y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie +morale, une illustration de vos belles analyses +sur l’amour, le désir, le regret, la jalousie, la +haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé +toutes ces phases. Ce fut d’abord une tentative +insensée mais trop naturelle, persuadé comme +j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement +sa passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, +savamment composée, je commençais par lui +demander pardon pour mon audace du bois de +la Pradat, et je renouvelais cette audace d’une +manière pire, en lui traçant une peinture brûlante +de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre, +une déclaration plus folle encore que l’autre, et +si hardie qu’une fois l’enveloppe disparue dans +la petite boîte au bureau de poste du village où +j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau +peur. Deux jours, trois jours se passèrent ; pas de +réponse. La lettre du moins ne me revenait pas, +comme je l’avais tant craint, sans même avoir été +ouverte. A ce moment même, la marquise achevait +ses préparatifs pour partir à son tour et rejoindre +sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de Chanaleilles, +un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder +à ces dames un appartement suffisant. <span class='it'>Hôtel de +Sermoises, rue de Chanaleilles, Paris</span>... que j’ai eu +d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas une +fois, mais cinq ou six ! Je calculai, en effet, que la +tante de la jeune fille ne surveillait pas étroitement +sa correspondance, au lieu que sa mère la surveillerait. +Il fallait profiter du temps où cette dernière +était encore à Aydat et redoubler l’impression +certainement produite par ma lettre. J’écrivis +donc chaque jour, jusqu’au départ de la marquise, +des lettres pareilles à cette première, et je n’avais +aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné +désir de faire revenir Charlotte était sincère, — aussi +sincère que peu raisonnable. J’ai su depuis +qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses +missives, et, sitôt mon écriture reconnue, elle +demeurait des heures à lutter contre la tentation +d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle +lisait et relisait ces pages, dont le poison agissait +sûrement. Comme elle ignorait la découverte qui +m’avait rendu maître de son secret, elle ne pensait +pas à se défendre contre l’opinion que je +pouvais concevoir d’elle. Pour se justifier de cette +lecture, elle se disait sans doute que je l’ignorerais +toujours, comme j’ignorais son amour naissant. +Ces quelques lettres la touchèrent même si +vivement qu’elle les conserva. On a retrouvé leurs +cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y +a brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien +l’effet troublant de ces pages que je griffonnais la +nuit, exalté par la pensée que je tirais là mes dernières +cartouches, et cela ressemblait bien à des +coups de fusil dans un brouillard, puisque aucun +signe ne m’avertissait qu’à chaque fois j’atteignais +celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude +absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. +Puis, quand la mère eut quitté le château pour +rejoindre sa fille, je me vis dans l’impossibilité +d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de +Charlotte la preuve la plus évidente, non point +qu’elle ne m’aimait pas, mais qu’elle mettait toute +sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y réussirait. +« Hé bien ! » me dis-je, « il faut y renoncer, +puisque je ne peux plus l’atteindre, et voilà qui est +fini... » Je me prononçais cette phrase à voix haute, +seul dans ma chambre, en entendant rouler la voiture +qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat +et Lucien l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, +où elle allait prendre le train. « Oui », +répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela +me fait, puisque je ne l’aime pas ?... » A la minute, +cette idée me laissa relativement tranquille, et +sans autre trouble qu’une sensation vague de gêne +à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. +Je sortis, afin de secouer même cette +gêne, et par une de ces bravade solitaires avec lesquelles +je me plaisais à me prouver ma force, je me +dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon +amour à Charlotte. Afin de mieux m’attester ma +liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un livre +nouveau que je venais de recevoir, une traduction +des lettres de Darwin. Le jour était voilé, mais +presque brûlant. Une espèce de simoun, un vent +venu de la Limagne et du sud, chauffait de son +haleine les branches maintenant vertes des arbres. +A mesure que j’avançai, ce vent me brisait les +nerfs. Je voulus attribuer à son influence le grandissement +de ma gêne. Après quelques recherches +infructueuses à travers le bois de la Pradat, je finis +par trouver la clairière où nous nous étions assis, +Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il frémissait +tout entier au souffle de ce vent, avec son +feuillage dentelé dont l’ombre était plus épaisse +aujourd’hui. Je m’étais promis de lire mon livre à +cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me +fut impossible d’aller au delà d’une demi-page... +Voici que les souvenirs m’envahissaient, m’obsédaient, +me montrant la jeune fille sur cette même +pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis +debout, appuyée contre cet arbre, puis affolée +et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur +indéfinissable montait, montait en moi, oppressant +mon cœur, étouffant ma respiration, brûlant +mes yeux de larmes, et je constatai avec +épouvante qu’à travers tant de complications, +d’analyses et de subtilités, j’étais devenu, sans +m’en douter, éperdument amoureux de l’enfant +qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.</p> + +<p class='pindent'>« Cette découverte, si étrangement inattendue, +et d’un sentiment si contraire au programme +réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque +aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et +contre l’image de celle qui m’en infligeait la douleur. +Je ne passai pas un jour, durant les longues +semaines qui suivirent, sans me débattre contre +cette honte d’être pris à mon propre piège, et +sans subir un accès d’amère rancune contre +l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette +rancune à la joie infâme qui m’inondait le cœur +lorsque le marquis recevait une lettre de Paris, +qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il soupirait : +« Charlotte n’est toujours pas bien... » +J’éprouvais une consolation insuffisante, misérable, +mais une consolation tout de même, à me +dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure +envenimée et lente à se fermer. Il me semblait que +ce serait là ma vraie vengeance, si elle continuait, +elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le premier. +Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli +d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je +reprenais mon vieux raisonnement : « Il y a des +lois de la vie de l’âme et je les connais. Je ne peux +pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. +Serai-je incapable aussi de me les appliquer à moi-même ? » +Et je méditais sur cette nouvelle question : +« Y a-t-il des remèdes contre l’amour ?... » — « Oui, » +me répondais-je, « il y en a, et je les +trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique +se mettaient au service de mon projet de +guérison, et je décomposais le problème en ses éléments +d’après la méthode des géomètres. Je réduisais +cette question à cette autre : « Qu’est-ce que +l’amour ? » à quoi je répondais brutalement par +votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du +sexe. » Or, comment se combat une obsession ? +Par la fatigue physique, qui suspend, qui du +moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis +donc et j’astreignis mon élève à de longues +marches. Les jours où je n’avais pas de classe à +lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, +dès la première pointe du matin, après avoir arrêté +l’heure et l’endroit où Lucien me rejoindrait avec +la voiture. Je me faisais réveiller vers les deux +heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule +froid qui précède le lever de l’aurore. J’allais +droit devant moi, frénétiquement, choisissant les +pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions +des puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, +presque inaccessibles. Je risquais de me casser +les reins en dévalant le long des sables fuyants +des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de +basalte. N’importe. J’allais dans la nuit finissante. +La ligne orangée de l’aurore gagnait le bord du ciel. +Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les +étoiles se fondaient comme des pierreries noyées +dans le flot d’un azur d’abord tout pâle, puis tout +foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les arbres, les +herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais +de me procurer la sauvage griserie animale +que j’avais connue jadis dans des courses +semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois +de l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par +cette sensation de la marche forcée et celle des +hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit rudimentaire +de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes +dont je descends, moi comme les autres. Je +parvenais ainsi à une sorte de délire farouche, mais +qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui s’interrompait +à la moindre réminiscence de mes relations +avec Charlotte. Le détour d’un chemin que +nous avions suivi ensemble, la nappe bleue du lac +aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits +du château profilés à travers l’espace, moins que +cela, le feuillage mobile d’un bouleau et son fût +argenté, sur un écriteau le nom d’un village dont +elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie +factice cédait la place à la cuisante douleur +du regret qu’elle ne fût pas auprès de moi. Je l’entendais +me dire de sa voix timbrée finement : +« Regardez donc... » comme elle disait autrefois +quand nous errions ensemble dans ce même horizon +de montagnes, en ces temps-là glacé de neiges, — mais +la fleur vivante de sa beauté s’y épanouissait, — maintenant +paré de verdure, — mais la +fleur vivante en était retirée. Et cette sensation de +son absence devenait plus intolérable encore à +retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me +parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, +et dans son ingénuité il me donnait tant de preuves +qu’elle était si digne d’être admirée et d’être aimée ! +Alors la lassitude physique se résolvait en un +pire énervement, et des nuits suivaient, d’une +insomnie agitée, comme empoisonnée d’amertume, +dans lesquelles il m’arrivait de pleurer +tout haut, indéfiniment, en criant son nom comme +un aliéné.</p> + +<p class='pindent'>— « C’est par la pensée que je souffre », me +dis-je après avoir vainement demandé le remède +aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée par +la pensée... » Il y eut donc une seconde période +durant laquelle je voulus déplacer le centre même +de mes forces d’esprit. J’entrepris l’étude la plus +complète opposée à toute préoccupation féminine. +Je dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la +main, deux cents pages de cette <span class='it'>Physiologie</span> de +Beaunis emportée dans ma malle, et les plus dures +pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps +vivants. Mes efforts pour entendre et pour résumer +ces analyses, qui exigent le laboratoire, eurent beau +être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter l’intellect +et je me trouvai moins capable de résister à +l’idée fixe. Je reconnus que je faisais de nouveau +fausse route. La vraie méthode n’était-elle pas plutôt +celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée +à la douleur même dont on veut se délivrer ? Ce +grand esprit, qui a su vivre, mettait ainsi en pratique +la théorie exposée dans le cinquième livre de +Spinoza et qui consiste à dégager derrière les +accidents de notre vie personnelle la loi qui les +rattache à la grande vie de l’Univers. M. Taine, +dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille +de même de « nous comprendre », afin que « la +lumière de l’esprit produise en nous la sérénité +du cœur ». Et vous, mon cher maître, que dites-vous +d’autre dans la préface de votre <span class='it'>Théorie des +passions</span> : « Considérer sa propre destinée comme +un corollaire dans cette géométrie vivante qui +est la nature, et par suite comme une conséquence +inévitable de cet axiome éternel dont le +développement indéfini se prolonge à travers le +Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de +l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à +cette heure, en rédigeant ce mémoire, que de +me conformer à ces maximes ? Puissent-elles me +réussir mieux qu’alors ! J’essayai, en effet, à cette +époque, de résumer, dans une espèce de nouvelle +autobiographique, l’histoire de mes sentiments +pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le +hasard se charge parfois de réaliser étrangement +nos rêves — un grand psychologue consulté par +un jeune homme ; et, vers la fin, le psychologue +rédigeait, à l’usage du malade moral venu à lui, +un diagnostic passionnel avec indication des +causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois +d’août et sous l’influence accablante de la plus +torride chaleur. J’y consacrai quinze séances +environ, poussées de dix heures du soir à une heure +du matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol +autour de ma lampe allumée des grands sphinx de +nuit, de ces larges papillons de velours sombre +qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche +d’une tête de mort. La lune se levait, inondant de +ses clartés bleuâtres le lac où couraient des reflets +nacrés, les bois dont le mystère s’approfondissait, +et la ligne des volcans éteints, — ces volcans pareils +à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant +à travers le télescope dans cette lune elle-même. Je +posais ma plume pour m’abîmer, devant ce paysage +muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques +dont j’étais coutumier jadis. Comme aux temps +où la parole de ce pauvre père me révélait l’histoire +du monde, je revoyais la nébuleuse primitive, +puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée +de la terre. Cette lune était morte aujourd’hui, et la +terre mourrait aussi. Elle allait, se glaçant de +seconde en seconde. La suite imperceptible de ces +secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, +avait déjà éteint l’incendie des volcans d’où +jaillissait autrefois, brûlante et dévastatrice, la +lave sur laquelle posait le château. En se refroidissant, +cette lave avait dressé comme une barrière +au cours d’eau qui s’étalait maintenant en lac, +et l’eau de ce lac irait aussi s’évaporant, à mesure +que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze +pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent +la planète. Je fermais les yeux, et je le sentais +rouler, ce globe mortel, à travers le vide infini, +inconscient des petits univers qui vont et qui +viennent sur lui, comme l’immense espace est +inconscient des soleils, des lunes et des terres. La +planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une +boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura +disparu, comme les bêtes et comme les plantes. +Au lieu de me procurer la sérénité du contemplateur, +cette vision de l’irrémédiable écoulement +me faisait me ramasser et sentir avec terreur cette +conscience de ma personne, la seule réalité que +j’eusse à moi, et pendant combien de temps ? +A peine un point et un moment ! Je me souvenais +alors d’une phrase naïve que Marianne disait en +pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine : +« On n’a que soi... » répétait cette fille à travers +ses larmes, « on n’a que soi... » Et moi aussi je les +redisais, ces syllabes, et j’en extrayais tout le sens. +Puisque, dans cette fuite irréparable des choses, ce +point et ce moment de notre conscience demeurent +notre unique bien, il faut en exalter, en +exaspérer l’intensité. Je repoussais les papiers sur +lesquels j’étais en train d’écrire ma confession +plus ou moins doctement commentée. Je sentais, +avec une évidence affreuse, que cette intensité +souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la +procurerait si elle était dans cette chambre, assise +sur ce fauteuil, couchée sur ce lit, unissant sa chair +périssable à ma chair périssable, son âme condamnée +à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse +à ma jeunesse ; et comme tous les instruments +d’un orchestre s’accordent pour produire une note +unique, toutes ces forces diverses de mon être, +les intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, +s’accordaient dans un cri aigu de désir. Hélas ! +de savoir les causes de ce désir en exaspérait encore +la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la +frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.</p> + +<p class='pindent'>« La phrase de Marianne, subitement revenue +à ma pensée me fit souvenir des temps dont je +vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues +alors. Je me dis que sans doute je me trompais +sur moi-même en me croyant un abstrait, un intellectuel +pur. Depuis des mois et des mois que +j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours +de mon caractère ? Les phénomènes de passion +pour Charlotte dont j’étais le théâtre ne dérivaient-ils +pas simplement d’une chasteté trop prolongée ? +Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique +et manifestait-il une apoplexie de jeunesse, un +excès de sève à dépenser ? « Ce serait alors un prurit +de désirs à détruire par l’assouvissement. » +Sous le prétexte de quelque affaire de famille à +régler, j’obtins du marquis huit jours de vacances, +et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y livrer à +la plus violente frénésie de débauche avec la première +créature venue. Comme j’avais, ces temps +derniers, pensé à Marianne à cause du mot que +je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la +retrouver. Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. +Un propriétaire de campagne l’entretenait ; +il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la ville +qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une +liberté de petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, +jointe à la résistance qu’elle m’opposa +d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne +histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre +heures. La pauvre fille conservait pour moi, +malgré mes duretés lors de notre rupture, un sentiment +tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, +ayant tout organisé pour bien tromper la surveillance +maternelle, je passai la nuit dans sa chambre. +Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier +de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, +pas très loin de la sombre cathédrale, +que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée +dans le monde des sens m’émouvait comme un +renouveau d’initiation. J’allais savoir jusqu’à quel +degré le souvenir de Charlotte gangrenait mon +âme.</p> + +<p class='pindent'>Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir +cette femme sur qui je m’étais rué dans la première +fureur de la puberté. Elle était lourde, +mais jeune, fraîche et robuste. Ah ! comme l’image +de Mlle de Jussat se fit présente à cette minute, +et sa silhouette de frêle statuette grecque, et la +délicatesse devinée de son corps gracile ! Comme +cette image était encore là vivante devant mes +yeux, tandis qu’étendu dans le lit, j’étreignais +ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité +qui se mélangeait d’une tristesse infinie ! +Cette créature était une simple fille du peuple +et qui ne raisonnait guère. Mais les plus matérielles +ont d’étranges finesses quand elles aiment, +et celle-là m’aimait à sa façon. Je m’aperçus +qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès de moi les +sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous +mes caresses, puis, au lieu de cette fougue heureuse +d’autrefois, elle parut déçue dans son désir, +comme déconcertée par mes regards, comme +gagnée par ma tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle +de nos baisers :</p> + +<p class='pindent'>— « Qu’as-tu qui te peine ?... » et, employant +une locution bien clermontoise : « Je ne t’ai plus +vu si triste », et, plaisantant avec la bonhomie matoise +des Auvergnats : « C’est quelque femme +mariée qui t’a monté le coup... Il est assez long +ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te le hausse... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais +jeu de mots, mis ses deux mains autour du +cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles +de Charlotte étaient si fines, aussi fines que son +délicat esprit comparé à la vulgarité de Marianne. +Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur aux +paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, +ni ce contraste. Non. Mais fallait-il que +j’eusse l’âme malade pour que même cette créature +s’en aperçut ? Je réagis cependant contre cette +impression, je me moquai de ses hypothèses, +et je me forçai à des transports d’un libertinage +bestial dont le plus clair résultat fut que je rentrai, +au matin, avec un débordement d’amertume. +Il me fut impossible de retourner chez la +fille, impossible d’aller chez d’autres. Je passai +les quelques jours qui me restaient à me promener +avec ma mère, qui, me voyant plongé dans une +mélancolie profonde, s’en inquiétait et en redoublait +la profondeur par ses questions. Ce fut au +point que je vis approcher l’instant du retour au +château avec un soulagement. Du moins j’allais +y vivre parmi mes souvenirs. Un coup terrible +m’y attendait, qui me fut porté par le marquis +dès mon arrivée.</p> + +<p class='pindent'>— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt +qu’il me vit. « Charlotte va mieux. Et une autre +aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte +M. de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : +un ami d’André qu’elle avait refusé une fois, et +maintenant elle veut bien... » Et il continua, +revenant comme à son habitude sur lui-même : +« Oui, c’est une très bonne nouvelle, car, voyez-vous, +je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis +frappé, très frappé... »</p> + +<p class='pindent'>« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, +m’analyser tant qu’il voulait son estomac, sa +goutte, son intestin, ses reins, sa tête ; je ne +l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on +vient d’annoncer la sentence n’écoute les propos +de son geôlier. Je ne voyais que le fait, pour +moi si douloureux à cette seconde. Vous qui +avez écrit des pages admirables sur la jalousie, +mon cher maître, et sur les ravages que produit +dans l’imagination d’un amant la seule pensée des +caresses d’un rival, vous devinez quel cuisant +poison cette nouvelle versa sur ma blessure. Mai, +juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque +cinq mois que Charlotte était partie, et cette +blessure, au lieu de se cicatriser, était allée s’élargissant, +s’envenimant jusqu’à cette dernière +atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus +même la cruelle consolation de me dire que du +moins ma souffrance était partagée. Ce mariage +ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de +son sentiment pour moi, tandis que j’agonisais +de mon sentiment pour elle ? Ma fureur s’exaspérait +encore à me dire que cet amour, né de la +veille, m’avait été arraché juste au moment où +j’allais pouvoir le développer dans sa plénitude, à +l’heure précise de l’action décisive. Il doit y avoir +de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter +la table, apprend la sortie du numéro sur +lequel il voulait ponter et qui lui aurait ramené +trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher +de n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie ; +de ne pas l’avoir suivie, avec les quelques cents +francs que je possédais déjà de par moi. C’était +trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que +M. de Plane passait un congé, recevant son fiancé +dans le demi tête-à-tête d’une familiarité permise, +sous les yeux indulgents de la marquise. Ils étaient +pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et +intimidés, ces regards tendres et troublés, ces +passages de pâleur et de rougeur pudique sur ce +délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un +peu farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle +l’épousait. Et il m’apparaissait semblable à ce +comte André dont je retrouvais là encore la +détestable influence, et que je me reprenais à haïr +dans le fiancé de sa sœur, confondant ces deux +gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux officiers, +dans la même antipathie forcenée. Vaines +et puériles colères que je promenais dans les bois +déjà revêtus de ces vagues teintes blondes qui +vont se changer en teintes rousses ! Les hirondelles +se rassemblaient pour le départ. Comme la +chasse avait commencé, sans cesse des coups de +fusil partaient auprès d’elles, et alors elles s’épouvantaient, +elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, +d’un vol plus rapide, un vol pareil à celui +dont s’était échappé le sauvage oiseau que j’avais +cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, +les coteaux plantés de vignes étalaient par grappes +encore rouges les raisins bientôt mûrs pour la +vendange. Je regardais les ceps veufs de fruits, +ceux que les grêles du printemps avaient hachés +dans leur fleur. Ainsi était morte sur place, avant +d’être mûre, ma vendange, à moi, vendange d’émotions +enivrantes, de félicités douces, de brûlantes +extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable +plaisir à chercher partout dans le paysage des +symboles de mon sentiment ; l’alchimie de la douleur +m’avait, pour une courte période, purifié de +tout calcul. Si je fus jamais un véritable amant et +livré sans réflexion au cruel va-et-vient des regrets, +des souvenirs et des désespoirs, c’est alors, durant +ces journées qui devaient être les dernières de mon +préceptorat. Le marquis, en effet, annonçait l’intention +de rapprocher son départ. Il avait abdiqué +son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout +clairs dans son teint moins rouge, il me disait :</p> + +<p class='pindent'>— « Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je +voudrais que vous le connussiez... C’est loyal, +c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai sang de +gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous +les femmes ? En voilà une qui n’est pas plus +folle qu’une autre, au contraire, n’est-ce pas ? Il +y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà +mon garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour +en revenir à moitié mort... Et puis, c’est oui... +Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y avait de +cette amourette-là dans sa maladie nerveuse... +Je m’y connais. Je me disais : elle aime quelqu’un... +C’était lui. Et s’il n’avait plus voulu +d’elle, tout de même ?... »</p> + +<p class='pindent'>« Je vous cite ce discours entre vingt autres ; +il vous expliquera comment je trouvais à chaque +minute une occasion de m’ensanglanter le cœur. +Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte +avait aimé cet hiver ; mais elle avait aimé, voilà +qui était certain. Nos existences s’étaient croisées +en un point, comme les deux routes que je voyais, +de ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui +descend des montagnes et va vers le bois fatal de +la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la +Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du +jour, de regarder les voitures suivre l’une et l’autre +de ces deux routes. — Après s’être presque effleurées, +elles se perdaient vers des directions contraires. +Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et +pour toujours. La baronne de Plane vivait dans +le monde, à Paris, et cela me représentait un tourbillonnement +de sensations inconnues et fascinantes, +dans le décor d’une fête ininterrompue. +Moi, je la connaissais trop bien, ma vie prochaine. +En pensée, je me réveillais dans la petite chambre +de la rue du Billard. En pensée, je suivais les trois +rues qu’il faut prendre pour aller de là jusqu’à la +Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie, +bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des +conférences avec ses murs nus, garnis de tableaux +noirs. J’écoutais le professeur analyser quelque +auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une +heure et demie, puis je revenais, ma serviette sous +mon bras, par les froides ruelles de la vieille ville, +car il m’y faudrait séjourner cette année encore, +n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen +avec succès. Je continuerais d’aller et de +venir dans ce décor de maisons noires, avec cet +horizon de montagnes neigeuses, de voir le père +et la mère du petit Emile assis à leur fenêtre et +jouant au mariage, le vieux Limasset lisant son +journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus +de Royat au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu +là, mon cher maître, à cette misère des +esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la +forme extérieure de la vie, n’en pénètrent pas +l’essence. Je méconnaissais ma foi ancienne dans +la supériorité de la Science, à qui trois mètres +carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un +Spinoza ou un Adrien Sixte y possède l’immense +univers en le comprenant. Ah ! j’ai été bien médiocre +dans cette période d’impuissantes convoitises +et d’amour vaincu ! J’ai bien maudit, et +avec quelle injustice, cette existence d’études +abstraites que j’allais reprendre ! Et comme je +voudrais aujourd’hui que c’eût été là en effet mon +sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la +Faculté des lettres de Clermont, locataire du père +d’Emile, élève du vieux Limasset, le passant morose +de ces ruelles noires, — mais un innocent ! +un innocent ! Et non pas celui qui a traversé ce +que j’ai traversé, et qu’il faut dire.</p> + +<p class='pindent'>VI. — <span class='it'>Troisième crise.</span></p> + +<p class='pindent'>« Vers la fin de ce dur mois de septembre, +Lucien se plaignit d’un malaise que le docteur +attribua d’abord à un simple refroidissement. +Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. +Deux médecins de Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient +une fièvre scarlatine, mais d’un +caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été +tout entière absorbée par l’idée fixe qui faisait de +moi, à cette époque, un véritable maniaque, j’aurais +trouvé de quoi remplir de notes tout mon +livre à serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions +de l’esprit du marquis et la lutte engagée +dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour +paternel. Tantôt, et malgré les propos rassurants +des docteurs, il était inquiet de son fils jusqu’à +l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller. Tantôt, +l’épouvante de la contagion le saisissait ; il se +mettait lui-même au lit, se plaignant de douleurs +imaginaires et comptant les heures jusqu’à la +visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes +lui semblaient graves, à demander que +cette visite commençât par lui. Puis, il avait honte +de sa panique. Le fonds de bonne race qui était +dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait +de ses terreurs par des phrases amères sur la +faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait au chevet +de son fils. Sa première idée fut de cacher à la +marquise, aussi bien qu’à Charlotte et au comte +André, la maladie de l’enfant. Mais, après deux +semaines, ces alternatives de zèle et de terreur +ayant épuisé son énergie, il éprouva le besoin +d’avoir sa femme auprès de lui pour le soutenir, +et son incohérence d’idées était si grande qu’il me +consulta.</p> + +<p class='pindent'>— « Ne croyez-vous pas que c’est mon +devoir ?... » conclut-il.</p> + +<p class='pindent'>« Il y a des âmes de mensonge, mon cher +maître, et qui excellent à excuser par de beaux +motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de ce +nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir +insisté pour que le marquis ne rappelât point sa +femme. Certes je savais toute la portée de ma +réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de +Jussat. Je savais que, s’il prévenait la marquise, +elle arriverait par le premier train, et je connaissais +assez Charlotte pour être assuré que la fille +viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais +une suprême occasion de réveiller en elle +l’amour naissant dont j’avais surpris la preuve. +Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma +part, ce conseil donné au marquis de laisser +Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus cette +apparence de loyauté. Pourquoi ? Si je n’étais convaincu +qu’il n’y a pas d’effet sans cause et pas de +ces loyautés-là sans un secret égoïsme, j’y reconnaîtrais +une horreur d’exploiter, au profit d’une +passion coupable, le plus noble des sentiments, +celui d’une sœur pour son frère. Voici la nue +vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat, +j’étais convaincu que tout effort pour reprendre +le cœur de Charlotte serait inutile. Je prévoyais +dans ce retour une humiliation certaine. Usé par +ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais +plus la force de manœuvrer. Je n’eus donc +aucune vertu à représenter au marquis les inconvénients, +les dangers même du séjour de ces deux +femmes au château, près d’un malade qui pouvait +leur communiquer sa maladie.</p> + +<p class='pindent'>— « Et moi ? » répondit-il ingénument. « Est-ce +que je ne m’expose pas tous les jours ? Mais vous +avez raison pour Charlotte ; j’écrirai que je ne la +veux pas... »</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! Greslou, » me disait-il deux jours +après, au reçu d’un télégramme, « voilà ce qu’elles +me font : lisez... » Il me tendit la dépêche qui +annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa +mère. « Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, +« elle a voulu venir, sans penser que je +n’ai pas besoin de ces émotions-là ».</p> + +<p class='pindent'>« Le marquis me parlait de la sorte à deux +heures de l’après-midi. Je savais, pour l’avoir pris +à mon retour du voyage où je vous ai connu, +que le train de Paris part à neuf heures du soir +et arrive à Clermont vers cinq heures du matin. +Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat et +Charlotte seraient au château avant dix heures. +Je passai une soirée et une nuit affreuses, dépourvu +maintenant de cette tension philosophique, +hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, +au gré d’impressions nerveuses. Le bon sens +m’indiquait pourtant une solution bien simple. +Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, +le 15 octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant +entrait en pleine convalescence. Il avait +auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais retourner +chez moi sans scrupule et sous le premier +prétexte venu. Je le pouvais et je le devais, — pour +ma dignité autant que pour mon repos. Au matin +de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution. +J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis +tout de suite ; il ne me laissa pas lui parler, +tant il était agité par l’arrivée de sa fille :</p> + +<p class='pindent'>— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus +tard. En ce moment je n’ai la tête à rien... Cette +contrariété !... Voilà comment j’ai vieilli si vite... +Toujours des coups nouveaux, toujours... »</p> + +<p class='pindent'>« Qui sait ? ma destinée aura peut-être dépendu +tout entière du mouvement d’humeur par lequel +ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui +eusse parlé à cette minute, et si nous eussions fixé +mon départ, je me serais vu obligé de partir en +effet ; au lieu que la seule présence de Charlotte +changea ce projet de partir en un projet de +rester, comme une lampe apportée dans une chambre +change les ténèbres en lumière, immédiatement. +Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle +avait cessé de s’intéresser à moi d’une part, et, +de l’autre, que, moi-même, je traversais, par rapport +à elle, une crise non pas de véritable amour, +mais de vanité blessée et de sexualité morbide. +Hé bien ! A la voir descendre de voiture devant le +perron, à constater combien ma présence la bouleversait, +combien la sienne m’affolait, je compris +avec une égale évidence deux choses : d’abord, +qu’il me serait physiquement impossible de quitter +le château tant qu’elle y serait ; ensuite, qu’elle +avait traversé depuis le mois de mai des troubles +pareils aux miens, sinon pires. Ma divination +devant l’enveloppe qui contenait les brins du +muguet ne m’avait pas trompé. Elle pouvait +m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir pas +répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être +fiancée pour mettre entre nous l’irréparable, avoir +cru même qu’elle ne m’aimait plus, être revenue +au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. +Pour reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin +d’une analyse détaillée, comme celles où je m’étais +trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce fut +une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, +à me faire croire que les théories sur la double vue, +si discutées par la science, sont absolument vraies. +Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux +émus de cette enfant, comme vous lisez les mots +par lesquels j’essaie de vous reproduire ici l’éclair +et le foudroiement de cette évidence. Elle était là, +devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, +blanche comme cette feuille de papier. J’aurais +dû expliquer cette pâleur par les lassitudes de +la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par l’inquiétude +sur son frère malade ? Ses yeux, en rencontrant +mes yeux, tremblèrent d’émotion. Cela +pouvait être la pudeur offensée. Elle était maigrie, +comme fondue ; et quand, arrivée dans le +vestibule, elle ôta son manteau, je vis que sa robe, +une robe de l’année dernière, que je reconnus, faisait +comme des plis autour de ses épaules. Mais +n’avait-elle pas été malade ?... Ah ! moi qui avais +tant cru à la méthode, aux inductions, aux complications +du raisonnement, que j’ai senti là cette +toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne +prévaut ! Elle m’aimait toujours. Elle m’aimait +davantage encore. Que m’importait qu’elle ne +m’eût pas donné la main à notre première rencontre ; +qu’elle m’eût à peine parlé dans le vestibule ; +qu’elle montât les marches du grand escalier avec sa +mère sans détourner la tête ? Elle m’aimait. Cette +certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, +m’inondait le cœur d’un flot de joie à me trouver +mal, là, sur le tapis de cet escalier que je dus gravir +à mon tour pour remonter dans ma chambre. +Qu’allais-je faire, cependant ? Accoudé sur ma +table et contenant mon front avec mes mains pour +réprimer les battements de mes tempes, je me +posai cette question sans rien y répondre, sinon +que je ne pouvais plus m’en aller, que cela ne +pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une +absence et sur un silence ; enfin que nous approchions +d’une heure où tant d’efforts réciproques, +de luttes cachées, de désirs combattus de part +et d’autre, nous précipitaient vers une scène +suprême. Cette scène, je la sentais toute proche, +tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte +était contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle +en eût, nous devions nous rencontrer au chevet +de son frère, et, ce matin même de son arrivée, +quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au +petit malade, vers onze heures, je la trouvai là, +qui causait avec lui, tandis que la marquise interrogeait +la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à +mi-voix et debout près de la fenêtre. Lucien, à +qui l’on avait caché la venue des deux femmes, +montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes +énervés cette joie un peu excitée, presque fiévreuse, +qui se remarque chez les convalescents. +Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant +la main, il dit à sa sœur :</p> + +<p class='pindent'>— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon +pour moi tous ces jours-ci !... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, +à elle, posée près de la joue de son frère sur +l’oreiller, était comme secouée d’un frisson. Elle +fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne +la trahît point. Sans doute mon visage, à moi, +exprimait une émotion qui la toucha. Elle sentit +que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du +petit garçon me ferait mal, et, avec sa voix des +jours passés, avec sa douce et vivante voix, où +frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop +ému, elle dit, sans m’adresser la parole directement :</p> + +<p class='pindent'>— « Oui, je le sais ; et je l’en remercie. Nous le +remercions tous beaucoup... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je +lui avais de nouveau pris la main à cette minute, +elle se serait évanouie, tant elle était remuée par +ce simple entretien. Je balbutiai une réponse +vague, un : « C’est trop naturel », ou je ne sais +quoi de semblable. Je n’avais pas moi-même beaucoup +plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui +n’avait remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni +ma gêne, continuait :</p> + +<p class='pindent'>— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir ? »</p> + +<p class='pindent'>— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », +répondit-elle.</p> + +<p class='pindent'>— « Et Maxime ? » insista l’enfant.</p> + +<p class='pindent'>« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du +fiancé de Mlle de Jussat. Ces deux syllabes ne +furent pas plus tôt sorties des lèvres du malade que +je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain +d’un flot de sang. Il y eut un passage de silence +durant lequel j’entendis le susurrement de la +sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée, +le balancier de la pendule allant et venant, +et l’enfant reprit, étonné lui-même de ce mutisme :</p> + +<p class='pindent'>— « Oui, Maxime ? il ne viendra pas non +plus ?...</p> + +<p class='pindent'>— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui +aussi », fit Charlotte.</p> + +<p class='pindent'>— « Vous montez déjà, monsieur Greslou ? » +me demanda Lucien comme je me levai brusquement.</p> + +<p class='pindent'>— « Je reviens », répliquai-je ; « j’ai oublié une +lettre sur ma table... » Et je sortis laissant Charlotte +au chevet du lit, toute pâle de nouveau et les +yeux baissés.</p> + +<p class='pindent'>« Ah ! mon cher maître, j’ai besoin que vous +me croyiez dans ce que je vais vous dire ; besoin +qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque +inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de +ma sincérité en ce moment-là. J’ai tant besoin de +ne pas en douter, moi non plus ; besoin de me +répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il +n’y avait plus un atome de comédie volontaire +dans le mouvement subit par lequel je me levai +au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte +devait appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y +avait pas de comédie dans les larmes qui me jaillirent +des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, +ni dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, +désespéré par cette double et affreuse certitude +que nous nous aimions, elle et moi, et que +jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre ; pas +de comédie dans les sursauts de douleur que sa +présence m’infligea durant les jours d’après. Son +visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles +souffrantes étaient là qui me bouleversaient, et +cette pâleur me navrait l’âme, et cette ligne mince +de son corps affolait mon désir, et ces prunelles +me suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous +êtes misérable aussi... Vous seriez trop cruel de +reprocher, de vous plaindre, de montrer votre +plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi +dans ces journées, est-ce que je les aurais laissées +passer sans agir, lorsque les heures m’étaient comptées ? +Mais je ne me rappelle pas une réflexion, +pas une combinaison. Je me rappelle des sensations +tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de +frénétique, d’intolérable, une terrassante névralgie +de tout mon être intime, une lancination continue, +et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve +d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, +quand, à propos de quelle souffrance particulière ? +Je ne peux pas le dire... Vous le voyez bien, que +j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque +toutes mes subtilités s’étaient fondues à la flamme +de cette passion, comme du plomb dans un brasier ; +puisque je ne trouve pas matière à une analyse +dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication +de tout mon Moi ancien dans le martyre. +Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes +de ma personne, cet obscur appétit du tombeau +dont je me sentis possédé comme d’une soif +et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez, mon +cher maître, une conséquence nécessaire de cette +maladie de l’Amour, si admirablement étudiée +par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, +cet instinct de destruction dont vous signalez le +mystérieux éveil dans l’homme en même temps que +l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par une +lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans +rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse +des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient +les miens, la défendait, plus que n’auraient +fait toutes les paroles. D’ailleurs, nous +n’étions jamais seuls, sinon parfois quelques +minutes au salon, par hasard, et ces quelques +minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables +qui vous prennent à la gorge comme avec +une main. Parler alors est aussi impossible que +pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort +surhumain n’y suffirait pas. On éprouve combien +l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient +incommunicable. On se sent emprisonné, muré +dans son Moi, et l’on voudrait s’en aller de ce Moi +malheureux, se plonger, se rouler, s’abîmer dans +la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua +par une délirante envie de marquer sur le +cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s’effacer, +par un désir insensé de lui donner une +preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais +prévaloir ni la tendresse de son futur mari ni +l’opulence du décor social où elle allait vivre. +« Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle +pour toujours, il faudra bien qu’elle se souvienne +longtemps, longtemps, du simple précepteur, du +pauvre petit provincial capable de cette énergie +dans ses sentiments !... » Il me semble que je me +suis formulé ces réflexions-là. Vous voyez, je dis : +« Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis +pas compris durant toute cette période. Je ne me +suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et +de tragédie dont je fus consumé. A peine si je +démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées +une auto-suggestion, comme vous dites. Je me suis +hypnotisé moi-même, et c’est comme un somnambule +que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle +heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer +la fatale bouteille de noix vomique. Au cours +de ces préparatifs et sous l’influence de cette résolution, +je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une +force vraiment étrangère à ma propre conscience +agissait en moi. Non. A aucun moment je n’ai été, +comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé, +de mes gestes, de mes pensées et de mes +actions, avec une extériorité presque absolue de la +personne agissante par rapport à la personne pensante. — Mais +j’ai rédigé une note sur ce point, +vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon +exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré +au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs +une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme +lucide. J’attribue ces phénomènes +étranges à un désordre nerveux voisin de la folie +et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement +le matin du jour choisi pour exécuter mon +projet que je pensai à une dernière tentative +auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table +pour lui écrire une lettre d’adieu. Je la vis lisant +cette lettre, et cette question se posa soudain à +moi : « Que fera-t-elle ? » Etait-il possible qu’elle +ne fût pas remuée par cette annonce de mon suicide +possible ? N’allait-elle pas se précipiter pour +l’empêcher ? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle +me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, +pour me tuer, l’effet de cette dernière épreuve ?... — Là, +je suis bien sûr d’y voir clair en moi. Je +sais que cette espérance naquit exactement ainsi +et précisément à ce point de mon projet. « Hé +bien ! » me dis-je, « essayons ». J’arrêtai que si, à +minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais +le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais +quasi foudroyant, et j’espérais souffrir très peu de +temps. Il est étrange que toute cette journée se +soit passée pour moi dans une sérénité singulière. +Je dois noter cela encore. J’étais comme allégé +d’un poids, comme réellement détaché de moi-même, +et mon anxiété ne commença que vers dix +heures, quand, m’étant retiré le premier, j’eus +placé la lettre sur la table dans la chambre de la +jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par +ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et +elle qui montaient. Ils s’arrêtèrent pour causer une +dernière minute dans les couloirs, puis ce furent les +bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans +sa chambre... Onze heures. Onze heures un +quart. Rien encore. Je regardais ma montre posée +devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour +M. de Jussat, pour ma mère et pour vous, mon cher +maître. Mon cœur battait à me rompre la poitrine, +mais la volonté était ferme et froide. J’avais +annoncé à Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait +pas le lendemain. J’étais sûr de ne pas manquer à +ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si enveloppait +d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille +des secondes et je faisais un calcul machinal, une +multiplication exacte : « A soixante secondes par +minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant +de fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit +de pas dans l’escalier, et que je perçus tout +furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me +fit interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. +Ils s’arrêtèrent devant ma porte. Brusquement +cette porte s’ouvrit. Charlotte était +devant moi.</p> + +<p class='pindent'>« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à +face, et tous les deux debout. Son visage était +décomposé par le saisissement de sa propre action, +plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat +extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point +central en était agrandi par l’émotion, jusqu’à +envahir la prunelle. Je remarquai ce détail parce +qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire +si réservée, presque effacée, cette physionomie +respirait l’égarement d’un être dominé par +une passion plus forte que sa volonté. Elle avait +dû se coucher, puis se relever, car ses cheveux +étaient tressés dans une grosse natte au lieu d’être +noués derrière sa tête. Une robe de chambre +blanche, attachée par une cordelière, se plissait +autour de sa taille, et, preuve de son trouble affolé, +elle avait passé en hâte ses pieds nus dans ses +mules sans même s’en rendre compte. Evidemment +une angoisse insoutenable l’avait précipitée +de son lit dans ma chambre. Elle ne se souciait ni +de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais +être tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, +et elle arrivait, en proie à une exaltation si vive +qu’elle ne tremblait pas.</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! » fit-elle d’une voix brisée après ce +silence de la première minute, « Dieu soit loué, je +ne suis pas arrivée trop tard... Mort ! je vous ai cru +mort !... Ah ! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce +pas ? Dites que vous m’obéirez, dites que vous +n’attenterez pas à vos jours. Jurez, jurez-le-moi... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle prit ma main dans les siennes par un geste +suppliant. Ses doigts étaient glacés. C’était quelque +chose de si décisif que cette entrée, une telle +preuve d’amour dans un instant où je me trouvais +moi-même si exalté, que je ne réfléchis pas, et, +sans lui répondre, je me souviens que je la pris dans +mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent +ses lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, +le plus brûlant, le plus tendre des baisers, le +plus sincère ; que ce fut une seconde d’extase +infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha +de moi, ayant, sur son visage toujours égaré, +toute la honte de ce qu’elle venait de permettre.</p> + +<p class='pindent'>— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je +m’en aille !... Laissez-moi m’en aller !... Ne m’approchez +plus... »</p> + +<p class='pindent'>— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », +lui répondis-je, « puisque vous ne m’aimez pas, +puisque vous allez être la femme d’un autre, puisque +tout nous sépare, et pour toujours. »</p> + +<p class='pindent'>« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui +montrai à la lueur de la lampe.</p> + +<p class='pindent'>— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, +« et c’est le remède à tant de souffrances... +Dans cinq minutes ce sera fini. » Et doucement, +sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à +se défendre : « Partez, et merci d’être venue. +Avant un quart d’heure j’aurai cessé de sentir ce +que je sens, cette intolérable privation de vous +depuis tant de mois... Allons, adieu ; ne m’ôtez +pas mon courage... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle avait tressailli tout entière quand la +flamme avait éclairé la noire liqueur. Elle étendit +sa main vers moi et m’arracha le flacon en disant : +« Non ! Non !... » Elle le regarda, lut la petite inscription +sur l’étiquette rouge, et elle trembla. Son +visage s’altéra davantage encore. Une ride se creusa +entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent. Ses +yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, +puis, d’un accent presque dur, saccadant ses mots +comme s’ils lui étaient arrachés par une puissance +à la fois torturante et irrésistible.</p> + +<p class='pindent'>— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, +j’ai trop souffert, j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle +en s’avançant vers moi et me prenant le bras, +« pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. +Après ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle +fit le geste de porter la fiole à ses lèvres. Je la lui +enlevai, et elle, avec un sourire presque fou : +« Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec +vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa +tête sur mon épaule, si bien que je sentais contre +le bas de ma joue la soie fine de ses cheveux. +« Ainsi... Ah ! il y a si longtemps que je vous aime, +si longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, +puisque je paye ce droit de ma vie... Vous +voulez bien me prendre avec vous, nous en aller +ensemble tous deux, tous deux ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Oui » ?, lui répondais-je, « ensemble, nous +mourrons ensemble. Je vous le jure. Mais pas +tout de suite... Ah ! laissez-moi le temps de sentir +que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient +unies de nouveau, mais cette fois elle me rendait +mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la sentis +qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai +jusqu’à mon lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna +tout entière. Ah ! ce furent de ces baisers +où l’extase de l’âme en débordant sur tout le corps +donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, +où le passé, le présent, l’avenir, s’abolissent +pour ne plus laisser de place à rien qu’à l’amour, +à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour. +Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra +était à moi dans son innocence. Elle m’appartenait +sans se défendre, avec une passivité d’hypnotisée, +et il me semblait que cette heure en effet +n’était pas vraie, tant elle dépassait les forces de +mon espérance, presque celles de mon désir. Dans +le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe +et celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses +traits amaigris, sa pâleur consumée, ses cheveux +maintenant épars, la faisait ressembler à une apparition, +même dans ce don physique de sa personne +qu’elle me livrait comme une sacrifiée. C’est avec +une voix de fantôme qu’elle me parlait, me racontant +la longue histoire de ses sentiments. Elle +disait comme elle s’était éprise presque au premier +regard et sans même s’en douter ; puis comme elle +avait souffert de mes tristesses et de ma confidence ; +puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, +une amie qui me consolerait doucement ; puis la +lumière affreuse que ma déclaration dans la forêt +avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était +juré de mettre un abîme entre nous. Elle me racontait +ses luttes quand elle recevait mes lettres, et ses +vaines résolutions de ne pas les lire, et ses fiançailles +désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son +retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler +le secret roman de sa tendresse, de ces phrases pudiques +et passionnées qui tombent du bord mystérieux +de l’âme comme les larmes tombent du bord +des yeux. Elle disait : « Je le pourrais que je ne +voudrais rien effacer de ces douleurs, tellement +j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... » Elle +disait :</p> + +<p class='pindent'>« Vous me laisserez mourir la première, +pour que je ne vous voie pas souffrir... » Et elle +m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce +visage que j’avais connu si maître de lui, une extase +de martyre, une joie comme surnaturelle avec un +fonds de douleur, une exaltation mêlée de remords. +Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, +nos bouches unies, nos bras liés, nous pouvions +entendre le vent qui tournait, tournait, mélancolique, +autour des fenêtres closes, et ce château +endormi avec son silence paisible, c’était déjà la +tombe, cette tombe vers laquelle nous roulions, +roulions, entraînés hors de la vie par l’ardeur +d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de +l’un de l’autre.</p> + +<p class='pindent'>« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode +le plus singulier de cette aventure, celui +que les hommes appelleraient le plus honteux ; +mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens +et j’aurai le courage de tout vous raconter de +cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai dit, et +sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution +de suicide qui m’avait fait acheter la fiole +de noix vomique, puis écrire à Charlotte. Lorsqu’elle +était venue, qu’elle était tombée dans mes +bras, qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble ! » +j’avais répondu : « Mourons ensemble », avec la +plus entière bonne foi. Il m’avait paru si simple, +si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous +les deux ! Vous qui avez décrit en des pages si +fortes la vapeur d’illusions soulevée en nous +par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous +sommes pris comme d’un vin, vous ne me jugerez +pas monstrueux d’avoir senti cette vapeur se dissiper +avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la +possession. Au milieu de cette nuit de folie, une +heure arriva, où, lassés de caresses : moi, alangui +de volupté ; elle, épuisée d’émotions, nous nous +laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. +Nous nous taisions. Charlotte avait posé sa tête +sur ma poitrine. Elle fermait ses yeux, brisée par +l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je +la regardais et je me sentais, sans savoir comment +retomber de mon âme exaltée et frénétique d’avant +le bonheur, à cette âme réfléchie, philosophique +et lucide qui avait été la mienne autrefois et que +le sortilège du désir avait métamorphosé. Je +regardais Charlotte, et cette idée s’emparait de +moi, que dans quelques heures ce corps adorable, +animé en ce moment de toutes les ardeurs +de la vie, serait immobilisé, glacé, mort, — morte +cette bouche fine qui frémissait encore de mon +baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs +tremblantes paupières pour mieux retenir leur rêve, +morte cette chair à qui je venais de révéler l’amour, +morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre +de moi ! Je répétai mentalement à plusieurs +reprises cette syllabe : « Morte, morte, morte... » +et ce qu’elle représente de subit écroulement +dans la nuit, d’irréparable chute dans le noir, le +froid, le vide, me serra soudain le cœur. Cette +entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui +me semblait, non pas seulement aisée, mais passionnément +désirable quand la fureur de l’amour +malheureux me dominait, — tout d’un coup, +et cette fureur une fois apaisée, m’apparut comme +la plus redoutable des actions, la plus folle, la plus +impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait +de fermer ses yeux, ses cheveux toujours +défaits. Qu’elle était jeune, fragile, enfantine +presque, dans son attitude, combien à ma merci ! +L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus +visible par la clarté adoucie de la lampe, me +disait trop ce qu’elle avait senti depuis des +jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à +se tuer. Nous allions nous tuer... Un frisson +me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus peur... +Pour elle ? Pour moi ? Pour tous les deux ? Je +ne sais pas. J’eus peur, une peur paralysante et +qui glaça mon être le plus secret, cette âme de +mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. +Subitement, par une volte-face d’idées pareilles à +celle des mourants qui jettent un dernier regard +sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage +d’un infini regret, les joies connues ou convoitées, +la vision s’évoqua de cette vie toute en +pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant +reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher +maître, en train de méditer, et l’univers de l’intelligence +développa de nouveau devant moi la +splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, +si négligés depuis quelque temps, ce cerveau +dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si complaisamment, +j’allais sacrifier tous ces trésors... « A +la parole donnée... » eussé-je dû répondre. « A +un caprice d’exaltation... » répondis-je. A la +rigueur, ce suicide avait une signification tout à +l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte +me bouleversait de désespoir. Mais comment ? +Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre. +Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, +de fuir ensemble, si, au lendemain de cette nuit +d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence ? +Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans +ma mémoire l’image du comte André. Pourquoi +ne pas noter cela aussi ? Un chatouillement enivrant +d’amour-propre me courut sur tout le cœur +à ce souvenir. Je regardai Charlotte de nouveau, +et je me sentis, cette fois, rempli du plus farouche +orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma +secrète envie entre son frère et moi se réveilla +dans un sursaut de triomphe. Il y a un proverbe +célèbre qui dit que tout animal est triste après la +volupté : « <span class='it'>Omne animal</span>.... » Ce n’est pas cette tristesse +que j’éprouvai alors, mais un desséchement +absolu de ma tendresse, un retour rapide — rapide +comme l’action d’un précipité chimique — à +un état d’âme antérieur. Je ne crois pas que +ce déplacement de sensibilité ait demandé plus +d’une demi-heure. Je continuais de regarder +Charlotte en m’abandonnant à ces passages d’idées, +avec le délice d’une liberté reconquise. La +plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait +en moi maintenant, comme l’eau d’une rivière +dont on a levé l’écluse. La maladive nostalgie de +sa présence avait, durant notre séparation, dressé +une barrière contre laquelle s’était endigué le +flot de mes sentiments anciens. Cette barrière supprimée, +je redevenais moi et tout entier. Elle, +cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais +son souffle égal et léger, puis brusquement un grand +soupir, et elle s’éveilla :</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! » me dit-elle en me serrant contre +elle d’une façon presque convulsive, « vous êtes +là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance... +J’ai rêvé... Ah ! quel rêve !... J’ai vu mon frère +qui marchait sur vous... Dieu ! l’horrible rêve !... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle me donna de nouveau un baiser, et, +comme sa bouche était près de ma bouche, l’heure +sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et +compta jusqu’à quatre.</p> + +<p class='pindent'>— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... +Adieu, mon amour, encore adieu... »</p> + +<p class='pindent'>« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie +était redevenue calme dans son exaltation, presque +souriante.</p> + +<p class='pindent'>— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix +ferme en me tutoyant pour la première fois.</p> + +<p class='pindent'>« Je restai immobile sans lui répondre.</p> + +<p class='pindent'>— « Tu as peur pour moi », reprit-elle ; « va, +je saurai mourir... Donne... »</p> + +<p class='pindent'>« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle +s’était mise sur son séant et joignait ses mains +sans me regarder. Priait-elle ? Etait-ce le dernier +effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour +de la vie qui pousse de si profondes racines dans un +être de vingt ans ? Je vous donnerai la mesure de +mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce +détail puéril, mais bien significatif : je réparai en +hâte le désordre de ma toilette en prévision d’éviter +le ridicule dans la scène que je savais imminente. +Car ma résolution d’empêcher ce double suicide +était maintenant absolue... J’eus le sang-froid +encore de saisir la fiole brune sur la table et de +la porter dans une armoire à la clef de laquelle +je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle +ne prenait pas garde, semblèrent sans doute longs +à Charlotte, car elle insista en se tournant vers +moi :</p> + +<p class='pindent'>— « Je suis prête », dit-elle.</p> + +<p class='pindent'>« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique +de son visage se changea en une angoisse +extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :</p> + +<p class='pindent'>— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, +comme répondant à une pensée qui se présentait +tout d’un coup à son esprit, elle ajouta fébrilement : +« Non, ce n’est pas possible... »</p> + +<p class='pindent'>— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux +devant le lit et saisissant ses mains. « Non, tu dis +vrai, ce n’est pas possible... Je ne veux pas te +laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... +Je t’en supplie, Charlotte, ne me demande pas de +réaliser ce funeste projet... Quand je l’ai acheté, ce +poison, j’étais fou, je croyais que tu ne m’aimais +pas... Je voulais me tuer. Ah ! sincèrement !... Mais +aujourd’hui que tu m’aimes, que je le sais, que tu +t’es donnée à moi, non, je ne peux pas, je ne veux +pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à +vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. +Nous avons le droit de nous épouser. Nous sommes +libres... Et si tu ne veux pas, si tu te repens de ces +heures d’abandon, hé bien ! je souffrirai le martyre ; +mais, je te le jure, ce sera comme si ce n’avait +jamais été, rien de moi ne gênera ta vie... Mais +t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, ne +me le demande plus... »</p> + +<p class='pindent'>« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que +lui dis-je encore ? Je ne sais plus. J’épiais sur son +visage une émotion douce, une faiblesse de femme, +un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » +que prononce la bouche. Elle se taisait, les yeux +fixés sur moi, et brillant cette fois d’un feu tragique. +Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé +ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses +cheveux, comme éloignée de moi par une horreur +invincible, elle dit, lorsque je m’arrêtai de la supplier :</p> + +<p class='pindent'>— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre +parole ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... +Je ne peux pas... Je ne savais pas ce que je +disais... »</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses +belles lèvres qui tremblaient, « mais dites-moi +donc que vous avez peur !... Donnez-moi le poison. +Je vous la rends pour vous, cette parole... Je +mourrai seule... Mais m’avoir attirée dans ce +piège ainsi... Lâche ! lâche ! lâche !... »</p> + +<p class='pindent'>« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, +pourquoi je n’ai pas pris de moi-même la fiole de +poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes +lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je +suis un lâche... » je ne le comprends pas quand +j’y songe, quand je me souviens de l’implacable +mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire +qu’en effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui +maintenant marcherais à l’échafaud sans trembler, +moi qui ai le courage de me taire depuis +trois mois en risquant ma tête. Mais c’est que +maintenant une idée me soutient, une volonté +froidement, intellectuellement conçue, au lieu +que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi +de toutes les forces de mon âme, entre mes +sensations suraiguës de ces mois derniers et celles +de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis +où je venais de m’agenouiller, comme si je n’avais +plus eu même l’énergie de me tenir debout, +je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette +fois, ce fut elle qui ne répondit pas. Je la vis +ramasser d’un geste ses beaux cheveux, qu’elle +tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds +dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. +Elle chercha des yeux le flacon noir à étiquette +rouge, et, ne le voyant pas sur la table, elle marcha +vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, +elle disparut après m’avoir lancé de nouveau le +mot terrible :</p> + +<p class='pindent'>— « Lâche ! lâche... »</p> + +<p class='pindent'>« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le +désordre me témoignait seul que je n’avais pas +rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une +inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si +Charlotte, une fois rentrée chez elle, exaspérée +comme elle était, oui, si Charlotte avait attenté à +ses jours ? En proie aux affres de cette nouvelle +angoisse, j’osai aller à travers les corridors et l’escalier +jusqu’à sa chambre, et là, collant mon +oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un gémissement, +un signe qui me révélât quel drame se +jouait derrière ce mince rempart de bois que j’aurais +fait sauter de l’épaule si vite pour lui porter +secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières +rumeurs du château commençaient de monter des +sous-sols. Les gens de service se réveillaient. Je +dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six +heures j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la +jeune fille, mon imagination en panique me l’avait +montrée s’élançant par cette fenêtre et gisant à +terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, +et, au bas, la plate-bande intacte avec sa ligne +de rosiers où s’épanouissaient les dernières roses, +frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé +d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme +qu’elle goûtait, dans ses heures de détresse +et quand elle m’aimait sans me le dire, à s’accouder +le soir au-dessus de ce parterre de roses et à +respirer l’arome de ces douces fleurs, épars dans la +brise. J’en cueillis une au hasard, et sa senteur me +fit défaillir. Pour tromper une anxiété que chaque +minute rendait plus intense, je marchai droit devant +moi, dans la campagne noyée de vapeurs, par +ce gris matin de novembre. J’allai très loin, puisque +je dépassai dans cette course désordonnée le village +de Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit +heures, j’étais en bas, à déjeuner, ou faire semblant, +dans la salle à manger du château. C’était +le moment, je le savais, où la femme de chambre +entrait chez Mlle de Jussat. S’il était arrivé un +malheur, cette fille appellerait tout de suite. Avec +quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant +de là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, +tenant à la main le plateau préparé pour le +thé ! Charlotte ne s’était pas tuée. Une espérance +me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier +mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle +comme une preuve d’amour mon refus +de mourir et de la laisser mourir ? J’allais savoir +cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre +de son frère. Le petit malade touchait alors à la fin +de sa convalescence, et, quoique privé de promenades, +il déployait la gaieté d’un enfant en train +de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par +toutes sortes de gentillesses, et sa gracieuse +humeur redoubla mon espoir. Elle allait servir à +briser la glace entre la sœur et moi. Les mains +d’un jeune homme et d’une jeune fille se joignent +si vite quand elles s’effleurent autour d’une tête +innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut, +toute blanche dans sa robe claire qui plombait +davantage sa pâleur, prétextant une migraine pour +se dérober aux gamineries de Lucien, les yeux +brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées +et presque fanées, je compris que j’avais cru trop +vite à une réconciliation possible. Je la saluai. +Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à +mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes +déjà : la créature tendre, délicate, compatissante, +la jeune fille effarouchée, l’amante passionnée +jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce +noble visage le plus froid, le plus impénétrable +masque de mépris. Ah ! la vieille et banale formule : +l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre +compte à cette minute et que certains silences +vous exécutent comme le fer du bourreau. Cette +impression fut si amère que je ne pus m’y résigner. +Ce jour même, je la guettai pour avoir un +mot de sa bouche, fût-ce un nouvel outrage, et, +au moment où elle entrait dans sa chambre, vers +la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, +j’allai à elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un +geste si altier avec un si cruel : « Je ne vous connais +plus... » sur sa bouche frémissante, un regard +si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver +une phrase à lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.</p> + +<p class='pindent'>« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être +d’autant plus cruel à subir qu’il était plus mérité. +Elle me méprisait pour ma peur de la mort ; et +c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant +le trou noir, pendant que je la regardais reposer +sur ma poitrine. J’avais certes le droit de me dire +que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté +devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne +s’y était point jointe et mon ambition de penseur. +N’importe. Elle s’était donnée à moi sous une condition, +et à cette condition tragique j’avais répondu +« oui » avant, et « non » après. Hé bien ! Ce que +vous appelez, mon cher maître, l’orgueil du mâle +est si fort, et le fait d’avoir vraiment possédé une +femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, +et ses sentiments, et ses sensations, satisfait cet +orgueil si complètement, que l’atroce humiliation +du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas comme +autrefois son silence après la première déclaration, +sa fuite loin du château, ses fiançailles. Elle me +méprisait, mais elle avait été à moi. Je l’avais tenue +entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui, +j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire +et mon départ définitif de la maison. Pourtant ce +ne fut pas le désespoir aride et vaincu de cet été, +l’abdication totale dans la détresse. Je gardais +au fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, +mais un je ne sais quoi d’assouvi qui me soutenait +dans cette crise. Quand Charlotte passait +devant moi, sans plus me regarder qu’un objet +oublié là par quelque domestique, je la contemplais +qui montait l’escalier, qui suivait le corridor, +et je me la représentais en souvenir, ses cheveux +défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, +dans cet abandon virginal de toute sa personne +qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, avoir pour +aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que +cette nuit d’amour eût été si courte, si unique, et ne +dût pas recommencer. Pour une heure de cette +félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté +à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution +de le tenir. Mais cette félicité n’en avait pas moins +été vraie, et cette certitude de ma mémoire suffisait +à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis +cet amour était-il réellement, irrémédiablement +fini ? En agissant avec moi comme elle avait agi, +Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très +profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien +dans ce cœur romanesque ? Aujourd’hui et à la +lumière de la tragédie qui a terminé cette lamentable +aventure, je comprends que précisément ce +caractère romanesque empêchait tout retour de ce +cœur exalté. Elle n’avait pas une minute admis +l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi +une famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait +fait que par un accès de délire qui l’avait enlevée +à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un mirage, +un être absolument différent de moi-même et +la vision subite de ma vraie nature ayant du +coup déplacé ce plan d’illusion, elle me haïssait de +toute la puissance de son ancien amour. Hélas ! +avec toutes mes prétentions à la psychologie +savante, je n’ai pas vu cette évolution de cette +âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle +chercherait à tout prix le moyen de me connaître +davantage et qu’elle irait, dans l’égarement de +ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les +juges traitent les accusés ; enfin qu’elle voudrait +lire mes papiers et ne reculerait pour cela devant +aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner +qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que +lui représentait ce don d’elle-même accompli +dans des circonstances pareilles, et je n’ai pas +pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui +avais refusée. Je me croyais un grand observateur +parce que je réfléchissais beaucoup. Les arguties +de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne +fallait pas réfléchir à cette époque. Il fallait +regarder. Au lieu de cela, trompé par ce raisonnement +que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé +que Charlotte m’aimait toujours malgré +son mépris, j’essayai de rappeler cet amour par les +moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet +instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur +mon bureau, le jour même, non décachetée. J’allai +jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. Cette porte +était fermée à double tour et l’on ne me répondit +pas. Je voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta +de la main avec plus d’autorité encore que la première +fois, sans me regarder.</p> + +<p class='pindent'>« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue +fut plus fort que les ardeurs du désir qui recommençaient +de s’allumer en moi. Le soir du jour où +elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je +pleurai beaucoup, puis je m’arrêtai à un parti +définitif. Un peu de mon énergie ancienne m’était +revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. +J’ajoute, pour dire la vérité entière, que la prochaine +arrivée de M. de Plane et du comte André +était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me +décider si j’avais encore hésité. Leur présence +à tous deux, dans ce double et sinistre désastre +de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais +pas, je ne pouvais pas la supporter. Voici donc +ce que je décidai. Le marquis m’avait prié de prolonger +mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous +allions être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal +3 novembre, que je venais de recevoir de ma +mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la +journée je racontai qu’une mauvaise dépêche +avait encore augmenté mes inquiétudes. Je demandai +donc à M. de Jussat la permission de partir +pour Clermont dès le lendemain et à la première +heure, ajoutant que, si je ne revenais pas, l’on +voulût bien faire une caisse des objets que je +laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours +devant Charlotte, assuré qu’elle le traduirait par +sa vraie signification : « Il s’en va pour ne plus +revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette +séparation définitive la remuerait, et, voulant +profiter aussitôt de cette émotion, j’eus l’audace +de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes +seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, +j’ai le droit de vous demander une dernière +entrevue. Je viendrai chez vous à onze heures. » +Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet +sans le lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa +table de nuit, au risque de me perdre et de la perdre +si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah ! +comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures +moins cinq minutes, je m’acheminai vers sa porte +et que j’appuyai sur le loquet ! Le verrou n’était +pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard +que la lutte serait dure. Sa physionomie disait +trop clairement qu’elle ne m’avait pas laissé venir +pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir +en étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux +n’avait été plus fixe, plus implacablement fixe et +froid.</p> + +<p class='pindent'>— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé +la porte et comme j’étais là immobile, « j’ignore +ce que vous avez l’intention de me dire, je l’ignore +et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour +vous écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous +le jure, — et je sais tenir ma parole, moi, — si +vous faites un pas en avant et si vous essayez de me +parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme +un voleur...</p> + +<p class='pindent'>« En prononçant ces mots, elle avait posé son +doigt sur le bouton de la sonnette électrique placée +au chevet de son lit. Son front, sa bouche, son +geste, sa voix, traduisaient une telle résolution +que je dus me taire. Elle continua :</p> + +<p class='pindent'>— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre +trois actions indignes... La première a eu pour +excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une +infamie comme celle que vous avez employée... +D’ailleurs, je saurai l’expier, » ajouta-t-elle comme +se parlant à elle-même. « La seconde ? Je ne lui +cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra +d’un flot de honte. « Il m’a été trop insupportable +de penser que vous aviez agi ainsi. J’ai +voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu +vous connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez +votre journal... J’ai voulu le lire... Je l’ai lu... Je +suis entrée chez vous quand vous n’y étiez pas. +J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un +cahier... Oui, moi, j’ai fait cela !... J’en ai été trop +punie, puisque j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai +lu... La troisième... En vous la disant j’acquitte la +dette que j’ai contractée avec vous par la seconde. +La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de +l’indignation qui m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. +Il sait tout. »</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »</p> + +<p class='pindent'>— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, +et, mettant de nouveau la main sur la sonnette : +« Taisez-vous... Je ne peux plus me perdre, » +continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni +pour ni contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce +que j’ai résolu. La lettre lui arrivera demain matin. +Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à votre +vie. Et maintenant, allez-vous-en... »</p> + +<p class='pindent'>— « Charlotte... » implorai-je.</p> + +<p class='pindent'>— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » +dit-elle en regardant la pendule, « j’appelle. »</p> + +<div><h3 class='nobreak' id='chap46'>§ VI. — <span class='it'>Conclusion.</span></h3></div> + +<p class='pindent'>« Et j’obéis ! Le lendemain, dès six heures, je +quittai le château, en proie aux plus sinistres +pressentiments, essayant en vain de me persuader +que cette scène ne serait pas suivie d’effet, +que le comte André arriverait assez tôt pour la +sauver d’une résolution désespérée, qu’elle-même, +au dernier moment, elle hésiterait ; qu’un incident +inconnu surviendrait... que sais-je ? Quant +à fuir, à reculer devant la vengeance possible du +frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, +j’avais retrouvé du caractère parce qu’une idée +était en moi, vivante et qui me soutenait, celle de +ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si +j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse +de l’amour heureux, une heure de défaillance, +je n’en aurais pas une autre devant la menace +d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une +anxiété qui ne fut pas de longue durée, puisque +j’appris le suicide de Mlle de Jussat et que je fus +arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du +juge d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails +de ce suicide : Charlotte a pris dans la fiole de poison +achetée par moi ce qu’elle a cru devoir suffire +à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu +mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du +cahier forcée. Je ne m’en étais seulement pas +aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces notes +stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, +de remplacer par de l’eau la quantité de noix +vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le flacon qui lui +avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas +voulu que son père apprissent ou sa mère son +suicide autrement que par son frère. Et moi qui +savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi +qui pouvais du moins donner mon journal comme +une présomption de mon innocence, je l’ai détruit, +ce journal, au sortir de mon premier interrogatoire ; +j’ai refusé de parler, de me défendre, — à +cause de ce frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé +jusqu’au fond la coupe des humiliations et je n’en +voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que +j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui +me représente la morte maintenant et qui, sachant +toute la vérité, lui aussi, doit me considérer comme +le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le +droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. +Il ne l’a pas, parce que nous nous taisons tous +deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est risquer +ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et +pour lui, c’est immoler un innocent à cet honneur. +De nous deux en ce moment, de moi qui ne veux +pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre +de Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où +elle lui annonce son suicide, la garde devers lui, +pour se venger de l’amant de sa sœur en le laissant +condamner comme assassin, lequel est le brave ? +Lequel est le gentilhomme ? Toute la honte de +ma faiblesse, dans cette nuit où Charlotte s’est +donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface +en ne me défendant pas, et je trouve une volupté +d’orgueil, comme une revanche de ces horribles +derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne +pas demander à la mort l’oubli de tant de tortures. +Il faut que le comte André pousse son infamie +jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me sachant +innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé +bien ! Les Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, +nous serons quittes.</p> + +<p class='pindent'>« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré +maître, je vous ai ouvert le fond et l’arrière-fond +de mon être intime, et en confiant ce secret à votre +honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour +même insister sur la promesse que j’ai pris le droit +d’exiger de vous à la première feuille de ce cahier. +Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe ; j’étouffe +de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. +Pour tout vous dire d’un mot, et appliqué à ma +sensation, il est légitime, comme cette sensation +même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être +compris, consolé, aimé ; qu’une voix me plaigne +et me dise des paroles qui dissipent les fantômes. +J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé ces +pages, une listé des questions que je voulais vous +poser à la fin. Je m’étais flatté que j’arriverais à +vous raconter mon histoire comme vous exposez +vos problèmes de psychologie dans vos livres que +j’ai tant lus, et je ne trouve rien à vous dire que le +mot du désespoir : « <span class='it'>De profundis !</span> » Ecrivez-moi, +mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi dans +la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans +cette conviction de l’universelle nécessité qui veut +que même nos actions les plus détestables, les +plus funestes, même cette froide entreprise de +séduction, même ma faiblesse devant le pacte de +mort, se rattachent à l’ensemble des lois de cet +immense univers. Dites-moi que je ne suis pas un +monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous +serez encore là, si je sors de cette crise suprême, +à me vouloir comme disciple, comme ami. Si vous +étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer +sa plaie, vous le panseriez par humanité. Vous +êtes un médecin aussi, un grand médecin des +âmes. La mienne est bien profondément blessée, +bien saignante. Je vous en supplie, une parole +qui la soulage, une parole, une seule, et vous +serez à jamais béni de votre fidèle,</p> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:0em;'>« <span class='sc'>Robert Greslou</span>. »</p> + +<div><h2 id='chap05'>V<br/> <span class='sub-head'>TOURMENTS D’IDÉES</span></h2></div> + +<p class='pindent'>Un mois s’était écoulé depuis que la mère de +Robert Greslou avait apporté dans l’ermitage +de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit +qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le +philosophe restait à ce point l’esclave, après ces +quatre semaines, du trouble infligé par cette lecture, +que même les humbles comparses de son +entourage avaient dû s’en apercevoir. C’étaient +maintenant de continuelles consultations entre +Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, +emplie d’une odeur de cuir, où la fidèle servante +et les judicieux concierges discutaient à perte de +vue la cause du bizarre changement survenu dans +les manières du célèbre analyste. Cette admirable, +cette automatique régularité des sorties et des +rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte +un chronomètre vivant pour ce paisible quartier +du Jardin des Plantes, s’était transformée du coup +en une anxiété fébrile et inexplicable. Le philosophe +allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, +comme un homme agité, qui ne peut tenir +en place, qui, sitôt, en promenade, pense à rentrer, +et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa +chambre. Dans la rue, au lieu de cheminer de ce +pas méthodique et qui révèle une machine nerveuse +parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait, +il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet +énervement se traduisait par des signes plus étranges +encore. Mlle Trapenard avait raconté aux +époux Carbonnet que son maître ne se couchait +plus à présent avant des deux ou trois heures du +matin :</p> + +<p class='pindent'>— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait +la brave fille, « car il marche... Il marche... La première +fois, j’ai cru qu’il était malade. Je me suis +levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... +Lui toujours si poli, si doux, qu’on ne se +douterait pas que c’est un homme instruit comme il +est, il m’a renvoyée en vrai butor... »</p> + +<p class='pindent'>— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait +la mère Carbonnet, « comme je revenais d’une +course, installé au café !... Je n’en croyais pas mes +yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un +journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu +peur... Il aurait fallu la voir, cette figure, et ce +front plissé, et cette bouche... »</p> + +<p class='pindent'>— « Au café ?... » s’était écriée Mlle Trapenard. +« Depuis seize années tantôt que je suis chez lui, +je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un journal +une fois... »</p> + +<p class='pindent'>— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, +« a un chagrin qui lui <span class='it'>malichaude</span> les sangs... +Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle Mariette, +c’est comme qui dirait le tonneau d’<span class='it'>Adélaïde</span>, ça +n’a pas de fond... Pour un fait, c’est un fait que +ça a commencé par l’histoire du juge et la visite de +la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense ? +c’est peut-être <span class='it'>quéque</span> fils qu’il a <span class='it'>quéque</span> part qui +tourne mal... »</p> + +<p class='pindent'>— « Jésus Dieu ! » exclamait Mariette, « lui un +fils ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Et pourquoi pas ? » reprenait le concierge, +clignant derrière ses lunettes un œil égrillard ; +« avec cela qu’il n’a pas pu <span class='it'>galipander</span> tout comme +un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, +qui voudrais bien t’en aller faire tes farces... » +continuait-il en s’adressant à son coq, qui se promenait +en poussant de petits cris parmi les rognures, +happant les boutons au passage et secouant +sa crête. A regarder ce « courasson de Ferdinand », +comme il l’appelait encore, Carbonnet +oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. +Ferdinand lui sautait sur l’épaule et se tenait +là, immobile, tandis que son maître reprenait son +marteau et clouait une semelle assurée sur une +forme en murmurant sa même joyeuse exclamation :</p> + +<p class='pindent'>— « C’est-y une bête ? c’est-y une personne ?... +Non... Je vous le demande... »</p> + +<p class='pindent'>Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée +les bruits qui couraient sur le compte de +ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée de la +rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. +Toutes les mauvaises langues s’accordaient +pour attribuer à la citation chez le juge le trouble +actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait +tenir d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune +provenait d’un dépôt dont son père avait abusé +et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui +voulait l’entendre que le savant était marié +et que sa femme était venue lui faire une scène +atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le +charbonnier avait insinué que le digne homme +était le frère d’un assassin dont l’exécution sous +le faux nom de Campi tourmentait à cette époque +les cervelles populaires.</p> + +<p class='pindent'>— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait +Mlle Trapenard ; « c’est-il Dieu possible d’imaginer +de pareilles horreurs ? »</p> + +<p class='pindent'>Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette +grande créature, haute en couleur, forte comme +un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée +paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine +bleue tricotés par elle-même et son bonnet collé +sur son chignon serré, ressentait pour son maître +une affection d’autant plus forte que les divers +éléments de sa franche et simple nature y étaient +à la fois engagés. Elle respectait en lui le Monsieur, +le personnage éduqué, dont elle savait que +les journaux parlaient souvent. Elle chérissait +dans le vieux garçon qui ne vérifiait jamais ses +comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une +source assurée pour son bien-être et les rentes +de ses vieux jours. Enfin, elle protégeait, elle, la +solide, la robuste, cet être, faible de corps, presque +chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un +enfant de dix ans l’aurait dupé... Aussi de pareils +propos la froissaient-ils dans son orgueil, en même +temps que l’altération d’humeur si soudaine du +savant lui rendait leur commun intérieur presque +inconfortable. Par véritable affection, elle s’inquiétait +de ce que son maître ne mangeait presque +plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, +malade, et elle n’arrivait pas à l’égayer, ni +même à deviner le motif de cette mélancolie grandissante +et de cette agitation. Que devint-elle +lorsqu’un après-midi du mois de mars Sixte revint +vers cinq heures, après avoir déjeuné au dehors, +et qu’il lui dit :</p> + +<p class='pindent'>— « La valise est-elle en bon état, Mariette ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la +servante. « Monsieur ne s’en est pas servi depuis +mon entrée dans la maison... »</p> + +<p class='pindent'>— « Allez la chercher, » dit le philosophe.</p> + +<p class='pindent'>La fille obéit. Elle apporta d’une soupente +qui servait de grenier et de bûcher tout ensemble +une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures +rouillées, et dont les clefs manquaient.</p> + +<p class='pindent'>— « Très bien, » reprit M. Sixte ; « vous +allez en acheter une à peu près pareille, tout +de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour +voyager... »</p> + +<p class='pindent'>— « Monsieur part ? » interrogea Mlle Trapenard.</p> + +<p class='pindent'>— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques +jours... »</p> + +<p class='pindent'>— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », +insista la vieille servante. « Monsieur ne peut +pas s’en aller comme cela, sans couverture de +voyage, sans... »</p> + +<p class='pindent'>— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit +le philosophe, « et dépêchez-vous : je +prends le train à neuf heures. »</p> + +<p class='pindent'>— « Et il faudra que j’accompagne monsieur ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, +vous n’avez que le temps... »</p> + +<p class='pindent'>— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se +périr... » fit Carbonnet quand Mariette, descendue +à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement, +presque aussi extraordinaire dans ce petit +coin du monde que si le philosophe eût annoncé +son mariage.</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! » dit la servante suivant sa +pensée, « si seulement il voulait me prendre +avec lui !... Je devrais payer de ma poche que +j’irai... »</p> + +<p class='pindent'>Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature +arrivée de Péaugres en Ardèche pour être domestique +et qui poussait l’économie jusqu’à se tailler +ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes +du savant, prouvera mieux que toutes les +analyses quelles inquiétudes inspirait à ces petites +gens la métamorphose opérée dans cet homme +qui traversait en effet une crise morale, pour lui +terrible. Ne se sachant pas regardé, il en laissait +voir l’extrême intensité dans ses moindres gestes +aussi bien que dans les traits de son visage. +Depuis la mort de sa mère, il n’avait pas connu +d’heures aussi dures, et du moins la souffrance +infligée alors par l’irréparable séparation était +demeurée toute sentimentale ; au lieu que la lecture +du mémoire de Robert Greslou avait du coup +atteint le philosophe dans le centre même de son +être, au plus profond de cette vie intellectuelle, +sa seule raison d’exister. Au moment où il donnait +à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour +son départ, il était aussi pénétré d’épouvante que +dans la nuit où il feuilletait ce cahier de confidences. +Elle avait commencé, cette épouvante +consternée, dès les premières pages de ce récit +où une criminelle aberration d’âme était étudiée, +comme étalée, avec un tel mélange d’orgueil et +de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et +de supériorité. A rencontrer la phrase où Robert +Greslou se déclarait lié à lui par un lien aussi +étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait +tressailli et il avait tressailli de même à chaque +rappel nouveau de son nom dans cette singulière +analyse, à chaque citation d’un de ses ouvrages +qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune +homme à se dire son élève. Une fascination +faite d’horreur et de curiosité l’avait contraint +d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment +de biographie dans lequel ses idées, ses +chères idées, sa Science, sa chère Science, +apparaissaient unies à des actes honteux.</p> + +<p class='pindent'>Ah ! si elles y avaient été seulement unies ! Mais +non, ces idées, cette Science, l’accusé de Riom les +revendiquait comme l’excuse, comme la cause de +la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation ! +A mesure que Sixte avançait dans le +manuscrit, il lui semblait qu’un peu de sa personne +intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, +tant il y retrouvait des choses de lui-même, +mais un « lui-même » cousu, par quel mystère ? +aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. +Car dans ce philosophe illustre les saintes virginités +de la conscience demeuraient intactes, et, derrière +le hardi nihiliste d’esprit, un noble cœur +d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, +dans cette conscience intacte, dans cette honnêteté +irréprochable, que le maître du précepteur +félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre +histoire d’une séduction si bassement poussée, +d’une trahison si noire, d’un suicide si mélancolique, +le mettait face à face avec la plus affreuse vision : +celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui +qui avait vécu dans le plus entier renoncement +et avec un idéal quotidien de pureté. L’aventure +de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les +complices d’un hideux orgueil et d’une abjecte +sensualité, lui qui n’avait jamais travaillé que +pour servir la psychologie, en modeste ouvrier +d’un travail qu’il croyait bienfaisant, et dans +l’ascétisme le plus sévère, afin que jamais les +ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de +son exemple contre ses principes. Cette impression +fut d’autant plus violente qu’elle fut subite. +Un médecin de grand cœur éprouverait une +angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la +théorie d’un remède, il apprenait qu’un de ses +internes en a essayé l’application et que toute une +salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le +sachant et le voulant, c’est bien amer pour un +homme dont la conscience vaut mieux que ses +actes. Mais avoir dévoué trente années à une +œuvre, avoir cru cette œuvre utile, l’avoir poursuivie +sincèrement, simplement, avoir repoussé +comme injurieuses les accusations d’immoralité +lancées par des adversaires passionnés, s’être +tendu à ne jamais douter de son esprit, et, tout +d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, +tenir une preuve indiscutable, une +preuve réelle comme la vie même, que cette +œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en +elle un principe de mort, qu’elle répand à l’heure +présente ce principe dans tous les coins du monde, — la +cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, +quand la secousse ne devrait durer qu’une +heure et la blessure se fermer aussitôt !</p> + +<p class='pindent'>Tous les penseurs révolutionnaires ont connu +de ces heures d’angoisse. La plupart les traversent +vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un +homme soit lancé dans la bataille des idées sans +vite devenir le comédien de ses premières sincérités. +On soutient son rôle. On a des partisans, et +surtout on arrive bientôt, par le frottement avec +la vie, à cette conception de l’à-peu-près qui vous +fait admettre comme inévitable un certain déchet +de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, +du bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant +le monde et les gens iront toujours de même. Chez +Adrien Sixte, la sincérité était trop ingénue pour +qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait, +lui, ni rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était +seul. Sa philosophie et lui ne formaient qu’un, +et les compromis dont s’accompagne toute grande +renommée n’avaient rien entamé dans sa belle +âme farouche et fière de savant. Il faut ajouter +qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite +bonne foi, de traverser la société sans jamais la +voir. Les passions qu’il avait dépeintes, les crimes +qu’il avait étudiés, lui apparaissaient comme ces +personnages que désignent les observations médicales : +« A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire... » +Et l’exposition du cas se développe, +sans un détail qui donne au lecteur la sensation +de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien +rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux +de la volonté, n’avait regardé bien en face +une créature de chair et d’os ; en sorte que le mémoire +de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement +parler à sa conscience d’honnête homme. +Il devait mordre et il mordait sur l’imagination du +philosophe à la manière dont la clarté du soleil +mord sur la pupille d’un malade opéré soudain de +la cataracte. Aussi, pendant les huit jours qui +suivirent cette première lecture, ce fut comme +une obsession continuelle, et cette obsession augmenta +la douleur morale en la doublant d’une +sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur +d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un +cauchemar précis et concret. Le psychologue le +voyait, son funeste disciple, tel qu’il l’avait vu +là, dans cette même chambre, posant les pieds +sur ce même tapis, appuyant son bras sur cette +même table, respirant, bougeant.</p> + +<p class='pindent'>Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait +cette voix un peu sourde qui lui prononçait la +terrible phrase : « J’ai vécu avec votre pensée et +de votre pensée, si passionnément, si complètement... » +Et les mots de la confession, au lieu +de rester de simples caractères, écrits avec l’encre +froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en +paroles derrière lesquelles il sentait palpiter un +être. « Ah ! » songeait-il quand cette image était +trop forte, « pourquoi la mère m’a-t-elle apporté +ce cahier ? » Il eût été si naturel que la malheureuse +femme, en proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence +de son fils, violât ce dépôt ! Mais non, +Robert l’avait sans doute trompée avec cette +hypocrisie dont le misérable se vantait, comme +d’une conquête psychologique... Cela seul, cette +hantise hallucinante du visage du jeune homme, +suffisait à bouleverser Adrien Sixte. Quand cette +mère lui avait crié : « Vous avez corrompu mon +fils... » — car elle le lui avait crié, — sa sérénité +de savant avait à peine été touchée. Pareillement +il n’avait opposé que le mépris aux accusations du +vieux Jussat, répétées par le juge, et à la phrase +de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme +il était sorti tranquille, intéressé même et presque +allègre, du Palais de Justice ! Et maintenant cette +force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui ; +cette sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur +de toute liberté ; lui, le fataliste qui décomposait +la vertu et le vice avec la brutalité d’un chimiste +étudiant un gaz ; lui, le prophète hardi de +l’universel mécanisme, et qui jusqu’alors avait +toujours connu l’harmonie parfaite de son cœur +et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en +contradiction avec toutes ses doctrines : — il était +comme son disciple, il avait des remords, il se +sentait responsable !</p> + +<p class='pindent'>Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier +saisissement, une fois le mémoire lu et relu, +à pouvoir en réciter toutes les phrases, que ce +conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez +Adrien Sixte, et le philosophe tenta de réagir. Il +se promenait au Jardin des Plantes, par un après-midi +de cette fin de février, tiède comme un +printemps. Il s’assit sur un banc, dans son allée +favorite, celle qui longe la rue Buffon, et au +pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles +de fer, garni de plâtras comme un mur, avec des +branches nouées comme les doigts d’un géant +goutteux. L’auteur de la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span> aimait +ce vieux tronc desséché de toute sève, à cause de +la date inscrite sur la pancarte et qui constituait +l’état civil du pauvre arbre... « Planté en 1632... » +1632, l’année de la naissance de Spinoza ! Le +soleil de deux heures était ce jour-là très doux, et +cette impression détendit les nerfs du promeneur. +Il regarda autour de lui distraitement, et se plut +à suivre le manège de deux enfants qui jouaient +auprès de leur mère. Ils ramassaient du sable +avec des pelles de bois pour en construire une +maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se +releva dans un geste de brusquerie et cogna de +la tête contre le banc qui se trouvait derrière lui. +Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son +petit visage se contracta dans une grimace de +douleur, et il eut, avant de fondre en larmes, ces +quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent +les sanglots des enfants. Puis, dans un +accès de rage furieuse, il se retourna contre le +banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé, +furieusement.</p> + +<p class='pindent'>— « Es-tu bête, mon pauvre mignon ! » lui dit +sa mère en le secouant et lui essuyant les yeux : +« Allons, mouche-toi », et elle le moucha : « Quand +tu te seras mis en colère contre un morceau de bois, +ça t’avancera bien... »</p> + +<p class='pindent'>Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se +leva pour continuer sa promenade sous ce bon +soleil, il y pensa longuement : « Je ressemble à ce +petit garçon, » se disait-il. « Dans sa naïveté +d’enfant, il anime un objet inanimé, il le rend +responsable... Et moi, que fais-je d’autre, depuis +plus d’une semaine ?... » Pour la première fois +depuis la lecture du mémoire, il osa formuler sa +pensée avec la netteté qui faisait la marque +propre de son esprit et de tous ses travaux : « Moi +aussi, je me suis cru responsable pour une part +dans cette affreuse aventure... Responsable ?... +Ce mot n’a pas de sens... » Tout en s’acheminant +vers la porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis +et vers Notre-Dame, il reprenait le détail des raisonnements +dirigés contre cette notion de responsabilité +dans l’<span class='it'>Anatomie de la volonté</span>, surtout sa +critique de l’idée de cause. Il avait toujours tenu +particulièrement à ce morceau. « Voilà qui est +évident, » conclut-il ; et puis, après s’être ainsi +enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence, +il se contraignit de penser à Greslou, à celui +de maintenant, prisonnier dans la cellule nº 5, +au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou +d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché +sur les pages de la <span class='it'>Théorie des passions</span> et de la +<span class='it'>Psychologie de Dieu</span>. Il éprouva de nouveau une +sensation insupportable que ses livres eussent été +maniés, médités, aimés par cet enfant. « Que +nous sommes doubles ! » songea-t-il, « et pourquoi +cette impuissance à vaincre des illusions que nous +savons mensongères ?... » Tout d’un coup, une +phrase du mémoire de Greslou lui revint à la tête : +« J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles +je crois, les vérités que je sais, les convictions qui +forment l’essence même de mon intelligence me +font considérer le remords comme la plus niaise +des illusions humaines... » L’identité entre son +état moral actuel et l’état moral de son élève lui +apparut comme si haïssable qu’il essaya de s’en +débarrasser par un nouveau raisonnement. « Hé +bien ! » se dit-il, « imitons les géomètres, admettons +comme vrai ce que nous savons être faux... +Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une +cause, et une cause libre. Donc il est responsable... +Soit. Mais quand, où, comment ai-je mal agi ? +Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat ? +Quelle est ma faute ?... » Il rentra, décidé à +passer en revue toute sa vie. Il s’aperçut tout petit +enfant et qui travaillait à ses devoirs avec une minutie +de conscience digne de son père l’horloger. +Plus tard, quand il avait commencé de penser +qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu ? La vérité. +Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il +écrit, pour servir quelle cause, sinon la vérité ? A +la vérité, il avait tout sacrifié : fortune, place, +famille, santé, amours, amitiés. Et qu’enseignait +même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée +des idées contraires aux siennes ? « Paix sur +la terre aux hommes de bon vouloir », c’est-à-dire +à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour, pas +une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la +force du plus subtil génie mis au service d’une +intransigeante conscience, il n’avait manqué au +programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois +dans cette noble et modeste devise : « Dire toute +sa pensée, ne dire que sa pensée. » — « C’est le +devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir », +se dit-il, « et je l’ai rempli... » Cette nuit-là, et au +sortir de cette méditation courageuse sur sa destinée +de travailleur intègre, ce grand honnête +homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil +que le souvenir de Robert Greslou ne troubla +pas.</p> + +<p class='pindent'>En se réveillant, au lendemain de cette sorte +de confession générale faite à lui-même et pour +lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme encore. +Il était trop habitué à se regarder penser pour ne +pas chercher une cause à cette volte-face de ses +impressions, et d’une bonne foi trop entière pour +ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette +accalmie momentanée de ses remords au simple +fait d’avoir admis comme vraies, pendant quelques +heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait +par sa raison. « Il y a donc des idées +bienfaisantes et des idées malfaisantes », conclut-il. +« Mais quoi ? La malfaisance d’une idée prouve-t-elle +sa fausseté ? Supposons que l’on puisse +cacher au marquis de Jussat la mort de Charlotte, +il s’apaiserait dans l’idée que sa fille est vivante. +Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie +pour cela ?... Et inversement... » Adrien Sixte +avait toujours considéré comme un sophisme, +comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par +certains philosophes spiritualistes contre les funestes +conséquences des doctrines nouvelles, et, +généralisant le problème, il se dit encore : « Tant +vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en +est que ce Robert Greslou a transformé les pratiques +religieuses en un instrument de sa propre +perversité... » Il reprit le mémoire pour y rechercher +les pages consacrées par l’accusé à ses sensations +d’église ; puis, cette lecture le fascinant de +nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais +en s’attachant cette fois à chacun des passages +où son nom, ses théories, ses ouvrages étaient +mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit +à se démontrer que chacune des phrases citées +par Greslou eût justifié des actes absolument contraires +à ceux que le morbide jeune homme avait +justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse +du fatal manuscrit eut pour effet de le +rejeter dans un nouvel accès de son trouble intime. +Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa +magnifique sincérité, le philosophe le reconnaissait : +le caractère de Robert Greslou, déjà dangereux +par nature, avait rencontré, dans ses doctrines +à lui, comme un terrain où se développer dans le +sens de ses pires instincts, et, ce qui ajoutait +à cette première évidence une autre, non moins +douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait +radicalement impuissant à répondre au suprême +appel jeté vers lui par son disciple, du fond de son +cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes +remuaient dans le philosophe la corde la plus +profonde. Quoique le mot de dette n’y fût pas +prononcé, il sentait comme une créance de ce +malheureux sur lui. Greslou disait vrai : un maître +est uni à l’âme qu’il a dirigée, même s’il n’a pas +voulu cette direction, même si cette âme n’a pas +bien interprété l’enseignement, par une sorte de +lien mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter +à certaines agonies morales le geste indifférent +de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus +cruelle que la première. Quand il avait été saisi +de cette affolante angoisse à l’aspect des ravages +produits par son œuvre, le savant était surtout la +victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était +dit que le sursaut de la terrible révélation agissait +sur lui. A présent qu’il était de sang-froid, il mesurait, +avec une précision affreuse, l’impuissance de +sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce +mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que +de fois, pendant cette fin de février et dans les premiers +jours de mars, il commença pour Robert Greslou +des lettres qu’il se sentit incapable d’achever ! +Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant ? +Qu’il faut accepter l’inévitable dans le monde intérieur +comme dans le monde extérieur, accepter son +âme comme on accepte son corps ? Oui, c’était là le +résumé de toute sa philosophie. Mais cet inévitable, +c’était ici la plus hideuse corruption dans le +passé et dans le présent. Conseiller à cet homme +de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses +d’une nature pareille, c’était se faire le complice +de cette scélératesse. Le blâmer ? Au nom de +quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que +la vertu et le vice sont des additions, le bien et le +mal, des étiquettes sociales sans valeur, enfin que +tout est nécessaire dans chaque détail de notre +être, comme dans l’ensemble de l’univers ? Quel +conseil lui donner davantage pour l’avenir ? Par +quelles paroles empêcher que ce cerveau de vingt-deux +ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité, de +curiosités malsaines et de dépravants paradoxes ? +Démontrerait-on à une vipère, si elle comprenait +un raisonnement, qu’elle ne doit pas sécréter son +venin ? « Pourquoi suis-je une vipère ?... » répondrait-elle. +Cherchant à préciser sa pensée par +d’autres images empruntées à ses propres souvenirs, +Adrien Sixte comparait le mécanisme mental, +démonté devant lui par Robert Greslou, aux +montres dont il regardait, tout petit, aller et venir +les rouages sur l’établi paternel. Un ressort marche, +un mouvement suit, puis un autre, un autre +encore. Les aiguilles bougent. Qui enlèverait, +qui toucherait seulement une pièce, arrêterait +toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une +âme, ce serait arrêter la vie. Ah ! Si le mécanisme +pouvait de lui-même modifier ses rouages et leur +marche ? Si l’horloger reprenait la montre pour +refaire les pièces ? Il y a des créatures qui reviennent +du mal au bien, qui tombent et se relèvent, +qui déchoient et se reconstituent dans leur +moralité. Oui, mais il y faut l’illusion du repentir, +qui suppose l’illusion de la liberté et celle d’un +juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien Sixte, +écrire au jeune homme : « Repentez-vous, » quand, +sous sa plume de négateur systématique, ce mot +signifiait : « Cessez de croire à ce que je vous ai +démontré comme vrai ? » Et pourtant c’est affreux +de voir une âme mourir sans rien essayer pour elle. +Arrivé à ce point de sa méditation, le penseur se +sentait acculé à l’insoluble problème, à cet inexpliqué +de la vie de l’âme, aussi désespérant pour +un psychologue que l’inexpliqué de la vie du corps +pour un physiologiste. L’auteur du livre sur Dieu, +et qui avait écrit cette phrase : « Il n’y a pas de +mystère, il n’y a que des ignorances... » se refusait +à cette contemplation de l’au delà qui, montrant +un abîme derrière toute réalité, amène la +science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un +« je ne sais pas, je ne saurai jamais », qui permet +à la religion d’intervenir. Il sentait son incapacité +à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle +avait besoin d’un secours qui fût, pour tout dire, +surnaturel. Mais de prononcer seulement une +pareille formule lui semblait, d’après ses idées, +aussi fou que de mentionner la quadrature du +cercle ou d’attribuer trois angles droits à un +triangle.</p> + +<p class='pindent'>Un événement bien simple acheva de rendre +cette lutte intime plus tragique en imposant à ce +philosophe une action immédiate. Une main anonyme +lui envoya un journal qui contenait un article +d’une violence extrême contre lui et contre +son influence, à propos de Robert Greslou. Le +chroniqueur, évidemment inspiré par quelque +parent ou quelque ami des Jussat, flétrissait la +philosophie moderne et ses doctrines, incarnées +dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants. +Puis il réclamait un exemple. Dans un paragraphe +final, improvisé à la moderne, avec ce réalisme d’images +qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme +le poétisme de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois, +il montrait l’assassin de Mlle de Jussat +montant à l’échafaud, et toute une génération de +jeunes décadents corrigés du pessimisme par cet +exemple. En n’importe quelle autre circonstance, +le grand psychologue aurait souri de cette déclaration. +Il eût pensé que l’envoi venait de son +ennemi Dumoulin, et repris des travaux commencés, +avec la tranquillité d’Archimède traçant +ses figures de géométrie sur le sable pendant le +sac de la ville. Mais à la lecture de cette chronique +griffonnée sans doute sur un coin de table, chez +quelque fille, par un moraliste du boulevard, il +aperçut nettement un fait auquel il n’avait pas +songé, tant la folie de l’abstraction égarait ce +spéculatif hors du monde social : à savoir, que +ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans +quelques semaines, quelques jours peut-être, celui +de l’innocence duquel il possédait une preuve +allait être jugé. Or, pour la justice des hommes, +le séducteur de Mlle de Jussat était innocent ; et +si ce mémoire ne constituait pas un témoignage +décisif, il présentait un indiscutable caractère de +véracité qui suffisait à sauver une tête. Allait-il +la laisser tomber, cette tête, lui, le confident des +misères, des hontes, des perfidies du jeune homme, +mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel +n’était pas un meurtrier ? Sans doute il était +lié par l’engagement tacite contracté en ouvrant +le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable +devant la mort ? Il y avait, dans ce solitaire assailli +depuis un mois par la tourmente morale, un tel +besoin physique d’échapper au rongement inefficace +et stérile de sa pensée par une volonté positive, +qu’il éprouva comme une détente lorsqu’il +se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux, +consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire +Greslou passait aux assises de Riom le vendredi +11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet ordre de +préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante, +et le soir même il prenait le train après avoir jeté +à la poste une lettre adressée à M. le comte André +de Jussat, capitaine de dragons, en garnison à +Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait +simplement ces lignes : « Monsieur le comte de +Jussat a en main une lettre de sa sœur qui contient +la preuve de l’innocence de Robert Greslou. +Permettra-t-il que l’on condamne un innocent ? » +Le psychologue nihiliste n’avait pas pu écrire les +mots <span class='it'>droit et devoir</span>. Mais sa résolution était prise. +Il attendrait que le procès fut fini pour parler, et si +M. de Jussat se taisait jusqu’au bout, si Greslou +était condamné, il déposerait le mémoire entre +les mains du président, sur l’heure même.</p> + +<p class='pindent'>— « Il a pris son billet pour Riom, » dit +Mlle Trapenard au père Carbonnet en revenant +de la gare, où elle avait accompagné son maître, +presque malgré lui. « Cette idée de s’en aller +là-bas, seul, par cette fin d’hiver, lui qui est si +bien ici ?... »</p> + +<p class='pindent'>— « Soyez tranquille, mademoiselle Mariette, » +lui répondait l’astucieux portier. « Nous saurons +tout ça un jour... Mais rien ne m’ôtera de l’idée +qu’il y a <span class='it'>quéque</span> fils illégitime là-dessous... » Et +comme il était en train de prendre une infusion de +menthe, que Mme Carbonnet lui préparait chaque +soir, il dit encore : « Voyez j’ai l’estomac si <span class='it'>déblatéré</span> +qu’il me faut des <span class='it'>fortifications</span> à toutes les +minutes. » Puis il dégusta une gorgée : « Passe +donc, nanan, gourmand t’attend, » pendant que +le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de +sucre que son maître avait détaché pour lui donner. +« Allons, Ferdinand, » continua-t-il, « vous +ne suivriez pas vos coqueriaux comme M. Sixte, +vous... Vous auriez trop à faire, <span class='it'>grand débardé</span>. »</p> + +<div><h2 id='chap06'>VI<br/> <span class='sub-head'>LE COMTE ANDRÉ</span></h2></div> + +<p class='pindent'>Au moment où arrivait à Lunéville le billet +jeté à la poste par Adrien Sixte, celui à qui +le philosophe adressait ce suprême appel, ce comte +André de qui dépendait en ce moment le sort de +Robert Greslou, était lui-même à Riom. Le hasard +voulut que ces deux hommes ne se rencontrassent +pas, car le célèbre écrivain, en descendant du +train, prit place à l’aventure dans l’omnibus de +l’hôtel du Commerce, tandis que le comte avait +son appartement à l’hôtel rival, celui de l’Univers. +Là, dans un salon meublé de vieux meubles, +tendu d’un papier fané, avec des rideaux passés +et un tapis rapiécé, et par ce matin de ce vendredi +11 mars 1887, où s’ouvraient les débats de +l’affaire Greslou, le frère de la pauvre Charlotte se +promenait de long en large. Midi allait sonner +à la pendule de cuivre doré, à sujet mythologique, +dont s’ornait cette pièce que chauffait à grand’peine +un feu allumé dans une cheminée qui +fumait. Au dehors, c’était sur la ville une pesée +d’un ciel de neige, un de ces ciels d’Auvergne où +passe par instant le vent glacial des montagnes. +L’ordonnance du comte, un dragon à la physionomie +joviale, avait mis un peu d’ordre militaire +dans ce salon loué de la veille, et, après avoir +remonté cette pendule, allumé ce feu, il achevait +de préparer deux couverts sur la table du milieu. +De temps à autre il regardait aller et venir son +capitaine, qui, tirant sa moustache d’une main +nerveuse, mordant sa lèvre, fronçant ses sourcils, +portait sur son mâle visage l’expression de +l’anxiété la plus douloureuse. Mais Joseph Pourat, +c’était le nom de l’ordonnance, s’expliquait trop +bien dans sa simple cervelle que le comte fût à +peine maître de soi pendant qu’on jugeait l’assassin +de sa sœur. Pour lui, comme pour toutes les +personnes qui de près ou de loin touchaient aux +Jussat-Randon et qui avaient connu Charlotte, la +culpabilité de Robert Greslou ne faisait pas de +doute. Ce que le fidèle soldat comprenait moins, +connaissant l’énergie de son officier, c’est qu’il +eût laissé le vieux marquis se rendre seul à l’audience. +« Cela me ferait trop mal... » avait dit le +comte, et Pourat, qui disposait les assiettes et les +fourchettes, après les avoir essuyées au préalable, +par une juste défiance pour la propreté du +service de l’hôtel, pensait devant la visible +angoisse de son maître : « C’est un bon cœur tout +de même, quoi qu’il soit si brusque... Comme il +l’aimait !... »</p> + +<p class='pindent'>André de Jussat, lui, ne semblait même pas se +douter qu’il y eût quelqu’un dans la chambre. +Ses yeux bruns rapprochés du nez, qui avaient +autrefois étonné, presque gêné Robert Greslou, par +leur ressemblance avec ceux d’un oiseau de proie, +ne lançaient plus ce regard fier qui va droit sur +l’objet, si l’on peut dire, et qui s’en empare. Non, +il y avait dans ces prunelles une espèce d’inexplicable +reploiement de l’être, presque une honte, +comme une peur de montrer la souffrance intime. +Enfin c’étaient les yeux d’un homme que l’idée +fixe obsède et que l’aiguillon d’une peine intolérable +touche sans cesse à la fibre la plus sensible +de son âme. Cette peine datait du jour où il avait +reçu la terrible lettre par laquelle sa sœur lui +révélait son projet de suicide. Une dépêche lui +était arrivée presque en même temps, annonçant +la mort de Charlotte, et il avait pris le train pour +l’Auvergne, précipitamment, sans savoir de quelle +manière il apprendrait à son père l’affreuse vérité, +mais décidé à tirer de Greslou une juste vengeance. +Et le marquis l’avait accueilli par ces +mots :</p> + +<p class='pindent'>— « Tu as reçu ma seconde dépêche ?... Nous +le tenons, l’assassin... »</p> + +<p class='pindent'>Le comte n’avait rien dit, comprenant que +c’était entre son père et lui un malentendu. Le +marquis avait précisé en racontant les soupçons qui +pesaient sur le précepteur, et que ce garçon allait +être arrêté comme meurtrier. Tout de suite cette +idée s’était imposée au frère affolé de douleur : +la destinée lui offrait cette vengeance, objet unique +de sa pensée depuis qu’il avait lu — avec quel serrement +de cœur ! — la confession de la morte et +le détail de sa misère, de ses égarements, de ses +résistances, de son réveil atroce, de sa funeste résolution. +Il n’avait qu’à ne pas montrer la lettre +qu’il tenait là dans son portefeuille, et le lâche +séducteur de la jeune fille était accusé, emprisonné, +condamné sans doute. L’honneur du nom de Charlotte +était sauvé, car Robert Greslou ne pouvait +pas démontrer la nature de ses relations avec la +jeune fille. Le marquis et la marquise, ce père et +cette mère si confiants, si pénétrés de l’amour le +plus vrai envers le souvenir de la pauvre enfant, +ignoreraient du moins la faute de cette enfant, qui +devait leur être un désespoir nouveau par-dessus +l’autre... Et le comte André s’était tu.</p> + +<p class='pindent'>Il s’était tu, — non sans un effort violent sur lui-même. +Cet homme courageux, qui possédait par +nature et par volonté, les vraies vertus d’un vrai +soldat, détestait la perfidie, les compromis de +conscience, tous les biais, toutes les lâchetés. Il +avait senti que son devoir était de parler, de ne pas +laisser accuser un innocent. Il avait eu beau se +dire que ce Greslou était l’assassin moral de Charlotte, +et que cet assassinat méritait un châtiment +comme l’autre ; ce sophisme de sa haine +n’avait pas dominé l’autre voix, celle qui nous +défend de nous faire les complices d’une iniquité, +et la condamnation de Greslou comme empoisonneur +était inique. Une circonstance inattendue +et pour lui presque monstrueuse avait achevé de +bouleverser André de Jussat : le silence de l’accusé. +Si Greslou avait parlé, racontant ses amours, +défendant sa tête au prix de l’honneur de sa victime, +le comte n’aurait pas eu pour lui assez de mépris. +Mais non. Par un contraste de caractère qui devait +paraître plus inexplicable encore à un esprit simple, +ce brigand déployait soudain une générosité de +gentilhomme à ne pas prononcer un mot dont fût +souillée la mémoire de celle qu’il avait attirée dans +un si détestable guet-apens. Ce coquin se retrouvait +brave devant la justice, héroïque à sa manière. En +tout cas, il cessait d’être uniquement digne de +dégoût. André se disait bien que c’était là une +tactique de cour d’assises, un procédé pour obtenir +un acquittement par l’absence de preuves. Mais, +d’autre part, il savait, par la lettre de sa sœur, +l’existence du journal où le détail de la séduction +était consigné heure par heure. Ce journal diminuait +singulièrement les chances d’une condamnation, +et Greslou ne le produisait pas. L’officier +n’aurait pas su expliquer pourquoi cette dignité +d’attitude chez son ennemi l’affolait d’une colère +qui lui donnait un frénétique désir de courir chez +le magistrat chargé d’instruire l’affaire, afin que +la vérité parût au jour, et que la morte ne dût +rien, non, rien, pas un atome de son honneur posthume +au drôle qui l’avait perdue. Quand il se +représentait sa sœur, la douce créature qu’il avait +aimée, lui, d’une si virile et noble affection, celle +du frère aîné pour une enfant fragile et fine, possédée +par ce manant, par ce précepteur de hasard, +cela lui faisait l’impression d’un outrage si abject +infligé à son sang qu’il en défaillait de fureur, comme +autrefois, quand il lui avait fallu, pendant la +guerre, assister à la capitulation de Metz et rendre +ses armes. Il éprouvait alors un soulagement à +penser que le banc d’infamie où s’assoient les +faussaires, les escrocs, les meurtriers, attendait +cet homme, et ensuite l’échafaud ou le bagne... +Et il étouffait la voix qui lui disait : « Tu dois parler... » +Mon Dieu ! Quelle agonie pour lui que ces +trois mois durant lesquels il n’était pas demeuré +cinq minutes sans se débattre entre ces sentiments +contradictoires ! Au champ de manœuvre, — car +il avait repris son service, — à cheval et trottant +à grandes allures sur les chemins de Lorraine, +dans sa chambre, et travaillant sous la lampe, +cette question s’était posée devant lui : « Qu’allait-il +faire ? » Il avait laissé passer des semaines sans +y répondre, mais l’instant était venu où il fallait +agir et se décider, puisque dans deux jours — les +débats devaient occuper quatre séances — Greslou +serait jugé et sans doute condamné. Il y aurait +bien du temps encore après cette condamnation. +Mais quoi ! le même débat intime serait à +recommencer alors. Lui, l’homme d’action et pour +qui l’incertitude était un malaise intolérable, il en +était là, après trois mois, à n’avoir pas pris parti, +car en descendant au fond, bien au fond de lui-même, +il sentait que son silence actuel n’était +encore qu’une résolution momentanée. Il n’avait +pas accepté de se taire jusqu’à la fin. Il remettait +de parler, mais il ne s’était pas serré la main et +donné sa parole qu’il ne parlerait pas. C’était la +raison pour laquelle il lui avait été physiquement +impossible d’accompagner son père au Palais de +Justice pendant cette première séance, dont il +allait avoir le compte rendu, — puisque midi sonnait +maintenant à la pendule, douze coups très +grêles suivis aussitôt d’un carillon dans le clocher +d’une église voisine. Le vieux Jussat ne pouvait +tarder à revenir.</p> + +<p class='pindent'>— « Mon capitaine, voilà M. le marquis, » dit +l’ordonnance, qui avait entendu le roulement d’une +voiture, puis son arrêt devant l’hôtel, après +un regard jeté par la fenêtre.</p> + +<p class='pindent'>— « Hé bien, mon père ? » demanda André +anxieusement sitôt que le marquis fut entré.</p> + +<p class='pindent'>— « Hé bien ! nous avons le jury pour nous, » +répondit le nouvel arrivant. M. de Jussat n’était +plus le maniaque brisé dont Greslou s’était moqué +si amèrement dans son mémoire. Il avait les yeux +brillants, de la jeunesse dans la voix et dans les +gestes. La passion de la vengeance, au lieu de +l’abattre, le soutenait. Il en oubliait son hypocondrie, +et sa parole se faisait vive, impérieuse et +nette. « On a tiré au sort ce matin... Sur les douze +jurés... J’ai pris leurs noms », et il consulta ses +papiers, « sur les douze jurés, il y a trois cultivateurs, +deux officiers retraités, un médecin d’Aygue-perse, +deux boutiquiers, deux propriétaires, un +manufacturier, un professeur, tous des braves gens, +des hommes de famille et qui voudront un exemple... +Le procureur général est sûr d’une condamnation... +Ah ! le scélérat ! que j’ai eu un bon moment, +le seul depuis trois mois, à le voir qui arrivait +entre deux gendarmes, et de sentir qu’il était +pris !... On ne s’échappe pas de ces poignes-là... +Mais quelle audace ! Il a regardé dans la salle... +J’étais au premier banc... Il m’a vu... Le croiras-tu ? +Il n’a pas détourné les yeux... Il m’a regardé +fixement, comme pour me braver... C’est sa tête +qu’il nous faut, et nous l’aurons. »</p> + +<p class='pindent'>Le vieillard avait parlé avec un sauvage accent, +et il n’avait pas remarqué la douloureuse expression +que son discours avait éveillée sur le visage +du comte. Ce dernier, à l’image de son ennemi +ainsi vaincu par la force publique, saisi par les +gendarmes, comme broyé dans le formidable +engrenage de cette anonyme et invincible machine +de la justice, avait frissonné d’un frisson de +honte, — la honte d’un homme qui a chargé des +<span class='it'>bravi</span> d’une besogne de mort. Ces gendarmes et +ces magistrats, il les employait comme des <span class='it'>bravi</span> +en effet, comme les ouvriers d’une action qu’il eût +tant aimé à exécuter lui-même, de ses mains et +sous sa responsabilité !... Décidément, oui, c’était +lâche de n’avoir pas parlé. Et puis ce regard lancé +par l’accusé au marquis de Jussat, que signifiait-il ? +Greslou savait-il que Charlotte avait écrit sa +lettre d’aveux à la veille de son suicide ? Et s’il +le savait, que pensait-il ? La seule idée que ce jeune +homme pût soupçonner la vérité et les mépriser, +le marquis et lui, de leur silence alluma la fièvre +dans le sang du comte.</p> + +<p class='pindent'>— « Non, » se dit-il quand son père fut parti +pour la reprise de la séance, après un déjeuner +mangé à la hâte et presque sans échanger un mot, +« je ne peux pas me taire. Je parlerai ou j’écrirai... »</p> + +<p class='pindent'>Il s’assit à la table, et il commença de tracer +machinalement ces mots en tête d’une feuille : +« Monsieur le président... » Le soir tombait, et +cet homme malheureux était encore à cette place, +le front dans sa main, n’ayant pas écrit la première +ligne de cette lettre. Il attendait les nouvelles +de la seconde séance, et ce fut avec un saisissement +qu’il entendit son père en raconter le +détail :</p> + +<p class='pindent'>— « Ah ! mon bon André. Que tu as eu raison +de ne pas venir ! Quelle infamie !... Mais quelle +infamie !... Greslou a été interrogé... Il continue +son système et refuse de parler... Ce n’est rien... +Mais les experts sont venus rapporter les résultats +de leur analyse. Notre brave docteur d’abord... +Sa voix tremblait, le cher homme, quand il a +décrit son impression devant notre pauvre Charlotte, +tu sais, à son entrée dans la chambre... Et +puis le professeur Armand. Tu n’aurais pas supporté +cette horrible chose, cette autopsie de notre +ange, étalée là, devant cette salle où il y avait +bien cinq cents personnes... Et puis le chimiste +de Paris. S’il restait encore un doute, après cela !... +La fiole dont le monstre s’est servi était sur la +table, je l’ai vue... Et puis... Comment a-t-on osé ? +Son avocat, un avocat d’office pourtant, et qui +n’a pas l’excuse d’être l’ami de son client... son +avocat donc... Mais comment te dire ? Il a demandé +si Charlotte était morte vierge, si on l’avait +examinée... Il y a eu un murmure de dégoût dans +la salle, une indignation de tous... Elle, mon enfant, +si pure, si noble, une sainte ! Je l’aurais souffleté, +cet homme... Même l’assassin en a été remué, lui +que rien ne touche... Je l’ai vu. A ce moment il a +pris sa tête dans ses mains et il a pleuré... Réponds, +est-ce que cela ne devrait pas être défendu par la +loi, d’outrager ainsi une victime en plein tribunal ?... +Que croyait-il donc ? Qu’elle avait eu un +amant ?... Un amant ! Elle, un amant... »</p> + +<p class='pindent'>L’indignation du vieillard était si forte que soudain +il fondit en larmes. Le fils, en présence de +cette touchante douleur, sentit, lui aussi, son cœur +se fondre et les larmes lui venir, et les deux hommes +s’embrassèrent sans se dire un mot. « Vois-tu, » +reprit le père quand il put parler, « c’est là le côté +affreux de ces débats, cette discussion en public +sur des choses si intimes, elle qui avait tant de +pudeur pour ses moindres sentiments. Je te l’ai dit... +Je suis sûr qu’elle a été malheureuse tout l’hiver +par l’absence de Maxime. Elle l’aimait, crois-moi, +sans vouloir le montrer... C’est bien cela qui a exaspéré +la jalousie de ce Greslou... Quand il est arrivé +dans la maison, qu’il l’a trouvée si gracieuse, si +simple, il a cru pouvoir la séduire, l’épouser. Comment +s’en serait-elle doutée, alors que moi-même, +qui ai tant l’habitude des hommes, je n’ai rien +deviné, rien vu ?... » Et, lancé sur cette route, +durant tout le dîner, puis durant toute la soirée, le +marquis parla, parla. Il goûtait cette consolation, la +seule possible dans certaines crises, de se souvenir à +haute voix. Ce culte religieux que leur malheureux +père gardait à la morte était pour le fils, qui écoutait +sans répondre, quelque chose de tragique en +ce moment où il se préparait... à quoi ? Allait-il +vraiment porter ce coup terrible au vieillard ? +Retiré dans sa chambre, avec ce grand silence +d’une ville de province autour de sa méditation, il +reprit la lettre de sa sœur, et il la relut, quoi +qu’il en sût par cœur toutes les phrases. Il sortait +de ces pages, tracées par cette main aujourd’hui +à jamais immobile, un soupir si désespéré, un souffle +d’agonie si triste et si navrant ! L’illusion de la +jeune fille avait été si folle, ses luttes si sincères, son +réveil si amer, que le comte sentit de nouveau les +larmes couler le long de ses joues. C’était la +seconde fois qu’il pleurait dans la journée, lui qui, +depuis la mort de Charlotte, avait gardé ses yeux +secs et comme brûlés par la haine. Il se dit : « Greslou +a tout mérité... » Il resta immobile quelques +minutes, et, marchant vers la cheminée, où le feu +achevait de s’éteindre, il posa sur la bûche à demi +consumée les feuillets de la lettre. Il fit craquer une +allumette et la glissa sous le papier. Il vit la ligne +de flamme se développer tout autour, puis gagner +la frêle écriture, puis transformer cette unique +preuve du misérable amour et du suicide de la jeune +fille en un débris noirâtre. Le frère acheva de mélanger +ce débris aux cendres à coups de pincettes. +Il se coucha en disant tout haut : « C’est +fait, » et il s’endormit, comme au soir de sa première +bataille, du sommeil assommé qui succède, +chez les hommes d’action, aux grandes dépenses +de volonté, pour n’ouvrir les yeux, lui si matinal +d’ordinaire, qu’à neuf heures le lendemain.</p> + +<p class='pindent'>— « M. le marquis a défendu qu’on éveillât +mon capitaine, » répondit Pourat quand, appelé +par son maître, il ouvrit les volets. Le soleil rayonnait +dans un azur gai de fin d’hiver au lieu du ciel +gris et bas de la veille. « Il est parti, voilà une +heure... Mon capitaine sait qu’aujourd’hui on a +dû amener l’accusé par le souterrain, tant le monde +est exalté contre lui. »</p> + +<p class='pindent'>— « Quel souterrain ? » demanda André.</p> + +<p class='pindent'>— « Celui qui va de la maison d’arrêt au Palais de +Justice... Il paraît qu’on l’emploie pour les grands +criminels, ceux qui pourraient être écharpés. Ma +foi, mon capitaine, si je le voyais passer, celui-là, +je crois bien que j’aurais un peu l’envie de lui +tirer dessus avec mon revolver... Les chiens enragés, +ça ne se juge pas, ça s’abat... Bon, » continua-t-il, +« j’ai oublié les lettres de ce matin +dans le salon. »</p> + +<p class='pindent'>Il revint après une minute, ayant à la main trois +enveloppes. André, qui jeta un regard sur les +deux premières, devina aussitôt, à l’adresse, de +qui elles venaient. La troisième portait une suscription +d’une écriture inconnue. Elle avait été +adressée à Lunéville, de Paris, puis dirigée sur +Riom. Le comte la décacheta et lut les trois lignes +que Sixte avait griffonnées avant de prendre +le train. Les mains de cet officier si brave et qui ne +savait pas le sens du mot peur se mirent à trembler. +Il devint pâle comme la feuille qu’il tenait dans +ces mains frémissantes, si pâle que Pourat lui +demanda lui-même avec épouvante :</p> + +<p class='pindent'>— « Mon capitaine est malade ? »</p> + +<p class='pindent'>— « Laisse-moi, » dit brusquement le comte, +« je m’habillerai seul. »</p> + +<p class='pindent'>Il avait besoin en effet de se remettre du coup +subit qui venait de le frapper. Il se trouvait donc +quelqu’un au monde qui connaissait le mystère +de la mort de Charlotte et qui n’était pas Robert +Greslou, — car il avait vu des pages de la main +du jeune homme, et ce n’était pas son écriture. +Ce fut une secousse de terreur comme les hommes +les plus courageux peuvent en ressentir devant un +fait si absolument inattendu qu’il prend un caractère +surnaturel. Le frère de Charlotte aurait vu +sa sœur, là devant lui, vivante, qu’il n’aurait pas +été terrassé d’un étonnement plus effrayé. Quelqu’un +savait le suicide de la jeune fille, et la lettre +écrite par elle avant de mourir, et le reste peut-être... +Et ce quelqu’un, ce témoin mystérieux de +la vérité, que pensait-il de lui ? L’interrogation +par laquelle se terminait le billet anonyme le disait +assez. Subitement, le comte se souvint de ce qu’il +avait osé cette nuit. Il se rappela cette lettre jetée +au feu, et la pourpre de la honte lui vint aux joues... +Cette résolution, prise la veille, et sur laquelle il +avait dormi, il ne pouvait plus la tenir. Qu’un +homme eût le droit de dire : « Le comte de Jussat a +commis une lâcheté, » cela dépassait, pour ce +gentilhomme affamé d’honneur, ce qu’il était +capable de supporter. Son trouble de la veille, +qu’il avait cru fini, se réveilla de nouveau, rendu +plus intolérable par le retour de son père, qui +lui dit :</p> + +<p class='pindent'>— « On a entendu les témoins... J’ai déposé... +Mais ce qui a été dur, ç’a été de me trouver dans +la petite salle, avant l’audience, avec la mère de +Greslou... C’est une chance encore qu’elle ne soit +pas descendue ici... Elle est à l’hôtel du Commerce, +où elle a osé me supplier de venir pour causer avec +elle, dans une scène qu’elle m’a faite. Quelle +scène !... C’est une figure à ne pas l’oublier, une face +sinistre, avec des yeux noirs qui ont comme un +feu sombre dans les larmes... Elle a marché sur +moi et elle m’a parlé... Elle m’a adjuré de dire que +son fils était innocent, que je le savais, que je +n’avais pas le droit de déposer contre lui. Oui, la +terrible scène, et que le gendarme a dû interrompre !... +La malheureuse ! Je ne peux pas lui en vouloir... +C’est son fils... Quelle étrange chose qu’un +scélérat comme celui-là puisse encore avoir au +monde un cœur qui l’aime ainsi, comme j’aimais +Charlotte, comme je t’aime... N’importe !... » +continua le cruel vieillard. « Il est une heure... +Le procureur général va parler... Puis la défense... +Entre cinq et six heures, nous aurons le verdict... +Que cela me rassasiera le cœur de le regarder pendant +l’énoncé de la sentence !... Ce n’est que juste... +Il a tué. Il doit mourir... »</p> + +<p class='pindent'>Entre cinq et six heures !... Quand le comte +André se trouva seul, il recommença de se promener +de long en large, — comme la veille, — tandis +que Pourat desservait la table avec le valet de +chambre de M. de Jussat. Ces deux hommes +ont raconté que jamais leur maître ne leur avait +paru plus violemment inquiet que pendant les +quelque trente minutes qu’ils étaient demeurés +à faire ce service. Leur stupeur fut grande lorsqu’il +demanda qu’on lui préparât ses vêtements +d’uniforme. En un quart d’heure il fut prêt, et +il quittait l’hôtel, lui qui avait refusé de sortir +depuis les trois jours qu’il était arrivé à Riom. +Un détail fit frémir le brave Pourat. Il constata +que l’officier avait pris avec lui son revolver, posé +depuis deux jours sur la table de nuit. Le soldat se +rappela ses propres discours, et il communiqua ses +craintes à son compagnon.</p> + +<p class='pindent'>— « Si ce Greslou est acquitté, » dit-il, « le +capitaine est homme à lui brûler la cervelle, là, +sur place... »</p> + +<p class='pindent'>— « Nous devrions le suivre peut-être ?... » +répondit le valet de chambre.</p> + +<p class='pindent'>Tandis que les deux domestiques délibéraient, +le comte suivait la grande rue qui conduit au +Palais de Justice. Il la connaissait, pour être venu +souvent à Riom dans son enfance. Cette vieille +ville parlementaire, avec ses grands hôtels aux +hautes fenêtres, bâtis en pierre noire de Volvic, +semblait plus vide, plus silencieuse, plus morte +encore que d’habitude, tandis que le frère de +Charlotte marchait vers la Cour. Puis brusquement, +aux abords du Palais, c’était une foule serrée et qui +remplissait l’étroite ruelle Saint-Louis par où l’on +accède à la salle des assises. L’affaire Greslou avait +attiré tous ceux qui pouvaient disposer seulement +d’une heure. André eut de la peine à fendre les +groupes, composés de paysans venus de la campagne +et de petits boutiquiers qui discutaient avec +une animation passionnée. Il arriva devant les deux +marches qui mènent au vestibule. Deux soldats +s’y tenaient, chargés de contenir le peuple. Le comte +sembla hésiter, puis au lieu d’entrer il poussa jusqu’au +bout de la ruelle. Il se trouva devant une terrasse +plantée d’arbres nus, et qui, jetée entre les +murs sinistres de la maison centrale et la masse +sombre du Palais, domine la plaine immense de la +Limagne. Une fontaine en charme d’ordinaire le +silence avec le bruit de son eau, et ce bruit restait +perceptible encore malgré la rumeur de la foule +pressée dans la rue voisine. André s’assit sur un +banc, près de cette fontaine. Depuis, il n’a jamais +su expliquer pourquoi il était resté là plus d’une +demi-heure, ni quelle raison précise l’avait fait se +lever, marcher vers l’entrée du Palais, écrire quelques +mots sur sa carte, donner cette carte à un soldat +pour être portée par l’huissier au président. Il +avait la sensation très nette d’agir presque malgré +lui, et comme dans un songe. Sa résolution néanmoins +était prise, et il sentait qu’elle ne faiblirait +plus, quoi qu’il appréhendât avec une angoisse horrible +de se trouver en face de son père, qui était là, +par delà ces gens dont il apercevait les têtes penchées, +les nuques immobiles, les épaules voûtées. +Il éprouva, dans cette agonie qu’il traversait, le +seul soulagement qu’il pût ressentir, quand l’huissier +vint le prendre. Car, au lieu de l’introduire +droit dans la salle, cet homme le conduisit par un +couloir jusqu’à une petite pièce qui était sans doute +le cabinet du président. Des dossiers y traînaient +sur une table. Un par-dessus et un chapeau étaient +pendus à une patère. Arrivé là, son guide lui +dit :</p> + +<p class='pindent'>— « M. le président va vous entendre aussitôt +que M. le procureur général aura fini... » Quelle +consolation inattendue dans sa peine ! Le supplice +de déposer en public et devant son père lui serait +donc épargné ! Cette espérance fut de courte durée. +L’officier n’était pas depuis dix minutes dans le +cabinet du président que ce dernier entrait, un +grand vieillard à la face bistrée de bile avec des +cheveux gris que l’opposition du rouge de la +robe faisait paraître verdâtres. Dès les premières +mots et devant l’affirmation du comte qu’il apportait +la preuve de l’innocence de l’accusé :</p> + +<p class='pindent'>— « Dans ces conditions, monsieur, » dit le +magistrat, sur le visage de qui s’était comme posé +un masque de stupeur, « je ne peux recevoir vos +confidences... L’audience va être reprise et vous +allez être entendu comme témoin, pourvu que ni +l’accusation ni la défense ne s’y opposent. »</p> + +<p class='pindent'>Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait +évitée au frère de Charlotte ! Il venait se heurter +à cette machine impassible de la Justice qui +ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la +sensibilité humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la +chambre des témoins, et se souvenir de la scène +qui s’y était passée — si peu d’heures auparavant ! — entre +son père et la mère de Greslou, puis +entrer de là dans la salle des assises. Il vit le mur +nu avec l’image du Crucifié qui dominait cette +salle, les têtes tournées vers lui dans une attention +suprême, le président de nouveau entre ses +assesseurs, le procureur général et l’avocat général +assis dans leurs robes rouges ; les jurés à +gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à +droite sur le banc des prévenus, les bras croisés, +livide, mais impassible, et du monde se pressait +partout, derrière les magistrats, dans les tribunes. +Au banc des témoins André reconnut son père et +ses cheveux blancs. Cette vue lui serra le cœur, — son +cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le +président, après avoir demandé au défenseur et +au procureur général s’ils ne s’opposaient pas à +l’audition du témoin, lui fit décliner ses noms et +qualités et prêter serment suivant la formule. +Les magistrats qui ont assisté à cette scène sont +unanimes à dire qu’aucune émotion d’assises ne +fut jamais comparable à celle qui saisit toute la +salle et qui les saisit eux-mêmes quand cet homme, +dont tous connaissaient le passé héroïque par les +articles des journaux publiés à l’occasion du procès, +commença, d’une voix pourtant ferme, mais +où l’on devinait l’atroce douleur :</p> + +<p class='pindent'>— « Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots +à dire. Ma sœur n’a pas été assassinée, elle s’est +tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une lettre +d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir, +et pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de +cacher ce suicide, j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme +que vous avez devant vous » — et il montra +Greslou de sa main en se tournant à demi vers +l’accusé — « n’a pas versé le poison, il a fait pire... +Mais ce n’est pas de votre justice qu’il relève, et il +ne doit pas être condamné comme assassin... Il est +innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je +ne peux plus vous donner de cette innocence, je +vous apporte ma parole. » Ces phrases tombaient +une à une, dans une espèce d’angoisse de toute la +salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement :</p> + +<p class='pindent'>— « Il est fou, » disait une voix, « il est fou », ne +l’écoutez pas. »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, mon père, » reprit le comte André, qui +reconnut l’accent du marquis, et qui se tourna vers +le vieillard comme écroulé sur son banc. « Je ne suis +pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère, +monsieur le président, que l’on m’épargnera +d’en dire davantage. »</p> + +<p class='pindent'>Il avait une supplication dans la voix, cet +homme si fier, en disant cette dernière phrase, +et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa +dans la foule quand le président lui répondit :</p> + +<p class='pindent'>— « A mon grand regret, monsieur, je ne peux +vous accorder ce que vous demandez... L’extrême +gravité de la déposition que vous venez de faire +ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications +que notre devoir — un douloureux devoir, +mais un devoir, — est de vous forcer à préciser... »</p> + +<p class='pindent'>— « C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi, +mon devoir jusqu’au bout... » Il y eut dans l’accent +avec lequel le témoin jeta cette phrase une +telle résolution, que le murmure de la foule céda +tout d’un coup la place au silence, et on entendit +le président reprendre :</p> + +<p class='pindent'>— « Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que +vous aurait écrite mademoiselle votre sœur... +Permettez-moi de dire qu’il est au moins extraordinaire +que votre première idée n’ait pas été +d’éclairer la Justice en la lui communiquant... »</p> + +<p class='pindent'>— « Elle contenait, » dit le comte, « un secret +que j’aurais voulu cacher au prix de mon sang... »</p> + +<p class='pindent'>Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait +jusqu’à la fin de ce drame, à ce Maxime de +Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait été là +le moment le plus terrible de son sacrifice, — mais +qu’à partir de cette minute, l’émotion fut comme +supprimée en lui par son excès même. Les terribles +détails de la lettre de la morte, il dut les +donner, — et raconter ses propres sensations, et +tout confesser de ses agonies. Quant à ce qui suivit, +il a déclaré lui-même qu’il s’en rappelait seulement +quelques détails matériels, — et les plus +inattendus : — le froid sous sa main d’une colonne +de fer contre laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir +au banc des témoins d’où l’on venait d’emporter +son père, qui s’était évanoui aux derniers +mots de sa déposition... Il a dit avoir remarqué +aussi le traînant accent lorrain du procureur général +qui se leva pour abandonner l’accusation... +Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase +du procureur, le discours de l’avocat de Greslou, la +sortie du jury et sa rentrée avec un verdict négatif ? +Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus +que de l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois +vidée, le gardien fut venu l’inviter à sortir à son +tour. Il se souvient d’avoir marché devant lui très +vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui +rentraient après les assises le rencontrèrent sur la +route de ce village. Il sortait d’une auberge où il +avait écrit quelques lettres adressées l’une à son +père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel, +une dernière à Maxime de Plane. A neuf heures, +il frappait à la porte de l’hôtel du Commerce, +où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté +était descendue, et il demandait au concierge +si M. Greslou était là. Ce garçon avait entendu le +récit de la dramatique audience. Il devina, rien +qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait +devant lui, et il eut le bon sens de répondre que +M. Robert Greslou n’avait point paru. Malheureusement, +il crut bien faire de monter aussitôt +chez le jeune homme, qui, sorti de prison depuis +une heure, se trouvait avec sa mère et M. Adrien +Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications +éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré +dans le corridor de l’hôtel, l’avait conjuré de +l’aider à raffermir son fils.</p> + +<p class='pindent'>— « Monsieur, » dit cet homme à Robert après +avoir demandé la permission de lui parler à part, +« prenez garde, M. le comte de Jussat vous cherche. »</p> + +<p class='pindent'>— « Où est-il ? » interrogea fiévreusement Greslou.</p> + +<p class='pindent'>— « Il ne doit pas avoir quitté la rue, » répondit +le concierge, « mais je lui ai dit que l’on ne +vous avait pas vu ici. »</p> + +<p class='pindent'>— « Vous avez eu tort, » répliqua Greslou. Et, +prenant son chapeau, il se précipita vers l’escalier.</p> + +<p class='pindent'>— « Où vas-tu ? » implora sa mère.</p> + +<p class='pindent'>Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être +n’entendit-il même pas ce cri, tant il avait mis +de vitesse à descendre les marches de l’escalier. +L’idée que le comte André le croyait assez lâche +pour se cacher de lui le bouleversait. Il n’eut pas +longtemps à chercher son ennemi. Le comte était +de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte. +Robert le reconnut et marcha droit sur lui.</p> + +<p class='pindent'>— « Vous avez à me parler, monsieur ? » lui +demanda-t-il fièrement.</p> + +<p class='pindent'>— « Je suis à vos ordres », continua Greslou, +« pour telle réparation qu’il vous conviendra +d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je +vous en donne ma parole. »</p> + +<p class='pindent'>— « Non, monsieur, » répondit André de Jussat, +« on ne se bat pas avec les hommes comme +vous, on les exécute. »</p> + +<p class='pindent'>Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre, +au lieu de fuir, se tenait devant lui et semblait +lui dire : « Osez », il lui logea une balle dans la +tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de +la détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut, +on trouva le comte André, debout contre le +mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit +simplement, en montrant le corps de l’amant de +sa sœur à ses pieds :</p> + +<p class='pindent'>— « J’ai fait justice. »</p> + +<p class='pindent'>Et il se laissa arrêter sans résistance.</p> + +<hr class='tbk'/> + +<p class='pindent'>Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, +certes, les admirateurs de la <span class='it'>Psychologie de Dieu</span>, +de la <span class='it'>Théorie des passions</span>, de l’<span class='it'>Anatomie de la +volonté</span>, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu +voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de +l’hôtel du Commerce, et lire dans la pensée de leur +implacable et puissant Maître. Au pied du lit +où reposait un mort, le front bandé, se tenait +agenouillée la mère de Robert Greslou. Le grand +négateur, assis sur une chaise, regardait cette femme +prier, tour à tour, et ce mort qui avait été +son disciple dormir du sommeil dont dormait +aussi Charlotte de Jussat ; et, pour la première +fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir, +cet analyste presque inhumain à force de logique +s’humiliait, s’inclinait, s’abîmait devant le mystère +impénétrable de la destinée. Les mots de la +seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine +enfance : « Notre Père qui êtes aux cieux... » lui +revenaient au cœur. Certes, il ne les prononçait +pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais +s’il existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et +petits se tournent aux heures affreuses comme +vers le seul secours, n’est-ce pas la plus touchante +des prières que ce besoin de prier ? Et, si ce Père +Céleste n’existait pas, aurions-nous cette faim et +cette soif de lui dans ces heures-là ? — « Tu ne me +chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé !... » +A cette minute même et grâce à cette lucidité de +pensée qui accompagne les savants dans toutes +les crises, Adrien Sixte se rappela cette phrase +admirable de Pascal dans son <span class='it'>Mystère de Jésus</span>, — et +quand la mère se releva, elle put le voir qui +pleurait.</p> + +<p class='line' style='text-align:center;'>Paris, septembre 1888. — Clermont-Ferrand, mai 1889.</p> + +<p class='line' style='text-align:center;margin-top:3em;'>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.</p> + +<hr class='pbk'/> + +<h2>Notes de la transcription</h2> + +<p class='pindent'>Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés. En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.</p> + +<p class='pindent'>La ponctuation a été respectée, sauf en cas d’erreurs d’impression évidentes.</p> + +<p class='pindent'>Une table des matières a été ajoutée pour faciliter la lecture.</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77617 ***</div> + </body> +</html> diff --git a/77617-h/images/cover.jpg b/77617-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac4e175 --- /dev/null +++ b/77617-h/images/cover.jpg diff --git a/77617-h/images/ill001.jpg b/77617-h/images/ill001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2cc0ad9 --- /dev/null +++ b/77617-h/images/ill001.jpg diff --git a/77617-h/images/intro.jpg b/77617-h/images/intro.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ae937e7 --- /dev/null +++ b/77617-h/images/intro.jpg diff --git a/77617-h/images/title.jpg b/77617-h/images/title.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0faa4c6 --- /dev/null +++ b/77617-h/images/title.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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