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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76907 ***
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+ Au lecteur
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+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+
+ La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
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+
+ ŒUVRES COMPLÈTES
+
+ DE
+
+ VICTOR HUGO
+
+
+ POÉSIE
+
+ X
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+
+ TOUS DROITS RÉSERVÉS
+
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+
+ ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
+
+ ŒUVRES COMPLÈTES
+ DE
+ VICTOR HUGO
+
+ ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE
+ D'APRÈS LES DESSINS DE
+ FRANÇOIS FLAMENG
+
+ POÉSIE
+
+ X
+
+ LA LÉGENDE DES SIÈCLES
+
+ IV
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ ÉDITION HETZEL-QUANTIN
+
+ LIBRAIRIE L. HÉBERT
+ ALEXANDRE HOUSSIAUX, SUCCESSEUR
+ 7, RUE PERRONET, 7
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+ XLV
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+ CHANGEMENT D'HORIZON
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+ Homère était jadis le poëte; la guerre
+ Était la loi; vieillir était d'un cœur vulgaire;
+ La hâte des vivants et leur unique effort
+ Était l'embrassement tragique de la mort.
+ Ce que les dieux pouvaient donner de mieux à l'homme,
+ C'était un grand linceul libérateur de Rome,
+ Ou quelque saint tombeau pour Sparte et pour ses lois;
+ L'adolescent hagard se ruait aux exploits;
+ C'était à qui ferait plus vite l'ouverture
+ Du sépulcre, et courrait cette altière aventure.
+ La mort avec la gloire, ô sublime présent!
+ Ulysse devinait Achille frémissant;
+ Une fille fendait du haut en bas sa robe,
+ Et tous criaient: Voilà le chef qu'on nous dérobe!
+ Et la virginité sauvage de Scyros
+ Était le masque auguste et fatal des héros;
+ L'homme était pour l'épée un fiancé fidèle.
+ La muse avait toujours un vautour auprès d'elle;
+ Féroce, elle menait aux champs ce déterreur;
+ Elle était la chanteuse énorme de l'horreur,
+ La géante du mal, la déesse tigresse,
+ Le grand nuage noir de l'azur de la Grèce;
+ Elle poussait aux cieux des cris désespérés;
+ Elle disait: Tuez! tuez! tuez! mourez!
+ Des chevaux monstrueux elle mordait les croupes,
+ Et, les cheveux au vent, s'effarait sur les groupes
+ Des hommes dieux étreints par les héros titans;
+ Elle mettait l'enfer dans l'œil des combattants,
+ L'éclair dans le fourreau d'Ajax, et des courroies
+ Dans les pieds des Hectors traînés autour des Troies;
+ Pendant que les soldats touchés du dard sifflant,
+ Pâles, tombaient, avec un ruisseau rouge au flanc,
+ Que les crânes s'ouvraient comme de sombres urnes,
+ Que les lances trouaient son voile aux plis nocturnes,
+ Que les serpents montaient le long de son bras blanc,
+ Que la mêlée entrait dans l'olympe en hurlant,
+ Elle chantait, terrible et tranquille, et sa bouche
+ Fauve bavait du sang dans le clairon farouche;
+ Et les casques, les tours, les tentes, les blessés,
+ Les noirs fourmillements de morts dans les fossés,
+ Les tourbillons de chars et de drapeaux, les piques
+ Et les glaives, volaient dans ses souffles épiques.
+
+ La muse est aujourd'hui la Paix, ayant les reins
+ Sans cuirasse et le front sous les épis sereins;
+ Le poëte à la mort dit: Meurs, guerre, ombre, envie!--
+ Et chasse doucement les hommes vers la vie;
+ Et l'on voit de ses vers, goutte à goutte, des pleurs
+ Tomber sur les enfants, les femmes et les fleurs,
+ Et des astres jaillir de ses strophes volantes;
+ Et son chant fait pousser des bourgeons verts aux plantes,
+ Et ses rêves sont faits d'aurore, et, dans l'amour,
+ Sa bouche chante et rit, toute pleine de jour.
+
+ *
+
+ En vain, montrant le poing dans tes mornes bravades,
+ Tu menaces encor, noir passé; tu t'évades!
+ C'est fini. Les vivants savent que désormais,
+ S'ils le veulent, les plans hideux que tu formais
+ Crouleront, qu'il fait jour, que la guerre est impie,
+ Et qu'il faut s'entr'aider, car toujours l'homme expie
+ Ses propres lâchetés, ses propres trahisons;
+ Ce que nous serons sort de ce que nous faisons.
+ Moi, proscrit, je travaille à l'éclosion sainte
+ Des temps où l'homme aura plus d'espoir que de crainte
+ Et contemplera l'aube, afin de s'ôter mieux
+ L'enfer du cœur, ayant le ciel devant les yeux.
+
+
+
+
+ XLVI
+
+ LA COMÈTE
+
+ --1759--
+
+
+ Il avait dit:--Tel jour cet astre reviendra.
+
+ Quelle huée! Ayez pour Vishnou, pour Indra,
+ Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte;
+ Affirmez par le fer, par le feu, par l'insulte,
+ L'idole informe et vague au fond des bleus éthers
+ Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters
+ Échoués dans notre âme obscure sur la grève
+ De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve;
+ Sur les Saint-Baboleyns et sur les Saint-Andrés
+ Soyez absurde et sombre autant que vous voudrez;
+ Dites que vous avez vu, parmi les mouettes
+ Et les aigles, passer dans l'air des silhouettes
+ De maisons qu'en leurs bras tenaient des chérubins;
+ Dites que pour avoir aperçu dans leurs bains
+ Des déesses, rondeurs célestes, gorges blanches,
+ On est cerf à jamais errant parmi les branches;
+ Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons
+ Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts;
+ Soyez bonze au Tonkin, mage dans les Chaldées;
+ Croyez que les Lédas sont d'en haut fécondées
+ Et que les cygnes font aux vierges des enfants;
+ Donnez l'Égypte aux bœufs et l'Inde aux éléphants;
+ Affirmez l'oignon Dieu, Vénus, Ève, et leur pomme,
+ Et le soleil cloué sur place par un homme
+ Pour offrir un plus long carnage à des soldats;
+ Inventez des korans, des talmuds, des védas,
+ Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe,
+ C'est bien. Mais n'allez pas calculer une courbe,
+ Compléter le savoir par l'intuition,
+ Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon
+ Passe, astre formidable, à travers les étoiles,
+ N'allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles
+ Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi
+ Qu'il a dans ce chaos, d'où sort la vaste loi;
+ Laissez errer là-haut la torche funéraire;
+ Ne questionnez point sur son itinéraire
+ Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu;
+ Ne lui demandez pas: Où vas-tu? D'où viens-tu?
+ Ne faites pas, ainsi que l'essaim sur l'Hymète,
+ Rôder le chiffre en foule autour de la comète;
+ Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant,
+ Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant,
+ Ne faites pas lutter l'espace avec le nombre;
+ Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l'ombre;
+ Ne fixez pas sur eux vos yeux; et, ce manteau
+ De lueur où s'abrite un sombre incognito,
+ Ne le soulevez pas, car votre main savante
+ Y trouverait la vie et non pas l'épouvante,
+ Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur;
+ Il y tient; le calcul l'irrite; sa fureur
+ Contre quiconque cherche à l'éclairer, commence
+ Au point où la raison ressemble à la démence;
+ Alors il a beau jeu. Car imagine-t-on
+ Rien qui semble ici-bas mieux fait pour Charenton
+ Qu'un ascète perdu dans des recherches sombres
+ Après le chiffre, après le rêve, après des ombres,
+ Guetteur pâle, appliquant des verres grossissants
+ Aux faits connus, aux faits possibles, au bon sens,
+ Regardant le ciel spectre au fond du télescope,
+ Chez les astres voyant, chez les hommes myope!
+ Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux
+ Qui, voyant les secrets d'en haut venir vers eux,
+ Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres
+ L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres,
+ Et, sondant l'infini, mer qui veut se voiler,
+ Disent à la science impassible d'aller
+ Voir de près telle ou telle étoile voyageuse,
+ Et de ne revenir, ruisselante plongeuse,
+ De l'abîme qu'avec cette perle, le vrai!
+ D'ailleurs, ce diamant, cet or, ce minerai,
+ Le réel, quel mineur le trouve? Qui donc creuse
+ Et fouille assez avant dans la nature affreuse
+ Pour pouvoir affirmer quoi que ce soit? Hormis
+ L'autel connu, les jougs sacrés, les dieux permis,
+ Et le temple doré que la foule contemple,
+ Et l'espèce de ciel qui s'adapte à ce temple,
+ Rien n'est certain. Est-il rien de plus surprenant
+ Qu'un rêveur qui demande au mystère tonnant,
+ A ces bleus firmaments où se croisent les sphères,
+ De lui conter à lui curieux leurs affaires,
+ Et qui veut avec l'ombre et le gouffre profond
+ Entrer en pourparlers pour savoir ce qu'ils font,
+ Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre,
+ Et qui, pour éclairer l'immensité de l'antre
+ Où la Pléiade avec Sirius se confond,
+ Allume sa chandelle et dit: J'ai vu le fond!
+ Un pygmée à ce point peut-il être imbécile?
+ Oui, Cardan de Pavie, Hicétas de Sicile
+ Furent extravagants; mais, parmi les songeurs
+ Qui veillent, épiant les nocturnes rougeurs,
+ En est-il un, parmi les pires, qui promette
+ Le retour de ce monstre éperdu, la comète?
+ La comète est un monde incendié qui court,
+ Furieux, au delà du firmament trop court;
+ Elle a la ressemblance affreuse de l'épée;
+ Est-ce qu'on ne voit pas que c'est une échappée?
+ Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé.
+ Ah! vous ouvrez sa porte! Ah! vous avez sa clé!
+ Comme du haut d'un pont on voit l'eau fuir sous l'arche,
+ Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche;
+ Vous distinguez de loin sa sinistre maison;
+ Ah! vous savez au juste et de quelle façon
+ Elle s'évade et prend la fuite dans l'abîme!
+ Ce qu'ignorait Jésus, ce que le Kéroubime
+ Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez!
+ Les yeux d'une lumière invisible noyés,
+ Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue
+ Dans notre gouffre d'ombre à l'immense inconnue!
+ Vous savez le total quand Dieu jette les dés!
+ Quoi! cet astre est votre astre, et vous lui défendez
+ De s'attarder, d'errer dans quelque route ancienne,
+ Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne!
+ Ah! vous savez le rhythme énorme de la nuit!
+ Il faut que ce volcan échevelé qui fuit,
+ Que cette hydre, terreur du Cancer et de l'Ourse,
+ Se souvienne de vous au milieu de sa course
+ Et tel jour soit exacte à votre rendez-vous!
+ Quoi! pour avoir, ainsi qu'à l'épouse l'époux,
+ Donné vos nuits à l'âpre algèbre, quoi! pour être
+ Attentif au zénith comme au dogme le prêtre,
+ Quoi! pour avoir pâli sur les nombres hagards
+ Qui d'Hermès et d'Euclide ont troublé les regards,
+ Vous voilà le seigneur des profondes contrées!
+ Vous avez dans la cage horrible vos entrées!
+ Vous pouvez, grâce au chiffre escorté de zéros,
+ Prendre aux cheveux l'étoile à travers les barreaux!
+ Vous connaissez les mœurs des fauves météores,
+ Vous datez les déclins, vous réglez les aurores,
+ Vous montez l'escalier des firmaments vermeils,
+ Vous allez et venez dans la fosse aux soleils!
+ Quoi! vous tenez le ciel comme Orphée une lyre!
+ En vertu des bouquins qu'on peut sur les quais lire,
+ Qui sur les parapets s'étalent tout l'été
+ Feuilletés par le vent sans curiosité,
+ Vous atome, âme aveugle à tâtons élargie,
+ De par Bezout, de par l'X et l'Y grec, magie
+ Dont l'infâme grimoire emplit votre grenier,
+ Vous nain, vous avez fait l'Infini prisonnier!
+ Votre altière hypothèse à vos calculs l'attelle!
+ Vous savez tout! Le temps que met l'aube immortelle
+ A traverser l'azur d'un bout à l'autre bout,
+ Ce qui, dans les chaos, couve, fermente et bout,
+ Le bouvier, le lion, le chien, les dioscures,
+ La possibilité des rencontres obscures,
+ L'empyrée en tous sens par mille feux rayé,
+ Les cercles que peut faire un satan ennuyé
+ En crachant dans le puits de l'abîme, les ondes
+ Du divin tourbillon qui tourmente les mondes
+ Et les secoue ainsi que le vent le sapin,
+ Vous avez tout noté sur votre calepin!
+ Vous êtes le devin d'en haut, le cicérone
+ Du pâle Aldebaran inquiet sur son trône!
+ Vous êtes le montreur d'Allioth, d'Arcturus,
+ D'Orion, des lointains univers apparus,
+ Et de tous les passants de la forêt des astres!
+ Vous en savez plus long que les grands Zoroastres
+ Et qu'Esdras qui hantait les chênes de Membré;
+ Vous êtes le cornac du prodige effaré;
+ La comète est à vous; vous êtes son pontife;
+ Et vous avez lié votre fil à la griffe
+ De cet épouvantable oiseau mystérieux,
+ Et vous l'allez tirer à vous du fond des cieux!
+ Londre, offre ton Bedlam! Paris, ouvre Bicêtre!
+
+ Tout cela s'écroula sur Halley.
+
+ Votre ancêtre,
+ O rêveurs! c'est le noir Prométhée, et vos cœurs,
+ Mordus comme le sien par les vautours moqueurs,
+ Saignent, et vous avez au pied la même chaîne;
+ L'homme a pour les chercheurs un Caucase de haine;
+ Empédocle est toujours brûlé par son volcan;
+ Tous les songeurs, marqués au front, mis au carcan,
+ Râlent sur l'éternel pilori des génies
+ Et des fous. Ce Halley, certes, qu'aux gémonies
+ Rome eût traîné, qu'Athène au cloaque eût poussé,
+ Était impie, à moins qu'il ne fût insensé!
+ Jamais homme ici-bas ne s'était vu proscrire
+ Par un si formidable et sombre éclat de rire;
+ Tout l'accabla, les gens légers, les sérieux,
+ Et les grands gestes noirs des prêtres furieux.
+ Quoi! cet homme saurait ce que la bible ignore!
+ La vaste raillerie est un dôme sonore
+ Au-dessus d'une tête, et ce sinistre mur
+ Parle et de mille échos emplit un crâne obscur.
+ C'est ainsi que le rire, infâme et froid visage,
+ Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage.
+ Halley morne s'alla cacher on ne sait où.
+ Avait-il été sage et fut-il vraiment fou?
+ On ne sait. Le certain c'est qu'il courba la tête
+ Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête,
+ Et qu'il baissa les yeux qu'il avait trop levés.
+ Les petits enfants nus courant sur les pavés
+ Le suivaient, et la foule en tumulte accourue
+ Riait quand il passait le soir dans quelque rue,
+ Et l'on disait: C'est lui! chacun voulant punir
+ L'homme qui voit de loin une étoile venir.
+ C'est lui! le fou! Les cris allaient jusqu'aux nuées;
+ Et le pauvre homme errait triste sous les huées.
+ Il mourut.
+
+ L'ombre est vaste et l'on n'en parla plus.
+ L'homme que tout le monde insulte est un reclus,
+ On l'évite vivant et mort on le rature.
+ Ce noir vaincu rentra dans la sombre nature;
+ Il fut ce qui s'en va le soir sous l'horizon;
+ On le mit dans un coin quelconque d'un gazon
+ A côté d'une église obscure, vraie ou fausse;
+ Et la blême ironie autour de cette fosse
+ Voleta quelque temps, étant chauve-souris;
+ Un mort donne fort peu de joie aux beaux esprits;
+ Un cercueil bafoué ne vaut pas qu'on s'en vante;
+ Ce qui plaît, c'est de voir saigner la chair vivante;
+ Contre ce qui n'est plus pourquoi s'évertuer,
+ Et, quand un homme est mort, à quoi bon le tuer?
+ Que sert d'assassiner de l'ombre et de la cendre?
+ Donc chez les vers de terre on le laissa descendre;
+ La haine s'éteignit comme toute rumeur;
+ On finit par laisser tranquille ce dormeur,
+ Et tu t'en emparas, profonde pourriture;
+ Ce jouet des vivants tomba dans l'ouverture
+ De l'inconnu, silence, ombre où s'épanouit
+ La grande paix sinistre éparse dans la nuit;
+ Et l'herbe, ce linceul, l'oubli, ce crépuscule,
+ Eurent vite effacé ce tombeau ridicule.
+ L'oubli, c'est la fin morne; on oublia le nom,
+ L'homme, tout, ce rêveur, digne du cabanon,
+ Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage
+ Des astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point d'âge,
+ Ces soleils à travers les chiffres aperçus;
+ Et la ronce se mit à pousser là-dessus.
+
+ Un nom, c'est un haillon que les hommes lacèrent,
+ Et cela se disperse au vent.
+
+ Trente ans passèrent.
+ On vivait. Que faisait la foule? Est-ce qu'on sait?
+ Et depuis bien longtemps personne ne pensait
+ Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe.
+ Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe,
+ A l'heure où sous le grand suaire tout se tait,
+ Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était
+ Dans l'année annoncée et prédite, et la cime
+ Des monts eut un reflet étrange de l'abîme
+ Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur,
+ Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur
+ La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore,
+ Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore
+ Qui se mit à monter dans le haut firmament
+ Par degrés et sans hâte et formidablement;
+ Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent
+ Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent;
+ Et soudain, comme un spectre entre en une maison,
+ Apparut, par-dessus le farouche horizon,
+ Une flamme emplissant des millions de lieues,
+ Monstrueuse lueur des immensités bleues,
+ Splendide au fond du ciel brusquement éclairci,
+ Et l'astre effrayant dit aux hommes: Me voici!
+
+
+
+
+ XLVII
+
+ UN POËTE EST UN MONDE
+
+
+ Un poëte est un monde enfermé dans un homme.
+ Plaute en son crâne obscur sentait fourmiller Rome;
+ Mélésigène, aveugle et voyant souverain
+ Dont la nuit obstinée attristait l'œil serein,
+ Avait en lui Calchas, Hector, Patrocle, Achille;
+ Prométhée enchaîné remuait dans Eschyle;
+ Rabelais porte un siècle; et c'est la vérité
+ Qu'en tout temps les penseurs couronnés de clarté
+ Les Shakspeares féconds et les vastes Homères,
+ Tous les poëtes saints, semblables à des mères,
+ Ont senti dans leurs flancs des hommes tressaillir,
+ Tous, l'un le roi Priam et l'autre le roi Lear.
+ Leur fruit croît sous leur front comme au sein de la femme.
+ Ils vont rêver aux lieux déserts; ils ont dans l'âme
+ Un éternel azur qui rayonne et qui rit;
+ Ou bien ils sont troublés, et dans leur sombre esprit
+ Ils entendent rouler des chars pleins de tonnerres.
+ Ils marchent effarés, ces grands visionnaires.
+ Ils ne savent plus rien, tant ils vont devant eux,
+ Archiloque appuyé sur l'iambe boiteux,
+ Euripide écoutant Minos, Phèdre et l'inceste.
+ Molière voit venir à lui le morne Alceste,
+ Arnolphe avec Agnès, l'aube avec le hibou,
+ Et la sagesse en pleurs avec le rire fou.
+ Cervantes pâle et doux cause avec don Quichotte;
+ A l'oreille de Job Satan masqué chuchote;
+ Dante sonde l'abîme en sa pensée ouvert;
+ Horace voit danser les faunes à l'œil vert;
+ Et Marlow suit des yeux au fond des bois l'émeute
+ Du noir sabbat fuyant dans l'ombre avec sa meute.
+
+ Alors, de cette foule invisible entouré,
+ Pour la création le poëte est sacré.
+ L'herbe est pour lui plus molle et la grotte plus douce;
+ Pan fait plus de silence en marchant sur la mousse;
+ La nature, voyant son grand enfant distrait,
+ Veille sur lui; s'il est un piége en la forêt,
+ La ronce au coin du bois le tire par la manche
+ Et dit: Ne va pas là! Sous ses pieds la pervenche
+ Tressaille; dans le nid, dans le buisson mouvant,
+ Dans la feuille, une voix, vague et mêlée au vent,
+ Murmure:--C'est Shakspeare et Macbeth!--C'est Molière
+ Et don Juan!--C'est Dante et Béatrix!--Le lierre
+ S'écarte, et les halliers, pareils à des griffons,
+ Retirent leur épine, et les chênes profonds,
+ Muets, laissent passer sous l'ombre de leurs dômes
+ Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes.
+
+
+
+
+ XLVIII
+
+ LE RETOUR DE L'EMPEREUR
+
+
+ Dors! nous t'irons chercher!--Ce jour viendra peut-être!
+ Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître;
+ Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal,
+ Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme,
+ Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme
+ Qui t'arrache à ton piédestal.
+
+ Oh! va, nous te ferons de belles funérailles!
+ Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles,
+ Nous en ombragerons ton cercueil respecté.
+ Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie,
+ Et nous t'amènerons la jeune poésie
+ Chantant la jeune liberté.
+
+ _Ode à la Colonne._--Octobre 1830.
+
+
+ LE RETOUR DE L'EMPEREUR
+
+ I
+
+
+ Après la dernière bataille,
+ Quand, formidables et béants,
+ Six cents canons sous la mitraille
+ Eurent écrasé les géants;
+ Dans ces jours où caisson qui roule,
+ Blessés, chevaux, fuyaient en foule,
+ Où l'on vit choir l'aigle indompté,
+ Et, dans le bruit et la fumée,
+ Sous l'écroulement d'une armée,
+ Plier Paris épouvanté;
+
+ Quand la vieille garde fut morte,
+ Trahi des uns, de tous quitté,
+ Le grand empereur, sans escorte,
+ Rentra dans la grande cité.
+ Dans l'ancien palais Élysée
+ Il s'arrêta, l'âme épuisée;
+ Et, n'attendant plus de secours,
+ Repoussant la guerre civile,
+ Avant de sortir de sa ville,
+ Triste, il la contempla trois jours.
+
+ Sa tête enfin était courbée.
+ Plus de triomphes! plus de cris!
+ Sa popularité tombée
+ Couvrait sa gloire de débris.
+ Partout l'abandon et la haine!
+ Le soir, quelque passant à peine,
+ S'arrêtant, mais sans approcher,
+ Dans le palais cherchant le maître,
+ A travers la haute fenêtre
+ Regardait son ombre marcher.
+
+ Durant ces heures solennelles,
+ Tandis qu'il sondait son malheur,
+ L'œil des muettes sentinelles
+ L'interrogeait avec douleur.
+ Soldats toujours prêts pour la lutte,
+ Hélas! ils comptaient de sa chute
+ Chaque symptôme avant-coureur;
+ Et, comme un jour qui se retire,
+ Ils voyaient s'effacer l'empire
+ Dans le regard de l'empereur!
+
+ Adieu ses légions sans nombre!
+ Adieu ses camps victorieux!
+ Il se sentait poussé vers l'ombre
+ Par un souffle mystérieux.
+ La nuit, sa fièvre était sans trêves;
+ Il voyait flotter dans ses rêves
+ Le spectre d'un rocher lointain.
+ Déjà, l'âme d'angoisses pleine,
+ Il entrevoyait Sainte-Hélène
+ Dans les brumes de son destin.
+
+ Le jour, en proie à la pensée,
+ L'œil fixé sur le sol sacré,
+ Le front sur la vitre glacée,
+ Il disait: «--Oh! je reviendrai!
+ Je reviendrai! toujours le même,
+ Seul, sans pourpre et sans diadème,
+ Sans bataillons et sans trésors;
+ Je veux, proscrit, chassé, qu'importe?
+ Choisir, pour rentrer, cette porte,
+ Cette porte par où je sors.
+
+ «Une nuit, dans une tempête,
+ Rapporté par un vent des cieux,
+ Avec des éclairs sur la tête,
+ Je surgirai, vivant, joyeux!
+ Mes vieux compagnons d'aventure
+ Dormiront dans la brume obscure,
+ Et tout à coup à l'orient
+ Ils verront luire, ô délivrance!
+ Mon œil rayonnant pour la France,
+ Pour l'Angleterre flamboyant!
+
+ «J'apparaîtrai dans les ténèbres
+ A ce Paris qui m'adora;
+ Le jour succède aux nuits funèbres,
+ Et mon peuple se lèvera!
+ Il se lèvera plein de joie,
+ Pourvu que dans l'ombre il me voie
+ Chassant l'étranger, vil troupeau,
+ Pâle, la main de sang trempée,
+ Avec le tronçon d'une épée,
+ Avec le haillon d'un drapeau!»
+
+ *
+
+ Sire, vous reviendrez dans votre capitale,
+ Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur,
+ Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale,
+ En habit d'empereur!
+
+ Par cette même porte, où Dieu vous accompagne,
+ Sire, vous reviendrez sur un sublime char,
+ Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne
+ Et grand comme César!
+
+ Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule,
+ On verra resplendir votre aigle au bec vermeil,
+ Et sur votre manteau vos abeilles en foule
+ Frissonner au soleil.
+
+ Paris sur ses cent tours allumera des phares;
+ Paris fera parler toutes ses grandes voix;
+ Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares,
+ Chanteront à la fois.
+
+ Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence,
+ Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré,
+ Sire, on verra vers vous venir un peuple immense,
+ Tremblant, pâle, effaré;
+
+ Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte,
+ Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom,
+ Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte
+ Au vieux Napoléon.
+
+ Une nouvelle armée, ardente d'espérance,
+ Dont les exploits déjà sèmeront la terreur,
+ Autour de votre char criera: Vive la France!
+ Et vive l'empereur!
+
+ En vous voyant passer, ô chef du grand empire!
+ Le peuple et les soldats tomberont à genoux.
+ Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire:
+ Je suis content de vous!
+
+ Une acclamation douce, tendre et hautaine,
+ Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint,
+ Remplira la cité; mais, ô mon capitaine!
+ Vous ne l'entendrez point.
+
+ De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire,
+ Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas;
+ Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire,
+ Vous ne le verrez pas.
+
+ Car, ô géant! couché dans une ombre profonde,
+ Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami,
+ S'éveilleront Paris, et la France, et le monde,
+ Vous serez endormi!
+
+ Vous serez endormi, figure auguste et fière,
+ De ce morne sommeil, plein de rêves pesants,
+ Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,
+ Dort depuis six cents ans.
+
+ L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue
+ Par le dernier baiser de Bertrand éperdu,
+ Dans un lit où jamais le dormeur ne remue
+ Vous serez étendu.
+
+ Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles,
+ Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout,
+ Et qui, touchés un soir par le vent des batailles,
+ Se couchaient tout à coup.
+
+ Leur attitude grave, altière, armée encore,
+ Ressemblait au sommeil, et non point au trépas;
+ Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore,
+ Ne les réveillait pas.
+
+ Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire,
+ Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer,
+ Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire,
+ Ne pourra que pleurer.
+
+ Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume
+ Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel;
+ Les nations feront asseoir votre fantôme
+ Au trône universel.
+
+ Les poëtes divins, élite agenouillée,
+ Vous proclameront grand, vénérable, immortel,
+ Et de votre mémoire, injustement souillée,
+ Redoreront l'autel.
+
+ Les nuages auront passé dans votre gloire;
+ Rien ne troublera plus son rayonnement pur;
+ Elle se posera sur toute notre histoire
+ Comme un dôme d'azur.
+
+ Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne,
+ Pour la France un proscrit magnanime et serein,
+ Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne,
+ Un colosse d'airain.
+
+ Vous cependant,--tandis qu'une pompe sacrée
+ Mènera par la ville un cortége inouï,
+ Et que tous croiront voir revivre à votre entrée
+ Un monde évanoui;
+
+ Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres
+ Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient,
+ Rugir les vieux canons comme des dogues sombres
+ Quand le maître revient;
+
+ Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface,
+ Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,--
+ Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face
+ Par le ver du tombeau!
+
+ *
+
+ Sombres événements, hérauts aux noirs messages!
+ Masques dont le Seigneur connaît seul les visages,
+ Que vous parlez parfois un langage effrayant!
+ Oh! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même
+ Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème,
+ Que vous nous jetez en fuyant?
+
+ Rien n'est complet; à tout il manque quelque chose;
+ L'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose.
+ Ces héros sont trop grands! un même sort les suit.
+ Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes
+ Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes;
+ D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit.
+
+ Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère!
+ Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire.
+ Oh! que d'écroulements! tout chancelle à la fois,
+ Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines,
+ Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines
+ Sous le poids des divines lois!
+
+ Rien de ces noirs débris ne sort--que toi, pensée!
+ Poésie immortelle à tous les vents bercée!
+ Ainsi, pour s'en aller en toute liberté,
+ Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche,
+ Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche
+ Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté.
+
+
+ II
+
+ Sainte-Hélène!--leçon! chute! exemple! agonie!
+ L'Angleterre, à la haine épuisant son génie,
+ Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour;
+ Et l'univers revit ce spectacle homérique:
+ La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique,
+ Et le titan--et le vautour!
+
+ *
+
+ Cependant ces tourments, cette auguste infortune,
+ Cette rage punique, implacable rancune,
+ Faisant saigner d'en bas le grand crucifié,
+ Ces affronts qui tombaient sur toute âme hautaine,
+ Comme un vase profond où coule une fontaine,
+ Emplissaient lentement le monde de pitié.
+
+ Pitié des nobles cœurs! cri de toute la terre!
+ Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre!
+ Car l'admiration, de son feu souverain,
+ Endurcit l'homme vil, amollit la grande âme.
+ Hélas! où pleure un brave, un lâche rit. La flamme
+ Sèche la fange et fond l'airain.
+
+ *
+
+ Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte.
+ On l'entendait parler dans son île à voix haute.
+ Il rêvait; il dictait d'illustres testaments;
+ Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe;
+ Et, quand son œil parfois se tournait vers l'Europe,
+ Il en venait encor de grands rayonnements.
+
+ Un jour,--Lanne assoupi tressaillit sous son dôme;
+ Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme
+ Frémirent en voyant passer un noir corbeau.
+ On regarda; la nuit était sur Sainte-Hélène.
+ Un guichetier anglais sous son impure haleine
+ Avait éteint le grand flambeau.
+
+ *
+
+ Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine!
+ Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine,
+ Sans affront, sans honneur;
+ Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure,
+ Seul avec l'océan, seul avec la nature,
+ Seul avec vous, Seigneur!
+
+ Là, dans la solitude, après tant de tempêtes,
+ Tandis que son esprit revivait dans nos têtes,
+ Que l'Europe indignée exécrait sa prison,
+ Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles,
+ Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles
+ Gronder confusément encore à l'horizon.
+
+ Durant les nuits, à l'heure où l'âme dans l'espace
+ N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe,
+ Le flot des flots heurté,
+ L'air balayant les monts que la nuée encombre,
+ Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre
+ La sombre immensité;
+
+ Quand la forêt frissonne au front de la colline;
+ Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline;
+ Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons,
+ La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre,
+ Semble écumer dans l'ombre
+ Au choc étincelant des constellations;
+
+ Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées,
+ Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées,
+ Chantant un divin chœur,
+ Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée,
+ Ensemble accomplissaient la fonction sacrée
+ De calmer ce grand cœur.
+
+
+ III
+
+ Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville,
+ Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville,
+ Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux,
+ Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale!
+ Alors tout était dit. La garde impériale
+ Faisait trois pas comme les dieux.
+
+ Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales,
+ L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales;
+ Il suffit d'Iéna pour entrer à Berlin,
+ D'Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme!
+ Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome,
+ La Moskova mène au Kremlin!
+
+ Paris coûte plus cher! c'est la cité sacrée!
+ C'est la conquête ardue, âpre, démesurée!
+ Le but éblouissant des suprêmes efforts!
+ Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire,
+ Sire, il faut revenir de la sombre victoire
+ Qu'on remporte au pays des morts!
+
+ Il faut avoir forcé toute haine à se taire,
+ Rallié tout grand cœur et tout grand caractère,
+ S'être fait de l'Europe et l'âme et le milieu,
+ Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple,
+ Être pour l'univers, qui de loin vous contemple,
+ Plus qu'un fantôme et presque un dieu!
+
+ Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres;
+ Il faut, héros accru même par les désastres,
+ Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau,
+ Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence,
+ Et mêler la grandeur de l'océan immense
+ A la majesté du tombeau!
+
+
+ IV
+
+ Oh! t'abaisser n'est pas facile,
+ France, sommet des nations!
+ Toi que l'idée a pour asile,
+ Mère des révolutions!
+ Aux choses dont tu fais le moule
+ Tout l'univers travaille en foule;
+ Ta chaleur dans ses veines coule;
+ Il t'obéit avec orgueil;
+ Il marche, il forge, il tente, il fonde;
+ Toi, tu penses, grave et féconde...--
+ La France est la tête du monde,
+ Cyclope dont Paris est l'œil!
+
+ Te détruire?--audace insensée!
+ Crime! folie! impiété!
+ Ce serait ôter la pensée
+ A la future humanité!
+ Ce serait aveugler les races!
+ Car, dans le chemin que tu traces,
+ Dans le cercle où tu les embrasses,
+ Tous les peuples doivent s'unir;
+ L'esprit des temps à ta voix change;
+ Tout ce qui naît sous toi se range!--
+ Qui donc ferait ce rêve étrange
+ De décapiter l'avenir?
+
+ Te bâillonner?--Rois! Dieu lui-même
+ Pourra vous le prouver bientôt,
+ Ce siècle est un profond problème
+ Dont la France seule a le mot.
+ Ce siècle est debout sur la rive,
+ D'une voix terrible ou plaintive,
+ Questionnant quiconque arrive,
+ Tribuns, penseurs,--ou rois, hélas!
+ Il propose à tous, dès l'aurore,
+ L'énigme inexpliquée encore,
+ Et, comme le sphinx, il dévore
+ Celui qui ne le comprend pas!
+
+ T'insulter?--mais, s'il se rencontre
+ Des rois pour courir ce danger,
+ Vois donc les choses que Dieu montre
+ A ceux qui voudraient t'outrager!
+ Vois, sous l'arche où sont nos histoires,
+ Wagram les mains de poudre noires,
+ Ulm, Essling, Eylau, cent victoires,
+ Défiler au bruit du tambour!
+ Dieu, quand l'Europe te croit morte,
+ Prend l'empereur et te l'apporte,
+ Et fait repasser sous ta porte,
+ Toute ta gloire en un seul jour!
+
+ T'insulter! t'insulter! ma mère!
+ Mais n'avons-nous pas tous, ô ciel!
+ Parmi nos livres, près d'Homère,
+ Quelque vieux sabre paternel?
+ Nos pères sont morts, France aimée!
+ Mais de leur foule ranimée
+ Peut-être on ferait une armée
+ Comme on en fait un Panthéon!
+ Prêts à surgir au bruit des bombes,
+ Prêts à se lever si tu tombes,
+ Peut-être sont-ils dans leurs tombes
+ Entiers comme Napoléon!
+
+ *
+
+ Toi, héros de ces funérailles,
+ Roi! génie! empereur! martyr!
+ Les temps sont clos; dans nos murailles
+ Rentre pour ne plus en sortir!
+ Rentre aussi dans ta gloire entière,
+ Toi qui mêlais d'une main fière,
+ Dans l'airain de ton œuvre altière,
+ Tous les peuples, tous les métaux;
+ Toi qui, dans ta force profonde,
+ Oubliant que la foudre gronde,
+ Voulais donner ta forme au monde
+ Comme Alexandre au mont Athos!
+
+ Tu voulais, versant notre sève
+ Aux peuples trop lents à mûrir,
+ Faire conquérir par le glaive
+ Ce que l'esprit doit conquérir.
+ Sur Dieu même prenant l'avance,
+ Tu prétendais, vaste espérance!
+ Remplacer Rome par la France
+ Régnant du Tage à la Néva;
+ Mais de tels projets Dieu se venge.
+ Duel effrayant! guerre étrange!
+ Jacob ne luttait qu'avec l'ange,
+ Tu luttais avec Jéhovah!
+
+ Nul homme en ta marche hardie
+ N'a vaincu ton bras calme et fort;
+ A Moscou, ce fut l'incendie;
+ A Waterloo, ce fut le sort.
+ Que t'importe que l'Angleterre
+ Fasse parler un bloc de pierre
+ Dans ce coin fameux de la terre
+ Où Dieu brisa Napoléon,
+ Et, sans qu'elle-même ose y croire,
+ Fasse attester devant l'histoire
+ Le mensonge d'une victoire
+ Par le fantôme d'un lion?
+
+ Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève,
+ Sur son piédestal incertain,
+ Ce lion chancelant qui rêve,
+ Debout dans le champ du destin!
+ Nous repasserons dans sa plaine!
+ Laisse-le donc conter sa haine
+ Et répandre son ombre vaine
+ Sur tes braves ensevelis!
+ Quelque jour,--et je l'attends d'elle!
+ Ton aigle, à nos drapeaux fidèle,
+ Le soufflettera d'un coup d'aile
+ En s'en allant vers Austerlitz!
+
+
+
+
+ LE 15 DÉCEMBRE 1840
+
+ ÉCRIT EN REVENANT DES CHAMPS-ÉLYSÉES
+
+
+ Ciel glacé, soleil pur.--Oh! brille dans l'histoire,
+ Du funèbre triomphe impérial flambeau!
+ Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire,
+ Jour beau comme la gloire,
+ Froid comme le tombeau!
+
+
+
+
+ XLIX
+
+ LE TEMPS PRÉSENT
+
+ LA VÉRITÉ
+
+ --_Voir page 7._--
+
+
+ La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite,
+ Evitant on ne sait quelle obscure poursuite,
+ Après s'être montrée un instant, disparaît.
+ Ainsi qu'une clarté passe en une forêt,
+ Elle s'en est allée au loin dans l'étendue,
+ Et s'est dans l'infini mystérieux perdue,
+ Mêlée à l'ouragan, mêlée à la vapeur,
+ Sombre; et de leur côté les hommes ont eu peur.
+ Peur d'elle, comme elle a peur des hommes peut-être.
+ Son effacement laisse obscure la fenêtre
+ Ouverte dans notre âme et béante au milieu
+ De l'ombre où l'épaisseur du temple cache Dieu.
+ Maintenant il fait nuit, le mensonge est à l'aise.
+ Cependant, par moments, sur la noire falaise,
+ D'où l'on voit l'inconnu sans borne, et les roulis
+ Du firmament tordant les astres dans ses plis,
+ Sommet d'où l'on entend Dieu tourner son registre,
+ Et d'où l'on aperçoit le modelé sinistre
+ Des mondes ignorés, des vagues univers,
+ L'un pour l'autre effrayants parce qu'ils sont divers,
+ Faîte où les visions se confrontent entre elles,
+ Où les réalités, pour nous surnaturelles,
+ Semblent avoir parfois la figure du mal,
+ Du haut de cette cime appelée Idéal,
+ Par instants un chercheur fait l'annonce sacrée,
+ Et dit:--La Vérité, qui guide, échauffe et crée,
+ Haute lueur par qui l'âme s'épanouit,
+ Vivants, va revenir bientôt dans votre nuit;
+ Attendez-la. Soyez prêts à la voir paraître.--
+ La terre alors se met à rire; alors le prêtre,
+ Alors le juge, alors le reître, alors le roi,
+ Quiconque vit d'erreur, d'imposture et d'effroi,
+ Dracon au nom des lois, Tibère au nom des hommes,
+ Caïphe au nom du ciel, tout ce que les Sodomes
+ Contiennent de plus sage et de plus vertueux,
+ Tous les cœurs nés, ainsi que l'hydre, tortueux,
+ Les frivoles, les purs, les doctes, les obscènes,
+ Tout le bourdonnement de ces mouches malsaines,
+ S'acharne; un homme est fou du moment qu'il est seul.
+ On rit d'abord; le rire a fait plus d'un linceul;
+ Puis on s'indigne:--Il faut qu'un tel forfait s'expie;
+ L'homme osant n'être pas aveugle, est un impie!
+ Quoi! celui-ci prétend qu'il voit de la clarté!
+ Il dit qu'il voit de loin venir la vérité!
+ Il sait l'heure, il connaît l'astre, il a l'insolence
+ D'être une voix chez nous qui sommes le silence,
+ D'être un flambeau chez nous qui sommes la noirceur!
+ Il vit là-haut! il est ce monstre, le penseur!
+ Quoi! sa prunelle est sainte, et serait la première
+ Qu'éblouirait l'auguste et lointaine lumière!
+ L'abîme est noir pour nous et pour lui serait bleu!
+ Si ce n'est pas un fou, ce serait donc un dieu!
+ A bas!--Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplices!
+ Les ignorants naïfs et les savants complices,
+ Tous, car c'est l'homme auquel on ne pardonne point,
+ Arrivent, et chacun avec sa pierre au poing.
+ --Ah! tu viens annoncer la vérité! prédire
+ La fin de la bataille et la fin du délire,
+ La fin des guerres, plus d'échafaud, le grand jour,
+ Le plein midi, la paix, la liberté, l'amour!
+ Ah! tu vois tout cela d'avance! Plus d'envie,
+ L'homme buvant la joie aux sources de la vie,
+ Et la fraternité, de ses larges rameaux
+ Laissant tomber les biens en foule et non les maux.
+ Pour avoir de tels yeux il faut être stupide!
+ A mort!--Et chacun grince, et trépigne, et lapide;
+ Avec tout ce qu'on a sous la main, fouets, bâtons,
+ On frappe, on raille, on tue au hasard, à tâtons,
+ Tant les âmes ont peur de manquer de ténèbres,
+ Et tant les hommes sont facilement funèbres!
+ L'ennemi public meurt. Bien. Tout s'évanouit.
+ Nous allons donc avoir tranquillement la nuit!
+ La sainte cécité publique est rétablie.
+ On boit, on mange, on rampe, on chuchote, on oublie.
+ L'ordre n'est plus troublé par un noir songe-creux;
+ On est des loups contents et des ânes heureux;
+ Le bonze met son masque et le temple son voile;
+ Quant au rêveur marchant en avant de l'étoile,
+ Qui venait déranger Moïse et Mahomet,
+ On ne sait même plus comment il se nommait.
+ Et qu'annonçait-il donc? La vérité? Quel songe!
+ Au fond, la vérité, vivants, c'est un mensonge;
+ La vérité n'est pas. Fermons les yeux. Dormons.
+ Tout à coup, au milieu des psaumes, des sermons,
+ Des hymnes, des chansons, des cris, des ironies,
+ Quelque chose à travers les brumes infinies
+ Semble apparaître au seuil du ciel, et l'on croit voir
+ Un point confus blanchir au fond du gouffre noir,
+ Comme un aigle arrivant dont grandit l'envergure;
+ Et le point lumineux devient une figure,
+ Et la figure croît de moment en moment,
+ Et devient, ô terreur, un éblouissement!
+ C'est elle, c'est l'étoile inouïe et profonde,
+ La Vérité! c'est elle, âme errante du monde,
+ Avec son évidence où nul rayon ne ment,
+ Et son mystère aussi d'où sort un flamboiement;
+ Elle, de tous les yeux le seul que rien n'endorme,
+ Elle, la regardée et la voyante énorme,
+ C'est elle! O Vérité, c'est toi! Divinement,
+ Elle surgit; ainsi qu'un vaste apaisement
+ Son radieux lever s'épand dans l'ombre immense;
+ Menace pour les uns, pour les autres clémence,
+ Elle approche; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos,
+ Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux.
+ Une ciguë en Grèce, une croix en Judée,
+ Et dit: Terre, c'est moi. Qui donc m'a demandée?
+
+
+
+
+ Tout était vision sous les ténébreux dômes,
+ J'aperçus dans l'espace étoilé trois fantômes;
+ Les deux premiers très loin et le dernier plus près.
+ Le premier spectre dit:--Mané Thécel Pharès.
+ Son doigt levé montrait l'obscurité maudite;
+ Il ressemblait au sphinx monstrueux qui médite
+ Dans Assur, accroupi parmi les dieux camards.
+ Le second murmura ce mot:--Ides de Mars.
+ Et le troisième esprit cria:--Quatrevingt-treize.
+ Devant mes yeux erraient des lueurs de fournaise;
+ Et, par je ne sais quel étrange changement,
+ Chacun de ces trois mots, au fond du firmament,
+ Était une des trois syllabes redoutables
+ D'un autre mot, écrit par Aron sur les tables,
+ Et que, longtemps avant que Jésus triomphât,
+ Les gouffres répétaient aux gouffres:--Josaphat.
+
+
+
+
+ [Illustration: MORT DE JEAN CHOUAN.
+
+ Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios.
+ L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
+
+
+ JEAN CHOUAN
+
+
+ Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière.
+
+ Un coteau dominait cette plaine, et, derrière
+ Le monticule nu, sans arbre et sans gazon,
+ Les farouches forêts emplissaient l'horizon.
+
+ En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre,
+ Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre,
+ Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent.
+ --Ah! personne n'est mort, car le chef est vivant!
+ Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille.
+ --Nous manque-t-il quelqu'un?--Non.--Alors qu'on s'en aille!
+ Fuyez tous!--Les enfants, les femmes aux abois
+ L'entouraient, effarés.--Fils, rentrons dans les bois!
+ Dispersons-nous!--Et tous, comme des hirondelles
+ S'évadant dans l'orage immense à tire-d'ailes,
+ Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur;
+ Ils couraient; les vaillants courent quand ils ont peur;
+ C'est un noir désarroi qu'une fuite où se mêle
+ Au vieillard chancelant l'enfant à la mamelle;
+ On craint d'être tué, d'être fait prisonnier!
+ Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier,
+ Se retournant parfois et faisant sa prière.
+
+ Tout à coup on entend un cri dans la clairière,
+ Une femme parmi les balles apparaît.
+ Toute la bande était déjà dans la forêt,
+ Jean Chouan restait seul; il s'arrête, il regarde;
+ C'est une femme grosse, elle s'enfuit, hagarde
+ Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons;
+ Elle est seule; elle crie: A moi, les bons garçons!
+ Jean Chouan rêveur dit: C'est Jeanne-Madeleine.
+ Elle est le point de mire au milieu de la plaine;
+ La mitraille sur elle avec rage s'abat.
+ Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât
+ Et la prît par la main et la mît sous son aile,
+ Tant la mort formidable abondait autour d'elle;
+ Elle était perdue.--Ah! criait-elle, au secours!
+ Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds.
+ Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande.
+
+ Alors sur le coteau qui dominait la lande
+ Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril,
+ Debout:--C'est moi qui suis Jean Chouan! cria-t-il.
+ Les bleus dirent:--C'est lui, le chef! Et cette tête,
+ Prenant toute la foudre et toute la tempête,
+ Fit changer à la mort de cible.--Sauve-toi!
+ Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur!--Folle d'effroi,
+ Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.
+ Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l'onde,
+ Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui,
+ Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui.
+ --Je resterai le temps qu'il faudra. Va, ma fille!
+ Va, tu seras encor joyeuse en ta famille,
+ Et tu mettras encor des fleurs à ton corset!
+ Criait-il.--C'était lui maintenant que visait
+ L'ardente fusillade, et sur sa haute taille,
+ Qui semblait presque prête à gagner la bataille,
+ Les balles s'acharnaient, et son puissant dédain
+ Souriait; il levait son sabre nu...--Soudain
+ Par une balle, ainsi l'ours est frappé dans l'antre,
+ Il se sentit trouer de part en part le ventre;
+ Il resta droit et dit:--Soit. _Ave Maria!_
+ Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria:
+ --Mes amis! mes amis! Jeanne est-elle arrivée?
+ Des voix dans la forêt répondirent:--Sauvée!
+ Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort.
+
+ Paysans! paysans! hélas! vous aviez tort,
+ Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France;
+ Vous fûtes grands dans l'âpre et sinistre ignorance;
+ Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers
+ Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers;
+ A travers l'affreux joug et sous l'erreur infâme
+ Vous avez eu l'éclair mystérieux de l'âme;
+ Des rayons jaillissaient de votre aveuglement;
+ Salut! Moi le banni, je suis pour vous clément;
+ L'exil n'est pas sévère aux pauvres toits de chaumes;
+ Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes;
+ Frères, nous avons tous combattu; nous voulions
+ L'avenir; vous vouliez le passé, noirs lions;
+ L'effort que nous faisions pour gravir sur la cime,
+ Hélas! vous l'avez fait pour rentrer dans l'abîme;
+ Nous avons tous lutté, diversement martyrs,
+ Tous sans ambitions et tous sans repentirs,
+ Nous pour fermer l'enfer, vous pour rouvrir la tombe;
+ Mais sur vos tristes fronts la blancheur d'en haut tombe,
+ La pitié fraternelle et sublime conduit
+ Les fils de la clarté vers les fils de la nuit,
+ Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre,
+ Moi, soldat de l'aurore, à toi, héros de l'ombre.
+
+
+
+
+ APRÈS LA BATAILLE
+
+
+ Mon père, ce héros au sourire si doux,
+ Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
+ Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
+ Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
+ Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
+ Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
+ C'était un espagnol de l'armée en déroute
+ Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
+ Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
+ Et qui disait:--A boire, à boire par pitié!--
+ Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
+ Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
+ Et dit:--Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.--
+ Tout à coup, au moment où le housard baissé
+ Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
+ Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
+ Et vise au front mon père en criant: Caramba!
+ Le coup passa si près que le chapeau tomba
+ Et que le cheval fit un écart en arrière.
+ --Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.
+
+
+
+
+ _LES PAROLES DE MON ONCLE_
+
+ LA SŒUR DE CHARITÉ
+
+
+ J'avais vingt ans, j'étais criblé de coups de lance,
+ On me porta sanglant et pâle à l'ambulance.
+ On me fit un lit d'herbe, on me déshabilla.
+ J'avais sur moi des vers; j'étais, dans ce temps-là,
+ Poëte, comme Horace amoureux de Barine.
+ Les lances qui m'avaient fort piqué la poitrine
+ Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris.
+ Tout manquait; on n'est pas soigné comme à Paris
+ Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe;
+ Le chirurgien dit:--Nous n'avons pas de linge.
+ Il lut mes vers et dit:--C'est un païen, je crois.
+ La sœur de charité fit un signe de croix.
+ Et le docteur reprit:--Pas de linge! que faire?--
+ Ah! cette guerre était grande, et je la préfère
+ A votre paix. Quel temps! je suis un des témoins.
+ J'ai des grades de plus et des cheveux de moins,
+ Le vieux général songe au jeune capitaine,
+ Et l'envie. Ah! l'aurore est charmante, et lointaine!--
+ Donc je perdais mon sang, j'étais évanoui.
+ J'étais jeune, blessé, mourant, mais vivant; oui,
+ Très vivant! Le docteur disait:--La mort est sûre
+ Si l'on ne parvient pas à bander la blessure;
+ Du linge! ou dans une heure il est mort!--Cependant
+ Il partit. La bataille autour de nous grondant,
+ Pleine de chocs, de meurtre et d'ombre, et des haleines
+ De l'immense agonie éparse dans les plaines,
+ L'appelait de sa voix formidable au secours;
+ On ne donne aux blessés que des instants très courts.
+ J'étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule
+ Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule,
+ Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur,
+ Me veillait. Elle dit:--Sauvons-le! quel malheur!
+ S'il mourait, il serait damné, ce pauvre impie!--
+ Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie.
+ Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu,
+ Elle ne voyait pas que son sein était nu.
+ Moi, je rouvrais les yeux...--O muses de Sicile,
+ Dire à quoi je pensais, ce serait difficile!
+
+
+
+
+ LE CIMETIÈRE D'EYLAU
+
+
+ A mes frères aînés, écoliers éblouis,
+ Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis,
+ Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre:
+ --Joue, enfant!--me jugeant trop petit pour comprendre.
+ J'écoutais cependant, et mon oncle disait:
+
+ --Une bataille, bah! savez-vous ce que c'est?
+ De la fumée. A l'aube on se lève, à la brune
+ On se couche; et je vais vous en raconter une.
+ Cette bataille-là se nomme Eylau; je crois
+ Que j'étais capitaine et que j'avais la croix;
+ Oui, j'étais capitaine. Après tout, à la guerre,
+ Un homme, c'est de l'ombre, et ça ne compte guère,
+ Et ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Donc, Eylau
+ C'est un pays en Prusse; un bois, des champs, de l'eau,
+ De la glace, et partout l'hiver et la bruine.
+
+ Le régiment campa près d'un mur en ruine;
+ On voyait des tombeaux autour d'un vieux clocher.
+ Benigssen ne savait qu'une chose, approcher
+ Et fuir; mais l'empereur dédaignait ce manége.
+ Et les plaines étaient toutes blanches de neige.
+ Napoléon passa, sa lorgnette à la main.
+ Les grenadiers disaient: Ce sera pour demain.
+ Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses
+ Se sauvaient; je songeais; je regardais les fosses.
+ Le soir on fit les feux, et le colonel vint;
+ Il dit:--Hugo?--Présent.--Combien d'hommes?--Cent vingt.
+ --Bien. Prenez avec vous la compagnie entière,
+ Et faites-vous tuer.--Où?--Dans le cimetière.
+ Et je lui répondis:--C'est en effet l'endroit.
+ J'avais ma gourde, il but et je bus; un vent froid
+ Soufflait. Il dit:--La mort n'est pas loin. Capitaine,
+ J'aime la vie, et vivre est la chose certaine,
+ Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants.
+ Moi, je donne mon cœur, mais ma peau, je la vends.
+ Gloire aux belles! Trinquons. Votre poste est le pire.--
+ Car notre colonel avait le mot pour rire.
+ Il reprit:--Enjambez le mur et le fossé,
+ Et restez là; ce point est un peu menacé,
+ Ce cimetière étant la clef de la bataille.
+ Gardez-le.--Bien.--Ayez quelques bottes de paille.
+ --On n'en a point.--Dormez par terre.--On dormira.
+ --Votre tambour est-il brave?--Comme Barra.
+ --Bien. Qu'il batte la charge au hasard et dans l'ombre,
+ Il faut avoir le bruit quand on n'a pas le nombre.
+ Et je dis au gamin:--Entends-tu; gamin?--Oui,
+ Mon capitaine, dit l'enfant, presque enfoui
+ Sous le givre et la neige, et riant.--La bataille,
+ Reprit le colonel, sera toute à mitraille;
+ Moi, j'aime l'arme blanche, et je blâme l'abus
+ Qu'on fait des lâchetés féroces de l'obus;
+ Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse;
+ Mais laissons l'empereur faire. Adieu, le temps presse.
+ Restez ici demain sans broncher. Au revoir.
+ Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir.--
+ Le colonel partit. Je dis:--Par file à droite!
+ Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite;
+ De l'herbe, un mur autour, une église au milieu,
+ Et dans l'ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu.
+
+ Un cimetière sombre, avec de blanches lames.
+ Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes
+ Le mur, et je donnai le mot d'ordre, et je fis
+ Installer l'ambulance au pied du crucifix.
+ --Soupons, dis-je, et dormons.--La neige cachait l'herbe;
+ Nos capotes étaient en loques; c'est superbe,
+ Si l'on veut, mais c'est dur quand le temps est mauvais;
+ Je pris pour oreiller une fosse; j'avais
+ Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle;
+ Et bientôt, capitaine et soldats pêle-mêle,
+ Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts.
+ Cela dort, les soldats; cela n'a ni remords,
+ Ni crainte, ni pitié, n'étant pas responsable;
+ Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable,
+ Cela dort; et d'ailleurs, se battre rend joyeux.
+ Je leur criai: Bonsoir! et je fermai les yeux;
+ A la guerre on n'a pas le temps des pantomimes.
+ Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes.
+ Nous avions ramassé des outils de labour,
+ Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour
+ L'attisa, puis s'en vint près de moi faire un somme.
+ C'était un grand soldat, fils, que ce petit homme.
+ Le crucifix resta debout, comme un gibet.
+ Bref le feu s'éteignit; et la neige tombait.
+ Combien fut-on de temps à dormir de la sorte?
+ Je veux, si je le sais, que le diable m'emporte!
+ Nous dormions bien. Dormir, c'est essayer la mort.
+ A la guerre c'est bon. J'eus froid, très froid d'abord;
+ Puis je rêvai; je vis en rêve des squelettes
+ Et des spectres, avec de grosses épaulettes;
+ Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet,
+ J'eus la sensation que le jour se levait,
+ Mes paupières sentaient de la clarté dans l'ombre;
+ Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre
+ Me secoua, c'était au canon ressemblant;
+ Je m'éveillai; j'avais quelque chose de blanc
+ Sur les yeux; doucement, sans choc, sans violence,
+ La neige nous avait tous couverts en silence
+ D'un suaire, et j'y fis en me dressant un trou;
+ Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où,
+ M'éveilla tout à fait; je lui dis: Passe au large!
+ Et je criai:--Tambour, debout! et bats la charge!
+
+ Cent vingt têtes alors, ainsi qu'un archipel,
+ Sortirent de la neige; un sergent fit l'appel,
+ Et l'aube se montra, rouge, joyeuse et lente;
+ On eût cru voir sourire une bouche sanglante.
+ Je me mis à penser à ma mère; le vent
+ Semblait me parler bas; à la guerre souvent
+ Dans le lever du jour c'est la mort qui se lève.
+ Je songeais. Tout d'abord nous eûmes une trêve;
+ Les deux coups de canon n'étaient rien qu'un signal,
+ La musique parfois s'envole avant le bal
+ Et fait danser en l'air une ou deux notes vaines.
+ La nuit avait figé notre sang dans nos veines,
+ Mais sentir le combat venir nous réchauffait.
+ L'armée allait sur nous s'appuyer en effet;
+ Nous étions les gardiens du centre, et la poignée
+ D'hommes sur qui la bombe, ainsi qu'une cognée,
+ Va s'acharner; et j'eusse aimé mieux être ailleurs.
+ Je mis mes gens le long du mur; en tirailleurs.
+ Et chacun se berçait de la chance peu sûre
+ D'un bon grade à travers une bonne blessure;
+ A la guerre on se fait tuer pour réussir.
+ Mon lieutenant, garçon qui sortait de Saint-Cyr,
+ Me cria:--Le matin est une aimable chose;
+ Quel rayon de soleil charmant! La neige est rose!
+ Capitaine, tout brille et rit! quel frais azur!
+ Comme ce paysage est blanc, paisible et pur!
+ --Cela va devenir terrible, répondis-je.
+ Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l'Adige,
+ A tous nos fiers combats sinistres d'autrefois.
+
+ Brusquement la bataille éclata. Six cents voix
+ Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches,
+ S'insultèrent du haut des collines farouches,
+ Toute la plaine fut un abîme fumant,
+ Et mon tambour battait la charge éperdument.
+ Aux canons se mêlait une fanfare altière,
+ Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière,
+ Comme si l'on cherchait à tuer les tombeaux;
+ On voyait du clocher s'envoler les corbeaux;
+ Je me souviens qu'un coup d'obus troua la terre,
+ Et le mort apparut stupéfait dans sa bière,
+ Comme si le tapage humain le réveillait.
+ Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet
+ Et la bombe faisaient un bruit épouvantable.
+ Berthier, prince d'empire et vice-connétable,
+ Chargea sur notre droite un corps hanovrien
+ Avec trente escadrons, et l'on ne vit plus rien
+ Qu'une brume sans fond, de bombes étoilée;
+ Tant toute la bataille et toute la mêlée
+ Avaient dans le brouillard tragique disparu.
+ Un nuage tombé par terre, horrible, accru
+ Par des vomissements immenses de fumées,
+ Enfants, c'est là-dessous qu'étaient les deux armées;
+ La neige en cette nuit flottait comme un duvet,
+ Et l'on s'exterminait, ma foi, comme on pouvait.
+ On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres,
+ Je voyais mes soldats rôder comme des ombres,
+ Spectres le long du mur rangés en espalier;
+ Et ce champ me faisait un effet singulier,
+ Des cadavres dessous et dessus des fantômes.
+ Quelques hameaux flambaient; au loin brûlaient des chaumes.
+ Puis la brume où du Harz on entendait le cor
+ Trouva moyen de croître et d'épaissir encor,
+ Et nous ne vîmes plus que notre cimetière;
+ A midi nous avions notre mur pour frontière;
+ Comme par une main noire, dans de la nuit,
+ Nous nous sentîmes prendre, et tout s'évanouit.
+ Notre église semblait un rocher dans l'écume.
+ La mitraille voyait fort clair dans cette brume,
+ Nous tenait compagnie, écrasait le chevet
+ De l'église, et la croix de pierre, et nous prouvait
+ Que nous n'étions pas seuls dans cette plaine obscure.
+ Nous avions faim, mais pas de soupe; on se procure
+ Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà
+ Que la grêle de feu tout à coup redoubla.
+ La mitraille, c'est fort gênant; c'est de la pluie;
+ Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie,
+ Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d'eau.
+ Des gens à qui l'on met sur les yeux un bandeau,
+ C'était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître,
+ L'église et le clocher, et je voyais décroître
+ Les ombres que j'avais autour de moi debout;
+ Une de temps en temps tombait.--On meurt beaucoup,
+ Dit un sergent pensif comme un loup dans un piége;
+ Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige:
+ --Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé?--
+ Nous luttions. C'est le sort des hommes et du blé
+ D'être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre
+ De fantômes rôdait encor dans la pénombre;
+ Mon gamin de tambour continuait son bruit;
+ Nous tirions par-dessus le mur presque détruit.
+ Mes enfants, vous avez un jardin; la mitraille
+ Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille,
+ Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir.
+ «Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir.»
+ Je songeais, méditant tout bas cette consigne.
+ Des jets d'éclair mêlés à des plumes de cygne,
+ Des flammèches rayant dans l'ombre les flocons,
+ C'est tout ce que nos yeux pouvaient voir.--Attaquons!
+ Me dit le sergent.--Qui? dis-je, on ne voit personne.
+ --Mais on entend. Les voix parlent; le clairon sonne,
+ Partons, sortons; la mort crache sur nous ici;
+ Nous sommes sous la bombe et l'obus.--Restons-y.
+ J'ajoutai:--C'est sur nous que tombe la bataille.
+ Nous sommes le pivot de l'action.--Je bâille,
+ Dit le sergent.--Le ciel, les champs, tout était noir;
+ Mais quoiqu'en pleine nuit, nous étions loin du soir,
+ Et je me répétais tout bas: Jusqu'à six heures.
+ --Morbleu! nous aurons peu d'occasions meilleures
+ Pour avancer! me dit mon lieutenant. Sur quoi,
+ Un boulet l'emporta. Je n'avais guère foi
+ Au succès; la victoire au fond n'est qu'une garce.
+ Une blême lueur, dans le brouillard éparse,
+ Éclairait vaguement le cimetière. Au loin
+ Rien de distinct, sinon que l'on avait besoin
+ De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes.
+ L'empereur nous avait mis là, parmi ces tombes;
+ Mais, seuls, criblés d'obus et rendant coups pour coups,
+ Nous ne devinions pas ce qu'il faisait de nous.
+ Nous étions, au milieu de ce combat, la cible.
+ Tenir bon, et durer le plus longtemps possible,
+ Tâcher de n'être morts qu'à six heures du soir,
+ En attendant, tuer, c'était notre devoir.
+ Nous tirions au hasard, noirs de poudre, farouches;
+ Ne prenant que le temps de mordre les cartouches,
+ Nos soldats combattaient et tombaient sans parler.
+ --Sergent, dis-je, voit-on l'ennemi reculer?
+ --Non.--Que voyez-vous?--Rien.--Ni moi.--C'est le déluge,
+ Mais en feu.--Voyez-vous nos gens?--Non. Si j'en juge
+ Par le nombre de coups qu'à présent nous tirons,
+ Nous sommes bien quarante.--Un grognard à chevrons
+ Qui tiraillait pas loin de moi dit:--On est trente.
+ Tout était neige et nuit; la bise pénétrante
+ Soufflait, et, grelottants, nous regardions pleuvoir
+ Un gouffre de points blancs dans un abîme noir.
+ La bataille pourtant semblait devenir pire.
+ C'est qu'un royaume était mangé par un empire!
+ On devinait derrière un voile un choc affreux;
+ On eût dit des lions se dévorant entre eux;
+ C'était comme un combat des géants de la fable;
+ On entendait le bruit des décharges, semblable
+ A des écroulements énormes; les faubourgs
+ De la ville d'Eylau prenaient feu; les tambours
+ Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue
+ Six cents canons faisaient la basse continue;
+ On se massacrait; rien ne semblait décidé;
+ La France jouait là son plus grand coup de dé;
+ Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre?
+ Quelle ombre! et je tirais de temps en temps ma montre.
+ Par intervalle un cri troublait ce champ muet,
+ Et l'on voyait un corps gisant qui remuait.
+ Nous étions fusillés l'un après l'autre, un râle
+ Immense remplissait cette ombre sépulcrale.
+ Les rois ont les soldats comme vous vos jouets.
+ Je levais mon épée, et je la secouais
+ Au-dessus de ma tête, et je criais: Courage!
+ J'étais sourd et j'étais ivre, tant avec rage
+ Les coups de foudre étaient par d'autres coups suivis;
+ Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis
+ Mon épée à mes pieds, qui m'était échappée;
+ J'avais un bras cassé; je ramassai l'épée
+ Avec l'autre, et la pris dans ma main gauche:--Amis!
+ Se faire aussi casser le bras gauche est permis!
+ Criai-je, et je me mis à rire, chose utile,
+ Car le soldat n'est point content qu'on le mutile,
+ Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point.
+ Mais quelle heure était-il? Je n'avais plus qu'un poing
+ Et j'en avais besoin pour lever mon épée;
+ Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée,
+ Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin
+ Mon tambour s'arrêta:--Drôle, as-tu peur?--J'ai faim,
+ Me répondit l'enfant. En ce moment la plaine
+ Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine
+ D'un cri qui jusqu'au ciel sinistre s'éleva.
+ Je me sentais faiblir; tout un homme s'en va
+ Par une plaie; un bras cassé, cela ruisselle;
+ Causer avec quelqu'un soutient quand on chancelle;
+ Mon sergent me parla; je dis au hasard: Oui,
+ Car je ne voulais pas tomber évanoui.
+ Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
+ Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire!
+ J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous.
+ Sanglant, sur une main et sur les deux genoux
+ Je me traînai; je dis:--Voyons où nous en sommes.
+ J'ajoutai:--Debout, tous! Et je comptai mes hommes.
+ --Présent! dit le sergent.--Présent! dit le gamin.
+ Je vis mon colonel venir, l'épée en main.
+ --Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée?
+ --Par vous, dit-il.--La neige étant de sang baignée,
+ Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix?
+ --Oui.--Combien de vivants êtes-vous ici?--Trois.
+
+
+
+
+ 1851--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS
+
+
+ Je vis la Mort, je vis la Honte; toutes deux
+ Marchaient au crépuscule au fond du bois hideux.
+
+ L'herbe informe était brune et d'un souffle agitée.
+
+ Et sur un cheval mort la Mort était montée;
+ La Honte cheminait sur un cheval pourri.
+
+ Des vagues oiseaux noirs on entendait le cri.
+
+ Et la Honte me dit:--Je m'appelle la Joie.
+ Je vais au bonheur. Viens. L'or, la pourpre, la soie,
+ Les festins, les palais, les prêtres, les bouffons,
+ Le rire triomphal sous les vastes plafonds,
+ Les richesses en hâte ouvrant leurs sacs de piastres,
+ Les parcs, éden nocturne aux grands arbres pleins d'astres,
+ Les femmes accourant avec une aube aux fronts,
+ La fanfare à sa bouche appuyant les clairons,
+ Fière, et faisant sonner la gloire dans le cuivre,
+ Tout cela t'appartient; viens, tu n'as qu'à me suivre.
+
+ Et je lui répondis:--Ton cheval sent mauvais.
+
+ La mort me dit:--Mon nom est Devoir; et je vais
+ Au sépulcre, à travers l'angoisse et le prodige.
+
+ --As-tu derrière toi de la place? lui dis-je.
+
+ Et depuis lors, tournés vers l'ombre où Dieu paraît,
+ Nous faisons route ensemble au fond de la forêt.
+
+
+
+
+ ÉCRIT EN EXIL
+
+
+ L'heureux n'est pas le vrai, le droit n'est pas le nombre;
+ Un vaincu toujours triste, un vainqueur toujours sombre,
+ Le sort n'a-t-il donc pas d'autre oscillation?
+ Toujours la même roue et le même Ixion!
+ Qui que vous soyez, Dieu vers qui tout me ramène,
+ Si le faible souffrait en vain, si l'âme humaine
+ N'était qu'un grain de cendre aux ouragans jeté,
+ Je serais mécontent de votre immensité;
+ Il faut, dans l'univers fatal et pourtant libre,
+ Aux âmes l'équité comme aux cieux l'équilibre;
+ J'ai besoin de sentir de la justice au fond
+ Du gouffre où l'ombre avec la clarté se confond;
+ J'ai besoin du méchant mal à l'aise, et du crime
+ Retombant sur le monstre et non sur la victime;
+ Un Caïn triomphant importune mes yeux;
+ J'ai besoin, quand le mal est puissant et joyeux,
+ D'un certain grondement là-haut, et de l'entrée
+ Du tonnerre au-dessus de la tête d'Atrée.
+
+
+
+
+ LA COLÈRE DU BRONZE
+
+
+ Et voilà donc l'emploi que vous faites, vivants,
+ De moi l'airain, vous cendre éparse aux quatre vents!
+
+ Ainsi la certitude est morte! Ainsi la rue
+ Offre en exemple un fourbe à la foule accourue,
+ Et les passants diront du plus vil des bourreaux,
+ D'un voleur, d'un goujat: Ce doit être un héros!
+ La statue est un lâche abus de confiance!
+ Et l'on verra le peuple, ému, plein de croyance,
+ Ayant foi dans le bronze infaillible et serein,
+ Découvrir son grand front pour un faquin d'airain!
+
+ Vous allumez la braise et vous creusez le moule;
+ Mon bloc fumant se gonfle et tombe, s'enfle et croule;
+ Vous fouillez mon flot rouge avec des crocs de fer
+ Comme font des satans remuant un enfer;
+ Vous attisez avec le zinc incendiaire
+ Mon cratère où bascule et s'épand la chaudière,
+ Et tout mon dur métal devient une eau de feu,
+ Et j'écume, et je dis: Hommes, faites-moi dieu!
+ J'y consens. Et je brûle avec furie et joie.
+ Faites. Dans mon tourment mon triomphe flamboie.
+ Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui.
+ Le noir moule béant, sous la terre enfoui,
+ S'ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d'un antre,
+ Et ma voix sombre gronde et crie: Oui, c'est bien, j'entre,
+ Je serai Washington!...--Je sors, je suis Morny!
+
+ Ah! sous le ciel sacré, sous l'azur infini,
+ Soyez maudits! Rugir dans la fournaise ardente,
+ Moi le bronze! pour qui? Pour Gutenberg? Pour Dante?
+ Pour Thrasybule? Non. Pour Billault, pour Dupin!
+ J'attends Léonidas, on me jette Scapin.
+ Mais de quoi donc sont faits les hommes? C'est à croire
+ Que l'ordure est pour vous ressemblante à la gloire;
+ Que votre âme est troublée au point de ne plus voir;
+ Et que le bien, le mal, le crime, le devoir,
+ Bayard, Judas, Barbès le preux, Georgey l'impie,
+ Flottent confusément sous votre myopie!
+ Vous hissez sur un faîte abject le facies
+ De Fould, ou le profil abruti de Sieyès,
+ Et vous avez le goût de regarder sans cesse
+ En haut, bien au-dessus de vos fronts, la bassesse.
+
+ *
+
+ Savez-vous que je suis le métal souverain?
+ Que j'ai mis sur Corinthe un quadrige d'airain,
+ Et que mes dieux, mes rois, mes victoires ailées,
+ Font de l'ombre sur vous du haut des Propylées?
+ Savez-vous qu'autrefois j'étais sacré? J'avais
+ L'impossibilité d'être vil et mauvais;
+ Et c'est pourquoi, vivants, je valais mieux que l'homme.
+ Je connaissais Athène et j'ignorais Sodome.
+ Les grecs disaient de moi: Le bronze est un héros.
+ J'étais Jupiter, Mars, Pallas, Diane, Éros;
+ On me voyait durer autant qu'un vers d'Eschyle;
+ Et j'étais pour les grecs la chair du grand Achille.
+ Ces populaces, foule aux yeux pleins de clarté,
+ Honoraient ma noirceur et ma virginité;
+ Les portefaix de Sparte et les marchandes d'herbes
+ Ne me regardaient point sans devenir superbes,
+ Et j'étais à tel point l'âme de la cité
+ Que les petits enfants bégayaient: Liberté!
+
+ Aujourd'hui, sur un socle, en vos places publiques
+ Pour qui le ciel n'a plus que des rayons obliques,
+ Vous mettez la statue énorme d'un pasquin
+ Qui devient un colosse et reste un mannequin,
+ D'un chenapan, d'un gueux qui prend un air d'archonte
+ Et qui se drape avec orgueil dans de la honte.
+ C'est de l'opprobre altier et qui se tient debout.
+ On monte au Panthéon par le trou de l'égout.
+ Les voilà tous, Magnan, puis Delangle, Espinasse,
+ Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace,
+ Spectres hideux qu'entoure, en plein air, au soleil,
+ Le brouhaha des voix inutiles, pareil
+ A l'agitation du vent dans les branchages.
+ Et je suis le complice! Et les bardes, les sages,
+ Les vaillants, les martyrs à mourir acharnés,
+ Les grands hommes que j'ai tant de fois incarnés,
+ Ne m'ont pas défendu de cette ignominie
+ D'être pantin après avoir été génie!
+
+ Vous condamnez l'airain aux avilissements.
+ Comme vous, je trahis et, comme vous, je mens.
+ Je trahis la vertu, je trahis la durée;
+ Je trahis la colère, âpre muse azurée,
+ Qui rend et fait justice, et n'a pas d'autre soin;
+ Et devant Juvénal je suis un faux témoin.
+ Chute et deuil! Je trahis le lever de l'étoile,
+ Qui dans l'ombre, à travers la nuit, son chaste voile,
+ Cherchant à l'horizon des bronzes radieux,
+ Aperçoit des bandits au lieu de voir des dieux!
+
+ Ma fournaise m'indigne, à mal faire occupée.
+ Ceux qui vendent la loi, ceux qui vendent l'épée,
+ Brumaire avec Leclerc, Décembre avec Morny,
+ Un tas d'ingrédients, faux droits, sceptre impuni,
+ Le vieil autel, le vieux billot, la vieille chaîne,
+ Auxquels on a mêlé la conscience humaine,
+ Tout cela dans la cuve obscure flotte et fond.
+ Et la statue en sort, vile.
+
+ Le Dieu profond
+ Vous donne les héros, les penseurs, les prophètes,
+ Et le bronze, et voilà, vous, ce que vous en faites.
+ Vous donnez le cachot à Christophe Colomb,
+ A Dante l'exil triste et sa chape de plomb,
+ A Jésus le calvaire et sa risée ingrate,
+ A Morus l'échafaud, la ciguë à Socrate,
+ Le bûcher à Jean Huss, et le bronze aux valets.
+
+ *
+
+ Je sais bien qu'on dira: Passez, méprisez-les.
+ Ce sont des gredins.
+
+ Soit. Mais ce sont des statues.
+ Mais ces indignités sont de splendeur vêtues.
+ Mais on croit tellement le bronze honnête, et sûr
+ Du bon choix des héros qu'il dresse dans l'azur,
+ On est si convaincu que lorsque, sous les arbres,
+ Au milieu des enfants rieurs, parmi les marbres,
+ Sur les degrés d'un temple ou sur l'arche d'un pont,
+ Le bronze montre au peuple un homme, il en répond;
+ Mais tous ces malfaiteurs, mais tous ces misérables,
+ Devenus au passant stupide vénérables,
+ Ont si profondément, de leurs pieds de métal,
+ Pris racine au granit puissant du piédestal;
+ J'ai mis sur leur bassesse une si grande armure,
+ Qu'en vain l'âpre aquilon sur leurs têtes murmure,
+ Ils sont là, fermes, froids, rayonnants, ténébreux,
+ L'heure, goutte du siècle, en vain tombe sur eux;
+ Et vienne la tempête et vienne la nuée,
+ La foudre et son éclair, la trombe et sa huée,
+ Qu'importe! ils sont d'airain; et l'airain jamais vieux
+ Rit des coups d'ongles noirs de l'hiver pluvieux.
+ Novembre a beau venir après juillet; l'année,
+ Cette dent qui mord tout, les respecte, indignée!
+ L'ondée, en les rouillant, les conserve; leurs fronts
+ Se dressent immortels, plus fiers sous plus d'affronts;
+ Sur eux s'abattent neige, averse, givre, orage,
+ Et tout le tourbillon des bises, folle rage,
+ Et la grêle insultante et le soleil rongeur,
+ Et, sans qu'il leur en reste une ombre, une rougeur,
+ Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue;
+ De sorte que le bronze éternise la boue.
+
+ Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant,
+ Et qu'on flétrira mort, vous l'adorez vivant;
+ Vous le faites statue avant qu'il soit fantôme;
+ Vous ne distinguez pas le géant de l'atome,
+ Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai;
+ Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray
+ Diront: Ce scélérat a trahi la patrie!
+ Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie.
+ Vous l'avez déclaré sublime en attendant.
+ Moi sur qui vous mettez plus d'un masque impudent,
+ J'ai l'instinct qui vous manque, hélas! et dans le reître
+ Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître.
+
+ Ah! fourmilière humaine! il vous importe peu
+ Qu'un immonde stylite offense le ciel bleu.
+ Faire de la statue une prostituée!
+ Votre prunelle, au jour de cave habituée,
+ N'a plus d'éclairs, sourit au mal, se plaît à voir
+ L'ombre que du plateau d'un socle blanc ou noir
+ Jette le courtisan, le fripon, le transfuge,
+ Et l'aboiement du chien semble la voix d'un juge.
+ Les seuls dogues grondants protestent vaguement.
+
+ L'histoire ne peut plus me croire. Un monument
+ La déconcerte, ayant pour auréole un crime.
+ Pourtant j'étais jadis l'avertisseur sublime;
+ Je suis l'apothéose ou bien le châtiment.
+ Mon immobilité vaut mon bouillonnement.
+ Ardent, je suis la lave, et, froid, je suis le bronze.
+
+ *
+
+ Quoi! pas même un Néron! pas même un Louis onze!
+ J'eusse rougi du maître, on me livre au laquais!
+ Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais,
+ Je suis Dave ou Frontin, et j'indigne Pétrone!
+ Quoi! pas même un opprobre avec une couronne!
+ Pas même une infamie ayant droit au laurier!
+ Oui, c'est Dupin, Dupin qu'on prend dans son terrier,
+ Et qu'on fait bronze! Il a son temple, il est au centre.
+ Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre!
+ Et lui, c'est moi! L'airain moule, incarne et subit
+ Quiconque a retourné lestement son habit.
+ Oui, voyez, c'est bien lui, lourd fuyard, faux augure;
+ La honte le déforme, et je le transfigure!
+ Plus souillé qu'un haillon qu'on brocante au bazar,
+ J'en suis à regretter la face de César;
+ C'était du moins le monstre, à présent c'est le drôle.
+
+ Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle,
+ Tel affreux gueux, qui n'est pas même un empereur!
+ Je me dresse, assombri, sous ce masque d'horreur,
+ Dans le forum, où nul, hélas! ne délibère.
+ Honteux d'être Séjan, je me voudrais Tibère,
+ Il fut du moins auguste en même temps que vil.
+ Si de face il fut singe, il fut dieu de profil.
+ L'histoire le revêt d'une honte immortelle;
+ Et son abjection sans bornes n'est pas telle
+ Qu'on ne sente Troplong et Baroche au-dessous.
+
+ Oh! vous me sauverez de ce bagne, gros sous!
+ Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie
+ Traînera la statue émiettée en monnaie,
+ Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé
+ Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé.
+ O penseur, deviens peuple! O bronze, deviens cuivre!
+ Car c'est une façon superbe de revivre,
+ Et rien n'est plus sublime, et rien n'est plus charmant
+ Que de se disperser sur tous à tout moment,
+ Que d'être l'obole humble et de bienfaits remplie,
+ Le denier qui va, vient, court et se multiplie,
+ Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant,
+ Donne au vieillard la vie et la joie à l'enfant.
+ On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l'estime.
+ Plutôt qu'être Troplong mieux vaut être un centime,
+ Et, lorsqu'il fut Dupin aux yeux de tout Paris,
+ L'airain s'en débarbouille avec du vert-de-gris.
+
+ Donc, j'attends. Quelque jour j'aurai cette revanche.
+ Déjà le pavé tremble et le piédestal penche,
+ Car tout a ses retours. Le reflux est de droit.
+ Jamais le genre humain ne reste au même endroit.
+ De la main du hasard l'homme parfois accepte
+ On ne sait quels élus de la fortune inepte;
+ Il en fait des dieux; quitte, et je l'aime ainsi mieux,
+ A faire des liards ensuite avec ces dieux!
+
+
+
+
+ FRANCE ET AME
+
+
+ Je m'étais figuré que lorsque cet Etna,
+ La Révolution, prit feu, s'ouvrit, tonna,
+ Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde
+ Sa lave alors terrible et maintenant féconde,
+ Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits,
+ L'Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois,
+ Lorsqu'apparut, hautaine, à travers les fumées,
+ Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées,
+ Que lorsque Danton prit l'Europe corps à corps,
+ Que lorsqu'on entendit les meutes et les cors,
+ Quand la forêt laissa voir dans sa transparence
+ L'âpre chasse donnée aux tyrans par la France,
+ Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau,
+ Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau,
+ Je m'étais, je l'avoue, imaginé qu'en somme
+ L'écroulement des rois c'est le sacre de l'homme,
+ Que nous avions vaincu la matière et la mort,
+ Et que le résultat de cet illustre effort,
+ Le triomphe, l'orgueil, l'honneur, le phénomène,
+ C'était d'avoir grandi jusqu'aux cieux l'âme humaine;
+ C'était d'avoir montré dans l'aube qui sourit
+ L'homme beau par le glaive et plus beau par l'esprit;
+ C'était d'avoir prouvé que cet être qui change
+ Sur son épaule d'homme a des ailes d'archange,
+ Qu'il peut s'épanouir demi-dieu tout à coup,
+ Et que, lorsqu'il lui plaît de se dresser debout,
+ Son immense rayon mystérieux éclaire
+ Toutes les profondeurs de haine et de colère
+ Et leur verse l'aurore et les emplit d'amour;
+ J'avais pensé que c'est pour accroître le jour,
+ Pour embraser le cœur, pour incendier l'âme,
+ Pour tirer de l'esprit humain toute sa flamme,
+ Que nos pères, français plus grands que les romains,
+ Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains,
+ Et jeté dans le feu de la forge profonde
+ Ce combustible utile et hideux, le vieux monde;
+ Je m'étais dit que l'homme avait soif, avait faim
+ D'être une âme immortelle, et qu'il avait enfin
+ Su montrer et prouver sa divinité fière
+ Par l'agrandissement subit de la lumière
+ Et par la délivrance auguste des vivants;
+ J'ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents,
+ Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige;
+ Qu'on avait pour cela passé le Rhin, l'Adige,
+ Le Nil, l'Èbre, et crié sur les monts: Liberté!
+ Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté
+ Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle
+ Rattachait l'âme humaine à l'âme universelle,
+ Qu'ici-bas, où le sceptre est un triste hochet,
+ La solidarité des hommes ébauchait
+ La solidarité des mondes, composée
+ De toute la bonté, de toute la pensée,
+ Et de toute la vie éparse dans les cieux;
+ Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux,
+ Que l'homme avait prouvé superbement son âme.
+
+ Aussi, lorsqu'à cette heure un allemand proclame
+ Zéro pour but final et me dit:--O néant,
+ Salut!--j'en fais ici l'aveu, je suis béant;
+ Et quand un grave anglais, correct, bien mis, beau linge,
+ Me dit:--Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe;
+ Rends-toi digne à présent d'une telle faveur!--
+ Cette promotion me laisse un peu rêveur.
+
+
+
+
+ DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA
+
+ LES VENDEURS DU TEMPLE
+
+
+ La vieille en pleurs disait:--La misère en est cause,
+ Pour mon bon vieux défunt je n'aurai pas grand'chose,
+ Un seul cierge, un seul prêtre, et deux mots d'oraison
+ A la porte. On peut bien entrer dans la maison,
+ Avoir l'autel, avoir les saints, avoir les châsses,
+ Tout le clergé chantant des actions de grâces,
+ Des psaumes, des bedeaux, tout; mais il faut payer,
+ Hélas! et moi qui dois trois termes de loyer,
+ Je n'ai pas de quoi faire enterrer mon pauvre homme.--
+
+ Ainsi parlait la veuve, et je songeais à Rome.
+ Quoi! le riche et le pauvre ont des enterrements
+ Différents; l'un a droit aux embellissements,
+ L'autre pas; l'un descend chez les morts, l'autre y tombe,
+ Et l'un n'est pas l'égal de l'autre dans la tombe!
+
+ Quoi! Dieu n'est pas gratis! Quoi! prêtres, le martyr,
+ Le saint, l'ange, ne veut de sa boîte sortir
+ Que pour de l'or; sinon vous refermez l'armoire
+ Sur le ciel, sur la Vierge et sa robe de moire,
+ Et sur l'enfant Jésus rose et couleur de chair!
+ Quoi! votre crucifix coûte plus ou moins cher,
+ Selon qu'il va devant ou qu'il marche derrière!
+ Prêtres, vous mesurez au cercueil la prière;
+ Longue, si le cadavre est grand; courte, s'il n'est
+ Qu'un méchant pauvre mort,--le prêtre s'y connaît,--
+ Cloué dans une bière étroite et misérable!
+ Prêtres, le hêtre aux champs, l'aulne, l'ormeau, l'érable,
+ Versent l'ombre pour rien. Mai ne dit pas aux prés:
+ Les fleurs, c'est tant. Voyez mon tarif. Vous paierez
+ Tant pour la violette et tant pour la lavande!
+ Ah! Dieu veut qu'on le donne et non pas qu'on le vende!
+ La mort fut toujours juste et toujours nivela;
+ Reconnaissez au moins cette égalité-là;
+ Respectez le cercueil sans mépriser la bière;
+ Faites le même accueil à la même poussière,
+ Sur le même silence ayez le même chant.
+ Quoi! je cherche un apôtre et je trouve un marchand!
+ C'est d'un comptoir que part l'escalier de la chaire!
+ Que diraient-ils de voir leurs psaumes à l'enchère,
+ Ces hommes qui songeaient, pâles, dans le désert?
+ Ah! ce _De Profundis_ superfin qui ne sert
+ Qu'aux riches, et qu'on met en musique, et qu'on brode,
+ Que Jésus n'aurait pas et qu'obtiendrait Hérode,
+ O terreur! il n'en faut pas tant pour faire Dieu
+ Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel bleu!
+ La prière vendue a l'accent du blasphème.
+ Hélas! c'est de la nuit que dans les cœurs on sème;
+ L'ombre, au-dessus de vous, mages qui brocantez,
+ Efface brusquement toutes les vérités.
+ Quoi! vous ne voyez pas l'éclipse formidable!
+ Vous qui savez combien l'abîme est insondable,
+ Vous vous faites vendeurs!
+
+ Prêtres, l'adossement
+ De l'échoppe suffit pour que le firmament
+ Épaississe au-dessus de l'église ses voiles;
+ La boutique retire au temple les étoiles.
+
+
+
+
+ LES ENTERREMENTS CIVILS
+
+
+ Oh! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant,
+ Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant,
+ Que le néant n'est pas, et que l'Ombre est une Ame;
+ La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme;
+ Faire voir clairement le ciel, l'éternel port,
+ La vie enfin, c'est là le succès de la mort;
+ Oh! certes, je voudrais qu'au ténébreux passage
+ Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage,
+ Un pontife, un apôtre, un auguste songeur,
+ Un mage, ayant au front l'attente, la rougeur
+ Et l'éblouissement de la profonde aurore;
+ Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore
+ Un sénateur du vrai, du réel, un magnat
+ Du sépulcre, un docteur du ciel, m'accompagnât;
+ Oui, je réclamerais cette sainte prière!
+ Devant la formidable et noire fondrière,
+ Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit,
+ Une voix s'élevât et parlât à la nuit!
+ Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile;
+ C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile!
+ Je le voudrais! et rien ne me serait meilleur
+ Qu'une telle prière après un tel malheur,
+ Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme.
+ Mais, ô Toi! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme
+ Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir,
+ Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir,
+ Qui prêche le miracle et rit du phénomène,
+ Mal penché sur l'angoisse et sur l'énigme humaine,
+ Qui, d'un côté bassesse et de l'autre fureur,
+ Flétrit l'escroc forçat et l'adore empereur,
+ Qui dit au genre humain: Malheur, si tu raisonnes!
+ Qui damne et ment, qui met l'abîme en trois personnes,
+ Qui rêve un univers petit, sinistre et noir,
+ Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir
+ Luire en tous tes soleils toutes tes évidences,
+ Qui crèverait cet œil, l'astre où tu te condenses,
+ S'il pouvait, et ferait la nuit sur l'horizon,
+ Qui tarife l'autel, l'antienne, l'oraison,
+ Qui, par devant superbe et vendu par derrière,
+ Offre au riche et refuse au pauvre sa prière,
+ Si le pauvre ne peut le payer assez cher;
+ Est-ce que ce vivant à regret, que la chair
+ Indigne, et qui jadis nia l'âme des femmes,
+ Qui préfère à l'hymen, aux purs épithalames,
+ Aux nids, ce suicide affreux, le célibat;
+ Qui voudrait qu'à son gré le firmament tombât,
+ Qui devant Josué soufflette Galilée;
+ Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée,
+ Et tâche d'éclipser l'aube au sommet du mont,
+ Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont;
+ Qui, dans l'Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes,
+ Saigna l'humanité gisante aux quatre veines;
+ Qui voit la guerre, et chante un te deum dessus;
+ Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus,
+ Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre,
+ Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre,
+ Sorte d'homme terrible où l'on peut naufrager;
+ Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager
+ Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse,
+ Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse?
+ Est-ce que sur la tombe il est le bienvenu?
+ Est-ce qu'il est celui qu'écoute l'Inconnu?
+ Est-ce que sa voix porte au delà de la terre?
+ Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère?
+ Est-ce qu'il est ton prêtre? Est-ce qu'il sait ton nom?
+
+ Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.
+
+
+
+
+ VICTORIEUX OU MORT
+
+
+ Une telle promesse étant faite à l'abîme,
+ On attend la lueur d'une action sublime
+ Et, s'en croyant déjà vaguement éclairé,
+ Le peuple bat des mains.--Va donc, hélas!--J'irai,
+ Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort.
+
+ La plaine
+ De tous les grondements de la bataille est pleine;
+ Soldats, sabres au vent! histoire, sois témoin!
+ Dans la vaste fumée il disparaît au loin.
+ Et la journée est longue et la mêlée est noire.
+
+ Il revient! Cueillez tous des palmes! hurrah! gloire!
+ Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt,
+ Accourt.--France! il revient, c'est un laurier au front,
+ Ou, comme Franceschi qu'on rapporta naguère,
+ Couché tout de son long sous son manteau de guerre!
+ C'est un grand nom de plus au livre d'or inscrit...--
+
+ Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.
+
+
+
+
+ LE PRISONNIER
+
+
+ Cet homme a pour prison l'ignominie immense.
+
+ On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence,
+ Il vit.
+
+ Il est dans l'âpre et lugubre prison
+ Invisible, toujours debout sur l'horizon,
+ L'opprobre.
+
+ Cette tour a la hauteur du songe.
+ Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge,
+ Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux,
+ Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds,
+ Si terribles que rien jamais ne vous procure
+ Une échelle appliquée à la muraille obscure.
+ Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus.
+ On est captif. Dans quoi? Dans de l'ombre. Et reclus;
+ Où? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile.
+ C'est fini. Deuil! Jamais on ne verra l'étoile
+ Ni l'azur apparaître au plafond sidéral.
+ Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général
+ Cette virginité, la France point trahie.
+ Sa mémoire est déjà de lui-même haïe.
+ Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens,
+ Qui va plus loin que tous les nuages passants,
+ Car l'élargissement du déshonneur imite
+ Un rayonnement d'astre et n'a point de limite.
+ Pour bâtir la prison qui jamais ne finit
+ La loi ne se sert pas d'airain ni de granit;
+ C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure;
+ Cette bastille-là toujours vit, toujours dure,
+ Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil,
+ Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil,
+ Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite
+ Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite.
+
+ Ce misérable est seul dans cette ombre; son front
+ Est plié, car la honte est basse de plafond,
+ Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide,
+ Tant est lourd à porter le poids du parricide!
+
+ Si cet homme eût voulu, la France triomphait.
+ Il porte au cou ce noir carcan: ce qu'il a fait.
+ De la déroute affreuse il fut le vil ministre.
+ Sa conscience nue, indignée et sinistre,
+ Est près de lui, disant: L'abject sort du félon,
+ Ganelon de Judas et toi de Ganelon.
+ Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille.--
+ Il entend cette voix sans cesse à son oreille.
+ Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger.
+ Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer
+ Aux vieilles légions de France prisonnières,
+ Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières
+ Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux.
+ D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux
+ Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre,
+ Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre,
+ Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné
+ Ce fuyard à la fuite à jamais condamné!
+ Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire,
+ Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire,
+ Nos régiments, de tant de victoires étoilés,
+ Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés
+ En prison, sous les yeux de l'anglais et du russe,
+ Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse!
+ Inexprimable deuil!
+
+ Donc cet homme est muré
+ Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré;
+ Le regard effrayant du genre humain l'entoure.
+ Il est la trahison comme Cid la bravoure.
+ Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté,
+ Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté,
+ Sous l'exécration de tous, sur lui vomie,
+ Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie
+ Que l'écume ne peut sortir de l'Océan.
+ L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait: Va-t'en,
+ Les anges justiciers, secouant sur cette âme
+ Leur glaive où la lumière, hélas! s'achève en flamme,
+ Crieraient: Sors d'ici! rentre au néant qui t'attend!
+ Qu'il ne pourrait; aucune ouverture n'étant
+ Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte!
+ Cet homme est le Forçat! Qu'il descende ou qu'il monte,
+ Que trouve-t-il? En bas l'abjection; en haut
+ L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud.
+ Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe,
+ Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste.
+ Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais,
+ L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz.
+ Ah! cet infâme a mis le pied sur la patrie.
+
+ Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie,
+ Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer,
+ L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer
+ Que l'abeille ne vient sur une rose morte.
+ Ah! le Spielberg est noir, la Bastille était forte,
+ Le Saint-Michel rempli de cages était haut,
+ Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot;
+ Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.
+
+ Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte.
+ Comment a-t-il changé notre armée en troupeau?
+ Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau,
+ Du clairon réveillant les camps, de l'espérance,
+ De nous tous, et combien a-t-il vendu la France?
+ Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux!
+ Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux!
+ Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles!
+ Comment fuir de dessous ces branchages terribles?
+ O chiens, qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son nom.
+ Il habite la faute, éternel cabanon,
+ Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres
+ Où les ténèbres sont derrière les ténèbres,
+ Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé.
+
+ Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé?
+
+
+
+
+ APRÈS LES FOURCHES CAUDINES
+
+
+ Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes
+ Par le triomphe énorme et lâche des samnites;
+ Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor.
+ Cela n'empêche pas l'aurore aux rayons d'or
+ D'éclore et d'apparaître au-dessus des collines.
+ Un champ de course est près des tombes Esquilines,
+ Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens,
+ J'y vais, l'œil vaguement fixé sur les passants.
+ Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes
+ Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes;
+ Avril sourit, l'oiseau chante, et, dans le lointain,
+ Derrière les coteaux où reluit le matin,
+ Où les roses des bois entr'ouvrent leurs pétales,
+ On entend murmurer les trompettes fatales;
+ Et je médite, ému. J'étais aujourd'hui là.
+ Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila;
+ Les nuages parfois dans le ciel se resserrent.
+ Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent
+ Des vétérans aux fronts hâlés, aux larges mains;
+ Ils avaient l'ancien air des grands soldats romains;
+ Et les petits enfants accouraient pour les suivre;
+ Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre,
+ Marchaient en tête, et comme, au front de l'escadron,
+ Chacun d'eux embouchait à son tour le clairon,
+ Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine.
+ Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine;
+ Ils marchaient de leur pas antique et souverain.
+ Leurs boucliers portaient des méduses d'airain,
+ Et l'on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques;
+ Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques,
+ Dignes d'être éclairés par des soleils levants,
+ Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents.
+ Que ces hommes sont beaux! disaient les jeunes filles.
+ Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles,
+ Le peuple était joyeux, le ciel était doré.
+ Et, songeant que c'étaient des vaincus, j'ai pleuré.
+
+
+
+
+ PAROLES DANS L'ÉPREUVE
+
+
+ Les hommes d'aujourd'hui qui sont nés quand naissait
+ Ce siècle, et quand son aile effrayante poussait,
+ Ou qui, quatrevingt-neuf dorant leur blonde enfance,
+ Ont vu la rude attaque et la fière défense,
+ Et pour musique ont eu les noirs canons béants,
+ Et pour jeux de grimper aux genoux des géants;
+ Ces enfants qui jadis, traînant des cimeterres,
+ Ont vu partir, chantant, les pâles volontaires,
+ Et connu des vivants à qui Danton parlait,
+ Ces hommes ont sucé l'audace avec le lait.
+ La Révolution, leur tendant sa mamelle,
+ Leur fit boire une vie où la tombe se mêle,
+ Et, stoïque, leur mit dans les veines un sang
+ Qui, lorsqu'il faut sortir et couler, y consent.
+ Ils tiennent de l'austère et tragique nourrice
+ L'amour de la blessure et de la cicatrice,
+ Et, pour trembler, pour fuir, pour suivre qui fuirait,
+ L'impossibilité de plier le jarret.
+ Ils pensent que faiblir est chose abominable,
+ Que l'homme est au devoir, et qu'il est convenable
+ Que ceux à qui Dieu fit l'honneur de les choisir
+ Pour vivre dans un temps de risque et de désir,
+ Marchent, et, courant droit au but qui les réclame,
+ Désapprennent les pas en arrière à leur âme.
+ Ils veulent le progrès durement acheté,
+ Ne tiennent en réserve aucune lâcheté,
+ Jettent aux profondeurs leurs jours, leur cœur, leur joie,
+ Ne se rétractent point parce qu'un gouffre aboie,
+ Vont toujours en avant et toujours devant eux;
+ Ils ne sont pas prudents de peur d'être honteux;
+ Et disent que le pont où l'on se précipite,
+ Hardi pour l'abordage, est lâche pour la fuite.
+ Soi-même se scruter d'un regard inclément,
+ Être abnégation, martyre, dévouement,
+ Bouclier pour le faible et pour le destin cible,
+ Aller, ne se garder aucun retour possible,
+ Ne jamais se servir pour s'évader d'en haut,
+ Pour fuir, de ce qui sert pour monter à l'assaut,
+ Telle est la loi; la loi du devoir, du Calvaire,
+ Qui sourit aux vaillants avec son front sévère.
+ Peuple, homme, esprit humain, avance à pas altiers!
+ Parmi tous les écueils et dans tous les sentiers,
+ Dans la société, dans l'art, dans la morale,
+ Partout où resplendit la lueur aurorale,
+ Sans jamais t'arrêter, sans hésiter jamais,
+ Des fanges aux clartés, des gouffres aux sommets,
+ Va! la création, cette usine, ce temple,
+ Cette marche en avant de tout, donne l'exemple!
+ L'heure est un marcheur calme et providentiel;
+ Les fleuves vont aux mers, les oiseaux vont au ciel;
+ L'arbre ne rentre pas dans la terre profonde
+ Parce que le vent souffle et que l'orage gronde;
+ Homme, va! reculer, c'est devant le ciel bleu
+ La grande trahison que tu peux faire à Dieu.
+ Nous donc, fils de ce siècle aux vastes entreprises,
+ Nous qu'emplit le frisson des formidables brises,
+ Et dont l'ouragan sombre agite les cheveux,
+ Poussés vers l'idéal par nos maux, par nos vœux,
+ Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire
+ Que nos pères étaient des conquérants de gloire,
+ Des chercheurs d'horizons, des gagneurs d'avenir,
+ Les amants du péril que savait retenir
+ Aux âcres voluptés de ses baisers farouches
+ La grande mort, posant son rire sur leurs bouches;
+ Qu'ils étaient les soldats qui n'ont pas déserté,
+ Les hôtes rugissants de l'antre liberté,
+ Les titans, les lutteurs aux gigantesques tailles,
+ Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles!
+ Nous sommes les petits de ces grands lions-là.
+ Leur trace sur leurs pas toujours nous appela;
+ Nous courons; la souffrance est par nous saluée;
+ Nous voyons devant nous, là-bas, dans la nuée,
+ L'âpre avenir à pic, lointain, redouté, doux;
+ Nous nous sentons perdus pour nous, gagné pour tous;
+ Nous arrivons au bord du passage terrible;
+ Le précipice est là, sourd, obscur, morne, horrible;
+ L'épreuve à l'autre bord nous attend; nous allons,
+ Nous ne regardons pas derrière nos talons;
+ Pâles, nous atteignons l'escarpement sublime,
+ Et nous poussons du pied la planche dans l'abîme.
+
+
+
+
+ L
+
+ L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX
+
+
+ LE POËTE.
+
+ Tu ne l'as pourtant pas mérité, ma patrie!
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Oh! quel acharnement sur la grande meurtrie!
+ La bataille a passé, chaos sombre et tonnant;
+ Voici la vision des vagues maintenant.
+ Une meute de flots terribles, des montagnes
+ D'eau farouche, l'horreur dans les pâles campagnes,
+ Et l'apparition des torrents forcenés!
+ L'auguste France, en proie aux chocs désordonnés,
+ Semble un titan ayant de l'eau jusqu'aux épaules;
+ Et l'on voit une fuite immense vers les pôles
+ De la pluie et de l'ombre et des brouillards mouvants,
+ Sous la cavalerie effroyable des vents;
+ La mort accourt avec la rumeur d'une foule;
+ Tout un peuple, sous qui l'effondrement s'écroule,
+ Crie et se tord les bras, prêt à couler à fond;
+ Comme un flocon de neige un toit s'efface et fond;
+ Une rivière, hier dans les prés endormie,
+ Gronde, et subitement devient une ennemie;
+ Le fleuve brusque et noir surprend l'homme inquiet,
+ Et trahit les hameaux auxquels il souriait;
+ Tout tombe, égalité des chaumes et des marbres;
+ Les mourants sont par l'eau tordus autour des arbres;
+ Rien n'échappe, et la nuit monte. Profonds sanglots!
+
+ LE POËTE.
+
+ Quoi! deux invasions! Après les rois, les flots!
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Deux inondations! L'onde après les vandales!
+ Ce n'était pas assez d'avoir eu les sandales
+ D'on ne sait quel césar tudesque sur nos fronts;
+ Ce n'était pas assez d'avoir, sous les affronts,
+ Vu nos drapeaux hagards frissonner dans nos villes;
+ Ce n'était pas assez, lorsque les hordes viles
+ Marchaient sur nous, souillant ce que nous adorons,
+ De nous être bouché l'oreille à leurs clairons;
+ Le deuil succède au deuil, le ravage au ravage;
+ L'onde fatale arrive après le roi sauvage;
+ Et voilà de nouveau sous un noir tourbillon
+ L'écrasement des blés, du verger, du sillon!
+ O désastres! ô chute! où sera le refuge
+ Si l'eau fait un tel gouffre et l'homme un tel déluge?
+ Jadis le sort frappa Rome et s'interrompit,
+ La laissant respirer; mais pour nous nul répit.
+
+ LE POËTE.
+
+ Deux supplices. Le nord, le sud. L'un après l'autre.
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Hier nous avions sur nous la bête qui se vautre
+ Cyniquement, au gré des rois épanouis,
+ La guerre, et des troupeaux de canons inouïs
+ Nous jetant l'aboiement de l'abîme; la France
+ Subissait, sous un ciel d'où fuyait l'espérance,
+ Le bombardement lâche et tortueux, crachant
+ L'éclair, et foudroyant le toit, le mur, le champ,
+ La forêt, la cité, l'homme, l'enfant, la femme;
+ L'eau sombre aujourd'hui vient au secours de la flamme;
+ Elle vient achever ce fier pays blessé;
+ Les fléaux avaient hâte, ils ont recommencé;
+ Après l'embrasement, le torrent nous accable;
+ A présent ce n'est plus sous l'obus implacable,
+ C'est dans les flots qu'on voit les villes succomber.
+ Dures heures de nuit que le temps fait tomber
+ Goutte à goutte sur nous de sa morne clepsydre!
+ Hier c'était le dragon, et maintenant c'est l'hydre.
+
+ LE POËTE.
+
+ Est-ce fini? Pensif, je dis au gouffre: Après?
+
+ LE CHŒUR.
+
+ O France! mourras-tu? Non. Car, si tu mourais
+ Le mal vivrait, l'effroi vivrait; cette fenêtre,
+ L'aube, se fermerait; on verrait la mort naître.
+ L'immense mort de tout. France, l'extinction
+ De Ninive, de Tyr, d'Athènes, de Sion,
+ Rome oubliant son nom, Thèbes perdant sa forme,
+ Ne seraient rien auprès de ton éclipse énorme.
+ Le passé monstrueux se dresserait debout.
+ Ce cadavre crierait:--J'existe. Éteignez tout.
+ Plus de flambeaux. Vivez, spectres. La France est morte!--
+ Alors, ô cieux profonds! l'ombre ouvrirait sa porte;
+ On verrait revenir toute l'antique horreur,
+ Les larves, l'ancien pape et l'ancien empereur,
+ Tous les forfaits sacrés, toutes les basses gloires,
+ Les sanglants constructeurs des religions noires,
+ Arbuez, l'âme terrible où se réfugia
+ L'affreux dogme sorti de l'antre à Borgia,
+ Bossuet bénissant Montrevel, les bastilles
+ Faisant comme des dents grincer leurs sombres grilles;
+ Ces masques, Loyola, de Maistre, dont l'œil luit,
+ Tomberaient, laissant voir ce visage, la nuit;
+ Alors reparaîtraient Cisneros, Farinace,
+ Louvois, Maupeou, la vieille autorité tenace
+ Sous qui rampe la foule aux confuses rumeurs,
+ Et ces lugubres lois, et ces lugubres mœurs
+ Qui livrent aux bûchers l'Italie et l'Espagne,
+ Jettent au cabanon Colomb, mettent au bagne
+ Des peuples tout entiers, juifs ou bohémiens,
+ Et qui font Louis quinze assassin de Damiens.
+
+ LE POËTE.
+
+ On reverrait ce Styx, le passé! mornes rives!
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Non, France. L'univers a besoin que tu vives.
+ Tu vivras. L'avenir mourrait sous ton linceul.
+
+ LE POËTE.
+
+ France, France, sans toi le monde serait seul.
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Tu vivras.
+
+ Cependant il ne faut pas qu'on dorme,
+ On sent derrière soi rôder la mort difforme,
+ On dirait qu'ennuyé d'attendre les vivants,
+ Le naufrage hideux, blême et battu des vents,
+ Sort de la mer et vient chercher l'homme sur terre.
+ Une lave nouvelle ouvre un nouveau cratère.
+
+ LE POËTE.
+
+ La France est prise en traître une seconde fois.
+
+ LE CHŒUR.
+
+ L'eau perfide s'ajoute au guet-apens des rois.
+ D'où vient cette colère odieuse des fleuves?
+ L'eau devient un suaire et tout meurt. Que de veuves!
+ Que d'orphelins! Massacre inepte d'innocents!
+ L'horreur, du sombre amas des nuages pesants,
+ Pleut, comme si le ciel devenait haïssable;
+ La rose est sous la fange et l'épi sous le sable.
+ Le miasme impur flotte où flottait le parfum.
+ Cadavres qui passez, accusez-vous quelqu'un?
+ O berceaux à vau-l'eau, que criez-vous dans l'ombre?
+ Est-ce qu'il se pourrait que les forces sans nombre
+ Dont le balancement remplit l'immensité,
+ Eussent on ne sait quelle étrange volonté?
+ Est-ce que quelque part la nature est maudite?
+ Est-ce qu'un tel malheur, ciel noir, se prémédite?
+ D'un astre qu'on ignore est-ce donc le lever?
+ Et les hommes tremblants se sont mis à rêver.
+ Les écumes au sud, dans le nord les fumées!
+ Tout broyé, fleurs et fruits, moissons, peuples, armées,
+ Sous les chars de la nuit dont l'éclair est l'essieu!
+ Ruine et mort. Qui donc fait tout cela?
+
+ LE PRÊTRE.
+
+ C'est Dieu.
+
+ LE POËTE.
+
+ Prêtre, que dis-tu là? Dieu serait le coupable!
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Quoi! de tant de forfaits ce Dieu serait capable!
+ Quoi! Dieu viendrait marcher sur nous comme un géant!
+
+ LE POËTE.
+
+ Quoi! prêtres! ce chaos, ce hasard, ce néant
+ Promenant son niveau sur la foule innocente,
+ Ces désastres faisant ensemble leur descente,
+ Ce serait l'action de ce maître hagard!
+ Quoi! cet aveuglement, ce serait son regard!
+ Quoi! la Fatalité serait la Providence!
+ Quoi! dans cette noirceur c'est Dieu qui se condense!
+ C'est là votre façon d'adorer! Taisez-vous!
+ Cela fait frissonner, le blasphème à genoux!
+ Horreur! jusqu'à l'affront pousser l'idolâtrie!
+ Hélas! nous le savons, qu'en la fauve Syrie
+ On aille réveiller Baal, qu'on aille au Nil
+ Fouiller les dieux d'Égypte au fond de leur chenil,
+ Du Moloch de granit au Jupiter de bronze
+ Qu'on rôde, interrogeant le flamine et le bonze,
+ Ceux de Dodone, ceux de Tyr, ceux de Membré,
+ Hélas! on trouvera Dieu toujours adoré,
+ Et l'on constatera toujours, dans tous les cultes,
+ Le même amour prouvé par les mêmes insultes!
+ Synagogue ou wigwam, syringe ou parthénon,
+ Pas un temple ne sait nommer Dieu par son nom;
+ Leur ignorance à voir l'invisible s'obstine.
+ O triste erreur! Védas, croix grecque, croix latine,
+ Koran, talmud, tous font par Dieu même, _a Deo_,
+ Commettre ce forfait qu'on appelle un fléau!
+ Ah! qui que vous soyez, vous qui, dans la mosquée,
+ Accouplant à l'erreur la vérité masquée,
+ Offrant tantôt de l'ombre et tantôt des rayons,
+ Vendez ce Dieu, sachez ceci, nous y croyons!
+ Et nous ne voulons pas qu'on l'outrage! O misère!
+ Quoi! lui le paternel, quoi! lui le nécessaire,
+ Il serait sans raison, sans loi, sans cœur, sans yeux!
+ Il tomberait du ciel, stupide et furieux,
+ Comme un caillou roulant d'un mont, comme une pierre!
+ Et quand l'homme dirait en le voyant à terre:
+ Quel est ce projectile imbécile au milieu
+ De ce ravage atroce? il reconnaîtrait Dieu!
+
+ LE PRÊTRE.
+
+ Courbez vos fronts. C'est juste et même salutaire;
+ Il faut bien que le ciel punisse enfin la terre.
+ Le châtiment descend des éternels sommets.
+
+ LE POËTE.
+
+ Châtier! punir! Quoi? nos crimes? Soit. J'admets
+ Qu'il se fait ici-bas bien des actions viles;
+ Il est des fronts souillés; il est des cœurs serviles;
+ L'homme est souvent hideux. Soit. Eh bien, supposons
+ L'impossible, entassons l'Ossa des trahisons
+ Sur l'abject Pélion des lâchetés; qu'on rêve,
+ Comme à perte de vue un flot sur une grève,
+ Toute la faute et tout le crime, et le frisson
+ De la honte emplissant le livide horizon;
+ Oui, supposons l'absurde, imposture ou démence,
+ Le culte de l'agneau produisant l'inclémence,
+ Un pontife quelconque, indou, juif ou romain,
+ Essayant d'arrêter Dieu dans l'esprit humain,
+ Et ne comprenant rien au foudroyant mystère
+ Qui fait surgir, après Torquemada, Voltaire;
+ Imaginons, quoi? Tout! Qu'on en vienne à bâtir
+ Dans ce Paris qui fut soldat, qui fut martyr,
+ Devant le Panthéon sublime, une pagode;
+ Qu'on mette Messaline et Tartuffe à la mode;
+ Qu'on fasse le mensonge évêque ou sénateur,
+ Si bien que la bassesse ait droit à la hauteur;
+ Supposons ce qu'on n'a jamais vu, la chimère;
+ Un faussaire escroquant l'empire; notre mère,
+ La France, violée et tombant tout en pleurs
+ Du bivouac des héros dans l'antre des voleurs;
+ Supposons que trahir devienne une devise;
+ Que le juge indigné d'un crime, se ravise
+ Et lui prête serment, puis, sur la loi monté,
+ Fasse de la justice une fidélité
+ A ce crime, toujours infâme, mais auguste;
+ Supposons que le vrai soit faux, le juste injuste.
+ Le scélérat sacré, l'honnête homme puni;
+ Et que le prêtre mente et devienne infini
+ Dans l'opprobre, à ce point de donner pour exemple
+ Le mal, et d'ébranler les colonnes du temple
+ Par de prodigieux Tedeums bénissant
+ La griffe impériale encor rouge de sang!
+ Tout ce que vous voudrez d'attentats, de folies;
+ Soit. Rêvez des horreurs sans mesure accomplies
+ Par n'importe quel roi, n'importe quel sénat!
+ Eh bien, je ne crois pas que cela me donnât
+ Le droit d'amonceler des gouffres de nuées,
+ D'appeler les autans poussant d'aigres huées
+ Au-dessus d'un logis paisible, et de noyer
+ L'humble nouveau-né, joie et rayon du foyer,
+ Qui dans son petit lit chante, rit, jase et cause
+ En tâchant de baiser le bout de son pied rose!
+
+ Non, je ne pense pas que tous ces forfaits-là,
+ Même en multipliant Judas par Attila,
+ Même en mêlant Bismark et Bonaparte au crime,
+ Pourraient à quelque Dieu que ce soit dans l'abîme
+ Donner, dans l'ombre affreuse où le jour s'engloutit,
+ Le droit de se ruer sur ce pauvre petit,
+ Et de faire, en versant sur lui l'ombre ou la flamme,
+ Rouler le doux berceau dans le sépulcre infâme!
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Ainsi ces deux fléaux ne sont point, l'un, l'erreur
+ De la science, et l'autre, un crime d'empereur,
+ Des coteaux mal boisés, des villes mal gardées;
+ Non, c'est le châtiment, de quoi? De nos idées,
+ Et des pas en avant que fait le genre humain!
+
+ LE POËTE.
+
+ C'est pour venir jeter dans notre dur chemin
+ Cette explication sourde, bigote, athée,
+ Que tu te couronnais d'une mitre argentée,
+ Prêtre, et que d'un camail sacré tu t'empourprais!
+ La France est accablée, et Dieu l'a fait exprès!
+
+ LE PRÊTRE.
+
+ Oui.
+
+ LE POËTE.
+
+ Quoi! l'assassinat des villes et des plaines,
+ Quoi! la peste exhalant ses infectes haleines,
+ Quoi! le silence affreux mêlé d'un affreux bruit,
+ Quoi! toute cette trombe éparse dans la nuit,
+ Immense, noyant l'homme et la terre féconde,
+ Et délayant la mort pour engloutir un monde,
+ Quoi! ces horribles flots lâchement triomphants,
+ Quoi! ces vieux laboureurs, quoi! ces petits enfants,
+ Ces nouveau-nés cherchant des seins, trouvant des fosses,
+ Quoi! ces mères pleurant leurs fils, ces femmes grosses
+ Qui flottent, l'œil fermé, dans le gouffre écumant,
+ Et dont le ventre mort apparaît par moment
+ Sous le glissement noir de cette transparence,
+ Quoi! toute cette horreur, toute cette souffrance,
+ L'eau jetée au hasard comme on jette les dés,
+ Quoi! la brutalité des fleuves débordés,
+ Ce serait lui! ce Dieu ferait ces catastrophes!
+ Lui qu'adore le rêve obscur des philosophes,
+ Lui devant qui l'on sent tressaillir la forêt,
+ Lui, que l'uléma chante au haut du minaret
+ Et que l'évêque loue en élevant sa crosse,
+ Lui, ce père! il serait cette bête féroce!
+
+ Ah! si vous disiez vrai, myopes de l'autel,
+ Si ce prodigieux et sublime Immortel
+ Avait de tels accès, et s'il était possible
+ Qu'ainsi qu'un archer sombre il eût l'homme pour cible,
+ S'il pouvait être pris dans ce flagrant délit,
+ S'il chassait les torrents farouches de leur lit,
+ S'il tuait, fou lugubre, en croyant qu'il se venge,
+ Alors la Justice, âpre et formidable archange,
+ Se dresserait devant le pâle Créateur,
+ Questionnerait l'être immense avec hauteur,
+ Et le menacerait, elle, cette éternelle,
+ De fuir et d'emporter l'aurore dans son aile,
+ Et rien ne serait plus sinistre, ô gouffre bleu,
+ Que le balbutiement épouvanté de Dieu!
+
+ Non! non! non! Je vous plains. J'ai l'horreur infinie
+ De voir comment un dogme avorte en calomnie,
+ Mais je vous absous. L'ombre est dans vos tristes murs;
+ L'obscurité n'est pas la faute des obscurs.
+ Plus qu'ils ne le voudraient les prêtres sont funèbres;
+ Votre âme est la noyée informe des ténèbres
+ Et flotte évanouie au fond des préjugés.
+ Je vous plains. Mettez-vous à genoux, et songez.
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Et nous, les survivants, secourons ceux qui meurent.
+ Au-dessus des grands deuils les grands devoirs demeurent.
+ Donnons! donnons! Vidons le reste du sac d'or.
+ Les barbares n'ont pas tout pris. Donnons encor!
+ Les rois sont les plus forts et les cieux les tolèrent;
+ Mais qu'importe! faisons rougir ceux qui volèrent
+ Cette France, toujours prête à tout secourir.
+ Soyons le cœur profond que rien ne peut tarir;
+ La France a toujours eu la bonté pour génie;
+ Donnons, et penchons-nous sur la vaste agonie.
+ Donnons! La France, hélas! en est à ne plus voir
+ Que des bras suppliants dans un horizon noir;
+ Cette nuit qu'on nous fait, ce n'est pas notre crime,
+ Et nous la subissons. Soit. Le peuple est sublime
+ Qui n'éteint pas l'amour quand l'ombre emplit le ciel,
+ Et devient ténébreux, mais reste fraternel.
+ Des misères sont là, nos âmes leur sont dues.
+ Ah! que des mains vers nous soient vainement tendues,
+ Cela ne se peut pas! Donnons! donnons! donnons!
+ Qu'au moins le désespoir nous ait pour compagnons;
+ Que pas un affamé ne demeure livide,
+ Et que pas une main ne se referme vide.
+ Donnons. Surtout gardons l'espoir. L'espoir est beau;
+ Nous sommes dans le deuil, mais non dans le tombeau.
+
+ LE POËTE.
+
+ Nous sommes un pays désemparé qui flotte,
+ Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote,
+ Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain,
+ Dans l'ondulation obscure du destin;
+ L'abîme, où nous roulons comme une sombre sphère,
+ Murmure, comme s'il cherchait ce qu'il va faire
+ De ce radeau chargé de pâles matelots;
+ Délibération orageuse des flots.
+ Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes.
+ Je le redis, la France est un besoin des hommes;
+ Après sa chute comme avant qu'elle tombât,
+ L'immense cœur du monde en sa poitrine bat.
+ Nous vivons. Nous sentons plus que jamais notre âme.
+ Ah! ce que nous a fait le destin est infâme,
+ Et j'en suis indigné, moi qui songe la nuit!
+ Hélas! Strasbourg s'éclipse et Metz s'évanouit,
+ Faut-il donc renoncer au Rhin, notre frontière?
+ Non! nous ne voulons pas. Et la volonté fière,
+ Avec l'accroissement de nos ongles, suffit.
+ Ce que le sort fait mal, toujours Dieu le défit;
+ Espérons. Il serait en effet bien étrange
+ Que le peuple qui va vers l'aurore, et dérange
+ Le vieil ordre du mal rien qu'en se remuant,
+ Aigle, fût désormais captif du chat-huant,
+ Que le libérateur du monde fût esclave,
+ Et que ce vaste Etna vît se figer sa lave
+ Sous des bouches soufflant on ne sait quels venins.
+ Et que ce géant fût garrotté par des nains!
+ Il serait inouï que cette altière France
+ Par qui s'est envolé l'archange Délivrance,
+ Après avoir sonné les sublimes beffrois,
+ Et mis les nations hors du cachot des rois,
+ Et déployé pour tous les peuples sa bannière,
+ Fût de la liberté des autres prisonnière,
+ Et livrée aux geôliers par ceux dont elle a fait
+ La force, en ces grands jours où le droit triomphait!
+ Cela ne sera pas! Quelle que soit l'injure,
+ Quelque affreuse que semble être cette gageure
+ Du funeste Aujourd'hui contre le fier Demain,
+ Nous sommes les vivants profonds du droit humain;
+ Ayons foi. Ces fléaux et ces rois d'un autre âge
+ Passeront. Quels que soient l'affront, le deuil, l'outrage,
+ L'énigme et la noirceur apparente du sort,
+ On cesse de haïr la nuit quand l'aube en sort!
+ Et, France, tu vaincras, ô prêtresse, ô guerrière,
+ Les tyrans par l'épée et Dieu par la prière!
+ Oui, prêtres, nous prions. Je crois, sachez-le bien.
+ Comme le vert palmier craint l'autan libyen,
+ Nous craignons pour nos fils votre enseignement triste;
+ Ah! vous ébranlez tout, prêtres. Mais Dieu résiste.
+ Nous l'avons dans nos cœurs et pas déraciné.
+ Je veux mourir en lui, car en lui je suis né;
+ Et je sens dans mon âme où tout l'aime et le nomme
+ Que c'est du droit de Dieu qu'est fait le droit de l'homme.
+
+ LE CHŒUR.
+
+ Une fois que le vrai s'est mis en marche, il va
+ Droit au but, et toujours l'avenir arriva.
+
+ LE POËTE.
+
+ Esprit humain, nul vent ne te cassera l'aile,
+ Jamais rien ne pourra troubler le parallèle
+ Entre l'ordre céleste et l'humaine raison;
+ L'aurore frémirait derrière l'horizon
+ Des propositions que lui ferait l'abîme.
+ L'enchaînement sans fin suit une loi sublime;
+ Toute ombre est une fuite, et toujours le moment
+ Superbe, où blanchira le bas du firmament,
+ Vient quand il doit venir, et jamais la Chaldée
+ Ni l'Inde aux yeux rêveurs n'ont vu l'aube attardée;
+ Nul souffle au fond du ciel n'éteint l'éternel feu;
+ L'infini conscient que nous appelons Dieu
+ Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure;
+ Aucun fléau ne peut demeurer passé l'heure;
+ Nulle calamité n'a droit de s'arrêter,
+ Dieu ne permettra pas à la nuit de rester.
+ Dieu ne laissera pas continuer le crime.
+ Croit-on que le soleil manquerait à la cime
+ Qui l'attend, lui le grand visage souriant?
+ Comprendrait-on l'étoile oubliant l'orient?
+ Le devoir de l'obstacle est de se laisser vaincre.
+ Demain nous appartient; rien ne pourra convaincre
+ Le jour qu'il ne doit pas se lever du côté
+ Du droit, de la justice et de la vérité.
+ Dieu supprime le mal, les fléaux, les désastres,
+ Par la fidélité formidable des astres.
+
+ LE CHŒUR.
+
+ France, songe au devoir. Sois grande, c'est ta loi.
+
+ LE POËTE.
+
+ Et fais de ta mémoire un redoutable emploi
+ En y gardant toujours les villes arrachées.
+ Enseignons à nos fils à creuser des tranchées,
+ A faire comme ont fait les vieux dont nous venons,
+ A charger des fusils, à rouler des canons,
+ A combattre, à mourir, et lisons-leur Homère.
+ Et tu nous souriras, quoique tu sois leur mère,
+ Car tu sais que des fils qui meurent fièrement
+ Sont l'orgueil de leur mère et son contentement.
+ France, ayons l'ennemi présent à la pensée,
+ Comme les grands troyens qui, sur la porte Scée,
+ S'asseyaient et suivaient des yeux les assiégeants.
+ Ces rois heureux autour de nous sont outrageants;
+ Aimons les peuples, mais n'oublions pas les princes.
+ En même temps restons penchés sur ces provinces
+ Qui sanglotent, en proie aux fléaux jamais las.
+ Soyons amers et doux. La question, hélas!
+ Est toute dans ce mot sans fond: les misérables;
+ Ceux-ci sont monstrueux; ceux-là sont vénérables;
+ Réprimons ceux d'en haut; secourons ceux d'en bas;
+ Prodiguons l'aide immense en songeant aux combats.
+ Peuple, il est deux trésors, l'un clarté, l'autre flamme,
+ Qu'il ne faut pas laisser décroître dans notre âme,
+ Et qui sont de nos cœurs chacun une moitié,
+ C'est la sainte colère et la sainte pitié.
+
+
+
+
+ LI
+
+ LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE
+
+
+ --O conquérants, guerriers, héros, faiseurs de cendres,
+ Vous les Nemrods, chasseurs géants, les Alexandres,
+ Vous qu'on nomme Alaric, Cyrus, Gengis, Timour,
+ Vous que la mort berça, petits, avec amour,
+ Et qui, grands, et marchant dans les apothéoses,
+ Ainsi qu'avril fait naître autour de lui des roses,
+ Avez fait sous vos pas éclore des tombeaux;
+ Vous que l'homme, par vous dévoré, trouve beaux;
+ Nous qu'il trouve hideux, et qui sommes vos frères,
+ Nous qui sommes les noirs bénisseurs funéraires,
+ Les prêtres, nous avons à vous dire ceci.
+ Écoutez.
+
+ Notre gîte auguste fut saisi,
+ Comme le vôtre, hélas, par la raison humaine;
+ Nous avions, comme vous, les peuples pour domaine,
+ Et nous rôdions sur eux, puissants, l'œil en arrêt,
+ Vainqueurs, toute la terre étant notre forêt;
+ Et nous disions à Dieu: C'est par nous que tu frappes!
+ Car vous êtes les rois, mais nous sommes les papes;
+ Vous êtes Attila, nous sommes Borgia.
+ Nous avons la madone et la panagia,
+ L'idole, comme, vous, vous avez la bataille;
+ Princes, nous n'avons pas tout à fait votre taille,
+ Nous sommes le danger qui se met à genoux,
+ Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous;
+ On sent notre velours, pire que votre griffe;
+ Nous sommes Anitus, Torquemada, Caïphe.
+ Une grande tiare est sur nos fronts étroits.
+ Urbain huit, Sixte quint, Paul trois, Innocent trois,
+ Gerbert, l'âme livrée aux sombres aventures,
+ Dicatus, inventant les quatorze tortures,
+ Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait,
+ La ruse, Loyola, la haine, Bossuet,
+ L'autodafé, l'effroi, le cachot, la bastille,
+ C'est nous; et notre pourpre effrayante pétille
+ Par moments, et s'allume, et devient flamboiement.
+
+ Nous étions, comme vous, des dieux; mais brusquement
+ La révolution nous mit des muselières.
+ La France mania de ses mains familières
+ Nos gueules, et, mordue et souriant, nous prit,
+ Fière, et, sans même avoir de plaie, étant l'esprit,
+ Elle nous a jetés dans une basse-fosse,
+ Moi prêtre, et toi tyran; elle a déclaré fausse
+ Ma caverne la foi, la guerre ton palais;
+ Elle a d'altiers dompteurs, Mirabeau, Rabelais,
+ Molière, Diderot, Rousseau, Danton, Voltaire.
+ Maintenant nous voilà, nous qui tenions la terre,
+ Tenus à notre tour par la France.
+
+ Eh bien, non!
+ A travers les barreaux de notre cabanon,
+ Frères, nous vous crions une bonne nouvelle:
+ L'orbe du soleil noir revient, et se révèle
+ Par un blêmissement farouche et triomphant;
+ Le passé, pour la terre épouvantable enfant,
+ Pour nous espoir, râlant d'une voix vengeresse,
+ Renaît, et ce cadavre en son berceau se dresse.
+ Son berceau c'est la tombe et son aube est la nuit.
+ La fleur noire du sombre autel s'épanouit
+ Pleine d'ombre, et promet le fruit plein de poussière.
+ Rome fatale vient de lever sa visière,
+ Dit à l'homme: Tais-toi! dit à Dieu: Le jour ment!
+ Et reprend la parole et le rugissement.
+
+ Encore un peu de temps, ce qui n'est que l'écorce
+ Tombera; le droit mort laissera voir la force;
+ Partout le joug, partout Pierre, partout César;
+ Et l'église tout bas tutoiera le bazar;
+ Les trônes reprendront leurs vastes équilibres,
+ Et les peuples seront esclaves, et nous libres.
+ A faire le gibet nous emploierons la croix.
+ Tout redeviendra guerre et vous serez les rois.
+ Tout redeviendra dogme et nous serons les maîtres.
+ Vous tyrans, étant chefs, nous bourreaux, étant prêtres,
+ Nous aurons de nouveau le monde sous nos pieds.
+ Et la terre verra puissamment copiés
+ Par des spectres nouveaux tous les anciens fantômes;
+ Et nous arrondirons les ténèbres en dômes
+ Au-dessus du grand temple où nous mettrons l'Erreur
+ Ayant le pape à droite, à gauche l'empereur.
+
+ Dans notre obscurité toute la terre plonge
+ Par degrés. Et déjà, d'un ongle qui s'allonge,
+ Par l'âme de l'enfant nous tenons l'avenir.
+
+ Chez nous, exterminer fait semblant de bénir;
+ La goutte de sang pleut du goupillon terrible;
+ Votre hache, ô guerriers, ne vaut pas notre bible;
+ Notre foudre est énorme, et votre quantité
+ De tonnerre est vraiment peu de chose à côté.
+ La Saint-Barthélemy sonne une sombre cloche;
+ Et cette cloche sainte aujourd'hui se rapproche,
+ Et cette cloche jette une plus grande voix
+ Que toute la bataille éparse autour des rois;
+ Car c'est derrière nous que le vrai deuil se lève;
+ Nous sommes le linceul, vous n'êtes que le glaive;
+ Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher,
+ Nous, nous leur commençons l'enfer par le bûcher.
+
+ C'est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble
+ Nous vaincrons; nous allons tout ravoir. Déjà tremble
+ La grille qu'on a mise entre le peuple et nous.
+ Satan en a tiré doucement les verrous.
+ Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre,
+ Nous allons ressaisir la terre.--
+
+ Ainsi, dans l'ombre,
+ Pendant que nous rêvons et que nous oublions,
+ La cage aux tigres parle à la cage aux lions.
+
+
+
+
+ LII
+
+ LES PAUVRES GENS
+
+ [Illustration: LES PAUVRES GENS.
+
+ Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin.
+ L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
+
+
+ LES PAUVRES GENS
+
+ I
+
+
+ Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
+ Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose
+ Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
+ Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.
+ Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
+ Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,
+ On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
+ Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
+ Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent.
+ La haute cheminée où quelques flammes veillent
+ Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
+ Une femme à genoux prie, et songe et pâlit.
+ C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,
+ Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
+ Le sinistre océan jette son noir sanglot.
+
+
+ II
+
+ L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
+ Il livre au hasard sombre une rude bataille.
+ Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,
+ Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
+ Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
+ Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
+ La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
+ Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,
+ Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson,
+ Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
+ Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment.
+ Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.
+ Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit.
+ Dans les brisants, parmi les lames en démence,
+ L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,
+ Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
+ Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
+ Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre.
+ Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,
+ Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,
+ Comme il faut calculer la marée et le vent!
+ Comme il faut combiner sûrement les manœuvres!
+ Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres;
+ Le gouffre roule et tord ses plis démesurés
+ Et fait râler d'horreur les agrès effarés.
+ Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,
+ Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées
+ Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.
+
+
+ III
+
+ Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur
+ L'importune, et, parmi les écueils en décombres,
+ L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres
+ Passent dans son esprit, la mer, les matelots
+ Emportés à travers la colère des flots.
+ Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère,
+ La froide horloge bat, jetant dans le mystère,
+ Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers;
+ Et chaque battement, dans l'énorme univers,
+ Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes,
+ D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.
+
+ Elle songe, elle rêve,--et tant de pauvreté!
+ Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.
+ Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.
+ --O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge,
+ La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir
+ Les constellations fuir dans l'ouragan noir
+ Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.
+ C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre
+ Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,
+ Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux,
+ Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,
+ Prend un pauvre marin frissonnant et le brise
+ Aux rochers monstrueux apparus brusquement.--
+ Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement,
+ Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge;
+ Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe
+ Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil!
+
+ Ces mornes visions troublent son cœur, pareil
+ A la nuit. Elle tremble et pleure.
+
+
+ IV
+
+ O pauvres femmes
+ De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes,
+ Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher,
+ C'est là, dans ce chaos! mon cœur, mon sang, ma chair!--
+ Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes.
+ Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,
+ Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,
+ Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,
+ Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse
+ Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,
+ Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,
+ Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,
+ A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile,
+ Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile!
+ Souci lugubre! on court à travers les galets,
+ Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les!
+ Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée
+ Toujours sombre, la mer toujours bouleversée!
+
+ Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul!
+ Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul!
+ Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.--O mère!
+ Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!--Chimère!
+ Plus tard, quand ils seront près du père et partis,
+ Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits!
+
+
+ V
+
+ Elle prend sa lanterne et sa cape.--C'est l'heure
+ D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,
+ S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.
+ Allons!--Et la voilà qui part. L'air matinal
+ Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche
+ Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.
+ Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin;
+ On dirait que le jour tremble et doute, incertain,
+ Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître.
+ Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.
+
+ Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin,
+ Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain
+ Une sombre masure apparaît décrépite;
+ Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite;
+ Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux;
+ La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,
+ Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.
+
+ --Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,
+ Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva
+ Malade et seule; il faut voir comment elle va.
+
+ Elle frappe à la porte, elle écoute; personne
+ Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
+ --Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri!
+ Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.--
+ Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle.
+ Et la maison se tait toujours.--Ah! Dieu! dit-elle,
+ Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!--
+ La porte, cette fois, comme si, par instants,
+ Les objets étaient pris d'une pitié suprême,
+ Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.
+
+
+ VI
+
+ Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
+ Du noir logis muet au bord des flots grondants.
+ L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.
+
+ Au fond était couchée une forme terrible;
+ Une femme immobile et renversée, ayant
+ Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant;
+ Un cadavre;--autrefois, mère joyeuse et forte;--
+ Le spectre échevelé de la misère morte;
+ Ce qui reste du pauvre après un long combat.
+ Elle laissait, parmi la paille du grabat,
+ Son bras livide et froid et sa main déjà verte
+ Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte
+ D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté
+ Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité!
+
+ Près du lit où gisait la mère de famille,
+ Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
+ Dans le même berceau souriaient endormis.
+
+ La mère, se sentant mourir, leur avait mis
+ Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
+ Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,
+ Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,
+ Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.
+
+
+ VII
+
+ Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble!
+ Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble
+ Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant,
+ Pas même le clairon du dernier jugement;
+ Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.
+
+ Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.
+ Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort,
+ Une goutte parfois tombe sur ce front mort,
+ Glisse sur cette joue et devient une larme.
+ La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.
+ La morte écoute l'ombre avec stupidité.
+ Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,
+ A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange;
+ Il semble qu'on entend ce dialogue étrange
+ Entre la bouche pâle et l'œil triste et hagard:
+ --Qu'as-tu fait de ton souffle?--Et toi, de ton regard?
+
+ Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,
+ Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres.
+ Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,
+ Le sort donne pour but au festin, au berceau,
+ Aux mères adorant l'enfance épanouie,
+ Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie,
+ Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau,
+ Le refroidissement lugubre du tombeau!
+
+
+ VIII
+
+ Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte?
+ Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte?
+ Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant?
+ Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant
+ Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle
+ Elle court, sans oser regarder derrière elle?
+ Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé
+ Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?
+
+
+ IX
+
+ Quand elle fut rentrée au logis, la falaise
+ Blanchissait; près du lit elle prit une chaise
+ Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait
+ Un remords, et son front tomba sur le chevet,
+ Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche
+ Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.
+
+ --Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a
+ Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là?
+ Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille!
+ Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille
+ Lui donner celle-là de plus.--C'est lui?--Non. Rien.
+ --J'ai mal fait.--S'il me bat, je dirai: Tu fais bien.
+ --Est-ce lui?--Non.--Tant mieux.--La porte bouge comme
+ Si l'on entrait.--Mais non.--Voilà-t-il pas, pauvre homme,
+ Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!--
+ Puis elle demeura pensive et frissonnant,
+ S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime,
+ Perdue en son souci comme dans un abîme,
+ N'entendant même plus les bruits extérieurs,
+ Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
+ Et l'onde et la marée et le vent en colère.
+
+ La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,
+ Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc;
+ Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
+ Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!
+
+
+ X
+
+ --C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine
+ Elle prit son mari comme on prend un amant,
+ Et lui baisa sa veste avec emportement,
+ Tandis que le marin disait:--Me voici, femme!
+ Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme
+ Son cœur bon et content que Jeannie éclairait.
+ --Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt.
+ --Quel temps a-t-il fait?--Dur.--Et la pêche?--Mauvaise.
+ Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise.
+ Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.
+ Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
+ Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,
+ J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre
+ A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?--
+ Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
+ --Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire,
+ J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,
+ J'avais peur.--Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.--
+ Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
+ Elle dit:--A propos, notre voisine est morte.
+ C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,
+ Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
+ Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
+ L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine;
+ L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.
+ La pauvre bonne femme était dans le besoin.
+
+ L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
+ Son bonnet de forçat mouillé par la tempête:
+ --Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,
+ Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
+ Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
+ De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?
+ Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire
+ Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
+ Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?
+ C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
+ Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
+ Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez.
+ Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,
+ Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
+ C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;
+ Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
+ Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
+ Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
+ Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
+ Cette petite fille et ce petit garçon,
+ Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
+ Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,
+ C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche?
+ D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.
+
+ --Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!
+
+
+
+
+ LIII
+
+ LE CRAPAUD
+
+
+ Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses?
+ Le couchant rayonnait dans les nuages roses;
+ C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident
+ Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent;
+ Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,
+ Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie;
+ Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur.
+ (Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur?
+ Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules,
+ Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules
+ Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!)
+ Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils;
+ L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière;
+ Le soir se déployait ainsi qu'une bannière;
+ L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli;
+ Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli,
+ Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
+ Doux, regardait la grande auréole solaire.
+ Peut-être le maudit se sentait-il béni;
+ Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini;
+ Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
+ L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche;
+ Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
+ Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.
+ Un homme qui passait vit la hideuse bête,
+ Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête;
+ C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait;
+ Puis une femme, avec une fleur au corset,
+ Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle;
+ Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.
+ Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.
+ --J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;--
+ Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,
+ Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
+ On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
+ On a sa mère, on est des écoliers joyeux,
+ De petits hommes gais, respirant l'atmosphère
+ A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire
+ Sinon de torturer quelque être malheureux?
+ Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
+ C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent.
+ Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent
+ Et crièrent:--Tuons ce vilain animal,
+ Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!--
+ Et chacun d'eux, riant,--l'enfant rit quand il tue,--
+ Se mit à le piquer d'une branche pointue,
+ Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant
+ Les blessures, ravis, applaudis du passant;
+ Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale
+ Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,
+ Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait
+ Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid;
+ Il fuyait; il avait une patte arrachée;
+ Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée;
+ Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
+ Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,
+ Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave;
+ Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave!
+ Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt
+ Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait;
+ On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre.
+ Oh! la sombre action, empirer la misère!
+ Ajouter de l'horreur à la difformité!
+ Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,
+ Il respirait toujours; sans abri, sans asile,
+ Il rampait; on eût dit que la mort, difficile,
+ Le trouvait si hideux qu'elle le refusait;
+ Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,
+ Mais il leur échappa, glissant le long des haies;
+ L'ornière était béante, il y traîna ses plaies
+ Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert,
+ Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,
+ Lavant la cruauté de l'homme en cette boue;
+ Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
+ Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis.
+ Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits
+ Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
+ Allons pour l'achever prendre une grosse pierre!
+ Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,
+ Ils fixaient leurs regards, et le désespéré
+ Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.
+ --Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles;
+ Quand nous visons un point de l'horizon humain,
+ Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.--
+ Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase;
+ C'était de la fureur et c'était de l'extase;
+ Un des enfants revint, apportant un pavé,
+ Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,
+ Et dit:--Nous allons voir comment cela va faire.--
+ Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
+ Le hasard amenait un chariot très lourd
+ Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd;
+ Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
+ Après un jour de marche approchait de l'étable;
+ Il roulait la charrette et portait un panier;
+ Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier;
+ Cette bête marchait, battue, exténuée;
+ Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée;
+ Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur
+ Cette stupidité qui peut-être est stupeur;
+ Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue
+ Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue
+ Était comme un lugubre et rauque arrachement;
+ Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant;
+ La route descendait et poussait la bourrique;
+ L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,
+ Dans une profondeur où l'homme ne va pas.
+
+ Les enfants, entendant cette roue et ce pas,
+ Se tournèrent bruyants et virent la charrette:
+ --Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête!
+ Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend
+ Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.
+
+ Tous regardaient.
+
+ Soudain, avançant dans l'ornière
+ Où le monstre attendait sa torture dernière,
+ L'âne vit le crapaud, et, triste,--hélas! penché
+ Sur un plus triste,--lourd, rompu, morne, écorché,
+ Il sembla le flairer avec sa tête basse;
+ Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce;
+ Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant
+ Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,
+ Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance!
+ Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,
+ Avec sa lassitude acceptant le combat,
+ Tirant le chariot et soulevant le bât,
+ Hagard, il détourna la roue inexorable,
+ Laissant derrière lui vivre ce misérable;
+ Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
+
+ Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,
+ Un des enfants--celui qui conte cette histoire--
+ Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,
+ Entendit une voix qui lui disait: Sois bon!
+
+ Bonté de l'idiot! diamant du charbon!
+ Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres!
+ Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres
+ Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,
+ Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.
+ O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre,
+ L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,
+ Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,
+ Le damné bon faisant rêver l'élu méchant!
+ L'animal avançant lorsque l'homme recule!
+ Dans la sérénité du pâle crépuscule,
+ La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur
+ De la mystérieuse et profonde douceur;
+ Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle
+ Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle;
+ Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,
+ Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,
+ Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange
+ Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,
+ Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,
+ Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.
+ Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites?
+ Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites?
+ Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour!
+ Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour;
+ Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,
+ La bonté qui, du monde éclaire le visage,
+ La bonté, ce regard du matin ingénu,
+ La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,
+ Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime,
+ Est le trait d'union ineffable et suprême
+ Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent,
+ Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant.
+
+
+
+
+ LIV
+
+ LA VISION DE DANTE
+
+
+ Dante m'est apparu. Voici ce qu'il m'a dit:
+
+
+ I
+
+ Je dormais sous la pierre où l'homme refroidit.
+ Je sentais pénétrer, abattu comme l'arbre,
+ L'oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre.
+ Tout en dormant je crus entendre à mon côté
+ Une voix qui parlait dans cette obscurité,
+ Et qui disait des mots étranges et funèbres.
+ Je m'écriai: Qui donc est là dans les ténèbres?
+ Et j'ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants:
+ Combien ai-je dormi? La voix dit: Cinq cents ans;
+ Tu viens de t'éveiller pour finir ton poëme
+ Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neuvième.
+
+ Et je me réveillai tout à fait; je n'avais
+ Plus rien autour de moi; la tombe aux durs chevets
+ S'était évanouie avec sa voûte sombre,
+ Et j'étais hors du temps, de la forme et du nombre;
+ Debout sans savoir où ni sans savoir sur quoi.
+ Enfin un peu de jour arriva jusqu'à moi,
+ Mes prunelles s'étant à l'ombre habituées;
+ Alors je distinguai deux portes de nuées,
+ L'une au fond, devant moi, l'autre en bas, au-dessous
+ D'un brouillard composé des éléments dissous,
+ Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première,
+ Splendide, semblait faite avec de la lumière;
+ C'était un trou de feu dans un nuage d'or;
+ Quelqu'un, celui qui parle aux sibylles d'Endor,
+ Pour construire cet arc, splendide météore,
+ Avait pris et courbé les rayons de l'aurore;
+ Du moins je le pensai, non sans frémissement.
+ Cette porte, où luisaient l'astre et le diamant,
+ Brillait au plus profond de l'espace livide
+ Comme un point lumineux et posait sur le vide;
+ On voyait au-dessous le libre éther flotter,
+ Car nul mont n'eût osé s'offrir pour la porter,
+ Et, sous les saints piliers de cette arche vivante,
+ Le Sinaï lui-même eût croulé d'épouvante.
+ L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur
+ Noir comme une fumée, et ridé comme un mur
+ Vaguement aperçu dans des épaisseurs mornes,
+ Mêlant ses bords confus aux profondeurs sans bornes,
+ Espèce d'antre informe en ténèbres construit,
+ Cratère fait de bronze et couronnant la nuit.
+ Cette porte semblait la bouche des abîmes.
+
+ Songeant à tous les maux qu'ici-bas nous subîmes,
+ Mon esprit, où la crainte accompagne l'espoir,
+ Du portail rayonnant allait au porche noir,
+ Et, me ressouvenant de ce qu'on fait sur terre,
+ J'entrevis que c'étaient les portes du mystère.
+
+ Soudain tout s'éclipsa, brusquement obscurci.
+
+
+ II
+
+ Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,
+ Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières
+ Une main invisible avait lié des pierres.
+ J'étais comme est un prêtre au seuil du saint parvis,
+ Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis
+ L'ombre; l'ombre hideuse, ignorée, insondable,
+ De l'invisible Rien vision formidable,
+ Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,
+ Où dans l'obscurité l'obscurité se fond;
+ Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe;
+ L'ombre sans un regard, l'ombre sans une lampe;
+ Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité;
+ L'ombre, voile effrayant du spectre éternité.
+ Qui n'a point vu cela n'a rien vu de terrible.
+ C'est l'espace béant, l'étendue impossible,
+ Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu
+ Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu,
+ La cécité glacée et plus qu'un marbre lourde,
+ Une tranquillité muette, aveugle et sourde,
+ L'horrible intérieur d'un sépulcre infini.
+ Cependant un reflet sur mon cercueil jauni
+ Me fit tressaillir, mais tout restait immobile;
+ Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille,
+ Un flamboiement profond, fixe, silencieux,
+ Pareil à la clarté que ferait à nos yeux
+ Derrière un rideau noir une torche allumée.
+ Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée;
+ Car, sachez-le, vivants, hors du clair firmament,
+ L'affreuse immensité se tait lugubrement.
+ Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme,
+ Regarder comme un œil et penser comme une âme;
+ Ce n'était cependant qu'un voile, et l'on sentait
+ Derrière la lueur quelqu'un qui méditait.
+
+
+ III
+
+ Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles
+ Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles;
+ Je compris où j'étais et j'eus un tremblement;
+ Car soudain j'aperçus, dans ce rayonnement
+ Semblable aux visions que voyaient les prophètes,
+ Les sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes;
+ La clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils,
+ Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils
+ Aux sept géants qui sont sur le palais Farnèse,
+ Et, comme lorsqu'on est devant une fournaise,
+ Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté.
+ L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité,
+ Semblait plein de terreur devant cette lumière.
+ J'essayai de prier, mais en vain; la prière
+ Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit
+ Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit;
+ Et je restai glacé devant la clarté blême
+ Comme si j'eusse été quelque abîme moi-même.
+ Et je me dis: Voici qu'on va juger quelqu'un.
+ Cette ombre, des forfaits c'est le gouffre commun;
+ Ce feu, c'est la clarté de la face du juge.
+ Et j'eus peur.
+
+
+ IV
+
+ O sentence! ô peine sans refuge!
+ Tomber dans le silence et la brume à jamais!
+ D'abord quelque clarté des lumineux sommets
+ Vous laisse distinguer vos mains désespérées.
+ On tombe, on voit passer des formes effarées,
+ Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur,
+ Des visages hideux qu'éclaire une lueur.
+ Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule,
+ La nuit morne succède au sombre crépuscule.
+ On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas;
+ On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas;
+ On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes;
+ On se sent devenir les larves que nous sommes;
+ On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus,
+ Et l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus.
+ Puis tout est vide! On est le grain que le vent sème.
+ On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même;
+ On sent les profondeurs qui s'emparent de vous;
+ Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux;
+ On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible;
+ On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible;
+ Des souffles par moments passent dans cette nuit.
+ Puis on ne sent plus rien.--Pas un vent, pas un bruit,
+ Pas un souffle; la mort, la nuit; nulle rencontre;
+ Rien, pas même une chute affreuse ne se montre.
+ Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours,
+ Et l'on pense toujours, et l'on tombe toujours!
+ Et le froid du néant lentement vous pénètre!
+ Vivants! tomber, tomber, et tomber, sans connaître
+ Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont!
+ Une chute sans fin dans une nuit sans fond,
+ Voilà l'enfer.
+
+
+ V
+
+ Pendant que je songeais, l'espace
+ Vibra comme un vitrail quand un chariot passe,
+ Et je vis apparaître un ange surprenant.
+ C'était un être ailé, sévère et rayonnant.
+ Comme Jésus du front passait les douze apôtres,
+ Ce bel archange était plus grand que tous les autres,
+ Il avait la hauteur de deux stades romains;
+ Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains;
+ Il portait sur sa tête ingénue et superbe
+ Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe:
+ --JUSTICE.--On le pouvait lire distinctement,
+ Chaque lettre du mot était un diamant.
+
+ Justice! O mot profond que les gouffres vénèrent!
+
+ Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent.
+
+ Et l'archange cria:--Trépassés! trépassés!
+ Levez-vous, accourez, venez, comparaissez!
+ Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes.
+ O victimes! sortez des nuits, sortez des tombes,
+ Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois!
+ Venez du fond des mers, venez du fond des bois,
+ Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure!
+ Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure
+ Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,
+ Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.
+
+ Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.
+
+
+ VI
+
+ Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent
+ Éclata tout à coup dans le gouffre muet,
+ Et je vis quelque chose en bas qui remuait.
+ C'était comme un point noir, puis comme une fumée,
+ Puis comme la poussière où s'avance une armée,
+ Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant,
+ Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,
+ Triste, livide, énorme, ayant un air de rage,
+ Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage.
+ Ce bloc était confus comme un brouillard du soir.
+ Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.
+
+ C'était une nuée et c'était une foule.
+ Cela voguait, courait, roulait comme une houle;
+ Et puis cela faisait un bruit mystérieux.
+ Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux.
+ Je leur criai:--Quels sont les noms dont on vous nomme?
+ O spectres, comme vous j'étais jadis un homme,
+ Vous êtes maintenant des spectres comme moi.--
+ Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi
+ Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres.
+ Les uns étaient assis sur d'informes décombres;
+ D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât,
+ Terribles, agitaient des vestes de forçat;
+ D'autres étaient au joug liés comme des bêtes;
+ D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de têtes;
+ Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet;
+ Des enfants morts tenaient encore leur jouet,
+ Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles;
+ D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles;
+ D'autres avaient au cou la corde du gibet;
+ D'autres traînaient des fers; un autre se courbait,
+ L'affreux plafond trop bas d'un cachot solitaire
+ Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre;
+ Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux,
+ Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os;
+ D'autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles;
+ D'autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles;
+ Innombrables, meurtris, pâles, échevelés,
+ Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés,
+ Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes
+ Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes
+ Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés,
+ On voyait un monceau de fantômes voilés,
+ Muets et noirs; c'étaient les veuves et les mères.
+ La rumeur qui sortait de ces ombres amères
+ Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font;
+ Et, devant la clarté qui flamboyait au fond,
+ Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtèrent,
+ Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent
+ La terre de leur bouche, et crièrent: Seigneur!
+
+ A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur
+ L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible,
+ Le droit de prononcer ce nom inaccessible
+ Poussa dans la nuit triste un long gémissement.
+
+
+ VII
+
+ Ils reprirent: Seigneur! Ce fut un noir moment.
+ Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille;
+ Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille,
+ La voix des innocents sur toute autre prévaut,
+ C'est le cri des enfants qui monte le plus haut,
+ Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.
+
+ --«Seigneur! Seigneur! Seigneur! Justice pour la terre!
+ «Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité,
+ «La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté;
+ «Chassés par les brigands que là-haut on encense,
+ «Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence,
+ «Que Satan forgeron frappe à coups de marteau.
+ «Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau,
+ «Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée;
+ «Nous sommes le sang tiède et la tête coupée;
+ «Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent
+ «Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant
+ «Que les vices lascifs et les crimes énormes
+ «Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes.
+ «Nous crions vers vous, père! O Dieu bon, punissez!
+ «Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés,
+ «Car vous êtes patrie à celui qu'on exile,
+ «Car vous êtes le port, la demeure et l'asile;
+ «Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.
+ «Là-haut le meurtre seul est libre; c'est un jeu
+ «D'égorger les vivants; le droit n'a plus de base,
+ «Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase,
+ «Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort.
+ «Au sud on tue, on pend, on extermine; au nord
+ «On élargit le bagne, on élargit les fosses;
+ «On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses;
+ «Le glaive a reparu, hideux, comme jadis.
+ «Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits
+ «Écraser du talon le sein des vierges mortes;
+ «Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes
+ «Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés;
+ «Et les petits enfants, du haut des toits jetés,
+ «Étaient reçus en bas sur les pointes des piques.
+ «Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques,
+ «Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons
+ «Sont pleins de nos douleurs! Seigneur, nous en sortons.
+ «Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie.
+ «Le genre humain saignant est traîné sur la claie.
+ «Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau,
+ «Et nous vous rapportons l'âme, notre flambeau!
+ «O Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge!»
+
+ --Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? dit l'ange.
+
+ Et d'une seule voix ils dirent:--Les soldats.
+
+
+ VIII
+
+ Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas,
+ N'ont rien vu de pareil à ce que je raconte.
+
+ Comme après un nuage un autre brouillard monte,
+ Je vis alors monter de l'abîme obscurci
+ Un autre amas informe, et l'ange dit: Ici!
+
+ Et ce groupe arriva, confus comme une ville,
+ Devant la clarté sombre et toujours immobile.
+ C'étaient des millions d'hommes bardés de fer,
+ Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer,
+ Cavaliers, fantassins, multitudes fatales,
+ Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales,
+ A l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front.
+ Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond,
+ D'autres au léopard hurlant dans sa tanière.
+ Ils étaient tous vêtus de la même manière;
+ Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons;
+ Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons;
+ Leurs armes m'étonnaient et m'étaient inconnues.
+ Ils surgissaient en foule et par mille avenues.
+ C'étaient des légions et puis des légions,
+ Flot d'hommes inondant ces mornes régions,
+ Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées;
+ Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées;
+ Ils traînaient après eux des chariots d'airain
+ Avec le roulement d'un foudre souterrain.
+ Un grand vautour doré les guidait comme un phare.
+ Tant qu'ils étaient au fond de l'ombre, la fanfare,
+ Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons,
+ Chantait claire et joyeuse au front des escadrons,
+ Trompettes et tambours sonnaient, et des centaures
+ Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores;
+ Mais, dès qu'ils arrivaient devant le flamboiement,
+ Les clairons effarés se taisaient brusquement,
+ Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre,
+ Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre,
+ Et la lance et l'épée échappaient à leur poing.
+ En voyant la lueur qu'ils ne comprenaient point,
+ Ils s'arrêtaient, courbant leurs faces étonnées;
+ Ils avaient ce front bas des bêtes enchaînées
+ Quand, le loup étant pris au piége et garrotté,
+ L'air terrible fait place à l'air épouvanté.
+
+ O spectacle de voir la force au pied de l'être!
+ De voir s'évanouir le gendarme et le reître,
+ Hommes, glaives, chevaux, clairons, férocité,
+ Tout le sombre ouragan, devant cette clarté!
+
+
+ IX
+
+ L'ange dit:--Qu'êtes-vous?
+
+ --Nous sommes les armées.
+
+ Alors, pâles, debout, les ombres ranimées
+ Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins:
+
+ --Malheur! malheur! malheur à tous ces assassins!
+
+ Et l'ange dit, levant les bras pour les confondre:
+
+ --Vous avez entendu. Qu'avez-vous à répondre?
+
+ Et les morts répétaient:--Malheur aux assassins!
+
+ --Répondez, cria l'ange.
+
+ Alors ces lourds essaims,
+ Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines,
+ Dirent:
+
+ --Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines.
+ Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain;
+ Nous n'étions que le glaive, eux, ils étaient la main.
+ C'est sur eux, non sur nous, que le crime retombe.--
+
+ L'ange, vers la lueur calme comme une tombe,
+ Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds,
+ Puis, se tournant, il fit un signe aux aquilons.
+
+ Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent.
+
+
+ X
+
+ Puis au fond de la nuit les aquilons coururent
+ Et revinrent, poussant une nuée encor.
+ Et ce nuage était plein de fantômes d'or.
+
+ Il s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre.
+
+ Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre,
+ L'épée au flanc, la plume au front, l'air irrité,
+ Debout sur la nuée avec autorité,
+ Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches;
+ Triomphants, quelques-uns très vieux, et plus farouches
+ Que les durs Teutatès et les noirs Irmensuls.
+ Ils tenaient des bâtons comme font les consuls.
+
+ Et l'ange leur cria:--C'est vous les capitaines?
+
+ --C'est nous. Que nous veux-tu?
+
+ --Silence aux voix hautaines!
+ Regardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous!
+ Dit l'ange; et, dérangeant sa robe avec courroux,
+ Il leur montra la foudre en son sein endormie.
+
+ Il reprit:--Vous avez ainsi qu'une ennemie
+ Traité la race humaine; où vous avez passé
+ Tout est mort, l'herbe a crû; vous avez écrasé
+ Les femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves,
+ Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves;
+ Vous avez relevé le glaive et l'échafaud,
+ Brisé la loi d'en bas, bravé la loi d'en haut;
+ Vous êtes devant Dieu; qu'avez-vous à répondre?
+
+ Comme devant la braise on voit la cire fondre,
+ Ces noirs victorieux tombèrent à genoux,
+ Et, criant et pleurant, dirent:
+
+ --Ce n'est pas nous!
+ Ce n'est pas nous, Seigneur! Seigneur, ce sont les juges.
+ Après les châtiments, les fléaux, les déluges,
+ Les hommes ont assis sur des siéges sacrés
+ D'autres hommes savants, austères, vénérés,
+ Pour être au milieu d'eux comme la loi vivante.
+ Seigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu'on vante
+ Disaient:--Vous faites bien. Tuez. Versez le sang.
+ Ceci, c'est le coupable.--Or c'était l'innocent.
+ Nous ne le savions pas. Nous, troupe au mal poussée,
+ Nous n'étions que le bras, ils étaient la pensée;
+ Nous n'étions que la force, eux, ils étaient l'esprit.
+ Nos meurtres sont leur crime!
+
+ Et l'archange reprit:
+
+ --Allez!--
+
+ Tout s'effaça comme un flocon d'écume.
+
+
+ XI
+
+ L'ange leva le doigt, et je vis, dans la brume,
+ Monter et croître au fond des brouillards épaissis
+ Une espèce de cirque, et là, muets, assis,
+ Un tas d'hommes vêtus d'hermine et de simarres,
+ Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares,
+ Des billots, des gibets, des fers, des piloris.
+ Ces hommes regardaient l'ange d'un air surpris;
+ Comme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face
+ Son nom, Justice, entre eux ils disaient à voix basse:
+ --Que veut dire ce mot qu'il porte sur son front?
+
+ L'ange cria:
+
+ --Malheur à ceux qui mentiront!
+ Vos noms? parlez!--
+
+ Et tous semblaient vouloir se taire.
+
+ --Vous êtes, dit l'esprit, les juges de la terre.
+ De vous tous qui teniez le livre de la loi
+ Pas un ne me connaît, mais je vous connais, moi.
+ Écoutez. Vous avez trahi le droit auguste,
+ Absous les scélérats, condamné l'homme juste,
+ Et lié l'innocence aux pieds du crime heureux.
+ Quand le massacre, ouvrant ses ongles ténébreux,
+ Planait sur la cité qui lutte et qui s'effraie,
+ Vous avez comme un aigle adoré cette orfraie;
+ Quand les soldats noyaient dans le meurtre les lois,
+ A leurs cris furieux vous mêliez votre voix,
+ Vous mettiez votre bouche à leurs clairons de cuivre;
+ C'est vous qui, de la loi tenant toujours le livre,
+ Des martyrs aux brigands partagiez les habits;
+ C'est vous qui livriez aux tigres les brebis;
+ C'est vous qui des héros traîniez les agonies
+ Du carcan au gibet, du bagne aux gémonies,
+ Juges; et le bourreau d'épouvante vêtu,
+ Voyant qu'on lui disait d'égorger la vertu,
+ Pensait dans son esprit: Ces hommes-là se trompent.
+ Vous vous êtes assis aux festins qui corrompent,
+ Vous avez applaudi le mal, ri du remords,
+ Et vous avez craché sur la face des morts.
+ O juges, ce sont là des choses exécrables.
+ Qu'avez-vous à répondre?
+
+ Alors ces misérables,
+ Tombant hors de leur siége et se prosternant tous,
+ Tremblant et gémissant, dirent:
+
+ --Ce n'est pas nous.
+
+ --Mais qui donc est coupable alors?
+
+ --Ce sont les princes.
+ La terre est par les rois divisée en provinces.
+ Nous renvoyons aux rois toutes nos actions.
+ Les princes commandaient; nous leur obéissions,
+ Seigneur, car de tout temps les prêtres et les mages
+ Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images.
+
+ L'ange dit:--Amenez les images de Dieu.
+
+ Des êtres monstrueux parurent.
+
+
+ XII
+
+ Du milieu
+ De l'abîme on les vit surgir dans l'ombre impure.
+ L'un ressemblait au meurtre et l'autre à la luxure,
+ L'autre à la fraude, l'autre à l'orgueil, celui-ci
+ Au mensonge, et d'horreur je demeurai saisi,
+ Car ils avaient du mal toutes les ressemblances.
+ A travers cette nuit, les brouillards, les silences,
+ Dans ce gouffre sans fond de toutes parts béant,
+ Dans ces immensités qu'emplissait le néant,
+ Ils se dressaient, le sceptre appuyé sur l'épaule;
+ Les uns, Molochs blanchis par les neiges du pôle,
+ D'autres ayant au front un reflet du midi,
+ Tous habillés de pourpre et d'or, l'œil engourdi,
+ L'air superbe, l'épée au flanc, couronne en tête,
+ Globe en main; chacun d'eux était seul sur le faîte
+ D'un trône, comme un roi d'Édom ou d'Issachar,
+ Et chaque trône était porté sur un grand char.
+ Devant chaque fantôme, en la brume glacée,
+ Ayant le vague aspect d'une croix renversée
+ Venait un glaive nu, ferme et droit dans le vent,
+ Qu'aucun bras ne tenait et qui semblait vivant.
+ Les vapeurs au-dessous flottaient basses et lentes.
+ Les chars étaient traînés par des bêtes volantes,
+ Monstres inconnus même au gouffre sans clarté;
+ Attelages impurs! L'un était emporté
+ Par des tigres ailés au pied large, aux yeux mornes,
+ L'autre par des griffons, l'autre par des licornes,
+ L'autre par des vautours à deux têtes, ayant
+ Des diadèmes d'or sur leur front flamboyant.
+ Tous ces monstres poussaient des cris, battaient de l'aile,
+ Tantôt mêlés, tantôt en ligne parallèle.
+ Les trônes approchaient sous ces lugubres cieux;
+ On entendait gémir autour des noirs essieux
+ La clameur de tous ceux qu'avaient broyés leurs roues;
+ Ils venaient, ils fendaient l'ombre comme des proues;
+ Sous un souffle invisible ils semblaient se mouvoir;
+ Rien n'était plus étrange et plus farouche à voir
+ Que ces chars effrayants tourbillonnant dans l'ombre.
+ Dans le gouffre tranquille où l'humanité sombre,
+ Ces trônes de la terre apparaissaient hideux.
+
+ Le dernier qui venait, horrible au milieu d'eux,
+ Était à chaque marche encombré de squelettes
+ Et de cadavres froids aux bouches violettes,
+ Et le plancher rougi fumait, de sang baigné;
+ Le char qui le portait dans l'ombre était traîné
+ Par un hibou tenant dans sa griffe une hache.
+ Un être aux yeux de loup, homme par la moustache,
+ Au sommet de ce char s'agitait étonné,
+ Et se courbait furtif, livide et couronné.
+ Pas un de ces césars à l'allure guerrière
+ Ne regardait cet homme. A l'écart, et derrière,
+ Vêtu d'un noir manteau qui semblait un linceul,
+ Espèce de lépreux du trône, il venait seul;
+ Il posait les deux mains sur sa face morose
+ Comme pour empêcher qu'on y vît quelque chose;
+ Quand parfois il ôtait ses mains en se baissant,
+ En lettres qui semblaient faites avec du sang
+ On lisait sur son front ces trois mots: Je le jure.
+
+ Quoiqu'ils fussent encore au fond de l'ombre obscure,
+ Hommes hideux, de traits et d'âge différents,
+ Je les distinguais tous, car ils étaient très grands.
+ Je crus voir les titans de l'antique nature.
+ Mais ces géants brumeux décroissaient à mesure
+ Qu'ils s'éloignaient du point dont ils étaient partis,
+ Et, plus ils approchaient, plus ils étaient petits.
+ Ils rentraient par degrés dans la stature humaine;
+ La clarté les fondait ainsi qu'une ombre vaine;
+ Eux que j'avais crus hauts plus que les Apennins,
+ Quand ils furent tout près de moi, c'étaient des nains.
+ Et l'ange, se dressant dans la brume indécise,
+ Etait penché sur eux comme la tour de Pise.
+
+
+ XIII
+
+ Et les glaives s'étaient éclipsés.
+
+ L'ange dit:
+
+ --Qu'êtes-vous?
+
+ Et le groupe à ses pieds répondit:
+
+ --Rois, et maîtres de tout, du droit de nos ancêtres.
+
+ --Rois! vous êtes les rois, vous n'êtes pas les maîtres,
+ Dit l'ange. Allons, venez, c'est l'heure, arrivez tous.
+ Vous voilà donc enfin, princes! D'où sortez-vous?
+ O princes, vous sortez, et je vais vous le dire,
+ Des forfaits, des fureurs, du meurtre et du délire,
+ Des deuils, des faux serments dont l'homme est éperdu
+ Et du sang innocent à grands flots répandu.
+ Vous sortez des palais qu'habite la démence,
+ Des fortins, des charniers, et de la plainte immense
+ Du monde entier criant vers le haut firmament!
+ Rois! l'homme n'est pas fait pour votre amusement.
+ Rois! la terre est un temple et non pas une étable.
+ Le tyran, dans l'orgie, accoudé sur la table,
+ Commande au crime, et Dieu commande au châtiment.
+ Princes, avant que Dieu regarde froidement
+ Tout le sang qui ruisselle autour de vos armures,
+ Les astres tomberont comme des figues mûres
+ Qui tombent d'un figuier secoué par le vent.
+ O rois qui massacrez sous l'œil du Dieu vivant,
+ La voix du genre humain contre vos fronts s'élève.
+ Plus nombreux que les flots gémissant sur la grève,
+ Les morts auprès de Dieu, rois, vous ont précédés.
+ Otez votre couronne, accusés, répondez.
+ Tous ces crimes abjects, mêlés au vice immonde,
+ Les avez-vous commis?
+
+ Et ces maîtres du monde
+ Tremblèrent comme l'arbre au vol des ouragans,
+ Et l'ange regardait pâlir ces arrogants;
+ Et chacun d'eux, pareil au renard qui s'échappe,
+ Criait:
+
+ --Ce n'est pas nous!
+
+ --Et qui donc?
+
+ --C'est le pape.
+ Seigneur, vous aviez mis parmi nous ce docteur.
+ Il était le semeur, il était le pasteur,
+ Il enseignait d'en haut comme votre vicaire.
+ Nos trônes faisaient cercle autour de cette chaire.
+ Nous écoutions son verbe ainsi que votre voix.
+ Il nous disait: «Je suis celui qui parle aux rois;
+ «Quiconque me résiste et me brave est impie.
+ «Ce qu'ici-bas j'écris, là-haut Dieu le copie.
+ «L'église, mon épouse, éclose au mont Thabor,
+ «A fait de la doctrine une cage aux fils d'or,
+ «Et comme des oiseaux j'y tiens toutes les âmes.
+ «Seul je suis le mystère et seul j'ai les dictames.
+ «Rois, obéissez-moi selon qu'il est écrit.
+ «Quand vous me regardez, vous voyez Jésus-Christ.
+ «Je fais et je défais la loi quand je la touche,
+ «Et l'explication de tout est dans ma bouche;
+ «Je suis l'homme-justice et l'homme-vérité.»
+ Or, quand nous abattions droit, peuple, liberté,
+ Quand nous eûmes tué le tribun et l'apôtre,
+ Nous étions d'un côté, les morts étaient de l'autre,
+ Nous lui dîmes:--Quels sont les bons et les pervers?
+ Et cet homme leva la main, et l'univers
+ Vit descendre, Seigneur, de cette main suprême
+ Sur nous l'apothéose et sur eux l'anathème;
+ Quand nous exterminions l'aïeul aux pas tremblants,
+ Ce vieillard nous criait: Malheur aux cheveux blancs!
+ Quand nous percions l'enfant au ventre de sa mère,
+ Il nous criait, debout au fond du sanctuaire,
+ Devant la mère froide et devant l'enfant mort:
+ L'enfant était coupable et la mère avait tort!
+ Il faisait, pour punir quiconque pense et rêve,
+ Jaillir des crucifix sous les éclairs du glaive!
+ Sa main, plus que nos bras, multipliait les coups.
+ Répondez, Pazzoli, Simoncelli, vous tous!
+ Cet homme interrompait la messe à l'offertoire,
+ Ce prêtre rejetait la gorgée au ciboire,
+ Seigneur, pour faire signe au bourreau de frapper,
+ Et lui montrer du doigt les têtes à couper.
+ Sa ceinture servait de corde à nos potences.
+ Il liait de ses mains l'agneau sous nos sentences;
+ Et quand on nous criait: Grâce! il nous criait: Feu!
+ C'est à lui que le mal revient. Voilà, grand Dieu,
+ Ce qu'il a fait; voilà ce qu'il nous a fait faire.
+ Cet homme était le pôle et l'axe de la sphère;
+ Il est le responsable et nous le dénonçons!
+ Seigneur, nous n'avons fait que suivre ses leçons,
+ Seigneur, nous n'avons fait que suivre son exemple.
+ Nos forfaits sous ses pieds sont nés dans votre temple;
+ Il nous a mis l'enfer dans l'âme au lieu du ciel,
+ Lui seul porte le poids du crime universel!
+
+ Et l'archange cria:
+
+ --Faites venir cet homme!
+
+ Alors les sept clairons dirent:
+
+ --Pape de Rome!
+ Mastaï! Mastaï! nous t'appelons sept fois.
+ Viens rapporter à Dieu les peuples et les rois,
+ Car l'Éternel t'attend, assis sur les nuées.
+
+ Toutes les profondeurs frémirent, remuées.
+
+ Un vieillard blanc et pâle apparut dans la nuit.
+
+
+ XIV
+
+ Debout, morne, il tremblait comme un homme qui fuit,
+ Et des mains le tenaient au collet dans la brume.
+ Vêtu de lin plus blanc qu'un encensoir qui fume,
+ Il avait, spectre blême aux idoles pareil,
+ Les baisers de la foule empreints sur son orteil,
+ Dans sa droite un bâton comme l'antique archonte,
+ Sur son front la tiare, et dans ses yeux la honte.
+ De son cou descendait un long manteau doré,
+ Et dans son poignet gauche il tenait, effaré,
+ Comme un voleur surpris par celui qu'il dérobe,
+ Des clefs qu'il essayait de cacher sous sa robe.
+ Il était effrayant à force de terreur.
+
+ Quand surgit ce vieillard, on vit dans la lueur
+ L'ombre et le mouvement de quelqu'un qui se penche.
+ A l'apparition de cette robe blanche,
+ Au plus noir de l'abîme un tonnerre gronda.
+ L'archange, tout à coup terrible, regarda,
+ De cet œil flamboyant que vit luire Sodome,
+ L'ombre profonde, et dit:
+
+ --Connaissez-vous cet homme?
+
+ Alors, de tous les points de ces immensités,
+ Tous,--car je m'aperçus que tous étaient restés,--
+ Des flancs de la nuée et du bord des abîmes,
+ De toutes parts, en haut, en bas, tyrans, victimes,
+ Mères, enfants, vieillards, les juges, les jugés,
+ Les égorgeurs mêlés avec les égorgés,
+ Les grands et les petits, les obscurs, les célèbres,
+ Tous ceux que j'avais vus passer dans les ténèbres,
+ Avançant leur front triste, ouvrant leur œil terni,
+ Fourmillement affreux qui peuplait l'infini,
+ Tous ces spectres vivant, parlant, riant naguère,
+ Martyrs, bourreaux, et gens du peuple et gens de guerre,
+ Regardant l'homme blanc d'épouvante ébloui,
+ Élevèrent la main et crièrent: C'est lui.
+
+ Et pendant qu'ils criaient, sa robe devint rouge.
+
+ Au fond du gouffre où rien ne tressaille et ne bouge
+ Un écho répéta:--C'est lui!--Les sombres rois
+ Dirent:--C'est lui! c'est lui! c'est lui! voilà sa croix!
+ Les clefs du paradis sont dans ses mains fatales.--
+ Et l'homme-loup, debout sur les cadavres pâles
+ Dont le sang tiède encor tombait dans l'infini,
+ Cria d'une voix rauque et sourde:--Il m'a béni!
+
+ Et la lueur soudain grandit, funèbre et pure,
+ Et devint formidable ainsi qu'une figure.
+ Il semblait que ce fût le jour qui se levait.
+
+
+ XV
+
+ L'ange, pareil au lys que la candeur revêt,
+ Dit au vieillard:
+
+ --Écoute et vois. Le juge est proche.
+ Tu sais pourquoi tu viens et ce qu'on te reproche,
+ Réponds.--
+
+ Lui se tourna vers l'ange en frissonnant,
+ Et je vis le spectacle horrible et surprenant
+ D'un homme qui vieillit pendant qu'on le regarde.
+ L'agonie éteignit sa prunelle hagarde,
+ Sa bouche bégaya, son jarret se rompit,
+ Ses cheveux blanchissaient sur son front décrépit,
+ Ses tempes se ridaient comme si les années
+ S'étaient subitement sur sa face acharnées,
+ Ses yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet
+ Les genoux d'un squelette, et sa peau se plombait,
+ Et, stupide, il baissait, à chaque instant plus pâle,
+ Sa tête qu'écrasait la tiare papale.
+
+ L'ange dit:
+
+ --Comprends-tu, vieillard, ce que tu vois?
+
+ Il frappa sa poitrine et demeura sans voix.
+ Et je vis, ô terreur! qu'il vieillissait encore.
+ Farouche, il regardait cette lugubre aurore
+ Et la robe de sang dont il était vêtu.
+
+ L'ange reprit:
+
+ --Voyons, défends-toi, parle; as-tu,
+ Pour lui jeter ta faute et pour qu'il en réponde,
+ Au-dessus de ta tête un être dans ce monde?
+
+ Et l'homme répondit:
+
+ --Je n'ai que vous, mon Dieu!
+
+ Alors je crus voir luire un rayon du ciel bleu,
+ Des sept anges rêveurs les clairons se baissèrent,
+ Le gouffre, que les nuits insondables enserrent,
+ Frémit comme frémit l'oiseau pris au lacet,
+ Et l'espace entendit une voix qui disait:
+
+
+ XVI
+
+ «Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent;
+ «La vertu, la raison et la sagesse meurent;
+ «Le crime est couronné.
+ «L'homme récolte ici ce que là-bas il sème.
+ «Mastaï, Mastaï, Pie appelé neuvième,
+ «Approche, infortuné!
+
+ «Nul ne s'évade. Ici les choses sont connues,
+ «Les os sont transparents et les âmes sont nues;
+ «Ici tout est clartés;
+ «L'ombre de l'homme prend la forme de sa vie,
+ «La justice affamée ici n'est assouvie
+ «Que de réalités.
+
+ «Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes,
+ «Transformaient des pays vivants en solitudes,
+ «Dressaient les échafauds,
+ «Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes,
+ «Comme le moissonneur à grands pas dans les herbes
+ «Marche avec une faulx;
+
+ «Tandis que l'orphelin pleurait avec la veuve,
+ «Et que l'humanité gémissait comme un fleuve,
+ «Et qu'eux étaient joyeux,
+ «Et qu'ils pillaient le peuple avec leurs économes,
+ «Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes
+ «Comme moi l'eau des cieux;
+
+ «Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes
+ «Toi, tu les bénissais; tu tombais les mains jointes
+ «A genoux sous un dais,
+ «Et tu me rendais grâce à moi, souverain maître,
+ «Ne t'imaginant pas que j'existais, ô prêtre,
+ «Et que je t'entendais!
+
+ «Me voici. Vois ma face; et sache que j'existe.
+ «O malheureux, regarde en toi-même et sois triste.
+ «Une main t'a saisi;
+ «Comme une vision rappelle-toi le monde;
+ «Ceci c'est ma clarté; le reste est nuit profonde;
+ «C'est moi qui suis ici!
+
+ «Sache que c'était moi qui t'avais mis au faîte.
+ «Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète,
+ «Joyeux, tu te courbas,
+ «Tandis qu'on t'enivrait d'un hymne de victoire,
+ «Et que tout l'univers te chantait dans ta gloire,
+ «Je t'ai parlé tout bas;
+
+ «Je t'ai dit:--Mastaï, je te charge des hommes.
+ «Voici la clef du coffre et le compte des sommes
+ «Qu'il faudra rendre un jour.
+ «Sois le gardien sublime et le grand solitaire.
+ «C'est toi qui veilleras au centre de la terre
+ «Sur le haut de ma tour.
+
+ «Je t'ai dit:--Mastaï, travaille en ma présence,
+ «Remets de la vertu dans l'âme où l'innocence
+ «Lentement se détruit;
+ «C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe,
+ «Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe
+ «Il ne soit jamais nuit.
+
+ «Je t'ai dit:--Mastaï, chasse Satan, s'il entre.
+ «Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre,
+ «Guettant l'homme éprouvé,
+ «Te trouveront debout sur leur route, ô pontife,
+ «Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe
+ «Devant ton doigt levé.
+
+ «Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste,
+ «Dire au crime: courage! et la porte du juste
+ «A tremblé sur ses gonds.
+ «Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre;
+ «Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,
+ «La tête des dragons.
+
+ «Devant le créateur, devant les créatures,
+ «Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,
+ «Sur le vol effronté,
+ «Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,
+ «Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge
+ «Mon sceau de vérité.
+
+ «Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres!
+ «O rois, ses attentats amnistiaient les vôtres;
+ «Si bien, pape romain,
+ «Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude,
+ «Pas un abri lointain, pas une certitude
+ «Ne reste au genre humain!
+
+ «Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes,
+ «La vérité brillait au fond des sombres voûtes
+ «Où l'œil de l'homme atteint,
+ «Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre,
+ «Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre;
+ «Prêtre, tu l'as éteint!
+
+ «J'avais entre tes mains déposé la justice,
+ «De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse
+ «Comme au temps de Japhet,
+ «Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine,
+ «Je t'avais confié la conscience humaine.
+ «Réponds, qu'en as-tu fait?»
+
+
+ XVII
+
+ L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière
+ Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière
+ Comme s'il eût été poussé par la clarté.
+ Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
+
+ Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente
+ Une face apparut et me cria: Mon Dante,
+ Prends ce pape qui fit le mal et non le bien,
+ Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
+
+
+
+
+ LV
+
+ LES GRANDES LOIS
+
+
+ Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve,
+ Je marche, je revois le but sacré. J'éprouve
+ Le vertige divin, joyeux, épouvanté,
+ Des doutes convergeant tous vers la vérité;
+ Pourtant je hais le dogme, un dogme c'est un cloître.
+ Je sens le sombre amour des précipices croître
+ Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni,
+ Calme, et de plus en plus épars dans l'infini.
+ Si j'abaisse les yeux, si je regarde l'ombre,
+ Je sens en moi, devant les supplices sans nombre,
+ Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas
+ Une indignation qui ne m'endurcit pas,
+ Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme,
+ Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme.
+
+ Le philosophe plane et rêve sur ces flots
+ De douleurs, de tourments, d'angoisses, de sanglots,
+ Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre;
+ Ainsi qu'une hirondelle au-dessus d'une eau sombre,
+ Dans ce monde qui semble au hasard châtié,
+ L'âme tournoie autour d'un gouffre, la pitié.
+
+ *
+
+ Que croire?--La pitié me prend, m'emplit, m'enivre,
+ Me donne le dégoût formidable de vivre,
+ Me porte à des excès étranges, secourir
+ Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir,
+ Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide;
+ Si bien que par moments la foule me lapide.
+ C'est bien fait, certe.--Amis, je rentre en tout cela,
+ J'étais absent, j'arrive, et je dis: me voilà!
+
+ Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l'on marche,
+ Aimer mieux me jeter aux flots qu'entrer dans l'arche,
+ N'avoir jamais le mal des autres pour souhait,
+ Plaindre la haine, même en celui qui nous hait,
+ Je reviens à mon œuvre. Et j'offre à cette bouche
+ Qui s'ouvre obscurément dans toute âme farouche,
+ Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu,
+ Un peu de vie à boire, et ce verre d'eau, Dieu.
+
+
+
+
+ Écoute;--nous vivrons, nous saignerons, nous sommes
+ Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes;
+ Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu,
+ Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu,
+ Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes;
+ Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes,
+ Nous dresserons nos fronts; mais, en haut, nos genoux
+ Ploieront; les passions viendront rugir en nous,
+ Et nous leur servirons d'antres et de repaires;
+ Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères,
+ Nous verrons le cercueil germer dans le berceau;
+ Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau;
+ Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes,
+ Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes,
+ Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau,
+ Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau,
+ Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile;
+ Nous suivrons la puissance, au néant parallèle,
+ Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois;
+ Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois;
+ Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle...
+
+ Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle!
+
+
+
+
+ IRE, NON AMBIRE
+
+
+ Sachons mener à bout, sans égoïsme vain,
+ Notre travail humain sous le travail divin;
+ Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre;
+ L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre,
+ Donc servons pour servir, avec simplicité.
+ Sans avoir pris de grade à l'université
+ Et sans être nommé recteur par le ministre,
+ Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre.
+ Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous,
+ Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous.
+ Je crois; cela vaut-il qu'on m'adore? Je pense;
+ Cela mérite-t-il aucune récompense?
+ Je vois; mais c'est déjà posséder tout que voir!
+ Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir;
+ Souffrons, aimons; soyons l'apôtre, soyons l'ange;
+ Et ne demandons rien, pas même une louange.
+ La nature adoucit l'homme par ses rayons;
+ Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons,
+ Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle,
+ Et ne tend pas la main quand on dit: qu'elle est belle!
+ Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit;
+ Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit;
+ La lavande embaumée où l'abeille se pose
+ Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose,
+ Le rosier fait gratis cette action d'éclat;
+ L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât
+ Et que quelque Lindor chantât une romance,
+ Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense?
+
+
+
+
+ Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.
+
+ --Les deux bêtes les plus gracieuses du monde,
+ Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi?
+ Explique-moi cela, Jeanne.--Non sans effroi
+ Devant l'énormité de l'ombre et du mystère,
+ Jeanne se mit à rire.--Eh bien?--Petit grand-père,
+ Je ne sais pas. Jouons.--Et Jeanne repartit:
+ --Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit.
+ --Eh bien?--Et Jeanne alors, en se grattant la tête,
+ Reprit:--Si la souris était la grosse bête,
+ A moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât,
+ Ce serait la souris qui mangerait le chat.
+
+
+
+
+ Par-dessus le marché je dois être ravi.
+ Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi,
+ Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble,
+ Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble
+ Certain, démontré presque et probable à peu près
+ Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts,
+ Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France,
+ Le total fait, il n'est aucune différence;
+ Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,
+ La même quantité de phosphate de chaux
+ Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme;
+ Que par conséquent Sparte est égale à Sodome;
+ Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien,
+ Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien,
+ Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive.
+ Je dois être enchanté de cette perspective;
+ Sinon, je suis vraiment bien difficile.
+
+ Ah çà!
+ Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança,
+ Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route
+ N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute?
+ Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier,
+ L'homme qui cherche femme et veut se marier,
+ L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide?
+ Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède
+ Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours,
+ Et qu'on me voie errer parmi les carrefours,
+ Triomphant, plein de joie et d'extase électrique,
+ Parce que vous m'aurez promis des coups de trique?
+
+ Examinons.
+
+ *
+
+ Sortir de l'immortalité;
+ Être un orang-outang qui, par ancienneté
+ Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse;
+ Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice;
+ Être de l'ombre après avoir été du bruit;
+ Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit
+ Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure;
+ Me remettre à tourner dans cette roue obscure;
+ Recommencer la vieille aventure d'Isis;
+ Épousseter ce tas de systèmes moisis
+ Qui tuaient le scrupule et mettaient au service
+ De Borgia le crime et de Néron le vice;
+ Nier la dignité des hommes au profit
+ Des despotes à qui le vil troupeau suffit;
+ Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe,
+ Et pourtant affirmer la négation triste;
+ Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui;
+ Entre deux doutes prendre avec amour celui
+ Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme,
+ Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme!
+
+ Avoir dans l'infini besoin d'être zéro!
+
+ Eh bien non.
+
+ *
+
+ Non!
+
+ Je puis tirer un numéro,
+ Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde,
+ Dans cette loterie insondable, le monde,
+ Où rien n'a commencé puisque rien ne finit,
+ Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith
+ Luit comme une paillette aux plis d'une basquine;
+ Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine:
+ Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement
+ L'homme, et sentir en moi vivre le firmament.
+ Quand vous venez me dire:--Un creuset, c'est tout l'homme;
+ Le destin est un feu, la fumée est la somme;
+ Tout aboutit au même abîme universel;
+ La vertu, c'est du sucre et le crime est du sel;
+ Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne;
+ Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne;
+ Aujourd'hui pour, demain contre; pas de mépris
+ Aux méchants, pas de culte aux bons!--je suis surpris,
+ J'entends des cris en moi. Quoi! c'est votre programme!
+ L'homme est dans un flot sombre une inutile rame!
+ Quoi! ni devoir ni droit! rien n'est vrai, rien n'est faux!
+ Quoi! saluer Bismark sous les arcs triomphaux!
+ Avoir été la France et devenir province!
+ Quand Poërio meurt dans le bagne du prince,
+ Trouver sage le prince et fou Poërio!
+ Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.
+
+ *
+
+ A vous en croire, l'homme au fond est sur la terre
+ Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère;
+ Dans le premier venu des tigres l'homme est né;
+ L'homme est un léopard, mais perfectionné;
+ L'homme est parmi les ours la brute aristocrate!
+
+ *
+
+ Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate.
+ Ah! la science est belle et sublime, et je hais
+ Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits;
+ Elle prend dans le piége auguste de ses règles
+ Les vérités au vol comme on prendrait des aigles;
+ Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément;
+ Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment
+ Que son puissant compas fait le tour de l'espace.
+ Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse,
+ C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va
+ Où jamais le calcul le plus haut n'arriva,
+ Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve,
+ Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve,
+ C'est toi, Zénon, qui luis; c'est toi, Baudin, qui meurs!
+ Par la sérénité superbe de ses mœurs
+ Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine.
+ Quoi! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine!
+ Quoi! la chimie est tout! Quand j'ai mon résidu,
+ Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû!
+ La statique prouvant, non le droit, mais la force,
+ Le droit n'est pas! John Brown, Spartacus, Wilberforce,
+ Demeurent interdits si Biot ne les secourt!
+ Quoi! devant Gay-Lussac Mazzini reste court!
+ Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie!
+ Quoi! tout, hormis l'algèbre et la géométrie,
+ Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout,
+ Excepté deux et deux font quatre, se dissout!
+ Quoi! le martyre est vain! l'héroïsme est stupide!
+ Brutus, brute! On te jette au gouffre, on te lapide.
+ Pour avoir défendu, quoi? ton pays? niais!
+ Tibère est fort, donc juste; et tu calomniais
+ Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre
+ Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre;
+ Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent
+
+ *
+
+ Vous m'offrez de ramper ver de terre savant;
+ Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée
+ De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée,
+ Et de ce Dante errant qui baisse factieux
+ Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.
+ L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être.
+ J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre,
+ Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou;
+ Je sais que Planche crie à Milton: casse-cou!
+ Qu'avoir fait l'Iliade est auprès de Nonotte,
+ Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note,
+ Et qu'au nom du bon sens, du bon goût et de l'art,
+ Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard;
+ Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose
+ Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose;
+ Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru;
+ Le visage du vrai là-haut m'est apparu,
+ Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie.
+ Ils ont affirmé l'âme; et tous mes sens, l'ouïe,
+ Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux.
+ Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux
+ Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années,
+ Et de se dire: Après les dures destinées,
+ Après avoir souffert, après avoir pleuré,
+ Après avoir été de griffes effleuré
+ Et souffleté par l'aile obscure de l'envie,
+ Après avoir été juste toute ma vie,
+ Après avoir au front porté comme un cimier
+ La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier,
+ Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme
+ De Nisard comme esprit et de Judas comme âme.
+ Là s'efface l'immense et vaine vision;
+ Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion,
+ Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome,
+ Marc-Aurèle, du sang des peuples économe,
+ Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds,
+ Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons,
+ Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence,
+ Et le juge effrayant qui vendit la balance,
+ Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix,
+ Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois
+ Cette absolution sinistre, la poussière.
+ La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière.
+ Le gouffre, où le destin se résout et s'absout,
+ Arrive à l'innocence effroyable de tout;
+ Le bourreau vaut autant que le martyr; l'asile
+ S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile;
+ Avec Caligula Jésus est acquitté;
+ La justice pourrit avec l'iniquité;
+ Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre,
+ Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre.
+ Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.
+
+ Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé
+ Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle,
+ Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle,
+ Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir,
+ Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir
+ Frappe et n'empêche pas de lutter; nous subîmes
+ Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes,
+ Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez,
+ Et je dois convenir que vous me proposez
+ Pour consolation et salaire une place
+ Dans le cloaque avec tous les rois, populace,
+ A côté du faussaire, et, près de l'assassin,
+ La pourriture avec Baroche pour voisin.
+ Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres,
+ Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres.
+ J'aime mieux croire au bien, au juste, but final,
+ Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.
+ La certitude d'être un miasme me laisse
+ Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse
+ Que je n'ai nulle joie à penser que je vais
+ Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais!
+ Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue
+ Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue;
+ Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit,
+ Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ,
+ Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre
+ Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire.
+ Non, je ne jette point dans le même panier
+ Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier.
+ Je voudrais démolir les deux tours d'injustice,
+ Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse
+ Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel,
+ Renverser la Bastille et détruire Babel.
+ Quoi donc! boire, manger, jouir, voilons nos faces,
+ C'est tout? Alors, pourvu que tu te satisfasses
+ Et que je me contente, et que, rois, histrions,
+ Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions
+ Nos crimes devenus nos festins et nos joies,
+ Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies,
+ Nous ayons sous nos pieds les peuples, rions d'eux
+ Et de nous, cela seul est réel; et, hideux,
+ Nous sommes sages, tout étant vide; alors, hommes,
+ Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes,
+ Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit
+ Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit.
+ Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome,
+ Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme;
+ Telle est la vérité que vos calculs nous font.
+
+ Ah! si c'est là le but, ah! si c'est là le fond,
+ Si c'est la vérité seule vraie, affirmée
+ Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée,
+ Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments!
+ Et je crache dessus, et je lui dis: Tu mens!
+ A cette vérité qui, vile, atroce, obscène,
+ Donne tort à Barbès et raison à Bazaine!
+
+ Non! non! non! je l'ai dit et le dirai cent fois,
+ Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois
+ Et fait entrer le jour dans les profonds repaires!
+ Non! non! non! ce n'est point pour cela que nos pères
+ Ont fait cette conquête altière, l'avenir!
+ Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir
+ De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe!
+ Non! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe.
+
+ Je comprends qu'on se penche avec fraternité
+ Vers les êtres qui sont hors de l'humanité,
+ Qu'on éclaire leur nuit; mais qu'on s'y précipite,
+ Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite,
+ Faire monter, labeur superbe et hasardeux,
+ Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux,
+ Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange,
+ Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.
+
+ *
+
+ Êtes-vous la science après tout? question.
+ Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon
+ Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime;
+ Garibaldi délivre et Bonaparte opprime;
+ Où vont-ils? au néant? à Dieu? Tout le destin,
+ Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain;
+ L'énigme n'offre au loin que des plages désertes;
+ Vous êtes les premiers à tout ignorer; certes,
+ Votre doute est complet et vous le confessez;
+ Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés,
+ C'est vous qui l'avouez; et nul ne peut conclure
+ Du présent l'avenir, du front la chevelure;
+ Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas;
+ Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas?
+ J'ai mon goût, vous le vôtre; après tant de souffrance;
+ Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance;
+ Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr,
+ Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur.
+
+ *
+
+ Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable,
+ Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable;
+ Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
+
+ *
+
+ Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant!
+ Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême.
+ Non! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime!
+ Je les garde, je veux le firmament pour eux,
+ Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux;
+ L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore,
+ Est le commencement auguste de l'aurore;
+ Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni,
+ Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini;
+ Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
+ C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre,
+ L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut;
+ C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
+ La terre n'offrant rien de ce que je réclame,
+ L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme
+ Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,
+ Le ciel ayant à peine assez d'éternité!
+
+
+
+
+ Le géant Soleil parle à la naine Étincelle:
+
+ --O néant, feu follet, ver que l'ombre recèle,
+ Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté,
+ Contemple-moi! je suis l'abîme de clarté.
+ Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent;
+ Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent;
+ Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul;
+ Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul;
+ Toute l'immensité, depuis l'aube première.
+ Me regarde effarée, ivre de ma lumière.--
+
+ Ainsi parla le gouffre éblouissant du feu.
+ L'atome écouta l'astre, et lui répondit: Dieu.
+
+
+
+
+ LVI
+
+ RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT
+
+
+ Trêve à toutes ces vaines choses!
+ Vous êtes dans l'ombre, sortons.
+ Sans vous brouiller avec les roses,
+ Evadez-vous des Jeannetons.
+
+ Enfuyez-vous de ces drôlesses.
+ Derrière ces bonheurs changeants
+ Se dressent de pâles vieillesses
+ Qui menacent les jeunes gens.
+
+ Crains Manon qui te tend son verre;
+ Crains le grenier où l'on est bien.
+ Perse, à l'alcôve de Néère,
+ Préférait l'autan libyen.
+
+ Ami, ta vie est mansardée;
+ A ce petit ciel bas, plafond
+ De la volupté sans idée,
+ Les âmes se heurtent le front.
+
+ Le temps déforme la jeunesse
+ Comme un vieux décor d'opéra.
+ Gare à vous! c'est par l'ivrognesse
+ Que la bacchante finira.
+
+ L'églogue serait indignée,
+ Dans vos noirs galetas sans jour,
+ De voir des toiles d'araignée
+ Au bout des ailes de l'Amour.
+
+ Le houx sacré, frère du lierre,
+ Que cueillait Plaute au fond des bois,
+ A Margoton trop familière
+ Eût dans l'ombre piqué les doigts.
+
+ L'antique muse tiburtine
+ Baisait les fleurs, le jasmin pur,
+ Le lys, et n'était libertine
+ Qu'avec les rayons, dans l'azur.
+
+ Vous avez autre chose à faire
+ Que d'engloutir votre raison
+ Dans la chanson qu'Anna préfère
+ Et dans le vin que boit Suzon.
+
+ Il est temps d'avoir d'autres fièvres
+ Que de voir se coiffer, le soir,
+ Lise, une épingle entre les lèvres,
+ Éblouissement d'un miroir.
+
+ Frère, l'heure folle est passée.
+ Debout, frère! il est peu séant
+ D'attarder l'œil de sa pensée
+ A la figure du néant.
+
+ Laisse là Fanchon et Fanchette!
+ Fermons les jours faux et charmants.
+ L'honneur d'être un homme s'achète
+ Par ces graves renoncements.
+
+ Les amourettes énervantes
+ Fatiguent, sans les émouvoir,
+ Les âmes, ces grandes servantes
+ De la justice et du devoir.
+
+ Viens aux champs! les champs sont sévères
+ Et pensifs plus que tu ne crois;
+ Les monts font songer aux calvaires,
+ Les arbres font songer aux croix.
+
+ Oublions les soupers, les veilles,
+ Le vin, le brelan, l'écarté!
+ Viens noyer ton cœur aux merveilles
+ De l'immense sérénité!
+
+ Fuyez; prenez votre volée.
+ Un peu plus et nous traînerons
+ Notre rauque idylle éculée
+ Dans le ruisseau des Porcherons.
+
+ Ouvrez les ailes de vos âmes;
+ Enfoncez le toit s'il le faut;
+ Les révélations, les flammes,
+ Et les ouragans sont là-haut.
+
+ Levez vos cœurs, levez vos têtes.
+ Allez où l'on a sur le front
+ Le vaste espace, les tempêtes,
+ Les étoiles, et pas d'affront.
+
+ Vous êtes faits comme les lyres,
+ Et pleins d'altiers frémissements;
+ De profonds et vagues sourires
+ Vous appellent aux firmaments.
+
+ Viens, nous lirons les livres sombres
+ Des penseurs et des combattants,
+ Pendant que Dieu fera des ombres
+ Et des clartés dans le printemps.
+
+ Nous scruterons les maux, les guerres,
+ Et le creux fatal qu'a laissé
+ Le pied tragique de nos pères
+ Dans l'âpre fange du passé.
+
+ Nous examinerons les songes,
+ L'autel, les korans, les clergés,
+ Les sceptres mêlés aux mensonges,
+ Les dieux mêlés aux préjugés.
+
+ Molière, au fourbe ôtant sa guimpe,
+ Mina Bossuet comme il put;
+ Pascal frappa; Swift à l'Olympe
+ Offrit ce miroir, Lilliput.
+
+ Nous regarderons sur la terre
+ Ce tas d'erreurs que Beaumarchais,
+ Rabelais, Diderot, Voltaire,
+ Ont remué de leurs crochets.
+
+ Nous saluerons ces Diogènes
+ De la raison et du bon sens;
+ Nous entendrons tomber les chaînes
+ Derrière ces divins passants.
+
+ O France, grâce à ces sceptiques,
+ Tu voyais le fond; tu trouvais
+ Des ordures sous les portiques
+ Et sous les dogmes des forfaits.
+
+ Ces puissants balayeurs d'étable
+ Ont fait un lion d'un baudet;
+ Dans leur cynisme redoutable
+ Un tonnerre profond grondait.
+
+ Sur l'homme dans l'ignominie
+ Ils jetaient leur rude gaîté,
+ Sachant que c'est à l'ironie
+ Que commence la liberté.
+
+ Dieu fait précéder, quand il change
+ En victime, hélas, le bourreau,
+ L'effrayant glaive de l'archange
+ Par le rasoir de Figaro.
+
+ La comédie amère et saine
+ Fait entrer Méduse en sortant;
+ Quand Beaumarchais est sur la scène,
+ Danton dans la coulisse attend.
+
+ Les railleurs sous leur joug lugubre
+ Consolent les âges de fer;
+ Leur éclat de rire salubre
+ Déconcerte l'antique enfer.
+
+ Ils ont fait l'interrogatoire
+ Farouche, à travers le bâillon,
+ Des religions par l'histoire,
+ De la pourpre par le haillon.
+
+ Durs au bigot, fatals au cuistre,
+ Ils promènent à petit bruit
+ Une lueur gaie et sinistre
+ Dans le grand bagne de la nuit.
+
+ Escobar est le chat qui rôde
+ Et fuit, mais Voltaire est le lynx.
+ Ils font, sans pitié pour la fraude,
+ Rire la Gaule au nez du sphinx.
+
+ Ces douteurs ont frayé nos routes,
+ Et sont si grands sous le ciel bleu
+ Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes,
+ On peut enfin affirmer Dieu!
+
+ Leur rouge lanterne nous mène.
+ Ces contemplateurs du pavé,
+ En fouillant la guenille humaine,
+ Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.
+
+ Ils ont, dans la nuit où nous sommes,
+ Retrouvé la raison, les droits,
+ L'égalité volée aux hommes,
+ En vidant les poches des rois.
+
+ Ils ont fait, moqueurs nécessaires,
+ Et plus exacts que Mézeray,
+ De la torsion des misères
+ Tomber goutte à goutte le vrai.
+
+ Ils ont nié la vieille bible;
+ Ces guérisseurs, ces factieux
+ Ont fait cette chose terrible:
+ L'ouverture de tous les yeux.
+
+ Ils ont, sur la cime vermeille,
+ Montré l'aurore au genre humain;
+ Ils ont été la grande veille
+ Du formidable lendemain.
+
+ La révolution française
+ C'est le salut, d'horreur mêlé.
+ De la tête de Louis seize,
+ Hélas! la lumière a coulé.
+
+
+
+
+ LVII
+
+ LES PETITS
+
+ GUERRE CIVILE
+
+
+ La foule était tragique et terrible; on criait:
+ A mort! Autour d'un homme altier, point inquiet,
+ Grave, et qui paraissait lui-même inexorable,
+ Le peuple se pressait: A mort le misérable!
+ Et lui, semblait trouver toute simple la mort.
+ La partie est perdue, on n'est pas le plus fort,
+ On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue,
+ Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue.
+ --A mort l'homme!--On l'avait saisi dans son logis;
+ Ses vêtements étaient de carnage rougis;
+ Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre
+ Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère
+ Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui;
+ Il avait tout le jour tué n'importe qui;
+ Incapable de craindre, incapable d'absoudre,
+ Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre.
+ Une femme le prit au collet:--A genoux!
+ C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous!
+ --C'est vrai, dit l'homme.--A bas! à mort! qu'on le fusille!
+ Dit le peuple.--Ici! Non! Plus loin! A la Bastille!
+ A l'arsenal! Allons! Viens! Marche!--Où vous voudrez,
+ Dit le prisonnier.--Tous, hagards, les rangs serrés,
+ Chargèrent leurs fusils.--Mort au sergent de ville!
+ Tuons-le comme un loup!--Et l'homme dit, tranquille:
+ --C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.
+ --Il nous insulte! A mort!--Les pâles citoyens
+ Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche;
+ L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche;
+ Cent voix criaient:--A mort! A bas! Plus d'empereur!--
+ On voyait dans ses yeux un reste de fureur
+ Remuer vaguement comme une hydre échouée;
+ Il marchait poursuivi par l'énorme huée,
+ Et, calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui,
+ Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.
+ Le peuple est effrayant lorsqu'il devient tempête;
+ L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête;
+ Il était plus que pris, il était envahi.
+ Dieu! comme il haïssait! comme il était haï!
+ Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous!--Qu'il meure!
+ Il nous criblait encor de balles tout à l'heure!
+ A bas cet espion, ce traître, ce maudit!
+ A mort! c'est un brigand!--Soudain on entendit
+ Une petite voix qui disait:--C'est mon père!
+ Et quelque chose fit l'effet d'une lumière.
+ Un enfant apparut. Un enfant de six ans.
+ Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.
+ Tous criaient:--Fusillez le mouchard! Qu'on l'assomme!
+ Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme,
+ Et dit, ayant au front le rayon baptismal:
+ --Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal!
+ Et cet enfant sortait de la même demeure.
+ Les clameurs grossissaient:--A bas l'homme! Qu'il meure!
+ A bas! finissons-en avec cet assassin!
+ Mort!--Au loin le canon répondait au tocsin.
+ Toute la rue était pleine d'hommes sinistres.
+ --A bas les rois! A bas les prêtres, les ministres,
+ Les mouchards! Tuons tout! c'est un tas de bandits!
+ Et l'enfant leur cria:--Mais puisque je vous dis
+ Que c'est mon père!--Il est joli, dit une femme,
+ Bel enfant!--On voyait dans ses yeux bleus une âme;
+ Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu.
+ Une autre femme dit:--Petit, quel âge as-tu?
+ Et l'enfant répondit:--Ne tuez pas mon père!
+ Quelques regards pensifs étaient fixés à terre,
+ Les poings ne tenaient plus l'homme si durement.
+ Un des plus furieux, entre tous inclément,
+ Dit à l'enfant:--Va-t'en!--Où?--Chez toi.--Pourquoi faire?
+ --Chez ta mère.--Sa mère est morte, dit le père.
+ --Il n'a donc plus que vous?--Qu'est-ce que cela fait?
+ Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait
+ Les deux petites mains dans sa rude poitrine,
+ Et disait à l'enfant:--Tu sais bien, Catherine?
+ --Notre voisine?--Oui.--Va chez elle.--Avec toi?
+ --J'irai plus tard.--Sans toi je ne veux pas.--Pourquoi?
+ --Parce qu'on te ferait du mal.--Alors le père
+ Parla tout bas au chef de cette sombre guerre:
+ --Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main,
+ Doucement. Je vais dire à l'enfant: A demain!
+ Vous me fusillerez au détour de la rue,
+ Ailleurs, où vous voudrez.--Et, d'une voix bourrue:
+ --Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié.
+ Le père dit:--Tu vois. C'est de bonne amitié.
+ Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage,
+ Rentre.--Et l'enfant tendit au père son visage,
+ Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi.
+ --Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi,
+ Dit le père aux vainqueurs; où voulez-vous que j'aille?--
+ Alors, dans cette foule où grondait la bataille,
+ On entendit passer un immense frisson,
+ Et le peuple cria: Rentre dans ta maison!
+
+
+
+
+ PETIT PAUL
+
+
+ Sa mère en le mettant au monde s'en alla.
+ Sombre distraction du sort. Pourquoi cela?
+ Pourquoi tuer la mère en laissant l'enfant vivre?
+ Pourquoi par la marâtre, ô deuil! la faire suivre?
+ Car le père était jeune, il se remaria.
+ Un an, c'est bien petit pour être paria;
+ Et le bel enfant rose avait eu tort de naître.
+ Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être;
+ C'était l'aïeul. Parfois ce qui n'est plus défend
+ Ce qui sera. L'aïeul prit dans ses bras l'enfant
+ Et devint mère. Chose étrange, et naturelle.
+ Sauver ce qu'une morte a laissé derrière elle,
+ On est vieux, on n'est plus bon qu'à cela; tâcher
+ D'être le doux passant, celui que vont chercher,
+ D'instinct, les accablés et les souffrants sans nombre,
+ Et les petites mains qui se tendent dans l'ombre;
+ Il faut bien que quelqu'un soit là pour le devoir;
+ Il faut bien que quelqu'un soit bon sous le ciel noir,
+ De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse;
+ Il faut que quelqu'un mène à l'enfant sans nourrice
+ La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts;
+ Il faut quelqu'un de grand qui fasse dire: Aimons!
+ Qui couvre de douceur la vie impénétrable,
+ Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable;
+ C'est pour cela que Dieu, ce maître du linceul,
+ Remplace quelquefois la mère par l'aïeul,
+ Et fait, jugeant l'hiver seul capable de flamme,
+ Dans l'âme d'un vieillard éclore un cœur de femme.
+
+ Donc l'humble petit Paul naquit, fut orphelin,
+ Eut son grand œil bleu d'ombre et de lumière plein,
+ Balbutia les mots de la langue ingénue,
+ Eut la fraîche impudeur de l'innocence nue,
+ Fut cet ange qu'est l'homme avant d'être complet;
+ Et l'aïeul, par les ans pâli, le contemplait
+ Comme on contemple un ciel qui lentement se dore.
+ Oh! comme ce couchant adorait cette aurore!
+
+ Le grand-père emporta l'enfant dans sa maison,
+ Aux champs, d'où l'on voyait un si vaste horizon
+ Qu'un petit enfant seul pouvait l'emplir. Les plaines
+ Étaient vertes, avec toutes sortes d'haleines
+ Qui sortaient des forêts et des eaux; la maison
+ Avait un grand jardin, et cette floraison,
+ Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie
+ Caressèrent l'enfant; les fleurs n'ont pas d'envie.
+
+ Dans ce jardin, croissaient le pommier, le pêcher,
+ La ronce; on écartait les branches pour marcher;
+ Des transparences d'eau frémissaient sous les saules;
+ On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules,
+ Comme si quelque nymphe eût été là; les nids
+ Murmuraient l'hymne obscur de ceux qui sont bénis;
+ Les voix qu'on entendait étaient calmes et douces;
+ Les sources chuchotaient doucement dans les mousses;
+ A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait,
+ Le remuement confus des feuilles s'ajoutait;
+ Le paradis, ce chant de la lumière gaie,
+ Que le ciel chante, en bas la terre le bégaie;
+ En été, quand l'azur rayonne, ô pur jardin!
+ Paul étant presque un ange, il fut presque un éden;
+ Et l'enfant fut aimé dans cette solitude,
+ Hélas! et c'est ainsi qu'il en prit l'habitude.
+
+ Un jardin, c'est fort beau, n'est-ce pas? Mettez-y
+ Un marmot; ajoutez un vieillard; c'est ainsi
+ Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite
+ Avec ce que les yeux désirent, ce poëte
+ Complète, car au fond la nature c'est l'art,
+ Les roses par l'enfant, l'enfant par le vieillard.
+ L'enfant voisine avec les fleurs, c'est de son âge;
+ Et l'aïeul vient, sachant qu'il est du voisinage;
+ Et comme c'est exquis de rire au mois d'avril!
+ Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu'au nombril,
+ Couché sur l'herbe en fleurs c'est aimable, ô Virgile!
+ Hélas! c'est tellement divin que c'est fragile!
+ Paul est d'abord bien frêle et bien chétif. Qui sait?
+ Vivra-t-il? Un vent noir, lorsqu'il naquit, passait,
+ Souffle traître; et sait-on si cette bise amère
+ Ne viendra pas chercher l'enfant après la mère?
+ Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent.
+ Paul est frère de lait du chevreau bondissant;
+ Puisque le chevreau saute, il sied que l'homme marche,
+ Et l'enfant veut marcher. Et l'aïeul patriarche
+ Dit: C'est juste! marchons. Oh! les enfants, cela
+ Tremble, un meuble est Charybde, une pierre est Scylla,
+ Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie,
+ Mais ce frémissement n'ôte rien à leur joie.
+ Frémir n'empêche pas la branche de fleurir.
+ Un an, c'est l'âge fier; croître, c'est conquérir;
+ Paul fait son premier pas, il veut en faire d'autres.
+ (Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.)
+ Frais spectacle! l'enfant est suivi par l'aïeul.
+ --Prends garde de tomber. C'est cela. Va tout seul.--
+ Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère,
+ Et tout à coup se met en route, et le grand-père
+ L'entoure de ses mains que les ans font trembler,
+ Et, chancelant lui-même, il l'aide à chanceler.
+ Et cela s'achevait par un éclat de rire.
+ Oh! pas plus qu'on ne peut peindre un astre, ou décrire
+ La forêt éblouie au soleil se chauffant,
+ Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant;
+ C'est l'amour, l'innocence auguste, épanouie,
+ C'est la témérité de la grâce inouïe,
+ La gloire d'être pur, l'orgueil d'être debout,
+ La paix, on ne sait quoi d'ignorant qui sait tout.
+ Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible.
+
+ L'aïeul, grave figure à mettre en une bible,
+ Mage que sur l'Horeb Moïse eût tutoyé,
+ N'était rien qu'un bon vieux grand-père extasié;
+ Il ne résistait pas au charme, et, sans défense,
+ Honorait, consultait et vénérait l'enfance;
+ Il regardait le jour se faire en ce cerveau.
+ Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau,
+ Effort de la pensée à travers la parole,
+ Sorte d'ascension lente du mot qui vole,
+ Puis tombe, et se relève avec un gai frisson,
+ Et ne peut être idée et s'achève en chanson.
+ Paul assemblait des sons, leur donnait la volée,
+ Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée,
+ Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant,
+ Et la maison était ravie en l'écoutant.
+ Il chantait, tout riait, et la paix était faite;
+ On eût dit qu'il donnait le signal de la fête;
+ Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux;
+ Et Paul était heureux; c'est charmant d'être heureux!
+
+ Avec l'autorité profonde de la joie
+ Paul régnait; son grand-père était sa douce proie;
+ L'aïeul obéissait, comme il sied.--Père, attends.
+ Il attendait.--Non. Viens.--Il venait. Le printemps
+ A sur le vieil hiver tous les droits du jeune âge.
+ Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage,
+ Ce petit-fils tyran, ce grand-père opprimé!
+ Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai!
+ Comme, au milieu des nids chantant à leurs oreilles,
+ Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles,
+ Dont l'une avait deux ans et l'autre quatrevingt!
+ Un jour l'un oublia, mais l'autre se souvint;
+ Ce fut l'enfant. La nuit pour eux n'était point noire.
+ L'aïeul faisait penser Paul, qui le faisait croire.
+ On eût dit qu'échangeant leur âme en ce beau lieu,
+ Chacun montrait à l'autre un des côtés de Dieu.
+ Ils mêlaient tout, le jour leurs jeux, la nuit leurs sommes.
+ Oh! quel céleste amour entre ces deux bonshommes!
+ Ils n'avaient qu'une chambre, ils ne se quittaient pas;
+ Le premier alphabet, comme le premier pas,
+ Quelles occasions divines de s'entendre!
+ Le grand-père n'avait pas d'accent assez tendre
+ Pour faire épeler l'ange attentif et charmé,
+ Et pour dire: O mon doux petit Paul bien-aimé!
+ Dialogues exquis! murmures ineffables!
+ Ainsi les oiseaux bleus gazouillent dans les fables.
+ --Prends garde, c'est de l'eau. Pas si loin. Pas si près.
+ Vois, Paul, tu t'es mouillé les pieds.--Pas fait exprès.
+ --Prends garde aux cailloux.--Oui, grand-père.--Va dans l'herbe.
+ Et le ciel était pur, pacifique et superbe,
+ Et le soleil était splendide et triomphant
+ Au-dessus du vieillard baisant au front l'enfant.
+
+ Le père, ailleurs, vivait avec son autre femme.
+ C'est en vain qu'une morte en sa tombe réclame,
+ Quand une nouvelle âme entre dans la maison.
+ De sa seconde femme il avait un garçon,
+ Et Paul n'en savait rien. Qu'importe! Heureux, prospère,
+ Gai, tranquille, il avait pour lui seul son grand-père!
+ Le reste existait-il?
+
+ Le grand-père mourut.
+
+ *
+
+ Quand Sem dit à Rachel, quand Booz dit à Ruth:
+ Pleurez, je vais mourir! Rachel et Ruth pleurèrent;
+ Mais le petit enfant ne sait pas; ses yeux errent,
+ Son front songe. L'aïeul, parfois, se sentant las,
+ Avait dit:--Paul! je vais mourir. Bientôt, hélas!
+ Tu ne le verras plus, ton pauvre vieux grand-père
+ Qui t'aimait.--Rien n'éteint cette douce lumière,
+ L'ignorance, et l'enfant, plein de joie et de chants,
+ Continuait de rire.
+
+ Une église des champs,
+ Pauvre comme les toits que son clocher protége,
+ S'ouvrit. Je me souviens que j'étais du cortége.
+ Le prêtre, murmurant une vague oraison,
+ Les amis, les parents, vinrent dans la maison
+ Chercher le doux aïeul pour l'aller mettre en terre;
+ La plaine fut riante autour de ce mystère;
+ On dirait que les fleurs aiment ces noirs convois;
+ De bonnes vieilles gens priaient, mêlant leurs voix;
+ On suivit un chemin, creux comme une tranchée;
+ Au bord de ce chemin, une vache couchée
+ Regardait les passants avec maternité;
+ Les paysans avaient leurs bourgerons d'été;
+ Et le petit marchait derrière l'humble bière.
+ On porta le vieillard au prochain cimetière,
+ Enclos désert, muré d'un mur croulant, auprès
+ De l'église, âpre et nu, point orné de cyprès,
+ Ni de tombeaux hautains, ni d'inscriptions fausses;
+ On entrait dans ce champ plein de croix et de fosses,
+ Lieu sévère où la mort dort si Dieu le permet,
+ Par une grille en bois que la nuit on fermait;
+ Aux barreaux s'ajoutait le croisement d'un lierre;
+ Le petit enfant, chose obscure et singulière,
+ Considéra l'entrée avec attention.
+
+ Le sort pour les enfants est une vision;
+ Et la vie à leurs yeux apparaît comme un rêve.
+ Hélas! la nuit descend sur l'astre qui se lève.
+ Paul n'avait que trois ans.
+
+ --Vilain petit satan!
+ Méchant enfant! Le voir m'exaspère! Va-t'en!
+ Va-t'en! je te battrais! Il est insupportable.
+ Je suis trop bonne encor de le souffrir à table.
+ Il m'a taché ma robe, il a bu tout le lait.
+ A la cave! Au pain sec! Et puis il est si laid!--
+ A qui donc parle-t-on? A Paul. Pauvre doux être!
+ Hélas! après avoir vu l'aïeul disparaître,
+ Paul vit dans la maison entrer un inconnu,
+ C'était son père; puis une femme au sein nu,
+ Allaitant un enfant; l'enfant était son frère.
+
+ La femme l'abhorra sur-le-champ. Une mère
+ C'est le sphinx; c'est le cœur inexorable et doux,
+ Blanc du côté sacré, noir du côté jaloux,
+ Tendre pour son enfant, dur pour l'enfant d'une autre.
+ Souffrir, sachant pourquoi, martyr, prophète, apôtre,
+ C'est bien; mais un enfant, fantôme aux cheveux d'or,
+ Être déjà proscrit n'étant pas homme encor!
+ L'épine de la ronce après l'ombre du chêne!
+ Quel changement! l'amour remplacé par la haine!
+ Paul ne comprenait plus. Quand il rentrait le soir,
+ Sa chambre lui semblait quelque chose de noir;
+ Il pleura bien longtemps. Il pleura pour personne.
+ Il eut le sombre effroi du roseau qui frissonne.
+ Ses yeux en s'éveillant regardaient étonnés.
+ Ah! ces pauvres petits, pourquoi donc sont-ils nés?
+ La maison lui semblait sans jour et sans fenêtre,
+ Et l'aurore n'avait plus l'air de le connaître.
+ Quand il venait:--Va-t'en! Délivrez-moi de ça!
+ Criait la mère. Et Paul lentement s'enfonça
+ Dans de l'ombre. Ce fut comme un berceau qu'on noie.
+ L'enfant, qui faisait tout joyeux, perdit la joie;
+ Sa détresse attristait les oiseaux et les fleurs;
+ Et le doux boute-en-train devint souffre-douleurs.
+ --Il m'ennuie! il est sale! il se traîne! il se vautre!--
+ On lui prit ses joujoux pour les donner à l'autre.
+ Le père laissait faire, étant très amoureux.
+ Après avoir été l'ange, être le lépreux!
+ La femme, en voyant Paul, disait: Qu'il disparaisse!
+
+ Et l'imprécation s'achevait en caresse.
+ Pas pour lui.
+
+ --Viens, toi! Viens, l'amour! viens, mon bonheur!
+ J'ai volé le plus beau de vos anges, Seigneur,
+ Et j'ai pris un morceau du ciel pour faire un lange.
+ Seigneur, il est l'enfant, mais il est resté l'ange.
+ Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras.
+ Voyez comme il est beau! Je t'aime. Tu seras
+ Un homme. Il est déjà très lourd. Mais c'est qu'il pèse
+ Presque autant qu'un garçon qui marcherait! Je baise
+ Tes pieds, et c'est de toi que me vient la clarté!--
+
+ Et Paul se souvenait, avec la quantité
+ De mémoire qu'auraient les agneaux et les roses,
+ Qu'il s'était entendu dire les mêmes choses.
+
+ Il prenait dans un coin, à terre, ses repas.
+ Il était devenu muet, ne parlait pas,
+ Ne pleurait plus. L'enfance est parfois sombre et forte.
+
+ Souvent il regardait lugubrement la porte.
+
+ Un soir on le chercha partout dans la maison;
+ On ne le trouva point; c'était l'hiver, saison
+ Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piége;
+ Dehors des petits pas s'effaçaient dans la neige...
+
+ On retrouva l'enfant le lendemain matin.
+ On se souvint de cris perdus dans le lointain;
+ Quelqu'un même avait ri, croyant, dans les nuées,
+ Entendre, à travers l'ombre où flottent des huées,
+ On ne sait quelle voix du vent crier: Papa!
+ Papa! Tout le village, ému, s'en occupa,
+ Et l'on chercha; l'enfant était au cimetière.
+ Calme comme la nuit, blême comme la pierre,
+ Il était étendu devant l'entrée, et froid;
+ Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit
+ Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille?
+ Une de ses deux mains tenait encor la grille;
+ On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir.
+ Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir;
+ Il avait appelé dans l'ombre solitaire,
+ Longtemps; puis il était tombé mort sur la terre,
+ A quelques pas du vieux grand-père, son ami.
+ N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi.
+
+
+
+
+ FONCTION DE L'ENFANT
+
+
+ Les hommes ont la force, et tout devant eux croule;
+ Ils sont le peuple, ils sont l'armée, ils sont la foule;
+ Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer;
+ Ils font les dieux; ils sont les dieux; ils sont l'enfer;
+ Ils sont l'ombre et la guerre; on les entend bruire,
+ Rugir et triompher; ils peuvent tout détruire,
+ Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien,
+ Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien,
+ Les uns au nom des droits, d'autres au nom des bibles;
+ Ils sont victorieux, formidables, terribles;--
+ Mais les petits enfants viennent à leur secours.
+
+ L'enfant ne suit pas l'homme; ayant les pas trop courts,
+ Heureusement; il rit quand nous pleurons, il pleure
+ Quand nous rions; son aile en tremblant nous effleure,
+ Et rien qu'en nous touchant nous transforme, et, sans bruit,
+ Met du jour dans nos cœurs pleins d'orage et de nuit.
+ Notre hautaine voix n'est qu'un clairon superbe;
+ C'est dans la bouche rose et tendre qu'est le verbe;
+ Elle seule peut vaincre, avertir, consoler;
+ Dans l'enfant qui bégaie on entend Dieu parler;
+ L'enfant parfois défend son père, et, dans la ville
+ Frémissante de haine et de guerre civile,
+ Il le sauve; et le peuple, apaisé, rayonnant,
+ Dit: Lequel doit la vie à l'autre maintenant?
+
+ Il suffit quelquefois de ce doux petit être,
+ Plus brave qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre,
+ Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon,
+ Dans une populace un cœur de nation,
+ Pour que la multitude aveugle ait des prunelles,
+ Pour qu'on voie accourir des sphères éternelles
+ La raison, la pitié, l'amour, la vérité,
+ Et pour que, sur les flots d'un noir peuple irrité,
+ La Justice, euménide effrayante et sans voile,
+ Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile!
+ Il arrive parfois, dans les temps convulsifs,
+ Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs,
+ Qu'un enfant brusquement, dans cette haine amère,
+ Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère,
+ Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain,
+ Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain,
+ Hésitent, sont hagards, comprennent qu'ils se trompent,
+ Sentent une secousse obscure, et s'interrompent,
+ Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir;
+ Cette fragilité, faite pour tout souffrir,
+ Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire,
+ Contre leur chute, et nous contre notre victoire;
+ Les hommes stupéfaits sont bons; l'enfant le veut.
+ Sainte intervention! Cette tête s'émeut
+ Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble,
+ Cette joue est vermeille et délicate, il semble
+ Que des souffles d'avril elle attend le baiser,
+ Un papillon viendrait sur ce front se poser,
+ C'est charmant; tout à coup cela devient auguste
+ Et terrible; arrêtez! l'innocent, c'est le juste!
+ Éblouissement! l'ombre est vaincue; on dirait
+ Qu'au ciel une nuée entr'ouverte apparaît
+ Et jette sur la terre une lueur énorme;
+ Tout s'éclaire; le bien, le vrai, reprend sa forme;
+ Et les cœurs terrassés sentent subitement
+ Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment,
+ Et s'effacer la haine et la nuit se dissoudre.
+
+ On croit voir une fleur d'où sort un coup de foudre.
+
+
+
+
+ QUESTION SOCIALE
+
+
+ O détresse du faible! ô naufrage insondable!
+ Un jour j'ai vu passer un enfant formidable,
+ Une fille; elle avait cinq ans; elle marchait
+ Au hasard, elle était dans l'âge du hochet,
+ Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie;
+ Elle avait l'air stupide et profond de la proie
+ Sous la griffe et d'Atlas que le monde étouffait,
+ Et semblait dire à Dieu: Qu'est-ce que je t'ai fait?
+ Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,
+ L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,
+ Jolie, et destinée aux sinistres attraits;
+ Elle allait au milieu de nous, passants distraits,
+ Toute petite avec un grand regard farouche.
+ Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche;
+ Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui,
+ La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui.
+ Quoi! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère!
+
+ On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère;
+ Cette femme, une fille au fond d'un cabaret,
+ N'avait pas même l'air de savoir qu'on errait
+ Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,
+ Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite,
+ Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.
+ Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien,
+ N'apercevait cet être et sa sombre guenille.
+ Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.
+
+ Elle-même jadis avait été cela.
+
+ Maintenant, Margoton changée en Paméla,
+ Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,
+ Chantante; elles étaient toutes deux demi-nues,
+ L'une pour les affronts, l'autre pour les douleurs;
+ La mère, gaie, avait au front d'horribles fleurs;
+ Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune,
+ Que la mère et l'enfant se rencontraient, et l'une
+ Regardait son passé, l'autre son avenir.
+
+ Voir l'une commencer et voir l'autre finir!
+ O misère!
+
+ L'enfant se taisait, grave, amère.
+ Cette femme, après tout, était-elle sa mère?
+ Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d'elles leurs pas
+ En parlaient au hasard et ne le savaient pas.
+ L'infortune est de l'ombre, et peut-être cet ange
+ N'avait-il même pas une mère de fange,
+ Hélas! et l'humble enfant, seul sous le firmament,
+ Marchait terrible avec un air d'étonnement.
+ Elle ne paraissait ni vivante ni morte.
+ --Mais qu'a donc cet enfant à songer de la sorte?
+ Disait-on autour d'elle.--Est-ce qu'on la connaît?
+ Non. Les gens lui donnaient du pain qu'elle prenait
+ Sans rien dire; elle allait devant elle indignée.
+ Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée
+ D'invisibles éclairs montant de bas en haut;
+ Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot,
+ Regardaient le grand ciel où l'aube ne sait naître
+ Que pour s'éteindre, et tout l'ensemble de cet être
+ Était on ne sait quoi d'âpre, de bégayant,
+ Et d'obscur, d'où sortait un reproche effrayant;
+ La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges,
+ Devant son front hagard et ses prunelles rouges
+ S'étalait, vision inutile, et jamais
+ Elle n'avait daigné remarquer ces sommets
+ Qu'on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame;
+ On eût dit que sur terre elle n'avait plus d'âme,
+ Qu'elle ignorait nos voix, qu'elle était de la nuit
+ Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit;
+ Et rien n'était plus noir que ce petit fantôme.
+
+ La quantité d'enfer qui tient dans un atome
+ Étonne le penseur, et je considérais
+ Cette larve, pareille aux lueurs des forêts,
+ Blême, désespérée avant même de vivre,
+ Qui, sans pleurs et sans cris, d'ombre et de terreur ivre,
+ Rêvait, et s'en allait, les pieds dans le ruisseau,
+ Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.
+
+
+
+
+ LVIII
+
+ VINGTIÈME SIÈCLE
+
+ I
+
+ PLEINE MER
+
+
+ *
+
+ L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde;
+ Le vent; l'obscurité vaste comme le monde;
+ Partout les flots; partout où l'œil peut s'enfoncer,
+ La rafale qu'on voit aller, venir, passer;
+ L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe;
+ Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe,
+ Les nuages ayant l'aspect d'une forêt.
+ Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait
+ Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne,
+ Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,
+ Faite de cécité, de stupeur et de bruit,
+ Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit.
+
+ L'œil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote
+ Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte,
+ Un grand cachalot mort à carcasse de fer,
+ On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer;
+ Œuf de titan dont l'homme aurait fait un navire.
+ Cela vogue, cela nage, cela chavire;
+ Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas
+ Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.
+ Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,
+ S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe,
+ Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans;
+ Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.
+ L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage
+ Et déferle en hurlant le long du bastingage,
+ Et tourmente des bouts de corde à des crampons
+ Dans le ruissellement formidable des ponts;
+ La houle éperdument furieuse saccage
+ Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage
+ Où jadis une roue effrayante a tourné.
+ Personne; le néant, froid, muet, étonné;
+ D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes;
+ L'entre-pont a des trous où se dressent les restes
+ De cinq tubes pareils à des clairons géants,
+ Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants,
+ Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance,
+ Qu'un noir vomissement de nuit et de silence;
+ Le flux et le reflux, comme avec un rabot,
+ Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot,
+ Et dans la lame on voit se débattre l'échine
+ D'une mystérieuse et difforme machine.
+ Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur.
+ Des putréfactions fermentent, à coup sûr,
+ Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre;
+ Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre,
+ Dessous, des millions de poissons carnassiers.
+ Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers,
+ Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.
+ Des espaces déserts sous des espaces vides.
+ O triste mer! sépulcre où tout semble vivant!
+ Ces deux athlètes faits de furie et de vent,
+ Le tangage qui bave et le roulis qui fume,
+ Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,
+ Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat
+ De la quille ou du pont dans leur noir pugilat.
+ Par moments, au zénith un nuage se troue,
+ Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,
+ Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan,
+ Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN.
+ Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde;
+ Tout fuit.
+
+ Léviathan; c'est là tout le vieux monde,
+ Apre et démesuré dans sa fauve laideur;
+ Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur,
+ Horreur.
+
+ *
+
+ Le dernier siècle a vu sur la Tamise
+ Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise,
+ Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier
+ Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier.
+ Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées
+ Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,
+ Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,
+ Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,
+ Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête;
+ Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte;
+ Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,
+ Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac;
+ Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde,
+ Inquiet, à travers le verre de son onde,
+ Regardait le vaisseau de l'homme grossissant;
+ Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant;
+ Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes;
+ Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes,
+ Deux navires pendaient à ses portemanteaux;
+ Son armure était faite avec tous les métaux;
+ Un prodigieux câble ourlait sa grande voile;
+ Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile,
+ Il jetait un tel râle à l'air épouvanté
+ Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité
+ Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore.
+ La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore;
+ Sa voilure, où l'oreille entendait le débat
+ Des souffles, subissant ce gréement comme un bât,
+ Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures,
+ Étaient une prison de vents et de murmures;
+ Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois
+ Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits;
+ Son ombre humiliait au loin toutes les proues;
+ Un télégraphe était son porte-voix; ses roues
+ Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux;
+ Les flots se le passaient comme des piédestaux
+ Où, calme, ondulerait un triomphal colosse;
+ L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce;
+ Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près;
+ Madère apercevait ses mâts, trois jours après
+ L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire.
+ La bataille montait sur lui dans sa colère.
+ La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là;
+ Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila;
+ Et les hommes, depuis les premiers jours du monde,
+ Sentant peser sur eux la misère inféconde,
+ Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs,
+ Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs,
+ Pour établir entre eux de justes équilibres,
+ Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres,
+ Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer,
+ Avaient imaginé de s'entre-dévorer.
+ Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre.
+ Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre,
+ Il couvrait l'océan de ses ailes de feu;
+ La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu
+ Rampait l'allongement hideux de sa fumée,
+ Car c'était une ville et c'était une armée;
+ Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts,
+ Et d'un hérissement de bataillons confus;
+ Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages,
+ On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages
+ Monstrueux, qui semblaient des boas endormis;
+ Invincible, en ces temps de frères ennemis,
+ Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute,
+ Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute;
+ La bordée à ses pieds fumait comme un encens,
+ Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants,
+ Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée,
+ Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée,
+ On voyait flamboyer son colossal beaupré,
+ Par deux mille canons brusquement empourpré.
+ Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume.
+ A son avant tournait, dans un chaos d'écume,
+ Une espèce de vrille à trouer l'infini.
+ Le Malström s'apaisait sous sa quille aplani.
+ Sa vie intérieure était un incendie,
+ Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie;
+ Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement,
+ Au fond d'une fournaise on voyait vaguement
+ Des êtres ténébreux marcher dans des nuées
+ D'étincelles, parmi les braises remuées;
+ Et pour âme il avait dans sa cale un enfer.
+ Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer
+ Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime,
+ A des spectres posés en travers de l'abîme;
+ Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer;
+ Il était la montagne errante de la mer.
+ Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes,
+ Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes,
+ A rugi, de brouillard et d'orage obscurci;
+ La mer a ses écueils cachés, le temps aussi;
+ Et maintenant, parmi les profondeurs farouches,
+ Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches,
+ Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli
+ De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli,
+ Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme,
+ Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme!
+
+ *
+
+ L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant
+ De faits sociaux, morts et pourris maintenant,
+ D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume,
+ L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume,
+ Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons.
+ Construction d'airain aux étages profonds,
+ Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme,
+ Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme,
+ La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.
+
+ Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau.
+
+ Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle,
+ Était fatal: l'Espoir avait plié son aile;
+ Pas d'unité, divorce et joug; diversité
+ De langue, de raison, de code, de cité;
+ Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire,
+ Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,
+ Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort;
+ L'esclavage, parquant les peuples pour la mort,
+ Les enfermait au fond d'un cirque de frontières
+ Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires;
+ L'Adam slave luttait contre l'Adam germain;
+ Un genre humain en France; un autre genre humain
+ En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome;
+ L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme;
+ Les vivants, d'ignorance et de vices chargés,
+ Se traînaient; en travers de tout, les préjugés,
+ Les superstitions étaient d'âpres enceintes
+ Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes;
+ Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran!
+ Un texte avait le glaive au poing comme un tyran;
+ La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime;
+ Lire était un fossé, croire était un abîme;
+ Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs;
+ Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs;
+ Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre
+ D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare;
+ Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.
+
+ *
+
+ Le vent de l'infini sur ce monde souffla.
+ Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,
+ Les vivants de l'éther, les êtres invisibles
+ Confusément épars sous l'obscur firmament
+ A cette heure, pensifs, regardent fixement
+ Sa disparition dans la nuit redoutable.
+ Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable?
+ Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.
+
+ *
+
+ Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi?
+ Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle
+ Lui-même remporté dans l'énigme éternelle?
+ L'océan est désert. Pas une voile au loin.
+ Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin.
+ Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette
+ Voit du Léviathan rôder la silhouette.
+ Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni,
+ S'en est allé dans l'ombre? est-ce que c'est fini?
+ Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.
+ Et l'œil, pour retrouver l'homme absent de l'espace,
+ Regarde en vain là-bas. Rien.
+
+ Regardez là-haut.
+
+
+
+
+ II
+
+ PLEIN CIEL
+
+
+ *
+
+ Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,
+ Dans un écartement de nuages, qui laisse
+ Voir au-dessus des mers la céleste allégresse,
+ Un point vague et confus apparaît; dans le vent,
+ Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant;
+ Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire;
+ Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère;
+ C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,
+ Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau;
+ C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime
+
+ Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime;
+ Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé,
+ Pris des ailes et s'est tout à coup envolé?
+ Quelque heure immense étant dans les destins sonnée,
+ La nue errante s'est en vaisseau façonnée?
+ La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants?
+ L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents;
+ De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent,
+ Les vents, subitement domptés, la reconnaissent?
+ Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair
+ Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air?
+ Du haut des clairs azurs vient-il une visite?
+ Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite,
+ Qui monte, délivré de la terre, emporté
+ Sur un char volant fait d'extase et de clarté,
+ Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie,
+ Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?
+
+ Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est
+ Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait,
+ Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme
+ Venu des profondeurs aurorales du dôme;
+ Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va,
+ Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah;
+ Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme.
+ Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme.
+
+ C'est la grande révolte obéissante à Dieu!
+ La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu!
+ C'est Isis qui déchire éperdument son voile!
+ C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,
+ C'est de la pesanteur délivrée, et volant;
+ C'est la force alliée à l'homme étincelant,
+ Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle;
+ C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle
+ De l'ouragan humain, et planant à travers
+ L'immense étonnement des cieux enfin ouverts!
+
+ Audace humaine! effort du captif! sainte rage!
+ Effraction enfin plus forte que la cage!
+ Que faut-il à cet être, atome au large front,
+ Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond,
+ Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche?
+ Dans le ciel une toile et sur mer une planche.
+
+ *
+
+ Jadis des quatre vents la fureur triomphait;
+ De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait
+ L'attelage de son quadrige;
+ Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher
+ Du char aérien que l'éther voit marcher;
+ Miracle, il gouverne un prodige.
+ Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court.
+ Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd;
+ Le daim, l'épervier, la panthère
+ Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui;
+ Et la locomotive est reptile, et, sous lui,
+ L'hydre de flamme est ver de terre.
+
+ Une musique, un chant, sort de son tourbillon.
+ Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon
+ Semblent, dans le vide où tout sombre,
+ Une lyre à travers laquelle par moment
+ Passe quelque âme en fuite au fond du firmament
+ Et mêlée aux souffles de l'ombre.
+
+ Car l'air, c'est l'hymne épars; l'air, parmi les récifs
+ Des nuages roulant en groupes convulsifs,
+ Jette mille voix étouffées;
+ Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément
+ Sont toute une harmonie où flottent vaguement
+ On ne sait quels sombres Orphées.
+
+ Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès;
+ Et l'on croit voir passer la strophe du progrès.
+ Il est la nef, il est le phare!
+ L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton.
+ Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton
+ Monté sur l'ode de Pindare.
+
+ Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air,
+ Dans l'éblouissement impénétrable et clair,
+ Dans l'éther sans tache et sans ride;
+ Il se perd sous le bleu des cieux démesurés;
+ Les esprits de l'azur contemplent effarés
+ Cet engloutissement splendide.
+
+ Il passe, il n'est plus là; qu'est-il donc devenu?
+ Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu;
+ Il baigne l'homme dans le songe,
+ Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté,
+ Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité
+ Dont le prêtre a fait un mensonge.
+
+ Le jour se lève, il va; le jour s'évanouit,
+ Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit.
+ Voici l'heure des feux sans nombre;
+ L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant
+ Son large cône obscur sous lui se déployant,
+ Une énorme comète d'ombre.
+
+ La brume redoutable emplit au loin les airs.
+ Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers,
+ Le pêcheur, vague comme un rêve,
+ Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs,
+ Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs,
+ Aller et venir sur la grève,
+
+ La Nuit tire du fond des gouffres inconnus
+ Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,
+ Et, pendant que les heures sonnent,
+ Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs,
+ Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs
+ Les constellations frissonnent.
+
+ L'aéroscaphe suit son chemin; il n'a peur
+ Ni des piéges du soir, ni de l'âcre vapeur,
+ Ni du ciel morne où rien ne bouge,
+ Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux,
+ Ouvrent subitement dans le nuage affreux
+ Des cavernes de cuivre rouge.
+
+ Il invente une route obscure dans les nuits;
+ Le silence hideux de ces lieux inouïs
+ N'arrête point ce globe en marche;
+ Il passe, portant l'homme et l'univers en lui;
+ Paix! gloire! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui
+ Au-dessus de ses flots voit l'arche.
+
+ Le saint navire court par le vent emporté
+ Avec la certitude et la rapidité
+ Du javelot cherchant la cible;
+ Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant;
+ Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément,
+ Semble un ventre d'oiseau terrible.
+
+ Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous;
+ Ses pilotes penchés regardent, au-dessous
+ Des nuages où l'ancre traîne,
+ Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond,
+ Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond
+ Ne vient pas heurter sa carène.
+
+ *
+
+ La vie est sur le pont du navire éclatant.
+ Le rayon l'envoya, la lumière l'attend.
+ L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie;
+ Point d'armes; un fier bruit de puissance et de joie;
+ Le cri vertigineux de l'exploration!
+ Il court, ombre, clarté, chimère, vision!
+ Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite!
+
+ Comme autour d'un soleil un système gravite,
+ Une sphère de cuivre énorme fait marcher
+ Quatre globes où pend un immense plancher;
+ Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent;
+ Un large et blanc hunier horizontal, que percent
+ Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein,
+ Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain;
+ Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liége;
+ La toile d'araignée humaine, un vaste piége
+ De cordes et de nœuds, un enchevêtrement
+ De soupapes que meut un câble où court l'aimant,
+ Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles,
+ Prend au passage et fait travailler tous les souffles;
+ L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots,
+ Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos,
+ Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide,
+ A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide;
+ Sous le plancher s'étage un chaos régulier
+ De ponts flottants que lie un tremblant escalier;
+ Ce navire est un Louvre errant avec son faste;
+ Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste,
+ Si colossal, au vent du grand abîme clair,
+ Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer,
+ A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée,
+ Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée
+ Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis
+ Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.
+
+ Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge,
+ Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe,
+ Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler!
+ Il voyage, Délos gigantesque de l'air,
+ Et rien ne le repousse et rien ne le refuse;
+ Et l'on entend parler sa grande voix confuse.
+
+ Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit,
+ L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit
+ L'espace d'une écume affreuse de nuages;
+ Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages?
+ Seulement, sur son aile il se dresse en marchant;
+ Il devient formidable à l'abîme méchant,
+ Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse.
+ On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse
+ Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers;
+ Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs,
+ De détonations, d'ombre et de jets de soufre,
+ Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre.
+
+ *
+
+ Qu'importe le moment! qu'importe la saison!
+ La brume peut cacher dans le blême horizon
+ Les Saturnes et les Mercures;
+ La bise, conduisant la pluie aux crins épars,
+ Dans les nuages lourds grondant de toutes parts,
+ Peut tordre des hydres obscures;
+
+ Qu'importe! il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral!
+ La terre a disparu dans le puits sidéral.
+ Il entre au mystère nocturne,
+ Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou,
+ Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où,
+ Sous le renversement de l'urne.
+
+ Intrépide, il bondit sur les ondes du vent;
+ Il se rue, aile ouverte et la proue en avant,
+ Il monte, il monte, il monte encore,
+ Au delà de la zone où tout s'évanouit,
+ Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit
+ A la poursuite de l'aurore!
+
+ Calme, il monte où jamais nuage n'est monté;
+ Il plane à la hauteur de la sérénité,
+ Devant la vision des sphères;
+ Elles sont là, faisant le mystère éclatant,
+ Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant
+ Les énigmes par les lumières.
+
+ Andromède étincelle, Orion resplendit;
+ L'essaim prodigieux des Pléiades grandit;
+ Sirius ouvre son cratère;
+ Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid;
+ Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith
+ Le poitrail bleu du Sagittaire.
+
+ L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,
+ Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui,
+ Persée, escarboucle des cimes,
+ Le chariot polaire aux flamboyants essieux,
+ Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,
+ La fourmilière des abîmes!
+
+ Vers l'apparition terrible des soleils,
+ Il monte; dans l'horreur des espaces vermeils,
+ Il s'oriente, ouvrant ses voiles;
+ On croirait, dans l'éther où de loin on l'entend,
+ Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,
+ Part pour une de ces étoiles;
+
+ Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds,
+ Volante, et franchissant le ciel vertigineux,
+ Rêve des blêmes Zoroastres,
+ Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,
+ Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit
+ Dans le précipice des astres!
+
+ *
+
+ Où donc s'arrêtera l'homme séditieux?
+ L'espace voit, d'un œil par moment soucieux,
+ L'empreinte du talon de l'homme dans les nues;
+ Il tient l'extrémité des choses inconnues;
+ Il épouse l'abîme à son argile uni;
+ Le voilà maintenant marcheur de l'infini.
+ Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire?
+ Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre?
+ Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin?
+ L'âpre Fatalité se perd dans le lointain;
+ Toute l'antique histoire affreuse et déformée
+ Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.
+ Les temps sont venus. L'homme a pris possession
+ De l'air, comme du flot la grèbe et l'alcyon.
+ Devant nos rêves fiers, devant nos utopies
+ Ayant des yeux croyants et des ailes impies,
+ Devant tous nos efforts pensifs et haletants,
+ L'obscurité sans fond fermait ses deux battants;
+ Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres;
+ L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,
+ Dédaigne l'océan, le vieil infini mort.
+ La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort!
+
+ O profondeurs! faut-il encor l'appeler l'homme?
+
+ L'homme est d'abord monté sur la bête de somme;
+ Puis sur le chariot que portent des essieux;
+ Puis sur la frêle barque au mât ambitieux;
+ Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,
+ L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme;
+ A présent l'immortel aspire à l'éternel;
+ Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.
+
+ L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe.
+ Jeune, il jette le sac du vieil Adam qui rampe,
+ Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau,
+ Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau;
+ Et peut-être voici qu'enfin la traversée
+ Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée!
+
+ *
+
+ Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât?
+ O nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat,
+ Que l'esprit humain, vieux reptile,
+ Devînt ange, et, brisant le carcan qui le mord,
+ Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort
+ Va donc devenir inutile!
+
+ Oh! franchir l'éther! songe épouvantable et beau!
+ Doubler le promontoire énorme du tombeau!
+ Qui sait?--toute aile est magnanime,
+ L'homme est ailé,--peut-être, ô merveilleux retour!
+ Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour,
+ Un Gama du cap de l'abîme,
+
+ Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti,
+ De la terre oublié, par le ciel englouti,
+ Tout à coup sur l'humaine rive
+ Reparaîtra, monté sur cet alérion,
+ Et, montrant Sirius, Allioth, Orion,
+ Tout pâle, dira: J'en arrive!
+
+ Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers
+ Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers,
+ On pourrait, sous les bleus pilastres,
+ Deviner qu'un enfant de la terre a passé,
+ A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé
+ De fumée au plafond des astres!
+
+ *
+
+ Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons
+ L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons,
+ Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère
+ L'espèce d'idéal qui convient à la terre.
+ Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout.
+
+ Oui, l'aube s'est levée.
+
+ Oh! ce fut tout à coup
+ Comme une éruption de folie et de joie,
+ Quand, après six mille ans dans la fatale voie,
+ Défaite brusquement par l'invisible main,
+ La pesanteur, liée au pied du genre humain,
+ Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes!
+ Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines,
+ Les chimères, la force évanouie enfin,
+ L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim,
+ Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres.
+ Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres,
+ Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort,
+ Comme le vêtement du bagne dont on sort.
+
+ Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue,
+ Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue,
+ Thalès apercevait au loin devant ses yeux;
+ Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux
+ Il écoutait les chants et contemplait les danses.
+
+ Les êtres inconnus et bons, les providences
+ Présentes dans l'azur où l'œil ne les voit pas,
+ Les anges qui de l'homme observent tous les pas,
+ Leur tâche sainte étant de diriger les âmes
+ Et d'attiser, avec toutes les belles flammes,
+ La conscience au fond des cerveaux ténébreux,
+ Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux,
+ Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente
+ Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente.
+ Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion.
+ Ils n'ont plus l'œil fixé sur l'apparition
+ Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes.
+ Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes,
+ Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs
+ Que jette le sourcil tragique des tueurs,
+ Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde
+ Les frontières, haillon difforme du vieux monde,
+ Les battements de cœur des mères aux abois,
+ L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois,
+ Le cri de la chouette et de la sentinelle,
+ Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle.
+ Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend;
+ Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant
+ Vers le gémissement indigné de la tombe;
+ La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe;
+ L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés,
+ Dans tous les innocents pressentir des damnés,
+ Et la pitié n'est plus leur unique attitude;
+ Ils ne regardent plus la morne servitude
+ Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux.
+ L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux,
+ Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme;
+ La fonction du sceptre est faite par la palme;
+ Voici qu'enfin, ô gloire! exaucés dans leur vœu,
+ Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu,
+ Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste.
+ Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste,
+ Devant ce globe obscur qui devient lumineux,
+ Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux;
+ Une clarté paraît dans leur beau regard sombre;
+ Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.
+
+ *
+
+ Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu,
+ A l'avenir divin et pur, à la vertu,
+ A la science qu'on voit luire,
+ A la mort des fléaux, à l'oubli généreux,
+ A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux;
+ Il va, ce glorieux navire,
+
+ Au droit, à la raison, à la fraternité,
+ A la religieuse et sainte vérité
+ Sans impostures et sans voiles,
+ A l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien,
+ Au juste, au grand, au bon, au beau...--Vous voyez bien
+ Qu'en effet il monte aux étoiles!
+
+ Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit.
+ Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit
+ Tout l'affreux passé qui s'effare;
+ Il abolit la loi de fer, la loi de sang,
+ Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant
+ Dans les cieux comme une fanfare.
+
+ Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa;
+ Il fait briller la foi dans l'œil de Spinosa
+ Et l'espoir sur le front de Hobbe;
+ Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant
+ Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant
+ Toute la clémence de l'aube.
+
+ Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit;
+ Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit
+ Sur ces grands charniers de l'histoire
+ Où les siècles, penchant leur œil triste et profond,
+ Venaient regarder l'ombre effroyable que font
+ Les deux ailes de la victoire.
+
+ Derrière lui, César redevient homme; Eden
+ S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain;
+ Les ronces de lys sont couvertes;
+ Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait
+ Refleurit dans la vie, et le bois du gibet
+ Jette, effrayé, des branches vertes.
+
+ Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs,
+ L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs,
+ Composent là-haut sa magie;
+ Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté,
+ Dans l'antique noirceur de la fatalité
+ Des lueurs de l'enfer rougie,
+
+ Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien,
+ Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien,
+ Dans la séculaire géhenne,
+ Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant,
+ Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement
+ Les deux yeux fixes de la Haine,
+
+ Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts,
+ Et s'en vont la douleur, le péché, le remords,
+ La perversité lamentable,
+ Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé,
+ Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé,
+ La boucherie avec l'étable!
+
+ Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs
+ S'en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs;
+ Et le taureau d'airain qui beugle,
+ La hache, le billot, le bûcher dévorant,
+ Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant,
+ Vil bâton qui trompait l'aveugle!
+
+ Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs,
+ Un rire au prince avec les larmes des martyrs,
+ Et tous ces flatteurs des épées
+ Qui louaient le sultan, le maître universel,
+ Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel
+ Dans le sac aux têtes coupées!
+
+ Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,
+ S'effacent, et la route où marchaient les tyrans,
+ Bélial roi, Dagon ministre,
+ Et l'épine, et la haie horrible du chemin
+ Où l'homme, du vieux monde et du vieux vice humain
+ Entend bêler le bouc sinistre.
+
+ On voit luire partout les esprits sidéraux;
+ On voit la fin du monstre et la fin du héros,
+ Et de l'athée et de l'augure,
+ La fin du conquérant, la fin du paria;
+ Et l'on voit lentement sortir Beccaria
+ De Dracon qui se transfigure.
+
+ On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux,
+ La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus
+ De la Vénus prostituée;
+ Le blasphème devient le psaume ardent et pur,
+ L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur,
+ Tous les haillons de la huée.
+
+ Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal,
+ L'éclosion du bien, l'écroulement du mal,
+ Fêtent dans sa course enchantée
+ Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux,
+ Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux,
+ Et, du haut des monts, Prométhée!
+
+ Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit.
+ En expirant, l'antique univers décrépit,
+ Larve à la prunelle ternie,
+ Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler,
+ A laissé cette sphère heureuse s'envoler
+ Des lèvres de son agonie.
+
+ *
+
+ Oh! ce navire fait le voyage sacré!
+ C'est l'ascension bleue à son premier degré;
+ Hors de l'antique et vil décombre,
+ Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé;
+ C'est le destin de l'homme à la fin évadé,
+ Qui lève l'ancre et sort de l'ombre!
+
+ Ce navire là-haut conclut le grand hymen,
+ Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain.
+ Il voit l'insondable, il y touche;
+ Il est le vaste élan du progrès vers le ciel;
+ Il est l'entrée altière et sainte du réel
+ Dans l'antique idéal farouche.
+
+ Oh! chacun de ses pas conquiert l'illimité!
+ Il est la joie; il est la paix; l'humanité
+ A trouvé son organe immense;
+ Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni,
+ Reculant chaque jour plus loin dans l'infini
+ Le point sombre où l'homme commence.
+
+ Il laboure l'abîme; il ouvre ces sillons
+ Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons,
+ Les sifflements et les huées;
+ Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux;
+ Il va, fécondateur du ciel mystérieux,
+ Charrue auguste des nuées.
+
+ Il fait germer la vie humaine dans ces champs
+ Où Dieu n'avait encor semé que des couchants
+ Et moissonné que des aurores;
+ Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins,
+ Croître et frémir partout les peuples souverains,
+ Ces immenses épis sonores!
+
+ Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant,
+ Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,
+ Rajeuni les races flétries,
+ Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr,
+ Dieu juste! et fait entrer dans l'homme tant d'azur
+ Qu'elle a supprimé les patries!
+
+ Faisant à l'homme avec le ciel une cité,
+ Une pensée avec toute l'immensité,
+ Elle abolit les vieilles règles;
+ Elle abaisse les monts, elle annule les tours;
+ Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,
+ Dans la communion des aigles.
+
+ Elle a cette divine et chaste fonction
+ De composer là-haut l'unique nation,
+ A la fois dernière et première,
+ De promener l'essor dans le rayonnement,
+ Et de faire planer, ivre de firmament,
+ La liberté dans la lumière.
+
+
+
+
+ LIX
+
+
+ O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve,
+ Créateur qui n'as pas de relâche et de trêve!
+ Œil sans paupière et sans sommeils!
+ Eternel jet de vie! âme jamais fermée!
+ Gouffre mystérieux d'où sort une fumée
+ D'hommes, d'êtres et de soleils!
+
+ Humanités dans tous les espaces semées,
+ Liguez-vous; dressez-vous, innombrables armées,
+ Et déclarez la guerre à Dieu;
+ Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable,
+ Cet infini si doux qu'il en est formidable,
+ Et si profond qu'il en est bleu.
+
+ Mesurez-vous, vous l'ombre, à lui la plénitude.
+ Vous aurez, ô passants, légions, multitude,
+ Assiégeants de l'immense tour,
+ Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre,
+ Vivants, avant qu'il ait usé son premier astre,
+ Dépensé votre dernier jour!
+
+
+
+
+ LX
+
+ HORS DES TEMPS
+
+ LA TROMPETTE DU JUGEMENT
+
+
+ *
+
+ Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.
+
+ Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux,
+ Calme, attendre le souffle immense de l'archange.
+
+ Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,
+ L'entourait. A travers un frisson, on sentait
+ Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait,
+ Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème,
+ Avait été forgé par quelqu'un de suprême
+ Avec de l'équité condensée en airain.
+ Il était là, lugubre, effroyable, serein.
+ Il gisait sur la brume insondable qui tremble,
+ Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble
+ A la forme de quoi que ce soit.
+
+ Il vivait.
+
+ Il semblait un réveil songeant près d'un chevet.
+
+ Oh! quelle nuit! là, rien n'a de contour ni d'âge;
+ Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.
+
+ *
+
+ Et c'était le clairon de l'abîme.
+
+ Une voix
+ Un jour en sortira qu'on entendra sept fois.
+ En attendant, glacé, mais écoutant, il pense;
+ Couvant le châtiment, couvant la récompense;
+ Et toute l'épouvante éparse au ciel est sœur
+ De cet impénétrable et morne avertisseur.
+
+ Je le considérais dans les vapeurs funèbres
+ Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres.
+ Pas un murmure autour du clairon souverain.
+ Et la terre sentait le froid de son airain,
+ Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières.
+
+ Et l'immobilité de tous les cimetières,
+ Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix
+ De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits
+ Du silence inouï qu'il avait dans la bouche;
+ Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche
+ L'impossibilité de faire faire un pli
+ Au suaire cousu sur son front par l'oubli.
+ Ce silence tenait en suspens l'anathème.
+ On comprenait que tant que ce clairon suprême
+ Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant,
+ Garderait l'attitude horrible du néant,
+ Que la momie aurait toujours sa bandelette,
+ Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette,
+ Et que ce fier banquet radieux, ce festin
+ Que les vivants gloutons appellent le destin,
+ Toute la joie errante en tourbillons de fêtes,
+ Toutes les passions de la chair satisfaites,
+ Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls,
+ Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous,
+ La pourriture, orgie offerte aux vers convives;
+ Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives,
+ Cette trompette vaste et sombre sonnerait,
+ On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une forêt,
+ Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes,
+ Frémissantes, sortir du tremblement des tombes,
+ Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,
+ Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os,
+ Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve,
+ Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève,
+ Le front mystérieux du juge apparaîtrait.
+
+ *
+
+ Ce clairon avait l'air de savoir le secret.
+
+ On sentait que le râle énorme de ce cuivre
+ Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre
+ L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas,
+ Toutes les surdités voleraient en éclats;
+ Que l'oubli sombre avec sa perte de mémoire,
+ Se lèverait au son de la trompette noire;
+ Que dans cette clameur étrange, en même temps
+ Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants,
+ On entendrait crier toutes les consciences;
+ Que le sceptique au fond de ses insouciances,
+ Que le voluptueux, l'athée et le douteur,
+ Et le maître tombé de toute sa hauteur,
+ Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres;
+ Que ce déchirement céleste des ténèbres
+ Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt;
+ Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait;
+ Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte,
+ L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte,
+ Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats,
+ Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas
+ Des avertissements de l'ombre et du mystère,
+ Même ceux que n'a point réveillés sur la terre
+ Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!
+
+ Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit,
+ Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaye,
+ Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie,
+ Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer,
+ Oh! comment concevoir, comment se figurer
+ Cette vibration communiquée aux tombes,
+ Cette sommation aux blêmes catacombes
+ Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim,
+ Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin!
+
+ Oui, c'est vrai,--c'est du moins jusque-là que l'œil plonge,--
+ C'est l'avenir,--du moins tel qu'on le voit en songe;--
+ Quand le monde atteindra son but, quand les instants,
+ Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps,
+ Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne,
+ Cette goutte qui doit faire déborder l'urne,
+ Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc,
+ Long, pâle, glissera, formidable et tremblant,
+ Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières;
+ Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres,
+ Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant
+ Tout à coup de la brume où l'univers l'attend,
+ Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses,
+ Au-dessus des forfaits et des apothéoses,
+ Des ombres et des os, des esprits et des corps,
+ Sonnera la diane effrayante des morts.
+
+ O lever en sursaut des larves pêle-mêle!
+ Oh! la Nuit réveillant la Mort, sa sœur jumelle!
+
+ Pensif, je regardais l'incorruptible airain.
+
+ *
+
+ Les volontés sans loi, les passions sans frein,
+ Toutes les actions de tous les êtres, haines,
+ Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines,
+ Avaient laissé, dans l'ombre où rien ne remuait,
+ Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet;
+ Une obscure Babel y tordait sa spirale.
+
+ Sa dimension vague, ineffable, spectrale,
+ Sortant de l'éternel, entrait dans l'absolu.
+ Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu
+ Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée
+ Dans la profondeur trouble et sombre de l'idée;
+ Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal;
+ Et sa longueur allait de l'homme à l'animal,
+ Quoiqu'on ne vît point là d'animal et point d'homme;
+ Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome.
+
+ Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard,
+ Cercle de l'Inconnu ténébreux et hagard,
+ Pleine de cette horreur que le mystère exhale,
+ M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale
+ D'entrer dans l'ombre où Dieu même est évanoui.
+ Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui,
+ Morne, s'élargissait sur l'homme et la nature,
+ Et cette épouvantable et muette ouverture
+ Semblait le bâillement noir de l'éternité.
+
+ *
+
+ Au fond de l'immanent et de l'illimité,
+ Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible,
+ Quelque chose tremblait de vaguement terrible,
+ Et brillait et passait, inexprimable éclair.
+ Toutes les profondeurs des mondes avaient l'air
+ De méditer, dans l'ombre où l'ombre se répète,
+ L'heure où l'on entendrait de cette âpre trompette
+ Un appel aussi long que l'infini jaillir.
+ L'immuable semblait d'avance en tressaillir.
+
+ Des porches de l'abîme, antres hideux, cavernes
+ Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes,
+ Bouches d'obscurité qui ne prononcent rien,
+ Du vide où ne flottait nul souffle aérien,
+ Du silence où l'haleine osait à peine éclore,
+ Ceci se dégageait pour l'âme: Pas encore.
+
+ Par instants, dans ce lieu triste comme le soir,
+ Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir,
+ On entendait le pas boiteux de la justice;
+ Puis cela s'effaçait. Des vermines, le vice,
+ Le crime, s'approchaient, et, fourmillement noir,
+ Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir.
+ Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratère.
+ Comme cet organum des gouffres doit se taire
+ Jusqu'au jour monstrueux où nous écarterons
+ Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts,
+ Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphère;
+ Chaque race avait fait sa couche de poussière
+ Dans l'orbe sépulcral de son évasement;
+ Sur cette poudre l'œil lisait confusément
+ Ce mot: RIEZ, écrit par le doigt d'Épicure;
+ Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure,
+ La toile d'araignée horrible de Satan.
+
+ Des astres qui passaient murmuraient: «Souviens-t'en!
+ Prie!» et la nuit portait cette parole à l'ombre.
+
+ Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.
+
+ *
+
+ Une sinistre main sortait de l'infini.
+
+ Vers la trompette, effroi de tout crime impuni,
+ Qui doit faire à la mort un jour lever la tête,
+ Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête
+ A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit,
+ Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit.
+ La main, dans la nuée et hors de l'Invisible,
+ S'allongeait. A quel être était-elle? Impossible
+ De le dire, en ce morne et brumeux firmament.
+ L'œil dans l'obscurité ne voyait clairement
+ Que les cinq doigts béants de cette main terrible;
+ Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible,
+ --Sans doute quelque archange ou quelque séraphin
+ Immobile, attendant le signe de la fin,--
+ Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles,
+ Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles!
+
+
+
+
+ LXI
+
+ ABIME
+
+
+ L'HOMME.
+
+ Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes.
+ Je sais forger les clefs quand on ferme les portes;
+ Je fais vers le désert reculer le lion;
+ Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion;
+ Je m'appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante;
+ Je suis le conquérant; je tiens l'épée ardente,
+ Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis,
+ Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.
+ Je suis Platon, je vois; je suis Newton, je trouve.
+ Du hibou je fais naître Athène, et de la louve
+ Rome; et l'aigle m'a dit: Toi, marche le premier!
+ J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.
+ Je vis! dans mes deux mains je porte en équilibre
+ L'âme et la chair; je suis l'homme enfin, maître et libre
+ Je suis l'antique Adam! j'aime, je sais, je sens;
+ J'ai pris l'arbre de vie entre mes poings puissants;
+ Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,
+ Et, comme si j'étais le vent de la tempête,
+ J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés,
+ Et je crie:--Accourez, peuples! prenez, mangez!
+ Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes;
+ Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes,
+ Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,
+ Car la Vie est ton fruit, racine Éternité!
+ Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,
+ Comme en une forêt court le rouge incendie,
+ Le beau Progrès vermeil, l'œil sur l'azur fixé,
+ Marche, et tout en marchant dévore le passé.
+ Je veux, tout obéit, la matière inflexible
+ Cède; je suis égal presque au grand Invisible;
+ Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel;
+ Je lâche comme lui des globes dans le ciel;
+ Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle;
+ J'attache un fil vivant d'un pôle à l'autre pôle;
+ Je fais voler l'esprit sur l'aile de l'éclair;
+ Je tends l'arc de Nemrod, le divin arc de fer,
+ Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole
+ Et que j'envoie au bout du monde, est ma parole.
+ Je fais causer le Rhin, le Gange et l'Orégon
+ Comme trois voyageurs dans le même wagon.
+ La distance n'est plus. Du vieux géant Espace
+ J'ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,
+ Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri;
+ Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,
+ Tout étonné de voir Franklin voler la foudre;
+ Fulton, qu'un Jupiter eût mis jadis en poudre,
+ Monte Léviathan et traverse la mer;
+ Galvani, calme, étreint la mort au rire amer;
+ Volta prend dans ses mains le glaive de l'archange
+ Et le dissout; le monde à ma voix tremble et change;
+ Caïn meurt, l'avenir ressemble au jeune Abel;
+ Je reconquiers Éden et j'achève Babel.
+ Rien sans moi. La nature ébauche; je termine.
+ Terre, je suis ton roi.
+
+ LA TERRE.
+
+ Tu n'es que ma vermine.
+ Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,
+ Le ventre abject, la faim, la soif, l'estomac vil,
+ T'accablent, noir passant, d'infirmités sans nombre,
+ Et, vieux, tu n'es qu'un spectre, et, mort, tu n'es qu'une ombre,
+ Tu t'en vas dans la cendre! Et moi je reste au jour;
+ J'ai toujours le printemps, l'aube, les fleurs, l'amour;
+ Je suis plus jeune après des millions d'années.
+ J'emplis d'instincts rêveurs les bêtes étonnées.
+ Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin.
+ Je me verse, urne sombre, au brin d'herbe, au sapin,
+ Au cep d'où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.
+ Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,
+ Sur ma face où s'épand l'ombre, où le rayon luit,
+ Les douze heures du jour, les douze heures de nuit
+ Dansent incessamment une ronde sacrée.
+ Je suis source et chaos; j'ensevelis, je crée.
+ Quand le matin naquit dans l'azur, j'étais là.
+ Vésuve est mon usine, et ma forge est l'Hékla;
+ Je rougis de l'Etna les hautes cheminées.
+ En remuant Cuzco, j'émeus les Pyrénées.
+ J'ai pour esclave un astre; alors que vient le soir
+ Sur un de mes côtés jetant un voile noir,
+ J'ai ma lampe, la lune au front humain m'éclaire;
+ Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,
+ Vers l'ombre la plus sûre et le plus âpre lieu
+ S'enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.
+ Je peuple l'air, la flamme et l'onde; et mon haleine
+ Fait comme l'oiseau-mouche éclore la baleine;
+ Comme je fais le ver, j'enfante les typhons.
+ Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,
+ Des forêts et des monts ainsi que d'une armure.
+
+ SATURNE.
+
+ Qu'est-ce que cette voix chétive qui murmure?
+ Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné,
+ Grain de sable, d'un grain de cendre accompagné?
+ Moi dans l'immense azur je trace un cercle énorme;
+ L'espace avec terreur voit ma beauté difforme;
+ Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur,
+ Comme les boules d'or que croise le jongleur
+ Lance, mêle et retient sept lunes colossales.
+
+ LE SOLEIL.
+
+ Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales!
+ Paix! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail.
+ Comme deux chars de front passent sous un portail,
+ Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre
+ Entreraient sans toucher aux parois du cratère.
+ Chaos! je suis la loi. Fange! je suis le feu.
+ Contemplez-moi! Je suis la vie et le milieu,
+ Le Soleil, l'éternel orage de lumière.
+
+ SIRIUS.
+
+ J'entends parler l'atome. Allons, Soleil, poussière,
+ Tais-toi! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté!
+ Pâtres dont le troupeau fuit dans l'immensité,
+ Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n'êtes.
+ Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes,
+ Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l'azur!
+ Moi, j'emporte en mon orbe auguste, vaste et pur,
+ Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes.
+ Le sais-tu seulement, larve qui m'importunes?
+ Que me sert de briller auprès de ce néant?
+ L'astre nain ne voit pas même l'astre géant.
+
+ ALDEBARAN.
+
+ Sirius dort; je vis! C'est à peine s'il bouge.
+ J'ai trois soleils, l'un blanc, l'autre vert, l'autre rouge;
+ Centre d'un tourbillon de mondes effrénés,
+ Ils tournent, d'une chaîne invisible enchaînés,
+ Si vite, qu'on croit voir passer une flamme ivre,
+ Et que la foudre a dit: Je renonce à les suivre!
+
+ ARCTURUS.
+
+ Moi, j'ai quatre soleils tournants, quadruple enfer,
+ Et leurs quatre rayons ne font qu'un seul éclair.
+
+ LA COMÈTE.
+
+ Place à l'oiseau comète, effroi des nuits profondes!
+ Je passe. Frissonnez! Chacun de vous, ô mondes,
+ O soleils! n'est pour moi qu'un grain de sénevé!
+
+ SEPTENTRION.
+
+ Un bras mystérieux me tient toujours levé;
+ Je suis le chandelier à sept branches du pôle.
+ Comme des fantassins le glaive sur l'épaule,
+ Mes feux veillent au bord du vide où tout finit;
+ Les univers semés du nadir au zénith,
+ Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques,
+ Disent entre eux:--On voit la pointe de leurs piques;
+ Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux.--
+ L'éther ténébreux, plein de globes tortueux,
+ Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille
+ Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille.
+ Il me voit m'avancer, moi l'immense éclaireur,
+ Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur
+ S'il n'entend pas marcher mes chevaux invisibles.
+ Il me jette des noms sauvages et terribles,
+ Et voit en moi la bête errante dans les cieux.
+ Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux,
+ Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles,
+ Les éternels flambeaux des ombres éternelles.
+ Je suis Septentrion qui sur vous apparaît.
+ Sirius avec tous ses globes ne serait
+ Pas même une étincelle en ma moindre fournaise.
+ Entre deux de mes feux cent mondes sont à l'aise.
+ J'habite sur la nuit les radieux sommets.
+ Les comètes de braise elles-mêmes jamais
+ N'oseraient effleurer des flammes de leurs queues
+ Le chariot roulant dans les profondeurs bleues.
+ Cet astre qui parlait je ne l'aperçois pas.
+ Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas,
+ Traînant leurs sphères d'or et leurs lunes fidèles,
+ Et, si je me mettais en marche au milieu d'elles
+ Dans les champs de l'éther à ma splendeur soumis,
+ Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis!
+
+ LE ZODIAQUE.
+
+ Qu'est-ce donc que ta roue à côté de la mienne?
+ De quelque point du ciel que ta lumière vienne,
+ Elle se heurte à moi qui suis le cabestan
+ De l'abîme, et qui dis aux soleils: Toi, va-t'en!
+ Toi, reviens. C'est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie!
+ Car je n'existe pas seulement pour qu'on voie
+ A jamais, dans l'azur farouche et flamboyant,
+ Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant
+ Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire,
+ Je plonge un seau profond dans le puits du mystère,
+ Et je suis le rouage énorme d'où descend
+ L'ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.
+ Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée
+ Dans ton prodige, et dans l'horreur démesurée,
+ Peut-être, en l'engrenage où je suis, verrait-on,
+ Comme l'Ixion noir d'un divin Phlégéton,
+ Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine,
+ Recommençant sans cesse une ascension vaine,
+ Et pour l'astre qui vient quittant l'astre qui fuit,
+ Monter les échelons sinistres de la nuit!
+
+ LA VOIE LACTÉE.
+
+ Millions, millions, et millions d'étoiles!
+ Je suis, dans l'ombre affreuse et sous les sacrés voiles,
+ La splendide forêt des constellations.
+ C'est moi qui suis l'amas des yeux et des rayons,
+ L'épaisseur inouïe et morne des lumières.
+ Encor tout débordant des effluves premières,
+ Mon éclatant abîme est votre source à tous.
+ O les astres d'en bas, je suis si loin de vous
+ Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles,
+ Que mon tas de soleils n'est, pour vos yeux débiles,
+ Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,
+ Qu'un peu de cendre rouge éparse dans la nuit!
+ Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante
+ Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,
+ Pour qui verrait de près mon nuage vermeil!
+ Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.
+ Autant d'astres, autant d'immensités étranges,
+ Diverses, s'approchant des démons ou des anges,
+ Dont les planètes font autant de nations;
+ Un groupe d'univers, en proie aux passions,
+ Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes;
+ Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes,
+ Miroirs profonds ouverts à l'œil universel,
+ Dans chaque cœur l'amour, dans chaque âme le ciel!
+ Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.
+ La lumière en regorge et l'ombre en est remplie.
+ Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,
+ Globes, grains de lumière au loin épanouis,
+ Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,
+ Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,
+ Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,
+ Et j'ai plus de soleils que vous de moucherons.
+ Mon immensité vit, radieuse et féconde.
+ J'ignore par moments si le reste du monde,
+ Errant dans quelque coin du morne firmament,
+ Ne s'évanouit pas dans mon rayonnement.
+
+ LES NÉBULEUSES.
+
+ A qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes?
+ A peine entendons-nous ta voix dans les espaces.
+ Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur
+ Au coin le plus perdu du plus nocturne azur.
+ Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,
+ Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,
+ N'ayant ni pôle austral ni pôle boréal;
+ Nous, les réalités vivant dans l'idéal,
+ Les univers, d'où sort l'immense essaim des rêves,
+ Dispersés dans l'éther, cet océan sans grèves
+ Dont le flot à son bord n'est jamais revenu;
+ Nous les créations, îles de l'inconnu!
+
+ L'INFINI.
+
+ L'être multiple vit dans mon unité sombre.
+
+ DIEU.
+
+ Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.
+
+
+
+
+NOTES
+
+DE
+
+LA LÉGENDE DES SIÈCLES
+
+
+NOTES
+
+
+_La Légende des Siècles_, publiée d'abord en deux Séries successives,
+à dix-huit ans d'intervalle, avec le complément d'un dernier volume,
+avait pris, dans chaque série, l'humanité à ses commencements. L'œuvre
+une fois achevée, l'auteur a dû rassembler et refondre en un seul tout
+les deux séries et les cinq volumes, en unifiant dans cet ensemble
+l'ordre chronologique, dérangé seulement et varié, comme il convient,
+par l'ordre philosophique.
+
+Il a paru néanmoins intéressant et utile de rappeler quelles ont été la
+composition et l'ordonnance des trois parties publiées isolément. La
+reproduction, qui va suivre, des Tables de ces trois parties donnera,
+pour chaque pièce, la place qu'elle occupe dans le nouvel ensemble, et
+formera ainsi la Table de concordance.
+
+
+
+
+PREMIÈRE SÉRIE
+
+1859
+
+
+La Première Série, publiée en deux volumes (chez Michel Lévy.--Hetzel),
+avait ce sous-titre:
+
+ HISTOIRE.--LES PETITES ÉPOPÉES.
+
+
+ TOME PREMIER
+ ÉDITION
+ DÉFINITIVE.
+ Tome. Page.
+
+ DÉDICACE I 1
+ PRÉFACE I 3
+
+ I
+ D'ÈVE A JÉSUS
+
+ I. LE SACRE DE LA FEMME I 37
+ II. LA CONSCIENCE I 47
+ III. PUISSANCE ÉGALE BONTÉ I 51
+ IV. LES LIONS I 55
+ V. LE TEMPLE I 63
+ VI. BOOZ ENDORMI I 65
+ VII. DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE I 71
+ VIII. PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC
+ LE TOMBEAU I 73
+
+ II
+ DÉCADENCE DE ROME
+
+ AU LION D'ANDROCLÈS I 247
+
+ III
+ L'ISLAM
+
+ I. L'AN NEUF DE L'HÉGIRE I 253
+ II. MAHOMET I 261
+ III. LE CÈDRE I 263
+
+ IV
+ LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN
+
+ I. LE PARRICIDE I 271
+ II. LE MARIAGE DE ROLAND I 277
+ III. AYMERILLOT I 285
+ IV. BIVAR I 299
+ V. LE JOUR DES ROIS I 303
+
+ V
+ LES CHEVALIERS ERRANTS
+
+ I. LE PETIT ROI DE GALICE II 43
+ II. EVIRADNUS II 75
+
+ VI
+ LES TRONES D'ORIENT
+
+ I. ZIM-ZIZIMI II 133
+ II. 1453 II 151
+ III. SULTAN MOURAD II 153
+
+
+ TOME II
+
+ VII
+ L'ITALIE.--RATBERT
+
+ I. LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES II 207
+ II. LA DÉFIANCE D'ONFROY II 219
+ III. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE II 225
+
+ VIII
+ SEIZIÈME SIÈCLE.--RENAISSANCE.
+ PAGANISME
+
+ LE SATYRE III 3
+
+ IX
+ LA ROSE DE L'INFANTE
+
+ LA ROSE DE L'INFANTE III 53
+
+ X
+ L'INQUISITION
+
+ LES RAISONS DU MOMOTOMBO III 65
+
+ XI
+ LA CHANSON DES AVENTURIERS
+ DE LA MER
+
+ LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER III 71
+
+ XII
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+ LES MERCENAIRES
+
+ LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE III 89
+
+ XIII
+ MAINTENANT
+
+ I. APRÈS LA BATAILLE IV 63
+ II. LE CRAPAUD IV 165
+ III. LES PAUVRES GENS IV 149
+ IV. PAROLES DANS L'ÉPREUVE IV 115
+
+ XIV
+ VINGTIÈME SIÈCLE
+
+ I. PLEINE MER IV 281
+ II. PLEIN CIEL IV 291
+
+ XV
+ HORS DES TEMPS
+
+ LA TROMPETTE DU JUGEMENT IV 321
+
+
+
+
+NOUVELLE SÉRIE
+
+1877
+
+
+La Nouvelle Série (deux volumes, chez Calmann Lévy)
+avait pour toute préface ces trois lignes:
+
+Le complément de la _Légende des Siècles_ sera prochainement publié,
+à moins que la fin de l'auteur n'arrive avant la fin du livre.
+
+ V. H.
+
+ Paris, 25 février 1877.
+
+
+ TOME PREMIER
+
+ ÉDITION
+ DÉFINITIVE.
+ Tome. Page.
+
+ LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE I 13
+
+ I
+ LA TERRE
+
+ HYMNE I 29
+
+ II
+ SUPRÉMATIE
+
+ SUPRÉMATIE I 79
+
+ III
+ ENTRE GÉANTS ET DIEUX
+
+ LE GÉANT, AUX DIEUX I 89
+ LES TEMPS PANIQUES I 97
+ LE TITAN I 103
+
+ IV
+ LA VILLE DISPARUE
+
+ LA VILLE DISPARUE I 125
+
+ V
+ APRÈS LES DIEUX, LES ROIS
+ I
+ DE MESA A ATTILA
+
+ INSCRIPTION I 131
+ CASSANDRE I 133
+ LES TROIS CENTS I 137
+ LE DÉTROIT DE L'EURIPE I 149
+ LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE I 155
+ LES BANNIS I 157
+ AIDE OFFERTE A MAJORIEN, PRÉTENDANT
+ A L'EMPIRE I 161
+
+ V
+ APRÈS LES DIEUX, LES ROIS
+ II
+ DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS
+
+ L'HYDRE I 169
+ LE ROMANCERO DU CID I 173
+ LE ROI DE PERSE I 215
+ LES DEUX MENDIANTS I 217
+ MONTFAUCON I 219
+ LES REITRES.--Chanson barbare I 229
+ LE COMTE FÉLIBIEN I 233
+
+ VI
+ ENTRE LIONS ET ROIS
+
+ QUELQU'UN MET LE HOLA I 241
+
+ VII
+ LE CID EXILÉ
+
+ LE CID EXILÉ I 319
+
+ VIII
+ WELF, CASTELLAN D'OSBOR
+
+ WELF, CASTELLAN D'OSBOR II 26
+
+ IX
+ AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS
+
+ LE TRAVAIL DES CAPTIFS II 177
+ HOMO DUPLEX II 181
+ VERSET DU KORAN II 183
+ L'AIGLE DU CASQUE II 185
+
+ X
+ LES SEPT MERVEILLES DU MONDE
+
+ LES SEPT MERVEILLES DU MONDE I 337
+
+
+ TOME II
+
+ XI
+ L'ÉPOPÉE DU VER
+
+ L'ÉPOPÉE DU VER II 3
+
+ XII
+ LE POËTE AU VER DE TERRE
+
+ LE POËTE AU VER DE TERRE II 35
+
+ XIII
+ CLARTÉ D'AMES
+
+ CLARTÉ D'AMES III 41
+
+ XIV
+ LES CHUTES
+
+ FLEUVES ET POËTES III 47
+
+ XV
+ LE CYCLE PYRÉNÉEN
+
+ GAIFFER-JORGE, DUC D'AQUITAINE II 341
+ MASFERRER II 347
+ LA PATERNITÉ II 375
+
+ XVI
+ LA COMÈTE
+
+ LA COMÈTE IV 9
+
+ XVII
+ CHANGEMENT D'HORIZON
+
+ CHANGEMENT D'HORIZON IV 3
+
+ XVIII
+ LE GROUPE DES IDYLLES
+
+ LE GROUPE DES IDYLLES III 175
+
+ XIX
+ TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR
+
+ TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR III 307
+
+ XX
+
+ Un poëte est un monde enfermé dans un homme IV 21
+
+ XXI
+ LE TEMPS PRÉSENT
+
+ La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite IV 51
+ Tout était vision sous les ténébreux dômes IV 57
+ JEAN CHOUAN IV 59
+ LE CIMETIÈRE D'EYLAU IV 67
+ 1851.--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS IV 79
+ ÉCRIT EN EXIL IV 81
+ LA COLÈRE DU BRONZE IV 83
+ FRANCE ET AME IV 93
+ DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA LES VENDEURS IV 97
+ LES ENTERREMENTS CIVILS IV 101
+ LE PRISONNIER IV 107
+ APRÈS LES FOURCHES CAUDINES IV 113
+
+ XXII
+ L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX
+
+ L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX IV 121
+
+ XXIII
+ LES PETITS
+
+ GUERRE CIVILE IV 255
+ PETIT PAUL IV 259
+ FONCTION DE L'ENFANT IV 271
+ QUESTION SOCIALE IV 275
+
+ XXIV
+ LA-HAUT
+
+ LA-HAUT III 169
+
+ XXV
+ LES MONTAGNES
+
+ DÉSINTÉRESSEMENT III 261
+
+ XXVI
+ LE TEMPLE
+
+ LE TEMPLE III 299
+
+ XXVII
+ A L'HOMME
+
+ A L'HOMME III 291
+
+ XXVIII
+ ABIME
+
+ ABIME IV 333
+
+
+
+
+TOME CINQUIÈME ET DERNIER
+
+1883
+
+
+Le volume complémentaire a été publié chez Calmann Lévy.
+
+
+ ÉDITION
+ DÉFINITIVE.
+ Tome. Page.
+
+ *
+ Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve IV 215
+
+
+ I
+ LES GRANDES LOIS
+
+ Ecoute;--nous vivrons, nous saignerons IV 219
+ IRE, NON AMBIRE IV 221
+ Par-dessus le marché je dois être ravi IV 225
+ Le géant Soleil parle à la naine Étincelle IV 239
+
+ II
+
+ VOIX BASSES DANS LES TÉNÈBRES IV 141
+
+ III
+
+ Je me penchai. J'étais dans le lieu
+ ténébreux III 37
+
+ IV
+
+ MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES III 79
+
+ V
+
+ L'ÉCHAFAUD III 83
+
+ VI
+ INFERI
+
+ INFERI III 115
+
+ VII
+ LES QUATRE JOURS DE ELCII
+
+ LES QUATRE JOURS D'ELCIIS II 293
+
+ VIII
+ LES PAYSANS AU BORD DE LA MER
+
+ LES PAYSANS AU BORD DE LA MER III 215
+
+ IX
+
+ Un homme aux yeux profonds passait III 227
+ Un grand esprit en marche a ses rumeurs,
+ ses houles III 231
+ Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore III 233
+ LE LAPIDÉ III 235
+
+ X
+
+ LE BEY OUTRAGÉ II 167
+
+ XI
+
+ LA CHANSON DES DOREURS DE PROUES II 169
+
+ XII
+ TÉNÈBRES
+
+ TÉNÈBRES II 155
+
+ XIII
+ L'AMOUR
+
+ Quoi! le libérateur qui par degrés desserre III 243
+ Regardez-les jouer sur le sable accroupis III 247
+ Il faut boire et frapper la terre d'un pied
+ libre III 249
+ EN GRÈCE III 253
+
+ XIV
+
+ RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT IV 243
+
+ XV
+
+ LES PAROLES DE MON ONCLE.--La sœur de charité IV 65
+
+ XVI
+
+ VICTORIEUX OU MORT IV 105
+
+ XVII
+ LE CERCLE DES TYRANS
+
+ LIBERTÉ III 123
+ LES MANGEURS III 141
+ Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit III 127
+ UN VOLEUR A UN ROI III 133
+ Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux
+ chaises III 129
+ Je marchais au hasard, devant moi,
+ n'importe où III 131
+ AUX ROIS III 145
+
+ XVIII
+
+ PAROLES DE GÉANT I 93
+
+ XIX
+
+ Quand le Cid fut entré dans le Généralife I 171
+
+ XX
+ LA VISION DE DANTE
+
+ LA VISION DE DANTE IV 175
+
+ XXI
+
+ Dieu fait les questions pour que l'enfant
+ réponde IV 223
+
+ XXII
+ OCÉAN
+
+ OCÉAN III 207
+
+ XXIII
+
+ O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que
+ notre rêve IV 317
+
+
+ LE RETOUR DE L'EMPEREUR
+
+_Le Retour de l'empereur_ (Delloye, éditeur) a été publié, en 1840,
+dans une plaquette séparée.
+
+ LE RETOUR DE L'EMPEREUR IV 27
+
+
+
+
+ TABLE
+ DU
+ TOME QUATRIÈME
+
+ Pages.
+ XLV
+
+ CHANGEMENT D'HORIZON
+
+ CHANGEMENT D'HORIZON 3
+
+
+ XLVI
+
+ LA COMÈTE
+
+ LA COMÈTE 9
+
+
+ XLVII
+
+ UN POËTE EST UN MONDE
+
+ Un poëte est un monde enfermé dans un homme 21
+
+
+ XLVIII
+
+ LE RETOUR DE L'EMPEREUR
+
+ LE RETOUR DE L'EMPEREUR 27
+
+ LE 15 DÉCEMBRE 1840 47
+
+
+ XLIX
+
+ LE TEMPS PRÉSENT
+
+ LA VÉRITÉ 51
+
+ Tout était vision sous les ténébreux dômes 57
+
+ JEAN CHOUAN 59
+
+ APRÈS LA BATAILLE 63
+
+ LA SŒUR DE CHARITÉ 65
+
+ LE CIMETIÈRE D'EYLAU 67
+
+ 1851.--CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS 79
+
+ ÉCRIT EN EXIL 81
+
+ LA COLÈRE DU BRONZE 83
+
+ FRANCE ET AME 93
+
+ DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA LES VENDEURS DU
+ TEMPLE 97
+
+ LES ENTERREMENTS CIVILS 101
+
+ VICTORIEUX OU MORT 105
+
+ LE PRISONNIER 107
+
+ APRÈS LES FOURCHES CAUDINES 113
+
+ PAROLES DANS L'ÉPREUVE 115
+
+
+ L
+
+ L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX
+
+ L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX 121
+
+
+ LI
+
+ LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE
+
+ LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE 141
+
+
+ LII
+
+ LES PAUVRES GENS
+
+ LES PAUVRES GENS 149
+
+
+ LIII
+
+ LE CRAPAUD
+
+ LE CRAPAUD 165
+
+
+ LIV
+
+ LA VISION DE DANTE
+
+ LA VISION DE DANTE 175
+
+
+ LV
+
+ LES GRANDES LOIS
+
+ Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve 215
+
+ Écoute;--nous vivrons, nous saignerons 219
+
+ IRE, NON AMBIRE 221
+
+ Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde 223
+
+ Par-dessus le marché je dois être ravi 225
+
+ Le géant soleil parle à la naine étincelle 239
+
+
+ LVI
+
+ RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT
+
+ RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT 243
+
+
+ LVII
+
+ LES PETITS
+
+ GUERRE CIVILE 255
+
+ PETIT PAUL 259
+
+ FONCTION DE L'ENFANT 271
+
+ QUESTION SOCIALE 275
+
+
+ LVIII
+
+ VINGTIÈME SIÈCLE
+
+ PLEINE MER 281
+
+ PLEIN CIEL 291
+
+
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+ O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve 317
+
+
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+ HORS DES TEMPS
+
+ LA TROMPETTE DU JUGEMENT 321
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+ ABIME 333
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+
+ NOTES DE _LA LÉGENDE DES SIÈCLES_ 345
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+Saint-Denis.--Imp. J. Dardaillon.--4-26.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76907 ***
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+/* note au lecteur */
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+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76907 ***</div>
+
+<hr class="full">
+
+<div class="figcenter1 x-ebookmaker-drop" style="width: 358px;">
+ <img src="images/couverture.jpg" alt="portrait de Hugo" width="358" height="600">
+</div>
+
+<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
+
+<p><a href="#table_des_matieres">Table du tome quatrième</a></p>
+
+<div class="section margintop4">
+ <h1><span class="small70">ŒUVRES&#160;&#160;&#160;&#160;COMPLÈTES</span><br>
+ <span class="small50">DE</span><br>
+ VICTOR&#160;&#160;&#160;&#160;HUGO</h1>
+
+ <hr class="small3a">
+
+ <p class="hugo3a">POÉSIE</p>
+
+ <p class="hugo3b">X</p>
+</div>
+
+<hr class="small4a">
+
+<p class="center">TOUS DROITS RÉSERVÉS</p>
+
+<hr class="small4b">
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="titlepage">
+ <p class="title1">ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX</p>
+
+ <hr class="small3a">
+
+ <p class="title2">ŒUVRES COMPLÈTES</p>
+
+ <p class="title3">DE</p>
+
+ <p class="title4">VICTOR HUGO</p>
+
+ <p class="title5">ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L’EAU-FORTE</p>
+
+ <p class="title6">D’APRÈS LES DESSINS DE</p>
+
+ <p class="title7">FRANÇOIS FLAMENG</p>
+
+ <hr class="small3a">
+
+ <p class="hugo3a">POÉSIE</p>
+
+ <p class="hugo3b">X</p>
+
+ <p class="title8">LA LÉGENDE DES SIÈCLES</p>
+
+ <p class="hugo3b">IV</p>
+
+ <div class="figcenter2" style="width: 250px;">
+ <img src="images/sceau.jpg" alt="Edition: ne varietur" width="250" height="209">
+ </div>
+
+ <p class="title9a">PARIS</p>
+
+ <p class="title9b">ÉDITION HETZEL-QUANTIN</p>
+
+ <p class="title9c">LIBRAIRIE L. HÉBERT</p>
+
+ <p class="title9d"><span class="smcap2">Alexandre</span> HOUSSIAUX, <span class="smcap">Successeur</span></p>
+
+ <p class="title9e">7, <span class="smcap2">RUE PERRONET</span>, 7</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_1"><span class="small90">XLV</span><br><br>
+ <span class="big140">CHANGEMENT D’HORIZON</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_3">3</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_1a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Homère était jadis le poëte; la guerre</span><br>
+ <span class="i0">Était la loi; vieillir était d’un cœur vulgaire;</span><br>
+ <span class="i0">La hâte des vivants et leur unique effort</span><br>
+ <span class="i0">Était l’embrassement tragique de la mort.</span><br>
+ <span class="i0">Ce que les dieux pouvaient donner de mieux à l’homme,</span><br>
+ <span class="i0">C’était un grand linceul libérateur de Rome,</span><br>
+ <span class="i0">Ou quelque saint tombeau pour Sparte et pour ses lois;</span><br>
+ <span class="i0">L’adolescent hagard se ruait aux exploits;</span><br>
+ <span class="i0">C’était à qui ferait plus vite l’ouverture</span><br>
+ <span class="i0">Du sépulcre, et courrait cette altière aventure.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
+ <span class="i0">La mort avec la gloire, ô sublime présent!</span><br>
+ <span class="i0">Ulysse devinait Achille frémissant;</span><br>
+ <span class="i0">Une fille fendait du haut en bas sa robe,</span><br>
+ <span class="i0">Et tous criaient: Voilà le chef qu’on nous dérobe!</span><br>
+ <span class="i0">Et la virginité sauvage de Scyros</span><br>
+ <span class="i0">Était le masque auguste et fatal des héros;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme était pour l’épée un fiancé fidèle.</span><br>
+ <span class="i0">La muse avait toujours un vautour auprès d’elle;</span><br>
+ <span class="i0">Féroce, elle menait aux champs ce déterreur;</span><br>
+ <span class="i0">Elle était la chanteuse énorme de l’horreur,</span><br>
+ <span class="i0">La géante du mal, la déesse tigresse,</span><br>
+ <span class="i0">Le grand nuage noir de l’azur de la Grèce;</span><br>
+ <span class="i0">Elle poussait aux cieux des cris désespérés;</span><br>
+ <span class="i0">Elle disait: Tuez! tuez! tuez! mourez!</span><br>
+ <span class="i0">Des chevaux monstrueux elle mordait les croupes,</span><br>
+ <span class="i0">Et, les cheveux au vent, s’effarait sur les groupes</span><br>
+ <span class="i0">Des hommes dieux étreints par les héros titans;</span><br>
+ <span class="i0">Elle mettait l’enfer dans l’œil des combattants,</span><br>
+ <span class="i0">L’éclair dans le fourreau d’Ajax, et des courroies</span><br>
+ <span class="i0">Dans les pieds des Hectors traînés autour des Troies;</span><br>
+ <span class="i0">Pendant que les soldats touchés du dard sifflant,</span><br>
+ <span class="i0">Pâles, tombaient, avec un ruisseau rouge au flanc,</span><br>
+ <span class="i0">Que les crânes s’ouvraient comme de sombres urnes,</span><br>
+ <span class="i0">Que les lances trouaient son voile aux plis nocturnes,</span><br>
+ <span class="i0">Que les serpents montaient le long de son bras blanc,</span><br>
+ <span class="i0">Que la mêlée entrait dans l’olympe en hurlant,</span><br>
+ <span class="i0">Elle chantait, terrible et tranquille, et sa bouche</span><br>
+ <span class="i0">Fauve bavait du sang dans le clairon farouche;</span><br>
+ <span class="i0">Et les casques, les tours, les tentes, les blessés,</span><br>
+ <span class="i0">Les noirs fourmillements de morts dans les fossés,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
+ <span class="i0">Les tourbillons de chars et de drapeaux, les piques</span><br>
+ <span class="i0">Et les glaives, volaient dans ses souffles épiques.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La muse est aujourd’hui la Paix, ayant les reins</span><br>
+ <span class="i0">Sans cuirasse et le front sous les épis sereins;</span><br>
+ <span class="i0">Le poëte à la mort dit: Meurs, guerre, ombre, envie!—</span><br>
+ <span class="i0">Et chasse doucement les hommes vers la vie;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voit de ses vers, goutte à goutte, des pleurs</span><br>
+ <span class="i0">Tomber sur les enfants, les femmes et les fleurs,</span><br>
+ <span class="i0">Et des astres jaillir de ses strophes volantes;</span><br>
+ <span class="i0">Et son chant fait pousser des bourgeons verts aux plantes,</span><br>
+ <span class="i0">Et ses rêves sont faits d’aurore, et, dans l’amour,</span><br>
+ <span class="i0">Sa bouche chante et rit, toute pleine de jour.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En vain, montrant le poing dans tes mornes bravades,</span><br>
+ <span class="i0">Tu menaces encor, noir passé; tu t’évades!</span><br>
+ <span class="i0">C’est fini. Les vivants savent que désormais,</span><br>
+ <span class="i0">S’ils le veulent, les plans hideux que tu formais</span><br>
+ <span class="i0">Crouleront, qu’il fait jour, que la guerre est impie,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’il faut s’entr’aider, car toujours l’homme expie</span><br>
+ <span class="i0">Ses propres lâchetés, ses propres trahisons;</span><br>
+ <span class="i0">Ce que nous serons sort de ce que nous faisons.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_6">6</span>
+ <span class="i0">Moi, proscrit, je travaille à l’éclosion sainte</span><br>
+ <span class="i0">Des temps où l’homme aura plus d’espoir que de crainte</span><br>
+ <span class="i0">Et contemplera l’aube, afin de s’ôter mieux</span><br>
+ <span class="i0">L’enfer du cœur, ayant le ciel devant les yeux.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_7">7</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_2"><span class="small90">XLVI</span><br><br>
+ <span class="big140">LA COMÈTE</span><br><br>
+ <span class="small90">—1759—</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_9">9</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_2a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il avait dit:—Tel jour cet astre reviendra.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quelle huée! Ayez pour Vishnou, pour Indra,</span><br>
+ <span class="i0">Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte;</span><br>
+ <span class="i0">Affirmez par le fer, par le feu, par l’insulte,</span><br>
+ <span class="i0">L’idole informe et vague au fond des bleus éthers</span><br>
+ <span class="i0">Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters</span><br>
+ <span class="i0">Échoués dans notre âme obscure sur la grève</span><br>
+ <span class="i0">De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve;</span><br>
+ <span class="i0">Sur les Saint-Baboleyns et sur les Saint-Andrés</span><br>
+ <span class="i0">Soyez absurde et sombre autant que vous voudrez;</span><br>
+ <span class="i0">Dites que vous avez vu, parmi les mouettes</span><br>
+ <span class="i0">Et les aigles, passer dans l’air des silhouettes</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
+ <span class="i0">De maisons qu’en leurs bras tenaient des chérubins;</span><br>
+ <span class="i0">Dites que pour avoir aperçu dans leurs bains</span><br>
+ <span class="i0">Des déesses, rondeurs célestes, gorges blanches,</span><br>
+ <span class="i0">On est cerf à jamais errant parmi les branches;</span><br>
+ <span class="i0">Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons</span><br>
+ <span class="i0">Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts;</span><br>
+ <span class="i0">Soyez bonze au Tonkin, mage dans les Chaldées;</span><br>
+ <span class="i0">Croyez que les Lédas sont d’en haut fécondées</span><br>
+ <span class="i0">Et que les cygnes font aux vierges des enfants;</span><br>
+ <span class="i0">Donnez l’Égypte aux bœufs et l’Inde aux éléphants;</span><br>
+ <span class="i0">Affirmez l’oignon Dieu, Vénus, Ève, et leur pomme,</span><br>
+ <span class="i0">Et le soleil cloué sur place par un homme</span><br>
+ <span class="i0">Pour offrir un plus long carnage à des soldats;</span><br>
+ <span class="i0">Inventez des korans, des talmuds, des védas,</span><br>
+ <span class="i0">Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe,</span><br>
+ <span class="i0">C’est bien. Mais n’allez pas calculer une courbe,</span><br>
+ <span class="i0">Compléter le savoir par l’intuition,</span><br>
+ <span class="i0">Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon</span><br>
+ <span class="i0">Passe, astre formidable, à travers les étoiles,</span><br>
+ <span class="i0">N’allez pas mesurer le trou qu’il fait aux toiles</span><br>
+ <span class="i0">Du grand plafond céleste, et rechercher l’emploi</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il a dans ce chaos, d’où sort la vaste loi;</span><br>
+ <span class="i0">Laissez errer là-haut la torche funéraire;</span><br>
+ <span class="i0">Ne questionnez point sur son itinéraire</span><br>
+ <span class="i0">Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu;</span><br>
+ <span class="i0">Ne lui demandez pas: Où vas-tu? D’où viens-tu?</span><br>
+ <span class="i0">Ne faites pas, ainsi que l’essaim sur l’Hymète,</span><br>
+ <span class="i0">Rôder le chiffre en foule autour de la comète;</span><br>
+ <span class="i0">Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant,</span><br>
+ <span class="i0">Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
+ <span class="i0">Ne faites pas lutter l’espace avec le nombre;</span><br>
+ <span class="i0">Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l’ombre;</span><br>
+ <span class="i0">Ne fixez pas sur eux vos yeux; et, ce manteau</span><br>
+ <span class="i0">De lueur où s’abrite un sombre incognito,</span><br>
+ <span class="i0">Ne le soulevez pas, car votre main savante</span><br>
+ <span class="i0">Y trouverait la vie et non pas l’épouvante,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’homme ne veut point qu’on touche à sa terreur;</span><br>
+ <span class="i0">Il y tient; le calcul l’irrite; sa fureur</span><br>
+ <span class="i0">Contre quiconque cherche à l’éclairer, commence</span><br>
+ <span class="i0">Au point où la raison ressemble à la démence;</span><br>
+ <span class="i0">Alors il a beau jeu. Car imagine-t-on</span><br>
+ <span class="i0">Rien qui semble ici-bas mieux fait pour Charenton</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un ascète perdu dans des recherches sombres</span><br>
+ <span class="i0">Après le chiffre, après le rêve, après des ombres,</span><br>
+ <span class="i0">Guetteur pâle, appliquant des verres grossissants</span><br>
+ <span class="i0">Aux faits connus, aux faits possibles, au bon sens,</span><br>
+ <span class="i0">Regardant le ciel spectre au fond du télescope,</span><br>
+ <span class="i0">Chez les astres voyant, chez les hommes myope!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux</span><br>
+ <span class="i0">Qui, voyant les secrets d’en haut venir vers eux,</span><br>
+ <span class="i0">Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres</span><br>
+ <span class="i0">L’ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Et, sondant l’infini, mer qui veut se voiler,</span><br>
+ <span class="i0">Disent à la science impassible d’aller</span><br>
+ <span class="i0">Voir de près telle ou telle étoile voyageuse,</span><br>
+ <span class="i0">Et de ne revenir, ruisselante plongeuse,</span><br>
+ <span class="i0">De l’abîme qu’avec cette perle, le vrai!</span><br>
+ <span class="i0">D’ailleurs, ce diamant, cet or, ce minerai,</span><br>
+ <span class="i0">Le réel, quel mineur le trouve? Qui donc creuse</span><br>
+ <span class="i0">Et fouille assez avant dans la nature affreuse</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
+ <span class="i0">Pour pouvoir affirmer quoi que ce soit? Hormis</span><br>
+ <span class="i0">L’autel connu, les jougs sacrés, les dieux permis,</span><br>
+ <span class="i0">Et le temple doré que la foule contemple,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’espèce de ciel qui s’adapte à ce temple,</span><br>
+ <span class="i0">Rien n’est certain. Est-il rien de plus surprenant</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un rêveur qui demande au mystère tonnant,</span><br>
+ <span class="i0">A ces bleus firmaments où se croisent les sphères,</span><br>
+ <span class="i0">De lui conter à lui curieux leurs affaires,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui veut avec l’ombre et le gouffre profond</span><br>
+ <span class="i0">Entrer en pourparlers pour savoir ce qu’ils font,</span><br>
+ <span class="i0">Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui, pour éclairer l’immensité de l’antre</span><br>
+ <span class="i0">Où la Pléiade avec Sirius se confond,</span><br>
+ <span class="i0">Allume sa chandelle et dit: J’ai vu le fond!</span><br>
+ <span class="i0">Un pygmée à ce point peut-il être imbécile?</span><br>
+ <span class="i0">Oui, Cardan de Pavie, Hicétas de Sicile</span><br>
+ <span class="i0">Furent extravagants; mais, parmi les songeurs</span><br>
+ <span class="i0">Qui veillent, épiant les nocturnes rougeurs,</span><br>
+ <span class="i0">En est-il un, parmi les pires, qui promette</span><br>
+ <span class="i0">Le retour de ce monstre éperdu, la comète?</span><br>
+ <span class="i0">La comète est un monde incendié qui court,</span><br>
+ <span class="i0">Furieux, au delà du firmament trop court;</span><br>
+ <span class="i0">Elle a la ressemblance affreuse de l’épée;</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce qu’on ne voit pas que c’est une échappée?</span><br>
+ <span class="i0">Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! vous ouvrez sa porte! Ah! vous avez sa clé!</span><br>
+ <span class="i0">Comme du haut d’un pont on voit l’eau fuir sous l’arche,</span><br>
+ <span class="i0">Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche;</span><br>
+ <span class="i0">Vous distinguez de loin sa sinistre maison;</span><br>
+ <span class="i0">Ah! vous savez au juste et de quelle façon</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
+ <span class="i0">Elle s’évade et prend la fuite dans l’abîme!</span><br>
+ <span class="i0">Ce qu’ignorait Jésus, ce que le Kéroubime</span><br>
+ <span class="i0">Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez!</span><br>
+ <span class="i0">Les yeux d’une lumière invisible noyés,</span><br>
+ <span class="i0">Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue</span><br>
+ <span class="i0">Dans notre gouffre d’ombre à l’immense inconnue!</span><br>
+ <span class="i0">Vous savez le total quand Dieu jette les dés!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! cet astre est votre astre, et vous lui défendez</span><br>
+ <span class="i0">De s’attarder, d’errer dans quelque route ancienne,</span><br>
+ <span class="i0">Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne!</span><br>
+ <span class="i0">Ah! vous savez le rhythme énorme de la nuit!</span><br>
+ <span class="i0">Il faut que ce volcan échevelé qui fuit,</span><br>
+ <span class="i0">Que cette hydre, terreur du Cancer et de l’Ourse,</span><br>
+ <span class="i0">Se souvienne de vous au milieu de sa course</span><br>
+ <span class="i0">Et tel jour soit exacte à votre rendez-vous!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! pour avoir, ainsi qu’à l’épouse l’époux,</span><br>
+ <span class="i0">Donné vos nuits à l’âpre algèbre, quoi! pour être</span><br>
+ <span class="i0">Attentif au zénith comme au dogme le prêtre,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! pour avoir pâli sur les nombres hagards</span><br>
+ <span class="i0">Qui d’Hermès et d’Euclide ont troublé les regards,</span><br>
+ <span class="i0">Vous voilà le seigneur des profondes contrées!</span><br>
+ <span class="i0">Vous avez dans la cage horrible vos entrées!</span><br>
+ <span class="i0">Vous pouvez, grâce au chiffre escorté de zéros,</span><br>
+ <span class="i0">Prendre aux cheveux l’étoile à travers les barreaux!</span><br>
+ <span class="i0">Vous connaissez les mœurs des fauves météores,</span><br>
+ <span class="i0">Vous datez les déclins, vous réglez les aurores,</span><br>
+ <span class="i0">Vous montez l’escalier des firmaments vermeils,</span><br>
+ <span class="i0">Vous allez et venez dans la fosse aux soleils!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! vous tenez le ciel comme Orphée une lyre!</span><br>
+ <span class="i0">En vertu des bouquins qu’on peut sur les quais lire,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
+ <span class="i0">Qui sur les parapets s’étalent tout l’été</span><br>
+ <span class="i0">Feuilletés par le vent sans curiosité,</span><br>
+ <span class="i0">Vous atome, âme aveugle à tâtons élargie,</span><br>
+ <span class="i0">De par Bezout, de par l’X et l’Y grec, magie</span><br>
+ <span class="i0">Dont l’infâme grimoire emplit votre grenier,</span><br>
+ <span class="i0">Vous nain, vous avez fait l’Infini prisonnier!</span><br>
+ <span class="i0">Votre altière hypothèse à vos calculs l’attelle!</span><br>
+ <span class="i0">Vous savez tout! Le temps que met l’aube immortelle</span><br>
+ <span class="i0">A traverser l’azur d’un bout à l’autre bout,</span><br>
+ <span class="i0">Ce qui, dans les chaos, couve, fermente et bout,</span><br>
+ <span class="i0">Le bouvier, le lion, le chien, les dioscures,</span><br>
+ <span class="i0">La possibilité des rencontres obscures,</span><br>
+ <span class="i0">L’empyrée en tous sens par mille feux rayé,</span><br>
+ <span class="i0">Les cercles que peut faire un satan ennuyé</span><br>
+ <span class="i0">En crachant dans le puits de l’abîme, les ondes</span><br>
+ <span class="i0">Du divin tourbillon qui tourmente les mondes</span><br>
+ <span class="i0">Et les secoue ainsi que le vent le sapin,</span><br>
+ <span class="i0">Vous avez tout noté sur votre calepin!</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes le devin d’en haut, le cicérone</span><br>
+ <span class="i0">Du pâle Aldebaran inquiet sur son trône!</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes le montreur d’Allioth, d’Arcturus,</span><br>
+ <span class="i0">D’Orion, des lointains univers apparus,</span><br>
+ <span class="i0">Et de tous les passants de la forêt des astres!</span><br>
+ <span class="i0">Vous en savez plus long que les grands Zoroastres</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’Esdras qui hantait les chênes de Membré;</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes le cornac du prodige effaré;</span><br>
+ <span class="i0">La comète est à vous; vous êtes son pontife;</span><br>
+ <span class="i0">Et vous avez lié votre fil à la griffe</span><br>
+ <span class="i0">De cet épouvantable oiseau mystérieux,</span><br>
+ <span class="i0">Et vous l’allez tirer à vous du fond des cieux!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
+ <span class="i0">Londre, offre ton Bedlam! Paris, ouvre Bicêtre!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout cela s’écroula sur Halley.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">Votre ancêtre,</span><br>
+ <span class="i0">O rêveurs! c’est le noir Prométhée, et vos cœurs,</span><br>
+ <span class="i0">Mordus comme le sien par les vautours moqueurs,</span><br>
+ <span class="i0">Saignent, et vous avez au pied la même chaîne;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme a pour les chercheurs un Caucase de haine;</span><br>
+ <span class="i0">Empédocle est toujours brûlé par son volcan;</span><br>
+ <span class="i0">Tous les songeurs, marqués au front, mis au carcan,</span><br>
+ <span class="i0">Râlent sur l’éternel pilori des génies</span><br>
+ <span class="i0">Et des fous. Ce Halley, certes, qu’aux gémonies</span><br>
+ <span class="i0">Rome eût traîné, qu’Athène au cloaque eût poussé,</span><br>
+ <span class="i0">Était impie, à moins qu’il ne fût insensé!</span><br>
+ <span class="i0">Jamais homme ici-bas ne s’était vu proscrire</span><br>
+ <span class="i0">Par un si formidable et sombre éclat de rire;</span><br>
+ <span class="i0">Tout l’accabla, les gens légers, les sérieux,</span><br>
+ <span class="i0">Et les grands gestes noirs des prêtres furieux.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! cet homme saurait ce que la bible ignore!</span><br>
+ <span class="i0">La vaste raillerie est un dôme sonore</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus d’une tête, et ce sinistre mur</span><br>
+ <span class="i0">Parle et de mille échos emplit un crâne obscur.</span><br>
+ <span class="i0">C’est ainsi que le rire, infâme et froid visage,</span><br>
+ <span class="i0">Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage.</span><br>
+ <span class="i0">Halley morne s’alla cacher on ne sait où.</span><br>
+ <span class="i0">Avait-il été sage et fut-il vraiment fou?</span><br>
+ <span class="i0">On ne sait. Le certain c’est qu’il courba la tête</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
+ <span class="i0">Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’il baissa les yeux qu’il avait trop levés.</span><br>
+ <span class="i0">Les petits enfants nus courant sur les pavés</span><br>
+ <span class="i0">Le suivaient, et la foule en tumulte accourue</span><br>
+ <span class="i0">Riait quand il passait le soir dans quelque rue,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on disait: C’est lui! chacun voulant punir</span><br>
+ <span class="i0">L’homme qui voit de loin une étoile venir.</span><br>
+ <span class="i0">C’est lui! le fou! Les cris allaient jusqu’aux nuées;</span><br>
+ <span class="i0">Et le pauvre homme errait triste sous les huées.</span><br>
+ <span class="i0">Il mourut.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i10">L’ombre est vaste et l’on n’en parla plus.</span><br>
+ <span class="i0">L’homme que tout le monde insulte est un reclus,</span><br>
+ <span class="i0">On l’évite vivant et mort on le rature.</span><br>
+ <span class="i0">Ce noir vaincu rentra dans la sombre nature;</span><br>
+ <span class="i0">Il fut ce qui s’en va le soir sous l’horizon;</span><br>
+ <span class="i0">On le mit dans un coin quelconque d’un gazon</span><br>
+ <span class="i0">A côté d’une église obscure, vraie ou fausse;</span><br>
+ <span class="i0">Et la blême ironie autour de cette fosse</span><br>
+ <span class="i0">Voleta quelque temps, étant chauve-souris;</span><br>
+ <span class="i0">Un mort donne fort peu de joie aux beaux esprits;</span><br>
+ <span class="i0">Un cercueil bafoué ne vaut pas qu’on s’en vante;</span><br>
+ <span class="i0">Ce qui plaît, c’est de voir saigner la chair vivante;</span><br>
+ <span class="i0">Contre ce qui n’est plus pourquoi s’évertuer,</span><br>
+ <span class="i0">Et, quand un homme est mort, à quoi bon le tuer?</span><br>
+ <span class="i0">Que sert d’assassiner de l’ombre et de la cendre?</span><br>
+ <span class="i0">Donc chez les vers de terre on le laissa descendre;</span><br>
+ <span class="i0">La haine s’éteignit comme toute rumeur;</span><br>
+ <span class="i0">On finit par laisser tranquille ce dormeur,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_17">17</span>
+ <span class="i0">Et tu t’en emparas, profonde pourriture;</span><br>
+ <span class="i0">Ce jouet des vivants tomba dans l’ouverture</span><br>
+ <span class="i0">De l’inconnu, silence, ombre où s’épanouit</span><br>
+ <span class="i0">La grande paix sinistre éparse dans la nuit;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’herbe, ce linceul, l’oubli, ce crépuscule,</span><br>
+ <span class="i0">Eurent vite effacé ce tombeau ridicule.</span><br>
+ <span class="i0">L’oubli, c’est la fin morne; on oublia le nom,</span><br>
+ <span class="i0">L’homme, tout, ce rêveur, digne du cabanon,</span><br>
+ <span class="i0">Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage</span><br>
+ <span class="i0">Des astres qui n’ont point d’orbite et n’ont point d’âge,</span><br>
+ <span class="i0">Ces soleils à travers les chiffres aperçus;</span><br>
+ <span class="i0">Et la ronce se mit à pousser là-dessus.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un nom, c’est un haillon que les hommes lacèrent,</span><br>
+ <span class="i0">Et cela se disperse au vent.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i24">Trente ans passèrent.</span><br>
+ <span class="i0">On vivait. Que faisait la foule? Est-ce qu’on sait?</span><br>
+ <span class="i0">Et depuis bien longtemps personne ne pensait</span><br>
+ <span class="i0">Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l’herbe.</span><br>
+ <span class="i0">Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe,</span><br>
+ <span class="i0">A l’heure où sous le grand suaire tout se tait,</span><br>
+ <span class="i0">Blêmir confusément, puis blanchir, et c’était</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’année annoncée et prédite, et la cime</span><br>
+ <span class="i0">Des monts eut un reflet étrange de l’abîme</span><br>
+ <span class="i0">Comme lorsqu’un flambeau rôde derrière un mur,</span><br>
+ <span class="i0">Et la blancheur devint lumière, et dans l’azur</span><br>
+ <span class="i0">La clarté devint pourpre, et l’on vit poindre, éclore,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
+ <span class="i0">Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore</span><br>
+ <span class="i0">Qui se mit à monter dans le haut firmament</span><br>
+ <span class="i0">Par degrés et sans hâte et formidablement;</span><br>
+ <span class="i0">Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent</span><br>
+ <span class="i0">Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent;</span><br>
+ <span class="i0">Et soudain, comme un spectre entre en une maison,</span><br>
+ <span class="i0">Apparut, par-dessus le farouche horizon,</span><br>
+ <span class="i0">Une flamme emplissant des millions de lieues,</span><br>
+ <span class="i0">Monstrueuse lueur des immensités bleues,</span><br>
+ <span class="i0">Splendide au fond du ciel brusquement éclairci,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’astre effrayant dit aux hommes: Me voici!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_19">19</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_3"><span class="small90">XLVII</span><br><br>
+ <span class="big140">UN POËTE EST UN MONDE</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_21">21</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_3a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un poëte est un monde enfermé dans un homme.</span><br>
+ <span class="i0">Plaute en son crâne obscur sentait fourmiller Rome;</span><br>
+ <span class="i0">Mélésigène, aveugle et voyant souverain</span><br>
+ <span class="i0">Dont la nuit obstinée attristait l’œil serein,</span><br>
+ <span class="i0">Avait en lui Calchas, Hector, Patrocle, Achille;</span><br>
+ <span class="i0">Prométhée enchaîné remuait dans Eschyle;</span><br>
+ <span class="i0">Rabelais porte un siècle; et c’est la vérité</span><br>
+ <span class="i0">Qu’en tout temps les penseurs couronnés de clarté</span><br>
+ <span class="i0">Les Shakspeares féconds et les vastes Homères,</span><br>
+ <span class="i0">Tous les poëtes saints, semblables à des mères,</span><br>
+ <span class="i0">Ont senti dans leurs flancs des hommes tressaillir,</span><br>
+ <span class="i0">Tous, l’un le roi Priam et l’autre le roi Lear.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
+ <span class="i0">Leur fruit croît sous leur front comme au sein de la femme.</span><br>
+ <span class="i0">Ils vont rêver aux lieux déserts; ils ont dans l’âme</span><br>
+ <span class="i0">Un éternel azur qui rayonne et qui rit;</span><br>
+ <span class="i0">Ou bien ils sont troublés, et dans leur sombre esprit</span><br>
+ <span class="i0">Ils entendent rouler des chars pleins de tonnerres.</span><br>
+ <span class="i0">Ils marchent effarés, ces grands visionnaires.</span><br>
+ <span class="i0">Ils ne savent plus rien, tant ils vont devant eux,</span><br>
+ <span class="i0">Archiloque appuyé sur l’iambe boiteux,</span><br>
+ <span class="i0">Euripide écoutant Minos, Phèdre et l’inceste.</span><br>
+ <span class="i0">Molière voit venir à lui le morne Alceste,</span><br>
+ <span class="i0">Arnolphe avec Agnès, l’aube avec le hibou,</span><br>
+ <span class="i0">Et la sagesse en pleurs avec le rire fou.</span><br>
+ <span class="i0">Cervantes pâle et doux cause avec don Quichotte;</span><br>
+ <span class="i0">A l’oreille de Job Satan masqué chuchote;</span><br>
+ <span class="i0">Dante sonde l’abîme en sa pensée ouvert;</span><br>
+ <span class="i0">Horace voit danser les faunes à l’œil vert;</span><br>
+ <span class="i0">Et Marlow suit des yeux au fond des bois l’émeute</span><br>
+ <span class="i0">Du noir sabbat fuyant dans l’ombre avec sa meute.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Alors, de cette foule invisible entouré,</span><br>
+ <span class="i0">Pour la création le poëte est sacré.</span><br>
+ <span class="i0">L’herbe est pour lui plus molle et la grotte plus douce;</span><br>
+ <span class="i0">Pan fait plus de silence en marchant sur la mousse;</span><br>
+ <span class="i0">La nature, voyant son grand enfant distrait,</span><br>
+ <span class="i0">Veille sur lui; s’il est un piége en la forêt,</span><br>
+ <span class="i0">La ronce au coin du bois le tire par la manche</span><br>
+ <span class="i0">Et dit: Ne va pas là! Sous ses pieds la pervenche</span><br>
+ <span class="i0">Tressaille; dans le nid, dans le buisson mouvant,</span><br>
+ <span class="i0">Dans la feuille, une voix, vague et mêlée au vent,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_23">23</span>
+ <span class="i0">Murmure:—C’est Shakspeare et Macbeth!—C’est Molière</span><br>
+ <span class="i0">Et don Juan!—C’est Dante et Béatrix!—Le lierre</span><br>
+ <span class="i0">S’écarte, et les halliers, pareils à des griffons,</span><br>
+ <span class="i0">Retirent leur épine, et les chênes profonds,</span><br>
+ <span class="i0">Muets, laissent passer sous l’ombre de leurs dômes</span><br>
+ <span class="i0">Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_25">25</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_4"><span class="small90">XLVIII</span><br><br>
+ <span class="big140">LE RETOUR DE L’EMPEREUR</span></h2>
+</div>
+
+<div class="cpoesie paddingleft8 small90">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_26">26</span>
+ <span class="i0">Dors! nous t’irons chercher!—Ce jour viendra peut-être!</span><br>
+ <span class="i0">Car nous t’avons pour dieu sans t’avoir eu pour maître;</span><br>
+ <span class="i0">Car notre œil s’est mouillé de ton destin fatal,</span><br>
+ <span class="i0">Et, sous les trois couleurs comme sous l’oriflamme,</span><br>
+ <span class="i0">Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme</span><br>
+ <span class="i4">Qui t’arrache à ton piédestal.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! va, nous te ferons de belles funérailles!</span><br>
+ <span class="i0">Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles,</span><br>
+ <span class="i0">Nous en ombragerons ton cercueil respecté.</span><br>
+ <span class="i0">Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous t’amènerons la jeune poésie</span><br>
+ <span class="i4">Chantant la jeune liberté.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18"><i>Ode à la Colonne.</i>—Octobre 1830.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_27">27</span>
+ <h3 id="ch_4a">LE RETOUR DE L’EMPEREUR</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">I</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Après la dernière bataille,</span><br>
+ <span class="i0">Quand, formidables et béants,</span><br>
+ <span class="i0">Six cents canons sous la mitraille</span><br>
+ <span class="i0">Eurent écrasé les géants;</span><br>
+ <span class="i0">Dans ces jours où caisson qui roule,</span><br>
+ <span class="i0">Blessés, chevaux, fuyaient en foule,</span><br>
+ <span class="i0">Où l’on vit choir l’aigle indompté,</span><br>
+ <span class="i0">Et, dans le bruit et la fumée,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
+ <span class="i0">Sous l’écroulement d’une armée,</span><br>
+ <span class="i0">Plier Paris épouvanté;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Quand la vieille garde fut morte,</span><br>
+ <span class="i0">Trahi des uns, de tous quitté,</span><br>
+ <span class="i0">Le grand empereur, sans escorte,</span><br>
+ <span class="i0">Rentra dans la grande cité.</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’ancien palais Élysée</span><br>
+ <span class="i0">Il s’arrêta, l’âme épuisée;</span><br>
+ <span class="i0">Et, n’attendant plus de secours,</span><br>
+ <span class="i0">Repoussant la guerre civile,</span><br>
+ <span class="i0">Avant de sortir de sa ville,</span><br>
+ <span class="i0">Triste, il la contempla trois jours.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Sa tête enfin était courbée.</span><br>
+ <span class="i0">Plus de triomphes! plus de cris!</span><br>
+ <span class="i0">Sa popularité tombée</span><br>
+ <span class="i0">Couvrait sa gloire de débris.</span><br>
+ <span class="i0">Partout l’abandon et la haine!</span><br>
+ <span class="i0">Le soir, quelque passant à peine,</span><br>
+ <span class="i0">S’arrêtant, mais sans approcher,</span><br>
+ <span class="i0">Dans le palais cherchant le maître,</span><br>
+ <span class="i0">A travers la haute fenêtre</span><br>
+ <span class="i0">Regardait son ombre marcher.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Durant ces heures solennelles,</span><br>
+ <span class="i0">Tandis qu’il sondait son malheur,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
+ <span class="i0">L’œil des muettes sentinelles</span><br>
+ <span class="i0">L’interrogeait avec douleur.</span><br>
+ <span class="i0">Soldats toujours prêts pour la lutte,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! ils comptaient de sa chute</span><br>
+ <span class="i0">Chaque symptôme avant-coureur;</span><br>
+ <span class="i0">Et, comme un jour qui se retire,</span><br>
+ <span class="i0">Ils voyaient s’effacer l’empire</span><br>
+ <span class="i0">Dans le regard de l’empereur!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Adieu ses légions sans nombre!</span><br>
+ <span class="i0">Adieu ses camps victorieux!</span><br>
+ <span class="i0">Il se sentait poussé vers l’ombre</span><br>
+ <span class="i0">Par un souffle mystérieux.</span><br>
+ <span class="i0">La nuit, sa fièvre était sans trêves;</span><br>
+ <span class="i0">Il voyait flotter dans ses rêves</span><br>
+ <span class="i0">Le spectre d’un rocher lointain.</span><br>
+ <span class="i0">Déjà, l’âme d’angoisses pleine,</span><br>
+ <span class="i0">Il entrevoyait Sainte-Hélène</span><br>
+ <span class="i0">Dans les brumes de son destin.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Le jour, en proie à la pensée,</span><br>
+ <span class="i0">L’œil fixé sur le sol sacré,</span><br>
+ <span class="i0">Le front sur la vitre glacée,</span><br>
+ <span class="i0">Il disait: «—Oh! je reviendrai!</span><br>
+ <span class="i0">Je reviendrai! toujours le même,</span><br>
+ <span class="i0">Seul, sans pourpre et sans diadème,</span><br>
+ <span class="i0">Sans bataillons et sans trésors;</span><br>
+ <span class="i0">Je veux, proscrit, chassé, qu’importe?</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
+ <span class="i0">Choisir, pour rentrer, cette porte,</span><br>
+ <span class="i0">Cette porte par où je sors.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">«Une nuit, dans une tempête,</span><br>
+ <span class="i0">Rapporté par un vent des cieux,</span><br>
+ <span class="i0">Avec des éclairs sur la tête,</span><br>
+ <span class="i0">Je surgirai, vivant, joyeux!</span><br>
+ <span class="i0">Mes vieux compagnons d’aventure</span><br>
+ <span class="i0">Dormiront dans la brume obscure,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout à coup à l’orient</span><br>
+ <span class="i0">Ils verront luire, ô délivrance!</span><br>
+ <span class="i0">Mon œil rayonnant pour la France,</span><br>
+ <span class="i0">Pour l’Angleterre flamboyant!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">«J’apparaîtrai dans les ténèbres</span><br>
+ <span class="i0">A ce Paris qui m’adora;</span><br>
+ <span class="i0">Le jour succède aux nuits funèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Et mon peuple se lèvera!</span><br>
+ <span class="i0">Il se lèvera plein de joie,</span><br>
+ <span class="i0">Pourvu que dans l’ombre il me voie</span><br>
+ <span class="i0">Chassant l’étranger, vil troupeau,</span><br>
+ <span class="i0">Pâle, la main de sang trempée,</span><br>
+ <span class="i0">Avec le tronçon d’une épée,</span><br>
+ <span class="i0">Avec le haillon d’un drapeau!»</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_31">31</span>
+ <span class="i0">Sire, vous reviendrez dans votre capitale,</span><br>
+ <span class="i0">Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur,</span><br>
+ <span class="i0">Traîné par huit chevaux sous l’arche triomphale,</span><br>
+ <span class="i12">En habit d’empereur!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par cette même porte, où Dieu vous accompagne,</span><br>
+ <span class="i0">Sire, vous reviendrez sur un sublime char,</span><br>
+ <span class="i0">Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne</span><br>
+ <span class="i12">Et grand comme César!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur votre sceptre d’or, qu’aucun vainqueur ne foule,</span><br>
+ <span class="i0">On verra resplendir votre aigle au bec vermeil,</span><br>
+ <span class="i0">Et sur votre manteau vos abeilles en foule</span><br>
+ <span class="i12">Frissonner au soleil.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paris sur ses cent tours allumera des phares;</span><br>
+ <span class="i0">Paris fera parler toutes ses grandes voix;</span><br>
+ <span class="i0">Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares,</span><br>
+ <span class="i12">Chanteront à la fois.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Joyeux comme l’enfant quand l’aube recommence,</span><br>
+ <span class="i0">Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
+ <span class="i0">Sire, on verra vers vous venir un peuple immense,</span><br>
+ <span class="i12">Tremblant, pâle, effaré;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’embrase votre esprit, qu’enivre votre nom,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte</span><br>
+ <span class="i12">Au vieux Napoléon.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une nouvelle armée, ardente d’espérance,</span><br>
+ <span class="i0">Dont les exploits déjà sèmeront la terreur,</span><br>
+ <span class="i0">Autour de votre char criera: Vive la France!</span><br>
+ <span class="i12">Et vive l’empereur!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En vous voyant passer, ô chef du grand empire!</span><br>
+ <span class="i0">Le peuple et les soldats tomberont à genoux.</span><br>
+ <span class="i0">Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire:</span><br>
+ <span class="i12">Je suis content de vous!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une acclamation douce, tendre et hautaine,</span><br>
+ <span class="i0">Chant des cœurs, cri d’amour où l’extase se joint,</span><br>
+ <span class="i0">Remplira la cité; mais, ô mon capitaine!</span><br>
+ <span class="i12">Vous ne l’entendrez point.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De sombres grenadiers, vétérans qu’on admire,</span><br>
+ <span class="i0">Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
+ <span class="i0">Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire,</span><br>
+ <span class="i12">Vous ne le verrez pas.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car, ô géant! couché dans une ombre profonde,</span><br>
+ <span class="i0">Pendant qu’autour de vous, comme autour d’un ami,</span><br>
+ <span class="i0">S’éveilleront Paris, et la France, et le monde,</span><br>
+ <span class="i12">Vous serez endormi!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous serez endormi, figure auguste et fière,</span><br>
+ <span class="i0">De ce morne sommeil, plein de rêves pesants,</span><br>
+ <span class="i0">Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,</span><br>
+ <span class="i12">Dort depuis six cents ans.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’épée au flanc, l’œil clos, la main encore émue</span><br>
+ <span class="i0">Par le dernier baiser de Bertrand éperdu,</span><br>
+ <span class="i0">Dans un lit où jamais le dormeur ne remue</span><br>
+ <span class="i12">Vous serez étendu.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles,</span><br>
+ <span class="i0">Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui, touchés un soir par le vent des batailles,</span><br>
+ <span class="i12">Se couchaient tout à coup.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Leur attitude grave, altière, armée encore,</span><br>
+ <span class="i0">Ressemblait au sommeil, et non point au trépas;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
+ <span class="i0">Mais la diane, hélas! cette voix de l’aurore,</span><br>
+ <span class="i12">Ne les réveillait pas.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire,</span><br>
+ <span class="i0">Et tel qu’un dieu muet qui se laisse adorer,</span><br>
+ <span class="i0">Ce peuple, ivre d’amour, venu pour vous sourire,</span><br>
+ <span class="i12">Ne pourra que pleurer.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume</span><br>
+ <span class="i0">Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel;</span><br>
+ <span class="i0">Les nations feront asseoir votre fantôme</span><br>
+ <span class="i12">Au trône universel.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les poëtes divins, élite agenouillée,</span><br>
+ <span class="i0">Vous proclameront grand, vénérable, immortel,</span><br>
+ <span class="i0">Et de votre mémoire, injustement souillée,</span><br>
+ <span class="i12">Redoreront l’autel.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les nuages auront passé dans votre gloire;</span><br>
+ <span class="i0">Rien ne troublera plus son rayonnement pur;</span><br>
+ <span class="i0">Elle se posera sur toute notre histoire</span><br>
+ <span class="i12">Comme un dôme d’azur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne,</span><br>
+ <span class="i0">Pour la France un proscrit magnanime et serein,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
+ <span class="i0">Sire, et pour l’étranger, sur la haute colonne,</span><br>
+ <span class="i12">Un colosse d’airain.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous cependant,—tandis qu’une pompe sacrée</span><br>
+ <span class="i0">Mènera par la ville un cortége inouï,</span><br>
+ <span class="i0">Et que tous croiront voir revivre à votre entrée</span><br>
+ <span class="i12">Un monde évanoui;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tandis qu’on entendra, près du dôme où des ombres</span><br>
+ <span class="i0">Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient,</span><br>
+ <span class="i0">Rugir les vieux canons comme des dogues sombres</span><br>
+ <span class="i12">Quand le maître revient;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tandis que votre nom, devant qui tout s’efface,</span><br>
+ <span class="i0">Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,—</span><br>
+ <span class="i0">Vous sentirez ronger dans l’ombre votre face</span><br>
+ <span class="i12">Par le ver du tombeau!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sombres événements, hérauts aux noirs messages!</span><br>
+ <span class="i0">Masques dont le Seigneur connaît seul les visages,</span><br>
+ <span class="i0">Que vous parlez parfois un langage effrayant!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
+ <span class="i0">Oh! n’arrachez-vous pas au livre de Dieu même</span><br>
+ <span class="i0">Ces feuillets ténébreux, pleins d’un vague anathème,</span><br>
+ <span class="i8">Que vous nous jetez en fuyant?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rien n’est complet; à tout il manque quelque chose;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme a le pilori, l’ombre a l’apothéose.</span><br>
+ <span class="i0">Ces héros sont trop grands! un même sort les suit.</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes</span><br>
+ <span class="i0">Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes;</span><br>
+ <span class="i0">D’un côté le soleil, et de l’autre la nuit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère!</span><br>
+ <span class="i0">Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire.</span><br>
+ <span class="i0">Oh! que d’écroulements! tout chancelle à la fois,</span><br>
+ <span class="i0">Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines,</span><br>
+ <span class="i0">Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines</span><br>
+ <span class="i8">Sous le poids des divines lois!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rien de ces noirs débris ne sort—que toi, pensée!</span><br>
+ <span class="i0">Poésie immortelle à tous les vents bercée!</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi, pour s’en aller en toute liberté,</span><br>
+ <span class="i0">Au gré de l’air qui souffle ou de l’eau qui s’épanche,</span><br>
+ <span class="i0">Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche</span><br>
+ <span class="i0">Tombe de l’oiseau mort et du nid dévasté.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
+ <p class="center">II</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sainte-Hélène!—leçon! chute! exemple! agonie!</span><br>
+ <span class="i0">L’Angleterre, à la haine épuisant son génie,</span><br>
+ <span class="i0">Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’univers revit ce spectacle homérique:</span><br>
+ <span class="i0">La chaîne, le rocher brûlé du ciel d’Afrique,</span><br>
+ <span class="i8">Et le titan—et le vautour!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cependant ces tourments, cette auguste infortune,</span><br>
+ <span class="i0">Cette rage punique, implacable rancune,</span><br>
+ <span class="i0">Faisant saigner d’en bas le grand crucifié,</span><br>
+ <span class="i0">Ces affronts qui tombaient sur toute âme hautaine,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un vase profond où coule une fontaine,</span><br>
+ <span class="i0">Emplissaient lentement le monde de pitié.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pitié des nobles cœurs! cri de toute la terre!</span><br>
+ <span class="i0">Qui t’irritaient dans l’ombre, ô geôlier d’Angleterre!</span><br>
+ <span class="i0">Car l’admiration, de son feu souverain,</span><br>
+ <span class="i0">Endurcit l’homme vil, amollit la grande âme.</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! où pleure un brave, un lâche rit. La flamme</span><br>
+ <span class="i8">Sèche la fange et fond l’airain.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_38">38</span>
+ <span class="i0">Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte.</span><br>
+ <span class="i0">On l’entendait parler dans son île à voix haute.</span><br>
+ <span class="i0">Il rêvait; il dictait d’illustres testaments;</span><br>
+ <span class="i0">Il repoussait l’oubli dont l’exil s’enveloppe;</span><br>
+ <span class="i0">Et, quand son œil parfois se tournait vers l’Europe,</span><br>
+ <span class="i0">Il en venait encor de grands rayonnements.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jour,—Lanne assoupi tressaillit sous son dôme;</span><br>
+ <span class="i0">Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme</span><br>
+ <span class="i0">Frémirent en voyant passer un noir corbeau.</span><br>
+ <span class="i0">On regarda; la nuit était sur Sainte-Hélène.</span><br>
+ <span class="i0">Un guichetier anglais sous son impure haleine</span><br>
+ <span class="i8">Avait éteint le grand flambeau.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine!</span><br>
+ <span class="i0">Dans les monts, près d’un saule, au bord d’une fontaine,</span><br>
+ <span class="i12">Sans affront, sans honneur;</span><br>
+ <span class="i0">Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure,</span><br>
+ <span class="i0">Seul avec l’océan, seul avec la nature,</span><br>
+ <span class="i12">Seul avec vous, Seigneur!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là, dans la solitude, après tant de tempêtes,</span><br>
+ <span class="i0">Tandis que son esprit revivait dans nos têtes,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
+ <span class="i0">Que l’Europe indignée exécrait sa prison,</span><br>
+ <span class="i0">Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles,</span><br>
+ <span class="i0">Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles</span><br>
+ <span class="i0">Gronder confusément encore à l’horizon.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Durant les nuits, à l’heure où l’âme dans l’espace</span><br>
+ <span class="i0">N’entend que l’eau qui fuit, le cormoran qui passe,</span><br>
+ <span class="i12">Le flot des flots heurté,</span><br>
+ <span class="i0">L’air balayant les monts que la nuée encombre,</span><br>
+ <span class="i0">Et ce que dit tout bas à l’éternité sombre</span><br>
+ <span class="i12">La sombre immensité;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand la forêt frissonne au front de la colline;</span><br>
+ <span class="i0">Quand le ciel lentement vers l’océan s’incline;</span><br>
+ <span class="i0">Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons,</span><br>
+ <span class="i0">La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre,</span><br>
+ <span class="i12">Semble écumer dans l’ombre</span><br>
+ <span class="i0">Au choc étincelant des constellations;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées,</span><br>
+ <span class="i0">Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées,</span><br>
+ <span class="i12">Chantant un divin chœur,</span><br>
+ <span class="i0">Couvrant d’oubli sa tombe aux bruits humains murée,</span><br>
+ <span class="i0">Ensemble accomplissaient la fonction sacrée</span><br>
+ <span class="i12">De calmer ce grand cœur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
+ <p class="center">III</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville,</span><br>
+ <span class="i0">Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville,</span><br>
+ <span class="i0">Vienne l’austère, ou Naple au soleil radieux,</span><br>
+ <span class="i0">Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale!</span><br>
+ <span class="i0">Alors tout était dit. La garde impériale</span><br>
+ <span class="i8">Faisait trois pas comme les dieux.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales,</span><br>
+ <span class="i0">L’une après l’autre, ont pris toutes les capitales;</span><br>
+ <span class="i0">Il suffit d’Iéna pour entrer à Berlin,</span><br>
+ <span class="i0">D’Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme!</span><br>
+ <span class="i0">Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome,</span><br>
+ <span class="i8">La Moskova mène au Kremlin!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paris coûte plus cher! c’est la cité sacrée!</span><br>
+ <span class="i0">C’est la conquête ardue, âpre, démesurée!</span><br>
+ <span class="i0">Le but éblouissant des suprêmes efforts!</span><br>
+ <span class="i0">Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire,</span><br>
+ <span class="i0">Sire, il faut revenir de la sombre victoire</span><br>
+ <span class="i8">Qu’on remporte au pays des morts!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
+ <span class="i0">Il faut avoir forcé toute haine à se taire,</span><br>
+ <span class="i0">Rallié tout grand cœur et tout grand caractère,</span><br>
+ <span class="i0">S’être fait de l’Europe et l’âme et le milieu,</span><br>
+ <span class="i0">Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple,</span><br>
+ <span class="i0">Être pour l’univers, qui de loin vous contemple,</span><br>
+ <span class="i8">Plus qu’un fantôme et presque un dieu!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut, héros accru même par les désastres,</span><br>
+ <span class="i0">Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau,</span><br>
+ <span class="i0">Sortir du fond des mers où l’autre ciel commence,</span><br>
+ <span class="i0">Et mêler la grandeur de l’océan immense</span><br>
+ <span class="i8">A la majesté du tombeau!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">IV</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Oh! t’abaisser n’est pas facile,</span><br>
+ <span class="i0">France, sommet des nations!</span><br>
+ <span class="i0">Toi que l’idée a pour asile,</span><br>
+ <span class="i0">Mère des révolutions!</span><br>
+ <span class="i0">Aux choses dont tu fais le moule</span><br>
+ <span class="i0">Tout l’univers travaille en foule;</span><br>
+ <span class="i0">Ta chaleur dans ses veines coule;</span><br>
+ <span class="i0">Il t’obéit avec orgueil;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
+ <span class="i0">Il marche, il forge, il tente, il fonde;</span><br>
+ <span class="i0">Toi, tu penses, grave et féconde...—</span><br>
+ <span class="i0">La France est la tête du monde,</span><br>
+ <span class="i0">Cyclope dont Paris est l’œil!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Te détruire?—audace insensée!</span><br>
+ <span class="i0">Crime! folie! impiété!</span><br>
+ <span class="i0">Ce serait ôter la pensée</span><br>
+ <span class="i0">A la future humanité!</span><br>
+ <span class="i0">Ce serait aveugler les races!</span><br>
+ <span class="i0">Car, dans le chemin que tu traces,</span><br>
+ <span class="i0">Dans le cercle où tu les embrasses,</span><br>
+ <span class="i0">Tous les peuples doivent s’unir;</span><br>
+ <span class="i0">L’esprit des temps à ta voix change;</span><br>
+ <span class="i0">Tout ce qui naît sous toi se range!—</span><br>
+ <span class="i0">Qui donc ferait ce rêve étrange</span><br>
+ <span class="i0">De décapiter l’avenir?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Te bâillonner?—Rois! Dieu lui-même</span><br>
+ <span class="i0">Pourra vous le prouver bientôt,</span><br>
+ <span class="i0">Ce siècle est un profond problème</span><br>
+ <span class="i0">Dont la France seule a le mot.</span><br>
+ <span class="i0">Ce siècle est debout sur la rive,</span><br>
+ <span class="i0">D’une voix terrible ou plaintive,</span><br>
+ <span class="i0">Questionnant quiconque arrive,</span><br>
+ <span class="i0">Tribuns, penseurs,—ou rois, hélas!</span><br>
+ <span class="i0">Il propose à tous, dès l’aurore,</span><br>
+ <span class="i0">L’énigme inexpliquée encore,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
+ <span class="i0">Et, comme le sphinx, il dévore</span><br>
+ <span class="i0">Celui qui ne le comprend pas!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">T’insulter?—mais, s’il se rencontre</span><br>
+ <span class="i0">Des rois pour courir ce danger,</span><br>
+ <span class="i0">Vois donc les choses que Dieu montre</span><br>
+ <span class="i0">A ceux qui voudraient t’outrager!</span><br>
+ <span class="i0">Vois, sous l’arche où sont nos histoires,</span><br>
+ <span class="i0">Wagram les mains de poudre noires,</span><br>
+ <span class="i0">Ulm, Essling, Eylau, cent victoires,</span><br>
+ <span class="i0">Défiler au bruit du tambour!</span><br>
+ <span class="i0">Dieu, quand l’Europe te croit morte,</span><br>
+ <span class="i0">Prend l’empereur et te l’apporte,</span><br>
+ <span class="i0">Et fait repasser sous ta porte,</span><br>
+ <span class="i0">Toute ta gloire en un seul jour!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">T’insulter! t’insulter! ma mère!</span><br>
+ <span class="i0">Mais n’avons-nous pas tous, ô ciel!</span><br>
+ <span class="i0">Parmi nos livres, près d’Homère,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque vieux sabre paternel?</span><br>
+ <span class="i0">Nos pères sont morts, France aimée!</span><br>
+ <span class="i0">Mais de leur foule ranimée</span><br>
+ <span class="i0">Peut-être on ferait une armée</span><br>
+ <span class="i0">Comme on en fait un Panthéon!</span><br>
+ <span class="i0">Prêts à surgir au bruit des bombes,</span><br>
+ <span class="i0">Prêts à se lever si tu tombes,</span><br>
+ <span class="i0">Peut-être sont-ils dans leurs tombes</span><br>
+ <span class="i0">Entiers comme Napoléon!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
+ <span class="i0">Toi, héros de ces funérailles,</span><br>
+ <span class="i0">Roi! génie! empereur! martyr!</span><br>
+ <span class="i0">Les temps sont clos; dans nos murailles</span><br>
+ <span class="i0">Rentre pour ne plus en sortir!</span><br>
+ <span class="i0">Rentre aussi dans ta gloire entière,</span><br>
+ <span class="i0">Toi qui mêlais d’une main fière,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’airain de ton œuvre altière,</span><br>
+ <span class="i0">Tous les peuples, tous les métaux;</span><br>
+ <span class="i0">Toi qui, dans ta force profonde,</span><br>
+ <span class="i0">Oubliant que la foudre gronde,</span><br>
+ <span class="i0">Voulais donner ta forme au monde</span><br>
+ <span class="i0">Comme Alexandre au mont Athos!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Tu voulais, versant notre sève</span><br>
+ <span class="i0">Aux peuples trop lents à mûrir,</span><br>
+ <span class="i0">Faire conquérir par le glaive</span><br>
+ <span class="i0">Ce que l’esprit doit conquérir.</span><br>
+ <span class="i0">Sur Dieu même prenant l’avance,</span><br>
+ <span class="i0">Tu prétendais, vaste espérance!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
+ <span class="i0">Remplacer Rome par la France</span><br>
+ <span class="i0">Régnant du Tage à la Néva;</span><br>
+ <span class="i0">Mais de tels projets Dieu se venge.</span><br>
+ <span class="i0">Duel effrayant! guerre étrange!</span><br>
+ <span class="i0">Jacob ne luttait qu’avec l’ange,</span><br>
+ <span class="i0">Tu luttais avec Jéhovah!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Nul homme en ta marche hardie</span><br>
+ <span class="i0">N’a vaincu ton bras calme et fort;</span><br>
+ <span class="i0">A Moscou, ce fut l’incendie;</span><br>
+ <span class="i0">A Waterloo, ce fut le sort.</span><br>
+ <span class="i0">Que t’importe que l’Angleterre</span><br>
+ <span class="i0">Fasse parler un bloc de pierre</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce coin fameux de la terre</span><br>
+ <span class="i0">Où Dieu brisa Napoléon,</span><br>
+ <span class="i0">Et, sans qu’elle-même ose y croire,</span><br>
+ <span class="i0">Fasse attester devant l’histoire</span><br>
+ <span class="i0">Le mensonge d’une victoire</span><br>
+ <span class="i0">Par le fantôme d’un lion?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza paddingleft4">
+ <span class="i0">Oh! qu’il tremble, au vent qui s’élève,</span><br>
+ <span class="i0">Sur son piédestal incertain,</span><br>
+ <span class="i0">Ce lion chancelant qui rêve,</span><br>
+ <span class="i0">Debout dans le champ du destin!</span><br>
+ <span class="i0">Nous repasserons dans sa plaine!</span><br>
+ <span class="i0">Laisse-le donc conter sa haine</span><br>
+ <span class="i0">Et répandre son ombre vaine</span><br>
+ <span class="i0">Sur tes braves ensevelis!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_46">46</span>
+ <span class="i0">Quelque jour,—et je l’attends d’elle!</span><br>
+ <span class="i0">Ton aigle, à nos drapeaux fidèle,</span><br>
+ <span class="i0">Le soufflettera d’un coup d’aile</span><br>
+ <span class="i0">En s’en allant vers Austerlitz!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_47">47</span>
+ <h3 id="ch_4b">LE 15 DÉCEMBRE 1840<br>
+ <span class="small90">ÉCRIT EN REVENANT DES CHAMPS-ÉLYSÉES</span></h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ciel glacé, soleil pur.—Oh! brille dans l’histoire,</span><br>
+ <span class="i0">Du funèbre triomphe impérial flambeau!</span><br>
+ <span class="i0">Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire,</span><br>
+ <span class="i10">Jour beau comme la gloire,</span><br>
+ <span class="i10">Froid comme le tombeau!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_49">49</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_5"><span class="small90">XLIX</span><br><br>
+ <span class="big140">LE TEMPS PRÉSENT</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_51">51</span>
+ <h3 class="margintop0" id="ch_5a">LA VÉRITÉ<br>
+ <span class="small90">—<i>Voir page 7.</i>—</span></h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite,</span><br>
+ <span class="i0">Evitant on ne sait quelle obscure poursuite,</span><br>
+ <span class="i0">Après s’être montrée un instant, disparaît.</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi qu’une clarté passe en une forêt,</span><br>
+ <span class="i0">Elle s’en est allée au loin dans l’étendue,</span><br>
+ <span class="i0">Et s’est dans l’infini mystérieux perdue,</span><br>
+ <span class="i0">Mêlée à l’ouragan, mêlée à la vapeur,</span><br>
+ <span class="i0">Sombre; et de leur côté les hommes ont eu peur.</span><br>
+ <span class="i0">Peur d’elle, comme elle a peur des hommes peut-être.</span><br>
+ <span class="i0">Son effacement laisse obscure la fenêtre</span><br>
+ <span class="i0">Ouverte dans notre âme et béante au milieu</span><br>
+ <span class="i0">De l’ombre où l’épaisseur du temple cache Dieu.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
+ <span class="i0">Maintenant il fait nuit, le mensonge est à l’aise.</span><br>
+ <span class="i0">Cependant, par moments, sur la noire falaise,</span><br>
+ <span class="i0">D’où l’on voit l’inconnu sans borne, et les roulis</span><br>
+ <span class="i0">Du firmament tordant les astres dans ses plis,</span><br>
+ <span class="i0">Sommet d’où l’on entend Dieu tourner son registre,</span><br>
+ <span class="i0">Et d’où l’on aperçoit le modelé sinistre</span><br>
+ <span class="i0">Des mondes ignorés, des vagues univers,</span><br>
+ <span class="i0">L’un pour l’autre effrayants parce qu’ils sont divers,</span><br>
+ <span class="i0">Faîte où les visions se confrontent entre elles,</span><br>
+ <span class="i0">Où les réalités, pour nous surnaturelles,</span><br>
+ <span class="i0">Semblent avoir parfois la figure du mal,</span><br>
+ <span class="i0">Du haut de cette cime appelée Idéal,</span><br>
+ <span class="i0">Par instants un chercheur fait l’annonce sacrée,</span><br>
+ <span class="i0">Et dit:—La Vérité, qui guide, échauffe et crée,</span><br>
+ <span class="i0">Haute lueur par qui l’âme s’épanouit,</span><br>
+ <span class="i0">Vivants, va revenir bientôt dans votre nuit;</span><br>
+ <span class="i0">Attendez-la. Soyez prêts à la voir paraître.—</span><br>
+ <span class="i0">La terre alors se met à rire; alors le prêtre,</span><br>
+ <span class="i0">Alors le juge, alors le reître, alors le roi,</span><br>
+ <span class="i0">Quiconque vit d’erreur, d’imposture et d’effroi,</span><br>
+ <span class="i0">Dracon au nom des lois, Tibère au nom des hommes,</span><br>
+ <span class="i0">Caïphe au nom du ciel, tout ce que les Sodomes</span><br>
+ <span class="i0">Contiennent de plus sage et de plus vertueux,</span><br>
+ <span class="i0">Tous les cœurs nés, ainsi que l’hydre, tortueux,</span><br>
+ <span class="i0">Les frivoles, les purs, les doctes, les obscènes,</span><br>
+ <span class="i0">Tout le bourdonnement de ces mouches malsaines,</span><br>
+ <span class="i0">S’acharne; un homme est fou du moment qu’il est seul.</span><br>
+ <span class="i0">On rit d’abord; le rire a fait plus d’un linceul;</span><br>
+ <span class="i0">Puis on s’indigne:—Il faut qu’un tel forfait s’expie;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme osant n’être pas aveugle, est un impie!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
+ <span class="i0">Quoi! celui-ci prétend qu’il voit de la clarté!</span><br>
+ <span class="i0">Il dit qu’il voit de loin venir la vérité!</span><br>
+ <span class="i0">Il sait l’heure, il connaît l’astre, il a l’insolence</span><br>
+ <span class="i0">D’être une voix chez nous qui sommes le silence,</span><br>
+ <span class="i0">D’être un flambeau chez nous qui sommes la noirceur!</span><br>
+ <span class="i0">Il vit là-haut! il est ce monstre, le penseur!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! sa prunelle est sainte, et serait la première</span><br>
+ <span class="i0">Qu’éblouirait l’auguste et lointaine lumière!</span><br>
+ <span class="i0">L’abîme est noir pour nous et pour lui serait bleu!</span><br>
+ <span class="i0">Si ce n’est pas un fou, ce serait donc un dieu!</span><br>
+ <span class="i0">A bas!—Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplices!</span><br>
+ <span class="i0">Les ignorants naïfs et les savants complices,</span><br>
+ <span class="i0">Tous, car c’est l’homme auquel on ne pardonne point,</span><br>
+ <span class="i0">Arrivent, et chacun avec sa pierre au poing.</span><br>
+ <span class="i0">—Ah! tu viens annoncer la vérité! prédire</span><br>
+ <span class="i0">La fin de la bataille et la fin du délire,</span><br>
+ <span class="i0">La fin des guerres, plus d’échafaud, le grand jour,</span><br>
+ <span class="i0">Le plein midi, la paix, la liberté, l’amour!</span><br>
+ <span class="i0">Ah! tu vois tout cela d’avance! Plus d’envie,</span><br>
+ <span class="i0">L’homme buvant la joie aux sources de la vie,</span><br>
+ <span class="i0">Et la fraternité, de ses larges rameaux</span><br>
+ <span class="i0">Laissant tomber les biens en foule et non les maux.</span><br>
+ <span class="i0">Pour avoir de tels yeux il faut être stupide!</span><br>
+ <span class="i0">A mort!—Et chacun grince, et trépigne, et lapide;</span><br>
+ <span class="i0">Avec tout ce qu’on a sous la main, fouets, bâtons,</span><br>
+ <span class="i0">On frappe, on raille, on tue au hasard, à tâtons,</span><br>
+ <span class="i0">Tant les âmes ont peur de manquer de ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Et tant les hommes sont facilement funèbres!</span><br>
+ <span class="i0">L’ennemi public meurt. Bien. Tout s’évanouit.</span><br>
+ <span class="i0">Nous allons donc avoir tranquillement la nuit!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
+ <span class="i0">La sainte cécité publique est rétablie.</span><br>
+ <span class="i0">On boit, on mange, on rampe, on chuchote, on oublie.</span><br>
+ <span class="i0">L’ordre n’est plus troublé par un noir songe-creux;</span><br>
+ <span class="i0">On est des loups contents et des ânes heureux;</span><br>
+ <span class="i0">Le bonze met son masque et le temple son voile;</span><br>
+ <span class="i0">Quant au rêveur marchant en avant de l’étoile,</span><br>
+ <span class="i0">Qui venait déranger Moïse et Mahomet,</span><br>
+ <span class="i0">On ne sait même plus comment il se nommait.</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’annonçait-il donc? La vérité? Quel songe!</span><br>
+ <span class="i0">Au fond, la vérité, vivants, c’est un mensonge;</span><br>
+ <span class="i0">La vérité n’est pas. Fermons les yeux. Dormons.</span><br>
+ <span class="i0">Tout à coup, au milieu des psaumes, des sermons,</span><br>
+ <span class="i0">Des hymnes, des chansons, des cris, des ironies,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque chose à travers les brumes infinies</span><br>
+ <span class="i0">Semble apparaître au seuil du ciel, et l’on croit voir</span><br>
+ <span class="i0">Un point confus blanchir au fond du gouffre noir,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un aigle arrivant dont grandit l’envergure;</span><br>
+ <span class="i0">Et le point lumineux devient une figure,</span><br>
+ <span class="i0">Et la figure croît de moment en moment,</span><br>
+ <span class="i0">Et devient, ô terreur, un éblouissement!</span><br>
+ <span class="i0">C’est elle, c’est l’étoile inouïe et profonde,</span><br>
+ <span class="i0">La Vérité! c’est elle, âme errante du monde,</span><br>
+ <span class="i0">Avec son évidence où nul rayon ne ment,</span><br>
+ <span class="i0">Et son mystère aussi d’où sort un flamboiement;</span><br>
+ <span class="i0">Elle, de tous les yeux le seul que rien n’endorme,</span><br>
+ <span class="i0">Elle, la regardée et la voyante énorme,</span><br>
+ <span class="i0">C’est elle! O Vérité, c’est toi! Divinement,</span><br>
+ <span class="i0">Elle surgit; ainsi qu’un vaste apaisement</span><br>
+ <span class="i0">Son radieux lever s’épand dans l’ombre immense;</span><br>
+ <span class="i0">Menace pour les uns, pour les autres clémence,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
+ <span class="i0">Elle approche; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos,</span><br>
+ <span class="i0">Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux.</span><br>
+ <span class="i0">Une ciguë en Grèce, une croix en Judée,</span><br>
+ <span class="i0">Et dit: Terre, c’est moi. Qui donc m’a demandée?</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_57">57</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_5b">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout était vision sous les ténébreux dômes,</span><br>
+ <span class="i0">J’aperçus dans l’espace étoilé trois fantômes;</span><br>
+ <span class="i0">Les deux premiers très loin et le dernier plus près.</span><br>
+ <span class="i0">Le premier spectre dit:—Mané Thécel Pharès.</span><br>
+ <span class="i0">Son doigt levé montrait l’obscurité maudite;</span><br>
+ <span class="i0">Il ressemblait au sphinx monstrueux qui médite</span><br>
+ <span class="i0">Dans Assur, accroupi parmi les dieux camards.</span><br>
+ <span class="i0">Le second murmura ce mot:—Ides de Mars.</span><br>
+ <span class="i0">Et le troisième esprit cria:—Quatrevingt-treize.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
+ <span class="i0">Devant mes yeux erraient des lueurs de fournaise;</span><br>
+ <span class="i0">Et, par je ne sais quel étrange changement,</span><br>
+ <span class="i0">Chacun de ces trois mots, au fond du firmament,</span><br>
+ <span class="i0">Était une des trois syllabes redoutables</span><br>
+ <span class="i0">D’un autre mot, écrit par Aron sur les tables,</span><br>
+ <span class="i0">Et que, longtemps avant que Jésus triomphât,</span><br>
+ <span class="i0">Les gouffres répétaient aux gouffres:—Josaphat.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="figcenter1" id="ch_5c" style="width: 434px;">
+ <img src="images/dessin-1.jpg" alt="" width="426" height="600">
+ <p class="x-ebookmaker-drop right2"><a href="images/x-dessin-1.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p>
+ <div class="caption">
+ <p class="center">MORT DE JEAN CHOUAN.</p>
+ <p class="right">Dessiné par F. Flameng. - Gravé par R. de Los Rios.<br>
+ L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum hidden" id="Page_59">59</span></p>
+
+<h3>JEAN CHOUAN</h3>
+
+<div class="cpoesie margintopminus1">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un coteau dominait cette plaine, et, derrière</span><br>
+ <span class="i0">Le monticule nu, sans arbre et sans gazon,</span><br>
+ <span class="i0">Les farouches forêts emplissaient l’horizon.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre,</span><br>
+ <span class="i0">Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent.</span><br>
+ <span class="i0">—Ah! personne n’est mort, car le chef est vivant!</span><br>
+ <span class="i0">Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille.</span><br>
+ <span class="i0">—Nous manque-t-il quelqu’un?—Non.—Alors qu’on s’en aille!</span><br>
+ <span class="i0">Fuyez tous!—Les enfants, les femmes aux abois</span><br>
+ <span class="i0">L’entouraient, effarés.—Fils, rentrons dans les bois!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_60">60</span>
+ <span class="i0">Dispersons-nous!—Et tous, comme des hirondelles</span><br>
+ <span class="i0">S’évadant dans l’orage immense à tire-d’ailes,</span><br>
+ <span class="i0">Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur;</span><br>
+ <span class="i0">Ils couraient; les vaillants courent quand ils ont peur;</span><br>
+ <span class="i0">C’est un noir désarroi qu’une fuite où se mêle</span><br>
+ <span class="i0">Au vieillard chancelant l’enfant à la mamelle;</span><br>
+ <span class="i0">On craint d’être tué, d’être fait prisonnier!</span><br>
+ <span class="i0">Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier,</span><br>
+ <span class="i0">Se retournant parfois et faisant sa prière.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout à coup on entend un cri dans la clairière,</span><br>
+ <span class="i0">Une femme parmi les balles apparaît.</span><br>
+ <span class="i0">Toute la bande était déjà dans la forêt,</span><br>
+ <span class="i0">Jean Chouan restait seul; il s’arrête, il regarde;</span><br>
+ <span class="i0">C’est une femme grosse, elle s’enfuit, hagarde</span><br>
+ <span class="i0">Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons;</span><br>
+ <span class="i0">Elle est seule; elle crie: A moi, les bons garçons!</span><br>
+ <span class="i0">Jean Chouan rêveur dit: C’est Jeanne-Madeleine.</span><br>
+ <span class="i0">Elle est le point de mire au milieu de la plaine;</span><br>
+ <span class="i0">La mitraille sur elle avec rage s’abat.</span><br>
+ <span class="i0">Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât</span><br>
+ <span class="i0">Et la prît par la main et la mît sous son aile,</span><br>
+ <span class="i0">Tant la mort formidable abondait autour d’elle;</span><br>
+ <span class="i0">Elle était perdue.—Ah! criait-elle, au secours!</span><br>
+ <span class="i0">Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds.</span><br>
+ <span class="i0">Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Alors sur le coteau qui dominait la lande</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
+ <span class="i0">Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril,</span><br>
+ <span class="i0">Debout:—C’est moi qui suis Jean Chouan! cria-t-il.</span><br>
+ <span class="i0">Les bleus dirent:—C’est lui, le chef! Et cette tête,</span><br>
+ <span class="i0">Prenant toute la foudre et toute la tempête,</span><br>
+ <span class="i0">Fit changer à la mort de cible.—Sauve-toi!</span><br>
+ <span class="i0">Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur!—Folle d’effroi,</span><br>
+ <span class="i0">Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.</span><br>
+ <span class="i0">Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l’onde,</span><br>
+ <span class="i0">Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui,</span><br>
+ <span class="i0">Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui.</span><br>
+ <span class="i0">—Je resterai le temps qu’il faudra. Va, ma fille!</span><br>
+ <span class="i0">Va, tu seras encor joyeuse en ta famille,</span><br>
+ <span class="i0">Et tu mettras encor des fleurs à ton corset!</span><br>
+ <span class="i0">Criait-il.—C’était lui maintenant que visait</span><br>
+ <span class="i0">L’ardente fusillade, et sur sa haute taille,</span><br>
+ <span class="i0">Qui semblait presque prête à gagner la bataille,</span><br>
+ <span class="i0">Les balles s’acharnaient, et son puissant dédain</span><br>
+ <span class="i0">Souriait; il levait son sabre nu...—Soudain</span><br>
+ <span class="i0">Par une balle, ainsi l’ours est frappé dans l’antre,</span><br>
+ <span class="i0">Il se sentit trouer de part en part le ventre;</span><br>
+ <span class="i0">Il resta droit et dit:—Soit. <i>Ave Maria!</i></span><br>
+ <span class="i0">Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria:</span><br>
+ <span class="i0">—Mes amis! mes amis! Jeanne est-elle arrivée?</span><br>
+ <span class="i0">Des voix dans la forêt répondirent:—Sauvée!</span><br>
+ <span class="i0">Jean Chouan murmura: C’est bien! et tomba mort.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paysans! paysans! hélas! vous aviez tort,</span><br>
+ <span class="i0">Mais votre souvenir n’amoindrit pas la France;</span><br>
+ <span class="i0">Vous fûtes grands dans l’âpre et sinistre ignorance;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
+ <span class="i0">Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers</span><br>
+ <span class="i0">Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers;</span><br>
+ <span class="i0">A travers l’affreux joug et sous l’erreur infâme</span><br>
+ <span class="i0">Vous avez eu l’éclair mystérieux de l’âme;</span><br>
+ <span class="i0">Des rayons jaillissaient de votre aveuglement;</span><br>
+ <span class="i0">Salut! Moi le banni, je suis pour vous clément;</span><br>
+ <span class="i0">L’exil n’est pas sévère aux pauvres toits de chaumes;</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes;</span><br>
+ <span class="i0">Frères, nous avons tous combattu; nous voulions</span><br>
+ <span class="i0">L’avenir; vous vouliez le passé, noirs lions;</span><br>
+ <span class="i0">L’effort que nous faisions pour gravir sur la cime,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! vous l’avez fait pour rentrer dans l’abîme;</span><br>
+ <span class="i0">Nous avons tous lutté, diversement martyrs,</span><br>
+ <span class="i0">Tous sans ambitions et tous sans repentirs,</span><br>
+ <span class="i0">Nous pour fermer l’enfer, vous pour rouvrir la tombe;</span><br>
+ <span class="i0">Mais sur vos tristes fronts la blancheur d’en haut tombe,</span><br>
+ <span class="i0">La pitié fraternelle et sublime conduit</span><br>
+ <span class="i0">Les fils de la clarté vers les fils de la nuit,</span><br>
+ <span class="i0">Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Moi, soldat de l’aurore, à toi, héros de l’ombre.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_63">63</span>
+ <h3 id="ch_5d">APRÈS LA BATAILLE</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon père, ce héros au sourire si doux,</span><br>
+ <span class="i0">Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous</span><br>
+ <span class="i0">Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,</span><br>
+ <span class="i0">Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,</span><br>
+ <span class="i0">Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.</span><br>
+ <span class="i0">Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.</span><br>
+ <span class="i0">C’était un espagnol de l’armée en déroute</span><br>
+ <span class="i0">Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,</span><br>
+ <span class="i0">Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui disait:—A boire, à boire par pitié!—</span><br>
+ <span class="i0">Mon père, ému, tendit à son housard fidèle</span><br>
+ <span class="i0">Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,</span><br>
+ <span class="i0">Et dit:—Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.—</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_64">64</span>
+ <span class="i0">Tout à coup, au moment où le housard baissé</span><br>
+ <span class="i0">Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,</span><br>
+ <span class="i0">Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,</span><br>
+ <span class="i0">Et vise au front mon père en criant: Caramba!</span><br>
+ <span class="i0">Le coup passa si près que le chapeau tomba</span><br>
+ <span class="i0">Et que le cheval fit un écart en arrière.</span><br>
+ <span class="i0">—Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_65">65</span>
+ <h3 id="ch_5e"><span class="small90"><i>LES PAROLES DE MON ONCLE</i></span><br>
+ LA SŒUR DE CHARITÉ</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J’avais vingt ans, j’étais criblé de coups de lance,</span><br>
+ <span class="i0">On me porta sanglant et pâle à l’ambulance.</span><br>
+ <span class="i0">On me fit un lit d’herbe, on me déshabilla.</span><br>
+ <span class="i0">J’avais sur moi des vers; j’étais, dans ce temps-là,</span><br>
+ <span class="i0">Poëte, comme Horace amoureux de Barine.</span><br>
+ <span class="i0">Les lances qui m’avaient fort piqué la poitrine</span><br>
+ <span class="i0">Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris.</span><br>
+ <span class="i0">Tout manquait; on n’est pas soigné comme à Paris</span><br>
+ <span class="i0">Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe;</span><br>
+ <span class="i0">Le chirurgien dit:—Nous n’avons pas de linge.</span><br>
+ <span class="i0">Il lut mes vers et dit:—C’est un païen, je crois.</span><br>
+ <span class="i0">La sœur de charité fit un signe de croix.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
+ <span class="i0">Et le docteur reprit:—Pas de linge! que faire?—</span><br>
+ <span class="i0">Ah! cette guerre était grande, et je la préfère</span><br>
+ <span class="i0">A votre paix. Quel temps! je suis un des témoins.</span><br>
+ <span class="i0">J’ai des grades de plus et des cheveux de moins,</span><br>
+ <span class="i0">Le vieux général songe au jeune capitaine,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’envie. Ah! l’aurore est charmante, et lointaine!—</span><br>
+ <span class="i0">Donc je perdais mon sang, j’étais évanoui.</span><br>
+ <span class="i0">J’étais jeune, blessé, mourant, mais vivant; oui,</span><br>
+ <span class="i0">Très vivant! Le docteur disait:—La mort est sûre</span><br>
+ <span class="i0">Si l’on ne parvient pas à bander la blessure;</span><br>
+ <span class="i0">Du linge! ou dans une heure il est mort!—Cependant</span><br>
+ <span class="i0">Il partit. La bataille autour de nous grondant,</span><br>
+ <span class="i0">Pleine de chocs, de meurtre et d’ombre, et des haleines</span><br>
+ <span class="i0">De l’immense agonie éparse dans les plaines,</span><br>
+ <span class="i0">L’appelait de sa voix formidable au secours;</span><br>
+ <span class="i0">On ne donne aux blessés que des instants très courts.</span><br>
+ <span class="i0">J’étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule</span><br>
+ <span class="i0">Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule,</span><br>
+ <span class="i0">Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur,</span><br>
+ <span class="i0">Me veillait. Elle dit:—Sauvons-le! quel malheur!</span><br>
+ <span class="i0">S’il mourait, il serait damné, ce pauvre impie!—</span><br>
+ <span class="i0">Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie.</span><br>
+ <span class="i0">Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu,</span><br>
+ <span class="i0">Elle ne voyait pas que son sein était nu.</span><br>
+ <span class="i0">Moi, je rouvrais les yeux...—O muses de Sicile,</span><br>
+ <span class="i0">Dire à quoi je pensais, ce serait difficile!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_67">67</span>
+ <h3 id="ch_5f">LE CIMETIÈRE D’EYLAU</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A mes frères aînés, écoliers éblouis,</span><br>
+ <span class="i0">Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis,</span><br>
+ <span class="i0">Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre:</span><br>
+ <span class="i0">—Joue, enfant!—me jugeant trop petit pour comprendre.</span><br>
+ <span class="i0">J’écoutais cependant, et mon oncle disait:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Une bataille, bah! savez-vous ce que c’est?</span><br>
+ <span class="i0">De la fumée. A l’aube on se lève, à la brune</span><br>
+ <span class="i0">On se couche; et je vais vous en raconter une.</span><br>
+ <span class="i0">Cette bataille-là se nomme Eylau; je crois</span><br>
+ <span class="i0">Que j’étais capitaine et que j’avais la croix;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_68">68</span>
+ <span class="i0">Oui, j’étais capitaine. Après tout, à la guerre,</span><br>
+ <span class="i0">Un homme, c’est de l’ombre, et ça ne compte guère,</span><br>
+ <span class="i0">Et ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Donc, Eylau</span><br>
+ <span class="i0">C’est un pays en Prusse; un bois, des champs, de l’eau,</span><br>
+ <span class="i0">De la glace, et partout l’hiver et la bruine.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le régiment campa près d’un mur en ruine;</span><br>
+ <span class="i0">On voyait des tombeaux autour d’un vieux clocher.</span><br>
+ <span class="i0">Benigssen ne savait qu’une chose, approcher</span><br>
+ <span class="i0">Et fuir; mais l’empereur dédaignait ce manége.</span><br>
+ <span class="i0">Et les plaines étaient toutes blanches de neige.</span><br>
+ <span class="i0">Napoléon passa, sa lorgnette à la main.</span><br>
+ <span class="i0">Les grenadiers disaient: Ce sera pour demain.</span><br>
+ <span class="i0">Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses</span><br>
+ <span class="i0">Se sauvaient; je songeais; je regardais les fosses.</span><br>
+ <span class="i0">Le soir on fit les feux, et le colonel vint;</span><br>
+ <span class="i0">Il dit:—Hugo?—Présent.—Combien d’hommes?—Cent vingt.</span><br>
+ <span class="i0">—Bien. Prenez avec vous la compagnie entière,</span><br>
+ <span class="i0">Et faites-vous tuer.—Où?—Dans le cimetière.</span><br>
+ <span class="i0">Et je lui répondis:—C’est en effet l’endroit.</span><br>
+ <span class="i0">J’avais ma gourde, il but et je bus; un vent froid</span><br>
+ <span class="i0">Soufflait. Il dit:—La mort n’est pas loin. Capitaine,</span><br>
+ <span class="i0">J’aime la vie, et vivre est la chose certaine,</span><br>
+ <span class="i0">Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants.</span><br>
+ <span class="i0">Moi, je donne mon cœur, mais ma peau, je la vends.</span><br>
+ <span class="i0">Gloire aux belles! Trinquons. Votre poste est le pire.—</span><br>
+ <span class="i0">Car notre colonel avait le mot pour rire.</span><br>
+ <span class="i0">Il reprit:—Enjambez le mur et le fossé,</span><br>
+ <span class="i0">Et restez là; ce point est un peu menacé,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
+ <span class="i0">Ce cimetière étant la clef de la bataille.</span><br>
+ <span class="i0">Gardez-le.—Bien.—Ayez quelques bottes de paille.</span><br>
+ <span class="i0">—On n’en a point.—Dormez par terre.—On dormira.</span><br>
+ <span class="i0">—Votre tambour est-il brave?—Comme Barra.</span><br>
+ <span class="i0">—Bien. Qu’il batte la charge au hasard et dans l’ombre,</span><br>
+ <span class="i0">Il faut avoir le bruit quand on n’a pas le nombre.</span><br>
+ <span class="i0">Et je dis au gamin:—Entends-tu; gamin?—Oui,</span><br>
+ <span class="i0">Mon capitaine, dit l’enfant, presque enfoui</span><br>
+ <span class="i0">Sous le givre et la neige, et riant.—La bataille,</span><br>
+ <span class="i0">Reprit le colonel, sera toute à mitraille;</span><br>
+ <span class="i0">Moi, j’aime l’arme blanche, et je blâme l’abus</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on fait des lâchetés féroces de l’obus;</span><br>
+ <span class="i0">Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse;</span><br>
+ <span class="i0">Mais laissons l’empereur faire. Adieu, le temps presse.</span><br>
+ <span class="i0">Restez ici demain sans broncher. Au revoir.</span><br>
+ <span class="i0">Vous ne vous en irez qu’à six heures du soir.—</span><br>
+ <span class="i0">Le colonel partit. Je dis:—Par file à droite!</span><br>
+ <span class="i0">Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite;</span><br>
+ <span class="i0">De l’herbe, un mur autour, une église au milieu,</span><br>
+ <span class="i0">Et dans l’ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un cimetière sombre, avec de blanches lames.</span><br>
+ <span class="i0">Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes</span><br>
+ <span class="i0">Le mur, et je donnai le mot d’ordre, et je fis</span><br>
+ <span class="i0">Installer l’ambulance au pied du crucifix.</span><br>
+ <span class="i0">—Soupons, dis-je, et dormons.—La neige cachait l’herbe;</span><br>
+ <span class="i0">Nos capotes étaient en loques; c’est superbe,</span><br>
+ <span class="i0">Si l’on veut, mais c’est dur quand le temps est mauvais;</span><br>
+ <span class="i0">Je pris pour oreiller une fosse; j’avais</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
+ <span class="i0">Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle;</span><br>
+ <span class="i0">Et bientôt, capitaine et soldats pêle-mêle,</span><br>
+ <span class="i0">Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts.</span><br>
+ <span class="i0">Cela dort, les soldats; cela n’a ni remords,</span><br>
+ <span class="i0">Ni crainte, ni pitié, n’étant pas responsable;</span><br>
+ <span class="i0">Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable,</span><br>
+ <span class="i0">Cela dort; et d’ailleurs, se battre rend joyeux.</span><br>
+ <span class="i0">Je leur criai: Bonsoir! et je fermai les yeux;</span><br>
+ <span class="i0">A la guerre on n’a pas le temps des pantomimes.</span><br>
+ <span class="i0">Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes.</span><br>
+ <span class="i0">Nous avions ramassé des outils de labour,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour</span><br>
+ <span class="i0">L’attisa, puis s’en vint près de moi faire un somme.</span><br>
+ <span class="i0">C’était un grand soldat, fils, que ce petit homme.</span><br>
+ <span class="i0">Le crucifix resta debout, comme un gibet.</span><br>
+ <span class="i0">Bref le feu s’éteignit; et la neige tombait.</span><br>
+ <span class="i0">Combien fut-on de temps à dormir de la sorte?</span><br>
+ <span class="i0">Je veux, si je le sais, que le diable m’emporte!</span><br>
+ <span class="i0">Nous dormions bien. Dormir, c’est essayer la mort.</span><br>
+ <span class="i0">A la guerre c’est bon. J’eus froid, très froid d’abord;</span><br>
+ <span class="i0">Puis je rêvai; je vis en rêve des squelettes</span><br>
+ <span class="i0">Et des spectres, avec de grosses épaulettes;</span><br>
+ <span class="i0">Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet,</span><br>
+ <span class="i0">J’eus la sensation que le jour se levait,</span><br>
+ <span class="i0">Mes paupières sentaient de la clarté dans l’ombre;</span><br>
+ <span class="i0">Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre</span><br>
+ <span class="i0">Me secoua, c’était au canon ressemblant;</span><br>
+ <span class="i0">Je m’éveillai; j’avais quelque chose de blanc</span><br>
+ <span class="i0">Sur les yeux; doucement, sans choc, sans violence,</span><br>
+ <span class="i0">La neige nous avait tous couverts en silence</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
+ <span class="i0">D’un suaire, et j’y fis en me dressant un trou;</span><br>
+ <span class="i0">Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où,</span><br>
+ <span class="i0">M’éveilla tout à fait; je lui dis: Passe au large!</span><br>
+ <span class="i0">Et je criai:—Tambour, debout! et bats la charge!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cent vingt têtes alors, ainsi qu’un archipel,</span><br>
+ <span class="i0">Sortirent de la neige; un sergent fit l’appel,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’aube se montra, rouge, joyeuse et lente;</span><br>
+ <span class="i0">On eût cru voir sourire une bouche sanglante.</span><br>
+ <span class="i0">Je me mis à penser à ma mère; le vent</span><br>
+ <span class="i0">Semblait me parler bas; à la guerre souvent</span><br>
+ <span class="i0">Dans le lever du jour c’est la mort qui se lève.</span><br>
+ <span class="i0">Je songeais. Tout d’abord nous eûmes une trêve;</span><br>
+ <span class="i0">Les deux coups de canon n’étaient rien qu’un signal,</span><br>
+ <span class="i0">La musique parfois s’envole avant le bal</span><br>
+ <span class="i0">Et fait danser en l’air une ou deux notes vaines.</span><br>
+ <span class="i0">La nuit avait figé notre sang dans nos veines,</span><br>
+ <span class="i0">Mais sentir le combat venir nous réchauffait.</span><br>
+ <span class="i0">L’armée allait sur nous s’appuyer en effet;</span><br>
+ <span class="i0">Nous étions les gardiens du centre, et la poignée</span><br>
+ <span class="i0">D’hommes sur qui la bombe, ainsi qu’une cognée,</span><br>
+ <span class="i0">Va s’acharner; et j’eusse aimé mieux être ailleurs.</span><br>
+ <span class="i0">Je mis mes gens le long du mur; en tirailleurs.</span><br>
+ <span class="i0">Et chacun se berçait de la chance peu sûre</span><br>
+ <span class="i0">D’un bon grade à travers une bonne blessure;</span><br>
+ <span class="i0">A la guerre on se fait tuer pour réussir.</span><br>
+ <span class="i0">Mon lieutenant, garçon qui sortait de Saint-Cyr,</span><br>
+ <span class="i0">Me cria:—Le matin est une aimable chose;</span><br>
+ <span class="i0">Quel rayon de soleil charmant! La neige est rose!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
+ <span class="i0">Capitaine, tout brille et rit! quel frais azur!</span><br>
+ <span class="i0">Comme ce paysage est blanc, paisible et pur!</span><br>
+ <span class="i0">—Cela va devenir terrible, répondis-je.</span><br>
+ <span class="i0">Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l’Adige,</span><br>
+ <span class="i0">A tous nos fiers combats sinistres d’autrefois.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Brusquement la bataille éclata. Six cents voix</span><br>
+ <span class="i0">Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches,</span><br>
+ <span class="i0">S’insultèrent du haut des collines farouches,</span><br>
+ <span class="i0">Toute la plaine fut un abîme fumant,</span><br>
+ <span class="i0">Et mon tambour battait la charge éperdument.</span><br>
+ <span class="i0">Aux canons se mêlait une fanfare altière,</span><br>
+ <span class="i0">Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière,</span><br>
+ <span class="i0">Comme si l’on cherchait à tuer les tombeaux;</span><br>
+ <span class="i0">On voyait du clocher s’envoler les corbeaux;</span><br>
+ <span class="i0">Je me souviens qu’un coup d’obus troua la terre,</span><br>
+ <span class="i0">Et le mort apparut stupéfait dans sa bière,</span><br>
+ <span class="i0">Comme si le tapage humain le réveillait.</span><br>
+ <span class="i0">Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet</span><br>
+ <span class="i0">Et la bombe faisaient un bruit épouvantable.</span><br>
+ <span class="i0">Berthier, prince d’empire et vice-connétable,</span><br>
+ <span class="i0">Chargea sur notre droite un corps hanovrien</span><br>
+ <span class="i0">Avec trente escadrons, et l’on ne vit plus rien</span><br>
+ <span class="i0">Qu’une brume sans fond, de bombes étoilée;</span><br>
+ <span class="i0">Tant toute la bataille et toute la mêlée</span><br>
+ <span class="i0">Avaient dans le brouillard tragique disparu.</span><br>
+ <span class="i0">Un nuage tombé par terre, horrible, accru</span><br>
+ <span class="i0">Par des vomissements immenses de fumées,</span><br>
+ <span class="i0">Enfants, c’est là-dessous qu’étaient les deux armées;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
+ <span class="i0">La neige en cette nuit flottait comme un duvet,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on s’exterminait, ma foi, comme on pouvait.</span><br>
+ <span class="i0">On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres,</span><br>
+ <span class="i0">Je voyais mes soldats rôder comme des ombres,</span><br>
+ <span class="i0">Spectres le long du mur rangés en espalier;</span><br>
+ <span class="i0">Et ce champ me faisait un effet singulier,</span><br>
+ <span class="i0">Des cadavres dessous et dessus des fantômes.</span><br>
+ <span class="i0">Quelques hameaux flambaient; au loin brûlaient des chaumes.</span><br>
+ <span class="i0">Puis la brume où du Harz on entendait le cor</span><br>
+ <span class="i0">Trouva moyen de croître et d’épaissir encor,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous ne vîmes plus que notre cimetière;</span><br>
+ <span class="i0">A midi nous avions notre mur pour frontière;</span><br>
+ <span class="i0">Comme par une main noire, dans de la nuit,</span><br>
+ <span class="i0">Nous nous sentîmes prendre, et tout s’évanouit.</span><br>
+ <span class="i0">Notre église semblait un rocher dans l’écume.</span><br>
+ <span class="i0">La mitraille voyait fort clair dans cette brume,</span><br>
+ <span class="i0">Nous tenait compagnie, écrasait le chevet</span><br>
+ <span class="i0">De l’église, et la croix de pierre, et nous prouvait</span><br>
+ <span class="i0">Que nous n’étions pas seuls dans cette plaine obscure.</span><br>
+ <span class="i0">Nous avions faim, mais pas de soupe; on se procure</span><br>
+ <span class="i0">Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà</span><br>
+ <span class="i0">Que la grêle de feu tout à coup redoubla.</span><br>
+ <span class="i0">La mitraille, c’est fort gênant; c’est de la pluie;</span><br>
+ <span class="i0">Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie,</span><br>
+ <span class="i0">Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d’eau.</span><br>
+ <span class="i0">Des gens à qui l’on met sur les yeux un bandeau,</span><br>
+ <span class="i0">C’était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître,</span><br>
+ <span class="i0">L’église et le clocher, et je voyais décroître</span><br>
+ <span class="i0">Les ombres que j’avais autour de moi debout;</span><br>
+ <span class="i0">Une de temps en temps tombait.—On meurt beaucoup,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
+ <span class="i0">Dit un sergent pensif comme un loup dans un piége;</span><br>
+ <span class="i0">Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige:</span><br>
+ <span class="i0">—Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé?—</span><br>
+ <span class="i0">Nous luttions. C’est le sort des hommes et du blé</span><br>
+ <span class="i0">D’être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre</span><br>
+ <span class="i0">De fantômes rôdait encor dans la pénombre;</span><br>
+ <span class="i0">Mon gamin de tambour continuait son bruit;</span><br>
+ <span class="i0">Nous tirions par-dessus le mur presque détruit.</span><br>
+ <span class="i0">Mes enfants, vous avez un jardin; la mitraille</span><br>
+ <span class="i0">Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille,</span><br>
+ <span class="i0">Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir.</span><br>
+ <span class="i0">«Vous ne vous en irez qu’à six heures du soir.»</span><br>
+ <span class="i0">Je songeais, méditant tout bas cette consigne.</span><br>
+ <span class="i0">Des jets d’éclair mêlés à des plumes de cygne,</span><br>
+ <span class="i0">Des flammèches rayant dans l’ombre les flocons,</span><br>
+ <span class="i0">C’est tout ce que nos yeux pouvaient voir.—Attaquons!</span><br>
+ <span class="i0">Me dit le sergent.—Qui? dis-je, on ne voit personne.</span><br>
+ <span class="i0">—Mais on entend. Les voix parlent; le clairon sonne,</span><br>
+ <span class="i0">Partons, sortons; la mort crache sur nous ici;</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes sous la bombe et l’obus.—Restons-y.</span><br>
+ <span class="i0">J’ajoutai:—C’est sur nous que tombe la bataille.</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes le pivot de l’action.—Je bâille,</span><br>
+ <span class="i0">Dit le sergent.—Le ciel, les champs, tout était noir;</span><br>
+ <span class="i0">Mais quoiqu’en pleine nuit, nous étions loin du soir,</span><br>
+ <span class="i0">Et je me répétais tout bas: Jusqu’à six heures.</span><br>
+ <span class="i0">—Morbleu! nous aurons peu d’occasions meilleures</span><br>
+ <span class="i0">Pour avancer! me dit mon lieutenant. Sur quoi,</span><br>
+ <span class="i0">Un boulet l’emporta. Je n’avais guère foi</span><br>
+ <span class="i0">Au succès; la victoire au fond n’est qu’une garce.</span><br>
+ <span class="i0">Une blême lueur, dans le brouillard éparse,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
+ <span class="i0">Éclairait vaguement le cimetière. Au loin</span><br>
+ <span class="i0">Rien de distinct, sinon que l’on avait besoin</span><br>
+ <span class="i0">De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes.</span><br>
+ <span class="i0">L’empereur nous avait mis là, parmi ces tombes;</span><br>
+ <span class="i0">Mais, seuls, criblés d’obus et rendant coups pour coups,</span><br>
+ <span class="i0">Nous ne devinions pas ce qu’il faisait de nous.</span><br>
+ <span class="i0">Nous étions, au milieu de ce combat, la cible.</span><br>
+ <span class="i0">Tenir bon, et durer le plus longtemps possible,</span><br>
+ <span class="i0">Tâcher de n’être morts qu’à six heures du soir,</span><br>
+ <span class="i0">En attendant, tuer, c’était notre devoir.</span><br>
+ <span class="i0">Nous tirions au hasard, noirs de poudre, farouches;</span><br>
+ <span class="i0">Ne prenant que le temps de mordre les cartouches,</span><br>
+ <span class="i0">Nos soldats combattaient et tombaient sans parler.</span><br>
+ <span class="i0">—Sergent, dis-je, voit-on l’ennemi reculer?</span><br>
+ <span class="i0">—Non.—Que voyez-vous?—Rien.—Ni moi.—C’est le déluge,</span><br>
+ <span class="i0">Mais en feu.—Voyez-vous nos gens?—Non. Si j’en juge</span><br>
+ <span class="i0">Par le nombre de coups qu’à présent nous tirons,</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes bien quarante.—Un grognard à chevrons</span><br>
+ <span class="i0">Qui tiraillait pas loin de moi dit:—On est trente.</span><br>
+ <span class="i0">Tout était neige et nuit; la bise pénétrante</span><br>
+ <span class="i0">Soufflait, et, grelottants, nous regardions pleuvoir</span><br>
+ <span class="i0">Un gouffre de points blancs dans un abîme noir.</span><br>
+ <span class="i0">La bataille pourtant semblait devenir pire.</span><br>
+ <span class="i0">C’est qu’un royaume était mangé par un empire!</span><br>
+ <span class="i0">On devinait derrière un voile un choc affreux;</span><br>
+ <span class="i0">On eût dit des lions se dévorant entre eux;</span><br>
+ <span class="i0">C’était comme un combat des géants de la fable;</span><br>
+ <span class="i0">On entendait le bruit des décharges, semblable</span><br>
+ <span class="i0">A des écroulements énormes; les faubourgs</span><br>
+ <span class="i0">De la ville d’Eylau prenaient feu; les tambours</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
+ <span class="i0">Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue</span><br>
+ <span class="i0">Six cents canons faisaient la basse continue;</span><br>
+ <span class="i0">On se massacrait; rien ne semblait décidé;</span><br>
+ <span class="i0">La France jouait là son plus grand coup de dé;</span><br>
+ <span class="i0">Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre?</span><br>
+ <span class="i0">Quelle ombre! et je tirais de temps en temps ma montre.</span><br>
+ <span class="i0">Par intervalle un cri troublait ce champ muet,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voyait un corps gisant qui remuait.</span><br>
+ <span class="i0">Nous étions fusillés l’un après l’autre, un râle</span><br>
+ <span class="i0">Immense remplissait cette ombre sépulcrale.</span><br>
+ <span class="i0">Les rois ont les soldats comme vous vos jouets.</span><br>
+ <span class="i0">Je levais mon épée, et je la secouais</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus de ma tête, et je criais: Courage!</span><br>
+ <span class="i0">J’étais sourd et j’étais ivre, tant avec rage</span><br>
+ <span class="i0">Les coups de foudre étaient par d’autres coups suivis;</span><br>
+ <span class="i0">Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis</span><br>
+ <span class="i0">Mon épée à mes pieds, qui m’était échappée;</span><br>
+ <span class="i0">J’avais un bras cassé; je ramassai l’épée</span><br>
+ <span class="i0">Avec l’autre, et la pris dans ma main gauche:—Amis!</span><br>
+ <span class="i0">Se faire aussi casser le bras gauche est permis!</span><br>
+ <span class="i0">Criai-je, et je me mis à rire, chose utile,</span><br>
+ <span class="i0">Car le soldat n’est point content qu’on le mutile,</span><br>
+ <span class="i0">Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point.</span><br>
+ <span class="i0">Mais quelle heure était-il? Je n’avais plus qu’un poing</span><br>
+ <span class="i0">Et j’en avais besoin pour lever mon épée;</span><br>
+ <span class="i0">Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée,</span><br>
+ <span class="i0">Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin</span><br>
+ <span class="i0">Mon tambour s’arrêta:—Drôle, as-tu peur?—J’ai faim,</span><br>
+ <span class="i0">Me répondit l’enfant. En ce moment la plaine</span><br>
+ <span class="i0">Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
+ <span class="i0">D’un cri qui jusqu’au ciel sinistre s’éleva.</span><br>
+ <span class="i0">Je me sentais faiblir; tout un homme s’en va</span><br>
+ <span class="i0">Par une plaie; un bras cassé, cela ruisselle;</span><br>
+ <span class="i0">Causer avec quelqu’un soutient quand on chancelle;</span><br>
+ <span class="i0">Mon sergent me parla; je dis au hasard: Oui,</span><br>
+ <span class="i0">Car je ne voulais pas tomber évanoui.</span><br>
+ <span class="i0">Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on criait: Victoire! et je criai: Victoire!</span><br>
+ <span class="i0">J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.</span><br>
+ <span class="i0">Sanglant, sur une main et sur les deux genoux</span><br>
+ <span class="i0">Je me traînai; je dis:—Voyons où nous en sommes.</span><br>
+ <span class="i0">J’ajoutai:—Debout, tous! Et je comptai mes hommes.</span><br>
+ <span class="i0">—Présent! dit le sergent.—Présent! dit le gamin.</span><br>
+ <span class="i0">Je vis mon colonel venir, l’épée en main.</span><br>
+ <span class="i0">—Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée?</span><br>
+ <span class="i0">—Par vous, dit-il.—La neige étant de sang baignée,</span><br>
+ <span class="i0">Il reprit:—C’est bien vous, Hugo? c’est votre voix?</span><br>
+ <span class="i0">—Oui.—Combien de vivants êtes-vous ici?—Trois.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_79">79</span>
+ <h3 id="ch_5g">1851—CHOIX ENTRE DEUX PASSANTS</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vis la Mort, je vis la Honte; toutes deux</span><br>
+ <span class="i0">Marchaient au crépuscule au fond du bois hideux.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’herbe informe était brune et d’un souffle agitée.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et sur un cheval mort la Mort était montée;</span><br>
+ <span class="i0">La Honte cheminait sur un cheval pourri.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des vagues oiseaux noirs on entendait le cri.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la Honte me dit:—Je m’appelle la Joie.</span><br>
+ <span class="i0">Je vais au bonheur. Viens. L’or, la pourpre, la soie,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
+ <span class="i0">Les festins, les palais, les prêtres, les bouffons,</span><br>
+ <span class="i0">Le rire triomphal sous les vastes plafonds,</span><br>
+ <span class="i0">Les richesses en hâte ouvrant leurs sacs de piastres,</span><br>
+ <span class="i0">Les parcs, éden nocturne aux grands arbres pleins d’astres,</span><br>
+ <span class="i0">Les femmes accourant avec une aube aux fronts,</span><br>
+ <span class="i0">La fanfare à sa bouche appuyant les clairons,</span><br>
+ <span class="i0">Fière, et faisant sonner la gloire dans le cuivre,</span><br>
+ <span class="i0">Tout cela t’appartient; viens, tu n’as qu’à me suivre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je lui répondis:—Ton cheval sent mauvais.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mort me dit:—Mon nom est Devoir; et je vais</span><br>
+ <span class="i0">Au sépulcre, à travers l’angoisse et le prodige.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—As-tu derrière toi de la place? lui dis-je.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et depuis lors, tournés vers l’ombre où Dieu paraît,</span><br>
+ <span class="i0">Nous faisons route ensemble au fond de la forêt.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_81">81</span>
+ <h3 id="ch_5h">ÉCRIT EN EXIL</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’heureux n’est pas le vrai, le droit n’est pas le nombre;</span><br>
+ <span class="i0">Un vaincu toujours triste, un vainqueur toujours sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Le sort n’a-t-il donc pas d’autre oscillation?</span><br>
+ <span class="i0">Toujours la même roue et le même Ixion!</span><br>
+ <span class="i0">Qui que vous soyez, Dieu vers qui tout me ramène,</span><br>
+ <span class="i0">Si le faible souffrait en vain, si l’âme humaine</span><br>
+ <span class="i0">N’était qu’un grain de cendre aux ouragans jeté,</span><br>
+ <span class="i0">Je serais mécontent de votre immensité;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut, dans l’univers fatal et pourtant libre,</span><br>
+ <span class="i0">Aux âmes l’équité comme aux cieux l’équilibre;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai besoin de sentir de la justice au fond</span><br>
+ <span class="i0">Du gouffre où l’ombre avec la clarté se confond;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_82">82</span>
+ <span class="i0">J’ai besoin du méchant mal à l’aise, et du crime</span><br>
+ <span class="i0">Retombant sur le monstre et non sur la victime;</span><br>
+ <span class="i0">Un Caïn triomphant importune mes yeux;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai besoin, quand le mal est puissant et joyeux,</span><br>
+ <span class="i0">D’un certain grondement là-haut, et de l’entrée</span><br>
+ <span class="i0">Du tonnerre au-dessus de la tête d’Atrée.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_83">83</span>
+ <h3 id="ch_5i">LA COLÈRE DU BRONZE</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et voilà donc l’emploi que vous faites, vivants,</span><br>
+ <span class="i0">De moi l’airain, vous cendre éparse aux quatre vents!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi la certitude est morte! Ainsi la rue</span><br>
+ <span class="i0">Offre en exemple un fourbe à la foule accourue,</span><br>
+ <span class="i0">Et les passants diront du plus vil des bourreaux,</span><br>
+ <span class="i0">D’un voleur, d’un goujat: Ce doit être un héros!</span><br>
+ <span class="i0">La statue est un lâche abus de confiance!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_84">84</span>
+ <span class="i0">Et l’on verra le peuple, ému, plein de croyance,</span><br>
+ <span class="i0">Ayant foi dans le bronze infaillible et serein,</span><br>
+ <span class="i0">Découvrir son grand front pour un faquin d’airain!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous allumez la braise et vous creusez le moule;</span><br>
+ <span class="i0">Mon bloc fumant se gonfle et tombe, s’enfle et croule;</span><br>
+ <span class="i0">Vous fouillez mon flot rouge avec des crocs de fer</span><br>
+ <span class="i0">Comme font des satans remuant un enfer;</span><br>
+ <span class="i0">Vous attisez avec le zinc incendiaire</span><br>
+ <span class="i0">Mon cratère où bascule et s’épand la chaudière,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout mon dur métal devient une eau de feu,</span><br>
+ <span class="i0">Et j’écume, et je dis: Hommes, faites-moi dieu!</span><br>
+ <span class="i0">J’y consens. Et je brûle avec furie et joie.</span><br>
+ <span class="i0">Faites. Dans mon tourment mon triomphe flamboie.</span><br>
+ <span class="i0">Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui.</span><br>
+ <span class="i0">Le noir moule béant, sous la terre enfoui,</span><br>
+ <span class="i0">S’ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d’un antre,</span><br>
+ <span class="i0">Et ma voix sombre gronde et crie: Oui, c’est bien, j’entre,</span><br>
+ <span class="i0">Je serai Washington!...—Je sors, je suis Morny!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ah! sous le ciel sacré, sous l’azur infini,</span><br>
+ <span class="i0">Soyez maudits! Rugir dans la fournaise ardente,</span><br>
+ <span class="i0">Moi le bronze! pour qui? Pour Gutenberg? Pour Dante?</span><br>
+ <span class="i0">Pour Thrasybule? Non. Pour Billault, pour Dupin!</span><br>
+ <span class="i0">J’attends Léonidas, on me jette Scapin.</span><br>
+ <span class="i0">Mais de quoi donc sont faits les hommes? C’est à croire</span><br>
+ <span class="i0">Que l’ordure est pour vous ressemblante à la gloire;</span><br>
+ <span class="i0">Que votre âme est troublée au point de ne plus voir;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
+ <span class="i0">Et que le bien, le mal, le crime, le devoir,</span><br>
+ <span class="i0">Bayard, Judas, Barbès le preux, Georgey l’impie,</span><br>
+ <span class="i0">Flottent confusément sous votre myopie!</span><br>
+ <span class="i0">Vous hissez sur un faîte abject le facies</span><br>
+ <span class="i0">De Fould, ou le profil abruti de Sieyès,</span><br>
+ <span class="i0">Et vous avez le goût de regarder sans cesse</span><br>
+ <span class="i0">En haut, bien au-dessus de vos fronts, la bassesse.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Savez-vous que je suis le métal souverain?</span><br>
+ <span class="i0">Que j’ai mis sur Corinthe un quadrige d’airain,</span><br>
+ <span class="i0">Et que mes dieux, mes rois, mes victoires ailées,</span><br>
+ <span class="i0">Font de l’ombre sur vous du haut des Propylées?</span><br>
+ <span class="i0">Savez-vous qu’autrefois j’étais sacré? J’avais</span><br>
+ <span class="i0">L’impossibilité d’être vil et mauvais;</span><br>
+ <span class="i0">Et c’est pourquoi, vivants, je valais mieux que l’homme.</span><br>
+ <span class="i0">Je connaissais Athène et j’ignorais Sodome.</span><br>
+ <span class="i0">Les grecs disaient de moi: Le bronze est un héros.</span><br>
+ <span class="i0">J’étais Jupiter, Mars, Pallas, Diane, Éros;</span><br>
+ <span class="i0">On me voyait durer autant qu’un vers d’Eschyle;</span><br>
+ <span class="i0">Et j’étais pour les grecs la chair du grand Achille.</span><br>
+ <span class="i0">Ces populaces, foule aux yeux pleins de clarté,</span><br>
+ <span class="i0">Honoraient ma noirceur et ma virginité;</span><br>
+ <span class="i0">Les portefaix de Sparte et les marchandes d’herbes</span><br>
+ <span class="i0">Ne me regardaient point sans devenir superbes,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
+ <span class="i0">Et j’étais à tel point l’âme de la cité</span><br>
+ <span class="i0">Que les petits enfants bégayaient: Liberté!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aujourd’hui, sur un socle, en vos places publiques</span><br>
+ <span class="i0">Pour qui le ciel n’a plus que des rayons obliques,</span><br>
+ <span class="i0">Vous mettez la statue énorme d’un pasquin</span><br>
+ <span class="i0">Qui devient un colosse et reste un mannequin,</span><br>
+ <span class="i0">D’un chenapan, d’un gueux qui prend un air d’archonte</span><br>
+ <span class="i0">Et qui se drape avec orgueil dans de la honte.</span><br>
+ <span class="i0">C’est de l’opprobre altier et qui se tient debout.</span><br>
+ <span class="i0">On monte au Panthéon par le trou de l’égout.</span><br>
+ <span class="i0">Les voilà tous, Magnan, puis Delangle, Espinasse,</span><br>
+ <span class="i0">Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace,</span><br>
+ <span class="i0">Spectres hideux qu’entoure, en plein air, au soleil,</span><br>
+ <span class="i0">Le brouhaha des voix inutiles, pareil</span><br>
+ <span class="i0">A l’agitation du vent dans les branchages.</span><br>
+ <span class="i0">Et je suis le complice! Et les bardes, les sages,</span><br>
+ <span class="i0">Les vaillants, les martyrs à mourir acharnés,</span><br>
+ <span class="i0">Les grands hommes que j’ai tant de fois incarnés,</span><br>
+ <span class="i0">Ne m’ont pas défendu de cette ignominie</span><br>
+ <span class="i0">D’être pantin après avoir été génie!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous condamnez l’airain aux avilissements.</span><br>
+ <span class="i0">Comme vous, je trahis et, comme vous, je mens.</span><br>
+ <span class="i0">Je trahis la vertu, je trahis la durée;</span><br>
+ <span class="i0">Je trahis la colère, âpre muse azurée,</span><br>
+ <span class="i0">Qui rend et fait justice, et n’a pas d’autre soin;</span><br>
+ <span class="i0">Et devant Juvénal je suis un faux témoin.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
+ <span class="i0">Chute et deuil! Je trahis le lever de l’étoile,</span><br>
+ <span class="i0">Qui dans l’ombre, à travers la nuit, son chaste voile,</span><br>
+ <span class="i0">Cherchant à l’horizon des bronzes radieux,</span><br>
+ <span class="i0">Aperçoit des bandits au lieu de voir des dieux!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ma fournaise m’indigne, à mal faire occupée.</span><br>
+ <span class="i0">Ceux qui vendent la loi, ceux qui vendent l’épée,</span><br>
+ <span class="i0">Brumaire avec Leclerc, Décembre avec Morny,</span><br>
+ <span class="i0">Un tas d’ingrédients, faux droits, sceptre impuni,</span><br>
+ <span class="i0">Le vieil autel, le vieux billot, la vieille chaîne,</span><br>
+ <span class="i0">Auxquels on a mêlé la conscience humaine,</span><br>
+ <span class="i0">Tout cela dans la cuve obscure flotte et fond.</span><br>
+ <span class="i0">Et la statue en sort, vile.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i20">Le Dieu profond</span><br>
+ <span class="i0">Vous donne les héros, les penseurs, les prophètes,</span><br>
+ <span class="i0">Et le bronze, et voilà, vous, ce que vous en faites.</span><br>
+ <span class="i0">Vous donnez le cachot à Christophe Colomb,</span><br>
+ <span class="i0">A Dante l’exil triste et sa chape de plomb,</span><br>
+ <span class="i0">A Jésus le calvaire et sa risée ingrate,</span><br>
+ <span class="i0">A Morus l’échafaud, la ciguë à Socrate,</span><br>
+ <span class="i0">Le bûcher à Jean Huss, et le bronze aux valets.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je sais bien qu’on dira: Passez, méprisez-les.</span><br>
+ <span class="i0">Ce sont des gredins.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18">Soit. Mais ce sont des statues.</span><br>
+ <span class="i0">Mais ces indignités sont de splendeur vêtues.</span><br>
+ <span class="i0">Mais on croit tellement le bronze honnête, et sûr</span><br>
+ <span class="i0">Du bon choix des héros qu’il dresse dans l’azur,</span><br>
+ <span class="i0">On est si convaincu que lorsque, sous les arbres,</span><br>
+ <span class="i0">Au milieu des enfants rieurs, parmi les marbres,</span><br>
+ <span class="i0">Sur les degrés d’un temple ou sur l’arche d’un pont,</span><br>
+ <span class="i0">Le bronze montre au peuple un homme, il en répond;</span><br>
+ <span class="i0">Mais tous ces malfaiteurs, mais tous ces misérables,</span><br>
+ <span class="i0">Devenus au passant stupide vénérables,</span><br>
+ <span class="i0">Ont si profondément, de leurs pieds de métal,</span><br>
+ <span class="i0">Pris racine au granit puissant du piédestal;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai mis sur leur bassesse une si grande armure,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’en vain l’âpre aquilon sur leurs têtes murmure,</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont là, fermes, froids, rayonnants, ténébreux,</span><br>
+ <span class="i0">L’heure, goutte du siècle, en vain tombe sur eux;</span><br>
+ <span class="i0">Et vienne la tempête et vienne la nuée,</span><br>
+ <span class="i0">La foudre et son éclair, la trombe et sa huée,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’importe! ils sont d’airain; et l’airain jamais vieux</span><br>
+ <span class="i0">Rit des coups d’ongles noirs de l’hiver pluvieux.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
+ <span class="i0">Novembre a beau venir après juillet; l’année,</span><br>
+ <span class="i0">Cette dent qui mord tout, les respecte, indignée!</span><br>
+ <span class="i0">L’ondée, en les rouillant, les conserve; leurs fronts</span><br>
+ <span class="i0">Se dressent immortels, plus fiers sous plus d’affronts;</span><br>
+ <span class="i0">Sur eux s’abattent neige, averse, givre, orage,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout le tourbillon des bises, folle rage,</span><br>
+ <span class="i0">Et la grêle insultante et le soleil rongeur,</span><br>
+ <span class="i0">Et, sans qu’il leur en reste une ombre, une rougeur,</span><br>
+ <span class="i0">Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue;</span><br>
+ <span class="i0">De sorte que le bronze éternise la boue.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’on flétrira mort, vous l’adorez vivant;</span><br>
+ <span class="i0">Vous le faites statue avant qu’il soit fantôme;</span><br>
+ <span class="i0">Vous ne distinguez pas le géant de l’atome,</span><br>
+ <span class="i0">Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai;</span><br>
+ <span class="i0">Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray</span><br>
+ <span class="i0">Diront: Ce scélérat a trahi la patrie!</span><br>
+ <span class="i0">Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie.</span><br>
+ <span class="i0">Vous l’avez déclaré sublime en attendant.</span><br>
+ <span class="i0">Moi sur qui vous mettez plus d’un masque impudent,</span><br>
+ <span class="i0">J’ai l’instinct qui vous manque, hélas! et dans le reître</span><br>
+ <span class="i0">Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ah! fourmilière humaine! il vous importe peu</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un immonde stylite offense le ciel bleu.</span><br>
+ <span class="i0">Faire de la statue une prostituée!</span><br>
+ <span class="i0">Votre prunelle, au jour de cave habituée,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
+ <span class="i0">N’a plus d’éclairs, sourit au mal, se plaît à voir</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre que du plateau d’un socle blanc ou noir</span><br>
+ <span class="i0">Jette le courtisan, le fripon, le transfuge,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’aboiement du chien semble la voix d’un juge.</span><br>
+ <span class="i0">Les seuls dogues grondants protestent vaguement.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’histoire ne peut plus me croire. Un monument</span><br>
+ <span class="i0">La déconcerte, ayant pour auréole un crime.</span><br>
+ <span class="i0">Pourtant j’étais jadis l’avertisseur sublime;</span><br>
+ <span class="i0">Je suis l’apothéose ou bien le châtiment.</span><br>
+ <span class="i0">Mon immobilité vaut mon bouillonnement.</span><br>
+ <span class="i0">Ardent, je suis la lave, et, froid, je suis le bronze.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi! pas même un Néron! pas même un Louis onze!</span><br>
+ <span class="i0">J’eusse rougi du maître, on me livre au laquais!</span><br>
+ <span class="i0">Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais,</span><br>
+ <span class="i0">Je suis Dave ou Frontin, et j’indigne Pétrone!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! pas même un opprobre avec une couronne!</span><br>
+ <span class="i0">Pas même une infamie ayant droit au laurier!</span><br>
+ <span class="i0">Oui, c’est Dupin, Dupin qu’on prend dans son terrier,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’on fait bronze! Il a son temple, il est au centre.</span><br>
+ <span class="i0">Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre!</span><br>
+ <span class="i0">Et lui, c’est moi! L’airain moule, incarne et subit</span><br>
+ <span class="i0">Quiconque a retourné lestement son habit.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
+ <span class="i0">Oui, voyez, c’est bien lui, lourd fuyard, faux augure;</span><br>
+ <span class="i0">La honte le déforme, et je le transfigure!</span><br>
+ <span class="i0">Plus souillé qu’un haillon qu’on brocante au bazar,</span><br>
+ <span class="i0">J’en suis à regretter la face de César;</span><br>
+ <span class="i0">C’était du moins le monstre, à présent c’est le drôle.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle,</span><br>
+ <span class="i0">Tel affreux gueux, qui n’est pas même un empereur!</span><br>
+ <span class="i0">Je me dresse, assombri, sous ce masque d’horreur,</span><br>
+ <span class="i0">Dans le forum, où nul, hélas! ne délibère.</span><br>
+ <span class="i0">Honteux d’être Séjan, je me voudrais Tibère,</span><br>
+ <span class="i0">Il fut du moins auguste en même temps que vil.</span><br>
+ <span class="i0">Si de face il fut singe, il fut dieu de profil.</span><br>
+ <span class="i0">L’histoire le revêt d’une honte immortelle;</span><br>
+ <span class="i0">Et son abjection sans bornes n’est pas telle</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on ne sente Troplong et Baroche au-dessous.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! vous me sauverez de ce bagne, gros sous!</span><br>
+ <span class="i0">Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie</span><br>
+ <span class="i0">Traînera la statue émiettée en monnaie,</span><br>
+ <span class="i0">Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé</span><br>
+ <span class="i0">Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé.</span><br>
+ <span class="i0">O penseur, deviens peuple! O bronze, deviens cuivre!</span><br>
+ <span class="i0">Car c’est une façon superbe de revivre,</span><br>
+ <span class="i0">Et rien n’est plus sublime, et rien n’est plus charmant</span><br>
+ <span class="i0">Que de se disperser sur tous à tout moment,</span><br>
+ <span class="i0">Que d’être l’obole humble et de bienfaits remplie,</span><br>
+ <span class="i0">Le denier qui va, vient, court et se multiplie,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
+ <span class="i0">Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant,</span><br>
+ <span class="i0">Donne au vieillard la vie et la joie à l’enfant.</span><br>
+ <span class="i0">On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l’estime.</span><br>
+ <span class="i0">Plutôt qu’être Troplong mieux vaut être un centime,</span><br>
+ <span class="i0">Et, lorsqu’il fut Dupin aux yeux de tout Paris,</span><br>
+ <span class="i0">L’airain s’en débarbouille avec du vert-de-gris.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Donc, j’attends. Quelque jour j’aurai cette revanche.</span><br>
+ <span class="i0">Déjà le pavé tremble et le piédestal penche,</span><br>
+ <span class="i0">Car tout a ses retours. Le reflux est de droit.</span><br>
+ <span class="i0">Jamais le genre humain ne reste au même endroit.</span><br>
+ <span class="i0">De la main du hasard l’homme parfois accepte</span><br>
+ <span class="i0">On ne sait quels élus de la fortune inepte;</span><br>
+ <span class="i0">Il en fait des dieux; quitte, et je l’aime ainsi mieux,</span><br>
+ <span class="i0">A faire des liards ensuite avec ces dieux!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_93">93</span>
+ <h3 id="ch_5j">FRANCE ET AME</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je m’étais figuré que lorsque cet Etna,</span><br>
+ <span class="i0">La Révolution, prit feu, s’ouvrit, tonna,</span><br>
+ <span class="i0">Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde</span><br>
+ <span class="i0">Sa lave alors terrible et maintenant féconde,</span><br>
+ <span class="i0">Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits,</span><br>
+ <span class="i0">L’Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois,</span><br>
+ <span class="i0">Lorsqu’apparut, hautaine, à travers les fumées,</span><br>
+ <span class="i0">Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées,</span><br>
+ <span class="i0">Que lorsque Danton prit l’Europe corps à corps,</span><br>
+ <span class="i0">Que lorsqu’on entendit les meutes et les cors,</span><br>
+ <span class="i0">Quand la forêt laissa voir dans sa transparence</span><br>
+ <span class="i0">L’âpre chasse donnée aux tyrans par la France,</span><br>
+ <span class="i0">Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau,</span><br>
+ <span class="i0">Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau,</span><br>
+ <span class="i0">Je m’étais, je l’avoue, imaginé qu’en somme</span><br>
+ <span class="i0">L’écroulement des rois c’est le sacre de l’homme,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
+ <span class="i0">Que nous avions vaincu la matière et la mort,</span><br>
+ <span class="i0">Et que le résultat de cet illustre effort,</span><br>
+ <span class="i0">Le triomphe, l’orgueil, l’honneur, le phénomène,</span><br>
+ <span class="i0">C’était d’avoir grandi jusqu’aux cieux l’âme humaine;</span><br>
+ <span class="i0">C’était d’avoir montré dans l’aube qui sourit</span><br>
+ <span class="i0">L’homme beau par le glaive et plus beau par l’esprit;</span><br>
+ <span class="i0">C’était d’avoir prouvé que cet être qui change</span><br>
+ <span class="i0">Sur son épaule d’homme a des ailes d’archange,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il peut s’épanouir demi-dieu tout à coup,</span><br>
+ <span class="i0">Et que, lorsqu’il lui plaît de se dresser debout,</span><br>
+ <span class="i0">Son immense rayon mystérieux éclaire</span><br>
+ <span class="i0">Toutes les profondeurs de haine et de colère</span><br>
+ <span class="i0">Et leur verse l’aurore et les emplit d’amour;</span><br>
+ <span class="i0">J’avais pensé que c’est pour accroître le jour,</span><br>
+ <span class="i0">Pour embraser le cœur, pour incendier l’âme,</span><br>
+ <span class="i0">Pour tirer de l’esprit humain toute sa flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Que nos pères, français plus grands que les romains,</span><br>
+ <span class="i0">Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains,</span><br>
+ <span class="i0">Et jeté dans le feu de la forge profonde</span><br>
+ <span class="i0">Ce combustible utile et hideux, le vieux monde;</span><br>
+ <span class="i0">Je m’étais dit que l’homme avait soif, avait faim</span><br>
+ <span class="i0">D’être une âme immortelle, et qu’il avait enfin</span><br>
+ <span class="i0">Su montrer et prouver sa divinité fière</span><br>
+ <span class="i0">Par l’agrandissement subit de la lumière</span><br>
+ <span class="i0">Et par la délivrance auguste des vivants;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents,</span><br>
+ <span class="i0">Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige;</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on avait pour cela passé le Rhin, l’Adige,</span><br>
+ <span class="i0">Le Nil, l’Èbre, et crié sur les monts: Liberté!</span><br>
+ <span class="i0">Oui, j’avais cru pouvoir dire qu’une clarté</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
+ <span class="i0">Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle</span><br>
+ <span class="i0">Rattachait l’âme humaine à l’âme universelle,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’ici-bas, où le sceptre est un triste hochet,</span><br>
+ <span class="i0">La solidarité des hommes ébauchait</span><br>
+ <span class="i0">La solidarité des mondes, composée</span><br>
+ <span class="i0">De toute la bonté, de toute la pensée,</span><br>
+ <span class="i0">Et de toute la vie éparse dans les cieux;</span><br>
+ <span class="i0">Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux,</span><br>
+ <span class="i0">Que l’homme avait prouvé superbement son âme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aussi, lorsqu’à cette heure un allemand proclame</span><br>
+ <span class="i0">Zéro pour but final et me dit:—O néant,</span><br>
+ <span class="i0">Salut!—j’en fais ici l’aveu, je suis béant;</span><br>
+ <span class="i0">Et quand un grave anglais, correct, bien mis, beau linge,</span><br>
+ <span class="i0">Me dit:—Dieu t’a fait homme et moi je te fais singe;</span><br>
+ <span class="i0">Rends-toi digne à présent d’une telle faveur!—</span><br>
+ <span class="i0">Cette promotion me laisse un peu rêveur.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_97">97</span>
+ <h3 id="ch_5k">DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA<br>
+ <span class="small90">LES VENDEURS DU TEMPLE</span></h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La vieille en pleurs disait:—La misère en est cause,</span><br>
+ <span class="i0">Pour mon bon vieux défunt je n’aurai pas grand’chose,</span><br>
+ <span class="i0">Un seul cierge, un seul prêtre, et deux mots d’oraison</span><br>
+ <span class="i0">A la porte. On peut bien entrer dans la maison,</span><br>
+ <span class="i0">Avoir l’autel, avoir les saints, avoir les châsses,</span><br>
+ <span class="i0">Tout le clergé chantant des actions de grâces,</span><br>
+ <span class="i0">Des psaumes, des bedeaux, tout; mais il faut payer,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! et moi qui dois trois termes de loyer,</span><br>
+ <span class="i0">Je n’ai pas de quoi faire enterrer mon pauvre homme.—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi parlait la veuve, et je songeais à Rome.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
+ <span class="i0">Quoi! le riche et le pauvre ont des enterrements</span><br>
+ <span class="i0">Différents; l’un a droit aux embellissements,</span><br>
+ <span class="i0">L’autre pas; l’un descend chez les morts, l’autre y tombe,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’un n’est pas l’égal de l’autre dans la tombe!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi! Dieu n’est pas gratis! Quoi! prêtres, le martyr,</span><br>
+ <span class="i0">Le saint, l’ange, ne veut de sa boîte sortir</span><br>
+ <span class="i0">Que pour de l’or; sinon vous refermez l’armoire</span><br>
+ <span class="i0">Sur le ciel, sur la Vierge et sa robe de moire,</span><br>
+ <span class="i0">Et sur l’enfant Jésus rose et couleur de chair!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! votre crucifix coûte plus ou moins cher,</span><br>
+ <span class="i0">Selon qu’il va devant ou qu’il marche derrière!</span><br>
+ <span class="i0">Prêtres, vous mesurez au cercueil la prière;</span><br>
+ <span class="i0">Longue, si le cadavre est grand; courte, s’il n’est</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un méchant pauvre mort,—le prêtre s’y connaît,—</span><br>
+ <span class="i0">Cloué dans une bière étroite et misérable!</span><br>
+ <span class="i0">Prêtres, le hêtre aux champs, l’aulne, l’ormeau, l’érable,</span><br>
+ <span class="i0">Versent l’ombre pour rien. Mai ne dit pas aux prés:</span><br>
+ <span class="i0">Les fleurs, c’est tant. Voyez mon tarif. Vous paierez</span><br>
+ <span class="i0">Tant pour la violette et tant pour la lavande!</span><br>
+ <span class="i0">Ah! Dieu veut qu’on le donne et non pas qu’on le vende!</span><br>
+ <span class="i0">La mort fut toujours juste et toujours nivela;</span><br>
+ <span class="i0">Reconnaissez au moins cette égalité-là;</span><br>
+ <span class="i0">Respectez le cercueil sans mépriser la bière;</span><br>
+ <span class="i0">Faites le même accueil à la même poussière,</span><br>
+ <span class="i0">Sur le même silence ayez le même chant.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! je cherche un apôtre et je trouve un marchand!</span><br>
+ <span class="i0">C’est d’un comptoir que part l’escalier de la chaire!</span><br>
+ <span class="i0">Que diraient-ils de voir leurs psaumes à l’enchère,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
+ <span class="i0">Ces hommes qui songeaient, pâles, dans le désert?</span><br>
+ <span class="i0">Ah! ce <i>De Profundis</i> superfin qui ne sert</span><br>
+ <span class="i0">Qu’aux riches, et qu’on met en musique, et qu’on brode,</span><br>
+ <span class="i0">Que Jésus n’aurait pas et qu’obtiendrait Hérode,</span><br>
+ <span class="i0">O terreur! il n’en faut pas tant pour faire Dieu</span><br>
+ <span class="i0">Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel bleu!</span><br>
+ <span class="i0">La prière vendue a l’accent du blasphème.</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! c’est de la nuit que dans les cœurs on sème;</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre, au-dessus de vous, mages qui brocantez,</span><br>
+ <span class="i0">Efface brusquement toutes les vérités.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! vous ne voyez pas l’éclipse formidable!</span><br>
+ <span class="i0">Vous qui savez combien l’abîme est insondable,</span><br>
+ <span class="i0">Vous vous faites vendeurs!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i24">Prêtres, l’adossement</span><br>
+ <span class="i0">De l’échoppe suffit pour que le firmament</span><br>
+ <span class="i0">Épaississe au-dessus de l’église ses voiles;</span><br>
+ <span class="i0">La boutique retire au temple les étoiles.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_101">101</span>
+ <h3 id="ch_5l">LES ENTERREMENTS CIVILS</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant,</span><br>
+ <span class="i0">Que tout cet inconnu qui m’entoure est vivant,</span><br>
+ <span class="i0">Que le néant n’est pas, et que l’Ombre est une Ame;</span><br>
+ <span class="i0">La cendre ne parvient qu’à me prouver la flamme;</span><br>
+ <span class="i0">Faire voir clairement le ciel, l’éternel port,</span><br>
+ <span class="i0">La vie enfin, c’est là le succès de la mort;</span><br>
+ <span class="i0">Oh! certes, je voudrais qu’au ténébreux passage</span><br>
+ <span class="i0">Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage,</span><br>
+ <span class="i0">Un pontife, un apôtre, un auguste songeur,</span><br>
+ <span class="i0">Un mage, ayant au front l’attente, la rougeur</span><br>
+ <span class="i0">Et l’éblouissement de la profonde aurore;</span><br>
+ <span class="i0">Je voudrais qu’à la fosse où meurt le rien sonore</span><br>
+ <span class="i0">Un sénateur du vrai, du réel, un magnat</span><br>
+ <span class="i0">Du sépulcre, un docteur du ciel, m’accompagnât;</span><br>
+ <span class="i0">Oui, je réclamerais cette sainte prière!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
+ <span class="i0">Devant la formidable et noire fondrière,</span><br>
+ <span class="i0">Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit,</span><br>
+ <span class="i0">Une voix s’élevât et parlât à la nuit!</span><br>
+ <span class="i0">Car c’est l’heure où se fend du haut en bas le voile;</span><br>
+ <span class="i0">C’est dans cette nuit-là que se lève l’étoile!</span><br>
+ <span class="i0">Je le voudrais! et rien ne me serait meilleur</span><br>
+ <span class="i0">Qu’une telle prière après un tel malheur,</span><br>
+ <span class="i0">Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme.</span><br>
+ <span class="i0">Mais, ô Toi! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme</span><br>
+ <span class="i0">Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir,</span><br>
+ <span class="i0">Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir,</span><br>
+ <span class="i0">Qui prêche le miracle et rit du phénomène,</span><br>
+ <span class="i0">Mal penché sur l’angoisse et sur l’énigme humaine,</span><br>
+ <span class="i0">Qui, d’un côté bassesse et de l’autre fureur,</span><br>
+ <span class="i0">Flétrit l’escroc forçat et l’adore empereur,</span><br>
+ <span class="i0">Qui dit au genre humain: Malheur, si tu raisonnes!</span><br>
+ <span class="i0">Qui damne et ment, qui met l’abîme en trois personnes,</span><br>
+ <span class="i0">Qui rêve un univers petit, sinistre et noir,</span><br>
+ <span class="i0">Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir</span><br>
+ <span class="i0">Luire en tous tes soleils toutes tes évidences,</span><br>
+ <span class="i0">Qui crèverait cet œil, l’astre où tu te condenses,</span><br>
+ <span class="i0">S’il pouvait, et ferait la nuit sur l’horizon,</span><br>
+ <span class="i0">Qui tarife l’autel, l’antienne, l’oraison,</span><br>
+ <span class="i0">Qui, par devant superbe et vendu par derrière,</span><br>
+ <span class="i0">Offre au riche et refuse au pauvre sa prière,</span><br>
+ <span class="i0">Si le pauvre ne peut le payer assez cher;</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce que ce vivant à regret, que la chair</span><br>
+ <span class="i0">Indigne, et qui jadis nia l’âme des femmes,</span><br>
+ <span class="i0">Qui préfère à l’hymen, aux purs épithalames,</span><br>
+ <span class="i0">Aux nids, ce suicide affreux, le célibat;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
+ <span class="i0">Qui voudrait qu’à son gré le firmament tombât,</span><br>
+ <span class="i0">Qui devant Josué soufflette Galilée;</span><br>
+ <span class="i0">Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée,</span><br>
+ <span class="i0">Et tâche d’éclipser l’aube au sommet du mont,</span><br>
+ <span class="i0">Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont;</span><br>
+ <span class="i0">Qui, dans l’Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes,</span><br>
+ <span class="i0">Saigna l’humanité gisante aux quatre veines;</span><br>
+ <span class="i0">Qui voit la guerre, et chante un te deum dessus;</span><br>
+ <span class="i0">Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus,</span><br>
+ <span class="i0">Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre,</span><br>
+ <span class="i0">Ayant sous lui l’erreur comme l’onde a le gouffre,</span><br>
+ <span class="i0">Sorte d’homme terrible où l’on peut naufrager;</span><br>
+ <span class="i0">Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager</span><br>
+ <span class="i0">Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse,</span><br>
+ <span class="i0">Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce que sur la tombe il est le bienvenu?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce qu’il est celui qu’écoute l’Inconnu?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce que sa voix porte au delà de la terre?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce qu’il a le droit de parler au mystère?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce qu’il est ton prêtre? Est-ce qu’il sait ton nom?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_105">105</span>
+ <h3 id="ch_5m">VICTORIEUX OU MORT</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une telle promesse étant faite à l’abîme,</span><br>
+ <span class="i0">On attend la lueur d’une action sublime</span><br>
+ <span class="i0">Et, s’en croyant déjà vaguement éclairé,</span><br>
+ <span class="i0">Le peuple bat des mains.—Va donc, hélas!—J’irai,</span><br>
+ <span class="i0">Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i32">La plaine</span><br>
+ <span class="i0">De tous les grondements de la bataille est pleine;</span><br>
+ <span class="i0">Soldats, sabres au vent! histoire, sois témoin!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
+ <span class="i0">Dans la vaste fumée il disparaît au loin.</span><br>
+ <span class="i0">Et la journée est longue et la mêlée est noire.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il revient! Cueillez tous des palmes! hurrah! gloire!</span><br>
+ <span class="i0">Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt,</span><br>
+ <span class="i0">Accourt.—France! il revient, c’est un laurier au front,</span><br>
+ <span class="i0">Ou, comme Franceschi qu’on rapporta naguère,</span><br>
+ <span class="i0">Couché tout de son long sous son manteau de guerre!</span><br>
+ <span class="i0">C’est un grand nom de plus au livre d’or inscrit...—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_107">107</span>
+ <h3 id="ch_5n">LE PRISONNIER</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cet homme a pour prison l’ignominie immense.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence,</span><br>
+ <span class="i0">Il vit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Il est dans l’âpre et lugubre prison</span><br>
+ <span class="i0">Invisible, toujours debout sur l’horizon,</span><br>
+ <span class="i0">L’opprobre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i10">Cette tour a la hauteur du songe.</span><br>
+ <span class="i0">Sa crypte jusqu’aux lieux ignorés se prolonge,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
+ <span class="i0">Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux,</span><br>
+ <span class="i0">Si vains qu’on n’y pourrait pendre une corde à nœuds,</span><br>
+ <span class="i0">Si terribles que rien jamais ne vous procure</span><br>
+ <span class="i0">Une échelle appliquée à la muraille obscure.</span><br>
+ <span class="i0">Aucun trousseau de clefs n’ouvre ce qui n’est plus.</span><br>
+ <span class="i0">On est captif. Dans quoi? Dans de l’ombre. Et reclus;</span><br>
+ <span class="i0">Où? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile.</span><br>
+ <span class="i0">C’est fini. Deuil! Jamais on ne verra l’étoile</span><br>
+ <span class="i0">Ni l’azur apparaître au plafond sidéral.</span><br>
+ <span class="i0">Là, rien qui puisse rendre à l’affreux général</span><br>
+ <span class="i0">Cette virginité, la France point trahie.</span><br>
+ <span class="i0">Sa mémoire est déjà de lui-même haïe.</span><br>
+ <span class="i0">Pas d’enceinte à ce bagne épars dans tous les sens,</span><br>
+ <span class="i0">Qui va plus loin que tous les nuages passants,</span><br>
+ <span class="i0">Car l’élargissement du déshonneur imite</span><br>
+ <span class="i0">Un rayonnement d’astre et n’a point de limite.</span><br>
+ <span class="i0">Pour bâtir la prison qui jamais ne finit</span><br>
+ <span class="i0">La loi ne se sert pas d’airain ni de granit;</span><br>
+ <span class="i0">C’est la fange qu’on prend, la fange étant plus dure;</span><br>
+ <span class="i0">Cette bastille-là toujours vit, toujours dure,</span><br>
+ <span class="i0">Pleine d’un crépuscule au pâle hiver pareil,</span><br>
+ <span class="i0">Brume où manque l’honneur comme aux nuits le soleil,</span><br>
+ <span class="i0">Oubliette où l’aurore est éteinte, où médite</span><br>
+ <span class="i0">Ce qui reste d’une âme après qu’elle est maudite.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce misérable est seul dans cette ombre; son front</span><br>
+ <span class="i0">Est plié, car la honte est basse de plafond,</span><br>
+ <span class="i0">Tant l’informe cerveau du fourbe est peu lucide,</span><br>
+ <span class="i0">Tant est lourd à porter le poids du parricide!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
+ <span class="i0">Si cet homme eût voulu, la France triomphait.</span><br>
+ <span class="i0">Il porte au cou ce noir carcan: ce qu’il a fait.</span><br>
+ <span class="i0">De la déroute affreuse il fut le vil ministre.</span><br>
+ <span class="i0">Sa conscience nue, indignée et sinistre,</span><br>
+ <span class="i0">Est près de lui, disant: L’abject sort du félon,</span><br>
+ <span class="i0">Ganelon de Judas et toi de Ganelon.</span><br>
+ <span class="i0">Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille.—</span><br>
+ <span class="i0">Il entend cette voix sans cesse à son oreille.</span><br>
+ <span class="i0">Morne, il n’a même plus cet espoir, un danger.</span><br>
+ <span class="i0">Il faut qu’il reste, il faut qu’il vive, pour songer</span><br>
+ <span class="i0">Aux vieilles légions de France prisonnières,</span><br>
+ <span class="i0">Pour qu’il soit souffleté par toutes nos bannières</span><br>
+ <span class="i0">Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux.</span><br>
+ <span class="i0">D’ailleurs nos aïeux morts n’auraient au milieu d’eux</span><br>
+ <span class="i0">Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Certe, eût chassé d’abîme en abîme cette ombre,</span><br>
+ <span class="i0">Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné</span><br>
+ <span class="i0">Ce fuyard à la fuite à jamais condamné!</span><br>
+ <span class="i0">Car, grâce à lui, l’on peut cracher sur notre gloire,</span><br>
+ <span class="i0">Car c’est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire,</span><br>
+ <span class="i0">Nos régiments, de tant de victoires étoilés,</span><br>
+ <span class="i0">Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s’en sont allés</span><br>
+ <span class="i0">En prison, sous les yeux de l’anglais et du russe,</span><br>
+ <span class="i0">Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse!</span><br>
+ <span class="i0">Inexprimable deuil!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18">Donc cet homme est muré</span><br>
+ <span class="i0">Au fond d’on ne sait quel mépris démesuré;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
+ <span class="i0">Le regard effrayant du genre humain l’entoure.</span><br>
+ <span class="i0">Il est la trahison comme Cid la bravoure.</span><br>
+ <span class="i0">Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté,</span><br>
+ <span class="i0">Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté,</span><br>
+ <span class="i0">Sous l’exécration de tous, sur lui vomie,</span><br>
+ <span class="i0">Râle, et ne peut pas plus sortir de l’infamie</span><br>
+ <span class="i0">Que l’écume ne peut sortir de l’Océan.</span><br>
+ <span class="i0">L’opprobre, ayant horreur de lui, dirait: Va-t’en,</span><br>
+ <span class="i0">Les anges justiciers, secouant sur cette âme</span><br>
+ <span class="i0">Leur glaive où la lumière, hélas! s’achève en flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Crieraient: Sors d’ici! rentre au néant qui t’attend!</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il ne pourrait; aucune ouverture n’étant</span><br>
+ <span class="i0">Possible, ô cieux profonds, hors d’une telle honte!</span><br>
+ <span class="i0">Cet homme est le Forçat! Qu’il descende ou qu’il monte,</span><br>
+ <span class="i0">Que trouve-t-il? En bas l’abjection; en haut</span><br>
+ <span class="i0">L’abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud.</span><br>
+ <span class="i0">Le criminel, eût-il plus d’or qu’il n’en existe,</span><br>
+ <span class="i0">Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste.</span><br>
+ <span class="i0">Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais,</span><br>
+ <span class="i0">L’un qu’on nomme Strasbourg, l’autre qu’on nomme Metz.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! cet infâme a mis le pied sur la patrie.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie,</span><br>
+ <span class="i0">Lorsqu’on l’a vue au fond des forfaits se vautrer,</span><br>
+ <span class="i0">L’honneur libre et vivant n’y peut pas plus rentrer</span><br>
+ <span class="i0">Que l’abeille ne vient sur une rose morte.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! le Spielberg est noir, la Bastille était forte,</span><br>
+ <span class="i0">Le Saint-Michel rempli de cages était haut,</span><br>
+ <span class="i0">Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
+ <span class="i0">Mais aucun mur n’égale en épaisseur la honte.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte.</span><br>
+ <span class="i0">Comment a-t-il changé notre armée en troupeau?</span><br>
+ <span class="i0">Qu’a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau,</span><br>
+ <span class="i0">Du clairon réveillant les camps, de l’espérance,</span><br>
+ <span class="i0">De nous tous, et combien a-t-il vendu la France?</span><br>
+ <span class="i0">Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux!</span><br>
+ <span class="i0">Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux!</span><br>
+ <span class="i0">Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles!</span><br>
+ <span class="i0">Comment fuir de dessous ces branchages terribles?</span><br>
+ <span class="i0">O chiens, qu’avez-vous donc dans les dents? C’est son nom.</span><br>
+ <span class="i0">Il habite la faute, éternel cabanon,</span><br>
+ <span class="i0">Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres</span><br>
+ <span class="i0">Où les ténèbres sont derrière les ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Geôle où l’on est captif tant qu’on est regardé.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et qui donc maintenant dit qu’il s’est évadé?</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_113">113</span>
+ <h3 id="ch_5o">APRÈS LES FOURCHES CAUDINES</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes</span><br>
+ <span class="i0">Par le triomphe énorme et lâche des samnites;</span><br>
+ <span class="i0">Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor.</span><br>
+ <span class="i0">Cela n’empêche pas l’aurore aux rayons d’or</span><br>
+ <span class="i0">D’éclore et d’apparaître au-dessus des collines.</span><br>
+ <span class="i0">Un champ de course est près des tombes Esquilines,</span><br>
+ <span class="i0">Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens,</span><br>
+ <span class="i0">J’y vais, l’œil vaguement fixé sur les passants.</span><br>
+ <span class="i0">Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes</span><br>
+ <span class="i0">Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes;</span><br>
+ <span class="i0">Avril sourit, l’oiseau chante, et, dans le lointain,</span><br>
+ <span class="i0">Derrière les coteaux où reluit le matin,</span><br>
+ <span class="i0">Où les roses des bois entr’ouvrent leurs pétales,</span><br>
+ <span class="i0">On entend murmurer les trompettes fatales;</span><br>
+ <span class="i0">Et je médite, ému. J’étais aujourd’hui là.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
+ <span class="i0">Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila;</span><br>
+ <span class="i0">Les nuages parfois dans le ciel se resserrent.</span><br>
+ <span class="i0">Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent</span><br>
+ <span class="i0">Des vétérans aux fronts hâlés, aux larges mains;</span><br>
+ <span class="i0">Ils avaient l’ancien air des grands soldats romains;</span><br>
+ <span class="i0">Et les petits enfants accouraient pour les suivre;</span><br>
+ <span class="i0">Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre,</span><br>
+ <span class="i0">Marchaient en tête, et comme, au front de l’escadron,</span><br>
+ <span class="i0">Chacun d’eux embouchait à son tour le clairon,</span><br>
+ <span class="i0">Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine.</span><br>
+ <span class="i0">Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine;</span><br>
+ <span class="i0">Ils marchaient de leur pas antique et souverain.</span><br>
+ <span class="i0">Leurs boucliers portaient des méduses d’airain,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques;</span><br>
+ <span class="i0">Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques,</span><br>
+ <span class="i0">Dignes d’être éclairés par des soleils levants,</span><br>
+ <span class="i0">Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents.</span><br>
+ <span class="i0">Que ces hommes sont beaux! disaient les jeunes filles.</span><br>
+ <span class="i0">Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles,</span><br>
+ <span class="i0">Le peuple était joyeux, le ciel était doré.</span><br>
+ <span class="i0">Et, songeant que c’étaient des vaincus, j’ai pleuré.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_115">115</span>
+ <h3 id="ch_5p">PAROLES DANS L’ÉPREUVE</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les hommes d’aujourd’hui qui sont nés quand naissait</span><br>
+ <span class="i0">Ce siècle, et quand son aile effrayante poussait,</span><br>
+ <span class="i0">Ou qui, quatrevingt-neuf dorant leur blonde enfance,</span><br>
+ <span class="i0">Ont vu la rude attaque et la fière défense,</span><br>
+ <span class="i0">Et pour musique ont eu les noirs canons béants,</span><br>
+ <span class="i0">Et pour jeux de grimper aux genoux des géants;</span><br>
+ <span class="i0">Ces enfants qui jadis, traînant des cimeterres,</span><br>
+ <span class="i0">Ont vu partir, chantant, les pâles volontaires,</span><br>
+ <span class="i0">Et connu des vivants à qui Danton parlait,</span><br>
+ <span class="i0">Ces hommes ont sucé l’audace avec le lait.</span><br>
+ <span class="i0">La Révolution, leur tendant sa mamelle,</span><br>
+ <span class="i0">Leur fit boire une vie où la tombe se mêle,</span><br>
+ <span class="i0">Et, stoïque, leur mit dans les veines un sang</span><br>
+ <span class="i0">Qui, lorsqu’il faut sortir et couler, y consent.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
+ <span class="i0">Ils tiennent de l’austère et tragique nourrice</span><br>
+ <span class="i0">L’amour de la blessure et de la cicatrice,</span><br>
+ <span class="i0">Et, pour trembler, pour fuir, pour suivre qui fuirait,</span><br>
+ <span class="i0">L’impossibilité de plier le jarret.</span><br>
+ <span class="i0">Ils pensent que faiblir est chose abominable,</span><br>
+ <span class="i0">Que l’homme est au devoir, et qu’il est convenable</span><br>
+ <span class="i0">Que ceux à qui Dieu fit l’honneur de les choisir</span><br>
+ <span class="i0">Pour vivre dans un temps de risque et de désir,</span><br>
+ <span class="i0">Marchent, et, courant droit au but qui les réclame,</span><br>
+ <span class="i0">Désapprennent les pas en arrière à leur âme.</span><br>
+ <span class="i0">Ils veulent le progrès durement acheté,</span><br>
+ <span class="i0">Ne tiennent en réserve aucune lâcheté,</span><br>
+ <span class="i0">Jettent aux profondeurs leurs jours, leur cœur, leur joie,</span><br>
+ <span class="i0">Ne se rétractent point parce qu’un gouffre aboie,</span><br>
+ <span class="i0">Vont toujours en avant et toujours devant eux;</span><br>
+ <span class="i0">Ils ne sont pas prudents de peur d’être honteux;</span><br>
+ <span class="i0">Et disent que le pont où l’on se précipite,</span><br>
+ <span class="i0">Hardi pour l’abordage, est lâche pour la fuite.</span><br>
+ <span class="i0">Soi-même se scruter d’un regard inclément,</span><br>
+ <span class="i0">Être abnégation, martyre, dévouement,</span><br>
+ <span class="i0">Bouclier pour le faible et pour le destin cible,</span><br>
+ <span class="i0">Aller, ne se garder aucun retour possible,</span><br>
+ <span class="i0">Ne jamais se servir pour s’évader d’en haut,</span><br>
+ <span class="i0">Pour fuir, de ce qui sert pour monter à l’assaut,</span><br>
+ <span class="i0">Telle est la loi; la loi du devoir, du Calvaire,</span><br>
+ <span class="i0">Qui sourit aux vaillants avec son front sévère.</span><br>
+ <span class="i0">Peuple, homme, esprit humain, avance à pas altiers!</span><br>
+ <span class="i0">Parmi tous les écueils et dans tous les sentiers,</span><br>
+ <span class="i0">Dans la société, dans l’art, dans la morale,</span><br>
+ <span class="i0">Partout où resplendit la lueur aurorale,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
+ <span class="i0">Sans jamais t’arrêter, sans hésiter jamais,</span><br>
+ <span class="i0">Des fanges aux clartés, des gouffres aux sommets,</span><br>
+ <span class="i0">Va! la création, cette usine, ce temple,</span><br>
+ <span class="i0">Cette marche en avant de tout, donne l’exemple!</span><br>
+ <span class="i0">L’heure est un marcheur calme et providentiel;</span><br>
+ <span class="i0">Les fleuves vont aux mers, les oiseaux vont au ciel;</span><br>
+ <span class="i0">L’arbre ne rentre pas dans la terre profonde</span><br>
+ <span class="i0">Parce que le vent souffle et que l’orage gronde;</span><br>
+ <span class="i0">Homme, va! reculer, c’est devant le ciel bleu</span><br>
+ <span class="i0">La grande trahison que tu peux faire à Dieu.</span><br>
+ <span class="i0">Nous donc, fils de ce siècle aux vastes entreprises,</span><br>
+ <span class="i0">Nous qu’emplit le frisson des formidables brises,</span><br>
+ <span class="i0">Et dont l’ouragan sombre agite les cheveux,</span><br>
+ <span class="i0">Poussés vers l’idéal par nos maux, par nos vœux,</span><br>
+ <span class="i0">Nous désirons qu’on ait présent à la mémoire</span><br>
+ <span class="i0">Que nos pères étaient des conquérants de gloire,</span><br>
+ <span class="i0">Des chercheurs d’horizons, des gagneurs d’avenir,</span><br>
+ <span class="i0">Les amants du péril que savait retenir</span><br>
+ <span class="i0">Aux âcres voluptés de ses baisers farouches</span><br>
+ <span class="i0">La grande mort, posant son rire sur leurs bouches;</span><br>
+ <span class="i0">Qu’ils étaient les soldats qui n’ont pas déserté,</span><br>
+ <span class="i0">Les hôtes rugissants de l’antre liberté,</span><br>
+ <span class="i0">Les titans, les lutteurs aux gigantesques tailles,</span><br>
+ <span class="i0">Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles!</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes les petits de ces grands lions-là.</span><br>
+ <span class="i0">Leur trace sur leurs pas toujours nous appela;</span><br>
+ <span class="i0">Nous courons; la souffrance est par nous saluée;</span><br>
+ <span class="i0">Nous voyons devant nous, là-bas, dans la nuée,</span><br>
+ <span class="i0">L’âpre avenir à pic, lointain, redouté, doux;</span><br>
+ <span class="i0">Nous nous sentons perdus pour nous, gagné pour tous;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
+ <span class="i0">Nous arrivons au bord du passage terrible;</span><br>
+ <span class="i0">Le précipice est là, sourd, obscur, morne, horrible;</span><br>
+ <span class="i0">L’épreuve à l’autre bord nous attend; nous allons,</span><br>
+ <span class="i0">Nous ne regardons pas derrière nos talons;</span><br>
+ <span class="i0">Pâles, nous atteignons l’escarpement sublime,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous poussons du pied la planche dans l’abîme.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_119">119</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_6"><span class="small90">L</span><br><br>
+ <span class="big140">L’ÉLÉGIE DES FLÉAUX</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_121">121</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_6a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tu ne l’as pourtant pas mérité, ma patrie!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! quel acharnement sur la grande meurtrie!</span><br>
+ <span class="i0">La bataille a passé, chaos sombre et tonnant;</span><br>
+ <span class="i0">Voici la vision des vagues maintenant.</span><br>
+ <span class="i0">Une meute de flots terribles, des montagnes</span><br>
+ <span class="i0">D’eau farouche, l’horreur dans les pâles campagnes,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’apparition des torrents forcenés!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
+ <span class="i0">L’auguste France, en proie aux chocs désordonnés,</span><br>
+ <span class="i0">Semble un titan ayant de l’eau jusqu’aux épaules;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voit une fuite immense vers les pôles</span><br>
+ <span class="i0">De la pluie et de l’ombre et des brouillards mouvants,</span><br>
+ <span class="i0">Sous la cavalerie effroyable des vents;</span><br>
+ <span class="i0">La mort accourt avec la rumeur d’une foule;</span><br>
+ <span class="i0">Tout un peuple, sous qui l’effondrement s’écroule,</span><br>
+ <span class="i0">Crie et se tord les bras, prêt à couler à fond;</span><br>
+ <span class="i0">Comme un flocon de neige un toit s’efface et fond;</span><br>
+ <span class="i0">Une rivière, hier dans les prés endormie,</span><br>
+ <span class="i0">Gronde, et subitement devient une ennemie;</span><br>
+ <span class="i0">Le fleuve brusque et noir surprend l’homme inquiet,</span><br>
+ <span class="i0">Et trahit les hameaux auxquels il souriait;</span><br>
+ <span class="i0">Tout tombe, égalité des chaumes et des marbres;</span><br>
+ <span class="i0">Les mourants sont par l’eau tordus autour des arbres;</span><br>
+ <span class="i0">Rien n’échappe, et la nuit monte. Profonds sanglots!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi! deux invasions! Après les rois, les flots!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Deux inondations! L’onde après les vandales!</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’était pas assez d’avoir eu les sandales</span><br>
+ <span class="i0">D’on ne sait quel césar tudesque sur nos fronts;</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’était pas assez d’avoir, sous les affronts,</span><br>
+ <span class="i0">Vu nos drapeaux hagards frissonner dans nos villes;</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’était pas assez, lorsque les hordes viles</span><br>
+ <span class="i0">Marchaient sur nous, souillant ce que nous adorons,</span><br>
+ <span class="i0">De nous être bouché l’oreille à leurs clairons;</span><br>
+ <span class="i0">Le deuil succède au deuil, le ravage au ravage;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
+ <span class="i0">L’onde fatale arrive après le roi sauvage;</span><br>
+ <span class="i0">Et voilà de nouveau sous un noir tourbillon</span><br>
+ <span class="i0">L’écrasement des blés, du verger, du sillon!</span><br>
+ <span class="i0">O désastres! ô chute! où sera le refuge</span><br>
+ <span class="i0">Si l’eau fait un tel gouffre et l’homme un tel déluge?</span><br>
+ <span class="i0">Jadis le sort frappa Rome et s’interrompit,</span><br>
+ <span class="i0">La laissant respirer; mais pour nous nul répit.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Deux supplices. Le nord, le sud. L’un après l’autre.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Hier nous avions sur nous la bête qui se vautre</span><br>
+ <span class="i0">Cyniquement, au gré des rois épanouis,</span><br>
+ <span class="i0">La guerre, et des troupeaux de canons inouïs</span><br>
+ <span class="i0">Nous jetant l’aboiement de l’abîme; la France</span><br>
+ <span class="i0">Subissait, sous un ciel d’où fuyait l’espérance,</span><br>
+ <span class="i0">Le bombardement lâche et tortueux, crachant</span><br>
+ <span class="i0">L’éclair, et foudroyant le toit, le mur, le champ,</span><br>
+ <span class="i0">La forêt, la cité, l’homme, l’enfant, la femme;</span><br>
+ <span class="i0">L’eau sombre aujourd’hui vient au secours de la flamme;</span><br>
+ <span class="i0">Elle vient achever ce fier pays blessé;</span><br>
+ <span class="i0">Les fléaux avaient hâte, ils ont recommencé;</span><br>
+ <span class="i0">Après l’embrasement, le torrent nous accable;</span><br>
+ <span class="i0">A présent ce n’est plus sous l’obus implacable,</span><br>
+ <span class="i0">C’est dans les flots qu’on voit les villes succomber.</span><br>
+ <span class="i0">Dures heures de nuit que le temps fait tomber</span><br>
+ <span class="i0">Goutte à goutte sur nous de sa morne clepsydre!</span><br>
+ <span class="i0">Hier c’était le dragon, et maintenant c’est l’hydre.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="pagenum" id="Page_124">124</span><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce fini? Pensif, je dis au gouffre: Après?</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O France! mourras-tu? Non. Car, si tu mourais</span><br>
+ <span class="i0">Le mal vivrait, l’effroi vivrait; cette fenêtre,</span><br>
+ <span class="i0">L’aube, se fermerait; on verrait la mort naître.</span><br>
+ <span class="i0">L’immense mort de tout. France, l’extinction</span><br>
+ <span class="i0">De Ninive, de Tyr, d’Athènes, de Sion,</span><br>
+ <span class="i0">Rome oubliant son nom, Thèbes perdant sa forme,</span><br>
+ <span class="i0">Ne seraient rien auprès de ton éclipse énorme.</span><br>
+ <span class="i0">Le passé monstrueux se dresserait debout.</span><br>
+ <span class="i0">Ce cadavre crierait:—J’existe. Éteignez tout.</span><br>
+ <span class="i0">Plus de flambeaux. Vivez, spectres. La France est morte!—</span><br>
+ <span class="i0">Alors, ô cieux profonds! l’ombre ouvrirait sa porte;</span><br>
+ <span class="i0">On verrait revenir toute l’antique horreur,</span><br>
+ <span class="i0">Les larves, l’ancien pape et l’ancien empereur,</span><br>
+ <span class="i0">Tous les forfaits sacrés, toutes les basses gloires,</span><br>
+ <span class="i0">Les sanglants constructeurs des religions noires,</span><br>
+ <span class="i0">Arbuez, l’âme terrible où se réfugia</span><br>
+ <span class="i0">L’affreux dogme sorti de l’antre à Borgia,</span><br>
+ <span class="i0">Bossuet bénissant Montrevel, les bastilles</span><br>
+ <span class="i0">Faisant comme des dents grincer leurs sombres grilles;</span><br>
+ <span class="i0">Ces masques, Loyola, de Maistre, dont l’œil luit,</span><br>
+ <span class="i0">Tomberaient, laissant voir ce visage, la nuit;</span><br>
+ <span class="i0">Alors reparaîtraient Cisneros, Farinace,</span><br>
+ <span class="i0">Louvois, Maupeou, la vieille autorité tenace</span><br>
+ <span class="i0">Sous qui rampe la foule aux confuses rumeurs,</span><br>
+ <span class="i0">Et ces lugubres lois, et ces lugubres mœurs</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
+ <span class="i0">Qui livrent aux bûchers l’Italie et l’Espagne,</span><br>
+ <span class="i0">Jettent au cabanon Colomb, mettent au bagne</span><br>
+ <span class="i0">Des peuples tout entiers, juifs ou bohémiens,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui font Louis quinze assassin de Damiens.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On reverrait ce Styx, le passé! mornes rives!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Non, France. L’univers a besoin que tu vives.</span><br>
+ <span class="i0">Tu vivras. L’avenir mourrait sous ton linceul.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">France, France, sans toi le monde serait seul.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tu vivras.</span><br><br>
+
+ <span class="i10">Cependant il ne faut pas qu’on dorme,</span><br>
+ <span class="i0">On sent derrière soi rôder la mort difforme,</span><br>
+ <span class="i0">On dirait qu’ennuyé d’attendre les vivants,</span><br>
+ <span class="i0">Le naufrage hideux, blême et battu des vents,</span><br>
+ <span class="i0">Sort de la mer et vient chercher l’homme sur terre.</span><br>
+ <span class="i0">Une lave nouvelle ouvre un nouveau cratère.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La France est prise en traître une seconde fois.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’eau perfide s’ajoute au guet-apens des rois.</span><br>
+ <span class="i0">D’où vient cette colère odieuse des fleuves?</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
+ <span class="i0">L’eau devient un suaire et tout meurt. Que de veuves!</span><br>
+ <span class="i0">Que d’orphelins! Massacre inepte d’innocents!</span><br>
+ <span class="i0">L’horreur, du sombre amas des nuages pesants,</span><br>
+ <span class="i0">Pleut, comme si le ciel devenait haïssable;</span><br>
+ <span class="i0">La rose est sous la fange et l’épi sous le sable.</span><br>
+ <span class="i0">Le miasme impur flotte où flottait le parfum.</span><br>
+ <span class="i0">Cadavres qui passez, accusez-vous quelqu’un?</span><br>
+ <span class="i0">O berceaux à vau-l’eau, que criez-vous dans l’ombre?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce qu’il se pourrait que les forces sans nombre</span><br>
+ <span class="i0">Dont le balancement remplit l’immensité,</span><br>
+ <span class="i0">Eussent on ne sait quelle étrange volonté?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce que quelque part la nature est maudite?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce qu’un tel malheur, ciel noir, se prémédite?</span><br>
+ <span class="i0">D’un astre qu’on ignore est-ce donc le lever?</span><br>
+ <span class="i0">Et les hommes tremblants se sont mis à rêver.</span><br>
+ <span class="i0">Les écumes au sud, dans le nord les fumées!</span><br>
+ <span class="i0">Tout broyé, fleurs et fruits, moissons, peuples, armées,</span><br>
+ <span class="i0">Sous les chars de la nuit dont l’éclair est l’essieu!</span><br>
+ <span class="i0">Ruine et mort. Qui donc fait tout cela?</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE PRÊTRE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i32">C’est Dieu.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Prêtre, que dis-tu là? Dieu serait le coupable!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi! de tant de forfaits ce Dieu serait capable!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! Dieu viendrait marcher sur nous comme un géant!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="pagenum" id="Page_127">127</span><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi! prêtres! ce chaos, ce hasard, ce néant</span><br>
+ <span class="i0">Promenant son niveau sur la foule innocente,</span><br>
+ <span class="i0">Ces désastres faisant ensemble leur descente,</span><br>
+ <span class="i0">Ce serait l’action de ce maître hagard!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! cet aveuglement, ce serait son regard!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! la Fatalité serait la Providence!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! dans cette noirceur c’est Dieu qui se condense!</span><br>
+ <span class="i0">C’est là votre façon d’adorer! Taisez-vous!</span><br>
+ <span class="i0">Cela fait frissonner, le blasphème à genoux!</span><br>
+ <span class="i0">Horreur! jusqu’à l’affront pousser l’idolâtrie!</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! nous le savons, qu’en la fauve Syrie</span><br>
+ <span class="i0">On aille réveiller Baal, qu’on aille au Nil</span><br>
+ <span class="i0">Fouiller les dieux d’Égypte au fond de leur chenil,</span><br>
+ <span class="i0">Du Moloch de granit au Jupiter de bronze</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on rôde, interrogeant le flamine et le bonze,</span><br>
+ <span class="i0">Ceux de Dodone, ceux de Tyr, ceux de Membré,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! on trouvera Dieu toujours adoré,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on constatera toujours, dans tous les cultes,</span><br>
+ <span class="i0">Le même amour prouvé par les mêmes insultes!</span><br>
+ <span class="i0">Synagogue ou wigwam, syringe ou parthénon,</span><br>
+ <span class="i0">Pas un temple ne sait nommer Dieu par son nom;</span><br>
+ <span class="i0">Leur ignorance à voir l’invisible s’obstine.</span><br>
+ <span class="i0">O triste erreur! Védas, croix grecque, croix latine,</span><br>
+ <span class="i0">Koran, talmud, tous font par Dieu même, <i>a Deo</i>,</span><br>
+ <span class="i0">Commettre ce forfait qu’on appelle un fléau!</span><br>
+ <span class="i0">Ah! qui que vous soyez, vous qui, dans la mosquée,</span><br>
+ <span class="i0">Accouplant à l’erreur la vérité masquée,</span><br>
+ <span class="i0">Offrant tantôt de l’ombre et tantôt des rayons,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
+ <span class="i0">Vendez ce Dieu, sachez ceci, nous y croyons!</span><br>
+ <span class="i0">Et nous ne voulons pas qu’on l’outrage! O misère!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! lui le paternel, quoi! lui le nécessaire,</span><br>
+ <span class="i0">Il serait sans raison, sans loi, sans cœur, sans yeux!</span><br>
+ <span class="i0">Il tomberait du ciel, stupide et furieux,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un caillou roulant d’un mont, comme une pierre!</span><br>
+ <span class="i0">Et quand l’homme dirait en le voyant à terre:</span><br>
+ <span class="i0">Quel est ce projectile imbécile au milieu</span><br>
+ <span class="i0">De ce ravage atroce? il reconnaîtrait Dieu!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE PRÊTRE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Courbez vos fronts. C’est juste et même salutaire;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut bien que le ciel punisse enfin la terre.</span><br>
+ <span class="i0">Le châtiment descend des éternels sommets.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Châtier! punir! Quoi? nos crimes? Soit. J’admets</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il se fait ici-bas bien des actions viles;</span><br>
+ <span class="i0">Il est des fronts souillés; il est des cœurs serviles;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est souvent hideux. Soit. Eh bien, supposons</span><br>
+ <span class="i0">L’impossible, entassons l’Ossa des trahisons</span><br>
+ <span class="i0">Sur l’abject Pélion des lâchetés; qu’on rêve,</span><br>
+ <span class="i0">Comme à perte de vue un flot sur une grève,</span><br>
+ <span class="i0">Toute la faute et tout le crime, et le frisson</span><br>
+ <span class="i0">De la honte emplissant le livide horizon;</span><br>
+ <span class="i0">Oui, supposons l’absurde, imposture ou démence,</span><br>
+ <span class="i0">Le culte de l’agneau produisant l’inclémence,</span><br>
+ <span class="i0">Un pontife quelconque, indou, juif ou romain,</span><br>
+ <span class="i0">Essayant d’arrêter Dieu dans l’esprit humain,</span><br>
+ <span class="i0">Et ne comprenant rien au foudroyant mystère</span><br>
+ <span class="i0">Qui fait surgir, après Torquemada, Voltaire;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_129">129</span>
+ <span class="i0">Imaginons, quoi? Tout! Qu’on en vienne à bâtir</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce Paris qui fut soldat, qui fut martyr,</span><br>
+ <span class="i0">Devant le Panthéon sublime, une pagode;</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on mette Messaline et Tartuffe à la mode;</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on fasse le mensonge évêque ou sénateur,</span><br>
+ <span class="i0">Si bien que la bassesse ait droit à la hauteur;</span><br>
+ <span class="i0">Supposons ce qu’on n’a jamais vu, la chimère;</span><br>
+ <span class="i0">Un faussaire escroquant l’empire; notre mère,</span><br>
+ <span class="i0">La France, violée et tombant tout en pleurs</span><br>
+ <span class="i0">Du bivouac des héros dans l’antre des voleurs;</span><br>
+ <span class="i0">Supposons que trahir devienne une devise;</span><br>
+ <span class="i0">Que le juge indigné d’un crime, se ravise</span><br>
+ <span class="i0">Et lui prête serment, puis, sur la loi monté,</span><br>
+ <span class="i0">Fasse de la justice une fidélité</span><br>
+ <span class="i0">A ce crime, toujours infâme, mais auguste;</span><br>
+ <span class="i0">Supposons que le vrai soit faux, le juste injuste.</span><br>
+ <span class="i0">Le scélérat sacré, l’honnête homme puni;</span><br>
+ <span class="i0">Et que le prêtre mente et devienne infini</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’opprobre, à ce point de donner pour exemple</span><br>
+ <span class="i0">Le mal, et d’ébranler les colonnes du temple</span><br>
+ <span class="i0">Par de prodigieux Tedeums bénissant</span><br>
+ <span class="i0">La griffe impériale encor rouge de sang!</span><br>
+ <span class="i0">Tout ce que vous voudrez d’attentats, de folies;</span><br>
+ <span class="i0">Soit. Rêvez des horreurs sans mesure accomplies</span><br>
+ <span class="i0">Par n’importe quel roi, n’importe quel sénat!</span><br>
+ <span class="i0">Eh bien, je ne crois pas que cela me donnât</span><br>
+ <span class="i0">Le droit d’amonceler des gouffres de nuées,</span><br>
+ <span class="i0">D’appeler les autans poussant d’aigres huées</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus d’un logis paisible, et de noyer</span><br>
+ <span class="i0">L’humble nouveau-né, joie et rayon du foyer,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
+ <span class="i0">Qui dans son petit lit chante, rit, jase et cause</span><br>
+ <span class="i0">En tâchant de baiser le bout de son pied rose!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Non, je ne pense pas que tous ces forfaits-là,</span><br>
+ <span class="i0">Même en multipliant Judas par Attila,</span><br>
+ <span class="i0">Même en mêlant Bismark et Bonaparte au crime,</span><br>
+ <span class="i0">Pourraient à quelque Dieu que ce soit dans l’abîme</span><br>
+ <span class="i0">Donner, dans l’ombre affreuse où le jour s’engloutit,</span><br>
+ <span class="i0">Le droit de se ruer sur ce pauvre petit,</span><br>
+ <span class="i0">Et de faire, en versant sur lui l’ombre ou la flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Rouler le doux berceau dans le sépulcre infâme!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi ces deux fléaux ne sont point, l’un, l’erreur</span><br>
+ <span class="i0">De la science, et l’autre, un crime d’empereur,</span><br>
+ <span class="i0">Des coteaux mal boisés, des villes mal gardées;</span><br>
+ <span class="i0">Non, c’est le châtiment, de quoi? De nos idées,</span><br>
+ <span class="i0">Et des pas en avant que fait le genre humain!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C’est pour venir jeter dans notre dur chemin</span><br>
+ <span class="i0">Cette explication sourde, bigote, athée,</span><br>
+ <span class="i0">Que tu te couronnais d’une mitre argentée,</span><br>
+ <span class="i0">Prêtre, et que d’un camail sacré tu t’empourprais!</span><br>
+ <span class="i0">La France est accablée, et Dieu l’a fait exprès!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE PRÊTRE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i4">Quoi! l’assassinat des villes et des plaines,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
+ <span class="i0">Quoi! la peste exhalant ses infectes haleines,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! le silence affreux mêlé d’un affreux bruit,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! toute cette trombe éparse dans la nuit,</span><br>
+ <span class="i0">Immense, noyant l’homme et la terre féconde,</span><br>
+ <span class="i0">Et délayant la mort pour engloutir un monde,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! ces horribles flots lâchement triomphants,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! ces vieux laboureurs, quoi! ces petits enfants,</span><br>
+ <span class="i0">Ces nouveau-nés cherchant des seins, trouvant des fosses,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! ces mères pleurant leurs fils, ces femmes grosses</span><br>
+ <span class="i0">Qui flottent, l’œil fermé, dans le gouffre écumant,</span><br>
+ <span class="i0">Et dont le ventre mort apparaît par moment</span><br>
+ <span class="i0">Sous le glissement noir de cette transparence,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! toute cette horreur, toute cette souffrance,</span><br>
+ <span class="i0">L’eau jetée au hasard comme on jette les dés,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! la brutalité des fleuves débordés,</span><br>
+ <span class="i0">Ce serait lui! ce Dieu ferait ces catastrophes!</span><br>
+ <span class="i0">Lui qu’adore le rêve obscur des philosophes,</span><br>
+ <span class="i0">Lui devant qui l’on sent tressaillir la forêt,</span><br>
+ <span class="i0">Lui, que l’uléma chante au haut du minaret</span><br>
+ <span class="i0">Et que l’évêque loue en élevant sa crosse,</span><br>
+ <span class="i0">Lui, ce père! il serait cette bête féroce!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ah! si vous disiez vrai, myopes de l’autel,</span><br>
+ <span class="i0">Si ce prodigieux et sublime Immortel</span><br>
+ <span class="i0">Avait de tels accès, et s’il était possible</span><br>
+ <span class="i0">Qu’ainsi qu’un archer sombre il eût l’homme pour cible,</span><br>
+ <span class="i0">S’il pouvait être pris dans ce flagrant délit,</span><br>
+ <span class="i0">S’il chassait les torrents farouches de leur lit,</span><br>
+ <span class="i0">S’il tuait, fou lugubre, en croyant qu’il se venge,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
+ <span class="i0">Alors la Justice, âpre et formidable archange,</span><br>
+ <span class="i0">Se dresserait devant le pâle Créateur,</span><br>
+ <span class="i0">Questionnerait l’être immense avec hauteur,</span><br>
+ <span class="i0">Et le menacerait, elle, cette éternelle,</span><br>
+ <span class="i0">De fuir et d’emporter l’aurore dans son aile,</span><br>
+ <span class="i0">Et rien ne serait plus sinistre, ô gouffre bleu,</span><br>
+ <span class="i0">Que le balbutiement épouvanté de Dieu!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Non! non! non! Je vous plains. J’ai l’horreur infinie</span><br>
+ <span class="i0">De voir comment un dogme avorte en calomnie,</span><br>
+ <span class="i0">Mais je vous absous. L’ombre est dans vos tristes murs;</span><br>
+ <span class="i0">L’obscurité n’est pas la faute des obscurs.</span><br>
+ <span class="i0">Plus qu’ils ne le voudraient les prêtres sont funèbres;</span><br>
+ <span class="i0">Votre âme est la noyée informe des ténèbres</span><br>
+ <span class="i0">Et flotte évanouie au fond des préjugés.</span><br>
+ <span class="i0">Je vous plains. Mettez-vous à genoux, et songez.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et nous, les survivants, secourons ceux qui meurent.</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus des grands deuils les grands devoirs demeurent.</span><br>
+ <span class="i0">Donnons! donnons! Vidons le reste du sac d’or.</span><br>
+ <span class="i0">Les barbares n’ont pas tout pris. Donnons encor!</span><br>
+ <span class="i0">Les rois sont les plus forts et les cieux les tolèrent;</span><br>
+ <span class="i0">Mais qu’importe! faisons rougir ceux qui volèrent</span><br>
+ <span class="i0">Cette France, toujours prête à tout secourir.</span><br>
+ <span class="i0">Soyons le cœur profond que rien ne peut tarir;</span><br>
+ <span class="i0">La France a toujours eu la bonté pour génie;</span><br>
+ <span class="i0">Donnons, et penchons-nous sur la vaste agonie.</span><br>
+ <span class="i0">Donnons! La France, hélas! en est à ne plus voir</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
+ <span class="i0">Que des bras suppliants dans un horizon noir;</span><br>
+ <span class="i0">Cette nuit qu’on nous fait, ce n’est pas notre crime,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous la subissons. Soit. Le peuple est sublime</span><br>
+ <span class="i0">Qui n’éteint pas l’amour quand l’ombre emplit le ciel,</span><br>
+ <span class="i0">Et devient ténébreux, mais reste fraternel.</span><br>
+ <span class="i0">Des misères sont là, nos âmes leur sont dues.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! que des mains vers nous soient vainement tendues,</span><br>
+ <span class="i0">Cela ne se peut pas! Donnons! donnons! donnons!</span><br>
+ <span class="i0">Qu’au moins le désespoir nous ait pour compagnons;</span><br>
+ <span class="i0">Que pas un affamé ne demeure livide,</span><br>
+ <span class="i0">Et que pas une main ne se referme vide.</span><br>
+ <span class="i0">Donnons. Surtout gardons l’espoir. L’espoir est beau;</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes dans le deuil, mais non dans le tombeau.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous sommes un pays désemparé qui flotte,</span><br>
+ <span class="i0">Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote,</span><br>
+ <span class="i0">Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’ondulation obscure du destin;</span><br>
+ <span class="i0">L’abîme, où nous roulons comme une sombre sphère,</span><br>
+ <span class="i0">Murmure, comme s’il cherchait ce qu’il va faire</span><br>
+ <span class="i0">De ce radeau chargé de pâles matelots;</span><br>
+ <span class="i0">Délibération orageuse des flots.</span><br>
+ <span class="i0">Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes.</span><br>
+ <span class="i0">Je le redis, la France est un besoin des hommes;</span><br>
+ <span class="i0">Après sa chute comme avant qu’elle tombât,</span><br>
+ <span class="i0">L’immense cœur du monde en sa poitrine bat.</span><br>
+ <span class="i0">Nous vivons. Nous sentons plus que jamais notre âme.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! ce que nous a fait le destin est infâme,</span><br>
+ <span class="i0">Et j’en suis indigné, moi qui songe la nuit!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
+ <span class="i0">Hélas! Strasbourg s’éclipse et Metz s’évanouit,</span><br>
+ <span class="i0">Faut-il donc renoncer au Rhin, notre frontière?</span><br>
+ <span class="i0">Non! nous ne voulons pas. Et la volonté fière,</span><br>
+ <span class="i0">Avec l’accroissement de nos ongles, suffit.</span><br>
+ <span class="i0">Ce que le sort fait mal, toujours Dieu le défit;</span><br>
+ <span class="i0">Espérons. Il serait en effet bien étrange</span><br>
+ <span class="i0">Que le peuple qui va vers l’aurore, et dérange</span><br>
+ <span class="i0">Le vieil ordre du mal rien qu’en se remuant,</span><br>
+ <span class="i0">Aigle, fût désormais captif du chat-huant,</span><br>
+ <span class="i0">Que le libérateur du monde fût esclave,</span><br>
+ <span class="i0">Et que ce vaste Etna vît se figer sa lave</span><br>
+ <span class="i0">Sous des bouches soufflant on ne sait quels venins.</span><br>
+ <span class="i0">Et que ce géant fût garrotté par des nains!</span><br>
+ <span class="i0">Il serait inouï que cette altière France</span><br>
+ <span class="i0">Par qui s’est envolé l’archange Délivrance,</span><br>
+ <span class="i0">Après avoir sonné les sublimes beffrois,</span><br>
+ <span class="i0">Et mis les nations hors du cachot des rois,</span><br>
+ <span class="i0">Et déployé pour tous les peuples sa bannière,</span><br>
+ <span class="i0">Fût de la liberté des autres prisonnière,</span><br>
+ <span class="i0">Et livrée aux geôliers par ceux dont elle a fait</span><br>
+ <span class="i0">La force, en ces grands jours où le droit triomphait!</span><br>
+ <span class="i0">Cela ne sera pas! Quelle que soit l’injure,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque affreuse que semble être cette gageure</span><br>
+ <span class="i0">Du funeste Aujourd’hui contre le fier Demain,</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes les vivants profonds du droit humain;</span><br>
+ <span class="i0">Ayons foi. Ces fléaux et ces rois d’un autre âge</span><br>
+ <span class="i0">Passeront. Quels que soient l’affront, le deuil, l’outrage,</span><br>
+ <span class="i0">L’énigme et la noirceur apparente du sort,</span><br>
+ <span class="i0">On cesse de haïr la nuit quand l’aube en sort!</span><br>
+ <span class="i0">Et, France, tu vaincras, ô prêtresse, ô guerrière,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
+ <span class="i0">Les tyrans par l’épée et Dieu par la prière!</span><br>
+ <span class="i0">Oui, prêtres, nous prions. Je crois, sachez-le bien.</span><br>
+ <span class="i0">Comme le vert palmier craint l’autan libyen,</span><br>
+ <span class="i0">Nous craignons pour nos fils votre enseignement triste;</span><br>
+ <span class="i0">Ah! vous ébranlez tout, prêtres. Mais Dieu résiste.</span><br>
+ <span class="i0">Nous l’avons dans nos cœurs et pas déraciné.</span><br>
+ <span class="i0">Je veux mourir en lui, car en lui je suis né;</span><br>
+ <span class="i0">Et je sens dans mon âme où tout l’aime et le nomme</span><br>
+ <span class="i0">Que c’est du droit de Dieu qu’est fait le droit de l’homme.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une fois que le vrai s’est mis en marche, il va</span><br>
+ <span class="i0">Droit au but, et toujours l’avenir arriva.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Esprit humain, nul vent ne te cassera l’aile,</span><br>
+ <span class="i0">Jamais rien ne pourra troubler le parallèle</span><br>
+ <span class="i0">Entre l’ordre céleste et l’humaine raison;</span><br>
+ <span class="i0">L’aurore frémirait derrière l’horizon</span><br>
+ <span class="i0">Des propositions que lui ferait l’abîme.</span><br>
+ <span class="i0">L’enchaînement sans fin suit une loi sublime;</span><br>
+ <span class="i0">Toute ombre est une fuite, et toujours le moment</span><br>
+ <span class="i0">Superbe, où blanchira le bas du firmament,</span><br>
+ <span class="i0">Vient quand il doit venir, et jamais la Chaldée</span><br>
+ <span class="i0">Ni l’Inde aux yeux rêveurs n’ont vu l’aube attardée;</span><br>
+ <span class="i0">Nul souffle au fond du ciel n’éteint l’éternel feu;</span><br>
+ <span class="i0">L’infini conscient que nous appelons Dieu</span><br>
+ <span class="i0">Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure;</span><br>
+ <span class="i0">Aucun fléau ne peut demeurer passé l’heure;</span><br>
+ <span class="i0">Nulle calamité n’a droit de s’arrêter,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
+ <span class="i0">Dieu ne permettra pas à la nuit de rester.</span><br>
+ <span class="i0">Dieu ne laissera pas continuer le crime.</span><br>
+ <span class="i0">Croit-on que le soleil manquerait à la cime</span><br>
+ <span class="i0">Qui l’attend, lui le grand visage souriant?</span><br>
+ <span class="i0">Comprendrait-on l’étoile oubliant l’orient?</span><br>
+ <span class="i0">Le devoir de l’obstacle est de se laisser vaincre.</span><br>
+ <span class="i0">Demain nous appartient; rien ne pourra convaincre</span><br>
+ <span class="i0">Le jour qu’il ne doit pas se lever du côté</span><br>
+ <span class="i0">Du droit, de la justice et de la vérité.</span><br>
+ <span class="i0">Dieu supprime le mal, les fléaux, les désastres,</span><br>
+ <span class="i0">Par la fidélité formidable des astres.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE CHŒUR.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">France, songe au devoir. Sois grande, c’est ta loi.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE POËTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et fais de ta mémoire un redoutable emploi</span><br>
+ <span class="i0">En y gardant toujours les villes arrachées.</span><br>
+ <span class="i0">Enseignons à nos fils à creuser des tranchées,</span><br>
+ <span class="i0">A faire comme ont fait les vieux dont nous venons,</span><br>
+ <span class="i0">A charger des fusils, à rouler des canons,</span><br>
+ <span class="i0">A combattre, à mourir, et lisons-leur Homère.</span><br>
+ <span class="i0">Et tu nous souriras, quoique tu sois leur mère,</span><br>
+ <span class="i0">Car tu sais que des fils qui meurent fièrement</span><br>
+ <span class="i0">Sont l’orgueil de leur mère et son contentement.</span><br>
+ <span class="i0">France, ayons l’ennemi présent à la pensée,</span><br>
+ <span class="i0">Comme les grands troyens qui, sur la porte Scée,</span><br>
+ <span class="i0">S’asseyaient et suivaient des yeux les assiégeants.</span><br>
+ <span class="i0">Ces rois heureux autour de nous sont outrageants;</span><br>
+ <span class="i0">Aimons les peuples, mais n’oublions pas les princes.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
+ <span class="i0">En même temps restons penchés sur ces provinces</span><br>
+ <span class="i0">Qui sanglotent, en proie aux fléaux jamais las.</span><br>
+ <span class="i0">Soyons amers et doux. La question, hélas!</span><br>
+ <span class="i0">Est toute dans ce mot sans fond: les misérables;</span><br>
+ <span class="i0">Ceux-ci sont monstrueux; ceux-là sont vénérables;</span><br>
+ <span class="i0">Réprimons ceux d’en haut; secourons ceux d’en bas;</span><br>
+ <span class="i0">Prodiguons l’aide immense en songeant aux combats.</span><br>
+ <span class="i0">Peuple, il est deux trésors, l’un clarté, l’autre flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il ne faut pas laisser décroître dans notre âme,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui sont de nos cœurs chacun une moitié,</span><br>
+ <span class="i0">C’est la sainte colère et la sainte pitié.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_139">139</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_7"><span class="small90">LI</span><br><br>
+ <span class="big140">LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_141">141</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_7a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—O conquérants, guerriers, héros, faiseurs de cendres,</span><br>
+ <span class="i0">Vous les Nemrods, chasseurs géants, les Alexandres,</span><br>
+ <span class="i0">Vous qu’on nomme Alaric, Cyrus, Gengis, Timour,</span><br>
+ <span class="i0">Vous que la mort berça, petits, avec amour,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui, grands, et marchant dans les apothéoses,</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi qu’avril fait naître autour de lui des roses,</span><br>
+ <span class="i0">Avez fait sous vos pas éclore des tombeaux;</span><br>
+ <span class="i0">Vous que l’homme, par vous dévoré, trouve beaux;</span><br>
+ <span class="i0">Nous qu’il trouve hideux, et qui sommes vos frères,</span><br>
+ <span class="i0">Nous qui sommes les noirs bénisseurs funéraires,</span><br>
+ <span class="i0">Les prêtres, nous avons à vous dire ceci.</span><br>
+ <span class="i0">Écoutez.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i8">Notre gîte auguste fut saisi,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
+ <span class="i0">Comme le vôtre, hélas, par la raison humaine;</span><br>
+ <span class="i0">Nous avions, comme vous, les peuples pour domaine,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous rôdions sur eux, puissants, l’œil en arrêt,</span><br>
+ <span class="i0">Vainqueurs, toute la terre étant notre forêt;</span><br>
+ <span class="i0">Et nous disions à Dieu: C’est par nous que tu frappes!</span><br>
+ <span class="i0">Car vous êtes les rois, mais nous sommes les papes;</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes Attila, nous sommes Borgia.</span><br>
+ <span class="i0">Nous avons la madone et la panagia,</span><br>
+ <span class="i0">L’idole, comme, vous, vous avez la bataille;</span><br>
+ <span class="i0">Princes, nous n’avons pas tout à fait votre taille,</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes le danger qui se met à genoux,</span><br>
+ <span class="i0">Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous;</span><br>
+ <span class="i0">On sent notre velours, pire que votre griffe;</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes Anitus, Torquemada, Caïphe.</span><br>
+ <span class="i0">Une grande tiare est sur nos fronts étroits.</span><br>
+ <span class="i0">Urbain huit, Sixte quint, Paul trois, Innocent trois,</span><br>
+ <span class="i0">Gerbert, l’âme livrée aux sombres aventures,</span><br>
+ <span class="i0">Dicatus, inventant les quatorze tortures,</span><br>
+ <span class="i0">Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait,</span><br>
+ <span class="i0">La ruse, Loyola, la haine, Bossuet,</span><br>
+ <span class="i0">L’autodafé, l’effroi, le cachot, la bastille,</span><br>
+ <span class="i0">C’est nous; et notre pourpre effrayante pétille</span><br>
+ <span class="i0">Par moments, et s’allume, et devient flamboiement.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous étions, comme vous, des dieux; mais brusquement</span><br>
+ <span class="i0">La révolution nous mit des muselières.</span><br>
+ <span class="i0">La France mania de ses mains familières</span><br>
+ <span class="i0">Nos gueules, et, mordue et souriant, nous prit,</span><br>
+ <span class="i0">Fière, et, sans même avoir de plaie, étant l’esprit,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
+ <span class="i0">Elle nous a jetés dans une basse-fosse,</span><br>
+ <span class="i0">Moi prêtre, et toi tyran; elle a déclaré fausse</span><br>
+ <span class="i0">Ma caverne la foi, la guerre ton palais;</span><br>
+ <span class="i0">Elle a d’altiers dompteurs, Mirabeau, Rabelais,</span><br>
+ <span class="i0">Molière, Diderot, Rousseau, Danton, Voltaire.</span><br>
+ <span class="i0">Maintenant nous voilà, nous qui tenions la terre,</span><br>
+ <span class="i0">Tenus à notre tour par la France.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i28">Eh bien, non!</span><br>
+ <span class="i0">A travers les barreaux de notre cabanon,</span><br>
+ <span class="i0">Frères, nous vous crions une bonne nouvelle:</span><br>
+ <span class="i0">L’orbe du soleil noir revient, et se révèle</span><br>
+ <span class="i0">Par un blêmissement farouche et triomphant;</span><br>
+ <span class="i0">Le passé, pour la terre épouvantable enfant,</span><br>
+ <span class="i0">Pour nous espoir, râlant d’une voix vengeresse,</span><br>
+ <span class="i0">Renaît, et ce cadavre en son berceau se dresse.</span><br>
+ <span class="i0">Son berceau c’est la tombe et son aube est la nuit.</span><br>
+ <span class="i0">La fleur noire du sombre autel s’épanouit</span><br>
+ <span class="i0">Pleine d’ombre, et promet le fruit plein de poussière.</span><br>
+ <span class="i0">Rome fatale vient de lever sa visière,</span><br>
+ <span class="i0">Dit à l’homme: Tais-toi! dit à Dieu: Le jour ment!</span><br>
+ <span class="i0">Et reprend la parole et le rugissement.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Encore un peu de temps, ce qui n’est que l’écorce</span><br>
+ <span class="i0">Tombera; le droit mort laissera voir la force;</span><br>
+ <span class="i0">Partout le joug, partout Pierre, partout César;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’église tout bas tutoiera le bazar;</span><br>
+ <span class="i0">Les trônes reprendront leurs vastes équilibres,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
+ <span class="i0">Et les peuples seront esclaves, et nous libres.</span><br>
+ <span class="i0">A faire le gibet nous emploierons la croix.</span><br>
+ <span class="i0">Tout redeviendra guerre et vous serez les rois.</span><br>
+ <span class="i0">Tout redeviendra dogme et nous serons les maîtres.</span><br>
+ <span class="i0">Vous tyrans, étant chefs, nous bourreaux, étant prêtres,</span><br>
+ <span class="i0">Nous aurons de nouveau le monde sous nos pieds.</span><br>
+ <span class="i0">Et la terre verra puissamment copiés</span><br>
+ <span class="i0">Par des spectres nouveaux tous les anciens fantômes;</span><br>
+ <span class="i0">Et nous arrondirons les ténèbres en dômes</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus du grand temple où nous mettrons l’Erreur</span><br>
+ <span class="i0">Ayant le pape à droite, à gauche l’empereur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans notre obscurité toute la terre plonge</span><br>
+ <span class="i0">Par degrés. Et déjà, d’un ongle qui s’allonge,</span><br>
+ <span class="i0">Par l’âme de l’enfant nous tenons l’avenir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chez nous, exterminer fait semblant de bénir;</span><br>
+ <span class="i0">La goutte de sang pleut du goupillon terrible;</span><br>
+ <span class="i0">Votre hache, ô guerriers, ne vaut pas notre bible;</span><br>
+ <span class="i0">Notre foudre est énorme, et votre quantité</span><br>
+ <span class="i0">De tonnerre est vraiment peu de chose à côté.</span><br>
+ <span class="i0">La Saint-Barthélemy sonne une sombre cloche;</span><br>
+ <span class="i0">Et cette cloche sainte aujourd’hui se rapproche,</span><br>
+ <span class="i0">Et cette cloche jette une plus grande voix</span><br>
+ <span class="i0">Que toute la bataille éparse autour des rois;</span><br>
+ <span class="i0">Car c’est derrière nous que le vrai deuil se lève;</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes le linceul, vous n’êtes que le glaive;</span><br>
+ <span class="i0">Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
+ <span class="i0">Nous, nous leur commençons l’enfer par le bûcher.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C’est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble</span><br>
+ <span class="i0">Nous vaincrons; nous allons tout ravoir. Déjà tremble</span><br>
+ <span class="i0">La grille qu’on a mise entre le peuple et nous.</span><br>
+ <span class="i0">Satan en a tiré doucement les verrous.</span><br>
+ <span class="i0">Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre,</span><br>
+ <span class="i0">Nous allons ressaisir la terre.—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">Ainsi, dans l’ombre,</span><br>
+ <span class="i0">Pendant que nous rêvons et que nous oublions,</span><br>
+ <span class="i0">La cage aux tigres parle à la cage aux lions.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_147">147</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_8"><span class="small90">LII</span><br><br>
+ <span class="big140">LES PAUVRES GENS</span></h2>
+</div>
+
+<div class="figcenter1" style="width: 416px;">
+ <img src="images/dessin-2.jpg" alt="" width="416" height="600">
+ <p class="x-ebookmaker-drop right2"><a href="images/x-dessin-2.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p>
+ <div class="caption">
+ <p class="center">LES PAUVRES GENS.</p>
+ <p class="right">Dessiné par F. Flameng. - Gravé par A. Mongin.<br>
+ L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_149">149</span>
+ <h3 id="ch_8a">LES PAUVRES GENS</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">I</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.</span><br>
+ <span class="i0">Le logis est plein d’ombre, et l’on sent quelque chose</span><br>
+ <span class="i0">Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.</span><br>
+ <span class="i0">Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.</span><br>
+ <span class="i0">Au fond, dans l’encoignure où quelque humble vaisselle</span><br>
+ <span class="i0">Aux planches d’un bahut vaguement étincelle,</span><br>
+ <span class="i0">On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.</span><br>
+ <span class="i0">Tout près, un matelas s’étend sur de vieux bancs,</span><br>
+ <span class="i0">Et cinq petits enfants, nid d’âmes, y sommeillent.</span><br>
+ <span class="i0">La haute cheminée où quelques flammes veillent</span><br>
+ <span class="i0">Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,</span><br>
+ <span class="i0">Une femme à genoux prie, et songe et pâlit.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
+ <span class="i0">C’est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d’écume,</span><br>
+ <span class="i0">Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,</span><br>
+ <span class="i0">Le sinistre océan jette son noir sanglot.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">II</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’homme est en mer. Depuis l’enfance matelot,</span><br>
+ <span class="i0">Il livre au hasard sombre une rude bataille.</span><br>
+ <span class="i0">Pluie ou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille,</span><br>
+ <span class="i0">Car les petits enfants ont faim. Il part le soir</span><br>
+ <span class="i0">Quand l’eau profonde monte aux marches du musoir.</span><br>
+ <span class="i0">Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.</span><br>
+ <span class="i0">La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,</span><br>
+ <span class="i0">Remmaillant les filets, préparant l’hameçon,</span><br>
+ <span class="i0">Surveillant l’âtre où bout la soupe de poisson,</span><br>
+ <span class="i0">Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.</span><br>
+ <span class="i0">Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment.</span><br>
+ <span class="i0">Il s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit.</span><br>
+ <span class="i0">Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit.</span><br>
+ <span class="i0">Dans les brisants, parmi les lames en démence,</span><br>
+ <span class="i0">L’endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,</span><br>
+ <span class="i0">Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,</span><br>
+ <span class="i0">Où se plaît le poisson aux nageoires d’argent,</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’est qu’un point; c’est grand deux fois comme la chambre.</span><br>
+ <span class="i0">Or, la nuit, dans l’ondée et la brume, en décembre,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
+ <span class="i0">Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,</span><br>
+ <span class="i0">Comme il faut calculer la marée et le vent!</span><br>
+ <span class="i0">Comme il faut combiner sûrement les manœuvres!</span><br>
+ <span class="i0">Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres;</span><br>
+ <span class="i0">Le gouffre roule et tord ses plis démesurés</span><br>
+ <span class="i0">Et fait râler d’horreur les agrès effarés.</span><br>
+ <span class="i0">Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,</span><br>
+ <span class="i0">Et Jeannie en pleurant l’appelle; et leurs pensées</span><br>
+ <span class="i0">Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">III</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur</span><br>
+ <span class="i0">L’importune, et, parmi les écueils en décombres,</span><br>
+ <span class="i0">L’océan l’épouvante, et toutes sortes d’ombres</span><br>
+ <span class="i0">Passent dans son esprit, la mer, les matelots</span><br>
+ <span class="i0">Emportés à travers la colère des flots.</span><br>
+ <span class="i0">Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l’artère,</span><br>
+ <span class="i0">La froide horloge bat, jetant dans le mystère,</span><br>
+ <span class="i0">Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers;</span><br>
+ <span class="i0">Et chaque battement, dans l’énorme univers,</span><br>
+ <span class="i0">Ouvre aux âmes, essaims d’autours et de colombes,</span><br>
+ <span class="i0">D’un côté les berceaux et de l’autre les tombes.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle songe, elle rêve,—et tant de pauvreté!</span><br>
+ <span class="i0">Ses petits vont pieds nus l’hiver comme l’été.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
+ <span class="i0">Pas de pain de froment. On mange du pain d’orge.</span><br>
+ <span class="i0">—O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge,</span><br>
+ <span class="i0">La côte fait le bruit d’une enclume, on croit voir</span><br>
+ <span class="i0">Les constellations fuir dans l’ouragan noir</span><br>
+ <span class="i0">Comme les tourbillons d’étincelles de l’âtre.</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre</span><br>
+ <span class="i0">Sous le loup de satin qu’illuminent ses yeux,</span><br>
+ <span class="i0">Et c’est l’heure où minuit, brigand mystérieux,</span><br>
+ <span class="i0">Voilé d’ombre et de pluie et le front dans la bise,</span><br>
+ <span class="i0">Prend un pauvre marin frissonnant et le brise</span><br>
+ <span class="i0">Aux rochers monstrueux apparus brusquement.—</span><br>
+ <span class="i0">Horreur! l’homme dont l’onde éteint le hurlement,</span><br>
+ <span class="i0">Sent fondre et s’enfoncer le bâtiment qui plonge;</span><br>
+ <span class="i0">Il sent s’ouvrir sous lui l’ombre et l’abîme, et songe</span><br>
+ <span class="i0">Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ces mornes visions troublent son cœur, pareil</span><br>
+ <span class="i0">A la nuit. Elle tremble et pleure.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">IV</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">O pauvres femmes</span><br>
+ <span class="i0">De pêcheurs! c’est affreux de se dire: Mes âmes,</span><br>
+ <span class="i0">Père, amant, frères, fils, tout ce que j’ai de cher,</span><br>
+ <span class="i0">C’est là, dans ce chaos! mon cœur, mon sang, ma chair!—</span><br>
+ <span class="i0">Ciel! être en proie aux flots, c’est être en proie aux bêtes.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
+ <span class="i0">Oh! songer que l’eau joue avec toutes ces têtes,</span><br>
+ <span class="i0">Depuis le mousse enfant jusqu’au mari patron,</span><br>
+ <span class="i0">Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,</span><br>
+ <span class="i0">Dénoue au-dessus d’eux sa longue et folle tresse</span><br>
+ <span class="i0">Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’on ne sait jamais au juste ce qu’ils font,</span><br>
+ <span class="i0">Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,</span><br>
+ <span class="i0">A tous ces gouffres d’ombre où ne luit nulle étoile,</span><br>
+ <span class="i0">Ils n’ont qu’un bout de planche avec un bout de toile!</span><br>
+ <span class="i0">Souci lugubre! on court à travers les galets,</span><br>
+ <span class="i0">Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les!</span><br>
+ <span class="i0">Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée</span><br>
+ <span class="i0">Toujours sombre, la mer toujours bouleversée!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul!</span><br>
+ <span class="i0">Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul!</span><br>
+ <span class="i0">Pas d’aide. Ses enfants sont trop petits.—O mère!</span><br>
+ <span class="i0">Tu dis: S’ils étaient grands! leur père est seul!—Chimère!</span><br>
+ <span class="i0">Plus tard, quand ils seront près du père et partis,</span><br>
+ <span class="i0">Tu diras en pleurant: Oh! s’ils étaient petits!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">V</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle prend sa lanterne et sa cape.—C’est l’heure</span><br>
+ <span class="i0">D’aller voir s’il revient, si la mer est meilleure,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
+ <span class="i0">S’il fait jour, si la flamme est au mât du signal.</span><br>
+ <span class="i0">Allons!—Et la voilà qui part. L’air matinal</span><br>
+ <span class="i0">Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’espace où le flot des ténèbres s’épanche.</span><br>
+ <span class="i0">Il pleut. Rien n’est plus noir que la pluie au matin;</span><br>
+ <span class="i0">On dirait que le jour tremble et doute, incertain,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’ainsi que l’enfant l’aube pleure de naître.</span><br>
+ <span class="i0">Elle va. L’on ne voit luire aucune fenêtre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin,</span><br>
+ <span class="i0">Avec je ne sais quoi de lugubre et d’humain</span><br>
+ <span class="i0">Une sombre masure apparaît décrépite;</span><br>
+ <span class="i0">Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite;</span><br>
+ <span class="i0">Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux;</span><br>
+ <span class="i0">La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,</span><br>
+ <span class="i0">Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d’un fleuve.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,</span><br>
+ <span class="i0">Dit-elle; mon mari, l’autre jour, la trouva</span><br>
+ <span class="i0">Malade et seule; il faut voir comment elle va.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle frappe à la porte, elle écoute; personne</span><br>
+ <span class="i0">Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.</span><br>
+ <span class="i0">—Malade! Et ses enfants! comme c’est mal nourri!</span><br>
+ <span class="i0">Elle n’en a que deux, mais elle est sans mari.—</span><br>
+ <span class="i0">Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle.</span><br>
+ <span class="i0">Et la maison se tait toujours.—Ah! Dieu! dit-elle,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
+ <span class="i0">Comme elle dort, qu’il faut l’appeler si longtemps!—</span><br>
+ <span class="i0">La porte, cette fois, comme si, par instants,</span><br>
+ <span class="i0">Les objets étaient pris d’une pitié suprême,</span><br>
+ <span class="i0">Morne, tourna dans l’ombre et s’ouvrit d’elle-même.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">VI</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans</span><br>
+ <span class="i0">Du noir logis muet au bord des flots grondants.</span><br>
+ <span class="i0">L’eau tombait du plafond comme des trous d’un crible.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au fond était couchée une forme terrible;</span><br>
+ <span class="i0">Une femme immobile et renversée, ayant</span><br>
+ <span class="i0">Les pieds nus, le regard obscur, l’air effrayant;</span><br>
+ <span class="i0">Un cadavre;—autrefois, mère joyeuse et forte;—</span><br>
+ <span class="i0">Le spectre échevelé de la misère morte;</span><br>
+ <span class="i0">Ce qui reste du pauvre après un long combat.</span><br>
+ <span class="i0">Elle laissait, parmi la paille du grabat,</span><br>
+ <span class="i0">Son bras livide et froid et sa main déjà verte</span><br>
+ <span class="i0">Pendre, et l’horreur sortait de cette bouche ouverte</span><br>
+ <span class="i0">D’où l’âme en s’enfuyant, sinistre, avait jeté</span><br>
+ <span class="i0">Ce grand cri de la mort qu’entend l’éternité!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Près du lit où gisait la mère de famille,</span><br>
+ <span class="i0">Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
+ <span class="i0">Dans le même berceau souriaient endormis.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mère, se sentant mourir, leur avait mis</span><br>
+ <span class="i0">Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,</span><br>
+ <span class="i0">Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,</span><br>
+ <span class="i0">Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,</span><br>
+ <span class="i0">Et pour qu’ils eussent chaud pendant qu’elle aurait froid.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">VII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble!</span><br>
+ <span class="i0">Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble</span><br>
+ <span class="i0">Que rien n’éveillerait ces orphelins dormant,</span><br>
+ <span class="i0">Pas même le clairon du dernier jugement;</span><br>
+ <span class="i0">Car, étant innocents, ils n’ont pas peur du juge.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.</span><br>
+ <span class="i0">Du vieux toit crevassé, d’où la rafale sort,</span><br>
+ <span class="i0">Une goutte parfois tombe sur ce front mort,</span><br>
+ <span class="i0">Glisse sur cette joue et devient une larme.</span><br>
+ <span class="i0">La vague sonne ainsi qu’une cloche d’alarme.</span><br>
+ <span class="i0">La morte écoute l’ombre avec stupidité.</span><br>
+ <span class="i0">Car le corps, quand l’esprit radieux l’a quitté,</span><br>
+ <span class="i0">A l’air de chercher l’âme et de rappeler l’ange;</span><br>
+ <span class="i0">Il semble qu’on entend ce dialogue étrange</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
+ <span class="i0">Entre la bouche pâle et l’œil triste et hagard:</span><br>
+ <span class="i0">—Qu’as-tu fait de ton souffle?—Et toi, de ton regard?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,</span><br>
+ <span class="i0">Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres.</span><br>
+ <span class="i0">Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,</span><br>
+ <span class="i0">Le sort donne pour but au festin, au berceau,</span><br>
+ <span class="i0">Aux mères adorant l’enfance épanouie,</span><br>
+ <span class="i0">Aux baisers de la chair dont l’âme est éblouie,</span><br>
+ <span class="i0">Aux chansons, au sourire, à l’amour frais et beau,</span><br>
+ <span class="i0">Le refroidissement lugubre du tombeau!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">VIII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu’est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte?</span><br>
+ <span class="i0">Sous sa cape aux longs plis qu’est-ce donc qu’elle emporte?</span><br>
+ <span class="i0">Qu’est-ce donc que Jeannie emporte en s’en allant?</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant</span><br>
+ <span class="i0">Se hâte-t-il ainsi? D’où vient qu’en la ruelle</span><br>
+ <span class="i0">Elle court, sans oser regarder derrière elle?</span><br>
+ <span class="i0">Qu’est-ce donc qu’elle cache avec un air troublé</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’ombre, sur son lit? Qu’a-t-elle donc volé?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
+ <p class="center">IX</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand elle fut rentrée au logis, la falaise</span><br>
+ <span class="i0">Blanchissait; près du lit elle prit une chaise</span><br>
+ <span class="i0">Et s’assit toute pâle; on eût dit qu’elle avait</span><br>
+ <span class="i0">Un remords, et son front tomba sur le chevet,</span><br>
+ <span class="i0">Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche</span><br>
+ <span class="i0">Parlait pendant qu’au loin grondait la mer farouche.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a</span><br>
+ <span class="i0">Déjà tant de souci! Qu’est-ce que j’ai fait là?</span><br>
+ <span class="i0">Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille!</span><br>
+ <span class="i0">Il n’avait pas assez de peine; il faut que j’aille</span><br>
+ <span class="i0">Lui donner celle-là de plus.—C’est lui?—Non. Rien.</span><br>
+ <span class="i0">—J’ai mal fait.—S’il me bat, je dirai: Tu fais bien.</span><br>
+ <span class="i0">—Est-ce lui?—Non.—Tant mieux.—La porte bouge comme</span><br>
+ <span class="i0">Si l’on entrait.—Mais non.—Voilà-t-il pas, pauvre homme,</span><br>
+ <span class="i0">Que j’ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!—</span><br>
+ <span class="i0">Puis elle demeura pensive et frissonnant,</span><br>
+ <span class="i0">S’enfonçant par degrés dans son angoisse intime,</span><br>
+ <span class="i0">Perdue en son souci comme dans un abîme,</span><br>
+ <span class="i0">N’entendant même plus les bruits extérieurs,</span><br>
+ <span class="i0">Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’onde et la marée et le vent en colère.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
+ <span class="i0">La porte tout à coup s’ouvrit, bruyante et claire,</span><br>
+ <span class="i0">Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc;</span><br>
+ <span class="i0">Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,</span><br>
+ <span class="i0">Joyeux, parut au seuil, et dit: C’est la marine!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">X</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—C’est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine</span><br>
+ <span class="i0">Elle prit son mari comme on prend un amant,</span><br>
+ <span class="i0">Et lui baisa sa veste avec emportement,</span><br>
+ <span class="i0">Tandis que le marin disait:—Me voici, femme!</span><br>
+ <span class="i0">Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme</span><br>
+ <span class="i0">Son cœur bon et content que Jeannie éclairait.</span><br>
+ <span class="i0">—Je suis volé, dit-il; la mer, c’est la forêt.</span><br>
+ <span class="i0">—Quel temps a-t-il fait?—Dur.—Et la pêche?—Mauvaise.</span><br>
+ <span class="i0">Mais, vois-tu, je t’embrasse et me voilà bien aise.</span><br>
+ <span class="i0">Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.</span><br>
+ <span class="i0">Le diable était caché dans le vent qui soufflait.</span><br>
+ <span class="i0">Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,</span><br>
+ <span class="i0">J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre</span><br>
+ <span class="i0">A cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?—</span><br>
+ <span class="i0">Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.</span><br>
+ <span class="i0">—Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l’ordinaire,</span><br>
+ <span class="i0">J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,</span><br>
+ <span class="i0">J’avais peur.—Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal.—</span><br>
+ <span class="i0">Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
+ <span class="i0">Elle dit:—A propos, notre voisine est morte.</span><br>
+ <span class="i0">C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,</span><br>
+ <span class="i0">Dans la soirée, après que vous fûtes partis.</span><br>
+ <span class="i0">Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.</span><br>
+ <span class="i0">L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine;</span><br>
+ <span class="i0">L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.</span><br>
+ <span class="i0">La pauvre bonne femme était dans le besoin.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin</span><br>
+ <span class="i0">Son bonnet de forçat mouillé par la tempête:</span><br>
+ <span class="i0">—Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,</span><br>
+ <span class="i0">Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.</span><br>
+ <span class="i0">Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait</span><br>
+ <span class="i0">De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?</span><br>
+ <span class="i0">Bah! tant pis! ce n’est pas ma faute. C’est l’affaire</span><br>
+ <span class="i0">Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?</span><br>
+ <span class="i0">C’est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.</span><br>
+ <span class="i0">Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.</span><br>
+ <span class="i0">Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez.</span><br>
+ <span class="i0">Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,</span><br>
+ <span class="i0">Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.</span><br>
+ <span class="i0">C’est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;</span><br>
+ <span class="i0">Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,</span><br>
+ <span class="i0">Cela nous grimpera le soir sur les genoux.</span><br>
+ <span class="i0">Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.</span><br>
+ <span class="i0">Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres</span><br>
+ <span class="i0">Cette petite fille et ce petit garçon,</span><br>
+ <span class="i0">Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
+ <span class="i0">Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche,</span><br>
+ <span class="i0">C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu? Ça te fâche?</span><br>
+ <span class="i0">D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_163">163</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_9"><span class="small90">LIII</span><br><br>
+ <span class="big140">LE CRAPAUD</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_165">165</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_9a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses?</span><br>
+ <span class="i0">Le couchant rayonnait dans les nuages roses;</span><br>
+ <span class="i0">C’était la fin d’un jour d’orage, et l’occident</span><br>
+ <span class="i0">Changeait l’ondée en flamme en son brasier ardent;</span><br>
+ <span class="i0">Près d’une ornière, au bord d’une flaque de pluie,</span><br>
+ <span class="i0">Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie;</span><br>
+ <span class="i0">Grave, il songeait; l’horreur contemplait la splendeur.</span><br>
+ <span class="i0">(Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur?</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! le bas-empire est couvert d’Augustules,</span><br>
+ <span class="i0">Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules</span><br>
+ <span class="i0">Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!)</span><br>
+ <span class="i0">Les feuilles s’empourpraient dans les arbres vermeils;</span><br>
+ <span class="i0">L’eau miroitait, mêlée à l’herbe, dans l’ornière;</span><br>
+ <span class="i0">Le soir se déployait ainsi qu’une bannière;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
+ <span class="i0">L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli;</span><br>
+ <span class="i0">Tout s’apaisait, dans l’air, sur l’onde; et, plein d’oubli,</span><br>
+ <span class="i0">Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,</span><br>
+ <span class="i0">Doux, regardait la grande auréole solaire.</span><br>
+ <span class="i0">Peut-être le maudit se sentait-il béni;</span><br>
+ <span class="i0">Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini;</span><br>
+ <span class="i0">Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche</span><br>
+ <span class="i0">L’éclair d’en haut, parfois tendre et parfois farouche;</span><br>
+ <span class="i0">Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,</span><br>
+ <span class="i0">Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux.</span><br>
+ <span class="i0">Un homme qui passait vit la hideuse bête,</span><br>
+ <span class="i0">Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête;</span><br>
+ <span class="i0">C’était un prêtre ayant un livre qu’il lisait;</span><br>
+ <span class="i0">Puis une femme, avec une fleur au corset,</span><br>
+ <span class="i0">Vint et lui creva l’œil du bout de son ombrelle;</span><br>
+ <span class="i0">Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.</span><br>
+ <span class="i0">Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.</span><br>
+ <span class="i0">—J’étais enfant, j’étais petit, j’étais cruel;—</span><br>
+ <span class="i0">Tout homme sur la terre, où l’âme erre asservie,</span><br>
+ <span class="i0">Peut commencer ainsi le récit de sa vie.</span><br>
+ <span class="i0">On a le jeu, l’ivresse et l’aube dans les yeux,</span><br>
+ <span class="i0">On a sa mère, on est des écoliers joyeux,</span><br>
+ <span class="i0">De petits hommes gais, respirant l’atmosphère</span><br>
+ <span class="i0">A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire</span><br>
+ <span class="i0">Sinon de torturer quelque être malheureux?</span><br>
+ <span class="i0">Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.</span><br>
+ <span class="i0">C’était l’heure où des champs les profondeurs s’azurent.</span><br>
+ <span class="i0">Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l’aperçurent</span><br>
+ <span class="i0">Et crièrent:—Tuons ce vilain animal,</span><br>
+ <span class="i0">Et, puisqu’il est si laid, faisons-lui bien du mal!—</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
+ <span class="i0">Et chacun d’eux, riant,—l’enfant rit quand il tue,—</span><br>
+ <span class="i0">Se mit à le piquer d’une branche pointue,</span><br>
+ <span class="i0">Élargissant le trou de l’œil crevé, blessant</span><br>
+ <span class="i0">Les blessures, ravis, applaudis du passant;</span><br>
+ <span class="i0">Car les passants riaient; et l’ombre sépulcrale</span><br>
+ <span class="i0">Couvrait ce noir martyr qui n’a pas même un râle,</span><br>
+ <span class="i0">Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait</span><br>
+ <span class="i0">Sur ce pauvre être ayant pour crime d’être laid;</span><br>
+ <span class="i0">Il fuyait; il avait une patte arrachée;</span><br>
+ <span class="i0">Un enfant le frappait d’une pelle ébréchée;</span><br>
+ <span class="i0">Et chaque coup faisait écumer ce proscrit</span><br>
+ <span class="i0">Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,</span><br>
+ <span class="i0">Même sous le grand ciel, rampe au fond d’une cave;</span><br>
+ <span class="i0">Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave!</span><br>
+ <span class="i0">Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt</span><br>
+ <span class="i0">Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait;</span><br>
+ <span class="i0">On eût dit qu’il sortait de quelque affreuse serre.</span><br>
+ <span class="i0">Oh! la sombre action, empirer la misère!</span><br>
+ <span class="i0">Ajouter de l’horreur à la difformité!</span><br>
+ <span class="i0">Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,</span><br>
+ <span class="i0">Il respirait toujours; sans abri, sans asile,</span><br>
+ <span class="i0">Il rampait; on eût dit que la mort, difficile,</span><br>
+ <span class="i0">Le trouvait si hideux qu’elle le refusait;</span><br>
+ <span class="i0">Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,</span><br>
+ <span class="i0">Mais il leur échappa, glissant le long des haies;</span><br>
+ <span class="i0">L’ornière était béante, il y traîna ses plaies</span><br>
+ <span class="i0">Et s’y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert,</span><br>
+ <span class="i0">Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,</span><br>
+ <span class="i0">Lavant la cruauté de l’homme en cette boue;</span><br>
+ <span class="i0">Et les enfants, avec le printemps sur la joue,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
+ <span class="i0">Blonds, charmants, ne s’étaient jamais tant divertis.</span><br>
+ <span class="i0">Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits</span><br>
+ <span class="i0">Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,</span><br>
+ <span class="i0">Allons pour l’achever prendre une grosse pierre!</span><br>
+ <span class="i0">Tous ensemble, sur l’être au hasard exécré,</span><br>
+ <span class="i0">Ils fixaient leurs regards, et le désespéré</span><br>
+ <span class="i0">Regardait s’incliner sur lui ces fronts horribles.</span><br>
+ <span class="i0">—Hélas! ayons des buts, mais n’ayons pas de cibles;</span><br>
+ <span class="i0">Quand nous visons un point de l’horizon humain,</span><br>
+ <span class="i0">Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.—</span><br>
+ <span class="i0">Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase;</span><br>
+ <span class="i0">C’était de la fureur et c’était de l’extase;</span><br>
+ <span class="i0">Un des enfants revint, apportant un pavé,</span><br>
+ <span class="i0">Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,</span><br>
+ <span class="i0">Et dit:—Nous allons voir comment cela va faire.—</span><br>
+ <span class="i0">Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,</span><br>
+ <span class="i0">Le hasard amenait un chariot très lourd</span><br>
+ <span class="i0">Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd;</span><br>
+ <span class="i0">Cet âne harassé, boiteux et lamentable,</span><br>
+ <span class="i0">Après un jour de marche approchait de l’étable;</span><br>
+ <span class="i0">Il roulait la charrette et portait un panier;</span><br>
+ <span class="i0">Chaque pas qu’il faisait semblait l’avant-dernier;</span><br>
+ <span class="i0">Cette bête marchait, battue, exténuée;</span><br>
+ <span class="i0">Les coups l’enveloppaient ainsi qu’une nuée;</span><br>
+ <span class="i0">Il avait dans ses yeux voilés d’une vapeur</span><br>
+ <span class="i0">Cette stupidité qui peut-être est stupeur;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’ornière était creuse, et si pleine de boue</span><br>
+ <span class="i0">Et d’un versant si dur, que chaque tour de roue</span><br>
+ <span class="i0">Était comme un lugubre et rauque arrachement;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’âne allait geignant et l’ânier blasphémant;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
+ <span class="i0">La route descendait et poussait la bourrique;</span><br>
+ <span class="i0">L’âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,</span><br>
+ <span class="i0">Dans une profondeur où l’homme ne va pas.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les enfants, entendant cette roue et ce pas,</span><br>
+ <span class="i0">Se tournèrent bruyants et virent la charrette:</span><br>
+ <span class="i0">—Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête!</span><br>
+ <span class="i0">Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend</span><br>
+ <span class="i0">Et va passer dessus, c’est bien plus amusant.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tous regardaient.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i16">Soudain, avançant dans l’ornière</span><br>
+ <span class="i0">Où le monstre attendait sa torture dernière,</span><br>
+ <span class="i0">L’âne vit le crapaud, et, triste,—hélas! penché</span><br>
+ <span class="i0">Sur un plus triste,—lourd, rompu, morne, écorché,</span><br>
+ <span class="i0">Il sembla le flairer avec sa tête basse;</span><br>
+ <span class="i0">Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce;</span><br>
+ <span class="i0">Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant</span><br>
+ <span class="i0">Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,</span><br>
+ <span class="i0">Résistant à l’ânier qui lui criait: Avance!</span><br>
+ <span class="i0">Maîtrisant du fardeau l’affreuse connivence,</span><br>
+ <span class="i0">Avec sa lassitude acceptant le combat,</span><br>
+ <span class="i0">Tirant le chariot et soulevant le bât,</span><br>
+ <span class="i0">Hagard, il détourna la roue inexorable,</span><br>
+ <span class="i0">Laissant derrière lui vivre ce misérable;</span><br>
+ <span class="i0">Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
+ <span class="i0">Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,</span><br>
+ <span class="i0">Un des enfants—celui qui conte cette histoire—</span><br>
+ <span class="i0">Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,</span><br>
+ <span class="i0">Entendit une voix qui lui disait: Sois bon!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bonté de l’idiot! diamant du charbon!</span><br>
+ <span class="i0">Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres!</span><br>
+ <span class="i0">Les célestes n’ont rien de plus que les funèbres</span><br>
+ <span class="i0">Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,</span><br>
+ <span class="i0">Songent, et, n’ayant pas la joie, ont la pitié.</span><br>
+ <span class="i0">O spectacle sacré! l’ombre secourant l’ombre,</span><br>
+ <span class="i0">L’âme obscure venant en aide à l’âme sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Le stupide, attendri, sur l’affreux se penchant,</span><br>
+ <span class="i0">Le damné bon faisant rêver l’élu méchant!</span><br>
+ <span class="i0">L’animal avançant lorsque l’homme recule!</span><br>
+ <span class="i0">Dans la sérénité du pâle crépuscule,</span><br>
+ <span class="i0">La brute par moments pense et sent qu’elle est sœur</span><br>
+ <span class="i0">De la mystérieuse et profonde douceur;</span><br>
+ <span class="i0">Il suffit qu’un éclair de grâce brille en elle</span><br>
+ <span class="i0">Pour qu’elle soit égale à l’étoile éternelle;</span><br>
+ <span class="i0">Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,</span><br>
+ <span class="i0">Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,</span><br>
+ <span class="i0">Fait quelques pas de plus, s’écarte et se dérange</span><br>
+ <span class="i0">Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,</span><br>
+ <span class="i0">Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,</span><br>
+ <span class="i0">Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.</span><br>
+ <span class="i0">Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites?</span><br>
+ <span class="i0">Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites?</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
+ <span class="i0">Crois, pleure, abîme-toi dans l’insondable amour!</span><br>
+ <span class="i0">Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour;</span><br>
+ <span class="i0">Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,</span><br>
+ <span class="i0">La bonté qui, du monde éclaire le visage,</span><br>
+ <span class="i0">La bonté, ce regard du matin ingénu,</span><br>
+ <span class="i0">La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,</span><br>
+ <span class="i0">Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime,</span><br>
+ <span class="i0">Est le trait d’union ineffable et suprême</span><br>
+ <span class="i0">Qui joint, dans l’ombre, hélas! si lugubre souvent,</span><br>
+ <span class="i0">Le grand ignorant, l’âne, à Dieu le grand savant.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_173">173</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_10"><span class="small90">LIV</span><br><br>
+ <span class="big140">LA VISION DE DANTE</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_175">175</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_10a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dante m’est apparu. Voici ce qu’il m’a dit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">I</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je dormais sous la pierre où l’homme refroidit.</span><br>
+ <span class="i0">Je sentais pénétrer, abattu comme l’arbre,</span><br>
+ <span class="i0">L’oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre.</span><br>
+ <span class="i0">Tout en dormant je crus entendre à mon côté</span><br>
+ <span class="i0">Une voix qui parlait dans cette obscurité,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui disait des mots étranges et funèbres.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
+ <span class="i0">Je m’écriai: Qui donc est là dans les ténèbres?</span><br>
+ <span class="i0">Et j’ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants:</span><br>
+ <span class="i0">Combien ai-je dormi? La voix dit: Cinq cents ans;</span><br>
+ <span class="i0">Tu viens de t’éveiller pour finir ton poëme</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’an cinquante-trois du siècle dix-neuvième.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je me réveillai tout à fait; je n’avais</span><br>
+ <span class="i0">Plus rien autour de moi; la tombe aux durs chevets</span><br>
+ <span class="i0">S’était évanouie avec sa voûte sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Et j’étais hors du temps, de la forme et du nombre;</span><br>
+ <span class="i0">Debout sans savoir où ni sans savoir sur quoi.</span><br>
+ <span class="i0">Enfin un peu de jour arriva jusqu’à moi,</span><br>
+ <span class="i0">Mes prunelles s’étant à l’ombre habituées;</span><br>
+ <span class="i0">Alors je distinguai deux portes de nuées,</span><br>
+ <span class="i0">L’une au fond, devant moi, l’autre en bas, au-dessous</span><br>
+ <span class="i0">D’un brouillard composé des éléments dissous,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un puits qu’on verrait dans les eaux. La première,</span><br>
+ <span class="i0">Splendide, semblait faite avec de la lumière;</span><br>
+ <span class="i0">C’était un trou de feu dans un nuage d’or;</span><br>
+ <span class="i0">Quelqu’un, celui qui parle aux sibylles d’Endor,</span><br>
+ <span class="i0">Pour construire cet arc, splendide météore,</span><br>
+ <span class="i0">Avait pris et courbé les rayons de l’aurore;</span><br>
+ <span class="i0">Du moins je le pensai, non sans frémissement.</span><br>
+ <span class="i0">Cette porte, où luisaient l’astre et le diamant,</span><br>
+ <span class="i0">Brillait au plus profond de l’espace livide</span><br>
+ <span class="i0">Comme un point lumineux et posait sur le vide;</span><br>
+ <span class="i0">On voyait au-dessous le libre éther flotter,</span><br>
+ <span class="i0">Car nul mont n’eût osé s’offrir pour la porter,</span><br>
+ <span class="i0">Et, sous les saints piliers de cette arche vivante,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
+ <span class="i0">Le Sinaï lui-même eût croulé d’épouvante.</span><br>
+ <span class="i0">L’autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur</span><br>
+ <span class="i0">Noir comme une fumée, et ridé comme un mur</span><br>
+ <span class="i0">Vaguement aperçu dans des épaisseurs mornes,</span><br>
+ <span class="i0">Mêlant ses bords confus aux profondeurs sans bornes,</span><br>
+ <span class="i0">Espèce d’antre informe en ténèbres construit,</span><br>
+ <span class="i0">Cratère fait de bronze et couronnant la nuit.</span><br>
+ <span class="i0">Cette porte semblait la bouche des abîmes.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Songeant à tous les maux qu’ici-bas nous subîmes,</span><br>
+ <span class="i0">Mon esprit, où la crainte accompagne l’espoir,</span><br>
+ <span class="i0">Du portail rayonnant allait au porche noir,</span><br>
+ <span class="i0">Et, me ressouvenant de ce qu’on fait sur terre,</span><br>
+ <span class="i0">J’entrevis que c’étaient les portes du mystère.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Soudain tout s’éclipsa, brusquement obscurci.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">II</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,</span><br>
+ <span class="i0">Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières</span><br>
+ <span class="i0">Une main invisible avait lié des pierres.</span><br>
+ <span class="i0">J’étais comme est un prêtre au seuil du saint parvis,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
+ <span class="i0">Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre; l’ombre hideuse, ignorée, insondable,</span><br>
+ <span class="i0">De l’invisible Rien vision formidable,</span><br>
+ <span class="i0">Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,</span><br>
+ <span class="i0">Où dans l’obscurité l’obscurité se fond;</span><br>
+ <span class="i0">Point d’escalier, de pont, de spirale, de rampe;</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre sans un regard, l’ombre sans une lampe;</span><br>
+ <span class="i0">Le noir de l’inconnu, d’aucun vent agité;</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre, voile effrayant du spectre éternité.</span><br>
+ <span class="i0">Qui n’a point vu cela n’a rien vu de terrible.</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’espace béant, l’étendue impossible,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque chose d’affreux, de trouble et de perdu</span><br>
+ <span class="i0">Qui fuit dans tous les sens devant l’œil éperdu,</span><br>
+ <span class="i0">La cécité glacée et plus qu’un marbre lourde,</span><br>
+ <span class="i0">Une tranquillité muette, aveugle et sourde,</span><br>
+ <span class="i0">L’horrible intérieur d’un sépulcre infini.</span><br>
+ <span class="i0">Cependant un reflet sur mon cercueil jauni</span><br>
+ <span class="i0">Me fit tressaillir, mais tout restait immobile;</span><br>
+ <span class="i0">Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille,</span><br>
+ <span class="i0">Un flamboiement profond, fixe, silencieux,</span><br>
+ <span class="i0">Pareil à la clarté que ferait à nos yeux</span><br>
+ <span class="i0">Derrière un rideau noir une torche allumée.</span><br>
+ <span class="i0">Et nul bruit ne sortait de l’ombre inanimée;</span><br>
+ <span class="i0">Car, sachez-le, vivants, hors du clair firmament,</span><br>
+ <span class="i0">L’affreuse immensité se tait lugubrement.</span><br>
+ <span class="i0">Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Regarder comme un œil et penser comme une âme;</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’était cependant qu’un voile, et l’on sentait</span><br>
+ <span class="i0">Derrière la lueur quelqu’un qui méditait.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
+ <p class="center">III</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles</span><br>
+ <span class="i0">Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles;</span><br>
+ <span class="i0">Je compris où j’étais et j’eus un tremblement;</span><br>
+ <span class="i0">Car soudain j’aperçus, dans ce rayonnement</span><br>
+ <span class="i0">Semblable aux visions que voyaient les prophètes,</span><br>
+ <span class="i0">Les sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes;</span><br>
+ <span class="i0">La clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils,</span><br>
+ <span class="i0">Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils</span><br>
+ <span class="i0">Aux sept géants qui sont sur le palais Farnèse,</span><br>
+ <span class="i0">Et, comme lorsqu’on est devant une fournaise,</span><br>
+ <span class="i0">Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté.</span><br>
+ <span class="i0">L’abîme obscur, hagard, funèbre, illimité,</span><br>
+ <span class="i0">Semblait plein de terreur devant cette lumière.</span><br>
+ <span class="i0">J’essayai de prier, mais en vain; la prière</span><br>
+ <span class="i0">Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit</span><br>
+ <span class="i0">Et rentre au nid, tremblant, parce qu’il fait trop nuit;</span><br>
+ <span class="i0">Et je restai glacé devant la clarté blême</span><br>
+ <span class="i0">Comme si j’eusse été quelque abîme moi-même.</span><br>
+ <span class="i0">Et je me dis: Voici qu’on va juger quelqu’un.</span><br>
+ <span class="i0">Cette ombre, des forfaits c’est le gouffre commun;</span><br>
+ <span class="i0">Ce feu, c’est la clarté de la face du juge.</span><br>
+ <span class="i0">Et j’eus peur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
+ <p class="center">IV</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i12">O sentence! ô peine sans refuge!</span><br>
+ <span class="i0">Tomber dans le silence et la brume à jamais!</span><br>
+ <span class="i0">D’abord quelque clarté des lumineux sommets</span><br>
+ <span class="i0">Vous laisse distinguer vos mains désespérées.</span><br>
+ <span class="i0">On tombe, on voit passer des formes effarées,</span><br>
+ <span class="i0">Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur,</span><br>
+ <span class="i0">Des visages hideux qu’éclaire une lueur.</span><br>
+ <span class="i0">Puis on ne voit plus rien. Tout s’efface et recule,</span><br>
+ <span class="i0">La nuit morne succède au sombre crépuscule.</span><br>
+ <span class="i0">On tombe. On n’est pas seul dans ces limbes d’en bas;</span><br>
+ <span class="i0">On sent frissonner ceux qu’on ne distingue pas;</span><br>
+ <span class="i0">On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes;</span><br>
+ <span class="i0">On se sent devenir les larves que nous sommes;</span><br>
+ <span class="i0">On entrevoit l’horreur des lieux inaperçus,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’abîme au-dessous, et l’abîme au-dessus.</span><br>
+ <span class="i0">Puis tout est vide! On est le grain que le vent sème.</span><br>
+ <span class="i0">On n’entend pas le cri qu’on a poussé soi-même;</span><br>
+ <span class="i0">On sent les profondeurs qui s’emparent de vous;</span><br>
+ <span class="i0">Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux;</span><br>
+ <span class="i0">On lève au ciel les yeux et l’on voit l’ombre horrible;</span><br>
+ <span class="i0">On est dans l’impalpable, on est dans l’invisible;</span><br>
+ <span class="i0">Des souffles par moments passent dans cette nuit.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
+ <span class="i0">Puis on ne sent plus rien.—Pas un vent, pas un bruit,</span><br>
+ <span class="i0">Pas un souffle; la mort, la nuit; nulle rencontre;</span><br>
+ <span class="i0">Rien, pas même une chute affreuse ne se montre.</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on songe à la vie, au soleil, aux amours,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on pense toujours, et l’on tombe toujours!</span><br>
+ <span class="i0">Et le froid du néant lentement vous pénètre!</span><br>
+ <span class="i0">Vivants! tomber, tomber, et tomber, sans connaître</span><br>
+ <span class="i0">Où l’on va, sans savoir où les autres s’en vont!</span><br>
+ <span class="i0">Une chute sans fin dans une nuit sans fond,</span><br>
+ <span class="i0">Voilà l’enfer.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">V</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i12">Pendant que je songeais, l’espace</span><br>
+ <span class="i0">Vibra comme un vitrail quand un chariot passe,</span><br>
+ <span class="i0">Et je vis apparaître un ange surprenant.</span><br>
+ <span class="i0">C’était un être ailé, sévère et rayonnant.</span><br>
+ <span class="i0">Comme Jésus du front passait les douze apôtres,</span><br>
+ <span class="i0">Ce bel archange était plus grand que tous les autres,</span><br>
+ <span class="i0">Il avait la hauteur de deux stades romains;</span><br>
+ <span class="i0">Il tenait les morceaux d’un glaive dans ses mains;</span><br>
+ <span class="i0">Il portait sur sa tête ingénue et superbe</span><br>
+ <span class="i0">Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe:</span><br>
+ <span class="i0">—<span class="smcap">Justice.</span>—On le pouvait lire distinctement,</span><br>
+ <span class="i0">Chaque lettre du mot était un diamant.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
+ <span class="i0">Justice! O mot profond que les gouffres vénèrent!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand l’archange parut, les trompettes sonnèrent.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l’archange cria:—Trépassés! trépassés!</span><br>
+ <span class="i0">Levez-vous, accourez, venez, comparaissez!</span><br>
+ <span class="i0">Voici l’instant où l’aigle aura peur des colombes.</span><br>
+ <span class="i0">O victimes! sortez des nuits, sortez des tombes,</span><br>
+ <span class="i0">Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois!</span><br>
+ <span class="i0">Venez du fond des mers, venez du fond des bois,</span><br>
+ <span class="i0">Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure!</span><br>
+ <span class="i0">Car le juge est assis pour punir, et c’est l’heure</span><br>
+ <span class="i0">Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,</span><br>
+ <span class="i0">Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et quand l’ange eut fini, les ténèbres s’émurent.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_183">183</span>
+ <p class="center">VI</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent</span><br>
+ <span class="i0">Éclata tout à coup dans le gouffre muet,</span><br>
+ <span class="i0">Et je vis quelque chose en bas qui remuait.</span><br>
+ <span class="i0">C’était comme un point noir, puis comme une fumée,</span><br>
+ <span class="i0">Puis comme la poussière où s’avance une armée,</span><br>
+ <span class="i0">Puis comme une île d’ombre au sein des nuits flottant,</span><br>
+ <span class="i0">Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,</span><br>
+ <span class="i0">Triste, livide, énorme, ayant un air de rage,</span><br>
+ <span class="i0">Venait et grandissait, poussé d’un vent d’orage.</span><br>
+ <span class="i0">Ce bloc était confus comme un brouillard du soir.</span><br>
+ <span class="i0">Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C’était une nuée et c’était une foule.</span><br>
+ <span class="i0">Cela voguait, courait, roulait comme une houle;</span><br>
+ <span class="i0">Et puis cela faisait un bruit mystérieux.</span><br>
+ <span class="i0">Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux.</span><br>
+ <span class="i0">Je leur criai:—Quels sont les noms dont on vous nomme?</span><br>
+ <span class="i0">O spectres, comme vous j’étais jadis un homme,</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes maintenant des spectres comme moi.—</span><br>
+ <span class="i0">Ils n’entendirent point et passèrent. L’effroi</span><br>
+ <span class="i0">Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d’ombres.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
+ <span class="i0">Les uns étaient assis sur d’informes décombres;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres, je les voyais quoiqu’un vent les chassât,</span><br>
+ <span class="i0">Terribles, agitaient des vestes de forçat;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres étaient au joug liés comme des bêtes;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres étaient des corps qui n’avaient pas de têtes;</span><br>
+ <span class="i0">Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet;</span><br>
+ <span class="i0">Des enfants morts tenaient encore leur jouet,</span><br>
+ <span class="i0">Et leur crâne entr’ouvert laissait voir leurs cervelles;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres gisaient en tas ainsi que des javelles;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres avaient au cou la corde du gibet;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres traînaient des fers; un autre se courbait,</span><br>
+ <span class="i0">L’affreux plafond trop bas d’un cachot solitaire</span><br>
+ <span class="i0">Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre;</span><br>
+ <span class="i0">Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux,</span><br>
+ <span class="i0">Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles;</span><br>
+ <span class="i0">Innombrables, meurtris, pâles, échevelés,</span><br>
+ <span class="i0">Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés,</span><br>
+ <span class="i0">Dressaient leur front, et ceux qui n’avaient pas de têtes</span><br>
+ <span class="i0">Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes</span><br>
+ <span class="i0">Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés,</span><br>
+ <span class="i0">On voyait un monceau de fantômes voilés,</span><br>
+ <span class="i0">Muets et noirs; c’étaient les veuves et les mères.</span><br>
+ <span class="i0">La rumeur qui sortait de ces ombres amères</span><br>
+ <span class="i0">Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font;</span><br>
+ <span class="i0">Et, devant la clarté qui flamboyait au fond,</span><br>
+ <span class="i0">Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s’arrêtèrent,</span><br>
+ <span class="i0">Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent</span><br>
+ <span class="i0">La terre de leur bouche, et crièrent: Seigneur!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
+ <span class="i0">A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur</span><br>
+ <span class="i0">L’abîme qui n’a plus, sous la verge inflexible,</span><br>
+ <span class="i0">Le droit de prononcer ce nom inaccessible</span><br>
+ <span class="i0">Poussa dans la nuit triste un long gémissement.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">VII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils reprirent: Seigneur! Ce fut un noir moment.</span><br>
+ <span class="i0">Les cris d’enfant surtout venaient à mon oreille;</span><br>
+ <span class="i0">Car, dans cette nuit-là, gouffre où l’équité veille,</span><br>
+ <span class="i0">La voix des innocents sur toute autre prévaut,</span><br>
+ <span class="i0">C’est le cri des enfants qui monte le plus haut,</span><br>
+ <span class="i0">Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—«Seigneur! Seigneur! Seigneur! Justice pour la terre!</span><br>
+ <span class="i0">«Nous sommes les martyrs, nous sommes l’équité,</span><br>
+ <span class="i0">«La loi sainte, l’honneur, la foi, la liberté;</span><br>
+ <span class="i0">«Chassés par les brigands que là-haut on encense,</span><br>
+ <span class="i0">«Nous sommes la vertu, nous sommes l’innocence,</span><br>
+ <span class="i0">«Que Satan forgeron frappe à coups de marteau.</span><br>
+ <span class="i0">«Nous sommes ceux qu’on a liés au vil poteau,</span><br>
+ <span class="i0">«Ceux qu’égorgea le sabre et que perça l’épée;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
+ <span class="i0">«Nous sommes le sang tiède et la tête coupée;</span><br>
+ <span class="i0">«Nous sommes ceux qu’on jette aux chiens, ceux que la dent</span><br>
+ <span class="i0">«Déchire, ceux qu’on brise et qu’on foule, pendant</span><br>
+ <span class="i0">«Que les vices lascifs et les crimes énormes</span><br>
+ <span class="i0">«Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes.</span><br>
+ <span class="i0">«Nous crions vers vous, père! O Dieu bon, punissez!</span><br>
+ <span class="i0">«Car vous êtes l’espoir de ceux qu’on a chassés,</span><br>
+ <span class="i0">«Car vous êtes patrie à celui qu’on exile,</span><br>
+ <span class="i0">«Car vous êtes le port, la demeure et l’asile;</span><br>
+ <span class="i0">«Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.</span><br>
+ <span class="i0">«Là-haut le meurtre seul est libre; c’est un jeu</span><br>
+ <span class="i0">«D’égorger les vivants; le droit n’a plus de base,</span><br>
+ <span class="i0">«Et le bien et le mal, comme l’eau dans un vase,</span><br>
+ <span class="i0">«Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort.</span><br>
+ <span class="i0">«Au sud on tue, on pend, on extermine; au nord</span><br>
+ <span class="i0">«On élargit le bagne, on élargit les fosses;</span><br>
+ <span class="i0">«On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses;</span><br>
+ <span class="i0">«Le glaive a reparu, hideux, comme jadis.</span><br>
+ <span class="i0">«Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits</span><br>
+ <span class="i0">«Écraser du talon le sein des vierges mortes;</span><br>
+ <span class="i0">«Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes</span><br>
+ <span class="i0">«Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés;</span><br>
+ <span class="i0">«Et les petits enfants, du haut des toits jetés,</span><br>
+ <span class="i0">«Étaient reçus en bas sur les pointes des piques.</span><br>
+ <span class="i0">«Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques,</span><br>
+ <span class="i0">«Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons</span><br>
+ <span class="i0">«Sont pleins de nos douleurs! Seigneur, nous en sortons.</span><br>
+ <span class="i0">«Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie.</span><br>
+ <span class="i0">«Le genre humain saignant est traîné sur la claie.</span><br>
+ <span class="i0">«Nous venons de l’exil, nous venons du tombeau,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
+ <span class="i0">«Et nous vous rapportons l’âme, notre flambeau!</span><br>
+ <span class="i0">«O Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge!»</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? dit l’ange.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et d’une seule voix ils dirent:—Les soldats.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">VIII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas,</span><br>
+ <span class="i0">N’ont rien vu de pareil à ce que je raconte.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme après un nuage un autre brouillard monte,</span><br>
+ <span class="i0">Je vis alors monter de l’abîme obscurci</span><br>
+ <span class="i0">Un autre amas informe, et l’ange dit: Ici!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ce groupe arriva, confus comme une ville,</span><br>
+ <span class="i0">Devant la clarté sombre et toujours immobile.</span><br>
+ <span class="i0">C’étaient des millions d’hommes bardés de fer,</span><br>
+ <span class="i0">Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
+ <span class="i0">Cavaliers, fantassins, multitudes fatales,</span><br>
+ <span class="i0">Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales,</span><br>
+ <span class="i0">A l’œil stupide, ayant des chiffres sur le front.</span><br>
+ <span class="i0">Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l’œil rond,</span><br>
+ <span class="i0">D’autres au léopard hurlant dans sa tanière.</span><br>
+ <span class="i0">Ils étaient tous vêtus de la même manière;</span><br>
+ <span class="i0">Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons;</span><br>
+ <span class="i0">Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons;</span><br>
+ <span class="i0">Leurs armes m’étonnaient et m’étaient inconnues.</span><br>
+ <span class="i0">Ils surgissaient en foule et par mille avenues.</span><br>
+ <span class="i0">C’étaient des légions et puis des légions,</span><br>
+ <span class="i0">Flot d’hommes inondant ces mornes régions,</span><br>
+ <span class="i0">Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées;</span><br>
+ <span class="i0">Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées;</span><br>
+ <span class="i0">Ils traînaient après eux des chariots d’airain</span><br>
+ <span class="i0">Avec le roulement d’un foudre souterrain.</span><br>
+ <span class="i0">Un grand vautour doré les guidait comme un phare.</span><br>
+ <span class="i0">Tant qu’ils étaient au fond de l’ombre, la fanfare,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons,</span><br>
+ <span class="i0">Chantait claire et joyeuse au front des escadrons,</span><br>
+ <span class="i0">Trompettes et tambours sonnaient, et des centaures</span><br>
+ <span class="i0">Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores;</span><br>
+ <span class="i0">Mais, dès qu’ils arrivaient devant le flamboiement,</span><br>
+ <span class="i0">Les clairons effarés se taisaient brusquement,</span><br>
+ <span class="i0">Tout ce bruit s’éteignait. Reculant en désordre,</span><br>
+ <span class="i0">Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre,</span><br>
+ <span class="i0">Et la lance et l’épée échappaient à leur poing.</span><br>
+ <span class="i0">En voyant la lueur qu’ils ne comprenaient point,</span><br>
+ <span class="i0">Ils s’arrêtaient, courbant leurs faces étonnées;</span><br>
+ <span class="i0">Ils avaient ce front bas des bêtes enchaînées</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
+ <span class="i0">Quand, le loup étant pris au piége et garrotté,</span><br>
+ <span class="i0">L’air terrible fait place à l’air épouvanté.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O spectacle de voir la force au pied de l’être!</span><br>
+ <span class="i0">De voir s’évanouir le gendarme et le reître,</span><br>
+ <span class="i0">Hommes, glaives, chevaux, clairons, férocité,</span><br>
+ <span class="i0">Tout le sombre ouragan, devant cette clarté!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">IX</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange dit:—Qu’êtes-vous?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i24">—Nous sommes les armées.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Alors, pâles, debout, les ombres ranimées</span><br>
+ <span class="i0">Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Malheur! malheur! malheur à tous ces assassins!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
+ <span class="i0">Et l’ange dit, levant les bras pour les confondre:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Vous avez entendu. Qu’avez-vous à répondre?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et les morts répétaient:—Malheur aux assassins!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Répondez, cria l’ange.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i22">Alors ces lourds essaims,</span><br>
+ <span class="i0">Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines,</span><br>
+ <span class="i0">Dirent:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i8">—Ce n’est pas nous, ce sont nos capitaines.</span><br>
+ <span class="i0">Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain;</span><br>
+ <span class="i0">Nous n’étions que le glaive, eux, ils étaient la main.</span><br>
+ <span class="i0">C’est sur eux, non sur nous, que le crime retombe.—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange, vers la lueur calme comme une tombe,</span><br>
+ <span class="i0">Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds,</span><br>
+ <span class="i0">Puis, se tournant, il fit un signe aux aquilons.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
+ <p class="center">X</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Puis au fond de la nuit les aquilons coururent</span><br>
+ <span class="i0">Et revinrent, poussant une nuée encor.</span><br>
+ <span class="i0">Et ce nuage était plein de fantômes d’or.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il s’ouvrit devant l’ange avec un sourd tonnerre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre,</span><br>
+ <span class="i0">L’épée au flanc, la plume au front, l’air irrité,</span><br>
+ <span class="i0">Debout sur la nuée avec autorité,</span><br>
+ <span class="i0">Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches;</span><br>
+ <span class="i0">Triomphants, quelques-uns très vieux, et plus farouches</span><br>
+ <span class="i0">Que les durs Teutatès et les noirs Irmensuls.</span><br>
+ <span class="i0">Ils tenaient des bâtons comme font les consuls.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l’ange leur cria:—C’est vous les capitaines?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—C’est nous. Que nous veux-tu?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
+ <span class="i28">—Silence aux voix hautaines!</span><br>
+ <span class="i0">Regardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous!</span><br>
+ <span class="i0">Dit l’ange; et, dérangeant sa robe avec courroux,</span><br>
+ <span class="i0">Il leur montra la foudre en son sein endormie.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il reprit:—Vous avez ainsi qu’une ennemie</span><br>
+ <span class="i0">Traité la race humaine; où vous avez passé</span><br>
+ <span class="i0">Tout est mort, l’herbe a crû; vous avez écrasé</span><br>
+ <span class="i0">Les femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves,</span><br>
+ <span class="i0">Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves;</span><br>
+ <span class="i0">Vous avez relevé le glaive et l’échafaud,</span><br>
+ <span class="i0">Brisé la loi d’en bas, bravé la loi d’en haut;</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes devant Dieu; qu’avez-vous à répondre?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme devant la braise on voit la cire fondre,</span><br>
+ <span class="i0">Ces noirs victorieux tombèrent à genoux,</span><br>
+ <span class="i0">Et, criant et pleurant, dirent:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i24">—Ce n’est pas nous!</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’est pas nous, Seigneur! Seigneur, ce sont les juges.</span><br>
+ <span class="i0">Après les châtiments, les fléaux, les déluges,</span><br>
+ <span class="i0">Les hommes ont assis sur des siéges sacrés</span><br>
+ <span class="i0">D’autres hommes savants, austères, vénérés,</span><br>
+ <span class="i0">Pour être au milieu d’eux comme la loi vivante.</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu’on vante</span><br>
+ <span class="i0">Disaient:—Vous faites bien. Tuez. Versez le sang.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_193">193</span>
+ <span class="i0">Ceci, c’est le coupable.—Or c’était l’innocent.</span><br>
+ <span class="i0">Nous ne le savions pas. Nous, troupe au mal poussée,</span><br>
+ <span class="i0">Nous n’étions que le bras, ils étaient la pensée;</span><br>
+ <span class="i0">Nous n’étions que la force, eux, ils étaient l’esprit.</span><br>
+ <span class="i0">Nos meurtres sont leur crime!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">Et l’archange reprit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Allez!—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i10">Tout s’effaça comme un flocon d’écume.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">XI</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange leva le doigt, et je vis, dans la brume,</span><br>
+ <span class="i0">Monter et croître au fond des brouillards épaissis</span><br>
+ <span class="i0">Une espèce de cirque, et là, muets, assis,</span><br>
+ <span class="i0">Un tas d’hommes vêtus d’hermine et de simarres,</span><br>
+ <span class="i0">Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares,</span><br>
+ <span class="i0">Des billots, des gibets, des fers, des piloris.</span><br>
+ <span class="i0">Ces hommes regardaient l’ange d’un air surpris;</span><br>
+ <span class="i0">Comme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face</span><br>
+ <span class="i0">Son nom, Justice, entre eux ils disaient à voix basse:</span><br>
+ <span class="i0">—Que veut dire ce mot qu’il porte sur son front?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
+ <span class="i0">L’ange cria:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i10">—Malheur à ceux qui mentiront!</span><br>
+ <span class="i0">Vos noms? parlez!—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18">Et tous semblaient vouloir se taire.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Vous êtes, dit l’esprit, les juges de la terre.</span><br>
+ <span class="i0">De vous tous qui teniez le livre de la loi</span><br>
+ <span class="i0">Pas un ne me connaît, mais je vous connais, moi.</span><br>
+ <span class="i0">Écoutez. Vous avez trahi le droit auguste,</span><br>
+ <span class="i0">Absous les scélérats, condamné l’homme juste,</span><br>
+ <span class="i0">Et lié l’innocence aux pieds du crime heureux.</span><br>
+ <span class="i0">Quand le massacre, ouvrant ses ongles ténébreux,</span><br>
+ <span class="i0">Planait sur la cité qui lutte et qui s’effraie,</span><br>
+ <span class="i0">Vous avez comme un aigle adoré cette orfraie;</span><br>
+ <span class="i0">Quand les soldats noyaient dans le meurtre les lois,</span><br>
+ <span class="i0">A leurs cris furieux vous mêliez votre voix,</span><br>
+ <span class="i0">Vous mettiez votre bouche à leurs clairons de cuivre;</span><br>
+ <span class="i0">C’est vous qui, de la loi tenant toujours le livre,</span><br>
+ <span class="i0">Des martyrs aux brigands partagiez les habits;</span><br>
+ <span class="i0">C’est vous qui livriez aux tigres les brebis;</span><br>
+ <span class="i0">C’est vous qui des héros traîniez les agonies</span><br>
+ <span class="i0">Du carcan au gibet, du bagne aux gémonies,</span><br>
+ <span class="i0">Juges; et le bourreau d’épouvante vêtu,</span><br>
+ <span class="i0">Voyant qu’on lui disait d’égorger la vertu,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
+ <span class="i0">Pensait dans son esprit: Ces hommes-là se trompent.</span><br>
+ <span class="i0">Vous vous êtes assis aux festins qui corrompent,</span><br>
+ <span class="i0">Vous avez applaudi le mal, ri du remords,</span><br>
+ <span class="i0">Et vous avez craché sur la face des morts.</span><br>
+ <span class="i0">O juges, ce sont là des choses exécrables.</span><br>
+ <span class="i0">Qu’avez-vous à répondre?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i22">Alors ces misérables,</span><br>
+ <span class="i0">Tombant hors de leur siége et se prosternant tous,</span><br>
+ <span class="i0">Tremblant et gémissant, dirent:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">—Ce n’est pas nous.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Mais qui donc est coupable alors?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i30">—Ce sont les princes.</span><br>
+ <span class="i0">La terre est par les rois divisée en provinces.</span><br>
+ <span class="i0">Nous renvoyons aux rois toutes nos actions.</span><br>
+ <span class="i0">Les princes commandaient; nous leur obéissions,</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, car de tout temps les prêtres et les mages</span><br>
+ <span class="i0">Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange dit:—Amenez les images de Dieu.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des êtres monstrueux parurent.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
+ <p class="center">XII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i28">Du milieu</span><br>
+ <span class="i0">De l’abîme on les vit surgir dans l’ombre impure.</span><br>
+ <span class="i0">L’un ressemblait au meurtre et l’autre à la luxure,</span><br>
+ <span class="i0">L’autre à la fraude, l’autre à l’orgueil, celui-ci</span><br>
+ <span class="i0">Au mensonge, et d’horreur je demeurai saisi,</span><br>
+ <span class="i0">Car ils avaient du mal toutes les ressemblances.</span><br>
+ <span class="i0">A travers cette nuit, les brouillards, les silences,</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce gouffre sans fond de toutes parts béant,</span><br>
+ <span class="i0">Dans ces immensités qu’emplissait le néant,</span><br>
+ <span class="i0">Ils se dressaient, le sceptre appuyé sur l’épaule;</span><br>
+ <span class="i0">Les uns, Molochs blanchis par les neiges du pôle,</span><br>
+ <span class="i0">D’autres ayant au front un reflet du midi,</span><br>
+ <span class="i0">Tous habillés de pourpre et d’or, l’œil engourdi,</span><br>
+ <span class="i0">L’air superbe, l’épée au flanc, couronne en tête,</span><br>
+ <span class="i0">Globe en main; chacun d’eux était seul sur le faîte</span><br>
+ <span class="i0">D’un trône, comme un roi d’Édom ou d’Issachar,</span><br>
+ <span class="i0">Et chaque trône était porté sur un grand char.</span><br>
+ <span class="i0">Devant chaque fantôme, en la brume glacée,</span><br>
+ <span class="i0">Ayant le vague aspect d’une croix renversée</span><br>
+ <span class="i0">Venait un glaive nu, ferme et droit dans le vent,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’aucun bras ne tenait et qui semblait vivant.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
+ <span class="i0">Les vapeurs au-dessous flottaient basses et lentes.</span><br>
+ <span class="i0">Les chars étaient traînés par des bêtes volantes,</span><br>
+ <span class="i0">Monstres inconnus même au gouffre sans clarté;</span><br>
+ <span class="i0">Attelages impurs! L’un était emporté</span><br>
+ <span class="i0">Par des tigres ailés au pied large, aux yeux mornes,</span><br>
+ <span class="i0">L’autre par des griffons, l’autre par des licornes,</span><br>
+ <span class="i0">L’autre par des vautours à deux têtes, ayant</span><br>
+ <span class="i0">Des diadèmes d’or sur leur front flamboyant.</span><br>
+ <span class="i0">Tous ces monstres poussaient des cris, battaient de l’aile,</span><br>
+ <span class="i0">Tantôt mêlés, tantôt en ligne parallèle.</span><br>
+ <span class="i0">Les trônes approchaient sous ces lugubres cieux;</span><br>
+ <span class="i0">On entendait gémir autour des noirs essieux</span><br>
+ <span class="i0">La clameur de tous ceux qu’avaient broyés leurs roues;</span><br>
+ <span class="i0">Ils venaient, ils fendaient l’ombre comme des proues;</span><br>
+ <span class="i0">Sous un souffle invisible ils semblaient se mouvoir;</span><br>
+ <span class="i0">Rien n’était plus étrange et plus farouche à voir</span><br>
+ <span class="i0">Que ces chars effrayants tourbillonnant dans l’ombre.</span><br>
+ <span class="i0">Dans le gouffre tranquille où l’humanité sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Ces trônes de la terre apparaissaient hideux.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le dernier qui venait, horrible au milieu d’eux,</span><br>
+ <span class="i0">Était à chaque marche encombré de squelettes</span><br>
+ <span class="i0">Et de cadavres froids aux bouches violettes,</span><br>
+ <span class="i0">Et le plancher rougi fumait, de sang baigné;</span><br>
+ <span class="i0">Le char qui le portait dans l’ombre était traîné</span><br>
+ <span class="i0">Par un hibou tenant dans sa griffe une hache.</span><br>
+ <span class="i0">Un être aux yeux de loup, homme par la moustache,</span><br>
+ <span class="i0">Au sommet de ce char s’agitait étonné,</span><br>
+ <span class="i0">Et se courbait furtif, livide et couronné.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
+ <span class="i0">Pas un de ces césars à l’allure guerrière</span><br>
+ <span class="i0">Ne regardait cet homme. A l’écart, et derrière,</span><br>
+ <span class="i0">Vêtu d’un noir manteau qui semblait un linceul,</span><br>
+ <span class="i0">Espèce de lépreux du trône, il venait seul;</span><br>
+ <span class="i0">Il posait les deux mains sur sa face morose</span><br>
+ <span class="i0">Comme pour empêcher qu’on y vît quelque chose;</span><br>
+ <span class="i0">Quand parfois il ôtait ses mains en se baissant,</span><br>
+ <span class="i0">En lettres qui semblaient faites avec du sang</span><br>
+ <span class="i0">On lisait sur son front ces trois mots: Je le jure.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoiqu’ils fussent encore au fond de l’ombre obscure,</span><br>
+ <span class="i0">Hommes hideux, de traits et d’âge différents,</span><br>
+ <span class="i0">Je les distinguais tous, car ils étaient très grands.</span><br>
+ <span class="i0">Je crus voir les titans de l’antique nature.</span><br>
+ <span class="i0">Mais ces géants brumeux décroissaient à mesure</span><br>
+ <span class="i0">Qu’ils s’éloignaient du point dont ils étaient partis,</span><br>
+ <span class="i0">Et, plus ils approchaient, plus ils étaient petits.</span><br>
+ <span class="i0">Ils rentraient par degrés dans la stature humaine;</span><br>
+ <span class="i0">La clarté les fondait ainsi qu’une ombre vaine;</span><br>
+ <span class="i0">Eux que j’avais crus hauts plus que les Apennins,</span><br>
+ <span class="i0">Quand ils furent tout près de moi, c’étaient des nains.</span><br>
+ <span class="i0">Et l’ange, se dressant dans la brume indécise,</span><br>
+ <span class="i0">Etait penché sur eux comme la tour de Pise.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
+ <p class="center">XIII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et les glaives s’étaient éclipsés.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i28">L’ange dit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Qu’êtes-vous?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i14">Et le groupe à ses pieds répondit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Rois, et maîtres de tout, du droit de nos ancêtres.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Rois! vous êtes les rois, vous n’êtes pas les maîtres,</span><br>
+ <span class="i0">Dit l’ange. Allons, venez, c’est l’heure, arrivez tous.</span><br>
+ <span class="i0">Vous voilà donc enfin, princes! D’où sortez-vous?</span><br>
+ <span class="i0">O princes, vous sortez, et je vais vous le dire,</span><br>
+ <span class="i0">Des forfaits, des fureurs, du meurtre et du délire,</span><br>
+ <span class="i0">Des deuils, des faux serments dont l’homme est éperdu</span><br>
+ <span class="i0">Et du sang innocent à grands flots répandu.</span><br>
+ <span class="i0">Vous sortez des palais qu’habite la démence,</span><br>
+ <span class="i0">Des fortins, des charniers, et de la plainte immense</span><br>
+ <span class="i0">Du monde entier criant vers le haut firmament!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
+ <span class="i0">Rois! l’homme n’est pas fait pour votre amusement.</span><br>
+ <span class="i0">Rois! la terre est un temple et non pas une étable.</span><br>
+ <span class="i0">Le tyran, dans l’orgie, accoudé sur la table,</span><br>
+ <span class="i0">Commande au crime, et Dieu commande au châtiment.</span><br>
+ <span class="i0">Princes, avant que Dieu regarde froidement</span><br>
+ <span class="i0">Tout le sang qui ruisselle autour de vos armures,</span><br>
+ <span class="i0">Les astres tomberont comme des figues mûres</span><br>
+ <span class="i0">Qui tombent d’un figuier secoué par le vent.</span><br>
+ <span class="i0">O rois qui massacrez sous l’œil du Dieu vivant,</span><br>
+ <span class="i0">La voix du genre humain contre vos fronts s’élève.</span><br>
+ <span class="i0">Plus nombreux que les flots gémissant sur la grève,</span><br>
+ <span class="i0">Les morts auprès de Dieu, rois, vous ont précédés.</span><br>
+ <span class="i0">Otez votre couronne, accusés, répondez.</span><br>
+ <span class="i0">Tous ces crimes abjects, mêlés au vice immonde,</span><br>
+ <span class="i0">Les avez-vous commis?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i22">Et ces maîtres du monde</span><br>
+ <span class="i0">Tremblèrent comme l’arbre au vol des ouragans,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’ange regardait pâlir ces arrogants;</span><br>
+ <span class="i0">Et chacun d’eux, pareil au renard qui s’échappe,</span><br>
+ <span class="i0">Criait:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">—Ce n’est pas nous!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i24">—Et qui donc?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i38">—C’est le pape.</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, vous aviez mis parmi nous ce docteur.</span><br>
+ <span class="i0">Il était le semeur, il était le pasteur,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
+ <span class="i0">Il enseignait d’en haut comme votre vicaire.</span><br>
+ <span class="i0">Nos trônes faisaient cercle autour de cette chaire.</span><br>
+ <span class="i0">Nous écoutions son verbe ainsi que votre voix.</span><br>
+ <span class="i0">Il nous disait: «Je suis celui qui parle aux rois;</span><br>
+ <span class="i0">«Quiconque me résiste et me brave est impie.</span><br>
+ <span class="i0">«Ce qu’ici-bas j’écris, là-haut Dieu le copie.</span><br>
+ <span class="i0">«L’église, mon épouse, éclose au mont Thabor,</span><br>
+ <span class="i0">«A fait de la doctrine une cage aux fils d’or,</span><br>
+ <span class="i0">«Et comme des oiseaux j’y tiens toutes les âmes.</span><br>
+ <span class="i0">«Seul je suis le mystère et seul j’ai les dictames.</span><br>
+ <span class="i0">«Rois, obéissez-moi selon qu’il est écrit.</span><br>
+ <span class="i0">«Quand vous me regardez, vous voyez Jésus-Christ.</span><br>
+ <span class="i0">«Je fais et je défais la loi quand je la touche,</span><br>
+ <span class="i0">«Et l’explication de tout est dans ma bouche;</span><br>
+ <span class="i0">«Je suis l’homme-justice et l’homme-vérité.»</span><br>
+ <span class="i0">Or, quand nous abattions droit, peuple, liberté,</span><br>
+ <span class="i0">Quand nous eûmes tué le tribun et l’apôtre,</span><br>
+ <span class="i0">Nous étions d’un côté, les morts étaient de l’autre,</span><br>
+ <span class="i0">Nous lui dîmes:—Quels sont les bons et les pervers?</span><br>
+ <span class="i0">Et cet homme leva la main, et l’univers</span><br>
+ <span class="i0">Vit descendre, Seigneur, de cette main suprême</span><br>
+ <span class="i0">Sur nous l’apothéose et sur eux l’anathème;</span><br>
+ <span class="i0">Quand nous exterminions l’aïeul aux pas tremblants,</span><br>
+ <span class="i0">Ce vieillard nous criait: Malheur aux cheveux blancs!</span><br>
+ <span class="i0">Quand nous percions l’enfant au ventre de sa mère,</span><br>
+ <span class="i0">Il nous criait, debout au fond du sanctuaire,</span><br>
+ <span class="i0">Devant la mère froide et devant l’enfant mort:</span><br>
+ <span class="i0">L’enfant était coupable et la mère avait tort!</span><br>
+ <span class="i0">Il faisait, pour punir quiconque pense et rêve,</span><br>
+ <span class="i0">Jaillir des crucifix sous les éclairs du glaive!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
+ <span class="i0">Sa main, plus que nos bras, multipliait les coups.</span><br>
+ <span class="i0">Répondez, Pazzoli, Simoncelli, vous tous!</span><br>
+ <span class="i0">Cet homme interrompait la messe à l’offertoire,</span><br>
+ <span class="i0">Ce prêtre rejetait la gorgée au ciboire,</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, pour faire signe au bourreau de frapper,</span><br>
+ <span class="i0">Et lui montrer du doigt les têtes à couper.</span><br>
+ <span class="i0">Sa ceinture servait de corde à nos potences.</span><br>
+ <span class="i0">Il liait de ses mains l’agneau sous nos sentences;</span><br>
+ <span class="i0">Et quand on nous criait: Grâce! il nous criait: Feu!</span><br>
+ <span class="i0">C’est à lui que le mal revient. Voilà, grand Dieu,</span><br>
+ <span class="i0">Ce qu’il a fait; voilà ce qu’il nous a fait faire.</span><br>
+ <span class="i0">Cet homme était le pôle et l’axe de la sphère;</span><br>
+ <span class="i0">Il est le responsable et nous le dénonçons!</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, nous n’avons fait que suivre ses leçons,</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, nous n’avons fait que suivre son exemple.</span><br>
+ <span class="i0">Nos forfaits sous ses pieds sont nés dans votre temple;</span><br>
+ <span class="i0">Il nous a mis l’enfer dans l’âme au lieu du ciel,</span><br>
+ <span class="i0">Lui seul porte le poids du crime universel!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l’archange cria:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i16">—Faites venir cet homme!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Alors les sept clairons dirent:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i24">—Pape de Rome!</span><br>
+ <span class="i0">Mastaï! Mastaï! nous t’appelons sept fois.</span><br>
+ <span class="i0">Viens rapporter à Dieu les peuples et les rois,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
+ <span class="i0">Car l’Éternel t’attend, assis sur les nuées.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toutes les profondeurs frémirent, remuées.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un vieillard blanc et pâle apparut dans la nuit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">XIV</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Debout, morne, il tremblait comme un homme qui fuit,</span><br>
+ <span class="i0">Et des mains le tenaient au collet dans la brume.</span><br>
+ <span class="i0">Vêtu de lin plus blanc qu’un encensoir qui fume,</span><br>
+ <span class="i0">Il avait, spectre blême aux idoles pareil,</span><br>
+ <span class="i0">Les baisers de la foule empreints sur son orteil,</span><br>
+ <span class="i0">Dans sa droite un bâton comme l’antique archonte,</span><br>
+ <span class="i0">Sur son front la tiare, et dans ses yeux la honte.</span><br>
+ <span class="i0">De son cou descendait un long manteau doré,</span><br>
+ <span class="i0">Et dans son poignet gauche il tenait, effaré,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un voleur surpris par celui qu’il dérobe,</span><br>
+ <span class="i0">Des clefs qu’il essayait de cacher sous sa robe.</span><br>
+ <span class="i0">Il était effrayant à force de terreur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_204">204</span>
+ <span class="i0">Quand surgit ce vieillard, on vit dans la lueur</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre et le mouvement de quelqu’un qui se penche.</span><br>
+ <span class="i0">A l’apparition de cette robe blanche,</span><br>
+ <span class="i0">Au plus noir de l’abîme un tonnerre gronda.</span><br>
+ <span class="i0">L’archange, tout à coup terrible, regarda,</span><br>
+ <span class="i0">De cet œil flamboyant que vit luire Sodome,</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre profonde, et dit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i22">—Connaissez-vous cet homme?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Alors, de tous les points de ces immensités,</span><br>
+ <span class="i0">Tous,—car je m’aperçus que tous étaient restés,—</span><br>
+ <span class="i0">Des flancs de la nuée et du bord des abîmes,</span><br>
+ <span class="i0">De toutes parts, en haut, en bas, tyrans, victimes,</span><br>
+ <span class="i0">Mères, enfants, vieillards, les juges, les jugés,</span><br>
+ <span class="i0">Les égorgeurs mêlés avec les égorgés,</span><br>
+ <span class="i0">Les grands et les petits, les obscurs, les célèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Tous ceux que j’avais vus passer dans les ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Avançant leur front triste, ouvrant leur œil terni,</span><br>
+ <span class="i0">Fourmillement affreux qui peuplait l’infini,</span><br>
+ <span class="i0">Tous ces spectres vivant, parlant, riant naguère,</span><br>
+ <span class="i0">Martyrs, bourreaux, et gens du peuple et gens de guerre,</span><br>
+ <span class="i0">Regardant l’homme blanc d’épouvante ébloui,</span><br>
+ <span class="i0">Élevèrent la main et crièrent: C’est lui.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et pendant qu’ils criaient, sa robe devint rouge.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
+ <span class="i0">Au fond du gouffre où rien ne tressaille et ne bouge</span><br>
+ <span class="i0">Un écho répéta:—C’est lui!—Les sombres rois</span><br>
+ <span class="i0">Dirent:—C’est lui! c’est lui! c’est lui! voilà sa croix!</span><br>
+ <span class="i0">Les clefs du paradis sont dans ses mains fatales.—</span><br>
+ <span class="i0">Et l’homme-loup, debout sur les cadavres pâles</span><br>
+ <span class="i0">Dont le sang tiède encor tombait dans l’infini,</span><br>
+ <span class="i0">Cria d’une voix rauque et sourde:—Il m’a béni!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la lueur soudain grandit, funèbre et pure,</span><br>
+ <span class="i0">Et devint formidable ainsi qu’une figure.</span><br>
+ <span class="i0">Il semblait que ce fût le jour qui se levait.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">XV</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange, pareil au lys que la candeur revêt,</span><br>
+ <span class="i0">Dit au vieillard:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i14">—Écoute et vois. Le juge est proche.</span><br>
+ <span class="i0">Tu sais pourquoi tu viens et ce qu’on te reproche,</span><br>
+ <span class="i0">Réponds.—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
+ <span class="i12">Lui se tourna vers l’ange en frissonnant,</span><br>
+ <span class="i0">Et je vis le spectacle horrible et surprenant</span><br>
+ <span class="i0">D’un homme qui vieillit pendant qu’on le regarde.</span><br>
+ <span class="i0">L’agonie éteignit sa prunelle hagarde,</span><br>
+ <span class="i0">Sa bouche bégaya, son jarret se rompit,</span><br>
+ <span class="i0">Ses cheveux blanchissaient sur son front décrépit,</span><br>
+ <span class="i0">Ses tempes se ridaient comme si les années</span><br>
+ <span class="i0">S’étaient subitement sur sa face acharnées,</span><br>
+ <span class="i0">Ses yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet</span><br>
+ <span class="i0">Les genoux d’un squelette, et sa peau se plombait,</span><br>
+ <span class="i0">Et, stupide, il baissait, à chaque instant plus pâle,</span><br>
+ <span class="i0">Sa tête qu’écrasait la tiare papale.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange dit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i10">—Comprends-tu, vieillard, ce que tu vois?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il frappa sa poitrine et demeura sans voix.</span><br>
+ <span class="i0">Et je vis, ô terreur! qu’il vieillissait encore.</span><br>
+ <span class="i0">Farouche, il regardait cette lugubre aurore</span><br>
+ <span class="i0">Et la robe de sang dont il était vêtu.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ange reprit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
+ <span class="i12">—Voyons, défends-toi, parle; as-tu,</span><br>
+ <span class="i0">Pour lui jeter ta faute et pour qu’il en réponde,</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus de ta tête un être dans ce monde?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l’homme répondit:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i20">—Je n’ai que vous, mon Dieu!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Alors je crus voir luire un rayon du ciel bleu,</span><br>
+ <span class="i0">Des sept anges rêveurs les clairons se baissèrent,</span><br>
+ <span class="i0">Le gouffre, que les nuits insondables enserrent,</span><br>
+ <span class="i0">Frémit comme frémit l’oiseau pris au lacet,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’espace entendit une voix qui disait:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">XVI</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent;</span><br>
+ <span class="i0">«La vertu, la raison et la sagesse meurent;</span><br>
+ <span class="i8">«Le crime est couronné.</span><br>
+ <span class="i0">«L’homme récolte ici ce que là-bas il sème.</span><br>
+ <span class="i0">«Mastaï, Mastaï, Pie appelé neuvième,</span><br>
+ <span class="i8">«Approche, infortuné!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
+ <span class="i0">«Nul ne s’évade. Ici les choses sont connues,</span><br>
+ <span class="i0">«Les os sont transparents et les âmes sont nues;</span><br>
+ <span class="i8">«Ici tout est clartés;</span><br>
+ <span class="i0">«L’ombre de l’homme prend la forme de sa vie,</span><br>
+ <span class="i0">«La justice affamée ici n’est assouvie</span><br>
+ <span class="i8">«Que de réalités.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes,</span><br>
+ <span class="i0">«Transformaient des pays vivants en solitudes,</span><br>
+ <span class="i8">«Dressaient les échafauds,</span><br>
+ <span class="i0">«Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes,</span><br>
+ <span class="i0">«Comme le moissonneur à grands pas dans les herbes</span><br>
+ <span class="i8">«Marche avec une faulx;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Tandis que l’orphelin pleurait avec la veuve,</span><br>
+ <span class="i0">«Et que l’humanité gémissait comme un fleuve,</span><br>
+ <span class="i8">«Et qu’eux étaient joyeux,</span><br>
+ <span class="i0">«Et qu’ils pillaient le peuple avec leurs économes,</span><br>
+ <span class="i0">«Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes</span><br>
+ <span class="i8">«Comme moi l’eau des cieux;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes</span><br>
+ <span class="i0">«Toi, tu les bénissais; tu tombais les mains jointes</span><br>
+ <span class="i8">«A genoux sous un dais,</span><br>
+ <span class="i0">«Et tu me rendais grâce à moi, souverain maître,</span><br>
+ <span class="i0">«Ne t’imaginant pas que j’existais, ô prêtre,</span><br>
+ <span class="i8">«Et que je t’entendais!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
+ <span class="i0">«Me voici. Vois ma face; et sache que j’existe.</span><br>
+ <span class="i0">«O malheureux, regarde en toi-même et sois triste.</span><br>
+ <span class="i8">«Une main t’a saisi;</span><br>
+ <span class="i0">«Comme une vision rappelle-toi le monde;</span><br>
+ <span class="i0">«Ceci c’est ma clarté; le reste est nuit profonde;</span><br>
+ <span class="i8">«C’est moi qui suis ici!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Sache que c’était moi qui t’avais mis au faîte.</span><br>
+ <span class="i0">«Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète,</span><br>
+ <span class="i8">«Joyeux, tu te courbas,</span><br>
+ <span class="i0">«Tandis qu’on t’enivrait d’un hymne de victoire,</span><br>
+ <span class="i0">«Et que tout l’univers te chantait dans ta gloire,</span><br>
+ <span class="i8">«Je t’ai parlé tout bas;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Je t’ai dit:—Mastaï, je te charge des hommes.</span><br>
+ <span class="i0">«Voici la clef du coffre et le compte des sommes</span><br>
+ <span class="i8">«Qu’il faudra rendre un jour.</span><br>
+ <span class="i0">«Sois le gardien sublime et le grand solitaire.</span><br>
+ <span class="i0">«C’est toi qui veilleras au centre de la terre</span><br>
+ <span class="i8">«Sur le haut de ma tour.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Je t’ai dit:—Mastaï, travaille en ma présence,</span><br>
+ <span class="i0">«Remets de la vertu dans l’âme où l’innocence</span><br>
+ <span class="i8">«Lentement se détruit;</span><br>
+ <span class="i0">«C’est toi qui verseras de l’huile dans ma lampe,</span><br>
+ <span class="i0">«Pour qu’en l’esprit de l’homme où le mal parfois rampe</span><br>
+ <span class="i8">«Il ne soit jamais nuit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
+ <span class="i0">«Je t’ai dit:—Mastaï, chasse Satan, s’il entre.</span><br>
+ <span class="i0">«Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre,</span><br>
+ <span class="i8">«Guettant l’homme éprouvé,</span><br>
+ <span class="i0">«Te trouveront debout sur leur route, ô pontife,</span><br>
+ <span class="i0">«Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe</span><br>
+ <span class="i8">«Devant ton doigt levé.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Or, le monde t’a vu, toi le saint, toi l’auguste,</span><br>
+ <span class="i0">«Dire au crime: courage! et la porte du juste</span><br>
+ <span class="i8">«A tremblé sur ses gonds.</span><br>
+ <span class="i0">«Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre;</span><br>
+ <span class="i0">«Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,</span><br>
+ <span class="i8">«La tête des dragons.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Devant le créateur, devant les créatures,</span><br>
+ <span class="i0">«Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,</span><br>
+ <span class="i8">«Sur le vol effronté,</span><br>
+ <span class="i0">«Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,</span><br>
+ <span class="i0">«Tu mis sur cet amas d’horreur et de mensonge</span><br>
+ <span class="i8">«Mon sceau de vérité.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres!</span><br>
+ <span class="i0">«O rois, ses attentats amnistiaient les vôtres;</span><br>
+ <span class="i8">«Si bien, pape romain,</span><br>
+ <span class="i0">«Qu’aujourd’hui, dans le trouble et dans l’inquiétude,</span><br>
+ <span class="i0">«Pas un abri lointain, pas une certitude</span><br>
+ <span class="i8">«Ne reste au genre humain!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
+ <span class="i0">«Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes,</span><br>
+ <span class="i0">«La vérité brillait au fond des sombres voûtes</span><br>
+ <span class="i8">«Où l’œil de l’homme atteint,</span><br>
+ <span class="i0">«Je t’avais, comme Aron et comme Zoroastre,</span><br>
+ <span class="i0">«Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l’astre;</span><br>
+ <span class="i8">«Prêtre, tu l’as éteint!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«J’avais entre tes mains déposé la justice,</span><br>
+ <span class="i0">«De peur que l’homme n’erre et ne se pervertisse</span><br>
+ <span class="i8">«Comme au temps de Japhet,</span><br>
+ <span class="i0">«Des âmes des vivants j’avais fait ton domaine,</span><br>
+ <span class="i0">«Je t’avais confié la conscience humaine.</span><br>
+ <span class="i8">«Réponds, qu’en as-tu fait?»</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">XVII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’homme resta béant, et, sans cri, sans prière</span><br>
+ <span class="i0">Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
+ <span class="i0">Comme s’il eût été poussé par la clarté.</span><br>
+ <span class="i0">Je sentis tressaillir l’obscure éternité.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente</span><br>
+ <span class="i0">Une face apparut et me cria: Mon Dante,</span><br>
+ <span class="i0">Prends ce pape qui fit le mal et non le bien,</span><br>
+ <span class="i0">Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_213">213</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_11"><span class="small90">LV</span><br><br>
+ <span class="big140">LES GRANDES LOIS</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_215">215</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_11a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve,</span><br>
+ <span class="i0">Je marche, je revois le but sacré. J’éprouve</span><br>
+ <span class="i0">Le vertige divin, joyeux, épouvanté,</span><br>
+ <span class="i0">Des doutes convergeant tous vers la vérité;</span><br>
+ <span class="i0">Pourtant je hais le dogme, un dogme c’est un cloître.</span><br>
+ <span class="i0">Je sens le sombre amour des précipices croître</span><br>
+ <span class="i0">Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni,</span><br>
+ <span class="i0">Calme, et de plus en plus épars dans l’infini.</span><br>
+ <span class="i0">Si j’abaisse les yeux, si je regarde l’ombre,</span><br>
+ <span class="i0">Je sens en moi, devant les supplices sans nombre,</span><br>
+ <span class="i0">Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas</span><br>
+ <span class="i0">Une indignation qui ne m’endurcit pas,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
+ <span class="i0">Car s’indigner de tout, c’est tout aimer en somme,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout le genre humain est l’abîme de l’homme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le philosophe plane et rêve sur ces flots</span><br>
+ <span class="i0">De douleurs, de tourments, d’angoisses, de sanglots,</span><br>
+ <span class="i0">Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre;</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi qu’une hirondelle au-dessus d’une eau sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce monde qui semble au hasard châtié,</span><br>
+ <span class="i0">L’âme tournoie autour d’un gouffre, la pitié.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que croire?—La pitié me prend, m’emplit, m’enivre,</span><br>
+ <span class="i0">Me donne le dégoût formidable de vivre,</span><br>
+ <span class="i0">Me porte à des excès étranges, secourir</span><br>
+ <span class="i0">Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir,</span><br>
+ <span class="i0">Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide;</span><br>
+ <span class="i0">Si bien que par moments la foule me lapide.</span><br>
+ <span class="i0">C’est bien fait, certe.—Amis, je rentre en tout cela,</span><br>
+ <span class="i0">J’étais absent, j’arrive, et je dis: me voilà!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l’on marche,</span><br>
+ <span class="i0">Aimer mieux me jeter aux flots qu’entrer dans l’arche,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
+ <span class="i0">N’avoir jamais le mal des autres pour souhait,</span><br>
+ <span class="i0">Plaindre la haine, même en celui qui nous hait,</span><br>
+ <span class="i0">Je reviens à mon œuvre. Et j’offre à cette bouche</span><br>
+ <span class="i0">Qui s’ouvre obscurément dans toute âme farouche,</span><br>
+ <span class="i0">Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu,</span><br>
+ <span class="i0">Un peu de vie à boire, et ce verre d’eau, Dieu.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_219">219</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_11b">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Écoute;—nous vivrons, nous saignerons, nous sommes</span><br>
+ <span class="i0">Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes;</span><br>
+ <span class="i0">Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu,</span><br>
+ <span class="i0">Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous gravirons l’une après l’autre ces cimes;</span><br>
+ <span class="i0">Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes,</span><br>
+ <span class="i0">Nous dresserons nos fronts; mais, en haut, nos genoux</span><br>
+ <span class="i0">Ploieront; les passions viendront rugir en nous,</span><br>
+ <span class="i0">Et nous leur servirons d’antres et de repaires;</span><br>
+ <span class="i0">Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères,</span><br>
+ <span class="i0">Nous verrons le cercueil germer dans le berceau;</span><br>
+ <span class="i0">Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
+ <span class="i0">Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes,</span><br>
+ <span class="i0">Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes,</span><br>
+ <span class="i0">Car, pour l’homme ici-bas marqué d’un divin sceau,</span><br>
+ <span class="i0">Vivre, pleurer, souffrir, c’est devenir oiseau,</span><br>
+ <span class="i0">Et toutes les douleurs sont les plumes de l’aile;</span><br>
+ <span class="i0">Nous suivrons la puissance, au néant parallèle,</span><br>
+ <span class="i0">Ou, plus sages, l’amour qui fuit au fond des bois;</span><br>
+ <span class="i0">Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois;</span><br>
+ <span class="i0">Nous nous emplirons d’ombre ou d’azur la prunelle...</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et nous nous en irons vers l’étoile éternelle!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_221">221</span>
+ <h3 id="ch_11c">IRE, NON AMBIRE</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sachons mener à bout, sans égoïsme vain,</span><br>
+ <span class="i0">Notre travail humain sous le travail divin;</span><br>
+ <span class="i0">Si l’orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est l’outil, Dieu seul est l’ouvrier de l’œuvre,</span><br>
+ <span class="i0">Donc servons pour servir, avec simplicité.</span><br>
+ <span class="i0">Sans avoir pris de grade à l’université</span><br>
+ <span class="i0">Et sans être nommé recteur par le ministre,</span><br>
+ <span class="i0">Le blond soleil dissout l’ignorance sinistre.</span><br>
+ <span class="i0">Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous,</span><br>
+ <span class="i0">Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
+ <span class="i0">Je crois; cela vaut-il qu’on m’adore? Je pense;</span><br>
+ <span class="i0">Cela mérite-t-il aucune récompense?</span><br>
+ <span class="i0">Je vois; mais c’est déjà posséder tout que voir!</span><br>
+ <span class="i0">Hommes, jusqu’au martyre acceptons le devoir;</span><br>
+ <span class="i0">Souffrons, aimons; soyons l’apôtre, soyons l’ange;</span><br>
+ <span class="i0">Et ne demandons rien, pas même une louange.</span><br>
+ <span class="i0">La nature adoucit l’homme par ses rayons;</span><br>
+ <span class="i0">Elle brille dans l’aigle et dans les alcyons,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’onde où boit l’oiseau, dans l’herbe où l’agneau bêle,</span><br>
+ <span class="i0">Et ne tend pas la main quand on dit: qu’elle est belle!</span><br>
+ <span class="i0">Mai, sans être payé, combat l’hiver qui fuit;</span><br>
+ <span class="i0">Le lys n’a pas besoin qu’on le décore, il luit;</span><br>
+ <span class="i0">La lavande embaumée où l’abeille se pose</span><br>
+ <span class="i0">Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose,</span><br>
+ <span class="i0">Le rosier fait gratis cette action d’éclat;</span><br>
+ <span class="i0">L’astre a-t-il attendu jamais qu’on l’appelât</span><br>
+ <span class="i0">Et que quelque Lindor chantât une romance,</span><br>
+ <span class="i0">Pour venir de sa flamme éblouir l’ombre immense?</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_223">223</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_11d">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dieu fait les questions pour que l’enfant réponde.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—Les deux bêtes les plus gracieuses du monde,</span><br>
+ <span class="i0">Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi?</span><br>
+ <span class="i0">Explique-moi cela, Jeanne.—Non sans effroi</span><br>
+ <span class="i0">Devant l’énormité de l’ombre et du mystère,</span><br>
+ <span class="i0">Jeanne se mit à rire.—Eh bien?—Petit grand-père,</span><br>
+ <span class="i0">Je ne sais pas. Jouons.—Et Jeanne repartit:</span><br>
+ <span class="i0">—Vois-tu, le chat c’est gros, la souris c’est petit.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
+ <span class="i0">—Eh bien?—Et Jeanne alors, en se grattant la tête,</span><br>
+ <span class="i0">Reprit:—Si la souris était la grosse bête,</span><br>
+ <span class="i0">A moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât,</span><br>
+ <span class="i0">Ce serait la souris qui mangerait le chat.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_225">225</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_11e">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par-dessus le marché je dois être ravi.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l’envi,</span><br>
+ <span class="i0">Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble,</span><br>
+ <span class="i0">Loupe et scalpel en main, m’affirment qu’il leur semble</span><br>
+ <span class="i0">Certain, démontré presque et probable à peu près</span><br>
+ <span class="i0">Qu’entre l’homme d’Athène et le loup des forêts,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’entre un essaim d’égout et le peuple de France,</span><br>
+ <span class="i0">Le total fait, il n’est aucune différence;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
+ <span class="i0">Qu’on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,</span><br>
+ <span class="i0">La même quantité de phosphate de chaux</span><br>
+ <span class="i0">Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme;</span><br>
+ <span class="i0">Que par conséquent Sparte est égale à Sodome;</span><br>
+ <span class="i0">Que mon droit pèse autant qu’un souffle aérien,</span><br>
+ <span class="i0">Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien,</span><br>
+ <span class="i0">Rien, l’éclair, la vapeur de la locomotive.</span><br>
+ <span class="i0">Je dois être enchanté de cette perspective;</span><br>
+ <span class="i0">Sinon, je suis vraiment bien difficile.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i30">Ah çà!</span><br>
+ <span class="i0">Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança,</span><br>
+ <span class="i0">Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route</span><br>
+ <span class="i0">N’a rien, est-il tenu d’aimer la banqueroute?</span><br>
+ <span class="i0">Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier,</span><br>
+ <span class="i0">L’homme qui cherche femme et veut se marier,</span><br>
+ <span class="i0">L’espérant belle, est-il heureux de l’avoir laide?</span><br>
+ <span class="i0">Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède</span><br>
+ <span class="i0">Soient contents d’être cuits tout vivants dans des fours,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’on me voie errer parmi les carrefours,</span><br>
+ <span class="i0">Triomphant, plein de joie et d’extase électrique,</span><br>
+ <span class="i0">Parce que vous m’aurez promis des coups de trique?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Examinons.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i12">Sortir de l’immortalité;</span><br>
+ <span class="i0">Être un orang-outang qui, par ancienneté</span><br>
+ <span class="i0">Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse;</span><br>
+ <span class="i0">Avoir l’énorme nuit des bêtes pour nourrice;</span><br>
+ <span class="i0">Être de l’ombre après avoir été du bruit;</span><br>
+ <span class="i0">Suivre d’Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit</span><br>
+ <span class="i0">Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure;</span><br>
+ <span class="i0">Me remettre à tourner dans cette roue obscure;</span><br>
+ <span class="i0">Recommencer la vieille aventure d’Isis;</span><br>
+ <span class="i0">Épousseter ce tas de systèmes moisis</span><br>
+ <span class="i0">Qui tuaient le scrupule et mettaient au service</span><br>
+ <span class="i0">De Borgia le crime et de Néron le vice;</span><br>
+ <span class="i0">Nier la dignité des hommes au profit</span><br>
+ <span class="i0">Des despotes à qui le vil troupeau suffit;</span><br>
+ <span class="i0">Ne point savoir si rien de ce qu’on pense existe,</span><br>
+ <span class="i0">Et pourtant affirmer la négation triste;</span><br>
+ <span class="i0">Croire qu’aucun soleil n’a jamais vraiment lui;</span><br>
+ <span class="i0">Entre deux doutes prendre avec amour celui</span><br>
+ <span class="i0">Qui m’abaisse et m’emplit de cendre et non de flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Et vouloir être brute ayant le choix d’être âme!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avoir dans l’infini besoin d’être zéro!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
+ <span class="i0">Eh bien non.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i12">Non!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18">Je puis tirer un numéro,</span><br>
+ <span class="i0">Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde,</span><br>
+ <span class="i0">Dans cette loterie insondable, le monde,</span><br>
+ <span class="i0">Où rien n’a commencé puisque rien ne finit,</span><br>
+ <span class="i0">Où tout est vie et gouffre, où l’étoile au zénith</span><br>
+ <span class="i0">Luit comme une paillette aux plis d’une basquine;</span><br>
+ <span class="i0">Eh bien, je ne suis point charmé d’avoir ce quine:</span><br>
+ <span class="i0">Gorille. Et j’aime mieux rester tout bêtement</span><br>
+ <span class="i0">L’homme, et sentir en moi vivre le firmament.</span><br>
+ <span class="i0">Quand vous venez me dire:—Un creuset, c’est tout l’homme;</span><br>
+ <span class="i0">Le destin est un feu, la fumée est la somme;</span><br>
+ <span class="i0">Tout aboutit au même abîme universel;</span><br>
+ <span class="i0">La vertu, c’est du sucre et le crime est du sel;</span><br>
+ <span class="i0">Au fond, nulle action n’est mauvaise ni bonne;</span><br>
+ <span class="i0">Le droit, c’est un journal et l’on s’y désabonne;</span><br>
+ <span class="i0">Aujourd’hui pour, demain contre; pas de mépris</span><br>
+ <span class="i0">Aux méchants, pas de culte aux bons!—je suis surpris,</span><br>
+ <span class="i0">J’entends des cris en moi. Quoi! c’est votre programme!</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est dans un flot sombre une inutile rame!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
+ <span class="i0">Quoi! ni devoir ni droit! rien n’est vrai, rien n’est faux!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! saluer Bismark sous les arcs triomphaux!</span><br>
+ <span class="i0">Avoir été la France et devenir province!</span><br>
+ <span class="i0">Quand Poërio meurt dans le bagne du prince,</span><br>
+ <span class="i0">Trouver sage le prince et fou Poërio!</span><br>
+ <span class="i0">Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A vous en croire, l’homme au fond est sur la terre</span><br>
+ <span class="i0">Juste autant que le bœuf, l’onagre et la panthère;</span><br>
+ <span class="i0">Dans le premier venu des tigres l’homme est né;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est un léopard, mais perfectionné;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est parmi les ours la brute aristocrate!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Certe, Aristote est grand, mais j’aime mieux Socrate.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! la science est belle et sublime, et je hais</span><br>
+ <span class="i0">Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits;</span><br>
+ <span class="i0">Elle prend dans le piége auguste de ses règles</span><br>
+ <span class="i0">Les vérités au vol comme on prendrait des aigles;</span><br>
+ <span class="i0">Elle sonde le fait, le chiffre, l’élément;</span><br>
+ <span class="i0">Elle est vaste à ce point qu’il semble par moment</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
+ <span class="i0">Que son puissant compas fait le tour de l’espace.</span><br>
+ <span class="i0">Mais pourtant quelque chose en l’homme la dépasse,</span><br>
+ <span class="i0">C’est la vertu. Quelqu’un est plus grand qu’elle, et va</span><br>
+ <span class="i0">Où jamais le calcul le plus haut n’arriva,</span><br>
+ <span class="i0">Quelqu’un sait mieux trouver l’or que roule le fleuve,</span><br>
+ <span class="i0">Quelqu’un voit mieux, quelqu’un prouve plus que la preuve,</span><br>
+ <span class="i0">C’est toi, Zénon, qui luis; c’est toi, Baudin, qui meurs!</span><br>
+ <span class="i0">Par la sérénité superbe de ses mœurs</span><br>
+ <span class="i0">Sparte fait plus qu’aucun docteur par sa doctrine.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! c’est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! la chimie est tout! Quand j’ai mon résidu,</span><br>
+ <span class="i0">Un peu de cendre, un peu d’ombre, rien ne m’est dû!</span><br>
+ <span class="i0">La statique prouvant, non le droit, mais la force,</span><br>
+ <span class="i0">Le droit n’est pas! John Brown, Spartacus, Wilberforce,</span><br>
+ <span class="i0">Demeurent interdits si Biot ne les secourt!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! devant Gay-Lussac Mazzini reste court!</span><br>
+ <span class="i0">Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! tout, hormis l’algèbre et la géométrie,</span><br>
+ <span class="i0">Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout,</span><br>
+ <span class="i0">Excepté deux et deux font quatre, se dissout!</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! le martyre est vain! l’héroïsme est stupide!</span><br>
+ <span class="i0">Brutus, brute! On te jette au gouffre, on te lapide.</span><br>
+ <span class="i0">Pour avoir défendu, quoi? ton pays? niais!</span><br>
+ <span class="i0">Tibère est fort, donc juste; et tu calomniais</span><br>
+ <span class="i0">Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre</span><br>
+ <span class="i0">Sans rien voir qui ressemble à ceci, l’homme libre;</span><br>
+ <span class="i0">Donc l’homme libre, ami, n’est pas. L’homme est du vent</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous m’offrez de ramper ver de terre savant;</span><br>
+ <span class="i0">Eh bien, non. J’aime mieux l’ignorance étoilée</span><br>
+ <span class="i0">De Platon, de Pindare, âme et clarté d’Élée,</span><br>
+ <span class="i0">Et de ce Dante errant qui baisse factieux</span><br>
+ <span class="i0">Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est par eux aussi lumineux qu’il puisse être.</span><br>
+ <span class="i0">J’ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre,</span><br>
+ <span class="i0">Et je n’ignore pas qu’un poëte est un fou;</span><br>
+ <span class="i0">Je sais que Planche crie à Milton: casse-cou!</span><br>
+ <span class="i0">Qu’avoir fait l’Iliade est auprès de Nonotte,</span><br>
+ <span class="i0">Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’au nom du bon sens, du bon goût et de l’art,</span><br>
+ <span class="i0">Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard;</span><br>
+ <span class="i0">Je sais cela, j’en suis tremblant, et pourtant j’ose</span><br>
+ <span class="i0">Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose;</span><br>
+ <span class="i0">Je vois ce qu’ils ont vu, je crois ce qu’ils ont cru;</span><br>
+ <span class="i0">Le visage du vrai là-haut m’est apparu,</span><br>
+ <span class="i0">Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie.</span><br>
+ <span class="i0">Ils ont affirmé l’âme; et tous mes sens, l’ouïe,</span><br>
+ <span class="i0">Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux.</span><br>
+ <span class="i0">Sans doute il est bien doux d’être fort malheureux</span><br>
+ <span class="i0">Et de traîner des fers pendant beaucoup d’années,</span><br>
+ <span class="i0">Et de se dire: Après les dures destinées,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
+ <span class="i0">Après avoir souffert, après avoir pleuré,</span><br>
+ <span class="i0">Après avoir été de griffes effleuré</span><br>
+ <span class="i0">Et souffleté par l’aile obscure de l’envie,</span><br>
+ <span class="i0">Après avoir été juste toute ma vie,</span><br>
+ <span class="i0">Après avoir au front porté comme un cimier</span><br>
+ <span class="i0">La probité, j’aurai l’honneur d’être fumier,</span><br>
+ <span class="i0">Et je serai l’égal dans le sépulcre infâme</span><br>
+ <span class="i0">De Nisard comme esprit et de Judas comme âme.</span><br>
+ <span class="i0">Là s’efface l’immense et vaine vision;</span><br>
+ <span class="i0">Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion,</span><br>
+ <span class="i0">Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome,</span><br>
+ <span class="i0">Marc-Aurèle, du sang des peuples économe,</span><br>
+ <span class="i0">Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds,</span><br>
+ <span class="i0">Ceux qu’on nomme méchants, ceux qu’on appelle bons,</span><br>
+ <span class="i0">Tous, l’homme de douceur, l’homme de violence,</span><br>
+ <span class="i0">Et le juge effrayant qui vendit la balance,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix,</span><br>
+ <span class="i0">Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois</span><br>
+ <span class="i0">Cette absolution sinistre, la poussière.</span><br>
+ <span class="i0">La mort, spectre masqué, n’a rien sous sa visière.</span><br>
+ <span class="i0">Le gouffre, où le destin se résout et s’absout,</span><br>
+ <span class="i0">Arrive à l’innocence effroyable de tout;</span><br>
+ <span class="i0">Le bourreau vaut autant que le martyr; l’asile</span><br>
+ <span class="i0">S’ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile;</span><br>
+ <span class="i0">Avec Caligula Jésus est acquitté;</span><br>
+ <span class="i0">La justice pourrit avec l’iniquité;</span><br>
+ <span class="i0">Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Font le même néant pêle-mêle dans l’ombre.</span><br>
+ <span class="i0">Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
+ <span class="i0">Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé</span><br>
+ <span class="i0">Jusqu’à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle,</span><br>
+ <span class="i0">Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle,</span><br>
+ <span class="i0">Mordus toute la route et jusqu’à l’abattoir,</span><br>
+ <span class="i0">Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir</span><br>
+ <span class="i0">Frappe et n’empêche pas de lutter; nous subîmes</span><br>
+ <span class="i0">Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes,</span><br>
+ <span class="i0">Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez,</span><br>
+ <span class="i0">Et je dois convenir que vous me proposez</span><br>
+ <span class="i0">Pour consolation et salaire une place</span><br>
+ <span class="i0">Dans le cloaque avec tous les rois, populace,</span><br>
+ <span class="i0">A côté du faussaire, et, près de l’assassin,</span><br>
+ <span class="i0">La pourriture avec Baroche pour voisin.</span><br>
+ <span class="i0">Eh bien non, j’aime mieux, après tant de désastres,</span><br>
+ <span class="i0">Être avec ce rêveur d’Homère dans les astres.</span><br>
+ <span class="i0">J’aime mieux croire au bien, au juste, but final,</span><br>
+ <span class="i0">Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.</span><br>
+ <span class="i0">La certitude d’être un miasme me laisse</span><br>
+ <span class="i0">Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse</span><br>
+ <span class="i0">Que je n’ai nulle joie à penser que je vais</span><br>
+ <span class="i0">Être on ne sait plus quoi d’obscur qui sent mauvais!</span><br>
+ <span class="i0">Troppmann ne me fait point plaisir quand il m’avoue</span><br>
+ <span class="i0">Que je serai sa fange et qu’il sera ma boue;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut me pardonner ma pauvreté d’esprit,</span><br>
+ <span class="i0">Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ,</span><br>
+ <span class="i0">Deutz égal à Bayard, et j’entends le tonnerre</span><br>
+ <span class="i0">Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire.</span><br>
+ <span class="i0">Non, je ne jette point dans le même panier</span><br>
+ <span class="i0">Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
+ <span class="i0">Je voudrais démolir les deux tours d’injustice,</span><br>
+ <span class="i0">Celle où Latude expire, et l’aveugle bâtisse</span><br>
+ <span class="i0">Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel,</span><br>
+ <span class="i0">Renverser la Bastille et détruire Babel.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi donc! boire, manger, jouir, voilons nos faces,</span><br>
+ <span class="i0">C’est tout? Alors, pourvu que tu te satisfasses</span><br>
+ <span class="i0">Et que je me contente, et que, rois, histrions,</span><br>
+ <span class="i0">Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions</span><br>
+ <span class="i0">Nos crimes devenus nos festins et nos joies,</span><br>
+ <span class="i0">Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies,</span><br>
+ <span class="i0">Nous ayons sous nos pieds les peuples, rions d’eux</span><br>
+ <span class="i0">Et de nous, cela seul est réel; et, hideux,</span><br>
+ <span class="i0">Nous sommes sages, tout étant vide; alors, hommes,</span><br>
+ <span class="i0">Quoi qu’il fasse, celui qui, dans l’ombre où nous sommes,</span><br>
+ <span class="i0">Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit</span><br>
+ <span class="i0">Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l’esprit.</span><br>
+ <span class="i0">Et celui qui, romain, meurt dans l’exil pour Rome,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme;</span><br>
+ <span class="i0">Telle est la vérité que vos calculs nous font.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ah! si c’est là le but, ah! si c’est là le fond,</span><br>
+ <span class="i0">Si c’est la vérité seule vraie, affirmée</span><br>
+ <span class="i0">Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée,</span><br>
+ <span class="i0">Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments!</span><br>
+ <span class="i0">Et je crache dessus, et je lui dis: Tu mens!</span><br>
+ <span class="i0">A cette vérité qui, vile, atroce, obscène,</span><br>
+ <span class="i0">Donne tort à Barbès et raison à Bazaine!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
+ <span class="i0">Non! non! non! je l’ai dit et le dirai cent fois,</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’est point pour cela qu’on a brisé les rois</span><br>
+ <span class="i0">Et fait entrer le jour dans les profonds repaires!</span><br>
+ <span class="i0">Non! non! non! ce n’est point pour cela que nos pères</span><br>
+ <span class="i0">Ont fait cette conquête altière, l’avenir!</span><br>
+ <span class="i0">Qu’ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir</span><br>
+ <span class="i0">De Memphis à Berlin, de l’Èbre à la Thuringe!</span><br>
+ <span class="i0">Non! j’ai les droits de l’homme et non les droits du singe.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je comprends qu’on se penche avec fraternité</span><br>
+ <span class="i0">Vers les êtres qui sont hors de l’humanité,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on éclaire leur nuit; mais qu’on s’y précipite,</span><br>
+ <span class="i0">Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite,</span><br>
+ <span class="i0">Faire monter, labeur superbe et hasardeux,</span><br>
+ <span class="i0">Les monstres jusqu’à nous, et non tomber près d’eux,</span><br>
+ <span class="i0">Je veux être pour eux non l’égal, mais l’archange,</span><br>
+ <span class="i0">Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Êtes-vous la science après tout? question.</span><br>
+ <span class="i0">Non, vous ne l’êtes pas. Vous doutez. Montyon</span><br>
+ <span class="i0">Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime;</span><br>
+ <span class="i0">Garibaldi délivre et Bonaparte opprime;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_236">236</span>
+ <span class="i0">Où vont-ils? au néant? à Dieu? Tout le destin,</span><br>
+ <span class="i0">Si l’on vous en croit, flotte et ment, rien n’est certain;</span><br>
+ <span class="i0">L’énigme n’offre au loin que des plages désertes;</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes les premiers à tout ignorer; certes,</span><br>
+ <span class="i0">Votre doute est complet et vous le confessez;</span><br>
+ <span class="i0">Vous ne voyez qu’un mur fermé de noirs fossés,</span><br>
+ <span class="i0">C’est vous qui l’avouez; et nul ne peut conclure</span><br>
+ <span class="i0">Du présent l’avenir, du front la chevelure;</span><br>
+ <span class="i0">Nul ne voit l’autre aspect du destin, le trépas;</span><br>
+ <span class="i0">Nul ne sait rien. Alors j’ai le choix, n’est-ce pas?</span><br>
+ <span class="i0">J’ai mon goût, vous le vôtre; après tant de souffrance;</span><br>
+ <span class="i0">Le désespoir vous plaît, moi je prends l’espérance;</span><br>
+ <span class="i0">Et puisque selon vous rien n’est clair, rien n’est sûr,</span><br>
+ <span class="i0">Vous choisissez la cendre et je choisis l’azur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable,</span><br>
+ <span class="i0">Je suis plus qu’un brin d’herbe et plus qu’un grain de sable;</span><br>
+ <span class="i0">Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce n’est point vers la nuit que je crie en avant!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
+ <span class="i0">Mourir n’est pas finir, c’est le matin suprême.</span><br>
+ <span class="i0">Non! je ne donne pas à la mort ceux que j’aime!</span><br>
+ <span class="i0">Je les garde, je veux le firmament pour eux,</span><br>
+ <span class="i0">Pour moi, pour tous, et l’aube attend les ténébreux;</span><br>
+ <span class="i0">L’amour en nous, passants qu’un rayon lointain dore,</span><br>
+ <span class="i0">Est le commencement auguste de l’aurore;</span><br>
+ <span class="i0">Mon cœur, s’il n’a ce jour divin, se sent banni,</span><br>
+ <span class="i0">Et, pour avoir le temps d’aimer, veut l’infini;</span><br>
+ <span class="i0">Car la vie est passée avant qu’on ait pu vivre.</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’azur qui me plaît, c’est l’azur qui m’enivre,</span><br>
+ <span class="i0">L’azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut;</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’empyrée immense et profond qu’il me faut,</span><br>
+ <span class="i0">La terre n’offrant rien de ce que je réclame,</span><br>
+ <span class="i0">L’heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme</span><br>
+ <span class="i0">Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,</span><br>
+ <span class="i0">Le ciel ayant à peine assez d’éternité!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_239">239</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_11f">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le géant Soleil parle à la naine Étincelle:</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">—O néant, feu follet, ver que l’ombre recèle,</span><br>
+ <span class="i0">Lueur qui disparaît sitôt qu’elle a flotté,</span><br>
+ <span class="i0">Contemple-moi! je suis l’abîme de clarté.</span><br>
+ <span class="i0">Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent;</span><br>
+ <span class="i0">Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent;</span><br>
+ <span class="i0">Sans moi le firmament ne serait qu’un linceul;</span><br>
+ <span class="i0">Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
+ <span class="i0">Toute l’immensité, depuis l’aube première.</span><br>
+ <span class="i0">Me regarde effarée, ivre de ma lumière.—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi parla le gouffre éblouissant du feu.</span><br>
+ <span class="i0">L’atome écouta l’astre, et lui répondit: Dieu.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_241">241</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_12"><span class="small90">LVI</span><br><br>
+ <span class="big140">RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_243">243</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_12a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Trêve à toutes ces vaines choses!</span><br>
+ <span class="i0">Vous êtes dans l’ombre, sortons.</span><br>
+ <span class="i0">Sans vous brouiller avec les roses,</span><br>
+ <span class="i0">Evadez-vous des Jeannetons.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Enfuyez-vous de ces drôlesses.</span><br>
+ <span class="i0">Derrière ces bonheurs changeants</span><br>
+ <span class="i0">Se dressent de pâles vieillesses</span><br>
+ <span class="i0">Qui menacent les jeunes gens.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Crains Manon qui te tend son verre;</span><br>
+ <span class="i0">Crains le grenier où l’on est bien.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
+ <span class="i0">Perse, à l’alcôve de Néère,</span><br>
+ <span class="i0">Préférait l’autan libyen.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ami, ta vie est mansardée;</span><br>
+ <span class="i0">A ce petit ciel bas, plafond</span><br>
+ <span class="i0">De la volupté sans idée,</span><br>
+ <span class="i0">Les âmes se heurtent le front.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le temps déforme la jeunesse</span><br>
+ <span class="i0">Comme un vieux décor d’opéra.</span><br>
+ <span class="i0">Gare à vous! c’est par l’ivrognesse</span><br>
+ <span class="i0">Que la bacchante finira.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’églogue serait indignée,</span><br>
+ <span class="i0">Dans vos noirs galetas sans jour,</span><br>
+ <span class="i0">De voir des toiles d’araignée</span><br>
+ <span class="i0">Au bout des ailes de l’Amour.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le houx sacré, frère du lierre,</span><br>
+ <span class="i0">Que cueillait Plaute au fond des bois,</span><br>
+ <span class="i0">A Margoton trop familière</span><br>
+ <span class="i0">Eût dans l’ombre piqué les doigts.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’antique muse tiburtine</span><br>
+ <span class="i0">Baisait les fleurs, le jasmin pur,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_245">245</span>
+ <span class="i0">Le lys, et n’était libertine</span><br>
+ <span class="i0">Qu’avec les rayons, dans l’azur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous avez autre chose à faire</span><br>
+ <span class="i0">Que d’engloutir votre raison</span><br>
+ <span class="i0">Dans la chanson qu’Anna préfère</span><br>
+ <span class="i0">Et dans le vin que boit Suzon.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il est temps d’avoir d’autres fièvres</span><br>
+ <span class="i0">Que de voir se coiffer, le soir,</span><br>
+ <span class="i0">Lise, une épingle entre les lèvres,</span><br>
+ <span class="i0">Éblouissement d’un miroir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Frère, l’heure folle est passée.</span><br>
+ <span class="i0">Debout, frère! il est peu séant</span><br>
+ <span class="i0">D’attarder l’œil de sa pensée</span><br>
+ <span class="i0">A la figure du néant.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Laisse là Fanchon et Fanchette!</span><br>
+ <span class="i0">Fermons les jours faux et charmants.</span><br>
+ <span class="i0">L’honneur d’être un homme s’achète</span><br>
+ <span class="i0">Par ces graves renoncements.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les amourettes énervantes</span><br>
+ <span class="i0">Fatiguent, sans les émouvoir,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
+ <span class="i0">Les âmes, ces grandes servantes</span><br>
+ <span class="i0">De la justice et du devoir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Viens aux champs! les champs sont sévères</span><br>
+ <span class="i0">Et pensifs plus que tu ne crois;</span><br>
+ <span class="i0">Les monts font songer aux calvaires,</span><br>
+ <span class="i0">Les arbres font songer aux croix.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oublions les soupers, les veilles,</span><br>
+ <span class="i0">Le vin, le brelan, l’écarté!</span><br>
+ <span class="i0">Viens noyer ton cœur aux merveilles</span><br>
+ <span class="i0">De l’immense sérénité!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fuyez; prenez votre volée.</span><br>
+ <span class="i0">Un peu plus et nous traînerons</span><br>
+ <span class="i0">Notre rauque idylle éculée</span><br>
+ <span class="i0">Dans le ruisseau des Porcherons.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ouvrez les ailes de vos âmes;</span><br>
+ <span class="i0">Enfoncez le toit s’il le faut;</span><br>
+ <span class="i0">Les révélations, les flammes,</span><br>
+ <span class="i0">Et les ouragans sont là-haut.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Levez vos cœurs, levez vos têtes.</span><br>
+ <span class="i0">Allez où l’on a sur le front</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
+ <span class="i0">Le vaste espace, les tempêtes,</span><br>
+ <span class="i0">Les étoiles, et pas d’affront.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous êtes faits comme les lyres,</span><br>
+ <span class="i0">Et pleins d’altiers frémissements;</span><br>
+ <span class="i0">De profonds et vagues sourires</span><br>
+ <span class="i0">Vous appellent aux firmaments.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Viens, nous lirons les livres sombres</span><br>
+ <span class="i0">Des penseurs et des combattants,</span><br>
+ <span class="i0">Pendant que Dieu fera des ombres</span><br>
+ <span class="i0">Et des clartés dans le printemps.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous scruterons les maux, les guerres,</span><br>
+ <span class="i0">Et le creux fatal qu’a laissé</span><br>
+ <span class="i0">Le pied tragique de nos pères</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’âpre fange du passé.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous examinerons les songes,</span><br>
+ <span class="i0">L’autel, les korans, les clergés,</span><br>
+ <span class="i0">Les sceptres mêlés aux mensonges,</span><br>
+ <span class="i0">Les dieux mêlés aux préjugés.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Molière, au fourbe ôtant sa guimpe,</span><br>
+ <span class="i0">Mina Bossuet comme il put;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
+ <span class="i0">Pascal frappa; Swift à l’Olympe</span><br>
+ <span class="i0">Offrit ce miroir, Lilliput.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous regarderons sur la terre</span><br>
+ <span class="i0">Ce tas d’erreurs que Beaumarchais,</span><br>
+ <span class="i0">Rabelais, Diderot, Voltaire,</span><br>
+ <span class="i0">Ont remué de leurs crochets.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous saluerons ces Diogènes</span><br>
+ <span class="i0">De la raison et du bon sens;</span><br>
+ <span class="i0">Nous entendrons tomber les chaînes</span><br>
+ <span class="i0">Derrière ces divins passants.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O France, grâce à ces sceptiques,</span><br>
+ <span class="i0">Tu voyais le fond; tu trouvais</span><br>
+ <span class="i0">Des ordures sous les portiques</span><br>
+ <span class="i0">Et sous les dogmes des forfaits.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ces puissants balayeurs d’étable</span><br>
+ <span class="i0">Ont fait un lion d’un baudet;</span><br>
+ <span class="i0">Dans leur cynisme redoutable</span><br>
+ <span class="i0">Un tonnerre profond grondait.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur l’homme dans l’ignominie</span><br>
+ <span class="i0">Ils jetaient leur rude gaîté,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
+ <span class="i0">Sachant que c’est à l’ironie</span><br>
+ <span class="i0">Que commence la liberté.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dieu fait précéder, quand il change</span><br>
+ <span class="i0">En victime, hélas, le bourreau,</span><br>
+ <span class="i0">L’effrayant glaive de l’archange</span><br>
+ <span class="i0">Par le rasoir de Figaro.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La comédie amère et saine</span><br>
+ <span class="i0">Fait entrer Méduse en sortant;</span><br>
+ <span class="i0">Quand Beaumarchais est sur la scène,</span><br>
+ <span class="i0">Danton dans la coulisse attend.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les railleurs sous leur joug lugubre</span><br>
+ <span class="i0">Consolent les âges de fer;</span><br>
+ <span class="i0">Leur éclat de rire salubre</span><br>
+ <span class="i0">Déconcerte l’antique enfer.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils ont fait l’interrogatoire</span><br>
+ <span class="i0">Farouche, à travers le bâillon,</span><br>
+ <span class="i0">Des religions par l’histoire,</span><br>
+ <span class="i0">De la pourpre par le haillon.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Durs au bigot, fatals au cuistre,</span><br>
+ <span class="i0">Ils promènent à petit bruit</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
+ <span class="i0">Une lueur gaie et sinistre</span><br>
+ <span class="i0">Dans le grand bagne de la nuit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Escobar est le chat qui rôde</span><br>
+ <span class="i0">Et fuit, mais Voltaire est le lynx.</span><br>
+ <span class="i0">Ils font, sans pitié pour la fraude,</span><br>
+ <span class="i0">Rire la Gaule au nez du sphinx.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ces douteurs ont frayé nos routes,</span><br>
+ <span class="i0">Et sont si grands sous le ciel bleu</span><br>
+ <span class="i0">Qu’à cette heure, grâce à leurs doutes,</span><br>
+ <span class="i0">On peut enfin affirmer Dieu!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Leur rouge lanterne nous mène.</span><br>
+ <span class="i0">Ces contemplateurs du pavé,</span><br>
+ <span class="i0">En fouillant la guenille humaine,</span><br>
+ <span class="i0">Cherchaient le peuple, et l’ont trouvé.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils ont, dans la nuit où nous sommes,</span><br>
+ <span class="i0">Retrouvé la raison, les droits,</span><br>
+ <span class="i0">L’égalité volée aux hommes,</span><br>
+ <span class="i0">En vidant les poches des rois.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils ont fait, moqueurs nécessaires,</span><br>
+ <span class="i0">Et plus exacts que Mézeray,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
+ <span class="i0">De la torsion des misères</span><br>
+ <span class="i0">Tomber goutte à goutte le vrai.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils ont nié la vieille bible;</span><br>
+ <span class="i0">Ces guérisseurs, ces factieux</span><br>
+ <span class="i0">Ont fait cette chose terrible:</span><br>
+ <span class="i0">L’ouverture de tous les yeux.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ils ont, sur la cime vermeille,</span><br>
+ <span class="i0">Montré l’aurore au genre humain;</span><br>
+ <span class="i0">Ils ont été la grande veille</span><br>
+ <span class="i0">Du formidable lendemain.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La révolution française</span><br>
+ <span class="i0">C’est le salut, d’horreur mêlé.</span><br>
+ <span class="i0">De la tête de Louis seize,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! la lumière a coulé.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_253">253</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_13"><span class="small90">LVII</span><br><br>
+ <span class="big140">LES PETITS</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_255">255</span>
+ <h3 class="margintop0" id="ch_13a">GUERRE CIVILE</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La foule était tragique et terrible; on criait:</span><br>
+ <span class="i0">A mort! Autour d’un homme altier, point inquiet,</span><br>
+ <span class="i0">Grave, et qui paraissait lui-même inexorable,</span><br>
+ <span class="i0">Le peuple se pressait: A mort le misérable!</span><br>
+ <span class="i0">Et lui, semblait trouver toute simple la mort.</span><br>
+ <span class="i0">La partie est perdue, on n’est pas le plus fort,</span><br>
+ <span class="i0">On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue,</span><br>
+ <span class="i0">Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue.</span><br>
+ <span class="i0">—A mort l’homme!—On l’avait saisi dans son logis;</span><br>
+ <span class="i0">Ses vêtements étaient de carnage rougis;</span><br>
+ <span class="i0">Cet homme était de ceux qui font l’aveugle guerre</span><br>
+ <span class="i0">Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère</span><br>
+ <span class="i0">Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui;</span><br>
+ <span class="i0">Il avait tout le jour tué n’importe qui;</span><br>
+ <span class="i0">Incapable de craindre, incapable d’absoudre,</span><br>
+ <span class="i0">Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
+ <span class="i0">Une femme le prit au collet:—A genoux!</span><br>
+ <span class="i0">C’est un sergent de ville. Il a tiré sur nous!</span><br>
+ <span class="i0">—C’est vrai, dit l’homme.—A bas! à mort! qu’on le fusille!</span><br>
+ <span class="i0">Dit le peuple.—Ici! Non! Plus loin! A la Bastille!</span><br>
+ <span class="i0">A l’arsenal! Allons! Viens! Marche!—Où vous voudrez,</span><br>
+ <span class="i0">Dit le prisonnier.—Tous, hagards, les rangs serrés,</span><br>
+ <span class="i0">Chargèrent leurs fusils.—Mort au sergent de ville!</span><br>
+ <span class="i0">Tuons-le comme un loup!—Et l’homme dit, tranquille:</span><br>
+ <span class="i0">—C’est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.</span><br>
+ <span class="i0">—Il nous insulte! A mort!—Les pâles citoyens</span><br>
+ <span class="i0">Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche;</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche;</span><br>
+ <span class="i0">Cent voix criaient:—A mort! A bas! Plus d’empereur!—</span><br>
+ <span class="i0">On voyait dans ses yeux un reste de fureur</span><br>
+ <span class="i0">Remuer vaguement comme une hydre échouée;</span><br>
+ <span class="i0">Il marchait poursuivi par l’énorme huée,</span><br>
+ <span class="i0">Et, calme, il enjambait, plein d’un superbe ennui,</span><br>
+ <span class="i0">Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.</span><br>
+ <span class="i0">Le peuple est effrayant lorsqu’il devient tempête;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme sous plus d’affronts levait plus haut la tête;</span><br>
+ <span class="i0">Il était plus que pris, il était envahi.</span><br>
+ <span class="i0">Dieu! comme il haïssait! comme il était haï!</span><br>
+ <span class="i0">Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous!—Qu’il meure!</span><br>
+ <span class="i0">Il nous criblait encor de balles tout à l’heure!</span><br>
+ <span class="i0">A bas cet espion, ce traître, ce maudit!</span><br>
+ <span class="i0">A mort! c’est un brigand!—Soudain on entendit</span><br>
+ <span class="i0">Une petite voix qui disait:—C’est mon père!</span><br>
+ <span class="i0">Et quelque chose fit l’effet d’une lumière.</span><br>
+ <span class="i0">Un enfant apparut. Un enfant de six ans.</span><br>
+ <span class="i0">Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_257">257</span>
+ <span class="i0">Tous criaient:—Fusillez le mouchard! Qu’on l’assomme!</span><br>
+ <span class="i0">Et l’enfant se jeta dans les jambes de l’homme,</span><br>
+ <span class="i0">Et dit, ayant au front le rayon baptismal:</span><br>
+ <span class="i0">—Père, je ne veux pas qu’on te fasse de mal!</span><br>
+ <span class="i0">Et cet enfant sortait de la même demeure.</span><br>
+ <span class="i0">Les clameurs grossissaient:—A bas l’homme! Qu’il meure!</span><br>
+ <span class="i0">A bas! finissons-en avec cet assassin!</span><br>
+ <span class="i0">Mort!—Au loin le canon répondait au tocsin.</span><br>
+ <span class="i0">Toute la rue était pleine d’hommes sinistres.</span><br>
+ <span class="i0">—A bas les rois! A bas les prêtres, les ministres,</span><br>
+ <span class="i0">Les mouchards! Tuons tout! c’est un tas de bandits!</span><br>
+ <span class="i0">Et l’enfant leur cria:—Mais puisque je vous dis</span><br>
+ <span class="i0">Que c’est mon père!—Il est joli, dit une femme,</span><br>
+ <span class="i0">Bel enfant!—On voyait dans ses yeux bleus une âme;</span><br>
+ <span class="i0">Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu.</span><br>
+ <span class="i0">Une autre femme dit:—Petit, quel âge as-tu?</span><br>
+ <span class="i0">Et l’enfant répondit:—Ne tuez pas mon père!</span><br>
+ <span class="i0">Quelques regards pensifs étaient fixés à terre,</span><br>
+ <span class="i0">Les poings ne tenaient plus l’homme si durement.</span><br>
+ <span class="i0">Un des plus furieux, entre tous inclément,</span><br>
+ <span class="i0">Dit à l’enfant:—Va-t’en!—Où?—Chez toi.—Pourquoi faire?</span><br>
+ <span class="i0">—Chez ta mère.—Sa mère est morte, dit le père.</span><br>
+ <span class="i0">—Il n’a donc plus que vous?—Qu’est-ce que cela fait?</span><br>
+ <span class="i0">Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait</span><br>
+ <span class="i0">Les deux petites mains dans sa rude poitrine,</span><br>
+ <span class="i0">Et disait à l’enfant:—Tu sais bien, Catherine?</span><br>
+ <span class="i0">—Notre voisine?—Oui.—Va chez elle.—Avec toi?</span><br>
+ <span class="i0">—J’irai plus tard.—Sans toi je ne veux pas.—Pourquoi?</span><br>
+ <span class="i0">—Parce qu’on te ferait du mal.—Alors le père</span><br>
+ <span class="i0">Parla tout bas au chef de cette sombre guerre:</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
+ <span class="i0">—Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main,</span><br>
+ <span class="i0">Doucement. Je vais dire à l’enfant: A demain!</span><br>
+ <span class="i0">Vous me fusillerez au détour de la rue,</span><br>
+ <span class="i0">Ailleurs, où vous voudrez.—Et, d’une voix bourrue:</span><br>
+ <span class="i0">—Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié.</span><br>
+ <span class="i0">Le père dit:—Tu vois. C’est de bonne amitié.</span><br>
+ <span class="i0">Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage,</span><br>
+ <span class="i0">Rentre.—Et l’enfant tendit au père son visage,</span><br>
+ <span class="i0">Et s’en alla, content, rassuré, sans effroi.</span><br>
+ <span class="i0">—Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi,</span><br>
+ <span class="i0">Dit le père aux vainqueurs; où voulez-vous que j’aille?—</span><br>
+ <span class="i0">Alors, dans cette foule où grondait la bataille,</span><br>
+ <span class="i0">On entendit passer un immense frisson,</span><br>
+ <span class="i0">Et le peuple cria: Rentre dans ta maison!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_259">259</span>
+ <h3 id="ch_13b">PETIT PAUL</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa mère en le mettant au monde s’en alla.</span><br>
+ <span class="i0">Sombre distraction du sort. Pourquoi cela?</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi tuer la mère en laissant l’enfant vivre?</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi par la marâtre, ô deuil! la faire suivre?</span><br>
+ <span class="i0">Car le père était jeune, il se remaria.</span><br>
+ <span class="i0">Un an, c’est bien petit pour être paria;</span><br>
+ <span class="i0">Et le bel enfant rose avait eu tort de naître.</span><br>
+ <span class="i0">Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être;</span><br>
+ <span class="i0">C’était l’aïeul. Parfois ce qui n’est plus défend</span><br>
+ <span class="i0">Ce qui sera. L’aïeul prit dans ses bras l’enfant</span><br>
+ <span class="i0">Et devint mère. Chose étrange, et naturelle.</span><br>
+ <span class="i0">Sauver ce qu’une morte a laissé derrière elle,</span><br>
+ <span class="i0">On est vieux, on n’est plus bon qu’à cela; tâcher</span><br>
+ <span class="i0">D’être le doux passant, celui que vont chercher,</span><br>
+ <span class="i0">D’instinct, les accablés et les souffrants sans nombre,</span><br>
+ <span class="i0">Et les petites mains qui se tendent dans l’ombre;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_260">260</span>
+ <span class="i0">Il faut bien que quelqu’un soit là pour le devoir;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut bien que quelqu’un soit bon sous le ciel noir,</span><br>
+ <span class="i0">De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut que quelqu’un mène à l’enfant sans nourrice</span><br>
+ <span class="i0">La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts;</span><br>
+ <span class="i0">Il faut quelqu’un de grand qui fasse dire: Aimons!</span><br>
+ <span class="i0">Qui couvre de douceur la vie impénétrable,</span><br>
+ <span class="i0">Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable;</span><br>
+ <span class="i0">C’est pour cela que Dieu, ce maître du linceul,</span><br>
+ <span class="i0">Remplace quelquefois la mère par l’aïeul,</span><br>
+ <span class="i0">Et fait, jugeant l’hiver seul capable de flamme,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’âme d’un vieillard éclore un cœur de femme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Donc l’humble petit Paul naquit, fut orphelin,</span><br>
+ <span class="i0">Eut son grand œil bleu d’ombre et de lumière plein,</span><br>
+ <span class="i0">Balbutia les mots de la langue ingénue,</span><br>
+ <span class="i0">Eut la fraîche impudeur de l’innocence nue,</span><br>
+ <span class="i0">Fut cet ange qu’est l’homme avant d’être complet;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’aïeul, par les ans pâli, le contemplait</span><br>
+ <span class="i0">Comme on contemple un ciel qui lentement se dore.</span><br>
+ <span class="i0">Oh! comme ce couchant adorait cette aurore!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le grand-père emporta l’enfant dans sa maison,</span><br>
+ <span class="i0">Aux champs, d’où l’on voyait un si vaste horizon</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un petit enfant seul pouvait l’emplir. Les plaines</span><br>
+ <span class="i0">Étaient vertes, avec toutes sortes d’haleines</span><br>
+ <span class="i0">Qui sortaient des forêts et des eaux; la maison</span><br>
+ <span class="i0">Avait un grand jardin, et cette floraison,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
+ <span class="i0">Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie</span><br>
+ <span class="i0">Caressèrent l’enfant; les fleurs n’ont pas d’envie.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans ce jardin, croissaient le pommier, le pêcher,</span><br>
+ <span class="i0">La ronce; on écartait les branches pour marcher;</span><br>
+ <span class="i0">Des transparences d’eau frémissaient sous les saules;</span><br>
+ <span class="i0">On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules,</span><br>
+ <span class="i0">Comme si quelque nymphe eût été là; les nids</span><br>
+ <span class="i0">Murmuraient l’hymne obscur de ceux qui sont bénis;</span><br>
+ <span class="i0">Les voix qu’on entendait étaient calmes et douces;</span><br>
+ <span class="i0">Les sources chuchotaient doucement dans les mousses;</span><br>
+ <span class="i0">A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait,</span><br>
+ <span class="i0">Le remuement confus des feuilles s’ajoutait;</span><br>
+ <span class="i0">Le paradis, ce chant de la lumière gaie,</span><br>
+ <span class="i0">Que le ciel chante, en bas la terre le bégaie;</span><br>
+ <span class="i0">En été, quand l’azur rayonne, ô pur jardin!</span><br>
+ <span class="i0">Paul étant presque un ange, il fut presque un éden;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’enfant fut aimé dans cette solitude,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! et c’est ainsi qu’il en prit l’habitude.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jardin, c’est fort beau, n’est-ce pas? Mettez-y</span><br>
+ <span class="i0">Un marmot; ajoutez un vieillard; c’est ainsi</span><br>
+ <span class="i0">Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite</span><br>
+ <span class="i0">Avec ce que les yeux désirent, ce poëte</span><br>
+ <span class="i0">Complète, car au fond la nature c’est l’art,</span><br>
+ <span class="i0">Les roses par l’enfant, l’enfant par le vieillard.</span><br>
+ <span class="i0">L’enfant voisine avec les fleurs, c’est de son âge;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’aïeul vient, sachant qu’il est du voisinage;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
+ <span class="i0">Et comme c’est exquis de rire au mois d’avril!</span><br>
+ <span class="i0">Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu’au nombril,</span><br>
+ <span class="i0">Couché sur l’herbe en fleurs c’est aimable, ô Virgile!</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! c’est tellement divin que c’est fragile!</span><br>
+ <span class="i0">Paul est d’abord bien frêle et bien chétif. Qui sait?</span><br>
+ <span class="i0">Vivra-t-il? Un vent noir, lorsqu’il naquit, passait,</span><br>
+ <span class="i0">Souffle traître; et sait-on si cette bise amère</span><br>
+ <span class="i0">Ne viendra pas chercher l’enfant après la mère?</span><br>
+ <span class="i0">Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent.</span><br>
+ <span class="i0">Paul est frère de lait du chevreau bondissant;</span><br>
+ <span class="i0">Puisque le chevreau saute, il sied que l’homme marche,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’enfant veut marcher. Et l’aïeul patriarche</span><br>
+ <span class="i0">Dit: C’est juste! marchons. Oh! les enfants, cela</span><br>
+ <span class="i0">Tremble, un meuble est Charybde, une pierre est Scylla,</span><br>
+ <span class="i0">Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie,</span><br>
+ <span class="i0">Mais ce frémissement n’ôte rien à leur joie.</span><br>
+ <span class="i0">Frémir n’empêche pas la branche de fleurir.</span><br>
+ <span class="i0">Un an, c’est l’âge fier; croître, c’est conquérir;</span><br>
+ <span class="i0">Paul fait son premier pas, il veut en faire d’autres.</span><br>
+ <span class="i0">(Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.)</span><br>
+ <span class="i0">Frais spectacle! l’enfant est suivi par l’aïeul.</span><br>
+ <span class="i0">—Prends garde de tomber. C’est cela. Va tout seul.—</span><br>
+ <span class="i0">Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout à coup se met en route, et le grand-père</span><br>
+ <span class="i0">L’entoure de ses mains que les ans font trembler,</span><br>
+ <span class="i0">Et, chancelant lui-même, il l’aide à chanceler.</span><br>
+ <span class="i0">Et cela s’achevait par un éclat de rire.</span><br>
+ <span class="i0">Oh! pas plus qu’on ne peut peindre un astre, ou décrire</span><br>
+ <span class="i0">La forêt éblouie au soleil se chauffant,</span><br>
+ <span class="i0">Nul n’ira jusqu’au fond du rire d’un enfant;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
+ <span class="i0">C’est l’amour, l’innocence auguste, épanouie,</span><br>
+ <span class="i0">C’est la témérité de la grâce inouïe,</span><br>
+ <span class="i0">La gloire d’être pur, l’orgueil d’être debout,</span><br>
+ <span class="i0">La paix, on ne sait quoi d’ignorant qui sait tout.</span><br>
+ <span class="i0">Ce rire, c’est le ciel prouvé, c’est Dieu visible.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’aïeul, grave figure à mettre en une bible,</span><br>
+ <span class="i0">Mage que sur l’Horeb Moïse eût tutoyé,</span><br>
+ <span class="i0">N’était rien qu’un bon vieux grand-père extasié;</span><br>
+ <span class="i0">Il ne résistait pas au charme, et, sans défense,</span><br>
+ <span class="i0">Honorait, consultait et vénérait l’enfance;</span><br>
+ <span class="i0">Il regardait le jour se faire en ce cerveau.</span><br>
+ <span class="i0">Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau,</span><br>
+ <span class="i0">Effort de la pensée à travers la parole,</span><br>
+ <span class="i0">Sorte d’ascension lente du mot qui vole,</span><br>
+ <span class="i0">Puis tombe, et se relève avec un gai frisson,</span><br>
+ <span class="i0">Et ne peut être idée et s’achève en chanson.</span><br>
+ <span class="i0">Paul assemblait des sons, leur donnait la volée,</span><br>
+ <span class="i0">Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée,</span><br>
+ <span class="i0">Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant,</span><br>
+ <span class="i0">Et la maison était ravie en l’écoutant.</span><br>
+ <span class="i0">Il chantait, tout riait, et la paix était faite;</span><br>
+ <span class="i0">On eût dit qu’il donnait le signal de la fête;</span><br>
+ <span class="i0">Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux;</span><br>
+ <span class="i0">Et Paul était heureux; c’est charmant d’être heureux!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec l’autorité profonde de la joie</span><br>
+ <span class="i0">Paul régnait; son grand-père était sa douce proie;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
+ <span class="i0">L’aïeul obéissait, comme il sied.—Père, attends.</span><br>
+ <span class="i0">Il attendait.—Non. Viens.—Il venait. Le printemps</span><br>
+ <span class="i0">A sur le vieil hiver tous les droits du jeune âge.</span><br>
+ <span class="i0">Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage,</span><br>
+ <span class="i0">Ce petit-fils tyran, ce grand-père opprimé!</span><br>
+ <span class="i0">Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai!</span><br>
+ <span class="i0">Comme, au milieu des nids chantant à leurs oreilles,</span><br>
+ <span class="i0">Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles,</span><br>
+ <span class="i0">Dont l’une avait deux ans et l’autre quatrevingt!</span><br>
+ <span class="i0">Un jour l’un oublia, mais l’autre se souvint;</span><br>
+ <span class="i0">Ce fut l’enfant. La nuit pour eux n’était point noire.</span><br>
+ <span class="i0">L’aïeul faisait penser Paul, qui le faisait croire.</span><br>
+ <span class="i0">On eût dit qu’échangeant leur âme en ce beau lieu,</span><br>
+ <span class="i0">Chacun montrait à l’autre un des côtés de Dieu.</span><br>
+ <span class="i0">Ils mêlaient tout, le jour leurs jeux, la nuit leurs sommes.</span><br>
+ <span class="i0">Oh! quel céleste amour entre ces deux bonshommes!</span><br>
+ <span class="i0">Ils n’avaient qu’une chambre, ils ne se quittaient pas;</span><br>
+ <span class="i0">Le premier alphabet, comme le premier pas,</span><br>
+ <span class="i0">Quelles occasions divines de s’entendre!</span><br>
+ <span class="i0">Le grand-père n’avait pas d’accent assez tendre</span><br>
+ <span class="i0">Pour faire épeler l’ange attentif et charmé,</span><br>
+ <span class="i0">Et pour dire: O mon doux petit Paul bien-aimé!</span><br>
+ <span class="i0">Dialogues exquis! murmures ineffables!</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi les oiseaux bleus gazouillent dans les fables.</span><br>
+ <span class="i0">—Prends garde, c’est de l’eau. Pas si loin. Pas si près.</span><br>
+ <span class="i0">Vois, Paul, tu t’es mouillé les pieds.—Pas fait exprès.</span><br>
+ <span class="i0">—Prends garde aux cailloux.—Oui, grand-père.—Va dans l’herbe.</span><br>
+ <span class="i0">Et le ciel était pur, pacifique et superbe,</span><br>
+ <span class="i0">Et le soleil était splendide et triomphant</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus du vieillard baisant au front l’enfant.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
+ <span class="i0">Le père, ailleurs, vivait avec son autre femme.</span><br>
+ <span class="i0">C’est en vain qu’une morte en sa tombe réclame,</span><br>
+ <span class="i0">Quand une nouvelle âme entre dans la maison.</span><br>
+ <span class="i0">De sa seconde femme il avait un garçon,</span><br>
+ <span class="i0">Et Paul n’en savait rien. Qu’importe! Heureux, prospère,</span><br>
+ <span class="i0">Gai, tranquille, il avait pour lui seul son grand-père!</span><br>
+ <span class="i0">Le reste existait-il?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18">Le grand-père mourut.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand Sem dit à Rachel, quand Booz dit à Ruth:</span><br>
+ <span class="i0">Pleurez, je vais mourir! Rachel et Ruth pleurèrent;</span><br>
+ <span class="i0">Mais le petit enfant ne sait pas; ses yeux errent,</span><br>
+ <span class="i0">Son front songe. L’aïeul, parfois, se sentant las,</span><br>
+ <span class="i0">Avait dit:—Paul! je vais mourir. Bientôt, hélas!</span><br>
+ <span class="i0">Tu ne le verras plus, ton pauvre vieux grand-père</span><br>
+ <span class="i0">Qui t’aimait.—Rien n’éteint cette douce lumière,</span><br>
+ <span class="i0">L’ignorance, et l’enfant, plein de joie et de chants,</span><br>
+ <span class="i0">Continuait de rire.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i16">Une église des champs,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
+ <span class="i0">Pauvre comme les toits que son clocher protége,</span><br>
+ <span class="i0">S’ouvrit. Je me souviens que j’étais du cortége.</span><br>
+ <span class="i0">Le prêtre, murmurant une vague oraison,</span><br>
+ <span class="i0">Les amis, les parents, vinrent dans la maison</span><br>
+ <span class="i0">Chercher le doux aïeul pour l’aller mettre en terre;</span><br>
+ <span class="i0">La plaine fut riante autour de ce mystère;</span><br>
+ <span class="i0">On dirait que les fleurs aiment ces noirs convois;</span><br>
+ <span class="i0">De bonnes vieilles gens priaient, mêlant leurs voix;</span><br>
+ <span class="i0">On suivit un chemin, creux comme une tranchée;</span><br>
+ <span class="i0">Au bord de ce chemin, une vache couchée</span><br>
+ <span class="i0">Regardait les passants avec maternité;</span><br>
+ <span class="i0">Les paysans avaient leurs bourgerons d’été;</span><br>
+ <span class="i0">Et le petit marchait derrière l’humble bière.</span><br>
+ <span class="i0">On porta le vieillard au prochain cimetière,</span><br>
+ <span class="i0">Enclos désert, muré d’un mur croulant, auprès</span><br>
+ <span class="i0">De l’église, âpre et nu, point orné de cyprès,</span><br>
+ <span class="i0">Ni de tombeaux hautains, ni d’inscriptions fausses;</span><br>
+ <span class="i0">On entrait dans ce champ plein de croix et de fosses,</span><br>
+ <span class="i0">Lieu sévère où la mort dort si Dieu le permet,</span><br>
+ <span class="i0">Par une grille en bois que la nuit on fermait;</span><br>
+ <span class="i0">Aux barreaux s’ajoutait le croisement d’un lierre;</span><br>
+ <span class="i0">Le petit enfant, chose obscure et singulière,</span><br>
+ <span class="i0">Considéra l’entrée avec attention.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le sort pour les enfants est une vision;</span><br>
+ <span class="i0">Et la vie à leurs yeux apparaît comme un rêve.</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! la nuit descend sur l’astre qui se lève.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
+ <span class="i0">Paul n’avait que trois ans.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i22">—Vilain petit satan!</span><br>
+ <span class="i0">Méchant enfant! Le voir m’exaspère! Va-t’en!</span><br>
+ <span class="i0">Va-t’en! je te battrais! Il est insupportable.</span><br>
+ <span class="i0">Je suis trop bonne encor de le souffrir à table.</span><br>
+ <span class="i0">Il m’a taché ma robe, il a bu tout le lait.</span><br>
+ <span class="i0">A la cave! Au pain sec! Et puis il est si laid!—</span><br>
+ <span class="i0">A qui donc parle-t-on? A Paul. Pauvre doux être!</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! après avoir vu l’aïeul disparaître,</span><br>
+ <span class="i0">Paul vit dans la maison entrer un inconnu,</span><br>
+ <span class="i0">C’était son père; puis une femme au sein nu,</span><br>
+ <span class="i0">Allaitant un enfant; l’enfant était son frère.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La femme l’abhorra sur-le-champ. Une mère</span><br>
+ <span class="i0">C’est le sphinx; c’est le cœur inexorable et doux,</span><br>
+ <span class="i0">Blanc du côté sacré, noir du côté jaloux,</span><br>
+ <span class="i0">Tendre pour son enfant, dur pour l’enfant d’une autre.</span><br>
+ <span class="i0">Souffrir, sachant pourquoi, martyr, prophète, apôtre,</span><br>
+ <span class="i0">C’est bien; mais un enfant, fantôme aux cheveux d’or,</span><br>
+ <span class="i0">Être déjà proscrit n’étant pas homme encor!</span><br>
+ <span class="i0">L’épine de la ronce après l’ombre du chêne!</span><br>
+ <span class="i0">Quel changement! l’amour remplacé par la haine!</span><br>
+ <span class="i0">Paul ne comprenait plus. Quand il rentrait le soir,</span><br>
+ <span class="i0">Sa chambre lui semblait quelque chose de noir;</span><br>
+ <span class="i0">Il pleura bien longtemps. Il pleura pour personne.</span><br>
+ <span class="i0">Il eut le sombre effroi du roseau qui frissonne.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
+ <span class="i0">Ses yeux en s’éveillant regardaient étonnés.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! ces pauvres petits, pourquoi donc sont-ils nés?</span><br>
+ <span class="i0">La maison lui semblait sans jour et sans fenêtre,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’aurore n’avait plus l’air de le connaître.</span><br>
+ <span class="i0">Quand il venait:—Va-t’en! Délivrez-moi de ça!</span><br>
+ <span class="i0">Criait la mère. Et Paul lentement s’enfonça</span><br>
+ <span class="i0">Dans de l’ombre. Ce fut comme un berceau qu’on noie.</span><br>
+ <span class="i0">L’enfant, qui faisait tout joyeux, perdit la joie;</span><br>
+ <span class="i0">Sa détresse attristait les oiseaux et les fleurs;</span><br>
+ <span class="i0">Et le doux boute-en-train devint souffre-douleurs.</span><br>
+ <span class="i0">—Il m’ennuie! il est sale! il se traîne! il se vautre!—</span><br>
+ <span class="i0">On lui prit ses joujoux pour les donner à l’autre.</span><br>
+ <span class="i0">Le père laissait faire, étant très amoureux.</span><br>
+ <span class="i0">Après avoir été l’ange, être le lépreux!</span><br>
+ <span class="i0">La femme, en voyant Paul, disait: Qu’il disparaisse!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l’imprécation s’achevait en caresse.</span><br>
+ <span class="i0">Pas pour lui.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i12">—Viens, toi! Viens, l’amour! viens, mon bonheur!</span><br>
+ <span class="i0">J’ai volé le plus beau de vos anges, Seigneur,</span><br>
+ <span class="i0">Et j’ai pris un morceau du ciel pour faire un lange.</span><br>
+ <span class="i0">Seigneur, il est l’enfant, mais il est resté l’ange.</span><br>
+ <span class="i0">Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras.</span><br>
+ <span class="i0">Voyez comme il est beau! Je t’aime. Tu seras</span><br>
+ <span class="i0">Un homme. Il est déjà très lourd. Mais c’est qu’il pèse</span><br>
+ <span class="i0">Presque autant qu’un garçon qui marcherait! Je baise</span><br>
+ <span class="i0">Tes pieds, et c’est de toi que me vient la clarté!—</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
+ <span class="i0">Et Paul se souvenait, avec la quantité</span><br>
+ <span class="i0">De mémoire qu’auraient les agneaux et les roses,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il s’était entendu dire les mêmes choses.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il prenait dans un coin, à terre, ses repas.</span><br>
+ <span class="i0">Il était devenu muet, ne parlait pas,</span><br>
+ <span class="i0">Ne pleurait plus. L’enfance est parfois sombre et forte.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Souvent il regardait lugubrement la porte.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un soir on le chercha partout dans la maison;</span><br>
+ <span class="i0">On ne le trouva point; c’était l’hiver, saison</span><br>
+ <span class="i0">Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piége;</span><br>
+ <span class="i0">Dehors des petits pas s’effaçaient dans la neige...</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On retrouva l’enfant le lendemain matin.</span><br>
+ <span class="i0">On se souvint de cris perdus dans le lointain;</span><br>
+ <span class="i0">Quelqu’un même avait ri, croyant, dans les nuées,</span><br>
+ <span class="i0">Entendre, à travers l’ombre où flottent des huées,</span><br>
+ <span class="i0">On ne sait quelle voix du vent crier: Papa!</span><br>
+ <span class="i0">Papa! Tout le village, ému, s’en occupa,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on chercha; l’enfant était au cimetière.</span><br>
+ <span class="i0">Calme comme la nuit, blême comme la pierre,</span><br>
+ <span class="i0">Il était étendu devant l’entrée, et froid;</span><br>
+ <span class="i0">Comment avait-il pu jusqu’à ce triste endroit</span><br>
+ <span class="i0">Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille?</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
+ <span class="i0">Une de ses deux mains tenait encor la grille;</span><br>
+ <span class="i0">On voyait qu’il avait essayé de l’ouvrir.</span><br>
+ <span class="i0">Il sentait là quelqu’un pouvant le secourir;</span><br>
+ <span class="i0">Il avait appelé dans l’ombre solitaire,</span><br>
+ <span class="i0">Longtemps; puis il était tombé mort sur la terre,</span><br>
+ <span class="i0">A quelques pas du vieux grand-père, son ami.</span><br>
+ <span class="i0">N’ayant pu l’éveiller, il s’était endormi.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_271">271</span>
+ <h3 id="ch_13c">FONCTION DE L’ENFANT</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les hommes ont la force, et tout devant eux croule;</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont le peuple, ils sont l’armée, ils sont la foule;</span><br>
+ <span class="i0">Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer;</span><br>
+ <span class="i0">Ils font les dieux; ils sont les dieux; ils sont l’enfer;</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont l’ombre et la guerre; on les entend bruire,</span><br>
+ <span class="i0">Rugir et triompher; ils peuvent tout détruire,</span><br>
+ <span class="i0">Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien,</span><br>
+ <span class="i0">Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien,</span><br>
+ <span class="i0">Les uns au nom des droits, d’autres au nom des bibles;</span><br>
+ <span class="i0">Ils sont victorieux, formidables, terribles;—</span><br>
+ <span class="i0">Mais les petits enfants viennent à leur secours.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’enfant ne suit pas l’homme; ayant les pas trop courts,</span><br>
+ <span class="i0">Heureusement; il rit quand nous pleurons, il pleure</span><br>
+ <span class="i0">Quand nous rions; son aile en tremblant nous effleure,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
+ <span class="i0">Et rien qu’en nous touchant nous transforme, et, sans bruit,</span><br>
+ <span class="i0">Met du jour dans nos cœurs pleins d’orage et de nuit.</span><br>
+ <span class="i0">Notre hautaine voix n’est qu’un clairon superbe;</span><br>
+ <span class="i0">C’est dans la bouche rose et tendre qu’est le verbe;</span><br>
+ <span class="i0">Elle seule peut vaincre, avertir, consoler;</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’enfant qui bégaie on entend Dieu parler;</span><br>
+ <span class="i0">L’enfant parfois défend son père, et, dans la ville</span><br>
+ <span class="i0">Frémissante de haine et de guerre civile,</span><br>
+ <span class="i0">Il le sauve; et le peuple, apaisé, rayonnant,</span><br>
+ <span class="i0">Dit: Lequel doit la vie à l’autre maintenant?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il suffit quelquefois de ce doux petit être,</span><br>
+ <span class="i0">Plus brave qu’un soldat et plus pensif qu’un prêtre,</span><br>
+ <span class="i0">Pour rallumer soudain, sous son vol d’alcyon,</span><br>
+ <span class="i0">Dans une populace un cœur de nation,</span><br>
+ <span class="i0">Pour que la multitude aveugle ait des prunelles,</span><br>
+ <span class="i0">Pour qu’on voie accourir des sphères éternelles</span><br>
+ <span class="i0">La raison, la pitié, l’amour, la vérité,</span><br>
+ <span class="i0">Et pour que, sur les flots d’un noir peuple irrité,</span><br>
+ <span class="i0">La Justice, euménide effrayante et sans voile,</span><br>
+ <span class="i0">Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile!</span><br>
+ <span class="i0">Il arrive parfois, dans les temps convulsifs,</span><br>
+ <span class="i0">Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un enfant brusquement, dans cette haine amère,</span><br>
+ <span class="i0">Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère,</span><br>
+ <span class="i0">Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain,</span><br>
+ <span class="i0">Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain,</span><br>
+ <span class="i0">Hésitent, sont hagards, comprennent qu’ils se trompent,</span><br>
+ <span class="i0">Sentent une secousse obscure, et s’interrompent,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
+ <span class="i0">Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir;</span><br>
+ <span class="i0">Cette fragilité, faite pour tout souffrir,</span><br>
+ <span class="i0">Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire,</span><br>
+ <span class="i0">Contre leur chute, et nous contre notre victoire;</span><br>
+ <span class="i0">Les hommes stupéfaits sont bons; l’enfant le veut.</span><br>
+ <span class="i0">Sainte intervention! Cette tête s’émeut</span><br>
+ <span class="i0">Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble,</span><br>
+ <span class="i0">Cette joue est vermeille et délicate, il semble</span><br>
+ <span class="i0">Que des souffles d’avril elle attend le baiser,</span><br>
+ <span class="i0">Un papillon viendrait sur ce front se poser,</span><br>
+ <span class="i0">C’est charmant; tout à coup cela devient auguste</span><br>
+ <span class="i0">Et terrible; arrêtez! l’innocent, c’est le juste!</span><br>
+ <span class="i0">Éblouissement! l’ombre est vaincue; on dirait</span><br>
+ <span class="i0">Qu’au ciel une nuée entr’ouverte apparaît</span><br>
+ <span class="i0">Et jette sur la terre une lueur énorme;</span><br>
+ <span class="i0">Tout s’éclaire; le bien, le vrai, reprend sa forme;</span><br>
+ <span class="i0">Et les cœurs terrassés sentent subitement</span><br>
+ <span class="i0">Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment,</span><br>
+ <span class="i0">Et s’effacer la haine et la nuit se dissoudre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On croit voir une fleur d’où sort un coup de foudre.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_275">275</span>
+ <h3 id="ch_13d">QUESTION SOCIALE</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O détresse du faible! ô naufrage insondable!</span><br>
+ <span class="i0">Un jour j’ai vu passer un enfant formidable,</span><br>
+ <span class="i0">Une fille; elle avait cinq ans; elle marchait</span><br>
+ <span class="i0">Au hasard, elle était dans l’âge du hochet,</span><br>
+ <span class="i0">Du bonbon, des baisers, et n’avait pas de joie;</span><br>
+ <span class="i0">Elle avait l’air stupide et profond de la proie</span><br>
+ <span class="i0">Sous la griffe et d’Atlas que le monde étouffait,</span><br>
+ <span class="i0">Et semblait dire à Dieu: Qu’est-ce que je t’ai fait?</span><br>
+ <span class="i0">Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,</span><br>
+ <span class="i0">L’enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,</span><br>
+ <span class="i0">Jolie, et destinée aux sinistres attraits;</span><br>
+ <span class="i0">Elle allait au milieu de nous, passants distraits,</span><br>
+ <span class="i0">Toute petite avec un grand regard farouche.</span><br>
+ <span class="i0">Le pli d’angoisse était aux deux coins de sa bouche;</span><br>
+ <span class="i0">Tout son être exprimait Rien, l’absence d’appui,</span><br>
+ <span class="i0">La faim, la soif, l’horreur, l’ombre, et l’immense ennui.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_276">276</span>
+ <span class="i0">Quoi! l’éternel malheur pèse sur l’éphémère!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On entendait quelqu’un rire, c’était sa mère;</span><br>
+ <span class="i0">Cette femme, une fille au fond d’un cabaret,</span><br>
+ <span class="i0">N’avait pas même l’air de savoir qu’on errait</span><br>
+ <span class="i0">Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,</span><br>
+ <span class="i0">Sous le givre et la pluie, et qu’on était petite,</span><br>
+ <span class="i0">Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.</span><br>
+ <span class="i0">Cette mère, pas plus qu’on ne remarque un chien,</span><br>
+ <span class="i0">N’apercevait cet être et sa sombre guenille.</span><br>
+ <span class="i0">Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle-même jadis avait été cela.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Maintenant, Margoton changée en Paméla,</span><br>
+ <span class="i0">Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,</span><br>
+ <span class="i0">Chantante; elles étaient toutes deux demi-nues,</span><br>
+ <span class="i0">L’une pour les affronts, l’autre pour les douleurs;</span><br>
+ <span class="i0">La mère, gaie, avait au front d’horribles fleurs;</span><br>
+ <span class="i0">Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune,</span><br>
+ <span class="i0">Que la mère et l’enfant se rencontraient, et l’une</span><br>
+ <span class="i0">Regardait son passé, l’autre son avenir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voir l’une commencer et voir l’autre finir!</span><br>
+ <span class="i0">O misère!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_277">277</span>
+ <span class="i10">L’enfant se taisait, grave, amère.</span><br>
+ <span class="i0">Cette femme, après tout, était-elle sa mère?</span><br>
+ <span class="i0">Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d’elles leurs pas</span><br>
+ <span class="i0">En parlaient au hasard et ne le savaient pas.</span><br>
+ <span class="i0">L’infortune est de l’ombre, et peut-être cet ange</span><br>
+ <span class="i0">N’avait-il même pas une mère de fange,</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! et l’humble enfant, seul sous le firmament,</span><br>
+ <span class="i0">Marchait terrible avec un air d’étonnement.</span><br>
+ <span class="i0">Elle ne paraissait ni vivante ni morte.</span><br>
+ <span class="i0">—Mais qu’a donc cet enfant à songer de la sorte?</span><br>
+ <span class="i0">Disait-on autour d’elle.—Est-ce qu’on la connaît?</span><br>
+ <span class="i0">Non. Les gens lui donnaient du pain qu’elle prenait</span><br>
+ <span class="i0">Sans rien dire; elle allait devant elle indignée.</span><br>
+ <span class="i0">Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée</span><br>
+ <span class="i0">D’invisibles éclairs montant de bas en haut;</span><br>
+ <span class="i0">Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot,</span><br>
+ <span class="i0">Regardaient le grand ciel où l’aube ne sait naître</span><br>
+ <span class="i0">Que pour s’éteindre, et tout l’ensemble de cet être</span><br>
+ <span class="i0">Était on ne sait quoi d’âpre, de bégayant,</span><br>
+ <span class="i0">Et d’obscur, d’où sortait un reproche effrayant;</span><br>
+ <span class="i0">La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges,</span><br>
+ <span class="i0">Devant son front hagard et ses prunelles rouges</span><br>
+ <span class="i0">S’étalait, vision inutile, et jamais</span><br>
+ <span class="i0">Elle n’avait daigné remarquer ces sommets</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame;</span><br>
+ <span class="i0">On eût dit que sur terre elle n’avait plus d’âme,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’elle ignorait nos voix, qu’elle était de la nuit</span><br>
+ <span class="i0">Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit;</span><br>
+ <span class="i0">Et rien n’était plus noir que ce petit fantôme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
+ <span class="i0">La quantité d’enfer qui tient dans un atome</span><br>
+ <span class="i0">Étonne le penseur, et je considérais</span><br>
+ <span class="i0">Cette larve, pareille aux lueurs des forêts,</span><br>
+ <span class="i0">Blême, désespérée avant même de vivre,</span><br>
+ <span class="i0">Qui, sans pleurs et sans cris, d’ombre et de terreur ivre,</span><br>
+ <span class="i0">Rêvait, et s’en allait, les pieds dans le ruisseau,</span><br>
+ <span class="i0">Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_279">279</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_14"><span class="small90">LVIII</span><br><br>
+ <span class="big140">VINGTIÈME SIÈCLE</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_281">281</span>
+ <h3 class="margintop0" id="ch_14a"><span class="small90">I</span><br>
+ PLEINE MER</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde;</span><br>
+ <span class="i0">Le vent; l’obscurité vaste comme le monde;</span><br>
+ <span class="i0">Partout les flots; partout où l’œil peut s’enfoncer,</span><br>
+ <span class="i0">La rafale qu’on voit aller, venir, passer;</span><br>
+ <span class="i0">L’onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe;</span><br>
+ <span class="i0">Les ténèbres sans l’arche et l’eau sans la colombe,</span><br>
+ <span class="i0">Les nuages ayant l’aspect d’une forêt.</span><br>
+ <span class="i0">Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait</span><br>
+ <span class="i0">Dire, entre l’eau sans fond et l’espace sans borne,</span><br>
+ <span class="i0">Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,</span><br>
+ <span class="i0">Faite de cécité, de stupeur et de bruit,</span><br>
+ <span class="i0">Vient de l’immense mer ou de l’immense nuit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_282">282</span>
+ <span class="i0">L’œil distingue, au milieu du gouffre où l’air sanglote</span><br>
+ <span class="i0">Quelque chose d’informe et de hideux qui flotte,</span><br>
+ <span class="i0">Un grand cachalot mort à carcasse de fer,</span><br>
+ <span class="i0">On ne sait quel cadavre à vau-l’eau dans la mer;</span><br>
+ <span class="i0">Œuf de titan dont l’homme aurait fait un navire.</span><br>
+ <span class="i0">Cela vogue, cela nage, cela chavire;</span><br>
+ <span class="i0">Cela fut un vaisseau; l’écume aux blancs amas</span><br>
+ <span class="i0">Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.</span><br>
+ <span class="i0">Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,</span><br>
+ <span class="i0">S’engloutit, reparaît, se meut comme le songe,</span><br>
+ <span class="i0">Chaos d’agrès rompus, de poutres, de haubans;</span><br>
+ <span class="i0">Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.</span><br>
+ <span class="i0">L’onde passe à travers ce débris; l’eau s’engage</span><br>
+ <span class="i0">Et déferle en hurlant le long du bastingage,</span><br>
+ <span class="i0">Et tourmente des bouts de corde à des crampons</span><br>
+ <span class="i0">Dans le ruissellement formidable des ponts;</span><br>
+ <span class="i0">La houle éperdument furieuse saccage</span><br>
+ <span class="i0">Aux deux flancs du vaisseau les cintres d’une cage</span><br>
+ <span class="i0">Où jadis une roue effrayante a tourné.</span><br>
+ <span class="i0">Personne; le néant, froid, muet, étonné;</span><br>
+ <span class="i0">D’affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes;</span><br>
+ <span class="i0">L’entre-pont a des trous où se dressent les restes</span><br>
+ <span class="i0">De cinq tubes pareils à des clairons géants,</span><br>
+ <span class="i0">Pleins jadis d’une foudre, et qui, tordus, béants,</span><br>
+ <span class="i0">Ployés, éteints, n’ont plus, sur l’eau qui les balance,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un noir vomissement de nuit et de silence;</span><br>
+ <span class="i0">Le flux et le reflux, comme avec un rabot,</span><br>
+ <span class="i0">Dénude à chaque coup l’étrave et l’étambot,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
+ <span class="i0">Et dans la lame on voit se débattre l’échine</span><br>
+ <span class="i0">D’une mystérieuse et difforme machine.</span><br>
+ <span class="i0">Cette masse sous l’eau rôde, fantôme obscur.</span><br>
+ <span class="i0">Des putréfactions fermentent, à coup sûr,</span><br>
+ <span class="i0">Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre;</span><br>
+ <span class="i0">Dessus, des tourbillons d’oiseaux de mer; dans l’ombre,</span><br>
+ <span class="i0">Dessous, des millions de poissons carnassiers.</span><br>
+ <span class="i0">Tout à l’entour, les flots, ces liquides aciers,</span><br>
+ <span class="i0">Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.</span><br>
+ <span class="i0">Des espaces déserts sous des espaces vides.</span><br>
+ <span class="i0">O triste mer! sépulcre où tout semble vivant!</span><br>
+ <span class="i0">Ces deux athlètes faits de furie et de vent,</span><br>
+ <span class="i0">Le tangage qui bave et le roulis qui fume,</span><br>
+ <span class="i0">Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,</span><br>
+ <span class="i0">Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat</span><br>
+ <span class="i0">De la quille ou du pont dans leur noir pugilat.</span><br>
+ <span class="i0">Par moments, au zénith un nuage se troue,</span><br>
+ <span class="i0">Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,</span><br>
+ <span class="i0">Une lueur, qui tremble au souffle de l’autan,</span><br>
+ <span class="i0">Blême, éclaire à demi ce mot: <span class="smcap">Léviathan</span>.</span><br>
+ <span class="i0">Puis l’apparition se perd dans l’eau profonde;</span><br>
+ <span class="i0">Tout fuit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i10">Léviathan; c’est là tout le vieux monde,</span><br>
+ <span class="i0">Apre et démesuré dans sa fauve laideur;</span><br>
+ <span class="i0">Léviathan, c’est là tout le passé: grandeur,</span><br>
+ <span class="i0">Horreur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i8">Le dernier siècle a vu sur la Tamise</span><br>
+ <span class="i0">Croître un monstre à qui l’eau sans bornes fut promise,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier</span><br>
+ <span class="i0">Levant les yeux dans l’ombre au pied de son chantier.</span><br>
+ <span class="i0">Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées</span><br>
+ <span class="i0">Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,</span><br>
+ <span class="i0">Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,</span><br>
+ <span class="i0">Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,</span><br>
+ <span class="i0">Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête;</span><br>
+ <span class="i0">Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte;</span><br>
+ <span class="i0">Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,</span><br>
+ <span class="i0">Stupéfiait la mer qui n’était plus qu’un lac;</span><br>
+ <span class="i0">Le vieillard Océan, qu’effarouche la sonde,</span><br>
+ <span class="i0">Inquiet, à travers le verre de son onde,</span><br>
+ <span class="i0">Regardait le vaisseau de l’homme grossissant;</span><br>
+ <span class="i0">Ce vaisseau fut sur l’onde un terrible passant;</span><br>
+ <span class="i0">Les vagues frémissaient de l’avoir sur leurs croupes;</span><br>
+ <span class="i0">Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes,</span><br>
+ <span class="i0">Deux navires pendaient à ses portemanteaux;</span><br>
+ <span class="i0">Son armure était faite avec tous les métaux;</span><br>
+ <span class="i0">Un prodigieux câble ourlait sa grande voile;</span><br>
+ <span class="i0">Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile,</span><br>
+ <span class="i0">Il jetait un tel râle à l’air épouvanté</span><br>
+ <span class="i0">Que toute l’eau tremblait, et que l’immensité</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
+ <span class="i0">Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore.</span><br>
+ <span class="i0">La nuit, il passait rouge ainsi qu’un météore;</span><br>
+ <span class="i0">Sa voilure, où l’oreille entendait le débat</span><br>
+ <span class="i0">Des souffles, subissant ce gréement comme un bât,</span><br>
+ <span class="i0">Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures,</span><br>
+ <span class="i0">Étaient une prison de vents et de murmures;</span><br>
+ <span class="i0">Son ancre avait le poids d’une tour; ses parois</span><br>
+ <span class="i0">Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits;</span><br>
+ <span class="i0">Son ombre humiliait au loin toutes les proues;</span><br>
+ <span class="i0">Un télégraphe était son porte-voix; ses roues</span><br>
+ <span class="i0">Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux;</span><br>
+ <span class="i0">Les flots se le passaient comme des piédestaux</span><br>
+ <span class="i0">Où, calme, ondulerait un triomphal colosse;</span><br>
+ <span class="i0">L’abîme s’abrégeait sous sa lourdeur véloce;</span><br>
+ <span class="i0">Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près;</span><br>
+ <span class="i0">Madère apercevait ses mâts, trois jours après</span><br>
+ <span class="i0">L’Hékla l’entrevoyait dans la lueur polaire.</span><br>
+ <span class="i0">La bataille montait sur lui dans sa colère.</span><br>
+ <span class="i0">La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là;</span><br>
+ <span class="i0">Rien n’égalait Nemrod si ce n’est Attila;</span><br>
+ <span class="i0">Et les hommes, depuis les premiers jours du monde,</span><br>
+ <span class="i0">Sentant peser sur eux la misère inféconde,</span><br>
+ <span class="i0">Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs,</span><br>
+ <span class="i0">Cherchant quelque moyen d’amoindrir leurs douleurs,</span><br>
+ <span class="i0">Pour établir entre eux de justes équilibres,</span><br>
+ <span class="i0">Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres,</span><br>
+ <span class="i0">Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer,</span><br>
+ <span class="i0">Avaient imaginé de s’entre-dévorer.</span><br>
+ <span class="i0">Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre.</span><br>
+ <span class="i0">Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_286">286</span>
+ <span class="i0">Il couvrait l’océan de ses ailes de feu;</span><br>
+ <span class="i0">La terre s’effrayait quand sur l’horizon bleu</span><br>
+ <span class="i0">Rampait l’allongement hideux de sa fumée,</span><br>
+ <span class="i0">Car c’était une ville et c’était une armée;</span><br>
+ <span class="i0">Ses pavois fourmillaient de mortiers et d’affûts,</span><br>
+ <span class="i0">Et d’un hérissement de bataillons confus;</span><br>
+ <span class="i0">Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages,</span><br>
+ <span class="i0">On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages</span><br>
+ <span class="i0">Monstrueux, qui semblaient des boas endormis;</span><br>
+ <span class="i0">Invincible, en ces temps de frères ennemis,</span><br>
+ <span class="i0">Seul, de toute une flotte il affrontait l’émeute,</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi qu’un éléphant au milieu d’une meute;</span><br>
+ <span class="i0">La bordée à ses pieds fumait comme un encens,</span><br>
+ <span class="i0">Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants,</span><br>
+ <span class="i0">Il allait broyant tout dans l’obscure mêlée,</span><br>
+ <span class="i0">Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée,</span><br>
+ <span class="i0">On voyait flamboyer son colossal beaupré,</span><br>
+ <span class="i0">Par deux mille canons brusquement empourpré.</span><br>
+ <span class="i0">Il méprisait l’autan, le flux, l’éclair, la brume.</span><br>
+ <span class="i0">A son avant tournait, dans un chaos d’écume,</span><br>
+ <span class="i0">Une espèce de vrille à trouer l’infini.</span><br>
+ <span class="i0">Le Malström s’apaisait sous sa quille aplani.</span><br>
+ <span class="i0">Sa vie intérieure était un incendie,</span><br>
+ <span class="i0">Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie;</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’antre d’où sortait son vaste mouvement,</span><br>
+ <span class="i0">Au fond d’une fournaise on voyait vaguement</span><br>
+ <span class="i0">Des êtres ténébreux marcher dans des nuées</span><br>
+ <span class="i0">D’étincelles, parmi les braises remuées;</span><br>
+ <span class="i0">Et pour âme il avait dans sa cale un enfer.</span><br>
+ <span class="i0">Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_287">287</span>
+ <span class="i0">Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime,</span><br>
+ <span class="i0">A des spectres posés en travers de l’abîme;</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi qu’on voit l’Etna l’on voyait le steamer;</span><br>
+ <span class="i0">Il était la montagne errante de la mer.</span><br>
+ <span class="i0">Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes,</span><br>
+ <span class="i0">Ont passé; l’océan, vaste entre les deux mondes,</span><br>
+ <span class="i0">A rugi, de brouillard et d’orage obscurci;</span><br>
+ <span class="i0">La mer a ses écueils cachés, le temps aussi;</span><br>
+ <span class="i0">Et maintenant, parmi les profondeurs farouches,</span><br>
+ <span class="i0">Sous les vautours, qui sont de l’abîme les mouches,</span><br>
+ <span class="i0">Sous le nuage, au gré des souffles, dans l’oubli</span><br>
+ <span class="i0">De l’infini, dont l’ombre affreuse est le repli,</span><br>
+ <span class="i0">Sans que jamais le vent autour d’elle s’endorme,</span><br>
+ <span class="i0">Au milieu des flots noirs roule l’épave énorme!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’ancien monde, l’ensemble étrange et surprenant</span><br>
+ <span class="i0">De faits sociaux, morts et pourris maintenant,</span><br>
+ <span class="i0">D’où sortit ce navire aujourd’hui sous l’écume,</span><br>
+ <span class="i0">L’ancien monde aussi, lui, plongé dans l’amertume,</span><br>
+ <span class="i0">Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons.</span><br>
+ <span class="i0">Construction d’airain aux étages profonds,</span><br>
+ <span class="i0">Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_288">288</span>
+ <span class="i0">Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme,</span><br>
+ <span class="i0">La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le mal l’avait marqué de son funèbre sceau.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce monde, enveloppé d’une brume éternelle,</span><br>
+ <span class="i0">Était fatal: l’Espoir avait plié son aile;</span><br>
+ <span class="i0">Pas d’unité, divorce et joug; diversité</span><br>
+ <span class="i0">De langue, de raison, de code, de cité;</span><br>
+ <span class="i0">Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,</span><br>
+ <span class="i0">Sans pouvoir réunir les tronçons de l’effort;</span><br>
+ <span class="i0">L’esclavage, parquant les peuples pour la mort,</span><br>
+ <span class="i0">Les enfermait au fond d’un cirque de frontières</span><br>
+ <span class="i0">Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires;</span><br>
+ <span class="i0">L’Adam slave luttait contre l’Adam germain;</span><br>
+ <span class="i0">Un genre humain en France; un autre genre humain</span><br>
+ <span class="i0">En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme au delà d’un pont ne connaissait plus l’homme;</span><br>
+ <span class="i0">Les vivants, d’ignorance et de vices chargés,</span><br>
+ <span class="i0">Se traînaient; en travers de tout, les préjugés,</span><br>
+ <span class="i0">Les superstitions étaient d’âpres enceintes</span><br>
+ <span class="i0">Terribles d’autant plus qu’elles étaient plus saintes;</span><br>
+ <span class="i0">Quel créneau soupçonneux et noir qu’un alcoran!</span><br>
+ <span class="i0">Un texte avait le glaive au poing comme un tyran;</span><br>
+ <span class="i0">La loi d’un peuple était chez l’autre peuple un crime;</span><br>
+ <span class="i0">Lire était un fossé, croire était un abîme;</span><br>
+ <span class="i0">Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
+ <span class="i0">Nul moyen de franchir tant d’obstacles obscurs;</span><br>
+ <span class="i0">Sitôt qu’on voulait croître, on rencontrait la barre</span><br>
+ <span class="i0">D’une mode sauvage ou d’un dogme barbare;</span><br>
+ <span class="i0">Et, quant à l’avenir, défense d’aller là.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le vent de l’infini sur ce monde souffla.</span><br>
+ <span class="i0">Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,</span><br>
+ <span class="i0">Les vivants de l’éther, les êtres invisibles</span><br>
+ <span class="i0">Confusément épars sous l’obscur firmament</span><br>
+ <span class="i0">A cette heure, pensifs, regardent fixement</span><br>
+ <span class="i0">Sa disparition dans la nuit redoutable.</span><br>
+ <span class="i0">Qu’est-ce que le simoun a fait du grain de sable?</span><br>
+ <span class="i0">Cela fut. C’est passé. Cela n’est plus ici.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce monde est mort. Mais quoi! l’homme est-il mort aussi?</span><br>
+ <span class="i0">Cette forme de lui disparaissant, l’a-t-elle</span><br>
+ <span class="i0">Lui-même remporté dans l’énigme éternelle?</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
+ <span class="i0">L’océan est désert. Pas une voile au loin.</span><br>
+ <span class="i0">Ce n’est plus que du flot que le flot est témoin.</span><br>
+ <span class="i0">Pas un esquif vivant sur l’onde où la mouette</span><br>
+ <span class="i0">Voit du Léviathan rôder la silhouette.</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce que l’homme, ainsi qu’un feuillage jauni,</span><br>
+ <span class="i0">S’en est allé dans l’ombre? est-ce que c’est fini?</span><br>
+ <span class="i0">Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.</span><br>
+ <span class="i0">Et l’œil, pour retrouver l’homme absent de l’espace,</span><br>
+ <span class="i0">Regarde en vain là-bas. Rien.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">Regardez là-haut.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_291">291</span>
+ <h3 id="ch_14b"><span class="small90">II</span><br>
+ PLEIN CIEL</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,</span><br>
+ <span class="i0">Dans un écartement de nuages, qui laisse</span><br>
+ <span class="i0">Voir au-dessus des mers la céleste allégresse,</span><br>
+ <span class="i0">Un point vague et confus apparaît; dans le vent,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’espace, ce point se meut; il est vivant;</span><br>
+ <span class="i0">Il va, descend, remonte; il fait ce qu’il veut faire;</span><br>
+ <span class="i0">Il approche, il prend forme, il vient; c’est une sphère;</span><br>
+ <span class="i0">C’est un inexprimable et surprenant vaisseau,</span><br>
+ <span class="i0">Globe comme le monde, et comme l’aigle oiseau;</span><br>
+ <span class="i0">C’est un navire en marche. Où? Dans l’éther sublime</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rêve! on croit voir planer un morceau d’une cime;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
+ <span class="i0">Le haut d’une montagne a, sous l’orbe étoilé,</span><br>
+ <span class="i0">Pris des ailes et s’est tout à coup envolé?</span><br>
+ <span class="i0">Quelque heure immense étant dans les destins sonnée,</span><br>
+ <span class="i0">La nue errante s’est en vaisseau façonnée?</span><br>
+ <span class="i0">La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants?</span><br>
+ <span class="i0">L’antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents;</span><br>
+ <span class="i0">De sorte qu’en ce gouffre où les orages naissent,</span><br>
+ <span class="i0">Les vents, subitement domptés, la reconnaissent?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce l’aimant qui s’est fait aider par l’éclair</span><br>
+ <span class="i0">Pour bâtir un esquif céleste avec de l’air?</span><br>
+ <span class="i0">Du haut des clairs azurs vient-il une visite?</span><br>
+ <span class="i0">Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite,</span><br>
+ <span class="i0">Qui monte, délivré de la terre, emporté</span><br>
+ <span class="i0">Sur un char volant fait d’extase et de clarté,</span><br>
+ <span class="i0">Et se rapproche un peu par instants pour qu’on voie,</span><br>
+ <span class="i0">Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce n’est pas un morceau d’une cime; ce n’est</span><br>
+ <span class="i0">Ni l’outre où tout le vent de la Fable tenait,</span><br>
+ <span class="i0">Ni le jeu de l’éclair; ce n’est pas un fantôme</span><br>
+ <span class="i0">Venu des profondeurs aurorales du dôme;</span><br>
+ <span class="i0">Ni le rayonnement d’un ange qui s’en va,</span><br>
+ <span class="i0">Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah;</span><br>
+ <span class="i0">Ni rien de ce qu’en songe ou dans la fièvre on nomme.</span><br>
+ <span class="i0">Qu’est-ce que ce navire impossible? C’est l’homme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C’est la grande révolte obéissante à Dieu!</span><br>
+ <span class="i0">La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu!</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_293">293</span>
+ <span class="i0">C’est Isis qui déchire éperdument son voile!</span><br>
+ <span class="i0">C’est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,</span><br>
+ <span class="i0">C’est de la pesanteur délivrée, et volant;</span><br>
+ <span class="i0">C’est la force alliée à l’homme étincelant,</span><br>
+ <span class="i0">Fière, arrachant l’argile à sa chaîne éternelle;</span><br>
+ <span class="i0">C’est la matière, heureuse, altière, ayant en elle</span><br>
+ <span class="i0">De l’ouragan humain, et planant à travers</span><br>
+ <span class="i0">L’immense étonnement des cieux enfin ouverts!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Audace humaine! effort du captif! sainte rage!</span><br>
+ <span class="i0">Effraction enfin plus forte que la cage!</span><br>
+ <span class="i0">Que faut-il à cet être, atome au large front,</span><br>
+ <span class="i0">Pour vaincre ce qui n’a ni fin, ni bord, ni fond,</span><br>
+ <span class="i0">Pour dompter le vent, trombe, et l’écume, avalanche?</span><br>
+ <span class="i0">Dans le ciel une toile et sur mer une planche.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jadis des quatre vents la fureur triomphait;</span><br>
+ <span class="i0">De ces quatre chevaux échappés l’homme a fait</span><br>
+ <span class="i8">L’attelage de son quadrige;</span><br>
+ <span class="i0">Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher</span><br>
+ <span class="i0">Du char aérien que l’éther voit marcher;</span><br>
+ <span class="i8">Miracle, il gouverne un prodige.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
+ <span class="i0">Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court.</span><br>
+ <span class="i0">Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd;</span><br>
+ <span class="i8">Le daim, l’épervier, la panthère</span><br>
+ <span class="i0">Sont encor là, qu’au loin son ombre a déjà fui;</span><br>
+ <span class="i0">Et la locomotive est reptile, et, sous lui,</span><br>
+ <span class="i8">L’hydre de flamme est ver de terre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une musique, un chant, sort de son tourbillon.</span><br>
+ <span class="i0">Ses cordages vibrants et remplis d’aquilon</span><br>
+ <span class="i8">Semblent, dans le vide où tout sombre,</span><br>
+ <span class="i0">Une lyre à travers laquelle par moment</span><br>
+ <span class="i0">Passe quelque âme en fuite au fond du firmament</span><br>
+ <span class="i8">Et mêlée aux souffles de l’ombre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car l’air, c’est l’hymne épars; l’air, parmi les récifs</span><br>
+ <span class="i0">Des nuages roulant en groupes convulsifs,</span><br>
+ <span class="i8">Jette mille voix étouffées;</span><br>
+ <span class="i0">Les fluides, l’azur, l’effluve, l’élément</span><br>
+ <span class="i0">Sont toute une harmonie où flottent vaguement</span><br>
+ <span class="i8">On ne sait quels sombres Orphées.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on croit voir passer la strophe du progrès.</span><br>
+ <span class="i8">Il est la nef, il est le phare!</span><br>
+ <span class="i0">L’homme enfin prend son sceptre et jette son bâton.</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voit s’envoler le calcul de Newton</span><br>
+ <span class="i8">Monté sur l’ode de Pindare.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
+ <span class="i0">Le char haletant plonge et s’enfonce dans l’air,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’éblouissement impénétrable et clair,</span><br>
+ <span class="i8">Dans l’éther sans tache et sans ride;</span><br>
+ <span class="i0">Il se perd sous le bleu des cieux démesurés;</span><br>
+ <span class="i0">Les esprits de l’azur contemplent effarés</span><br>
+ <span class="i8">Cet engloutissement splendide.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il passe, il n’est plus là; qu’est-il donc devenu?</span><br>
+ <span class="i0">Il est dans l’invisible, il est dans l’inconnu;</span><br>
+ <span class="i8">Il baigne l’homme dans le songe,</span><br>
+ <span class="i0">Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’océan d’en haut plein d’une vérité</span><br>
+ <span class="i8">Dont le prêtre a fait un mensonge.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le jour se lève, il va; le jour s’évanouit,</span><br>
+ <span class="i0">Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit.</span><br>
+ <span class="i8">Voici l’heure des feux sans nombre;</span><br>
+ <span class="i0">L’heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant</span><br>
+ <span class="i0">Son large cône obscur sous lui se déployant,</span><br>
+ <span class="i8">Une énorme comète d’ombre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La brume redoutable emplit au loin les airs.</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi qu’au crépuscule on voit, le long des mers,</span><br>
+ <span class="i8">Le pêcheur, vague comme un rêve,</span><br>
+ <span class="i0">Traînant, dernier effort d’un long jour de sueurs,</span><br>
+ <span class="i0">Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs,</span><br>
+ <span class="i8">Aller et venir sur la grève,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
+ <span class="i0">La Nuit tire du fond des gouffres inconnus</span><br>
+ <span class="i0">Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,</span><br>
+ <span class="i8">Et, pendant que les heures sonnent,</span><br>
+ <span class="i0">Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs,</span><br>
+ <span class="i0">Et dans ses mailles d’ombre et dans ses réseaux noirs</span><br>
+ <span class="i8">Les constellations frissonnent.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’aéroscaphe suit son chemin; il n’a peur</span><br>
+ <span class="i0">Ni des piéges du soir, ni de l’âcre vapeur,</span><br>
+ <span class="i8">Ni du ciel morne où rien ne bouge,</span><br>
+ <span class="i0">Où les éclairs, luttant au fond de l’ombre entre eux,</span><br>
+ <span class="i0">Ouvrent subitement dans le nuage affreux</span><br>
+ <span class="i8">Des cavernes de cuivre rouge.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il invente une route obscure dans les nuits;</span><br>
+ <span class="i0">Le silence hideux de ces lieux inouïs</span><br>
+ <span class="i8">N’arrête point ce globe en marche;</span><br>
+ <span class="i0">Il passe, portant l’homme et l’univers en lui;</span><br>
+ <span class="i0">Paix! gloire! et, comme l’eau jadis, l’air aujourd’hui</span><br>
+ <span class="i8">Au-dessus de ses flots voit l’arche.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le saint navire court par le vent emporté</span><br>
+ <span class="i0">Avec la certitude et la rapidité</span><br>
+ <span class="i8">Du javelot cherchant la cible;</span><br>
+ <span class="i0">Rien n’en tombe, et pourtant il chemine en semant;</span><br>
+ <span class="i0">Sa rondeur, qu’on distingue en haut confusément,</span><br>
+ <span class="i8">Semble un ventre d’oiseau terrible.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_297">297</span>
+ <span class="i0">Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous;</span><br>
+ <span class="i0">Ses pilotes penchés regardent, au-dessous</span><br>
+ <span class="i8">Des nuages où l’ancre traîne,</span><br>
+ <span class="i0">Si, dans l’ombre, où la terre avec l’air se confond,</span><br>
+ <span class="i0">Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond</span><br>
+ <span class="i8">Ne vient pas heurter sa carène.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La vie est sur le pont du navire éclatant.</span><br>
+ <span class="i0">Le rayon l’envoya, la lumière l’attend.</span><br>
+ <span class="i0">L’homme y fourmille, l’homme invincible y flamboie;</span><br>
+ <span class="i0">Point d’armes; un fier bruit de puissance et de joie;</span><br>
+ <span class="i0">Le cri vertigineux de l’exploration!</span><br>
+ <span class="i0">Il court, ombre, clarté, chimère, vision!</span><br>
+ <span class="i0">Regardez-le pendant qu’il passe, il va si vite!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme autour d’un soleil un système gravite,</span><br>
+ <span class="i0">Une sphère de cuivre énorme fait marcher</span><br>
+ <span class="i0">Quatre globes où pend un immense plancher;</span><br>
+ <span class="i0">Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent;</span><br>
+ <span class="i0">Un large et blanc hunier horizontal, que percent</span><br>
+ <span class="i0">Des trappes, se fermant, s’ouvrant au gré du frein,</span><br>
+ <span class="i0">Fait un grand diaphragme à ce poumon d’airain;</span><br>
+ <span class="i0">Il s’impose à la nue ainsi qu’à l’onde un liége;</span><br>
+ <span class="i0">La toile d’araignée humaine, un vaste piége</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_298">298</span>
+ <span class="i0">De cordes et de nœuds, un enchevêtrement</span><br>
+ <span class="i0">De soupapes que meut un câble où court l’aimant,</span><br>
+ <span class="i0">Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles,</span><br>
+ <span class="i0">Prend au passage et fait travailler tous les souffles;</span><br>
+ <span class="i0">L’esquif plane, encombré d’hommes et de ballots,</span><br>
+ <span class="i0">Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos,</span><br>
+ <span class="i0">Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide,</span><br>
+ <span class="i0">A pour point d’appui l’air et pour moteur le vide;</span><br>
+ <span class="i0">Sous le plancher s’étage un chaos régulier</span><br>
+ <span class="i0">De ponts flottants que lie un tremblant escalier;</span><br>
+ <span class="i0">Ce navire est un Louvre errant avec son faste;</span><br>
+ <span class="i0">Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste,</span><br>
+ <span class="i0">Si colossal, au vent du grand abîme clair,</span><br>
+ <span class="i0">Que le Léviathan, rampant dans l’âpre mer,</span><br>
+ <span class="i0">A l’air de sa chaloupe aux ténèbres tombée,</span><br>
+ <span class="i0">Et semble, sous le vol d’un aigle, un scarabée</span><br>
+ <span class="i0">Se tordant dans le flot qui l’emporte, tandis</span><br>
+ <span class="i0">Que l’immense oiseau plane au fond d’un paradis.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si l’on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge,</span><br>
+ <span class="i0">Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe,</span><br>
+ <span class="i0">Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler!</span><br>
+ <span class="i0">Il voyage, Délos gigantesque de l’air,</span><br>
+ <span class="i0">Et rien ne le repousse et rien ne le refuse;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on entend parler sa grande voix confuse.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit,</span><br>
+ <span class="i0">L’autan, bouleversant les flots de l’air, emplit</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_299">299</span>
+ <span class="i0">L’espace d’une écume affreuse de nuages;</span><br>
+ <span class="i0">Mais qu’importe à l’esquif de la mer sans rivages?</span><br>
+ <span class="i0">Seulement, sur son aile il se dresse en marchant;</span><br>
+ <span class="i0">Il devient formidable à l’abîme méchant,</span><br>
+ <span class="i0">Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse.</span><br>
+ <span class="i0">On le dirait conduit dans l’horreur ténébreuse</span><br>
+ <span class="i0">Par l’âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on croit voir, parmi le chaos plein d’éclairs,</span><br>
+ <span class="i0">De détonations, d’ombre et de jets de soufre,</span><br>
+ <span class="i0">Le sombre emportement d’un monde dans un gouffre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu’importe le moment! qu’importe la saison!</span><br>
+ <span class="i0">La brume peut cacher dans le blême horizon</span><br>
+ <span class="i8">Les Saturnes et les Mercures;</span><br>
+ <span class="i0">La bise, conduisant la pluie aux crins épars,</span><br>
+ <span class="i0">Dans les nuages lourds grondant de toutes parts,</span><br>
+ <span class="i8">Peut tordre des hydres obscures;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu’importe! il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral!</span><br>
+ <span class="i0">La terre a disparu dans le puits sidéral.</span><br>
+ <span class="i8">Il entre au mystère nocturne,</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus de la grêle et de l’ouragan fou,</span><br>
+ <span class="i0">Laissant le globe en bas dans l’ombre, on ne sait où,</span><br>
+ <span class="i8">Sous le renversement de l’urne.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
+ <span class="i0">Intrépide, il bondit sur les ondes du vent;</span><br>
+ <span class="i0">Il se rue, aile ouverte et la proue en avant,</span><br>
+ <span class="i8">Il monte, il monte, il monte encore,</span><br>
+ <span class="i0">Au delà de la zone où tout s’évanouit,</span><br>
+ <span class="i0">Comme s’il s’en allait dans la profonde nuit</span><br>
+ <span class="i8">A la poursuite de l’aurore!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Calme, il monte où jamais nuage n’est monté;</span><br>
+ <span class="i0">Il plane à la hauteur de la sérénité,</span><br>
+ <span class="i8">Devant la vision des sphères;</span><br>
+ <span class="i0">Elles sont là, faisant le mystère éclatant,</span><br>
+ <span class="i0">Chacune feu d’un gouffre, et toutes constatant</span><br>
+ <span class="i8">Les énigmes par les lumières.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Andromède étincelle, Orion resplendit;</span><br>
+ <span class="i0">L’essaim prodigieux des Pléiades grandit;</span><br>
+ <span class="i8">Sirius ouvre son cratère;</span><br>
+ <span class="i0">Arcturus, oiseau d’or, scintille dans son nid;</span><br>
+ <span class="i0">Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith</span><br>
+ <span class="i8">Le poitrail bleu du Sagittaire.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’aéroscaphe voit, comme en face de lui,</span><br>
+ <span class="i0">Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui,</span><br>
+ <span class="i8">Persée, escarboucle des cimes,</span><br>
+ <span class="i0">Le chariot polaire aux flamboyants essieux,</span><br>
+ <span class="i0">Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,</span><br>
+ <span class="i8">La fourmilière des abîmes!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
+ <span class="i0">Vers l’apparition terrible des soleils,</span><br>
+ <span class="i0">Il monte; dans l’horreur des espaces vermeils,</span><br>
+ <span class="i8">Il s’oriente, ouvrant ses voiles;</span><br>
+ <span class="i0">On croirait, dans l’éther où de loin on l’entend,</span><br>
+ <span class="i0">Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,</span><br>
+ <span class="i8">Part pour une de ces étoiles;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds,</span><br>
+ <span class="i0">Volante, et franchissant le ciel vertigineux,</span><br>
+ <span class="i8">Rêve des blêmes Zoroastres,</span><br>
+ <span class="i0">Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,</span><br>
+ <span class="i0">Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit</span><br>
+ <span class="i8">Dans le précipice des astres!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Où donc s’arrêtera l’homme séditieux?</span><br>
+ <span class="i0">L’espace voit, d’un œil par moment soucieux,</span><br>
+ <span class="i0">L’empreinte du talon de l’homme dans les nues;</span><br>
+ <span class="i0">Il tient l’extrémité des choses inconnues;</span><br>
+ <span class="i0">Il épouse l’abîme à son argile uni;</span><br>
+ <span class="i0">Le voilà maintenant marcheur de l’infini.</span><br>
+ <span class="i0">Où s’arrêtera-t-il, le puissant réfractaire?</span><br>
+ <span class="i0">Jusqu’à quelle distance ira-t-il de la terre?</span><br>
+ <span class="i0">Jusqu’à quelle distance ira-t-il du destin?</span><br>
+ <span class="i0">L’âpre Fatalité se perd dans le lointain;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
+ <span class="i0">Toute l’antique histoire affreuse et déformée</span><br>
+ <span class="i0">Sur l’horizon nouveau fuit comme une fumée.</span><br>
+ <span class="i0">Les temps sont venus. L’homme a pris possession</span><br>
+ <span class="i0">De l’air, comme du flot la grèbe et l’alcyon.</span><br>
+ <span class="i0">Devant nos rêves fiers, devant nos utopies</span><br>
+ <span class="i0">Ayant des yeux croyants et des ailes impies,</span><br>
+ <span class="i0">Devant tous nos efforts pensifs et haletants,</span><br>
+ <span class="i0">L’obscurité sans fond fermait ses deux battants;</span><br>
+ <span class="i0">Le vrai champ enfin s’offre aux puissantes algèbres;</span><br>
+ <span class="i0">L’homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Dédaigne l’océan, le vieil infini mort.</span><br>
+ <span class="i0">La porte noire cède et s’entre-bâille. Il sort!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O profondeurs! faut-il encor l’appeler l’homme?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’homme est d’abord monté sur la bête de somme;</span><br>
+ <span class="i0">Puis sur le chariot que portent des essieux;</span><br>
+ <span class="i0">Puis sur la frêle barque au mât ambitieux;</span><br>
+ <span class="i0">Puis quand il a fallu vaincre l’écueil, la lame,</span><br>
+ <span class="i0">L’onde et l’ouragan, l’homme est monté sur la flamme;</span><br>
+ <span class="i0">A présent l’immortel aspire à l’éternel;</span><br>
+ <span class="i0">Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’homme force le sphinx à lui tenir la lampe.</span><br>
+ <span class="i0">Jeune, il jette le sac du vieil Adam qui rampe,</span><br>
+ <span class="i0">Et part, et risque aux cieux, qu’éclaire son flambeau,</span><br>
+ <span class="i0">Un pas semblable à ceux qu’on fait dans le tombeau;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_303">303</span>
+ <span class="i0">Et peut-être voici qu’enfin la traversée</span><br>
+ <span class="i0">Effrayante, d’un astre à l’autre, est commencée!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Stupeur! se pourrait-il que l’homme s’élançât?</span><br>
+ <span class="i0">O nuit! se pourrait-il que l’homme, ancien forçat,</span><br>
+ <span class="i8">Que l’esprit humain, vieux reptile,</span><br>
+ <span class="i0">Devînt ange, et, brisant le carcan qui le mord,</span><br>
+ <span class="i0">Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort</span><br>
+ <span class="i8">Va donc devenir inutile!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! franchir l’éther! songe épouvantable et beau!</span><br>
+ <span class="i0">Doubler le promontoire énorme du tombeau!</span><br>
+ <span class="i8">Qui sait?—toute aile est magnanime,</span><br>
+ <span class="i0">L’homme est ailé,—peut-être, ô merveilleux retour!</span><br>
+ <span class="i0">Un Christophe Colomb de l’ombre, quelque jour,</span><br>
+ <span class="i8">Un Gama du cap de l’abîme,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un Jason de l’azur, depuis longtemps parti,</span><br>
+ <span class="i0">De la terre oublié, par le ciel englouti,</span><br>
+ <span class="i8">Tout à coup sur l’humaine rive</span><br>
+ <span class="i0">Reparaîtra, monté sur cet alérion,</span><br>
+ <span class="i0">Et, montrant Sirius, Allioth, Orion,</span><br>
+ <span class="i8">Tout pâle, dira: J’en arrive!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_304">304</span>
+ <span class="i0">Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers</span><br>
+ <span class="i0">Les noirceurs qu’en rôdant tracent les chandeliers,</span><br>
+ <span class="i8">On pourrait, sous les bleus pilastres,</span><br>
+ <span class="i0">Deviner qu’un enfant de la terre a passé,</span><br>
+ <span class="i0">A ce que le flambeau de l’homme aurait laissé</span><br>
+ <span class="i8">De fumée au plafond des astres!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons</span><br>
+ <span class="i0">L’homme, restons Adam; mais non l’homme à tâtons,</span><br>
+ <span class="i0">Mais non l’Adam tombé! Tout autre rêve altère</span><br>
+ <span class="i0">L’espèce d’idéal qui convient à la terre.</span><br>
+ <span class="i0">Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui, l’aube s’est levée.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i20">Oh! ce fut tout à coup</span><br>
+ <span class="i0">Comme une éruption de folie et de joie,</span><br>
+ <span class="i0">Quand, après six mille ans dans la fatale voie,</span><br>
+ <span class="i0">Défaite brusquement par l’invisible main,</span><br>
+ <span class="i0">La pesanteur, liée au pied du genre humain,</span><br>
+ <span class="i0">Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes!</span><br>
+ <span class="i0">Tout s’envola dans l’homme, et les fureurs, les haines,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
+ <span class="i0">Les chimères, la force évanouie enfin,</span><br>
+ <span class="i0">L’ignorance et l’erreur, la misère et la faim,</span><br>
+ <span class="i0">Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres.</span><br>
+ <span class="i0">Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Tombèrent dans la poudre avec l’antique sort,</span><br>
+ <span class="i0">Comme le vêtement du bagne dont on sort.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et c’est ainsi que l’ère annoncée est venue,</span><br>
+ <span class="i0">Cette ère qu’à travers les temps, épaisse nue,</span><br>
+ <span class="i0">Thalès apercevait au loin devant ses yeux;</span><br>
+ <span class="i0">Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux</span><br>
+ <span class="i0">Il écoutait les chants et contemplait les danses.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les êtres inconnus et bons, les providences</span><br>
+ <span class="i0">Présentes dans l’azur où l’œil ne les voit pas,</span><br>
+ <span class="i0">Les anges qui de l’homme observent tous les pas,</span><br>
+ <span class="i0">Leur tâche sainte étant de diriger les âmes</span><br>
+ <span class="i0">Et d’attiser, avec toutes les belles flammes,</span><br>
+ <span class="i0">La conscience au fond des cerveaux ténébreux,</span><br>
+ <span class="i0">Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux,</span><br>
+ <span class="i0">Ont cessé de frémir et d’être, en la tourmente</span><br>
+ <span class="i0">Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente.</span><br>
+ <span class="i0">Voici qu’on voit bleuir l’idéale Sion.</span><br>
+ <span class="i0">Ils n’ont plus l’œil fixé sur l’apparition</span><br>
+ <span class="i0">Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d’hommes.</span><br>
+ <span class="i0">Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes,</span><br>
+ <span class="i0">Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs</span><br>
+ <span class="i0">Que jette le sourcil tragique des tueurs,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_306">306</span>
+ <span class="i0">Les guerres, s’arrachant avec leur griffe immonde</span><br>
+ <span class="i0">Les frontières, haillon difforme du vieux monde,</span><br>
+ <span class="i0">Les battements de cœur des mères aux abois,</span><br>
+ <span class="i0">L’embuscade ou le vol guettant au fond des bois,</span><br>
+ <span class="i0">Le cri de la chouette et de la sentinelle,</span><br>
+ <span class="i0">Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle.</span><br>
+ <span class="i0">Le deuil n’est plus mêlé dans tout ce qu’on entend;</span><br>
+ <span class="i0">Leur oreille n’est plus tendue à chaque instant</span><br>
+ <span class="i0">Vers le gémissement indigné de la tombe;</span><br>
+ <span class="i0">La moisson rit aux champs où râlait l’hécatombe;</span><br>
+ <span class="i0">L’azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés,</span><br>
+ <span class="i0">Dans tous les innocents pressentir des damnés,</span><br>
+ <span class="i0">Et la pitié n’est plus leur unique attitude;</span><br>
+ <span class="i0">Ils ne regardent plus la morne servitude</span><br>
+ <span class="i0">Tresser sa maille obscure à l’osier des berceaux.</span><br>
+ <span class="i0">L’homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux,</span><br>
+ <span class="i0">Est remplacé par l’homme attendri, fort et calme;</span><br>
+ <span class="i0">La fonction du sceptre est faite par la palme;</span><br>
+ <span class="i0">Voici qu’enfin, ô gloire! exaucés dans leur vœu,</span><br>
+ <span class="i0">Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu,</span><br>
+ <span class="i0">Sont heureux, l’homme est bon, et sont fiers, l’homme est juste.</span><br>
+ <span class="i0">Les esprits purs, essaim de l’empyrée auguste,</span><br>
+ <span class="i0">Devant ce globe obscur qui devient lumineux,</span><br>
+ <span class="i0">Ne sentent plus saigner l’amour qu’ils ont en eux;</span><br>
+ <span class="i0">Une clarté paraît dans leur beau regard sombre;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’archange commence à sourire dans l’ombre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_307">307</span>
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu,</span><br>
+ <span class="i0">A l’avenir divin et pur, à la vertu,</span><br>
+ <span class="i8">A la science qu’on voit luire,</span><br>
+ <span class="i0">A la mort des fléaux, à l’oubli généreux,</span><br>
+ <span class="i0">A l’abondance, au calme, au rire, à l’homme heureux;</span><br>
+ <span class="i8">Il va, ce glorieux navire,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au droit, à la raison, à la fraternité,</span><br>
+ <span class="i0">A la religieuse et sainte vérité</span><br>
+ <span class="i8">Sans impostures et sans voiles,</span><br>
+ <span class="i0">A l’amour, sur les cœurs serrant son doux lien,</span><br>
+ <span class="i0">Au juste, au grand, au bon, au beau...—Vous voyez bien</span><br>
+ <span class="i8">Qu’en effet il monte aux étoiles!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il porte l’homme à l’homme, et l’esprit à l’esprit.</span><br>
+ <span class="i0">Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit</span><br>
+ <span class="i8">Tout l’affreux passé qui s’effare;</span><br>
+ <span class="i0">Il abolit la loi de fer, la loi de sang,</span><br>
+ <span class="i0">Les glaives, les carcans, l’esclavage, en passant</span><br>
+ <span class="i8">Dans les cieux comme une fanfare.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_308">308</span>
+ <span class="i0">Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa;</span><br>
+ <span class="i0">Il fait briller la foi dans l’œil de Spinosa</span><br>
+ <span class="i8">Et l’espoir sur le front de Hobbe;</span><br>
+ <span class="i0">Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant</span><br>
+ <span class="i0">Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant</span><br>
+ <span class="i8">Toute la clémence de l’aube.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit;</span><br>
+ <span class="i0">Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit</span><br>
+ <span class="i8">Sur ces grands charniers de l’histoire</span><br>
+ <span class="i0">Où les siècles, penchant leur œil triste et profond,</span><br>
+ <span class="i0">Venaient regarder l’ombre effroyable que font</span><br>
+ <span class="i8">Les deux ailes de la victoire.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Derrière lui, César redevient homme; Eden</span><br>
+ <span class="i0">S’élargit sur l’Érèbe, épanoui soudain;</span><br>
+ <span class="i8">Les ronces de lys sont couvertes;</span><br>
+ <span class="i0">Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait</span><br>
+ <span class="i0">Refleurit dans la vie, et le bois du gibet</span><br>
+ <span class="i8">Jette, effrayé, des branches vertes.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le nuage, l’aurore aux candides fraîcheurs,</span><br>
+ <span class="i0">L’aile de la colombe, et toutes les blancheurs,</span><br>
+ <span class="i8">Composent là-haut sa magie;</span><br>
+ <span class="i0">Derrière lui, pendant qu’il fuit vers la clarté,</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’antique noirceur de la fatalité</span><br>
+ <span class="i8">Des lueurs de l’enfer rougie,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
+ <span class="i0">Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien,</span><br>
+ <span class="i0">Où l’allah turc s’accoude au sphinx égyptien,</span><br>
+ <span class="i8">Dans la séculaire géhenne,</span><br>
+ <span class="i0">Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant,</span><br>
+ <span class="i0">Dans la forêt du mal qu’éclairent vaguement</span><br>
+ <span class="i8">Les deux yeux fixes de la Haine,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts,</span><br>
+ <span class="i0">Et s’en vont la douleur, le péché, le remords,</span><br>
+ <span class="i8">La perversité lamentable,</span><br>
+ <span class="i0">Tout l’ancien joug, de rêve et de crime forgé,</span><br>
+ <span class="i0">Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé,</span><br>
+ <span class="i8">La boucherie avec l’étable!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs</span><br>
+ <span class="i0">S’en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs;</span><br>
+ <span class="i8">Et le taureau d’airain qui beugle,</span><br>
+ <span class="i0">La hache, le billot, le bûcher dévorant,</span><br>
+ <span class="i0">Et le docteur versant l’erreur à l’ignorant,</span><br>
+ <span class="i8">Vil bâton qui trompait l’aveugle!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs,</span><br>
+ <span class="i0">Un rire au prince avec les larmes des martyrs,</span><br>
+ <span class="i8">Et tous ces flatteurs des épées</span><br>
+ <span class="i0">Qui louaient le sultan, le maître universel,</span><br>
+ <span class="i0">Et, pour assaisonner l’hymne, prenaient du sel</span><br>
+ <span class="i8">Dans le sac aux têtes coupées!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
+ <span class="i0">Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,</span><br>
+ <span class="i0">S’effacent, et la route où marchaient les tyrans,</span><br>
+ <span class="i8">Bélial roi, Dagon ministre,</span><br>
+ <span class="i0">Et l’épine, et la haie horrible du chemin</span><br>
+ <span class="i0">Où l’homme, du vieux monde et du vieux vice humain</span><br>
+ <span class="i8">Entend bêler le bouc sinistre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit luire partout les esprits sidéraux;</span><br>
+ <span class="i0">On voit la fin du monstre et la fin du héros,</span><br>
+ <span class="i8">Et de l’athée et de l’augure,</span><br>
+ <span class="i0">La fin du conquérant, la fin du paria;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voit lentement sortir Beccaria</span><br>
+ <span class="i8">De Dracon qui se transfigure.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit l’agneau sortir du dragon fabuleux,</span><br>
+ <span class="i0">La vierge de l’opprobre, et Marie aux yeux bleus</span><br>
+ <span class="i8">De la Vénus prostituée;</span><br>
+ <span class="i0">Le blasphème devient le psaume ardent et pur,</span><br>
+ <span class="i0">L’hymne prend, pour s’en faire autant d’ailes d’azur,</span><br>
+ <span class="i8">Tous les haillons de la huée.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal,</span><br>
+ <span class="i0">L’éclosion du bien, l’écroulement du mal,</span><br>
+ <span class="i8">Fêtent dans sa course enchantée</span><br>
+ <span class="i0">Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux,</span><br>
+ <span class="i8">Et, du haut des monts, Prométhée!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
+ <span class="i0">Le jour s’est fait dans l’antre où l’horreur s’accroupit.</span><br>
+ <span class="i0">En expirant, l’antique univers décrépit,</span><br>
+ <span class="i8">Larve à la prunelle ternie,</span><br>
+ <span class="i0">Gisant, et regardant le ciel noir s’étoiler,</span><br>
+ <span class="i0">A laissé cette sphère heureuse s’envoler</span><br>
+ <span class="i8">Des lèvres de son agonie.</span><br>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! ce navire fait le voyage sacré!</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’ascension bleue à son premier degré;</span><br>
+ <span class="i8">Hors de l’antique et vil décombre,</span><br>
+ <span class="i0">Hors de la pesanteur, c’est l’avenir fondé;</span><br>
+ <span class="i0">C’est le destin de l’homme à la fin évadé,</span><br>
+ <span class="i8">Qui lève l’ancre et sort de l’ombre!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce navire là-haut conclut le grand hymen,</span><br>
+ <span class="i0">Il mêle presque à Dieu l’âme du genre humain.</span><br>
+ <span class="i8">Il voit l’insondable, il y touche;</span><br>
+ <span class="i0">Il est le vaste élan du progrès vers le ciel;</span><br>
+ <span class="i0">Il est l’entrée altière et sainte du réel</span><br>
+ <span class="i8">Dans l’antique idéal farouche.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
+ <span class="i0">Oh! chacun de ses pas conquiert l’illimité!</span><br>
+ <span class="i0">Il est la joie; il est la paix; l’humanité</span><br>
+ <span class="i8">A trouvé son organe immense;</span><br>
+ <span class="i0">Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni,</span><br>
+ <span class="i0">Reculant chaque jour plus loin dans l’infini</span><br>
+ <span class="i8">Le point sombre où l’homme commence.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il laboure l’abîme; il ouvre ces sillons</span><br>
+ <span class="i0">Où croissaient l’ouragan, l’hiver, les tourbillons,</span><br>
+ <span class="i8">Les sifflements et les huées;</span><br>
+ <span class="i0">Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux;</span><br>
+ <span class="i0">Il va, fécondateur du ciel mystérieux,</span><br>
+ <span class="i8">Charrue auguste des nuées.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il fait germer la vie humaine dans ces champs</span><br>
+ <span class="i0">Où Dieu n’avait encor semé que des couchants</span><br>
+ <span class="i8">Et moissonné que des aurores;</span><br>
+ <span class="i0">Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins,</span><br>
+ <span class="i0">Croître et frémir partout les peuples souverains,</span><br>
+ <span class="i8">Ces immenses épis sonores!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nef magique et suprême! elle a, rien qu’en marchant,</span><br>
+ <span class="i0">Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,</span><br>
+ <span class="i8">Rajeuni les races flétries,</span><br>
+ <span class="i0">Établi l’ordre vrai, montré le chemin sûr,</span><br>
+ <span class="i0">Dieu juste! et fait entrer dans l’homme tant d’azur</span><br>
+ <span class="i8">Qu’elle a supprimé les patries!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_313">313</span>
+ <span class="i0">Faisant à l’homme avec le ciel une cité,</span><br>
+ <span class="i0">Une pensée avec toute l’immensité,</span><br>
+ <span class="i8">Elle abolit les vieilles règles;</span><br>
+ <span class="i0">Elle abaisse les monts, elle annule les tours;</span><br>
+ <span class="i0">Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,</span><br>
+ <span class="i8">Dans la communion des aigles.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle a cette divine et chaste fonction</span><br>
+ <span class="i0">De composer là-haut l’unique nation,</span><br>
+ <span class="i8">A la fois dernière et première,</span><br>
+ <span class="i0">De promener l’essor dans le rayonnement,</span><br>
+ <span class="i0">Et de faire planer, ivre de firmament,</span><br>
+ <span class="i8">La liberté dans la lumière.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_315">315</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_15"><span class="small90">LIX</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_317">317</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_15a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O Dieu, dont l’œuvre va plus loin que notre rêve,</span><br>
+ <span class="i0">Créateur qui n’as pas de relâche et de trêve!</span><br>
+ <span class="i8">Œil sans paupière et sans sommeils!</span><br>
+ <span class="i0">Eternel jet de vie! âme jamais fermée!</span><br>
+ <span class="i0">Gouffre mystérieux d’où sort une fumée</span><br>
+ <span class="i8">D’hommes, d’êtres et de soleils!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Humanités dans tous les espaces semées,</span><br>
+ <span class="i0">Liguez-vous; dressez-vous, innombrables armées,</span><br>
+ <span class="i8">Et déclarez la guerre à Dieu;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
+ <span class="i0">Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable,</span><br>
+ <span class="i0">Cet infini si doux qu’il en est formidable,</span><br>
+ <span class="i8">Et si profond qu’il en est bleu.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mesurez-vous, vous l’ombre, à lui la plénitude.</span><br>
+ <span class="i0">Vous aurez, ô passants, légions, multitude,</span><br>
+ <span class="i8">Assiégeants de l’immense tour,</span><br>
+ <span class="i0">Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre,</span><br>
+ <span class="i0">Vivants, avant qu’il ait usé son premier astre,</span><br>
+ <span class="i8">Dépensé votre dernier jour!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_319">319</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_16"><span class="small90">LX</span><br><br>
+ <span class="big140">HORS DES TEMPS</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_321">321</span>
+ <h3 class="margintop0" id="ch_16a">LA TROMPETTE DU JUGEMENT</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux,</span><br>
+ <span class="i0">Calme, attendre le souffle immense de l’archange.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,</span><br>
+ <span class="i0">L’entourait. A travers un frisson, on sentait</span><br>
+ <span class="i0">Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque part, dans l’endroit où l’on crée, où l’on sème,</span><br>
+ <span class="i0">Avait été forgé par quelqu’un de suprême</span><br>
+ <span class="i0">Avec de l’équité condensée en airain.</span><br>
+ <span class="i0">Il était là, lugubre, effroyable, serein.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
+ <span class="i0">Il gisait sur la brume insondable qui tremble,</span><br>
+ <span class="i0">Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble</span><br>
+ <span class="i0">A la forme de quoi que ce soit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">Il vivait.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il semblait un réveil songeant près d’un chevet.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! quelle nuit! là, rien n’a de contour ni d’âge;</span><br>
+ <span class="i0">Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et c’était le clairon de l’abîme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i26">Une voix</span><br>
+ <span class="i0">Un jour en sortira qu’on entendra sept fois.</span><br>
+ <span class="i0">En attendant, glacé, mais écoutant, il pense;</span><br>
+ <span class="i0">Couvant le châtiment, couvant la récompense;</span><br>
+ <span class="i0">Et toute l’épouvante éparse au ciel est sœur</span><br>
+ <span class="i0">De cet impénétrable et morne avertisseur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_323">323</span>
+ <span class="i0">Je le considérais dans les vapeurs funèbres</span><br>
+ <span class="i0">Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres.</span><br>
+ <span class="i0">Pas un murmure autour du clairon souverain.</span><br>
+ <span class="i0">Et la terre sentait le froid de son airain,</span><br>
+ <span class="i0">Quoique, là, d’aucun monde on ne vît les frontières.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l’immobilité de tous les cimetières,</span><br>
+ <span class="i0">Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix</span><br>
+ <span class="i0">De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits</span><br>
+ <span class="i0">Du silence inouï qu’il avait dans la bouche;</span><br>
+ <span class="i0">Ce lourd silence était pour l’affreux mort farouche</span><br>
+ <span class="i0">L’impossibilité de faire faire un pli</span><br>
+ <span class="i0">Au suaire cousu sur son front par l’oubli.</span><br>
+ <span class="i0">Ce silence tenait en suspens l’anathème.</span><br>
+ <span class="i0">On comprenait que tant que ce clairon suprême</span><br>
+ <span class="i0">Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant,</span><br>
+ <span class="i0">Garderait l’attitude horrible du néant,</span><br>
+ <span class="i0">Que la momie aurait toujours sa bandelette,</span><br>
+ <span class="i0">Que l’homme irait tombant du cadavre au squelette,</span><br>
+ <span class="i0">Et que ce fier banquet radieux, ce festin</span><br>
+ <span class="i0">Que les vivants gloutons appellent le destin,</span><br>
+ <span class="i0">Toute la joie errante en tourbillons de fêtes,</span><br>
+ <span class="i0">Toutes les passions de la chair satisfaites,</span><br>
+ <span class="i0">Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls,</span><br>
+ <span class="i0">Continueraient d’avoir pour but, et pour dessous,</span><br>
+ <span class="i0">La pourriture, orgie offerte aux vers convives;</span><br>
+ <span class="i0">Mais qu’à l’heure où soudain, dans l’espace sans rives,</span><br>
+ <span class="i0">Cette trompette vaste et sombre sonnerait,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
+ <span class="i0">On verrait, comme un tas d’oiseaux d’une forêt,</span><br>
+ <span class="i0">Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes,</span><br>
+ <span class="i0">Frémissantes, sortir du tremblement des tombes,</span><br>
+ <span class="i0">Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,</span><br>
+ <span class="i0">Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os,</span><br>
+ <span class="i0">Tandis qu’au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve,</span><br>
+ <span class="i0">Blanchissant l’absolu, comme un jour qui se lève,</span><br>
+ <span class="i0">Le front mystérieux du juge apparaîtrait.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce clairon avait l’air de savoir le secret.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On sentait que le râle énorme de ce cuivre</span><br>
+ <span class="i0">Serait tel qu’il ferait bondir, vibrer, revivre</span><br>
+ <span class="i0">L’ombre, le plomb, le marbre, et qu’à ce fatal glas,</span><br>
+ <span class="i0">Toutes les surdités voleraient en éclats;</span><br>
+ <span class="i0">Que l’oubli sombre avec sa perte de mémoire,</span><br>
+ <span class="i0">Se lèverait au son de la trompette noire;</span><br>
+ <span class="i0">Que dans cette clameur étrange, en même temps</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on entendrait frémir tous les cieux palpitants,</span><br>
+ <span class="i0">On entendrait crier toutes les consciences;</span><br>
+ <span class="i0">Que le sceptique au fond de ses insouciances,</span><br>
+ <span class="i0">Que le voluptueux, l’athée et le douteur,</span><br>
+ <span class="i0">Et le maître tombé de toute sa hauteur,</span><br>
+ <span class="i0">Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres;</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
+ <span class="i0">Que ce déchirement céleste des ténèbres</span><br>
+ <span class="i0">Ferait dresser quiconque est soumis à l’arrêt;</span><br>
+ <span class="i0">Que qui n’entendit pas le remords, l’entendrait;</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’il réveillerait, comme un choc à la porte,</span><br>
+ <span class="i0">L’oreille la plus dure et l’âme la plus morte,</span><br>
+ <span class="i0">Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats,</span><br>
+ <span class="i0">Aux vils plaisirs, n’ont point tenu compte ici-bas</span><br>
+ <span class="i0">Des avertissements de l’ombre et du mystère,</span><br>
+ <span class="i0">Même ceux que n’a point réveillés sur la terre</span><br>
+ <span class="i0">Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! dans l’esprit de l’homme où tout vacille et fuit,</span><br>
+ <span class="i0">Où le verbe n’a pas un mot qui ne bégaye,</span><br>
+ <span class="i0">Où l’aurore apparaît, hélas! comme une plaie,</span><br>
+ <span class="i0">Dans cet esprit, tremblant dès qu’il ose augurer,</span><br>
+ <span class="i0">Oh! comment concevoir, comment se figurer</span><br>
+ <span class="i0">Cette vibration communiquée aux tombes,</span><br>
+ <span class="i0">Cette sommation aux blêmes catacombes</span><br>
+ <span class="i0">Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim,</span><br>
+ <span class="i0">Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui, c’est vrai,—c’est du moins jusque-là que l’œil plonge,—</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’avenir,—du moins tel qu’on le voit en songe;—</span><br>
+ <span class="i0">Quand le monde atteindra son but, quand les instants,</span><br>
+ <span class="i0">Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps,</span><br>
+ <span class="i0">Quand tombera du ciel l’heure immense et nocturne,</span><br>
+ <span class="i0">Cette goutte qui doit faire déborder l’urne,</span><br>
+ <span class="i0">Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_326">326</span>
+ <span class="i0">Long, pâle, glissera, formidable et tremblant,</span><br>
+ <span class="i0">Sur ces haltes de nuit qu’on nomme cimetières;</span><br>
+ <span class="i0">Les tentes frémiront, quoiqu’elles soient des pierres,</span><br>
+ <span class="i0">Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant</span><br>
+ <span class="i0">Tout à coup de la brume où l’univers l’attend,</span><br>
+ <span class="i0">Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses,</span><br>
+ <span class="i0">Au-dessus des forfaits et des apothéoses,</span><br>
+ <span class="i0">Des ombres et des os, des esprits et des corps,</span><br>
+ <span class="i0">Sonnera la diane effrayante des morts.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O lever en sursaut des larves pêle-mêle!</span><br>
+ <span class="i0">Oh! la Nuit réveillant la Mort, sa sœur jumelle!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pensif, je regardais l’incorruptible airain.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les volontés sans loi, les passions sans frein,</span><br>
+ <span class="i0">Toutes les actions de tous les êtres, haines,</span><br>
+ <span class="i0">Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines,</span><br>
+ <span class="i0">Avaient laissé, dans l’ombre où rien ne remuait,</span><br>
+ <span class="i0">Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet;</span><br>
+ <span class="i0">Une obscure Babel y tordait sa spirale.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
+ <span class="i0">Sa dimension vague, ineffable, spectrale,</span><br>
+ <span class="i0">Sortant de l’éternel, entrait dans l’absolu.</span><br>
+ <span class="i0">Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu</span><br>
+ <span class="i0">Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée</span><br>
+ <span class="i0">Dans la profondeur trouble et sombre de l’idée;</span><br>
+ <span class="i0">Un de ses bouts touchait le bien, l’autre le mal;</span><br>
+ <span class="i0">Et sa longueur allait de l’homme à l’animal,</span><br>
+ <span class="i0">Quoiqu’on ne vît point là d’animal et point d’homme;</span><br>
+ <span class="i0">Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard,</span><br>
+ <span class="i0">Cercle de l’Inconnu ténébreux et hagard,</span><br>
+ <span class="i0">Pleine de cette horreur que le mystère exhale,</span><br>
+ <span class="i0">M’apparaissait ainsi qu’une offre colossale</span><br>
+ <span class="i0">D’entrer dans l’ombre où Dieu même est évanoui.</span><br>
+ <span class="i0">Cette gueule, avec l’air d’un redoutable ennui,</span><br>
+ <span class="i0">Morne, s’élargissait sur l’homme et la nature,</span><br>
+ <span class="i0">Et cette épouvantable et muette ouverture</span><br>
+ <span class="i0">Semblait le bâillement noir de l’éternité.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au fond de l’immanent et de l’illimité,</span><br>
+ <span class="i0">Parfois, dans les lointains sans nom de l’Invisible,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque chose tremblait de vaguement terrible,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_328">328</span>
+ <span class="i0">Et brillait et passait, inexprimable éclair.</span><br>
+ <span class="i0">Toutes les profondeurs des mondes avaient l’air</span><br>
+ <span class="i0">De méditer, dans l’ombre où l’ombre se répète,</span><br>
+ <span class="i0">L’heure où l’on entendrait de cette âpre trompette</span><br>
+ <span class="i0">Un appel aussi long que l’infini jaillir.</span><br>
+ <span class="i0">L’immuable semblait d’avance en tressaillir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des porches de l’abîme, antres hideux, cavernes</span><br>
+ <span class="i0">Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes,</span><br>
+ <span class="i0">Bouches d’obscurité qui ne prononcent rien,</span><br>
+ <span class="i0">Du vide où ne flottait nul souffle aérien,</span><br>
+ <span class="i0">Du silence où l’haleine osait à peine éclore,</span><br>
+ <span class="i0">Ceci se dégageait pour l’âme: Pas encore.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par instants, dans ce lieu triste comme le soir,</span><br>
+ <span class="i0">Comme on entend le bruit de quelqu’un qui vient voir,</span><br>
+ <span class="i0">On entendait le pas boiteux de la justice;</span><br>
+ <span class="i0">Puis cela s’effaçait. Des vermines, le vice,</span><br>
+ <span class="i0">Le crime, s’approchaient, et, fourmillement noir,</span><br>
+ <span class="i0">Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir.</span><br>
+ <span class="i0">Un groupe d’ouragans dormait dans ce cratère.</span><br>
+ <span class="i0">Comme cet organum des gouffres doit se taire</span><br>
+ <span class="i0">Jusqu’au jour monstrueux où nous écarterons</span><br>
+ <span class="i0">Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts,</span><br>
+ <span class="i0">Nul bras ne le touchait dans l’invisible sphère;</span><br>
+ <span class="i0">Chaque race avait fait sa couche de poussière</span><br>
+ <span class="i0">Dans l’orbe sépulcral de son évasement;</span><br>
+ <span class="i0">Sur cette poudre l’œil lisait confusément</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
+ <span class="i0">Ce mot: <span class="smcap">Riez</span>, écrit par le doigt d’Épicure;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’on voyait, au fond de la rondeur obscure,</span><br>
+ <span class="i0">La toile d’araignée horrible de Satan.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des astres qui passaient murmuraient: «Souviens-t’en!</span><br>
+ <span class="i0">Prie!» et la nuit portait cette parole à l’ombre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">*</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une sinistre main sortait de l’infini.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vers la trompette, effroi de tout crime impuni,</span><br>
+ <span class="i0">Qui doit faire à la mort un jour lever la tête,</span><br>
+ <span class="i0">Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête</span><br>
+ <span class="i0">A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’emplit le sommeil formidable du bruit.</span><br>
+ <span class="i0">La main, dans la nuée et hors de l’Invisible,</span><br>
+ <span class="i0">S’allongeait. A quel être était-elle? Impossible</span><br>
+ <span class="i0">De le dire, en ce morne et brumeux firmament.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
+ <span class="i0">L’œil dans l’obscurité ne voyait clairement</span><br>
+ <span class="i0">Que les cinq doigts béants de cette main terrible;</span><br>
+ <span class="i0">Tant l’être, quel qu’il fût, debout dans l’ombre horrible,</span><br>
+ <span class="i0">—Sans doute quelque archange ou quelque séraphin</span><br>
+ <span class="i0">Immobile, attendant le signe de la fin,—</span><br>
+ <span class="i0">Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles,</span><br>
+ <span class="i0">Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_331">331</span>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_17"><span class="small90">LXI</span><br><br>
+ <span class="big140">ABIME</span></h2>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_333">333</span>
+ <h3 class="margintopminus2" id="ch_17a">&nbsp;</h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="personnage"><span class="smcap">L’HOMME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je suis l’esprit, vivant au sein des choses mortes.</span><br>
+ <span class="i0">Je sais forger les clefs quand on ferme les portes;</span><br>
+ <span class="i0">Je fais vers le désert reculer le lion;</span><br>
+ <span class="i0">Je m’appelle Bacchus, Noé, Deucalion;</span><br>
+ <span class="i0">Je m’appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante;</span><br>
+ <span class="i0">Je suis le conquérant; je tiens l’épée ardente,</span><br>
+ <span class="i0">Et j’entre, épouvantant l’ombre que je poursuis,</span><br>
+ <span class="i0">Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.</span><br>
+ <span class="i0">Je suis Platon, je vois; je suis Newton, je trouve.</span><br>
+ <span class="i0">Du hibou je fais naître Athène, et de la louve</span><br>
+ <span class="i0">Rome; et l’aigle m’a dit: Toi, marche le premier!</span><br>
+ <span class="i0">J’ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.</span><br>
+ <span class="i0">Je vis! dans mes deux mains je porte en équilibre</span><br>
+ <span class="i0">L’âme et la chair; je suis l’homme enfin, maître et libre</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
+ <span class="i0">Je suis l’antique Adam! j’aime, je sais, je sens;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai pris l’arbre de vie entre mes poings puissants;</span><br>
+ <span class="i0">Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,</span><br>
+ <span class="i0">Et, comme si j’étais le vent de la tempête,</span><br>
+ <span class="i0">J’agite ses rameaux d’oranges d’or chargés,</span><br>
+ <span class="i0">Et je crie:—Accourez, peuples! prenez, mangez!</span><br>
+ <span class="i0">Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes;</span><br>
+ <span class="i0">Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes,</span><br>
+ <span class="i0">Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,</span><br>
+ <span class="i0">Car la Vie est ton fruit, racine Éternité!</span><br>
+ <span class="i0">Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,</span><br>
+ <span class="i0">Comme en une forêt court le rouge incendie,</span><br>
+ <span class="i0">Le beau Progrès vermeil, l’œil sur l’azur fixé,</span><br>
+ <span class="i0">Marche, et tout en marchant dévore le passé.</span><br>
+ <span class="i0">Je veux, tout obéit, la matière inflexible</span><br>
+ <span class="i0">Cède; je suis égal presque au grand Invisible;</span><br>
+ <span class="i0">Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel;</span><br>
+ <span class="i0">Je lâche comme lui des globes dans le ciel;</span><br>
+ <span class="i0">Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle;</span><br>
+ <span class="i0">J’attache un fil vivant d’un pôle à l’autre pôle;</span><br>
+ <span class="i0">Je fais voler l’esprit sur l’aile de l’éclair;</span><br>
+ <span class="i0">Je tends l’arc de Nemrod, le divin arc de fer,</span><br>
+ <span class="i0">Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole</span><br>
+ <span class="i0">Et que j’envoie au bout du monde, est ma parole.</span><br>
+ <span class="i0">Je fais causer le Rhin, le Gange et l’Orégon</span><br>
+ <span class="i0">Comme trois voyageurs dans le même wagon.</span><br>
+ <span class="i0">La distance n’est plus. Du vieux géant Espace</span><br>
+ <span class="i0">J’ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,</span><br>
+ <span class="i0">Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri;</span><br>
+ <span class="i0">Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_335">335</span>
+ <span class="i0">Tout étonné de voir Franklin voler la foudre;</span><br>
+ <span class="i0">Fulton, qu’un Jupiter eût mis jadis en poudre,</span><br>
+ <span class="i0">Monte Léviathan et traverse la mer;</span><br>
+ <span class="i0">Galvani, calme, étreint la mort au rire amer;</span><br>
+ <span class="i0">Volta prend dans ses mains le glaive de l’archange</span><br>
+ <span class="i0">Et le dissout; le monde à ma voix tremble et change;</span><br>
+ <span class="i0">Caïn meurt, l’avenir ressemble au jeune Abel;</span><br>
+ <span class="i0">Je reconquiers Éden et j’achève Babel.</span><br>
+ <span class="i0">Rien sans moi. La nature ébauche; je termine.</span><br>
+ <span class="i0">Terre, je suis ton roi.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LA TERRE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i18">Tu n’es que ma vermine.</span><br>
+ <span class="i0">Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,</span><br>
+ <span class="i0">Le ventre abject, la faim, la soif, l’estomac vil,</span><br>
+ <span class="i0">T’accablent, noir passant, d’infirmités sans nombre,</span><br>
+ <span class="i0">Et, vieux, tu n’es qu’un spectre, et, mort, tu n’es qu’une ombre,</span><br>
+ <span class="i0">Tu t’en vas dans la cendre! Et moi je reste au jour;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai toujours le printemps, l’aube, les fleurs, l’amour;</span><br>
+ <span class="i0">Je suis plus jeune après des millions d’années.</span><br>
+ <span class="i0">J’emplis d’instincts rêveurs les bêtes étonnées.</span><br>
+ <span class="i0">Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin.</span><br>
+ <span class="i0">Je me verse, urne sombre, au brin d’herbe, au sapin,</span><br>
+ <span class="i0">Au cep d’où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.</span><br>
+ <span class="i0">Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,</span><br>
+ <span class="i0">Sur ma face où s’épand l’ombre, où le rayon luit,</span><br>
+ <span class="i0">Les douze heures du jour, les douze heures de nuit</span><br>
+ <span class="i0">Dansent incessamment une ronde sacrée.</span><br>
+ <span class="i0">Je suis source et chaos; j’ensevelis, je crée.</span><br>
+ <span class="i0">Quand le matin naquit dans l’azur, j’étais là.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
+ <span class="i0">Vésuve est mon usine, et ma forge est l’Hékla;</span><br>
+ <span class="i0">Je rougis de l’Etna les hautes cheminées.</span><br>
+ <span class="i0">En remuant Cuzco, j’émeus les Pyrénées.</span><br>
+ <span class="i0">J’ai pour esclave un astre; alors que vient le soir</span><br>
+ <span class="i0">Sur un de mes côtés jetant un voile noir,</span><br>
+ <span class="i0">J’ai ma lampe, la lune au front humain m’éclaire;</span><br>
+ <span class="i0">Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,</span><br>
+ <span class="i0">Vers l’ombre la plus sûre et le plus âpre lieu</span><br>
+ <span class="i0">S’enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.</span><br>
+ <span class="i0">Je peuple l’air, la flamme et l’onde; et mon haleine</span><br>
+ <span class="i0">Fait comme l’oiseau-mouche éclore la baleine;</span><br>
+ <span class="i0">Comme je fais le ver, j’enfante les typhons.</span><br>
+ <span class="i0">Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,</span><br>
+ <span class="i0">Des forêts et des monts ainsi que d’une armure.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">SATURNE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu’est-ce que cette voix chétive qui murmure?</span><br>
+ <span class="i0">Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné,</span><br>
+ <span class="i0">Grain de sable, d’un grain de cendre accompagné?</span><br>
+ <span class="i0">Moi dans l’immense azur je trace un cercle énorme;</span><br>
+ <span class="i0">L’espace avec terreur voit ma beauté difforme;</span><br>
+ <span class="i0">Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur,</span><br>
+ <span class="i0">Comme les boules d’or que croise le jongleur</span><br>
+ <span class="i0">Lance, mêle et retient sept lunes colossales.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE SOLEIL.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales!</span><br>
+ <span class="i0">Paix! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail.</span><br>
+ <span class="i0">Comme deux chars de front passent sous un portail,</span><br>
+ <span class="i0">Dans mon moindre volcan Saturne avec la Terre</span><br>
+ <span class="i0">Entreraient sans toucher aux parois du cratère.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_337">337</span>
+ <span class="i0">Chaos! je suis la loi. Fange! je suis le feu.</span><br>
+ <span class="i0">Contemplez-moi! Je suis la vie et le milieu,</span><br>
+ <span class="i0">Le Soleil, l’éternel orage de lumière.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">SIRIUS.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J’entends parler l’atome. Allons, Soleil, poussière,</span><br>
+ <span class="i0">Tais-toi! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté!</span><br>
+ <span class="i0">Pâtres dont le troupeau fuit dans l’immensité,</span><br>
+ <span class="i0">Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n’êtes.</span><br>
+ <span class="i0">Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes,</span><br>
+ <span class="i0">Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l’azur!</span><br>
+ <span class="i0">Moi, j’emporte en mon orbe auguste, vaste et pur,</span><br>
+ <span class="i0">Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes.</span><br>
+ <span class="i0">Le sais-tu seulement, larve qui m’importunes?</span><br>
+ <span class="i0">Que me sert de briller auprès de ce néant?</span><br>
+ <span class="i0">L’astre nain ne voit pas même l’astre géant.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">ALDEBARAN.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sirius dort; je vis! C’est à peine s’il bouge.</span><br>
+ <span class="i0">J’ai trois soleils, l’un blanc, l’autre vert, l’autre rouge;</span><br>
+ <span class="i0">Centre d’un tourbillon de mondes effrénés,</span><br>
+ <span class="i0">Ils tournent, d’une chaîne invisible enchaînés,</span><br>
+ <span class="i0">Si vite, qu’on croit voir passer une flamme ivre,</span><br>
+ <span class="i0">Et que la foudre a dit: Je renonce à les suivre!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">ARCTURUS.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moi, j’ai quatre soleils tournants, quadruple enfer,</span><br>
+ <span class="i0">Et leurs quatre rayons ne font qu’un seul éclair.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LA COMÈTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Place à l’oiseau comète, effroi des nuits profondes!</span><br>
+ <span class="i0">Je passe. Frissonnez! Chacun de vous, ô mondes,</span><br>
+ <span class="i0">O soleils! n’est pour moi qu’un grain de sénevé!</span>
+ </div>
+ <span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">SEPTENTRION.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un bras mystérieux me tient toujours levé;</span><br>
+ <span class="i0">Je suis le chandelier à sept branches du pôle.</span><br>
+ <span class="i0">Comme des fantassins le glaive sur l’épaule,</span><br>
+ <span class="i0">Mes feux veillent au bord du vide où tout finit;</span><br>
+ <span class="i0">Les univers semés du nadir au zénith,</span><br>
+ <span class="i0">Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques,</span><br>
+ <span class="i0">Disent entre eux:—On voit la pointe de leurs piques;</span><br>
+ <span class="i0">Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux.—</span><br>
+ <span class="i0">L’éther ténébreux, plein de globes tortueux,</span><br>
+ <span class="i0">Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeille</span><br>
+ <span class="i0">Il me guette, pendant que moi, clarté, je veille.</span><br>
+ <span class="i0">Il me voit m’avancer, moi l’immense éclaireur,</span><br>
+ <span class="i0">Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreur</span><br>
+ <span class="i0">S’il n’entend pas marcher mes chevaux invisibles.</span><br>
+ <span class="i0">Il me jette des noms sauvages et terribles,</span><br>
+ <span class="i0">Et voit en moi la bête errante dans les cieux.</span><br>
+ <span class="i0">Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux,</span><br>
+ <span class="i0">Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles,</span><br>
+ <span class="i0">Les éternels flambeaux des ombres éternelles.</span><br>
+ <span class="i0">Je suis Septentrion qui sur vous apparaît.</span><br>
+ <span class="i0">Sirius avec tous ses globes ne serait</span><br>
+ <span class="i0">Pas même une étincelle en ma moindre fournaise.</span><br>
+ <span class="i0">Entre deux de mes feux cent mondes sont à l’aise.</span><br>
+ <span class="i0">J’habite sur la nuit les radieux sommets.</span><br>
+ <span class="i0">Les comètes de braise elles-mêmes jamais</span><br>
+ <span class="i0">N’oseraient effleurer des flammes de leurs queues</span><br>
+ <span class="i0">Le chariot roulant dans les profondeurs bleues.</span><br>
+ <span class="i0">Cet astre qui parlait je ne l’aperçois pas.</span><br>
+ <span class="i0">Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas,</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
+ <span class="i0">Traînant leurs sphères d’or et leurs lunes fidèles,</span><br>
+ <span class="i0">Et, si je me mettais en marche au milieu d’elles</span><br>
+ <span class="i0">Dans les champs de l’éther à ma splendeur soumis,</span><br>
+ <span class="i0">Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LE ZODIAQUE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu’est-ce donc que ta roue à côté de la mienne?</span><br>
+ <span class="i0">De quelque point du ciel que ta lumière vienne,</span><br>
+ <span class="i0">Elle se heurte à moi qui suis le cabestan</span><br>
+ <span class="i0">De l’abîme, et qui dis aux soleils: Toi, va-t’en!</span><br>
+ <span class="i0">Toi, reviens. C’est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie!</span><br>
+ <span class="i0">Car je n’existe pas seulement pour qu’on voie</span><br>
+ <span class="i0">A jamais, dans l’azur farouche et flamboyant,</span><br>
+ <span class="i0">Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant</span><br>
+ <span class="i0">Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire,</span><br>
+ <span class="i0">Je plonge un seau profond dans le puits du mystère,</span><br>
+ <span class="i0">Et je suis le rouage énorme d’où descend</span><br>
+ <span class="i0">L’ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.</span><br>
+ <span class="i0">Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée</span><br>
+ <span class="i0">Dans ton prodige, et dans l’horreur démesurée,</span><br>
+ <span class="i0">Peut-être, en l’engrenage où je suis, verrait-on,</span><br>
+ <span class="i0">Comme l’Ixion noir d’un divin Phlégéton,</span><br>
+ <span class="i0">Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine,</span><br>
+ <span class="i0">Recommençant sans cesse une ascension vaine,</span><br>
+ <span class="i0">Et pour l’astre qui vient quittant l’astre qui fuit,</span><br>
+ <span class="i0">Monter les échelons sinistres de la nuit!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LA VOIE LACTÉE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Millions, millions, et millions d’étoiles!</span><br>
+ <span class="i0">Je suis, dans l’ombre affreuse et sous les sacrés voiles,</span><br>
+ <span class="i0">La splendide forêt des constellations.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
+ <span class="i0">C’est moi qui suis l’amas des yeux et des rayons,</span><br>
+ <span class="i0">L’épaisseur inouïe et morne des lumières.</span><br>
+ <span class="i0">Encor tout débordant des effluves premières,</span><br>
+ <span class="i0">Mon éclatant abîme est votre source à tous.</span><br>
+ <span class="i0">O les astres d’en bas, je suis si loin de vous</span><br>
+ <span class="i0">Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles,</span><br>
+ <span class="i0">Que mon tas de soleils n’est, pour vos yeux débiles,</span><br>
+ <span class="i0">Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un peu de cendre rouge éparse dans la nuit!</span><br>
+ <span class="i0">Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante</span><br>
+ <span class="i0">Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,</span><br>
+ <span class="i0">Pour qui verrait de près mon nuage vermeil!</span><br>
+ <span class="i0">Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.</span><br>
+ <span class="i0">Autant d’astres, autant d’immensités étranges,</span><br>
+ <span class="i0">Diverses, s’approchant des démons ou des anges,</span><br>
+ <span class="i0">Dont les planètes font autant de nations;</span><br>
+ <span class="i0">Un groupe d’univers, en proie aux passions,</span><br>
+ <span class="i0">Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes;</span><br>
+ <span class="i0">Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes,</span><br>
+ <span class="i0">Miroirs profonds ouverts à l’œil universel,</span><br>
+ <span class="i0">Dans chaque cœur l’amour, dans chaque âme le ciel!</span><br>
+ <span class="i0">Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.</span><br>
+ <span class="i0">La lumière en regorge et l’ombre en est remplie.</span><br>
+ <span class="i0">Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,</span><br>
+ <span class="i0">Globes, grains de lumière au loin épanouis,</span><br>
+ <span class="i0">Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,</span><br>
+ <span class="i0">Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,</span><br>
+ <span class="i0">Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,</span><br>
+ <span class="i0">Et j’ai plus de soleils que vous de moucherons.</span><br>
+ <span class="i0">Mon immensité vit, radieuse et féconde.</span><br>
+ <span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
+ <span class="i0">J’ignore par moments si le reste du monde,</span><br>
+ <span class="i0">Errant dans quelque coin du morne firmament,</span><br>
+ <span class="i0">Ne s’évanouit pas dans mon rayonnement.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">LES NÉBULEUSES.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes?</span><br>
+ <span class="i0">A peine entendons-nous ta voix dans les espaces.</span><br>
+ <span class="i0">Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur</span><br>
+ <span class="i0">Au coin le plus perdu du plus nocturne azur.</span><br>
+ <span class="i0">Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,</span><br>
+ <span class="i0">Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,</span><br>
+ <span class="i0">N’ayant ni pôle austral ni pôle boréal;</span><br>
+ <span class="i0">Nous, les réalités vivant dans l’idéal,</span><br>
+ <span class="i0">Les univers, d’où sort l’immense essaim des rêves,</span><br>
+ <span class="i0">Dispersés dans l’éther, cet océan sans grèves</span><br>
+ <span class="i0">Dont le flot à son bord n’est jamais revenu;</span><br>
+ <span class="i0">Nous les créations, îles de l’inconnu!</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">L’INFINI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’être multiple vit dans mon unité sombre.</span>
+ </div>
+
+ <p class="personnage"><span class="smcap">DIEU.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je n’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_343">343</span>
+ <h2 class="h2chap2" id="ch_18"><span class="big140">NOTES</span><br><br>
+ <span class="small80">DE</span><br><br>
+ <span class="small90">LA LÉGENDE DES SIÈCLES</span></h2>
+ <p class="center">————</p>
+</div>
+
+<p class="br2"><i>La Légende des Siècles</i>, publiée d’abord en deux Séries
+successives, à dix-huit ans d’intervalle, avec le complément d’un
+dernier volume, avait pris, dans chaque série, l’humanité à ses
+commencements. L’œuvre une fois achevée, l’auteur a dû rassembler
+et refondre en un seul tout les deux séries et les cinq volumes, en
+unifiant dans cet ensemble l’ordre chronologique, dérangé seulement et
+varié, comme il convient, par l’ordre philosophique.</p>
+
+<p>Il a paru néanmoins intéressant et utile de rappeler quelles ont été
+la composition et l’ordonnance des trois parties publiées isolément. La
+reproduction, qui va suivre, des Tables de ces trois parties donnera,
+pour chaque pièce, la place qu’elle occupe dans le nouvel ensemble, et
+formera ainsi la Table de concordance.</p>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_346">346</span></p>
+ <p class="soustitre">PREMIÈRE SÉRIE<br>
+ <span class="small90">1859</span></p>
+ <p class="center">——</p>
+</div>
+
+<p>La Première Série, publiée en deux volumes (chez
+Michel Lévy.—Hetzel), avait ce sous-titre:</p>
+
+<p class="center smcap">HISTOIRE.—LES PETITES ÉPOPÉES.</p>
+
+<p class="center">——</p>
+
+<table class="tablematieres margintopminus1" id="table_1">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 5%;">
+ <col style="width: 75%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a1" colspan="4">TOME PREMIER</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2">&nbsp;</td>
+ <td colspan="2" class="tdc4b">ÉDITION<br>DÉFINITIVE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2">&nbsp;</td>
+ <td class="tdc4b">Tome.</td>
+ <td class="tdc4b">Page.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdlbottom"><span class="smcap">Dédicace</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">1</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdlbottom"><span class="smcap">Préface</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">3</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">I<br>
+ D’ÈVE A JÉSUS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Le sacre de la femme</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">37</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">La conscience</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">47</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">III.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Puissance égale bonté</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">51</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">IV.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Les lions</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">55</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">V.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Le temple</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">63</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">VI.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Booz endormi</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">65</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">VII.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Dieu invisible au philosophe</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">71</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">VIII.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Première rencontre du Christ avec le tombeau</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">73</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">II<br>
+ DÉCADENCE DE ROME</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Au lion d’Androclès</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">247</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4"><span class="pagenum" id="Page_347">347</span>III<br>
+ L’ISLAM</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">L’an neuf de l’hégire</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">253</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Mahomet</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">261</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">III.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Le cèdre</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">263</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">IV<br>
+ LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Le parricide</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">271</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Le mariage de Roland</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">277</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">III.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Aymerillot</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">285</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">IV.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Bivar</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">299</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">V.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap3">Le jour des rois</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">303</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">V<br>
+ LES CHEVALIERS ERRANTS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le petit roi de Galice</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">43</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Eviradnus</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">75</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">VI<br>
+ LES TRONES D’ORIENT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Zim-Zizimi</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">133</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4">1453</td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">151</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="pagenum" id="Page_348">348</span>III.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Sultan Mourad</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">153</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a1" colspan="4">TOME II</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">VII<br>
+ L’ITALIE.—RATBERT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les conseillers probes et libres</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">207</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La défiance d’Onfroy</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">219</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">III.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La confiance du marquis Fabrice</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">225</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">VIII<br>
+ SEIZIÈME SIÈCLE.—RENAISSANCE.<br>
+ PAGANISME</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4" colspan="2" ><span class="smcap">Le Satyre</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">3</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">IX<br>
+ LA ROSE DE L’INFANTE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4" colspan="2"><span class="smcap">La Rose de l’Infante</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">53</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">X<br>
+ L’INQUISITION</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4" colspan="2"><span class="smcap">Les raisons du Momotombo</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">65</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">XI<br>
+ LA CHANSON DES AVENTURIERS
+ DE LA MER</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4" colspan="2"><span class="smcap">La chanson des aventuriers de la mer</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">71</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4"><span class="pagenum" id="Page_349">349</span>XII<br>
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE<br>
+ LES MERCENAIRES</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4" colspan="2"><span class="smcap">Le régiment du baron Madruce</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">89</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">XIII<br>
+ MAINTENANT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Après la bataille</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">63</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le crapaud</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">165</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">III.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les pauvres gens</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">149</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">IV.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Paroles dans l’épreuve</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">115</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">XIV<br>
+ VINGTIÈME SIÈCLE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">I.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Pleine mer</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">281</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">II.</td>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Plein ciel</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">291</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="4">XV<br>
+ HORS DES TEMPS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4" colspan="2"><span class="smcap">La trompette du jugement</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">321</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_350">350</span></p>
+ <p class="soustitre">NOUVELLE SÉRIE<br>
+ <span class="small90">1877</span></p>
+ <p class="center">——</p>
+</div>
+
+<p>La Nouvelle Série (deux volumes, chez Calmann Lévy) avait pour toute
+préface ces trois lignes:</p>
+
+<p>Le complément de la <i>Légende des Siècles</i> sera prochainement
+publié, à moins que la fin de l’auteur n’arrive avant la fin du
+livre.</p>
+
+<p class="rsignature">V. H.</p>
+
+<p class="ldate">Paris, 25 février 1877.</p>
+
+<p class="center">——</p>
+
+<table class="tablematieres margintopminus1" id="table_2">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 80%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a1" colspan="3">TOME PREMIER</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td colspan="2" class="tdc4b">ÉDITION<br>DÉFINITIVE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdc4b">Tome.</td>
+ <td class="tdc4b">Page.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">La vision d’ou est sorti ce livre</td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">13</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">I<br>
+ LA TERRE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Hymne</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">29</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">II<br>
+ SUPRÉMATIE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Suprématie</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">79</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_351">351</span>III<br>
+ ENTRE GÉANTS ET DIEUX</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le géant, aux dieux</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">89</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les temps paniques</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">97</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le titan</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">103</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">IV<br>
+ LA VILLE DISPARUE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La ville disparue</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">125</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">V<br>
+ APRÈS LES DIEUX, LES ROIS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a3" colspan="3">I<br>
+ DE MESA A ATTILA</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Inscription</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">131</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Cassandre</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">133</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les trois cents</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">137</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le détroit de l’Euripe</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">149</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La chanson de Sophocle a Salamine</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">155</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les bannis</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">157</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Aide offerte a majorien, prétendant a l’empire</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">161</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">V<br>
+ APRÈS LES DIEUX, LES ROIS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a3" colspan="3">II<br>
+ DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">L’hydre</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">169</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le romancero du Cid</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">173</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le roi de Perse</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">215</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les deux mendiants</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">217</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Montfaucon</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">219</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les reitres.</span>—Chanson barbare</td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">229</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le comte Félibien</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">233</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_352">352</span>VI<br>
+ ENTRE LIONS ET ROIS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Quelqu’un met le hola</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">241</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">VII<br>
+ LE CID EXILÉ</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le Cid exilé</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">319</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">VIII<br>
+ WELF, CASTELLAN D’OSBOR</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Welf, castellan d’Osbor</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">26</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">IX<br>
+ AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le travail des captifs</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">177</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Homo duplex</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">181</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Verset du koran</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">183</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">L’aigle du casque</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">185</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">X<br>
+ LES SEPT MERVEILLES DU MONDE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les sept merveilles du monde</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">337</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a1" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_353">353</span>TOME II</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XI<br>
+ L’ÉPOPÉE DU VER</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">L’épopée du ver</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">3</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XII<br>
+ LE POËTE AU VER DE TERRE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le Poëte au ver de terre</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">35</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XIII<br>
+ CLARTÉ D’AMES</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Clarté d’ames</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">41</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XIV<br>
+ LES CHUTES</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Fleuves et poëtes</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">47</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XV<br>
+ LE CYCLE PYRÉNÉEN</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Gaiffer-Jorge, duc d’Aquitaine</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">341</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Masferrer</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">347</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La Paternité</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">375</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XVI<br>
+ LA COMÈTE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La comète</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">9</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_354">354</span>XVII<br>
+ CHANGEMENT D’HORIZON</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Changement d’horizon</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">3</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XVIII<br>
+ LE GROUPE DES IDYLLES</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le groupe des idylles</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">175</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XIX<br>
+ TOUT LE PASSÉ ET TOUT L’AVENIR</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Tout le passé et tout l’avenir</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">307</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XX</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Un poëte est un monde enfermé dans un homme</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">21</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXI<br>
+ LE TEMPS PRÉSENT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">51</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Tout était vision sous les ténébreux dômes</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">57</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Jean Chouan</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">59</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le cimetière d’Eylau</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">67</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">1851.—<span class="smcap">Choix entre deux passants</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">79</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Écrit en exil</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">81</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La colère du bronze</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">83</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">France et ame</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">93</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Dénoncé a celui qui chassa les vendeurs</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">97</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les enterrements civils</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">101</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le prisonnier</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">107</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Après les fourches caudines</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">113</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXII<br>
+ L’ÉLÉGIE DES FLÉAUX</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">L’élégie des fléaux</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">121</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_355">355</span>XXIII<br>
+ LES PETITS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Guerre civile</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">255</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Petit Paul</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">259</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Fonction de l’enfant</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">271</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Question sociale</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">275</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXIV<br>
+ LA-HAUT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La-haut</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">169</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXV<br>
+ LES MONTAGNES</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Désintéressement</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">261</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXVI<br>
+ LE TEMPLE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le temple</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">299</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXVII<br>
+ A L’HOMME</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">A l’homme</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">291</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXVIII<br>
+ ABIME</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Abime</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">333</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="h3">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_356">356</span></p>
+ <p class="soustitre">TOME CINQUIÈME ET DERNIER<br>
+ <span class="small90">1883</span></p>
+ <p class="center">——</p>
+</div>
+
+<p>Le volume complémentaire a été publié chez Calmann Lévy.</p>
+
+<table class="tablematieres" id="table_3">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 80%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td colspan="2" class="tdc4b">ÉDITION<br>DÉFINITIVE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdc4b">Tome.</td>
+ <td class="tdc4b">Page.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">*</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">215</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">I<br>
+ LES GRANDES LOIS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Ecoute;—nous vivrons, nous saignerons</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">219</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Ire, non ambire</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">221</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Par-dessus le marché je dois être ravi</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">225</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Le géant Soleil parle à la naine Étincelle</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">239</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">II</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Voix basses dans les ténèbres</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">141</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">III</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Je me penchai. J’étais dans le lieu ténébreux</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">37</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">IV</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Mansuétude des anciens juges</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">79</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">V</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">L’échafaud</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">83</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_357">357</span>VI<br>
+ INFERI</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Inferi</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">115</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">VII<br>
+ LES QUATRE JOURS DE ELCII</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les quatre jours d’Elciis</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">293</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">VIII<br>
+ LES PAYSANS AU BORD DE LA MER</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les paysans au bord de la mer</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">215</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">IX</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Un homme aux yeux profonds passait</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">227</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">231</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Autrefois, j’ai connu Ferdousi dans Mysore</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">233</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le lapidé</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">235</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">X</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le bey outragé</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">167</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XI</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La chanson des doreurs de proues</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">169</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XII<br>
+ TÉNÈBRES</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Ténèbres</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">II</td>
+ <td class="tdrbottom4">155</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XIII<br>
+ L’AMOUR</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Quoi! le libérateur qui par degrés desserre</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">243</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Regardez-les jouer sur le sable accroupis</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">247</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Il faut boire et frapper la terre d’un pied libre</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">249</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">En Grèce</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">253</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_358">358</span>XIV</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Rupture avec ce qui amoindrit</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">243</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XV</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les paroles de mon oncle.</span>—La sœur de charité</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">65</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XVI</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Victorieux ou mort</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">105</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XVII<br>
+ LE CERCLE DES TYRANS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Liberté</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">123</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Les Mangeurs</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">141</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Archiloque l’atteste, Athènes l’entendit</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">127</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Un voleur a un roi</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">133</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Qu’est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">129</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Je marchais au hasard, devant moi, n’importe où</td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">131</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Aux rois</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">145</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XVIII</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Paroles de géant</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">93</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XIX</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Quand le Cid fut entré dans le Généralife</td>
+ <td class="tdcbottom4">I</td>
+ <td class="tdrbottom4">171</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XX<br>
+ LA VISION DE DANTE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">La vision de Dante</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">175</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXI</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">Dieu fait les questions pour que l’enfant réponde</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">223</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_359">359</span>XXII<br>
+ OCÉAN</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Océan</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">III</td>
+ <td class="tdrbottom4">207</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3">XXIII</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4">O Dieu, dont l’œuvre va plus loin que notre rêve</td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">317</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc4a2" colspan="3"><br>
+ LE RETOUR DE L’EMPEREUR</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="small3a">
+
+<p><i>Le Retour de l’empereur</i> (Delloye, éditeur) a été publié,
+en 1840, dans une plaquette séparée.</p>
+
+<table class="tablematieres" id="table_4">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 80%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom4"><span class="smcap">Le Retour de l’empereur</span></td>
+ <td class="tdcbottom4">IV</td>
+ <td class="tdrbottom4">27</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_361">361</span></p>
+</div>
+
+<table class="tablematieres" id="table_des_matieres">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 90%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdc1"><span class="pagenum hidden" id="Page_363">363</span><h2>TABLE<br>
+ <span class="small50">DU</span><br>
+ <span class="small60">TOME QUATRIÈME</span></h2></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdrbottom">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">XLV<br>
+ CHANGEMENT D’HORIZON</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Changement d’horizon</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">3</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">XLVI<br>
+ LA COMÈTE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">La comète</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">9</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">XLVII<br>
+ UN POËTE EST UN MONDE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Un poëte est un monde enfermé dans un homme</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">21</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_364">364</span>XLVIII<br>
+ LE RETOUR DE L’EMPEREUR</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Le retour de l’empereur</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">27</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Le 15 décembre 1840</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4b">47</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">XLIX<br>
+ LE TEMPS PRÉSENT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">La vérité</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">51</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Tout était vision sous les ténébreux dômes</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5b">57</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Jean Chouan</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5c">59</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Après la bataille</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5d">63</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">La sœur de charité</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5e">65</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Le cimetière d’Eylau</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5f">67</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">1851.—Choix entre deux passants</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5g">79</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Écrit en exil</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5h">81</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">La colère du bronze</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5i">83</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">France et ame</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5j">93</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Dénoncé a celui qui chassa les vendeurs du
+ Temple</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5k">97</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Les enterrements civils</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5l">101</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Victorieux ou mort</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5m">105</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Le prisonnier</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5n">107</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Après les fourches caudines</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5o">113</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Paroles dans l’épreuve</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5p">115</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">L<br>
+ L’ÉLÉGIE DES FLÉAUX</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">L’élégie des fléaux</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">121</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2"><span class="pagenum hidden" id="Page_365">365</span>LI<br>
+ LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Les hommes de paix aux hommes de guerre</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">141</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LII<br>
+ LES PAUVRES GENS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Les pauvres gens</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">149</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LIII<br>
+ LE CRAPAUD</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Le crapaud</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">165</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LIV<br>
+ LA VISION DE DANTE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">La vision de Dante</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">175</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LV<br>
+ LES GRANDES LOIS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">215</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Écoute;—nous vivrons, nous saignerons</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11b">219</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Ire, non ambire</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11c">221</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Dieu fait les questions pour que l’enfant réponde</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11d">223</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Par-dessus le marché je dois être ravi</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11e">225</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Le géant soleil parle à la naine étincelle</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11f">239</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2"><span class="pagenum hidden" id="Page_366">366</span>LVI<br>
+ RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Rupture avec ce qui amoindrit</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">243</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LVII<br>
+ LES PETITS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Guerre civile</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">255</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Petit Paul</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13b">259</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Fonction de l’enfant</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13c">271</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Question sociale</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13d">275</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LVIII<br>
+ VINGTIÈME SIÈCLE</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Pleine mer</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">281</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Plein ciel</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14b">291</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LIX<br></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">O Dieu, dont l’œuvre va plus loin que notre rêve</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15a">317</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2">LX<br>
+ HORS DES TEMPS</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">La trompette du jugement</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">321</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc3a" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_367">367</span>LXI<br>
+ ABIME</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Abime</span></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_17">333</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="smcap">Notes de</span> <i>LA LÉGENDE DES SIÈCLES</i></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_18">345</a></td>
+ </tr>
+</table>
+
+<p class="center br">Saint-Denis.—Imp. J. Dardaillon.—4-26.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76907 ***</div>
+ </body>
+</html>
+
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