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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/76778-0.txt b/76778-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a4fd874 --- /dev/null +++ b/76778-0.txt @@ -0,0 +1,9812 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76778 *** + + + + + + + JEAN POMMEROL + + ISLAM SAHARIEN + + Chez + Ceux qui guettent + + (Journal d’un témoin) + + + PARIS + ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR + 4, RUE LE GOFF (5e) + + Collection “MINERVA” + + + + +DU MÊME AUTEUR + + + L’Haleine du Désert. + Une Femme chez les Sahariennes. + Les Six Filles de Frau Soferl. + Vierges d’ailleurs. + Une de leurs Étoiles. + Le Crible. + La Faute d’Avant. + Déraciné. + Le Péché des Autres. + + + + +AVERTISSEMENT + + +Quand l’ouvrage que voici, très simple, qui résume et synthétise de +longues enquêtes lointaines, a paru dans un de nos grands +périodiques[1], j’ai reçu beaucoup de lettres trop indulgentes dont les +auteurs me demandaient tous, comme un peu angoissés: + + [1] _Revue de Paris_, sous le titre de _La Mille et Deuxième Nuit_. + + Ces enquêtes même dont je parle ont en partie paru dans _”Minerva”, + revue des Lettres et des Arts_, en juin-juillet 1902. + +--Est-ce vrai, votre récit? Existent-ils, ces Djazertïa? Où se +trouve-t-elle sur la carte, cette zaouïa de Mozafrane? + +Il s’agit de s’entendre: les questions sur l’authenticité d’une +observation ne sont pas usage d’hier. Aristophane en dut recevoir aussi, +concernant la ville des Oiseaux. Mais il n’avait pas besoin d’y +répondre, car tous les citoyens d’Athènes reconnaissaient ceux qu’il +avait voulu faire mouvoir dans la liberté révélatrice des fêtes de +Dyonisios... Tandis que mes personnages (j’entends les réels) guettent +loin de nous, loin de la France, là-bas, là-bas--au delà de la mer, des +montagnes et des sables. On ne les reconnaîtra point, car on ne les +connaît guère. Mais ils sont pourtant. Ils sont un danger sérieux, ils +sont une menace innombrable. Pour les dépeindre l’un après l’autre, sous +leurs noms particuliers, dans leur résidence propre, les forces de ma +plume--encore moins le courage des lecteurs les plus bénévoles--n’y +suffiraient pas. + + * * * * * + +Sans le vouloir et--chose un peu plus grave--sans le bien savoir, la +France a causé le grand mouvement religieux, social, moral et politique +qui transforme depuis quarante ans les musulmans du Sahara. Or, ce +mouvement s’est étendu beaucoup plus loin que nos armes... Il conquiert +l’Afrique, brune ou noire. Il gagne l’Asie, pénètre l’Inde, entame la +Chine, se glisse d’une part jusqu’aux îles de la Sonde, de l’autre +jusqu’au Baïkal. + +C’est l’Islam en marche. Plus exactement, ce sont les «Ordres» religieux +en marche, avec leurs doctrines opposées parfois à l’esprit du Koran. Ce +sont les «Saints» en marche, et que nous avons laissé marcher. + +Nous?... + +Non pas _nous_ d’aujourd’hui, du commencement du XXe siècle; mais _nous_ +de l’histoire, _nous_ de la conquête, sujets de Louis-Philippe et de +Napoléon III. + +Nous n’avons pas cru mal faire: et peut-être ne pouvait-on mieux +faire... Il y a toujours une époque trouble, quand un continent vient +envahir un autre continent, quand une civilisation se rue à travers une +plus ancienne culture tombée, qu’elle nomme barbarie, et dont elle +admire en même temps les pittoresques détails. + +On admira--très fantaisistement. Sur un fond de mirage passèrent des +beurnouss flottants, des chevaux qui se dressaient, des fusils agités +dans un délire de _fantasyïa_. On vanta ces «fils de grande tente», +vaincus magnanimes, nobles et généreux. Mais on ne devina point que la +noblesse d’âme arabe n’est pas sœur ni même parente de la noblesse d’âme +européenne. On attribua sans hésiter à ces nouveaux «soumis» français +nos qualités et nos défauts, nos tendances et nos désirs, nos +hésitations et nos répugnances. Et c’est sur ce malentendu que fut +organisée la victoire--malentendu foncier, absolu, tellement difficile à +réparer... + +Je ne voudrais pas là-dessus être jugé arabophobe. Les fils d’Ismaël +sont aussi intéressants que le peuvent être les habitants des Alpes ou +des Karpathes, par exemple--et même supérieurs à tant de races un peu +frustes qu’on pourrait citer, entre l’Oural de l’est et cette dernière +pointe occidentale où notre vieux continent vient finir dans +l’Atlantique. Mais les Arabes--puisque humains donc--sont un mélange +inégal de vices et de vertus; et nous n’avons compris autrefois _ni ces +vertus ni ces vices_. Nous avons négligé ce qui était. Nous avons visé +ce qui n’était pas. Notre effort d’assimilation a ressemblé parfois aux +trop fameux coups d’épée dans l’eau... + +En ce passé, peu de gens discernèrent--parmi d’autres questions +capitales--l’importance exacte des «Ordres» religieux musulmans, soit +ceux du Nord touchés par l’influence turque, soit ceux plus énigmatiques +du Sud, grand désert aux mornes aridités. On ne voulut voir là que +fantasmagories de mendiants, ou moyens et masques d’ambitieux +réfractaires. Des doctrines mystiques presque rien ne transpira, ni leur +différence si petite à la fois et si immense avec l’officielle religion +d’Islam: c’était prétexte à légendes curieuses, voilà tout. + +Du reste, en ce temps, et jusqu’en 1850 ou 1855, la proportion des +«affiliés» aux confréries se trouvait faible (à peine de cinq pour cent, +peut-on croire) parmi les nomades, les chameliers, les pasteurs, les +cavaliers de la Chebka, du Gaci, de l’Erg ou de la Hamada[2]--et de même +parmi les habitants sédentaires des ksour et des oasis. Actuellement, je +l’estime à quatre-vingt-quinze pour cent, et, ce faisant, je me crois +optimiste. Qu’on veuille bien méditer ce chiffre approximatif: +_quatre-vingt-quinze_ pour cent de nos sujets, de nos auxiliaires, de +nos miliciens recevant des confréries--mystérieuses ou avouées--un mot +d’ordre qui, dans tous les cas, demeure secret... + + [2] La Chebka est un terrain semé de rocs anguleux, fissuré de ravins + profonds. La Hamada est un plateau rocheux et plan, sans eau + possible et sans vallonnements. L’Erg, c’est la dune mouvante. Le + Gaci est un sable ferme, semé de petits cailloux. Ce sont les quatre + aspects principaux du Sahara. + +Pour provoquer ce développement (que nous avons tardé quarante ans à +reconnaître), pour amener cet essor, a suffi notre contact abhorré. Nous +étions plus--ou moins, si l’on préfère--que des vainqueurs: nous nous +appelions les Roumis, chrétiens impurs...--ceux envers lesquels chaque +vengeance est bonne, et chaque duperie excellente, et chaque trahison +meilleure: petites attaques, vols variés, ruses d’influences, escamotage +de l’impôt, faux renseignements, pièges tendus, prières ardentes et +constantes demandant «le mal pour les Infidèles sous le ciel +d’Allah»--toutes vertus, ces perfidies, qu’on l’admette bien; toutes +«bonnes actions», tous mérites inscrits jour à jour Là-Haut par +l’ange-scribe, et dont le compte totalisé devait embellir la future +existence du Croyant dans l’un des Paradis... + +Nous nous trouvions de plus, en tant que race, mal connus des +indigènes--quelque genre maudit, tenant le milieu entre de très odieux +humains et d’infâmes fils du Chitane (démon). Nous étions, en un mot, +_légendaires_: car notre choc fut le premier heurt non musulman reçu par +ces peuples simples, restés asiatiques en leur terre adoptive. Ce choc +les tira de leur torpeur, amena leur enrôlement dans les «confréries» +(elles végétaient à peine alors; elles manquaient d’argent et de +prestige; mais elles étaient musulmanes, et elles étaient là). Ce fut la +vaste association mystique des nouveaux _khouan_, le mouvement créé +contre nous, et s’épandant maintenant, sans qu’on discerne bien ses +buts, sur un tiers du globe... Débordement d’un fleuve formidable et +lent, qui sera peut-être utilisé par nous en Afrique--si nous savons +_savoir_--si nous pouvons contenir son flot, guider ses ondes--ou qui +passera plus loin, comme passe l’eau ravinant les sables, jusqu’au +roc... + + * * * * * + +Les grands chériffs[3] religieux sont les descendants directs, +authentiques de Mahomet (je parle naturellement d’authenticité arabe), +soit par Fatimah-Zorah, sa fille bien-aimée, soit par Abou-Bekhr, son +oncle vénéré. Mais l’ensemble de ces diverses filiations forme une +aristocratie religieuse qui s’est toujours crue supérieure à l’ancienne +aristocratie guerrière du Nord (abaissée depuis par nous), et qui +demeure maintenant, triomphante, debout dans ses draperies de fine laine +immaculée, en face des Roumis mécréants. + + [3] Le véritable pluriel arabe de: _chériff_ donne: _cheurfa_ ou + _chorfa_. Les chorfa du Maroc et du Nord-Algérien, qui prétendent + descendre des Almohades, sont nombreux, jusqu’à former des tribus + entières, ou tribus nobles. Le chériff du Sud est, au contraire, en + général, un personnage isolé, lui et sa famille, au milieu de son + peuple moins orgueilleux. Il répond davantage à l’idée qu’on se + fait, en France, du titre de _mahdi_, très ancien et aristocratique + également, puisque Ibn-Toumert, le fondateur des mêmes Almohades, se + faisait déjà appeler mahdi. + +Ils se déclarent, ces chériffs, successeurs et continuateurs des saints +_soufis_ d’autrefois, des pieux ermites de l’Islam. En vérité, la +pauvreté des vieux solitaires est devenue richesse. Les humbles cellules +de pénitence ont cédé la place aux solides bâtiments des zaouïas. Bien +d’autres détails ont retourné la lettre et l’esprit du soufisme: mais à +cela près, le soufisme vit encore, et les mots durent plus longtemps que +les principes pour lesquels ils furent créés. + +Au IIe siècle de l’hégire, alors que les soixante-douze sectes +hétérodoxes musulmanes aboutirent à la doctrine de l’humilité, +unification dans une vie plus sainte, les ermites de ce temps, au lieu +du titre de _fakir_ (pauvre, mendiant), prirent peu à peu celui de +_soufi_, dont l’origine est obscure. Aujourd’hui, les docteurs arabes +veulent le tirer du mot _safi_, sage, qui lui-même vient de _filsafa_, +philosophie, expression tirée jadis du grec. Mais d’autres préfèrent y +trouver la racine: _souf_, laine, et s’en réfèrent, comme preuve morale, +aux instructions des plus antiques théologiens, à celles aussi des +livres sacrés: + + «Habillez-vous de vêtements de laine, afin de mettre la simplicité de + la douceur sur votre corps et dans votre cœur. + + «Habillez-vous de vêtements de laine, afin de connaître la vie future. + + «Habillez-vous de vêtements de laine, afin de vous approcher de la + vertu: car la vue de la laine donne au cœur la réflexion; la réflexion + produit la sagesse; la sagesse tient lieu de sang dans le corps.» + +Ces ascètes avaient pour règles de vie matérielle trois articles +principaux: + + «Cache tes projets, le but de tes voyages et tes idées personnelles de + théologie; + + «Aide par tous moyens ceux qui croient au Dieu unique; aide-les contre + les Infidèles; + + «Protège contre toute atteinte la pauvreté, manteau des Envoyés.» + +Et cette pauvreté était ainsi définie: + + «On est réellement pauvre lorsque, n’ayant rien, on ne désire pas ce + qu’on n’a pas,--ou lorsque, ayant quelque chose, on considère ce + quelque chose comme n’étant rien.» + +Ce n’est pas sans motif que j’écris cette phrase la dernière, en guise +de transition. Il s’est rencontré, dans ces temps passés, des hommes +pour la trouver très ingénieuse. Ils en firent une transition également, +qu’ils adaptèrent à un nouvel état: celui du saint vivant à l’écart, +mais entouré de richesses. Il est si facile, quand on est sûr de les +garder et de les transmettre aux siens, il est si aisé de «regarder ces +biens comme n’étant rien»! De sorte qu’ils prononcèrent désormais, les +soufis, le vœu de pauvreté sans être pauvres, d’humilité sans être +humbles, et de renoncement en ne renonçant à quoi que ce fût: c’étaient +les «saints», les ouali fondateurs des ordres actuels. + +Ceci se passait environ au VIe siècle de l’hégire, pour certains ordres +très anciens, tels que les Khadrïa et les Saharaourdïa, «ordres» qui +dérivent eux-mêmes d’autres précédents groupes théologiques. Et comme la +méthode paraissait excellente, il y eut des imitateurs en nombre si +considérable que leur fastidieuse énumération remplirait des pages; +chacun d’eux fondait sa «confrérie» particulière, basée sur des miracles +non moins particuliers, et faisant pressant appel à la libéralité des +fidèles. L’argent affluait, les dons en nature aussi, sous le nom de +_sadaka_ ou _ziara_. Et le «saint», qui, d’ailleurs, avait presque +toujours établi ses doctrines sur des bases mystiques, distribuait les +prières, les conseils et les amulettes, en échange de ces profanes biens +«qui étaient, mais n’existaient pas». + +La mort de chacun de ces «saints», habilement mise en scène par ses +enfants et ses proches, attira davantage et mieux l’attention des +croyants. Il n’existait pas alors d’«affiliation», ou fort peu; +seulement de la vénération et des dons réitérés. On venait toucher le +tombeau où reposaient les précieux restes--presque toujours ramenés par +une chamelle bénie près de la fontaine (non moins merveilleuse) jaillie +autrefois sous les pas du pieux disparu. Et c’est là, englobant la +sépulture où s’accomplissaient cent miracles, que s’éleva chaque +zaouïa-mère, chaque «chef-lieu» de confrérie. + +Au cours des siècles, l’intérêt, l’ambition, firent surgir encore et +toujours de nouveaux «ordres» d’un enchevêtrement confus. + +C’est alors qu’intervint notre domination. Vingt-deux ans d’angoisse, +entre la prise d’Alger et la prise de Laghouat, rapprochèrent les +populations sahariennes de leurs «saints» aux doctrines réconfortantes, +par un phénomène psychique et physiologique tout analogue au mouvement +de dons et de fondations pieuses qui, chez nous, précéda l’an mil. + +Les Arabes du désert, nomades ou ksouriens, trouvèrent dans les chériffs +les organisateurs de la résistance--non pas résistance ouvertement +guerrière, comme au Nord-Algérien,--mais ondoyante et rampante, mieux +dans leur goût d’embuscade et de guet. Il y régnait plus de rêve que +d’action--mais l’action cependant éclatait çà et là, brutale--coups de +main, razzias, assassinat de nos officiers ou de nos nationaux. + +Puis, à mesure que les «ordres» du Nord, sorte d’organisation féodale, +étaient découronnés par nous, leurs fidèles se rejetaient aux confréries +du Sud, du grand Sahara où la surveillance était mal possible, et dont +les enseignements d’extase répondaient mieux à l’amour du merveilleux. + +Ce fut donc la renaissance des «ordres» sahariens; de religieux ils +devenaient politiques et sociaux; ils profitaient de tous nos impairs; +ils s’enrichissaient de toutes nos maladresses; ils nous suscitaient des +difficultés grandes et petites, ouvrant sous nos pas des pièges si bien +cachés que le flair arabe lui-même ne les eût peut-être pas reconnus. +Les Tidjanïa, qui, depuis, nous sont devenus favorables, étaient encore +hésitants; tous les autres s’agitaient, hostiles, et Si-Snoussi, notre +terrible ennemi, commença à préparer ses embûches. Né dans la province +d’Oran, à l’Hillil, près de Relizane et de Mostaganem, il était parti à +la Mecque, poussé par des idées d’ambition religieuse. Il s’y trouvait +quand nous enlevâmes Alger. Avec une intuitive pénétration, il comprit +qu’au Sahara était l’avenir des «ordres» mystiques; revenu se poster en +Tripolitaine, il attendit, il nous surveilla, fondant sa première +_zaouïa_ vers 1843, presque au sud de la Tunisie actuelle. Puis, quand +nous fûmes enfin au seuil du Désert, il agit: ses doctrines se +répandirent avec une rapidité déconcertante à partir de 1855. Leur +maximum d’influence, semble-t-il, fut vers 1895; mais leur force, +appuyée sur de très ingénieux miracles, est toujours immense,--la même +nous ayant coûté tant de vies précieuses--puissance occulte qui met en +branle d’invisibles rouages jusqu’au Maroc et dans tout notre rivage +d’Afrique, et qui, en dehors de ses trente-trois _zaouïas_ succursales +(ou vastes établissements socialo-théologiques) élevées parmi les sables +de l’antique Cyrénaïque, en possède six en Tripolitaine, cinq au Soudan, +quatorze au Baghirmi et à l’Ouadaï, trois en Égypte, deux à +Constantinople, vingt et une en Arabie, sept en Asie Mineure, et +plusieurs en Perse, au Turkestan, l’on ne sait ni combien ni où!... + +Les autres «ordres» importants ont, avec moins d’action peut-être, un +nombre de zaouïas également considérable; même de petites confréries +secondaires en possèdent chacune une dizaine: on voit donc quelle +multiplication de foyers d’influence d’où sortent les messages du +spirituel et du temporel, les avis de charité et de politique, les +intrigues inavouables et les appels à la vertu. + +Appels à l’argent également. Et, dès que le chériff demande, on lui +donne: des _douros_ aussi bien que des âmes ou le concours à la Guerre +Sainte. C’est pourquoi l’impôt nous échappe si souvent au Sahara. C’est +pourquoi notre influence sur les indigènes, au lieu d’augmenter, semble +décroître depuis quatre ou cinq ans... + + * * * * * + +Malgré la jalousie qui souvent frémit entre ces divers +«ordres»--jalousie d’ambition financière--leur action devient commune +aussitôt que le conseille l’intérêt supérieur. Et cet intérêt supérieur +ne peut guère être que de deux sortes, constituant chacun un péril: + +1º L’extension du mysticisme; + +2º Les torts à causer au Roumi, au chrétien qui souille les terres +d’Islam, au fils de chien qu’Allah confonde... + +Par l’expression «torts à causer», j’entends les grands dommages et les +petits pouvant résulter de l’union des khouan. Elle se produit parfois, +cette union, de façon tout inattendue, comme à Margueritte en avril +1901. Je ne sais si la justice requérante, dans l’extraordinaire procès +des insurgés du Zaccar remis de semestre en semestre, gardera ceci entre +les griefs de l’acte d’accusation; mais j’espère qu’on «voudra bien +croire» un observateur, un témoin oculaire des tragiques événements et +qui, les jours de leurs préambules, crut devoir avertir quelques +personnalités qualifiées, lesquelles sourirent et _ne crurent pas_. + +Bref, en ces montagnes du nord de l’Algérie, si près de la mer et +d’Alger pourtant, arrivèrent un soir--et c’était la semaine d’avant la +révolte--des beurnouss étrangers que nul ne remarqua. Cependant leur +aspect me frappa prodigieusement, quand j’aperçus ceux d’entre eux qu’un +hasard mit en ma présence: par exemple, deux hommes se donnant l’allure +de marchands, vêtus comme on l’est seulement entre Ouargla et le Touat; +puis, le lendemain,--se cachant si peu qu’il cherchait abri dans les +auberges françaises,--un saint homme, suivi de son khodjah ou +secrétaire, tous deux portant le turban du Figuig dont j’arrivais alors. + +Dès l’_avant-veille_ du massacre, un cafetier maure me dit: «C’est un +mokaddème[4] de Bou-Amama.» Aussi j’eus moins d’étonnement, quand +l’insurrection fut en marche, d’apprendre que le premier acte du chef +Yacoub avait été d’envoyer quatre chevaux de _gada_[5] au même +Bou-Amama, le vieux chériff qui guettait au loin, dans les palmeraies du +grand sud. + + [4] Envoyé, missionnaire. + + [5] Hommage et soumission. + +Qu’on se rassure: je ne vais pas conter l’insurrection dans ses détails, +j’en reste au fait qui tient directement à mon sujet: les confréries +religieuses sahariennes, et se rattache mieux encore au point +particulier des alliances de mokaddèmes issus d’«Ordres» variés. + +Il y avait donc, à Milianah et à Margueritte, le mokaddème de Bou-Amama, +confrérie des Amamïa. Il y avait ces deux Touatiens, qui me furent +révélés plus tard comme venant des parages de l’est et d’un ordre dont +on devine facilement le nom, puisque c’est le plus menaçant de tous. + +Il y avait aussi, vêtu d’une veste de soie verte sous ses draperies +blanches, un mokaddème de troisième origine, que le public crut être de +_Bagdad_, par ignorance des filiations, et qui se trouvait, je crois, +simplement de Tripolitaine, de ces sous-rameaux qui nous aiment peu +parmi les Khadrïa, disciples du défunt saint qui vécut en effet à +Bagdad, mais il y a mille ans passés: Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani... + +Tous, unissant leur triple influence, prêchèrent la révolte dans les +ravins touffus qui se creusent derrière le village de Margueritte. Ils +annoncèrent l’Heure venue. Et sur leur invitation le sang coula... +Lorsqu’on cerna les insurgés, un peu tard, les mokaddèmes avaient +disparu. Mais ils avaient été vus par environ cinq mille Arabes et par +plusieurs centaines d’Européens, dont moi, qui signe ces lignes. Et sans +avoir bien compris, encore aujourd’hui, pourquoi les Confréries +lointaines _voulurent_ cette révolte en ce jour, en ce lieu, à cette +heure, je m’émerveille néanmoins de l’entente qui se fit là de trois +«Ordres» si éloignés, fils de sables si peu voisins, pour égorger au +Nord quelques colons de la race étrangère. + +Il est vrai que, possiblement, le projet fut d’en égorger davantage; +mais ceci, nul ne le sait de façon à proclamer: je suis sûr. La seule +réalité prouvée, c’est l’harmonie des khouan divers lorsque les désirs +sont communs, et c’est aussi (mais on ne l’ignorait point) l’influence +occulte des zaouïas lointaines se faisant sentir--désagréablement--aux +endroits les mieux «en nos mains». + +Du Sud vient l’étincelle, et le Nord flambe; mais il flambe--ou peut +flamber--parce qu’il est bien préparé; dans nos administrations, nos +bureaux, aux eaux et forêts, aux ponts et chaussées, partout où nous +employons des indigènes, les Ordres cherchent à recruter le plus +possible d’affiliés, pour en faire autant d’agents secrets. A plus forte +raison parmi les indépendants, charbonniers de la montagne, artisans des +échoppes de la ville, où la civilisation pénètre avec tous ses +inconvénients, sans aucun de ses avantages moraux. Nous apportons ainsi +aux Arabes et aux Berbères nos vices européens qu’ils joignent à la +collection des leurs. Mais dans ces cafés maures où revient toujours +l’indigène (même s’il est allé boire l’absinthe dans un cabaret maltais +ou espagnol), dans ces cafés maures on croit autant qu’autrefois, plus +qu’autrefois, à la venue d’un Maître de l’heure qui, précédant le Génie +de la destruction ou Antéchrist, jettera comme première œuvre tous les +Roumis à la mer. Et ce Maître de l’heure, chacun des croyants se demande +s’il ne sera pas le cheikh et chériff de sa confrérie personnelle... + +Il faut donc veiller, au Nord et au Sud, et veiller ne veut pas dire +conquérir de nouveaux sables. La question d’extension de nos +territoires, de nos postes d’occupation, n’est pas primordiale: +l’essentiel, je le répète, c’est de comprendre, de se défier--oh! +toujours se défier. Et ne pas compter, pour prendre des mesures, sur je +ne sais quels lendemains qui peuvent luire en des aubes de sang. + + «_Qu’attendent-ils donc? Est-ce l’heure qui les surprendra à + l’improviste? Elle les détruira quand ils ne s’en douteront point._» + +Ce n’est pas moi qui parle ainsi dans un mouvement de prophétie vain +comme ceux de Cassandre. C’est le Koran, le «Livre», de nos sujets mal +soumis; on trouvera ces paroles, chapitre XLIII, dans la sourate dite +des _Ornements d’Or_, au sujet de l’Heure redoutable, nommée aussi +l’Assistance et la Décision. + + * * * * * + +Pour comprendre, hélas! il faut apprendre. Je l’ai essayé dans la mesure +de mes modestes moyens, pendant des années de patience, de séjours +difficiles, d’errances fatigantes, et de fièvre, et de privations. Et ce +peu que j’appris, je le rapporte dans ces pages à ceux qui souhaiteront, +de leur fauteuil, vivre quelques impressions musulmanes. Et je réponds +maintenant à la question de mes premiers lecteurs, en lesquels je +voudrais trouver de bienveillants amis: + +--Mozafrane n’est nulle part. Les Djazerti n’existent point. Mais y a, +du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest du grand Sah’ra, combien de +Mozafrane? Mais il y a, parmi les «Ordres» du Sud, combien de Djazerti? +Et les doctrines soufiques (presque partout semblables) ne +paraîtront-elles pas plus claires, plus «objectives» ainsi animées, que +languissamment éparses dans des aperçus spéciaux à chaque zaouïa, fût-ce +zaouïa snoussienne? + +D’ailleurs, ces notes particulières on les découvrira, si l’on est +curieux de documents, à la fin du présent volume: mais j’y donne la +priorité aux sensations éprouvées. Voici leur gerbe. Sous le voile de +noms fictifs, pas un fait ne se développe en ces lignes qui n’ait été +observé directement. Pas un renseignement n’y figure qui n’ait été puisé +aux sources les plus authentiques, puis corroboré en l’existence vraie +de l’Islam mystique. Et--si j’ose terminer celle préface peut-être +ennuyeuse par une tournure arabe--j’ai su ce que j’ai su... et j’ai vu +ce que j’ai vu... + +J. P. + +Novembre 1902. + + + + +I + + +Zaouïa de Mozafrane, 26 août. + +... Repris de fièvre, je fus poursuivi tout hier soir par un inlassable +cauchemar. + +Il faisait lourd, il faisait chaud, chaud, si chaud... Dehors, sur le +minaret central de la zaouïa, le _moudden_ chantait la prière. Et sa +voix semblait m’ordonner, impérieuse, très douce: «O Sidi, par Allah +nous dominant, écrivez ce qui vous retient en terre d’Islam! Écrivez +votre séjour parmi nous, parmi le fantastique des Mille et Une Nuits!» + +Et voici que la hantise se prolonge aujourd’hui. Et voici que j’espère +trouver quelque plaisir à suivre les ordres de mon rêve, au lieu de +contempler la gaine de plâtre où se ressoude vaille que vaille ma +cheville gauche cassée... Malheureusement, cette «Mille et deuxième +Nuit», aventure invoulue dont chaque matin je tourne une page, manquera +de romanesque, je le crains. Je ne puis y faire paraître à loisir (et je +le regrette) des épisodes extraordinaires--ni faire prononcer à mes +personnages des choses très spirituelles--ni faire changer Si-Kaddour, +mon _taleb_ garde-malade, en noble dame aux yeux fiers... De plus, +j’ignore le futur dénouement: grosse énigme. Sans doute, fort +prosaïquement, sera-t-il de boucler mes valises et de partir... + +Pourtant je reconnais ceci: dans le vrai livre légendaire (le livre +merveilleux qu’une secte persane s’en va, de nos jours encore, récitant +par les villages), dès que l’épisode semble avoir assez duré, les +princes ou les portefaix ou les beaux jeunes gens disent adieu à leurs +hôtes bénévoles. Sans aucun artifice de conclusion, ils sortent «voir +l’état de leur Destinée sur le chemin du Tout-Puissant»: et nous +possédons une histoire de plus, achevée par Schéhérazade... + +C’est pourquoi, Schéhérazade d’occasion, je me décide à me soumettre aux +injonctions de ma fantaisie, comme obéissait la jolie favorite: «en +toute déférence et d’un cœur pur»... Et nous commençons. + + * * * * * + +Il était une fois deux amis, deux Parisiens, fuyant en la monotonie du +désert l’autre monotonie des corvées mondaines, et cherchant, depuis des +mois, si les privations rendent l’esprit moins inquiet, ou si leur âme +se trouverait mieux «ailleurs». Car ils souffraient du mal d’être trop +civilisés, trop cosmopolites--d’avoir trop de fibres en eux pour sentir +la difficulté, l’amertume, la peine et la sécheresse de vivre--plus +assez pour paisiblement jouir. + +Et tous deux revenaient maintenant, par la force des choses, vers +l’existence citadine. Ils pensaient regagner soit Tripoli par Ghadamès, +soit Ouargla par Temassinine: ils ne savaient pas au juste; ils allaient +presque au hasard, errant à travers des sables mal définis sur leur +carte. En France, si l’on eût pu les voir, on les aurait déclarés +perdus. + +Mais peu de danger de se perdre bien réellement, avec un guide +indigène--à moins d’être trahi par lui. Et le guide des deux voyageurs +(un voleur de profession appelé Bou-Haousse) ne les trahissait point. En +organisant leur petit convoi, quelqu’un leur avait dit: «Choisissez pour +vous conduire un brave imbécile, ou un brigand; ni l’un ni l’autre ne +vous livrera aux divers Chaanba ou Touareg.» Le conseil avait paru bon. +Et Bou-Haousse s’étant trouvé, brigand doublé d’imbécile, il fut engagé +tout de suite comme supérieurement idoine aux besoins de la situation. + +Les voyageurs avaient désiré connaître le Sahara dans la plus grande +fougue de sa chaleur torride. Oh! qu’ils étaient servis à souhait!... +Mais enfin, le 23 août, accablés jusqu’à l’agonie par la sensation +cherchée, ils convinrent de tourner bride (la corde de leurs méharis) du +côté des septentrions. Et crac!... celui qui narre cette histoire se +cassait la jambe ce jour-là, fort adroitement, juste au-dessus de la +cheville--incident de voyage vraiment superflu. + +Je passe les cris, les exclamations. Nul secours possible. Le guide, +troublé sans doute par le malheur du «Sidi», ne paraissait même plus +certain de la direction à suivre. Il expliquait au blessé (qui comprend +l’arabe et qui le parle aussi, mais très mal), il expliquait comment, la +dune ayant changé son aspect mouvant, Allah seul pouvait reconnaître la +vraie piste à prendre. Et, pour être mieux entendu de l’autre +«seigneur», Bou-Haousse ajoutait en français de circonstance: + +--Ya Sidi, y en a pas la route... y en a pas... + +Il était neuf heures du soir. Nous avions voulu faire une étape au clair +de la lune croissante, malgré l’opposition de notre petite escorte qui +redoutait de marcher la nuit. Et cette lune malencontreuse se cachait +derrière de gros nuages--des nuages sahariens, c’est tout dire, puisque +ce pays n’admet que l’excès. + +--Y en a pas la route... + +Mon ami jurait: + +--Et du bois? y en a-t-il, du bois? + +Puis, se tournant vers moi: + +--Je pourrais te soulager un peu, te fabriquer des «attelles» afin de +soutenir ta fracture. Nos fusils sont trop lourds; ne reposant sur rien, +ils te tireraient péniblement. Du bois... Il faudrait du bois... + +Bou-Haousse ne comprit pas d’abord. Quand il eut compris, il s’exclama: + +--Ya Sidi! y en a du bois, _bezef, bezef_! + +Alors il s’enfonça, quoique tremblant, parmi l’ombre nocturne, et revint +avec une forte brassée de genêt saharien, sec et propre à faire une +belle flamme, mais où les rares fragments ligneux offraient des aspects +tortus. + +«Du bois», pour l’Arabe, c’est ce qui brûle. L’infortuné Bou-Haousse fut +ahuri de la colère du seigneur français. Les chameaux broutaient les +tiges fanées que dédaignait cet exigeant maître... Et nous restions là, +enveloppés d’obscurité, ne sachant à quoi nous résoudre, nous «sentant» +pâles mutuellement, lui de contrariété, moi de douleur. + +Et tout à coup--je n’oublierai jamais ce miracle--dans le Sahara morne +et sombre, où pas un être ne semblait devoir exister, dans cette +solitude muette et quasi désespérée, l’air embrasé nous apporta la +palpitation d’un soupir humain... d’un chant... Les notes infiniment +suaves arrivaient à nos oreilles--mélopée de tendresse plaintive, +flottante, imprécise, voluptueuse--prière d’_aâcha_, telle que la +psalmodie chaque soir l’Islam au faîte des mosquées. + +Je m’écriai, bouleversé: + +--Ai-je le délire, dis-moi? + +Mon compagnon se penchait du côté de Bou-Haousse, pour savoir. Mais +Bou-Haousse, dont le visage faisait une énigmatique tache grise sous son +voile et son turban, expliqua tout de suite, avant qu’on l’eût +interrogé: + +--Ya Sidi... le _moudden_ appelle au salut... à la zaouïa de +Mozafrane... + +Faiblesse morale ou dépression physique, je crois presque que je +pleurai. + + * * * * * + +Nous marchions. Mon pied flottait, lamentablement, sur le cou de mon +chameau. Nous allions vers l’horizon d’où l’espérance était venue nous +surprendre... Nous nous dirigions, menés par Bou-Haousse, guettant une +imperceptible lumière qu’il prétendait découvrir. + +Quand nous atteignions le sommet d’une des vagues de sable, il la +voyait, cette précieuse indicatrice. Puis, redescendus dans les replis +profonds, il ne la voyait plus... Et nous, nous ne distinguions rien, ni +d’en haut, ni d’en bas. + +Mon ami demandait: + +--Qu’est-ce que Mozafrane: + +Et Bou-Haousse répondait, avec une emphase mêlée d’une crainte, d’un +étrange respect: + +--Ya Sidi, l’endroit prend son nom d’une colline de terrain jaune. Mais +sur la colline est la zaouïa des Djazerti, grande _bezef_, riche +_bezef_! + +J’écoutais à peine. Arriver... Arriver... Ne plus porter suspendu ce +membre fracassé... L’enthousiasme arabe du guide m’impressionnait très +peu. J’avais vu en Algérie quelques zaouïas plutôt mesquines, abris d’un +marabout de troisième ordre. J’ignorais les puissantes sectes du Sud, le +nom de leurs promoteurs--ou du moins je les oubliais, car bien des +choses ensuite devaient me revenir à la mémoire. + +--Tu souffres? + +--Oui, beaucoup... + +Arriver... arriver... Quitter ces dunes... Ne plus subir cette secousse +du chameau... La lumière, maintenant, devenait visible aussi pour +nous... Elle paraissait, disparaissait. C’était comme une petite étoile +allumée près des horizons de la terre--une toute faible lueur, aussi +fugace que les pâles fantômes d’étoiles vraies, semés entre les gros +nuages, près des horizons du ciel. + +Arriver... arriver... arriver... + +Cependant mon ami s’inquiétait. Une idée lui venait qu’il soumit à ma +pseudo-science saharienne; et cette idée renfermait un soupçon: pourquoi +Bou-Haousse, jusqu’à l’heure de ma catastrophe, n’avait-il soufflé mot +de l’existence d’une «riche» demeure voisine? en ces pays où le moindre +point habité implique une halte près d’un puits, le rafraîchissement de +la soif? + +--Voyons, insista-t-il, penses-y; cela ne te semble pas louche? + +Tout, hors ma jambe, m’était indifférent. La logique de ce camarade un +peu méthodique m’agaçait, me contraignant à parler. + +Je répliquai: + +--Ne te frappe pas. Cette zaouïa doit être un simple campement, ou une +pauvre coupole au-dessus d’un méchant gourbi, comme à Temassinine... + +--Peu importe. Le guide n’aurait pas «brûlé» Temassinine, n’est-ce pas? +Et pourtant ici, sans ton accident, nous n’aurions même pas soupçonné ce +Mozafrane. + +Justement la lumière du port augmentait, phare dans la nuit d’orage... +Et j’avais de plus en plus mal. + +J’interviewai pourtant Bou-Haousse. Or son langage imagé (quand il parle +sa langue maternelle) nous révéla des périls probables, et soudainement +nous cloua au sol: + +--Ya Sidi! que ton beurnouss ne se retire pas de moi! Ma langue s’était +tue pour le bien: car les Djazerti, leur cœur bat souvent contre les +Français. Un _Roumi_ qui va chez eux, c’est _kif_ le lièvre qui va chez +le chacal, _kif_ la gazelle qui va chez le chien sloughi. Un Grec et un +Italien y ont trouvé «la mort rouge», l’année dernière... + + * * * * * + +Comme Schéhérazade toujours, j’arrête mon récit au temps le plus +inopportun: la fatigue me terrasse. L’air embrasé dessèche mon énergie, +et mes mains lasses retombent, me refusant la consolation du +griffonnage--jusqu’à cela! + + + + +II + + +1er septembre. + +Des jours ont passé. Ma prostration (le _them_ des Arabes) veut bien +m’accorder quelque répit, sauf une reprise çà et là, vers l’heure du +couchant. Et je vais tâcher d’employer ce mieux à renouer le fil de ma +«narration». + +Quand le guide nous apprit l’inimitié de ceux-là mêmes dont nous +espérions l’aide secourable, nous demeurâmes consternés. + +--Ya Sidi, se justifiait Bou-Haousse, ya Sidi, j’ai vu ta souffrance, et +je me suis dirigé vers la zaouïa, quoique sachant le danger. Ya Sidi, ma +langue s’est tue, là aussi, pour le bien. La force des choses passe +avant le choix. Mieux vaut encore comme appui la broussaille épineuse +que le trou vide; et, d’un sac de mauvaise farine, _inch’ Allah_, on +tire quelquefois d’assez bon pain. + +«La force des choses passe avant le choix»--évidente vérité. + +Nous envoyâmes donc Bou-Haousse--avec la moitié des Arabes +d’escorte--parlementer à Mozafrane. Des rochers émergeant du sable +signalaient la fin de la dune. La belle lumière étincelait, de plus en +plus brillante, si claire qu’elle empêchait de reconnaître la masse ni +l’importance des bâtiments proches d’où elle émanait. Quelle durée, ces +négociations... Quelle torture, le poids et l’enflure de ma cheville... +Plusieurs chiens aboyèrent, des voix traversèrent la nuit. + +Puis le silence de nouveau. Un vent brûlant fatiguait nos fronts. Il +paraissait souffler l’angoisse sur le Sahara de mystère, sur le sauvage +Désert mal endormi... + + * * * * * + +Je l’ai su depuis: + +Un succès de nos troupes, au Chari et au Tchad, avait légèrement changé +la politique des Djazertïa. Et le grand chef actuel de «l’Ordre», +Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed- +Djazerti, se trouvait actuellement loin de Mozafrane, en route pour le +Ouadaï. Il espérait là-bas persuader de sa candeur nos chefs militaires, +et leur démontrer que lui, pieux chériff, n’avait jamais soutenu Rabah, +ni le fils de Rabah, ni le Mahdi d’Omdurman... + +En de telles conditions, des Français à la rigueur pouvaient être admis +dans l’enceinte bénie, dans cette maison fermée de Mozafrane, sans qu’on +crût nécessaire, pour si peu, de leur octroyer le trépas. Leur présence +même serait un gage. Et la zaouïa se devait de les recevoir royalement. +Deux semaines ayant passé, il m’est possible aujourd’hui de m’expliquer +tout ceci; mais alors je ne compris rien à ce qui survenait, je +n’essayai point de comprendre... Et je ne trouve dans mon souvenir de ce +soir-là aucune réflexion raisonnable. Des impressions, oui... des +sensations..., comme des lambeaux de songe. C’était elle qui m’attendait +devant le seuil, je vous assure--_elle_, la Mille et deuxième Nuit... + + * * * * * + +Je me revois, sotte épave inerte, descendu de chameau, affalé au pied +d’une longue muraille--puis franchissant (soulevé entre les bras de deux +nègres qui viennent de surgir) la poterne compliquée... Les deux +colosses me sourient tendrement de leurs soixante-quatre dents blanches. +Ils m’encouragent: + +--Ya Sidi! _Chouïa, chouïa_... + +Je sens autour de mon visage l’impression fraîche et délicieuse d’un +jardin, où les reflets de bougies errantes couraient sur le tronc des +palmiers, tombaient sur d’autres touffes vertes. Je reconnais--de si +longtemps je ne l’avais entendu--le petit bruit léger de l’eau, quand +elle murmure sa fuyante, agile, cristalline chanson. + +Je vois, je sens... + +Et de toutes parts des yeux brillants, des étoiles bariolées sortent de +l’ombre, s’agitent, se pressent, s’éloignent, se rapprochent. Et des +formes de beauté, vêtues d’ors somptueux, se dérobent derrière la foule. +Et le chœur me jette ce vœu: + +--Que ta nuit soit avec le bonheur! + +Peut-être le mal physique (qui s’opposerait, même en un autre état +moral, à tout bonheur selon le musulman), peut-être a-t-il développé ma +«réceptivité» nerveuse. Malgré mes atroces élancements je jouis, je me +dédouble pour ainsi dire. Je ne sais plus si mon ami m’accompagne, ni si +je suis transporté dans quelque Bagdad de jadis, par le pouvoir d’un +_djinn_... ni si ces remuantes silhouettes ne sont pas des djinns +mêmes--des djinns transformés en humains, jusqu’à l’heure de l’aube où +l’«ange-coq» fera fuir tous les maléfices avec toutes les obscurités. + +Et le surnaturel me fait frissonner, au seul contact de son apparence... + + * * * * * + +Mes deux nègres me répètent, du ton dont on console les très petits +enfants: + +--Ya Sidi... _chouïa, chouïa_... + +Chouïa... bientôt... un peu de patience... Et me voici dans une cour +immense, presque une place--puis dans d’autres cours. Les «génies» +nombreux m’escortent. Combien sont-ils? Des centaines. Une odeur de +benjoin, de musc, s’exhale des portes entr’ouvertes. Le clair-obscur se +joue sous de basses colonnades sculptées. Et mes deux _négros_ soudain +s’arrêtent, les bougies mouvantes aussi: car en avant d’une profonde +voûte, seul, rigide, impérieux, un homme se tient, de vingt-cinq ans à +peu près, entièrement drapé de blanc, sauf la corde de chameau qui +rattache son voile neigeux. + +Le _sanctum sanctorum_ commence là, je le comprends; et d’instinct je me +redresse, me tenant au cou des porteurs; je m’arrache à ma vision--ou +plutôt je la continue... N’est-il pas idéalisé pour nous, le dialogue du +cérémonial arabe dont les mols simples et bibliques s’échangeaient déjà +dans l’Yémen ancien? + +Un effort. Ma gorge se desserre. Je demande au jeune «saint», très beau, +très hiératique: + +--Le salut sur toi! Es-tu le maître du logis? + +Et ce personnage me répond, d’une voix sans couleur et sans timbre qui +semble venir on ne sait d’où, peut-être des rochers sonores caressés par +le vent, peut-être de ces anges du second ciel qui n’ont point de corps +tangible: + +--Je remplis sa place à cette heure, selon la volonté d’Allah-Puissant. + +Me voilà instruit. Désignant de mon index ma poitrine, je m’annonce sans +attendre davantage: + +--L’hôte de Dieu! + +Mon compagnon fait de même: + +--L’hôte de Dieu! + +Et le jeune homme aux vêtements blancs, qui ne paraît point nous avoir +écoutés, murmure les yeux baissés: + +--Vous êtes ici dans votre maison... + +C’est tout--c’est assez. Accueil sincère ou non, nous voilà donc +abrités. La «mort rouge» dont parla Bou-Haousse ne nous atteindra sans +doute point, jusqu’au jour où nous quitterons cette zaouïa et où des +émissaires du sabre pourront courir après nous--puisque la «franchise» +de l’hospitalité ne nous couvrira plus de son égide. + +Je songe au droit, au devoir d’asile de certains couvents, au Moyen-Age. +C’est davantage qu’un hasard, cette ère musulmane de l’Hégire qui +retarde de six cents ans... + + + + +III + + +6 septembre. + +Je n’éprouverais aucun plaisir à revivre les détails de mon «hissage» +par un escalier de pierre jusqu’aux appartements d’honneur--ni les +phases pénibles du traitement de ma fracture, sous la direction de mon +camarade, avec l’aide du vieux _taleb_ Si-Kaddour et de Barka, l’un des +grands _négros_. + +Il «fallait du bois», circonstance qui m’avait frappé. On en trouva, +d’étrange et de précieux, parmi les réserves de cet asile fantastique. +Une des planches de ma gouttière est en thuya, l’autre en cèdre du +Liban; l’érable de Syrie, aux délicates mouchetures satinées, soutient +le bout de mon pied... Et ce plâtre dur, très blanc, dans quoi furent +trempées ces mousselines indiennes, et qui prend en séchant l’aspect du +marbre, c’est le même que celui dont sont faites les corniches, les +volutes, les inscriptions délicates de la Koubba des tombeaux, au centre +de la zaouïa--merveille de l’oasis sacrée. De toute l’Afrique, d’une +partie de l’Asie, les pèlerins d’Islam viennent l’admirer. Ils arrivent +ici, par lentes caravanes, apporter des offrandes et chercher le salut +futur près des sépultures bénies--près de la plus ancienne, surtout, +celle de l’illustre et défunt fondateur de l’Ordre, trisaïeul du chériff +actuel, le grand saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti. Puis ayant vu, ayant +baisé les tombes miraculeuses, ils s’en retournent, les pèlerins. Ils +s’enfoncent dans ces contrées aux noms de barbarie noire: le Borkou, +l’Ouadaï, le Baghirmi, le Sokoto. D’autres regagnent le Hedjaz à travers +la Nubie anglaise. D’autres regagnent le Maroc en passant (mi-craintifs, +mi-pillards) entre le Touat et la grande Hamada. Et combien de noms +encore pourrais-je énumérer, lointains peuples asiatiques, ou tribus +voisines de nomades sauvages: celles par exemple des Chaanba de l’Erg, +presque tous dissidents aux armes françaises. + +C’est le territoire de ceux-ci qu’a dû traverser mon ami lorsqu’il m’a +quitté, quelques jours après mon accident, rappelé à Paris par les +obligations les plus inéluctables. Pauvre cher garçon!... J’apprends, de +source à peu près sûre, que sans attaques dangereuses il a pu atteindre +des pays moins scabreux. Je m’en réjouis, certes... Je devrais être +satisfait... insouciant... paisible; et tout au contraire mon âme se +ronge. Les visites que je reçois, presque du matin au soir, ne peuvent +me remplacer l’amitié française. La nouveauté du milieu ne sait pas me +faire oublier ma triste immobilité, et ces affres «de ne rien savoir»... + +Ne rien savoir, ni d’ici ni de là-bas--ni de ceux qui m’entourent, +étrangers, ni des miens que j’ai laissés... + +Il y a trois ans, j’étais venu déjà jusqu’aux parages lointains de +l’Oued-Mya, ressemblant aux dunes de Mozafrane. Je les ai aimés, car ils +sont prenants et beaux. J’ai savouré paresseusement les jeux de la +divine lumière entre les sommets des collines blondes, où le sable qui +glisse compte seul le temps enfui, et où manque le courrier de France. +Mais, lors de ce précédent voyage, j’allais, je marchais: j’étais libre. +J’ignorais donc l’âpre torture que je ressens aujourd’hui, et qui de mon +séjour en ce lieu fait un calvaire. + +--Ya Sidi, m’exhorte Si-Kaddour, que te manque-t-il parmi nous? Tu es un +oiseau de la mosquée: il est bien nourri; il entend louer Allah; il boit +au bord d’un clair bassin; il couche sur les tuiles vernissées. Que te +manque-t-il? + +Il me manque «tout». Et surtout de m’agiter, pour rien, pour le plaisir, +comme le petit oiseau des tuiles, le petit passereau des rares minarets +sahariens. + + + + +IV + + +8 septembre. + +J’ai laissé dormir pendant quarante-huit heures mon chagrin ridicule. Et +me voici calmé, sorti du moins de cette tristesse qui mine en moi la +santé promise par Si-Kaddour. + +Ce matin encore, nous eûmes là-dessus, lui et moi, une conversation fort +animée. + +--Sidi, je réponds de ta cure; je réponds de tout, sauf les événements +d’Allah. Mais permets-moi, Sidi, de t’indiquer les préceptes de +l’expérience. Par la bénédiction sur toi! pour mieux remettre ta jambe, +une saignée derrière l’oreille gauche te ferait le plus grand bien. Le +sang de l’homme doit se traiter comme l’eau du puits: plus tu en tires, +plus elle est limpide. Et ce remède était adopté dès le temps +d’Abraham!... + +Mon silence encourage le verbeux Si-Kaddour. Il agite sa barbe grise +dans son voile blanc retenu par une corde. Il étend le bras vers le +ciel, pour prendre à témoin soit Allah même, soit l’ange Djébril, soit +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Sublime, le Vénéré, le Pôle Très-Élevé. + +--O Sidi, reprend Si-Kaddour, laisse-toi persuader! Tu es au-dessus de +mes yeux! Mon cœur est pour toi comme celui d’un enfant pour son père! +(Remarquons ici que j’ai trente-cinq ans, et que le taleb Si-Kaddour +serait plutôt sexagénaire; mais cela ne gêne en rien l’expansion de sa +rhétorique ni de son prolixe respect.) Quand tu ne te sens pas bien, je +ne suis pas bien non plus, par la barbe du Prophète! Je ne trouverai +point le repos tant que ta complaisance ne m’aura pas permis de te faire +faire cette saignée, au bas des cheveux, ici, ici... + +Sa main ridée, vieille griffe sans méchanceté, s’approche de ma nuque +avec des gestes inquiétants. Je proteste, je me fâche. Je refuse avec la +même véhémence les pointes de feu, les frictions sympathiques de graisse +d’autruche sur «la jambe qui n’a point de mal»--et même l’eau d’une +sainte fontaine, Aïn-Selam, laquelle jaillit un jour d’autrefois sous +les pas bénis de Bou-Saad, ce sublime Bou-Saad-ed-Djazerti. + +--Comme tu voudras, Sidi, soupire enfin le rabroué. Tu restes le maître +du savoir et de la perspicacité... + +En réalité, il se sent froissé dans l’âme, il me boude, il s’éloigne. +Moment de stratégiques concessions. Si-Kaddour devient plus humain. Il +émet d’utiles avis sur la position de ma jambe engainée, sur le moyen de +la soutenir, à l’aide de coussins... Il enseigne mon domestique +d’occasion, Bou-Haousse. Il lui suggère patiemment l’art de me bien +servir, sans m’irriter jusqu’au paroxysme. Cela m’attendrit, et je sens +à mon tour le remords de mes précédentes rebuffades. Pour dédommager le +pauvre taleb, me montrant bon prince, je lui soumets mes intentions de +convalescent: l’autre jour, par exemple, celle de «noircir» ces +présentes pages, autant que je le pourrais sans trop de fatigue--on dit +cela au médecin, toujours. Je le flattais, espérant obtenir de lui une +plume neuve, absolument comme de son maître un petit écolier. + +Mais, en flatterie, je suis vite dépassé: + +--Ya Sidi, ta sagesse passe en hauteur le palais de Salomon! Par mes +yeux! pourvu que tu n’en abuses point, c’est une idée géniale que tu as +là: car l’écriture des hommes de bien plaît à Dieu Tout-Puissant. J’ai +lu sur ce point, Sidi, des gloses bien intéressantes dans le docte +Sidi-Khelil et dans le _Rihan-el-Kouloub_, ouvrage principal dicté par +Notre-Seigneur ami d’Allah, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!!... + +Discourant ainsi, le digne taleb tira de son écritoire de corne, +accrochée sous son beurnouss, une plume en roseau. Il me la présenta +pompeusement, comme si c’eût été la clef des trésors djazertiques, ou +celle de l’entrée du septième ciel. + +--Voilà, voilà ton affaire, Sidi... + +Or, son étonnement fut extrême à me voir hésiter devant l’engin. Pour me +convaincre de la supériorité du procédé, il faisait glisser le roseau de +droite à gauche, souplement, en travers d’un de mes feuillets. + +--Regarde, Sidi: aussi vite que court le cheval noble, voici la +_chahada_ tracée: «_la illah ill’ Allah_...» + +Brave Si-Kaddour... La différence de nos races est tangible dans ce +frêle objet primitif, et dans ton geste renversé, et dans ces pieuses +syllabes qui te paraissent nécessaires au début de n’importe quel +travail... Tu n’as même point à la pensée que ce Roumi dont tu prends +soin puisse «écrire en son pays» sans invoquer, d’abord, le Dieu +suprême! + +«La illah ill’ Allah...» + +Islam qui me frôle soudain, plus intime, plus pénétrant, plus +compréhensible: tout autre que je n’avais cru... Mélange d’idéal +sensuel, éperdu, de bouffonnerie parfois détraquée, il me paraît +vraiment de plus en plus pareil à ces contes d’Orient, dont la +robustesse hilare est reconstituée pour moi dans ce séjour forcé--en +s’atténuant un peu de piété, de mysticisme, d’élans vers la joie des +anéantissements divins--car c’est ici, ne l’oublions pas, une +zaouïa-mère, sanctuaire, couvent, hospice, école théologique, et domaine +princier à la fois, foyer d’intrigues et de domination. Sans cette autre +plume d’acier, _made in Germany_, enfin trouvée par Si-Kaddour au fond +des pièces où s’accumulent les cadeaux venus de Syrie, de Turquie, +j’oublierais que je suis Parisien, vivant au lugubre XXe siècle... Je me +croirais fils du khalife de Bagdad, et j’emploierais à des phrases +dorées l’encre bourbeuse que mon encrier de terre verte m’offre +bénévolement, de tout le zèle de ses sept trous (nombre fatidique). + +Au lieu de cela, vais-je décrire les objets qui m’entourent? ou ma +longue chambre blanchie à la chaux? Mais quand j’aurai précisé: tant de +mètres d’un sens et tant de l’autre, il n’y aura que des dimensions. +Amis qui me lirez, rien n’ira vers vous de cette nudité mélancolique, +toujours un peu ruinée, des choses musulmanes... Vous ne sentirez pas la +fraîcheur des faïences claires dont les arabesques couvrent le sol. Vous +ne comprendrez pas l’agrément doux de la fine poussière qui voile de +gris le marbre candide, le _zli-zli_ de la petite cheminée, à la mode +franque, venue sur le dos d’un chameau depuis Tripoli-Barbaresque où la +générosité d’un fidèle l’acheta de quelque Italien... + +O poussière d’Islam, à l’odeur d’aromates et d’amour et de suint, tu +tombes lentement, voluptueusement, puis tu restes... Tu restes quand +nous passons... tu donnes, aux objets récents, la vétusté noble des +choses jadis ensevelies, poudre de paisible néant, poudre de +résignation... + + * * * * * + +Pas de meubles pour couper la monotonie des parois interminables--sauf +un coffre de Smyrne, un chef-d’œuvre, dans la gloire atténuée de ses +nacres, de ses ivoires et de ses vieux bois... Une lampe d’argent +s’accroche par une cordelière rose, en soie pâlie, aux petites poutres +serrées peintes couleur d’émeraude. Et sur une parcelle de l’étendue des +faïences je gis, moi et mon tapis--ce dernier objet, cadeau d’un adepte +marocain à la zaouïa de Mozafrane. Le donataire de cette couche un peu +dure serait convulsé d’horreur, s’il savait son pieux hommage voué au +service d’un impur Roumi, chien fils de chien! + +--Cependant (me dit le bon Si-Kaddour), vous autres chrétiens ne nous +venez pas à l’encontre autant que les idolâtres, ni à la traverse autant +que les Juifs. Car des quatre «Livres» descendus des Cieux--Allah daigne +par eux nous instruire!--vous en reconnaissez trois. Et vraiment, par la +bénédiction du Puissant qui t’a fait et m’a fait, nous serions _kif_ des +frères, sans la détestable erreur dont vous êtes abusés--pardonne ma +franchise, ô Sidi!--l’erreur, l’horrible erreur vous amenant à prendre +Notre-Seigneur Aïssa (Jésus) pour le Fils de Dieu, et non pas, comme +nous, pour le souffle incarné de Dieu... + +Il ne m’épargne là-dessus ni les commentaires des Hadits, ni la Souna, +ni le docte Sidi-Khelil. Je ne parais sans doute pas convaincu: alors le +vieux taleb s’installe, les jambes croisées, au bord du tapis. Barka le +_négro_ nous apporte deux minuscules tasses de thé relevé d’un brin de +menthe--puis il s’assied aussi. Mon Bou-Haousse se rapproche, troisième +auditeur très attentif. Et Si-Kaddour, sans pitié, ouvre lentement le +Koran même, son gros livre parcheminé dont la tranche couleur d’azur +s’orne d’une inscription dorée: _Ne me touche qu’avec des doigts purs._ +Et il me lit des versets de la cinquième sourate: + + Au nom du Dieu clément et miséricordieux! + + Tu reconnaîtras que ceux qui nourrissent la haine la plus violente + contre les fidèles sont les juifs et les idolâtres, et que ceux les + plus disposés à comprendre les fidèles sont les hommes qui se nomment + chrétiens: c’est parce qu’ils ont des prêtres et des moines, et parce + qu’ils sont sans orgueil. + +Il s’interrompt, l’empressé Si-Kaddour, pour rappeler les serviteurs à +l’ordre. De sa propre main mal lavée, il chasse des mouches +impertinentes voltigeant près de mon visage. Les mouches fuient, et +reviennent aussitôt que le taleb s’est replongé dans la «Parole». + +--Ya Sidi! je trouve encore, avec la permission d’Allah, ceci, sainte +sourate deuxième: + + Dieu est le patron bienveillant de tous ceux qui croient en lui... + +Ses besicles énormes font à Si-Kaddour de gros yeux de chat-huant. La +corde qui ceint son chef vénérable oscille en mesure, rythmique et +convaincue. Puis il se tait,--il médite--et le grand silence saharien, +parfumé de menthe, plane sur nous... + +Pauvre Si-Kaddour!... Malgré son savoir, il possède une des âmes +innocentes parmi les instruits de la zaouïa--la plus innocente, la seule +innocente, je crois. Eussé-je été un officier de nos «bureaux arabes», +amené hors de nos territoires par accident, l’on aurait placé près de +moi, au lieu de ce brave vieux, quelque taleb plus jeune, bien retors, +bien flatteur, avec mission d’extraire de ma cervelle tous les +renseignements possibles et impossibles. Mais je ne suis qu’un touriste, +un demi-_globe-trotter_. Et l’on a compté sur Si-Kaddour pour ne me +donner aucune lumière politique, aucune, sauf sur ce qui concerne la +grandeur et la prospérité de la Confrérie. On espère faire ainsi de moi +un inconscient émissaire qui, plus tard, proclamera la force d’une +puissance occulte, immense, avec laquelle il faut compter. + +Où (d’après les Djazertïa) porterai-je l’écho de cette renommée? + +Mais à Paris... en ces endroits d’influence qu’ils ignorent eux-mêmes... +en quelque lieu que ce soit où l’on intrigue, où l’on susurre les +nouvelles de l’Orient et de l’Occident... où l’on agite les questions +d’alliances européennes, de suprématie plus ou moins imaginaire des +puissances--les questions anglaise, allemande, italienne, balkanique, +turque, arménienne, égyptienne, russe, indoue--tout ce qui retentit au +cœur de l’Afrique, et par quoi le réveil d’Islam croît ou décroît. + + * * * * * + +Lorsque Si-Kaddour eut assez longtemps réfléchi, il redemanda du thé, +l’attendit, le but, et fit d’une voix persuasive: + +--Ya Sidi, par ta tête chérie, nous aimerions beaucoup les Roumis si les +Roumis ne venaient chasser sur nos terres... Nous les aimerions, et moi +je t’aime, ô Sidi. D’ailleurs, par le Jour de la Rétribution, crois-moi: +de son vivant Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti ne se sentait +point l’ennemi des chrétiens. Il admettait tous les pouvoirs et toutes +les croyances de bonne foi. Quand sa bouche vénérée entretenait ses +disciples, il leur répétait bien souvent, à Sidi, le symbole des Trois +Barques. Et ses paroles étaient de miel... et ses enseignements étaient +d’or pur... + +Naturellement j’ai dû subir la parabole des Trois Barques, sœur de celle +des Trois Anneaux. Et je constatai, une fois de plus, que, si les +peuples des neiges arctiques célèbrent dans leurs poèmes le brillant +soleil toujours chaud, les peuples du Sahara, privés d’eau jusqu’à la +souffrance, montrent une curieuse inclination aux comparaisons +maritimes, fluviales, nautiques--tant l’homme aspire à ce qu’il n’a pas. + +--Ya Sidi... Un père avait trois enfants. Lorsqu’il sentit l’heure venue +de boire sa dernière tasse, il dit à ses fils: «Écoutez! Vous trouverez +au rivage trois barques amarrées, toutes semblables; mais une seule est +vraiment la barque du salut. L’aîné de vous prendra la première en +comptant de la direction de la Mecque, le second la seconde, et l’autre +la troisième. J’ai eu soin de réserver la meilleure part à mon enfant +préféré...» Là-dessus, il s’en alla voir de l’autre côté de la vie. Les +fils pensèrent tous trois: «C’est moi le préféré; c’est moi que mon père +chérissait; j’étais la fraîcheur de son œil.» Et ils naviguèrent +confiants, par Allah, malgré les tempêtes. Chacun disait aux deux +autres: «J’ai la barque du salut!» Et Dieu-Puissant ne les en châtiait +point parce qu’ils étaient sincères... + +Puis soudain, changeant de ton, Si-Kaddour entonna les louanges du +fondateur de la Confrérie djazertique: + +--Ainsi parlait Sidi-Bou-Saad, le Sublime. Tout ce qu’il fit fut élevé; +tout ce qu’il créa fut durable. Rien qu’en cette zaouïa-mère de +Mozafrane, ô Sidi, mille et cinq cents esclaves cultivent les jardins. +Et ils sont heureux... Les pèlerins sont hébergés et nourris, les +déguenillés sont vêtus, les persécutés sont soutenus, les infirmes sont +gardés et soignés, les enfants sont instruits dans la voie du +Seigneur... Des _eulémas_ plus érudits que le grand chériff de la Mecque +forment des savants qui vont répandre la science d’Allah à travers le +monde des croyants. Et nous avons d’autres zaouïas, Sidi, dans tous les +pays lointains, même hors de l’Afrique: trois en Arabie, sept en Asie +turque, deux à Stamboul! Les Djazertïa ont fait musulmanes, depuis +trente ans, les contrées noires idolâtres, du fleuve Nil au fleuve +Niger. Mais je le reconnais: la perle fine du collier, le rubis de la +couronne, par Allah qui ne rêve jamais, c’est Mozafrane. Les dons des +frères y affluent, s’y concentrent, et d’ici retombent en pluie +d’aumônes sur tout l’univers d’Islam!... + +Il était pâle d’enthousiasme, le vieux taleb, et cette exaltation me +pénétrait peu à peu, fluide bizarre. De nouveau je me sentis frissonner: +un petit vent de délire passa près de mon front trop chaud. Le soir +tombait. Nous nous taisions. Les faïences prenaient, dans la +demi-obscurité, un éclat nacré, fantastique.--Fantastique--ce mot +revient sous ma plume, malgré moi... + + + + +V + + +9 septembre. + +Cette zaouïa m’impressionne. A certaines minutes une émotion se +déclenche en moi, qui tient de la jouissance et de la douleur... Mon +état maladif entre ici pour quelque chose, et je m’abandonne trop +volontiers à ce trouble. + +De menus, très menus faits m’agitent inexprimablement. + +Ainsi la visite quotidienne (et solennelle) que me font les Saints, les +Djazerti. Une vaine formalité, pourtant, et si calme! + +Tous les hommes de la famille ensemble, frères, oncles, neveux, cousins +du chériff, ils se déplacent vers quatre heures, après la prière +d’_aâsser_. Et justement, chaque fois, je viens d’entendre de loin, par +lambeaux étouffés, les litanies de leur «Ordre», dont le bourdonnement +voluptueux semble un confus soupir d’amour... Je ne suis plus de complet +sang-froid quand ils entrent à la file, muets, lents, mystérieux, la +main sur leur cœur, en leurs vêtements tous pareils. Du blanc, rien que +du blanc de laine, plus souple que les souples soies. Une apparence +liliale de lévites, les uns maigres comme des fakirs, les autres trop +bien nourris. Mais ils sont beaux; ils sont étranges... Ils ont de +pénétrants yeux noirs... + +Ombres qui glissent, ils s’approchent. Des esclaves ont déroulé sur les +faïences, près de mon tapis, d’autres tapis. Alors ils s’affaissent d’un +écroulement uniforme, faisant autour de moi le cercle, les Djazerti, les +Sphinx. Ils me contemplent: et moi j’emplis mes yeux de leur aspect +hiératique... + +Ils ont bien, je crois, en avançant, demandé de mes nouvelles. Mais les +brèves paroles, si basses, ont passé sans être un bruit. Et ce silence +qu’on écoute est plein d’inconnu... Il protège à la fois, et menace... +Il est puissant, enveloppant, violent: expectative de fauves ou de +dominateurs... + + * * * * * + +Ce sont, pour la plupart, des hommes touchant la quarantaine. +Quelques-uns âgés: Si-Mesroud-ben-Mohammed, +Si-El-Bachir-ben-Naïmi-ben-Taïeb, et d’autres noms dont je vous fais +grâce. Deux jeunes beurnouss seulement se trouvent là, parce que proches +héritiers de la «bénédiction», de la _baraka_ très sainte. C’est l’un +d’eux, Si-Ahmed-ben-El-Aïd, neveu du chériff actuel, qui me reçut à +l’arrivée--les fréquents revoirs n’ont point amené la moindre détente +entre lui et moi. + +Ces rocs vêtus de neige tiède sont escortés, au second rang, de rochers +d’importance moindre. Par exemple (très vaste beurnouss), +Si-Djelloul-ben-Embarek, grand _oukil_ des tombeaux, administrateur de +la zaouïa; puis l’émacié, l’austère Si-Kouïder-ben-Mohammed, _cheikh_ de +l’école théologique, supérieur direct de mon vieux Si-Kaddour. Ils +forment, avec le _khodjah_ (secrétaire), la suite aphone des +Djazerti--tout comme plus modestement Si-Kaddour, blotti derrière moi, +et Bou-Haousse, aplati au mur, forment la mienne... + +Et les minutes coulent... et nous nous taisons tous... + + * * * * * + +Puis, sans un froissement de leurs draperies, sans une parole qui +dérange le pli sanctifié de leur bouche, ils se relèvent et s’en vont, +comme ils étaient venus, lents, mystérieux, une main sur leur cœur plein +d’intrigues. Chacun espère avoir un jour, entière ou partagée, +l’autorité djazertique, celle qui gouverne les «Frères» à travers la +distance énorme du Caire au Congo, du Maroc au Darfour, du Sénégal au +Tchad, et ceux d’Asie Mineure et de Turquie... Chacun aspire à +l’héritage divin: «bénédiction», «étincelle», _baraka_ de l’ancêtre, du +fondateur de toutes leurs joies sacrées ou profanes, ce vieil illustre +Sidi-Bou-Saad, mort il y a cinquante ans... + +Il fut le premier Djazerti. + +Ses descendants directs portent ce titre patronymique; ses simples +adeptes sont nommés les «Djazertïa»--substantif dérivé dont nous +possédons l’analogue: les Bonaparte, pour la famille elle-même, et les +«Bonapartistes», pour les partisans[6]. + + [6] Ce départagement du nom s’applique aux divers Ordres. Ainsi la + réelle Confrérie des _Tidjanïa_, dont la zaouïa-mère se trouve à + Aïn-Mahdi, nomme les membres de la famille sainte, héritiers du + fondateur: les Tidjani. (Note de l’auteur.) + +Mais aucun dévouement de chez nous, voire celui d’un grognard envers le +Petit Caporal, ne peut donner l’idée de cet abandon mystique, de cet +anéantissement de l’affilié entre les mains de son Maître. _Tout_ +disparaît: l’initiative, le vouloir propre, la possession personnelle, +l’attachement familial--l’individualité entièrement fondue dans un seul +_Moi_, que symbolise la _baraka_... + + + + +VI + + +10 septembre. + +--O Si-Kaddour, disait ce matin Bou-Haousse au lieu de brosser mes +vêtements, Si-Kaddour, je voudrais recevoir aussi le _dikhr_ des +Djazerti... + +Le vieux taleb releva les besicles de corne à l’aide desquelles il +cherchait je ne sais quel argument dans un vénérable bouquin, +compilation des doctrines du grand aïeul. Cela s’appelle: _La Source +jaillissante, ou l’Arrivée aux Désirs et à l’Immanence céleste, par le +Maître généreux, le Refuge parfait, le Pôle supérieur, Celui qui dévoile +aux hommes le chemin droit, Notre-Seigneur le Cheikh et Chériff +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti._ + +Lorsque Si-Kaddour (trop souvent) me lit cette kyrielle, il baise +ensuite sa main qui toucha les lettres formant le nom du Saint, le nom +béni, et ajoute ardemment: + +--Que Dieu Très-Haut soit satisfait de Lui! + +Mais je m’égare. Il s’agit du vœu que formait l’exquis Bou-Haousse. + +--O mon fils, lui répondit le taleb, ton souhait part d’un bon +mouvement, car la religion maintient l’homme comme le mors maintient le +cheval. Cependant n’es-tu pas déjà initié à quelque autre «Ordre» +religieux? + +Certainement, Bou-Haousse l’était. Ces associations musulmanes, avec un +succès divers, se partagent les âmes compliquées et naïves du continent +noir. Et bien des Sahariens appartiennent sans trop de scrupule à +plusieurs confréries à la fois. + +Bou-Haousse, de son capuchon, tira lentement un chapelet qu’il n’osait +plus porter au cou depuis l’approche de Mozafrane. + +--Ya Sidi Taleb, je suis _Khouan_ des «Khadrïa[7]». + + [7] Confrérie réelle fondée par Sidi Abd-el-Khader-ed-Djilani. + +--Les Khadrïa, ô mon fils, sont des saints qui marchent comme nous dans +une Voie généreuse. + +Vieux renard de Si-Kaddour! Sa bouche louangeait les Khadrïa. Mais son +geste, son regard les dédaignait, les méprisait, précipitait dans +l’abîme ces concurrents des Djazertïa. + +--Les Khadrïa, ô mon fils, acceptent, je le sais, que leurs «Khouan», +leurs frères soient à eux en même temps qu’à d’autres. Allah est Grand +et Miséricordieux! Mais nous, les Djazertïa, n’admettons pas avec nous +le troupeau des Khadrïa. Par la barbe du Prophète! une âme ne peut +chercher la Voie menée par deux guides... Le vaisseau sombrera dans la +mer, s’il y a deux capitaines se mêlant de le diriger... + +Bou-Haousse, humble en sa modeste gandourah de coton blanc, hochait la +tête. + +--Ya Sidi Taleb, c’est une chose grave, pour le chien, de renoncer à sa +tente et de s’enfuir vers un nouveau maître. + +Le bon taleb hochait la tête également. Leurs deux coiffures--gros +paquets blancs ceints d’une corde--semblaient s’agiter en mesure, et +d’accord. + +--Oui, tu as raison, mon fils. Par la bénédiction de Sidi-bou-Saad, tu +as raison. C’est une chose grave. Réfléchis, avant de te décider. + +Puis changeant de timbre et d’une allure impérieuse: + +--Mais tu dois savoir, ô mon fils, que nos maximes sont sévères: ainsi +l’a voulu Sidi-bou-Saad, le Sublime, le Vénéré. Qui veut être parmi nos +«Khouan» s’astreint à sept règles, ô mon fils: + +1º Porter son chapelet à la main et ne pas l’étaler sur sa poitrine, +ostentation d’orgueil nuisible; + +2º N’avoir aux réunions d’amis ni _tar_ ni autres instruments de musique +profane; + +3º Ne pas danser; + +4º Ne pas chanter, fût-ce même des paroles pieuses; + +5º Ne pas fumer; + +6º Ne pas respirer la poudre de tabac; + +7º Ne pas boire de café, et seulement du thé qui rend les cœurs +paisibles et les esprits sages. + +Tu me comprends bien, ô mon fils? + +Certes, il comprenait bien, le guide Bou-Haousse: car une grimace +ondulait à travers ses traits brunis. Si-Kaddour crut devoir faiblir +d’une petite concession, et dit, hésitant: + +--La seule de ces règles, ô mon fils, qui puisse recevoir une atteinte, +est celle dont le numéro d’ordre correspond au dernier doigt de ta main. +Oui, si tu es riche, à la rigueur, tu peux fumer: mais tu fais mieux de +t’abstenir. Et si tu es pauvre, pourquoi diminuerais-tu ainsi la farine +destinée au couscouss de tes enfants?... + +Ici la volubilité revint avec l’intransigeance, et le vieux taleb acheva +(et ses phrases tombaient, grêles, drues et rapides sur la tête de +Bou-Haousse): Mais, ô mon fils, du jour où tu entreras parmi nos +«Khouan», où tu recevras le _dikhr_ et notre chapelet pour réciter le +dikhr, de ce jour-là tu ne discuteras plus ces choses de détail. Ton +obéissance sera tout entière à ton cheikh, puisque tu lui appartiendras +toi-même, et tes femmes, et tes enfants, et tes biens périssables, et +ton âme qui ne périt pas. Tu ne devras plus être qu’un serviteur, ô mon +fils, un instrument sous des doigts habiles. Tu devras te laisser +manier, comme le cadavre entre les mains du laveur des morts!... + +Le silence, le prodigieux silence régna de nouveau dans ma chambre, +entre les poutrelles vertes et les faïences à l’éclat nacré... Le +silence saharien... Très difficilement je me retournai sur mon coude: je +voulais mieux voir le visage des deux interlocuteurs maintenant +méditatifs. + +Si-Kaddour, le front bas, paraissait penaud, confus. Probablement +craignait-il d’avoir--poussé par l’excès de son zèle--trop dévoilé +devant le Roumi les secrets qu’il faut cacher. L’inféodation des +_Khouan_ ne regarde point les profanes. + +Bou-Haousse, au contraire, qui tout à l’heure rechignait devant la +simple idée de ne pas fumer, exultait d’une sorte d’allégresse, joie de +sacrifice, ardeur extatique et concentrée. «Tu te laisseras manier comme +le cadavre par le laveur des morts...» Ah! qu’ils ont bien compris, ces +félins «manieurs» d’âmes, à quel point les races qu’ils dominent ont +besoin de se donner! Ils ouvrent les bras, ces habiles tyrans, et les +peuples s’y précipitent, eux et leur conscience, leur avoir et leurs +armes, leur vouloir de crimes et leur vouloir de vertus. Et voici que +ces «Ordres» divers, ces affiliations, qui végétaient en pays musulman à +partir du XIVe siècle de notre ère sans avoir beaucoup augmenté le +nombre de leurs rares adeptes, voici qu’elles conquièrent le monde, +depuis vingt ans. Voici que par elles l’Islam en marche gagne de toutes +parts sur le bouddhisme d’Asie, sur le fétichisme d’Afrique. Voici que +deux cents millions de _Khouan_ (sans compter les mahométans de souche +très orientale, les Ouahabites, les Bâbistes, tous ceux opposés au +principe du «dikhr»), voici que ces deux cents millions portent jusqu’à +la Sibérie, jusqu’à l’Australie les étendards du Prophète et les versets +du Koran... + +Et je me demande, étonné, par quels moyens? par quel pouvoir? + +Les «Ordres» promettent, je le sais, l’extase mystique. Mais il semble +tout d’abord qu’entre l’extase et l’intellect populaire la distance soit +trop immense pour que suffise ce seul appât, ni le bonheur «d’être à un +cheikh». Ne serait-ce point plutôt ceci: par ce fait de supprimer une +petite partie des joies corporelles, juste de quoi faire sentir un joug, +_ils_ enveloppent les autres satisfactions d’une sorte d’idéal +fruste?... + +Nous aurions ainsi la formule: + + * * * * * + +Se priver pour jouir. + +Et jouir de temps à autre, avec l’intensité d’une crise--en corrigeant, +par l’extrême atteint dans l’excès, la trivialité matérielle des gestes +ou des actes... + + * * * * * + +Je songe, écrivant ces lignes, au festin qu’on me sert chaque soir--à ce +luxe sauvage de viandes et d’argenteries dont aucune de mes instances +n’a pu me délivrer, fût-ce aux jours fiévreux où nul des mets +n’approchait de mes lèvres. + +--Ya Sidi, m’affirme le vieux taleb, tu es l’hôte de Dieu. La zaouïa +serait méprisée si nous ne te présentions point le repas d’hospitalité. + +C’est-à-dire la grande _dhiffa_ des Arabes, les plats succédant aux +plats, et d’autres, jusqu’à l’arrivée du mouton rôti entier. Mais ce +qu’on n’imaginerait pas, c’est ce banquet pour moi seul... tout seul. +Si-Kaddour se retire après m’avoir assuré une fois de plus des utilités +de la résignation. Bou-Haousse et Barka le nègre descendent aux +cuisines. Et je suis entouré par d’autres noirs quasi muets, qu’on revêt +en l’occasion de vestes somptueuses, aux couleurs tendres et pâlies. Ils +apportent, sans un bruit, les flambeaux d’argent, les bassins d’argent, +les gobelets d’argent près du tapis que je ne quitte jamais: une +accumulation de trésors, un écroulement des vaisselles de Sardanapale... +Mais Sardanapale ne soupçonnait pas de telles ciselures, quelques-unes +de pur Louis XV, et le reste de la bonne époque italienne. D’où cela +vient-il? Où cela s’est-il caché, le long des siècles, jusqu’à ce que +des _Khouan_ dévots l’achetassent en vue d’en faire don? + +Et les sirènes d’un «surtout», blafardes, nerveuses et fines, +scintillent sous la lueur mouvante de bougies turques, violemment +parfumées. Et des fruits, des gâteaux étranges s’accumulent en de +précieuses coupes qui furent des «widerkomm» d’honneur, au XVIe siècle, +sur les bords du Rhin. Et je ne sais plus où je vis, moi, tant cet +orgueil qui jette à mes pieds les richesses d’un musée me déroute, et +tant ces objets désuets, parfois tarés de «bosses» malheureuses, ont +l’air surpris de se voir en ce pays, patinés de poussière d’Islam. + +Le repas dure longtemps. Les chairs abondantes s’étalent, qu’on +renouvelle et remplace en silence--en silence toujours, sans que j’aie +touché parfois à l’une d’elles. Et cette odeur animale de cire chaude et +de jus--cette saveur d’épices mêlée à des relents de benjoin--cette bête +rôtie de laquelle l’agenouillement, sur un vaste plateau guilloché, +semble me demander grâce--tout cela me répugne et m’attire à la fois. La +griserie qui nous vient du sang monte à ma tête peu solide... Je suis +seul, tout seul... Je ne mange pas, ou à peine. Et le service se +continue comme si des spectres invisibles devaient venir se rassasier à +cette orgiaque profusion. Et parfois un vertige me prend... Je crois les +apercevoir, les revenants du Désert, les ancêtres des Saints actuels. +Ils agitent, autour des grands plats, leurs mains de squelettes. Les +bougies roses, qui grésillent dans l’air tiède et lourd, me semblent les +cierges heureux de leur festin de famille. Et l’eau (dont un mince filet +passe au pied de ma fenêtre, et dont le murmure grossit à celte heure +d’arrosage nocturne) me paraît la voix des fantômes, essayant de dire +encore les litanies des Djazerti, ce balbutiement voluptueux qui fait +rêver aux soupirs d’amour... + + * * * * * + +Si de telles impressions montent en moi, Roumi fils de chien, le chef +arabe ou congolais ou kurde doit en éprouver de très fortes lorsqu’on +lui sert une _dhiffa_ semblable--sensations éloignées des miennes, mais +plus délicieuses, profondes et ineffaçables. Et de même aussi, le régal +moins somptueux offert aux vulgaires pèlerins doit agir prodigieusement, +par les sens et par l’esprit, sur des malheureux accoutumés aux +privations, pasteurs de la brousse, errants des sables. + +Mais j’anticipe. Je n’ai pas aperçu les pèlerins que chaque jour amène à +Mozafrane. Je ne connais pas leurs bombances. + +Pendant les huit ou neuf semaines de repos qu’exige une jambe cassée en +ce climat brûlant, je suis condamné, si nul miracle n’intervient, à +vivre le _Voyage autour de ma chambre_. Un hasard méchant me bloque, +avec le tapis du Maroc et le coffre de Smyrne, derrière ces murs épais, +sur les faïences nacrées, sous les poutres vertes. Il me donne pour +seules consolations les propos de Si-Kaddour et cette médiocre joie +d’écrire--d’étouffer sous des mots mon continuel élan vers la liberté. + + + + +VII + + +11 septembre. + +J’ai demandé à Si-Kaddour, en buvant le thé de midi--et les mouches +bourdonnaient, avides, au-dessus de nos tasses: + +--Une chose m’étonne. Comment le chériff de la Mecque, grand pontife de +l’Islam, tolère-t-il le pouvoir émancipé des «Ordres»? D’ailleurs, +ceux-ci, avoués ou occultes, ne sont-ils pas depuis longtemps déclarés +contraires aux prescriptions du Koran? par cela même frappés +d’interdiction? + +L’essentiel de mon idée, Si-Kaddour le comprit lorsque je l’eus répété, +retourné en plusieurs aspects. + +--Ya Sidi, que tes questions montrent bien ta haute intelligence! Ya +Sidi, tu es une lumière! tu es l’admiration de mes yeux!... + +Il ne me donnait ainsi aucune réponse réelle, ce vieux taleb bonasse et +défiant. J’insistai. Je ramenai la conversation au sujet que je voulais, +malgré les fuites les plus rusées et les plus subtils détours. + +Alors Si-Kaddour, par bribes, sortit les aveux suivants: + +--Ya Sidi, écoute-moi. Tu supportes, n’est-il pas vrai, le mal de ta +jambe, car il le faut, et tu ne peux t’opposer aux décrets du Seigneur. +Eh! Sidi, voilà toute l’histoire, voilà le nœud--et le déliement du +nœud. Certes, _idri Allah_, notre «Ordre» est un immense bienfait, et +non pas un mal. Cependant le Très Louable Chériff de la Mecque nous +considère un peu... hem!... ainsi que toi tu considères l’appareil de +ton pied. (Dieu le guérisse de cet aveuglement!) Nous sommes le soutien +de l’Islam, ô Sidi. Par Allah, si tu retires à une tente sa perche du +milieu, la toile s’affaissera sur la terre, tel un grand oiseau frappé +par le chasseur. Et le Très Louable Chériff de la Mecque (que Dieu le +comble néanmoins des plus entières bénédictions!) le comprend en somme. +Il n’ose pas retirer à la religion sa colonne centrale... Et Sa +Magnificence le Sultan de Stamboul ne l’ose pas davantage. Les +Djazertïa, ô Sidi, sont l’appui de la religion! + + * * * * * + +Or, comme je mettais en doute, malgré cette affirmation, l’orthodoxie +des Djazertïa: + +--Sidi, par ta tête chérie! laisse-moi redresser ton erreur. Nous sommes +orthodoxes, Dieu le sait, et de la secte la plus orthodoxe des quatre, +celle des Malékites,--les mêmes dont ton gouvernement (son éloge +puisse-t-il monter vers Allah!) entretient le culte aux mosquées +superbes de Tunis et d’Alger. Oui, par la bénédiction de +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu lui continue les joies célestes!) nous +sommes orthodoxes,--aussi orthodoxes, Sidi, que le fut le Prophète +lui-même (Dieu lui conserve le salut!). Nous nous conformons au divin +Koran. Nous disons les prières régulières, autant de fois chaque jour +que tu as de doigts à la main. Mais nous y ajoutons d’autres prières +excellentes, celles de notre _dikhr_, celles que le Vénéré +Sidi-Bou-Saad, le Pôle très élevé, a jugé les meilleures pour suivre la +Voie, et parvenir au Bonheur céleste de la _fena_, qui nous porte en +Dieu... + +Le taleb (je m’habitue à ces sautes brusques) changea soudain de ton. Il +souriait. + +--Ya Sidi, nos ennemis prétendent que le Koran défend les associations +religieuses. C’est là une hérésie. Je te le prouverai par la Souna et +par le docte Sidi-Khelil. Et d’ailleurs, Sidi, l’on m’a raconté que +certains Roumis de tes frères et tes sœurs ont aussi des ordres pieux +particuliers nommés couvents, et des prières particulières, et pensent +gagner le ciel, ainsi que nous, grâce à la récitation d’oraisons variées +sur les grains d’un chapelet... Et cependant, ô Sidi, j’ai lu, relu le +saint _Endjil_ (Évangile). C’est l’un de nos «Livres», comme tu sais. Et +je n’y ai découvert (excuse ma liberté, Sidi) l’indication ni +l’autorisation d’aucun de ces couvents, d’aucun de ces chapelets, +d’aucune de ces oraisons orthodoxes... + +Qu’il est malin, parfois, ce vieux Si-Kaddour! Après une pause il +ajouta: + +--Reprends-moi si je me trompe, ô Sidi! + +Je préférai poursuivre mon enquête: justement nous étions seuls, chose +si rare. Barka le nègre, dans le corridor voisin, jouait aux dames avec +Bou-Haousse. + +--Serait-il vrai, ô taleb, que vous intervenez près des peuples au sujet +des redevances à leurs gouvernements respectifs? que vous leur suggérez +des moyens de feindre la misère, afin qu’échappant à l’impôt ils vous +réservent tous leurs dons? + +Ah! cette fois, le digne Si-Kaddour fit un saut prodigieux. Et ses +besicles bondirent aussi, pleines de véhémence. + +--Ya Sidi! Ya Sidi!!... + +Il étranglait, il criait en même temps. Les faïences claires reflétaient +ses gestes épileptiques. Les mouches s’envolaient, troublées. +Bou-Haousse et Barka le nègre se précipitèrent (aussi vite du moins +qu’un musulman doit se précipiter; car le proverbe déclare: «Rat qui se +presse, joie du chat»). + +--Par Allah, que t’arrive-t-il, ô père, ô Sidi Taleb? + +Mais Si-Kaddour se calmait. D’un signe il les renvoya au corridor où +s’éparpillaient les pions délaissés. Puis se tournant vers moi, et sans +paraître remarquer ma lutte contre le rire: + +--O Sidi, je t’en supplie par le ventre qui t’a porté, ne prononce plus +de tels blasphèmes! O Sidi... O Sidi... Nous ne conseillons rien, nous +ne défendons rien aux peuples. Nous ne nous mêlons de rien. Pourtant +n’est-il pas judicieux que les croyants veuillent se libérer envers la +géhenne par la sainte aumône, plutôt qu’envers le temporel par l’impôt? + +J’osai trouver ce langage peu clair. Si-Kaddour, là-dessus, se récria +encore plaintivement. + +--Sidi, Sidi!... Tu me pardonneras de te contredire, ô Sidi, mais cela +est d’une clarté de soleil et d’escarboucles! L’impôt, si tu le paies, +c’est par obligation. Tu n’y mets pas d’élan spontané. Tu n’y as pas de +mérites. Allah, certes, ne te blâme point, mais il ne te tiendra nul +compte de ce paiement, au Jour terrible de la Rétribution. Tandis que +l’aumône, ô Sidi, est féconde parce qu’elle est vertueuse et volontaire. +Elle éteint le péché mieux que l’eau n’éteint le feu. Elle efface au +registre du ciel soixante-dix mauvaises actions. Elle ferme soixante-dix +portes du mal! Crois-moi, Sidi, ceux qui dépensent leur argent dans le +sentier de Dieu ressemblent à un grain qui produirait sept épis, dont +chacun donnerait cent grains. Car Allah rend le septuple du centuple à +celui qu’il juge homme de bien! + +Et le taleb expliquait, expliquait ce socialisme d’Afrique, coopération +d’un nouveau genre, où les chériffs, les «Saints» trouvent la gloire +pieuse et les joies de ce monde inférieur. + +--Ya Sidi, tout présent fait à notre zaouïa, c’est une aumône, la plus +belle aumône, et qui se répand et se répartit ensuite, comme il +convient. Les riches donnent beaucoup et reçoivent peu; les pauvres +donnent peu et reçoivent beaucoup. Et nous abritons le vieillard, et +nous élevons l’orphelin. Es-tu convaincu, Sidi? + +Mon mutisme parut à Si-Kaddour un acquiescement très suffisant. + +--J’espérais bien, ô Sidi, qu’avec l’aide du Seigneur, je persuaderais +ton esprit remarquable. Je me sais cependant un humble rien: Allah est +le plus instruit. Par lui viennent toutes choses, et toutes choses +retournent à lui et à sa Lumière! + +Pour faire plaisir à Si-Kaddour, je crus devoir concéder: + +--_Aamine, âamine_... + +Mot pieux qui représente l’_amen_ des musulmans. + + + + +VIII + + +12 septembre. + +Ce jour d’hui, foin des problèmes mystiques et sociaux! Je suis tout à +la joie: sur l’émail pâle de mes faïences un fauteuil est apparu--le +fauteuil de la libération... + +Mais il me faut, pour être clair, revenir à certain jour de la semaine +dernière où la vie et mon tapis me paraissaient durs également. + +--Quelle peine oppresse donc ton âme, ô Sidi? me demanda Si-Kaddour. + +--Je soupire d’être immobile, ô taleb. + +Si-Kaddour me regardait en dessous de ses lunettes, avec une pitié douce +comme celle qu’inspire un enfant malade et déraisonnable. + +--Pourtant, Sidi, tu ne l’ignores pas: _el kessel kif el aassel!_ + +Célèbre phrase d’Islam dont voici le sens approchant: «le farniente +inerte est pareil au miel». Mais cette sentence d’une autre race ne me +consolait guère. En vain m’efforçais-je, Parisien agité, de rendre +sensible à un Arabe l’agacement de demeurer là, tel un colis tombé à +terre, oublié par le convoyeur... Mon irritation s’augmentait +«d’entendre» sans les voir les menus événements de la zaouïa. Et quand +je dis: «entendre», c’est parce que les verbes français ne m’offrent pas +d’atténuatif. Car je ne perçois, à travers les murs, que des échos +affaiblis--endormis même. Et le bavard Si-Kaddour devient très peu +loquace, dès qu’il s’agit de m’informer sur des sujets dont la glose ne +se trouve ni dans le vénéré Sidi-Bou-Saad, ni dans le docte Sidi-Khelil. + +--Ya Sidi, tu as raison. Par la bénédiction de la Kaaba, la vérité est +avec toi! Mais pourquoi te désoler? Les chagrins de l’homme sont de +menus poissons qu’un pêcheur secoue dans un filet, au sortir de la mer: +il en tombe, il en reste. La patience a de grands réseaux... Daigne être +patient, ya Sidi!... + +Néanmoins, le taleb (décidément, c’est un dévoué--c’est l’unique ici ne +me regardant point sans cesse comme un chien, fils de chienne, ou comme +l’hôte du devoir strict), le taleb a voulu contenter ce caprice de +Roumi. Mystérieusement, en cachette de moi, il a fureté dans les +magasins où s’entassent les offrandes «d’aumône». Et seulement ceux-là +qui connaissent ces pays comprendront quel mérite presque indicible y +représente l’effort de chercher. + +J’appris le secret par Barka le _négro_; il semblait ce matin avoir plus +des trente-deux dents normales. + +--Ya Sidi, écoute-moi! disait-il. Si-Kaddour passe pour habile et plein +de sagesse; il sait ce qu’a dit Allah et le Prophète. Mais le voilà plus +habile encore, Sidi! Il a découvert une machine rouge, Sidi, rouge comme +le foulard des belles filles sur leur belle chevelure. Il raconte, Sidi, +qu’avec cela tu pourras voir les jardins. Oui, Sidi! Que mes femmes me +soient défendues si je mens! + +Et Barka m’adressait un sourire angélique, qui le faisait ressembler au +chef moricaud des diables de la géhenne, dont se préoccupe souvent +Si-Kaddour. + +--Une machine rouge pour voir les jardins! Ya Sidi! + +Mon imagination trottait. Mes suppositions s’égaraient jusqu’à des +objets très bizarres, jusqu’à un «teuf-teuf», une +voiturette-joujou--dont l’apparition n’eût pas été plus stupéfiante que +celle des piqueuses pour bottines, des dessous de plats à musique, des +pendules au sujet mouvant qu’on rencontre un peu partout, dans le fond +du continent noir... On arrive, après cent fatigues, en des parages +ignorés que mentionnent imparfaitement les cartes: et l’on y découvre un +loto à ressort. Et l’orgue mécanique pénètre, lui, où ne pénètrent point +les hommes d’Europe... + + * * * * * + +Après deux bonnes heures d’attente (où le décompte des poutres vertes +occupait mes loisirs), surgit du corridor un vulgaire fauteuil de +malade, fabriqué, je pense, à Constantinople au but d’exportation. +Simplement du bois gainé de peau, sans le moindre rembourrage. + +En revanche, une teinte écarlate qui flamboie! + +Et quelles proportions bizarres! et quelles lignes plus raides que le +possible! et quels angles inquiétants! + +Il a perdu, ce fauteuil, lors de sa venue à chameau, l’un des brancards +destinés à le soulever. L’essieu des roues de devant a subi de forts +dommages, et seul le fatal cuir rouge s’enorgueillit d’être intact. Mais +pourtant je fus ravi: tellement l’homme a besoin de peu pour oublier un +instant ses peines... + +Je rampai sur le tapis (sans trop remuer ma jambe malheureuse) afin +d’atteindre de mes doigts le nouveau meuble, qui, vu ainsi de bas en +haut, me parut grand comme une tour. Tremblant de plaisir, je +l’examinai. Le dommage était réparable: ces essieux, fixés à une sorte +de chariot, se démontent, et quant au brancard disparu, nécessaire à la +descente des escaliers, le remplacer serait peu de chose. + +--N’est-ce pas, Si-Kaddour? + +Il exultait, mon vieux taleb, bien qu’il cachât son triomphe sous un air +modeste et réservé. + +--Oui, ô Sidi! Tu as raison. La science et la connaissance marquent +chacune de tes paroles. Sois sans crainte. Au fond de la huitième cour +se trouvent les forges de ceux qui travaillent le fer, et dont les mains +sont industrieuses. Nous avons là des artisans de bonne famille, Sidi, +car ils exercent un métier noble... Noble depuis l’origine. Le premier +qui forgea (tu le sais mieux que moi, ô Sidi) fut Teubal-Kaïn, fils de +Tsilla, qui fut elle-même femme de Lémec. Et Lémec sortait de Methusaël, +issu d’Irad issu d’Hénoc. Ainsi nous l’enseigne le Saint Livre Révélé +qui est aussi l’un des vôtres, le _Thourat_, donné sur le Sinaï parmi +les éclairs à Notre-Seigneur Moussa. Et j’ai lu dans Sidi-Khelil et dans +le Sublime Sidi-Bou-Saad... + +--O taleb, interrompis-je, voilà les attaches libérées. + +Ces attaches, c’étaient des écrous que je venais de péniblement +dévisser. Maintenant le chariot, détaché du fauteuil, pourrait être +envoyé aux «nobles» ateliers de réparation. Et je fis mille +recommandations. + +--Ya Sidi, tranquillise ton âme! Demain, s’il plaît à Allah, nous te +promènerons dans l’oasis bénie de Mozafrane. Par ma tête et par mes +yeux, je te le dis, ô Sidi! + +La foi en une promesse arabe est bien téméraire. Lors de mon premier +voyage, je l’ai vite appris à mes dépens. Pourtant mon esprit s’évade +déjà hors des parois de la très longue chambre, loin des poutrelles +couleur d’émeraude et des faïences aux fines arabesques. Il remplace +déjà le _Voyage autour de ma chambre_ par le plus intéressant «voyage +autour de ma zaouïa». + +_Ma_ zaouïa?... Parfaitement. + +Car elle deviendra mienne, dès que je l’aurai pu connaître, comme sont à +nous les beaux paysages ou les salles de musées. Je «verrai»!... Je +savourerai le calme des saintes galeries, la fraîcheur oubliée des +ombrages. Je découvrirai ce petit monde fermé qui me paraît toujours, +quoi que je fasse, enveloppé de surnaturel... + + * * * * * + +Dès l’heure présente, le bon Si-Kaddour, aidé de Bou-Haousse et de +Barka, a pu m’installer dans le fauteuil sans roues dont les planches +articulées forment chaise longue. Mon appareil fut bien étayé de +coussins. Puis on a porté le tout près de ma fenêtre--presque l’unique +baie de la zaouïa vers l’extérieur--une étroite ouverture, grillée en +saillie, dont les rinceaux de fer ouvré portent des traces d’or éteint. +Et c’est par là que le Désert admirable entre jusqu’à moi. Il vient au +fond de mes prunelles, au fond de mon être sensible, lui que je sentais +si près sans pouvoir en jouir, sans rien avoir de lui que cette chaude +haleine dévorante qui trouble mes jours. Ne parlons pas des nuits. + +_Il_ vient à moi... J’ai par instants l’illusion que je l’adore, comme +une belle femme que je ne pourrais jamais, jamais posséder... J’ouvre +vers lui des bras de passion qui se referment sur le vide.--Son mystère +auguste et grave n’est pas moins énigmatique que l’inconnu des formes +voilées, ou l’inutile aveu des beaux yeux... + +Je contemple, avide, irrassasié. + +Le vent souffle du Fedjeur, côté des aubes. De longs nuages légers +parcourent le ciel, et leur ombre mobile projette, à travers l’immensité +rousse, éclatante et ardente, comme des écharpes de gaze bleue. Et ces +caprices donnent au Sahara, de plus en plus, je ne sais quelle grâce +féminine. Et je récite des versets d’amour: «Je vous aime, ô ma +bien-aimée. Vous avez ravi mon être... Vous êtes l’Unique, vous êtes ma +parfaite, et ne finira qu’avec moi le feu dévorant mon cœur...» + + * * * * * + +Les palmiers de l’oasis se balancent sous la brise chaude. Content, le +brave Si-Kaddour me narre la légende de Mozafrane, sa fondation par le +grand saint, le grand ancêtre, feu Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti: + +--Ya Sidi, ce que tu distingues de ta place et ce que tu verras mieux +demain, ces merveilles, les enfants corporels de Sidi-Bou-Saad les lui +doivent, et nous aussi, les enfants de son âme... Il a tout créé de +rien, Sidi. Que ma bouche puisse t’en assurer! C’était, avant qu’il vînt +ici, un homme riche, chériff de vraie race. Il se nommait réellement +Taïeb-ben-Ahmed, et ses compagnons l’avaient surnommé _Bou-Saad_, le +Père du Bonheur. Il vivait à grande distance du lieu où je te +parle--oui, au nord de Tlemcen la pieuse, dans votre Algérie fertile où +les jours coulent frais et paisibles entre les montagnes neigeuses et la +mer qui n’a point de fin. Et voici qu’un soir, ô Sidi, à la suite d’un +miracle inouï que je te dirai plus tard, il décida de partir. Il s’en +fut à la sainte Mecque, puis de la sainte Mecque revint chez lui. Tu me +comprends, ô Sidi? + +Assurément, je comprenais. Et je regardais le paysage, plus grandiose +que les montagnes, plus éperdument vaste que ne le paraît la mer. Et +l’oasis au premier plan, dont les pentes descendaient vers le sable, +semblait une île verdoyante où nous séjournions après avoir jeté +l’ancre, tandis que Sidi-Bou-Saad, le Vénéré, de la Mecque revenait chez +lui. + +--Alors, Sidi, rentré dans sa maison, où ses femmes l’attendaient +amoureuses, étouffant des mots de caresse et des regards noirs de désir, +Sidi-Bou-Saad repoussa toutes les jouissances, et même la satisfaction +innocente de recevoir ses amis. Il s’enferma au fond du logis dans une +petite chambre, et pendant que durèrent sept ans, sept mois, sept jours +et sept heures, cet homme riche, ô Sidi, ne fit qu’étudier les Livres, +et jeûner, et prier... + +(La dune là-bas se modèle toute blonde. Près de nous, très près, des +figues tombent doucement à terre, comme à regret, avec un petit choc mou +de leur pulpe sur l’herbe sèche. Et c’est infiniment simple, et cela me +prend les nerfs par les plus délicates fibres... Je me sens devenir +Arabe, en savourant de le devenir.) + +--Tu m’écoutes, ô Sidi? Passé les sept ans, sept mois, sept jours et +sept heures, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti (que Dieu éternise sa +félicité!) sortit de sa petite chambre et réunit sans délai les pauvres +de sa ville et des _douars_ les plus voisins. Il leur partagea, jusqu’au +dernier denier, tous ses biens périssables. Puis aussitôt il disparut. +On le crut mort, Sidi. Ses fils le pleurèrent pendant beaucoup de +lunaisons. Or il s’était retiré dans l’Erg mouvant et sauvage, très +loin, plus loin, du côté du soleil--ici même, ô Sidi!--et je crois qu’en +me penchant sur les barreaux de ta fenêtre, _inch’ Allah_, je pourrai te +montrer la grotte, le simple trou dans le roc où _il_ s’était abrité, le +Bon, le Fort, le Très Élevé dans la sagesse, le Pôle déjà proche de +Dieu-Puissant... + +Et Si-Kaddour se pencha, comme il l’avait dit. Il ne vit point la +grotte, que dissimulaient les dattiers; mais, en se relevant, il +entraîna du pan de son beurnouss la petite table du thé, les tasses, la +théière, dans un énorme fracas de faïences brisées et de métal. + +Mais rien n’arrête l’essor du verbiage d’un taleb très convaincu. Et +tandis que Bou-Haousse et Barka s’affairaient avec de grands gestes +autour des débris, des explications firent remonter jusqu’à Allah, comme +il sied, la responsabilité de toutes choses. + +--Dieu ne permet pas, ô Sidi, qu’aujourd’hui je te montre l’asile +misérable où le Saint Sidi-Bou-Saad vivait ses jours de privations, armé +de la patience de Job... Bref, des marchands de caravane, qui revenaient +du Soudan à Tripoli, _le_ découvrirent, seul et sans vivres, dans ce +coin stérile alors, écrivant, méditant, et cherchant la fusion en Dieu. +Alors, Sidi, le bruit s’étant répandu de cette retraite, des gens pieux +vinrent de toutes parts _le_ visiter, _le_ consulter, essayer de monter +avec lui les divins degrés de l’Extase. Ils lui offraient de précieux +dons, mais lui refusait tout, répétant: «Les biens de cette terre ne +valent pas pour moi l’aile d’un moucheron!» Et il leur disait de +réserver ces aumônes pour ceux qui seraient à Mozafrane après lui... + +J’admirai comment Bou-Saad avait préparé à ses fils les trésors du monde +pervers. Ainsi les dévotions les plus financièrement avides mettent la +pauvreté volontaire au sommet de leurs origines. + +Mais Si-Kaddour continuait: + +--Tu t’émerveilles, ô Sidi, que sans argent, sans esclaves, et prosterné +jour et nuit devant le Dieu Miséricordieux, Sidi-Bou-Saad ait pu fonder +cette oasis de délices? faire sortir des sables morts la magnificence +des jardins? Ma bouche va te l’expliquer. Un matin qu’au sommet de la +colline, devant ses disciples assemblés, il prêchait le vertueux +renoncement, il prononça ces paroles: «_Allah aekbar!_ Dieu est le plus +grand!» Et du sol qu’il frappait de sa canne, du sol aride, poussiéreux, +une source jaillit, Sidi, et l’eau pure en coula soudain, vive et +éternelle, pareille à celle des Paradis. Entends d’ici un filet de son +onde, qui murmure les louanges du Très-Haut... Quelle merveille!... Et +ce fut ensuite que Sidi-Bou-Saad ordonna aux fidèles, aux voyageurs, aux +chameliers, à tous ceux qui voulaient malgré lui le combler de présents, +d’apporter seulement à Mozafrane chacun une grosse pierre--puis de +planter chacun, près des ruisseaux qui descendaient de la source, un +noyau de datte, ou une figue, ou une graine de pin d’Alep. Chacun +apportait le fruit du pays de sa naissance. Et finalement, ces pierres +amassées formèrent un grand tas... Et de nos jours encore, Sidi, chaque +pèlerin qui vient ici ne s’en va pas sans planter une graine--et +jusqu’en dehors de nos murs, maintenant, germe peu à peu la verdure +nouvelle, toujours plus nombreuse, toujours plus étendue, proclamant +sous le ciel de Dieu la gloire de Sidi-Bou-Saad, le Bienfaiteur, le +Saint, l’Ami d’Allah, Notre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti! + +J’écoutais toujours, l’apparence recueillie,--un peu fatigué, je +l’avoue, de ce premier séjour dans mon beau fauteuil rouge. Je demandai: + +--Et le tas de pierres? + +Si-Kaddour leva au plafond des yeux admiratifs et un index solennel. + +--O Sidi, tu touches là au miracle le plus splendide!... Quand +Sidi-Bou-Saad fut vieux, il... + +Mais à ce moment Bou-Haousse interrompit vivement le taleb: + + * * * * * + +--Voici que vient avec sa suite Si-Hassan-ben-Ali! + +Je n’ai pas encore nommé Si-Hassan-ben-Ali: c’est le _Khodjah_ ou +secrétaire en chef des Djazerti. Il possède, de par ses fonctions, les +utiles secrets de la zaouïa entière; et mon dévoué Si-Kaddour le +soupçonne d’en abuser. + +--Il est mon ennemi. Il est le tien, crois-moi, ô Sidi! Ne laisse pas +prendre ton cœur aux mots de sa langue douce: car toujours, sans que tu +le soupçonnes, il mettra un rideau entre ton intelligence et sa +pensée... + +Si-Hassan-ben-Ali, survenu parmi nos discours, s’avançait souriant et +désinvolte. Ce beau garçon de trente ans serait sympathique s’il avait +le regard moins faux, ou plutôt moins mystérieux... Si-Hassan regarde en +face: mais derrière ses prunelles brillantes existe le «rideau» dont +parlait le vieux taleb--et oncques comparaison ne fut plus vraie que +cette figure de rhétorique au goût musulman. + +--Ya Sidi! sois avec le bien! Si tu te sens mieux, je suis mieux. Mon +âme se réjouit de l’allégresse de la tienne! Que la bénédiction descende +sur toi! + +En fait, Si-Hassan-ben-Ali, avec de savants regrets, venait m’annoncer +une nouvelle,--une nouvelle, selon son dire, lamentable. De quelques +jours, à cause d’occupations religieuses, les Djazerti ne pourraient me +faire,--se verraient privés de me faire,--auraient le désespoir d’être +enrayés dans leur ardeur de me faire leur visite accoutumée. Allah le +savait! Ces personnages sanctifiés ne se dispensaient que par la plus +cruelle force, d’un devoir si agréable! si salutaire pour leur esprit! +si réconfortant pour leur cœur!... + +Je ne m’y trompe pas: le _réel_ motif de cette subite abstention, d’une +part, et ce que me débitaient, d’autre part, Si-Hassan et sa «langue +douce», n’ont pas un atome de rapport ensemble. Peut-être se sera-t-il +produit quelque incident. Peut-être là-bas, vers le Tchad, le maître +actuel de L’«Ordre», le chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben- +Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, arrière-petit-fils de l’Illustre, +n’a-t-il pas reçu de nos chefs militaires l’accueil qu’il espérait. En +ce cas, ce serait grave. Mais peut-être aussi, tout simplement, mon +fauteuil rouge est-il la cause de ce changement de programme. Ceci +n’aurait rien d’étonnant pour qui connaît un peu l’impressionnabilité de +l’Arabe. Son humeur tourne au moindre frisson d’amour-propre qu’il croit +ressentir. Et quelle importance disproportionnée n’ont pas pour ses yeux +les questions de forme, la crainte de paraître ridicule, tout ce qui +touche à la vanité! Par exemple: serais-je assis dans ce fauteuil? les +pieds posant à terre ou les jambes allongées? en ces cas divers, les +Djazerti s’assoiraient-ils autour de moi? et où? et comment? Il n’en +fallait pas davantage, à la rigueur, pour se tenir à l’écart +momentanément, et pour forger une histoire aussi compliquée, diffuse, +polie et menteuse que l’est, le fut et le sera toute politique +d’Islam... + +Mais laissons repartir Si-Hassan-ben-Ali, qui, du reste, avait rempli sa +mission de façon très élégante. + +Ses deux sous-khodjah le suivirent, blancs, dignes et muets. Enfin les +voilà disparus... Vite je quittai ma cathèdre rouge. Aurais-je pu +supposer qu’avec joie je retrouverais le tapis marocain dont j’avais dit +pis que pendre, et mes durs petits coussins de laine? Ah! s’allonger--se +tenir coi--trouver près de sa main les chères faïences du sol--voir loin +au-dessus de sa tête les parallèles poutres vertes!--Plaisir jadis +méconnu que j’ai voluptueusement goûté: _el kessel kif el +aassel_,--l’inertie est pareille au miel... + +A ce miel de ma sensation, Si-Kaddour joignit sans retard l’onction de +ses paroles: il se rappelait trop bien n’avoir pas achevé son discours. +Et l’affectueux bourdonnement de sa vieille voix de taleb berça l’envie +de dormir qui pesait sur mes paupières lasses. + +--Tu m’entends, ô Sidi? + +--Oui, oui... + +--Je te disais donc, Sidi, que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il sentit +le terme venir, voulut auparavant donner aux peuples la meilleure règle +de la Voie. Il quitta Mozafrane, porté par une chamelle blanche, aussi +blanche que la mule Doldol. Il s’en alla vers le Midi, vers le +Septentrion, et vers l’Occident, et vers l’Orient, prêchant le bien à +tous les hommes. Il leur répétait sa maxime: «Couche-toi avec du chagrin +plutôt qu’avec du repentir.» Et il leur enseignait aussi les sept degrés +de la _fena_. Tu m’entends toujours, ô Sidi? + +--Oui... oui... + +--Et voilà qu’un jour Sidi-Bou-Saad, dans un pays distant, rendit son +souffle à l’ange Azraïl. Alors ses disciples lièrent son corps sur la +chamelle blanche. Et la chamelle blanche marcha seule, à travers les +rocs, à travers les dunes, jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé l’oasis de +Mozafrane. Et parvenue près de la fontaine... Tu m’interromps, Sidi? + +--N... non... + +--Parvenue près de la miraculeuse fontaine du salut (Aïn-Selam), la +chamelle s’agenouilla, et les liens liant le corps du Saint se délièrent +d’eux-mêmes. Et le Saint glissa à terre comme s’il eût été encore +vivant. Ses enfants, qui l’attendaient pleins d’anxiété et de douleur, +crurent obéir à son vœu en l’ensevelissant près de la source. +Mais--écoute, ô Sidi! écoute!--la nuit d’ensuite, sans le secours +d’aucune main profane, le corps se transporta plus loin, vers le grand +tas de pierres dont je t’ai parlé... Écoute, écoute!... Et les pierres, +dans la même nuit, vinrent une à une, ô miracle! former au-dessus du +corps un riche tombeau, puis au-dessus du tombeau une mosquée, puis +au-dessus de la mosquée un dôme (cette superbe _koubba_ qui se trouve au +milieu des bâtiments où tu respires).--Et les fils et les disciples du +divin Sidi-Bou-Saad s’établirent dans l’oasis, et construisirent ce +palais, ces cours, ces écuries, ce mur d’enceinte aux rondes tours +blanches... Ya Sidi! le Dieu Unique, Clément et Miséricordieux a permis +toutes ces choses! Il est le plus grand! _Allah aekbar!_ + +Saisi d’une sorte de délire, le taleb récita, gesticula, tel Élie +prophétisant: + +«Allah est le premier et le dernier, le présent et le caché! + +«Il n’oublie pas, ne dort pas, ne rêve pas! + +«Quand il veut une chose, elle est. Quand il ne la veut pas, elle n’est +pas. Il est le _puissant_ de sa volonté!» + +Moi, pauvre humain, je dormais, je dormais... Et j’entendais... Mais le +_moudden_, là-haut, sur la koubba, chantait la prière des +crépuscules--et je ne savais plus du tout si la voix du vieil +enthousiaste, ou la sienne, modulait les notes pénétrantes qui +descendaient jusqu’à moi comme une oraison d’ange gardien: + +«Venez à la prière!... Venez au salut!... Dieu est le plus grand!... +_Allah aekbar!_...» + + + + +IX + + +18 septembre. + +J’attends depuis près d’une semaine. Mon essieu de chariot gît toujours +aux ateliers de la huitième cour, où l’on devait (Si-Kaddour me l’avait +juré par sa tête et par ses yeux!) le réparer sans nul délai. + +Ici, près de ma fenêtre, le fauteuil rouge incomplet dresse sa raideur +monumentale. Il est affreux. Je le prends en haine. Je sens une rancune +contre lui, contre mon idiot accident de fracture, contre Si-Kaddour, +contre l’univers entier. Et je ne voudrais pas remplir des pages du +tumulte de mes imprécations. + +Aussi, je n’en écris qu’une--une seule--à l’adresse de la «huitième +cour», avant de rageusement fermer ces feuilles: + +--Que les «nobles» forgeurs de fer, tous tant qu’ils existent, +descendants de Teubal-Kaïn, fils de Lémec fils de Methusaël, soient +livrés aux septante-sept mille diables de géhenne! ou qu’ils soient +suspendus entre le ciel et la terre, par une chaîne d’airain, comme il +advint aux anges Harout et Marout! + + + + +X + + +19 septembre. + +Revenu à des sentiments plus raisonnables, je pardonne--presque--aux +négligents. Je pardonne aussi à la hideur de ce fauteuil depuis qu’une +grande pièce de damas le recouvre. Et quand je m’installe entre les bras +du monstre, la soie couleur de soleil, brochée d’argent couleur de lune, +enveloppe mes laids vêtements de _roumi_, et jette sur ma triste jambe +«le doux éclat de sa splendeur»... + +C’est une jouissance que je n’avais pas appréciée, celle de manier, de +faire chatoyer les belles étoffes somptueuses. Je «sens» maintenant ce +luxe arabe, un peu barbare, des damas et des satins qu’on déploie, telle +une nappe, avant de poser sur le sol les chairs fumantes du repas,--et +dont on orne le fond de la tente,--et dont on couvre la selle du cheval. +Les étendards des fêtes guerrières, des combats où le sang coule, sont +faits des mêmes opulentes trames. Et quand le musulman vainqueur cherche +la griserie des heures amoureuses, il les trouve encore, ces tissus de +lourde souplesse, sous ses doigts crispés. Il les froisse, comme on +saccage les grappes de la vigne symbolique, dans l’épithalame--et le +glissement de leurs plis bruit comme un léger soupir... + + * * * * * + +Elle se drape sans doute en ces merveilles tissées, Lella Zorah, +«première» épouse du chériff absent, qui m’envoya tout à l’heure, avec +des vœux pour ma santé, cette cassolette de benjoin. La résine odorante +fume sur les braises dans le petit vase en terre vernie. Sa spirale +lente et bleuâtre m’apporte le salut d’une âme secrète, d’une Saharienne +de race noble, grande dame du désert, qui doit avoir été très belle et +garde encore des traces émouvantes de cette beauté. Du moins je me +l’imagine ainsi. Car je n’en verrai jamais, jamais, de celles pour qui +les chériffs réservent le nom d’épouses. La fraîcheur de leurs joues +délicates, la pâleur de leurs fronts pensifs, le velours de leurs yeux +noirs resteront inconnus pour moi, énigme irritante et frôlante que je +saurai là tout près, derrière les portes mystérieuses de la zaouïa aux +mille détours. Et toutes, compagnes du Maître, et de ses fils, et de ses +frères, et de ses principaux disciples,--et les blanches concubines,--et +les amantes-esclaves,--toutes, elles me sauront là aussi, roumi +démoniaque, dangereux. A travers les fentes des volets ou les +meurtrières des murailles, elles me regarderont. Elles chuchoteront. +Elles se confieront des choses ingénument indécentes dont elles +garderont le secret. Et mon cœur ignorera toujours sa propre vertu, +puisque l’épreuve lui sera refusée de lutter contre tant de sourires +assemblés. + + * * * * * + +Or Si-Kaddour, inspiré par le benjoin, m’a lu d’un ton plus que lyrique +les promesses de bonheurs futurs, si voluptueusement sensuels, abondants +et naïfs, que promet le saint Koran. Et voici que pour assagir +probablement mon imagination vagabonde, il me sert un fragment encore: + +--La paix est la plus belle récompense qu’Allah réserve aux hommes +pieux. + +Je m’incline, non vers lui, mais vers la fenêtre, et je riposte: + +--Cependant, vous, les Djazertïa, vous faites la guerre. + +Pouvais-je croire qu’un vieux taleb se démonte si facilement? Erreur. Et +comme celui-ci ne peut pas nier les incursions, les massacres, les +pillages, ni ces traîtrises dont l’une des premières fut l’assassinat de +Flatters, Si-Kaddour répond, la voix grave: + +--Ya Sidi, de chez nous peut sortir la guerre. Mais la paix seule y doit +régner, car c’est une maison de sainteté et de salut qui ressemble aux +Jardins Célestes... + +Puis feuilletant (troisième reprise) le Livre aux tranches azurées, il +déclame lentement en sourdine: + +--Écoute, ô Sidi: sourate de l’Événement, versets 24 et 25: «Au Paradis, +les hommes ne verront pas de choses illicites ni de péchés. On +n’entendra que les paroles: Paix! Paix!»... + + * * * * * + +Je médite de nouveau dans le silence, en face de ce désert saharien qui +n’est pas le nôtre, mais qui, si près du nôtre, lui est pareil. Sur les +dunes, l’approche du soir met sa grandiose clarté sereine, sa fulgurante +poésie d’or. Je respire auprès de moi le parfum troublant du benjoin et +l’odeur un peu fauve des tapis de laine... La paix?... Est-elle en +moi?... Non, à coup sûr. + +Et les minutes passent. Le soleil est parti. + +Alors, l’âme tourmentée d’une inquiète défaillance, j’emplis mon cœur du +vaste paysage doux et triste où le jour semble s’éteindre sous des +cendres de volupté... + + + + +XI + + +26 septembre. + +... Le soleil s’est levé je ne sais combien de fois depuis mes dernières +lignes--depuis que subitement, un soir très chaud, je me souviens, le +vieux taleb est revenu tout essoufflé dans ma chambre. + +Je reposais. Ne m’avait-il pas souhaité bonne nuit par la grâce d’Allah? + +--O Sidi! je t’apporte une nouvelle! + +Ma main tâtonnait à la recherche des allumettes. Lui continuait, parmi +le noir emplissant la pièce: + +--O Sidi! que le Puissant soit remercié! Tu désires, n’est-il pas vrai, +envoyer tes papiers d’écriture là-bas à Ouargla, pour la France? Sidi, +tout à l’heure, _Inch’ Allah_, part un de nos mokaddèmes à peu près dans +cette direction. Il a une escorte, et je connais, comme mon fils +spirituel, le _kébir_ de cette escorte. Si tu veux lui confier tes +feuilles noircies, il les remettra à un autre, très fidèle--et celui-ci +les remettra encore à un autre--et ainsi de suite jusqu’à ce que le +message soit aux mains de tes frères français, jusqu’à ce que ton vœu +soit accompli, par la protection du Dieu clément et miséricordieux... + +Les lendemains de cet événement, je n’ai rien écrit. + +Séparé du «journal» où mes premières impressions se reflétaient sans art +et sans fard, je me suis retrouvé plus triste. La mère arabe doit +éprouver un douloureux vide analogue quand s’en va le chamelier portant +à l’enfant lointain le beurnouss d’hiver qu’elle a tissé, durant des +jours, fil à fil. Plus de travail enchaîné, qu’on puisse rattacher à +l’idée des êtres chers.--Alors, nulle énergie: un voile de dégoût sur +l’existence coutumière, un néant. Puis les heures glissent.--Elle +commence un autre beurnouss, la femme arabe. Et moi je recommence à +«noircir» d’autres feuillets, à les remplir de réflexions qui +tourneraient facilement au chagrin. J’en oublie de mentionner que mon +fauteuil--il était temps!--fut reconstitué. On me roule matin et soir +dans les sentiers des palmeraies, dans les cours et les galeries sans +nombre de la zaouïa. + +Il y a quelque chose de si lamentable à me sentir en pousse-pousse, +pareil à un vieil infirme! J’en subis l’humiliation même devant les +négresses--compagnes des «dames» djazertiques--que je rencontre parfois +dans le quartier des serviteurs. + +--Le salut sur toi, Sidi! + +--Sur toi le salut! + +Elles se poussent du coude, amusées, provocantes et hardies. Puis elles +s’éloignent vers les habitations des épouses chérificennes, en se +retournant plusieurs fois. Et les ruelles grises, les placettes de ce +coin grouillant me semblent moins gaies de leur absence, de ce que leur +jeune vie animale et joyeuse ne s’ébat plus là. + +Cependant tout est mouvement dans ces populeux parages. Tout est bruit, +couleur bariolée, enfantillage nègre qui me surprend. Par contre, le +quartier des chériffs, là-bas, se tait, monastique et pensif. Il entoure +comme il convient la sainte koubba des tombeaux. Les Djazerti, toujours +éclipsés pour moi, sont cachés en ces demeures dont l’accès défendu se +barre de massives, de rébarbatives portes ferrées. + +--Regarde, ô Sidi! murmure le taleb. + +Ainsi les hommes de la famille, pour le conseil et la méditation, se +groupent près de leurs pères défunts. Aux morts, cette mosquée du +miracle qui s’est construite seule en une nuit. Aux vivants, les trois +autres côtés de la place principale, colonnades basses, en marbre blanc +patiné de blond sous le soleil. C’est austère--mais d’une austérité +d’Afrique, d’Arabie, de Perse, où le recueillement pose un doigt de +silence sur sa bouche voluptueuse qui se souvient et qui sourit. + +--Regarde, ya Sidi! Regarde, insiste le bon Si-Kaddour. + +Car il marche près de moi, le taleb, gravement, à gauche du fauteuil +rouge poussé par Barka et par Abd-el-Khader, l’autre grand diable de +nègre à mon service particulier. Et Bou-Haousse suit par derrière avec +un certain Bachir. Et les femmes nomades--venues ici pour +«l’aumône»--ouvrent très grands leurs sombres yeux à voir tout à coup +passer ce cortège. Et les cavaliers dédaigneux ne tournent point la tête +vers nous... «Roumi, chrétien fils de chrétien, chien fils de chien...» + +Mais cinquante mioches au moins, garçons et fillettes, des nègres, des +blancs, des bistrés, vêtus d’étoffes rayées de bleu ou de petites +tuniques claires, se heurtent derrière le fauteuil. Ils nous suivent +sous les figuiers blancs, sous les palmiers à panache et jusque sous les +pins d’Alep, qu’on croit hantés. Pendant deux heures ils nous +accompagnent, mouvante et tapageuse escorte. Et parfois, lors des +arrêts, les plus émancipés se risquent en avant, rieurs, effrontés, +semi-peureux, pour me contempler. + +--Ya El-Aïd! Ya Mabrouk! Ya Tahar! Ya Mesroud! Ya Zorah! Ya Fatma! Ya +Khadoudja! + +Ils s’interpellent, se pressent, crient, chuchotent et s’effarent. +Tirant la langue, ils me désignent du menton. + +--_Le_ voyez-vous? Par Allah, _il_ est destiné aux géhennes! _Ak Rabbi!_ +il mange les enfants tout crus!... + +La terreur qu’ils ont de moi est un très savoureux piment à leur +curiosité. Un mouvement de mon doigt les fait frémir. Mon dangereux +regard les éparpille. On dirait alors une bande de moineaux qui soudain +prend son envol. + +Puis ils reviennent, plus nombreux. + +Et tantôt l’ombre fraîche et tantôt la lumière saharienne alternent +leurs séductions, estompant, éclairant ces choses, si loin de +Paris,--ces choses sans portée, qui prennent tout de même l’esprit et +les nerfs à force de simplicité. + + + + +XII + + +30 septembre. + + Le fort ne faiblit point, + Fût-il broyé comme le musc + Ou pilé comme le camphre... + +Est-ce pour m’encourager, est-ce par simple hasard que Si-Kaddour m’a lu +ces vers, pris dans le livre intitulé: _les Perles des Pensées_, autre +œuvre du fécond théologue feu Bou-Saad-ed-Djazerti? + + Le fort ne faiblit point... + +Je veux méditer cette parole: je veux «ne pas faiblir», non seulement +envers la malveillance que je sens autour de moi, un peu davantage +chaque matin--mais surtout envers moi-même: voilà mes rêves pendant +qu’un vieux taleb m’explique la généalogie des Djazerti et l’emblème de +leurs deux filiations: la chaîne corporelle, ou transmission de +l’existence de chair; la chaîne mystique, ou chaîne dorée, transmission +de la _baraka_, de la bénédiction particulière, de la divine étincelle +qui se lègue d’esprit en esprit. + +--En va-t-il de même, ô taleb, chez les autres marabouts? + +Le cœur de Si-Kaddour se prit à saigner sous le coup de mes confusions +stupides. + +--Ya Sidi!! par ta tête chérie!! Pourquoi ce mot de «marabout» qui nous +flagelle et nous insulte?... Si le saint chériff actuel l’entendait à +travers l’espace, il aurait le foie transpercé, Sidi, crois-moi. Et le +Vénéré Sidi-Bou-Saad, son aïeul (Dieu lui donne le repos éternel!) se +retournerait sur le flanc gauche dans son tombeau de la koubba, ya Sidi! +ya Sidi!!... + +Pauvre Si-Kaddour... Son regard navré glissait entre les branches, +jusqu’au Désert roux et ardent qu’il semblait prendre à témoin. + +--O taleb, calme ta douleur! Je sais que les Djazerti ne sont pas de +vulgaires marabouts: ils sont chériffs. + +Le brave homme me remercia de la rectification, puis continua de +protester comme si je n’avais pas rectifié: + +--Ya Sidi, ta bonté dépasse réellement celle de David, père de Salomon! +Et ta justice est extraordinaire! Mais par Allah, vois-tu, ma tête +s’égare quand j’entends appliquer au «Maître» ce terme vulgaire de +_mraboth_ (marabout). Un mraboth est un simple hère, qui s’en va faire +de petits miracles devant de petites gens, et souvent vole leur argent, +tel un vil imposteur. Mais les chériffs sont autre chose, par la +bénédiction de la Sainte Kaaba! Je n’ai pas à parler des prétentions de +nos rivaux. Ils t’affirmeront ceci ou cela: les uns disent vrai, les +autres mentent. Allah voit tout et connaît tout. Mais les Djazerti +descendent du Prophète, Sidi. La lignée du lion ne doit pas se confondre +avec la lignée du chacal, même quand elle bifurque! + +Alors il m’expliqua, tantôt plein de lenteur et plein d’animation, ces +hérédités compliquées des Saints purs entre les purs: + +--La transmission de la chair, Sidi, peut se faire en même temps que la +transmission de la _baraka_; c’est ce qui arrive chez nous maintenant. +Notre saint chériff actuel (qu’Allah protège son voyage!) descend +directement de l’Illustre Sidi-Bou-Saad par son père Sidi-Mohammed et +son grand-père Sidi-el-Aïd, lequel était le fils aîné du Sublime et du +Vénéré (Dieu leur conserve à tous trois le salut!). Tous trois furent +possesseurs et de l’héritage du sang et de l’héritage spirituel. Mais +au-dessus d’eux, Sidi, avant eux, les deux chaînes se sont parfois +écartées. Elles se rejoignent finalement à l’origine, en la personne de +Celui après lequel il ne peut plus y avoir de prophète, le Père et +fondateur de l’Islam, Notre-Seigneur Mohammed le glorifié (Dieu accorde +à lui et aux siens le salut le plus complet!). Et la chaîne dorée +remonte ensuite, comme tu sais, de Notre-Seigneur Mohammed à l’archange +Djébril qui lui apporta le saint Koran... Et de l’archange Djébril elle +va s’attacher au trône admirable d’Allah, et se fondre dans son +indicible Lumière, comme un flambeau dans un grand foyer qui brûlerait +sans se consumer... Et c’est Lumière sur Lumière... Et Dieu conduit vers +la Lumière celui qu’il veut, car il peut tout et connaît tout... + +La voix du bon taleb s’évanouit ici, accablée d’extase; et nous restâmes +muets sous l’ombre verte des treilles où frémissait le vent léger. Je +pensai alors moins pieusement, mais non sans émotion pourtant, à une +autre brillante lumière que du Désert j’avais aperçue, le soir de ma +blessure,--à cette miraculeuse lumière qui m’a «conduit» en la zaouïa de +Mozafrane,--que jamais depuis je n’ai revue... et dont je n’ai pu, +malgré mes questions, découvrir l’origine ni le lieu. + +--Tu dois te tromper. Sidi. C’était une des lampes d’argent, comme celle +de ta chambre... ou quelque torche de palmier, promenée par un de nos +esclaves... + +Non. Quelle torche de palmier aurait cet éclat brillant et fixe? Quelle +lampe antique, à la mèche grésillant dans l’huile, projetterait ce rayon +clair? + +Elle demeure encore aujourd’hui pour moi un songe parmi d’autres songes, +l’apparition de cette flamme irréelle. + + * * * * * + +Nous étions alors sous une vigne en forme de tonnelle, qui couvre une +suite de portiques dans le goût populaire italien--arcades bâties du +reste par des maçons venus de Tripoli, à travers sables, Maures du +rivage avant travaillé jadis à Malte, à Palerme--tant se mêlent les arts +et les races autour de cette mer intérieure mi-chrétienne et +mi-musulmane, d’où le souvenir païen n’est pas complètement enfui... + +--Repose-toi, ô Sidi, fit le taleb. Le sommeil du corps, quand l’âme +éveillée rêve, est un bienfait délicieux. Remercié soit le Très-Haut qui +nous l’accorde! Et moi je te laisse une courte minute. Je reviens, Sidi, +presque avant que d’être parti. + +Si-Kaddour s’absenta une grande heure, puis reparut, la mine soucieuse +et comme angoissée. Il allongeait son bras sec, avec un geste de +pythonisse douloureuse, au-dessus du bloc de marbre où fumaient, dans +l’atmosphère pure, nos deux tasses de menthe et de thé. + +--Ya Sidi, me dit-il, demain je te ferai voir, _inch’ Allah_, l’arbre de +l’hérédité, la «double chaîne» des Djazerti, peinte de vermillon, d’or +et d’azur. Si-Ahmed lui-même te montrera le parchemin. + +Ainsi, c’était pour cela qu’il m’avait quitté, pour négocier +l’exhibition de cette feuille! J’éprouvai subitement, devant son visage +contracté, la certitude qu’une lutte s’était prolongée entre lui et ceux +qui ne m’aiment point. Les Djazerti se révèlent mes ennemis, plus que +jamais--disons mes adversaires et ceux de ma race. Tout à l’heure ils +ont passé le long de cette tonnelle (peut-être m’y savaient-ils, +peut-être ne m’y savaient-ils pas). Leurs beurnouss blancs défilaient, +tels des frocs de moines luxueux... Et leurs yeux ne m’entrevoyaient +point: l’«infidèle» n’existe plus devant leurs âmes de Saints très +élevés. + +Cependant cette résistance à laisser mes yeux roumis se poser sur les +enluminures me parut de fâcheux augure. On ne l’eût point faite il y a +huit jours; et tous les Arabes d’origine noble paradent si volontiers de +leurs généalogies, dès que sont là des hôtes nouveaux. + +--Alors, demain, Sidi? + +Je secouai négativement la tête. + +--Je ne pense point, ô taleb, qu’il soit nécessaire d’aller contrôler +tes paroles. + +L’excellent vieux me regarda, d’un air surpris, ensuite inquiet, enfin +désespéré. Hélas! aucune des supplications déjà exprimées par lui, qui +en est prodigue, n’atteignit la véhémence de celle qui se déchaînait +maintenant. Elles en tremblaient, ses joues ridées, et ses paupières à +mille petits plis, et ses grosses lunettes de corne. + +--Ya Sidi! Sidi!! Par la bénédiction d’Allah sur toi! par le ventre de +celle qui t’a conçu! tu vas me jeter dans le deuil du tombeau!!... +Sid’Ahmed lui-même, je le le répète, le propre neveu du chériff, doit te +montrer les peintures!! Il me l’a promis sous les serments +inviolables!!!... Que ton esprit distingué, Sidi, ne manque pas cette +occasion de voir des choses édifiantes, et d’éviter un tel chagrin au +plus dévoué de tes serviteurs!!! + +Incapable, malgré toutes mes bonnes raisons, de résister davantage, je +me suis engagé sottement pour le prochain après-midi, au temps qui suit +la prière d’_aasser_. + +--Voyons, calme-toi; c’est entendu, taleb, j’irai... + +--Ya Sidi! + +--J’irai, j’irai... + + + + +XIII + + +1er octobre. + +Et j’y suis allé--dans mon fauteuil. + +J’en suis aussi revenu, un peu étonné de certaines choses... par exemple +de «l’invisibilité» persistante de Sid’Ahmed-ould-Djazerti. Je dirai +plus: un peu choqué. Comment! voici un personnage, autant chériff que +l’on voudra: il promet, il offre de me recevoir, moi son hôte--son hôte +en pays arabe; puis, la dernière minute arrivée, ce seigneur se dérobe; +il délègue son secrétaire, son _khodjah_-chef, Si-Hassan-ben-Ali le +rusé, pour représenter Sa Hauteur envers mon insignifiance. Et moi, +cloué chez lui par le sort, je dois tolérer ces impertinences sans +pouvoir faire seller un cheval ou un méhari... + +Ma colère pourrait surprendre ceux qui connaissent mal les mœurs du +Désert; mais le manque d’égards, chez l’Arabe, est le frère jumeau de +l’insupportable menace. + +Il faut avoir vu les courbettes obséquieuses de cet Hassan-ben-Ali! Et +ses déférences, et son humilité où triomphait toute sa joie d’avoir +empêché les chériffs de me recevoir eux-mêmes!... Quelle politesse! Ce +musulman trop civil ne sera grossier avec moi que le jour où, +décidément, on devra me couper le cou. Mais, jusque-là, il joue de moi +en virtuose, comme un chat dont les pattes ne montreraient que velours +et dont les dents s’aiguiseraient, fines et pointues, derrière les +souriantes babines. + +--O Sidi, daigne jeter un coup d’œil favorable sur ce que te présente +ton serviteur! + +En ces termes il m’indiquait le parchemin déroulé, maintenu par deux +scribes. Son amabilité était ambiguë, menaçante au fond, comme le flegme +des sous-khodjah et comme l’apparence même des objets de l’entour. Oui, +les choses me sont hostiles: le battant peint de l’armoire entr’ouverte +me la disait, cette hostilité, et les murs blancs et mornes de la longue +«chambre du sceau», et cet air lourd à respirer, chargé d’une odeur de +vieille encre, de vieille cire et de je ne sais quel fade relent de +musc. + +--Tes regards, ô Sidi, daigneront-ils me faire la faveur de vérifier la +_base_ de cet arbre généalogique? D’abord, ici, le nom d’Allah, que cent +mille épithètes de vertus ne pourraient assez louanger. Puis ensuite +celui de l’ange Djébril (Gabriel) aux ailes de diamant. Puis ici, les +syllabes bénies formant celui du Saint Prophète... + +J’interrompis le discours sans avoir bien examiné l’azur, l’argent et le +vermillon scintillant en effet sur les feuilles de l’arbre, plus touffu +que celui de Jessé dans nos anciens missels. Et Dieu sait pourtant que +j’aime les vieux vélins enluminés, dont la perfection puérile est si +amusante à l’esprit, et le contact si doux aux doigts. Mais je ne +pouvais tolérer l’attitude de cet Hassan-ben-Ali. + +--Cela suffit, déclarai-je. Si-Kaddour m’a déjà expliqué ces +filiations... + +Le visage de Si-Hassan demeura impassible, plutôt souriant--mais ses +yeux parlèrent. Oui, quoi qu’il en eût, et malgré le fameux rideau +intellectuel dont il s’enveloppe, il ne put tout à fait clore ces +«fenêtres de l’âme». Et l’on aperçut, un court instant, le démon du +logis... Du reste, c’est le soudain coup d’œil oblique, le jet lumineux, +quasi phosphorescent des prunelles qui chez l’Arabe est révélateur de +l’émotion, de la défaillance, ou de la traîtrise secrète--tandis que +chez l’Européen ce serait (les juges d’instruction le savent bien) +l’altération de la voix, le frisson léger des doigts malgré le +raidissement de la volonté. + +Oui, les yeux de Si-Hassan parlèrent. Ils dirent de la haine pour moi et +même pour le pauvre Si-Kaddour, lequel, malgré sa bonne contenance, me +faisait vraiment pitié. + + * * * * * + +Mon fauteuil roulait enfin hors de la «chambre du sceau». Les gens du +banc--_ahl-es-soffa_--tous ceux qui restent de longues heures à la porte +des grands de la terre musulmane--quémandeurs, plaignants, courtisans, +parasites, attendant des matins jusqu’aux soirs et des soirs jusqu’aux +aubes le bon vouloir du puissant seigneur--les gens du banc ne me +saluèrent point quand je passai. Mauvais, très mauvais, cela. Je +remarquai aussi, après coup, que le thé traditionnel (jouant chez les +Djazertïa le rôle hospitalier du _caouah_ en d’autres lieux) ne m’avait +pas été offert. Mauvais, plus mauvais encore. Tellement mauvais que je +me sentis subitement tranquille, n’aimant pas les demi-situations et +préférant le danger net. + +Les hommes de garde, arrogants sous leur beurnouss bleu, me heurtaient +«moralement», fiers et dédaigneux, le long des galeries. Les porteurs de +ballots, au tournant des couloirs, faillirent bousculer mon véhicule: +car les serviteurs d’Islam exagèrent la tendance du maître... + +Et les enfants, sortant des écoles par flots, ne me suivirent pas de +près comme à l’ordinaire--comme avant-hier encore ils auraient agi. Et +leurs cinq doigts écartés se dirigèrent de mon côté: + +--_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil! + +C’est le remède saharien contre la jettatura, contre l’infernale +influence. Les vieillards impotents soignés ici me l’adressaient +également à la dérobée, ce signe conjurateur, de leurs vieilles mains +tremblantes qui repoussaient mes maléfices, tandis que les bouches +édentées balbutiaient des anathèmes: + +--Religion de croix! Religion d’égaré! Dieu maudisse ta mère la chienne! +Que ta mort soit sans tombeau! + +Pour faire diversion, l’infortuné Si-Kaddour m’indiquait presque au +hasard les bâtiments déjà vus, les ateliers de métiers, les magasins, +les annexes. + +--Regarde, ô Sidi, regarde... regarde cette zaouïa des Djazerti! + + * * * * * + +Nous parvenions à la place des Caravanes où journellement arrivent ici, +par sacs d’inégale valeur, les offrandes des Khouan, des +Djazertïa--convois dont le point d’origine me demeure mystérieusement +caché, et dont les chameaux, quand on les décharge, brament entre les +murs blanchis. Ce sont de braves bêtes, cependant, ces chameaux. Ils +m’annoncent du moins, eux, par leur cri plus sourd ou plus aigu, s’ils +viennent de l’Orient lumineux ou du Moghreb très âpre, du Maroc aux +races de dromadaires diminuées et chétives, comme rabougries. Ils +travaillent «pour la zaouïa». Ils apportent la _ziara_, du même pas dont +ils apporteraient toute chose, inconscients d’enrichir les descendants +d’un Vénéré. Ils sont pleins de simplicité dans leur laideur +d’auxiliaires utiles, qui seuls peuvent braver longtemps cette lumière +féroce du Désert, ce climat souvent brutal, ce sable africain. + +--Ya Sidi, m’instruit le taleb, Allah nous dit dans le Koran: «Je vous +ai soumis les chameaux, afin que vous soyez reconnaissants.» + +Et le bon Si-Kaddour, redevenu gai, contemple avec attendrissement les +échines bossues d’où vont être déchargés les précieux hommages et les +générosités. Un grouillement de fidèles et d’esclaves s’agite, troublant +le silence pour un instant. + +--Ya Sidi, quel spectacle édifiant! + +Dans un coin, là-bas, une nomade des environs se tient debout, +respectueuse, attendant qu’on veuille bien prendre son humble offrande +d’humble femme--cette petite charge de bois menu balancée sur le dos de +son bourriquot. + +Elle a l’air sauvage et résigné des animaux soumis au fouet. Sa robe +drapée, de vieux coton sale, laisse voir des lambeaux de chair brune, +comme tannée. Son visage s’inquiète. Furtive, elle jette sur mon +équipage la défiance de son regard. + +--Ya Sidi, reprend le taleb, daigne constater ici la munificence des +Djazerti. En échange de ce petit fagot, qu’on accepte pour ne pas +froisser d’un refus la bonne volonté du plus misérable, notre zaouïa va +nourrir pendant deux ou trois jours, Sidi, cette malheureuse et ses +enfants. Elle va couvrir de vêtements neufs leurs membres rafraîchis au +bain. Et des présents d’orge et de dattes leur seront remis par surcroît +quand ils reprendront le chemin de leur tente, en louant Allah et le +Sublime Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu veuille lui continuer la +félicité!)... + +La femme m’examinait de nouveau, avec un recul secret grandissant. Elle +questionna l’un des esclaves, et, dès le mauvais renseignement reçu, je +vis une répulsion contracter le hâle de son visage, et ses doigts +rugueux faire, eux aussi, le signe cabalistique de défense et de +réprobation... «_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!...» + +Je n’entendais pas, mais je compris--et je pâlis. Même venant de cette +créature tellement près de la brute, la blessure me fut sensible. Il me +parut devenir un paria, si les femmes (soient-elles à peine femmes) se +détournent maintenant de moi, pleines d’horreur... + + * * * * * + +Le taleb ne remarquait rien ou feignait de ne rien remarquer parmi ces +signes hostiles. Il voulait «effacer», coûte que coûte, l’affront du +manque d’accueil, le procédé du khodjah, son ennemi, le beau jeune homme +à la langue douce, Si-Hassar-ben-Ali. + +--Ya Sidi!--me répétait-il, continuant les expansions d’un réel +enthousiasme,--ya Sidi! permets-moi de le proclamer: elle est un louable +et pieux miracle, cette zaouïa de Mozafrane, d’où sont sorties, comme +les abeilles essaiment de la ruche, nos autres zaouïas, Sidi. Elle crie +la gloire de l’Illustre Bou-Saad. Son parfum monte au trône du Puissant, +porté sur les ailes des Khérubs. O Sidi, ô Sidi, regarde!... + +Évidemment. Les constructions étendues, les cultures encloses d’un mur à +créneaux, soignées par des jardiniers innombrables--cet univers isolé, +complet et riche, cela paraît stupéfiant quand on connaît le Désert. Vie +abondante, surgie ainsi du milieu des plaines arides, sans autre secours +que le prestige d’une idée--pas même: d’une _nuance_ d’idée. + +--Regarde, ô Sidi! + +Regarder, oui. Mais tous n’ont pas des yeux semblables... La façon +d’examiner les édifices d’une religion peut donner à leurs sculptures +plus ou moins de relief. Aujourd’hui, ma mauvaise humeur me «rapetisse» +les choses--et la foi des pèlerins, au contraire, les amplifie sans +doute, les idéalise, les auréole d’un nimbe immuable et prestigieux. + +Et je me ressouviens de la lampe idéale qui, de tout ce qu’elle +éclairait, faisait des pierreries et des escarboucles. J’y avais trouvé +jusqu’ici le symbole général de l’imagination. Mais c’est davantage +encore. Cette force occulte qui livre (spontanément, remarquez bien) +l’Afrique entière et l’Asie de l’ouest au pouvoir des «Ordres», cette +puissance secrète des mystiques détient la lampe d’Aladdin. Par elle, +chaque moellon de ces murailles devient non seulement plus précieux, +mais «plus beau» que l’onyx de Syrie. Chaque feuille de ces bosquets se +change en émeraudes serties d’or fin. Et ce qui nous semble, à nous, +déjà très remarquable représente en effet le miracle--mieux, «la +merveille»,--à des peuples pour qui le merveilleux est le pain +nécessaire, bien avant les aliments dont le corps se soutient chaque +jour... + +Au résumé: + +Force occulte--puissance mystique--miracle complexe, cérébral et +sensuel. + +Je crois vaguement (sans me rappeler la phrase) que le dernier mot de +mes lettres interrompues, envoyées vers la France si brusquement, était +celui de _volupté_. Cela me frappe à distance. Il faut toujours en +revenir là: Volupté... Elle alimente la flamme des aspirations +musulmanes. Et c’est une science profonde de son adaptation à ces races +qui les jette pantelantes sous le joug béni de leurs dominateurs. + +Et cependant, il y a là, par comparaison à l’Islam non affilié, un essai +de relèvement moral que je voudrais examiner pour le mieux comprendre. + +La religion chrétienne nous prêche la pureté absolue; elle a été +néanmoins obligée de souffrir, à côté, le péché d’amour. La religion +musulmane le légitime, ce péché, le prescrit pour ainsi dire avec les +quatre épouses renouvelables et les concubines à volonté. Alors, +descendant d’un degré, elle _tolère_ sans se scandaliser les vices +variés--vices orientaux... Elle admet, comme un mal inévitable, la +sodomie, les infâmes trafics d’enfants. + +La jeunesse des chériffs verse trop souvent, pareille à celle de leurs +coreligionnaires, en ces désordres. Soit. Mais _on les cache_. Et si +nous admettons que l’hypocrisie est un hommage rendu par le mal au bien, +nous pouvons admettre aussi que, dans le cas présent, cette hypocrisie +«crée» l’idée de vertu. + +Après l’avoir créée, elle la fortifie en évoquant d’autres désirs que la +gourmandise ou la débauche--en montrant, à des êtres qui ne l’eussent +pas soupçonné, un autre idéal possible--en préconisant un bonheur que ne +détiennent pas les jeunes esclaves en tunique blanche ou les danseuses +tiarées d’or... + +Les chériffs, distributeurs du _dikhr_ qui mène à l’extase, ont donc +appelé leurs fidèles à de nouveaux frémissements, violents et chastes. +_Ils_ ont fait vibrer leurs nerfs suavement, jusqu’aux profondeurs de +fibres insoupçonnées--de fibres qui dormaient en eux. + +Et, très habiles, _ils_ ont crié: + +«Vous n’aurez cela que par nous. Vous ne le trouverez que chez nous!» + +Et leur habileté plus grande encore fut d’avouer (eux qui pouvaient tout +dissimuler) la possession régulière des quatre épouses légitimes, comme +il est indiqué au Koran, et des négresses sans nombre fixé. Car +l’ascétisme, tel que le conçoit le cerveau d’un Arabe, ne rappelle point +celui de saint Paul. A vouloir faire ici de vrais «purs» on eût fait des +bêtes féroces. + +C’eût été trop dangereux. + +Se déclarant maîtres des joies spirituelles, les sages chériffs ont +également autorisé, recommandé, par l’exemple, la joie charnelle--la +volupté de la volupté... + + + + +XIV + + +2 octobre. + +D’ailleurs, _ils_ ont choisi pour eux la plus intense, la meilleure +part--celle du lion. + +Dans ces jouissances, dont frissonne tantôt le corps et tantôt l’âme, +ils ont su puiser les plaisirs qui font la trame de leurs jours béats. +Ils savourent, ces chériffs, la volupté de rester toujours là (sauf de +rarissimes voyages) quand les autres passent.--Ils ont des délices de la +puissance... Et l’orgueil de la domination... + +Autant que le pauvre pèlerin, mieux que lui, ils s’élèvent, s’ils le +veulent, à l’Extase secouant les moelles.--Et, puisqu’ils sont guerriers +(toujours s’ils veulent), ne leur sont pas refusées la force et +l’ivresse du sang versé. + +Ils ont, image de la guerre, les fusillades de poudre célébrant les +fêtes.--Ils ont le raffinement de l’existence somptueuse et qui leur +semble plus belle au contact des haillons de leurs frustes +affiliés.--Ils ont les présents qui parlent des contrées éloignées et +bizarres, dont l’exotisme surprend.--Ils ont les messages variés au +milieu des mœurs immuables, et tout se renouvelle autour d’eux sans que +rien n’y soit changé. + +Ils ont les jardins fertiles et le charme des eaux courantes--et les +matins nacrés--et les soirs d’or. Leur bon goût sut repousser les +tam-tam, les vacarmes des danses: ils ont les musiques lointaines, +celles des bergers de troupeaux, légères, imprécises, scandées, qui +palpitent dans l’air transparent comme, après l’amour, bat le cœur. + +Et les odeurs pénétrantes et sensuelles dont s’imprègne toute la +zaouïa--les cassolettes de parfums--et les femmes, cassolettes +brûlantes.--Et l’agrément des grandes pièces claires où le marbre étend +sa douceur.--Et, d’autres jours, aux heures recueillies, la volupté des +refuges clos, des laines profondes, des réduits moelleusement obscurs. + +Et la lumière multipliée des cierges et des lampes, si chère à +l’Islam--et la mélancolie aphrodisiaque, un peu philosophique, un peu +sadique, qui vient de ces tombeaux si proches, ces tombeaux de leurs +pères, dont ils vivent; auprès desquels, un jour, sera leur tombeau qui +fera vivre leurs fils. + +Ils ont tout ce qu’un musulman peut rêver dans les Paradis--ils l’ont +sur cette terre. Et même la beauté de l’éloquence, des prières nobles et +sonores, cherchant l’esprit à travers les sens. Et même l’intrigue, la +divine intrigue, aussi subtile, aussi fine qu’un cheveu de Géorgienne +blonde. La divine intrigue, ils l’ont, brouillée à loisir. Tout, tout, +ils l’ont. Et nous nous étonnons qu’ils ne nous aiment point, qu’ils se +dérobent, qu’ils combattent pied à pied notre conquête, à nous +Européens--à nous Français! + +Qu’avons-nous donc à leur offrir, en échange de ceci? + +Et comment ne s’opposeraient-ils pas farouchement, fanatiquement à +l’approche de notre état de choses, qui sera--ils le savent bien, ils le +sentent--l’adversaire et le destructeur de ceci? + +Notre plus invincible ennemi, parmi ces contrées, c’est la volupté +saharienne... + + + + +XV + + +3 octobre. + +J’étais un peu âpre au fond, hier soir, en griffonnant sous les +poutrelles vertes où s’abritent toujours mes veillées. + +Il y a chaque jour plus d’hostilité dans l’air. + +Danger?... Trop grand mot, peut-être; l’ambiance désagréable exacerbe +les doutes. Mes nerfs--l’infirme paie de sa souffrance le droit d’en +avoir comme une femme--se fatiguent de ce péril flottant, mal défini, et +préféreraient _n’importe quoi_, plutôt que cette anxiété continuelle. + +Le courage ne me manque point, je crois, mais bien ce calme moral qui +nous met au-dessus des circonstances. Je devrais évidemment ne pas même +voir l’aspect changé, l’air rechigneux de Barka le nègre. + +Je devrais ne pas remarquer la mine allongée, préoccupée de Si-Kaddour. +Il a pâli, le vieux taleb, quand aujourd’hui des cavaliers sont arrivés +à toute bride, leurs selles couvertes de poussière, et des traces +sanglantes balafrant leurs beurnouss déchirés. Mais il s’est tu. + +Ou plus justement il a continué de parler, volubile, sur l’organisation +hiérarchique de la «Confrérie», organisation solide qui s’étend sur deux +parties du monde. Au sommet, comme on le sait, le _cheikh_ suprême, le +chériff détenteur actuel de la sainte _baraka_. Sitôt après lui, les +très hauts fonctionnaires, ceux que j’ai déjà vus quand je voyais +quelqu’un: le Grand Khalifah ou adjoint, l’Oukil ou administrateur des +intérêts matériels, le Chef des _tolbas_ (pluriel de taleb) qui forment +les intelligences. Ensuite, les nombreux _mokaddèmes_, représentants +fixes ou missionnaires ambulants de l’Ordre, tous pourvus de l’_idjeza_, +diplôme mystique, et qui s’en vont aux quatre coins du monde où souffle +le vent de l’esprit, aussi loin que peut aller un homme plein de foi et +de patience, pour recevoir des offrandes nouvelles et pêcher des âmes de +croyants. + +Puis, sous ces «directeurs» du spirituel et du temporel, la grande masse +inféodée,--l’ensemble des fidèles ou _khouan_. + +--Ton incomparable pénétration saisit bien, ô Sidi! Ceux-là, nos khouan, +ne représentent chacun que peu de chose. Mais, réunis, ce sont les +Djazertïa: sans les grains de sable, il n’y aurait pas la dune; sans les +petites gouttes d’eau, il n’y aurait pas la mer. Allah est grand et +miséricordieux... + +_Amen._ Seulement ces cavaliers ensanglantés, que j’avais vus accourir +tout à l’heure, labourant du coin de leurs étriers le flanc des chevaux +fourbus, m’intéressaient bien davantage. Ils étaient éclipsés depuis. +(Cette zaouïa paraît toujours recéler des trappes et des caches que +dirigerait un magique pouvoir.) Leurs montures, la bride à terre, +demeuraient près de l’entrée des écuries, où des esclaves aux blanches +gandouras relevées d’une ceinture, ayant en ce court vêtement la grâce +d’éphèbes antiques, contemplaient, comme moi, l’écume qui ruisselait sur +ces pauvres bêtes et les blessures de leurs corps chancelants. Mais ils +ne les faisaient pas rentrer, ne les dessellaient pas. Un peu d’orge à +terre, simplement, que refusaient les naseaux enflammés, abîmés de +surmenage. + +Les longs bâtiments s’étendaient, pleins d’énigmes obscures. D’autres +chevaux hennissaient à l’intérieur. Et par une poterne ouverte nous +voyions le Désert farouche qui poudroyait sous le soleil. + +--Avec ta permission, retournons aux jardins, Sidi. + +Pendant que virait mon fauteuil et que nous traversions les cours (dans +ce pénible isolement que fait autour de moi la malveillance générale) +j’interrogeai de nouveau le taleb. Il dit, hochant sa barbe grise: + +--Ces cavaliers? Je ne sais pas, Sidi. Que ta magnanimité me pardonne! +Je suis un vieil homme, Sidi, je ne m’occupe que de la Voie conduisant +au Paradis... + +Puis comme j’insistais, le pressant: + +--O Sidi, par Allah sur toi, ne me pose pas ces questions... Excuse, +Sidi, ma liberté; mais, si je te demandais les secrets des tiens, +répondrais-tu à mon humble moi? Ne serais-tu pas contrarié, Sidi?... + +Contrarié, il l’était, l’excellent Si-Kaddour: peiné, même. Allais-je +m’aliéner la seule âme sur laquelle je puisse à demi compter? + + * * * * * + +Il fallait me tourner ailleurs. + +Vers l’heure de la sieste, Si-Kaddour s’étant retiré et Barka promenant +je ne sais où sa réserve actuelle et son mutisme, j’interviewai +Bou-Haousse de façon serrée, sans lui laisser trop de temps pour +chercher des faux-fuyants. Il est soi-disant à moi, celui-là, venu avec +moi, resté avec moi. Mais il est bête, et «finaud», et fripon (toutes +qualités qui ne s’excluent pas, je m’en rends compte). De plus il est +bon musulman. Le solide appui que j’ai là! Fragile, tel le roseau cité +dans l’Écriture. + +«Au lieu de me soutenir (c’est, je crois, le texte), il s’est cassé et +m’a percé la main.» + +Pour l’instant, Bou-Haousse ne me perce pas encore la main. Non. Il +affecte même un grand zèle à chasser les mouches, et, pour ma personne, +des sentiments extrêmement dévoués. Il opine naturellement dans mon +sens, en bon Arabe--faiseur de phrases. Il amplifie, il commente. Les +proverbes vont leur train. + +--Ya Sidi! Certainement il se trame «quelque chose». L’amitié des +Djazerti s’en va de toi. Prends garde, Sidi. Quand la fumée couvre la +montagne, dis: la forêt brûle. Quand tu vois un chacal suer, dis: le +sloughi est à ses trousses. Quand le nuage se traîne gros et jaune, dis: +le sirocco n’est pas loin... + +Il s’interrompit pour me demander: + +--Ya Sidi, me permets-tu de boire le reste du thé?... Merci. Qu’Allah te +le rende cent fois! + +Les mouches, tandis qu’il boit, me harcèlent. J’ai hâte de lui voir +reprendre ses dictons d’Islam et son éventail de palmier. Mais il se +presse fort peu. Il est ici chez lui, narquois et flegmatique; il suit +chaque soir, à la troisième cour, les instructions d’un jeune taleb +maître d’école; bientôt il sera reçu parmi les fidèles Djazertïa. + +--Ya Sidi, je suis ton enfant. Je ne fais qu’un seul cœur avec ton cœur, +et le coup de ta mort serait ma mort. + +Le solide appui que j’ai là! + + + + +XVI + + +5 octobre. + +Un signe important: + +Le somptueux et barbare rôti, ce mouton qu’on me sert chaque soir, a été +remplacé hier par un simple couscouss aux abricots secs. + +Chez l’Arabe, chez l’Oriental, pareil changement d’habitudes est plus +significatif qu’un Français de France ne saurait l’admettre. Cela +équivaut (comparé, je suppose, aux habitudes parisiennes du siècle +passé) à me faire soudain manger à l’office. C’est une ouverte +déclaration de guerre--au moins d’hostilités. + +J’ignorais qu’une jambe cassée pût mettre en une situation si +désagréable, si odieuse. Et je donnerais mon autre jambe (pour ce à quoi +elle me sert!) afin d’apprendre la raison de ces procédés, humiliants +surtout parce qu’ils veulent l’être. + +Quand tout cela va-t-il finir? + + * * * * * + +J’ai dû scandaliser toute la journée Si-Kaddour par un redoublement de +distraction. Il est toujours triste, mon pauvre taleb, et je lui cause +bien du souci. Ses inquiétudes secrètes diminuent sa verve coutumière: à +peine s’il a discouru, pendant notre promenade aux cultures, sur les +mérites des Djazerti. + +--Hélas, Sidi, notre premier père fut créé de terre vile... soupire-t-il +entre deux versets, accablé sous le poids moral des vices de l’humanité. + +Et, pour me le démontrer, il reprend son énergie. Il me débite une +pieuse anecdote où Jésus-Christ (Notre-Seigneur Aïssa, le nomment les +Arabes) se trouve placé au premier plan--comme il est du reste au +premier rang dans les formules que crie le _moudden_, chaque veille de +fête, au minaret des mosquées musulmanes--comme il sera au premier trône +le jour du Jugement final, quand il départagera les bons des mauvais +avant de remonter au Ciel et d’y recevoir, pour son harem, onze mille +épouses: telle est la tradition du peuple d’Islam. + +--Ya Sidi, me pria Si-Kaddour, que ton intelligence supérieure veuille +s’ouvrir à mon récit. Un matin, Sidna-Aïssa, Souffle de Dieu, fils du +Souffle et de la Vierge Méryem, s’en allait à Jérusalem quand cheminant +il fit rencontre d’un marchand. Et ce marchand conduisait quatre mules +pesamment chargées... + +Nous arrivions près de l’endroit que j’aime, rival de ma tonnelle. C’est +un coin délicieux, un fouillis de vignes, d’arbrisseaux, un éden parmi +l’oasis fraîche. On oublie que si près règne le Désert de mort et de +sécheresse. Des lianes vertes montent jusqu’au faîte de peupliers aux +ramures blanches; des palmiers géants s’élancent du sol par groupes +compacts, en souplesses inattendues, tandis que l’eau fécondante court +rapide, à petit babillement léger. + +Je fis faire halte; installer mon fauteuil, dérouler le tapis. Mais cela +n’interrompait point Si-Kaddour ni sa légende. + +--Par Allah, que sont ces marchandises? demanda Sidna-Aïssa.--De +l’excellent, dit le marchand.--Mais encore, que porte ta première +mule?--Des vols et des fraudes, Sidi.--Malédiction dessus! s’écria +Sidna-Aïssa; mais qui t’en achètera?--Les commerçants.--Et que porte la +seconde mule?--Des ruses, des perfidies et des trahisons, +Sidi.--Malédiction! qui t’en achètera?--Les femmes.--Et que porte ta +troisième mule?--Des envies et des rivalités, Sidi.--Malédiction! qui +t’en achètera?--Les savants.--Et la quatrième mule?--Elle est chargée, +bien chargée d’injustices, de prévarications, de tyrannies, +Sidi.--Malédiction, malédiction! qui t’en achètera?--Les gouvernements +et ceux qui détiennent la moindre parcelle de gouvernement.--Alors +Sidna-Aïssa déchira sa gandoura blanche, en criant: «Malheur, malheur! +malheur sur le monde, malheur sur les hommes, malheur sur tous! Tu n’es +pas un vrai marchand, tu es le diable, le Chitane, le chassé du Ciel, +Satan le Lapidé! Va-t’en! au nom d’Allah Tout-Puissant, je te +maudis!»--Et le Chitane s’en alla, Sidi, avec ses quatre mules, boitant +et marmottant:--«Le péché attire les mortels comme le miel attire les +fourmis. Maudis-moi, Aïssa, cela ne m’empêchera pas de gagner ni de +vendre...» + +Le bon Si-Kaddour, en guise de pause, soupira plus fort. + +--Il vend toujours, le Chitane, Sidi... Il vend toujours de sa quatrième +charge... + +Et je connus ainsi que le taleb songeait, narrant cette légende, aux +intrigues de Si-Hassan-ben-Ali le rusé; et aux événements extérieurs +(ceux qu’on me cache); et à ces mystérieuses politiques par quoi +l’Afrique espère diviser l’Europe, puis rejeter l’infidèle au delà du +bleu de la mer... + + * * * * * + +--Ya Sidi!... chuchota Bou-Haousse. + +C’était bien plus tard, dans la chambre aux poutrelles, vers l’heure de +mon coucher. + +Il profitait d’un moment où le taleb avait pris congé et où Barka +s’attardait à ne rien faire, n’importe où. + +--Ya Sidi, tu es mon père! Donne à ton fils la montre aimantée! + +Je lui avais promis, s’il m’apportait des renseignements intéressants +sur les secrets qui nous entourent, une boussole de nickel qu’il envie +démesurément. + +--Ya Sidi, ton fils va te plaire par toutes les grandes nouvelles qu’il +a recueillies pour toi avec une peine incroyable. Écoute, parlons bas, +Sidi. + +Il affecte une voix étranglée, pleine d’effroi. Et ses chuchotements +sont optimistes néanmoins: + +--Les cavaliers ensanglantés que ton œil a reconnus n’étaient que de +paisibles porteurs de messages, très amis du Seigneur, très honnêtes +gens. Ils avaient été attaqués l’autre nuit, là-bas au sud de Mozafrane, +par un _rezzou_. + +Histoire à dormir debout si je n’avais été allongé. Aurait-on fait, à la +zaouïa, un tel mystère d’un événement tout ordinaire? Un +_rezzou_--autrement dit un parti de pillards courant l’Erg et le Sahara, +enlevant les troupeaux, ravageant les campements, dévalisant les convois +quand ceux-ci ne sont pas en force... Il circule de ces bandes un peu +partout. C’est la plaie de la région, avec les scorpions et les mouches. + +--Et quant au souci qui ride le front des Djazerti (Allah veuille les +bénir tous), tu n’as rien à en craindre, Sidi. Ton fils s’en porte +garant! Il s’agit de choses de gouvernements, de désaccords lointains, +lointains, lointains... + +--Qui t’a appris cela? + +--Ya Sidi, ne prends pas avec ton fils ce visage courroucé. Je suis ton +serviteur; je suis la plume de tes ailes. On ne m’a rien appris, Sidi. +Seulement le _chaouch_ de l’_Oukil_ a fait quelques petites réflexions, +en mangeant le couscouss hier chez le neveu du frère d’un des _askers_ +(gardes armés), un homme de bien que tu as vu, Sidi, un nommé +Tahar-ben-Brahim, un cavalier très distingué, tout à fait remarquable, +qui se trouve être le cousin du mari d’une nièce de la sœur du +beau-frère de mon oncle Bou-Guettal. Et de la sorte nous sommes proches +parents, comme tu vois, Sidi. + +Cette parenté--qu’on n’en rie pas--me parut très solide pour le pays. +Dans mes déplacements au Désert, je suis rarement arrivé à quelque +parage habité sans que mes sokhrars et mes hommes d’escorte n’y trouvent +des liens analogues dont ma curiosité provoquait «l’explication», la +nomenclature des anneaux fantaisistes formant ces chaînons épars, +subitement ressoudés. + +Tout en arrangeant mes oreillers, je suggérai à Bou-Haousse de +questionner le lendemain ce parent, si toutefois lui-même souhaitait +obtenir la boussole. J’y joignis, afin de fouetter son zèle, l’appât +prestigieux d’un _douro_. Et ma chambre, lumières éteintes, retomba au +silence des nuits... Le clair de lune entrait par les grilles de la +fenêtre, jetant sur les faïences claires un rectangle lumineux. Les +poutrelles qui semblaient noires barraient le plafond blanc de leurs +raies symétriques, que je comptais et recomptais pour essayer de +m’hypnotiser. + + _La illah ill’ Allah!_... + +C’était la prière d’aâcha, celle qui demande au Seigneur _un refuge +contre des hommes et contre la méchanceté de celui qui souffle le mal, +qui suggère les mauvaises pensées, puis se dérobe_. + + _La illah ill’ Allah!_... + +Le chant du moudden, le chant si suave, le chant si doux, m’arrivait +avec le frisselis des eaux légères et murmurantes. Et le repos de +Bou-Haousse, ce surprenant sommeil arabe sans mouvement, sans un +souffle, était à côté de moi. Je me remémorai ces paroles du vieux +Si-Kaddour: «De chez nous peut sortir la guerre: mais la paix seule y +doit régner...» + +Paix apparente, trompeuse, berçante... C’est de cette paix que la menace +s’en va, de temps à autre, sur les confins divers du monde musulman. +C’est d’ici, ou de zaouïas semblables, que furent soutenues les +extraordinaires résistances de Rabah, et, moins loin d’aujourd’hui, que +fut fomentée l’insurrection du Zaccar. Et les petites ou grandes +embûches: touristes menacés, explorateurs trompés, et nos sentinelles +abattues d’une balle traîtresse, et nos officiers assassinés par leurs +propres gens...--tant de faits connus, tant d’inconnus (bien davantage), +ordres donnés par les chériffs à travers l’Afrique, action de leurs +émissaires qui relient, de proche en proche, Tombouktou à la Mecque et +Marrakesch à Zanzibar... + +Et, pour impressionner les masses, l’annonce, l’attente perpétuelle de +ce «Maître de l’Heure» promis aux croyants, celui qui balaiera de la +terre tout ce qui n’est pas Islam--fantôme et fantoche qu’on crée, qu’on +supprime, selon les intrigues ou le besoin, et dont on prépare l’arrivée +grâce à des prophéties puériles: «Il vous viendra un Rebbis ayant un +sabre, un beurnouss vert et des dents blanches»... Or, tout Arabe a les +dents blanches, ce qui permet d’envoyer quiconque, dupeur ou dupe--et +permet aussi de le facilement renier... + +Et au nom d’Allah, du sang coule. + +«De chez nous peut sortir la guerre, mais la paix seule y doit régner.» + + * * * * * + +A force de méditer--je préférerais: divaguer, comme plus modeste--je +m’étais endormi. Je rêvais depuis longtemps, j’imagine, quand je fus +réveillé soudain par le frôlement d’une main sur ma couverture et par le +murmure presque indiscernable d’un appel: + +--Ya Sidi... + +Voilà... Vous croyez tout de suite à je ne sais quelle aventure. Mais il +ne s’agissait ici que de Bou-Haousse. Et telle est ma bonne, mon +excellente opinion de lui, que machinalement je saisis mon revolver dès +que j’eus repéré son visage, un peu trop près du mien. + +--Qu’est-ce que c’est? + +--Ya Sidi! je suis ton enfant! Je suis ton esclave, je suis la semelle +de tes souliers! + +Je me crus d’abord devenu la proie d’un cauchemar. En bas le ruisseau +d’eau fraîche gazouillait toujours sa chanson. Mais sur les faïences +claires le rectangle de lune avait disparu; il baignait maintenant de sa +lueur bleuâtre les nacres du bahut de Smyrne. Et parmi le bois de cèdre, +les petites plaques opalines brillaient d’un éclat magique, surnaturel. + +--C’est trop fort! Enfin, que veux-tu? + +Il ne se démontait pas; agenouillé au bord de mon tapis, il avait l’air, +dans la demi-ombre, de me réciter des oraisons. Je déposai mon revolver +et ne m’armai plus que de patience. + +--Ya Sidi! Que Dieu protège tes jours! Tu me dis: va, et je vais. Je +suis la flèche que lance ta main! Et je reviens à mon maître. Grâce à +ton fils, tu sais tout: les nouvelles t’arrivent par moi, aussi +naturellement que les fleuves vont à la mer!... + +L’énigme commençait à devenir moins confuse: + +--Tu as questionné ce parent? Mais quand? Il fait nuit. + +Bou-Haousse fit l’indigné: + +--Ya Sidi! M’estimes-tu donc un sot? Ou une femme? Est-ce que le chacal +attend le jour pour chasser? Ce n’est pas un parent que j’ai questionné, +Sidi, c’est une parenté tout entière. Et même il m’en a coûté beaucoup +de tasses de thé, Sidi, dont ton serviteur a réchauffé le cœur des +honnêtes gens qui parlaient à cause de toi... + +Jamais je ne saurai si mon jugement n’est pas téméraire; mais je +parierais cependant, sans hésiter: 1º que Bou-Haousse n’a pas offert +cette nuit la moindre tasse de thé, dans les gourbis où, moyennant un +_sourdi_, se réchauffe la garde nocturne, car: 2º il n’a point quitté ma +chambre. Son parent de fantaisie dort auprès de l’une de ses femmes; il +ne l’aurait pas dérangé. Et pareille enquête, d’ailleurs, même menée par +un guide, ne se fait pas en une heure. Le rayon de lune me sert +d’horloge: il n’y a pas loin des pâles faïences au tout proche bahut +nacré. + +Qu’importe?... Bou-Faousse se décide à mettre dehors ce qu’il gardait +dans son sac, et préfère nommer son aveu: confidences de parenté. + +--Ya Sidi! Écoute ton fils. L’heure est favorable. Allah soit loué qui +nous l’accorde! Il est au-dessus de tout! + +Je l’aurais battu avec joie. + +--Ya Sidi, je te dis la chose: ce qui peine les Djazerti, ce qui les +afflige contre toi, c’est que s’est ouverte une grande querelle entre le +sultan de Stamboul et le baïlek[8] de ton pays. L’envoyé de ton pays a +déchiré la _carta_ qu’il avait pour le sultan. Il est retourné dans ta +France... On dit même qu’il a été chassé de Stamboul (excuse-moi, Sidi) +par le sultan magnanime... Voilà ce qu’on dit... Ce sont les paroles des +hommes: Dieu seul voit tout et connaît tout. Et l’on affirme aussi qu’il +va y avoir la guerre sainte, et que tous les Français, les Italiens, les +Espagnols, et les autres Roumis, seront rejetés de la terre d’Islam par +le sabre et le fusil. + + [8] Gouvernement. + +Dans cette pénombre où nous étions, il guettait sur mes traits l’effet +d’un tel rapport, prêt à louvoyer, selon le vent, dans un sens ou dans +l’autre. + +--Pardonne, ô Sidi, le zèle de ton serviteur! + +Je pense avoir conservé un masque indifférent. Mais on ignore de quelle +finesse sauvage, de quel flair instinctif sont remplis ces fils du +Désert. Celui-ci m’examinait, tandis que je me demandais quelle +proportion de vérité pouvait bien contenir son récit baroque... + +Il y a toujours un petit fond réel derrière l’outrance et le mensonge +des nouvelles sahariennes--très petit parfois: mais il est. La +transmission verbale des faits vole de sables en sables, avec une +rapidité prodigieuse, ayant seulement ce défaut de les modeler, de les +agrémenter, d’y joindre mille amplifications. Elle fabrique souvent +ainsi des monstres de baudruche affreux, terrorisants, qu’aucune épingle +ne crève, et dont la vie dure plus longtemps que celle d’animaux de +chair et d’os. + +--Ya Sidi! Tu es mon père! Par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne +refuseras pas plus longtemps à ton enfant la boussole et le _douro_!... + +Son ton plaintif fendait l’âme. Pour me débarrasser de lui je +m’exécutai, je cherchai dans l’obscurité le douro, je cherchai la +boussole. Et je songeais... Les Djazerti ne reconnaissent pas l’autorité +politique du sultan et à peine sa compétence religieuse--mais néanmoins +tous les fidèles de cette loi fanatique tiennent ensemble. Leurs regards +convergent sans cesse vers un point qui les unit. Et pour parodier un +mot célèbre, l’Islam est un bloc. + +--Ya Sidi!! + +C’était le remerciement. Par la bouche de ce fripon, Allah fut sommé +violemment d’augmenter mon bonheur, et ma connaissance du bien, et +plusieurs autres de mes vertus encore. Et comme je sommais à mon tour +Bou-Haousse d’avoir à se recoucher, puis à me laisser tranquille, il +conclut par cette assertion: + +--Ya Sidi, crois-moi: les Djazerti sont des saints (que le Seigneur +protège leur _baraka_ divine!). Ils ont la justice de Salomon. Ils ne te +feront point de mal, puisque tu t’appelles leur hôte et que tu as mangé +leur sel. + +J’espérais la séance terminée. Il se pencha vers moi encore, retombé aux +chuchotements mystérieux: + +--Ya Sidi! par le salut des tiens, ne confie à personne ce que moi, ton +serviteur, je t’ai confié. Car ici la langue peut couper la tête! + +Et ses doigts dessinaient sur sa nuque, en silhouette devant le clair de +lune, un geste de guillotine qui me parut mal réconfortant... + + + + +XVII + + +7 octobre. + +Ce ne sera pas encore pour cette fois-ci... (Je parle de mon +assassinat.) Car tout est modifié, tout est retourné, avec cette +soudaineté arabe qui suffoque et déconcerte. La lune de miel a +recommencé entre les Djazerti et moi... Et la zaouïa entière me témoigne +par des sourires la joie qu’elle prend à ces tendresses... On me gâte, +on me flatte, on me câline, on m’aime. Que dis-je? On m’adore. Et Barka +le négro, prolixe et gai derechef, ne me sert plus qu’à genoux. + +Ne supposez pas que je plaisante: jamais je n’en eus moins envie. La +gravité du danger pèse davantage, après, sur moi. Ma sensation ressemble +un peu à celle de l’innocent qu’un pouvoir supérieur gracie, et à qui +reste la rancœur d’avoir été condamné... + +--Ya Sidi, loué soit Allah! me répète Bou-Haousse dans les coins. + +Mon vieux taleb, depuis cette saute de la girouette, a rajeuni de dix +ans. Lui également murmure: «Loué soit Allah!» Et ses discours +mentionnent, comme par hasard, la survenue de trois _mokaddèmes_ arrivés +du Sud avec un gros de cavaliers. Ils ont apporté une lettre du puissant +chériff en personne, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben- +Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, lequel à petites journées revient du Tchad à +Mozafrane. C’est clair. Même un enfant de cinq ans comprendrait la +relation entre les nouveaux procédés qu’on déploie pour moi et les +ordres reçus du Maître, dont la politique aura subitement orienté du +côté «France», sans qu’on sache comment ni pourquoi. + +Oui, c’est limpide. Aussi ne m’explique-t-il rien, le brave Si-Kaddour. +Il me tait son apaisement comme il a tu ses alarmes; ses bons yeux tout +ridés me regardent sous les grosses lunettes de corne. Il sent que j’ai +deviné la cause des attitudes actuelles et _que je sais qu’il le sait_. +Cela suffit. «Loué soit Allah!» + +Inutile d’insister. Jusqu’à mon retour aux pays français, je +n’apprendrai rien de plus[9]: + + Loué soit Allah! + + [9] Ce que j’appris lors de ce retour, ce fut (on l’a deviné + certainement) le conflit entre la France et la Porte, et le départ + éclatant de notre ambassadeur, au sujet de l’affaire des quais et + des créances à régler. Ce départ de M. Constans, fantaisistement + déformé, eut un immense retentissement dans toute l’Afrique + musulmane du Nord. Même à Blidah, la petite cité des oranges et des + roses, à deux pas d’Alger, l’effervescence des indigènes fut si + forte qu’on dut prendre des mesures spéciales: saisie des + portraits du sultan dans les cafés maures--défense de + rassemblements--patrouilles de nuit--augmentation de la garnison. On + parla même d’état de siège. Je cite ce fait, en plein centre + civilisé, pour mieux faire comprendre l’émoi qui troubla les milieux + plus lointains. + +Naturellement, le khodjah-chef, le beau Si-Hassan-ben-Ali, n’a pas été +le dernier à venir me faire sa cour, et à m’offrir toute la zaouïa, et +ses habitants, y compris sa propre vie. + +--Si quelque péril éclatait (Allah nous en garde!) nous serions +ensemble, Sidi. Je mourrais, non point à côté de toi, mais devant toi. + +Et cela bien débité, sans trop d’emphase, les doigts légèrement dirigés +du côté du cœur. Aucun ridicule ne peut atteindre ce jeune homme si +noble d’allures, dont les grandes ambitions s’appuient sur tant +d’habileté que, parti de rien, il a su peu à peu se rendre indispensable +au fonctionnement de la Confrérie, en tenir dans sa main presque tous +les rouages secrets... + +--A demain, Sidi! Pour le moindre de tes désirs ne crains pas de me +troubler: mon sommeil t’appartient comme ma veille. Adieu! Je te laisse +avec le bien! + +Il me laissait en réalité dans la compagnie de Si-Kaddour, sous la +tonnelle, parmi le charme de l’heure tiède d’après-midi. Ah! qu’il +n’aime guère Si-Hassan, mon fidèle taleb, et que sa grimace en dit long +là-dessus... Il secouait la tête dans son voile blanc, et il ajouta très +grave, convaincu, triomphant et peiné: + +--O Sidi, crois-moi: les hypocrites cherchent à tromper Dieu même! + +J’essayai de mettre en relief (peut-être par amusement) les qualités de +celui qu’on incriminait ainsi sans le nommer, ses talents de khodjah, +son affection pour les Djazerti. Mais la vieille tête obstinée hochait +plus fort--jusqu’à déranger le bel agencement de la corde de chameau, +enroulée de frais. Elle marmottait le proverbe local: + + Aie confiance en tes amis et ferme la porte. + +Évidemment, les Djazerti ne ferment pas assez leur porte, selon +Si-Kaddour. + +--Ya Sidi, il y a du goudron de plusieurs sortes dans des outres +pareilles. Le Sublime Sidi-Bou-Saad (Dieu prolonge sa félicité!), le +vénéré fondateur de l’Ordre, possédait plusieurs amis, lui, comme, +hélas! n’en ont pas ses descendants... Quatre surtout, si pieux, si +fidèles, si dévoués, que chacun d’entre eux mérita le titre honorifique +de _khalifah_... Et leur sainteté personnelle se reversait en gloire sur +leur ami, père et maître, le Sublime Bou-Saad-ed-Djazerti. Et tous +quatre sont restés célèbres par les miracles de leur vie. Je te citerai +Mesroud-el-Arbi, qui voyageait à travers les étoiles comme le chamelier +entre les touffes du Désert. Je te citerai Bachir-ben-Khéïr, surnommé +Bou-Maza, à cause d’une chèvre de tentation qu’il immola jusqu’à +septante-sept fois, et qui revenait toujours auprès de lui. Et +Abd-er-Rahim-es-Soufi, qui n’avait plus de corps terrestre depuis qu’il +avait trouvé l’extase, et dont la présence n’était révélée aux yeux de +ses disciples que par une perdrix miraculeuse. Cette perdrix seule le +voyait, et le suivait fidèlement partout. Allah soit loué pour toutes +ces choses!... + +A ce moment, derrière le groupe compact formé par les serviteurs aux +écoutes, s’approchèrent deux négresses traînant par la main des petits +enfants, très roses, très blancs, richement vêtus de soie et de brocart +d’or, qu’elles promenaient à travers les jardins: un garçon de six à +sept ans, aux yeux de velours, et une très mignonne petite fille pouvant +avoir la moitié de cet âge. Si-Kaddour les salua de la main, sans +interrompre son discours. + +--Il me reste à t’entretenir, Sidi, de Sliman-ben-Ahmed-el-Mokaddème, +dont l’attachement au chériff était exemplaire (Dieu lui accorde les +Célestes Jardins). Un jour, se sentant quelques doutes sur le réel +dévouement de certains disciples, Sliman-el-Mokaddème résolut d’éprouver +leur vertu. Il monta sur une terrasse entourée de murs élevés, et, par +une petite fenêtre, il prêcha. D’abord il rappela aux Djazerti la pure +doctrine de notre Ordre: «Quiconque obéit à son mokaddème obéit à son +cheikh le chériff, et quiconque obéit à son cheikh obéit à Dieu et au +Prophète!» Ensuite il expliqua ceci: un ange du Seigneur l’avait appelé +en songe--et l’ange du Seigneur demandait le sang et la vie de vingt +fidèles pour sauver le «Maître»; et le sacrifice devait être prompt. Tu +suis bien mon discours, Sidi? + +--Oui, taleb. + +Les auditeurs, qu’on n’interrogeait pas, répondirent avec enthousiasme +(des jardiniers qui taillaient le jasmin bleu des massifs, et Barka, +Bou-Haousse, Abd-el-Khader; et les deux négresses et même le petit +garçon si rose et si blanc): + +--Oui, Sidi-Taleb! oui, Sidi-Taleb! Continue, par Allah sur toi! _Zid!_ +Continue! Gloire à Dieu qui créa ce mokaddème! Continue!... + +Et, certes, il continua. + +--Sauver la vie du Maître, la vie de son corps, et peut-être de son +esprit. Quel disciple véritable eût hésité plus d’une seconde?... Il y +eut pourtant de longues paroles échangées en bas, tandis que +Sliman-el-Mokaddème priait là-haut sur la terrasse: «Allah! Allah!» +Enfin, l’un des fidèles monta. La foule ne voyait rien à cause des murs. +Mais, après deux minutes d’attente, le sang coula en gros bouillons par +une gargouille; il coula, rouge et vermeil, beau comme le salut. Et les +_khouan_ s’écrièrent: «Loué soit Allah!» + +Le petit enfant et les servantes, autant que les hommes, avaient les +yeux emplis d’allégresse à la pensée du beau sang rouge. Ils riaient. +Ils tiraient de ce vieux récit la volupté des carnages. Et le Désert, +qui guettait entre les jeunes arbrisseaux, semblait se repaître aussi, +et rire aussi... + +--Loué soit Allah! Un second disciple monta sur la terrasse close, et +puis un autre, et puis un autre. Le sang tiède et pur tombait chaque +fois, par gros flots. Mais cela n’excita pas suffisamment les courages. +Sept disciples seulement se dévouèrent, Sidi, sept seulement, au lieu de +vingt qu’on demandait pour la vie du cheikh! Ainsi l’on put voir +clairement quels étaient les hypocrites parmi les disciples principaux, +parmi ceux qui criaient souvent: «Je suis corps et âme aux Djazerti!» Et +Dieu réunira ensemble les hypocrites et les idolâtres dans les +géhennes... Qu’ils soient brûlés! + +L’assemblée, sous ma tonnelle, était d’un avis conforme, ne sachant pas +évidemment que ces anathèmes allaient vers le rusé, le beau khodjah +Si-Hassan-ben-Ali. + +--Oui, Sidi-Taleb! Qu’ils soient brûlés! Qu’Allah-Puissant veuille +maudire la mémoire de leurs pères et le ventre de leurs mères! Que leur +religion soit un péché! + +Mais le narrateur les congédiait: + +--L’histoire est terminée. Allez, mes enfants, avec la paix. _Beslama!_ + + * * * * * + +--O Sidi, fit le taleb dès que nous fûmes à peu près seuls, en vérité +Sliman-el-Mokaddème n’avait pas immolé les disciples: car le songe de +l’ange était un leurre. Oui, Sidi. Le mokaddème, instruit des savantes +gloses, connaissait bien ce principe du docte Sidi-Khelil: «Employez au +besoin le mensonge pour l’épreuve; l’artifice est béni de Dieu quand il +est dans un noble but.» Il avait donc transporté d’avance, secrètement, +sur sa terrasse aux murs élevés, vingt beaux moutons auxquels il lia la +bouche par crainte du bêlement de ces bêtes. Et le sang de ces moutons +égorgés coula par la gargouille. Tu le sais, plusieurs moutons même ne +servirent pas, tant sont immenses l’égoïsme et la pusillanimité des +hommes, créatures faites de mauvaise terre, de boue du chott... O Sidi, +qu’ils sont rares, les vrais amis! + +Étrange morale. Étrange amitié, infligeant à ses élus des émotions si +désagréables qu’on gagne--je trouve--à se nommer franchement ennemi... + +Et quand je dis: émotions! Peut-être davantage: car je ne suis pas bien +sûr que la seconde variante de l’anecdote du mokaddème soit la plus +exacte, ni que ces moutons sauveurs n’aient point été inventés, de tous +membres et de toute laine, par le bienveillant Si-Kaddour. Il aura voulu +calmer mon impression trop dramatique. «Le mensonge est béni de Dieu, +quand il est dans un noble but.» + +Là-dessus, chacun en Islam se croit juge, excellent juge; et chacun ment +de toutes ses forces et de toutes ses facultés. Ahmed trompe Mohammed, +qui trompe Messaoud, qui trompe Salem. Et tous s’unissent pour tromper +Bel-Kher. Et Bel-Kher, qui s’y résigne quand il s’agit d’amis, s’indigne +comme les autres d’être trompé par les supérieurs et par les chefs, mais +sans en être surpris. Car, s’il devenait chef à son tour, il tromperait +encore davantage; du moins le croit-il. Dans les doctes Hadits sacrés, +on cite aussi ce mot de reproche, comme venant de Mahomet: «L’Arabe, +père du mensonge.» C’est un père qui se glorifie d’une postérité +innombrable, opiniatrément vivace, et de très somptueuse venue. Ces +réflexions me poursuivaient tandis que près de moi l’on mentait +(toujours!)--mais protocolairement, avec lenteur, avec majesté. +Plusieurs esclaves en gandouras courtes venaient d’étendre sous les +portiques, devant mon fauteuil, le long tapis du Djebel-Amour. Et les +Djazerti eux-mêmes, comme de grands et gros lis candides, se tenaient +autour de moi, une main couvrant la place du cœur. La famille entière +était là, rendant hommage à cet infidèle qu’on avait résolument privé de +rôti le soir d’avant... Et les grands dignitaires de la zaouïa servaient +d’interprètes à ces «sincères» effusions. + +--O Sidi, Nos Seigneurs rendent grâce au Ciel de te voir en bonne santé. +Loué soit Allah! + +D’un écroulement doux, mesuré, uniforme, les souples vêtements de laine +se sont affaissés à la fois, pour une silencieuse visite. Rien ne bouge +plus. A peine çà et là, dans l’allée voisine, tombe une feuille de +figuier verte encore, afin de nous rappeler que tout passe, les bons +vouloirs et les mauvaises rancunes, les tendresses et les haines... et +qu’il ne faut en ce monde craindre personne, ni compter sur rien... + + Loué soit Allah! + + + + +XVIII + + +9 octobre. + +Depuis que me revoici _persona grata_--mieux, _gratissima_--je reçois +visites sur visites. Même la masse des talebs (plus correctement au +pluriel _tolba_), même les fonctionnaires secondaires ont voulu me +présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux politesses des trois +mokaddèmes, ceux qui l’autre jour apportèrent la lettre du grand +chériff. Or, j’ai pris tout récemment les mokaddèmes en horreur; +j’essayai d’éviter la corvée. Mais _ils_ sont arrivés, quasi dès +l’aurore, me relancer jusque dans ma chambre aux poutrelles vertes. Ils +sont restés longtemps, longtemps, de tasse de thé en tasse de thé, pour +tromper, je crois, leur ennui: car ils doivent s’ennuyer, étant +personnellement d’assez ennuyeux bonshommes... + +--Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, aucun Roumi que nous +ayons vu ne peut t’être comparé! Daigne jeter tes yeux savants sur notre +_idjeza_! + +L’_idjeza_, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme mystique, +généralement en forme de lettre générale, de «pastorale» adressée par le +cheikh suprême aux fidèles _khouan_. C’est l’investiture du mokaddème, +sa force et sa puissance. + +--Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza! + +Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi, avec ses lunettes. Il y +eut un échange, un assaut de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis +il réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré d’un étui d’argent +doublé de cuir rouge. Les bords de la feuille étaient jaunis, voire +salis. Les majuscules peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de +l’aspect du plus vénérable grimoire--et cependant, d’après la date +musulmane--année 1317--il n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901 +de notre comput. + +Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique,--éloges du +mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du +Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El- +Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti--unique communication entre +le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas. Car si beaucoup +viennent à la zaouïa pour contempler les traits du chériff, combien de +fidèles obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent de leurs +biens même, n’auront jamais de lui que les mots de cette circulaire, +épelés par le mokaddème aux réunions de fidèles lors des lointaines +tournées? Et ces pauvres gens baiseront ce parchemin--c’est pour cela +qu’il est si malpropre.--Ignorants, ils regarderont comme un petit +lambeau du ciel ce grimoire de plus en plus confus, et ce sceau de +Sid’Amar presque effacé... + +--O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour, le bonheur est +ineffable de porter aux _khouan_ la Parole des Saints, et de leur ouvrir +la Voie divine que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée! + +Tous, le taleb et les trois autres, roulent des yeux béats: + +--Demeurer purs dans la Voie, et y progresser, tout est là. Le reste +n’est qu’un excrément de sauterelle! + +--Par la Mecque et Médine, c’est vrai! + +Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent chez moi. Ils délaissent +la Voie. Ils m’aspergent de la rosée des éloges qui m’exaspèrent. + +--Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel. Tu comprends les choses +avant qu’on ne les explique. Par Allah, tu es homme immense! + +En tous cas, immense était mon désir de les mettre dehors... + + * * * * * + +Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je partis à la promenade. +Mais je songeais encore à ces assommants mokaddèmes en passant devant +les noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries du métal, à +la sellerie,--à tout ce que nécessitent l’armement et la gloriole d’une +garde considérable et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux, s’en +retournant si loin... + +Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant près des pèlerins +mêmes, sur la place des Caravanes. La largeur de mon fauteuil, peu +idoine à celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser ce grand +espace plein de chaude poussière, ouvert sur un de ses quatre côtés,--la +seule cour de la zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou +familialement gaie. Et cependant, ceux qui descendent là (généralement +des marchands enrichis) sont de pieux _khouan_. Ils comptent trouver aux +saints tombeaux la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable: et +l’attente de ce bonheur proche fait vibrer dans leurs regards une +suprême volupté d’espoir... soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle +en somme, de donner et de se donner. + +Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans cesse arrivant de bons +vouloirs, de croyances et de richesses. Il regarde approcher au pied de +la dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de chameaux égrenés +comme les perles d’un chapelet noir. Et c’est bien un chapelet de +cadeaux et de prières, d’hommages et de dévouements. Il est multiple; il +rayonne sur divers points. Il rattache au reste du monde ce Mozafrane +bâti dans les sables... Les biens matériels arrivent par lui. Et par lui +s’en retournent les biens spirituels: souvenirs d’extase, lettres pour +les chefs, mandements (_risala_) pour les fidèles qui ne purent +venir,--trésors nous paraissant duperie, et ne l’étant pas vraiment, +puisqu’ils versent dans des âmes frustes quelques gouttes d’eau +délicieuse, un idéal selon leurs goûts, le rêve des actions sanglantes +et la suprême illusion des Paradis entrevus. + +Mes mokaddèmes de ce matin,--toujours, toujours eux!--s’agitaient à +travers la place des Caravanes. Ils étourdissaient de paroles certains +pèlerins de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici le grand +chériff, le détenteur de la bénédiction, de la _baraka_ djazertique. + +Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important--malgré mon mauvais +vouloir, je m’en rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers le +monde musulman (et dont beaucoup sont fixés parmi les populations +groupées), jouent de surplus un rôle social,--principalement aux pays +_roumis_. Nous n’avons pas su voir cela chez nous... Nous avons enlevé à +nos _douars_, en Algérie, la justice selon le code arabe. Alors, chaque +fois qu’il le peut, notre indigène prend secrètement comme arbitre le +mokaddème de son «Ordre», non seulement dans les différends de justice +civile, mais dans une foule de cas criminels, inconnus de notre police. +Combien de fois un meurtre dénommé mort naturelle n’est-il pas ainsi +puni et réglé, en dehors de nous, par l’ancien tarif de la _dia_, les +cent chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang fixé au +Koran,--tarif qui d’ailleurs se hausse ou se baisse suivant les +fortunes, suivant les tribus... + +Mais cependant, ma conviction de leur importance n’allait pas jusqu’à me +rendre sympathiques les trois messagers. Je préférai voir plus loin des +trafiquants qui faisaient halte, une caravane de commerce allant du +Caire à Tombouktou, et que protège pour l’instant une escorte de Touareg +aux sombres voiles... Ces honorables pirates, garants moyennant +redevance de la sécurité toute relative des marchandises et des +marchands, étaient allés prendre à Mourzouk ce gros convoi. Quinze cents +chameaux! Les bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri. +Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis s’échappaient, +allongeant leurs grandes pattes au sabot spongieux, qui se pose +mollement sur le sol. + +--Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi! m’instruisait Barka. Et +les autres également, ceux pour montures. Il y a là de belles +marchandises! Le roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer. + +Et Barka s’exaltait, hilare--à ce point qu’il poussait tout de travers +mon fauteuil. Le taleb, sous ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté +les faits et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement +hiératiques en leurs draperies de coton bleu noir. + +--O Si-Kaddour! + +--Plaît-il, Sidi? Que ta haute bonté m’excuse... + +--Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa? En voici là-bas qui +baisent l’épaule du grand Oukil. + +Je criais cette question, heureux encore de pouvoir me faire comprendre +parmi le vacarme indicible des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en +fut. Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment, d’ailleurs, +puisque cette caravane-là n’était point d’offrandes pour la zaouïa). + +--Les Touareg, Sidi, ces «gens du voile», se disent nos fidèles un jour +et non pas le lendemain, selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive +que nous pouvons les employer, les jeter contre nos ennemis, puis à +d’autres périodes ils nous désobéissent et nous narguent. Famille de +Chitanes!... Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi: mais ce devaient +être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les firent sept fois +musulmans. Entre chaque conversion, ils redevenaient autre chose, +païens, idolâtres même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la Mecque, +les misérables, ils affectent des mines croyantes; cependant--ma bouche +hésite à raconter ce sacrilège--ils se plaisent, Sidi, à souiller +d’excréments les saints souvenirs!... + +Ici (hasard ou indignation?) les tonitruances des chameaux redoublèrent. +Si-Kaddour ne put ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats: + +--Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi, de recevoir de nous le +cousscouss et le gîte, et de nous confier leur argent qu’ils reprendront +au retour, le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi en notre +probité. Ah, ah, ah, ah!... Ces mécréants, malgré leurs attaques +fréquentes de nos troupeaux, daignent nous regarder comme probes, ah, +ah, ah ah!... comme incapables de nous rembourser nous-mêmes sur leurs +_douros_... + +--Mais ils vous donnent la _ziara_, pourtant, taleb. + +--Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une _ziara_ superbe!... du +millet sauvage!... un chameau galeux qui ne peut plus marcher! une lance +qui ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire!... Belle ziara, ah, +ah, ah, ah! + +La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai +laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans +les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins +(les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar- +ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, le +grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant Bou-Haousse, gourmandant +Barka qui ne pouvaient se décider à tourner mon véhicule dans la +direction commandée, je suis rentré chez moi--pourquoi?--de très +mauvaise humeur. + + + + +XIX + + +12 octobre. + +Je passe aux jardins mes journées et mes soirs,--et la paix des grands +palmiers jette son ombre piquetée d’or sur mes fébriles agitations. + +--Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton «pot-au-feu», veux-tu que nous +allions jusqu’aux champs de carottes et de fèves? + +Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille que vaille, cahin-caha. Ce +sont des champs d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans +l’enceinte, entre les longues murailles basses aux capricieux méandres +que dominent çà et là de petites tours. Ensuite, ces champs sont des +potagers. Ils forment de larges terrasses, striées de rigoles sans +nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam. Du prosaïsme, en +vérité. Mais, au-dessus des raves ou des oignons, légumes bibliques, les +figuiers étendent leurs ramures, et les grands abricotiers, donneurs de +savoureux _mech-mech_... Et plus haut que ces arbres utiles, les +dattiers aux blonds régimes secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la +vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de branches en +branches comme une belle courtisane folle, avide de caresses, jamais +rassasiée: si bien que ces champs enclos deviennent des parterres, eux +aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés, mais d’une beauté +prenante et supérieure, dont la tristesse du Sahara rehausse la grâce et +dont les abeilles affairées bourdonnent les louanges devant le Seigneur. + +Et je pense aux versets d’amour: + +«Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse; j’ai cueilli les figues +sucrées et les grappes mûres; j’ai cueilli les plantes aromatiques; j’ai +mangé mes rayons de miel et mon miel...» + +Cette comparaison du miel revient souvent dans les propos de causerie +musulmane. Et tout ce qui se rapporte aux abeilles prend un caractère +mystérieux, doux et sacré. + +--O taleb, où sont cachées les ruches? + +--Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient de ton approche; +elles auraient peur de toi, de ton fauteuil. Il faut les ménager, Sidi. +Le saint Prophète Mohammed lui-même s’écartait soigneusement du lieu de +leurs demeures... Elles ne connaissent que leur gardien. + +Et justement il apparaissait au détour d’un rang de palmiers, le gardien +des abeilles--un paisible vieillard, à la barbe blanche, aux gestes +lents, dont la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air +anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua des choses +merveilleuses sur les bourdons, et les princesses-abeilles, et les +sultans. Puis il me souhaita le bonheur et la paix. + +--Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de nos plus vieux esclaves, me +dit Si-Kaddour quand nous l’eûmes quitté. + +Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif. Mon effronté Bou-Haousse +approuvait aussi, d’un ton de respect qui me surprit. + +--Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu. C’est un homme âgé; il +pourrait se souvenir du creusement de la mer... + +Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions un autre personnage +encore, digne et majestueux, drapé dans trois beurnouss,--le Cheikh de +l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller l’arrivée du flot, +son départagement, son judicieux emploi. Je n’ai pas assez répété +quelles jouissances m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau +murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie la plus fidèle +compagne, avec son gazouillement de cascatelle, son bavardage cristallin +qui pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les caprices de +ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait parfois soudain sa petite +clameur harmonieuse, quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais +l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une des digues qui la +retiennent plus haut. Et mon imagination, ingrate sans savoir envers ce +brave dignitaire, préférait croire à l’intervention surnaturelle du +«Créateur» même de cette eau, le grand Saint qui dort sous la koubba de +la mosquée, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti... + +Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à la voir près de ma +tonnelle passer limpide, vive et légère, parce que la pente est +sensible, et se hâter, se hâter, infatigablement, vers les besognes +nécessaires à la vie des fèves et des hommes... Et j’admire sans fausse +honte le miracle qui par elle fit cette somptueuse oasis, là où ne +régnaient que le sable, que les pierres et que la mort. Toute cette +étendue stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner, +serait également féconde. Et si, par contre, l’eau ne coulait plus à +Mozafrane, en peu de temps cette oasis verte redeviendrait le désert. + +Eau bienfaisante--eau salutaire--eau des Paradis... + + * * * * * + +--Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des Peuhls du Soudan, de la +tribu de Kanou, victimes des guerres. Tu les reconnais aux profondes +cicatrices de leur visage, marques faites par leurs mères barbares au +moment où chacun d’eux reçut la lumière du jour. On nous les a donnés +comme esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime Maître, pense les +affranchir un jour parce qu’ils sont fils de croyants et fils de nos +_khouan_ de là-bas. + +Cet esclavage (même pour un travail aussi doux que l’arrosage facile, +pratiqué en deux minutes par quelques coups d’un outil dans les petits +remblais), cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et féroce, ô +vous de France? + +Je me rappelle mon indignation, lors de ma première venue au Sahara. Les +zaouïas de notre Sud français reçoivent toutes, de même, des Soudanais +parmi les présents de _ziara_. Elles les revendent, généralement du +reste à des bons maîtres. Que peut faire notre autorité, en un pays trop +différent du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui les +rapproche singulièrement des esclaves) et où tellement familial est le +joug que les nègres eux-mêmes protestent contre les essais de +changement?... + +Mais _ici_, pays indépendant, le trafic est libre; il s’exerce sur un +plus grand pied, jusque chez nous, et de la Tripolitaine au Maroc en +passant chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque si les Turcs +avaient des organisations régulières n’est à personne qu’aux +Djazerti--et à Allah: le caractère sacré de la zaouïa empêcherait +d’ailleurs qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que ses _trente +et une_ succursales parsemées dans les terres d’Islam. Cependant, je +crois pouvoir le penser (et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa +tête!), cette chair d’ébène est traitée doucement; on la reçoit avec +cordialité: on la traite avec bonté; on ne la vend guère malgré elle, +soit aux pays d’Orient, soit au Maroc. + +--Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te le redis: par le +tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah lui donne le bien éternel et le salut!), +ya Sidi, nos esclaves sont tous heureux! + +Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais les roses pâles +et les jasmins blancs et bleus, Si-Kaddour s’obstina longtemps aux +démonstrations de son axiome. + +--Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le méritent, le droit de se +racheter (_Ketaba_), et, naturellement, Sidi, ta suprême intelligence le +conçoit, ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent et des +biens en propre. Nous conservons ici, de père en fils, ceux qui s’y +plaisent et nous sont attachés. Nous leur donnons des épouses, comme il +est prescrit au saint Koran: «Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés, +vos serviteurs probes à vos servantes: s’ils sont pauvres, Allah les +enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux»... Oui, +Sidi, nous les marions, et non pas pauvrement, mais convenablement, car +Dieu a dit aussi: «Donnez à vos esclaves quelque peu de ces biens que je +vous ai accordés.» Nous célébrons leurs unions par des réjouissances et +des repas, où les mets de choix sont servis en profusion. Barka pourra +même te raconter ce qui lui est advenu lors de ses troisièmes noces, +Sidi... + +Un rire général parcourut les auditeurs (dont le nombre s’augmentait peu +à peu selon l’usage). + +Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts et des rôtis succulents, +avait dû montrer cette «ivresse des viandes», si curieuse, et dont les +effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse bachique, avec plus +d’exaltation. + +--Ya Sidi Taleb! protestait le négro, par la sainteté de Sidi-Bou-Saad, +ne parle plus de cette histoire! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec +toi! Ce n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié, il dit à +la tête: «Chante!»... + +Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer. Mais Si-Kaddour +jugeait l’intermède suffisant. Il reprit: + +--Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi, que celles de leurs +noces. Il y avait à Mozafrane l’une de ces fêtes, justement, le soir de +ton arrivée (dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des années +nombreuses!). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi, et depuis tu as revu le luxe +des serviteurs qui te souhaitèrent la bienvenue? Loué soit Allah! La +zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète: «Nourrissez +votre esclave de votre nourriture, habillez-le de votre vêtement!» + +Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux survenaient encore, de +nouveaux beurnouss, et des voiles flottants de négresses. Un peu de +public ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour. + +--Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup préoccupé de cette +question (Dieu lui accorde le salut le plus complet, à sa famille et à +tous les siens!). L’ange Djébril lui avait révélé: «Ne forcez pas vos +servantes à se prostituer pour vous procurer les biens passagers de ce +monde, si elles désirent garder leur pudicité.» Et lui-même +recommandait: «Pardonne à ton esclave, non pas sept fois, mais +septante-sept fois par jour.»--«Ne dis jamais: mon esclave, car nous +sommes tous esclaves d’Allah. Dis: mon serviteur ou ma servante.»--Et le +docte Sidi-Khelil nous recommande la même chose, et de nous lever la +nuit plutôt que de déranger l’esclave qui dort... Du reste, Sidi, tu +peux le constater: sauf pour des explications à ta noble et louable +curiosité, je ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là, ni au +gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau qui n’est point encore +affranchi, ni à Djouba que voilà, grand chasseur devant Allah et le +Prophète, et _chaouch_ du grand oukil... Et je le donne encore moins à +celles-ci. Le salut sur vous, ô mes filles!... + +--Le salut sur toi, Sidi Taleb! + +--Comment vas-tu? Comment vas-tu? + +--Bien. Loué soit Allah! Et toi? + +--Bien. Et vous? + +--Bien... + +--Bien... + +--Bien... + + * * * * * + +Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait parmi ces femmes avec les +petits enfants roses, accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de six +ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair également... + +--Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les promène aujourd’hui comme +ces jours derniers, parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il +paraît bien malade, Sidi! + +Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes empiriques, compatissant et +attentif. Je l’aime ainsi quand il parle d’abondance, étant privé de ses +bouquins. Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux médecin de campagne +qui serait curé--et par le fait ma comparaison (en dépit du beurnouss +blanc et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant qu’elle en a +l’air. La religion musulmane ne connaît d’autres «officiants» que ces +_tolbas_ ou _eulémas_, élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme +des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement vienne marquer de son +sceau leur acquis théologique. Celui qui sait prier conduit la prière. +Celui qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant, nulle race +ne sent davantage le besoin du prêtre tel que nous le concevons... D’où, +selon moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du croyant vers +tout ce que le miracle ou le charlatanisme nimbe d’une auréole sacrée, +d’un caractère super-humain: fakirs, derviches, marabouts, grands +chériffs... + +Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour déteint sur moi... En ce +moment, il disait à Zouïna: + +--Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un homme est malade plus +de trois jours, ses péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de +gauche: «Cesse d’inscrire ses mauvaises actions», et à l’ange de droite: +«Inscris ses bonnes actions plus belles qu’elles ne sont»... + +Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux vénérables, il +s’enquit de leur sagesse; mais les rapports, hélas, hélas, accusaient de +la désobéissance envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation. + +--Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud, et Taïeb a touché aux +fleurs des jardins. Il a cueilli une grappe de _sem-sem_, du poison! Ta +servante lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il recommence, et le +coupera en morceaux, ou l’emportera mourir de faim et de soif au Désert! + +Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les plis de sa gandoura de +soie verte, brochée d’argent. Il écoutait la semonce, pas bien +cruelle--car envers la petite enfance arabe, si chérie que le sentiment +de tendresse va parfois jusqu’aux vices odieux, les punitions se font +aimables, bénévoles. + +--O Taïeb, ô mon fils très beau! Ne sais-tu pas qu’il faut ne toucher à +rien, et craindre le courroux d’Allah qui ne dort ni ne rêve? Ne sais-tu +pas qu’il surveille tout? Écoute la sourate du saint Koran, écoute: +«Dieu connaît les méchants. Il a les clefs des choses même cachées, lui +seul les garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres de la +terre, ni au soleil un brin vert ou desséché qui ne soit écrit dans le +Livre Évident.» + +L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et narquois ensemble, tout +fier en une robe violette d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel. +Et vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants--y compris la +trop jeune Kérah, la dorée. Ils avaient des bouches dédaigneuses, et des +yeux de lumière et de velours. Ils semblaient des anges. Jamais je +n’aurais pu croire, si je n’en avais eu l’intense souvenir, que ce petit +Taïeb, l’autre jour, se transfigurait de joie quand on parlait des +Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais je n’aurais pu croire +qu’un rêve cruel dormît derrière ces prunelles innocentes, et +s’éveillerait un jour pour cueillir des vies humaines, avec la même +désinvolture que ce soir des fleurs de _sem-sem_... L’air était si +berceur, l’heure si ingénue... L’apaisement régnait sans partage sous ma +tonnelle et dans les jardins... + +--Ya Sidi, m’expliquait le taleb; ce beau Taïeb et Kérah la petite sont +à Si-Ahmed-ould-Djazerti, celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le +propre neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille nous le ramener +bientôt et en bonne santé!). Et cet autre, Mesroud, est le fils du +khalifah, de famille très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi +beaucoup de bonnes pierres--parmi le grouillement d’enfants dont est +bénie la zaouïa! + +Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti) venait de trouver une +sauterelle, d’une nuance pareille à la gandoura verte qui marquait sa +ligne sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour discourut encore, +alternant avec l’esclave Djouba, «grand chasseur devant Allah». Et le +vieux théologien, et la brute à l’œil farouche rassemblaient ainsi leurs +bons efforts, pour instruire et pour amuser ces petits enfants... + +--Ya Taïeb! ya Mesroud! ya Kérah! Voyez le petit soldat portant la +couleur sacrée! Il est seul, en reconnaissance. Car la saison n’est pas +où les sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer et punir, +chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir et récompenser, chez ceux qui +n’ont que leurs chameaux et leurs tentes, et font d’elles un aliment +succulent... + +--Ya Taïeb! ya Mesroud! Un jour un parent du Prophète lui présenta l’une +de ces sauterelles, et lui demanda quels mots formaient les fines +arabesques dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le Prophète lut +distinctement: «La illah ill’ Allah! Nous sommes les armées du Dieu +Unique. Nous pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et nous sommes +si innombrables que, si nous en pondions cent, nous dévasterions +l’univers entier.» Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il +avait lu, s’écria: «O Seigneur des mondes, liez-leur la bouche pour +préserver de leurs dents la nourriture des musulmans!» Et, depuis, ces +simples paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans les +cultures, suffisent à les protéger de la morsure des sauterelles... + +Taïeb battait des mains; il riait. Il riait comme il avait ri en pensant +au sang de délices, au sang vermeil, fumant et frais qui faisait +glou-glou, tombant d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle +s’envolait, sautait--ffffrrr--et les cris joyeux des enfants signalaient +ses escapades. + +--Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles disparaîtront quand +le Maître de l’Heure viendra? + +Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours prêt à s’introduire +sans qu’on l’en prie dans n’importe quelle conversation. + +--C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été créée avec le reste +du limon qui servit à créer l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant +l’homme, et ce sera l’un des signes... Alors les temps seront proches... +Il y aura d’autres signes encore. Les mules seront fécondes. Les brebis +enfanteront des œufs. On verra des gens défunts se promener sur des +chevaux pâles, et en une seule nuit les fils des hommes grandiront de +quinze coudées. Oh! oui, par Allah Puissant, alors les temps seront +proches... + +Ils avaient tous blêmi de façon surprenante. Mais leurs yeux +étincelaient, comme d’une ardeur de néant. Et les deux petits garçons, +serrant en leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de _Maître de +l’Heure_ par quoi le monde d’Islam a sans cesse un battement de cœur: +c’est l’espoir de la destruction qui l’empêche de s’enlizer dans +l’abandon de toute chose... Et à mon tour je m’informai, intéressé par +cette question--cette question qui nous a valu jadis en Algérie les +guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et les insurrections de 1870, de 1881, +sans compter de moins anciens troubles. + +--Dis-moi, taleb? Le Maître de l’Heure ne doit-il pas précéder de +quelques années le Jour de la Rétribution, du suprême Jugement? + +La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de rouge brique et ses lèvres +s’agitèrent pour me complimenter, comme il sied: + +--Ya Sidi! par la bénédiction de Celui qui t’a donné tant de mérites, la +science est avec toi! Oui, Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement; et +le Maître qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux qui +purifiera la terre de ce qui ne sera pas croyant, avant qu’elle ne +retourne en poudre. Il aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal, +un démon fait homme, que vous autres Roumis appelez l’Antéchrist... Et +il soumettra également la «Bête», la terrible Bête qui doit sortir d’une +mosquée, et qui tiendra, pour les formes extérieures, du taureau, de +l’éléphant, du lion, du cerf et de l’autruche. Et cette bête formidable +aura septante-sept coudées de long... Le Maître de l’Heure subjuguera le +monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le bâton de Moïse et le sceau de +Salomon. Et ceux qui seront touchés du bâton resplendiront soudain de +blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du sceau auront le visage +tout de charbon... Une voix leur criera de l’abîme: «Réprouvés! +Réprouvés!»... + +Un frisson parcourut encore les êtres simples et violents dont +s’entourait mon fauteuil.--Un vol noir des sansonnets de l’oasis passa, +dans un grand bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et tous +regardaient le présage, sans remuer, sans parler. + +--Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour, sera issu d’une +famille sainte. Mais nul ne sait quand l’Heure viendra... + +Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et de ses disciples la +voyaient, _l’Heure_. Plus loin que les sables arides, plus loin que les +monts lointains, ils voyaient la Dévastation menée par leur chef et leur +cheikh, par le descendant de l’Illustre, par le détenteur de la +_baraka_ divine, de l’intercession, de l’étincelle et de la +compétence--Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou- +Saad-ed-Djazerti. + +Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et sur nous, dans le jardin +tranquille. + +Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se chuchotaient des +tendresses, et les petits enfants riaient de nouveau parce que +l’histoire était achevée, et que la sauterelle recommençait à bondir +parmi la suavité du soir enchanteur... + + + + +XX + + +14 octobre. + +Autre température; autre cloche, autre son. + +--Ya Sidi, s’enquiert le taleb, ton âme paraît lourde. Ta jambe te +fait-elle donc mal? Ou moi, ton serviteur, t’ai-je déplu par quelque +parole indigne d’un ami? + +Pauvre Si-Kaddour... + +Il devrait bien le savoir (surtout par l’observation de ses +coreligionnaires): l’humeur de l’homme change plus vite que la direction +du vent. Et précisément, le vent joue son rôle dans mon actuel +marasme... La tempête souffle au Désert depuis ce matin, le _simoum_ ou +_chéhili_ que nous prédisaient les sansonnets par leur vol baissé. Elle +souffle, en l’horreur sans limites du Sahara blême. Elle se déchaîne, +froide, rageuse, sauvage, dominatrice. Le sable tourbillonne, «fume» +au-dessus des dunes, cingle comme une pluie sèche le feuillage des +palmiers ployés en deux sous l’ouragan... Une désolation vraiment, ce +nuage de grès effrité qui ne connaît point d’obstacles, qui se glisse +jusqu’au fond des appartements les mieux clos. + +Personne aujourd’hui ne passe en vue de ma fenêtre; tous les habitants +de la zaouïa se cachent, se blottissent, se terrent comme des chacals +ayant pris peur. Il faut le dévouement de Si-Kaddour pour braver à cause +de moi cet enfer lugubre et lamentable. + +--Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête et de mes yeux! Ta joie, c’est ma +joie. Aussi mon humble moi te supplie de surmonter ton irritation, et de +ne pas rester fixé dans le premier degré de l’esprit. + +J’accordai la faveur d’une réplique à Si-Kaddour. + +--Que signifie, ô taleb, ce premier degré de l’esprit? Serait-ce le bas +de l’échelle qui monte vers l’extase? + +Si-Kaddour sourit dans sa barbe, heureux d’avoir à ratiociner. + +--Ya Sidi, excuse la liberté de mes lèvres qui vont te contredire. +Peut-être d’ailleurs ta haute science veut-elle simplement m’éprouver. +Les sept degrés de l’esprit, Sidi, ne mènent point par eux-mêmes à +l’extase, car l’esprit est l’ennemi de l’extase. Celle-ci nous vient +seulement de l’âme immortelle, du cœur corporel et de cette fibre +mystérieuse nommée _nefs_, qui n’est, comme tu sais, ni du corps ni de +l’âme... Non, l’esprit ne nous mène point à l’anéantissement en Dieu. Il +s’y oppose même. Et c’est, tu le conçois, Sidi, pour qu’il cesse de s’y +opposer qu’on se trouve obligé de lutter avec lui, de l’assouplir, de +diminuer ses interventions jusqu’à ce qu’il se tienne coi, devenu +désormais pure modestie et pure sagesse. Veux-tu connaître, Sidi, les +phases qu’il traverse alors? + +Je n’y tenais pas essentiellement. Pourtant je préférai la voix de +Si-Kaddour aux clameurs de la bourrasque. + +--Les sept degrés de l’esprit, ô Sidi, sont tels que les a fixés +l’illustre Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu augmente sa félicité!): + +1º L’esprit enclin à la révolte; + +2º L’esprit blâmant; + +3º L’esprit inspirateur, et qui cherche; + +4º L’esprit calmé; + +5º L’esprit satisfait; + +6º L’esprit satisfaisant; + +7º L’esprit perfectionné. Et chacun de ces esprits, Sidi, nous est +clairement indiqué par la couleur qu’il évoque en nous... + +J’avais bien ouï parler, à Paris, de la couleur des voyelles découverte +par Arthur Rimbaud, mais jamais de la couleur de l’esprit. + +--Ya Sidi, par la Mecque et Médine, l’esprit enclin à la révolte éveille +la sensation d’une lumière rouge. L’esprit blâmant et jaloux voit jaune. +L’esprit qui inspire voit bleu. Et, de degré en degré, la lueur est +blanche, verte, grise, jusqu’à l’esprit perfectionné, lequel n’a plus, +comme ta connaissance extraordinaire le devine, aucune préférence. Ce +désirable esprit voit successivement les sept couleurs de +l’arc-en-ciel... + +Et comme je ne puis m’empêcher de rire, Si-Kaddour gémit: + +--O Sidi, Sidi! ne crains-tu pas d’être à la fois dans le premier et le +second degré de l’esprit? Si tu étais musulman. Sidi, je t’engagerais à +prononcer cent mille fois le nom d’Allah et soixante-dix mille fois le +nom de ses vertus magnifiques. O Sidi! ô Sidi!! ô Sidi!!! + +Il faisait ainsi concurrence aux plaintes aiguës de la tempête. C’était +beaucoup; c’était trop. + +Je m’en débarrassai sous le prétexte d’écrire. Mais le sable poudre mes +pages, et les nuées parcourant le ciel m’empêchent de distinguer mes +mots. Au propre et au figuré je vois gris, bien que je n’aie pas +l’esprit satisfaisant--ni satisfait. + + + + +XXI + + +17 octobre. + +Bon! Maintenant, après le vent, la pluie diluvienne, saharienne, qui va +gâter ma tonnelle et raviner les jardins--sans compter le dommage causé +aux dattes mûres. + +De plus en plus je vois gris, très gris--très noir, même. Je me suis +donné ici, de cet état, des raisons stupides. Et la vraie raison, je +l’ai tue. Et son poids m’étouffe... Je ne puis plus... Je songe trop que +ma cheville, dans cinq ou six jours, sortira de sa gaine, peut-être +guérie... peut-être estropiée. Angoisse qui me jette à des crises +douloureuses, des transes, des affres dont j’évitai jusqu’ici de sonder +la tristesse... Mais le temps désespérant pénètre au fond de mon +vouloir. Comme aux mauvais premiers jours de fièvre, je me sens tel une +épave, une pauvre épave compromise, abandonnée des hommes... + +Boiteux, béquillard--la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue... + +C’est donc bientôt la loterie de mon espérance, de ma future existence, +de ma part de bonheur humain. J’ai peur, anxieusement peur de +«savoir»--et, dans cinq ou six jours, je «saurai». + + + + +XXII + + +19 octobre. + +Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique. De plus, un cadeau que +m’envoie par intermédiaire, pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad; +bon prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre tournée sur le +blanc jauni de ce papier--véritable hollande, s’il vous plaît, apporté +sans doute jadis avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui me +prévoyait. + +Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le désordre épique des +longues chambres-magasins où Babylone et ses profusions prennent un faux +air de «décrochez-moi-ça». + +Mais quel «décrochez-moi-ça» propice aux charmantes surprises! L’autre +jour, y étant entré avec mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions +plus sortir... + +Je faisais l’inventaire: + +Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui doit provenir de la +dernière exposition parisienne, mis en relief par le voisinage d’un +atroce «réveil» nickelé, à musique!--airs: _la Paimpolaise_ et _la +Mascotte_, galop.--De très curieuses statuettes, faïences italiennes. +Des lances de chefs Touareg. Une garniture en cuir tressé, envoyée du +Turkestan pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du mauvais calicot +en pièces. Des saphirs et des topazes. Une pendule Empire monumentale où +le char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne le sommet d’un +temple d’albâtre. Des bottes hongroises. De la bougie. Des panaches +d’autruche. Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense d’ivoire brut. +Deux grands flambeaux persans, en argent martelé (XVIe siècle, me +semble-t-il), avec des animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas +des cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague tournure de +chameau--tous ces monstres, entrelacés par des arabesques anciennes, si +souples, si ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait +commettre un péché d’envie, ces flambeaux; envie que j’ai dissimulée, +pour ne pas me les faire offrir. + +Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin, quand Si-Kaddour +m’incita, d’une parole joyeuse, à quelque peu de promenade. + +--Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les impuretés de la +terre. Que ta sagesse me pardonne si je lui donne un conseil, Sidi... + +Les allées des jardins ne semblaient guère abordables; nous nous sommes +résignés à circuler le long des cours et des places, dont quelques-unes +en pente sèchent déjà--et sous les galeries. Les _askers_ de garde, +signalant notre approche, se levaient ensemble, d’un mouvement rapide, +mais aussi rythmé que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me +quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations, au vrai sens +étymologique du mot: + +--_Selam alek! Selam alikoum!_ Que le salut soit avec toi! avec vous! + +Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant à moi seul, sont les +plus pieux--car ils donnent ainsi le _Selam_ pour moi et pour mon ange +gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien qu’invisible, +accompagnant Si-Kaddour et l’ange gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis +ne manquent point de ce compagnon sacré. C’est une récompense d’Allah, +parce qu’ils croient à trois des Livres saints. + +--... Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont quatre en tout, +Sidi... + +Ah! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles explications sur +les quatre livres, le Thourat de Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil +et le Koran!... ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur +les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil!... ni sur +les écrits admirables du Vénéré Pôle du Monde, du Saint +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti! + +--Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage? + +Une troupe bruyante s’avançait,--et c’est tellement rare, le bruit pour +le bruit, dans cette zaouïa religieuse... Des cris rythmés s’élevèrent, +presque un chant: + +--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_ + +Le bon taleb se prit à rire. + +--Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux manque la classe +sans quelque raisonnable excuse, on envoie les autres le chercher. Ces +enfants ont vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier, Sidi. +Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde et le rapportent sur +leurs épaules en criant sa honte, comme tu vois. + +Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité recommence à +m’importuner depuis que «les choses» ont changé, ne m’apercevaient même +point ce matin, perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient pour +dix minutes l’incarnation du droit répressif, de la Justice. Ils étaient +(volupté très arabe) une parcelle de l’autorité. + +--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_ + +Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des charbons, n’essayait +pas une lutte impossible. Il se disait, lui aussi: _Mektoub!_ Et son +indifférence sournoise se résignait au proche châtiment. + +--Mais que va-t-on lui faire, ô taleb? + +--Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi. Excuse-moi. La peine +varie. Tantôt on _leur_ donne quelques coups de bâton sur les pieds, et +tantôt on leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier moyen, par +Allah, est une punition très salutaire! + +Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans les yeux! Brutalité +abominable! Mais Si-Kaddour ne m’écoutait plus, malgré toute sa +politesse. Arrêté soudain, sur son épaule il «cueillait» un tout petit +papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré les pattes aux fils +broussailleux de son beurnouss. + +--Ya Sidi! regarde! La frêle créature du Seigneur me présage une +nouvelle prochaine. Oui, dès avant ce soir, _inch’ Allah_, j’apprendrai +de l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad! + +Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement son souffle +renvoya dans l’air chauffé le petit papillon bleu--dans l’air voluptueux +et fiévreux qui nous venait par bouffées du grand Sahara mouillé de +pluie... Puis il reprit, changeant de ton le plus naturellement du +monde: + +--Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne punissions pas ces élèves? +Ils ont passé l’âge enfantin des douceurs, des caresses et de la +famille. Ils vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse +que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité est avec toi: complète-la +en reconnaissant la nécessité de l’obéissance et l’utilité de la +souffrance... Par ta tête chérie! La douleur du corps mène à la joie de +l’âme. C’est par elle, Sidi, que le _moumine_ devient _meslime_... + +Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers? _Moumine_, c’est le +croyant. _Meslime_, c’est le musulman, le résigné à la volonté du +Tout-Puissant. + +--D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en ai reçu, moi qui te +parles, du piment dans les yeux. On se roule d’abord de brûlure, ce qui +inspire pour l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite l’œil +se rafraîchit. Il est net, propre, purifié: la vue percerait les +murailles... Ah! Sidi, c’est un bel âge, celui où l’on peut recevoir +sans honte du piment dans les yeux! + +Justement nous arrivions devant une autre école, d’élèves un peu plus +âgés. Si-Kaddour s’interrompit, fit ouvrir devant nous la porte: + +--Ya Sidi, que ta bonté le constate: ici règnent la paix et la +tranquillité! + +Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les écoliers de quatorze à +quinze ans, accroupis sur des nattes, psalmodiaient une très difficile +sourate du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la bouche en moue, +marquait la mesure et de sa baguette tapait çà et là sur l’épaisse +coiffure de ceux n’allant pas en chœur. + + SOURATE XCVII.--EL KADR. + + Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux. + + Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit d’El-Kadr. + + Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr? + + La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois. + + A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde pour + régler toutes choses. + + La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore... + +--Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit des arrêts immuables. Les +événements de toute l’année sont fixés par les anges durant ces heures +redoutables et bénies! + +Il était plein d’enthousiasme. + +--O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens revivre ma jeunesse. Ici +j’ai étudié. Et là, un peu plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans, +ardent et modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent défiler, +qui poursuivent leurs études et deviennent de savants _tolbas_, et qui +porteront les bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines. Ya Sidi! +la science est belle quand on la reçoit d’un cœur humble et pieux. C’est +la récompense des purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le +proverbe nous le dit: «Travaille pour ton honneur jusqu’à ce qu’il soit +réputé; et quand il est réputé, dors et reste tranquille.» + +Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue... qui n’a jamais, jamais +bien compris quelles haines inextinguibles se répandent à travers le +monde en même temps que les bonnes gloses et que les commentaires +«humbles et pieux». + +--Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce temps-là, alors que le grand +chériff, père de Sid’Amar (Dieu augmente le salut de l’un et la +réputation de l’autre!), nous exposait les doctrines du Vénéré +Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle que je dus quitter la salle +et m’en aller dans les jardins, où j’errai durant de longues heures, +comme soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable... Ya Sidi! +Ya Sidi!!... Et ce sont là des joies ineffables... Je te les +souhaiterais, Sidi, parce que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je +souhaiterais te voir _meslim_... Que mes femmes me soient défendues si +je mens!! + +Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire, car il est +peu d’Arabes ne l’employant pas sept fois par jour. Pourtant (à portée +du moins de mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée. Jamais... + +Ses femmes? Quelles femmes? Était-ce là un tour oratoire? Lui, mon vieux +taleb, mon vieil ascète, marié? + +Marié??... + +Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient bien aussi +violents que les points d’exclamation coutumiers à l’incriminé. J’en +voulais à Si-Kaddour de m’avoir trompé--j’appelais ainsi sa réserve--sur +un point capital de sa vie. Marié! + +Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction _roumie_. + +--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te prie d’observer une +chose: je dois l’exemple de la pureté à tous nos élèves, à tous nos +disciples, à tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, _je ne pouvais +donc pas ne pas être marié_. + +Il me développa sa thèse devant le Désert vaste et grave. Et il était +heureux d’un si beau motif de disserter. + +--Le mariage, ô Sidi, nous le nommons «l’indispensable» et «le +salutaire». Dès qu’un homme prend femme, le chitane pleure; et quand les +diables d’enfer lui demandent: «Qu’as-tu donc, maître?»--il leur répond: +«Un fils d’Adam vient de m’échapper!» + +Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que je riais. + +--Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en effet le mortel n’échappe +pas toujours. Mais les vertueux ont du moins une raison de résister. +Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux marchands ce bon +moyen: avoir une femme légitime dans chacun des divers endroits où les +mènent leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse, par +exemple, sur le conseil de nos tolbas, s’est marié à Mozafrane sans +vouloir que tu le saches--parce qu’il craignait ta moquerie. Mais il ne +faut pas railler les efforts du côté de la chasteté... + + * * * * * + +Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge de l’excellent homme: il +apercevait, s’avançant vers nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire +aux lèvres, son «ennemi» Si-Hassan-ben-Ali! Et ce furent toutefois des +souhaits échangés, des compliments à perte d’haleine, comme il convient, +pendant cinq minutes au moins. + +--Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix câline, enveloppante, +ya Sidi, je bénis Allah qui t’a rougi le visage et redonné ce bien: la +santé. Ta jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu permet, plus +forte et plus excellente que l’autre. Et nous sentirons en nos cœurs la +douleur de te perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton +élégante désinvolture devant les jolies femmes de ton pays... + +Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour n’avoir pas constaté tout +de suite que ce sujet me déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de +cette désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue, fit-il dévier +la conversation sur les caravanes, puis sur les chevaux, la chasse, les +animaux domestiques... + +Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux taleb: + +Méfions-nous de Si-Hassan (par ce: «nous», je pense à la France). Ce +khodjah-chef est extrêmement fort. En lui réside une puissance de +domination perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes du pouvoir. Et +par ces portes, qu’il entr’ouvre, il regarde tout, s’immisce en tout, +tire des fils secrets correspondant avec tout... Il n’y a pas, je crois, +une intelligence comparable à la sienne entre les natifs de l’Afrique +des sables. Intelligence très musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que +compréhensive, plus rouée que vraiment habile, plus patiente que +persévérante, plus vaniteuse que fière, plus indomptée que stoïque dans +les revers du malheur: telle que, un ensemble à craindre le jour où ces +facultés se déchaîneraient contre nous, après avoir--qui sait?--pris +leur point d’appui en certaines révolutions de palais... + +Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé, du reste? (Je reconnais +que mes chemins d’aujourd’hui se ressentent étrangement d’avoir trop vu +d’écoliers...) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me vantait les mérites de +ces animaux légers, tellement rapides qu’une race spéciale de chiens +s’est créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur douceur, leur +grâce. + +--Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous n’en ayons pas ici. Tu +verrais comme elles s’apprivoisent: aussi fidèles que des chevaux, aussi +caressantes que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu pas une de +ces gazelles, Sidi? Oui, chez toi, en France... + +Nous étions groupés sous une des galeries à colonnettes de marbre. Des +esclaves nous entouraient de leurs curiosités compactes. Et des pigeons +bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour de la tête de +Si-Hassan, toujours souriant, affable, digne et noble--beau, plus beau +qu’on n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni divinité. + +Ce serait un diable plutôt, au fond--un Chitane revêtu d’une forme +séduisante. Un peu de l’orgueil infernal luisait sous ses longues +paupières quand, à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter ce qui +n’existait pas, il répliqua: + +--Ya Sidi! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton serviteur? Tu veux +une chose, elle se trouve. Je n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre +petit papier, et l’un de nos _khouan_ m’envoie la gazelle que tu +désires, privée, docile, accoutumée à se coucher sur un coussin dans un +coin de la chambre. Un cavalier galope pour aller; il galope pour +revenir; six jours passent: la gazelle est là. Quel disciple oserait ne +pas accomplir nos simples vœux! + +Il disait: _nos_. Le son de ses paroles rectifiait: _mes_. Et je fus +curieux tout à coup de voir jusqu’à quel point il parlait sérieusement. +J’acceptai, au grand dam de Si-Kaddour. + +S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases polies n’étaient que +le vent du désert susurrant parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien +apprendre. En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva installé, +accroupi au dallage, tirant de son écritoire une plume de roseau +pareille à celles du bon Si-Kaddour--et Si-Hassan-ben-Ali dicta la +lettre. Il interrompait pour «prendre mes ordres». + +--La veux-tu toute petite, Sidi? + +Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors observer très +courtoisement, avec plusieurs circonlocutions et périphrases, qu’un +fragile nouveau-né mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le +changement de climat le tuerait comme la pluie tue les chameaux, ou +comme le soleil tue les grenouilles. + +--Par la bénédiction de notre koubba, tu as raison, Si-Kaddour! La plus +haute sagesse s’exprime toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable. +Réfléchissons. La demandons-nous adulte, cette gazelle? Non, n’est-ce +pas! De quatre ou cinq lunes au plus... Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman. + +La plume de roseau traçait les caractères à senestre, légèrement, +souplement. + +«... de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière, tel l’enfant qui ne +quitte jamais les pas de sa mère. Si vous n’en possédez point une de +cette sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou chez vos amis, +immédiatement. + +«Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction la plus haute. Il +est Clément et Miséricordieux: qu’il soit loué dans les siècles!» + +Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de Si-Hassan-ben-Ali. Un +coup de tampon. Une empreinte. Et l’un des askers appelé: + +--Miloud-ben-Tahar! Selle un méhari! Pars! _Fissa, fissa!_ Vite, vite! + +Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte merveilleuse: car +ordinairement les Arabes ne sont pas pressés. Enfin je serai donc +encombré d’une gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid à +Saint-Raphaël, chez ma grand’tante... Cette dernière, enchantée d’une +semblable «curiosité» vivante, remerciera dans son esprit le beau +khodjah, qui répliquerait, s’il le pouvait, par des phrases analogues à +celles dont il me combla: + +--Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci n’est rien. Tu aurais +souhaité tant soit peu un léopard, une autruche, une négresse d’Éthiopie +ou quelque autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour nous ni +distance ni obstacles. Eh quoi! ton immense bonté craint d’affliger le +possesseur actuel de la gazelle?... Rafraîchis ton œil, ô Sidi! Songe, +n’importe qui de nos _khouan_ nous enverrait au premier avis, dans une +outre, le sang de tous ses enfants!... + +Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose soigneux de finir sur un +«effet». Mais dans cet effet, pourtant, est une vérité enclose. La +zaouïa demande des présents, ou des sacrifices, ou des vies--et tout +s’offre. + +--Je te laisse, Sidi, avec le bien! + +--Avec le bien! + +--Avec le bien! + +Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire peur aux pigeons +bleuâtres: + +--Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite du khodjah. + +Le vieux redoubla ses soupirs: «Ya Sidi!» en faisant de grandes +enjambées près de mon fauteuil remis en route. Mais quand nous fûmes +seuls, il exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit les +malheurs qui pouvaient résulter pour moi de ma confiance téméraire. + +--Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de simples nomades: «Le son +ne devient jamais farine; l’ennemi ne devient jamais ami...» Ya Sidi!... + + + + +XXIII + + +21 octobre. + +Encore quarante-huit heures d’anxieuse attente... + +Mais, pour occuper cette attente, les navrances de Si-Kaddour et +diverses anecdotes. J’avais bien deviné: au Ciel est un bon Djazerti, +patron de ceux qui songent trop que leur «appareil» sera levé +après-demain. + + * * * * * + +C’était vers le soir. Les Djazerti de cette terre venaient d’accomplir +leur visite à l’hôte, leur devoir qu’ils ont repris avec la plus +édifiante ponctualité. Ils quittaient ma tonnelle (dont le sol est +maintenant raffermi). Ils s’en allaient--toujours semblables à +eux-mêmes, toujours énigmatiques, muets, graves, austères, rigides, +visages sans pensée discernable, masses de blancs vêtements accumulés ne +laissant point deviner où commence la laine des draperies, où finit la +chair sanctifiée des membres ni du corps. Et leur suite «accompagnait», +en ordre silencieux... + +--Ya Sidi, murmura Si-Kaddour, regarde celui dont le cœur est atteint +d’infirmité. + +Infirmité morale, je le compris bientôt, en voyant quel élégant +beurnouss visait le regard scandalisé du vieux taleb. + +--Ya Sidi, reprit-il, une infirmité siège en _son_ cœur et ne fera que +s’accroître. Mais le Miséricordieux connaît les secrets, les entretiens, +les embûches cachées: il est au-dessus de tout... Je vais raconter +quelque chose à ta haute compétence, Sidi. Tu te souviens, n’est-ce pas, +qu’hier un papillon de Dieu s’était posé sur moi, présage de nouvelle? +Eh bien, cette nouvelle est venue... par un courrier... non pas bonne, +_idri Allah_! La plus aimée de nos zaouïas-filles, celle de Siouah, se +rebelle contre son Maître; elle refuse de nous envoyer les présents de +ziara qu’on dépose là-bas pour nous. Ce sera donc désormais une rivalité +déplorable, une scission même peut-être, à moins que le Seigneur ne +pulvérise les intrigants. Or, Sidi, laisse-moi te l’apprendre, le +mokaddème dirigeant notre maison de Siouah, c’est le propre cousin du +khodjah. Ya Sidi, ya Sidi! En vérité, je te le répète, par mon bonheur +futur des Paradis, par la bénédiction sublime du Vénéré Sidi-Bou-Saad, +la main de Si-Hassan-ben-Ali se retrouve en tout acte de révolte. Et sa +bouche a deux souffles: l’un propage au loin le Mal, et l’autre feint +perfidement de réchauffer ici le Bien! + +Je songeais, écoutant le taleb. + +Siouah... Nom célèbre, pays béni d’Égypte... Ancienne oasis de Jupiter +Ammon, où tant de souvenirs fabuleux et mythiques s’éveillent--où +Alexandre le Grand crut devoir se rendre et se prosterner--où les +thaumaturges des villes grecques allaient chercher leurs moyens de +miracles... Et j’y croyais voir, blanche et secrète entre les palmiers, +la zaouïa-fille des Djazertïa près d’autres rivales, en ce lieu sacré +que les croyances, les schismes, les sectes se disputent encore +aujourd’hui... + +--Ya Sidi, continuait Si-Kaddour, je souhaite ardemment, de toute mon +âme de vieil homme, le retour de notre Illustre Chériff (Dieu le ramène +avec le bonheur!). Bien que sa magnanimité soit toujours trop douce à +Si-Hassan, il empêcherait beaucoup de péchés par sa seule présence. La +divine _baraka_ l’éclairerait sur le danger. + +--Tu crains alors, ô taleb, que vos _khouan_ de Siouah ne s’attachent à +d’autres «Ordres»? + +Comme un cheval fourbu recevant de l’éperon, le pauvre taleb rassembla +son courage. Il gesticula quelque peu, pour protester. Il leva ses yeux +jusque-là rivés au tapis. Et très haut dans le ciel il vit passer les +sombres oiseaux de mauvais augure--les sansonnets, les _zerzour_ aux +bandes impressionnantes, au vol bruissant, rapide et noir. + +--Non, ô Sidi! Nos fidèles, inch’ Allah, suivront toujours notre Règle, +bien que d’autres sucent leurs dons. A quels Ordres, à quels Ordres +veux-tu que des Djazertïa s’abandonnent?... A quelles nouvelles et +fallacieuses doctrines se plieront les cœurs ayant une fois goûté +l’Extase en la vraie voie de Sidi-Bou-Saad? Sans vouloir nommer nos +rivaux des sables, hem, hem! dont il ne me sied de faire ni blâme, ni +éloge, les _khouan_ Djazertïa iront-ils aux Khadrïa[10], qui souffrent +parmi leurs disciples les misérables sous-groupes des Derkaoua mendiants +ou des Aïssaoua mangeurs de verre?... Iront-ils aux Rhamanïa, qui +prétendent avec impudence que le corps de leur fondateur gît entier en +deux villes différentes, faveur miraculeuse dont Notre-Seigneur Mohammed +le Saint Prophète, lui-même, n’a pas joui?... Iront-ils aux Cheikhïa, +qui négligent les choses spirituelles pour les vains honneurs des +hommes?--et d’ailleurs la gloire de ceux-ci a baissé: ils sont montés et +descendus, comme le soleil... Iront-ils encore, que te dirai-je, Sidi, +aux Bakkaïa du Soudan, qui font mille simagrées avant et après la +prière, trois signes à droite, trois signes à gauche, trois derrière +eux, trois vers la terre et trois vers le ciel?... Ou aux Naquechebendïa +de Perse, qui, sous couleur d’ascétisme, négligent les intérêts de ce +monde, et même ceux inéluctables de la Justice et de la Vérité?... + + [10] Tous les Ordres cités dans ce paragraphe (sauf les Djazertïa) y + sont nommés sous leur vrai nom. + +Il se tut enfin. Les _zerzour_ passaient, passaient, projetant sur le +sol l’ombre de leurs compagnies épaisses, emplissant l’air, par minutes, +de la stridence de leur vol. Et la science théologique demeurait inerte, +un peu inquiète, semblant avoir du plomb dans l’aile... Infortuné +Si-Kaddour... + +C’est alors que Bou-Haousse, disparu depuis le matin, se précipita en +trombe au pied de mon fauteuil, clamant sur un timbre suraigu: + +--Ya Sidi, tu es mon père! Tu es mon seigneur! Moi ton serviteur, j’ai +droit à la considération! + +Plusieurs beurnouss criards suivaient. Mais la voix vrillante de mon +guide dominait tout, me perçait le tympan. + +--Ya Sidi, je ne connais que toi et Allah! Personne n’est au-dessus de +moi, que toi et Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti! + +Il fallut bien un quart d’heure, je n’exagère pas, pour ne rien savoir +encore--mais simplement pour discerner quelques paroles des autres +hurleurs: + +--Fils de chien! + +--Fils du péché! + +--Fils de celle chez qui descendaient les cavaliers! + +--Fils de celle qui jamais n’a dit non! + +Je pensais aux fusées d’un feu d’artifice, les dernières, celles du +bouquet. Elles se croisent, elles se mêlent, elles ne font qu’un tout +aveuglant. Au lieu d’aveuglé, mettez abasourdi: voilà ce que j’étais. Je +ne m’en serais jamais tiré sans l’aide du bon Si-Kaddour, plus accoutumé +que moi à ces véhémences arabes, à ces rauques fureurs, à ces yeux +furibonds, à ces poings brandis au ciel. + +--Ya Sidi, raisonna-t-il, que ton cœur ne se tourmente point de ces +choses. Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte, on ne doit point +l’accuser. Ben-Ziane va reconnaître qu’il s’est trompé. + +--Qui cela, Ben-Ziane? + +Dans le tumulte je n’avais pu discerner l’accusateur. Mais, au prononcé +de son nom, un petit homme chafouin, pâle, maigre, souffreteux--un de +ceux qu’avaria la tare physique si fréquente au Sud--cessa de tendre +vers Bou-Haousse un bras menaçant, plus décharné que le possible. Il se +terra, lui aussi, entre les roues de mon fauteuil. + +--Ya Sidi! Par Sidi-Bou-Saad, j’invoque Allah et sa Justice! + +C’était moi qu’il invoquait, pour l’instant, d’une voix plus élevée +encore que celle de mon Bou-Haousse. Et l’un glapissait: «Tu es mon +père!» Et l’autre râlait: «Je suis ton fils!» + +--Ton guide m’a volé, Sidi! il m’a dévalisé! Je suis un homme mort, +Sidi! Je suis aussi dépouillé que le jour où je suis sorti du ventre de +ma mère! + +Et cependant Bou-Haousse continuait son apologie: + +--Ya Sidi! Le mensonge n’a jamais glissé sur mes lèvres! Ce vil +imposteur ne te persuadera pas, Sidi! Je le méprise plus qu’un enfant de +moucheron! Moi, ton serviteur, je suis sans crainte! J’ai droit à la +considération! + +A dire vrai, cette prétention semblait généralement admise par le cercle +de curieux qui, très vite, s’était formé, grossi, aggloméré, risquant de +rompre la tonnelle.--Et les épithètes injurieuses, relatées plus haut, +n’allaient pas du tout au voleur. Elles tombaient au contraire en pluie +sur le capuchon du volé. + +«Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte»: cela déterminait l’opinion. + +Mais quand, avec mes idées de Français, j’eus déclaré vouloir pour +Bou-Haousse une exemplaire punition, l’aspect de la scène se modifia. Au +lieu de rugir d’orgueil, mon guide bêla d’innocence. Les amis-défenseurs +prirent tout à coup je ne sais quel air de n’avoir rien vu, ni su, ni +entendu,--ni rien dit non plus, depuis une heure. Seul l’excellent +Si-Kaddour persistait en son projet de m’éviter cet esclandre. + +--Ya Sidi, je t’en conjure par ta tête chérie, laisse aller cette petite +histoire au fil de l’oubli... + +Mais j’exigeais une suite à l’affaire devant le «khadi de l’Islam» qui +juge les différends, à la zaouïa. + +--Écoute-moi, ô taleb! + +--Je t’écoute, Sidi, je t’écoute, car tes paroles sont toujours +agréables et profitables... + +A force de m’écouter, il finit par m’entendre. Et Bou-Haousse, qui +m’entendait aussi, sanglotait désespérément, faisant retentir l’air de +ses protestations. + +--O Sidi, tu méconnais ton fils chéri! + +Mais au contraire cet inappétissant Ben-Ziane, le volé, transporté de +joie embrassait mes genoux, mon épaule, et même un peu mon fauteuil: + +--Sidi, ô mon père! Qu’Allah augmente ton bonheur! Qu’il détruise tes +ennemis! Qu’il te rende pareil à l’eau courante! Qu’il te donne cent +chamelles et une chamelle. Je suis ton esclave, je suis ton cher fils! + +Il fallut presque l’emporter de force, afin d’éviter la mort par les +baisers. + + + + +XXIV + + +22 octobre. + +Je m’impatientais, ce matin, devant le tribunal du khadi, plus semblable +à une boutique qu’à un lieu auguste et solennel. Il y avait là, par +terre devant la porte, quantité de plaideurs et de témoins accroupis sur +les talons, patiemment, béatement, commentant à perte de vue leur bon +droit indéniable. Du bruit bourdonnait--une humeur joyeuse--et les +tasses de thé jouaient leur rôle bienfaisant et consolateur. + +Mon fauteuil roulait parmi les compliments. + +--Tu vas bien? + +--Bien. + +--Tu vas bien? + +--Bien. + +--Bien. + +--Bien... + +Un salut mieux scandé résonna dernière moi. C’était, survenant tout à +coup, Si-Djelloul-ben-Embarek, Grand Oukil, administrateur du temporel +de la zaouïa, gardien suprême des saints tombeaux, et tellement +majestueux que parfois il m’intimide. Son «amplitude» se montra très +cordiale. Comme hier Si-Kaddour, il fit aujourd’hui le louable essai +d’empêcher ce qu’il appelait une inconvenance. + +--Ya Sidi, par Allah sur toi, ne laisse pas comparaître publiquement ce +Bou-Haousse! Foule aux pieds cette petite chose!... + +Et je sentis que, pour cela seulement, le gros personnage était sorti ce +matin. Il voulait me parler, sans risquer son prestige dans une démarche +trop directe. Qui sait même si le retard du fameux «khadi de l’Islam» ne +provenait point de son influence?... Et je devinai davantage encore: +derrière leurs murailles épaisses et leurs portes inconnues, les +Djazerti blancs, les Sphinx, souhaitaient de même que «la petite chose» +fût négligée par moi--si toutefois des Sphinx pétrifiés peuvent +_souhaiter_--avoir un mouvement de l’esprit ressemblant à de la vie... + +Mais malheureusement, plus on souhaitait, plus je m’obstinais en la +décision opposée. Après cet aveu, je ne pourrai plus céler que j’ai +mauvais caractère... + +--Ya Sidi, me disait le gros homme, tu es plus inébranlable que les +fondements des sept cieux. + +Ayant ainsi protesté et dégagé sa responsabilité, +Si-Djelloul-ben-Embarek sourit, très épanoui. J’ai peine à le croire +complice secret des intrigues du beau khodjah-chef. Mais c’est +évidemment l’un de ces fonctionnaires zélés, contents d’eux, tyranniques +quand on leur montre de la faiblesse, et pouvant devenir instruments +passifs d’une habile flatterie... + +Nous entrâmes tous au tribunal du khadi. + +Je ne puis transcrire ici l’océan de paroles superflues où se noient les +affaires entre Arabes beaux parleurs, et qui fait une comédie de toute +séance de justice civile. Les deux hommes, Bou-Haousse et Ben-Ziane, +crièrent, hurlèrent, s’injurièrent. Ce dernier voulait prouver qu’il +avait été tondu, et je me déclarai prêt à le tenir pour écorché--j’étais +assez confus d’avoir amené un voleur chez mes hôtes... + +Mais ne pouvait-on punir Bou-Haousse? L’estimable +Si-Khouïder-ben-Abdallah, juché derrière son comptoir, n’avait-il donc +aucune lumière éclairant ce cas spécial? + +Embarrassé, le khadi, au lieu de me répondre, feuilletait son code +malékite, et consultait--lui aussi, Seigneur!--les gloses des +commentateurs des Livres Saints. Cependant le grand oukil me disait: + +--Pardonne à ton serviteur, ô Sidi, puisque ta trop grande bonté crut +devoir réparer sa faute... + +--Pardonne-lui, ô Sidi, renchérissait Si-Kaddour. Tu ne peux espérer le +corriger. La queue courbe du chien sloughi ne se redressera point, même +si tu la mets sept ans dans un étui... + +Néanmoins nous passions en revue les moyens répressifs. La matraque +éloquente se trouvait écartée par mes habitudes françaises et par la +prière du grand oukil. Une amende? Avec quoi l’eût-il payée, puisqu’il +venait de restituer tous les douros de son _mezoued_? La prison +prolongée? J’en deviendrais la victime, accoutumé que je suis au service +de ce coquin; et, davantage encore, je vais avoir besoin de lui, pour ma +«contre-opération», demain. + +Le khadi tournait toujours les feuillets de ses gros livres et me +proposait des «punitions» vraiment puériles: promener Bou-Haousse dans +la zaouïa, avec, sur la poitrine, un «écriteau de honte». Le +revêtir de haillons vermineux. Le priver durant trois jours de +cousscouss.--Châtiments du monde islamique qui sait à quel point ses +enfants, parfois féroces, restent de petits enfants. Je refusai ces +expédients, fallacieusement coercitifs. Je remis à plus tard la solution +du problème... Finalement nous nous séparâmes sans avoir rien décidé: + + Allah est le plus instruit! + +Et nous allâmes déjeuner. Le grand oukil me conduisait, toujours +majestueux, toujours bonasse, toujours serviable. Il cherchait en sa +tête une compensation aux tracas judiciaires que j’avais voulus, mais +qui n’auraient pas dû m’atteindre dans la zaouïa bénie de Mozafrane. +Avec simplicité, avec le même calme dont il m’avait vanté tout à l’heure +les talents de chasseur de son chaouch Djouba («Tu ne peux concevoir son +habileté, Sidi: tout ce qu’il a visé est inscrit tué»), avec la même +simplicité, donc, le grand oukil me fit cette offre inattendue:--Si tu +veux une belle femme, Sidi, tu n’as qu’à souhaiter, et tu la trouveras +sur tes fréchias par mon ordre... + +Divers détails suivirent, assez peu chastes. Et je ne voulus pas +répondre que je connaissais dès longtemps la présence à la zaouïa de ces +«dorées», de ces danseuses qui vivent ici sans y danser à cause de la +gravité du lieu, ces «beautés» (récite mon vieux taleb) «dont les yeux +brillent comme la lune au zénith et dont les bras sont polis comme la +hampe des étendards»--et qui font partie de la haute hospitalité. + +Ce sont des usages très anciens, plutôt bibliques. Aux caïds, aux chefs +arrivant de loin sans leurs femmes, on ne croit pas du tout, par cette +politesse, faire perdre le droit de réciter pieusement la sourate +vingt-troisième: + + Heureux sont les croyants... + Qui évitent toute parole déshonnête, + Qui savent commander à leurs appétits sensuels. + + + + +XXV + + +23 octobre. + +C’est aujourd’hui, c’est tout à l’heure... + +Je ne suis pas d’ordinaire une telle poule mouillée. Cette fracture, à +Paris, je l’aurais tout bonnement considérée comme une fracture, +c’est-à-dire une simple épreuve de patience. Mais sous ce terrible +climat, le paludisme aidant, il arrive que les os brisés ne se +ressoudent point, et restent inertes en présence. + +Mon énergie s’est usée pendant ces deux mois d’inquiétudes et de +souffrances--car j’ai souffert aussi physiquement, beaucoup. Est-ce bon? +Est-ce mauvais? Je l’ignore. Mon vieux Si-Kaddour prétend y voir un +excellent signe: le travail douloureux mais sûr menant au «raccommodage» +parfait. Du reste, le taleb s’en remet à la Puissance de Là-Haut, si +loin de nous si petits. Et voici le Koran ouvert, pour me relire quelque +chapitre: + + Dieu sépare le fruit du noyau. Il tire le brin d’herbe d’une graine + desséchée. Il crée, il tue. Il fait la mort avec de la vie: et de même + il fait revivre ce qui semblait mort ou endormi. Il est le + Miséricordieux! + +Ai-je mérité la miséricorde?... + + + + +XXVI + + +Même jour, minuit. + +En deux mots, comme les notes d’un soir de bataille: + +Nous avons «rompu le plâtre», et je ne suis pas, hélas! certain du +résultat. Quel engourdissement, quelle impression hésitante, au sortir +des langes rigides et durs. Ma cheville est très faible. Je la traite +avec la gaucherie un peu affolée des jeunes mères qui n’ont jamais +encore enfanté... + +Si j’allais tout compromettre par ignorance? + +Puis il me semble à d’autres instants que tout est déjà compromis. Je +frissonne. Moi qui n’aime point les médecins, je regrette pourtant de me +sentir ès mains du seul Si-Kaddour, privé des lumières de la Faculté... + + + + +XXVII + + +30 octobre. + +Vraiment, c’était bien une naissance; et l’on me traite comme une +accouchée: petits soins, petites friandises, visites--oh, surtout, des +visites! A peine me reste-t-il le temps d’éprouver une joie quelconque +de cette issue probablement favorable--si rien de fâcheux n’intervient. + +Le cheikh des tolbas m’envoie de la confiture, reçue de Damas ces temps +derniers. Le grand oukil me fait présent d’un coussin de cuir découpé, +le plus beau que j’aie jamais vu, apporté l’autre jour à la zaouïa par +les Touareg. Et le délicieux khodjah, Si-Hassan-ben-Ali, me vante +doucereusement les charmes de la gazelle arrivée hier dans les bras d’un +cavalier--une petite bête mignonne et fine, malicieuse et timide, que +j’ai baptisée Faffa, au grand scandale de mon vieux taleb. + +--Ya Sidi, tu es au-dessus de mes paupières! Mais, par Allah, une +gazelle a-t-elle besoin d’un nom? + +Alors nous dissertons, nous discutons. Le Prophète avait bien nommé sa +chamelle favorite Kosouah, et ses ânes Ofaïr et Yafour. Et sa mule +blanche, sa célèbre mule Doldol, Si-Kaddour voulait-il donc l’oublier? + +--Ya Sidi, la vérité est avec toi. Ne te moque pas de ton serviteur. +Mais ces noms que tu me cites n’étaient pas des noms d’homme, ni de +femme des hommes. Rien qu’en cette zaouïa, Sidi, cinquante au moins de +nos filles en Dieu, esclaves ou libres, s’appellent Faffa! + +Je ris. Faffa ne sera Faffa que pour les Français plus tard et +maintenant pour moi. Sans nul souci des propos, elle trottine autour du +tapis, frappant de ses petits sabots le dallage des faïences claires--et +ce joli toc-toc, si léger, me semble battre la mesure aux élans de mon +espoir. La vie est belle, quelquefois. + +J’aspire à la liberté de toutes mes forces, la vraie liberté, celle qui +résulte de cette chose si simple, si peu appréciée quand nous la +possédons: l’inconsciente rapidité du mouvement. Courir... même par ce +temps lourd, j’en fais un idéal qui me hante. J’y songe le matin, quand +la nacre de l’aube tardive découpe en noir le grillage doré de ma +fenêtre--et le soir, quand l’écroulement des argenteries encadre de +nouveau le mouton rôti--et la nuit, lorsque la prière est annoncée par +le _moudden_. J’y songe même quand midi flamboie: avoir chaud par suite +d’une course folle, comme un enfant. + + * * * * * + +Je n’ai point mentionné les phases traversées cette semaine, les +oscillations entre mes doutes et ma croyance à la guérison. + +--Allah est le maître des événements. Il domine tout, me répétait +Si-Kaddour. + +Cependant, pour aider Allah, il convoqua près de mon tapis le +chef-masseur des étuves, Hamou-ben-Missouk, celui qui pétrit sous ses +doigts les chairs les plus djazertiques. Or cet Hamou me déclara, par la +bénédiction et le salut, qu’au bout de quinze jours de traitement ma +jambe serait apte à me conduire «jusqu’à la fin de la terre!» Je n’en +demande pas même autant. Et je l’écoutais cependant, charmé de ses +promesses, cet homme aux petits yeux bridés, mystérieux, dont les longs +bras maigres détiennent ma future santé. + +--Ya Sidi, la force, la résistance, la souplesse sortiront pour toi de +mes deux mains comme le vase sort des mains du potier. Que Sidi-Bou-Saad +me brûle sur place si tu te rappelles en partant quelle est celle de tes +chevilles qui t’aura retenu chez nous, qui me donne aujourd’hui la +gloire de te servir... + +Son regard est équivoque, et son sourire. Il porte la tare morale de +ceux dont le métier s’accompagne d’à-côtés louches et discrets: la +robuste beauté de son corps n’arrive pas à faire illusion, mais pas du +tout, sur la beauté de son âme. Il sent mon impression. Il essaie de la +combattre en dogmatisant médecine et chirurgie. + +--Mauvaise cassure, ô Sidi! heureusement ton sang vaut de l’or. _Ak +Rabbi!_ je te le répète, avant une lune, si Dieu veut, tu retourneras +dans ta France à condition que d’ici là tu viennes tous les jours au +_hamma_--car, te soigner, je ne le puis sans la buée chaude et +salutaire. Tu verras ma science, ô Sidi! Tu ne pourras en croire ni tes +muscles ni tes yeux. Par la baraka très sainte! j’ai guéri plus de +seigneurs que ta tête chérie n’a de cheveux. J’ai remis l’épaule à +Si-El-Aïd, j’ai enlevé à Si-Tahar le mal des princes (la goutte)--et +combien d’autres, très remarquables, n’ai-je pas soulagés entre les +illustres Djazerti! + +Il fallut prier ce faquin d’aller surveiller son étuve, en laquelle je +me rends depuis très consciencieusement. + +Et là ce sont chaque soir des séances bizarres où je joue le rôle d’un +objet, d’une chose docile qu’on tourne et retourne parmi la buée +fantastique et le doux ruissellement de l’eau. Hamou-ben-Missouk +chantonne à voix basse (malgré la défense des pieuses règles). Il +s’approche de moi, il me palpe, et son chant se coupe de souffles +haletants, étouffés, presque indiscernables. Les deux esclaves noirs qui +l’aident glissent félinement sur le sol mouillé. Et j’entends derrière +les murs des papotages, de petits cris de femmes, des rires légers, +jeunes et frais... Je pense aux ébats singuliers dans la piscine de +Bagdad, j’évoque le portefaix, les trois jeunes filles, tous ces contes +de licence et de suavité dont l’Orient charme encore maintenant ses +oisivetés voluptueuses... Puis aux rudesses du grand massage succèdent +de lentes pressions dont Hamou repose sa fatigue et la mienne. Il se met +à raconter, sans préambule, de merveilleuses histoires saugrenues qui +s’ajustent à mes songes: + +--... Alors la mère du sultan dit à son fils magnanime: «Ne cherche pas +davantage, ô toi que j’ai porté! Donne à celui qui est présent, couvre +celui qui dort, oublie celui qui est absent.» Mais il n’écoutait point +sa mère, parce qu’il voulait ce jeune homme et cette belle femme... + +Le conte s’interrompt sans que je le sache ou que j’y prenne garde. Les +nègres passent, colossales silhouettes. Les rires tintent derrière le +mur... L’eau tiède s’égoutte paresseuse... Hamou chantonne... + +Et comme aux jours de mon arrivée, mon âme est «prise» au piège du rêve +et de l’irréel. + + + + +XXVIII + + +2 novembre. + +L’étuve n’exige que mes soirs. + +En cette date mélancolique où Paris visite ses morts, les tombeaux m’ont +attiré, et ces souvenirs du passé qui sont les tombes de sensations +éteintes. Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait trop de +sa splendeur automnale, si différente du tragique été calciné. Je n’ai +pas pu mettre mon âme au régime de la tristesse. + +Pourtant--et plus que certains--j’ai mes deuils. Sécheresse d’âme, +alors? Oui, dont je suis presque irresponsable, car elle ne vient pas de +mon cœur: le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement. Ce sable est +un débris de rocs. Ce peuple est un débris de race. Il garde à peine la +mémoire de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait l’Espagne de +sa civilisation créatrice, ceux où les Sarrasins guerriers venaient chez +nous jusqu’à Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme à +l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui, je ne l’ignore plus, +la conquête du monde par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la +vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante--la gloire qui portait +quelque chose de fort derrière ses étendards. Il n’y a là (sauvage +aussi) que le seul progrès tortueux d’un mysticisme mené par des +appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement les offrandes de +vies humaines, mêlées sur les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de +_douros_. + +Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses sourires comme dans +ses tempêtes, dans ses apaisements comme dans ses férocités. Et c’est +pourquoi, âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance. C’est pourquoi +il m’impose cette indifférence momentanée de la vie et de la mort, cette +acceptation du néant... + +Certes, voilà des propos maussades; je subis aussi sans le savoir +l’impression de la Toussaint: et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses +yeux veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout, cette jolie +bête, plus câline et plus bondissante qu’on ne saurait l’imaginer. Sa +légèreté doit faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot +qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant valoir et moi faisant valoir +Faffa, nous attirons beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa. + +--Ne sois pas offensé, ô Sidi! _Ils_ n’ont guère vu de gazelles, car +elles sont rares en nos contrées. Et jamais leurs yeux curieux n’ont +connu de bâton pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes +ordres. + +Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se nommer _béquille_ en langage +précis--la tant redoutée béquille... Mais que m’importe d’être grotesque +pour quelques jours de prudence seulement? + +Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance, chez nous natifs de +l’Europe, est bien la meilleure résignation... + + * * * * * + +Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage aux saints restes. + +Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette grotte où +Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence--et d’abord à la fontaine +Aïn-Selam d’où descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau. +Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers étroits du sommet de la +petite montagne. + +--Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte! + +Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances, et Barka se tenait +à quatre, pris d’un désir de pirouettes. Mais bientôt cependant, la +fatigue aidant pour moi et la piété pour les autres, nous abordâmes les +lieux sacrés dans un recueillement complet. + +--Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de richesse et de salut: +car son onde parfaite, que rapportent nos fidèles aux pays les plus +distants, guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme. Et n’est-ce +point un immense miracle, Sidi, qu’elle ait ainsi jailli au faîte du +mont? D’où vient-elle, cette eau bénie? D’où? J’ai réfléchi, et je +pense, ô Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des Jardins du +Ciel. + +Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance: assez de prose règne déjà +sur l’univers contemporain. Et puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas +entièrement: la source artésienne doit arriver (par-dessous l’horizon en +effet) des hauts plateaux du Sud, analogues à ceux de l’Aïr dont les +lointaines nappes mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à +Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra. + +--Ya Sidi! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad (Allah veuille lui prolonger la +félicité!) vit l’eau pure couler soudain au simple choc de son bâton, il +s’écria: «Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur la terre!» Puis, +comme c’était l’heure sacrée de la prière du _mogh’reb_, il s’agenouilla +pour ses ablutions près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant +trois fois: «O mon Seigneur, fais-moi sentir l’odeur exquise des +Paradis!...» Et dès cette heure, ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très +sainte: par le miracle d’abord, et par le contact de son premier flot +avec un être religieux, supérieur à toute créature, notre Sublime, notre +Illustre, notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti! + +Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous écoutant, ma béquille +béquillant, nous parvenions au seuil de la grotte, petite excavation +sans profondeur et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue s’étend, +libre, sur le grand Sahara de sables aux lignes d’indicible beauté. + +--IL vivait là, Sidi... + +Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes, me touchèrent plus +que l’habituelle éloquence du vieux disciple: «IL vivait là...» Sous +cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et _voulu_ son rêve. Et ce rêve de +doctrines et de domination persiste encore, magnifié par la renommée, +agrandi par une heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose, les +Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui souhaitent posséder +le monde jaune et noir. Mais nos cervelles françaises, critiques et +irrespectueuses, ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent +de super-terrestre, de colossal et d’immense pour des esprits musulmans +ralliés à leur _dikhr_. + +--IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons. Son extase mystique +était pleine d’amour des hommes, de piété, de douceur, d’humilité. +Laisse-moi te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent parlé et que +depuis longtemps je projette de te faire entendre: un fragment de son +admirable ouvrage que tu ne connais pas encore, intitulé: _l’Or de la +Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du monde, +Bou-Saad-ed-Djazerti_... + +Décidément, le grand Saint a produit toute une bibliothèque, car une +foule d’autres titres édifiants me sont devenus familiers (sans compter +ceux que j’ai déjà notés): _le Parfum du Ciel_, par exemple, _les +Glaives de la Foi_, _les Diamants du Sublime Trésor_. J’en oublie +quelques-uns. Le taleb reprend ses bonnes habitudes de transporter des +bouquins fanés dans les profondeurs du capuchon de son beurnouss... + +--C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du Koran: «Dis: si vous +aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera.» + +Nous étions assis contre les parois mi-circulaires de la petite grotte, +suavement prostrés par le temps très chaud. Des mouches, près de +l’entrée, coupaient les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante; et +la vieille voix de Si-Kaddour, lente et monotone, se mêlait au bruit de +leurs ailes et formait la basse du concert. + +--«... Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais Dieu aime aussi ceux qui ne +suivent pas. Il aime tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la +volonté même, puisque aimer une créature ou une chose _c’est la +vouloir_. + +«Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer. Si l’on se pénètre bien de +cette vérité évidente, on demeure persuadé que tout ce qui existe, +l’infidèle comme le croyant, est enfermé dans l’amour de Dieu. En effet, +si l’infidèle n’avait pas été l’objet de sa sollicitude, Dieu ne +l’aurait pas créé.» + +Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant signet. + +--Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand je te parlais de cette +douceur de dogmes, et, spécialement envers les Roumis, du bon sentiment +de Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti. + +Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient. Tout +recommence d’ailleurs sur cette terre: la nuit après le jour, le +découragement après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi toujours +la même: «Les Djazerti sont guerriers, dominateurs, violents. Le sang +des Roumis, notre sang, ils l’ont maintes fois versé.» + +--Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb! pour que je sois +convaincu, tu n’aurais pas dû me l’apprendre. + +Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour, pendant que je rythmais +la mélopée avec un zèle de vrai _khouan_ soutenu par mon esprit taquin: + + Demande de tous tes vœux un Chef juste + Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile! + Si de ton Chef le Sabre est affilé + Il imposera la Voie droite, + Il confirmera le Témoignage. + Prions, de par le Sabre! + Par le Sabre, ta prière sera exaucée... + +--Ya Sidi: Je t’en prie, Sidi! + +Mais je récitais encore: + + Par le Sabre, ton aumône sera agréée, + Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée, + Par le Sabre, ta famille sera bénie, + Par le Sabre, tu seras un saint et un pur!... + +--Ya Sidi! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine musulmane? Dans le +Koran, n’y a-t-il pas écrit: _La force, réelle manifestation de Dieu sur +la terre_? + +Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire conciliant, il se +rebiffait. Il acceptait sa part de responsabilité dans les rudesses de +l’Islam. + +Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter. Et lui, voyant cela, +fut terriblement confus d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta +dans des explications où il fonçait, tête baissée, pareil au fuyard qui +court dans une ruelle. + +--Ya Sidi, la vérité est avec toi! le jugement sain est avec toi! +Pourtant remarque ceci: le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait +l’exhortation que tu me répètes, n’en portait pas la faute, si faute +pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh,--tu trouveras cette règle en nos +doctrines et en les meilleures gloses des Livres Sacrés,--l’âme du +cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer endormie... Oui, Sidi! +Pendant que les paroles inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et +chérif doit écouter, surpris: il devient son propre auditeur. Et les +maximes qu’il a dites, il les connaît seulement par ses oreilles +attentives, et non point par le mouvement de ses lèvres, encore moins +par l’impulsion volontaire de son cerveau... + +Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui; c’est l’Esprit qui +parlait chez Daniel et chez Ézéchiel) n’allait pas sans me faire +sourire--en dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes «flairent» nos +impressions avec un merveilleux instinct. Si-Kaddour répondit avant que +j’aie pu parler: + +--Ya Sidi! Pourquoi doutes-tu? Il n’y a rien de plus juste et de plus +naturel... Le chériff inspiré par Allah se trouve dans la situation d’un +pêcheur de perles, qui plonge pour trouver de précieux coquillages au +fond de la mer. Le sang bourdonne sous son crâne, ses mains s’accrochent +au rocher. Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des coquilles +pêle-mêle dans son panier. Mais les perles, ô Sidi, les perles fines et +rares, il ne les voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même +temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent, sur le rivage. + +La parabole se déroulait doucement, à l’abri de cette grotte +miraculeuse, en ce décor de vignes et de palmiers dont le vent tiède +faisait frémir les branches--les beaux palmiers, les arbres féconds et +précieux qu’Allah créa le sixième jour en même temps que l’homme, parce +que, sans eux, l’homme n’aurait pu vivre au milieu des Déserts. + +--Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien Sidi-Bou-Saad aimait les +arbres: on ne peut avoir l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait +au point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers et par +quelques marchands cette oasis miraculeuse. Il les aimait... tels des +enfants chers. Il les aime encore jusque dans le tombeau. Et les arbres +le lui rendent. Le gros figuier, près de la mosquée, a percé le mur d’un +effort de ses racines--et voici que son étreinte enserre affectueusement +le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection. + +--Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour. + +--Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile. + +Nous descendîmes lestement--autant qu’une béquille aidée d’auxiliaires +connaît l’allure leste. Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et +vermeil. Des roses piquetaient les buissons près de nous, sous les +ombrages frais. Et Faffa la gazelle humait leur parfum de son petit nez +dédaigneux, et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc, +toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais comme nous arrivions +dans la cour d’honneur, elle partit d’un bond soudain, inexplicable, +prodigieux, pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples du +figuier. + +--Viens, petite, petite! + +Elle ne bougeait pas. + +Alors le vieux taleb conclut triomphalement: + +--Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent la bonté qu’eut jadis le +Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils se réfugient en lui, ou en ce qui le touche... + + * * * * * + +Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je n’étais entré jusqu’ici +dans la «koubba des tombaux»: mon équipage eût scandalisé les fidèles. +Si-Kaddour en explique le motif: + +--Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu ne pouvais pas ôter...» + +Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se déchausse point +seulement en signe de respect--mais afin que ses semelles, qui +marchèrent sur des choses impures, ne viennent pas souiller les nattes +pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique, Clément et +Miséricordieux. + +Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé aussi ma béquille à la +porte, près de mes babouches. Et j’ai suivi le grand oukil, gardien +d’honneur des sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et dont +l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait en courtes phrases, +murmurées, susurrées, pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu +obscur, sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les bois +ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la piété des voix chuchotantes +ne parvenaient pas à m’impressionner. Je me trouvais pris de cette +bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte ennemi du nôtre, même si +ce «nôtre», depuis l’enfance, fut oublié. + +--Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs pierreries sont des +émeraudes enchâssées d’or massif! + +Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque travée, petites lueurs +discrètes de sanctuaire. La chaire de cèdre paraissait toute noire, +d’une hostilité qui menaçait. La niche plate où l’_imam_ qui conduit la +prière se place debout, dans la direction de la Mecque, le dos au +public, semblait une porte reclose sur des secrets que je ne saurai +point. Tout me déroutait, même les parfums: véhémente odeur de musc, de +santal, de benjoin, mêlée d’un relent de moisissure, agréable et comme +dépravé. + +--Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine qui soulève les dalles +et enlace le saint monument. + +C’était réel--mais je me demandai si c’était naturel. Et la sécheresse +morale augmentait en moi, cette curieuse impossibilité de sentir. +J’accordai pourtant les louanges nécessaires au merveilleux sépulcre qui +s’est bâti tout seul en une nuit, avec les pierres apportées par les +pèlerins du vivant de Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous +l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres savaient apparemment, dans +ce temps de miracles, non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car +les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils et du petit-fils, ne +sont pas mieux travaillées que celle du grand aïeul--cependant elles +sont fort belles: d’élégantes colonnettes; des frises harmonieuses; des +inscriptions dorées qui sillonnent le marbre blanc de leurs courbes +fantaisistes, proclamant en versets du Koran que tout est poussière et +qu’Allah reste éternel. + +Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur sépulture ailleurs, +en ce cimetière éloigné que je vis un soir et d’où s’enfuirent des +femmes, blancs fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement, après la +vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de la chaîne corporelle; seuls +les héritiers de la _baraka_ reposent ici, près de l’ancêtre, parmi +l’ardeur des parfums et le recueillement du silence dévot. + +Richesse et considération, tout vient à Mozafrane pour ces dalles +augustes. Elles en sont la fortune, l’orgueil, la gloire et la raison +d’exister. Elles ont, de la primitive fondation (_zaouïa_ signifie +simplement _coin_, ermitage, cellule), fait un palais et une ville +florissante. Et leur présence mélancolique décuple pour des Arabes la +volupté des richesses, la volupté de l’amour charnel. + +Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun occupé de nos +pensées divergentes. + +Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement s’éleva, semblant +sortir du sol même. Cette voix rauque et douce à la fois proférait des +syllabes confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me jugeais +impassible, le petit frisson subtil de l’approche du mystérieux. Je +_sentis_, jusqu’à pâlir. Là-bas un _khouan_, un pèlerin déjà en extase, +soupirait sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur éperdu, frémissant +délire qui n’a pas l’âpreté des visions indoues, parce qu’il vient des +sens et non des conceptions de l’esprit. + +--Cet homme est heureux... murmura près de mon oreille le taleb. + +Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait de jeunesse supérieure, +de toutes les beautés de la catalepsie mystique, et le tremblement de +cet être l’amenait au spasme, peu à peu. + +--Il est heureux... Encore un bienfait, ô Sidi, augmentant le nombre +indicible de ceux qu’on ne peut plus compter. O notre Sublime Maître en +la Vérité et la Voie! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source inépuisable de +tendresse!... + +Tendresse? Mes yeux regardèrent en haut. Les grands étendards de guerre +laissaient tomber de la voûte les plis somptueux de leurs brocarts, +prêts à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies du Sabre +bourdonnait ironiquement dans je ne sais quelle case de mon souvenir: + + Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères, + Par le Sabre, tu seras un pur _khouan_, + Par le Sabre, tes biens seront centuplés, + Par le Sabre, ton épouse sera à toi + Et personne autre que toi ne la verra! + Mais si le Sabre est mis au fourreau + Le mal s’emparera de toi. + Si tu es Khadi, tu deviendras injuste. + Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur. + Si tu es Khouan, tu deviendras renégat. + Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs. + Ayez foi dans le Sabre! + Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi? + Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va... + + + + +XXIX + + +3 novembre. + +Un peu de sirocco nous accable aujourd’hui. Et la fièvre, qui toujours +guette, en profite pour envahir les artères, doucement, doucement, +languide et voluptueuse pulsation par quoi l’on s’use, s’abandonnant, +devenant sa proie jusqu’à défaillir... + +Si j’étais poète, j’écrirais sur la fièvre un lot de sonnets +«admirables!» J’en vanterais le charme pervers. Des gens s’abolissent +exprès, par les alcools, l’éther, la morphine, la fumée d’opium et +autres fâcheux ingrédients. Que ne viennent-ils au Sahara? Dans les +endroits les plus mauvais, cela va sans dire. Peut-être ils y +trouveraient des pâmoisons de haute rareté, des déliquescences +imprévues, d’exquises disparitions de leur _moi_ pensant. Et ce serait +leur mort lente, très lente, voulue, bien voulue, un mode de destruction +parfaitement propre qui débarrasserait la société d’Europe. + +Ils auraient aussi l’extase. Mais c’est moins périlleux, je crois. + +Depuis hier je me préoccupe de l’extase--depuis que le vieux pèlerin se +tordait près du saint tombeau, dans une enviable crise de joie. Et la +curiosité me tourmente. J’aurais voulu savoir si le taleb, par exemple, +mon brave et inséparable compagnon, avait obtenu lui aussi le «_them_ en +Dieu». J’en doute par instants. Car celui qui vient de goûter +l’anéantissement suave peut-il se remettre ainsi aux proses vulgaires de +chaque jour? Se résignera-t-il à quitter l’Incommensurable pour exhorter +des esclaves, ou pour se promener avec moi--moi Roumi? + +--Ya Sidi (sa réponse fut tellement paisible...), Ya Sidi, par ta tête +chérie, tu te nourris, mais manges-tu toujours? Tu as souvent soif, mais +bois-tu toujours? Tu trouves les femmes belles, mais les aimes-tu +toujours? Oui, Sidi, mon humble piété a connu les joies +super-terrestres. Seulement, vois-tu, pour savourer les délices de ces +bonheurs-là, il est bon de redescendre parmi la vie des autres hommes. +Ya Sidi!... Le Fidèle monté au «degré perfectionné» occupe, +alternativement, deux états: l’état d’_union_, où il n’aperçoit que Dieu +et son unité ineffable; l’état de _vision_, où il rentre dans le cercle +naturel pour s’occuper du bien des siens, du succès de l’œuvre commune +et des devoirs extérieurs. Qui donc, ô Sidi, prêcherait la vertu, qui +rendrait la justice, qui instruirait la jeunesse, qui soignerait les +infirmes, qui vaquerait aux cultures et au commerce, si tous étaient +sans cesse en extase? + +Je me soulevai, un peu étourdi: la fièvre battait à mes poignets le +rythme du pieux discours. Je dis pourtant: + +--Et le salut de vos âmes? + +--Le salut, Sidi? Mais le salut reste possible sans qu’on ait effleuré +l’extase. Il suffit au khouan vertueux, pour entrer dans les Paradis, +d’avoir cru de tout son être à ce que contient la _chahada_--à ces +«attributs» de Dieu, renfermés implicitement dans notre profession de +foi: _La illah ill’ Allah ou Mohammed Ressoul Allah._ Et aussi, cela se +conçoit, de faire l’aumône aux Saints, et de suivre les principes du +Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti. + +Naturellement, cela se concevait. Donnez, donnez! Je savais depuis +longtemps ce mot d’ordre. Donnez pour gagner le ciel, donnez pour +effacer vos fautes, donnez pour compenser l’extase manquante.--Ma fièvre +croissait. A mes poignets, à mes coudes, de petits coups frappaient, +réguliers, et le frisson délicat du paludisme saharien me semblait aussi +répéter: Donnez, donnez! + +Le pauvre Si-Kaddour soupçonnait un doute en mon mutisme. Il continua +néanmoins, très bénin: + +--Ya Sidi, par la baraka! nous ne recommandons la recherche de l’extase +qu’aux fidèles choisis, de vie sainte et déjà vieux. Il faut aussi +qu’ils soient instruits, pour extérioriser leur âme au moyen du seul +amour de Dieu. Quant aux autres... + +Il y eut un silence. Le sirocco devenait fatigant. Et ce fut comme en +dormant que je relevai la phrase tombée (je ne savais du reste pourquoi +cette persistance d’enquête): + +--Quant aux autres?... + +--Les autres, ya Sidi, les intelligences moins vives, les ignorants, les +simples, obtiennent un résultat par la répétition du nom d’Allah, deux +ou trois mille fois. Au bout d’un temps, le _nefs_ seul vibre encore, +tandis que le corps et le cœur s’endorment. L’extase arrive. Certes, +cette pratique est moins pure et moins bonne, mais Dieu est Indulgent et +Sage. _Il_ comprend les faiblesses humaines. _Il_ accepte aussi les deux +extases délirantes, Sidi... + +Ces doctrines sont monotones, ô lecteur, mais elles me plaisent ainsi. +Songez que j’ai la fièvre, et qu’il fait chaud, lourd, écrasant. Songez +que si je cesse tout à fait d’interroger mon taleb, je sombrerai dans un +sommeil coupé de délire, tout comme l’extase en question. Et _chi lo +sa?_ l’extase est peut-être bien quelque variante de la fièvre; et je +souffre peut-être, moi profane, de l’exacerbation du _nefs_ qui n’est, +on s’en souvient, ni l’âme, ni le cœur, ni le corps. + +--Les deux extases délirantes, Sidi, sont: et d’abord celle qui saisit +parfois le croyant, dès qu’on lui permet de toucher le tombeau de +Sidi-Bou-Saad, celle qu’amène la fumée du kif ou l’influence du +haschich. Voie dangereuse! Nous la permettons seulement après un long +essai des moyens meilleurs. Du reste, Sidi, ta suprême compétence +admettra, même parmi ceux qui s’efforcent, qui suivent les enseignements +trois fois sages du Vénéré, qui mènent une vie pure, qui font l’aumône, +qui s’élancent par la prière constante vers cette fusion dans la divine +étincelle, beaucoup ne touchent jamais le but. Ils s’arrêtent à +mi-chemin du _them_. Ils ne peuvent anéantir leur corps, ni percevoir +les effluves du grand Inconnu... + +Et le taleb murmure, très bas, la voix soudain brisée: + +--J’ai perçu ces effluves, ô Sidi, ô Sidi. J’ai savouré les délices du +Ciel... + +Il se tut, pris de rêverie. + +Nous n’avons plus parlé pendant la soirée suivante. Le _them_ morbide, +celui de la fièvre, achevait de m’envahir. Des hallucinations passaient, +des visions de _khouan_ prosternés, des Djazerti en extase, tous, tous, +les gros lis blancs, tous écrasés de bonheur... Et vraiment une sorte de +transport me prenait à mon tour, une ivresse non point croyante, non +point mystique, mais sensuellement pâmée. Puis je glissai peu à peu dans +le calme inerte des choses... Je fus une parcelle consentante du marasme +musulman, subtil, quiet et berceur, dont (entre ses convulsions) l’Islam +s’enveloppe comme d’un doux linceul. + +Il respire sous le suaire. Sa mort est vivante--mais sa vie est faite de +mort et du goût de la mort, et d’ardeur vers la mort. + + + + +XXX + + +4 novembre. + +Et cette mort est gaie souvent--voire bouffonne et pantalonnesque. + +Je me souviens qu’un jour, ou plutôt une nuit, Barka et Bachir voulurent +me faire connaître la «danse des hommes». + +--Ya Sidi, ne le dis pas à Si-Kaddour... + +Alors ils se glissèrent dans mon appartement, sept ou huit fidèles +serviteurs et disciples, des «blancs» en majorité. La danse interdite, +mystérieusement ils la dansèrent. Ils la dansèrent, ainsi qu’ils la +miment presque chaque soir, en se cachant, à la muette, sous la faible +lueur suspendue de ma lampe--chorégraphie équivoque, bras qui +s’arrondissaient comme des bras de femme, faisant signe au désir. +Réellement, pour un Roumi non pervers, ce ne semblait point très +séducteur. Plutôt terne, avec l’attente de je ne sais quoi qui vint +enfin: le spasme de ces gens, brutal, parmi des rires, des cris +étouffés. Et c’était l’extase encore--l’extase exhilarante et malsaine +de paillasses et de pitres--toute une parade de foire, gloussante et +titubante, abrutie de joie par l’invocation à Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, +le Vénéré, le Sublime. + +Pauvre Sidi-Bou-Saad. Dans sa grotte, paraît-il, il répétait un verset +de préférence à tant d’autres: + +«Celui de vous qui gardera sa pureté sera béni...» + + + + +XXXI + + +5 novembre. + +--Ya Sidi, me dit Si-Kaddour en entrant chez moi, tu vas recevoir, je +crois, la visite de l’hypocrite, du fourbe et de l’homme dangereux. + +Cette trinité en un seul être me met de très bonne humeur,--soit parce +que «l’hypocrite» me devient sympathique, soit tout bonnement parce que, +le sirocco disparu, j’ai pu ce matin faire le tour des jardins sans ma +béquille ou sans le bras d’un esclave, avec le simple appui d’une canne +de roseau. + +--Eh bien, taleb, nous le recevrons pour le mieux, ce beau khodjah-chef. +C’est un charmant garçon, qui se montre depuis des semaines un véritable +ami. + +Si-Kaddour hoche la tête du mouvement que j’aime, où il résume les +protestations de sa conscience. + +--Ya Sidi, que la baraka descende sur toi! Tu peux nommer +Si-Hassan-ben-Ali garçon charmant, pierre précieuse. Il y en a beaucoup +de ces joyaux à travers le monde, en apparence ou en réalité. Le tison +du feu de bivouac ressemble au rubis, Sidi: il est plus ardent, plus +brillant même; seulement il s’éteint, et le rubis ne s’éteint pas. + +L’«hypocrite» arrivait en effet, escorté de ses deux sous-scribes, et +nuançant aujourd’hui ses amabilités d’un peu de solennel. Sa marche +paraissait protocolaire. Son air aussi. Sa voix aussi. + +Il y eut naturellement des saluts, des préliminaires, des compliments +échangés. Mais ensuite: + +--Ya Sidi, dans quelques instants, inch’ Allah, Nos Seigneurs les +Djazerti viendront te rendre leurs hommages, bien que l’heure ne soit +pas convenable pour te troubler ainsi. Mais tu les excuseras, car ils +ont une communication _urgente_ à te faire. Et je suis heureux, Sidi, de +pouvoir t’affirmer d’avance qu’elle est conforme au plus cher vœu de nos +cœurs. + +Là-dessus, le khodjah se retira, me laissant assez intrigué. Mais je me +démontrai vite à moi-même qu’en pays arabe, une «importance» proclamée +si fort était certainement petite. Et sans curiosité bien intense je les +vis pénétrer dans ma chambre, à la file, avec une suite plus nombreuse +que de coutume, les Djazerti, les Sphinx hiératiques, les froids, les +calmes, les blancs, les purs, les saints parents du chériff. + +--Que le salut soit... + +Le reste se perdit dans un bourdonnement confus, qui bientôt mourut, et +le silence régna. Les souples laines neigeuses formaient des tas +symétriques sur les arabesques des tapis déroulés. Et du sommet de +chacun de ces tas, entre un voile cordé et la noirceur d’une barbe +soyeuse, des regards venaient à moi, tout en se surveillant les uns les +autres, disant les défiances, les compétitions, les prudences, +l’effacement volontaire et provisoire dans une situation difficile, +comparable à celle d’archiducs dont chacun se croirait des chances +certaines de devenir empereur. + +J’attendais. + +_Ils_ attendaient. + +Dans la paix de cette mutuelle attente, on discerna le vol des mouches, +qu’assagit l’automne--puis l’aboi d’un chien--puis le frou-frou +métallique des feuilles de figuier, durcies par la saison, mais qui +persistent à draper de vert la moitié des grosses branches sous ma +fenêtre. Des minutes moururent, et des minutes. Enfin, de l’un des +beurnouss une main grasse et blanche sortit lentement. Un index, sans +beaucoup se lever, montra le ciel (que représentaient mes poutrelles +vertes). Et la bouche de Si-Mesroud, oncle du chériff, doyen actuel de +la famille, proféra tout bas la phrase fatidique: + +--Allah aekbar... + +Signal, probablement. Le khodjah Si-Hassan-ben-Ali, secrétaire général +et particulier, quitta tout de suite la stupeur rigide qu’il s’impose, +très correct en l’exercice de ses fonctions. Et me fut confiée alors--il +était temps--la «communication importante...» + +Il ne s’agissait que d’une requête, d’une prière fort courtoise, +transmise de la part du grand Absent, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd- +ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, Sublime porteur actuel de +l’étincelle divine... Ce personnage sacré, dont l’éloignement a pris +pour moi des allures mythiques, me fait demander par courrier de ne +point quitter Mozafrane avant son proche retour. Il veut, _inch’ Allah_, +saluer l’hôte de son logis. Il veut, _inch’ Allah_, ne pas mourir sans +que ses yeux m’aient vu. Il veut, _inch’ Allah_, remercier le Seigneur +d’avoir mis sa main dans la mienne... + +Je devrais rougir de confusion satisfaite. + +--Ya Sidi, crois-nous, le retard pour toi sera peu de chose: car Notre +Illustre Maître et Chériff (le Tout-Puissant augmente encore son +incomparable réputation!) se trouve très près, à notre zaouïa-fille de +Hassi-el-Biod. Dans huit ou dix journées, si Dieu veut, la joie de le +revoir gonflera nos cœurs, soulèvera nos âmes. Tu pourrais d’ici-là +fortifier ta précieuse santé. Et tu profiterais justement, ô Sidi, des +grands convois de pèlerins qui viendront du Nord et de l’Est à ce temps +même, comme il nous en viendra d’ailleurs, tu le sais, des quatre +Directions de l’Esprit. Or, Sidi, leur halte chez nous n’est jamais +longue. Tu repartirais avec eux, inch’ Allah, pour la contrée où les +tiens gouvernent excellemment sous la protection du Clément et du +Miséricordieux. Et nous t’affirmons, ô Sidi, que tu courras moins de +risques avec ces pèlerins que si tu t’en vas presque seul, protégé d’une +simple escorte, franchir le grand Sahara dans cette saison de mauvaises +rencontres. L’homme en troupe défie le lion, le _simoum_ et les +fusils... + +Il parla longtemps, toujours plus persuasivement, le khodjah +Si-Hassan-ben-Ali. Je le laissais parler comme si je fusse devenu l’un +des Djazerti pétrifiés. Je calculais, à part moi, que ces huit ou dix +jours, mettons douze, aboutissaient au terme prévu pour le parachèvement +de ma guérison. Hamou le masseur accomplit de véritables +merveilles--mais encore faut-il que ces merveilles soient consolidées et +transportables jusqu’à Paris. + +--Ya Sidi!... + +Les phrases éloquentes sortaient, inépuisables. Et quand j’eus accepté, +me donnant l’apparence (que je deviens fourbe, moi aussi!) de m’immoler +à l’amitié pure--quand j’eus promis formellement «d’attendre le grand +Chériff», les soupirs de gratitude remplirent ma chambre, non moins +sincères, je suppose, que mon faux sacrifice et mon dévouement. + +--Loué soit Allah! + +--Loué soit Allah! + +--Loué soit Allah!... + +Cela se prolongeait sans fin. + +--Loué soit Allah! + +Mon enthousiasme, réel cette fois, faisait chorus. La distance entre la +France et moi me semble diminuer rien qu’en fixant une date. Ce ne sont +plus que peu de jours à passer ici. + +--Notre cœur est un fragment de ton cœur. Nous te laissons, Sidi, avec +le bien. + +Et les regards étaient doux. Les menaces d’antan n’ont pas laissé plus +de traces que le sirocco sur le sable--mais la bonne disposition peut +fuir avec le beau temps. D’ailleurs, ne sommes-nous pas bien singuliers, +nous d’Europe, qui voudrions qu’un sentiment dure et persiste quand tout +change en ce monde, la place des étoiles, l’humeur de l’homme et le sens +des vents? + + + + +XXXII + + +8 novembre + +Je reviens de la chasse. + +Une simple promenade au delà des murs, pour éprouver mes forces avant le +voyage, pour ne pas se risquer si loin, si longtemps, sans préalable +essai. + +--Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil: tu as raison! Prends +demain une bonne mule, douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps +ne sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah, tu fais deux pas, +un jour tu fais cent pas, un jour tu fais mille pas: c’est ainsi qu’on +progresse. + +Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller de leurs richesses +les palmiers tardifs. Joyeuse récolte, la dernière de l’année, vendange +saharienne à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires. + +--Ya Saïd! Ya Mabrouk! Ya Mohammed! Ya Ben-Srirr! _Chouïa, chouïa!_... +Par Allah, prends garde! Tête du Prophète, le régime m’échappe! Le voici +tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu! _Rabbi berra!_... + +Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de fruits sucrés dus au +Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient sur des linges violets, étendus au pied +des arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans l’air. + +Et le grand oukil me disait: + +--Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade. Pourquoi ne brûlerais-tu +pas quelques coups de poudre? Emmène Djouba! + +Djouba, «grand chasseur devant le Puissant», vous vous en +souvenez--Djouba qui connaît les plis des sables, les touffes d’herbes +sèches, les moindres empreintes des créatures rampantes et marchantes, +les repaires des êtres blottis parmi l’aridité fauve du Sahara. Mais ce +Djouba, lui, ne semblait nullement enchanté de m’accompagner. Pourtant +il céda, sur un signe quasi suppliant du grand oukil (car ici l’esclave +ne fait qu’à son gré la volonté de son propriétaire). + +--Allons, Djouba! + +Le colosse finit par marmotter, bourru: + +--Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour la prière du _Fedjeur_. + +Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme heureux de la récolte +et les rires excités des récolteurs. + +--Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement le grand +oukil. + + * * * * * + +Le Fedjeur, minute de l’Orient... aube chatoyante, douce et sereine... + +Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme est comprimée d’horizons +étroits, parmi cet art voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir +respiré là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité que +peuvent prendre ces actions machinales... On garde son cerveau de +civilisé--et le corps et le cœur reviennent aux primitives sensations. +Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit, temps éloignés qui se +rejoignent en cette molécule infime que nous sommes, humble rien plein +de jouissances trop fortes et sous lesquelles on défaille, pris d’une +heureuse, fiévreuse, passionnée, j’oserais dire active langueur. + +Nous «tournions», gardant en vue les coupoles de Mozafrane, profilées +sur le ciel de triomphant azur. Nous avancions ensemble, les uns à +pieds, les autres sur des montures, et mon beurnouss m’identifiait à ces +hommes frustes, le beau-frère de Djouba (un Arabe blanc) et son neveu +(un khenati)--comme aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes serviteurs +ordinaires, créatures tellement conformes au type moyen du Saharien que +je n’ai jamais songé au détail qui pût les préciser. + +Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient quelque relief de +personnalité. Les voilà, en somme, ceux que les Djazerti ont marqués de +leur empreinte, les prototypes d’un bon _khouan_ de classe modeste. +Voilà les _Djazertïa_. Ma lente chevauchée me faisait une occasion de me +rapprocher d’eux, chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur +maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans les sables tièdes +où l’on ne trouve guère pourtant, sauf aux abords immédiats de l’oasis, +que lézards, gerboises, scorpions, vipères à cornes--bêtes silencieuses +de l’espace sans bruit. + +Le «lion du Désert»! Quelle belle expression. Malheureusement elle est +fausse depuis des siècles. Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions, +ni panthères. Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du Djérid, +disparaissent les gazelles, les outardes et presque les perdreaux. Il ne +reste que les chacals (en petit nombre) et quelques porcs-épics encore +plus rares, à travers l’immense territoire dont la grande tache pâle, +sur la carte d’Afrique coloriée, faisait rêver mon enfance. De quelle +nourriture subsisterait une faune nombreuse? Nature morte, nature +muette, s’effritant dans la paix des choses qui ne sont plus. + +A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers, la vie réveille. Les +grands lévriers de Djouba, bondissant çà et là, revenaient près de nous +qu’ils enserraient dans les lignes de leurs courses affolées. + +--Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le _kelb_ te flaire. Il veut +reconnaître l’odeur de ta chair. + +--Les chiens sloughis, si on leur demandait leur opinion, sont grands +amateurs de viande humaine, ajouta Bachir. + +Et Djouba les approuvait en leurs dires: + +--Oui, par la koubba! c’est vrai. Quand tu mènes les sloughis à la +chasse, ils se réjouissent; ils se parlent au dedans d’eux-mêmes, +satisfaits: «Si mon maître tue, je mangerai! Si mon maître est tué, je +mangerai aussi!» + +Puis le colosse en référait à son tour, sur cette palpitante question, +au témoignage de Bou-Haousse, qu’il estime comme un «père de l’adresse +et du bras». + +Après la fâcheuse histoire du larcin des douros, j’avais pendant quelque +temps montré rancune à mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant +le blâme général pour une pareille sévérité. Car le vol, aux yeux du +peuple arabe, n’est pas un crime, pas même une faute grave: une simple +défaillance morale dont tout honnête homme peut souffrir, et que tout +honnête homme doit pardonner. + +«Il a cherché le bien de Dieu sur sa route.» + +Cet euphémisme indulgent m’enchante et me désarme. Pourtant je +souhaitais laisser aujourd’hui Bou-Haousse au logis--et je l’eusse fait, +sans le chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une ardeur +agressive: + +--Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu de ton guide? Qu’il +n’enlève peut-être les dards des scorpions ou les cornes des vipères? Il +est bien vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille. Même Ben-Ziane +reconnaît cela, et lui témoigne désormais une amitié de frère. Encore +une fois, que crains-tu de lui, ô Sidi? + + * * * * * + +Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à ces «idées» de ce peuple +rusé, fier et sauvage, trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions +tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions maintenant dans la +dune. Et c’était un repas tout frugal, antique si j’ose dire, qui +s’harmonisait avec la naïveté du discours de mes hommes. + +Ils se contaient, inlassables, les prodiges de l’univers africain: +monstres ou phénomènes dont la tradition remonte si loin qu’Athènes et +Rome avaient forgé, pour exprimer ce «nouveau» toujours renouvelé, +toujours surprenant, un proverbe spécial. Et les visions, les +transformations d’animaux devenus princes, tout ce merveilleux se mêlait +ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir, pour Abd-el-Khader) de +légendes maraboutiques sur des personnages très variés, même autres que +les Djazerti. + +«Loué soit Allah qui dirige toutes choses!» + +Leur foi se gardait absolue cependant--entière sans être exclusive. Les +«saints» d’un peu partout--de Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah, +d’Ouargla,--ils en vantaient le pouvoir; mais cela ne diminuait pas à +leurs yeux le prestige de leur Saint personnel, Sidi-Bou-Saad. La terre +est vaste. Le soleil luit pour tous les miracles. Allah mène le monde: +et c’est une obéissance salutaire que de croire à tout ce qu’il a permis +et créé. + +--Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de Ghat, fit Abd-el-Khader. Un +oiseau vert un jour vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit: +«Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te mettre en affût +là-bas, où se trouve une pierre près d’un palmier: mais ne regarde ni +derrière toi, ni à droite, ni à gauche, car tu mourrais.» Il y alla. Je +ne sais pas bien le reste; il a tué ce qu’il a tué, mais c’était +beaucoup. + +Les sables roux s’allongeaient à perte de vue, grandioses de néant. Et +les chasseurs regardaient au fond de leur mémoire, pour y trouver de +l’incroyable. + +Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement baissé: + +--Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou qu’un ange dirige! Alors il ne +craint plus les djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je +viens chasser dans ces dunes; je marche tant que je distingue encore la +koubba de Sidi-Bou-Saad. Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le +manteau du Prophète! Du reste les _tolbas_ de la zaouïa nous l’ont +défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est un savant remarquable (par Allah +sur nous tous, il lit le Koran sans s’asseoir!), nous a répété +septante-sept fois: «Voyagez toujours en compagnie. Isolé, un démon vous +suit: à deux, deux démons vous tentent; à trois, vous êtes déjà mieux +préservés des mauvaises pensées. Et sitôt que vous êtes trois, ayez un +chef...» + +Le brave colosse, se taisant, demeura pensif. Toutes les tentations de +la chair, tous les détraquements du désir, tous les dangers de la folie +étaient prévus par cette phrase des _Hadits_ musulmans. Et les autres +chasseurs comprenaient. Ils rêvaient. Non seulement des images +terrestres passaient derrière leurs paupières baissées, mais les formes +terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets de l’Erg: les +_hatefs_, dont on entend les appels dans le vent qui souffle; les +_chahams_, qui mangent le voyageur en commençant par les pieds, supplice +dont on meurt voluptueusement; les _nasnas_, qui coupent les chemins et +vous font tomber dans un gouffre d’orgies infernales. Et ces _djinns_ ou +_djenoune_, ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle a transmis à +l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils prennent la forme d’un jeune +homme, plus beau que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent +l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne voie du salut. Puis +ils effacent derrière lui ses traces avec un coup de brise, et son corps +est perdu comme son âme... + +Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud soleil. Enfin Djouba +prononça, et sa voix tremblait imperceptiblement: + +--Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve, le Clément et le +Miséricordieux... + +--_Amine_... firent les cinq autres. + +Juste à cet instant, comme un soutien moral au milieu d’une crise +d’angoisse, parvint de Mozafrane jusqu’en notre dune l’invocation du +_moudden_. Les notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et +pures; elles semblaient s’égrener, telles des perles qui tomberaient une +à une dans un bassin de cristal. + +C’était la prière de dohor... + +Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant purifiés d’eau ou de +sable, ils étendirent les bras. Oraison muette, selon le rite des +Djazertïa. Génuflexions, corps jeté au sol, dans un élan complet d’homme +qui se livre, éperdument, pour fuir les terreurs de l’épouvante. + +«Dis: Je cherche un refuge auprès de Dieu contre Satan le Lapidé...» + + * * * * * + +Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas avouer ma lassitude qui +va donner du travail au masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais +assez fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de la mule, une +bête énorme aux magnifiques piquants noirs et blancs. Gibier de miséreux +ou d’esclave, paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien découvrir, +pour m’en louanger, quelque «passage» dans le docte Sidi-Khelil. + +Et les chasseurs me louangeaient, en attendant, comme si j’eusse abattu +la Bête des Heures dernières. Et pour détourner les propos, je +m’informais d’autres bêtes, plus paisibles--celles des troupeaux, +richesse considérable de la zaouïa. + +--Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra, Sidi, m’expliqua Djouba +qui s’humanisait. Ils paissent par groupes, aux bons endroits de _driss_ +et de _chih_. Nos moutons, plus considérables en quantité que les +gouttes d’eau de la mer, nous les confions aux nomades. Seuls nos +chevaux reviennent chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux +délicats, dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné de prendre +soin... + +--Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta Bachir. + +Djouba le chasseur parut très offusqué. + +--Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter de chèvres et de +cabris? Les chevaux, c’est différent: voilà une conversation d’hommes. +Oui, par Allah! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta monture à gauche, +nous contournerons cette dune, et nous allons, ces chevaux saints de la +zaouïa, nous allons les rencontrer. + +Étrange rencontre, véritablement, rappelant les surprises de certains +rêves. Devant les «buveurs d’air», à la crinière touffue et fière, un +cavalier en veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et les +juments, et les étalons, comme subissant une incantation supérieure, +suivaient, tête baissée et oreille fixe, cette frêle musique au rythme +capricieux, incertain, si humain, soupir et plainte des vieilles +races... Et peut-être «l’homme», la domination de l’homme se +symbolisaient-ils, pour leur cervelle de bêtes domptées, en ce tendre +petit bruit de flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin. + +La fantastique chevauchée défilait rapide, les sabots s’enfonçant un peu +dans le sable silencieux. La mélopée frémissait, plus avant, plus avant, +syncopes légères... Et tout disparut derrière une butte gagnant l’oasis +bientôt proche. + +--Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent, on les permet à nos +pasteurs: ils ne pourraient sans cela conduire leurs ouailles. + +Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se rompt pour exciter les +attelages, les bœufs de labour. Mais les Arabes n’ont point le +renoncement moral, plus facile peut-être à nos moines; cette défense des +tam-tam, des flûtes et des _rhéïtas_ représente, je crois, la plus forte +des privations que «l’Ordre des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles. +Ils en souffrent, et les négros davantage, tellement le sens et le +besoin de la cadence se trouvent au fond d’eux, intensément. + +Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre--celui-ci sanctifié pourtant +par son «inventeur», Iskah, fils d’Ibrahim, que nous appelons +Isaac.--Les autres confréries musulmanes sont moins sévères--et +cependant, de nouveaux adeptes en foule se donnent à Sidi-Bou-Saad, +chaque année. + +--C’est dur... gémit Bou-Haousse. + +Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure puissante. Et sa +réplique, brusquement formulée, m’impressionna--car nous sentons +toujours un émoi à entendre nos déductions sortir de bouches étrangères, +et c’étaient celles mêmes que j’avais trouvées, quand je m’interrogeais +sur ces choses au début de mon séjour djazertique. + +--Ya Bou-Haousse! De quoi te plains-tu? Écoute: tu as la prière, tu as +la chasse et la guerre, tu as le couscouss, tu as la femme. Et de ces +bonheurs, chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce qu’on te +prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi oukil, me l’a bien +expliqué. Et par Allah, il est dans le sentier droit! Quand tu te sens +une petite soif, l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours la +sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux que bonne, ô Bou-Haousse. +Elle est divine, et alors, entre tes lèvres coule un morceau des +Paradis... + +Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des dernières heures, jeté +soudain à la sécurité comme à la joie, le chaouch se mit à scander des +rimes. Une force émanait de lui, une intense, heureuse animalité: + + La fraîcheur de l’eau vive, + Le lancement des chiens sloughis, + Le cliquetis des colliers de femmes + Vous ôtent les vers de la tête! + +Ces «vers de la tête», ce sont les soucis rongeurs. Mon Bou-Haousse +approuvait: «Tu as raison. _Mleh, mleh_...» Il dissertait, se grisait de +paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa: + + Oui, trois choses, ô mon ami, + Effacent le chagrin: + La vue de la verdure, + La trouvaille de l’eau vive + Et la chair soyeuse des garçons et des filles. + +Tous les chasseurs, ravis de cette poésie, s’écrièrent: + +--_Mleh!_... Gloire à Dieu qui créa l’homme et la femme! + +--Qu’il soit loué dans les siècles! _Amine._ + +Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés permises. C’étaient de +pieux, de bons Djazertïa qui rentraient, le cœur léger, l’esprit +tranquille et les sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont nous +touchions le mur à créneaux... + + + + +XXXIII + + +10 novembre. + +Si-Kaddour ne tient plus en place, et son agitation semble mêlée +d’enthousiasme et de chagrin. Demain, m’explique-t-il, demain dans la +journée, inch’ Allah, les pèlerins de la caravane d’Agadès seront ici +sans encombre. Les estafettes de la zaouïa, qui, montées sur leurs +méharas, battent le désert environnant, les ont signalés. + +C’est le commencement des arrivées pieuses. C’est le grand pèlerinage +annuel indiqué l’autre jour par Si-Hassan-ben-Ali. Et l’on nous annonce +également, comme tout proches, les convois de l’Égypte, grossis des +_khouan_ de l’Yémen, et ceux des croyants de Stamboul, du Turkestan, +d’Asie Mineure. + +--O Sidi, tous apportent des dons de _ziara_, selon leur état et leurs +moyens. Les zèles se montrent chauds, ya Sidi! C’est pourquoi notre +reconnaissance est la même, qu’on nous offre un sac d’émeraudes ou sept +grains de blé. Quelle joie de voir par foules nos frères, surtout ces +nomades sahariens qui seront à beaucoup près les plus nombreux, ces gens +simples mais de bonne race puisqu’ils sont issus d’Abraham. La _baraka_ +divine va se trouver glorifiée, fortifiée--car c’est l’ensemble des +fidèles qui est agréable à Dieu, et non pas un seul! + +Oui, heureuses, heureuses nouvelles, quand même dites sur un ton +théologique. L’instant approche. Bientôt, demain, après-demain, vont +poindre aux horizons les pieuses caravanes d’autres pays, du Borkou, du +Soudan, du Maroc par le Touat, de Tripoli, de Kairouan la Tunisienne et +du Sahara français. Je sens mon cœur tressaillir à cette idée du départ +imminent, de la route vers les terres françaises... Quelques jours +encore, et je m’en irai vers le Nord avec les pèlerins Châamba! + +Le taleb me regardait d’un certain air mélancolique: + +--Ya Sidi, tu vas retourner dans ta France. Que nous deviendrons peu de +chose pour ta mémoire et pour ton cœur... + +J’essayai de le convaincre de toute ma reconnaissance, mais ce brave +homme naïf et candide était sceptique aujourd’hui. Il avait dans les +yeux ce regard énigmatique dont l’Arabe effleure les ossements du +chemin, les ruines et les tombeaux. + +--Ya Sidi, ta justice est incomparable, et ta bonté surpasse celle de +Loth. Mais nous serons alors pour toi, que tu le veuilles ou non, le +vêtement rejeté, la tente usée, la forêt qui n’a plus de bois. +D’ailleurs c’est la loi d’Allah. Il est le Clairvoyant, le Sage: car si +tu ne te détaches pas de ce que tu laisses, tu meurs pendant ta vie +septante-sept fois cent fois. Tu aimeras là-bas, ô Sidi, ceux de là-bas, +dont certains ne t’aimeront pas tant que je t’aurai aimé; mais ce seront +ceux de là-bas, et ton esprit marchera ainsi dans le sentier +raisonnable. Notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu éternise sa +félicité!) le déclare en son _Livre des Lances_: + + Ton nouvel ami, ô musulman, s’il est près, + Vaut mieux que ton frère s’il est loin. + +Tout de même j’étais un peu ému. + +--Remarque bien: je ne dis pas amen, Si-Kaddour. + +--Excuse-moi donc, ô Sidi, de te blâmer. Par ta tête chérie, et pour le +bonheur de ton existence, il _faut_ dire amen... + + + + +XXXIV + + +11 novembre. + +Et tout en se détachant, tout en me faisant me détacher, Si-Kaddour +m’accompagne aux campements des nouveaux venus, parmi le grouillement +pieux, émerveillé, ahuri de ces pèlerins fidèles issus des «lointains +lointains»... + +On en a casé dans les cours, les places, les ruelles, les jardins, et +jusque dans le sable. Ils ont dressé leurs tentes de laine, sous la +draperie relevée desquelles brûle le petit foyer des matins et des +soirs. Il y a là des hommes d’âge varié, quelques enfants, de vieilles +femmes,--et les chameaux qui grognent et brament, clopinant sur trois de +leurs pattes, tandis que la quatrième se relève grotesquement entravée. +C’est en somme l’apparence de n’importe quelle affluence saharienne, +foire ou fête, avec moins de tumulte peut-être, moins de cris, sauf de +la part des dromadaires, bien entendu. Ce sont les affalements de formes +lasses ou paresseuses, par groupes de sculptural agencement. Ce sont les +attentes patientes en quoi se consument les jours de cette race: oui, +toujours _ils_ attendent «celui qui viendra»; simple acheteur, ou Grand +Chériff, ou Maître de l’Heure. Et cette attente béate et nerveuse, +autant que l’extase presque, est une volupté. + +Les principaux chefs arabes, les personnages afghans ou turcs trouvent +abri dans les bâtiments de la zaouïa. Mais la masse des _Khouan_ reste à +la porte faute de place. Ainsi les _ahl-es-soffa_, les «gens du banc» +dont j’ai parlé, les «espéreurs», les «demandeurs» se trouvent +simplement augmentés de quelques milliers d’humbles aux visages blancs, +noirs ou bruns, aux turbans plus ou moins gros, plus ou moins bariolés, +qui remporteront la Certitude et la Joie. Ils croient. Leurs femmes +seront fécondes, leurs maux seront guéris, leur âme sera sauvée, leur +être aura senti le bonheur à ce degré suprême où davantage serait la +mort. + +La Joie, la Certitude... + +Ils arrivèrent ce matin, chantant, malgré les défenses rituelles, la +louange de Sidi-Bou-Saad, le Pôle sublimement élevé. On a feint de ne +pas entendre cette infraction aux saintes règles: et très vite le milieu +ambiant calma leur trop folle ardeur. Ils se bornent maintenant aux +litanies djazertiques, seul bruit de prière permis par un Ordre dont le +_dikhr_ et les oraisons sont muets. Ils épanchent le trop-plein de leur +émoi dans ce bourdonnement musical et sensuel que jamais je n’oublierai, +et qui fait partie, pour moi, de l’atmosphère de Mozafrane: + + Que Dieu soit exalté, + Le Seul, le Victorieux! + Que Dieu soit exalté, + Le Grand, le Certain! + Que Dieu soit exalté, + Le Fort, le Généreux! + Que Dieu soit exalté, + Le plus Miséricordieux! + Que Dieu soit exalté, + Le plus Clément des Cléments! + Que Dieu soit exalté, + Le Puissant par Excellence! + Que Dieu soit exalté, + L’Entendant, le Voyant! + Que Dieu soit exalté, + L’Incommensurable, le Roi! + Que Dieu soit exalté, + L’Ami des repentants! + Que Dieu soit exalté, + Le Donneur de secours! + Que Dieu soit exalté, + Le Connu pour ses bienfaits! + Que Dieu soit exalté, + L’Adoré en tous lieux! + Que Dieu soit exalté, + L’Invoqué dans toutes les langues! + Que Dieu soit exalté, + Le Continuateur de ses propres œuvres! + Que Dieu soit exalté, + L’Apparent et le Caché! + Que Dieu soit exalté, + Le Premier et le Dernier! + Que Dieu soit exalté, + Le Maître de toutes choses! + Que Dieu soit exalté, + Avant toutes choses! + Que Dieu soit exalté, + Pendant toutes choses! + Que Dieu soit exalté, + Après toutes choses! + O Dieu. Seigneur des Créatures, ô Dieu!... + + * * * * * + +A vrai dire, mon «détachement» ne produit pas encore ses effets. Ces +_Khouan_ m’intéressent trop, surtout ceux d’origine arabe et nomade, les +vrais gardiens des traditions depuis les pasteurs de Chaldée,--à défaut +d’Abraham. + +--Ya Sidi, m’affirme Si-Kaddour, il y a parmi leur nombre beaucoup +d’âmes agréables au Puissant. + +Et mon taleb leur parle, les reconnaît d’une année à l’autre, désigne +les plus âgés par leur nom (ce nom très souvent emprunté à la famille +des Djazerti: Amar, Bou-Saad, El-Aïd, Ahmed, comme les légitimistes +appelaient chez nous leur fils Henry). + +--Le salut sur toi, ô Mohammed-ben-Taïeb: Tu es comme le lièvre, tu ne +vieillis pas! + +--Ya Sidi Taleb, sur toi la bénédiction et le salut! Merci. Et tu vas +bien? + +--Bien. + +--Dieu soit remercié, ô Sidi Taleb. Et tes affaires vont bien? + +--Bien. + +--Et les tiens vont bien? + +--Bien. + +--Et ceux qui t’intéressent vont bien? + +--Bien. + +--Et alors vraiment tout va bien pour toi? + +--Bien. + +--Et vraiment tu es tout à fait bien? + +--Bien. + +--Abdoullah! Dieu soit remercié. + +Viennent ensuite les propos sur la froide température de ces jours +derniers, et le temps qui va se réchauffant considérablement. Puis les +petites enquêtes du taleb. Il s’inquiète de l’état moral et physique des +tribus éloignées, des _ksour_ distants. + +--Ya Sidi Taleb, Allah soit loué, il n’y a chez nous que le bien et la +tranquillité. + +Partout, partout, à croire les réponses, règnent ce bien et cette +tranquillité; seulement, si l’on poursuit les questions, on découvre +partout, partout des abus, des crimes, des vols armés, des assassinats, +des pillages. Mais cela ne compte pas. Dieu l’avait écrit. _Mektoub +Allah_... + +Le thème récriminatoire (la _chicaya_ traditionnelle) se développe +aussi, fertile en variations: + +--Ya Sidi Taleb, le mokaddème n’a pas été poli avec moi, parce que je +suis pauvre. Si j’avais été riche, il m’aurait baisé le manteau. Ya Sidi +Taleb, quand le _kelb_ (chien) a de l’argent, on lui fait la révérence +et on le nomme «Sidi Kelboune»... + +Le bon Si-Kaddour essaie d’arranger les choses. + +--Ya El-Aïd-ben-Amar, ta langue prend le mauvais chemin. Peut-être +avais-tu refusé au mokaddème les aumônes conformes à ton état. Tu sais +que le Seigneur a dit: «O croyants, faites don à ceux qui vous dirigent +des meilleures choses que vous aurez acquises et des meilleurs fruits +que vous aurez fait sortir de la terre. Ne distribuez pas en largesses +la partie la plus vile de vos biens...» + +Après cette exhortation, Si-Kaddour s’en va--nous nous en allons--un peu +plus loin. + +--Ya Ahmed-ben-bou-Saad, réjouis ton cœur! Tu vas boire l’eau +d’Aïn-Selam. Tu vas recevoir, une fois de plus, la bénédiction divine. +Tu vas écouter la voix du chériff avec ivresse et reconnaissance. +Souviens-toi qu’il est écrit dans les enseignements sublimes du Vénéré +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti: «La situation du disciple devant le Maître +doit être celle d’un affamé qui, assis pour pêcher au bord de la mer, en +attend sa nourriture et sa vie même.» Rappelle-toi aussi que la baraka +descend où Dieu veut. + +Alors, se tournant vers moi, Si-Kaddour m’introduit dans l’entretien +théologique--très fier qu’il est, sous son air bonhomme, d’exhiber aux +yeux des fidèles un Roumi «comprenant El-Koran». + +--Ya Sidi, tu les connais, les miracles de la grâce, et toutes les +merveilles qui firent éclater comme un soleil la sainteté supérieure du +Vénéré Sidi-Bou-Saad! + +Et moi, pour me montrer poli, je m’embarquai dans une phrase +malheureuse. J’indiquai (supposant plaire à ces admirateurs du Saint) +que peut-être un jour le grand chériff actuel exciterait-il les mêmes +dévouements et ferait-il, après sa mort, des miracles extraordinaires, +rappelant ceux de son aïeul. + +A peine ai-je achevé ces mots, une clameur résonne--un hourvari de +protestations variées. + +--Ya-a-a-a-ah!... Mais on l’adore! Mais à chaque heure, à chaque minute, +_il_ accomplit des miracles! La lune ni le soleil ne se lèvent sans +avoir à éclairer les prodiges du chériff!! + +Et les bras gesticulent, les regards fulgurent, les gosiers crient. J’ai +déchaîné la passion qui dormait auprès des petits feux de campement--qui +se pelotonnait jusqu’à l’arrivée du Vivant, de Celui dont les anges +baisent les pas, l’Appui du Monde, la Lumière parfaite, l’Œil de la Foi, +l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben- +Ahmed-ed-Djazerti. + +--Ya Sidi! sache-le, devant _lui_, l’amour des peuples est si empressé +que le poitrail de sa monture coupe la foule comme le poignard coupe la +chair! + +--Ya Sidi! L’archange Djébril lui a fait don de septante-sept mille +chameaux, et _lui_, dans sa bonté, les a lâchés librement dans le +Sah’ra, jusqu’au Soudan, jusqu’en Égypte, pour sauver la vie de ceux +dont les animaux de caravane sont morts! + +--Ya Sidi! quand _il_ se déplace, il est sous une tente magique, où les +aliments les meilleurs viennent seuls! + +--Ya Sidi! _il_ a pour son fusil des balles en or, qui frappent +mortellement tous ceux qu’il vise! + +--Ya Sidi! _il_ a son anneau qui le rend invisible lorsqu’il veut! Et si +sa clémence ne tournait pas le chaton au dedans de sa main, tous ceux +qui l’approchent seraient changés en pierres! + +Ces propos vociférés se croisaient autour de moi, comme le vol d’un +essaim de guêpes; des mains persuasives, véhémentes, quasi hostiles se +cramponnaient à mes vêtements, et j’eus une certaine peine, malgré +l’aide de Si-Kaddour, à me tirer du bousculage. + +--Paix! silence! _eskout!_ réclamait le taleb. + +Effervescence vite calmée d’ailleurs, muée en d’obéissants sourires. +Mais le fanatisme avait pour la première fois passé près de moi, tout +près. Et ce qui m’impressionnait--car je me sentais impressionné, je +l’avoue,--ce n’était certes point la rudesse de ces enfants des +solitudes, contre laquelle me protège trop bien l’amitié _présente_ des +Djazerti. C’était l’exaltation intolérante de toutes les époques, +c’étaient les massacres ariens, c’était la guerre des Albigeois, c’était +l’invasion des Turcs en Europe, c’était le sac de Constantinople par les +Croisés, c’était l’Inquisition, et la Ligue; c’étaient les sorciers +brûlés, c’était aussi la folie sanglante qui souilla la Révolution, par +fanatisme de liberté. Et ceci n’est point une «phrase» combinée +maintenant, après coup. + +Non, ces drames ont ressuscité, je ne sais comment, hallucination +singulière, cinématographe mystérieux, lors de ces minutes mêmes où les +croyants me hurlaient au visage l’excès de leur enthousiasme et l’ardeur +un peu féroce de leurs rectifications... + +--O taleb,--demandai-je à Si-Kaddour,--pourquoi ne m’avais-tu jamais +rien dit des miracles du grand chériff? + +Le visage du vieux théologien se rida plus fort, exprimant quelque +embarras. J’ai déjà vu cette expression sur les traits de prêtres +catholiques, lorsqu’on parle en leur présence de certaines pieuses +apparitions plus ou moins discutées. + +--O Sidi, excuse l’amitié de ton serviteur! Je t’ai dit tant de choses. +Notre grand chériff commande dans la force et dans le bien. Je t’ai +confié--je me souviens, Sidi,--qu’il ne remue pas le plus petit de ses +doigts sans que ce mouvement réponde à des âmes du Soudan, de l’Ouadaï, +de l’Arabie, du Maroc et de votre Algérie entière. N’est-ce pas un assez +beau miracle? Et n’en as-tu pas la preuve aujourd’hui? + + * * * * * + +Un quart d’heure plus tard, après la prière du _mogh’reb_, la scène +avait changé. + +Dans la cour de la mosquée, le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek me +tenait un langage beaucoup plus terre à terre. En sa qualité +d’administrateur, de ministre des finances, l’oukil voudrait mettre un +terme au chapitre des dépenses, et que le chapitre des recettes gonflât, +gonflât, autant que le Nil lors des époques de bienfaisante crue. + +--Ya Sidi, ne t’y trompe pas: le pèlerinage _el-kébir_ est une perte +pour la zaouïa, non un bénéfice. Cette année surtout, où tant de gens +vont attendre plusieurs jours notre grand chériff! Par la bénédiction de +Sidi-Bou-Saad, une pareille foule à nourrir, et le _hamma_ des askers +qui jour et nuit chauffe pour les pèlerins! Et les vêtements que nous +distribuons aux plus dénués! Une ruine, Sidi. + +Je risquai une légère allusion aux offrandes générales et aux présents +somptueux apportés par les riches _khouan_ de l’Orient. + +--Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête! Mais permets-moi de t’affirmer +qu’au fond ces cadeaux ne sont pas notre affaire. Ce qu’il faut pour une +zaouïa, Sidi, c’est de l’argent, de bons douros; ou ces marchandises +propres au trafic, meilleures encore: des chameaux, des chevaux, des +moutons, des grains, de la gomme, des dattes. Crois-tu donc, ô Sidi, que +les vases ciselés des uns, ou les misérables dons des autres, les +pauvres, me procurent seulement la farine du cousscouss énorme de chaque +soir. + +Son geste circulaire indiquait toute la vaste place où des esclaves +apportaient justement les plats de bois, pleins du savoureux régal. Il +en venait des cuisines, encore, encore, encore. Les monceaux de portions +habituelles m’effrayaient déjà lorsque je les voyais distribuer, chaque +soir, par les agiles messagers de la quotidienne bombance. (C’est un peu +phalanstérien, Mozafrane: on y prépare les aliments sur un seul point; +et la demeure individuelle n’y est que le refuge des siestes et des +nuits, l’asile pour dormir, aimer ou souffrir.) Mais je reviens à ces +accumulations de grains blancs, amollis au-dessus des vapeurs de la +_merga_ bouillante, rendus onctueux par le bon _taam_ de mouton. Leurs +amas pantagruéliques se quintuplaient pour le moins aujourd’hui... + +Et cela composait un curieux spectacle, ces groupes de «mangeurs» serrés +près des feux dans le jour baissant, ces appétits autour de ces +victuailles, ces béatitudes à l’idée de «rassasier les ventres». Et mon +estomac, à moi, se trouvait rassasié, rien qu’en songeant aux autres +cours, aux places, aux galeries, aux ruelles, aux jardins, à la dune, où +des plats et des plats mêmement se vidaient, où des fidèles se +bourraient, se gavaient, joyeux, louant Allah et les Djazerti, tandis +que pour les supérieurs--et pour moi, hélas!--cuisaient les mets +innombrables, tournaient les broches de bois des _méchouïs_, +épaississaient les ragoûts, mijotaient les soupes au bouillon poivré, +fumaient les pâtisseries, les feuilletages, les frangipanes. Et les +graisses, et les beurres rances, et les hachis pimentés, et le miel, et +l’eau de roses, et le musc, tout cela se combinant en une odeur de +nourritures dont ma mémoire instruite ressentait un violent dégoût. + +L’allégresse cependant régnait partout: + +_Abdoullah!_... + +Enfin nous rentrions par la place des Caravanes, trébuchant contre les +plateaux chargés et les dîneurs accroupis. + +Nous formulions des souhaits: + +--Soyez avec le bien et le salut! Qu’Allah bénisse votre repas! + +--Merci, merci. Sur vous deux la bénédiction de Sidi-Bou-Saad! + +Mais, dans cette cohue, mon taleb dénicha bien vite d’autres anciennes +connaissances. + +--Ya Taïeb-ben-el-Aïd, salut! Qu’Allah tourne au profit de ton âme ce +qui nourrit ton corps! + +Et des politesses renouvelées, des questions, des réponses voltigeant de +lèvres en lèvres. Celui-là aussi, Taïeb-ben-El-Aïd, interrogé au sujet +de l’état moral des tribus, prononça la phrase coutumière: + +--Ya Sidi Taleb, loué soit Allah, il n’y a chez nous que le bien et la +tranquillité. + +Il répétait: «le bien et la tranquillité», appuyant sur les mots avec +trop de persistance. C’était un de ces nomades, «maigres comme un +roseau», infatigables, durs, un peu sauvages, pleins de bravoure rusée +et de musulmanes vertus. Et sa voix s’élevait. On eût cru qu’il voulait +masquer, du bruit de ses paroles, une clameur de gémissements dont les +éclats nous parvinrent tout de même à travers le bourdonnement général. + +Mon _taleb_ dressa l’oreille. Qu’était-ce, par Allah, ces lamentations? + +--Ya Sidi Taleb, comme je te le dis, il n’y a chez nous que le bien et +la tranquillité. Seulement Ahmed-ben-Mohammed est allé voir de l’autre +côté de la vie. Sa tente le pleure. + +--La mort rouge? questionna Si-Kaddour avec une assurance, une brièveté +qui me surprit. + +Mais le nomade ne voulait point se compromettre: + +--O Sidi Taleb, que ta bonté m’excuse. Je préfère ne rien te répondre. +Dans la bouche qui reste close, le moucheron ne peut pas entrer. + +--O Sidi Taleb, gémirent d’autres hommes de la même tribu, moins +circonspects, ô Sidi, _son_ fusil est venu, lui n’est pas venu! _Il_ a +été assassiné ce matin à l’heure de l’aube. Nous étions déjà en vue de +l’oasis sainte. C’est un sacrilège, une profanation! + +Sur le nom de l’assassin, cependant, eux aussi restaient «bouche close». + +--Peut-être certains le savent-ils, peut-être ne le saura-t-on pas. On +n’a pu recueillir le sang, pour faire l’épreuve. Mais là-bas, Sidi +Taleb, se forme la nuée de l’orage. + +Orage de vengeance. «Là-bas», c’était la tente où sanglotaient les fils +et le frère du mort. Quelques vieilles femmes pieuses, par solidarité, +s’y étaient groupées, et poussaient ces effroyables cris auxquels je me +suis accoutumé, mais qui me donnaient le frisson lors de mon premier +voyage. Hurlements éperdus, désolations où s’effondre la créature +humaine. Même pour la mort d’une simple connaissance coulent à flots des +larmes hystériques, véhémentes, ruisselant avec le sang des joues +déchirées. + +--O mon père, ô mon père! à mon père, ô mon père!... + +Et les reproches au ciel--et les imprécations. Je puis me tromper: mais +j’imagine que Si-Kaddour regrettait d’avoir traversé la place des +Caravanes, ce soir. Avertis de la présence d’un des plus saints _tolbas_ +de la zaouïa, les parents du défunt s’étaient précipités, mouillés de +pleurs, saignants, eux aussi, de griffures. Ils accusaient formellement +un certain Bel-Kher, un gueux, un infâme! Ils accumulaient les preuves +confuses, non vérifiables, toute une histoire de jalousie mêlée (comme +presque toujours) de questions d’intérêt, de chameaux volés, de douros. +Et ce Bel-Kher, après avoir souillé du meurtre la caravane de +pèlerinage, avait maintenant disparu! Fils de prostituée! Fils de +chitane! + +--Que son retour soit malheureux! + +--Qu’il trouve en arrivant sa tente violée! + +--Qu’Allah lui jaunisse le visage! + +--Que maudits soient la mémoire de son père et le ventre de sa mère! + +Soudain, l’aîné des fils eut une effrayante explosion de rage: + +--O mon père, ô mon père! Tu étais le maître du courage! Tu étais le +maître du bien! Tu n’es pas mort dans ton jour! Ton sang crie et demande +le sang! Je t’en donnerai, inch’ Allah, ô mon père, mon père!! Je te +donnerai la vie de Bel-Kher! Je ferai de son corps une gaine à mon +couteau!!! + +Et les autres parents se joignaient à ces malédictions, proférant les +mots les plus terribles. Si-Kaddour, en vain, essayait de les calmer. + +--O mes enfants, ne ressemblez point à cette femme qui défaisait le fil +qu’elle avait tordu solidement. Ne prononcez point entre vous de +serments inutiles que vous ne tiendrez pas ensuite... + +Mais le respect disparaissait sous l’excitation factice ou vraie. Le +taleb fut violemment interrompu. + +--Nous les tiendrons, par notre chance des Paradis! Par les entrailles +de nos mères! Nous les tiendrons, nous ne serons avec toi, ô fils +premier-né du mort, qu’un seul poignard, qu’un seul sabre, qu’un seul +fusil! Nous ne renoncerons à ta vengeance que si nos enfants sont perdus +et nos têtes frappées!! + +Si-Kaddour les regardait maintenant, désintéressé, semblait-il. + +--Que votre père dorme en paix... + +Son ministère, presque un sacerdoce, le forçait à dire les paroles qui +calment. + +--Que votre père dorme. L’ange Azraïl viendra tout à l’heure près de lui +pour faire le décompte de ses bonnes et de ses mauvaises actions. +Puisque c’était un homme juste, il sera heureux: le patronage de Dieu +suffit. + +Ce fut alors que le public, les assistants qui de plus en plus +s’amassaient et se multipliaient (ayant achevé leur cousscouss devenu +ainsi repas de funérailles), conjurèrent le taleb de dire pour +Ahmed-ben-Mohammed la prière des trépassés. Certainement d’autres +_tolbas_, de jeunes savants secondaires avaient bien été mandés afin de +diriger la veillée de larmes: mais de Si-Kaddour les oraisons plaisaient +à Allah. + +Il fallut céder. + +--Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux! + +Tous, accroupis maintenant, formant un cercle épais, posèrent leurs +mains devant eux, en forme des feuillets d’un imaginaire livre ouvert. +Et les yeux de leur âme lisaient sur ce livre... Les vieilles femmes, +prévenues, se taisaient. Et le crépitement des feux de genêt troublait +seul le silence, joint aux sourds grognements des chameaux qu’on avait +éloignés. + + Louange à Dieu qui fait mourir et vivre! + + Louange à Dieu qui ressuscite les morts! + + O Seigneur, Ahmed-ben-Mohammed des Ouled-M’baïl était ton adorateur, + fils d’un serviteur de ton serviteur... Accorde-lui ta bonté. Lave-le + avec l’eau, la neige et le feu. Qu’il soit purifié comme une gandourah + blanche. Donne-lui une habitation plus belle que la sienne, une épouse + plus désirable que la sienne. S’il était bon, rends-le parfait. Et + pardonne ses péchés, ô Seigneur! Il est réfugié chez toi, et c’est le + meilleur refuge. Nous te supplions tous pour lui, au nom des anges et + des archanges, au nom du saint prophète Mohammed, au nom de tes amis + Ibrahim, Noah, Moussa, Eli, Daoud et Suléïman, au nom de Sidna-Aïssa + (Jésus), ton souffle, qui jugera les âmes au jour de la Rétribution. + Nous te supplions surtout au nom du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, + ton Fidèle. Que notre prière monte à travers les sept cieux jusqu’à + ton trône, entre les ailes des Chérubins... + + Dieu est le plus grand! _Allah aekbar!_ + +Mais le recueillement n’avait pas étouffé les rancunes. Tandis que nous +nous éloignions enfin, les parents du défunt répétaient plus résolument +leur vœu terrible: + +--O fils du mort, nous n’abandonnerons ta vengeance que si nos enfants +sont perdus et nos têtes frappées! + +Et les vieilles femmes hurlaient de nouveau, pareilles à des panthères. +Et mêlées de sang les larmes ruisselaient. Et les appels de désespoir +montaient, montaient, s’épandaient jusqu’au Sahara nocturne, avec la +fumée des foyers et l’odeur encore flottante du cousscouss. + + + + +XXXV + + +12 novembre. + +La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat n’arrive guère. Plus que +je ne le laisse voir, je m’en préoccupe; je m’impatiente. Si je me +distrais, c’est sans joie. + +--As-tu des nouvelles, Miloud-ben-Taïeb? + +Le bon Si-Kaddour s’informe ainsi pour moi près d’un chef des askers. Et +le chef d’askers hoche la tête, semblant inquiet, lui également. Et sa +préoccupation gagne le taleb dont le voile blanc cordé s’agite à +l’unisson, exprimant le doute et la surprise. + +--Ya Sidi Taleb, ceux d’Ouargla ne sont point même signalés par nos +cavaliers. + +En attendant, nous promenons nos loisirs inutiles dans le tohu-bohu des +places, comme hier. Le grand chériff non plus ne se montre point aux +horizons: mais cela paraît-il est voulu, à cause de raisons très +subtiles. Cependant le jour se traîne. Les dromadaires crient, nerveux. +En un coin de la quatrième cour un gros de pèlerins du Fezzou piaille, +discute, se bouscule autour de deux mokaddèmes distribuant des +amulettes--contre bonnes «aumônes», cela s’entend. + +Des amulettes authentiques, selon les formules indiquées par +Sidi-Bou-Saad. + +Sur de petits carrés de papier, des lignes d’écriture croisées (comme +souvent les dernières pages des lettres de femme).--Généralement une +sourate du Koran, le chapitre de l’_Aube_, ou des _Hommes_: et cela se +porte au cou, soit dans un sachet de cuir, soit dans un étui de métal. +Préservatif de tous maux, fécondité pour les épouses, très salutaire +aussi pour les chevaux et les chameaux, surtout si l’on y ajoute +quelques gouttes d’eau d’Aïn-Selam et quelques mottes de terre bénie +prise aux jardins de Mozafrane. Et, plus nombreux sont les sachets, plus +naturellement le remède est efficace; plus on est guéri des maux +physiques et des tares ravalantes; plus on est sauvé des démons; plus on +est apte à trouver le chemin des Paradis où les belles vierges, +redevenant toujours vierges, offriront aux croyants ardents la beauté de +leurs yeux noirs, de leurs corps souples et parfaits. + +--Ya Sidi Taleb, dit un nomade, j’emporte deux papiers qu’avalera mon +père malade ou que je ferai, inch’ Allah, bouillir dans son breuvage... + +Le taleb approuve. + +--Tu as raison, ô mon fils. N’oublie pas d’acheter aussi le verset qui +guérit les douleurs et donne la vraie résignation: «Seigneur, Seigneur, +lorsque tu dis d’une chose: _Koun_ (sois), elle est; ton ordre est +accompli entre le _Kaf_ et le _Noun_ (entre le K et l’N)...» Et ces +bienfaits ne sont pas tout; la possession écrite de ces paroles efface +quinze jours de péchés sur le registre de l’ange, au Ciel. + +--Ya Sidi Taleb, c’est qu’elle est plus chère que les autres, la sourate +de _Koun_. + +--Le salut ne semble jamais trop cher, ô mon fils! + +Je souris, entendant ceci. Le taleb s’en aperçoit, veut se justifier. Et +nous discutons un peu, dans un mélange de théologie, de poussière et de +chameaux bramants qui nous fait mal à la tête. + +Mais cela aide à passer le temps. + + + + +XXXVI + + +14 novembre. + +Toujours de l’imprévu succédant au marasme. + +La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat mêle, depuis ce matin, +son tumulte aux tumultes précédents: et voici mon plus facile retour +assuré. Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché peut-être... +L’heure de la poudre, chère aux croyants, l’heure des préparatifs contre +l’ennemi règne à Mozafrane--et les pilons de la huitième cour broient en +cadence le salpêtre et le charbon. + + * * * * * + +Car cette caravane du Touat nous apporte, avec ses dons de _ziara_, une +demande de vengeance et la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel +fut le motif de son retard. «Par la koubba trois fois sainte!» depuis +des jours le pieux convoi, animé par son zèle, aurait dû nous arriver! +Mais il avait été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant, si l’on +veut, de la zaouïa djazertique. Un _rezzou_ de pillards abominables! +Perte de chameaux. Perte d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à +la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les coupeurs de route +n’avaient pas respecté la _ziara_! + +--Ce sont des Beni-Mezreug! Chiens fils de chiens! Fils de prostituées! +Fils du Chitane! + +Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les doléances, elles +sont--qui sait?--encore exagérées. + +--Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il va devenir nécessaire de +châtier ces Beni-Mezreug, dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans +quoi leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde iraient +bientôt jusqu’à piller nos troupeaux ou les jardins de l’oasis. Allah +seul sait quelle est l’insubordination de ces hommes, indignes du nom +d’hommes. Et certes _Il_ est Clairvoyant: Et certes _Il_ est Puissant et +se venge!... + +Le tapage assourdissant des conversations, dans les cours et dans les +places, s’anime ce matin d’un air guerrier. Des gardes partent à méhari, +conduisant un _goum_ de volontaires, fusil en travers du beurnouss. Et, +comme je traversais les parterres du côté de ma tonnelle, j’aperçus dans +le Sahara une autre troupe nombreuse, richement montée, qui s’en allait +de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier blanc... On eût dit le +neveu du chériff, le glacial Si-Ahmed-ould-Djazerti. + +--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne te trompes pas; +c’est bien Si-Ahmed lui-même (Dieu le protège et le fasse réussir!). Il +va au-devant de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente sa +gloire!) pour avertir celui-ci des événements et protéger sa dernière +étape. O Sidi, que les déprédations de ces Beni-Mezreug sont +impardonnables! Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et +tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars! Dieu maudisse leur +engeance et interrompe leur génération! + +Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement combatif, pareillement +excité. Il m’a conduit voir la fabrication de la poudre, avec les +produits qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés entre les +jambes du pileur habile et dévot. Pan, pan, pan! Aucun accident ne se +produit, et c’est merveille. + +--Ya Sidi Taleb, le salut sur toi! Allah veuille nous accorder vraiment +la joie d’une journée de poudre! + +--Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu parler aussi fort une bonne +poudre! + +La poudre... _el-baroud!_ Mot que l’Arabe prononce les yeux brillants et +la bouche tremblante, en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau +qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement grand est l’amour +de cette poudre qu’au Sahara la plupart des nomades, par figure de +rhétorique, nomment leur fusil: _la poudre_--que ce soit un vieux +tromblon, une escopette, une vieille machine à moulinet--ou l’arme la +plus moderne, Remington perfectionné introduit au cœur des Déserts par +les influences étrangères que vous savez. + +--Ya Sidi! ya Sidi! la poudre va parler! + +En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette histoire guerrière ne me +paraît pas sérieuse. L’essentiel est que Si-Ahmed nous ramène le grand +chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave taleb à ses +belliqueuses ardeurs. + + + + +XXXVII + + +15 novembre, + +_Il_ est arrivé, _Lui_, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le +Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de +la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite...--l’Illustre Grand +Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti... + +Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que tous dormaient, comme +tombe silencieusement la neige des pays du Nord, pendant le sommeil des +hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des choses du ciel, de celles +qui sont au-dessus de notre pouvoir et de nous-mêmes; qui nous sont +envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que nous discutions leur +force, ni leur physique domination. + +--Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent plus la paix du tombeau. +J’ai vécu. J’ai revu la Lumière des lumières! J’ai revu notre Grand +Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation!). + +Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour tremblent de joie, en +me racontant ce mystérieux retour nocturne. Par une petite poterne, _Il_ +était entré. La masse des pèlerins ne savait rien de la sublime +Présence: car on n’aurait pu contenir les élans de leur amour ni +l’enthousiasme de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement +averti les Beni-Mezreug de l’approche des utiles vengeances. + +--Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se montrera que demain à +la foule, quand seront foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous! +Mais écoute, ô Sidi: ma bouche t’apporte un message. _Il_ désire saluer +en toi l’hôte de Dieu et le bonheur de cette zaouïa. Vêtu en simple +mokaddème, le capuchon rabattu, il va te rendre ses hommages ici, dans +ta chambre. _Il_ se glissera inconnu le long des couloirs secrets. Sidi! +Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!... + +Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement. Il apostrophait +Bou-Haousse, Barka, Bachir, Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des +tapis, puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions, et +terminait lui-même la besogne. + +--Ya Sidi, tu _le_ verras!... + +Et tel était son émoi que l’apparition de «l’hypocrite», de +Si-Hassan-ben-Ali, qui venait à son tour m’annoncer protocolairement la +fameuse visite, ne toucha point le brave homme. Il ne s’en aperçut pas +pour ainsi dire--tellement troublé qu’il soupirait comme une mule qui +s’ébroue--si nerveux qu’il renversa le bahut de Smyrne, seul meuble de +cette pièce immense. Et son agitation finissait par me gagner. Je +m’attendais à une grosse déception, certes: mais j’avais hâte de +l’éprouver, d’examiner face à face le possesseur de tant d’âmes, celui +dont le moindre signe peut ébranler les couches profondes du continent +noir. + +--Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!... + +Celui que je vis, dans un cérémonial très simplifié par l’incognito, je +n’ai guère pu le juger avant ce soir, au cours d’une longue et deuxième +entrevue chez lui. Et quand je risque ce mot: juger, c’est une simple +formule--car on ne juge à peu près que ce que l’on connaît, compare et +comprend. + +Or, les documents me manquent pour ces trois primordiales opérations de +l’esprit. + +Mais ils me manquaient bien davantage encore à cette heure matinale du +premier abord, quand je buvais le thé à la menthe sous mes poutrelles +vertes, en compagnie du grand personnage. J’étais fort dérouté. Cet +homme de tournure princière en son beurnouss de travesti ressemble +extraordinairement à tous ces chefs, ces caïds, ces aghas rencontrés +ailleurs. C’est le même calme satisfait, le même port de tête, le même +air «déjà civilisé». J’avais cru à je ne sais quoi de plus farouchement +grandiose, de plus sauvage--de plus renfrogné, comme le sont toujours +les autres membres de la famille, les Djazerti silencieux. Bref (je le +pressentais du reste), j’éprouvai ce désappointement badaud de foule +guettant un souverain et s’émerveillant de le trouver si pareil à +n’importe qui--et d’une si simple, si coutumière humanité... + +_Il_ est très beau, pourtant, Sid’Amar--quarante ans à peu près--une +parfaite désinvolture. Et il parle, chose surprenante. Il parle avec +cette éloquence enflammée des Arabes bien-disants. Il fait des +phrases--et vite--et beaucoup. + +--Ya Sidi, module-t-il en saisissant sa tasse d’un geste européen, je +suis allé jusqu’en la ville de Tunis, voici trois ans, lors de mon +voyage à Kairouan. Vos institutions sont admirables, vos arts exquis et +vos femmes très belles. Si tu veux me faire la faveur de venir chez moi +ce soir, je te montrerai, Sidi, des photographies de... hé, hé, hé, +hé!... Mais excuse-moi, par le Puissant, de te fixer grossièrement ainsi +l’instant de la visite dont tu voudras m’honorer. Hélas, tu vas nous +priver bientôt (inch’ Allah) de l’immense joie causée par ta +présence--et moi, demain, je ne pourrai plus trouver de loisir. Dieu le +veut ainsi. Celui qui commande, ô Sidi, doit être le premier des +serviteurs. + +Comme il me disait au revoir en rabaissant son capuchon blanc--semblant +ainsi quelque moine de race hautaine--il me proposa le tour du +propriétaire. + +--Nous irons, si tu veux, par les galeries fermées, aux écuries de la +cinquième cour. On ne t’a pas montré mes chevaux, je crois, Sidi. + +Je le suivis, avec le sentiment très net que son air aimable et familier +était un masque voulu. Il doit avoir des dents et des griffes, celui +pour qui les vies humaines sont si peu, celui qui, respirant l’encens de +la fanatique adoration, marche dans le prestige des miracles et dans le +nimbe de la _baraka_ djazertique... + +--Ya Sidi, voici mes «buveurs d’air». Par Allah! les présents de chevaux +sont le don de _ziara_ qui m’est le plus agréable. Il est saint. Et +notre aïeul vénéré, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, l’a proclamé: «Si tu +entretiens ou élèves un cheval pour la cause de Dieu, tu seras compté +parmi ceux faisant l’aumône.» Admire ces crinières, ô Sidi! et ces +croupes fines!... Rassasie ton œil! Et vérifie la nourriture que je fais +répandre devant leurs naseaux. Tu seras de mon avis, Sidi, en y +attachant de l’importance. Le cheval noble qui hennit nous dit +clairement: «Fais-moi manger comme ton frère, et monte-moi comme ton +ennemi!...» + +Il frappa sur l’encolure d’un superbe étalon noir. + +--C’est une de mes joies, par la koubba! Il faut emplir de bonheur sa +vie, car elle est aussi courte que la traversée de l’ombre d’un arbre. + +Alors il se tut. Évidemment, cette loquacité en mon honneur lui semble +un peu rabaissante. Il regardait maintenant dans le vide. Il écoutait au +loin, et tout près, et partout, le brouhaha des pèlerins qui chantaient +ses louanges et qui tous auraient bondi, s’ils l’avaient su là, pour +baiser avec des transports la trace de ses pas. Un orgueil souleva ses +paupières. Un sourire étrange glissa dans sa barbe noire. + +Je la «voyais» passer, la volupté de la puissance et de la domination. + + * * * * * + +Vint le soir. Visite rendue après visite reçue, comme il sied. Et +puisque se présenter seul aurait été mesquin, affecté, ridicule (et +puisque mon brave Si-Kaddour n’est pas assez officiel), l’«hypocrite», +le khodjah-chef, fut chargé de me prendre chez moi et de m’introduire +aux appartements du grand chériff. + +--Méfie-toi, ô Sidi... me souffla Si-Kaddour, auquel revenait la haine +avec le sang-froid. + +Me méfier? certainement: au Sahara l’heure est toujours présente de se +méfier. Mais pourtant cette heure-là me paraissait si sereine... Les +magies somptueuses du couchant déroulaient leurs indicibles merveilles. +Le Désert se pâmait, sensuellement blond sous les ardents rayons +d’adieu. Qu’il est admirable, cet Erg stérile. Combien ses formes de +souplesse et de grâce nous prennent violemment, d’une sorte de désir +jamais assouvi. Et c’est pour cela que ces nomades misérables errent +sans cesse, dans une orgueilleuse joie. Ils oublient leurs fatigues, +leur pauvreté sale et leurs nombreuses tares physiologiques, ils +oublient tout, parce que, de sables en sables, ils _la_ possèdent un peu +plus chaque jour, l’impossédable, la vaste splendeur glorieuse, +l’immensité d’âpres jouissances et de lente mort... + +Je vous le dis: avoir profondément senti cette ivresse--et ils la +sentent--les élève, eux très brutes, plus haut que la brute. Joie des +horizons de lumière et d’étendue qui les pénètre consciemment, qui est +«à eux», qui est «en eux» et que nul ne peut leur ravir. Mais leur +sauvagerie puérile ne s’en trouve pas diminuée--ni leurs appétits +violents--ni leurs instincts dangereux. _Au contraire._ Je le voyais +bien ce soir, après ces minutes où le feu de l’astre qui tombe embrase +la terre, et où tous se recueillent, interrompant le tumulte des trop +nombreuses assemblées. Leurs prunelles sauvages, ayant savouré du +bonheur, en étaient soudain plus hostiles sous les plis du voile et la +corde de chameau mal nouée. J’étais davantage l’impur Roumi, puisqu’ils +entendaient plus farouchement bruire leur sentiment de peuples +indomptés. + +--Ya Sidi... + +Le beau khodjah-chef discourait, tandis que nous traversions les places +entre des groupes compacts et des chameaux agenouillés. Et les fins +beurnouss flottants de Si-Hassan-ben-Ali s’accrochaient aux piquets des +tentes. + +--Ya Sidi, nous t’aimons; nous t’aimerons en notre souvenir, et nous +compterons sur ton amitié... + +Vaines paroles, qui m’arrivaient dans l’air du soir par-dessus le +grondement de la foule... Et Si-Hassan soignait son geste, sans paraître +se soucier des humbles à ses pieds ni du coucher du soleil aux lignes +planes de l’horizon. Il m’entraîna soudain, prit un couloir sombre pour +échapper ainsi plus vite aux curiosités des _khouan_. + +--Ya Sidi, tu es notre ami! Par la bénédiction de la koubba, si j’ose te +le suggérer, ta haute influence ne pourrait-elle obtenir de ton _baïlek_ +(gouvernement) une distinction française? qu’on enverrait de Paris, gage +de paix et d’alliance, à notre sublime grand chériff? + +Si-Hassan-ben-Ali me retenait debout maintenant, avec la fermeté de qui +_veut_ faire accepter ses paroles. Et je m’ébahissais qu’en l’Erg +reculé, près de la Hamada presque inconnue, les Croyants voulussent +agripper ce ruban rouge qu’ils méprisent en tant qu’honneur, mais qu’ils +se disputent, gloriole et jouet. Quoi! ce n’était pas assez des aghas de +nos territoires, cravatés de moire sanglante avec une étrange profusion? +Les voisins, les ennemis allaient s’y mettre, à cette curée des étoiles +d’émail? Et tant de soins du beau khodjah avaient préparé ceci?... + +--Ya Sidi, excuse ma franchise: tel, tel et tel de votre Sahara l’ont +reçue, la distinction! Pourtant ils n’aiment guère les Français, par ma +chance des Paradis je te le jure! Et si les Français ne le savent point, +c’est alors qu’ils ont aux yeux le voile opaque dont souffrit Tobïa... +Ya Sidi, par Allah, par ta tête chérie, par les entrailles heureuses de +celle qui t’a conçu, ce serait la vraie justice que d’honorer notre +grand chériff--et quelques autres de son entourage, parmi ceux qui sont +des maîtres de l’attachement et de la fidélité. + +L’obscurité croissait. Il susurrait tout bas, tout bas de sa voix +enveloppante et câline: + +--Ya Sidi, tu es notre ami! Et mon âme est en morceaux à l’idée de te +quitter! + + * * * * * + +Je n’étais pas au bout de mes étonnements stupéfiés. Une porte s’ouvrit +brusquement, jetant dans le noir intense un reflet de lueur rose, +dernier adieu du soleil couché. C’était le «salon» du chériff, et de la +pénombre une forme émergea, dressée pour me saluer--la haute stature de +Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed- +Djazerti... + +--Sois avec le salut, ô Sidi! que la bénédiction de notre aïeul +Sidi-Bou-Saad repose sur toi! + +Les formules se prolongeaient encore, faites de cet orgueil, de cette +_grandesa_, de cette familiarité «cherchée», dont le mélange est +inquiétant,--et je m’installais à peine au bord d’un divan bas, à la +mode turque, quand j’entendis un bruit singulier bien connu de moi--la +petite explosion d’un gaz qu’on allume dans un manchon de verre. + +Je ne pus retenir une sourde exclamation. Une lumière aveuglante avait +jailli... _Ma_ lumière, ma lumière-phare, tant cherchée depuis tant de +jours, restée vision féerique et miraculeuse! Et je la retrouvais +devenue prose, émanant d’un appareil gazogène, moderne engin! Elle me +souffletait pour ainsi dire, réalité pénible, rançon des menues joies +idéales qu’a pu trouver ici ma sensibilité. + +Allons, la poésie musulmane se brûlait les ailes. Ce foyer fulgurant +mettait les djinns en fuite, et le rêve avec... + +Il me fallut exprimer pourtant une très vive admiration, puis examiner +et louanger les richesses de l’immense salle--superbe, je l’avoue, +contenant entre ses murailles des trésors à faire pâmer des amateurs +orientalistes--mais rappelant trop çà et là que le grand chériff fut à +Tripoli, à Tunis... et même dans le _home_ incohérent d’aimables +demoiselles, hospitalières plus que femmes de goût. On a réuni, pour +cette pièce d’apparat, ce que la zaouïa compte de très beau et ce +qu’elle possède d’odieusement absurde. Et les armes brillent, et le +clinquant scintille. Et les ivoires de l’Inde et de Chine, les bronzes +persans antiques semblent humiliés par le toc et l’éclat de la camelote +parisienne, des _Nippsachen_ viennoises et du _Krimskrams_ de Berlin... + +Le thé me fut offert. + +--Bois, ô Sidi! + +Il fumait, le breuvage blond, entouré de gâteaux, chargeant une table de +cèdre vraiment arabe, aux ciselures à jour patiemment fouillées--mais +les tasses peintes venaient de Londres; les cuillères étaient de forme +russe, et le plateau de mosaïque me parut napolitain, fragments de +marbre sertis de métal. Et ce luxe un peu détraqué, sous cette flamme +ardemment pâle, trop blafarde, trop intense, qu’un générateur «dernier +système» alimentait, finissait par ramener au songe à force de s’en +extrêmement éloigner.--Et je m’hypnotisais aux étincellements des +miroirs de Venise, des écrans de pierreries, des merveilleux bahuts +florentins du XIVe, avec leurs plaques d’or poli. Je m’imaginais +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le volontairement pauvre, le pénitent, +l’ascète, revenu sur cette terre, et comparant ces magnificences +filiales aux parois de son humble grotte où sa vie s’acheva pieuse, dans +le jeûne et les privations. + +--Ya Sidi, permets que je te fasse connaître mon fils! + +Un enfant s’approchait, de treize ou quatorze ans, lourdement chargé de +draperies blanches. Et je tombai dans une nouvelle surprise à l’idée de +n’avoir jamais soupçonné, durant trois mois, l’existence de cette jeune +tête, espoir du chériff qui perdit, me confia-t-il, ses autres rejetons +premiers-nés... Jamais Si-Kaddour ne m’en a parlé. Jamais Barka le négro +n’a laissé rien échapper qui le concernât, à travers ses propos +exubérants et fantasques. Mystère? Non: silence simplement. L’un de ces +«trous» qui se produisent, vide qu’on n’aperçoit point sous le réseau +compliqué des effusions musulmanes. + +--Ya Sidi, mon fils se nomme Bou-Saad ainsi que l’ancêtre vénéré. + +--Le bonheur sur ta soirée, ô Bou-Saad! lui dis-je. + +Un peu interloqué, un peu hébété, le jeune garçon saluait d’un geste +chérifien. Puis il but, comme nous, du thé à la menthe. Et je +contemplais sur ses jeunes traits l’abrutissement de son âge +intermédiaire. Crise torpide que traversent tous les Arabes... Celui-ci +eût évidemment préféré, à l’honneur douteux de toucher les doigts d’un +Roumi, des plaisirs moins hypothétiques. Il souhaitait rejoindre sur ses +fréchias d’amour les deux ou trois femmes qu’on a dû lui donner +déjà--proies sensuelles et légitimes, voluptés précoces dont les pères +et surtout les mères se montrent pourvoyeurs zélés. + +Et le petit Bou-Saad voyait au fond de sa tasse, sous le liquide, des +formes de luxure. Et il se taisait. Et son père souriait doucement, +songeant aux joies de son âge tendre... Et le silence reprit un instant +ses droits méconnus... Du nard brûlait dans des cassolettes. + +Si-Ahmed, neveu du chériff (ai-je noté qu’ils étaient là, tous les +Djazerti neigeux, beurnouss immobiles, statues muettes, plus pétrifiées +encore que de coutume?), Si-Ahmed regardait l’enfant, l’héritier de la +baraka sainte et profitable. Une vie, c’est peu de chose, une seule vie +puérile et frêle, séparant une ambition d’un pouvoir. Et le beau khodjah +Si-Hassan-ben-Ali regardait Si-Ahmed comme Si-Ahmed regardait Bou-Saad. +Et tous ces cœurs d’Islam battaient doucement, d’un tic-tac très +régulier d’animosité et de haine. + +--Ya Sidi, fit le grand chériff, nous ne formons tous qu’un seul +sentiment, qu’une seule pensée en plusieurs corps; nous sommes les +Ouled-Djazerti. + + * * * * * + +Les aromates chargeaient l’air de vapeurs plus lourdes. J’attendais ce +qui n’avait pas été dit, ce qu’on voulait me demander--le pourquoi des +manœuvres du cheikh suprême. Il s’était _abaissé_ jusqu’à me prier de +l’attendre, puis à se rendre ce matin dans ma chambre, et à me recevoir +ce soir trop amicalement chez lui, avec un fatigant essai des manières +d’Europe. Tout cela ne pouvait être en vain. Des paroles nécessaires +allaient venir, qui tardaient--et dont je ne prévoyais en rien le sens +ni la portée. + +Mais soudain, bonhomme et princier, dédaigneux et courtois, le chériff +leva la main. + +--Ya Sidi, écoute! + +Et ce fut un discours diplomatique. + +--Ya Sidi, j’en atteste nos livres et les vôtres, la France est un pays +de _baraka_, protégé d’Allah! Une seule chose m’étonne parmi ce que j’en +apprends (excuse ma liberté, Sidi). Vous n’honorez point beaucoup vos +prêtres, dit-on, ni ceux qui parlent de la Divinité... Vous faites des +lois contre les moines... C’est là un tort, ô Sidi! Mais, d’autre part, +je sais qu’en Ed-Djézaïr (Alger) et en toutes vos villes qui sont +peuplées de notre peuple, vous respectez cependant notre foi musulmane. +Vous faites enseigner le saint Koran aux fils des croyants, par des +maîtres capables: mais ceci, qui mérite toute louange, doit encore être +fortifié, et cet enseignement plus développé encore. Car le saint Koran +est la moelle même de l’autorité divine et de la sagesse humaine. Bien +mieux, Sidi: au saint Koran se trouvent (et vos sujets musulmans +instruits trouveront) des sourates par quoi nous, fils d’Allah, avons le +droit religieux de rester «avec vous» et de regarder vos terres soumises +d’Afrique comme «terres d’Islam». La _fetoua_ de la Mecque, obtenue par +l’un de vos chefs, n’a fait que publier les vérités contenues de tout +temps dans le Livre et dictées par le Seigneur même. Il est le Savant, +l’Immense. Il voit tout et connaît tout. + +Ici, une pause. Une tasse de thé. Les parfums de l’air semblaient plus +pénétrants, plus graves. Nous tournions à la politique, aux événements +récents qui m’étaient encore inconnus. + +--Ya Sidi, des ferments de discorde inquiètent la paix des pays d’Islam. +Je ne parle pas de nos dissensions intérieures. Mais le _baïlek_ de la +France, depuis quelque temps, n’était plus d’accord avec le sultan de +Constantinople. Les ambassadeurs des deux puissances ont dit adieu à +leurs ambassades. Aujourd’hui, vos vaisseaux, ayant traversé la mer, +menacent de loin Stamboul la sacrée. Je te communique ces nouvelles qui +peuvent, ô Sidi, t’intéresser. + +Une sonore franchise accentuait ses paroles--franchise faite de +joie--satisfaction d’un échec possible, moral, ou financier, ou +guerrier, qu’éprouverait Abdul-Hamid. Car les sultans de Stamboul sont +les ennemis des Djazerti, un peu comme les rois de France l’étaient +jadis des grands vassaux lointains, indépendants, irréductibles... Et +tantôt les Djazerti pensent à vaguement soutenir le commandeur des +croyants, tantôt à le trahir. C’est le jeu au double visage, tel celui +que jouèrent avec nous les Ouled-Sidi-Cheikh dans un autre coin +d’Afrique, pendant plus de trente ans. Balance d’habileté musulmane +élémentaire. + +--Ya Sidi, nous avons appris autre chose encore. Ton _baïlek_ (Dieu lui +accorde la gloire qu’il mérite!) paraît ne pas s’inquiéter des projets +de conquête d’un autre baïlek, celui du pays roumi nommé l’Italie... +Cela me semble plus redoutable que votre désaccord actuel avec le sultan +magnifique--car ce désaccord ne durera pas. Mais l’autre chose, Sidi!... + +Il guettait l’effet de ses paroles sur mon visage. S’il s’était agi +d’alliés officiels de la France, des Russes par exemple, il m’aurait +dit: «Tout en les redoutant, nous aimons tes nobles amis, fils de la +loyauté et du courage.»--Mais on lui avait conté que les Français et les +Italiens font un peu abus du couteau dans les villages tunisiens, et +que, dans toutes ces parties Est de nos colonies, se cultivent des +haines. Voilà pourquoi il appuyait sur les épithètes d’horreur et de +blâme, croyant par cela gagner mes instinctives sympathies. + +--... Mais l’autre chose, Sidi, serait une redoutable iniquité. Tripoli, +cité reine de la côte, bien qu’elle ne soit pas à moi, je la verrais +avec douleur tomber aux mains de ces étrangers, qui sont insinuants, qui +sont faux, et dont la parole n’est pas d’or pur. Nous ne pouvons prévoir +leur attitude après une conquête qu’Allah veuille leur refuser! Nous ne +pouvons connaître leurs intentions envers notre religion. Ah! Sidi, +c’est alors que nos prières monteraient au Trône du Miséricordieux pour +lui demander l’appui des Français, puisque les Français respectent notre +croyance, puisque les Français sont le courage et la loyauté!... + +Il appuyait lentement sur chaque mot, comme si j’eusse été notre +ministre des Affaires étrangères. Il cherchait à graver en moi les vœux +qu’il émettait et les sourdes menaces qu’il n’émettait pas. Or, moi, je +ne prononçais que de pâles monosyllabes, et mon étonnement me tenait +lieu de prudence. + +Alors il se jeta, violent, aux effets oratoires: + +--Du reste, ô Sidi, que nous importe à nous, que nous importe le +possesseur du rivage? Nous en sommes loin! Nous sommes libres! Nous +sommes les Djazerti!!... Mais c’est en Croyant que je te parle, en +pasteur des âmes, en chef qui doit songer à l’avenir de ses fidèles, +qu’ils soient d’Oran, de Constantine, de Tunis, de Tripoli ou +d’ailleurs. Et voilà pourquoi tu peux répéter aux tiens mes paroles: je +ne veux m’appuyer ni sur les Roumis anglais de l’Égypte, ni sur les +Roumis allemands du Kameroun. Je laisse ces amitiés au sultan de +Marrakesch. Et les Roumis italiens, mon âme les craint. Les seuls en qui +j’aie confiance, ô Sidi, les seuls que je place au-dessus de ma tête, ce +sont tes frères les Français. Le tigre peut s’allier au lion, mais non +pas à l’hyène! + +Les Djazerti, tous alignés, tigres guettants, tigres aux apparences de +roc inerte, entendaient comme s’ils n’avaient pas entendu. + +--Le tigre ne s’allie pas à l’hyène: répète mes paroles, ô Sidi!! + + * * * * * + +Conversation inutile (puisque je ne suis rien), dissertation européenne +qui se prolongeait trop. Mais tout à coup--était-ce voulu, ceci? fut-ce +hasard? effet combiné?--tout à coup la vie barbare, sadique et sanglante +de l’Islam fit irruption parmi ces parlotages, et le frisson du «pas +encore vu» me ramena brutalement dans les terres de l’exotisme, et vint +teindre ma sensation d’une couleur tragique de passé... + +Nous causions comme je l’ai narré quand des hommes entrèrent, rapides, +jusqu’au milieu du «salon», avec un air très étrange et l’excitation de +ceux que le triomphe a transportés. Je reconnus trois askers de +Mozafrane, des soldats-gardes, les vêtements en désordre, le visage +noirci. Et ce qui suivit leur arrivée, je pourrais en emplir des pages +de digressions et de sensations, mais aucune phrase n’atteindrait +l’_intensité_ du simple dialogue, simple, simple, ingénu, comme en ont +les races qui vivent sans cesse dans l’idée de la mort. + +Les trois hommes s’inclinèrent sans servilité: + +--Le salut sur toi, ô cheikh, ô maître, ô chériff! + +Moi je regardais, un peu ému sans savoir pourquoi de cette intrusion +subite et familière. Le chériff ne bougeait point. A peine cilla-t-il +des yeux, tandis que les hommes baisaient ses genoux et le cuir brodé de +ses chaussures. Paisiblement il leur demanda: + +--O mes fils, est-ce fait? + +--Oui, Sidi, loué soit Allah! + +Et l’un des gardes, précisément ce fameux parent de Bou-Haousse, un bon +jovial, répéta, riant d’un air fauve: + +--Loué soit Allah qui conduit toutes choses! + +Les autres éclatèrent de joie, riant aussi, redressant le beurnouss +dérangé sur leurs épaules, tels des moissonneurs s’égayant après le rude +travail du jour. Le chériff souriait, bon enfant--et le petit Bou-Saad +retroussait sa lèvre, ainsi que les panthères leurs babines. + +Mais le parent de Bou-Haousse reprit (et sans doute cette comparaison de +la moisson ne s’imposait point qu’à moi): + +--_Ils_ sont pareils aux orges de l’oasis: coupons les épis, si nous +voulons cultiver une deuxième récolte! + +Alors (encouragement pour un fidèle serviteur), le chériff prononça cet +ordre, d’un timbre doux, patriarcal, condescendant: + +--Fais voir... + +Le garde s’en alla vers la porte, la rouvrit, avec cette même simplicité +dont toute la scène était empreinte. Derrière la porte il prit un sac à +blé, un de ces grands _tellis_ rayés que les femmes nomades tissent au +seuil de leurs tentes, en fredonnant des chansons d’amour. Le sac était +gros, gonflé. Aidé de ses compagnons, l’homme le souleva, le retourna, +disant: + +--Vois, ô chériff!... + +Et les têtes roulèrent--les têtes tranchées des Beni-Mezreug, montrant +leurs crânes demi-rasés, leurs yeux fixes, leurs bouches crispées, +parfois voilées d’une barbe grise... Elles passèrent, boules lugubres, +trophées intimes, en diverses directions, ajoutant quelques fleurs +rouges aux arabesques des tapis. L’une s’en fut sous le guéridon +surchargé de tasses... Une autre arriva contre mon pied, qu’elle heurta +d’une saccade--et je crois la sentir encore--et je la sentirai toujours, +aux heures où l’on se ressouvient... + +Tête pâle, tête exsangue, douloureuse, farouche--tête d’un bel Arabe de +trente ans. Le chériff, allongeant l’index, me la désigna, indolemment +vainqueur (et j’y reviens, était-ce naturel, était-ce affectation? +comment le saurais-je?): + +--_Leur_ meneur, Abkir-ben-Abdallah... + +--Chien fils de chien! crièrent les hommes. + +Mais le Maître contint ce zèle d’un geste sacerdotal. + +--O mes fils! soyez calmes; soyez les pieux serviteurs d’une zaouïa +sainte; craignez les conseils du mal et les emportements de la colère. +Allah reste Clément et Miséricordieux. Veuille-t-il nous bénir tous... + + + + +XXXVIII + + +16 novembre soir (avant de quitter Mozafrane). + +Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact de ces notes, car +«l’histoire» est achevée... Et le dénouement banal et sans grâce va se +trouver juste celui que j’avais prédit: je fais boucler mes valises et +je pars à l’aube prochaine «voir l’état de ma destinée sur le chemin +d’Allah». + +Mais je crains de rester sur l’impression pénible dont je suis désormais +hanté. Ce matin, après la nuit passée,--mauvaise nuit,--ce cauchemar de +l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de bagages. Certains +détails m’y ramenaient, du reste: les grands _tellis_ de laine rayée, où +l’on engouffre pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils, trop +pareils au terrible sac d’hier; et je me demande si plus tard, lors de +l’arrivée, je n’y retrouverai pas quelques têtes. + +Un emballage moins impressionnant, certes, mais peu facile, ce fut +l’installation de Faffa la gazelle en sa belle cage de _djérid_ qu’on va +percher par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau. Peut-être, pauvre +Faffa, mal habituée à ces secousses, à ce roulis, à ce tangage, +va-t-elle souffrir du mal de mer. + +Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose; mais ne recommençons point à +nous hypnotiser devant le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens; +et puisque je veille ce soir, je vais écrire--ultime griffonnage--les +grandes scènes religieuses d’aujourd’hui, la zaouïa débordante de cris +et d’enthousiasmes et toutes les impressions successives de ces heures +suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le brave Si-Kaddour, heureusement, +redevenait mon inséparable--pour la dernière fois, et c’était là de la +mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de moi, depuis le +_Fedjeur_... + +Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin d’excuser les faiblesses de +«l’Ordre» ou celles de la famille chériffienne. Comme les fidèles +répandus à travers le monde, il supporterait au besoin les vexations, +les spoliations, les mauvais traitements; il les appellerait défaillance +momentanée des saints--ou du chériff. + +--Ya Sidi! + +Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait me chercher pour me «faire +voir» l’affiliation des nouveaux khouan[11]. Le chériff me l’avait +promis la veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb. +J’appelais aux échos Bou-Haousse; il fallait bien lui donner mes +instructions d’emballage. Quelle fièvre, tous ces paquets, un jour de +grande fête et de vie au dehors. + + [11] Toutes les doctrines et les prières de ce chapitre sont + strictement puisées dans celles des Ordres mystiques. + +--Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète point de ton +serviteur! Pressons-nous, car... + +Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant du côté de la +mosquée, que le plus particulier de la cérémonie serait passé. +Instructions du cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques, +secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop m’éclairer sur des +intentions cachées, on venait de l’escamoter pour moi avec une maëstria +parfaite, en m’envoyant avertir _trop tard_ par le vieux taleb. Et la +diligence qu’il avait déployée me permettait seule d’entendre les +dernières phrases, les derniers _aâmine_ servant de point final. + +--Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation... + +Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit guichet; nous +n’étions pas dans la mosquée même, mais en un réduit contigu, plein de +fatras multiformes: tapis roulés, bouts de cierges, vieux balustres +cassés--le rebut dont s’environnent, en tous pays, les sacristies de +tous les cultes. + +--Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter ensemble le _dikhr_ sacré, +la «rose» de notre Ordre... + +La «rose», prière spéciale, différente pour chaque Confrérie, récitée en +suivant les grains sériés du chapelet. Et les postulants la disaient, +assis en cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en leur vie, +car le _dikhr_ ne se répète plus tard que «dans le silence du cœur et de +l’âme», par les «lèvres de l’esprit». + +Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante fois revenait +cette phrase: + + O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed qui a + ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce qui a précédé, qui + a conduit dans une voie droite. Sa puissance et son pouvoir ont pour + base le bien. + +Puis trente fois le début de la _Sourate suffisante_: + + Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux, + Souverain au Jour de la Rétribution. + +Puis cent fois: + + Que Dieu soit exalté! + +Puis enfin, pour finir, vingt fois: + + O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans les épreuves qui + suivent la mort... Répandez vos bénédictions sur Notre-Seigneur + Mohammed, en nombre aussi incommensurable que l’horizon de votre + science... Et qu’il en vienne quelques-unes jusqu’à nous, amen... + +Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants, récitaient le _dikhr_ +dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad, près des tombes saintes, à l’ombre des +étendards. Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et, s’étant +prosternés trois fois, vinrent baiser le genou du Cheikh. Celui-ci leur +dit à l’oreille les obligations, les bases et les règles de la Voie, qui +sont chacune sept... Ou plutôt il les leur dit _aux oreilles_--car +(m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant) il leur soufflait six des +règlements en l’oreille droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et +c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin dont l’odeur était +si violente que je devais quitter ma petite grille, de minute à minute, +pour respirer. + +La haute taille du chériff se penchait vers ces nouveaux fils qui +venaient à lui, qui seraient dorénavant «son bien et sa chose». Tour à +tour, il leur prit les mains dans les siennes, paume contre paume, les +doigts du disciple dans les doigts du Maître. Et réellement il les +«prenait» en leur prenant les mains. Il prenait non seulement les +initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps et la chair de +leurs enfants, et leurs épouses et leurs possessions de ce monde. Tout +ce qu’il leur laisserait en propre deviendrait une faveur de sa +magnanimité... + +--O Maître!... + +Et ce fut un murmure qui monta suavement sous la coupole de l’ancêtre. +Le Maître et l’initié prononçaient ensemble: + +«Implorons le pardon de Dieu, le Puissant, l’Unique...» + +Puis le disciple seul: + +«Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et tes Prophètes, que je +reconnais ce Maître pour le possesseur de moi-même. Il m’indiquera la +bonne Voie.» + +Et voici que derrière les hommes des femmes aussi s’approchèrent--des +vieilles--puisque aux plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur +affiliation fut semblable aux autres en tant que paroles. Seulement le +grand chériff, d’un geste un peu plus austère, interposait entre ses +mains et les vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de ses +deux beurnouss--afin que soit évité le contact impur... + +--O Maître!... + +Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore d’autres hommes, et +encore, le front grave et l’œil noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon +Bou-Haousse. J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant ce +spectacle n’était point risible en soi. Ma bouche frémit soudain d’une +impression toute contraire, faite de défiance, et d’une crainte +inconnue, et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute j’aurais +pleuré. + +--O Maître! ô Maître!... + +O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître des vouloirs, Maître des +petites ou grandes richesses, Maître des bienfaits ou des crimes. + +--O Maître... Nous t’adorons... O Maître. + + * * * * * + +Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux presque, la foi des +foules se déchaîna l’après-midi en indicibles emportements. + +Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le Sahara d’automne. Il +flamboyait implacable, excitateur des ivresses et des folies ardentes; +et de l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence qui se +ruait ici, devant les murailles--puisque ni places, ni cours, ni même +l’oasis ne pouvaient contenir la masse de ces croyants. + +--Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera forcé de les bénir dehors. + +Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède et stérile. C’était +le cadre pour cette crise où se pâmait l’amour des khouan. + + O Bonté de Dieu! + O Pôle de Dieu! + O Prodige de Dieu! + O Merveille de Dieu! + +Les mains se levaient implorantes vers la poterne du Sud par où, +disait-on, peut-être _Il_ allait sortir... Les yeux se fixaient, déjà +déviés sous l’extase proche... + + O Sultan saint! + O Père des étendards! + O Foudroyeur des Infidèles! + O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière, + avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad!... + +Une voix jeta, suraiguë: + +--Le sabre du Prophète arme son bras!... + +Et les milliers de voix répétèrent cette louange, grisées d’amour, +éperdues de ferveur adorante. Et tout à coup, des premières jusqu’aux +dernières, elles s’unirent en une autre clameur rauque qui grossit, qui +monta, qui rugit vers le ciel: + +«_Houa! Houa!!_... Lui! Lui!...» + +Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant, qui se jetait à +terre sous les semelles sacrées, et qui baisait hystériquement les +vêtements du grand chériff, ces blanches draperies de pure et fine +laine. Lui! Lui!!... Le Miracle! La Baraka sainte incarnée! Le Sauveur +des embarrassés! Le Sanctifiant des sanctifiés! + +«_Houa! Houa!!_... Lui! Lui!!...» + +Lui!!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed- +Djazerti... + + * * * * * + +_Il_ fit un geste--et la tempête de cris s’apaisa. Ce fut d’une +prodigieuse soudaineté. + +--Silence! _Il_ va parler! Silence! _Eskout!_ Liez la bouche de vos +chameaux! + +Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on «entendait», plus +impressionnant que l’agitation et le tumulte, s’avança lentement vers +une petite éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti le +suivaient, processionnellement, sphinx mouvants et hiératiques--et le +cheikh des tolbas, et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul +il monta sur la butte, seul au-dessus des siens, porteur de la _baraka_ +sainte--seul au-dessus de ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus +loin--seul au-dessus des corps et des âmes. Et le _moudden_ de la +mosquée se mit à chanter l’appel à la prière, cette mélopée qui supplie +en notes de tendresse plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le Maître +de tous étendit la main: + +--O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est l’heure! Implorons +Allah... + +Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le visage au sol. La prière +muette dura, dura... Le soleil brûlait, le vent soufflait, le silence +planait. Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux, apparaissait un +coin de l’humble grotte d’où vinrent tant d’amour et tant de +domination... + + * * * * * + +J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite sur «l’aumône» +nécessaire; mosaïque de passages du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et +d’exhortations personnelles du grand chériff Sid’Amar--spectacle +prononcé, détaillé, joué, mimé noblement par lui, orateur incomparable. + +Mais mon oreille conserve encore _ses_ paroles de persuasion et de +force. Et mes yeux voient encore _sa_ silhouette magnifique, si noble, +si blanche sur le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les très +humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage... Et j’ai senti son +orgueil, atteignant l’extrême volupté dont certains pourraient +mourir--cet orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu les +malédictions bibliques dirigées contre Lucifer. + +Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le dieu. Chacun buvait +ses paroles, ainsi qu’on boit au puits du Désert après six jours de +marche. Chacun avait présents les miracles admirables--dont la tradition +se transmet des rivages de la Caspienne jusqu’à ceux de la mer des +Atlantes, et du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien. + + O frères du tapis! ô frères de la Voie! + + Au nom du Clément et du Miséricordieux! + + Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le meilleur + défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses bienfaits sont + innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient de lui et tout + retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos aumônes. Et il + vous rendra tout: les prières septante-sept fois, les bonnes actions + cent fois septante-sept fois, et les aumônes mille fois septante-sept + fois! Les béatitudes de ceux dont la main aura été grande ouverte + seront infinies, ô frères de la Voie! Mais, je le sais, il y en a + parmi les nomades qui laissent entrer l’erreur dans leur esprit. Ils + regardent la ziara comme une contribution terrestre. C’est là un péché + sans bornes! De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait + tout et connaît tout. Qu’êtes-vous donc? Que voulez-vous? + Qu’espérez-vous, pour ne point dépenser vos biens périssables dans le + sentier du Tout-Puissant? O frères du tapis, ô croyants, donnez + l’aumône des biens que Dieu vous a répartis! + + Vous apportez la _ziara_. C’est votre devoir moral, votre devoir + strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur divine. Dieu est + riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un d’entre vous désire une + grâce particulière, supplémentaire, ne sent-il pas qu’il doit offrir + une aumône supplémentaire? Un enfant même comprend ceci. + + Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner, parce que + l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes. L’indulgence + du Seigneur descend sur ceux qui sacrifient de leur aisance et sur + ceux qui sacrifient de leur gêne. _Il_ les purifie. _Il_ est le + Généreux. _Il_ est le Clairvoyant. + + Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez quelques + fragments de la Divine Parole, celle que chaque musulman devrait avoir + gravée dans le cœur en traits brûlés au feu--celle que reçut de l’ange + Djébril Notre-Seigneur Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous + les siens!): + + Au nom du Clément et du Miséricordieux! + + Dieu a dit: + + J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand elle le suit + de près: celui qui a son âme pure sera l’heureux; celui qui la laisse + se corrompre sera le maudit... + + Dieu a dit: + + J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux pour toi + que la vie présente, et les biens futurs valent mieux que les biens + présents... + + Dieu a dit: + + J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile: celui qui donne et + qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là nous rendrons + facile la route du bonheur... + + Dieu a dit: + + J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille à sa + perte; mais j’excepterai ceux qui croient et dont les doigts sont + prompts à donner... + + Dieu a dit: + + J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores: quand pour éprouver + l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme s’écrie: «Le Seigneur m’a + témoigné des égards!» Mais quand pour éprouver l’homme je lui mesure + mes dons, l’homme s’écrie: «Le Seigneur me fait un affront!» Et ses + doigts méchants cessent de préparer l’aumône... + + Dieu a dit sur le même sujet: + + J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font voler la + poussière sous leurs pas: en vérité, l’homme est ingrat envers son + Seigneur, et certes il le voit lui-même... + + Dieu a dit encore: + + J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix: j’avais créé l’homme + de la plus belle façon, et pour être heureux; mais je le précipiterai + au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui qui donnera et fera le + bien!... + + O frères du tapis! ô frères de la Voie! je pourrais longtemps vous + instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur nous a + enseigné: + + Au nom du Clément et du Miséricordieux! + + Dis: + + Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de Dieu, la + mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même nous y + emploierions une autre mer pareille. + +Je ne puis, hélas! en ces mots traduits, mettre l’accent de la belle +voix sonore, le frémissement des fidèles, ni l’auguste splendeur du +décor. Cependant j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle. + +Et je me félicite, maintenant, d’avoir «vu» ceci... d’avoir entendu ce +que nul autre Européen de ma caste n’a jamais entendu encore--car les +rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser en ces parages +religieux y sont confinés entre leur truelle et leur mortier. Ils +n’éprouveraient peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit +malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales demandes de +fonds vint la «grande prière» annuelle, «l’invocation» clamée une fois +l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son élan vers les Cieux. + +Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur sa butte de sable... +Son geste était large et splendide, magnifiant son appel en haut. +Preneur de volontés... preneur d’âmes... + +Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes--tous les khouan, +tous les frères. Et Si-Kaddour, à mon côté, les soupirait aussi, telles +des secousses de spasme. Et tous étaient éperdus; tous éprouvaient, +jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance d’adoration... + + O Dieu, Père de l’Univers! + + Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point passer sur + le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne, ô Dieu! Pardonne, ô + Puissant! Tout retourne à toi, ô Dieu qui accorde la Victoire! + + Sois exalté, ô Dieu le plus élevé! + + Sois exalté! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites! + + Sois exalté! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites! + + Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu! + + Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions à toi! + + Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad! + + Et ses fils ont la Lumière! Ils me montrent la Voie! Ils sont comme + des rois, des prophètes! + + Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera! Qui les verra + guérira! Qui viendra vers eux boira l’eau de la source, ô Dieu + immuable, ô Dieu, ô Dieu! + + O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi! + + Guéris celui qui souffre! + + Éclaire nos cœurs! + + Purifie nos âmes! + + Donne-nous de ta science! + + Abreuve-nous de l’eau inconnue! + + Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave! + + O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît! + + O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer pour t’aimer! + Consume-le d’amour avant que le soleil ne parte! + + O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint de Dieu! + + Sois exalté! + + Sois exalté! + + Sois exalté! + + Sois exalté! ô Dieu, ô Dieu!... + +Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit les fauves du nord +d’Afrique en amour au fond d’une forêt. Et les cris rauques se +croisaient, s’élevaient plaintivement, sombraient dans un râle. Pour +beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite des pèlerinages, crise +sensuelle qui renverse l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme +évanoui. + +«O Dieu! ô Dieu! ô Dieu!...» + +Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle ne soit générale, devait +se recevoir la grande bénédiction du Maître, par quoi vient aux +disciples une parcelle de la _baraka_, et qu’on remporte précieusement à +ceux «dont les pieds sont restés là-bas»... + +Le temps pressait. + +«O Dieu! ô Dieu!...» + +Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage du soleil +baissant, les galvanisa brusquement d’un _sursum corda_. + +--_O frères du tapis! Élargissez vos âmes!... Adorez le Seigneur autant +que les sables sont étendus!_... + +Et les sables s’étendaient dans une magique gloire pourprée. Et cette +religion devenait ce qu’elle est, la religion des espaces cruels. +L’astre du jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa tout +entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et les têtes pâles des rebelles, +des Beni-Mezreug d’hier, alignées sur les créneaux... + +Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la _baraka_ suprême, la +bénédiction: + + Je bénis les malades, qu’ils soient guéris! + + Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés! + + Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi demeure + entière! + + Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les orges de + vos oasis et les petits de vos chamelles! + + Je bénis vos biens! Je bénis votre sang! + + Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins! + +A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et des corps prostrés se +relevèrent, pour s’élancer, ruisselants de larmes farouches. + +--Et moi, Sidi? Et moi?... Et moi?... + +Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination pareille à celle +de nos magnétiseurs. + +--O pèlerins, soyez en paix! La baraka est pour tous et pour chacun! + +Et sa main restait levée, sa main qui les possédait, sa main de Maître +tenant en bride tous les Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa +retomber--et les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres en rut, +comme voulus par _lui_--et ce fut l’ultime folie, l’extase déchaînée, +les ivresses, les délires, l’apothéose de Mozafrane parmi la démence +voluptueuse, parmi les magnificences du couchant de rubis et d’or. + + * * * * * + +Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques d’Islam, porter à +travers l’Afrique et l’Asie _ce qu’on leur aura dit de porter_: des +pardons pour les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme autre que +la leur animera leurs courages. + +Ils repartiront. + +Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu de temps (car il est +minuit)... + +Dans cinq heures. + + + + +XXXIX + + +_Bir-ed-Dib_ (puits du Chacal), 17 novembre. + +Me voilà sous la tente, et ce soir de première étape me trouve encore +mal apaisé. Nous campons à Bir-ed-Dib. C’est un lieu sauvage et morne, +privé des beautés habituelles du Désert--pas très loin de Mozafrane que +mes yeux ont cessé de voir et ne reverront sans doute jamais plus. + +Il y a de l’arrachement dans ces adieux définitifs. Je laisse des +lambeaux de mon être aux buissons de _r’tem_, aux broussailles +épineuses. L’Islam a soufflé sur moi, destructeur d’énergie, sans me +donner la calme quiétude. + +Pourtant ce matin, au moment du boute-selle, les vœux des esclaves me +souhaitèrent le bonheur le plus éminent. Puis l’on versa quatre tasses +de thé sur les sabots de ma bête, comme panacée de chance et de +réussite. + +--Adieu, Sidi! _Beslama!_... Avec la paix!... + +Nous étions prêts, rassemblant nos rênes, ceux qui partent et ceux qui +venaient par courtoisie jusqu’à la dune d’El-Hadjirat--car les Djazerti +et leur suite ont tenu, malgré ce dérangement dès l’aube, à me prodiguer +les honneurs d’une «reconduite» pompeuse en vêtements neufs et harnais +brodés de pierreries. + +--En avant!... _Emchi!_... + +Nous chevauchions lentement, à cause des lourds chameaux de mon groupe +de pèlerins qui suivaient, respectueux, par derrière. Le gros oukil +Si-Djelloul-ben-Embarek m’exprima surabondamment l’excès de sa +sympathie. + +--Ya Sidi, par la koubba, nous te regardions «comme de nous»! + +Et Si-Hassan-ben-Ali, l’élégant khodjah-chef, exhalait sa vive douleur +de me perdre si tôt, si tôt. + +--... Mais puisque tu _dois_ nous fuir, ô Sidi, nous nous résignerons, +retenant nos pleurs. Nous prononcerons le _mektoub_. Nous songerons +qu’Allah le voulut. Hélas, Sidi, la destinée de chacun est un oiseau +attaché au cou, et qui ne peut voler librement. + +Émotions de crocodiles... Mais, librement ou non, nous arrivions à la +dune de la séparation où l’on met pied à terre pour échanger les +cérémonies et les paroles qu’il faut. Le grand chériff, négligemment, me +demanda d’emporter en ma _djébira_ quelques lettres... + +--Elles sont écrites par ton serviteur de sa propre main périssable. Tu +les donnerais, inch’ Allah, accompagnées des saluts d’usage, à celui qui +dirige Ouargla; à celui qui, habitant Alger, dirige la plus grande +portion de vos pays soumis; et cette troisième, à celui qui dirige la +France. Tu consens, ô Sidi?... Je t’en garderai, _idri Allah_, une +reconnaissance plus énorme que les montagnes touchant le ciel--plus +profonde que le fond des plus profondes mers... + +Par-dessus ce discours, le grand chérif m’embrassa. Ses yeux +_désiraient_ je ne sais quoi du _baïlek_ français, comme un chamelier de +vingt ans désire les trésors secrets d’une belle femme. Et du coup me +voilà sûr, ou à peu près, d’atteindre nos postes sain et sauf. On a dû +faire circuler des ordres commandant le respect, détruisant même au +besoin les injonctions d’autres précédents ordres. + +Il fallait achever. Nous subissions tous la dépression particulière aux +lendemains de fête, fût-ce de fête religieuse seulement. Mais, pour las +qu’il parût des efforts écrasants de la veille, le grand chériff se +redressa, très noble, et retrouva l’un de ses gestes de puissance et de +beauté: + +--Que les amitiés de l’heure présente, inch’ Allah, durent dans le +temps! + +Et tous répondirent, même les Djazerti glacés: + +--Qu’elles durent, au nom du Clément et du Miséricordieux! + +Souhait fort habile, ne précisant rien, mais enfin souhait. Seul mon +pauvre taleb, mon vieux compagnon Si-Kaddour, ne joignit pas sa voix à +ce concert unanime. Sa vieille bouche tremblait sous sa vieille barbe +broussailleuse. Alors il me tourna le dos, et contempla quelque chose à +l’horizon, très au loin... + + * * * * * + +Le soleil a parcouru, depuis, sa route journalière. Notre campement +s’endort parmi les vastes obscurités. Je me mélancolise trop, dans ce +noir maussade, gardé par des pèlerins harassés et par deux feux de +drinn, qui vont baissant. Et tout autour de nous l’étendue, cachée par +le voile des ténèbres--et pas un cri d’insecte--et pas un frisson de +plante--seulement l’angoisse du silence, le tragique repos du Désert. + +Je n’entendrai pas, cette nuit, le mot qu’échangeaient les sentinelles +des murailles: + +--O croyants, veillez! + +Je n’écouterai pas le chant du _moudden_ au sommet de la koubba +sainte... Et quand le vent soufflera, deux heures avant l’aurore, il +n’agitera pas, près de ma fenêtre, les longs panaches des djérids. Il ne +m’apportera point ce parfum des jardins, avec toutes sortes d’odeurs +d’encens. C’est le départ tant souhaité, et dont je souffre: l’aurais-je +cru? Invisible derrière l’ombre de la nuit et de la distance, Mozafrane +réapparaît--me hante, me fait oublier la mauvaise clarté jaune de cette +bougie qui vacille tandis que je me penche sur mes cahiers rassemblés... + +Étais-je capable de la montrer, cette zaouïa trafiquante et mystique, +dans son extrême complication--si falote, si puérile, si incohérente, si +violente à la fois? J’ai souvent pensé, durant mes loisirs des soirs +d’automne, lorsque la brise saharienne soupirait entre les palmiers, +j’ai souvent pensé à recommencer mon grimoire sur un plan plus clair, à +mettre quelque essai d’ordre et de logique parmi ce fatras. Mais ensuite +je changeai d’avis. Je l’ai laissé tel quel; et demain, en recommençant +les chargements--quotidien travail de Sisyphe--je l’enfermerai sans plus +au fond d’une cantine. + +Oui, toute étude méthodique serait _fausse_... Elle porterait, à travers +les idées de ces cerveaux sahariens, chaudes et sombres comme une sieste +dans l’obscurité des abris fermés, je ne sais quelle flamme européenne, +aussi mal «de la contrée» que la lampe astrale du salon chériffien, ou +que les orchestrions jouant la _Mascotte_. + +Seule la confusion de mes barbouillages, jetés au jour le jour sur des +feuillets d’occasion, saura peut-être donner un peu--_un +peu_--l’impression de la réalité vécue, tellement enchevêtrée et +diverse... Seule elle pourra mettre à leur réel plan les silhouettes +véridiques, les attendrissements de Si-Kaddour, les patelins manèges du +khodjah, les cabrioles des négros, la tranquillité des coupeurs de +têtes, le prestige de l’«Ordre» merveilleux, la continuelle menace de +troubles et d’insécurité. Entrée de clowns souriants et graves, de +fantoches perfides et dangereux, et, tout au-dessus, non pas un homme, +mais une autorité planante, latente, ambiante, qui s’incarne d’homme en +homme--pour de Mozafrane régir tant de millions d’autres hommes: + +La «bénédiction», la _baraka_ des Djazerti. + + +Zoubïa (Figuig), mars 1901. + +Aïn-Soltan, février 1902. + + + + +NOTES + +ET + +DOCUMENTS + + +Ces notes documentaires ont paru, plus développées, dans la revue +“_Minerva_”, nº de juin et juillet 1902. + + + + +(1) + +DE QUELQUES ORDRES EXISTANTS + + +On compte environ quarante-cinq ordres musulmans d’une certaine force, +parmi lesquels huit ou dix noms brillent comme des étoiles de première +grandeur; et ces quarante-cinq ordres sont entourés d’une quantité de +petites confréries, d’un maraboutisme plus ou moins terne, aussi +difficile à reconnaître et à classer que les éléments d’une nébuleuse. +Mais la nébuleuse existe pourtant. + +A quoi bon tenter ici sa nomenclature fatigante? Il faut se borner à +quelques-uns des titres barbares qui dérivent parfois du nom de la +zaouïa-mère, ou de celui d’un objet matériel et symbolique, comme chez +les Moukhalïa[12], francs-tireurs du désert, presque disparus +aujourd’hui. Mais ils rappellent le plus souvent ce «fondateur», ce +saint dont les fils pleins d’orgueil feignent l’humilité dans quelques +oraisons publiques: + + [12] De _moukhala_, fusil. + +«O Dieu, redresse-moi et permets-moi de redresser! O Dieu, guide-moi et +permets-moi de guider!» + +Mais tant de modestie voulue ne peut cacher l’immense satisfaction +d’hommes presque divinisés par l’adoration de leurs disciples--leurs +disciples qui n’ont plus, selon le serment, «qu’un morceau de l’âme +chériffienne en place de la leur». + +Les chériffs, les soufis... distributeurs des jouissances et possesseurs +des volontés: ceux dont les conseils sont doux et les promesses +affolantes: + +«Approche-toi de ton Maître: comme tu bois près du puits, tu boiras +entre ses deux mains l’ivresse divine[13].» + + [13] Instructions de l’«ordre» des Aroussïa-Selamïa. + +Ils sont, ces _ouali_, ces saints, les «marchands de bonheur» que +souhaitait l’un des nôtres, esprit délicieux du temps qui s’en va. +Contre un peu de viles richesses, ils rendent de la joie présente, des +délices immédiates, porte entr’ouverte sur les délices futures qui ne +passeront pas. + +Ils sont les «donneurs» par excellence, les «dispensateurs». Ils +tiennent au bout de leurs dix doigts tout ce qui touche à la vie et tout +ce qui rachète la mort... + + * * * * * + +Le Nord algérien, tout autant que le Sud, se livre à l’influence des +mystiques (il s’agit ici, bien entendu, de l’élément indigène). Mais une +seule confrérie très importante a ses zaouïas-mères dans ces régions: +celle des Rahmanïa, célèbres par l’ubiquité posthume de leur premier +cheikh, dont le corps _entier_ repose dans deux pays à la fois, grand +miracle évidemment, et grâce auquel deux maisons directrices se +partagent les hautes prérogatives: une près de chaque tombeau. + +En dehors des Rahmanïa, nos Arabes septentrionaux prennent leur _dikhr_ +tantôt de petites congrégations locales, innombrables dans les montagnes +surtout, tantôt--et en même temps au besoin--des ordres sahariens[14], +tripolitains ou marocains: tels nous trouvons, dans la province d’Oran +et jusque dans celle d’Alger, les Taïbïa. Ils sont extrêmement connus, +de par leur quantité considérable et le prestige de leur directeur, ces +_khouan_ fidèles et dévoués de Moulay-Taïeb, le fameux chériff d’Ouazzan +(Maroc)[15]. + + [14] Je classe comme ordre africain celui des _Khadrïa_, bien qu’il + ait son origine à Bagdad; mais ses branches de l’Algérie-Sud et de + Tunisie ont une existence propre, presque détachée du tronc + primitif. + + [15] Le chef de cet «ordre» épousa une très intelligente Anglaise, + dont l’influence se fit sentir de façon évidente en divers cas. + +L’origine marocaine est commune à beaucoup d’autres ordres. Par exemple +les Hansalïa, dont l’association fut fondée par le Marocain +Saïd-ben-Yousef-el-Hansali, et dont la province de Constantine est celle +qui renferme le plus d’adeptes. Par exemple aussi les Chabbïa du Sahel +tunisien. Par exemple encore les Ammarïa, jongleurs plus modérés que les +Aïssaoua, et qui, priant selon les maximes de Sidi-Ammar-bou-Senna, +grand saint marocain venu jadis vers des terres plus douces, progressent +actuellement en Tripolitaine, en Tunisie et en Algérie de si inquiétante +façon. + +On le voit: de l’âpre Moghreb, de ces montagnes sévères qui forment le +«coin» de la Méditerranée et de l’Atlantique, le mysticisme se propage, +cherchant à combattre l’Infidèle et à galvaniser le zèle des «frères» +dans les contrées plus voisines du Levant poétique, dans les terres du +Fedjeur... + +Quant aux ordres qui sont du Sud par leur influence immédiate (sans +compter l’immense et lointain pouvoir qu’ils peuvent ailleurs exercer), +j’en choisirai sept ou huit, les plus réputés, ces étoiles de première +grandeur dont nous parlions tout à l’heure--astres qui projettent +souvent plus de feu sombre que de vraie lumière, plus de grise et rouge +superstition que de blanche clarté. + +Ce seront, si l’on y consent: + +Les Khadrïa, les Cheikhïa, les Amamïa, les Derkaoua, les Bakkaïa, les +Selamïa, les Tidjanïa, les Snoussïa. + +Et chacun de ces groupements formera le sujet d’une note, paragraphe +sommaire. + + + + +(2) + +KHADRIA + + +Voici le type d’une très ancienne association de soufistes. Et quand le +chériff Sid’Mahdi-ed-Dine-Abou-Mohammed-Abd-el-Khader-ed-Djilani vivait +dans la méditation (471-561 de l’hégire--années 1079-1166 après +Jésus-Christ), peut-être ne prévoyait-il pas l’extension prodigieuse de +son ordre mystique, ni qu’une telle abondance de fils spirituels lui +viendrait au cours des siècles dans l’Inde inquiétante, dans l’Arabie +sauvage, dans le rude Turkestan, ni dans les sables africains. + +Il y a peu d’années, ces âmes de Khadrïa d’Afrique furent partagées +entre les neuf enfants mâles du cheikh Brahim, qui de Tunisie avait +fermement régné sur les disciples du continent noir. Et c’était l’un des +«neuf enfants», ce naïb d’Ouargla, Si-Mohammed-Taïeb, tué dans nos rangs +à Timimoun. Un de ses frères, Si-El-Hachemi, dirige nos sujets Khadrïa +du Souf. L’aîné, Si-Mohammed-ben-Brahim, est cheikh de la zaouïa-mère de +Nefta[16]. Et plus de trente-cinq zaouïas-succursales s’élèvent sur le +seul territoire d’Algérie, sans compter le Touat. Qu’on suppute le +nombre considérable d’autres zaouïas au Soudan français, au Baghirmi, au +Sénégal, lesquelles sont en communication avec les établissements +Khadrïa de Tripolitaine et du Maroc. + + [16] Sahara tunisien. + +Cependant, cet ordre n’est point parmi ceux qui se montrent hostiles. +Ses directeurs semblent même chercher notre alliance étroite. Les +doctrines y sont, par comparaison, peu guerrières, et l’ardeur de +l’Islam s’y enveloppe d’une sorte de douceur prenante, dont on peut être +illusionné... + +Aucune confrérie, si ce n’est celle des Cheikhïa, n’est plus fertile en +légendes dorées, aucune n’a des sous-groupes spirituels aussi connus, +par exemple celui des Aïssaoua, mystiques cataleptiques, dont il ne +faudrait pas cependant confondre la bonne foi, les danses sacrées et +l’insensibilisation extatique avec le charlatanisme de ces bandes +grimaçantes, qui viennent exploiter la curiosité des touristes, à Tunis, +à Biskra ou ailleurs. + + + + +(3) + +CHEIKHIA + + +Les Oulad-Sidi-Cheikh guerriers, dont la gloire saharienne subit une +éclipse depuis les dernières périodes politiques, forment avec leurs +disciples religieux la confrérie des Cheikhïa. Il y a donc parmi eux les +membres nobles, issus des dix-huit fils du fondateur vénéré (le cheikh +Abd-el-Khader-ben-Mohammed) et qui composent aujourd’hui des tribus +entières. Il y a aussi d’autres membres, issus des anciens esclaves +affranchis par le premier chériff, formant une sorte d’aristocratie +secondaire, toute de sacristie et d’intendance. A ces derniers +l’entretien matériel (et certains bénéfices) des richesses et revenus +donnés par tous les autres, par la masse, par les simples fidèles qui +n’eurent jamais à enrichir plus nombreuse postérité de _m’raboth_[17]. + + [17] Voir note 10. + +La _baraka_ de la confrérie, on le conçoit, ne s’incarne successivement +que dans _un seul_; mais elle dut choisir parmi beaucoup, et cela +produisit, au cours des siècles, de vifs tiraillements--des +scissions--des vengeances. L’organisation de cette confrérie avait, +jusqu’en ces temps derniers, quelque chose de féodal et de turbulent, +compliqué d’une rapacité peu ordinaire, bien que de beau geste. Ces +«qualités» mêlées expliquent les ambitions, les promesses, les +trahisons, les révoltes dont nous eûmes à souffrir pendant trente ans de +la part des Oulad-Sidi-Cheikh, si célèbres parmi les Français qui firent +campagne dans la province d’Oran. + +C’est dans cette même province qu’à l’heure actuelle les +Oulad-Sidi-Cheikh ont encore le plus de disciples. Ils en possèdent +aussi près d’Ouargla, et au Touat, au Tafilalet, au Soudan, au Maroc. +Mais l’influence religieuse a décru avec l’influence politique, et leurs +allures grandioses sont surtout celles d’oiseaux de proie vaincus. + +A peine oserai-je répéter ici la légende tellement redite dont l’ancien +Maître et fondateur des Cheikhïa prit jadis son nom. Cependant la voici +résumée: + +Un jour, une femme d’El-Abiod, ayant vu son enfant choir dans un puits, +clame éperdue: «Sauve-le, ô grand Sidi-Abd-el-Khader!» A l’appel de +cette pauvre mère, deux saints se mettent en mouvement: le cheikh +Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, lequel se promenait pas bien loin, et +Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, qui sut s’arracher subitement au repos de +la tombe où il dormait à Bagdad depuis plusieurs siècles. Quoi +d’étonnant si ce long voyage à travers l’espace le mit un peu en retard? +Lorsqu’il arriva près du puits, le miracle était déjà fait: le cheikh +Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, soufi local et contemporain, venait de +ressusciter l’enfant. Ce fut ce jour-là que, bourru, le saint de Bagdad +dit au saint d’El-Abiod (d’ailleurs bon disciple de sa doctrine): «Ces +confusions sont désagréables; désormais tu ne t’appelleras plus +Abd-el-Khader-ben-Mohammed, mais seulement Sidi-Cheikh.» + +Et ce fut ainsi. + +Et peut-être y pourrions-nous trouver un symbole: de même que les saints +soufis obéissent les uns aux autres, de même les confréries ne se +désobéissent point, surtout lorsqu’une question d’intérêt général est en +jeu--par exemple l’opposition aux Roumis, soit ouverte ou soit +secrète... + + + + +(4) + +AMAMIA + + +Bou-Amama, chef de cette confrérie, est un parent des Oulad-Sidi-Cheikh. +Mais, promoteur d’une scission jadis sans grande importance, il est +devenu peu à peu redoutable, et beaucoup plus que ses cousins ou neveux. +Il a des fidèles jusqu’aux rivages de la Méditerranée, jusqu’au lointain +Niger. Il reçoit la _ziara_ de nos sujets[18] du Gourara, du Touat, et +de nos ennemis les _Bérabers_, et de ceux qui sont à la fois pour nous +des sujets et des ennemis, tels que les Beni-Guil, les Douï-Menïa, et +toutes ces peuplades (difficiles à pacifier) de la frontière marocaine. +On voit assez quels complexes moyens d’intrigues se trouvent réunis dans +ses vieilles mains ridées, dans ses vieilles griffes de vautour ayant +trop souvent goûté le sang des cadavres français. + + [18] Le mot _sujet_ n’est pas tout à fait équitable, et devrait être + ici remplacé par _soumis_, puisque les indigènes ont leur droit + civil et social tout à fait à part. + +Né au Figuig en 1840, il fut atteint d’épilepsie pendant sa jeunesse, +et, par ainsi, marqué du sceau divin. En 1875, il s’installa dans +l’oasis de Mogh’rar, non loin d’Aïn-Sefra. Et, 1881 venu, il déchaîna +l’insurrection dans tout le Sud-Oranais avec une audace extraordinaire. +Puis les hautes montagnes du Figuig, ces cimes dentelées, déchiquetées, +ces murailles naturelles d’une forteresse qu’il croyait inexpugnable, +l’abritèrent derechef. Il planta ses tentes près du tombeau de son père, +au Hammam-Foukani. + +Je possède un très curieux dessin exécuté devant moi par Si-Mohammed, +neveu de Bou-Amama, et qui veut représenter (avec des effets de +perspective inattendus) la _koubba_[19] de l’ancêtre en question. Et +comme le dessinateur faisait surmonter l’édifice par un croissant +gigantesque plus grand que la coupole même (au lieu du modeste ornement +qui la couronne réellement, porté par une tige analogue à celle du coq +de nos clochers), je lui signalai son exagération. Mais il me répondit, +avec autant de dignité que Bou-Amama en personne: + + [19] Monument à dôme. + +--«Le croissant n’est jamais trop grand sur le tombeau d’un _ouali_!» + +Quant au _ouali_ actuel, Bou-Amama, qui fuit, revient, s’approche, +s’éloigne, il a trouvé le plus ingénieux «truc» pour dissimuler aux +Roumis le nombre de ses fidèles et se procurer des amis, même parmi ses +rivaux. Il remet bien à ses khouan son _dikhr_, le seul salutaire: +seulement il leur ordonne en même temps de porter au cou, très en vue, +non pas le chapelet propre à ce _dikhr_--ce serait trop simple--mais le +chapelet d’autres ordres, auxquels les disciples Amamïa paient, de ce +chef, une légère redevance. Et ces confréries voisines deviennent ainsi +les obligées--dirons-nous les alliées?--de Bou-Amama. + + + + +(5) + +DERKAOUA + + +Précisément les Derkaoua--ordre marocain combatif--forment l’une des +favorisées parmi les associations que protège le rusé forban (c’est +Bou-Amama que je veux dire). Leur zaouïa-mère de Modaghrar (Tafilalet) +sert souvent de maison d’asile à ceux de nos ennemis sahariens jugés +trop compromettants par le vieux renard. + +Et peu à peu, pour ces causes et pour plusieurs autres, les Derkaoua +gagnent un terrain considérable. Ils ont une dizaine de zaouïas +succursales dans les parages civilisés _de notre province d’Oran_... Ils +ont des groupements de fidèles dans nos nouvelles possessions de +l’Oued-Saoura, du Gourara, du Touat et du Tidikelt. + +Ce sont les plus frénétiques khouan de l’Afrique, ne vivant que par +l’idée de la Guerre Sainte, ne respirant que la haine et la rébellion. +Leurs pratiques hystériques, leurs traditions, leur sauvagerie qui +dédaigne (il faut le reconnaître) les compromissions, font d’eux--joints +aux Amamïa--un clan plutôt adversaire, une menace dissimulée à l’ouest +et au sud-ouest du Sahara. + + + + +(6) + +BAKKAIA + + +Nous avons ici une confrérie tout à fait saharienne, de Sahara central +même, dont le territoire d’action fut, depuis trois siècles, les vastes +espaces qui s’étendent du Gourara et du Touat à Tombouktou, sur des +sujets de races variées, Arabes, Peuhls ou Touareg. Les Bakkaïa +possèdent des zaouïas dans la région d’Adrar; ils en ont trois à +In-Salah, point principal du Tidikelt. Leurs doctrines sont beaucoup +moins guerrières que celles des Derkaoua; elles se rapprochent même de +la douceur des théories khadriennes, dont elles dérivent +théologiquement. L’extase chez eux est simpliste, et les jongleries n’y +sont pas rares: puérilités si bien assorties aux tendances de races +enfantines quoique rudes--ou parce que rudes. Petits moyens qui peuvent +donner de grands résultats variés, selon que les Bakkaïa manœuvreront ou +ne manœuvreront pas contre nous. + +Les Bakkaïa ont eu pour premier maître le cheikh +Sidi-Omar-ben-Sid’Ahmed-el-Bakkaï, lequel leur enseigna un dikhr où +chaque prière est par 33, et qui s’accompagne de nombreuses génuflexions +triples (l’une en face pour Dieu, celle de droite pour les anges «de la +droite», celle de gauche pour les anges «de la gauche»). Le cheikh +El-Bakkaï leur avait donné aussi cette _oudifa_: + + O mon Dieu, nous te louons! Tu es grand! Tu répands tes grâces! + Compte-nous parmi ceux qui suivent la bonne voie, et tiens-nous loin + des dévoyés! + +Les «dévoyés», ce sont les Infidèles, ce sont les Roumis chrétiens. Cela +se récitait en 1552, du temps du cheikh El-Bakkaï--cela se récite encore +aujourd’hui, et d’autant mieux et d’autant plus fort qu’un drapeau bleu, +blanc et rouge flotte sur les casbahs du Touat, un étendard impur dont +les couleurs ne sont pas celles du Prophète... + + + + +(7) + +SELAMIA + + +Les Selamïa ou Aroussïa pratiquent également une doctrine très entachée +de jongleries. Mais d’autant plus vifs s’accentuent leurs progrès, si +rapides depuis quelques années en Tunisie et en Algérie. Ils ne sont +point Marocains, ceux-ci, ni Touatiens. Leur maison-mère s’élève en +Tripolitaine, et c’est la grande et luxueuse et très célèbre zaouïa de +Zliten. Le fondateur de leur ordre, Sidi-Abd-es-Selam, passait pour +invulnérable tout comme Sidi-Aïssa, le promoteur des Aïssaoua. + +Les doctrines et les prières de cette confrérie se teintent de lyrisme: + + «Heureux celui qui s’enivre en mon verre toujours plein!...» + +C’est l’avant-sensation des breuvages paradisiaques. Tant de joies +promises valent chaque année aux Selamïa des disciples nouveaux, +nombreux, jusqu’au Soudan, jusqu’au Sénégal, jusqu’en Arabie. Ils +dominent en notre Tunisie. Ils s’infiltrent dans toute la province de +Constantine, et cette caste d’exorcistes, qu’on ignorait presque il y a +quinze ans, devient chaque jour davantage une force avec laquelle il +faut compter. + + + + +(8) + +TIDJANIA + + +Tandis que les doctrines grossières progressent, les enseignements de +mysticité plus haute semblent perdre du terrain. Il en va ainsi pour la +«Voie» des Tidjanïa--et c’est dommage, car cet ordre est l’un de ceux +ayant les premiers cessé l’opposition à notre pouvoir. Il y eut bien, +dans son amitié, des défaillances. Mais il ne faut exiger ni des +institutions ni des hommes, ni des confréries ni des chériffs plus +qu’ils ne peuvent donner... + +Les Tidjanïa sont presque scindés en deux branches rivales: celle que +dirige la zaouïa de Temassine, près de Touggourt, et celle d’Aïn-Mahdi, +l’ancienne zaouïa-mère, au pied du Djebel-Amour. Le saint fondateur de +cet ordre, Si-Ahmed-ben-Mohammed-ben-El-Mokhtar-ben-Salem-et-Tidjani, +naquit[20], chose assez rare, en la ville bénie qu’avait bâtie, +fortifiée déjà un autre saint de ses ancêtres. Ses descendants ont +transféré depuis peu d’années leur résidence effective à Courdane, +devenue à son tour zaouïa-mère, non loin de l’aïeule trop vieillie. Et +c’est un véritable miracle de végétation, cette oasis nouvelle qu’on a +fait surgir en quelques saisons d’un lieu sauvage, de triste stérilité. + + [20] En 1737 de J.-C. + +Pendant nos célèbres luttes avec Abd-el-Khader, les Tidjani de ce temps +prirent le parti de la France conquérante, et soutinrent en 1838, contre +l’émir, un siège demeuré célèbre dans tout le Sahara. C’est ensuite que +se produisirent les «remous» d’infidélité à notre cause. Les deux +héritiers de la _baraka_ furent envoyés réfléchir à Bordeaux vers 1870, +et ceci leur permit de ne point prendre part à l’insurrection indigène +de 1871--tellement peut être heureux et de bonne coïncidence un exil. +L’un de ces jeunes gens, Si-Ahmed, prit pour femme une Française, Mlle +Aurélie Picard; il la ramena en 1872 à sa zaouïa d’Aïn-Mahdi; il sut la +faire valoir aux yeux des fidèles, et lui attribua--elle le méritait--la +fondation du luxueux établissement de Courdane. Depuis, Mme Aurélie, +ayant perdu son mari, épousa le frère de celui-ci, Si-El-Bachir, chef +actuel des Tidjanïa.--Ce serait une étude peut-être intéressante, mais +débordant la place mesurée à ces pages, que de chercher et de montrer +quelle fut exactement la part d’influence d’une de nos compatriotes, +épouse légitime d’un chériff. + +L’enseignement des Tidjanïa s’anime d’une flamme assez claire et pure, +malgré les complications inévitables en Islam. Son inspiration, puisée +jadis à Fès du Maroc, est parfois guerrière, mais mitigée de sentiments +exceptionnels sur l’amour du prochain, dans lequel amour ses dirigeants +prétendent englober le Roumi lui-même... + +Une grande partie des Peuhls récitent le _dikhr_ des Tidjanïa. + + + + +(9) + +SNOUSSIA + + +Certes, ici, l’influence française n’a pas pénétré: ce sont pour nous +les «pères de l’inimitié», selon la formule arabe. J’ai mentionné leurs +prières qui rappellent beaucoup celles des Tidjanïa; j’ai indiqué, +également[21], les circonstances en lesquelles leur ordre fut fondé par +Si-Mohammed-ben-Si-Ali-ben-Snoussi, vers 1813. + + [21] Voir l’_Avertissement_ du présent ouvrage. + +Ce cheikh mourut en 1839; mais il avait deux fils, Si-Mohammed-Chériff +et Cheikh-el-Mahdi. J’ajouterai que ce dernier nom a causé bien des +confusions, dans cette région guerroyante, où le premier marabout venu +prend le titre de _Mahdi_ (Messie). Les miracles accomplis par +Cheikh-el-Mahdi sont quotidiens, d’après ses fidèles. Il repose en +voyage sous une tente magique qui se déplace selon ses vœux, espèce +d’aérostat merveilleux sans aucun danger de chutes mortelles, et dont la +foi et la _baraka_ seraient les uniques moteurs. Sur les tapis de cette +tente, autre merveille plus aimable encore, les houris du Paradis +viennent en bande rendre visite au _ouali_. J’imagine que ces houris ne +parlent point arabe, puisque sur leur poitrine sans défaut se trouve un +écriteau disant: «Ami de Dieu, fils de la Lumière, à toi nos faveurs!» + +Il est difficile de prévoir si les Snoussïa continueront l’apparence +d’évolution qu’ils essayent depuis deux ou trois ans du côté de la +France, évolution n’empêchant d’ailleurs pas, au besoin, le vol ou +l’assassinat. Leur zaouïa-mère de Koufra, dans les sables tripolitains, +garde son importance considérable, bien que le chériff l’abandonne +souvent pour des séjours au pays plus noir: car c’est au centre de +l’Afrique, autour du Tchad (sans compter l’Asie Mineure et le Hedjaz +d’Arabie) que Cheikh-el-Mahdi compte ses fervents plus extasiés. + +Mais il a des adeptes secrets répandus à travers tout le monde d’Islam; +il en a dans toute notre Algérie: même une zaouïa snoussienne s’élève +ostensiblement au lieu de naissance de Si-Snoussi, à l’Hillil, entre +Relizane et Mostaganem... + + + + +(10) + +DU MOT M’RABOTH + + +On a parfois, en France, confondu les chériffs religieux avec de simples +marabouts vulgaires, analogues à ce mendiant derviche, à ce multiforme +«taleb sorcier» de qui le haillonnement pittoresque amusa nos peintres, +lors de la conquête. Il avait en ce temps-là beaucoup de besogne, ce +_m’raboth_[22]. Il pullulait, il devenait légion, pendant ces années de +pacification pénible: car il servait aux insoumis de conseil, +d’émissaire, d’espion et de négociateur--de chef au besoin--et c’était, +sans compter les honneurs, de profitable besogne. Tel l’ont vu ceux qui +les premiers explorèrent ces parages. Tel il reparaîtrait à l’occasion, +mouche bourdonnante, réfugiée dans le nord ou dans quelque oasis. Mais +son actuelle influence est piètre et s’exerce toute en dehors de celle +des chériffs, des grands maîtres de confréries sahariennes. + + [22] _M’raboth_, ou marabout, peut se traduire par moine, ermite; + littéralement, le mot signifie: «celui qui vit dans un _ribat_»--et + le _ribat_ est un asile, un réduit. + + Par extension de sens, nos soldats nomment _marabouts_ les coupoles + ou _koubbas_ sous lesquelles est enseveli un marabout--et, par une + seconde extension, ils ont appelé marabouts les grandes tentes + rondes ressemblant, selon ceux, à des koubbas. + +Le bas peuple arabe, en sa naïveté égalitaire, nomme bien aussi +_m’raboth_ les chériffs vénérés. Mais ceux-ci s’en plaignent et s’en +dépitent, jugeant qu’on les ravale ainsi au niveau d’un gardien de +troupeaux de l’Erg, ou d’un jardinier du Touat, ou d’un tailleur de +gandouras d’Ouargla, petit marabout de rencontre, végétant petitement de +petites aumônes gagnées par son petit savoir-faire, lequel, en Afrique +comme ailleurs, tient assez bien lieu de savoir. + +Et le dédain des chériffs, expliquant ceci, devient immense et plisse +leur front dont les fines veines charrient le sang même du Prophète. +N’importe lequel d’entre eux se trouve froissé (même si par politique il +le cache) lorsque la bêtise des humbles fidèles ou la légèreté des +Européens l’appelle marabout.--J’y insiste. Eux aussi, les chériffs, y +insistent à l’occasion: je me souviens que, me trouvant un jour (février +1899) dans la grande zaouïa ou maison-mère des Tidjanïa, mon +inadvertance à ce sujet fut douloureusement relevée par les membres de +cette lignée sainte. Comment ma langue avait-elle laissé échapper ce qui +constituait une telle «gaffe» saharienne? Je l’ignore. Mais je sais--et +je _sentis_ dès alors--que l’égratignure à l’amour-propre devait être +bien cuisante pour qu’on fît à «l’hôte de Dieu» un reproche, même +amical. + +--Ne vois-tu pas, me dit-on, l’affront qui nous vient de ce terme +impropre, dont trop de musulmans nous affligent aussi? Excuse-nous... Tu +ne peux nous confondre avec ces marabouts, pauvres hères rencontrés sur +ta route... + +J’en avais rencontré, en effet: joueurs de viole dans les cafés maures +des ksour, empiriques guérissant les ophtalmies ou la fièvre par des +inscriptions sur des œufs, ou même rentiers paisibles vivant des revenus +de quelque koubba. L’un de mes chameliers également se disait +_m’raboth_, l’ineffable va-nu-pieds Ben-Abdallah, fertile en récits +édifiants comme en ingénieux poèmes... Et je compris que le +rapprochement pouvait sembler peu flatteur à qui manie des millions[23] +d’âmes, du sein de retraites agréablement opulentes, parmi les odeurs +d’encens, la joie des intrigues et la quiétude de la méditation;--à qui, +méprisant le clergé des mosquées payé par la France, le clergé[24] +«fonctionnariste», se dit fils et continuateur du _Ressoul_ créa +l’Islam. + + [23] Le terme de millions n’est pas ici une figure: on estime à plus + de cent soixante-dix millions (170.000.000) le nombre des _khouan_ + ou affiliés des «ordres» religieux musulmans. + + [24] A proprement parler, il y a des théologiens, des prédicants, mais + point de clergé et nul sacerdoce dans la religion d’Islam. Les + musulmans ont théoriquement, pour chef spirituel, le chériff de la + Mecque, et, pour chef temporel, le sultan de Constantinople. Mais en + Asie comme en Afrique les déserts de sables sont vastes et eux, les + officiels conducteurs d’âmes, sont très loin... + + Quant à la hiérarchie rituelle en Afrique française, à ce clergé qui + émarge à notre budget d’Algérie ou de Tunisie, imans, cadis, etc., + il reconnaît la première de ces autorités; mais il ne peut guère + l’imposer, n’ayant pas lui-même d’influence. Il assiste donc aux + progrès des «ordres» particuliers. Il les redoute et les désavoue, + mais à voix baissée, car il est Arabe et prudent. + + Pour les tribus nomades, ce sont les plus instruits du douar qui + conduisent la prière en commun. Dès qu’un fidèle y sait déchiffrer + péniblement quelques sourates du Koran, on le déclare _taleb_ + (savant), et très propre à catéchiser son entourage. Or, tous ces + talebs ou _tolba_ sont affiliés aux confréries--tous. + + + + +(11) + +ZAOUIAS + + +La zaouïa-mère, demeure des chériffs, s’étend plus ou moins luxueuse, on +le sait, près du tombeau du premier «saint». Le plus souvent, c’est dans +une oasis--ou mieux, l’établissement forme une oasis à soi seul, et ses +jardins sont vraiment, pour le fidèle plein d’admiration, un symbole +moral, une représentation physique des Célestes Demeures, «parterres de +joie», «maison de tranquillité». + + Annonce à ceux qui croient et pratiquent les bonnes œuvres qu’ils + auront des Jardins arrosés de courants d’eau... + + _Koran_, II, 23. + + ... Des Jardins de délices, + + Où circuleront des jeunes gens... + + Avec des aiguières, des coupes, des gobelets remplis d’une boisson + limpide... + + Avec des fruits à leur goût... + + _Koran_, VI, 12-17-18-20. + +Donc, près de ces jardins «où des sources vives coulent éternellement» +s’étendent les bâtiments, presque toujours fortifiés, qui entourent la +_koubba_ dans laquelle reposent les ancêtres: constructions allongées, +cours à galeries, à arcades, blanchies de chaux et, pour le pays, bien +entretenues. Le luxe des sculptures, des colonnes de marbre, des +faïences n’y est pas rare; il donne l’impression de ce qui dure au +milieu de tout ce qui passe, et de ce qui vit au milieu de tout ce qui +meurt. + +Mais c’est une vie saharienne, insouciante, toujours un peu délabrée; et +parfois c’est aussi la vie errante comme celle du chériff Bou-Amama, +chef de l’Ordre des Amamïa, qui campe sous des tentes, lui, sa famille +et son personnel, et ne veut de monuments fixes que pour les tombes de +ses aïeux. Ceci permet au vieil oiseau de proie les déplacements faciles +et un peu plus de traîtrise impunie, hélas!... + +Mais cependant, ce mode d’habitation volante reste une exception rare, +et l’on sait où les trouver, les saints, les bénis d’Allah, les porteurs +de l’Étincelle, les chériffs. + +On a pu voir, par le détail authentique de l’ouvrage qui précède, quel +monde grouillant et divers représente la zaouïa-mère d’une grande +confrérie. Les succursales ont beaucoup moins d’importance, modestes +_bordjs_ ou forteresses, école religieuse, sorte de séminaire où la +plupart du temps vivent une centaine d’étudiants, futurs tolba. A peine +s’y joint-il une école pour les jeunes enfants des douars voisins, et un +asile pour les voyageurs--et un point de rencontre pour l’intrigue, pour +la menace, pour le crime permis par Allah: celui contre le Roumi. +D’autres fois c’est moins encore, dans les lieux très désolés, très +privés d’eau: un simple dôme, deux ou trois chambres, un jardin avec dix +palmiers, comme à Temassinine, entre Ouargla et l’Aïr. + +Le bon accueil, en ces asiles, n’est pas rare,--mais rare la franchise, +même chez ceux qui se déclarent «amis». Une défiance y guette, même +quand l’animosité désarme, et, d’instinct, l’on y sent planer quelque +chose d’obscur, de violent, de patient qui vous enveloppe, vous +oppresse, vous berce à la fois, comme ces vapeurs de musc et de benjoin +chères à l’Islam. Je n’oublierai jamais mon arrivée à l’une de ces +zaouïas moyennes (plutôt petite, préciserai-je), celle de +Bour-N’gouça[25], dans les sables. Il faisait la chaleur torride des +soirs d’été sahariens, quand la dune embrasée renvoie vers le ciel cette +ardeur qu’elle en reçut. La zaouïa se distinguait mal dans l’ombre, et +ses lignes hautes seulement se profilaient sur «le manteau» de la nuit +d’Allah: une grande _koubba_, des bâtiments à étage, tout un ensemble de +constructions à côté des palmiers rabougris, qu’on devinait parmi +l’obscurité... + + [25] Au nord d’Ouargla.--Ordre des Khadrïa.--_Bour_ désigne + ordinairement une sorte d’oasis sans irrigation. + +--Le salut sur vous! + +--Sur vous le salut! + +Il y avait des chants pieux quelque part, un bourdonnement de litanies +derrière d’autres murs invisibles; mais nous, les hôtes, nous étions +bloqués, avec une prestesse bien curieuse, dans une aile sans fenêtre +contenant les chambres d’honneur. Un plafond bas, des parois blanches, +de longues, longues, longues pièces nues et tristes. Et sur les duretés +inégales du sol de terre battue, de longs, longs, longs tapis, moelleux, +superbes,--tout neufs, répétaient les serviteurs de la zaouïa--éloge +ayant sa valeur en une contrée chère à la vermine. Dans la pièce à côté, +des _fréchias_ se déroulaient aussi pour nos propres serviteurs. + +Alors des vivres furent servis, et le _mokaddème_ vint lui-même, précédé +du café et d’un pot de confitures de Damas. Et ce fut pendant une heure +un échange de paroles polies, banales, coupées de cuillerées +savoureuses... Et par instants un silence passait, laissant distinguer +les psalmodies, et _sentir_ aussi, sentir ce sentiment indéfinissable, +celui qui se mêlait aux lourdes émanations du benjoin et du poivre des +tapis, et au parfum du kaouah, et à l’odeur du _kronnfell_[26]... + + [26] Girofle. + +Et dans la nuit, vers deux heures, les chants pieux recommencèrent. + +--Combien y a-t-il d’élèves dans cette zaouïa? + +--Allah le sait. + +--Et combien de serviteurs? + +--Allah le sait. + +--Mais, enfin, combien de personnes en tout? + +--Allah le sait... Excuse-moi... Par la bénédiction de ta tête, moi je +ne sais pas. + +Toujours la défiance, toujours,--et, je le répète, c’était une maison +amie, je l’ai choisie à cause de cela pour exemple. Et toujours ces +prières qui redoublaient, murmurantes, confuses, et parfois, soudain +rythmées. Nous partîmes à la pointe de l’aube, à l’heure douce et tiède, +la seule supportable sur vingt-quatre. Le ciel était de nacre rosée, un +peu grise encore. Nos montures attendaient, entre les bâtiments fermés +et les palmiers rabougris. + +Une seule porte s’ouvrait de ce côté, et par cette porte venait en +clameur la prière «des Hommes»: + + Au nom du Dieu clément et miséricordieux, + + Dis: je cherche un refuge auprès du Seigneur des hommes, + + Roi des hommes, + + Dieu des hommes, + + Contre la méchanceté de celui qui suggère les mauvaises pensées et se + dérobe, + + Qui souffle le Mal dans le cœur des hommes[27]... + + [27] Koran, CXIV--1, 2, 3, 4, 5. + +Ce n’était point secret, cela; c’était la prière rituelle. Je +m’approchai de cette porte ouverte, et... et voici qu’une main me +saisit, et me fit faire doucement, puissamment, irrésistiblement +demi-tour. C’était un sous-mokaddème, le khodjah ou secrétaire de +l’endroit. Il était pâle et me dit: + +--N’entre pas là... + +Et je n’entrai pas--ce jour-là. J’ai réparé cet échec plus tard et +ailleurs. Pendant notre colloque, la _sourate_ du Koran avait changé: +j’entendais maintenant la cent dixième, celle de l’_Assistance_: + + Au nom du Dieu clément et miséricordieux. + + Lorsque l’assistance de Dieu et la victoire nous arrivent... + + Chante les louanges de ton Seigneur... + +Ce n’était point secret non plus. Mais enfin, tant que sera psalmodiée +cette sourate, croyez-le--cette sourate au bruit béni de laquelle ont +surgi l’insurrection de 1871, celle de 1876 et celle de 1881--et la plus +récente bagarre de Margueritte, dont l’inspiration fut saharienne--tant +que la prière de l’Assistance bourdonnera sous les koubbas, il restera +très utile d’opposer quelque peu de défiance à la défiance, et de porter +la clarté de l’observation française parmi la trouble et voluptueuse +fumée du musc et du benjoin... + + + + +(12) + +HIÉRARCHIE + + +Elle peut se rappeler en quelques lignes. + +Au sommet, naturellement, le membre de la famille sainte, détenteur de +l’Étincelle et de la Bénédiction. C’est à lui qu’on fait prononcer les +paroles décisives. C’est lui qui préside à l’initiation des principaux +khouan. Toujours sa vie coutumière s’accompagne, selon le peuple, de +miracles. Un pouvoir mystérieux se cache en lui, aussi propre à guérir +les maux du corps qu’à tracer à l’âme la voie vers le bonheur +incomparable, par le moyen des prières (_oudifa_), et de la récitation +de l’_ouerd_ (rose, fleur, même origine poétique que notre rosaire) sur +les grains du _dikhr_ ou chapelet, aux perles d’ébène, de corail ou +d’olives inégalement partagées, différant pour chaque confrérie. + +La _baraka_ merveilleuse compose l’essence même de la supériorité, +factice ou réelle, du chériff; par factice, j’entends que s’il est +pauvre d’esprit ou de caractère faible, quelque intrigant souvent le +dirige dans l’ombre. Mais il reste le fantôme apparent. C’est le maître, +c’est le cheikh: religieusement, voilà ses deux titres officiels. + +La famille chériffienne, parfois nombreuse, vit dans l’oisiveté, +l’opulence et la gloriole du prestige héréditaire. Certains de ses +membres, les plus proches de la _baraka_, y joignent le délicieux +frisson de l’attente du pouvoir, _si_ le cheikh meurt sans frères[28] et +sans enfants mâles--ou _si_ de hasard les trépas, voulus ou non, +pleurésie, poison, poignard, viennent à créer d’heureux vides. Mais +enfin, normalement, et tant que le Maître existe, ils ne sont rien, tous +ces chériffs de l’entourage, à moins d’occuper l’un des emplois +hiérarchiques que je vais indiquer; en certains ordres on les leur +accorde; en d’autres, ces honneurs vont plutôt aux disciples de marque, +créatures mieux «en main». + + [28] La loi d’héritage du pouvoir musulman (que ce pouvoir soit + matériel ou spirituel) en règle la transmission par les frères + d’abord, avant les fils. + +Parmi les grands dignitaires, aussitôt après le cheikh (et chargé de le +suppléer dans beaucoup de circonstances) nous trouvons le _khalifah_. Ce +nom veut dire lieutenant, dans son sens strict de «tenant lieu»; ce +n’est pas un mince honneur que de le porter en certains cas. Les +successeurs de Mahomet l’arborèrent comme un drapeau, représentants +d’Allah sur terre. Et l’appel de «lieutenant d’Allah» s’adresse, tel un +hommage, dans les litanies adressées aux divers _oualis_[29]. + + [29] Saints. + +Après le khalifah, nous rencontrons les directeurs des trois grands +services, si j’ose employer un terme à ce point administratif. Les +finances et l’économat appartiennent au Grand Oukil, portant le titre +honorifique de «gardien des saints tombeaux». Les études théologiques +sont surveillées par le Cheikh des Tolba, généralement un très dévot +personnage, comme il sied, et très versé dans l’érudition pointilleuse, +dans les subtilités de dogmes, dans le pullulement des gloses. Quant aux +relations avec le dehors, à la propagande par les missionnaires ou +_mokaddèmes_ (envoyés), elles sont conduites par un fonctionnaire dont +le titre change d’un ordre à l’autre. Souvent, il se nomme simplement +Mokaddème des mokaddèmes, parfois Naïb ou grand vicaire. Cependant ce +dernier titre appartient plutôt à un délégué lointain muni d’une grande +autorité[30]. + + [30] Par exemple le célèbre naïb de Rouissat, près Ouargla, duquel + j’ai déjà parlé, et dont il fut beaucoup question lors du procès des + assassins de Morès. Ce naïb fut tué dans nos rangs, au combat de + Charouïne. + +D’ailleurs, on le conçoit, il y a des variantes dans ces emplois et dans +ces titres. Il y en a aussi dans les appellations des fonctionnaires +inférieurs, depuis les _chaouch_[31] du grand oukil jusqu’au _m’kaïm_, +allumeur des lanternes et balayeur de la mosquée. Une zaouïa et son +personnel, au sud du Maroc, par exemple, diffèrent un peu de ceux du +Touat ou de l’Erg tripolitain. Mais l’ensemble demeure analogue, plus ou +moins important, selon que l’importance même de l’Ordre est plus ou +moins réduite--et toujours la triple division reste nette entre la +théologie, l’administration financière et la propagande religieuse, +sociale, extrêmement politique, sanglante à l’occasion,--usant de moyens +détournés et rampants. + + [31] Véritable pluriel: _chouache_. + +Nous trouvons bien encore, de surplus, un quatrième service plus obscur +et qui se substitue volontiers, au moyen de mille intrigues, à l’un ou +l’autre des précédents: car il a en main les documents, les preuves, les +«écritures». C’est celui des scribes, prenant sa direction du +khodjah-chef, lequel, lui, semble la prendre d’un peu partout. Il arrive +que ce khodjah-chef devient le personnage nécessaire, subtil et habile, +qui fait mouvoir les fantoches dont on voit les gestes--autorité +dangereuse, mal définissable. Peut-être autrefois (j’ajouterai: +peut-être hier, peut-être aujourd’hui) nous, Français, ne nous en sommes +pas assez méfiés... + + + + +(13) + +LES MOKADDÈMES + + +Ils sont les instruments parfaits de la récolte des dons, du recrutement +de nouveaux fidèles; et c’est par eux, par leur talent de persuasion, +leur habileté, leur patience, leur éloquence souvent enflammée, que +s’est fait le réveil d’Islam--dans lequel leur nature orientale trouve +un singulier bénéfice pour leur salut, et des gonflements heureux (les +uns licites, les autres inavoués) pour leur vaste et personnelle bourse +de cuir. + +L’islamisme un peu modifié, un peu défiguré qu’ils colportent ainsi à +travers l’Afrique, est bien plus idoine à ces races--et bien plus +dangereux pour _nous_, Roumis. Ce qui m’a le plus frappé au contact des +doctrines soufistes ou de leur application, c’est justement la +«compréhension» parfaite du disciple qu’on veut attirer--comme si +l’ambition donnait aux chériffs des lumières étranges et miraculeuses en +psychologie expérimentale, les mettait au niveau des plus célèbres +manieurs d’âmes de tous les temps... + +L’Arabe a _besoin_ d’obéir à quelqu’un de sa race et de sa croyance. De +sorte que, soumises ou non par la France, les populations du sud se sont +jetées aux confréries, les unes prises d’une ardeur de piété, les autres +par désir d’être «avec» une puissance qui ne fût pas nous--qui nous fût +au contraire hostile. Toutes se sont «affiliées». Elles ont livré leur +foi, leur volonté, leur corps et leur âme, leurs enfants, leur foyer; +elles ont tout donné, avec le plus d’argent possible--et les mokaddèmes +s’en vont à la fois semer et moissonner. + +Ils s’en vont, les envoyés, jusqu’aux «confins de la terre». Ils +retrouvent, aux points où se groupent déjà des affiliés de leur «ordre», +les _mokaddèmes fixes_, ces derniers vivant au milieu des khouan sans +que leur qualité, le plus souvent, soit connue des profanes. Et ce sont +alors des conciliabules, des émois, des enthousiasmes, une ardeur de +baiser l’épaule à celui qui toucha la main du cheikh et du Maître--à +celui qui distribue les instructions et les commandements, qui transmet +les avis d’en haut, qui passe le mot d’ordre et commente les +doctrines--à celui enfin qui va tirer, des plis de son beurnouss, +l’_idjeza_, diplôme mystique par quoi il devient réellement le chaînon +supplémentaire à la «chaîne dorée». Oui, c’est un fragment de la +_baraka_ qu’il porte en soi, ce mokaddème! L’étincelle divine a rejailli +sur la quintessence de son âme déjà sanctifiée!... + +Et, dès qu’il «demande», on lui donne, avec ivresse, comme on donnerait +à Dieu même. Tout est à lui, ou plutôt tout est au Maître, là-bas. Et le +«Maître» ne peut se tromper, puisqu’il détient la Bénédiction même. Le +mokaddème non plus ne peut se tromper, puisque, grâce à sa mission, il +est le représentant du Maître. + +«Celui que je vous présente, recevez-le comme moi-même... Écoutez-le...» + +Cette phrase revient, presque invariablement, dans tous les diplômes, +aussi bien dans l’_idjeza-el-kebira_, destinée aux grandes +circonstances, prenant des allures de mandement[32], que dans la plus +courante _idjeza-es-srrira_. «Recevez-le comme moi-même»... Formule +merveilleuse, vraie procuration générale du temporel et du spirituel; +par sa force, le mokaddème, qui n’est rien qu’un messager, devient une +espèce de _sacerdos_ absolument vénérable. Il use de son prestige, +largement; il en abuse même parfois. Mais tout ce qu’il fait se proclame +bien fait, et nulle bizarrerie n’étonne--depuis les «actes charnels» en +public jusqu’aux alliances politiques avec d’autres confréries qu’on +savait rivales et qu’on croyait ennemies. + + [32] Le mandement proprement dit, envoyé sans intermédiaire aux + fidèles, se nomme _risala_. + +Ces bizarreries ne surprendraient pas davantage chez le Maître, qui ne +peut en aucune circonstance être coupable--à peine victime, +passagèrement, d’une minute de délire; car le chériff est +supra-humain. «Sa chair et son sang furent pétris de la droite même +d’Allah[33].»--«Ses péchés étaient pardonnés d’avance, dans la +préexistence[34].» L’erreur se tient loin de son front, comme la gazelle +loin du chasseur. + + [33] Secte des Amamïa. + + [34] Secte des Snoussïa. + +«Il envoie vers ses fidèles ses mokaddèmes, ceux qui sont purs.» + +Citerai-je ici ce fragment d’une _idjeza_ que j’eus entre les mains, et +dans laquelle les louanges de «l’envoyé» se proclament sans réserve, +pour faire valoir encore mieux, par comparaison, les autres louanges +plus orgueilleuses du signataire chériffien? Lignes calligraphiées à +grand renfort d’azur et de vermillon, sur un papier devenu sale au +frottement de la _djebira_[35]--et à celui, fort douteux, d’innombrables +pieuses bouches de croyants... + + [35] Grand sac plat ayant la forme des anciennes sabretaches. + + Loué soit Allah! + + Au nom du Dieu clément et miséricordieux! + + Que la bénédiction et le salut soient sur Notre-Seigneur Mohammed, + prophète de Dieu, sur sa famille et tous les siens. + + Qu’elle soit sur tous nos amis très élevés et très généreux, et sur + tous nos frères en doctrine. Que la miséricorde divine soit sur eux + tous, avec les faveurs les plus abondantes. + + Ensuite, + + Recevez comme moi-même celui que je vous envoie en qualité de + mokaddème, mon illustre ami, mon disciple le plus grand, la fraîcheur + de mon œil, le _chemineur_ dans la voie droite, le perspicace, le + modèle à suivre, le pieux, le très élevé en vertu, le sagace taleb qui + craint Dieu, Ahmed-ben-Bachir-ben-Moussa-ben-el-Mogharri, qui vous + instruira des pratiques les plus recommandables et conférera la Voie + (_tarika_) à qui la sollicitera. + + Quiconque sera initié à cette Voie en retirera d’immenses avantages, + par la grâce de Dieu, le Clairvoyant, le Sage... + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Écrit au nom du Maître Illustre et Généreux, Cheikh des Fidèles, Celui + qui dévoile aux hommes la Vérité supérieure, le Refuge unique, le Pôle + le plus élevé, le Pontife par lequel le bonheur règne, autour duquel + gravitent les docteurs, Celui qui réunit les deux noblesses sublimes, + le Diadème de la vertu, Celui dont les regards font rayonner une joie + si splendide que même en ses jours de nuages sa lumière éteint celle + des astres, Celui que les Khouan invoquent avec ivresse, le Béni à la + porte duquel se présentent sans cesse tous ceux qui cherchent à + s’approcher de Dieu, le Saint de gloire indicible, le Cheikh et + Seigneur X... (Que Dieu augmente, s’il est possible, sa gloire et sa + réputation!) + + Louange à Dieu, maître des mondes! + + Louange depuis le commencement jusqu’à la fin! + + Allah dirige ceux qu’il veut dans la Voie droite. + + Amen. + +Et tout en haut de cet écrit, un cachet se trouvait apposé, avec +l’inscription en exergue: _le serviteur de son Seigneur_, puis le nom au +centre, ce nom que je demande la permission de taire, pour plusieurs +raisons de convenances et de sécurité. + +Les mokaddèmes gardent jalousement, en général, le secret de leurs +fonctions, surtout les mokaddèmes fixes, dont la mission n’est point +révélée par une arrivée subite, ni par de visibles transports. Un jour, +dans une grande zaouïa, l’on m’avait dit: «Tu rencontreras dans telle +ville notre mokaddème _un tel_. C’est un homme très estimable qui pourra +te servir utilement. Nous le préviendrons.» En réalité, par suite +d’événements quelconques, le mokaddème ne fut pas prévenu, et lorsque je +me présentai dans sa boutique (car il était marchand de livres pieux et +profanes) il refusa de s’avouer membre de l’«ordre» qui me l’avait +désigné de façon circonstanciée. «Non, il n’était pas dignitaire, pas +même khouan--tout bonnement un pauvre homme qui vendait vaille que +vaille aux caravanes des exemplaires du Koran et parfois des contes +licencieux. Il y joignait le commerce des lunettes, nécessaires aux +pieuses lectures des croyants fatigués. Rien de plus... Un pauvre +homme... Un pauvre homme...» + +Mais par la suite ce commerçant, s’étant lié avec moi, m’invita aux +noces de son fils, et je constatai, devant le luxe déployé, qu’il +appartenait à une très riche variété de «pauvre homme». + +Puis ce fut une seconde découverte qui remettait les mensonges au point: +le surlendemain des noces, jour de bombances, le jeune marié laissa +échapper incidemment (ivre qu’il se trouvait de viandes fortes, de +graisse et de jus) cette phrase révélatrice: + +--J’ai vu telle chose quand je suis allé à la zaouïa, chez le chériff +X..., tu sais, avec mon père. Et certes mon père est le meilleur, le +plus réputé de leurs mokaddèmes, par Allah sur nous tous! + +Une fois de plus, la jactance avait amené la révélation. J’ai connu +depuis quel rôle avait joué le marchand de livres, joint à d’autres +mokaddèmes «envoyés». Sans compter les intrigues, les jugements +clandestins rendus «entre soi», en dehors de l’administration +_roumie_--sans compter des incitations et des manœuvres très curieuses, +ils avaient «bien travaillé» tous ensemble; ils avaient recruté de +nouveaux adeptes «par milliers», comme dit la sourate de l’Assistance, +et recueilli des largesses inaccoutumées, une _sadaka_ très abondante, +pour le bien, pour la Voie, pour la zaouïa... + + + + +(14) + +LES DONS + + + O croyants, donnez les biens que Dieu vous a répartis. + + Tout ce que vous aurez distribué en largesses tournera à votre + avantage; tout ce que vous aurez distribué dans le désir de contempler + la face de Dieu vous sera payé, et vous ne craindrez point + d’injustice. + + Celui qui donne le jour et la nuit, en secret ou en public, en recevra + la récompense. La crainte ne descendra pas sur lui; il ne sera point + affligé. + + _Koran_, II, 255, 274, 275. + +A vous tous, lecteurs de France, si peu que d’un effort vous puissiez +prendre l’état d’âme de l’Arabe du Désert, à vous tous je le demande: +que feriez-vous de vos trois ou quatre _douros_[36], au cas où vous +seriez cet Arabe? Les donneriez-vous comme impôt à l’infernal +_baïlek_[37] français, ou à la très sainte zaouïa, mère du bonheur, +maîtresse de la Voie suprême, indicatrice du _dikhr_ ou prière par quoi +l’on atteint les Célestes Jardins? + + [36] Le _douro_ n’est autre que la pièce de 5 francs. + + [37] _Baïlek_--gouvernement. + +Soyez sincères: vous les donneriez à la zaouïa, à l’Ordre béni, au +chériff qui vit grassement parmi ce flux et ce reflux d’argent et +d’aumônes. A lui aussi la piécette de monnaie des vieilles femmes +pieuses, qui tissèrent au long des jours les trames monotones des +beurnouss. A lui quelques-uns de ces beurnouss même; à lui les tapis, +les voiles pour ses femmes; à lui les dattes, à lui l’orge, à lui le +blé; à lui le mouton qu’on a choisi, le meilleur du troupeau maigre; à +lui des chameaux de faix, ou des _méhara_ de course[38], si l’on est +moins pauvre; à lui le superbe étalon noir, plein de fougue et de +noblesse, si l’on est caïd--et par conséquent fonctionnaire du baïlek +français. + + [38] Je produirais volontiers quelques chiffres pour préciser la + valeur des offrandes en nature ou en argent. Mais ceux que je + possède ne me semblent pas assez sûrs: le contrôle est trop + difficile. Les statistiques officielles même--dirai-je surtout?--me + paraissent en erreur--et d’ailleurs elles ne sont pas toujours + d’accord avec leurs propres données. + +Ma surprise fut extrême, le jour où j’appris ce dernier trait de la +bouche même du caïd qui préparait pour un chériff--non, pour une zaouïa, +c’est plus neutre et plus diplomatique,--le cadeau princier d’un cheval +admirable, tel que j’en ai bien peu vu... C’était en 1898. J’avais donc +quatre années d’études arabes de moins, et mon esprit ne se trouvait pas +encore blasé. Certaines choses m’étonnaient encore: il y en avait que je +comprenais mal, ou que je ne devinais point. Et justement, ce jour +d’hiver saharien, je remarquai soudain en mon caïd une sorte d’émotion +bizarre, inexpliquée, lorsqu’en visitant sa maison et ses écuries il me +fit voir le magnifique cheval sombre, sur la robe soyeuse duquel des +frissons passaient comme une moire. + +--Qu’il est beau! + +--Oui, c’est un «buveur d’air»... + +Cette réponse murmurée à voix basse, respectueuse, ainsi qu’on chuchote +dans les églises... Et j’étais sur le point de mettre ce respect, faute +de savoir, sur le compte de l’amour des Arabes pour leurs chevaux: ce +qui eût été la plus grosse erreur du monde. Mais le soir, comme nous +repassions près de l’abri où le beau cheval était tout seul à part, je +m’arrêtai de nouveau, je le contemplai, je l’admirai. Et mon caïd, de +même que son cheval «buvait» l’air, buvait mes éloges, avec tant +d’onction subite et de dévotion dans l’aspect! Une nécessité de +questionner s’imposait à moi. + +--Tu montes souvent cette belle bête? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Il n’a jamais été monté. + +Ceci prononcé de plus en plus respectueusement, avec--oserai-je risquer +cette figure?--une sorte d’agenouillement de la voix. + +--Quand le monteras-tu? + +--Je ne le monterai pas. Il est pour le marabout X..., le jour du +pèlerinage de _ziara_... + +Mon caïd, lui aussi, disait _m’raboth_, mais il le faisait seulement à +cause de ma pseudo-ignorance roumie. Et tout de suite il détourna +l’entretien. Mais j’appris par ailleurs que des vases précieux, et des +haïks de soie, et cinquante moutons, et dix chameaux seraient joints au +cheval noir, sans compter les sommes d’argent qui devaient rester +secrètes. + +Il est vrai, le chériff auquel étaient destinés ces présents ne compte +point parmi les hostiles à nos progrès. Mais combien parmi les hostiles +reçoivent de ceux qui sont à nous la _ziara_ et la _sadaka_? S’il +s’était agi d’un autre Ordre, moins avouable, mon caïd ne m’aurait rien +avoué du tout, c’était fort simple. Et cette confidence de moins lui +aurait fait trouver plus de plaisir encore au don qui sera rendu +«septante-sept fois cent fois dans le ciel». + +Les grands pèlerinages de _ziara_[39] apportent autre chose que des +animaux ou des grains aux _zaouïas_[40] chériffiennes; elles y amènent +chaque année une quantité d’esclaves noirs. Car l’esclavage (très doux, +d’ailleurs) règne encore dans le Sahara. La suppression des biens de +_habous_ ou de mainmorte, que je me permets de classer parmi les fautes +de jadis, nous a enlevé tout contrôle sur les associations, lesquelles +maintenant, sauf leurs demeures et les jardins adjacents, ne possèdent +plus que des biens meubles. Nous avons fourni ainsi aux innombrables +saints d’Islam, qu’ils soient du nord ou du sud, un bon moyen de crier +misère; et ceux à qui l’on n’a rien enlevé ont peut-être crié le plus +fort, et, de la sorte, ont davantage profité. + + [39] _Ziara_ signifie visite religieuse des pèlerins ou _ziars_. On a + donné ce nom aux présents apportés à la zaouïa, par une extension de + sens coutumière à la langue arabe. Quant à la _sadaka_, qui signifie + dîme ou tribut, c’est plutôt ce que le mokaddem ou envoyé va lever + sur place sous forme de quête. Le tout, joint au prix des amulettes + et des indulgences, forme l’offrande ou aumône de rachat. + + [40] Le vrai pluriel de zaouïa est: _zaouïett_. + +C’est aux familles aisées de caïds, de kébirs, de gros marchands dans +les ksour, que les zaouïas écoulent le stock superflu de leurs négresses +et de leurs nègres après avoir gardé tous ceux nécessaires au travail +des jardins et au peuplement du _heurm_ (harem). Et qu’on songe quelle +variété de heurm à peupler dans une zaouïa-mère, qui comporte tous les +membres, souvent nombreux, de la famille sainte, dont chacun a plusieurs +femmes dès l’âge de douze ans--et tous ces fonctionnaires, et tous ces +_tolba_, et tous ces serviteurs-chefs auxquels il faut bien un foyer +selon l’usage musulman. + +«Ayez des femmes en nombre permis (quatre) et les négresses à volonté, +selon que pourra en acquérir votre main droite.» + +Aussi, avec les chevaux (d’autant plus précieux et rares qu’ils vivent +difficilement sous ce ciel brûlant), sont-ce les présents de négresses +qui paraissent le mieux accueillis par les zaouïas sahariennes. On +s’efforce du reste de recevoir _tout_ avec la même politesse. Et le +conflit de cette courtoisie et de l’involontaire dédain cause sur le +visage des Saints des effets d’expression parfois bien intéressants. + +Les fidèles ne sont pas alors en état de discerner ces nuances. Leur âme +s’élance vers la double joie de posséder et de donner. Leur esprit ne +voit plus qu’à travers un nimbe ce chériff admirable, fort et parfait. + +Ils arrivent ordinairement vers le soir à la zaouïa dorée de prestige. +La paix de l’heure étend sa douceur sur les vastitudes désolées, et le +chant du _moudden_[41] semble promettre les délices suprêmes des +paradis. Ils arrivent, nomades des sables, ksouriens de la montagne +là-bas, marchant et peinant, ne goûtant pas aujourd’hui cette minute +inerte chère au repos des hommes... Mais ils se sentent heureux +pourtant: ils peinent et marchent, pour mieux mériter le futur +_far-niente_. + + [41] Ou _muezzin_. + +«Chaque pas que tu fais à pied en allant en pèlerinage efface au Livre +de l’Ange septante-sept mauvaises actions et en inscrit +septante-sept bonnes. Et si tu pries d’un cœur pur, c’est cent fois +septante-sept[42].» + + [42] _Hadits_. + +Ils attendent toutes les joies humaines qu’ils peuvent concevoir: le +bonheur des admirations et des rassasiements, y compris celui de la +gourmandise; et l’extase, ce bonheur «devant lequel il n’est plus +d’autres bonheurs»... + + + + +(15) + +L’EXTASE + + +J’ai développé ce sujet au cours de l’ouvrage dont ces notes ne sont +qu’un corollaire. + +C’est en somme--que l’on n’en doute point--une crise de nerfs, provoquée +par une tension de volonté éperdue. C’est une auto-suggestion, aidée +d’une sorte d’hypnose qu’amène la répétition du nom d’Allah, pendant des +heures de jour et de nuit, et qu’augmentent quelquefois les +hallucinations du jeûne. Puis c’est un cri délirant: _Lui! Lui!_--appel +vers la sensation inéprouvable, supplications sanglotantes qui ne +parviennent pas toujours à franchir les diverses barrières séparant +l’homme, créature d’argile, du parfait anéantissement, de la complète +fusion dans le sein du Tout-Puissant. + +Et quand ces barrières s’ouvrent enfin, l’une après l’autre, l’âme +occupe progressivement un nouveau «degré» de l’extase jusqu’à la _fena_ +complète, en passant par le _them_ ou prostration. Ajouterai-je que le +nombre de ces degrés varie, et leur nom, et les cris d’appel à Dieu, et +les moyens d’arriver au bonheur incomparable? Une seule théorie +réellement commune à tous les mystiques me semble celle du _nefs_, +esprit humain qui ne tient ni du corps ni de l’âme: forme, lumière, +émanation propre à souffrir, à adorer, à jouir, et dont +l’extériorisation se cherche par le _vouloir_--je dirai par un vouloir +qui farouchement s’annihile, et qui met toute sa puissance à se détruire +soi-même pour renaître plus fort dans le _nefs_, sous la forme de +supérieure volupté... Et ceci rappelle un peu la méthode--européenne +aujourd’hui--de l’extériorisation du corps astral. + +«Je sens _quelque chose_ qui sort de moi sans me quitter +complètement.»--«Je sens la forme de mon corps à côté de moi.» Telles +sont les phases que j’ai recueillies le plus souvent, quand les +circonstances m’ont permis d’interroger des khouan sahariens. Ces +circonstances sont assez rares. Les uns s’offusquent aux questions. Les +autres se taisent. Certains sont trop simples pour pouvoir bien exprimer +ce qu’ils ont ressenti. Plusieurs, trop habiles, seraient charmés de +fournir (sciemment) des indications erronées. + +La fièvre palustre saharienne, qui porte en arabe le nom de _them_ comme +un des degrés de l’extase, amène aussi la sensation d’extériorisation. +J’en ai mon propre témoignage, et peut-être ce qu’on éprouva soi-même +est-il ce qu’on reste le mieux en droit d’affirmer. Cet appoint morbide +aux phénomènes de l’extase en expliquerait tout ensemble et la fréquence +et la bonne foi--car si les Arabes sont moins ravagés que nos soldats +par le paludisme, ils le sont encore assez pour s’affaiblir cependant, +et pour se «détraquer». + +Quoi qu’il en soit (et sauf en certains vieux ascètes chez qui la crise +prend l’apparence cataleptique), l’extase musulmane saharienne se +produit sous une forme sensuelle, allant du spasme doux et prolongé à la +fureur érotique épileptiforme, selon les natures et les jours--selon, +aussi, les procédés employés pour l’obtenir; car chez la plèbe vulgaire +la pure adoration d’Allah ne suffit pas. Les adjuvants à la piété sont +tolérés, nombreux et variés: danse frénétique des Aïssaoua; fumée du +_kief_ stupéfiant; balancements des _Derkaouas_, hurlements et +tournoiements[43] de quelques ordres de basse mysticité. Et ce sont +alors des désordres sur lesquels il est séant de jeter un voile... + + [43] Ces dernières manœuvres sont extrêmement rares au Sahara, où les + importèrent sans grand succès des khouan de Turquie ou d’Asie + Mineure. + +La plus spontanée, la plus rapidement obtenue d’entre ces extases est +celle qui vient aux fidèles par le contact des saints tombeaux. Mais +cette promptitude apparente résulte, je le répète, d’une longue +auto-suggestion, d’une «certitude» que _là_, et non ailleurs, sera goûté +le délire terrestre et super-terrestre, le brisant avant-propos des +voluptés du Paradis, l’écroulement délicieux de toutes les forces +spirituelles et sensuelles dans un gouffre de félicité. + + + + +(16) + +LES ORAISONS + + +La prière en soi--c’est-à-dire l’élan de celui qui croit vers le +Souverain Bien auquel il croit--me semble la plus belle, la plus haute +chose du monde, et la plus respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant +quelques-unes des invocations spéciales aux confréries musulmanes, qu’on +ne vît pas dans mes phrases du dénigrement ni de l’ironie; plutôt de +l’inquiétude, analogue à celle qu’inspire toute grande force mystérieuse +et de perpétuelle menace--par exemple, la proximité d’un volcan. + +Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très augustes--mais +elles enferment les cataclysmes, les dangers latents d’effrayante +mort... + +Ceci posé, j’entre aux explications sur le _dikhr_, l’_ouerd_, +l’_oudifa_, et la _tarika_ qui comprend le tout. La _tarika_, c’est la +«Voie» dont j’ai parlé si souvent au cours de ce livre; c’est l’ensemble +des moyens spirituels pour obtenir le «rapprochement» de Dieu, autrement +dit l’extase; et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte +«aumône»,--inévitable et indispensable--se rattachent soit à l’ardeur +mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins volontairement), soit à +la prière de forme particulière, _surajoutée_ aux devoirs pieux de tout +musulman, et qui prépare au grand élan vers la fusion en Dieu. + +Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on prononce «une seule +fois à la fois», elle se nomme _oudifa_. Lorsqu’elle prend au contraire +le caractère d’une formule répétée quantité de fois sans interruption, +par nombres précisés, elle porte le titre d’_ouerd_ (rose ou fleur) et +se récite en suivant des doigts le _dikhr_ ou chapelet, dont les grains +sériés correspondent, pour chaque ordre, aux combinaisons de son +_ouerd_. Les populations sahariennes--chez lesquelles les confusions de +mots sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des +philologues--résument souvent tous ces termes en celui seul de _dikhr_, +y mettant jusqu’à l’idée générale de la Voie, ou _tarika_. Même la +conception abstraite de la _baraka_ du chériff, étincelle divine +héréditaire, se mêle au sens de la syllabe _dikhr_ pour ces esprits +simplificateurs. Et le joli terme de _fleur_--la «rose» des mystiques +chrétiens, celle aussi du primitif rosaire--n’est guère employé que par +des fidèles très instruits. + +Quand le _moudden_ ou _muezzen_ appelle à la prière, cinq fois par jour; +quand sa voix suavement modulée se mêle à la tendresse des +aubes (_es-salat-el-Fedjeur_), à l’ardeur farouche des midis +(_es-salat-ed-D’ohor_), à la torpeur plus quiète des heures suivantes +(_es-salat-el-Aasser_), puis à la magique splendeur du couchant +(_es-salat-el-Moghreb_) et finalement à la nuit calmée, mais dont +l’ombre fait peur (_es-salat-el-Aâcha_), les khouan récitent d’abord les +prières régulières de la religion musulmane, la _fatah_ ou _fatihah_, +premier chapitre du Koran, qu’on nomme aussi _el-Sourat-el-Kafiyé_, la +sourate suffisante, parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis +vient l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et c’est +ensuite, seulement, qu’interviennent les prières spéciales à l’ordre, +les prières _par_ lesquelles le disciple suit la Voie de son Saint. + +L’_oudifa_ isolée[44] se prononce le plus souvent à volonté, selon le +besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des joies supplémentaires dans +les futurs Jardins--ou encore l’inscription, sur le livre du ciel, de +bonnes actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’«effaçage» de +mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car toute «écriture» passée +par l’ange-scribe aux feuillets «Doit» du Registre Évident amène sa +contre-partie dans les feuillets «Avoir». + + [44] Comme je l’expliquais déjà au sujet des titres hiérarchiques, il + arrive que les termes désignant les variétés d’oraisons reçoivent + une modification d’un ordre à l’autre. + +Au contraire, les récitations de l’_ouerd_ sont réglées par une stricte +discipline. Certains ordres le prescrivent après chacune des cinq +prières orthodoxes quotidiennes; d’autres ne l’exigent qu’à la prière +d’_El-Fedjeur_ (aurore) et à celle d’_El-Moghreb_ (couchant); d’autres, +encore, permettent de le réciter un nombre de fois déterminé «entre +l’aube et le crépuscule», mais à des heures variées selon les +occupations; certains, enfin, les plus ascétiques, commandent de le +réciter la nuit, «si l’on possède un esclave qui vous puisse +réveiller[45]»--sinon, le fidèle «accomplira ce devoir l’instant avant +de s’endormir par la grâce du Clément et du Miséricordieux[46]». + + [45] _Snoussïa_. + + [46] _Tidjanïa_. + +Les mokaddèmes[47] sont chargés d’apprendre aux futurs affiliés ces +diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes. Quand le postulant +les sait, seulement alors, on lui donne l’_initiation_, soit sur place, +soit lors qu’il vient en pèlerinage à la zaouïa-mère--et la remise +solennelle du _dikhr_ ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on +vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux marchés de +nomades; et, plus d’une fois, un khouan ou un chériff a fait don d’un de +ces rangs de perles à tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau +dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans les soi-disant +«agrégations» de certains voyageurs. Le chapelet n’est qu’un objet, une +chose de peu; l’_ouerd_ mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les +instructions secrètes qui se joignent à la _tarika_, les «directions» +socialo-politiques, sont davantage encore. + + [47] Voyez note 13. + +Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la _tarika_, les +mokaddèmes leur communiquent aussi maints détails utiles: le nombre de +génuflexions pendant les prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, +en appuyant plus ou moins sur les syllabes; le meilleur moyen de +l’invoquer, en criant _Hou!_ (pour certains ordres) ou en balbutiements +rapides, à peine proférés, au moment où l’on sent venir l’extase. Ils +préconisent aussi les litanies du saint fondateur de l’ordre, très +salutaires en ce qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne +influence de la _baraka_ du _ouali_. + +Voici quelques mots de litanies recueillies par moi à des réunions de +khouan Khadrïa: + + O Chose d’Allah! + O Lumière d’Allah! + O Sabre d’Allah! + O Argument d’Allah! + O Sultan des Saints, + Toi qui montais une jument rouge, + Toi le chéri du Seigneur, + Fais-lui passer notre prière! + +L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange de son «saint», +célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même: + + Sois glorifié! ô Dieu Unique! + Sois glorifié! ta promesse est vraie! + Sois glorifié! tu es notre courage! + Sois glorifié! tu fortifies notre bras! + Sois glorifié! tu nous assures la victoire! + Sois glorifié! tu nous délivres des Infidèles!... + O Dieu Unique! + +Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu menaçant, parmi le +bourdonnement musical et scandé de la mélopée bizarre: + + Tu nous délivres des Infidèles! + Sois glorifié! + + + + +(17) + +OUERD OU DIKHR DES SNOUSSIA + + +La variété du _dikhr_ ou chapelet est grande d’une confrérie à l’autre, +surtout dans les nombres. Certaines confréries préfèrent le rythme par +100. D’autres comptent par 70 et par 30, ce qui fait 100 tout de même. +Il y a des _dikhr_ par 7; et certains sont très variés, le long d’un +même _ouerd_. + +D’autre part, cette prière du _dikhr_ est tantôt modulée en chant, comme +chez les Khadrïa, tantôt récitée «par les lèvres du cœur», c’est-à-dire +à la muette, comme chez les Tidjanïa et les Snoussïa dont les doctrines +offrent une grande ressemblance, malgré leur rivalité grinchue. + +Le _dikhr_ se récite agenouillé dans beaucoup d’ordres; en quelques-uns +les mains levées, en plusieurs les mains tombantes. Chez les Snoussïa, +le _dikhr_ s’accompagne de postures variées selon l’heure. Le soir et à +l’aube, le fidèle peut rester couché, allongé sur le flanc droit, la +tête appuyée dans la main droite, tandis que la main gauche égrène le +chapelet. Alors il dit rapidement (car la hâte des phrases aide +l’approche céleste): + + _100 fois_: J’ai recours à Dieu! + + _100 fois_: Il n’y a de Dieu que Dieu! + + _100 fois_: O mon Dieu, répands tes grâces sur Notre-Seigneur + Mohammed, le Prophète Illettré[48], ton envoyé, et sur tous les siens, + et accorde-leur la paix! + + [48] Il est admis, surtout chez les nomades, que Mahomet ne savait pas + lire. Car un jour l’ange Gabriel lui dit: «_Lis!_» et il répondit: + «Sidi, comment ferai-je?» + + _40 fois_: O mon Dieu, bénis-moi au moment de la mort et dans les + épreuves qui suivent la mort. + + _100 fois de nouveau_: J’ai recours à Dieu! + + _7 fois_: Que Dieu soit glorifié! + + _7 fois_: Dieu est grand! + + _30 fois_: Il n’y a de puissance qu’en Dieu, l’élevé, l’impondérable. + +Puis vient ensuite l’oudifa ou prière, ardemment mystique: + + Que Dieu répande ses bénédictions, en quantité aussi incommensurable + que l’horizon de son divin amour... + + + + +(18) + +OUERD OU DIKHR DES TIDJANIA + + + _100 fois_: Que Dieu pardonne! + + _30 fois_: Que Dieu l’immense, celui qui est le seul Dieu, le vivant, + l’éternel, pardonne! + + _70 fois_: O Dieu, la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed qui a + ouvert tout ce qui était fermé; qui a mis le sceau à ce qui a précédé, + faisant triompher le droit par le droit; qui a conduit dans une voie + droite et élevée. Sa puissance et son pouvoir ont pour base le droit. + + _100 fois_: Il n’y a de Dieu que Dieu! + + + + +(19) + +OUDIFA DES FIDÈLES DE BOU-AMAMA + + + O notre Dieu, fais frissonner mon cœur du bonheur de t’aimer! + + Accorde-moi dans ta miséricorde, ô Miséricordieux, le moyen de te + rejoindre! + + Consume-moi d’amour, fonds-moi comme la cire molle au soleil de ta + bonté! + + O Dieu inaccessible! + +Mais le vieux renard sait ajouter, aux éloges d’Allah, sa propre +louange: + + O notre Dieu, je t’invoque par ton ami (Bou-Amama)! + + Et tu as dit, ô Dieu, que par ce saint nous irions à toi! + + Celui qui nous montre ta Voie est comme un Roi de gloire! + + Il baigne ses fidèles de la lumière de sa grandeur! + + Sa doctrine lui est transmise depuis le Prophète! + + Que par lui mon cœur aille à toi, ô notre Dieu! + + + + +(20) + +CHANTS PIEUX + + +Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque taleb d’une zaouïa +sainte, il vous répondra, surtout en certains ordres, que la musique +instrumentale ou vocale est défendue par de sévères règlements, +conformes du reste cette fois à la doctrine du Prophète[49]. + + [49] «Ceux qui n’auront jamais fait ni écouté de musique en ce bas + monde auront aux Jardins futurs des bonheurs supplémentaires + indicibles (_Hadits_).» + + «Les chanteurs et joueurs d’instruments auront à supporter d’affreux + supplices dans les sept enfers (_Hadits_).» + + «Sont réputés couverts d’opprobre et récusés comme témoins les + chanteurs d’habitude (Code de justice malékite).» + +Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements: et, certes, +on a l’occasion d’entendre souvent des chants religieux ou dévots sans +qu’il en résulte aucun scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent +un compromis: ils assimilent les cantiques des _ziars_ ou pèlerins, par +exemple, au seul hymne dûment permis, _el-telbïé_, qui se psalmodie pour +l’entrée à la Mecque; ils font aussi, parfois, de ces chants populaires, +le symbole des sons divins que profèrent les chœurs d’anges, quand +ceux-ci s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept mille +fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement de comparaison très +goûté des fidèles, et très flatteur, évidemment, pour la vanité du +chériff qu’on vient visiter. + +J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En voici qui sont +chantés par des fidèles de l’Ordre des Khadrïa[50], originaires +d’Ouargla: + + [50] Les Khadrïa sont moins rebelles au bruit chanté. + + La profession de foi[51] est belle, + Et _Lui_ est beau, sublime, + Baba[52] Abd-el-Khader! + + Il est le Briseur de cœurs d’infidèles, + Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété, + Baba Abd-el-Khader! + + Musc précieux qui ranimes les morts, + Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais, + Baba Abd-el-Khader! + + Et je dirai: Mon _m’raboth_ m’a accordé la Voie du Salut. + Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié, + Baba Abd-el-Khader! + + Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver + Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision, + Baba Abd-el-Khader! + + Ou comme celui qui respire les roses au printemps, + Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne, + Baba Abd-el-Khader! + + La _baraka_ descendra sur tous les khouan + Qui marchent derrière toi dans la Voie, + Baba Abd-el-Khader! + + [51] Profession ou _chahada_: c’est la célèbre phrase:--Il n’y a de + Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu.--_La illah, ill’ + Allah, ou Mohammed Ressoul Allah._ Cette phrase, dite avec foi, + suffit à faire d’un infidèle un musulman. Prononcée à l’agonie, même + ébauchée, elle est la sûre clef du paradis. + + [52] _Baba_, père en langage familier, montre la confiance des fidèles + en leur saint, le fameux Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, de Bagdad. + +Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf qu’elle renferme, une +des dernières strophes de la longue mélopée: + + Tu es puissant près d’Allah, + Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces, + Baba Abd-el-Khader! + +Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi les dons de ziara il +ne se trouvera pas un certain nombre de «mauvaises pièces», +subrepticement glissées au Saint lorsqu’elles «passeront» mal ailleurs, +faute d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un sacrilège +de la part des khouan pleins d’ardeur. La familiarité de leurs cantiques +n’ôte rien à leur vénération pour les Chériffs de Lumière. Elle nous +révèle seulement, cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son +réel jour: puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne l’expression), épris +de satisfactions sensuelles qu’un grain de poésie relève parfois--fort +éloigné, au résumé, de l’extase mystique telle que la concevaient les +anciens soufis. + +Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes. Voici un fragment +de leur _oudifa_: + + O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons ton + pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en toi, nous nous + résignons à ta volonté! Place-nous au rang des parfaits, des purs! + Fais que nous mourions avec la _chahada_ sur les lèvres! + +Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres ordres, est +d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique «d’entrée» des +Snoussïa, quand ils se rendent à la zaouïa-mère de Koufra: + + Nous venons à toi, ô Allah, + Nous venons à toi par ton ami + Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère. + Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable! + Il nous fera te toucher, ô Impondérable! + Il nous fera te saisir, ô Insaisissable! + Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable! + Et te connaître, ô Inconnu! + +Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une chose comprise, un +appel senti, avec le râle instinctif de la volupté... + + + + +TOURS + +IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES + +6, RUE GAMBETTA, 6 + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76778 *** diff --git a/76778-h/76778-h.htm b/76778-h/76778-h.htm new file mode 100644 index 0000000..15417da --- /dev/null +++ b/76778-h/76778-h.htm @@ -0,0 +1,12256 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Chez ceux qui guettent | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; 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Existent-ils, ces +Djazertïa ? Où se trouve-t-elle sur la carte, cette +zaouïa de Mozafrane ?</p> + +<p class="i">Il s’agit de s’entendre : les questions sur l’authenticité +d’une observation ne sont pas usage d’hier. Aristophane +en dut recevoir aussi, concernant la ville des +Oiseaux. Mais il n’avait pas besoin d’y répondre, car +tous les citoyens d’Athènes reconnaissaient ceux qu’il +avait voulu faire mouvoir dans la liberté révélatrice des +fêtes de Dyonisios… Tandis que mes personnages +(j’entends les réels) guettent loin de nous, loin de +la France, là-bas, là-bas — au delà de la mer, des +montagnes et des sables. On ne les reconnaîtra point, +car on ne les connaît guère. Mais ils sont pourtant. +Ils sont un danger sérieux, ils sont une menace +innombrable. Pour les dépeindre l’un après l’autre, +sous leurs noms particuliers, dans leur résidence +propre, les forces de ma plume — encore moins le +courage des lecteurs les plus bénévoles — n’y suffiraient +pas.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Sans le vouloir et — chose un peu plus grave — sans +le bien savoir, la France a causé le grand mouvement +religieux, social, moral et politique qui +transforme depuis quarante ans les musulmans du +Sahara. Or, ce mouvement s’est étendu beaucoup +plus loin que nos armes… Il conquiert l’Afrique, +brune ou noire. Il gagne l’Asie, pénètre l’Inde, +entame la Chine, se glisse d’une part jusqu’aux îles +de la Sonde, de l’autre jusqu’au Baïkal.</p> + +<p class="i">C’est l’Islam en marche. Plus exactement, ce sont +les « Ordres » religieux en marche, avec leurs doctrines +opposées parfois à l’esprit du Koran. Ce sont +les « Saints » en marche, et que nous avons laissé +marcher.</p> + +<p class="i">Nous ?…</p> + +<p class="i">Non pas <i>nous</i> d’aujourd’hui, du commencement +du <span class="rm"><small>XX</small><sup>e</sup></span> siècle ; +mais <i>nous</i> de l’histoire, <i>nous</i> de la +conquête, sujets de Louis-Philippe et de Napoléon III.</p> + +<p class="i">Nous n’avons pas cru mal faire : et peut-être ne pouvait-on +mieux faire… Il y a toujours une époque +trouble, quand un continent vient envahir un autre +continent, quand une civilisation se rue à travers +une plus ancienne culture tombée, qu’elle nomme +barbarie, et dont elle admire en même temps les pittoresques +détails.</p> + +<p class="i">On admira — très fantaisistement. Sur un fond +de mirage passèrent des beurnouss flottants, des +chevaux qui se dressaient, des fusils agités dans un +délire de <i>fantasyïa</i><span class="rm">.</span> On vanta ces « fils de grande +tente », vaincus magnanimes, nobles et généreux. +Mais on ne devina point que la noblesse d’âme arabe +n’est pas sœur ni même parente de la noblesse d’âme +européenne. On attribua sans hésiter à ces nouveaux +« soumis » français nos qualités et nos défauts, nos +tendances et nos désirs, nos hésitations et nos répugnances. +Et c’est sur ce malentendu que fut organisée +la victoire — malentendu foncier, absolu, tellement +difficile à réparer…</p> + +<p class="i">Je ne voudrais pas là-dessus être jugé arabophobe. +Les fils d’Ismaël sont aussi intéressants que le peuvent +être les habitants des Alpes ou des Karpathes, par +exemple — et même supérieurs à tant de races un +peu frustes qu’on pourrait citer, entre l’Oural de +l’est et cette dernière pointe occidentale où notre +vieux continent vient finir dans l’Atlantique. Mais +les Arabes — puisque humains donc — sont un +mélange inégal de vices et de vertus ; et nous n’avons +compris autrefois <i>ni ces vertus ni ces vices</i><span class="rm">.</span> Nous +avons négligé ce qui était. Nous avons visé ce qui +n’était pas. Notre effort d’assimilation a ressemblé +parfois aux trop fameux coups d’épée dans l’eau…</p> + +<p class="i">En ce passé, peu de gens discernèrent — parmi +d’autres questions capitales — l’importance exacte +des « Ordres » religieux musulmans, soit ceux du +Nord touchés par l’influence turque, soit ceux plus +énigmatiques du Sud, grand désert aux mornes aridités. +On ne voulut voir là que fantasmagories de +mendiants, ou moyens et masques d’ambitieux réfractaires. +Des doctrines mystiques presque rien ne +transpira, ni leur différence si petite à la fois et si +immense avec l’officielle religion d’Islam : c’était +prétexte à légendes curieuses, voilà tout.</p> + +<p class="i">Du reste, en ce temps, et jusqu’en <span class="rm">1850</span> ou <span class="rm">1855,</span> +la proportion des « affiliés » aux confréries se trouvait +faible (à peine de cinq pour cent, peut-on +croire) parmi les nomades, les chameliers, les pasteurs, +les cavaliers de la Chebka, du Gaci, de l’Erg +ou de la Hamada<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> — et de même parmi les habitants +sédentaires des ksour et des oasis. Actuellement, +je l’estime à quatre-vingt-quinze pour cent, et, ce +faisant, je me crois optimiste. Qu’on veuille bien +méditer ce chiffre approximatif : <i>quatre-vingt-quinze</i> +pour cent de nos sujets, de nos auxiliaires, de nos +miliciens recevant des confréries — mystérieuses ou +avouées — un mot d’ordre qui, dans tous les cas, +demeure secret…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <span class="i">La Chebka est un terrain semé de rocs anguleux, fissuré de +ravins profonds. La Hamada est un plateau rocheux et plan, sans +eau possible et sans vallonnements. L’Erg, c’est la dune mouvante. +Le Gaci est un sable ferme, semé de petits cailloux. Ce sont les +quatre aspects principaux du Sahara.</span></p> +</div> +<p class="i">Pour provoquer ce développement (que nous avons +tardé quarante ans à reconnaître), pour amener cet +essor, a suffi notre contact abhorré. Nous étions plus — ou +moins, si l’on préfère — que des vainqueurs : +nous nous appelions les Roumis, chrétiens impurs… — ceux +envers lesquels chaque vengeance est bonne, +et chaque duperie excellente, et chaque trahison +meilleure : petites attaques, vols variés, ruses d’influences, +escamotage de l’impôt, faux renseignements, +pièges tendus, prières ardentes et constantes +demandant « le mal pour les Infidèles sous le ciel +d’Allah » — toutes vertus, ces perfidies, qu’on l’admette +bien ; toutes « bonnes actions », tous mérites +inscrits jour à jour Là-Haut par l’ange-scribe, et +dont le compte totalisé devait embellir la future +existence du Croyant dans l’un des Paradis…</p> + +<p class="i">Nous nous trouvions de plus, en tant que race, +mal connus des indigènes — quelque genre maudit, +tenant le milieu entre de très odieux humains et +d’infâmes fils du Chitane (démon). Nous étions, en +un mot, <i>légendaires</i> : car notre choc fut le premier +heurt non musulman reçu par ces peuples simples, +restés asiatiques en leur terre adoptive. Ce choc les +tira de leur torpeur, amena leur enrôlement dans les +« confréries » (elles végétaient à peine alors ; elles +manquaient d’argent et de prestige ; mais elles +étaient musulmanes, et elles étaient là). Ce fut la +vaste association mystique des nouveaux <i>khouan</i><span class="rm">,</span> +le mouvement créé contre nous, et s’épandant maintenant, +sans qu’on discerne bien ses buts, sur un +tiers du globe… Débordement d’un fleuve formidable +et lent, qui sera peut-être utilisé par nous en +Afrique — si nous savons <i>savoir</i> — si nous pouvons +contenir son flot, guider ses ondes — ou qui passera +plus loin, comme passe l’eau ravinant les sables, +jusqu’au roc…</p> + +<hr> + + +<p class="i">Les grands chériffs<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> religieux sont les descendants +directs, authentiques de Mahomet (je parle +naturellement d’authenticité arabe), soit par Fatimah-Zorah, +sa fille bien-aimée, soit par Abou-Bekhr, son +oncle vénéré. Mais l’ensemble de ces diverses filiations +forme une aristocratie religieuse qui s’est toujours +crue supérieure à l’ancienne aristocratie guerrière +du Nord (abaissée depuis par nous), et qui +demeure maintenant, triomphante, debout dans ses +draperies de fine laine immaculée, en face des Roumis +mécréants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <span class="i">Le véritable pluriel arabe de : +<i>chériff</i> donne : <i>cheurfa</i> ou +<i>chorfa</i><span class="rm">.</span> +Les chorfa du Maroc et du Nord-Algérien, qui prétendent +descendre des Almohades, sont nombreux, jusqu’à former des tribus +entières, ou tribus nobles. Le chériff du Sud est, au contraire, en +général, un personnage isolé, lui et sa famille, au milieu de son +peuple moins orgueilleux. Il répond davantage à l’idée qu’on se fait, +en France, du titre de <i>mahdi</i><span class="rm">,</span> +très ancien et aristocratique également, +puisque Ibn-Toumert, le fondateur des mêmes Almohades, se +faisait déjà appeler mahdi.</span></p> +</div> +<p class="i">Ils se déclarent, ces chériffs, successeurs et continuateurs +des saints <i>soufis</i> d’autrefois, des pieux +ermites de l’Islam. En vérité, la pauvreté des vieux +solitaires est devenue richesse. Les humbles cellules +de pénitence ont cédé la place aux solides bâtiments +des zaouïas. Bien d’autres détails ont retourné la +lettre et l’esprit du soufisme : mais à cela près, le +soufisme vit encore, et les mots durent plus longtemps +que les principes pour lesquels ils furent +créés.</p> + +<p class="i">Au <span class="rm"><small>II</small><sup>e</sup></span> siècle de +l’hégire, alors que les soixante-douze +sectes hétérodoxes musulmanes aboutirent à +la doctrine de l’humilité, unification dans une vie +plus sainte, les ermites de ce temps, au lieu du titre +de <i>fakir</i> (pauvre, mendiant), prirent peu à peu celui +de <i>soufi</i>, dont l’origine est obscure. Aujourd’hui, les +docteurs arabes veulent le tirer du mot <i>safi</i><span class="rm">,</span> sage, +qui lui-même vient de <i>filsafa</i><span class="rm">,</span> +philosophie, expression +tirée jadis du grec. Mais d’autres préfèrent y +trouver la racine : <i>souf</i><span class="rm">,</span> laine, et s’en réfèrent, comme +preuve morale, aux instructions des plus antiques +théologiens, à celles aussi des livres sacrés :</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Habillez-vous de vêtements de laine, afin de mettre +la simplicité de la douceur sur votre corps et dans votre +cœur.</p> + +<p class="i">« Habillez-vous de vêtements de laine, afin de connaître +la vie future.</p> + +<p class="i">« Habillez-vous de vêtements de laine, afin de vous +approcher de la vertu : car la vue de la laine donne au +cœur la réflexion ; la réflexion produit la sagesse ; la +sagesse tient lieu de sang dans le corps. »</p> +</blockquote> + +<p class="i">Ces ascètes avaient pour règles de vie matérielle +trois articles principaux :</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Cache tes projets, le but de tes voyages et tes idées +personnelles de théologie ;</p> + +<p class="i">« Aide par tous moyens ceux qui croient au Dieu +unique ; aide-les contre les Infidèles ;</p> + +<p class="i">« Protège contre toute atteinte la pauvreté, manteau +des Envoyés. »</p> +</blockquote> + +<p class="i">Et cette pauvreté était ainsi définie :</p> + +<blockquote> +<p class="i">« On est réellement pauvre lorsque, n’ayant rien, on ne +désire pas ce qu’on n’a pas, — ou lorsque, ayant quelque +chose, on considère ce quelque chose comme n’étant +rien. »</p> +</blockquote> + +<p class="i">Ce n’est pas sans motif que j’écris cette phrase la +dernière, en guise de transition. Il s’est rencontré, +dans ces temps passés, des hommes pour la trouver +très ingénieuse. Ils en firent une transition également, +qu’ils adaptèrent à un nouvel état : celui du +saint vivant à l’écart, mais entouré de richesses. Il +est si facile, quand on est sûr de les garder et de les +transmettre aux siens, il est si aisé de « regarder +ces biens comme n’étant rien » ! De sorte qu’ils prononcèrent +désormais, les soufis, le vœu de pauvreté +sans être pauvres, d’humilité sans être humbles, et +de renoncement en ne renonçant à quoi que ce fût : +c’étaient les « saints », les ouali fondateurs des +ordres actuels.</p> + +<p class="i">Ceci se passait environ au <span class="rm"><small>VI</small><sup>e</sup></span> siècle de l’hégire, +pour certains ordres très anciens, tels que les Khadrïa +et les Saharaourdïa, « ordres » qui dérivent +eux-mêmes d’autres précédents groupes théologiques. +Et comme la méthode paraissait excellente, il y eut +des imitateurs en nombre si considérable que leur +fastidieuse énumération remplirait des pages ; chacun +d’eux fondait sa « confrérie » particulière, basée +sur des miracles non moins particuliers, et faisant +pressant appel à la libéralité des fidèles. L’argent +affluait, les dons en nature aussi, sous le nom de +<i>sadaka</i> ou <i>ziara</i><span class="rm">.</span> +Et le « saint », qui, d’ailleurs, avait +presque toujours établi ses doctrines sur des +bases mystiques, distribuait les prières, les conseils +et les amulettes, en échange de ces profanes +biens « qui étaient, mais n’existaient pas ».</p> + +<p class="i">La mort de chacun de ces « saints », habilement +mise en scène par ses enfants et ses proches, attira +davantage et mieux l’attention des croyants. Il +n’existait pas alors d’« affiliation », ou fort peu ; +seulement de la vénération et des dons réitérés. On +venait toucher le tombeau où reposaient les précieux +restes — presque toujours ramenés par une chamelle +bénie près de la fontaine (non moins merveilleuse) +jaillie autrefois sous les pas du pieux disparu. Et +c’est là, englobant la sépulture où s’accomplissaient +cent miracles, que s’éleva chaque zaouïa-mère, +chaque « chef-lieu » de confrérie.</p> + +<p class="i">Au cours des siècles, l’intérêt, l’ambition, firent +surgir encore et toujours de nouveaux « ordres » +d’un enchevêtrement confus.</p> + +<p class="i">C’est alors qu’intervint notre domination. Vingt-deux +ans d’angoisse, entre la prise d’Alger et la +prise de Laghouat, rapprochèrent les populations +sahariennes de leurs « saints » aux doctrines réconfortantes, +par un phénomène psychique et physiologique +tout analogue au mouvement de dons et de +fondations pieuses qui, chez nous, précéda l’an mil.</p> + +<p class="i">Les Arabes du désert, nomades ou ksouriens, +trouvèrent dans les chériffs les organisateurs de la +résistance — non pas résistance ouvertement guerrière, +comme au Nord-Algérien, — mais ondoyante +et rampante, mieux dans leur goût d’embuscade et +de guet. Il y régnait plus de rêve que d’action — mais +l’action cependant éclatait çà et là, brutale — coups +de main, razzias, assassinat de nos +officiers ou de nos nationaux.</p> + +<p class="i">Puis, à mesure que les « ordres » du Nord, sorte +d’organisation féodale, étaient découronnés par +nous, leurs fidèles se rejetaient aux confréries du +Sud, du grand Sahara où la surveillance était mal +possible, et dont les enseignements d’extase répondaient +mieux à l’amour du merveilleux.</p> + +<p class="i">Ce fut donc la renaissance des « ordres » sahariens ; +de religieux ils devenaient politiques et +sociaux ; ils profitaient de tous nos impairs ; ils +s’enrichissaient de toutes nos maladresses ; ils nous +suscitaient des difficultés grandes et petites, ouvrant +sous nos pas des pièges si bien cachés que le flair +arabe lui-même ne les eût peut-être pas reconnus. +Les Tidjanïa, qui, depuis, nous sont devenus favorables, +étaient encore hésitants ; tous les autres +s’agitaient, hostiles, et Si-Snoussi, notre terrible +ennemi, commença à préparer ses embûches. Né +dans la province d’Oran, à l’Hillil, près de Relizane +et de Mostaganem, il était parti à la Mecque, poussé +par des idées d’ambition religieuse. Il s’y trouvait +quand nous enlevâmes Alger. Avec une intuitive +pénétration, il comprit qu’au Sahara était l’avenir +des « ordres » mystiques ; revenu se poster en Tripolitaine, +il attendit, il nous surveilla, fondant sa première +<i>zaouïa</i> vers <span class="rm">1843,</span> presque au sud de la Tunisie +actuelle. Puis, quand nous fûmes enfin au seuil du +Désert, il agit : ses doctrines se répandirent avec une +rapidité déconcertante à partir de <span class="rm">1855.</span> Leur maximum +d’influence, semble-t-il, fut vers <span class="rm">1895 ;</span> mais +leur force, appuyée sur de très ingénieux miracles, +est toujours immense, — la même nous ayant coûté +tant de vies précieuses — puissance occulte qui met +en branle d’invisibles rouages jusqu’au Maroc et dans +tout notre rivage d’Afrique, et qui, en dehors de ses +trente-trois <i>zaouïas</i> succursales (ou vastes établissements +socialo-théologiques) élevées parmi les sables +de l’antique Cyrénaïque, en possède six en Tripolitaine, +cinq au Soudan, quatorze au Baghirmi et à +l’Ouadaï, trois en Égypte, deux à Constantinople, +vingt et une en Arabie, sept en Asie Mineure, et +plusieurs en Perse, au Turkestan, l’on ne sait ni +combien ni où !…</p> + +<p class="i">Les autres « ordres » importants ont, avec moins +d’action peut-être, un nombre de zaouïas également +considérable ; même de petites confréries secondaires +en possèdent chacune une dizaine : on voit donc +quelle multiplication de foyers d’influence d’où +sortent les messages du spirituel et du temporel, les +avis de charité et de politique, les intrigues inavouables +et les appels à la vertu.</p> + +<p class="i">Appels à l’argent également. Et, dès que le chériff +demande, on lui donne : des <i>douros</i> aussi bien que +des âmes ou le concours à la Guerre Sainte. C’est +pourquoi l’impôt nous échappe si souvent au Sahara. +C’est pourquoi notre influence sur les indigènes, au +lieu d’augmenter, semble décroître depuis quatre ou +cinq ans…</p> + +<hr> + + +<p class="i">Malgré la jalousie qui souvent frémit entre ces +divers « ordres » — jalousie d’ambition financière — leur +action devient commune aussitôt que le conseille +l’intérêt supérieur. Et cet intérêt supérieur ne +peut guère être que de deux sortes, constituant chacun +un péril :</p> + +<p class="i"><span class="rm">1<sup>o</sup></span> L’extension du mysticisme ;</p> + +<p class="i"><span class="rm">2<sup>o</sup></span> Les torts à causer au Roumi, au chrétien qui +souille les terres d’Islam, au fils de chien qu’Allah +confonde…</p> + +<p class="i">Par l’expression « torts à causer », j’entends les +grands dommages et les petits pouvant résulter de +l’union des khouan. Elle se produit parfois, cette +union, de façon tout inattendue, comme à Margueritte +en avril <span class="rm">1901.</span> Je ne sais si la justice requérante, +dans l’extraordinaire procès des insurgés du Zaccar +remis de semestre en semestre, gardera ceci entre les +griefs de l’acte d’accusation ; mais j’espère qu’on +« voudra bien croire » un observateur, un témoin +oculaire des tragiques événements et qui, les jours de +leurs préambules, crut devoir avertir quelques personnalités +qualifiées, lesquelles sourirent et <i>ne crurent +pas</i><span class="rm">.</span></p> + +<p class="i">Bref, en ces montagnes du nord de l’Algérie, si +près de la mer et d’Alger pourtant, arrivèrent un +soir — et c’était la semaine d’avant la révolte — des +beurnouss étrangers que nul ne remarqua. Cependant +leur aspect me frappa prodigieusement, quand +j’aperçus ceux d’entre eux qu’un hasard mit en ma +présence : par exemple, deux hommes se donnant +l’allure de marchands, vêtus comme on l’est seulement +entre Ouargla et le Touat ; puis, le lendemain, — se +cachant si peu qu’il cherchait abri dans les +auberges françaises, — un saint homme, suivi de +son khodjah ou secrétaire, tous deux portant le turban +du Figuig dont j’arrivais alors.</p> + +<p class="i">Dès l’<i>avant-veille</i> du massacre, un cafetier maure +me dit : « C’est un mokaddème<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> de Bou-Amama. » +Aussi j’eus moins d’étonnement, quand l’insurrection +fut en marche, d’apprendre que le premier acte +du chef Yacoub avait été d’envoyer quatre chevaux +de <i>gada</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> au même Bou-Amama, le vieux chériff qui +guettait au loin, dans les palmeraies du grand +sud.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="i">Envoyé, missionnaire.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <span class="i">Hommage et soumission.</span></p> +</div> +<p class="i">Qu’on se rassure : je ne vais pas conter l’insurrection +dans ses détails, j’en reste au fait qui tient +directement à mon sujet : les confréries religieuses +sahariennes, et se rattache mieux encore au point +particulier des alliances de mokaddèmes issus +d’« Ordres » variés.</p> + +<p class="i">Il y avait donc, à Milianah et à Margueritte, le +mokaddème de Bou-Amama, confrérie des Amamïa. +Il y avait ces deux Touatiens, qui me furent révélés +plus tard comme venant des parages de l’est et d’un +ordre dont on devine facilement le nom, puisque c’est +le plus menaçant de tous.</p> + +<p class="i">Il y avait aussi, vêtu d’une veste de soie verte +sous ses draperies blanches, un mokaddème de troisième +origine, que le public crut être de <i>Bagdad</i><span class="rm">,</span> par +ignorance des filiations, et qui se trouvait, je crois, +simplement de Tripolitaine, de ces sous-rameaux qui +nous aiment peu parmi les Khadrïa, disciples du +défunt saint qui vécut en effet à Bagdad, mais il y +a mille ans passés : Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani…</p> + +<p class="i">Tous, unissant leur triple influence, prêchèrent la +révolte dans les ravins touffus qui se creusent derrière +le village de Margueritte. Ils annoncèrent +l’Heure venue. Et sur leur invitation le sang coula… +Lorsqu’on cerna les insurgés, un peu tard, les mokaddèmes +avaient disparu. Mais ils avaient été vus +par environ cinq mille Arabes et par plusieurs centaines +d’Européens, dont moi, qui signe ces lignes. +Et sans avoir bien compris, encore aujourd’hui, +pourquoi les Confréries lointaines <i>voulurent</i> cette +révolte en ce jour, en ce lieu, à cette heure, je +m’émerveille néanmoins de l’entente qui se fit là de +trois « Ordres » si éloignés, fils de sables si peu voisins, +pour égorger au Nord quelques colons de la +race étrangère.</p> + +<p class="i">Il est vrai que, possiblement, le projet fut d’en +égorger davantage ; mais ceci, nul ne le sait de +façon à proclamer : je suis sûr. La seule réalité +prouvée, c’est l’harmonie des khouan divers lorsque +les désirs sont communs, et c’est aussi (mais on ne +l’ignorait point) l’influence occulte des zaouïas +lointaines se faisant sentir — désagréablement — aux +endroits les mieux « en nos mains ».</p> + +<p class="i">Du Sud vient l’étincelle, et le Nord flambe ; mais +il flambe — ou peut flamber — parce qu’il est bien +préparé ; dans nos administrations, nos bureaux, aux +eaux et forêts, aux ponts et chaussées, partout où +nous employons des indigènes, les Ordres cherchent +à recruter le plus possible d’affiliés, pour en faire +autant d’agents secrets. A plus forte raison parmi +les indépendants, charbonniers de la montagne, +artisans des échoppes de la ville, où la civilisation +pénètre avec tous ses inconvénients, sans aucun de +ses avantages moraux. Nous apportons ainsi aux +Arabes et aux Berbères nos vices européens qu’ils +joignent à la collection des leurs. Mais dans ces +cafés maures où revient toujours l’indigène (même +s’il est allé boire l’absinthe dans un cabaret maltais +ou espagnol), dans ces cafés maures on croit autant +qu’autrefois, plus qu’autrefois, à la venue d’un +Maître de l’heure qui, précédant le Génie de la +destruction ou Antéchrist, jettera comme première +œuvre tous les Roumis à la mer. Et ce Maître de +l’heure, chacun des croyants se demande s’il ne +sera pas le cheikh et chériff de sa confrérie personnelle…</p> + +<p class="i">Il faut donc veiller, au Nord et au Sud, et veiller +ne veut pas dire conquérir de nouveaux sables. La +question d’extension de nos territoires, de nos postes +d’occupation, n’est pas primordiale : l’essentiel, je le +répète, c’est de comprendre, de se défier — oh ! +toujours se défier. Et ne pas compter, pour prendre +des mesures, sur je ne sais quels lendemains qui +peuvent luire en des aubes de sang.</p> + +<blockquote> +<p>« Qu’attendent-ils donc ? Est-ce l’heure qui les surprendra +à l’improviste ? Elle les détruira quand ils ne +s’en douteront point. »</p> +</blockquote> + +<p class="i">Ce n’est pas moi qui parle ainsi dans un mouvement +de prophétie vain comme ceux de Cassandre. +C’est le Koran, le « Livre », de nos sujets mal soumis ; +on trouvera ces paroles, chapitre <span class="rm"><small>XLIII</small>,</span> dans la +sourate dite des <i>Ornements d’Or</i><span class="rm">,</span> au sujet de l’Heure +redoutable, nommée aussi l’Assistance et la Décision.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Pour comprendre, hélas ! il faut apprendre. Je l’ai +essayé dans la mesure de mes modestes moyens, +pendant des années de patience, de séjours difficiles, +d’errances fatigantes, et de fièvre, et de privations. +Et ce peu que j’appris, je le rapporte dans ces +pages à ceux qui souhaiteront, de leur fauteuil, +vivre quelques impressions musulmanes. Et je +réponds maintenant à la question de mes premiers +lecteurs, en lesquels je voudrais trouver de bienveillants +amis :</p> + +<p class="i">— Mozafrane n’est nulle part. Les Djazerti +n’existent point. Mais y a, du Nord au Sud, de +l’Est à l’Ouest du grand Sah’ra, combien de Mozafrane ? +Mais il y a, parmi les « Ordres » du Sud, +combien de Djazerti ? Et les doctrines soufiques +(presque partout semblables) ne paraîtront-elles pas +plus claires, plus « objectives » ainsi animées, que +languissamment éparses dans des aperçus spéciaux à +chaque zaouïa, fût-ce zaouïa snoussienne ?</p> + +<p class="i">D’ailleurs, ces notes particulières on les découvrira, +si l’on est curieux de documents, à la fin du présent +volume : mais j’y donne la priorité aux sensations +éprouvées. Voici leur gerbe. Sous le voile de noms +fictifs, pas un fait ne se développe en ces lignes +qui n’ait été observé directement. Pas un renseignement +n’y figure qui n’ait été puisé aux +sources les plus authentiques, puis corroboré en +l’existence vraie de l’Islam mystique. Et — si j’ose +terminer celle préface peut-être ennuyeuse par une +tournure arabe — j’ai su ce que j’ai su… et j’ai vu +ce que j’ai vu…</p> + +<p class="sign i">J. P.</p> + +<p class="gap small i">Novembre <span class="rm">1902.</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p class="date">Zaouïa de Mozafrane, 26 août.</p> + +<p>… Repris de fièvre, je fus poursuivi tout hier +soir par un inlassable cauchemar.</p> + +<p>Il faisait lourd, il faisait chaud, chaud, si chaud… +Dehors, sur le minaret central de la zaouïa, le +<i>moudden</i> chantait la prière. Et sa voix semblait +m’ordonner, impérieuse, très douce : « O Sidi, par +Allah nous dominant, écrivez ce qui vous retient +en terre d’Islam ! Écrivez votre séjour parmi nous, +parmi le fantastique des Mille et Une Nuits ! »</p> + +<p>Et voici que la hantise se prolonge aujourd’hui. +Et voici que j’espère trouver quelque plaisir à +suivre les ordres de mon rêve, au lieu de contempler +la gaine de plâtre où se ressoude vaille que +vaille ma cheville gauche cassée… Malheureusement, +cette « Mille et deuxième Nuit », aventure invoulue +dont chaque matin je tourne une page, manquera +de romanesque, je le crains. Je ne puis y faire +paraître à loisir (et je le regrette) des épisodes +extraordinaires — ni faire prononcer à mes personnages +des choses très spirituelles — ni faire changer +Si-Kaddour, mon <i>taleb</i> garde-malade, en noble +dame aux yeux fiers… De plus, j’ignore le futur +dénouement : grosse énigme. Sans doute, fort prosaïquement, +sera-t-il de boucler mes valises et de +partir…</p> + +<p>Pourtant je reconnais ceci : dans le vrai livre +légendaire (le livre merveilleux qu’une secte persane +s’en va, de nos jours encore, récitant par les +villages), dès que l’épisode semble avoir assez duré, +les princes ou les portefaix ou les beaux jeunes +gens disent adieu à leurs hôtes bénévoles. Sans +aucun artifice de conclusion, ils sortent « voir l’état +de leur Destinée sur le chemin du Tout-Puissant » : +et nous possédons une histoire de plus, achevée +par Schéhérazade…</p> + +<p>C’est pourquoi, Schéhérazade d’occasion, je me +décide à me soumettre aux injonctions de ma fantaisie, +comme obéissait la jolie favorite : « en toute +déférence et d’un cœur pur »… Et nous commençons.</p> + +<hr> + + +<p>Il était une fois deux amis, deux Parisiens, +fuyant en la monotonie du désert l’autre monotonie +des corvées mondaines, et cherchant, depuis +des mois, si les privations rendent l’esprit moins +inquiet, ou si leur âme se trouverait mieux « ailleurs ». +Car ils souffraient du mal d’être trop civilisés, +trop cosmopolites — d’avoir trop de fibres en +eux pour sentir la difficulté, l’amertume, la peine +et la sécheresse de vivre — plus assez pour paisiblement +jouir.</p> + +<p>Et tous deux revenaient maintenant, par la force +des choses, vers l’existence citadine. Ils pensaient +regagner soit Tripoli par Ghadamès, soit Ouargla +par Temassinine : ils ne savaient pas au juste ; ils +allaient presque au hasard, errant à travers des +sables mal définis sur leur carte. En France, si l’on +eût pu les voir, on les aurait déclarés perdus.</p> + +<p>Mais peu de danger de se perdre bien réellement, +avec un guide indigène — à moins d’être trahi par +lui. Et le guide des deux voyageurs (un voleur de +profession appelé Bou-Haousse) ne les trahissait +point. En organisant leur petit convoi, quelqu’un +leur avait dit : « Choisissez pour vous conduire un +brave imbécile, ou un brigand ; ni l’un ni l’autre +ne vous livrera aux divers Chaanba ou Touareg. » +Le conseil avait paru bon. Et Bou-Haousse s’étant +trouvé, brigand doublé d’imbécile, il fut engagé +tout de suite comme supérieurement idoine aux +besoins de la situation.</p> + +<p>Les voyageurs avaient désiré connaître le Sahara +dans la plus grande fougue de sa chaleur torride. +Oh ! qu’ils étaient servis à souhait !… Mais enfin, le +23 août, accablés jusqu’à l’agonie par la sensation +cherchée, ils convinrent de tourner bride (la corde +de leurs méharis) du côté des septentrions. Et crac !… +celui qui narre cette histoire se cassait la jambe ce +jour-là, fort adroitement, juste au-dessus de la cheville — incident +de voyage vraiment superflu.</p> + +<p>Je passe les cris, les exclamations. Nul secours +possible. Le guide, troublé sans doute par le malheur +du « Sidi », ne paraissait même plus certain de +la direction à suivre. Il expliquait au blessé (qui +comprend l’arabe et qui le parle aussi, mais très +mal), il expliquait comment, la dune ayant changé +son aspect mouvant, Allah seul pouvait reconnaître +la vraie piste à prendre. Et, pour être mieux entendu +de l’autre « seigneur », Bou-Haousse ajoutait en +français de circonstance :</p> + +<p>— Ya Sidi, y en a pas la route… y en a pas…</p> + +<p>Il était neuf heures du soir. Nous avions voulu +faire une étape au clair de la lune croissante, malgré +l’opposition de notre petite escorte qui redoutait +de marcher la nuit. Et cette lune malencontreuse +se cachait derrière de gros nuages — des +nuages sahariens, c’est tout dire, puisque ce pays +n’admet que l’excès.</p> + +<p>— Y en a pas la route…</p> + +<p>Mon ami jurait :</p> + +<p>— Et du bois ? y en a-t-il, du bois ?</p> + +<p>Puis, se tournant vers moi :</p> + +<p>— Je pourrais te soulager un peu, te fabriquer des +« attelles » afin de soutenir ta fracture. Nos fusils sont +trop lourds ; ne reposant sur rien, ils te tireraient +péniblement. Du bois… Il faudrait du bois…</p> + +<p>Bou-Haousse ne comprit pas d’abord. Quand il eut +compris, il s’exclama :</p> + +<p>— Ya Sidi ! y en a du bois, <i>bezef, bezef</i> !</p> + +<p>Alors il s’enfonça, quoique tremblant, parmi +l’ombre nocturne, et revint avec une forte brassée +de genêt saharien, sec et propre à faire une belle +flamme, mais où les rares fragments ligneux offraient +des aspects tortus.</p> + +<p>« Du bois », pour l’Arabe, c’est ce qui brûle. +L’infortuné Bou-Haousse fut ahuri de la colère du +seigneur français. Les chameaux broutaient les tiges +fanées que dédaignait cet exigeant maître… Et +nous restions là, enveloppés d’obscurité, ne sachant +à quoi nous résoudre, nous « sentant » pâles mutuellement, +lui de contrariété, moi de douleur.</p> + +<p>Et tout à coup — je n’oublierai jamais ce miracle — dans +le Sahara morne et sombre, où pas un être +ne semblait devoir exister, dans cette solitude muette +et quasi désespérée, l’air embrasé nous apporta la +palpitation d’un soupir humain… d’un chant… Les +notes infiniment suaves arrivaient à nos oreilles — mélopée +de tendresse plaintive, flottante, imprécise, +voluptueuse — prière d’<i>aâcha</i>, telle que la psalmodie +chaque soir l’Islam au faîte des mosquées.</p> + +<p>Je m’écriai, bouleversé :</p> + +<p>— Ai-je le délire, dis-moi ?</p> + +<p>Mon compagnon se penchait du côté de Bou-Haousse, +pour savoir. Mais Bou-Haousse, dont le visage faisait +une énigmatique tache grise sous son voile et son turban, +expliqua tout de suite, avant qu’on l’eût interrogé :</p> + +<p>— Ya Sidi… le <i>moudden</i> appelle au salut… à la +zaouïa de Mozafrane…</p> + +<p>Faiblesse morale ou dépression physique, je crois +presque que je pleurai.</p> + +<hr> + + +<p>Nous marchions. Mon pied flottait, lamentablement, +sur le cou de mon chameau. Nous allions +vers l’horizon d’où l’espérance était venue nous surprendre… +Nous nous dirigions, menés par Bou-Haousse, +guettant une imperceptible lumière qu’il +prétendait découvrir.</p> + +<p>Quand nous atteignions le sommet d’une des vagues +de sable, il la voyait, cette précieuse indicatrice. +Puis, redescendus dans les replis profonds, il ne la +voyait plus… Et nous, nous ne distinguions rien, ni +d’en haut, ni d’en bas.</p> + +<p>Mon ami demandait :</p> + +<p>— Qu’est-ce que Mozafrane :</p> + +<p>Et Bou-Haousse répondait, avec une emphase +mêlée d’une crainte, d’un étrange respect :</p> + +<p>— Ya Sidi, l’endroit prend son nom d’une colline +de terrain jaune. Mais sur la colline est la zaouïa des +Djazerti, grande <i>bezef</i>, riche <i>bezef</i> !</p> + +<p>J’écoutais à peine. Arriver… Arriver… Ne plus +porter suspendu ce membre fracassé… L’enthousiasme +arabe du guide m’impressionnait très peu. +J’avais vu en Algérie quelques zaouïas plutôt mesquines, +abris d’un marabout de troisième ordre. +J’ignorais les puissantes sectes du Sud, le nom de leurs +promoteurs — ou du moins je les oubliais, car bien +des choses ensuite devaient me revenir à la mémoire.</p> + +<p>— Tu souffres ?</p> + +<p>— Oui, beaucoup…</p> + +<p>Arriver… arriver… Quitter ces dunes… Ne plus +subir cette secousse du chameau… La lumière, +maintenant, devenait visible aussi pour nous… Elle +paraissait, disparaissait. C’était comme une petite +étoile allumée près des horizons de la terre — une +toute faible lueur, aussi fugace que les pâles fantômes +d’étoiles vraies, semés entre les gros nuages, +près des horizons du ciel.</p> + +<p>Arriver… arriver… arriver…</p> + +<p>Cependant mon ami s’inquiétait. Une idée lui +venait qu’il soumit à ma pseudo-science saharienne ; +et cette idée renfermait un soupçon : pourquoi +Bou-Haousse, jusqu’à l’heure de ma catastrophe, +n’avait-il soufflé mot de l’existence d’une « riche » +demeure voisine ? en ces pays où le moindre point +habité implique une halte près d’un puits, le rafraîchissement +de la soif ?</p> + +<p>— Voyons, insista-t-il, penses-y ; cela ne te +semble pas louche ?</p> + +<p>Tout, hors ma jambe, m’était indifférent. La logique +de ce camarade un peu méthodique m’agaçait, +me contraignant à parler.</p> + +<p>Je répliquai :</p> + +<p>— Ne te frappe pas. Cette zaouïa doit être un +simple campement, ou une pauvre coupole au-dessus +d’un méchant gourbi, comme à Temassinine…</p> + +<p>— Peu importe. Le guide n’aurait pas « brûlé » +Temassinine, n’est-ce pas ? Et pourtant ici, sans ton +accident, nous n’aurions même pas soupçonné ce +Mozafrane.</p> + +<p>Justement la lumière du port augmentait, phare +dans la nuit d’orage… Et j’avais de plus en plus +mal.</p> + +<p>J’interviewai pourtant Bou-Haousse. Or son langage +imagé (quand il parle sa langue maternelle) +nous révéla des périls probables, et soudainement +nous cloua au sol :</p> + +<p>— Ya Sidi ! que ton beurnouss ne se retire pas de +moi ! Ma langue s’était tue pour le bien : car les +Djazerti, leur cœur bat souvent contre les Français. +Un <i>Roumi</i> qui va chez eux, c’est <i>kif</i> le lièvre +qui va chez le chacal, <i>kif</i> la gazelle qui va chez le +chien sloughi. Un Grec et un Italien y ont trouvé +« la mort rouge », l’année dernière…</p> + +<hr> + + +<p>Comme Schéhérazade toujours, j’arrête mon récit +au temps le plus inopportun : la fatigue me terrasse. +L’air embrasé dessèche mon énergie, et mes mains +lasses retombent, me refusant la consolation du griffonnage — jusqu’à +cela !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p class="date">1<sup>er</sup> septembre.</p> + +<p>Des jours ont passé. Ma prostration (le <i>them</i> des +Arabes) veut bien m’accorder quelque répit, sauf +une reprise çà et là, vers l’heure du couchant. Et +je vais tâcher d’employer ce mieux à renouer le +fil de ma « narration ».</p> + +<p>Quand le guide nous apprit l’inimitié de ceux-là +mêmes dont nous espérions l’aide secourable, nous +demeurâmes consternés.</p> + +<p>— Ya Sidi, se justifiait Bou-Haousse, ya Sidi, +j’ai vu ta souffrance, et je me suis dirigé vers la +zaouïa, quoique sachant le danger. Ya Sidi, ma +langue s’est tue, là aussi, pour le bien. La force des +choses passe avant le choix. Mieux vaut encore +comme appui la broussaille épineuse que le trou +vide ; et, d’un sac de mauvaise farine, <i>inch’ Allah</i>, on +tire quelquefois d’assez bon pain.</p> + +<p>« La force des choses passe avant le choix » — évidente +vérité.</p> + +<p>Nous envoyâmes donc Bou-Haousse — avec la moitié +des Arabes d’escorte — parlementer à Mozafrane. +Des rochers émergeant du sable signalaient la fin +de la dune. La belle lumière étincelait, de plus en +plus brillante, si claire qu’elle empêchait de reconnaître +la masse ni l’importance des bâtiments +proches d’où elle émanait. Quelle durée, ces négociations… +Quelle torture, le poids et l’enflure de ma +cheville… Plusieurs chiens aboyèrent, des voix traversèrent +la nuit.</p> + +<p>Puis le silence de nouveau. Un vent brûlant +fatiguait nos fronts. Il paraissait souffler l’angoisse +sur le Sahara de mystère, sur le sauvage Désert +mal endormi…</p> + +<hr> + + +<p>Je l’ai su depuis :</p> + +<p>Un succès de nos troupes, au Chari et au Tchad, avait légèrement changé +la politique des Djazertïa. Et le grand chef actuel de « l’Ordre », +Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, +se trouvait actuellement loin +de Mozafrane, en route pour le Ouadaï. Il espérait +là-bas persuader de sa candeur nos chefs militaires, +et leur démontrer que lui, pieux chériff, n’avait jamais +soutenu Rabah, ni le fils de Rabah, ni le Mahdi +d’Omdurman…</p> + +<p>En de telles conditions, des Français à la rigueur +pouvaient être admis dans l’enceinte bénie, dans +cette maison fermée de Mozafrane, sans qu’on crût +nécessaire, pour si peu, de leur octroyer le trépas. +Leur présence même serait un gage. Et la zaouïa +se devait de les recevoir royalement. Deux semaines +ayant passé, il m’est possible aujourd’hui de m’expliquer +tout ceci ; mais alors je ne compris rien à +ce qui survenait, je n’essayai point de comprendre… +Et je ne trouve dans mon souvenir de ce soir-là +aucune réflexion raisonnable. Des impressions, oui… +des sensations…, comme des lambeaux de songe. +C’était elle qui m’attendait devant le seuil, je vous +assure — <i>elle</i>, la Mille et deuxième Nuit…</p> + +<hr> + + +<p>Je me revois, sotte épave inerte, descendu de chameau, +affalé au pied d’une longue muraille — puis +franchissant (soulevé entre les bras de deux nègres +qui viennent de surgir) la poterne compliquée… +Les deux colosses me sourient tendrement de leurs +soixante-quatre dents blanches. Ils m’encouragent :</p> + +<p>— Ya Sidi ! <i>Chouïa, chouïa</i>…</p> + +<p>Je sens autour de mon visage l’impression fraîche +et délicieuse d’un jardin, où les reflets de bougies +errantes couraient sur le tronc des palmiers, tombaient +sur d’autres touffes vertes. Je reconnais — de +si longtemps je ne l’avais entendu — le petit bruit +léger de l’eau, quand elle murmure sa fuyante, +agile, cristalline chanson.</p> + +<p>Je vois, je sens…</p> + +<p>Et de toutes parts des yeux brillants, des étoiles +bariolées sortent de l’ombre, s’agitent, se pressent, +s’éloignent, se rapprochent. Et des formes de beauté, +vêtues d’ors somptueux, se dérobent derrière la +foule. Et le chœur me jette ce vœu :</p> + +<p>— Que ta nuit soit avec le bonheur !</p> + +<p>Peut-être le mal physique (qui s’opposerait, même +en un autre état moral, à tout bonheur selon le +musulman), peut-être a-t-il développé ma « réceptivité » +nerveuse. Malgré mes atroces élancements +je jouis, je me dédouble pour ainsi dire. Je ne sais +plus si mon ami m’accompagne, ni si je suis transporté +dans quelque Bagdad de jadis, par le pouvoir +d’un <i>djinn</i>… ni si ces remuantes silhouettes ne sont +pas des djinns mêmes — des djinns transformés en +humains, jusqu’à l’heure de l’aube où l’« ange-coq » +fera fuir tous les maléfices avec toutes les +obscurités.</p> + +<p>Et le surnaturel me fait frissonner, au seul contact +de son apparence…</p> + +<hr> + + +<p>Mes deux nègres me répètent, du ton dont on +console les très petits enfants :</p> + +<p>— Ya Sidi… <i>chouïa, chouïa</i>…</p> + +<p>Chouïa… bientôt… un peu de patience… Et me +voici dans une cour immense, presque une place — puis +dans d’autres cours. Les « génies » nombreux +m’escortent. Combien sont-ils ? Des centaines. +Une odeur de benjoin, de musc, s’exhale des portes +entr’ouvertes. Le clair-obscur se joue sous de +basses colonnades sculptées. Et mes deux <i>négros</i> +soudain s’arrêtent, les bougies mouvantes aussi : +car en avant d’une profonde voûte, seul, rigide, +impérieux, un homme se tient, de vingt-cinq ans à +peu près, entièrement drapé de blanc, sauf la corde +de chameau qui rattache son voile neigeux.</p> + +<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">sanctum sanctorum</i> commence là, je le comprends ; +et d’instinct je me redresse, me tenant au +cou des porteurs ; je m’arrache à ma vision — ou +plutôt je la continue… N’est-il pas idéalisé pour +nous, le dialogue du cérémonial arabe dont les +mols simples et bibliques s’échangeaient déjà +dans l’Yémen ancien ?</p> + +<p>Un effort. Ma gorge se desserre. Je demande au +jeune « saint », très beau, très hiératique :</p> + +<p>— Le salut sur toi ! Es-tu le maître du logis ?</p> + +<p>Et ce personnage me répond, d’une voix sans +couleur et sans timbre qui semble venir on ne sait +d’où, peut-être des rochers sonores caressés par le +vent, peut-être de ces anges du second ciel qui +n’ont point de corps tangible :</p> + +<p>— Je remplis sa place à cette heure, selon la +volonté d’Allah-Puissant.</p> + +<p>Me voilà instruit. Désignant de mon index ma +poitrine, je m’annonce sans attendre davantage :</p> + +<p>— L’hôte de Dieu !</p> + +<p>Mon compagnon fait de même :</p> + +<p>— L’hôte de Dieu !</p> + +<p>Et le jeune homme aux vêtements blancs, qui +ne paraît point nous avoir écoutés, murmure les +yeux baissés :</p> + +<p>— Vous êtes ici dans votre maison…</p> + +<p>C’est tout — c’est assez. Accueil sincère ou non, +nous voilà donc abrités. La « mort rouge » dont +parla Bou-Haousse ne nous atteindra sans doute +point, jusqu’au jour où nous quitterons cette zaouïa +et où des émissaires du sabre pourront courir après +nous — puisque la « franchise » de l’hospitalité ne +nous couvrira plus de son égide.</p> + +<p>Je songe au droit, au devoir d’asile de certains +couvents, au Moyen-Age. C’est davantage qu’un +hasard, cette ère musulmane de l’Hégire qui +retarde de six cents ans…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p class="date">6 septembre.</p> + +<p>Je n’éprouverais aucun plaisir à revivre les +détails de mon « hissage » par un escalier de pierre +jusqu’aux appartements d’honneur — ni les phases +pénibles du traitement de ma fracture, sous la direction +de mon camarade, avec l’aide du vieux <i>taleb</i> +Si-Kaddour et de Barka, l’un des grands <i>négros</i>.</p> + +<p>Il « fallait du bois », circonstance qui m’avait frappé. +On en trouva, d’étrange et de précieux, parmi les +réserves de cet asile fantastique. Une des planches +de ma gouttière est en thuya, l’autre en cèdre du +Liban ; l’érable de Syrie, aux délicates mouchetures +satinées, soutient le bout de mon pied… Et +ce plâtre dur, très blanc, dans quoi furent trempées +ces mousselines indiennes, et qui prend en séchant +l’aspect du marbre, c’est le même que celui +dont sont faites les corniches, les volutes, les inscriptions +délicates de la Koubba des tombeaux, au +centre de la zaouïa — merveille de l’oasis sacrée. +De toute l’Afrique, d’une partie de l’Asie, les pèlerins +d’Islam viennent l’admirer. Ils arrivent ici, par +lentes caravanes, apporter des offrandes et chercher +le salut futur près des sépultures bénies — près de +la plus ancienne, surtout, celle de l’illustre et +défunt fondateur de l’Ordre, trisaïeul du chériff +actuel, le grand saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti. +Puis ayant vu, ayant baisé les tombes miraculeuses, +ils s’en retournent, les pèlerins. Ils s’enfoncent +dans ces contrées aux noms de barbarie noire : le +Borkou, l’Ouadaï, le Baghirmi, le Sokoto. D’autres +regagnent le Hedjaz à travers la Nubie anglaise. +D’autres regagnent le Maroc en passant (mi-craintifs, +mi-pillards) entre le Touat et la grande Hamada. Et +combien de noms encore pourrais-je énumérer, lointains +peuples asiatiques, ou tribus voisines de nomades +sauvages : celles par exemple des Chaanba de +l’Erg, presque tous dissidents aux armes françaises.</p> + +<p>C’est le territoire de ceux-ci qu’a dû traverser +mon ami lorsqu’il m’a quitté, quelques jours après +mon accident, rappelé à Paris par les obligations +les plus inéluctables. Pauvre cher garçon !… J’apprends, +de source à peu près sûre, que sans attaques +dangereuses il a pu atteindre des pays moins scabreux. +Je m’en réjouis, certes… Je devrais être +satisfait… insouciant… paisible ; et tout au contraire +mon âme se ronge. Les visites que je reçois, +presque du matin au soir, ne peuvent me remplacer +l’amitié française. La nouveauté du milieu ne sait +pas me faire oublier ma triste immobilité, et ces +affres « de ne rien savoir »…</p> + +<p>Ne rien savoir, ni d’ici ni de là-bas — ni de ceux +qui m’entourent, étrangers, ni des miens que j’ai +laissés…</p> + +<p>Il y a trois ans, j’étais venu déjà jusqu’aux parages +lointains de l’Oued-Mya, ressemblant aux dunes de +Mozafrane. Je les ai aimés, car ils sont prenants +et beaux. J’ai savouré paresseusement les jeux de +la divine lumière entre les sommets des collines +blondes, où le sable qui glisse compte seul le temps +enfui, et où manque le courrier de France. Mais, +lors de ce précédent voyage, j’allais, je marchais : +j’étais libre. J’ignorais donc l’âpre torture que je +ressens aujourd’hui, et qui de mon séjour en ce +lieu fait un calvaire.</p> + +<p>— Ya Sidi, m’exhorte Si-Kaddour, que te manque-t-il +parmi nous ? Tu es un oiseau de la mosquée : il +est bien nourri ; il entend louer Allah ; il boit au +bord d’un clair bassin ; il couche sur les tuiles vernissées. +Que te manque-t-il ?</p> + +<p>Il me manque « tout ». Et surtout de m’agiter, +pour rien, pour le plaisir, comme le petit oiseau des +tuiles, le petit passereau des rares minarets sahariens.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p class="date">8 septembre.</p> + +<p>J’ai laissé dormir pendant quarante-huit heures +mon chagrin ridicule. Et me voici calmé, sorti du +moins de cette tristesse qui mine en moi la santé +promise par Si-Kaddour.</p> + +<p>Ce matin encore, nous eûmes là-dessus, lui et +moi, une conversation fort animée.</p> + +<p>— Sidi, je réponds de ta cure ; je réponds de tout, +sauf les événements d’Allah. Mais permets-moi, +Sidi, de t’indiquer les préceptes de l’expérience. +Par la bénédiction sur toi ! pour mieux remettre ta +jambe, une saignée derrière l’oreille gauche te ferait +le plus grand bien. Le sang de l’homme doit se +traiter comme l’eau du puits : plus tu en tires, +plus elle est limpide. Et ce remède était adopté +dès le temps d’Abraham !…</p> + +<p>Mon silence encourage le verbeux Si-Kaddour. Il +agite sa barbe grise dans son voile blanc retenu par +une corde. Il étend le bras vers le ciel, pour prendre +à témoin soit Allah même, soit l’ange Djébril, soit +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Sublime, le Vénéré, +le Pôle Très-Élevé.</p> + +<p>— O Sidi, reprend Si-Kaddour, laisse-toi persuader ! +Tu es au-dessus de mes yeux ! Mon cœur +est pour toi comme celui d’un enfant pour son +père ! (Remarquons ici que j’ai trente-cinq ans, +et que le taleb Si-Kaddour serait plutôt sexagénaire ; +mais cela ne gêne en rien l’expansion de sa +rhétorique ni de son prolixe respect.) Quand tu +ne te sens pas bien, je ne suis pas bien non plus, par +la barbe du Prophète ! Je ne trouverai point le repos +tant que ta complaisance ne m’aura pas permis +de te faire faire cette saignée, au bas des cheveux, +ici, ici…</p> + +<p>Sa main ridée, vieille griffe sans méchanceté, +s’approche de ma nuque avec des gestes inquiétants. +Je proteste, je me fâche. Je refuse avec la même +véhémence les pointes de feu, les frictions sympathiques +de graisse d’autruche sur « la jambe qui n’a +point de mal » — et même l’eau d’une sainte fontaine, +Aïn-Selam, laquelle jaillit un jour d’autrefois +sous les pas bénis de Bou-Saad, ce sublime Bou-Saad-ed-Djazerti.</p> + +<p>— Comme tu voudras, Sidi, soupire enfin le rabroué. +Tu restes le maître du savoir et de la perspicacité…</p> + +<p>En réalité, il se sent froissé dans l’âme, il me +boude, il s’éloigne. Moment de stratégiques concessions. +Si-Kaddour devient plus humain. Il émet +d’utiles avis sur la position de ma jambe engainée, +sur le moyen de la soutenir, à l’aide de coussins… +Il enseigne mon domestique d’occasion, Bou-Haousse. +Il lui suggère patiemment l’art de me +bien servir, sans m’irriter jusqu’au paroxysme. +Cela m’attendrit, et je sens à mon tour le remords +de mes précédentes rebuffades. Pour dédommager +le pauvre taleb, me montrant bon prince, je lui +soumets mes intentions de convalescent : l’autre +jour, par exemple, celle de « noircir » ces présentes +pages, autant que je le pourrais sans trop de fatigue — on +dit cela au médecin, toujours. Je le flattais, +espérant obtenir de lui une plume neuve, absolument +comme de son maître un petit écolier.</p> + +<p>Mais, en flatterie, je suis vite dépassé :</p> + +<p>— Ya Sidi, ta sagesse passe en hauteur le palais +de Salomon ! Par mes yeux ! pourvu que tu n’en +abuses point, c’est une idée géniale que tu as là : +car l’écriture des hommes de bien plaît à Dieu +Tout-Puissant. J’ai lu sur ce point, Sidi, des gloses +bien intéressantes dans le docte Sidi-Khelil et dans +le <i>Rihan-el-Kouloub</i>, ouvrage principal dicté par +Notre-Seigneur ami d’Allah, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !!…</p> + +<p>Discourant ainsi, le digne taleb tira de son écritoire +de corne, accrochée sous son beurnouss, une +plume en roseau. Il me la présenta pompeusement, +comme si c’eût été la clef des trésors djazertiques, +ou celle de l’entrée du septième ciel.</p> + +<p>— Voilà, voilà ton affaire, Sidi…</p> + +<p>Or, son étonnement fut extrême à me voir hésiter +devant l’engin. Pour me convaincre de la supériorité +du procédé, il faisait glisser le roseau de droite +à gauche, souplement, en travers d’un de mes +feuillets.</p> + +<p>— Regarde, Sidi : aussi vite que court le cheval +noble, voici la <i>chahada</i> tracée : « <i>la illah ill’ Allah</i>… »</p> + +<p>Brave Si-Kaddour… La différence de nos races +est tangible dans ce frêle objet primitif, et dans +ton geste renversé, et dans ces pieuses syllabes qui +te paraissent nécessaires au début de n’importe +quel travail… Tu n’as même point à la pensée que +ce Roumi dont tu prends soin puisse « écrire en +son pays » sans invoquer, d’abord, le Dieu suprême !</p> + +<p>« La illah ill’ Allah… »</p> + +<p>Islam qui me frôle soudain, plus intime, plus +pénétrant, plus compréhensible : tout autre que je +n’avais cru… Mélange d’idéal sensuel, éperdu, de +bouffonnerie parfois détraquée, il me paraît vraiment +de plus en plus pareil à ces contes d’Orient, +dont la robustesse hilare est reconstituée pour moi +dans ce séjour forcé — en s’atténuant un peu de +piété, de mysticisme, d’élans vers la joie des +anéantissements divins — car c’est ici, ne l’oublions +pas, une zaouïa-mère, sanctuaire, couvent, +hospice, école théologique, et domaine princier à +la fois, foyer d’intrigues et de domination. Sans cette +autre plume d’acier, <i lang="de" xml:lang="de">made in Germany</i>, enfin trouvée +par Si-Kaddour au fond des pièces où s’accumulent +les cadeaux venus de Syrie, de Turquie, +j’oublierais que je suis Parisien, vivant au lugubre +<small>XX</small><sup>e</sup> siècle… Je me croirais fils du khalife de +Bagdad, et j’emploierais à des phrases dorées +l’encre bourbeuse que mon encrier de terre verte +m’offre bénévolement, de tout le zèle de ses sept +trous (nombre fatidique).</p> + +<p>Au lieu de cela, vais-je décrire les objets qui +m’entourent ? ou ma longue chambre blanchie à la +chaux ? Mais quand j’aurai précisé : tant de mètres +d’un sens et tant de l’autre, il n’y aura que des dimensions. +Amis qui me lirez, rien n’ira vers vous de +cette nudité mélancolique, toujours un peu ruinée, +des choses musulmanes… Vous ne sentirez pas +la fraîcheur des faïences claires dont les arabesques +couvrent le sol. Vous ne comprendrez pas l’agrément +doux de la fine poussière qui voile de gris le +marbre candide, le <i>zli-zli</i> de la petite cheminée, à +la mode franque, venue sur le dos d’un chameau +depuis Tripoli-Barbaresque où la générosité d’un +fidèle l’acheta de quelque Italien…</p> + +<p>O poussière d’Islam, à l’odeur d’aromates et +d’amour et de suint, tu tombes lentement, voluptueusement, +puis tu restes… Tu restes quand nous +passons… tu donnes, aux objets récents, la vétusté +noble des choses jadis ensevelies, poudre de paisible +néant, poudre de résignation…</p> + +<hr> + + +<p>Pas de meubles pour couper la monotonie des +parois interminables — sauf un coffre de Smyrne, +un chef-d’œuvre, dans la gloire atténuée de ses +nacres, de ses ivoires et de ses vieux bois… Une +lampe d’argent s’accroche par une cordelière rose, +en soie pâlie, aux petites poutres serrées peintes +couleur d’émeraude. Et sur une parcelle de l’étendue +des faïences je gis, moi et mon tapis — ce +dernier objet, cadeau d’un adepte marocain à la +zaouïa de Mozafrane. Le donataire de cette couche +un peu dure serait convulsé d’horreur, s’il savait +son pieux hommage voué au service d’un impur +Roumi, chien fils de chien !</p> + +<p>— Cependant (me dit le bon Si-Kaddour), vous +autres chrétiens ne nous venez pas à l’encontre autant +que les idolâtres, ni à la traverse autant que +les Juifs. Car des quatre « Livres » descendus des +Cieux — Allah daigne par eux nous instruire ! — vous +en reconnaissez trois. Et vraiment, par la bénédiction +du Puissant qui t’a fait et m’a fait, nous +serions <i>kif</i> des frères, sans la détestable erreur dont +vous êtes abusés — pardonne ma franchise, ô Sidi ! — l’erreur, +l’horrible erreur vous amenant à prendre +Notre-Seigneur Aïssa (Jésus) pour le Fils de Dieu, +et non pas, comme nous, pour le souffle incarné +de Dieu…</p> + +<p>Il ne m’épargne là-dessus ni les commentaires +des Hadits, ni la Souna, ni le docte Sidi-Khelil. Je +ne parais sans doute pas convaincu : alors le vieux +taleb s’installe, les jambes croisées, au bord du +tapis. Barka le <i>négro</i> nous apporte deux minuscules +tasses de thé relevé d’un brin de menthe — puis +il s’assied aussi. Mon Bou-Haousse se rapproche, +troisième auditeur très attentif. Et Si-Kaddour, +sans pitié, ouvre lentement le Koran +même, son gros livre parcheminé dont la tranche +couleur d’azur s’orne d’une inscription dorée : <i>Ne +me touche qu’avec des doigts purs.</i> Et il me lit des +versets de la cinquième sourate :</p> + +<blockquote> +<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux !</p> + +<p>Tu reconnaîtras que ceux qui nourrissent la haine la plus +violente contre les fidèles sont les juifs et les idolâtres, et +que ceux les plus disposés à comprendre les fidèles sont les +hommes qui se nomment chrétiens : c’est parce qu’ils ont +des prêtres et des moines, et parce qu’ils sont sans orgueil.</p> +</blockquote> + +<p>Il s’interrompt, l’empressé Si-Kaddour, pour rappeler +les serviteurs à l’ordre. De sa propre main +mal lavée, il chasse des mouches impertinentes +voltigeant près de mon visage. Les mouches fuient, +et reviennent aussitôt que le taleb s’est replongé +dans la « Parole ».</p> + +<p>— Ya Sidi ! je trouve encore, avec la permission +d’Allah, ceci, sainte sourate deuxième :</p> + +<blockquote> +<p>Dieu est le patron bienveillant de tous ceux qui croient en +lui…</p> +</blockquote> + +<p>Ses besicles énormes font à Si-Kaddour de gros +yeux de chat-huant. La corde qui ceint son chef +vénérable oscille en mesure, rythmique et convaincue. +Puis il se tait, — il médite — et le grand +silence saharien, parfumé de menthe, plane sur +nous…</p> + +<p>Pauvre Si-Kaddour !… Malgré son savoir, il +possède une des âmes innocentes parmi les instruits +de la zaouïa — la plus innocente, la seule innocente, +je crois. Eussé-je été un officier de nos « bureaux +arabes », amené hors de nos territoires par accident, +l’on aurait placé près de moi, au lieu de ce brave +vieux, quelque taleb plus jeune, bien retors, bien +flatteur, avec mission d’extraire de ma cervelle tous +les renseignements possibles et impossibles. Mais +je ne suis qu’un touriste, un demi-<i lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</i>. Et +l’on a compté sur Si-Kaddour pour ne me donner +aucune lumière politique, aucune, sauf sur ce qui +concerne la grandeur et la prospérité de la Confrérie. +On espère faire ainsi de moi un inconscient émissaire +qui, plus tard, proclamera la force d’une puissance +occulte, immense, avec laquelle il faut compter.</p> + +<p>Où (d’après les Djazertïa) porterai-je l’écho de +cette renommée ?</p> + +<p>Mais à Paris… en ces endroits d’influence qu’ils +ignorent eux-mêmes… en quelque lieu que ce soit +où l’on intrigue, où l’on susurre les nouvelles de +l’Orient et de l’Occident… où l’on agite les questions +d’alliances européennes, de suprématie plus ou moins +imaginaire des puissances — les questions anglaise, +allemande, italienne, balkanique, turque, arménienne, +égyptienne, russe, indoue — tout ce qui retentit +au cœur de l’Afrique, et par quoi le réveil +d’Islam croît ou décroît.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque Si-Kaddour eut assez longtemps réfléchi, +il redemanda du thé, l’attendit, le but, et fit d’une +voix persuasive :</p> + +<p>— Ya Sidi, par ta tête chérie, nous aimerions +beaucoup les Roumis si les Roumis ne venaient +chasser sur nos terres… Nous les aimerions, et moi +je t’aime, ô Sidi. D’ailleurs, par le Jour de la Rétribution, +crois-moi : de son vivant Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti +ne se sentait point l’ennemi +des chrétiens. Il admettait tous les pouvoirs et +toutes les croyances de bonne foi. Quand sa bouche +vénérée entretenait ses disciples, il leur répétait +bien souvent, à Sidi, le symbole des Trois Barques. +Et ses paroles étaient de miel… et ses enseignements +étaient d’or pur…</p> + +<p>Naturellement j’ai dû subir la parabole des Trois +Barques, sœur de celle des Trois Anneaux. Et je +constatai, une fois de plus, que, si les peuples des +neiges arctiques célèbrent dans leurs poèmes le +brillant soleil toujours chaud, les peuples du Sahara, +privés d’eau jusqu’à la souffrance, montrent une +curieuse inclination aux comparaisons maritimes, +fluviales, nautiques — tant l’homme aspire à ce +qu’il n’a pas.</p> + +<p>— Ya Sidi… Un père avait trois enfants. Lorsqu’il +sentit l’heure venue de boire sa dernière tasse, il +dit à ses fils : « Écoutez ! Vous trouverez au rivage +trois barques amarrées, toutes semblables ; mais +une seule est vraiment la barque du salut. L’aîné de +vous prendra la première en comptant de la direction +de la Mecque, le second la seconde, et l’autre la +troisième. J’ai eu soin de réserver la meilleure part +à mon enfant préféré… » Là-dessus, il s’en alla +voir de l’autre côté de la vie. Les fils pensèrent tous +trois : « C’est moi le préféré ; c’est moi que mon +père chérissait ; j’étais la fraîcheur de son œil. » +Et ils naviguèrent confiants, par Allah, malgré les +tempêtes. Chacun disait aux deux autres : « J’ai la +barque du salut ! » Et Dieu-Puissant ne les en +châtiait point parce qu’ils étaient sincères…</p> + +<p>Puis soudain, changeant de ton, Si-Kaddour +entonna les louanges du fondateur de la Confrérie +djazertique :</p> + +<p>— Ainsi parlait Sidi-Bou-Saad, le Sublime. Tout +ce qu’il fit fut élevé ; tout ce qu’il créa fut durable. +Rien qu’en cette zaouïa-mère de Mozafrane, ô Sidi, +mille et cinq cents esclaves cultivent les jardins. Et +ils sont heureux… Les pèlerins sont hébergés et +nourris, les déguenillés sont vêtus, les persécutés +sont soutenus, les infirmes sont gardés et soignés, +les enfants sont instruits dans la voie du Seigneur… +Des <i>eulémas</i> plus érudits que le grand chériff de la +Mecque forment des savants qui vont répandre la +science d’Allah à travers le monde des croyants. Et +nous avons d’autres zaouïas, Sidi, dans tous les +pays lointains, même hors de l’Afrique : trois en +Arabie, sept en Asie turque, deux à Stamboul ! Les +Djazertïa ont fait musulmanes, depuis trente ans, +les contrées noires idolâtres, du fleuve Nil au fleuve +Niger. Mais je le reconnais : la perle fine du collier, +le rubis de la couronne, par Allah qui ne rêve +jamais, c’est Mozafrane. Les dons des frères y +affluent, s’y concentrent, et d’ici retombent en +pluie d’aumônes sur tout l’univers d’Islam !…</p> + +<p>Il était pâle d’enthousiasme, le vieux taleb, et +cette exaltation me pénétrait peu à peu, fluide +bizarre. De nouveau je me sentis frissonner : un +petit vent de délire passa près de mon front trop +chaud. Le soir tombait. Nous nous taisions. Les +faïences prenaient, dans la demi-obscurité, un +éclat nacré, fantastique. — Fantastique — ce mot +revient sous ma plume, malgré moi…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p class="date">9 septembre.</p> + +<p>Cette zaouïa m’impressionne. A certaines minutes +une émotion se déclenche en moi, qui tient de la +jouissance et de la douleur… Mon état maladif +entre ici pour quelque chose, et je m’abandonne +trop volontiers à ce trouble.</p> + +<p>De menus, très menus faits m’agitent inexprimablement.</p> + +<p>Ainsi la visite quotidienne (et solennelle) que +me font les Saints, les Djazerti. Une vaine formalité, +pourtant, et si calme !</p> + +<p>Tous les hommes de la famille ensemble, frères, +oncles, neveux, cousins du chériff, ils se déplacent +vers quatre heures, après la prière d’<i>aâsser</i>. Et +justement, chaque fois, je viens d’entendre de loin, +par lambeaux étouffés, les litanies de leur « Ordre », +dont le bourdonnement voluptueux semble un confus +soupir d’amour… Je ne suis plus de complet +sang-froid quand ils entrent à la file, muets, lents, +mystérieux, la main sur leur cœur, en leurs vêtements +tous pareils. Du blanc, rien que du blanc +de laine, plus souple que les souples soies. Une +apparence liliale de lévites, les uns maigres comme +des fakirs, les autres trop bien nourris. Mais ils +sont beaux ; ils sont étranges… Ils ont de pénétrants +yeux noirs…</p> + +<p>Ombres qui glissent, ils s’approchent. Des esclaves +ont déroulé sur les faïences, près de mon +tapis, d’autres tapis. Alors ils s’affaissent d’un +écroulement uniforme, faisant autour de moi le +cercle, les Djazerti, les Sphinx. Ils me contemplent : +et moi j’emplis mes yeux de leur aspect hiératique…</p> + +<p>Ils ont bien, je crois, en avançant, demandé de +mes nouvelles. Mais les brèves paroles, si basses, +ont passé sans être un bruit. Et ce silence qu’on +écoute est plein d’inconnu… Il protège à la fois, et +menace… Il est puissant, enveloppant, violent : +expectative de fauves ou de dominateurs…</p> + +<hr> + + +<p>Ce sont, pour la plupart, des hommes touchant la quarantaine. +Quelques-uns âgés : Si-Mesroud-ben-Mohammed, +Si-El-Bachir-ben-Naïmi-ben-Taïeb, +et d’autres noms dont je vous fais grâce. Deux +jeunes beurnouss seulement se trouvent là, parce +que proches héritiers de la « bénédiction », de la +<i>baraka</i> très sainte. C’est l’un d’eux, Si-Ahmed-ben-El-Aïd, +neveu du chériff actuel, qui me reçut à +l’arrivée — les fréquents revoirs n’ont point amené +la moindre détente entre lui et moi.</p> + +<p>Ces rocs vêtus de neige tiède sont escortés, au +second rang, de rochers d’importance moindre. Par +exemple (très vaste beurnouss), Si-Djelloul-ben-Embarek, +grand <i>oukil</i> des tombeaux, administrateur +de la zaouïa ; puis l’émacié, l’austère +Si-Kouïder-ben-Mohammed, <i>cheikh</i> de l’école théologique, +supérieur direct de mon vieux Si-Kaddour. +Ils forment, avec le <i>khodjah</i> (secrétaire), la suite +aphone des Djazerti — tout comme plus modestement +Si-Kaddour, blotti derrière moi, et Bou-Haousse, +aplati au mur, forment la mienne…</p> + +<p>Et les minutes coulent… et nous nous taisons +tous…</p> + +<hr> + + +<p>Puis, sans un froissement de leurs draperies, +sans une parole qui dérange le pli sanctifié de leur +bouche, ils se relèvent et s’en vont, comme ils +étaient venus, lents, mystérieux, une main sur leur +cœur plein d’intrigues. Chacun espère avoir un +jour, entière ou partagée, l’autorité djazertique, +celle qui gouverne les « Frères » à travers la distance +énorme du Caire au Congo, du Maroc au +Darfour, du Sénégal au Tchad, et ceux d’Asie +Mineure et de Turquie… Chacun aspire à l’héritage +divin : « bénédiction », « étincelle », <i>baraka</i> de +l’ancêtre, du fondateur de toutes leurs joies sacrées +ou profanes, ce vieil illustre Sidi-Bou-Saad, mort +il y a cinquante ans…</p> + +<p>Il fut le premier Djazerti.</p> + +<p>Ses descendants directs portent ce titre patronymique ; +ses simples adeptes sont nommés les +« Djazertïa » — substantif dérivé dont nous possédons +l’analogue : les Bonaparte, pour la famille elle-même, +et les « Bonapartistes », pour les partisans<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Ce départagement du nom s’applique aux divers Ordres. Ainsi +la réelle Confrérie des <i>Tidjanïa</i>, dont la zaouïa-mère se trouve à +Aïn-Mahdi, nomme les membres de la famille sainte, héritiers du +fondateur : les Tidjani. (Note de l’auteur.)</p> +</div> +<p>Mais aucun dévouement de chez nous, voire +celui d’un grognard envers le Petit Caporal, ne +peut donner l’idée de cet abandon mystique, de cet +anéantissement de l’affilié entre les mains de son +Maître. <i>Tout</i> disparaît : l’initiative, le vouloir +propre, la possession personnelle, l’attachement +familial — l’individualité entièrement fondue dans +un seul <i>Moi</i>, que symbolise la <i>baraka</i>…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p class="date">10 septembre.</p> + +<p>— O Si-Kaddour, disait ce matin Bou-Haousse +au lieu de brosser mes vêtements, Si-Kaddour, je +voudrais recevoir aussi le <i>dikhr</i> des Djazerti…</p> + +<p>Le vieux taleb releva les besicles de corne à +l’aide desquelles il cherchait je ne sais quel argument +dans un vénérable bouquin, compilation des +doctrines du grand aïeul. Cela s’appelle : <i>La Source +jaillissante, ou l’Arrivée aux Désirs et à l’Immanence +céleste, par le Maître généreux, le Refuge parfait, le +Pôle supérieur, Celui qui dévoile aux hommes le +chemin droit, Notre-Seigneur le Cheikh et Chériff +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.</i></p> + +<p>Lorsque Si-Kaddour (trop souvent) me lit cette +kyrielle, il baise ensuite sa main qui toucha les +lettres formant le nom du Saint, le nom béni, et +ajoute ardemment :</p> + +<p>— Que Dieu Très-Haut soit satisfait de Lui !</p> + +<p>Mais je m’égare. Il s’agit du vœu que formait +l’exquis Bou-Haousse.</p> + +<p>— O mon fils, lui répondit le taleb, ton souhait +part d’un bon mouvement, car la religion maintient +l’homme comme le mors maintient le cheval. +Cependant n’es-tu pas déjà initié à quelque autre +« Ordre » religieux ?</p> + +<p>Certainement, Bou-Haousse l’était. Ces associations +musulmanes, avec un succès divers, se partagent +les âmes compliquées et naïves du continent +noir. Et bien des Sahariens appartiennent sans trop +de scrupule à plusieurs confréries à la fois.</p> + +<p>Bou-Haousse, de son capuchon, tira lentement +un chapelet qu’il n’osait plus porter au cou depuis +l’approche de Mozafrane.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, je suis <i>Khouan</i> des « Khadrïa<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Confrérie réelle fondée par Sidi Abd-el-Khader-ed-Djilani.</p> +</div> +<p>— Les Khadrïa, ô mon fils, sont des saints qui +marchent comme nous dans une Voie généreuse.</p> + +<p>Vieux renard de Si-Kaddour ! Sa bouche louangeait +les Khadrïa. Mais son geste, son regard les +dédaignait, les méprisait, précipitait dans l’abîme +ces concurrents des Djazertïa.</p> + +<p>— Les Khadrïa, ô mon fils, acceptent, je le sais, +que leurs « Khouan », leurs frères soient à eux en +même temps qu’à d’autres. Allah est Grand et +Miséricordieux ! Mais nous, les Djazertïa, n’admettons +pas avec nous le troupeau des Khadrïa. Par +la barbe du Prophète ! une âme ne peut chercher la +Voie menée par deux guides… Le vaisseau sombrera +dans la mer, s’il y a deux capitaines se mêlant +de le diriger…</p> + +<p>Bou-Haousse, humble en sa modeste gandourah +de coton blanc, hochait la tête.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, c’est une chose grave, pour le +chien, de renoncer à sa tente et de s’enfuir vers un +nouveau maître.</p> + +<p>Le bon taleb hochait la tête également. Leurs +deux coiffures — gros paquets blancs ceints d’une +corde — semblaient s’agiter en mesure, et d’accord.</p> + +<p>— Oui, tu as raison, mon fils. Par la bénédiction +de Sidi-bou-Saad, tu as raison. C’est une chose +grave. Réfléchis, avant de te décider.</p> + +<p>Puis changeant de timbre et d’une allure impérieuse :</p> + +<p>— Mais tu dois savoir, ô mon fils, que nos +maximes sont sévères : ainsi l’a voulu Sidi-bou-Saad, +le Sublime, le Vénéré. Qui veut être parmi +nos « Khouan » s’astreint à sept règles, ô mon fils :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Porter son chapelet à la main et ne pas l’étaler +sur sa poitrine, ostentation d’orgueil nuisible ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> N’avoir aux réunions d’amis ni <i>tar</i> ni autres +instruments de musique profane ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Ne pas danser ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Ne pas chanter, fût-ce même des paroles +pieuses ;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Ne pas fumer ;</p> + +<p>6<sup>o</sup> Ne pas respirer la poudre de tabac ;</p> + +<p>7<sup>o</sup> Ne pas boire de café, et seulement du thé qui +rend les cœurs paisibles et les esprits sages.</p> + +<p>Tu me comprends bien, ô mon fils ?</p> + +<p>Certes, il comprenait bien, le guide Bou-Haousse : +car une grimace ondulait à travers ses traits brunis. +Si-Kaddour crut devoir faiblir d’une petite +concession, et dit, hésitant :</p> + +<p>— La seule de ces règles, ô mon fils, qui puisse +recevoir une atteinte, est celle dont le numéro +d’ordre correspond au dernier doigt de ta main. Oui, +si tu es riche, à la rigueur, tu peux fumer : mais tu +fais mieux de t’abstenir. Et si tu es pauvre, pourquoi +diminuerais-tu ainsi la farine destinée au +couscouss de tes enfants ?…</p> + +<p>Ici la volubilité revint avec l’intransigeance, et +le vieux taleb acheva (et ses phrases tombaient, +grêles, drues et rapides sur la tête de Bou-Haousse) : +Mais, ô mon fils, du jour où tu entreras +parmi nos « Khouan », où tu recevras le <i>dikhr</i> et +notre chapelet pour réciter le dikhr, de ce jour-là tu +ne discuteras plus ces choses de détail. Ton obéissance +sera tout entière à ton cheikh, puisque tu +lui appartiendras toi-même, et tes femmes, et tes +enfants, et tes biens périssables, et ton âme qui ne +périt pas. Tu ne devras plus être qu’un serviteur, ô +mon fils, un instrument sous des doigts habiles. +Tu devras te laisser manier, comme le cadavre +entre les mains du laveur des morts !…</p> + +<p>Le silence, le prodigieux silence régna de nouveau +dans ma chambre, entre les poutrelles vertes +et les faïences à l’éclat nacré… Le silence saharien… +Très difficilement je me retournai sur mon +coude : je voulais mieux voir le visage des deux +interlocuteurs maintenant méditatifs.</p> + +<p>Si-Kaddour, le front bas, paraissait penaud, confus. +Probablement craignait-il d’avoir — poussé +par l’excès de son zèle — trop dévoilé devant le +Roumi les secrets qu’il faut cacher. L’inféodation +des <i>Khouan</i> ne regarde point les profanes.</p> + +<p>Bou-Haousse, au contraire, qui tout à l’heure +rechignait devant la simple idée de ne pas fumer, +exultait d’une sorte d’allégresse, joie de sacrifice, +ardeur extatique et concentrée. « Tu te laisseras +manier comme le cadavre par le laveur des morts… » +Ah ! qu’ils ont bien compris, ces félins « manieurs » +d’âmes, à quel point les races qu’ils dominent ont +besoin de se donner ! Ils ouvrent les bras, ces habiles +tyrans, et les peuples s’y précipitent, eux et +leur conscience, leur avoir et leurs armes, leur vouloir +de crimes et leur vouloir de vertus. Et voici +que ces « Ordres » divers, ces affiliations, qui végétaient +en pays musulman à partir du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle de +notre ère sans avoir beaucoup augmenté le nombre +de leurs rares adeptes, voici qu’elles conquièrent +le monde, depuis vingt ans. Voici que par elles +l’Islam en marche gagne de toutes parts sur le +bouddhisme d’Asie, sur le fétichisme d’Afrique. +Voici que deux cents millions de <i>Khouan</i> (sans compter +les mahométans de souche très orientale, les +Ouahabites, les Bâbistes, tous ceux opposés au principe +du « dikhr »), voici que ces deux cents millions +portent jusqu’à la Sibérie, jusqu’à l’Australie +les étendards du Prophète et les versets du Koran…</p> + +<p>Et je me demande, étonné, par quels moyens ? +par quel pouvoir ?</p> + +<p>Les « Ordres » promettent, je le sais, l’extase mystique. +Mais il semble tout d’abord qu’entre l’extase +et l’intellect populaire la distance soit trop immense +pour que suffise ce seul appât, ni le bonheur +« d’être à un cheikh ». Ne serait-ce point plutôt +ceci : par ce fait de supprimer une petite +partie des joies corporelles, juste de quoi faire sentir +un joug, <i>ils</i> enveloppent les autres satisfactions +d’une sorte d’idéal fruste ?…</p> + +<p>Nous aurions ainsi la formule :</p> + +<hr> + + +<p>Se priver pour jouir.</p> + +<p>Et jouir de temps à autre, avec l’intensité d’une +crise — en corrigeant, par l’extrême atteint dans +l’excès, la trivialité matérielle des gestes ou des +actes…</p> + +<hr> + + +<p>Je songe, écrivant ces lignes, au festin qu’on me +sert chaque soir — à ce luxe sauvage de viandes et +d’argenteries dont aucune de mes instances n’a pu +me délivrer, fût-ce aux jours fiévreux où nul des +mets n’approchait de mes lèvres.</p> + +<p>— Ya Sidi, m’affirme le vieux taleb, tu es l’hôte +de Dieu. La zaouïa serait méprisée si nous ne te +présentions point le repas d’hospitalité.</p> + +<p>C’est-à-dire la grande <i>dhiffa</i> des Arabes, les plats +succédant aux plats, et d’autres, jusqu’à l’arrivée du +mouton rôti entier. Mais ce qu’on n’imaginerait pas, +c’est ce banquet pour moi seul… tout seul. Si-Kaddour +se retire après m’avoir assuré une fois de plus +des utilités de la résignation. Bou-Haousse et Barka +le nègre descendent aux cuisines. Et je suis entouré +par d’autres noirs quasi muets, qu’on revêt en +l’occasion de vestes somptueuses, aux couleurs +tendres et pâlies. Ils apportent, sans un bruit, les +flambeaux d’argent, les bassins d’argent, les gobelets +d’argent près du tapis que je ne quitte jamais : +une accumulation de trésors, un écroulement des +vaisselles de Sardanapale… Mais Sardanapale ne +soupçonnait pas de telles ciselures, quelques-unes de +pur Louis XV, et le reste de la bonne époque italienne. +D’où cela vient-il ? Où cela s’est-il caché, le +long des siècles, jusqu’à ce que des <i>Khouan</i> dévots +l’achetassent en vue d’en faire don ?</p> + +<p>Et les sirènes d’un « surtout », blafardes, nerveuses +et fines, scintillent sous la lueur mouvante +de bougies turques, violemment parfumées. Et des +fruits, des gâteaux étranges s’accumulent en de précieuses +coupes qui furent des « widerkomm » d’honneur, +au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, sur les bords du Rhin. Et je ne +sais plus où je vis, moi, tant cet orgueil qui jette à +mes pieds les richesses d’un musée me déroute, et +tant ces objets désuets, parfois tarés de « bosses » +malheureuses, ont l’air surpris de se voir en ce pays, +patinés de poussière d’Islam.</p> + +<p>Le repas dure longtemps. Les chairs abondantes +s’étalent, qu’on renouvelle et remplace en silence — en +silence toujours, sans que j’aie touché parfois +à l’une d’elles. Et cette odeur animale de cire chaude +et de jus — cette saveur d’épices mêlée à des relents +de benjoin — cette bête rôtie de laquelle l’agenouillement, +sur un vaste plateau guilloché, semble me +demander grâce — tout cela me répugne et m’attire +à la fois. La griserie qui nous vient du sang monte +à ma tête peu solide… Je suis seul, tout seul… Je +ne mange pas, ou à peine. Et le service se continue +comme si des spectres invisibles devaient venir se +rassasier à cette orgiaque profusion. Et parfois un +vertige me prend… Je crois les apercevoir, les revenants +du Désert, les ancêtres des Saints actuels. Ils +agitent, autour des grands plats, leurs mains de +squelettes. Les bougies roses, qui grésillent dans +l’air tiède et lourd, me semblent les cierges heureux +de leur festin de famille. Et l’eau (dont un mince +filet passe au pied de ma fenêtre, et dont le murmure +grossit à celte heure d’arrosage nocturne) me +paraît la voix des fantômes, essayant de dire encore +les litanies des Djazerti, ce balbutiement voluptueux +qui fait rêver aux soupirs d’amour…</p> + +<hr> + + +<p>Si de telles impressions montent en moi, Roumi +fils de chien, le chef arabe ou congolais ou kurde +doit en éprouver de très fortes lorsqu’on lui sert +une <i>dhiffa</i> semblable — sensations éloignées des +miennes, mais plus délicieuses, profondes et ineffaçables. +Et de même aussi, le régal moins somptueux +offert aux vulgaires pèlerins doit agir prodigieusement, +par les sens et par l’esprit, sur des +malheureux accoutumés aux privations, pasteurs de +la brousse, errants des sables.</p> + +<p>Mais j’anticipe. Je n’ai pas aperçu les pèlerins +que chaque jour amène à Mozafrane. Je ne connais +pas leurs bombances.</p> + +<p>Pendant les huit ou neuf semaines de repos qu’exige +une jambe cassée en ce climat brûlant, je suis condamné, +si nul miracle n’intervient, à vivre le <i>Voyage +autour de ma chambre</i>. Un hasard méchant me +bloque, avec le tapis du Maroc et le coffre de Smyrne, +derrière ces murs épais, sur les faïences nacrées, +sous les poutres vertes. Il me donne pour seules +consolations les propos de Si-Kaddour et cette +médiocre joie d’écrire — d’étouffer sous des mots +mon continuel élan vers la liberté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p class="date">11 septembre.</p> + +<p>J’ai demandé à Si-Kaddour, en buvant le thé de +midi — et les mouches bourdonnaient, avides, au-dessus +de nos tasses :</p> + +<p>— Une chose m’étonne. Comment le chériff de la +Mecque, grand pontife de l’Islam, tolère-t-il le pouvoir +émancipé des « Ordres » ? D’ailleurs, ceux-ci, +avoués ou occultes, ne sont-ils pas depuis longtemps +déclarés contraires aux prescriptions du Koran ? par +cela même frappés d’interdiction ?</p> + +<p>L’essentiel de mon idée, Si-Kaddour le comprit +lorsque je l’eus répété, retourné en plusieurs +aspects.</p> + +<p>— Ya Sidi, que tes questions montrent bien ta +haute intelligence ! Ya Sidi, tu es une lumière ! tu +es l’admiration de mes yeux !…</p> + +<p>Il ne me donnait ainsi aucune réponse réelle, ce +vieux taleb bonasse et défiant. J’insistai. Je ramenai +la conversation au sujet que je voulais, malgré les +fuites les plus rusées et les plus subtils détours.</p> + +<p>Alors Si-Kaddour, par bribes, sortit les aveux suivants :</p> + +<p>— Ya Sidi, écoute-moi. Tu supportes, n’est-il +pas vrai, le mal de ta jambe, car il le faut, et tu ne +peux t’opposer aux décrets du Seigneur. Eh ! Sidi, +voilà toute l’histoire, voilà le nœud — et le déliement +du nœud. Certes, <i>idri Allah</i>, notre « Ordre » +est un immense bienfait, et non pas un mal. Cependant +le Très Louable Chériff de la Mecque nous +considère un peu… hem !… ainsi que toi tu considères +l’appareil de ton pied. (Dieu le guérisse de cet +aveuglement !) Nous sommes le soutien de l’Islam, +ô Sidi. Par Allah, si tu retires à une tente sa perche +du milieu, la toile s’affaissera sur la terre, tel un +grand oiseau frappé par le chasseur. Et le Très Louable +Chériff de la Mecque (que Dieu le comble néanmoins +des plus entières bénédictions !) le comprend +en somme. Il n’ose pas retirer à la religion sa +colonne centrale… Et Sa Magnificence le Sultan de +Stamboul ne l’ose pas davantage. Les Djazertïa, ô +Sidi, sont l’appui de la religion !</p> + +<hr> + + +<p>Or, comme je mettais en doute, malgré cette affirmation, +l’orthodoxie des Djazertïa :</p> + +<p>— Sidi, par ta tête chérie ! laisse-moi redresser +ton erreur. Nous sommes orthodoxes, Dieu le sait, +et de la secte la plus orthodoxe des quatre, celle des +Malékites, — les mêmes dont ton gouvernement +(son éloge puisse-t-il monter vers Allah !) entretient +le culte aux mosquées superbes de Tunis et d’Alger. +Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti +(Dieu lui continue les joies célestes !) nous +sommes orthodoxes, — aussi orthodoxes, Sidi, que +le fut le Prophète lui-même (Dieu lui conserve le +salut !). Nous nous conformons au divin Koran. Nous +disons les prières régulières, autant de fois chaque +jour que tu as de doigts à la main. Mais nous y +ajoutons d’autres prières excellentes, celles de +notre <i>dikhr</i>, celles que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, le +Pôle très élevé, a jugé les meilleures pour suivre la +Voie, et parvenir au Bonheur céleste de la <i>fena</i>, +qui nous porte en Dieu…</p> + +<p>Le taleb (je m’habitue à ces sautes brusques) +changea soudain de ton. Il souriait.</p> + +<p>— Ya Sidi, nos ennemis prétendent que le Koran +défend les associations religieuses. C’est là une +hérésie. Je te le prouverai par la Souna et par le +docte Sidi-Khelil. Et d’ailleurs, Sidi, l’on m’a raconté +que certains Roumis de tes frères et tes sœurs ont +aussi des ordres pieux particuliers nommés couvents, +et des prières particulières, et pensent gagner +le ciel, ainsi que nous, grâce à la récitation d’oraisons +variées sur les grains d’un chapelet… Et +cependant, ô Sidi, j’ai lu, relu le saint <i>Endjil</i> (Évangile). +C’est l’un de nos « Livres », comme tu sais. +Et je n’y ai découvert (excuse ma liberté, Sidi) +l’indication ni l’autorisation d’aucun de ces couvents, +d’aucun de ces chapelets, d’aucune de ces oraisons +orthodoxes…</p> + +<p>Qu’il est malin, parfois, ce vieux Si-Kaddour ! +Après une pause il ajouta :</p> + +<p>— Reprends-moi si je me trompe, ô Sidi !</p> + +<p>Je préférai poursuivre mon enquête : justement +nous étions seuls, chose si rare. Barka le nègre, +dans le corridor voisin, jouait aux dames avec +Bou-Haousse.</p> + +<p>— Serait-il vrai, ô taleb, que vous intervenez +près des peuples au sujet des redevances à leurs +gouvernements respectifs ? que vous leur suggérez +des moyens de feindre la misère, afin qu’échappant +à l’impôt ils vous réservent tous leurs dons ?</p> + +<p>Ah ! cette fois, le digne Si-Kaddour fit un saut +prodigieux. Et ses besicles bondirent aussi, pleines +de véhémence.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Ya Sidi !!…</p> + +<p>Il étranglait, il criait en même temps. Les faïences +claires reflétaient ses gestes épileptiques. Les +mouches s’envolaient, troublées. Bou-Haousse et +Barka le nègre se précipitèrent (aussi vite du moins +qu’un musulman doit se précipiter ; car le proverbe +déclare : « Rat qui se presse, joie du chat »).</p> + +<p>— Par Allah, que t’arrive-t-il, ô père, ô Sidi +Taleb ?</p> + +<p>Mais Si-Kaddour se calmait. D’un signe il les +renvoya au corridor où s’éparpillaient les pions +délaissés. Puis se tournant vers moi, et sans paraître +remarquer ma lutte contre le rire :</p> + +<p>— O Sidi, je t’en supplie par le ventre qui t’a +porté, ne prononce plus de tels blasphèmes ! O Sidi… +O Sidi… Nous ne conseillons rien, nous ne défendons +rien aux peuples. Nous ne nous mêlons de +rien. Pourtant n’est-il pas judicieux que les croyants +veuillent se libérer envers la géhenne par la sainte +aumône, plutôt qu’envers le temporel par l’impôt ?</p> + +<p>J’osai trouver ce langage peu clair. Si-Kaddour, +là-dessus, se récria encore plaintivement.</p> + +<p>— Sidi, Sidi !… Tu me pardonneras de te contredire, +ô Sidi, mais cela est d’une clarté de soleil +et d’escarboucles ! L’impôt, si tu le paies, c’est par +obligation. Tu n’y mets pas d’élan spontané. Tu n’y as +pas de mérites. Allah, certes, ne te blâme point, mais +il ne te tiendra nul compte de ce paiement, au Jour +terrible de la Rétribution. Tandis que l’aumône, ô +Sidi, est féconde parce qu’elle est vertueuse et +volontaire. Elle éteint le péché mieux que l’eau +n’éteint le feu. Elle efface au registre du ciel +soixante-dix mauvaises actions. Elle ferme soixante-dix +portes du mal ! Crois-moi, Sidi, ceux qui dépensent +leur argent dans le sentier de Dieu ressemblent +à un grain qui produirait sept épis, dont +chacun donnerait cent grains. Car Allah rend le +septuple du centuple à celui qu’il juge homme de +bien !</p> + +<p>Et le taleb expliquait, expliquait ce socialisme +d’Afrique, coopération d’un nouveau genre, où les +chériffs, les « Saints » trouvent la gloire pieuse et +les joies de ce monde inférieur.</p> + +<p>— Ya Sidi, tout présent fait à notre zaouïa, c’est +une aumône, la plus belle aumône, et qui se répand +et se répartit ensuite, comme il convient. Les riches +donnent beaucoup et reçoivent peu ; les pauvres +donnent peu et reçoivent beaucoup. Et nous abritons +le vieillard, et nous élevons l’orphelin. Es-tu +convaincu, Sidi ?</p> + +<p>Mon mutisme parut à Si-Kaddour un acquiescement +très suffisant.</p> + +<p>— J’espérais bien, ô Sidi, qu’avec l’aide du Seigneur, +je persuaderais ton esprit remarquable. Je +me sais cependant un humble rien : Allah est le +plus instruit. Par lui viennent toutes choses, et +toutes choses retournent à lui et à sa Lumière !</p> + +<p>Pour faire plaisir à Si-Kaddour, je crus devoir +concéder :</p> + +<p>— <i>Aamine, âamine</i>…</p> + +<p>Mot pieux qui représente l’<i>amen</i> des musulmans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p class="date">12 septembre.</p> + +<p>Ce jour d’hui, foin des problèmes mystiques et +sociaux ! Je suis tout à la joie : sur l’émail pâle de +mes faïences un fauteuil est apparu — le fauteuil +de la libération…</p> + +<p>Mais il me faut, pour être clair, revenir à certain +jour de la semaine dernière où la vie et mon +tapis me paraissaient durs également.</p> + +<p>— Quelle peine oppresse donc ton âme, ô Sidi ? +me demanda Si-Kaddour.</p> + +<p>— Je soupire d’être immobile, ô taleb.</p> + +<p>Si-Kaddour me regardait en dessous de ses lunettes, +avec une pitié douce comme celle qu’inspire un +enfant malade et déraisonnable.</p> + +<p>— Pourtant, Sidi, tu ne l’ignores pas : <i>el kessel +kif el aassel !</i></p> + +<p>Célèbre phrase d’Islam dont voici le sens approchant : +« le farniente inerte est pareil au miel ». +Mais cette sentence d’une autre race ne me consolait +guère. En vain m’efforçais-je, Parisien agité, +de rendre sensible à un Arabe l’agacement de demeurer +là, tel un colis tombé à terre, oublié par le +convoyeur… Mon irritation s’augmentait « d’entendre » +sans les voir les menus événements de la +zaouïa. Et quand je dis : « entendre », c’est parce +que les verbes français ne m’offrent pas d’atténuatif. +Car je ne perçois, à travers les murs, que des échos +affaiblis — endormis même. Et le bavard Si-Kaddour +devient très peu loquace, dès qu’il s’agit de +m’informer sur des sujets dont la glose ne se trouve +ni dans le vénéré Sidi-Bou-Saad, ni dans le docte +Sidi-Khelil.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu as raison. Par la bénédiction de la +Kaaba, la vérité est avec toi ! Mais pourquoi te +désoler ? Les chagrins de l’homme sont de menus +poissons qu’un pêcheur secoue dans un filet, au +sortir de la mer : il en tombe, il en reste. La +patience a de grands réseaux… Daigne être patient, +ya Sidi !…</p> + +<p>Néanmoins, le taleb (décidément, c’est un dévoué — c’est +l’unique ici ne me regardant point sans +cesse comme un chien, fils de chienne, ou comme +l’hôte du devoir strict), le taleb a voulu contenter ce +caprice de Roumi. Mystérieusement, en cachette de +moi, il a fureté dans les magasins où s’entassent +les offrandes « d’aumône ». Et seulement ceux-là +qui connaissent ces pays comprendront quel mérite +presque indicible y représente l’effort de chercher.</p> + +<p>J’appris le secret par Barka le <i>négro</i> ; il semblait +ce matin avoir plus des trente-deux dents normales.</p> + +<p>— Ya Sidi, écoute-moi ! disait-il. Si-Kaddour passe +pour habile et plein de sagesse ; il sait ce qu’a dit +Allah et le Prophète. Mais le voilà plus habile +encore, Sidi ! Il a découvert une machine rouge, +Sidi, rouge comme le foulard des belles filles sur +leur belle chevelure. Il raconte, Sidi, qu’avec +cela tu pourras voir les jardins. Oui, Sidi ! Que mes +femmes me soient défendues si je mens !</p> + +<p>Et Barka m’adressait un sourire angélique, qui +le faisait ressembler au chef moricaud des diables +de la géhenne, dont se préoccupe souvent Si-Kaddour.</p> + +<p>— Une machine rouge pour voir les jardins ! Ya +Sidi !</p> + +<p>Mon imagination trottait. Mes suppositions s’égaraient +jusqu’à des objets très bizarres, jusqu’à un +« teuf-teuf », une voiturette-joujou — dont l’apparition +n’eût pas été plus stupéfiante que celle des +piqueuses pour bottines, des dessous de plats à +musique, des pendules au sujet mouvant qu’on rencontre +un peu partout, dans le fond du continent +noir… On arrive, après cent fatigues, en des parages +ignorés que mentionnent imparfaitement les cartes : +et l’on y découvre un loto à ressort. Et l’orgue mécanique +pénètre, lui, où ne pénètrent point les hommes +d’Europe…</p> + +<hr> + + +<p>Après deux bonnes heures d’attente (où le décompte +des poutres vertes occupait mes loisirs), +surgit du corridor un vulgaire fauteuil de malade, +fabriqué, je pense, à Constantinople au but d’exportation. +Simplement du bois gainé de peau, sans le +moindre rembourrage.</p> + +<p>En revanche, une teinte écarlate qui flamboie !</p> + +<p>Et quelles proportions bizarres ! et quelles lignes +plus raides que le possible ! et quels angles inquiétants !</p> + +<p>Il a perdu, ce fauteuil, lors de sa venue à chameau, +l’un des brancards destinés à le soulever. L’essieu +des roues de devant a subi de forts dommages, et +seul le fatal cuir rouge s’enorgueillit d’être intact. +Mais pourtant je fus ravi : tellement l’homme a +besoin de peu pour oublier un instant ses peines…</p> + +<p>Je rampai sur le tapis (sans trop remuer ma +jambe malheureuse) afin d’atteindre de mes doigts +le nouveau meuble, qui, vu ainsi de bas en haut, +me parut grand comme une tour. Tremblant de +plaisir, je l’examinai. Le dommage était réparable : +ces essieux, fixés à une sorte de chariot, se démontent, +et quant au brancard disparu, nécessaire +à la descente des escaliers, le remplacer serait peu +de chose.</p> + +<p>— N’est-ce pas, Si-Kaddour ?</p> + +<p>Il exultait, mon vieux taleb, bien qu’il cachât +son triomphe sous un air modeste et réservé.</p> + +<p>— Oui, ô Sidi ! Tu as raison. La science et la connaissance +marquent chacune de tes paroles. Sois +sans crainte. Au fond de la huitième cour se trouvent +les forges de ceux qui travaillent le fer, et dont les +mains sont industrieuses. Nous avons là des artisans +de bonne famille, Sidi, car ils exercent un +métier noble… Noble depuis l’origine. Le premier +qui forgea (tu le sais mieux que moi, ô Sidi) fut +Teubal-Kaïn, fils de Tsilla, qui fut elle-même femme +de Lémec. Et Lémec sortait de Methusaël, issu d’Irad +issu d’Hénoc. Ainsi nous l’enseigne le Saint Livre +Révélé qui est aussi l’un des vôtres, le <i>Thourat</i>, +donné sur le Sinaï parmi les éclairs à Notre-Seigneur +Moussa. Et j’ai lu dans Sidi-Khelil et dans +le Sublime Sidi-Bou-Saad…</p> + +<p>— O taleb, interrompis-je, voilà les attaches +libérées.</p> + +<p>Ces attaches, c’étaient des écrous que je venais +de péniblement dévisser. Maintenant le chariot, +détaché du fauteuil, pourrait être envoyé aux +« nobles » ateliers de réparation. Et je fis mille +recommandations.</p> + +<p>— Ya Sidi, tranquillise ton âme ! Demain, s’il +plaît à Allah, nous te promènerons dans l’oasis +bénie de Mozafrane. Par ma tête et par mes yeux, +je te le dis, ô Sidi !</p> + +<p>La foi en une promesse arabe est bien téméraire. +Lors de mon premier voyage, je l’ai vite appris à +mes dépens. Pourtant mon esprit s’évade déjà hors +des parois de la très longue chambre, loin des poutrelles +couleur d’émeraude et des faïences aux fines +arabesques. Il remplace déjà le <i>Voyage autour de +ma chambre</i> par le plus intéressant « voyage autour +de ma zaouïa ».</p> + +<p><i>Ma</i> zaouïa ?… Parfaitement.</p> + +<p>Car elle deviendra mienne, dès que je l’aurai pu +connaître, comme sont à nous les beaux paysages +ou les salles de musées. Je « verrai » !… Je savourerai +le calme des saintes galeries, la fraîcheur +oubliée des ombrages. Je découvrirai ce petit monde +fermé qui me paraît toujours, quoi que je fasse, +enveloppé de surnaturel…</p> + +<hr> + + +<p>Dès l’heure présente, le bon Si-Kaddour, aidé de +Bou-Haousse et de Barka, a pu m’installer dans le +fauteuil sans roues dont les planches articulées +forment chaise longue. Mon appareil fut bien étayé +de coussins. Puis on a porté le tout près de ma fenêtre — presque +l’unique baie de la zaouïa vers +l’extérieur — une étroite ouverture, grillée en saillie, +dont les rinceaux de fer ouvré portent des +traces d’or éteint. Et c’est par là que le Désert +admirable entre jusqu’à moi. Il vient au fond de +mes prunelles, au fond de mon être sensible, lui +que je sentais si près sans pouvoir en jouir, sans +rien avoir de lui que cette chaude haleine dévorante +qui trouble mes jours. Ne parlons pas des +nuits.</p> + +<p><i>Il</i> vient à moi… J’ai par instants l’illusion que je +l’adore, comme une belle femme que je ne pourrais +jamais, jamais posséder… J’ouvre vers lui des +bras de passion qui se referment sur le vide. — Son +mystère auguste et grave n’est pas moins énigmatique +que l’inconnu des formes voilées, ou l’inutile +aveu des beaux yeux…</p> + +<p>Je contemple, avide, irrassasié.</p> + +<p>Le vent souffle du Fedjeur, côté des aubes. De +longs nuages légers parcourent le ciel, et leur ombre +mobile projette, à travers l’immensité rousse, éclatante +et ardente, comme des écharpes de gaze bleue. +Et ces caprices donnent au Sahara, de plus en +plus, je ne sais quelle grâce féminine. Et je récite +des versets d’amour : « Je vous aime, ô ma bien-aimée. +Vous avez ravi mon être… Vous êtes +l’Unique, vous êtes ma parfaite, et ne finira qu’avec +moi le feu dévorant mon cœur… »</p> + +<hr> + + +<p>Les palmiers de l’oasis se balancent sous la brise +chaude. Content, le brave Si-Kaddour me narre la +légende de Mozafrane, sa fondation par le grand +saint, le grand ancêtre, feu Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti :</p> + +<p>— Ya Sidi, ce que tu distingues de ta place et ce que +tu verras mieux demain, ces merveilles, les enfants +corporels de Sidi-Bou-Saad les lui doivent, et nous +aussi, les enfants de son âme… Il a tout créé +de rien, Sidi. Que ma bouche puisse t’en assurer ! +C’était, avant qu’il vînt ici, un homme riche, chériff +de vraie race. Il se nommait réellement Taïeb-ben-Ahmed, +et ses compagnons l’avaient surnommé +<i>Bou-Saad</i>, le Père du Bonheur. Il vivait à grande +distance du lieu où je te parle — oui, au nord de +Tlemcen la pieuse, dans votre Algérie fertile où les +jours coulent frais et paisibles entre les montagnes +neigeuses et la mer qui n’a point de fin. Et voici +qu’un soir, ô Sidi, à la suite d’un miracle inouï +que je te dirai plus tard, il décida de partir. Il s’en +fut à la sainte Mecque, puis de la sainte Mecque +revint chez lui. Tu me comprends, ô Sidi ?</p> + +<p>Assurément, je comprenais. Et je regardais le +paysage, plus grandiose que les montagnes, plus +éperdument vaste que ne le paraît la mer. Et l’oasis +au premier plan, dont les pentes descendaient vers +le sable, semblait une île verdoyante où nous séjournions +après avoir jeté l’ancre, tandis que Sidi-Bou-Saad, +le Vénéré, de la Mecque revenait chez +lui.</p> + +<p>— Alors, Sidi, rentré dans sa maison, où ses +femmes l’attendaient amoureuses, étouffant des +mots de caresse et des regards noirs de désir, Sidi-Bou-Saad +repoussa toutes les jouissances, et même +la satisfaction innocente de recevoir ses amis. Il +s’enferma au fond du logis dans une petite chambre, +et pendant que durèrent sept ans, sept mois, sept +jours et sept heures, cet homme riche, ô Sidi, ne +fit qu’étudier les Livres, et jeûner, et prier…</p> + +<p>(La dune là-bas se modèle toute blonde. Près de +nous, très près, des figues tombent doucement à +terre, comme à regret, avec un petit choc mou de +leur pulpe sur l’herbe sèche. Et c’est infiniment +simple, et cela me prend les nerfs par les plus délicates +fibres… Je me sens devenir Arabe, en savourant +de le devenir.)</p> + +<p>— Tu m’écoutes, ô Sidi ? Passé les sept ans, sept +mois, sept jours et sept heures, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti +(que Dieu éternise sa félicité !) sortit +de sa petite chambre et réunit sans délai les +pauvres de sa ville et des <i>douars</i> les plus voisins. +Il leur partagea, jusqu’au dernier denier, tous ses +biens périssables. Puis aussitôt il disparut. On le +crut mort, Sidi. Ses fils le pleurèrent pendant beaucoup +de lunaisons. Or il s’était retiré dans l’Erg +mouvant et sauvage, très loin, plus loin, du côté du +soleil — ici même, ô Sidi ! — et je crois qu’en me +penchant sur les barreaux de ta fenêtre, <i>inch’ Allah</i>, +je pourrai te montrer la grotte, le simple trou +dans le roc où <i>il</i> s’était abrité, le Bon, le Fort, le +Très Élevé dans la sagesse, le Pôle déjà proche de +Dieu-Puissant…</p> + +<p>Et Si-Kaddour se pencha, comme il l’avait dit. +Il ne vit point la grotte, que dissimulaient les +dattiers ; mais, en se relevant, il entraîna du pan de +son beurnouss la petite table du thé, les tasses, la +théière, dans un énorme fracas de faïences brisées +et de métal.</p> + +<p>Mais rien n’arrête l’essor du verbiage d’un +taleb très convaincu. Et tandis que Bou-Haousse +et Barka s’affairaient avec de grands gestes autour +des débris, des explications firent remonter jusqu’à +Allah, comme il sied, la responsabilité de toutes +choses.</p> + +<p>— Dieu ne permet pas, ô Sidi, qu’aujourd’hui +je te montre l’asile misérable où le Saint Sidi-Bou-Saad +vivait ses jours de privations, armé de la +patience de Job… Bref, des marchands de caravane, +qui revenaient du Soudan à Tripoli, <i>le</i> +découvrirent, seul et sans vivres, dans ce coin +stérile alors, écrivant, méditant, et cherchant la +fusion en Dieu. Alors, Sidi, le bruit s’étant répandu +de cette retraite, des gens pieux vinrent de toutes +parts <i>le</i> visiter, <i>le</i> consulter, essayer de monter +avec lui les divins degrés de l’Extase. Ils lui +offraient de précieux dons, mais lui refusait tout, +répétant : « Les biens de cette terre ne valent pas +pour moi l’aile d’un moucheron ! » Et il leur disait +de réserver ces aumônes pour ceux qui seraient à +Mozafrane après lui…</p> + +<p>J’admirai comment Bou-Saad avait préparé à ses +fils les trésors du monde pervers. Ainsi les dévotions +les plus financièrement avides mettent la +pauvreté volontaire au sommet de leurs origines.</p> + +<p>Mais Si-Kaddour continuait :</p> + +<p>— Tu t’émerveilles, ô Sidi, que sans argent, sans +esclaves, et prosterné jour et nuit devant le Dieu +Miséricordieux, Sidi-Bou-Saad ait pu fonder cette +oasis de délices ? faire sortir des sables morts la +magnificence des jardins ? Ma bouche va te l’expliquer. +Un matin qu’au sommet de la colline, devant +ses disciples assemblés, il prêchait le vertueux +renoncement, il prononça ces paroles : « <i>Allah +aekbar !</i> Dieu est le plus grand ! » Et du sol qu’il +frappait de sa canne, du sol aride, poussiéreux, +une source jaillit, Sidi, et l’eau pure en coula soudain, +vive et éternelle, pareille à celle des Paradis. +Entends d’ici un filet de son onde, qui murmure +les louanges du Très-Haut… Quelle merveille !… +Et ce fut ensuite que Sidi-Bou-Saad ordonna aux +fidèles, aux voyageurs, aux chameliers, à tous +ceux qui voulaient malgré lui le combler de présents, +d’apporter seulement à Mozafrane chacun +une grosse pierre — puis de planter chacun, près +des ruisseaux qui descendaient de la source, un +noyau de datte, ou une figue, ou une graine de pin +d’Alep. Chacun apportait le fruit du pays de sa +naissance. Et finalement, ces pierres amassées +formèrent un grand tas… Et de nos jours encore, +Sidi, chaque pèlerin qui vient ici ne s’en va pas +sans planter une graine — et jusqu’en dehors de +nos murs, maintenant, germe peu à peu la verdure +nouvelle, toujours plus nombreuse, toujours +plus étendue, proclamant sous le ciel de Dieu la +gloire de Sidi-Bou-Saad, le Bienfaiteur, le Saint, +l’Ami d’Allah, Notre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p> + +<p>J’écoutais toujours, l’apparence recueillie, — un +peu fatigué, je l’avoue, de ce premier séjour dans +mon beau fauteuil rouge. Je demandai :</p> + +<p>— Et le tas de pierres ?</p> + +<p>Si-Kaddour leva au plafond des yeux admiratifs +et un index solennel.</p> + +<p>— O Sidi, tu touches là au miracle le plus splendide !… +Quand Sidi-Bou-Saad fut vieux, il…</p> + +<p>Mais à ce moment Bou-Haousse interrompit vivement +le taleb :</p> + +<hr> + + +<p>— Voici que vient avec sa suite Si-Hassan-ben-Ali !</p> + +<p>Je n’ai pas encore nommé Si-Hassan-ben-Ali : +c’est le <i>Khodjah</i> ou secrétaire en chef des Djazerti. +Il possède, de par ses fonctions, les utiles secrets +de la zaouïa entière ; et mon dévoué Si-Kaddour le +soupçonne d’en abuser.</p> + +<p>— Il est mon ennemi. Il est le tien, crois-moi, ô +Sidi ! Ne laisse pas prendre ton cœur aux mots de +sa langue douce : car toujours, sans que tu le soupçonnes, +il mettra un rideau entre ton intelligence +et sa pensée…</p> + +<p>Si-Hassan-ben-Ali, survenu parmi nos discours, +s’avançait souriant et désinvolte. Ce beau garçon +de trente ans serait sympathique s’il avait le +regard moins faux, ou plutôt moins mystérieux… +Si-Hassan regarde en face : mais derrière ses prunelles +brillantes existe le « rideau » dont parlait le +vieux taleb — et oncques comparaison ne fut plus +vraie que cette figure de rhétorique au goût musulman.</p> + +<p>— Ya Sidi ! sois avec le bien ! Si tu te sens mieux, +je suis mieux. Mon âme se réjouit de l’allégresse de +la tienne ! Que la bénédiction descende sur toi !</p> + +<p>En fait, Si-Hassan-ben-Ali, avec de savants +regrets, venait m’annoncer une nouvelle, — une +nouvelle, selon son dire, lamentable. De quelques +jours, à cause d’occupations religieuses, les Djazerti +ne pourraient me faire, — se verraient privés de me +faire, — auraient le désespoir d’être enrayés dans +leur ardeur de me faire leur visite accoutumée. +Allah le savait ! Ces personnages sanctifiés ne se +dispensaient que par la plus cruelle force, d’un +devoir si agréable ! si salutaire pour leur esprit ! si +réconfortant pour leur cœur !…</p> + +<p>Je ne m’y trompe pas : le <i>réel</i> motif de cette subite abstention, d’une +part, et ce que me débitaient, d’autre part, Si-Hassan et sa « langue +douce », n’ont pas un atome de rapport ensemble. Peut-être se sera-t-il +produit quelque incident. Peut-être là-bas, vers le Tchad, le maître +actuel de L’« Ordre », le chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, +arrière-petit-fils de l’Illustre, n’a-t-il pas +reçu de nos chefs militaires l’accueil qu’il espérait. +En ce cas, ce serait grave. Mais peut-être aussi, +tout simplement, mon fauteuil rouge est-il la cause +de ce changement de programme. Ceci n’aurait +rien d’étonnant pour qui connaît un peu l’impressionnabilité +de l’Arabe. Son humeur tourne au +moindre frisson d’amour-propre qu’il croit ressentir. +Et quelle importance disproportionnée n’ont +pas pour ses yeux les questions de forme, la crainte +de paraître ridicule, tout ce qui touche à la vanité ! +Par exemple : serais-je assis dans ce fauteuil ? les +pieds posant à terre ou les jambes allongées ? en +ces cas divers, les Djazerti s’assoiraient-ils autour +de moi ? et où ? et comment ? Il n’en fallait pas +davantage, à la rigueur, pour se tenir à l’écart +momentanément, et pour forger une histoire aussi +compliquée, diffuse, polie et menteuse que l’est, +le fut et le sera toute politique d’Islam…</p> + +<p>Mais laissons repartir Si-Hassan-ben-Ali, qui, du +reste, avait rempli sa mission de façon très élégante.</p> + +<p>Ses deux sous-khodjah le suivirent, blancs, dignes +et muets. Enfin les voilà disparus… Vite je quittai +ma cathèdre rouge. Aurais-je pu supposer qu’avec +joie je retrouverais le tapis marocain dont j’avais +dit pis que pendre, et mes durs petits coussins de +laine ? Ah ! s’allonger — se tenir coi — trouver +près de sa main les chères faïences du sol — voir +loin au-dessus de sa tête les parallèles poutres +vertes ! — Plaisir jadis méconnu que j’ai voluptueusement +goûté : <i>el kessel kif el aassel</i>, — l’inertie +est pareille au miel…</p> + +<p>A ce miel de ma sensation, Si-Kaddour joignit +sans retard l’onction de ses paroles : il se rappelait +trop bien n’avoir pas achevé son discours. Et l’affectueux +bourdonnement de sa vieille voix de taleb +berça l’envie de dormir qui pesait sur mes paupières +lasses.</p> + +<p>— Tu m’entends, ô Sidi ?</p> + +<p>— Oui, oui…</p> + +<p>— Je te disais donc, Sidi, que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, +quand il sentit le terme venir, voulut +auparavant donner aux peuples la meilleure règle de +la Voie. Il quitta Mozafrane, porté par une chamelle +blanche, aussi blanche que la mule Doldol. Il s’en +alla vers le Midi, vers le Septentrion, et vers l’Occident, +et vers l’Orient, prêchant le bien à tous les +hommes. Il leur répétait sa maxime : « Couche-toi +avec du chagrin plutôt qu’avec du repentir. » Et il +leur enseignait aussi les sept degrés de la <i>fena</i>. Tu +m’entends toujours, ô Sidi ?</p> + +<p>— Oui… oui…</p> + +<p>— Et voilà qu’un jour Sidi-Bou-Saad, dans un +pays distant, rendit son souffle à l’ange Azraïl. +Alors ses disciples lièrent son corps sur la chamelle +blanche. Et la chamelle blanche marcha seule, à +travers les rocs, à travers les dunes, jusqu’à ce +qu’elle eût retrouvé l’oasis de Mozafrane. Et parvenue +près de la fontaine… Tu m’interromps, Sidi ?</p> + +<p>— N… non…</p> + +<p>— Parvenue près de la miraculeuse fontaine du +salut (Aïn-Selam), la chamelle s’agenouilla, et les +liens liant le corps du Saint se délièrent d’eux-mêmes. +Et le Saint glissa à terre comme s’il eût +été encore vivant. Ses enfants, qui l’attendaient +pleins d’anxiété et de douleur, crurent obéir à son +vœu en l’ensevelissant près de la source. Mais — écoute, +ô Sidi ! écoute ! — la nuit d’ensuite, sans +le secours d’aucune main profane, le corps se +transporta plus loin, vers le grand tas de pierres +dont je t’ai parlé… Écoute, écoute !… Et les pierres, +dans la même nuit, vinrent une à une, ô miracle ! +former au-dessus du corps un riche tombeau, puis +au-dessus du tombeau une mosquée, puis au-dessus +de la mosquée un dôme (cette superbe <i>koubba</i> +qui se trouve au milieu des bâtiments où tu respires). — Et +les fils et les disciples du divin Sidi-Bou-Saad +s’établirent dans l’oasis, et construisirent +ce palais, ces cours, ces écuries, ce mur d’enceinte +aux rondes tours blanches… Ya Sidi ! le Dieu +Unique, Clément et Miséricordieux a permis toutes +ces choses ! Il est le plus grand ! <i>Allah aekbar !</i></p> + +<p>Saisi d’une sorte de délire, le taleb récita, gesticula, +tel Élie prophétisant :</p> + +<p>« Allah est le premier et le dernier, le présent +et le caché !</p> + +<p>« Il n’oublie pas, ne dort pas, ne rêve pas !</p> + +<p>« Quand il veut une chose, elle est. Quand il ne +la veut pas, elle n’est pas. Il est le <i>puissant</i> de sa +volonté ! »</p> + +<p>Moi, pauvre humain, je dormais, je dormais… +Et j’entendais… Mais le <i>moudden</i>, là-haut, sur la +koubba, chantait la prière des crépuscules — et je +ne savais plus du tout si la voix du vieil enthousiaste, +ou la sienne, modulait les notes pénétrantes +qui descendaient jusqu’à moi comme une oraison +d’ange gardien :</p> + +<p>« Venez à la prière !… Venez au salut !… Dieu +est le plus grand !… <i>Allah aekbar !</i>… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p class="date">18 septembre.</p> + +<p>J’attends depuis près d’une semaine. Mon essieu +de chariot gît toujours aux ateliers de la huitième +cour, où l’on devait (Si-Kaddour me l’avait juré par +sa tête et par ses yeux !) le réparer sans nul délai.</p> + +<p>Ici, près de ma fenêtre, le fauteuil rouge incomplet +dresse sa raideur monumentale. Il est affreux. +Je le prends en haine. Je sens une rancune contre +lui, contre mon idiot accident de fracture, contre +Si-Kaddour, contre l’univers entier. Et je ne voudrais +pas remplir des pages du tumulte de mes imprécations.</p> + +<p>Aussi, je n’en écris qu’une — une seule — à +l’adresse de la « huitième cour », avant de rageusement +fermer ces feuilles :</p> + +<p>— Que les « nobles » forgeurs de fer, tous +tant qu’ils existent, descendants de Teubal-Kaïn, fils +de Lémec fils de Methusaël, soient livrés aux septante-sept +mille diables de géhenne ! ou qu’ils soient +suspendus entre le ciel et la terre, par une chaîne +d’airain, comme il advint aux anges Harout et Marout !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p class="date">19 septembre.</p> + +<p>Revenu à des sentiments plus raisonnables, je +pardonne — presque — aux négligents. Je pardonne +aussi à la hideur de ce fauteuil depuis qu’une +grande pièce de damas le recouvre. Et quand je +m’installe entre les bras du monstre, la soie couleur +de soleil, brochée d’argent couleur de lune, +enveloppe mes laids vêtements de <i>roumi</i>, et jette +sur ma triste jambe « le doux éclat de sa splendeur »…</p> + +<p>C’est une jouissance que je n’avais pas appréciée, +celle de manier, de faire chatoyer les belles +étoffes somptueuses. Je « sens » maintenant ce +luxe arabe, un peu barbare, des damas et des satins +qu’on déploie, telle une nappe, avant de poser sur +le sol les chairs fumantes du repas, — et dont on +orne le fond de la tente, — et dont on couvre la +selle du cheval. Les étendards des fêtes guerrières, +des combats où le sang coule, sont faits des mêmes +opulentes trames. Et quand le musulman vainqueur +cherche la griserie des heures amoureuses, il les +trouve encore, ces tissus de lourde souplesse, sous +ses doigts crispés. Il les froisse, comme on saccage +les grappes de la vigne symbolique, dans l’épithalame — et +le glissement de leurs plis bruit +comme un léger soupir…</p> + +<hr> + + +<p>Elle se drape sans doute en ces merveilles tissées, +Lella Zorah, « première » épouse du chériff absent, +qui m’envoya tout à l’heure, avec des vœux pour +ma santé, cette cassolette de benjoin. La résine +odorante fume sur les braises dans le petit vase en +terre vernie. Sa spirale lente et bleuâtre m’apporte +le salut d’une âme secrète, d’une Saharienne de +race noble, grande dame du désert, qui doit avoir +été très belle et garde encore des traces émouvantes +de cette beauté. Du moins je me l’imagine ainsi. +Car je n’en verrai jamais, jamais, de celles pour qui +les chériffs réservent le nom d’épouses. La fraîcheur +de leurs joues délicates, la pâleur de leurs fronts +pensifs, le velours de leurs yeux noirs resteront +inconnus pour moi, énigme irritante et frôlante +que je saurai là tout près, derrière les portes mystérieuses +de la zaouïa aux mille détours. Et toutes, +compagnes du Maître, et de ses fils, et de ses frères, +et de ses principaux disciples, — et les blanches +concubines, — et les amantes-esclaves, — toutes, +elles me sauront là aussi, roumi démoniaque, dangereux. +A travers les fentes des volets ou les meurtrières +des murailles, elles me regarderont. Elles +chuchoteront. Elles se confieront des choses ingénument +indécentes dont elles garderont le secret. Et +mon cœur ignorera toujours sa propre vertu, puisque +l’épreuve lui sera refusée de lutter contre tant de +sourires assemblés.</p> + +<hr> + + +<p>Or Si-Kaddour, inspiré par le benjoin, m’a lu +d’un ton plus que lyrique les promesses de bonheurs +futurs, si voluptueusement sensuels, abondants et +naïfs, que promet le saint Koran. Et voici que pour +assagir probablement mon imagination vagabonde, +il me sert un fragment encore :</p> + +<p>— La paix est la plus belle récompense qu’Allah +réserve aux hommes pieux.</p> + +<p>Je m’incline, non vers lui, mais vers la fenêtre, +et je riposte :</p> + +<p>— Cependant, vous, les Djazertïa, vous faites la +guerre.</p> + +<p>Pouvais-je croire qu’un vieux taleb se démonte si +facilement ? Erreur. Et comme celui-ci ne peut pas +nier les incursions, les massacres, les pillages, ni +ces traîtrises dont l’une des premières fut l’assassinat +de Flatters, Si-Kaddour répond, la voix +grave :</p> + +<p>— Ya Sidi, de chez nous peut sortir la guerre. +Mais la paix seule y doit régner, car c’est une maison +de sainteté et de salut qui ressemble aux Jardins +Célestes…</p> + +<p>Puis feuilletant (troisième reprise) le Livre aux +tranches azurées, il déclame lentement en sourdine :</p> + +<p>— Écoute, ô Sidi : sourate de l’Événement, versets +24 et 25 : « Au Paradis, les hommes ne verront +pas de choses illicites ni de péchés. On n’entendra +que les paroles : Paix ! Paix ! »…</p> + +<hr> + + +<p>Je médite de nouveau dans le silence, en face de +ce désert saharien qui n’est pas le nôtre, mais qui, +si près du nôtre, lui est pareil. Sur les dunes, +l’approche du soir met sa grandiose clarté sereine, +sa fulgurante poésie d’or. Je respire auprès de moi +le parfum troublant du benjoin et l’odeur un peu +fauve des tapis de laine… La paix ?… Est-elle en +moi ?… Non, à coup sûr.</p> + +<p>Et les minutes passent. Le soleil est parti.</p> + +<p>Alors, l’âme tourmentée d’une inquiète défaillance, +j’emplis mon cœur du vaste paysage +doux et triste où le jour semble s’éteindre sous des +cendres de volupté…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p class="date">26 septembre.</p> + +<p>… Le soleil s’est levé je ne sais combien de fois +depuis mes dernières lignes — depuis que subitement, +un soir très chaud, je me souviens, le +vieux taleb est revenu tout essoufflé dans ma +chambre.</p> + +<p>Je reposais. Ne m’avait-il pas souhaité bonne +nuit par la grâce d’Allah ?</p> + +<p>— O Sidi ! je t’apporte une nouvelle !</p> + +<p>Ma main tâtonnait à la recherche des allumettes. +Lui continuait, parmi le noir emplissant la pièce :</p> + +<p>— O Sidi ! que le Puissant soit remercié ! Tu +désires, n’est-il pas vrai, envoyer tes papiers d’écriture +là-bas à Ouargla, pour la France ? Sidi, tout +à l’heure, <i>Inch’ Allah</i>, part un de nos mokaddèmes +à peu près dans cette direction. Il a une escorte, et +je connais, comme mon fils spirituel, le <i>kébir</i> de +cette escorte. Si tu veux lui confier tes feuilles +noircies, il les remettra à un autre, très fidèle — et +celui-ci les remettra encore à un autre — et ainsi +de suite jusqu’à ce que le message soit aux mains +de tes frères français, jusqu’à ce que ton vœu +soit accompli, par la protection du Dieu clément +et miséricordieux…</p> + +<p>Les lendemains de cet événement, je n’ai rien +écrit.</p> + +<p>Séparé du « journal » où mes premières impressions +se reflétaient sans art et sans fard, je me +suis retrouvé plus triste. La mère arabe doit éprouver +un douloureux vide analogue quand s’en va le +chamelier portant à l’enfant lointain le beurnouss +d’hiver qu’elle a tissé, durant des jours, fil à fil. +Plus de travail enchaîné, qu’on puisse rattacher à +l’idée des êtres chers. — Alors, nulle énergie : un +voile de dégoût sur l’existence coutumière, un +néant. Puis les heures glissent. — Elle commence +un autre beurnouss, la femme arabe. Et moi je +recommence à « noircir » d’autres feuillets, à les +remplir de réflexions qui tourneraient facilement +au chagrin. J’en oublie de mentionner que mon +fauteuil — il était temps ! — fut reconstitué. On +me roule matin et soir dans les sentiers des palmeraies, +dans les cours et les galeries sans nombre +de la zaouïa.</p> + +<p>Il y a quelque chose de si lamentable à me sentir +en pousse-pousse, pareil à un vieil infirme ! J’en +subis l’humiliation même devant les négresses — compagnes +des « dames » djazertiques — que je +rencontre parfois dans le quartier des serviteurs.</p> + +<p>— Le salut sur toi, Sidi !</p> + +<p>— Sur toi le salut !</p> + +<p>Elles se poussent du coude, amusées, provocantes +et hardies. Puis elles s’éloignent vers les habitations +des épouses chérificennes, en se retournant +plusieurs fois. Et les ruelles grises, les placettes de +ce coin grouillant me semblent moins gaies de +leur absence, de ce que leur jeune vie animale et +joyeuse ne s’ébat plus là.</p> + +<p>Cependant tout est mouvement dans ces populeux +parages. Tout est bruit, couleur bariolée, +enfantillage nègre qui me surprend. Par contre, le +quartier des chériffs, là-bas, se tait, monastique et +pensif. Il entoure comme il convient la sainte +koubba des tombeaux. Les Djazerti, toujours éclipsés +pour moi, sont cachés en ces demeures dont +l’accès défendu se barre de massives, de rébarbatives +portes ferrées.</p> + +<p>— Regarde, ô Sidi ! murmure le taleb.</p> + +<p>Ainsi les hommes de la famille, pour le conseil +et la méditation, se groupent près de leurs pères +défunts. Aux morts, cette mosquée du miracle qui +s’est construite seule en une nuit. Aux vivants, +les trois autres côtés de la place principale, colonnades +basses, en marbre blanc patiné de blond sous +le soleil. C’est austère — mais d’une austérité +d’Afrique, d’Arabie, de Perse, où le recueillement +pose un doigt de silence sur sa bouche voluptueuse +qui se souvient et qui sourit.</p> + +<p>— Regarde, ya Sidi ! Regarde, insiste le bon +Si-Kaddour.</p> + +<p>Car il marche près de moi, le taleb, gravement, +à gauche du fauteuil rouge poussé par Barka et par +Abd-el-Khader, l’autre grand diable de nègre à mon +service particulier. Et Bou-Haousse suit par derrière +avec un certain Bachir. Et les femmes nomades — venues +ici pour « l’aumône » — ouvrent +très grands leurs sombres yeux à voir tout à coup +passer ce cortège. Et les cavaliers dédaigneux ne +tournent point la tête vers nous… « Roumi, chrétien +fils de chrétien, chien fils de chien… »</p> + +<p>Mais cinquante mioches au moins, garçons et +fillettes, des nègres, des blancs, des bistrés, vêtus +d’étoffes rayées de bleu ou de petites tuniques +claires, se heurtent derrière le fauteuil. Ils nous +suivent sous les figuiers blancs, sous les palmiers à +panache et jusque sous les pins d’Alep, qu’on +croit hantés. Pendant deux heures ils nous accompagnent, +mouvante et tapageuse escorte. Et parfois, +lors des arrêts, les plus émancipés se risquent +en avant, rieurs, effrontés, semi-peureux, pour me +contempler.</p> + +<p>— Ya El-Aïd ! Ya Mabrouk ! Ya Tahar ! Ya Mesroud ! +Ya Zorah ! Ya Fatma ! Ya Khadoudja !</p> + +<p>Ils s’interpellent, se pressent, crient, chuchotent +et s’effarent. Tirant la langue, ils me désignent du +menton.</p> + +<p>— <i>Le</i> voyez-vous ? Par Allah, <i>il</i> est destiné aux +géhennes ! <i>Ak Rabbi !</i> il mange les enfants tout +crus !…</p> + +<p>La terreur qu’ils ont de moi est un très savoureux +piment à leur curiosité. Un mouvement de +mon doigt les fait frémir. Mon dangereux regard +les éparpille. On dirait alors une bande de moineaux +qui soudain prend son envol.</p> + +<p>Puis ils reviennent, plus nombreux.</p> + +<p>Et tantôt l’ombre fraîche et tantôt la lumière +saharienne alternent leurs séductions, estompant, +éclairant ces choses, si loin de Paris, — ces choses +sans portée, qui prennent tout de même l’esprit et +les nerfs à force de simplicité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p class="date">30 septembre.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le fort ne faiblit point,</div> +<div class="verse">Fût-il broyé comme le musc</div> +<div class="verse">Ou pilé comme le camphre…</div> +</div> + +</div> +<p>Est-ce pour m’encourager, est-ce par simple +hasard que Si-Kaddour m’a lu ces vers, pris dans +le livre intitulé : <i>les Perles des Pensées</i>, autre œuvre +du fécond théologue feu Bou-Saad-ed-Djazerti ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le fort ne faiblit point…</div> +</div> + +</div> +<p>Je veux méditer cette parole : je veux « ne pas +faiblir », non seulement envers la malveillance que +je sens autour de moi, un peu davantage chaque +matin — mais surtout envers moi-même : voilà +mes rêves pendant qu’un vieux taleb m’explique +la généalogie des Djazerti et l’emblème de leurs +deux filiations : la chaîne corporelle, ou transmission +de l’existence de chair ; la chaîne mystique, +ou chaîne dorée, transmission de la <i>baraka</i>, de la +bénédiction particulière, de la divine étincelle qui +se lègue d’esprit en esprit.</p> + +<p>— En va-t-il de même, ô taleb, chez les autres +marabouts ?</p> + +<p>Le cœur de Si-Kaddour se prit à saigner sous +le coup de mes confusions stupides.</p> + +<p>— Ya Sidi !! par ta tête chérie !! Pourquoi ce +mot de « marabout » qui nous flagelle et nous +insulte ?… Si le saint chériff actuel l’entendait à +travers l’espace, il aurait le foie transpercé, Sidi, +crois-moi. Et le Vénéré Sidi-Bou-Saad, son aïeul +(Dieu lui donne le repos éternel !) se retournerait +sur le flanc gauche dans son tombeau de la koubba, +ya Sidi ! ya Sidi !!…</p> + +<p>Pauvre Si-Kaddour… Son regard navré glissait +entre les branches, jusqu’au Désert roux et ardent +qu’il semblait prendre à témoin.</p> + +<p>— O taleb, calme ta douleur ! Je sais que les +Djazerti ne sont pas de vulgaires marabouts : ils +sont chériffs.</p> + +<p>Le brave homme me remercia de la rectification, +puis continua de protester comme si je n’avais pas +rectifié :</p> + +<p>— Ya Sidi, ta bonté dépasse réellement celle de +David, père de Salomon ! Et ta justice est extraordinaire ! +Mais par Allah, vois-tu, ma tête s’égare +quand j’entends appliquer au « Maître » ce terme +vulgaire de <i>mraboth</i> (marabout). Un mraboth est +un simple hère, qui s’en va faire de petits miracles +devant de petites gens, et souvent vole leur argent, +tel un vil imposteur. Mais les chériffs sont autre +chose, par la bénédiction de la Sainte Kaaba ! Je +n’ai pas à parler des prétentions de nos rivaux. Ils +t’affirmeront ceci ou cela : les uns disent vrai, les +autres mentent. Allah voit tout et connaît tout. +Mais les Djazerti descendent du Prophète, Sidi. La +lignée du lion ne doit pas se confondre avec la +lignée du chacal, même quand elle bifurque !</p> + +<p>Alors il m’expliqua, tantôt plein de lenteur et +plein d’animation, ces hérédités compliquées des +Saints purs entre les purs :</p> + +<p>— La transmission de la chair, Sidi, peut se faire +en même temps que la transmission de la <i>baraka</i> ; +c’est ce qui arrive chez nous maintenant. Notre saint +chériff actuel (qu’Allah protège son voyage !) descend +directement de l’Illustre Sidi-Bou-Saad par son +père Sidi-Mohammed et son grand-père Sidi-el-Aïd, +lequel était le fils aîné du Sublime et du Vénéré +(Dieu leur conserve à tous trois le salut !). Tous trois +furent possesseurs et de l’héritage du sang et de +l’héritage spirituel. Mais au-dessus d’eux, Sidi, +avant eux, les deux chaînes se sont parfois écartées. +Elles se rejoignent finalement à l’origine, +en la personne de Celui après lequel il ne peut plus +y avoir de prophète, le Père et fondateur de l’Islam, +Notre-Seigneur Mohammed le glorifié (Dieu accorde +à lui et aux siens le salut le plus complet !). +Et la chaîne dorée remonte ensuite, comme tu sais, +de Notre-Seigneur Mohammed à l’archange Djébril +qui lui apporta le saint Koran… Et de l’archange +Djébril elle va s’attacher au trône admirable d’Allah, +et se fondre dans son indicible Lumière, +comme un flambeau dans un grand foyer qui brûlerait +sans se consumer… Et c’est Lumière sur Lumière… +Et Dieu conduit vers la Lumière celui +qu’il veut, car il peut tout et connaît tout…</p> + +<p>La voix du bon taleb s’évanouit ici, accablée +d’extase ; et nous restâmes muets sous l’ombre +verte des treilles où frémissait le vent léger. Je +pensai alors moins pieusement, mais non sans +émotion pourtant, à une autre brillante lumière +que du Désert j’avais aperçue, le soir de ma blessure, — à +cette miraculeuse lumière qui m’a « conduit » +en la zaouïa de Mozafrane, — que jamais +depuis je n’ai revue… et dont je n’ai pu, malgré +mes questions, découvrir l’origine ni le lieu.</p> + +<p>— Tu dois te tromper. Sidi. C’était une des +lampes d’argent, comme celle de ta chambre… ou +quelque torche de palmier, promenée par un de nos +esclaves…</p> + +<p>Non. Quelle torche de palmier aurait cet éclat +brillant et fixe ? Quelle lampe antique, à la mèche +grésillant dans l’huile, projetterait ce rayon +clair ?</p> + +<p>Elle demeure encore aujourd’hui pour moi un +songe parmi d’autres songes, l’apparition de cette +flamme irréelle.</p> + +<hr> + + +<p>Nous étions alors sous une vigne en forme de +tonnelle, qui couvre une suite de portiques dans le +goût populaire italien — arcades bâties du reste par +des maçons venus de Tripoli, à travers sables, +Maures du rivage avant travaillé jadis à Malte, à +Palerme — tant se mêlent les arts et les races +autour de cette mer intérieure mi-chrétienne et +mi-musulmane, d’où le souvenir païen n’est pas +complètement enfui…</p> + +<p>— Repose-toi, ô Sidi, fit le taleb. Le sommeil du +corps, quand l’âme éveillée rêve, est un bienfait +délicieux. Remercié soit le Très-Haut qui nous +l’accorde ! Et moi je te laisse une courte minute. +Je reviens, Sidi, presque avant que d’être parti.</p> + +<p>Si-Kaddour s’absenta une grande heure, puis +reparut, la mine soucieuse et comme angoissée. Il +allongeait son bras sec, avec un geste de pythonisse +douloureuse, au-dessus du bloc de marbre où +fumaient, dans l’atmosphère pure, nos deux tasses +de menthe et de thé.</p> + +<p>— Ya Sidi, me dit-il, demain je te ferai voir, +<i>inch’ Allah</i>, l’arbre de l’hérédité, la « double chaîne » +des Djazerti, peinte de vermillon, d’or et d’azur. +Si-Ahmed lui-même te montrera le parchemin.</p> + +<p>Ainsi, c’était pour cela qu’il m’avait quitté, pour +négocier l’exhibition de cette feuille ! J’éprouvai +subitement, devant son visage contracté, la certitude +qu’une lutte s’était prolongée entre lui et ceux +qui ne m’aiment point. Les Djazerti se révèlent +mes ennemis, plus que jamais — disons mes adversaires +et ceux de ma race. Tout à l’heure ils ont +passé le long de cette tonnelle (peut-être m’y +savaient-ils, peut-être ne m’y savaient-ils pas). +Leurs beurnouss blancs défilaient, tels des frocs de +moines luxueux… Et leurs yeux ne m’entrevoyaient +point : l’« infidèle » n’existe plus devant leurs âmes +de Saints très élevés.</p> + +<p>Cependant cette résistance à laisser mes yeux +roumis se poser sur les enluminures me parut de +fâcheux augure. On ne l’eût point faite il y a huit +jours ; et tous les Arabes d’origine noble paradent +si volontiers de leurs généalogies, dès que sont là +des hôtes nouveaux.</p> + +<p>— Alors, demain, Sidi ?</p> + +<p>Je secouai négativement la tête.</p> + +<p>— Je ne pense point, ô taleb, qu’il soit nécessaire +d’aller contrôler tes paroles.</p> + +<p>L’excellent vieux me regarda, d’un air surpris, +ensuite inquiet, enfin désespéré. Hélas ! aucune des +supplications déjà exprimées par lui, qui en est +prodigue, n’atteignit la véhémence de celle qui se +déchaînait maintenant. Elles en tremblaient, ses +joues ridées, et ses paupières à mille petits plis, et +ses grosses lunettes de corne.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Sidi !! Par la bénédiction d’Allah +sur toi ! par le ventre de celle qui t’a conçu ! tu +vas me jeter dans le deuil du tombeau !!… Sid’Ahmed +lui-même, je le le répète, le propre neveu du +chériff, doit te montrer les peintures !! Il me l’a +promis sous les serments inviolables !!!… Que ton +esprit distingué, Sidi, ne manque pas cette occasion +de voir des choses édifiantes, et d’éviter un tel +chagrin au plus dévoué de tes serviteurs !!!</p> + +<p>Incapable, malgré toutes mes bonnes raisons, de +résister davantage, je me suis engagé sottement +pour le prochain après-midi, au temps qui suit la +prière d’<i>aasser</i>.</p> + +<p>— Voyons, calme-toi ; c’est entendu, taleb, j’irai…</p> + +<p>— Ya Sidi !</p> + +<p>— J’irai, j’irai…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p class="date">1<sup>er</sup> octobre.</p> + +<p>Et j’y suis allé — dans mon fauteuil.</p> + +<p>J’en suis aussi revenu, un peu étonné de certaines +choses… par exemple de « l’invisibilité » persistante +de Sid’Ahmed-ould-Djazerti. Je dirai plus : un +peu choqué. Comment ! voici un personnage, autant +chériff que l’on voudra : il promet, il offre de me +recevoir, moi son hôte — son hôte en pays arabe ; +puis, la dernière minute arrivée, ce seigneur se +dérobe ; il délègue son secrétaire, son <i>khodjah</i>-chef, +Si-Hassan-ben-Ali le rusé, pour représenter Sa +Hauteur envers mon insignifiance. Et moi, cloué +chez lui par le sort, je dois tolérer ces impertinences +sans pouvoir faire seller un cheval ou un +méhari…</p> + +<p>Ma colère pourrait surprendre ceux qui connaissent +mal les mœurs du Désert ; mais le manque +d’égards, chez l’Arabe, est le frère jumeau de l’insupportable +menace.</p> + +<p>Il faut avoir vu les courbettes obséquieuses de +cet Hassan-ben-Ali ! Et ses déférences, et son humilité +où triomphait toute sa joie d’avoir empêché +les chériffs de me recevoir eux-mêmes !… Quelle +politesse ! Ce musulman trop civil ne sera grossier +avec moi que le jour où, décidément, on devra me +couper le cou. Mais, jusque-là, il joue de moi en +virtuose, comme un chat dont les pattes ne montreraient +que velours et dont les dents s’aiguiseraient, +fines et pointues, derrière les souriantes +babines.</p> + +<p>— O Sidi, daigne jeter un coup d’œil favorable +sur ce que te présente ton serviteur !</p> + +<p>En ces termes il m’indiquait le parchemin déroulé, +maintenu par deux scribes. Son amabilité était +ambiguë, menaçante au fond, comme le flegme des +sous-khodjah et comme l’apparence même des +objets de l’entour. Oui, les choses me sont hostiles : +le battant peint de l’armoire entr’ouverte me la +disait, cette hostilité, et les murs blancs et mornes +de la longue « chambre du sceau », et cet air lourd +à respirer, chargé d’une odeur de vieille encre, de +vieille cire et de je ne sais quel fade relent de +musc.</p> + +<p>— Tes regards, ô Sidi, daigneront-ils me faire +la faveur de vérifier la <i>base</i> de cet arbre généalogique ? +D’abord, ici, le nom d’Allah, que cent mille +épithètes de vertus ne pourraient assez louanger. +Puis ensuite celui de l’ange Djébril (Gabriel) aux +ailes de diamant. Puis ici, les syllabes bénies formant +celui du Saint Prophète…</p> + +<p>J’interrompis le discours sans avoir bien examiné +l’azur, l’argent et le vermillon scintillant en effet +sur les feuilles de l’arbre, plus touffu que celui de +Jessé dans nos anciens missels. Et Dieu sait pourtant +que j’aime les vieux vélins enluminés, dont +la perfection puérile est si amusante à l’esprit, et +le contact si doux aux doigts. Mais je ne pouvais +tolérer l’attitude de cet Hassan-ben-Ali.</p> + +<p>— Cela suffit, déclarai-je. Si-Kaddour m’a déjà +expliqué ces filiations…</p> + +<p>Le visage de Si-Hassan demeura impassible, +plutôt souriant — mais ses yeux parlèrent. Oui, +quoi qu’il en eût, et malgré le fameux rideau intellectuel +dont il s’enveloppe, il ne put tout à fait +clore ces « fenêtres de l’âme ». Et l’on aperçut, un +court instant, le démon du logis… Du reste, c’est +le soudain coup d’œil oblique, le jet lumineux, +quasi phosphorescent des prunelles qui chez l’Arabe +est révélateur de l’émotion, de la défaillance, ou de +la traîtrise secrète — tandis que chez l’Européen +ce serait (les juges d’instruction le savent bien) +l’altération de la voix, le frisson léger des doigts +malgré le raidissement de la volonté.</p> + +<p>Oui, les yeux de Si-Hassan parlèrent. Ils dirent +de la haine pour moi et même pour le pauvre Si-Kaddour, +lequel, malgré sa bonne contenance, me +faisait vraiment pitié.</p> + +<hr> + + +<p>Mon fauteuil roulait enfin hors de la « chambre +du sceau ». Les gens du banc — <i>ahl-es-soffa</i> — tous +ceux qui restent de longues heures à la porte des +grands de la terre musulmane — quémandeurs, +plaignants, courtisans, parasites, attendant des +matins jusqu’aux soirs et des soirs jusqu’aux aubes +le bon vouloir du puissant seigneur — les gens du +banc ne me saluèrent point quand je passai. Mauvais, +très mauvais, cela. Je remarquai aussi, après +coup, que le thé traditionnel (jouant chez les +Djazertïa le rôle hospitalier du <i>caouah</i> en d’autres +lieux) ne m’avait pas été offert. Mauvais, plus mauvais +encore. Tellement mauvais que je me sentis +subitement tranquille, n’aimant pas les demi-situations +et préférant le danger net.</p> + +<p>Les hommes de garde, arrogants sous leur beurnouss +bleu, me heurtaient « moralement », fiers et +dédaigneux, le long des galeries. Les porteurs de ballots, +au tournant des couloirs, faillirent bousculer +mon véhicule : car les serviteurs d’Islam exagèrent +la tendance du maître…</p> + +<p>Et les enfants, sortant des écoles par flots, ne +me suivirent pas de près comme à l’ordinaire — comme +avant-hier encore ils auraient agi. Et leurs +cinq doigts écartés se dirigèrent de mon côté :</p> + +<p>— <i>Khamsa fih aïnek !</i> Cinq dans ton œil !</p> + +<p>C’est le remède saharien contre la jettatura, +contre l’infernale influence. Les vieillards impotents +soignés ici me l’adressaient également à la dérobée, +ce signe conjurateur, de leurs vieilles mains +tremblantes qui repoussaient mes maléfices, tandis +que les bouches édentées balbutiaient des anathèmes :</p> + +<p>— Religion de croix ! Religion d’égaré ! Dieu +maudisse ta mère la chienne ! Que ta mort soit +sans tombeau !</p> + +<p>Pour faire diversion, l’infortuné Si-Kaddour +m’indiquait presque au hasard les bâtiments déjà +vus, les ateliers de métiers, les magasins, les +annexes.</p> + +<p>— Regarde, ô Sidi, regarde… regarde cette +zaouïa des Djazerti !</p> + +<hr> + + +<p>Nous parvenions à la place des Caravanes où +journellement arrivent ici, par sacs d’inégale +valeur, les offrandes des Khouan, des Djazertïa — convois +dont le point d’origine me demeure +mystérieusement caché, et dont les chameaux, +quand on les décharge, brament entre les murs +blanchis. Ce sont de braves bêtes, cependant, ces +chameaux. Ils m’annoncent du moins, eux, par leur +cri plus sourd ou plus aigu, s’ils viennent de +l’Orient lumineux ou du Moghreb très âpre, du +Maroc aux races de dromadaires diminuées et chétives, +comme rabougries. Ils travaillent « pour la +zaouïa ». Ils apportent la <i>ziara</i>, du même pas dont +ils apporteraient toute chose, inconscients d’enrichir +les descendants d’un Vénéré. Ils sont pleins +de simplicité dans leur laideur d’auxiliaires utiles, +qui seuls peuvent braver longtemps cette lumière +féroce du Désert, ce climat souvent brutal, ce +sable africain.</p> + +<p>— Ya Sidi, m’instruit le taleb, Allah nous dit +dans le Koran : « Je vous ai soumis les chameaux, +afin que vous soyez reconnaissants. »</p> + +<p>Et le bon Si-Kaddour, redevenu gai, contemple avec +attendrissement les échines bossues d’où vont être +déchargés les précieux hommages et les générosités. +Un grouillement de fidèles et d’esclaves s’agite, +troublant le silence pour un instant.</p> + +<p>— Ya Sidi, quel spectacle édifiant !</p> + +<p>Dans un coin, là-bas, une nomade des environs +se tient debout, respectueuse, attendant qu’on veuille +bien prendre son humble offrande d’humble femme — cette +petite charge de bois menu balancée sur le +dos de son bourriquot.</p> + +<p>Elle a l’air sauvage et résigné des animaux soumis +au fouet. Sa robe drapée, de vieux coton +sale, laisse voir des lambeaux de chair brune, +comme tannée. Son visage s’inquiète. Furtive, +elle jette sur mon équipage la défiance de son +regard.</p> + +<p>— Ya Sidi, reprend le taleb, daigne constater +ici la munificence des Djazerti. En échange de ce +petit fagot, qu’on accepte pour ne pas froisser d’un +refus la bonne volonté du plus misérable, notre +zaouïa va nourrir pendant deux ou trois jours, +Sidi, cette malheureuse et ses enfants. Elle va +couvrir de vêtements neufs leurs membres rafraîchis +au bain. Et des présents d’orge et de dattes +leur seront remis par surcroît quand ils reprendront +le chemin de leur tente, en louant Allah et +le Sublime Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu veuille +lui continuer la félicité !)…</p> + +<p>La femme m’examinait de nouveau, avec un +recul secret grandissant. Elle questionna l’un des +esclaves, et, dès le mauvais renseignement reçu, +je vis une répulsion contracter le hâle de son +visage, et ses doigts rugueux faire, eux aussi, le +signe cabalistique de défense et de réprobation… +« <i>Khamsa fih aïnek !</i> Cinq dans ton œil !… »</p> + +<p>Je n’entendais pas, mais je compris — et je pâlis. +Même venant de cette créature tellement près de la +brute, la blessure me fut sensible. Il me parut +devenir un paria, si les femmes (soient-elles à peine +femmes) se détournent maintenant de moi, pleines +d’horreur…</p> + +<hr> + + +<p>Le taleb ne remarquait rien ou feignait de ne +rien remarquer parmi ces signes hostiles. Il voulait +« effacer », coûte que coûte, l’affront du manque +d’accueil, le procédé du khodjah, son ennemi, le +beau jeune homme à la langue douce, Si-Hassar-ben-Ali.</p> + +<p>— Ya Sidi ! — me répétait-il, continuant les expansions +d’un réel enthousiasme, — ya Sidi ! permets-moi +de le proclamer : elle est un louable et +pieux miracle, cette zaouïa de Mozafrane, d’où sont +sorties, comme les abeilles essaiment de la ruche, +nos autres zaouïas, Sidi. Elle crie la gloire de +l’Illustre Bou-Saad. Son parfum monte au trône +du Puissant, porté sur les ailes des Khérubs. O +Sidi, ô Sidi, regarde !…</p> + +<p>Évidemment. Les constructions étendues, les cultures +encloses d’un mur à créneaux, soignées par des +jardiniers innombrables — cet univers isolé, complet +et riche, cela paraît stupéfiant quand on connaît +le Désert. Vie abondante, surgie ainsi du milieu des +plaines arides, sans autre secours que le prestige +d’une idée — pas même : d’une <i>nuance</i> d’idée.</p> + +<p>— Regarde, ô Sidi !</p> + +<p>Regarder, oui. Mais tous n’ont pas des yeux +semblables… La façon d’examiner les édifices +d’une religion peut donner à leurs sculptures +plus ou moins de relief. Aujourd’hui, ma mauvaise +humeur me « rapetisse » les choses — et la foi des +pèlerins, au contraire, les amplifie sans doute, les +idéalise, les auréole d’un nimbe immuable et prestigieux.</p> + +<p>Et je me ressouviens de la lampe idéale qui, de +tout ce qu’elle éclairait, faisait des pierreries et des +escarboucles. J’y avais trouvé jusqu’ici le symbole +général de l’imagination. Mais c’est davantage +encore. Cette force occulte qui livre (spontanément, +remarquez bien) l’Afrique entière et l’Asie de +l’ouest au pouvoir des « Ordres », cette puissance +secrète des mystiques détient la lampe d’Aladdin. +Par elle, chaque moellon de ces murailles devient +non seulement plus précieux, mais « plus beau » +que l’onyx de Syrie. Chaque feuille de ces bosquets +se change en émeraudes serties d’or fin. Et +ce qui nous semble, à nous, déjà très remarquable +représente en effet le miracle — mieux, « la merveille », — à +des peuples pour qui le merveilleux est +le pain nécessaire, bien avant les aliments dont le +corps se soutient chaque jour…</p> + +<p>Au résumé :</p> + +<p>Force occulte — puissance mystique — miracle +complexe, cérébral et sensuel.</p> + +<p>Je crois vaguement (sans me rappeler la phrase) +que le dernier mot de mes lettres interrompues, +envoyées vers la France si brusquement, était celui +de <i>volupté</i>. Cela me frappe à distance. Il faut toujours +en revenir là : Volupté… Elle alimente la +flamme des aspirations musulmanes. Et c’est une +science profonde de son adaptation à ces races qui +les jette pantelantes sous le joug béni de leurs +dominateurs.</p> + +<p>Et cependant, il y a là, par comparaison à l’Islam +non affilié, un essai de relèvement moral que je +voudrais examiner pour le mieux comprendre.</p> + +<p>La religion chrétienne nous prêche la pureté +absolue ; elle a été néanmoins obligée de souffrir, à +côté, le péché d’amour. La religion musulmane le +légitime, ce péché, le prescrit pour ainsi dire avec +les quatre épouses renouvelables et les concubines +à volonté. Alors, descendant d’un degré, elle <i>tolère</i> +sans se scandaliser les vices variés — vices orientaux… +Elle admet, comme un mal inévitable, la +sodomie, les infâmes trafics d’enfants.</p> + +<p>La jeunesse des chériffs verse trop souvent, pareille +à celle de leurs coreligionnaires, en ces désordres. Soit. +Mais <i>on les cache</i>. Et si nous admettons que l’hypocrisie +est un hommage rendu par le mal au bien, +nous pouvons admettre aussi que, dans le cas présent, +cette hypocrisie « crée » l’idée de vertu.</p> + +<p>Après l’avoir créée, elle la fortifie en évoquant +d’autres désirs que la gourmandise ou la débauche — en +montrant, à des êtres qui ne l’eussent pas +soupçonné, un autre idéal possible — en préconisant +un bonheur que ne détiennent pas les jeunes +esclaves en tunique blanche ou les danseuses tiarées +d’or…</p> + +<p>Les chériffs, distributeurs du <i>dikhr</i> qui mène à +l’extase, ont donc appelé leurs fidèles à de nouveaux +frémissements, violents et chastes. <i>Ils</i> ont fait vibrer +leurs nerfs suavement, jusqu’aux profondeurs de +fibres insoupçonnées — de fibres qui dormaient en +eux.</p> + +<p>Et, très habiles, <i>ils</i> ont crié :</p> + +<p>« Vous n’aurez cela que par nous. Vous ne le +trouverez que chez nous ! »</p> + +<p>Et leur habileté plus grande encore fut d’avouer +(eux qui pouvaient tout dissimuler) la possession +régulière des quatre épouses légitimes, comme il est +indiqué au Koran, et des négresses sans nombre +fixé. Car l’ascétisme, tel que le conçoit le cerveau d’un +Arabe, ne rappelle point celui de saint Paul. A +vouloir faire ici de vrais « purs » on eût fait des +bêtes féroces.</p> + +<p>C’eût été trop dangereux.</p> + +<p>Se déclarant maîtres des joies spirituelles, les +sages chériffs ont également autorisé, recommandé, +par l’exemple, la joie charnelle — la volupté de la +volupté…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p class="date">2 octobre.</p> + +<p>D’ailleurs, <i>ils</i> ont choisi pour eux la plus intense, +la meilleure part — celle du lion.</p> + +<p>Dans ces jouissances, dont frissonne tantôt le +corps et tantôt l’âme, ils ont su puiser les plaisirs +qui font la trame de leurs jours béats. Ils savourent, +ces chériffs, la volupté de rester toujours là (sauf +de rarissimes voyages) quand les autres passent. — Ils +ont des délices de la puissance… Et l’orgueil de +la domination…</p> + +<p>Autant que le pauvre pèlerin, mieux que lui, ils +s’élèvent, s’ils le veulent, à l’Extase secouant les +moelles. — Et, puisqu’ils sont guerriers (toujours +s’ils veulent), ne leur sont pas refusées la force et +l’ivresse du sang versé.</p> + +<p>Ils ont, image de la guerre, les fusillades de +poudre célébrant les fêtes. — Ils ont le raffinement +de l’existence somptueuse et qui leur semble plus +belle au contact des haillons de leurs frustes +affiliés. — Ils ont les présents qui parlent des +contrées éloignées et bizarres, dont l’exotisme +surprend. — Ils ont les messages variés au milieu +des mœurs immuables, et tout se renouvelle autour +d’eux sans que rien n’y soit changé.</p> + +<p>Ils ont les jardins fertiles et le charme des eaux +courantes — et les matins nacrés — et les soirs +d’or. Leur bon goût sut repousser les tam-tam, +les vacarmes des danses : ils ont les musiques lointaines, +celles des bergers de troupeaux, légères, +imprécises, scandées, qui palpitent dans l’air transparent +comme, après l’amour, bat le cœur.</p> + +<p>Et les odeurs pénétrantes et sensuelles dont +s’imprègne toute la zaouïa — les cassolettes de parfums — et +les femmes, cassolettes brûlantes. — Et +l’agrément des grandes pièces claires où le marbre +étend sa douceur. — Et, d’autres jours, aux heures +recueillies, la volupté des refuges clos, des laines +profondes, des réduits moelleusement obscurs.</p> + +<p>Et la lumière multipliée des cierges et des lampes, +si chère à l’Islam — et la mélancolie aphrodisiaque, +un peu philosophique, un peu sadique, qui vient de +ces tombeaux si proches, ces tombeaux de leurs +pères, dont ils vivent ; auprès desquels, un jour, +sera leur tombeau qui fera vivre leurs fils.</p> + +<p>Ils ont tout ce qu’un musulman peut rêver dans les +Paradis — ils l’ont sur cette terre. Et même la beauté +de l’éloquence, des prières nobles et sonores, cherchant +l’esprit à travers les sens. Et même l’intrigue, +la divine intrigue, aussi subtile, aussi fine qu’un +cheveu de Géorgienne blonde. La divine intrigue, +ils l’ont, brouillée à loisir. Tout, tout, ils l’ont. +Et nous nous étonnons qu’ils ne nous aiment point, +qu’ils se dérobent, qu’ils combattent pied à pied +notre conquête, à nous Européens — à nous Français !</p> + +<p>Qu’avons-nous donc à leur offrir, en échange de +ceci ?</p> + +<p>Et comment ne s’opposeraient-ils pas farouchement, +fanatiquement à l’approche de notre état +de choses, qui sera — ils le savent bien, ils le +sentent — l’adversaire et le destructeur de ceci ?</p> + +<p>Notre plus invincible ennemi, parmi ces contrées, +c’est la volupté saharienne…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p class="date">3 octobre.</p> + +<p>J’étais un peu âpre au fond, hier soir, en griffonnant +sous les poutrelles vertes où s’abritent toujours +mes veillées.</p> + +<p>Il y a chaque jour plus d’hostilité dans l’air.</p> + +<p>Danger ?… Trop grand mot, peut-être ; l’ambiance +désagréable exacerbe les doutes. Mes nerfs — l’infirme +paie de sa souffrance le droit d’en avoir +comme une femme — se fatiguent de ce péril +flottant, mal défini, et préféreraient <i>n’importe +quoi</i>, plutôt que cette anxiété continuelle.</p> + +<p>Le courage ne me manque point, je crois, mais bien +ce calme moral qui nous met au-dessus des circonstances. +Je devrais évidemment ne pas même voir +l’aspect changé, l’air rechigneux de Barka le nègre.</p> + +<p>Je devrais ne pas remarquer la mine allongée, +préoccupée de Si-Kaddour. Il a pâli, le vieux taleb, +quand aujourd’hui des cavaliers sont arrivés à toute +bride, leurs selles couvertes de poussière, et des +traces sanglantes balafrant leurs beurnouss déchirés. +Mais il s’est tu.</p> + +<p>Ou plus justement il a continué de parler, volubile, +sur l’organisation hiérarchique de la « Confrérie », +organisation solide qui s’étend sur deux +parties du monde. Au sommet, comme on le sait, le +<i>cheikh</i> suprême, le chériff détenteur actuel de la +sainte <i>baraka</i>. Sitôt après lui, les très hauts fonctionnaires, +ceux que j’ai déjà vus quand je voyais +quelqu’un : le Grand Khalifah ou adjoint, l’Oukil ou +administrateur des intérêts matériels, le Chef des +<i>tolbas</i> (pluriel de taleb) qui forment les intelligences. +Ensuite, les nombreux <i>mokaddèmes</i>, représentants +fixes ou missionnaires ambulants de +l’Ordre, tous pourvus de l’<i>idjeza</i>, diplôme mystique, +et qui s’en vont aux quatre coins du monde +où souffle le vent de l’esprit, aussi loin que peut +aller un homme plein de foi et de patience, pour +recevoir des offrandes nouvelles et pêcher des âmes +de croyants.</p> + +<p>Puis, sous ces « directeurs » du spirituel et du +temporel, la grande masse inféodée, — l’ensemble +des fidèles ou <i>khouan</i>.</p> + +<p>— Ton incomparable pénétration saisit bien, ô +Sidi ! Ceux-là, nos khouan, ne représentent chacun +que peu de chose. Mais, réunis, ce sont les +Djazertïa : sans les grains de sable, il n’y aurait +pas la dune ; sans les petites gouttes d’eau, il n’y +aurait pas la mer. Allah est grand et miséricordieux…</p> + +<p><i>Amen.</i> Seulement ces cavaliers ensanglantés, que +j’avais vus accourir tout à l’heure, labourant du +coin de leurs étriers le flanc des chevaux fourbus, +m’intéressaient bien davantage. Ils étaient éclipsés +depuis. (Cette zaouïa paraît toujours recéler des +trappes et des caches que dirigerait un magique +pouvoir.) Leurs montures, la bride à terre, demeuraient +près de l’entrée des écuries, où des +esclaves aux blanches gandouras relevées d’une +ceinture, ayant en ce court vêtement la grâce +d’éphèbes antiques, contemplaient, comme moi, +l’écume qui ruisselait sur ces pauvres bêtes et les +blessures de leurs corps chancelants. Mais ils ne +les faisaient pas rentrer, ne les dessellaient pas. +Un peu d’orge à terre, simplement, que refusaient +les naseaux enflammés, abîmés de surmenage.</p> + +<p>Les longs bâtiments s’étendaient, pleins d’énigmes +obscures. D’autres chevaux hennissaient à l’intérieur. +Et par une poterne ouverte nous voyions +le Désert farouche qui poudroyait sous le soleil.</p> + +<p>— Avec ta permission, retournons aux jardins, +Sidi.</p> + +<p>Pendant que virait mon fauteuil et que nous +traversions les cours (dans ce pénible isolement +que fait autour de moi la malveillance générale) +j’interrogeai de nouveau le taleb. Il dit, hochant sa +barbe grise :</p> + +<p>— Ces cavaliers ? Je ne sais pas, Sidi. Que ta +magnanimité me pardonne ! Je suis un vieil homme, +Sidi, je ne m’occupe que de la Voie conduisant au +Paradis…</p> + +<p>Puis comme j’insistais, le pressant :</p> + +<p>— O Sidi, par Allah sur toi, ne me pose pas ces +questions… Excuse, Sidi, ma liberté ; mais, si je te +demandais les secrets des tiens, répondrais-tu à +mon humble moi ? Ne serais-tu pas contrarié, Sidi ?…</p> + +<p>Contrarié, il l’était, l’excellent Si-Kaddour : +peiné, même. Allais-je m’aliéner la seule âme sur +laquelle je puisse à demi compter ?</p> + +<hr> + + +<p>Il fallait me tourner ailleurs.</p> + +<p>Vers l’heure de la sieste, Si-Kaddour s’étant retiré +et Barka promenant je ne sais où sa réserve +actuelle et son mutisme, j’interviewai Bou-Haousse +de façon serrée, sans lui laisser trop de temps pour +chercher des faux-fuyants. Il est soi-disant à moi, +celui-là, venu avec moi, resté avec moi. Mais il est +bête, et « finaud », et fripon (toutes qualités qui ne +s’excluent pas, je m’en rends compte). De plus il +est bon musulman. Le solide appui que j’ai là ! +Fragile, tel le roseau cité dans l’Écriture.</p> + +<p>« Au lieu de me soutenir (c’est, je crois, le texte), +il s’est cassé et m’a percé la main. »</p> + +<p>Pour l’instant, Bou-Haousse ne me perce pas encore +la main. Non. Il affecte même un grand zèle +à chasser les mouches, et, pour ma personne, des +sentiments extrêmement dévoués. Il opine naturellement +dans mon sens, en bon Arabe — faiseur +de phrases. Il amplifie, il commente. Les proverbes +vont leur train.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Certainement il se trame « quelque +chose ». L’amitié des Djazerti s’en va de toi. Prends +garde, Sidi. Quand la fumée couvre la montagne, +dis : la forêt brûle. Quand tu vois un chacal suer, +dis : le sloughi est à ses trousses. Quand le nuage +se traîne gros et jaune, dis : le sirocco n’est pas +loin…</p> + +<p>Il s’interrompit pour me demander :</p> + +<p>— Ya Sidi, me permets-tu de boire le reste du +thé ?… Merci. Qu’Allah te le rende cent fois !</p> + +<p>Les mouches, tandis qu’il boit, me harcèlent. +J’ai hâte de lui voir reprendre ses dictons d’Islam +et son éventail de palmier. Mais il se presse fort +peu. Il est ici chez lui, narquois et flegmatique ; il +suit chaque soir, à la troisième cour, les instructions +d’un jeune taleb maître d’école ; bientôt il sera +reçu parmi les fidèles Djazertïa.</p> + +<p>— Ya Sidi, je suis ton enfant. Je ne fais qu’un +seul cœur avec ton cœur, et le coup de ta mort +serait ma mort.</p> + +<p>Le solide appui que j’ai là !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p class="date">5 octobre.</p> + +<p>Un signe important :</p> + +<p>Le somptueux et barbare rôti, ce mouton qu’on +me sert chaque soir, a été remplacé hier par un +simple couscouss aux abricots secs.</p> + +<p>Chez l’Arabe, chez l’Oriental, pareil changement +d’habitudes est plus significatif qu’un Français de +France ne saurait l’admettre. Cela équivaut (comparé, +je suppose, aux habitudes parisiennes du siècle +passé) à me faire soudain manger à l’office. C’est +une ouverte déclaration de guerre — au moins +d’hostilités.</p> + +<p>J’ignorais qu’une jambe cassée pût mettre en une +situation si désagréable, si odieuse. Et je donnerais +mon autre jambe (pour ce à quoi elle me sert !) +afin d’apprendre la raison de ces procédés, humiliants +surtout parce qu’ils veulent l’être.</p> + +<p>Quand tout cela va-t-il finir ?</p> + +<hr> + + +<p>J’ai dû scandaliser toute la journée Si-Kaddour +par un redoublement de distraction. Il est toujours +triste, mon pauvre taleb, et je lui cause bien du +souci. Ses inquiétudes secrètes diminuent sa verve +coutumière : à peine s’il a discouru, pendant notre +promenade aux cultures, sur les mérites des Djazerti.</p> + +<p>— Hélas, Sidi, notre premier père fut créé de +terre vile… soupire-t-il entre deux versets, accablé +sous le poids moral des vices de l’humanité.</p> + +<p>Et, pour me le démontrer, il reprend son énergie. +Il me débite une pieuse anecdote où Jésus-Christ +(Notre-Seigneur Aïssa, le nomment les Arabes) se +trouve placé au premier plan — comme il est du +reste au premier rang dans les formules que crie +le <i>moudden</i>, chaque veille de fête, au minaret des +mosquées musulmanes — comme il sera au premier +trône le jour du Jugement final, quand il +départagera les bons des mauvais avant de remonter +au Ciel et d’y recevoir, pour son harem, onze +mille épouses : telle est la tradition du peuple +d’Islam.</p> + +<p>— Ya Sidi, me pria Si-Kaddour, que ton intelligence +supérieure veuille s’ouvrir à mon récit. Un +matin, Sidna-Aïssa, Souffle de Dieu, fils du Souffle +et de la Vierge Méryem, s’en allait à Jérusalem +quand cheminant il fit rencontre d’un marchand. +Et ce marchand conduisait quatre mules pesamment +chargées…</p> + +<p>Nous arrivions près de l’endroit que j’aime, rival +de ma tonnelle. C’est un coin délicieux, un fouillis +de vignes, d’arbrisseaux, un éden parmi l’oasis +fraîche. On oublie que si près règne le Désert de +mort et de sécheresse. Des lianes vertes montent +jusqu’au faîte de peupliers aux ramures blanches ; +des palmiers géants s’élancent du sol par groupes +compacts, en souplesses inattendues, tandis que +l’eau fécondante court rapide, à petit babillement +léger.</p> + +<p>Je fis faire halte ; installer mon fauteuil, dérouler +le tapis. Mais cela n’interrompait point Si-Kaddour +ni sa légende.</p> + +<p>— Par Allah, que sont ces marchandises ? demanda +Sidna-Aïssa. — De l’excellent, dit le marchand. — Mais +encore, que porte ta première +mule ? — Des vols et des fraudes, Sidi. — Malédiction +dessus ! s’écria Sidna-Aïssa ; mais qui t’en +achètera ? — Les commerçants. — Et que porte la +seconde mule ? — Des ruses, des perfidies et des +trahisons, Sidi. — Malédiction ! qui t’en achètera ? — Les +femmes. — Et que porte ta troisième mule ? — Des envies +et des rivalités, Sidi. — Malédiction ! +qui t’en achètera ? — Les savants. — Et la quatrième +mule ? — Elle est chargée, bien chargée +d’injustices, de prévarications, de tyrannies, Sidi. — Malédiction, +malédiction ! qui t’en achètera ? — Les +gouvernements et ceux qui détiennent la +moindre parcelle de gouvernement. — Alors Sidna-Aïssa +déchira sa gandoura blanche, en criant : +« Malheur, malheur ! malheur sur le monde, malheur +sur les hommes, malheur sur tous ! Tu n’es pas un +vrai marchand, tu es le diable, le Chitane, le chassé +du Ciel, Satan le Lapidé ! Va-t’en ! au nom d’Allah +Tout-Puissant, je te maudis ! » — Et le Chitane s’en +alla, Sidi, avec ses quatre mules, boitant et marmottant : — « Le +péché attire les mortels comme le +miel attire les fourmis. Maudis-moi, Aïssa, cela +ne m’empêchera pas de gagner ni de vendre… »</p> + +<p>Le bon Si-Kaddour, en guise de pause, soupira +plus fort.</p> + +<p>— Il vend toujours, le Chitane, Sidi… Il vend +toujours de sa quatrième charge…</p> + +<p>Et je connus ainsi que le taleb songeait, narrant +cette légende, aux intrigues de Si-Hassan-ben-Ali +le rusé ; et aux événements extérieurs +(ceux qu’on me cache) ; et à ces mystérieuses politiques +par quoi l’Afrique espère diviser l’Europe, +puis rejeter l’infidèle au delà du bleu de la mer…</p> + +<hr> + + +<p>— Ya Sidi !… chuchota Bou-Haousse.</p> + +<p>C’était bien plus tard, dans la chambre aux poutrelles, +vers l’heure de mon coucher.</p> + +<p>Il profitait d’un moment où le taleb avait pris +congé et où Barka s’attardait à ne rien faire, n’importe +où.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es mon père ! Donne à ton fils la +montre aimantée !</p> + +<p>Je lui avais promis, s’il m’apportait des renseignements +intéressants sur les secrets qui nous +entourent, une boussole de nickel qu’il envie démesurément.</p> + +<p>— Ya Sidi, ton fils va te plaire par toutes les grandes +nouvelles qu’il a recueillies pour toi avec une peine +incroyable. Écoute, parlons bas, Sidi.</p> + +<p>Il affecte une voix étranglée, pleine d’effroi. Et +ses chuchotements sont optimistes néanmoins :</p> + +<p>— Les cavaliers ensanglantés que ton œil a +reconnus n’étaient que de paisibles porteurs de +messages, très amis du Seigneur, très honnêtes +gens. Ils avaient été attaqués l’autre nuit, là-bas au +sud de Mozafrane, par un <i>rezzou</i>.</p> + +<p>Histoire à dormir debout si je n’avais été allongé. +Aurait-on fait, à la zaouïa, un tel mystère d’un +événement tout ordinaire ? Un <i>rezzou</i> — autrement +dit un parti de pillards courant l’Erg et le Sahara, +enlevant les troupeaux, ravageant les campements, +dévalisant les convois quand ceux-ci ne sont pas en +force… Il circule de ces bandes un peu partout. +C’est la plaie de la région, avec les scorpions et les +mouches.</p> + +<p>— Et quant au souci qui ride le front des Djazerti +(Allah veuille les bénir tous), tu n’as rien à en +craindre, Sidi. Ton fils s’en porte garant ! Il s’agit +de choses de gouvernements, de désaccords lointains, +lointains, lointains…</p> + +<p>— Qui t’a appris cela ?</p> + +<p>— Ya Sidi, ne prends pas avec ton fils ce visage +courroucé. Je suis ton serviteur ; je suis la plume +de tes ailes. On ne m’a rien appris, Sidi. Seulement +le <i>chaouch</i> de l’<i>Oukil</i> a fait quelques petites +réflexions, en mangeant le couscouss hier chez le +neveu du frère d’un des <i>askers</i> (gardes armés), un +homme de bien que tu as vu, Sidi, un nommé +Tahar-ben-Brahim, un cavalier très distingué, tout +à fait remarquable, qui se trouve être le cousin du +mari d’une nièce de la sœur du beau-frère de mon +oncle Bou-Guettal. Et de la sorte nous sommes +proches parents, comme tu vois, Sidi.</p> + +<p>Cette parenté — qu’on n’en rie pas — me parut +très solide pour le pays. Dans mes déplacements au +Désert, je suis rarement arrivé à quelque parage +habité sans que mes sokhrars et mes hommes +d’escorte n’y trouvent des liens analogues dont ma +curiosité provoquait « l’explication », la nomenclature +des anneaux fantaisistes formant ces chaînons +épars, subitement ressoudés.</p> + +<p>Tout en arrangeant mes oreillers, je suggérai à +Bou-Haousse de questionner le lendemain ce parent, +si toutefois lui-même souhaitait obtenir la boussole. +J’y joignis, afin de fouetter son zèle, l’appât prestigieux +d’un <i>douro</i>. Et ma chambre, lumières +éteintes, retomba au silence des nuits… Le clair de +lune entrait par les grilles de la fenêtre, jetant sur +les faïences claires un rectangle lumineux. Les +poutrelles qui semblaient noires barraient le plafond +blanc de leurs raies symétriques, que je +comptais et recomptais pour essayer de m’hypnotiser.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>La illah ill’ Allah !</i>…</div> +</div> + +</div> +<p>C’était la prière d’aâcha, celle qui demande au +Seigneur <i>un refuge contre des hommes et contre la +méchanceté de celui qui souffle le mal, qui suggère +les mauvaises pensées, puis se dérobe</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>La illah ill’ Allah !</i>…</div> +</div> + +</div> +<p>Le chant du moudden, le chant si suave, le chant +si doux, m’arrivait avec le frisselis des eaux légères +et murmurantes. Et le repos de Bou-Haousse, ce +surprenant sommeil arabe sans mouvement, sans +un souffle, était à côté de moi. Je me remémorai +ces paroles du vieux Si-Kaddour : « De chez nous +peut sortir la guerre : mais la paix seule y doit +régner… »</p> + +<p>Paix apparente, trompeuse, berçante… C’est de +cette paix que la menace s’en va, de temps à autre, +sur les confins divers du monde musulman. C’est +d’ici, ou de zaouïas semblables, que furent soutenues +les extraordinaires résistances de Rabah, et, +moins loin d’aujourd’hui, que fut fomentée l’insurrection +du Zaccar. Et les petites ou grandes +embûches : touristes menacés, explorateurs trompés, +et nos sentinelles abattues d’une balle traîtresse, et +nos officiers assassinés par leurs propres gens… — tant +de faits connus, tant d’inconnus (bien davantage), +ordres donnés par les chériffs à travers +l’Afrique, action de leurs émissaires qui relient, de +proche en proche, Tombouktou à la Mecque et +Marrakesch à Zanzibar…</p> + +<p>Et, pour impressionner les masses, l’annonce, +l’attente perpétuelle de ce « Maître de l’Heure » +promis aux croyants, celui qui balaiera de la terre +tout ce qui n’est pas Islam — fantôme et fantoche +qu’on crée, qu’on supprime, selon les intrigues ou +le besoin, et dont on prépare l’arrivée grâce à des +prophéties puériles : « Il vous viendra un Rebbis +ayant un sabre, un beurnouss vert et des dents +blanches »… Or, tout Arabe a les dents blanches, +ce qui permet d’envoyer quiconque, dupeur ou dupe — et +permet aussi de le facilement renier…</p> + +<p>Et au nom d’Allah, du sang coule.</p> + +<p>« De chez nous peut sortir la guerre, mais la paix +seule y doit régner. »</p> + +<hr> + + +<p>A force de méditer — je préférerais : divaguer, +comme plus modeste — je m’étais endormi. Je +rêvais depuis longtemps, j’imagine, quand je fus +réveillé soudain par le frôlement d’une main sur +ma couverture et par le murmure presque indiscernable +d’un appel :</p> + +<p>— Ya Sidi…</p> + +<p>Voilà… Vous croyez tout de suite à je ne sais +quelle aventure. Mais il ne s’agissait ici que de +Bou-Haousse. Et telle est ma bonne, mon excellente +opinion de lui, que machinalement je saisis mon +revolver dès que j’eus repéré son visage, un peu +trop près du mien.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p>— Ya Sidi ! je suis ton enfant ! Je suis ton +esclave, je suis la semelle de tes souliers !</p> + +<p>Je me crus d’abord devenu la proie d’un cauchemar. +En bas le ruisseau d’eau fraîche gazouillait +toujours sa chanson. Mais sur les faïences claires +le rectangle de lune avait disparu ; il baignait maintenant +de sa lueur bleuâtre les nacres du bahut de +Smyrne. Et parmi le bois de cèdre, les petites plaques +opalines brillaient d’un éclat magique, surnaturel.</p> + +<p>— C’est trop fort ! Enfin, que veux-tu ?</p> + +<p>Il ne se démontait pas ; agenouillé au bord de mon +tapis, il avait l’air, dans la demi-ombre, de me +réciter des oraisons. Je déposai mon revolver et ne +m’armai plus que de patience.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Que Dieu protège tes jours ! Tu me +dis : va, et je vais. Je suis la flèche que lance ta +main ! Et je reviens à mon maître. Grâce à ton fils, +tu sais tout : les nouvelles t’arrivent par moi, aussi +naturellement que les fleuves vont à la mer !…</p> + +<p>L’énigme commençait à devenir moins confuse :</p> + +<p>— Tu as questionné ce parent ? Mais quand ? Il +fait nuit.</p> + +<p>Bou-Haousse fit l’indigné :</p> + +<p>— Ya Sidi ! M’estimes-tu donc un sot ? Ou une +femme ? Est-ce que le chacal attend le jour pour +chasser ? Ce n’est pas un parent que j’ai questionné, +Sidi, c’est une parenté tout entière. Et même il +m’en a coûté beaucoup de tasses de thé, Sidi, dont +ton serviteur a réchauffé le cœur des honnêtes gens +qui parlaient à cause de toi…</p> + +<p>Jamais je ne saurai si mon jugement n’est pas +téméraire ; mais je parierais cependant, sans hésiter : +1<sup>o</sup> que Bou-Haousse n’a pas offert cette nuit +la moindre tasse de thé, dans les gourbis où, +moyennant un <i>sourdi</i>, se réchauffe la garde nocturne, +car : 2<sup>o</sup> il n’a point quitté ma chambre. +Son parent de fantaisie dort auprès de l’une +de ses femmes ; il ne l’aurait pas dérangé. Et +pareille enquête, d’ailleurs, même menée par un +guide, ne se fait pas en une heure. Le rayon de lune +me sert d’horloge : il n’y a pas loin des pâles +faïences au tout proche bahut nacré.</p> + +<p>Qu’importe ?… Bou-Faousse se décide à mettre +dehors ce qu’il gardait dans son sac, et préfère +nommer son aveu : confidences de parenté.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Écoute ton fils. L’heure est favorable. +Allah soit loué qui nous l’accorde ! Il est au-dessus +de tout !</p> + +<p>Je l’aurais battu avec joie.</p> + +<p>— Ya Sidi, je te dis la chose : ce qui peine les +Djazerti, ce qui les afflige contre toi, c’est que s’est +ouverte une grande querelle entre le sultan de +Stamboul et le baïlek<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> de ton pays. L’envoyé de +ton pays a déchiré la <i>carta</i> qu’il avait pour le sultan. +Il est retourné dans ta France… On dit même +qu’il a été chassé de Stamboul (excuse-moi, Sidi) +par le sultan magnanime… Voilà ce qu’on dit… Ce +sont les paroles des hommes : Dieu seul voit tout +et connaît tout. Et l’on affirme aussi qu’il va y avoir +la guerre sainte, et que tous les Français, les Italiens, +les Espagnols, et les autres Roumis, seront +rejetés de la terre d’Islam par le sabre et le fusil.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Gouvernement.</p> +</div> +<p>Dans cette pénombre où nous étions, il guettait +sur mes traits l’effet d’un tel rapport, prêt à louvoyer, +selon le vent, dans un sens ou dans l’autre.</p> + +<p>— Pardonne, ô Sidi, le zèle de ton serviteur !</p> + +<p>Je pense avoir conservé un masque indifférent. +Mais on ignore de quelle finesse sauvage, de quel +flair instinctif sont remplis ces fils du Désert. +Celui-ci m’examinait, tandis que je me demandais +quelle proportion de vérité pouvait bien contenir +son récit baroque…</p> + +<p>Il y a toujours un petit fond réel derrière l’outrance +et le mensonge des nouvelles sahariennes — très +petit parfois : mais il est. La transmission +verbale des faits vole de sables en sables, avec une +rapidité prodigieuse, ayant seulement ce défaut de +les modeler, de les agrémenter, d’y joindre mille +amplifications. Elle fabrique souvent ainsi des +monstres de baudruche affreux, terrorisants, qu’aucune +épingle ne crève, et dont la vie dure plus +longtemps que celle d’animaux de chair et d’os.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Tu es mon père ! Par la bénédiction +de ta tête chérie, tu ne refuseras pas plus longtemps +à ton enfant la boussole et le <i>douro</i> !…</p> + +<p>Son ton plaintif fendait l’âme. Pour me débarrasser +de lui je m’exécutai, je cherchai dans l’obscurité +le douro, je cherchai la boussole. Et je songeais… +Les Djazerti ne reconnaissent pas l’autorité +politique du sultan et à peine sa compétence religieuse — mais +néanmoins tous les fidèles de cette +loi fanatique tiennent ensemble. Leurs regards +convergent sans cesse vers un point qui les unit. +Et pour parodier un mot célèbre, l’Islam est un bloc.</p> + +<p>— Ya Sidi !!</p> + +<p>C’était le remerciement. Par la bouche de ce fripon, +Allah fut sommé violemment d’augmenter +mon bonheur, et ma connaissance du bien, et plusieurs +autres de mes vertus encore. Et comme je +sommais à mon tour Bou-Haousse d’avoir à se +recoucher, puis à me laisser tranquille, il conclut +par cette assertion :</p> + +<p>— Ya Sidi, crois-moi : les Djazerti sont des +saints (que le Seigneur protège leur <i>baraka</i> divine !). +Ils ont la justice de Salomon. Ils ne te feront point +de mal, puisque tu t’appelles leur hôte et que tu as +mangé leur sel.</p> + +<p>J’espérais la séance terminée. Il se pencha vers +moi encore, retombé aux chuchotements mystérieux :</p> + +<p>— Ya Sidi ! par le salut des tiens, ne confie à +personne ce que moi, ton serviteur, je t’ai confié. +Car ici la langue peut couper la tête !</p> + +<p>Et ses doigts dessinaient sur sa nuque, en +silhouette devant le clair de lune, un geste de guillotine +qui me parut mal réconfortant…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVII</h2> + + +<p class="date">7 octobre.</p> + +<p>Ce ne sera pas encore pour cette fois-ci… (Je parle +de mon assassinat.) Car tout est modifié, tout est +retourné, avec cette soudaineté arabe qui suffoque +et déconcerte. La lune de miel a recommencé entre +les Djazerti et moi… Et la zaouïa entière me témoigne +par des sourires la joie qu’elle prend à ces +tendresses… On me gâte, on me flatte, on me câline, +on m’aime. Que dis-je ? On m’adore. Et Barka le +négro, prolixe et gai derechef, ne me sert plus qu’à +genoux.</p> + +<p>Ne supposez pas que je plaisante : jamais je n’en +eus moins envie. La gravité du danger pèse davantage, +après, sur moi. Ma sensation ressemble un +peu à celle de l’innocent qu’un pouvoir supérieur +gracie, et à qui reste la rancœur d’avoir été condamné…</p> + +<p>— Ya Sidi, loué soit Allah ! me répète Bou-Haousse +dans les coins.</p> + +<p>Mon vieux taleb, depuis cette saute de la girouette, +a rajeuni de dix ans. Lui également murmure : +« Loué soit Allah ! » Et ses discours mentionnent, +comme par hasard, la survenue de trois <i>mokaddèmes</i> +arrivés du Sud avec un gros de cavaliers. Ils +ont apporté une lettre du puissant chériff en personne, +Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, +lequel à +petites journées revient du Tchad à Mozafrane. C’est +clair. Même un enfant de cinq ans comprendrait la +relation entre les nouveaux procédés qu’on déploie +pour moi et les ordres reçus du Maître, dont la +politique aura subitement orienté du côté « France », +sans qu’on sache comment ni pourquoi.</p> + +<p>Oui, c’est limpide. Aussi ne m’explique-t-il rien, +le brave Si-Kaddour. Il me tait son apaisement +comme il a tu ses alarmes ; ses bons yeux tout +ridés me regardent sous les grosses lunettes de +corne. Il sent que j’ai deviné la cause des attitudes +actuelles et <i>que je sais qu’il le sait</i>. Cela suffit. +« Loué soit Allah ! »</p> + +<p>Inutile d’insister. Jusqu’à mon retour aux pays +français, je n’apprendrai rien de plus<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Loué soit Allah !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ce que j’appris lors de ce retour, ce fut (on l’a deviné certainement) +le conflit entre la France et la Porte, et le départ éclatant +de notre ambassadeur, au sujet de l’affaire des quais et des créances +à régler. Ce départ de M. Constans, fantaisistement déformé, eut un +immense retentissement dans toute l’Afrique musulmane du Nord. +Même à Blidah, la petite cité des oranges et des roses, à deux pas +d’Alger, l’effervescence des indigènes fut si forte qu’on dut prendre +des mesures spéciales : saisie des portraits du sultan dans les cafés +maures — défense de rassemblements — patrouilles de nuit — augmentation +de la garnison. On parla même d’état de siège. Je +cite ce fait, en plein centre civilisé, pour mieux faire comprendre +l’émoi qui troubla les milieux plus lointains.</p> +</div> +<p>Naturellement, le khodjah-chef, le beau Si-Hassan-ben-Ali, +n’a pas été le dernier à venir me faire +sa cour, et à m’offrir toute la zaouïa, et ses habitants, +y compris sa propre vie.</p> + +<p>— Si quelque péril éclatait (Allah nous en garde !) +nous serions ensemble, Sidi. Je mourrais, non point +à côté de toi, mais devant toi.</p> + +<p>Et cela bien débité, sans trop d’emphase, les doigts +légèrement dirigés du côté du cœur. Aucun ridicule +ne peut atteindre ce jeune homme si noble d’allures, +dont les grandes ambitions s’appuient sur tant d’habileté +que, parti de rien, il a su peu à peu se rendre +indispensable au fonctionnement de la Confrérie, +en tenir dans sa main presque tous les rouages +secrets…</p> + +<p>— A demain, Sidi ! Pour le moindre de tes désirs +ne crains pas de me troubler : mon sommeil t’appartient +comme ma veille. Adieu ! Je te laisse avec +le bien !</p> + +<p>Il me laissait en réalité dans la compagnie de +Si-Kaddour, sous la tonnelle, parmi le charme de +l’heure tiède d’après-midi. Ah ! qu’il n’aime guère +Si-Hassan, mon fidèle taleb, et que sa grimace en +dit long là-dessus… Il secouait la tête dans son voile +blanc, et il ajouta très grave, convaincu, triomphant +et peiné :</p> + +<p>— O Sidi, crois-moi : les hypocrites cherchent à +tromper Dieu même !</p> + +<p>J’essayai de mettre en relief (peut-être par amusement) +les qualités de celui qu’on incriminait +ainsi sans le nommer, ses talents de khodjah, son +affection pour les Djazerti. Mais la vieille tête obstinée +hochait plus fort — jusqu’à déranger le bel +agencement de la corde de chameau, enroulée de +frais. Elle marmottait le proverbe local :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aie confiance en tes amis et ferme la porte.</div> +</div> + +</div> +<p>Évidemment, les Djazerti ne ferment pas assez +leur porte, selon Si-Kaddour.</p> + +<p>— Ya Sidi, il y a du goudron de plusieurs sortes +dans des outres pareilles. Le Sublime Sidi-Bou-Saad +(Dieu prolonge sa félicité !), le vénéré fondateur de +l’Ordre, possédait plusieurs amis, lui, comme, hélas ! +n’en ont pas ses descendants… Quatre surtout, si +pieux, si fidèles, si dévoués, que chacun d’entre +eux mérita le titre honorifique de <i>khalifah</i>… Et leur +sainteté personnelle se reversait en gloire sur leur +ami, père et maître, le Sublime Bou-Saad-ed-Djazerti. +Et tous quatre sont restés célèbres par les +miracles de leur vie. Je te citerai Mesroud-el-Arbi, +qui voyageait à travers les étoiles comme le chamelier +entre les touffes du Désert. Je te citerai Bachir-ben-Khéïr, +surnommé Bou-Maza, à cause d’une +chèvre de tentation qu’il immola jusqu’à septante-sept +fois, et qui revenait toujours auprès de lui. Et +Abd-er-Rahim-es-Soufi, qui n’avait plus de corps +terrestre depuis qu’il avait trouvé l’extase, et dont +la présence n’était révélée aux yeux de ses disciples +que par une perdrix miraculeuse. Cette perdrix +seule le voyait, et le suivait fidèlement partout. +Allah soit loué pour toutes ces choses !…</p> + +<p>A ce moment, derrière le groupe compact formé par +les serviteurs aux écoutes, s’approchèrent deux +négresses traînant par la main des petits enfants, +très roses, très blancs, richement vêtus de soie et +de brocart d’or, qu’elles promenaient à travers +les jardins : un garçon de six à sept ans, aux +yeux de velours, et une très mignonne petite +fille pouvant avoir la moitié de cet âge. Si-Kaddour +les salua de la main, sans interrompre son +discours.</p> + +<p>— Il me reste à t’entretenir, Sidi, de Sliman-ben-Ahmed-el-Mokaddème, +dont l’attachement au +chériff était exemplaire (Dieu lui accorde les Célestes +Jardins). Un jour, se sentant quelques doutes sur +le réel dévouement de certains disciples, Sliman-el-Mokaddème +résolut d’éprouver leur vertu. Il monta +sur une terrasse entourée de murs élevés, et, par +une petite fenêtre, il prêcha. D’abord il rappela aux +Djazerti la pure doctrine de notre Ordre : « Quiconque +obéit à son mokaddème obéit à son cheikh +le chériff, et quiconque obéit à son cheikh obéit à +Dieu et au Prophète ! » Ensuite il expliqua ceci : +un ange du Seigneur l’avait appelé en songe — et +l’ange du Seigneur demandait le sang et la vie de +vingt fidèles pour sauver le « Maître » ; et le sacrifice +devait être prompt. Tu suis bien mon discours, +Sidi ?</p> + +<p>— Oui, taleb.</p> + +<p>Les auditeurs, qu’on n’interrogeait pas, répondirent +avec enthousiasme (des jardiniers qui taillaient +le jasmin bleu des massifs, et Barka, Bou-Haousse, +Abd-el-Khader ; et les deux négresses et +même le petit garçon si rose et si blanc) :</p> + +<p>— Oui, Sidi-Taleb ! oui, Sidi-Taleb ! Continue, +par Allah sur toi ! <i>Zid !</i> Continue ! Gloire à Dieu qui +créa ce mokaddème ! Continue !…</p> + +<p>Et, certes, il continua.</p> + +<p>— Sauver la vie du Maître, la vie de son corps, +et peut-être de son esprit. Quel disciple véritable +eût hésité plus d’une seconde ?… Il y eut pourtant +de longues paroles échangées en bas, tandis que +Sliman-el-Mokaddème priait là-haut sur la terrasse : +« Allah ! Allah ! » Enfin, l’un des fidèles monta. La +foule ne voyait rien à cause des murs. Mais, après +deux minutes d’attente, le sang coula en gros bouillons +par une gargouille ; il coula, rouge et vermeil, +beau comme le salut. Et les <i>khouan</i> s’écrièrent : +« Loué soit Allah ! »</p> + +<p>Le petit enfant et les servantes, autant que +les hommes, avaient les yeux emplis d’allégresse à +la pensée du beau sang rouge. Ils riaient. Ils tiraient +de ce vieux récit la volupté des carnages. Et le +Désert, qui guettait entre les jeunes arbrisseaux, semblait +se repaître aussi, et rire aussi…</p> + +<p>— Loué soit Allah ! Un second disciple monta +sur la terrasse close, et puis un autre, et puis un +autre. Le sang tiède et pur tombait chaque fois, par +gros flots. Mais cela n’excita pas suffisamment les +courages. Sept disciples seulement se dévouèrent, +Sidi, sept seulement, au lieu de vingt qu’on demandait +pour la vie du cheikh ! Ainsi l’on put voir clairement +quels étaient les hypocrites parmi les disciples +principaux, parmi ceux qui criaient souvent : +« Je suis corps et âme aux Djazerti ! » Et Dieu +réunira ensemble les hypocrites et les idolâtres dans +les géhennes… Qu’ils soient brûlés !</p> + +<p>L’assemblée, sous ma tonnelle, était d’un avis +conforme, ne sachant pas évidemment que ces +anathèmes allaient vers le rusé, le beau khodjah +Si-Hassan-ben-Ali.</p> + +<p>— Oui, Sidi-Taleb ! Qu’ils soient brûlés ! Qu’Allah-Puissant +veuille maudire la mémoire de leurs pères +et le ventre de leurs mères ! Que leur religion soit +un péché !</p> + +<p>Mais le narrateur les congédiait :</p> + +<p>— L’histoire est terminée. Allez, mes enfants, +avec la paix. <i>Beslama !</i></p> + +<hr> + + +<p>— O Sidi, fit le taleb dès que nous fûmes à peu +près seuls, en vérité Sliman-el-Mokaddème n’avait +pas immolé les disciples : car le songe de l’ange +était un leurre. Oui, Sidi. Le mokaddème, instruit +des savantes gloses, connaissait bien ce principe du +docte Sidi-Khelil : « Employez au besoin le mensonge +pour l’épreuve ; l’artifice est béni de Dieu +quand il est dans un noble but. » Il avait donc +transporté d’avance, secrètement, sur sa terrasse +aux murs élevés, vingt beaux moutons auxquels il +lia la bouche par crainte du bêlement de ces bêtes. +Et le sang de ces moutons égorgés coula par la +gargouille. Tu le sais, plusieurs moutons même +ne servirent pas, tant sont immenses l’égoïsme et +la pusillanimité des hommes, créatures faites de +mauvaise terre, de boue du chott… O Sidi, qu’ils +sont rares, les vrais amis !</p> + +<p>Étrange morale. Étrange amitié, infligeant à ses +élus des émotions si désagréables qu’on gagne — je +trouve — à se nommer franchement ennemi…</p> + +<p>Et quand je dis : émotions ! Peut-être davantage : +car je ne suis pas bien sûr que la seconde variante +de l’anecdote du mokaddème soit la plus exacte, +ni que ces moutons sauveurs n’aient point été +inventés, de tous membres et de toute laine, par +le bienveillant Si-Kaddour. Il aura voulu calmer +mon impression trop dramatique. « Le mensonge +est béni de Dieu, quand il est dans un noble but. »</p> + +<p>Là-dessus, chacun en Islam se croit juge, excellent +juge ; et chacun ment de toutes ses forces et de +toutes ses facultés. Ahmed trompe Mohammed, qui +trompe Messaoud, qui trompe Salem. Et tous +s’unissent pour tromper Bel-Kher. Et Bel-Kher, +qui s’y résigne quand il s’agit d’amis, s’indigne +comme les autres d’être trompé par les supérieurs +et par les chefs, mais sans en être surpris. Car, s’il +devenait chef à son tour, il tromperait encore +davantage ; du moins le croit-il. Dans les doctes +Hadits sacrés, on cite aussi ce mot de reproche, +comme venant de Mahomet : « L’Arabe, père du +mensonge. » C’est un père qui se glorifie d’une +postérité innombrable, opiniatrément vivace, et de +très somptueuse venue. Ces réflexions me poursuivaient +tandis que près de moi l’on mentait (toujours !) — mais +protocolairement, avec lenteur, +avec majesté. Plusieurs esclaves en gandouras +courtes venaient d’étendre sous les portiques, +devant mon fauteuil, le long tapis du Djebel-Amour. +Et les Djazerti eux-mêmes, comme de grands et +gros lis candides, se tenaient autour de moi, une +main couvrant la place du cœur. La famille entière +était là, rendant hommage à cet infidèle qu’on avait +résolument privé de rôti le soir d’avant… Et les +grands dignitaires de la zaouïa servaient d’interprètes +à ces « sincères » effusions.</p> + +<p>— O Sidi, Nos Seigneurs rendent grâce au Ciel +de te voir en bonne santé. Loué soit Allah !</p> + +<p>D’un écroulement doux, mesuré, uniforme, les +souples vêtements de laine se sont affaissés à la +fois, pour une silencieuse visite. Rien ne bouge +plus. A peine çà et là, dans l’allée voisine, tombe +une feuille de figuier verte encore, afin de nous +rappeler que tout passe, les bons vouloirs et les +mauvaises rancunes, les tendresses et les haines… +et qu’il ne faut en ce monde craindre personne, +ni compter sur rien…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Loué soit Allah !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVIII</h2> + + +<p class="date">9 octobre.</p> + +<p>Depuis que me revoici <i lang="la" xml:lang="la">persona grata</i> — mieux, +<i lang="la" xml:lang="la">gratissima</i> — je reçois visites sur visites. Même la +masse des talebs (plus correctement au pluriel +<i>tolba</i>), même les fonctionnaires secondaires ont voulu +me présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux +politesses des trois mokaddèmes, ceux qui l’autre +jour apportèrent la lettre du grand chériff. Or, j’ai +pris tout récemment les mokaddèmes en horreur ; +j’essayai d’éviter la corvée. Mais <i>ils</i> sont arrivés, +quasi dès l’aurore, me relancer jusque dans ma +chambre aux poutrelles vertes. Ils sont restés longtemps, +longtemps, de tasse de thé en tasse de thé, +pour tromper, je crois, leur ennui : car ils doivent +s’ennuyer, étant personnellement d’assez ennuyeux +bonshommes…</p> + +<p>— Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, +aucun Roumi que nous ayons vu ne peut t’être +comparé ! Daigne jeter tes yeux savants sur notre +<i>idjeza</i> !</p> + +<p>L’<i>idjeza</i>, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme +mystique, généralement en forme de lettre générale, +de « pastorale » adressée par le cheikh suprême +aux fidèles <i>khouan</i>. C’est l’investiture du mokaddème, +sa force et sa puissance.</p> + +<p>— Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza !</p> + +<p>Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi, +avec ses lunettes. Il y eut un échange, un assaut +de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis il +réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré +d’un étui d’argent doublé de cuir rouge. Les bords +de la feuille étaient jaunis, voire salis. Les majuscules +peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de +l’aspect du plus vénérable grimoire — et cependant, +d’après la date musulmane — année 1317 — il +n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901 de +notre comput.</p> + +<p>Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique, — éloges du +mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du +Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti — unique +communication entre +le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas. +Car si beaucoup viennent à la zaouïa pour contempler +les traits du chériff, combien de fidèles +obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent +de leurs biens même, n’auront jamais de lui que +les mots de cette circulaire, épelés par le mokaddème +aux réunions de fidèles lors des lointaines +tournées ? Et ces pauvres gens baiseront ce +parchemin — c’est pour cela qu’il est si malpropre. — Ignorants, +ils regarderont comme un petit lambeau +du ciel ce grimoire de plus en plus confus, +et ce sceau de Sid’Amar presque effacé…</p> + +<p>— O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour, +le bonheur est ineffable de porter aux <i>khouan</i> +la Parole des Saints, et de leur ouvrir la Voie divine +que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée !</p> + +<p>Tous, le taleb et les trois autres, roulent des +yeux béats :</p> + +<p>— Demeurer purs dans la Voie, et y progresser, +tout est là. Le reste n’est qu’un excrément de sauterelle !</p> + +<p>— Par la Mecque et Médine, c’est vrai !</p> + +<p>Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent +chez moi. Ils délaissent la Voie. Ils m’aspergent de +la rosée des éloges qui m’exaspèrent.</p> + +<p>— Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel. +Tu comprends les choses avant qu’on ne les explique. +Par Allah, tu es homme immense !</p> + +<p>En tous cas, immense était mon désir de les +mettre dehors…</p> + +<hr> + + +<p>Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je +partis à la promenade. Mais je songeais encore à ces +assommants mokaddèmes en passant devant les +noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries +du métal, à la sellerie, — à tout ce que +nécessitent l’armement et la gloriole d’une garde considérable +et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux, +s’en retournant si loin…</p> + +<p>Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant +près des pèlerins mêmes, sur la place des Caravanes. +La largeur de mon fauteuil, peu idoine à +celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser +ce grand espace plein de chaude poussière, ouvert +sur un de ses quatre côtés, — la seule cour de la +zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou familialement +gaie. Et cependant, ceux qui descendent là +(généralement des marchands enrichis) sont de +pieux <i>khouan</i>. Ils comptent trouver aux saints tombeaux +la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable : +et l’attente de ce bonheur proche fait vibrer +dans leurs regards une suprême volupté d’espoir… +soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle en somme, +de donner et de se donner.</p> + +<p>Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans +cesse arrivant de bons vouloirs, de croyances et +de richesses. Il regarde approcher au pied de la +dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de +chameaux égrenés comme les perles d’un chapelet +noir. Et c’est bien un chapelet de cadeaux et de +prières, d’hommages et de dévouements. Il est +multiple ; il rayonne sur divers points. Il rattache +au reste du monde ce Mozafrane bâti dans les +sables… Les biens matériels arrivent par lui. Et +par lui s’en retournent les biens spirituels : souvenirs +d’extase, lettres pour les chefs, mandements +(<i>risala</i>) pour les fidèles qui ne purent venir, — trésors +nous paraissant duperie, et ne l’étant pas +vraiment, puisqu’ils versent dans des âmes frustes +quelques gouttes d’eau délicieuse, un idéal selon +leurs goûts, le rêve des actions sanglantes et la +suprême illusion des Paradis entrevus.</p> + +<p>Mes mokaddèmes de ce matin, — toujours, toujours +eux ! — s’agitaient à travers la place des Caravanes. +Ils étourdissaient de paroles certains pèlerins +de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici +le grand chériff, le détenteur de la bénédiction, de +la <i>baraka</i> djazertique.</p> + +<p>Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important — malgré +mon mauvais vouloir, je m’en +rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers +le monde musulman (et dont beaucoup sont +fixés parmi les populations groupées), jouent de +surplus un rôle social, — principalement aux pays +<i>roumis</i>. Nous n’avons pas su voir cela chez nous… +Nous avons enlevé à nos <i>douars</i>, en Algérie, la +justice selon le code arabe. Alors, chaque fois qu’il +le peut, notre indigène prend secrètement comme +arbitre le mokaddème de son « Ordre », non seulement +dans les différends de justice civile, mais +dans une foule de cas criminels, inconnus de notre +police. Combien de fois un meurtre dénommé mort +naturelle n’est-il pas ainsi puni et réglé, en dehors +de nous, par l’ancien tarif de la <i>dia</i>, les cent +chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang +fixé au Koran, — tarif qui d’ailleurs se hausse ou +se baisse suivant les fortunes, suivant les tribus…</p> + +<p>Mais cependant, ma conviction de leur importance +n’allait pas jusqu’à me rendre sympathiques les trois +messagers. Je préférai voir plus loin des trafiquants +qui faisaient halte, une caravane de commerce +allant du Caire à Tombouktou, et que protège pour +l’instant une escorte de Touareg aux sombres +voiles… Ces honorables pirates, garants moyennant +redevance de la sécurité toute relative des marchandises +et des marchands, étaient allés prendre à Mourzouk +ce gros convoi. Quinze cents chameaux ! Les +bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri. +Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis +s’échappaient, allongeant leurs grandes pattes au +sabot spongieux, qui se pose mollement sur le sol.</p> + +<p>— Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi ! +m’instruisait Barka. Et les autres également, ceux +pour montures. Il y a là de belles marchandises ! Le +roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer.</p> + +<p>Et Barka s’exaltait, hilare — à ce point qu’il +poussait tout de travers mon fauteuil. Le taleb, sous +ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté les faits +et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement +hiératiques en leurs draperies de coton bleu +noir.</p> + +<p>— O Si-Kaddour !</p> + +<p>— Plaît-il, Sidi ? Que ta haute bonté m’excuse…</p> + +<p>— Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa ? +En voici là-bas qui baisent l’épaule du grand +Oukil.</p> + +<p>Je criais cette question, heureux encore de pouvoir +me faire comprendre parmi le vacarme indicible +des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en fut. +Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment, +d’ailleurs, puisque cette caravane-là n’était +point d’offrandes pour la zaouïa).</p> + +<p>— Les Touareg, Sidi, ces « gens du voile », se +disent nos fidèles un jour et non pas le lendemain, +selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive que +nous pouvons les employer, les jeter contre nos +ennemis, puis à d’autres périodes ils nous désobéissent +et nous narguent. Famille de Chitanes !… +Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi : mais ce devaient +être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les +firent sept fois musulmans. Entre chaque conversion, +ils redevenaient autre chose, païens, idolâtres +même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la +Mecque, les misérables, ils affectent des mines +croyantes ; cependant — ma bouche hésite à raconter +ce sacrilège — ils se plaisent, Sidi, à souiller d’excréments +les saints souvenirs !…</p> + +<p>Ici (hasard ou indignation ?) les tonitruances +des chameaux redoublèrent. Si-Kaddour ne put +ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats :</p> + +<p>— Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi, +de recevoir de nous le cousscouss et le gîte, et de +nous confier leur argent qu’ils reprendront au retour, +le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi +en notre probité. Ah, ah, ah, ah !… Ces mécréants, +malgré leurs attaques fréquentes de nos troupeaux, +daignent nous regarder comme probes, ah, ah, ah +ah !… comme incapables de nous rembourser nous-mêmes +sur leurs <i>douros</i>…</p> + +<p>— Mais ils vous donnent la <i>ziara</i>, pourtant, +taleb.</p> + +<p>— Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une +<i>ziara</i> superbe !… du millet sauvage !… un chameau +galeux qui ne peut plus marcher ! une lance qui +ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire !… +Belle ziara, ah, ah, ah, ah !</p> + +<p>La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai +laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans +les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins +(les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, +le grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant +Bou-Haousse, gourmandant Barka qui ne pouvaient +se décider à tourner mon véhicule dans la direction +commandée, je suis rentré chez moi — pourquoi ? — de +très mauvaise humeur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIX</h2> + + +<p class="date">12 octobre.</p> + +<p>Je passe aux jardins mes journées et mes soirs, — et +la paix des grands palmiers jette son ombre piquetée +d’or sur mes fébriles agitations.</p> + +<p>— Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton « pot-au-feu », +veux-tu que nous allions jusqu’aux champs +de carottes et de fèves ?</p> + +<p>Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille +que vaille, cahin-caha. Ce sont des champs +d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans l’enceinte, +entre les longues murailles basses aux capricieux +méandres que dominent çà et là de petites +tours. Ensuite, ces champs sont des potagers. Ils +forment de larges terrasses, striées de rigoles sans +nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam. +Du prosaïsme, en vérité. Mais, au-dessus des +raves ou des oignons, légumes bibliques, les figuiers +étendent leurs ramures, et les grands abricotiers, +donneurs de savoureux <i>mech-mech</i>… Et plus haut +que ces arbres utiles, les dattiers aux blonds régimes +secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la +vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de +branches en branches comme une belle courtisane +folle, avide de caresses, jamais rassasiée : si bien +que ces champs enclos deviennent des parterres, +eux aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés, +mais d’une beauté prenante et supérieure, dont la +tristesse du Sahara rehausse la grâce et dont les +abeilles affairées bourdonnent les louanges devant +le Seigneur.</p> + +<p>Et je pense aux versets d’amour :</p> + +<p>« Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse ; +j’ai cueilli les figues sucrées et les grappes mûres ; +j’ai cueilli les plantes aromatiques ; j’ai mangé mes +rayons de miel et mon miel… »</p> + +<p>Cette comparaison du miel revient souvent dans +les propos de causerie musulmane. Et tout ce qui +se rapporte aux abeilles prend un caractère mystérieux, +doux et sacré.</p> + +<p>— O taleb, où sont cachées les ruches ?</p> + +<p>— Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient +de ton approche ; elles auraient peur de toi, de ton +fauteuil. Il faut les ménager, Sidi. Le saint Prophète +Mohammed lui-même s’écartait soigneusement +du lieu de leurs demeures… Elles ne connaissent +que leur gardien.</p> + +<p>Et justement il apparaissait au détour d’un rang +de palmiers, le gardien des abeilles — un paisible +vieillard, à la barbe blanche, aux gestes lents, dont +la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air +anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua +des choses merveilleuses sur les bourdons, et +les princesses-abeilles, et les sultans. Puis il me +souhaita le bonheur et la paix.</p> + +<p>— Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de +nos plus vieux esclaves, me dit Si-Kaddour quand +nous l’eûmes quitté.</p> + +<p>Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif. +Mon effronté Bou-Haousse approuvait aussi, d’un +ton de respect qui me surprit.</p> + +<p>— Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu. +C’est un homme âgé ; il pourrait se souvenir du +creusement de la mer…</p> + +<p>Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions +un autre personnage encore, digne et majestueux, +drapé dans trois beurnouss, — le Cheikh de +l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller +l’arrivée du flot, son départagement, son judicieux +emploi. Je n’ai pas assez répété quelles jouissances +m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau +murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie +la plus fidèle compagne, avec son gazouillement +de cascatelle, son bavardage cristallin qui +pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les +caprices de ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait +parfois soudain sa petite clameur harmonieuse, +quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais +l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une +des digues qui la retiennent plus haut. Et mon imagination, +ingrate sans savoir envers ce brave dignitaire, +préférait croire à l’intervention surnaturelle +du « Créateur » même de cette eau, le grand Saint +qui dort sous la koubba de la mosquée, le Vénéré +Bou-Saad-ed-Djazerti…</p> + +<p>Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à +la voir près de ma tonnelle passer limpide, vive et +légère, parce que la pente est sensible, et se hâter, +se hâter, infatigablement, vers les besognes nécessaires +à la vie des fèves et des hommes… Et j’admire +sans fausse honte le miracle qui par elle fit cette +somptueuse oasis, là où ne régnaient que le sable, +que les pierres et que la mort. Toute cette étendue +stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner, +serait également féconde. Et si, par contre, +l’eau ne coulait plus à Mozafrane, en peu de temps +cette oasis verte redeviendrait le désert.</p> + +<p>Eau bienfaisante — eau salutaire — eau des +Paradis…</p> + +<hr> + + +<p>— Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des +Peuhls du Soudan, de la tribu de Kanou, victimes +des guerres. Tu les reconnais aux profondes cicatrices +de leur visage, marques faites par leurs mères +barbares au moment où chacun d’eux reçut la +lumière du jour. On nous les a donnés comme +esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime +Maître, pense les affranchir un jour parce qu’ils sont +fils de croyants et fils de nos <i>khouan</i> de là-bas.</p> + +<p>Cet esclavage (même pour un travail aussi doux +que l’arrosage facile, pratiqué en deux minutes par +quelques coups d’un outil dans les petits remblais), +cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et +féroce, ô vous de France ?</p> + +<p>Je me rappelle mon indignation, lors de ma première +venue au Sahara. Les zaouïas de notre Sud +français reçoivent toutes, de même, des Soudanais +parmi les présents de <i>ziara</i>. Elles les revendent, +généralement du reste à des bons maîtres. Que +peut faire notre autorité, en un pays trop différent +du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui +les rapproche singulièrement des esclaves) et où +tellement familial est le joug que les nègres eux-mêmes +protestent contre les essais de changement ?…</p> + +<p>Mais <i>ici</i>, pays indépendant, le trafic est libre ; +il s’exerce sur un plus grand pied, jusque chez +nous, et de la Tripolitaine au Maroc en passant +chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque +si les Turcs avaient des organisations régulières +n’est à personne qu’aux Djazerti — et à Allah : le +caractère sacré de la zaouïa empêcherait d’ailleurs +qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que +ses <i>trente et une</i> succursales parsemées dans les +terres d’Islam. Cependant, je crois pouvoir le penser +(et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa +tête !), cette chair d’ébène est traitée doucement ; +on la reçoit avec cordialité : on la traite avec bonté ; +on ne la vend guère malgré elle, soit aux pays d’Orient, +soit au Maroc.</p> + +<p>— Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te +le redis : par le tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah +lui donne le bien éternel et le salut !), ya Sidi, nos +esclaves sont tous heureux !</p> + +<p>Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais +les roses pâles et les jasmins blancs et bleus, +Si-Kaddour s’obstina longtemps aux démonstrations +de son axiome.</p> + +<p>— Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le +méritent, le droit de se racheter (<i>Ketaba</i>), et, naturellement, +Sidi, ta suprême intelligence le conçoit, +ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent +et des biens en propre. Nous conservons ici, de +père en fils, ceux qui s’y plaisent et nous sont +attachés. Nous leur donnons des épouses, comme +il est prescrit au saint Koran : « Mariez ceux qui +ne sont pas encore mariés, vos serviteurs probes +à vos servantes : s’ils sont pauvres, Allah les +enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux »… +Oui, Sidi, nous les marions, et non +pas pauvrement, mais convenablement, car Dieu a +dit aussi : « Donnez à vos esclaves quelque peu de +ces biens que je vous ai accordés. » Nous célébrons +leurs unions par des réjouissances et des repas, où +les mets de choix sont servis en profusion. Barka +pourra même te raconter ce qui lui est advenu lors +de ses troisièmes noces, Sidi…</p> + +<p>Un rire général parcourut les auditeurs (dont le +nombre s’augmentait peu à peu selon l’usage).</p> + +<p>Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts +et des rôtis succulents, avait dû montrer cette +« ivresse des viandes », si curieuse, et dont les +effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse +bachique, avec plus d’exaltation.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb ! protestait le négro, par la +sainteté de Sidi-Bou-Saad, ne parle plus de cette +histoire ! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec toi ! Ce +n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié, +il dit à la tête : « Chante ! »…</p> + +<p>Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer. +Mais Si-Kaddour jugeait l’intermède suffisant. Il +reprit :</p> + +<p>— Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi, +que celles de leurs noces. Il y avait à Mozafrane +l’une de ces fêtes, justement, le soir de ton arrivée +(dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des +années nombreuses !). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi, +et depuis tu as revu le luxe des serviteurs qui te +souhaitèrent la bienvenue ? Loué soit Allah ! La +zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète : +« Nourrissez votre esclave de votre nourriture, habillez-le +de votre vêtement ! »</p> + +<p>Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux +survenaient encore, de nouveaux beurnouss, et +des voiles flottants de négresses. Un peu de public +ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour.</p> + +<p>— Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup +préoccupé de cette question (Dieu lui accorde le +salut le plus complet, à sa famille et à tous les +siens !). L’ange Djébril lui avait révélé : « Ne +forcez pas vos servantes à se prostituer pour +vous procurer les biens passagers de ce monde, si +elles désirent garder leur pudicité. » Et lui-même +recommandait : « Pardonne à ton esclave, non +pas sept fois, mais septante-sept fois par jour. » — « Ne +dis jamais : mon esclave, car nous sommes +tous esclaves d’Allah. Dis : mon serviteur ou ma +servante. » — Et le docte Sidi-Khelil nous recommande +la même chose, et de nous lever la nuit +plutôt que de déranger l’esclave qui dort… Du +reste, Sidi, tu peux le constater : sauf pour des +explications à ta noble et louable curiosité, je +ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là, +ni au gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau +qui n’est point encore affranchi, ni à Djouba que +voilà, grand chasseur devant Allah et le Prophète, +et <i>chaouch</i> du grand oukil… Et je le donne encore +moins à celles-ci. Le salut sur vous, ô mes +filles !…</p> + +<p>— Le salut sur toi, Sidi Taleb !</p> + +<p>— Comment vas-tu ? Comment vas-tu ?</p> + +<p>— Bien. Loué soit Allah ! Et toi ?</p> + +<p>— Bien. Et vous ?</p> + +<p>— Bien…</p> + +<p>— Bien…</p> + +<p>— Bien…</p> + +<hr> + + +<p>Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait +parmi ces femmes avec les petits enfants roses, +accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de +six ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair +également…</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les +promène aujourd’hui comme ces jours derniers, +parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il paraît +bien malade, Sidi !</p> + +<p>Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes +empiriques, compatissant et attentif. Je l’aime ainsi +quand il parle d’abondance, étant privé de ses bouquins. +Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux +médecin de campagne qui serait curé — et par le +fait ma comparaison (en dépit du beurnouss blanc +et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant +qu’elle en a l’air. La religion musulmane ne connaît +d’autres « officiants » que ces <i>tolbas</i> ou <i>eulémas</i>, +élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme +des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement +vienne marquer de son sceau leur acquis théologique. +Celui qui sait prier conduit la prière. Celui +qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant, +nulle race ne sent davantage le besoin du +prêtre tel que nous le concevons… D’où, selon +moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du +croyant vers tout ce que le miracle ou le charlatanisme +nimbe d’une auréole sacrée, d’un caractère +super-humain : fakirs, derviches, marabouts, grands +chériffs…</p> + +<p>Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour +déteint sur moi… En ce moment, il disait à +Zouïna :</p> + +<p>— Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un +homme est malade plus de trois jours, ses +péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de +gauche : « Cesse d’inscrire ses mauvaises actions », +et à l’ange de droite : « Inscris ses bonnes +actions plus belles qu’elles ne sont »…</p> + +<p>Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux +vénérables, il s’enquit de leur sagesse ; mais les +rapports, hélas, hélas, accusaient de la désobéissance +envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud, +et Taïeb a touché aux fleurs des jardins. Il a +cueilli une grappe de <i>sem-sem</i>, du poison ! Ta servante +lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il +recommence, et le coupera en morceaux, ou l’emportera +mourir de faim et de soif au Désert !</p> + +<p>Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les +plis de sa gandoura de soie verte, brochée d’argent. +Il écoutait la semonce, pas bien cruelle — car +envers la petite enfance arabe, si chérie que le +sentiment de tendresse va parfois jusqu’aux vices +odieux, les punitions se font aimables, bénévoles.</p> + +<p>— O Taïeb, ô mon fils très beau ! Ne sais-tu pas +qu’il faut ne toucher à rien, et craindre le courroux +d’Allah qui ne dort ni ne rêve ? Ne sais-tu +pas qu’il surveille tout ? Écoute la sourate du +saint Koran, écoute : « Dieu connaît les méchants. +Il a les clefs des choses même cachées, lui seul les +garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres +de la terre, ni au soleil un brin vert ou desséché +qui ne soit écrit dans le Livre Évident. »</p> + +<p>L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et +narquois ensemble, tout fier en une robe violette +d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel. Et +vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants — y +compris la trop jeune Kérah, la dorée. Ils +avaient des bouches dédaigneuses, et des yeux de +lumière et de velours. Ils semblaient des anges. +Jamais je n’aurais pu croire, si je n’en avais eu +l’intense souvenir, que ce petit Taïeb, l’autre jour, +se transfigurait de joie quand on parlait des +Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais +je n’aurais pu croire qu’un rêve cruel dormît +derrière ces prunelles innocentes, et s’éveillerait +un jour pour cueillir des vies humaines, avec +la même désinvolture que ce soir des fleurs de +<i>sem-sem</i>… L’air était si berceur, l’heure si ingénue… +L’apaisement régnait sans partage sous ma +tonnelle et dans les jardins…</p> + +<p>— Ya Sidi, m’expliquait le taleb ; ce beau Taïeb +et Kérah la petite sont à Si-Ahmed-ould-Djazerti, +celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le propre +neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille +nous le ramener bientôt et en bonne santé !). Et cet +autre, Mesroud, est le fils du khalifah, de famille +très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi beaucoup +de bonnes pierres — parmi le grouillement +d’enfants dont est bénie la zaouïa !</p> + +<p>Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti) +venait de trouver une sauterelle, d’une nuance +pareille à la gandoura verte qui marquait sa ligne +sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour +discourut encore, alternant avec l’esclave Djouba, +« grand chasseur devant Allah ». Et le vieux théologien, +et la brute à l’œil farouche rassemblaient +ainsi leurs bons efforts, pour instruire et pour amuser +ces petits enfants…</p> + +<p>— Ya Taïeb ! ya Mesroud ! ya Kérah ! Voyez le +petit soldat portant la couleur sacrée ! Il est seul, +en reconnaissance. Car la saison n’est pas où les +sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer +et punir, chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir +et récompenser, chez ceux qui n’ont que leurs chameaux +et leurs tentes, et font d’elles un aliment +succulent…</p> + +<p>— Ya Taïeb ! ya Mesroud ! Un jour un parent du +Prophète lui présenta l’une de ces sauterelles, et +lui demanda quels mots formaient les fines arabesques +dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le +Prophète lut distinctement : « La illah ill’ Allah ! +Nous sommes les armées du Dieu Unique. Nous +pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et +nous sommes si innombrables que, si nous en pondions +cent, nous dévasterions l’univers entier. » +Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il +avait lu, s’écria : « O Seigneur des mondes, liez-leur +la bouche pour préserver de leurs dents la nourriture +des musulmans ! » Et, depuis, ces simples +paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans +les cultures, suffisent à les protéger de la morsure +des sauterelles…</p> + +<p>Taïeb battait des mains ; il riait. Il riait comme +il avait ri en pensant au sang de délices, au sang +vermeil, fumant et frais qui faisait glou-glou, tombant +d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle +s’envolait, sautait — ffffrrr — et les cris joyeux des +enfants signalaient ses escapades.</p> + +<p>— Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles +disparaîtront quand le Maître de l’Heure +viendra ?</p> + +<p>Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours +prêt à s’introduire sans qu’on l’en prie dans +n’importe quelle conversation.</p> + +<p>— C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été +créée avec le reste du limon qui servit à créer +l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant +l’homme, et ce sera l’un des signes… Alors les +temps seront proches… Il y aura d’autres signes +encore. Les mules seront fécondes. Les brebis +enfanteront des œufs. On verra des gens défunts +se promener sur des chevaux pâles, et en une seule +nuit les fils des hommes grandiront de quinze coudées. +Oh ! oui, par Allah Puissant, alors les temps +seront proches…</p> + +<p>Ils avaient tous blêmi de façon surprenante. +Mais leurs yeux étincelaient, comme d’une ardeur +de néant. Et les deux petits garçons, serrant en +leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de +<i>Maître de l’Heure</i> par quoi le monde d’Islam a sans +cesse un battement de cœur : c’est l’espoir de la +destruction qui l’empêche de s’enlizer dans l’abandon +de toute chose… +Et à mon tour je m’informai, intéressé par cette +question — cette question qui nous a valu jadis en +Algérie les guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et +les insurrections de 1870, de 1881, sans compter +de moins anciens troubles.</p> + +<p>— Dis-moi, taleb ? Le Maître de l’Heure ne doit-il +pas précéder de quelques années le Jour de la Rétribution, +du suprême Jugement ?</p> + +<p>La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de +rouge brique et ses lèvres s’agitèrent pour me complimenter, +comme il sied :</p> + +<p>— Ya Sidi ! par la bénédiction de Celui qui t’a +donné tant de mérites, la science est avec toi ! Oui, +Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement ; et le Maître +qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux +qui purifiera la terre de ce qui ne sera pas +croyant, avant qu’elle ne retourne en poudre. Il +aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal, un +démon fait homme, que vous autres Roumis appelez +l’Antéchrist… Et il soumettra également la +« Bête », la terrible Bête qui doit sortir d’une mosquée, +et qui tiendra, pour les formes extérieures, +du taureau, de l’éléphant, du lion, du cerf et de +l’autruche. Et cette bête formidable aura septante-sept +coudées de long… Le Maître de l’Heure subjuguera +le monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le +bâton de Moïse et le sceau de Salomon. Et ceux qui +seront touchés du bâton resplendiront soudain de +blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du +sceau auront le visage tout de charbon… Une +voix leur criera de l’abîme : « Réprouvés ! Réprouvés ! »…</p> + +<p>Un frisson parcourut encore les êtres simples et +violents dont s’entourait mon fauteuil. — Un vol +noir des sansonnets de l’oasis passa, dans un grand +bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et +tous regardaient le présage, sans remuer, sans +parler.</p> + +<p>— Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour, +sera issu d’une famille sainte. Mais nul ne +sait quand l’Heure viendra…</p> + +<p>Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et +de ses disciples la voyaient, <i>l’Heure</i>. Plus loin que +les sables arides, plus loin que les monts lointains, +ils voyaient la Dévastation menée par leur +chef et leur cheikh, par le descendant de l’Illustre, +par le détenteur de la <i>baraka</i> divine, de l’intercession, +de l’étincelle et de la +compétence — Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti.</p> + +<p>Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et +sur nous, dans le jardin tranquille.</p> + +<p>Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se +chuchotaient des tendresses, et les petits enfants +riaient de nouveau parce que l’histoire était achevée, +et que la sauterelle recommençait à bondir +parmi la suavité du soir enchanteur…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XX</h2> + + +<p class="date">14 octobre.</p> + +<p>Autre température ; autre cloche, autre son.</p> + +<p>— Ya Sidi, s’enquiert le taleb, ton âme paraît +lourde. Ta jambe te fait-elle donc mal ? Ou moi, +ton serviteur, t’ai-je déplu par quelque parole +indigne d’un ami ?</p> + +<p>Pauvre Si-Kaddour…</p> + +<p>Il devrait bien le savoir (surtout par l’observation +de ses coreligionnaires) : l’humeur de l’homme +change plus vite que la direction du vent. Et précisément, +le vent joue son rôle dans mon actuel +marasme… La tempête souffle au Désert depuis ce +matin, le <i>simoum</i> ou <i>chéhili</i> que nous prédisaient +les sansonnets par leur vol baissé. Elle souffle, en +l’horreur sans limites du Sahara blême. Elle se déchaîne, +froide, rageuse, sauvage, dominatrice. Le +sable tourbillonne, « fume » au-dessus des dunes, +cingle comme une pluie sèche le feuillage des +palmiers ployés en deux sous l’ouragan… Une +désolation vraiment, ce nuage de grès effrité qui ne +connaît point d’obstacles, qui se glisse jusqu’au +fond des appartements les mieux clos.</p> + +<p>Personne aujourd’hui ne passe en vue de ma fenêtre ; +tous les habitants de la zaouïa se cachent, se +blottissent, se terrent comme des chacals ayant pris +peur. Il faut le dévouement de Si-Kaddour pour +braver à cause de moi cet enfer lugubre et lamentable.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête et de mes +yeux ! Ta joie, c’est ma joie. Aussi mon humble +moi te supplie de surmonter ton irritation, et de ne +pas rester fixé dans le premier degré de l’esprit.</p> + +<p>J’accordai la faveur d’une réplique à Si-Kaddour.</p> + +<p>— Que signifie, ô taleb, ce premier degré de +l’esprit ? Serait-ce le bas de l’échelle qui monte +vers l’extase ?</p> + +<p>Si-Kaddour sourit dans sa barbe, heureux d’avoir +à ratiociner.</p> + +<p>— Ya Sidi, excuse la liberté de mes lèvres qui +vont te contredire. Peut-être d’ailleurs ta haute +science veut-elle simplement m’éprouver. Les +sept degrés de l’esprit, Sidi, ne mènent point par +eux-mêmes à l’extase, car l’esprit est l’ennemi de +l’extase. Celle-ci nous vient seulement de l’âme +immortelle, du cœur corporel et de cette fibre mystérieuse +nommée <i>nefs</i>, qui n’est, comme tu sais, ni +du corps ni de l’âme… Non, l’esprit ne nous mène +point à l’anéantissement en Dieu. Il s’y oppose +même. Et c’est, tu le conçois, Sidi, pour qu’il cesse +de s’y opposer qu’on se trouve obligé de lutter avec +lui, de l’assouplir, de diminuer ses interventions +jusqu’à ce qu’il se tienne coi, devenu désormais +pure modestie et pure sagesse. Veux-tu connaître, +Sidi, les phases qu’il traverse alors ?</p> + +<p>Je n’y tenais pas essentiellement. Pourtant je +préférai la voix de Si-Kaddour aux clameurs de la +bourrasque.</p> + +<p>— Les sept degrés de l’esprit, ô Sidi, sont tels +que les a fixés l’illustre Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu +augmente sa félicité !) :</p> + +<p>1<sup>o</sup> L’esprit enclin à la révolte ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> L’esprit blâmant ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> L’esprit inspirateur, et qui cherche ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> L’esprit calmé ;</p> + +<p>5<sup>o</sup> L’esprit satisfait ;</p> + +<p>6<sup>o</sup> L’esprit satisfaisant ;</p> + +<p>7<sup>o</sup> L’esprit perfectionné. Et chacun de ces esprits, +Sidi, nous est clairement indiqué par la couleur +qu’il évoque en nous…</p> + +<p>J’avais bien ouï parler, à Paris, de la couleur des +voyelles découverte par Arthur Rimbaud, mais +jamais de la couleur de l’esprit.</p> + +<p>— Ya Sidi, par la Mecque et Médine, l’esprit enclin +à la révolte éveille la sensation d’une lumière +rouge. L’esprit blâmant et jaloux voit jaune. L’esprit +qui inspire voit bleu. Et, de degré en degré, la +lueur est blanche, verte, grise, jusqu’à l’esprit perfectionné, +lequel n’a plus, comme ta connaissance +extraordinaire le devine, aucune préférence. Ce désirable +esprit voit successivement les sept couleurs +de l’arc-en-ciel…</p> + +<p>Et comme je ne puis m’empêcher de rire, Si-Kaddour +gémit :</p> + +<p>— O Sidi, Sidi ! ne crains-tu pas d’être à la fois +dans le premier et le second degré de l’esprit ? Si +tu étais musulman. Sidi, je t’engagerais à prononcer +cent mille fois le nom d’Allah et soixante-dix +mille fois le nom de ses vertus magnifiques. O Sidi ! +ô Sidi !! ô Sidi !!!</p> + +<p>Il faisait ainsi concurrence aux plaintes aiguës de +la tempête. C’était beaucoup ; c’était trop.</p> + +<p>Je m’en débarrassai sous le prétexte d’écrire. +Mais le sable poudre mes pages, et les nuées parcourant +le ciel m’empêchent de distinguer mes mots. +Au propre et au figuré je vois gris, bien que je n’aie +pas l’esprit satisfaisant — ni satisfait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXI</h2> + + +<p class="date">17 octobre.</p> + +<p>Bon ! Maintenant, après le vent, la pluie diluvienne, +saharienne, qui va gâter ma tonnelle et raviner +les jardins — sans compter le dommage causé +aux dattes mûres.</p> + +<p>De plus en plus je vois gris, très gris — très +noir, même. Je me suis donné ici, de cet état, des +raisons stupides. Et la vraie raison, je l’ai tue. Et +son poids m’étouffe… Je ne puis plus… Je songe +trop que ma cheville, dans cinq ou six jours, sortira +de sa gaine, peut-être guérie… peut-être estropiée. +Angoisse qui me jette à des crises douloureuses, +des transes, des affres dont j’évitai jusqu’ici de +sonder la tristesse… Mais le temps désespérant pénètre +au fond de mon vouloir. Comme aux mauvais +premiers jours de fièvre, je me sens tel une épave, +une pauvre épave compromise, abandonnée des +hommes…</p> + +<p>Boiteux, béquillard — la vie ne vaudrait plus la +peine d’être vécue…</p> + +<p>C’est donc bientôt la loterie de mon espérance, +de ma future existence, de ma part de bonheur +humain. J’ai peur, anxieusement peur de « savoir » — et, +dans cinq ou six jours, je « saurai ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXII</h2> + + +<p class="date">19 octobre.</p> + +<p>Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique. +De plus, un cadeau que m’envoie par intermédiaire, +pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad ; bon +prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre +tournée sur le blanc jauni de ce papier — véritable +hollande, s’il vous plaît, apporté sans doute jadis +avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui +me prévoyait.</p> + +<p>Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le +désordre épique des longues chambres-magasins +où Babylone et ses profusions prennent un faux air +de « décrochez-moi-ça ».</p> + +<p>Mais quel « décrochez-moi-ça » propice aux charmantes +surprises ! L’autre jour, y étant entré avec +mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions plus +sortir…</p> + +<p>Je faisais l’inventaire :</p> + +<p>Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui +doit provenir de la dernière exposition parisienne, +mis en relief par le voisinage d’un atroce « réveil » +nickelé, à musique ! — airs : <i>la Paimpolaise</i> et <i>la +Mascotte</i>, galop. — De très curieuses statuettes, +faïences italiennes. Des lances de chefs Touareg. +Une garniture en cuir tressé, envoyée du Turkestan +pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du +mauvais calicot en pièces. Des saphirs et des topazes. +Une pendule Empire monumentale où le +char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne +le sommet d’un temple d’albâtre. Des bottes +hongroises. De la bougie. Des panaches d’autruche. +Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense +d’ivoire brut. Deux grands flambeaux persans, en +argent martelé (<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, me semble-t-il), avec des +animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas des +cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague +tournure de chameau — tous ces monstres, entrelacés +par des arabesques anciennes, si souples, si +ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait +commettre un péché d’envie, ces flambeaux ; envie +que j’ai dissimulée, pour ne pas me les faire offrir.</p> + +<p>Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin, +quand Si-Kaddour m’incita, d’une parole joyeuse, +à quelque peu de promenade.</p> + +<p>— Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les +impuretés de la terre. Que ta sagesse me pardonne +si je lui donne un conseil, Sidi…</p> + +<p>Les allées des jardins ne semblaient guère abordables ; +nous nous sommes résignés à circuler le +long des cours et des places, dont quelques-unes en +pente sèchent déjà — et sous les galeries. Les <i>askers</i> +de garde, signalant notre approche, se levaient ensemble, +d’un mouvement rapide, mais aussi rythmé +que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me +quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations, +au vrai sens étymologique du mot :</p> + +<p>— <i>Selam alek ! Selam alikoum !</i> Que le salut soit +avec toi ! avec vous !</p> + +<p>Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant +à moi seul, sont les plus pieux — car ils +donnent ainsi le <i>Selam</i> pour moi et pour mon ange +gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien +qu’invisible, accompagnant Si-Kaddour et l’ange +gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis ne +manquent point de ce compagnon sacré. C’est une +récompense d’Allah, parce qu’ils croient à trois des +Livres saints.</p> + +<p>— … Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont +quatre en tout, Sidi…</p> + +<p>Ah ! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles +explications sur les quatre livres, le Thourat de +Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil et le Koran !… +ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur +les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil !… +ni sur les écrits admirables du Vénéré Pôle +du Monde, du Saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p> + +<p>— Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage ?</p> + +<p>Une troupe bruyante s’avançait, — et c’est tellement +rare, le bruit pour le bruit, dans cette zaouïa +religieuse… Des cris rythmés s’élevèrent, presque +un chant :</p> + +<p>— <i>Hadou-ha ! Hadou-ha ! Hadou-ha !</i></p> + +<p>Le bon taleb se prit à rire.</p> + +<p>— Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux +manque la classe sans quelque raisonnable excuse, +on envoie les autres le chercher. Ces enfants ont +vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier, +Sidi. Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde +et le rapportent sur leurs épaules en criant sa honte, +comme tu vois.</p> + +<p>Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité +recommence à m’importuner depuis que « les choses » +ont changé, ne m’apercevaient même point ce matin, +perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient +pour dix minutes l’incarnation du droit répressif, +de la Justice. Ils étaient (volupté très arabe) une +parcelle de l’autorité.</p> + +<p>— <i>Hadou-ha ! Hadou-ha ! Hadou-ha !</i></p> + +<p>Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des +charbons, n’essayait pas une lutte impossible. Il +se disait, lui aussi : <i>Mektoub !</i> Et son indifférence +sournoise se résignait au proche châtiment.</p> + +<p>— Mais que va-t-on lui faire, ô taleb ?</p> + +<p>— Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi. +Excuse-moi. La peine varie. Tantôt on <i>leur</i> donne +quelques coups de bâton sur les pieds, et tantôt on +leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier +moyen, par Allah, est une punition très salutaire !</p> + +<p>Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans +les yeux ! Brutalité abominable ! Mais Si-Kaddour +ne m’écoutait plus, malgré toute sa politesse. Arrêté +soudain, sur son épaule il « cueillait » un tout petit +papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré +les pattes aux fils broussailleux de son beurnouss.</p> + +<p>— Ya Sidi ! regarde ! La frêle créature du Seigneur +me présage une nouvelle prochaine. Oui, +dès avant ce soir, <i>inch’ Allah</i>, j’apprendrai de +l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad !</p> + +<p>Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement +son souffle renvoya dans l’air chauffé le +petit papillon bleu — dans l’air voluptueux et fiévreux +qui nous venait par bouffées du grand Sahara +mouillé de pluie… Puis il reprit, changeant de ton +le plus naturellement du monde :</p> + +<p>— Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne +punissions pas ces élèves ? Ils ont passé l’âge enfantin +des douceurs, des caresses et de la famille. Ils +vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse +que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité +est avec toi : complète-la en reconnaissant la +nécessité de l’obéissance et l’utilité de la souffrance… +Par ta tête chérie ! La douleur du corps +mène à la joie de l’âme. C’est par elle, Sidi, que le +<i>moumine</i> devient <i>meslime</i>…</p> + +<p>Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers ? +<i>Moumine</i>, c’est le croyant. <i>Meslime</i>, c’est le musulman, +le résigné à la volonté du Tout-Puissant.</p> + +<p>— D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en +ai reçu, moi qui te parles, du piment dans les yeux. +On se roule d’abord de brûlure, ce qui inspire pour +l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite +l’œil se rafraîchit. Il est net, propre, purifié : la +vue percerait les murailles… Ah ! Sidi, c’est un +bel âge, celui où l’on peut recevoir sans honte du +piment dans les yeux !</p> + +<p>Justement nous arrivions devant une autre école, +d’élèves un peu plus âgés. Si-Kaddour s’interrompit, +fit ouvrir devant nous la porte :</p> + +<p>— Ya Sidi, que ta bonté le constate : ici règnent +la paix et la tranquillité !</p> + +<p>Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les +écoliers de quatorze à quinze ans, accroupis sur +des nattes, psalmodiaient une très difficile sourate +du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la +bouche en moue, marquait la mesure et de sa baguette +tapait çà et là sur l’épaisse coiffure de ceux +n’allant pas en chœur.</p> + +<blockquote> +<p class="c small">SOURATE XCVII. — EL KADR.</p> + +<p>Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux.</p> + +<p>Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit +d’El-Kadr.</p> + +<p>Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr ?</p> + +<p>La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois.</p> + +<p>A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde +pour régler toutes choses.</p> + +<p>La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore…</p> +</blockquote> + +<p>— Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit +des arrêts immuables. Les événements de toute +l’année sont fixés par les anges durant ces heures +redoutables et bénies !</p> + +<p>Il était plein d’enthousiasme.</p> + +<p>— O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens +revivre ma jeunesse. Ici j’ai étudié. Et là, un peu +plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans, ardent et +modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent +défiler, qui poursuivent leurs études et deviennent +de savants <i>tolbas</i>, et qui porteront les +bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines. +Ya Sidi ! la science est belle quand on la reçoit d’un +cœur humble et pieux. C’est la récompense des +purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le +proverbe nous le dit : « Travaille pour ton honneur +jusqu’à ce qu’il soit réputé ; et quand il est +réputé, dors et reste tranquille. »</p> + +<p>Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue… +qui n’a jamais, jamais bien compris quelles haines +inextinguibles se répandent à travers le monde en +même temps que les bonnes gloses et que les commentaires +« humbles et pieux ».</p> + +<p>— Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce +temps-là, alors que le grand chériff, père de Sid’Amar +(Dieu augmente le salut de l’un et la réputation +de l’autre !), nous exposait les doctrines du +Vénéré Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle +que je dus quitter la salle et m’en aller dans les +jardins, où j’errai durant de longues heures, comme +soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable… +Ya Sidi ! Ya Sidi !!… Et ce sont là des +joies ineffables… Je te les souhaiterais, Sidi, parce +que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je souhaiterais +te voir <i>meslim</i>… Que mes femmes me soient défendues +si je mens !!</p> + +<p>Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire, +car il est peu d’Arabes ne l’employant pas +sept fois par jour. Pourtant (à portée du moins de +mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée. +Jamais…</p> + +<p>Ses femmes ? Quelles femmes ? Était-ce là un +tour oratoire ? Lui, mon vieux taleb, mon vieil +ascète, marié ?</p> + +<p>Marié ??…</p> + +<p>Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient +bien aussi violents que les points d’exclamation +coutumiers à l’incriminé. J’en voulais +à Si-Kaddour de m’avoir trompé — j’appelais ainsi +sa réserve — sur un point capital de sa vie. Marié !</p> + +<p>Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction +<i>roumie</i>.</p> + +<p>— Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te +prie d’observer une chose : je dois l’exemple de la +pureté à tous nos élèves, à tous nos disciples, à +tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, <i>je ne +pouvais donc pas ne pas être marié</i>.</p> + +<p>Il me développa sa thèse devant le Désert vaste +et grave. Et il était heureux d’un si beau motif de +disserter.</p> + +<p>— Le mariage, ô Sidi, nous le nommons « l’indispensable » +et « le salutaire ». Dès qu’un +homme prend femme, le chitane pleure ; et quand +les diables d’enfer lui demandent : « Qu’as-tu donc, +maître ? » — il leur répond : « Un fils d’Adam vient +de m’échapper ! »</p> + +<p>Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que +je riais.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en +effet le mortel n’échappe pas toujours. Mais les +vertueux ont du moins une raison de résister. +Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux +marchands ce bon moyen : avoir une femme légitime +dans chacun des divers endroits où les mènent +leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse, +par exemple, sur le conseil de nos tolbas, +s’est marié à Mozafrane sans vouloir que tu le +saches — parce qu’il craignait ta moquerie. Mais +il ne faut pas railler les efforts du côté de la chasteté…</p> + +<hr> + + +<p>Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge +de l’excellent homme : il apercevait, s’avançant vers +nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire aux +lèvres, son « ennemi » Si-Hassan-ben-Ali ! Et ce +furent toutefois des souhaits échangés, des compliments +à perte d’haleine, comme il convient, pendant +cinq minutes au moins.</p> + +<p>— Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix +câline, enveloppante, ya Sidi, je bénis Allah qui t’a +rougi le visage et redonné ce bien : la santé. Ta +jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu +permet, plus forte et plus excellente que l’autre. +Et nous sentirons en nos cœurs la douleur de te +perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton +élégante désinvolture devant les jolies femmes de +ton pays…</p> + +<p>Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour +n’avoir pas constaté tout de suite que ce sujet me +déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de cette +désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue, +fit-il dévier la conversation sur les caravanes, puis +sur les chevaux, la chasse, les animaux domestiques…</p> + +<p>Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux +taleb :</p> + +<p>Méfions-nous de Si-Hassan (par ce : « nous », je +pense à la France). Ce khodjah-chef est extrêmement +fort. En lui réside une puissance de domination +perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes +du pouvoir. Et par ces portes, qu’il entr’ouvre, il +regarde tout, s’immisce en tout, tire des fils +secrets correspondant avec tout… Il n’y a pas, je +crois, une intelligence comparable à la sienne entre +les natifs de l’Afrique des sables. Intelligence très +musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que compréhensive, +plus rouée que vraiment habile, plus +patiente que persévérante, plus vaniteuse que fière, +plus indomptée que stoïque dans les revers du +malheur : telle que, un ensemble à craindre le +jour où ces facultés se déchaîneraient contre nous, +après avoir — qui sait ? — pris leur point d’appui +en certaines révolutions de palais…</p> + +<p>Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé, +du reste ? (Je reconnais que mes chemins d’aujourd’hui +se ressentent étrangement d’avoir trop vu +d’écoliers…) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me +vantait les mérites de ces animaux légers, tellement +rapides qu’une race spéciale de chiens s’est +créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur +douceur, leur grâce.</p> + +<p>— Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous +n’en ayons pas ici. Tu verrais comme elles s’apprivoisent : +aussi fidèles que des chevaux, aussi caressantes +que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu +pas une de ces gazelles, Sidi ? Oui, chez toi, +en France…</p> + +<p>Nous étions groupés sous une des galeries à +colonnettes de marbre. Des esclaves nous entouraient +de leurs curiosités compactes. Et des pigeons +bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour +de la tête de Si-Hassan, toujours souriant, +affable, digne et noble — beau, plus beau qu’on +n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni +divinité.</p> + +<p>Ce serait un diable plutôt, au fond — un Chitane +revêtu d’une forme séduisante. Un peu de l’orgueil +infernal luisait sous ses longues paupières quand, +à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter +ce qui n’existait pas, il répliqua :</p> + +<p>— Ya Sidi ! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton +serviteur ? Tu veux une chose, elle se trouve. Je +n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre petit +papier, et l’un de nos <i>khouan</i> m’envoie la gazelle que +tu désires, privée, docile, accoutumée à se coucher +sur un coussin dans un coin de la chambre. Un +cavalier galope pour aller ; il galope pour revenir ; +six jours passent : la gazelle est là. Quel disciple +oserait ne pas accomplir nos simples vœux !</p> + +<p>Il disait : <i>nos</i>. Le son de ses paroles rectifiait : +<i>mes</i>. Et je fus curieux tout à coup de voir jusqu’à +quel point il parlait sérieusement. J’acceptai, au +grand dam de Si-Kaddour.</p> + +<p>S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases +polies n’étaient que le vent du désert susurrant +parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien apprendre. +En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva +installé, accroupi au dallage, tirant de son écritoire +une plume de roseau pareille à celles du bon Si-Kaddour — et +Si-Hassan-ben-Ali dicta la lettre. Il +interrompait pour « prendre mes ordres ».</p> + +<p>— La veux-tu toute petite, Sidi ?</p> + +<p>Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors +observer très courtoisement, avec plusieurs circonlocutions +et périphrases, qu’un fragile nouveau-né +mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le +changement de climat le tuerait comme la pluie +tue les chameaux, ou comme le soleil tue les grenouilles.</p> + +<p>— Par la bénédiction de notre koubba, tu as +raison, Si-Kaddour ! La plus haute sagesse s’exprime +toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable. Réfléchissons. +La demandons-nous adulte, cette gazelle ? +Non, n’est-ce pas ! De quatre ou cinq lunes au plus… +Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman.</p> + +<p>La plume de roseau traçait les caractères à senestre, +légèrement, souplement.</p> + +<p>« … de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière, +tel l’enfant qui ne quitte jamais les pas de sa +mère. Si vous n’en possédez point une de cette +sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou +chez vos amis, immédiatement.</p> + +<p>« Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction +la plus haute. Il est Clément et Miséricordieux : +qu’il soit loué dans les siècles ! »</p> + +<p>Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de +Si-Hassan-ben-Ali. Un coup de tampon. Une empreinte. +Et l’un des askers appelé :</p> + +<p>— Miloud-ben-Tahar ! Selle un méhari ! Pars ! +<i>Fissa, fissa !</i> Vite, vite !</p> + +<p>Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte +merveilleuse : car ordinairement les Arabes ne sont +pas pressés. Enfin je serai donc encombré d’une +gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid +à Saint-Raphaël, chez ma grand’tante… Cette dernière, +enchantée d’une semblable « curiosité » vivante, +remerciera dans son esprit le beau khodjah, qui répliquerait, +s’il le pouvait, par des phrases analogues +à celles dont il me combla :</p> + +<p>— Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci +n’est rien. Tu aurais souhaité tant soit peu un léopard, +une autruche, une négresse d’Éthiopie ou quelque +autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour +nous ni distance ni obstacles. Eh quoi ! ton immense +bonté craint d’affliger le possesseur actuel de la +gazelle ?… Rafraîchis ton œil, ô Sidi ! Songe, n’importe +qui de nos <i>khouan</i> nous enverrait au premier +avis, dans une outre, le sang de tous ses +enfants !…</p> + +<p>Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose +soigneux de finir sur un « effet ». Mais dans cet +effet, pourtant, est une vérité enclose. La zaouïa demande +des présents, ou des sacrifices, ou des vies — et +tout s’offre.</p> + +<p>— Je te laisse, Sidi, avec le bien !</p> + +<p>— Avec le bien !</p> + +<p>— Avec le bien !</p> + +<p>Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire +peur aux pigeons bleuâtres :</p> + +<p>— Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite +du khodjah.</p> + +<p>Le vieux redoubla ses soupirs : « Ya Sidi ! » en +faisant de grandes enjambées près de mon fauteuil +remis en route. Mais quand nous fûmes seuls, il +exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit +les malheurs qui pouvaient résulter pour moi de +ma confiance téméraire.</p> + +<p>— Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de +simples nomades : « Le son ne devient jamais farine ; +l’ennemi ne devient jamais ami… » Ya Sidi !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIII</h2> + + +<p class="date">21 octobre.</p> + +<p>Encore quarante-huit heures d’anxieuse attente…</p> + +<p>Mais, pour occuper cette attente, les navrances +de Si-Kaddour et diverses anecdotes. J’avais bien +deviné : au Ciel est un bon Djazerti, patron de ceux +qui songent trop que leur « appareil » sera levé +après-demain.</p> + +<hr> + + +<p>C’était vers le soir. Les Djazerti de cette terre +venaient d’accomplir leur visite à l’hôte, leur devoir +qu’ils ont repris avec la plus édifiante ponctualité. +Ils quittaient ma tonnelle (dont le sol est maintenant +raffermi). Ils s’en allaient — toujours semblables +à eux-mêmes, toujours énigmatiques, muets, +graves, austères, rigides, visages sans pensée discernable, +masses de blancs vêtements accumulés ne +laissant point deviner où commence la laine des +draperies, où finit la chair sanctifiée des membres +ni du corps. Et leur suite « accompagnait », en +ordre silencieux…</p> + +<p>— Ya Sidi, murmura Si-Kaddour, regarde celui +dont le cœur est atteint d’infirmité.</p> + +<p>Infirmité morale, je le compris bientôt, en voyant +quel élégant beurnouss visait le regard scandalisé du +vieux taleb.</p> + +<p>— Ya Sidi, reprit-il, une infirmité siège en <i>son</i> +cœur et ne fera que s’accroître. Mais le Miséricordieux +connaît les secrets, les entretiens, les embûches +cachées : il est au-dessus de tout… Je vais +raconter quelque chose à ta haute compétence, Sidi. +Tu te souviens, n’est-ce pas, qu’hier un papillon +de Dieu s’était posé sur moi, présage de nouvelle ? +Eh bien, cette nouvelle est venue… par un courrier… +non pas bonne, <i>idri Allah</i> ! La plus aimée +de nos zaouïas-filles, celle de Siouah, se rebelle +contre son Maître ; elle refuse de nous envoyer les +présents de ziara qu’on dépose là-bas pour nous. +Ce sera donc désormais une rivalité déplorable, une +scission même peut-être, à moins que le Seigneur +ne pulvérise les intrigants. Or, Sidi, laisse-moi te +l’apprendre, le mokaddème dirigeant notre maison +de Siouah, c’est le propre cousin du khodjah. Ya +Sidi, ya Sidi ! En vérité, je te le répète, par mon +bonheur futur des Paradis, par la bénédiction +sublime du Vénéré Sidi-Bou-Saad, la main de Si-Hassan-ben-Ali +se retrouve en tout acte de révolte. +Et sa bouche a deux souffles : l’un propage au loin +le Mal, et l’autre feint perfidement de réchauffer ici +le Bien !</p> + +<p>Je songeais, écoutant le taleb.</p> + +<p>Siouah… Nom célèbre, pays béni d’Égypte… +Ancienne oasis de Jupiter Ammon, où tant de souvenirs +fabuleux et mythiques s’éveillent — où +Alexandre le Grand crut devoir se rendre et se +prosterner — où les thaumaturges des villes +grecques allaient chercher leurs moyens de miracles… +Et j’y croyais voir, blanche et secrète entre +les palmiers, la zaouïa-fille des Djazertïa près +d’autres rivales, en ce lieu sacré que les croyances, +les schismes, les sectes se disputent encore aujourd’hui…</p> + +<p>— Ya Sidi, continuait Si-Kaddour, je souhaite +ardemment, de toute mon âme de vieil homme, le +retour de notre Illustre Chériff (Dieu le ramène avec +le bonheur !). Bien que sa magnanimité soit toujours +trop douce à Si-Hassan, il empêcherait beaucoup +de péchés par sa seule présence. La divine <i>baraka</i> +l’éclairerait sur le danger.</p> + +<p>— Tu crains alors, ô taleb, que vos <i>khouan</i> de +Siouah ne s’attachent à d’autres « Ordres » ?</p> + +<p>Comme un cheval fourbu recevant de l’éperon, +le pauvre taleb rassembla son courage. Il gesticula +quelque peu, pour protester. Il leva ses yeux jusque-là +rivés au tapis. Et très haut dans le ciel il +vit passer les sombres oiseaux de mauvais augure — les +sansonnets, les <i>zerzour</i> aux bandes impressionnantes, +au vol bruissant, rapide et noir.</p> + +<p>— Non, ô Sidi ! Nos fidèles, inch’ Allah, suivront +toujours notre Règle, bien que d’autres sucent +leurs dons. A quels Ordres, à quels Ordres veux-tu +que des Djazertïa s’abandonnent ?… A quelles nouvelles +et fallacieuses doctrines se plieront les cœurs +ayant une fois goûté l’Extase en la vraie voie de +Sidi-Bou-Saad ? Sans vouloir nommer nos rivaux +des sables, hem, hem ! dont il ne me sied de faire +ni blâme, ni éloge, les <i>khouan</i> Djazertïa iront-ils +aux Khadrïa<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, qui souffrent parmi leurs disciples les +misérables sous-groupes des Derkaoua mendiants +ou des Aïssaoua mangeurs de verre ?… Iront-ils +aux Rhamanïa, qui prétendent avec impudence +que le corps de leur fondateur gît entier en deux +villes différentes, faveur miraculeuse dont Notre-Seigneur +Mohammed le Saint Prophète, lui-même, +n’a pas joui ?… Iront-ils aux Cheikhïa, qui négligent +les choses spirituelles pour les vains honneurs des +hommes ? — et d’ailleurs la gloire de ceux-ci a +baissé : ils sont montés et descendus, comme le soleil… +Iront-ils encore, que te dirai-je, Sidi, aux +Bakkaïa du Soudan, qui font mille simagrées avant +et après la prière, trois signes à droite, trois signes +à gauche, trois derrière eux, trois vers la terre et +trois vers le ciel ?… Ou aux Naquechebendïa de +Perse, qui, sous couleur d’ascétisme, négligent les +intérêts de ce monde, et même ceux inéluctables +de la Justice et de la Vérité ?…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Tous les Ordres cités dans ce paragraphe (sauf les Djazertïa) +y sont nommés sous leur vrai nom.</p> +</div> +<p>Il se tut enfin. Les <i>zerzour</i> passaient, passaient, +projetant sur le sol l’ombre de leurs compagnies +épaisses, emplissant l’air, par minutes, de la stridence +de leur vol. Et la science théologique demeurait +inerte, un peu inquiète, semblant avoir du +plomb dans l’aile… Infortuné Si-Kaddour…</p> + +<p>C’est alors que Bou-Haousse, disparu depuis le +matin, se précipita en trombe au pied de mon +fauteuil, clamant sur un timbre suraigu :</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es mon père ! Tu es mon seigneur ! +Moi ton serviteur, j’ai droit à la considération !</p> + +<p>Plusieurs beurnouss criards suivaient. Mais la +voix vrillante de mon guide dominait tout, me perçait +le tympan.</p> + +<p>— Ya Sidi, je ne connais que toi et Allah ! Personne +n’est au-dessus de moi, que toi et Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p> + +<p>Il fallut bien un quart d’heure, je n’exagère pas, +pour ne rien savoir encore — mais simplement +pour discerner quelques paroles des autres hurleurs :</p> + +<p>— Fils de chien !</p> + +<p>— Fils du péché !</p> + +<p>— Fils de celle chez qui descendaient les cavaliers !</p> + +<p>— Fils de celle qui jamais n’a dit non !</p> + +<p>Je pensais aux fusées d’un feu d’artifice, les dernières, +celles du bouquet. Elles se croisent, elles se +mêlent, elles ne font qu’un tout aveuglant. Au +lieu d’aveuglé, mettez abasourdi : voilà ce que +j’étais. Je ne m’en serais jamais tiré sans l’aide du +bon Si-Kaddour, plus accoutumé que moi à ces +véhémences arabes, à ces rauques fureurs, à ces +yeux furibonds, à ces poings brandis au ciel.</p> + +<p>— Ya Sidi, raisonna-t-il, que ton cœur ne se tourmente +point de ces choses. Le serviteur de l’hôte +est aussi l’hôte, on ne doit point l’accuser. Ben-Ziane +va reconnaître qu’il s’est trompé.</p> + +<p>— Qui cela, Ben-Ziane ?</p> + +<p>Dans le tumulte je n’avais pu discerner l’accusateur. +Mais, au prononcé de son nom, un petit homme +chafouin, pâle, maigre, souffreteux — un de ceux +qu’avaria la tare physique si fréquente au Sud — cessa +de tendre vers Bou-Haousse un bras menaçant, +plus décharné que le possible. Il se terra, lui aussi, +entre les roues de mon fauteuil.</p> + +<p>— Ya Sidi ! Par Sidi-Bou-Saad, j’invoque Allah +et sa Justice !</p> + +<p>C’était moi qu’il invoquait, pour l’instant, d’une +voix plus élevée encore que celle de mon Bou-Haousse. +Et l’un glapissait : « Tu es mon père ! » +Et l’autre râlait : « Je suis ton fils ! »</p> + +<p>— Ton guide m’a volé, Sidi ! il m’a dévalisé ! Je +suis un homme mort, Sidi ! Je suis aussi dépouillé +que le jour où je suis sorti du ventre de ma mère !</p> + +<p>Et cependant Bou-Haousse continuait son apologie :</p> + +<p>— Ya Sidi ! Le mensonge n’a jamais glissé sur mes +lèvres ! Ce vil imposteur ne te persuadera pas, Sidi ! +Je le méprise plus qu’un enfant de moucheron ! Moi, +ton serviteur, je suis sans crainte ! J’ai droit à la +considération !</p> + +<p>A dire vrai, cette prétention semblait généralement +admise par le cercle de curieux qui, très vite, +s’était formé, grossi, aggloméré, risquant de rompre +la tonnelle. — Et les épithètes injurieuses, relatées +plus haut, n’allaient pas du tout au voleur. Elles +tombaient au contraire en pluie sur le capuchon +du volé.</p> + +<p>« Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte » : cela +déterminait l’opinion.</p> + +<p>Mais quand, avec mes idées de Français, j’eus +déclaré vouloir pour Bou-Haousse une exemplaire +punition, l’aspect de la scène se modifia. Au lieu de +rugir d’orgueil, mon guide bêla d’innocence. Les +amis-défenseurs prirent tout à coup je ne sais quel +air de n’avoir rien vu, ni su, ni entendu, — ni rien +dit non plus, depuis une heure. Seul l’excellent Si-Kaddour +persistait en son projet de m’éviter cet +esclandre.</p> + +<p>— Ya Sidi, je t’en conjure par ta tête chérie, +laisse aller cette petite histoire au fil de l’oubli…</p> + +<p>Mais j’exigeais une suite à l’affaire devant le +« khadi de l’Islam » qui juge les différends, à la +zaouïa.</p> + +<p>— Écoute-moi, ô taleb !</p> + +<p>— Je t’écoute, Sidi, je t’écoute, car tes paroles +sont toujours agréables et profitables…</p> + +<p>A force de m’écouter, il finit par m’entendre. Et +Bou-Haousse, qui m’entendait aussi, sanglotait +désespérément, faisant retentir l’air de ses protestations.</p> + +<p>— O Sidi, tu méconnais ton fils chéri !</p> + +<p>Mais au contraire cet inappétissant Ben-Ziane, le volé, +transporté de joie embrassait mes genoux, mon +épaule, et même un peu mon fauteuil :</p> + +<p>— Sidi, ô mon père ! Qu’Allah augmente ton +bonheur ! Qu’il détruise tes ennemis ! Qu’il te rende +pareil à l’eau courante ! Qu’il te donne cent chamelles +et une chamelle. Je suis ton esclave, je suis +ton cher fils !</p> + +<p>Il fallut presque l’emporter de force, afin d’éviter +la mort par les baisers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIV</h2> + + +<p class="date">22 octobre.</p> + +<p>Je m’impatientais, ce matin, devant le tribunal +du khadi, plus semblable à une boutique qu’à un +lieu auguste et solennel. Il y avait là, par terre +devant la porte, quantité de plaideurs et de témoins +accroupis sur les talons, patiemment, béatement, +commentant à perte de vue leur bon droit indéniable. +Du bruit bourdonnait — une humeur +joyeuse — et les tasses de thé jouaient leur rôle +bienfaisant et consolateur.</p> + +<p>Mon fauteuil roulait parmi les compliments.</p> + +<p>— Tu vas bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Tu vas bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Bien…</p> + +<p>Un salut mieux scandé résonna dernière moi. +C’était, survenant tout à coup, Si-Djelloul-ben-Embarek, +Grand Oukil, administrateur du temporel +de la zaouïa, gardien suprême des saints tombeaux, +et tellement majestueux que parfois il m’intimide. +Son « amplitude » se montra très cordiale. Comme +hier Si-Kaddour, il fit aujourd’hui le louable essai +d’empêcher ce qu’il appelait une inconvenance.</p> + +<p>— Ya Sidi, par Allah sur toi, ne laisse pas comparaître +publiquement ce Bou-Haousse ! Foule aux +pieds cette petite chose !…</p> + +<p>Et je sentis que, pour cela seulement, le gros +personnage était sorti ce matin. Il voulait me parler, +sans risquer son prestige dans une démarche +trop directe. Qui sait même si le retard du fameux +« khadi de l’Islam » ne provenait point de son influence ?… +Et je devinai davantage encore : derrière +leurs murailles épaisses et leurs portes inconnues, +les Djazerti blancs, les Sphinx, souhaitaient de +même que « la petite chose » fût négligée par moi — si +toutefois des Sphinx pétrifiés peuvent <i>souhaiter</i> — avoir +un mouvement de l’esprit ressemblant +à de la vie…</p> + +<p>Mais malheureusement, plus on souhaitait, plus +je m’obstinais en la décision opposée. Après cet +aveu, je ne pourrai plus céler que j’ai mauvais +caractère…</p> + +<p>— Ya Sidi, me disait le gros homme, tu es plus +inébranlable que les fondements des sept cieux.</p> + +<p>Ayant ainsi protesté et dégagé sa responsabilité, +Si-Djelloul-ben-Embarek sourit, très épanoui. J’ai +peine à le croire complice secret des intrigues du +beau khodjah-chef. Mais c’est évidemment l’un de +ces fonctionnaires zélés, contents d’eux, tyranniques +quand on leur montre de la faiblesse, et pouvant devenir +instruments passifs d’une habile flatterie…</p> + +<p>Nous entrâmes tous au tribunal du khadi.</p> + +<p>Je ne puis transcrire ici l’océan de paroles superflues +où se noient les affaires entre Arabes beaux +parleurs, et qui fait une comédie de toute séance de +justice civile. Les deux hommes, Bou-Haousse et +Ben-Ziane, crièrent, hurlèrent, s’injurièrent. Ce dernier +voulait prouver qu’il avait été tondu, et je me +déclarai prêt à le tenir pour écorché — j’étais assez +confus d’avoir amené un voleur chez mes hôtes…</p> + +<p>Mais ne pouvait-on punir Bou-Haousse ? L’estimable +Si-Khouïder-ben-Abdallah, juché derrière son +comptoir, n’avait-il donc aucune lumière éclairant ce +cas spécial ?</p> + +<p>Embarrassé, le khadi, au lieu de me répondre, +feuilletait son code malékite, et consultait — lui +aussi, Seigneur ! — les gloses des commentateurs des +Livres Saints. Cependant le grand oukil me disait :</p> + +<p>— Pardonne à ton serviteur, ô Sidi, puisque ta +trop grande bonté crut devoir réparer sa faute…</p> + +<p>— Pardonne-lui, ô Sidi, renchérissait Si-Kaddour. +Tu ne peux espérer le corriger. La queue courbe +du chien sloughi ne se redressera point, même si +tu la mets sept ans dans un étui…</p> + +<p>Néanmoins nous passions en revue les moyens +répressifs. La matraque éloquente se trouvait +écartée par mes habitudes françaises et par la prière +du grand oukil. Une amende ? Avec quoi l’eût-il +payée, puisqu’il venait de restituer tous les douros +de son <i>mezoued</i> ? La prison prolongée ? J’en deviendrais +la victime, accoutumé que je suis au service +de ce coquin ; et, davantage encore, je vais avoir +besoin de lui, pour ma « contre-opération », demain.</p> + +<p>Le khadi tournait toujours les feuillets de ses +gros livres et me proposait des « punitions » vraiment +puériles : promener Bou-Haousse dans la +zaouïa, avec, sur la poitrine, un « écriteau de honte ». +Le revêtir de haillons vermineux. Le priver durant +trois jours de cousscouss. — Châtiments du monde +islamique qui sait à quel point ses enfants, parfois +féroces, restent de petits enfants. Je refusai ces +expédients, fallacieusement coercitifs. Je remis à +plus tard la solution du problème… Finalement +nous nous séparâmes sans avoir rien décidé :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Allah est le plus instruit !</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Et nous allâmes déjeuner. Le grand oukil me +conduisait, toujours majestueux, toujours bonasse, +toujours serviable. Il cherchait en sa tête +une compensation aux tracas judiciaires que j’avais +voulus, mais qui n’auraient pas dû m’atteindre dans +la zaouïa bénie de Mozafrane. Avec simplicité, avec +le même calme dont il m’avait vanté tout à l’heure +les talents de chasseur de son chaouch Djouba (« Tu +ne peux concevoir son habileté, Sidi : tout ce qu’il +a visé est inscrit tué »), avec la même simplicité, +donc, le grand oukil me fit cette offre inattendue : — Si tu +veux une belle femme, Sidi, tu n’as qu’à +souhaiter, et tu la trouveras sur tes fréchias par +mon ordre…</p> + +<p>Divers détails suivirent, assez peu chastes. Et je +ne voulus pas répondre que je connaissais dès longtemps +la présence à la zaouïa de ces « dorées », de +ces danseuses qui vivent ici sans y danser à cause +de la gravité du lieu, ces « beautés » (récite mon +vieux taleb) « dont les yeux brillent comme la lune +au zénith et dont les bras sont polis comme la hampe +des étendards » — et qui font partie de la haute hospitalité.</p> + +<p>Ce sont des usages très anciens, plutôt bibliques. +Aux caïds, aux chefs arrivant de loin sans leurs +femmes, on ne croit pas du tout, par cette politesse, +faire perdre le droit de réciter pieusement la +sourate vingt-troisième :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Heureux sont les croyants…</div> +<div class="verse">Qui évitent toute parole déshonnête,</div> +<div class="verse">Qui savent commander à leurs appétits sensuels.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXV</h2> + + +<p class="date">23 octobre.</p> + +<p>C’est aujourd’hui, c’est tout à l’heure…</p> + +<p>Je ne suis pas d’ordinaire une telle poule mouillée. +Cette fracture, à Paris, je l’aurais tout bonnement +considérée comme une fracture, c’est-à-dire +une simple épreuve de patience. Mais sous ce terrible +climat, le paludisme aidant, il arrive que les +os brisés ne se ressoudent point, et restent inertes +en présence.</p> + +<p>Mon énergie s’est usée pendant ces deux mois d’inquiétudes +et de souffrances — car j’ai souffert aussi +physiquement, beaucoup. Est-ce bon ? Est-ce mauvais ? +Je l’ignore. Mon vieux Si-Kaddour prétend y voir un +excellent signe : le travail douloureux mais sûr +menant au « raccommodage » parfait. Du reste, le +taleb s’en remet à la Puissance de Là-Haut, si loin +de nous si petits. Et voici le Koran ouvert, pour me +relire quelque chapitre :</p> + +<blockquote> +<p>Dieu sépare le fruit du noyau. Il tire le brin d’herbe d’une +graine desséchée. Il crée, il tue. Il fait la mort avec de la vie : +et de même il fait revivre ce qui semblait mort ou endormi. +Il est le Miséricordieux !</p> +</blockquote> + +<p>Ai-je mérité la miséricorde ?…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVI</h2> + + +<p class="date">Même jour, minuit.</p> + +<p>En deux mots, comme les notes d’un soir de +bataille :</p> + +<p>Nous avons « rompu le plâtre », et je ne suis pas, +hélas ! certain du résultat. Quel engourdissement, +quelle impression hésitante, au sortir des langes +rigides et durs. Ma cheville est très faible. Je la traite +avec la gaucherie un peu affolée des jeunes mères +qui n’ont jamais encore enfanté…</p> + +<p>Si j’allais tout compromettre par ignorance ?</p> + +<p>Puis il me semble à d’autres instants que tout est +déjà compromis. Je frissonne. Moi qui n’aime point +les médecins, je regrette pourtant de me sentir ès +mains du seul Si-Kaddour, privé des lumières de la +Faculté…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVII</h2> + + +<p class="date">30 octobre.</p> + +<p>Vraiment, c’était bien une naissance ; et l’on me +traite comme une accouchée : petits soins, petites +friandises, visites — oh, surtout, des visites ! A peine +me reste-t-il le temps d’éprouver une joie quelconque +de cette issue probablement favorable — si rien de +fâcheux n’intervient.</p> + +<p>Le cheikh des tolbas m’envoie de la confiture, +reçue de Damas ces temps derniers. Le grand oukil +me fait présent d’un coussin de cuir découpé, le plus +beau que j’aie jamais vu, apporté l’autre jour à la +zaouïa par les Touareg. Et le délicieux khodjah, Si-Hassan-ben-Ali, +me vante doucereusement les +charmes de la gazelle arrivée hier dans les bras +d’un cavalier — une petite bête mignonne et fine, +malicieuse et timide, que j’ai baptisée Faffa, au grand +scandale de mon vieux taleb.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es au-dessus de mes paupières ! +Mais, par Allah, une gazelle a-t-elle besoin d’un +nom ?</p> + +<p>Alors nous dissertons, nous discutons. Le Prophète avait +bien nommé sa chamelle favorite Kosouah, +et ses ânes Ofaïr et Yafour. Et sa mule blanche, sa +célèbre mule Doldol, Si-Kaddour voulait-il donc +l’oublier ?</p> + +<p>— Ya Sidi, la vérité est avec toi. Ne te moque +pas de ton serviteur. Mais ces noms que tu me +cites n’étaient pas des noms d’homme, ni de femme +des hommes. Rien qu’en cette zaouïa, Sidi, cinquante +au moins de nos filles en Dieu, esclaves ou +libres, s’appellent Faffa !</p> + +<p>Je ris. Faffa ne sera Faffa que pour les Français +plus tard et maintenant pour moi. Sans nul souci +des propos, elle trottine autour du tapis, frappant de +ses petits sabots le dallage des faïences claires — et ce +joli toc-toc, si léger, me semble battre la mesure +aux élans de mon espoir. La vie est belle, quelquefois.</p> + +<p>J’aspire à la liberté de toutes mes forces, la vraie +liberté, celle qui résulte de cette chose si simple, si +peu appréciée quand nous la possédons : l’inconsciente +rapidité du mouvement. Courir… même par ce +temps lourd, j’en fais un idéal qui me hante. J’y songe +le matin, quand la nacre de l’aube tardive découpe +en noir le grillage doré de ma fenêtre — et le soir, +quand l’écroulement des argenteries encadre de nouveau +le mouton rôti — et la nuit, lorsque la prière +est annoncée par le <i>moudden</i>. J’y songe même quand +midi flamboie : avoir chaud par suite d’une course +folle, comme un enfant.</p> + +<hr> + + +<p>Je n’ai point mentionné les phases traversées +cette semaine, les oscillations entre mes doutes et +ma croyance à la guérison.</p> + +<p>— Allah est le maître des événements. Il domine +tout, me répétait Si-Kaddour.</p> + +<p>Cependant, pour aider Allah, il convoqua près +de mon tapis le chef-masseur des étuves, Hamou-ben-Missouk, +celui qui pétrit sous ses doigts les +chairs les plus djazertiques. Or cet Hamou me +déclara, par la bénédiction et le salut, qu’au bout +de quinze jours de traitement ma jambe serait apte +à me conduire « jusqu’à la fin de la terre ! » Je n’en +demande pas même autant. Et je l’écoutais cependant, +charmé de ses promesses, cet homme aux +petits yeux bridés, mystérieux, dont les longs bras +maigres détiennent ma future santé.</p> + +<p>— Ya Sidi, la force, la résistance, la souplesse +sortiront pour toi de mes deux mains comme le +vase sort des mains du potier. Que Sidi-Bou-Saad +me brûle sur place si tu te rappelles en partant +quelle est celle de tes chevilles qui t’aura retenu +chez nous, qui me donne aujourd’hui la gloire de +te servir…</p> + +<p>Son regard est équivoque, et son sourire. Il porte +la tare morale de ceux dont le métier s’accompagne +d’à-côtés louches et discrets : la robuste beauté de +son corps n’arrive pas à faire illusion, mais pas du +tout, sur la beauté de son âme. Il sent mon impression. +Il essaie de la combattre en dogmatisant médecine +et chirurgie.</p> + +<p>— Mauvaise cassure, ô Sidi ! heureusement ton +sang vaut de l’or. <i>Ak Rabbi !</i> je te le répète, avant +une lune, si Dieu veut, tu retourneras dans ta +France à condition que d’ici là tu viennes tous les +jours au <i>hamma</i> — car, te soigner, je ne le puis +sans la buée chaude et salutaire. Tu verras ma +science, ô Sidi ! Tu ne pourras en croire ni tes +muscles ni tes yeux. Par la baraka très sainte ! j’ai +guéri plus de seigneurs que ta tête chérie n’a de +cheveux. J’ai remis l’épaule à Si-El-Aïd, j’ai enlevé +à Si-Tahar le mal des princes (la goutte) — et combien +d’autres, très remarquables, n’ai-je pas soulagés +entre les illustres Djazerti !</p> + +<p>Il fallut prier ce faquin d’aller surveiller son étuve, +en laquelle je me rends depuis très consciencieusement.</p> + +<p>Et là ce sont chaque soir des séances bizarres où +je joue le rôle d’un objet, d’une chose docile qu’on +tourne et retourne parmi la buée fantastique et le +doux ruissellement de l’eau. Hamou-ben-Missouk +chantonne à voix basse (malgré la défense des +pieuses règles). Il s’approche de moi, il me palpe, +et son chant se coupe de souffles haletants, étouffés, +presque indiscernables. Les deux esclaves noirs qui +l’aident glissent félinement sur le sol mouillé. Et +j’entends derrière les murs des papotages, de petits +cris de femmes, des rires légers, jeunes et frais… +Je pense aux ébats singuliers dans la piscine de +Bagdad, j’évoque le portefaix, les trois jeunes filles, +tous ces contes de licence et de suavité dont l’Orient +charme encore maintenant ses oisivetés voluptueuses… +Puis aux rudesses du grand massage +succèdent de lentes pressions dont Hamou repose +sa fatigue et la mienne. Il se met à raconter, sans +préambule, de merveilleuses histoires saugrenues +qui s’ajustent à mes songes :</p> + +<p>— … Alors la mère du sultan dit à son fils magnanime : +« Ne cherche pas davantage, ô toi que +j’ai porté ! Donne à celui qui est présent, couvre +celui qui dort, oublie celui qui est absent. » Mais +il n’écoutait point sa mère, parce qu’il voulait ce +jeune homme et cette belle femme…</p> + +<p>Le conte s’interrompt sans que je le sache ou +que j’y prenne garde. Les nègres passent, colossales +silhouettes. Les rires tintent derrière le +mur… L’eau tiède s’égoutte paresseuse… Hamou +chantonne…</p> + +<p>Et comme aux jours de mon arrivée, mon âme +est « prise » au piège du rêve et de l’irréel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> + + +<p class="date">2 novembre.</p> + +<p>L’étuve n’exige que mes soirs.</p> + +<p>En cette date mélancolique où Paris visite ses +morts, les tombeaux m’ont attiré, et ces souvenirs +du passé qui sont les tombes de sensations éteintes. +Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait +trop de sa splendeur automnale, si différente +du tragique été calciné. Je n’ai pas pu +mettre mon âme au régime de la tristesse.</p> + +<p>Pourtant — et plus que certains — j’ai mes +deuils. Sécheresse d’âme, alors ? Oui, dont je suis +presque irresponsable, car elle ne vient pas de mon +cœur : le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement. +Ce sable est un débris de rocs. Ce peuple +est un débris de race. Il garde à peine la mémoire +de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait +l’Espagne de sa civilisation créatrice, ceux où les +Sarrasins guerriers venaient chez nous jusqu’à +Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme +à l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui, +je ne l’ignore plus, la conquête du monde +par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la +vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante — la +gloire qui portait quelque chose de fort derrière ses +étendards. Il n’y a là (sauvage aussi) que le seul +progrès tortueux d’un mysticisme mené par des +appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement +les offrandes de vies humaines, mêlées sur +les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de <i>douros</i>.</p> + +<p>Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses +sourires comme dans ses tempêtes, dans ses apaisements +comme dans ses férocités. Et c’est pourquoi, +âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance. +C’est pourquoi il m’impose cette indifférence momentanée +de la vie et de la mort, cette acceptation +du néant…</p> + +<p>Certes, voilà des propos maussades ; je subis +aussi sans le savoir l’impression de la Toussaint : +et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses yeux +veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout, +cette jolie bête, plus câline et plus bondissante +qu’on ne saurait l’imaginer. Sa légèreté doit +faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot +qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant +valoir et moi faisant valoir Faffa, nous attirons +beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.</p> + +<p>— Ne sois pas offensé, ô Sidi ! <i>Ils</i> n’ont guère vu +de gazelles, car elles sont rares en nos contrées. +Et jamais leurs yeux curieux n’ont connu de bâton +pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes +ordres.</p> + +<p>Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se +nommer <i>béquille</i> en langage précis — la tant redoutée +béquille… Mais que m’importe d’être grotesque +pour quelques jours de prudence seulement ?</p> + +<p>Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance, +chez nous natifs de l’Europe, est bien la meilleure +résignation…</p> + +<hr> + + +<p>Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage +aux saints restes.</p> + +<p>Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette +grotte où Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence — et +d’abord à la fontaine Aïn-Selam d’où +descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau. +Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers +étroits du sommet de la petite montagne.</p> + +<p>— Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte !</p> + +<p>Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances, +et Barka se tenait à quatre, pris d’un désir +de pirouettes. Mais bientôt cependant, la fatigue +aidant pour moi et la piété pour les autres, nous +abordâmes les lieux sacrés dans un recueillement +complet.</p> + +<p>— Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de +richesse et de salut : car son onde parfaite, que +rapportent nos fidèles aux pays les plus distants, +guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme. +Et n’est-ce point un immense miracle, Sidi, qu’elle +ait ainsi jailli au faîte du mont ? D’où vient-elle, +cette eau bénie ? D’où ? J’ai réfléchi, et je pense, ô +Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des +Jardins du Ciel.</p> + +<p>Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance : assez +de prose règne déjà sur l’univers contemporain. Et +puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas entièrement : +la source artésienne doit arriver (par-dessous +l’horizon en effet) des hauts plateaux du Sud, +analogues à ceux de l’Aïr dont les lointaines nappes +mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à +Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.</p> + +<p>— Ya Sidi ! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad +(Allah veuille lui prolonger la félicité !) vit l’eau +pure couler soudain au simple choc de son bâton, il +s’écria : « Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur +la terre ! » Puis, comme c’était l’heure sacrée de la +prière du <i>mogh’reb</i>, il s’agenouilla pour ses ablutions +près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant +trois fois : « O mon Seigneur, fais-moi sentir +l’odeur exquise des Paradis !… » Et dès cette heure, +ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très sainte : par le +miracle d’abord, et par le contact de son premier +flot avec un être religieux, supérieur à toute créature, +notre Sublime, notre Illustre, notre Vénéré +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti !</p> + +<p>Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous +écoutant, ma béquille béquillant, nous parvenions +au seuil de la grotte, petite excavation sans profondeur +et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue +s’étend, libre, sur le grand Sahara de sables aux +lignes d’indicible beauté.</p> + +<p>— IL vivait là, Sidi…</p> + +<p>Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes, +me touchèrent plus que l’habituelle éloquence +du vieux disciple : « IL vivait là… » Sous +cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et <i>voulu</i> son +rêve. Et ce rêve de doctrines et de domination persiste +encore, magnifié par la renommée, agrandi par une +heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose, +les Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui +souhaitent posséder le monde jaune et noir. Mais nos +cervelles françaises, critiques et irrespectueuses, +ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent +de super-terrestre, de colossal et d’immense +pour des esprits musulmans ralliés à leur <i>dikhr</i>.</p> + +<p>— IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons. +Son extase mystique était pleine d’amour des +hommes, de piété, de douceur, d’humilité. Laisse-moi +te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent +parlé et que depuis longtemps je projette de te faire +entendre : un fragment de son admirable ouvrage +que tu ne connais pas encore, intitulé : <i>l’Or de la +Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du +monde, Bou-Saad-ed-Djazerti</i>…</p> + +<p>Décidément, le grand Saint a produit toute une +bibliothèque, car une foule d’autres titres édifiants +me sont devenus familiers (sans compter ceux que +j’ai déjà notés) : <i>le Parfum du Ciel</i>, par exemple, +<i>les Glaives de la Foi</i>, <i>les Diamants du Sublime Trésor</i>. +J’en oublie quelques-uns. Le taleb reprend ses +bonnes habitudes de transporter des bouquins +fanés dans les profondeurs du capuchon de son +beurnouss…</p> + +<p>— C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du +Koran : « Dis : si vous aimez Dieu, suivez-moi, +Dieu vous aimera. »</p> + +<p>Nous étions assis contre les parois mi-circulaires +de la petite grotte, suavement prostrés par le temps +très chaud. Des mouches, près de l’entrée, coupaient +les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante ; +et la vieille voix de Si-Kaddour, lente et +monotone, se mêlait au bruit de leurs ailes et formait +la basse du concert.</p> + +<p>— « … Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais +Dieu aime aussi ceux qui ne suivent pas. Il aime +tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la +volonté même, puisque aimer une créature ou une +chose <i>c’est la vouloir</i>.</p> + +<p>« Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer. +Si l’on se pénètre bien de cette vérité évidente, on +demeure persuadé que tout ce qui existe, l’infidèle +comme le croyant, est enfermé dans l’amour de +Dieu. En effet, si l’infidèle n’avait pas été l’objet de +sa sollicitude, Dieu ne l’aurait pas créé. »</p> + +<p>Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant +signet.</p> + +<p>— Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand +je te parlais de cette douceur de dogmes, et, spécialement +envers les Roumis, du bon sentiment de +Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.</p> + +<p>Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient. +Tout recommence d’ailleurs sur cette +terre : la nuit après le jour, le découragement +après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi +toujours la même : « Les Djazerti sont guerriers, +dominateurs, violents. Le sang des Roumis, notre +sang, ils l’ont maintes fois versé. »</p> + +<p>— Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb ! +pour que je sois convaincu, tu n’aurais pas dû me +l’apprendre.</p> + +<p>Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour, +pendant que je rythmais la mélopée avec un zèle +de vrai <i>khouan</i> soutenu par mon esprit taquin :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Demande de tous tes vœux un Chef juste</div> +<div class="verse">Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile !</div> +<div class="verse">Si de ton Chef le Sabre est affilé</div> +<div class="verse">Il imposera la Voie droite,</div> +<div class="verse">Il confirmera le Témoignage.</div> +<div class="verse">Prions, de par le Sabre !</div> +<div class="verse">Par le Sabre, ta prière sera exaucée…</div> +</div> + +</div> +<p>— Ya Sidi : Je t’en prie, Sidi !</p> + +<p>Mais je récitais encore :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Par le Sabre, ton aumône sera agréée,</div> +<div class="verse">Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée,</div> +<div class="verse">Par le Sabre, ta famille sera bénie,</div> +<div class="verse">Par le Sabre, tu seras un saint et un pur !…</div> +</div> + +</div> +<p>— Ya Sidi ! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine +musulmane ? Dans le Koran, n’y a-t-il pas +écrit : <i>La force, réelle manifestation de Dieu sur la +terre</i> ?</p> + +<p>Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire +conciliant, il se rebiffait. Il acceptait sa part +de responsabilité dans les rudesses de l’Islam.</p> + +<p>Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter. +Et lui, voyant cela, fut terriblement confus +d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta dans des +explications où il fonçait, tête baissée, pareil au +fuyard qui court dans une ruelle.</p> + +<p>— Ya Sidi, la vérité est avec toi ! le jugement +sain est avec toi ! Pourtant remarque ceci : le +Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait l’exhortation +que tu me répètes, n’en portait pas la faute, +si faute pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh, — tu +trouveras cette règle en nos doctrines et en les +meilleures gloses des Livres Sacrés, — l’âme du +cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer +endormie… Oui, Sidi ! Pendant que les paroles +inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et chérif +doit écouter, surpris : il devient son propre auditeur. +Et les maximes qu’il a dites, il les connaît seulement +par ses oreilles attentives, et non point par +le mouvement de ses lèvres, encore moins par +l’impulsion volontaire de son cerveau…</p> + +<p>Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui ; +c’est l’Esprit qui parlait chez Daniel et chez Ézéchiel) +n’allait pas sans me faire sourire — en +dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes +« flairent » nos impressions avec un merveilleux +instinct. Si-Kaddour répondit avant que j’aie pu +parler :</p> + +<p>— Ya Sidi ! Pourquoi doutes-tu ? Il n’y a rien de +plus juste et de plus naturel… Le chériff inspiré +par Allah se trouve dans la situation d’un pêcheur +de perles, qui plonge pour trouver de précieux +coquillages au fond de la mer. Le sang bourdonne +sous son crâne, ses mains s’accrochent au rocher. +Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des +coquilles pêle-mêle dans son panier. Mais les +perles, ô Sidi, les perles fines et rares, il ne les +voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même +temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent, +sur le rivage.</p> + +<p>La parabole se déroulait doucement, à l’abri de +cette grotte miraculeuse, en ce décor de vignes et +de palmiers dont le vent tiède faisait frémir les +branches — les beaux palmiers, les arbres féconds +et précieux qu’Allah créa le sixième jour en même +temps que l’homme, parce que, sans eux, l’homme +n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.</p> + +<p>— Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien +Sidi-Bou-Saad aimait les arbres : on ne peut avoir +l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait au +point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers +et par quelques marchands cette oasis miraculeuse. +Il les aimait… tels des enfants chers. Il +les aime encore jusque dans le tombeau. Et les +arbres le lui rendent. Le gros figuier, près de la +mosquée, a percé le mur d’un effort de ses racines — et +voici que son étreinte enserre affectueusement +le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.</p> + +<p>— Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.</p> + +<p>— Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.</p> + +<p>Nous descendîmes lestement — autant qu’une +béquille aidée d’auxiliaires connaît l’allure leste. +Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et vermeil. +Des roses piquetaient les buissons près de +nous, sous les ombrages frais. Et Faffa la gazelle +humait leur parfum de son petit nez dédaigneux, +et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc, +toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais +comme nous arrivions dans la cour d’honneur, elle +partit d’un bond soudain, inexplicable, prodigieux, +pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples +du figuier.</p> + +<p>— Viens, petite, petite !</p> + +<p>Elle ne bougeait pas.</p> + +<p>Alors le vieux taleb conclut triomphalement :</p> + +<p>— Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent +la bonté qu’eut jadis le Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils +se réfugient en lui, ou en ce qui le touche…</p> + +<hr> + + +<p>Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je +n’étais entré jusqu’ici dans la « koubba des tombaux » : +mon équipage eût scandalisé les fidèles. +Si-Kaddour en explique le motif :</p> + +<p>— Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu +ne pouvais pas ôter… »</p> + +<p>Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se +déchausse point seulement en signe de respect — mais +afin que ses semelles, qui marchèrent sur des +choses impures, ne viennent pas souiller les nattes +pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique, +Clément et Miséricordieux.</p> + +<p>Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé +aussi ma béquille à la porte, près de mes babouches. +Et j’ai suivi le grand oukil, gardien d’honneur des +sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et +dont l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait +en courtes phrases, murmurées, susurrées, +pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu obscur, +sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les +bois ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la +piété des voix chuchotantes ne parvenaient pas à +m’impressionner. Je me trouvais pris de cette +bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte +ennemi du nôtre, même si ce « nôtre », depuis +l’enfance, fut oublié.</p> + +<p>— Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs +pierreries sont des émeraudes enchâssées d’or +massif !</p> + +<p>Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque +travée, petites lueurs discrètes de sanctuaire. La +chaire de cèdre paraissait toute noire, d’une hostilité +qui menaçait. La niche plate où l’<i>imam</i> qui +conduit la prière se place debout, dans la direction +de la Mecque, le dos au public, semblait une porte +reclose sur des secrets que je ne saurai point. Tout +me déroutait, même les parfums : véhémente odeur +de musc, de santal, de benjoin, mêlée d’un relent +de moisissure, agréable et comme dépravé.</p> + +<p>— Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine +qui soulève les dalles et enlace le saint monument.</p> + +<p>C’était réel — mais je me demandai si c’était +naturel. Et la sécheresse morale augmentait en moi, +cette curieuse impossibilité de sentir. J’accordai +pourtant les louanges nécessaires au merveilleux +sépulcre qui s’est bâti tout seul en une nuit, avec +les pierres apportées par les pèlerins du vivant de +Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous +l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres +savaient apparemment, dans ce temps de miracles, +non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car +les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils +et du petit-fils, ne sont pas mieux travaillées que +celle du grand aïeul — cependant elles sont fort +belles : d’élégantes colonnettes ; des frises harmonieuses ; +des inscriptions dorées qui sillonnent le +marbre blanc de leurs courbes fantaisistes, proclamant +en versets du Koran que tout est poussière et +qu’Allah reste éternel.</p> + +<p>Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur +sépulture ailleurs, en ce cimetière éloigné que je +vis un soir et d’où s’enfuirent des femmes, blancs +fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement, +après la vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de +la chaîne corporelle ; seuls les héritiers de la +<i>baraka</i> reposent ici, près de l’ancêtre, parmi l’ardeur +des parfums et le recueillement du silence +dévot.</p> + +<p>Richesse et considération, tout vient à Mozafrane +pour ces dalles augustes. Elles en sont la fortune, +l’orgueil, la gloire et la raison d’exister. Elles ont, +de la primitive fondation (<i>zaouïa</i> signifie simplement +<i>coin</i>, ermitage, cellule), fait un palais et une +ville florissante. Et leur présence mélancolique décuple +pour des Arabes la volupté des richesses, la +volupté de l’amour charnel.</p> + +<p>Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun +occupé de nos pensées divergentes.</p> + +<p>Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement +s’éleva, semblant sortir du sol même. Cette +voix rauque et douce à la fois proférait des syllabes +confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me +jugeais impassible, le petit frisson subtil de l’approche +du mystérieux. Je <i>sentis</i>, jusqu’à pâlir. Là-bas +un <i>khouan</i>, un pèlerin déjà en extase, soupirait +sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur +éperdu, frémissant délire qui n’a pas l’âpreté des +visions indoues, parce qu’il vient des sens et non +des conceptions de l’esprit.</p> + +<p>— Cet homme est heureux… murmura près de +mon oreille le taleb.</p> + +<p>Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait +de jeunesse supérieure, de toutes les beautés de la +catalepsie mystique, et le tremblement de cet être +l’amenait au spasme, peu à peu.</p> + +<p>— Il est heureux… Encore un bienfait, ô Sidi, +augmentant le nombre indicible de ceux qu’on ne +peut plus compter. O notre Sublime Maître en la +Vérité et la Voie ! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source +inépuisable de tendresse !…</p> + +<p>Tendresse ? Mes yeux regardèrent en haut. Les +grands étendards de guerre laissaient tomber de la +voûte les plis somptueux de leurs brocarts, prêts +à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies +du Sabre bourdonnait ironiquement dans je ne +sais quelle case de mon souvenir :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères,</div> +<div class="verse">Par le Sabre, tu seras un pur <i>khouan</i>,</div> +<div class="verse">Par le Sabre, tes biens seront centuplés,</div> +<div class="verse">Par le Sabre, ton épouse sera à toi</div> +<div class="verse">Et personne autre que toi ne la verra !</div> +<div class="verse">Mais si le Sabre est mis au fourreau</div> +<div class="verse">Le mal s’emparera de toi.</div> +<div class="verse">Si tu es Khadi, tu deviendras injuste.</div> +<div class="verse">Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur.</div> +<div class="verse">Si tu es Khouan, tu deviendras renégat.</div> +<div class="verse">Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs.</div> +<div class="verse">Ayez foi dans le Sabre !</div> +<div class="verse">Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi ?</div> +<div class="verse">Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va…</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIX</h2> + + +<p class="date">3 novembre.</p> + +<p>Un peu de sirocco nous accable aujourd’hui. Et la +fièvre, qui toujours guette, en profite pour envahir +les artères, doucement, doucement, languide et +voluptueuse pulsation par quoi l’on s’use, s’abandonnant, +devenant sa proie jusqu’à défaillir…</p> + +<p>Si j’étais poète, j’écrirais sur la fièvre un lot de +sonnets « admirables ! » J’en vanterais le charme pervers. +Des gens s’abolissent exprès, par les alcools, +l’éther, la morphine, la fumée d’opium et autres +fâcheux ingrédients. Que ne viennent-ils au Sahara ? +Dans les endroits les plus mauvais, cela va sans +dire. Peut-être ils y trouveraient des pâmoisons +de haute rareté, des déliquescences imprévues, +d’exquises disparitions de leur <i>moi</i> pensant. Et ce +serait leur mort lente, très lente, voulue, bien +voulue, un mode de destruction parfaitement propre +qui débarrasserait la société d’Europe.</p> + +<p>Ils auraient aussi l’extase. Mais c’est moins +périlleux, je crois.</p> + +<p>Depuis hier je me préoccupe de l’extase — depuis +que le vieux pèlerin se tordait près du saint tombeau, +dans une enviable crise de joie. Et la curiosité +me tourmente. J’aurais voulu savoir si le +taleb, par exemple, mon brave et inséparable compagnon, +avait obtenu lui aussi le « <i>them</i> en Dieu ». +J’en doute par instants. Car celui qui vient de goûter +l’anéantissement suave peut-il se remettre ainsi +aux proses vulgaires de chaque jour ? Se résignera-t-il +à quitter l’Incommensurable pour exhorter des +esclaves, ou pour se promener avec moi — moi +Roumi ?</p> + +<p>— Ya Sidi (sa réponse fut tellement paisible…), +Ya Sidi, par ta tête chérie, tu te nourris, mais +manges-tu toujours ? Tu as souvent soif, mais bois-tu +toujours ? Tu trouves les femmes belles, mais les +aimes-tu toujours ? Oui, Sidi, mon humble piété a +connu les joies super-terrestres. Seulement, vois-tu, +pour savourer les délices de ces bonheurs-là, il est +bon de redescendre parmi la vie des autres hommes. +Ya Sidi !… Le Fidèle monté au « degré perfectionné » +occupe, alternativement, deux états : l’état d’<i>union</i>, où +il n’aperçoit que Dieu et son unité ineffable ; l’état de +<i>vision</i>, où il rentre dans le cercle naturel pour s’occuper +du bien des siens, du succès de l’œuvre commune +et des devoirs extérieurs. Qui donc, ô Sidi, +prêcherait la vertu, qui rendrait la justice, qui +instruirait la jeunesse, qui soignerait les infirmes, qui +vaquerait aux cultures et au commerce, si tous +étaient sans cesse en extase ?</p> + +<p>Je me soulevai, un peu étourdi : la fièvre battait +à mes poignets le rythme du pieux discours. Je dis +pourtant :</p> + +<p>— Et le salut de vos âmes ?</p> + +<p>— Le salut, Sidi ? Mais le salut reste possible +sans qu’on ait effleuré l’extase. Il suffit au khouan +vertueux, pour entrer dans les Paradis, d’avoir +cru de tout son être à ce que contient la <i>chahada</i> — à +ces « attributs » de Dieu, renfermés implicitement +dans notre profession de foi : <i>La illah ill’ +Allah ou Mohammed Ressoul Allah.</i> Et aussi, cela se +conçoit, de faire l’aumône aux Saints, et de suivre +les principes du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.</p> + +<p>Naturellement, cela se concevait. Donnez, donnez ! +Je savais depuis longtemps ce mot d’ordre. +Donnez pour gagner le ciel, donnez pour effacer +vos fautes, donnez pour compenser l’extase manquante. — Ma +fièvre croissait. A mes poignets, à +mes coudes, de petits coups frappaient, réguliers, +et le frisson délicat du paludisme saharien me +semblait aussi répéter : Donnez, donnez !</p> + +<p>Le pauvre Si-Kaddour soupçonnait un doute en +mon mutisme. Il continua néanmoins, très bénin :</p> + +<p>— Ya Sidi, par la baraka ! nous ne recommandons +la recherche de l’extase qu’aux fidèles choisis, +de vie sainte et déjà vieux. Il faut aussi qu’ils +soient instruits, pour extérioriser leur âme au +moyen du seul amour de Dieu. Quant aux autres…</p> + +<p>Il y eut un silence. Le sirocco devenait fatigant. +Et ce fut comme en dormant que je relevai la +phrase tombée (je ne savais du reste pourquoi cette +persistance d’enquête) :</p> + +<p>— Quant aux autres ?…</p> + +<p>— Les autres, ya Sidi, les intelligences moins +vives, les ignorants, les simples, obtiennent un résultat +par la répétition du nom d’Allah, deux ou +trois mille fois. Au bout d’un temps, le <i>nefs</i> seul +vibre encore, tandis que le corps et le cœur s’endorment. +L’extase arrive. Certes, cette pratique est +moins pure et moins bonne, mais Dieu est Indulgent +et Sage. <i>Il</i> comprend les faiblesses humaines. +<i>Il</i> accepte aussi les deux extases délirantes, Sidi…</p> + +<p>Ces doctrines sont monotones, ô lecteur, mais elles +me plaisent ainsi. Songez que j’ai la fièvre, et qu’il +fait chaud, lourd, écrasant. Songez que si je cesse tout +à fait d’interroger mon taleb, je sombrerai dans un +sommeil coupé de délire, tout comme l’extase en +question. Et <i lang="it" xml:lang="it">chi lo sa ?</i> l’extase est peut-être bien +quelque variante de la fièvre ; et je souffre peut-être, +moi profane, de l’exacerbation du <i>nefs</i> qui +n’est, on s’en souvient, ni l’âme, ni le cœur, ni le +corps.</p> + +<p>— Les deux extases délirantes, Sidi, sont : et +d’abord celle qui saisit parfois le croyant, dès qu’on +lui permet de toucher le tombeau de Sidi-Bou-Saad, +celle qu’amène la fumée du kif ou l’influence +du haschich. Voie dangereuse ! Nous la permettons +seulement après un long essai des moyens meilleurs. +Du reste, Sidi, ta suprême compétence +admettra, même parmi ceux qui s’efforcent, qui +suivent les enseignements trois fois sages du Vénéré, +qui mènent une vie pure, qui font l’aumône, +qui s’élancent par la prière constante vers cette fusion +dans la divine étincelle, beaucoup ne touchent +jamais le but. Ils s’arrêtent à mi-chemin du <i>them</i>. +Ils ne peuvent anéantir leur corps, ni percevoir les +effluves du grand Inconnu…</p> + +<p>Et le taleb murmure, très bas, la voix soudain +brisée :</p> + +<p>— J’ai perçu ces effluves, ô Sidi, ô Sidi. J’ai savouré +les délices du Ciel…</p> + +<p>Il se tut, pris de rêverie.</p> + +<p>Nous n’avons plus parlé pendant la soirée suivante. +Le <i>them</i> morbide, celui de la fièvre, achevait +de m’envahir. Des hallucinations passaient, des +visions de <i>khouan</i> prosternés, des Djazerti en extase, +tous, tous, les gros lis blancs, tous écrasés de bonheur… +Et vraiment une sorte de transport me prenait +à mon tour, une ivresse non point croyante, +non point mystique, mais sensuellement pâmée. +Puis je glissai peu à peu dans le calme inerte des +choses… Je fus une parcelle consentante du marasme +musulman, subtil, quiet et berceur, dont +(entre ses convulsions) l’Islam s’enveloppe comme +d’un doux linceul.</p> + +<p>Il respire sous le suaire. Sa mort est vivante — mais +sa vie est faite de mort et du goût de la mort, +et d’ardeur vers la mort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXX</h2> + + +<p class="date">4 novembre.</p> + +<p>Et cette mort est gaie souvent — voire bouffonne +et pantalonnesque.</p> + +<p>Je me souviens qu’un jour, ou plutôt une nuit, +Barka et Bachir voulurent me faire connaître la +« danse des hommes ».</p> + +<p>— Ya Sidi, ne le dis pas à Si-Kaddour…</p> + +<p>Alors ils se glissèrent dans mon appartement, sept +ou huit fidèles serviteurs et disciples, des « blancs » +en majorité. La danse interdite, mystérieusement +ils la dansèrent. Ils la dansèrent, ainsi qu’ils la +miment presque chaque soir, en se cachant, à la +muette, sous la faible lueur suspendue de ma lampe — chorégraphie +équivoque, bras qui s’arrondissaient +comme des bras de femme, faisant signe au +désir. Réellement, pour un Roumi non pervers, +ce ne semblait point très séducteur. Plutôt +terne, avec l’attente de je ne sais quoi qui vint +enfin : le spasme de ces gens, brutal, parmi des +rires, des cris étouffés. Et c’était l’extase encore — l’extase +exhilarante et malsaine de paillasses et +de pitres — toute une parade de foire, gloussante +et titubante, abrutie de joie par l’invocation à +Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Vénéré, le Sublime.</p> + +<p>Pauvre Sidi-Bou-Saad. Dans sa grotte, paraît-il, il +répétait un verset de préférence à tant d’autres :</p> + +<p>« Celui de vous qui gardera sa pureté sera +béni… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXI</h2> + + +<p class="date">5 novembre.</p> + +<p>— Ya Sidi, me dit Si-Kaddour en entrant chez +moi, tu vas recevoir, je crois, la visite de l’hypocrite, +du fourbe et de l’homme dangereux.</p> + +<p>Cette trinité en un seul être me met de très bonne +humeur, — soit parce que « l’hypocrite » me devient sympathique, +soit tout bonnement parce que, le +sirocco disparu, j’ai pu ce matin faire le tour des +jardins sans ma béquille ou sans le bras d’un esclave, +avec le simple appui d’une canne de roseau.</p> + +<p>— Eh bien, taleb, nous le recevrons pour le mieux, +ce beau khodjah-chef. C’est un charmant garçon, +qui se montre depuis des semaines un véritable +ami.</p> + +<p>Si-Kaddour hoche la tête du mouvement que +j’aime, où il résume les protestations de sa conscience.</p> + +<p>— Ya Sidi, que la baraka descende sur toi ! Tu +peux nommer Si-Hassan-ben-Ali garçon charmant, +pierre précieuse. Il y en a beaucoup de ces joyaux +à travers le monde, en apparence ou en réalité. Le +tison du feu de bivouac ressemble au rubis, Sidi : +il est plus ardent, plus brillant même ; seulement +il s’éteint, et le rubis ne s’éteint pas.</p> + +<p>L’« hypocrite » arrivait en effet, escorté de ses +deux sous-scribes, et nuançant aujourd’hui ses amabilités +d’un peu de solennel. Sa marche paraissait +protocolaire. Son air aussi. Sa voix aussi.</p> + +<p>Il y eut naturellement des saluts, des préliminaires, +des compliments échangés. Mais ensuite :</p> + +<p>— Ya Sidi, dans quelques instants, inch’ Allah, +Nos Seigneurs les Djazerti viendront te rendre +leurs hommages, bien que l’heure ne soit pas convenable +pour te troubler ainsi. Mais tu les excuseras, +car ils ont une communication <i>urgente</i> à te faire. Et +je suis heureux, Sidi, de pouvoir t’affirmer d’avance +qu’elle est conforme au plus cher vœu de nos cœurs.</p> + +<p>Là-dessus, le khodjah se retira, me laissant assez +intrigué. Mais je me démontrai vite à moi-même +qu’en pays arabe, une « importance » proclamée si +fort était certainement petite. Et sans curiosité bien +intense je les vis pénétrer dans ma chambre, à la +file, avec une suite plus nombreuse que de coutume, +les Djazerti, les Sphinx hiératiques, les +froids, les calmes, les blancs, les purs, les saints +parents du chériff.</p> + +<p>— Que le salut soit…</p> + +<p>Le reste se perdit dans un bourdonnement confus, +qui bientôt mourut, et le silence régna. Les souples +laines neigeuses formaient des tas symétriques sur +les arabesques des tapis déroulés. Et du sommet de +chacun de ces tas, entre un voile cordé et la noirceur +d’une barbe soyeuse, des regards venaient à +moi, tout en se surveillant les uns les autres, disant +les défiances, les compétitions, les prudences, l’effacement +volontaire et provisoire dans une situation +difficile, comparable à celle d’archiducs dont chacun +se croirait des chances certaines de devenir empereur.</p> + +<p>J’attendais.</p> + +<p><i>Ils</i> attendaient.</p> + +<p>Dans la paix de cette mutuelle attente, on discerna +le vol des mouches, qu’assagit l’automne — puis +l’aboi d’un chien — puis le frou-frou métallique +des feuilles de figuier, durcies par la saison, mais +qui persistent à draper de vert la moitié des grosses +branches sous ma fenêtre. Des minutes moururent, +et des minutes. Enfin, de l’un des beurnouss une main +grasse et blanche sortit lentement. Un index, sans +beaucoup se lever, montra le ciel (que représentaient +mes poutrelles vertes). Et la bouche de Si-Mesroud, +oncle du chériff, doyen actuel de la famille, proféra +tout bas la phrase fatidique :</p> + +<p>— Allah aekbar…</p> + +<p>Signal, probablement. Le khodjah Si-Hassan-ben-Ali, +secrétaire général et particulier, quitta +tout de suite la stupeur rigide qu’il s’impose, très +correct en l’exercice de ses fonctions. Et me fut +confiée alors — il était temps — la « communication +importante… »</p> + +<p>Il ne s’agissait que d’une requête, d’une prière fort courtoise, +transmise de la part du grand Absent, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, +Sublime porteur +actuel de l’étincelle divine… Ce personnage sacré, +dont l’éloignement a pris pour moi des allures +mythiques, me fait demander par courrier de ne +point quitter Mozafrane avant son proche retour. Il +veut, <i>inch’ Allah</i>, saluer l’hôte de son logis. Il veut, +<i>inch’ Allah</i>, ne pas mourir sans que ses yeux m’aient +vu. Il veut, <i>inch’ Allah</i>, remercier le Seigneur +d’avoir mis sa main dans la mienne…</p> + +<p>Je devrais rougir de confusion satisfaite.</p> + +<p>— Ya Sidi, crois-nous, le retard pour toi sera +peu de chose : car Notre Illustre Maître et Chériff +(le Tout-Puissant augmente encore son incomparable +réputation !) se trouve très près, à notre zaouïa-fille +de Hassi-el-Biod. Dans huit ou dix journées, si +Dieu veut, la joie de le revoir gonflera nos cœurs, +soulèvera nos âmes. Tu pourrais d’ici-là fortifier ta +précieuse santé. Et tu profiterais justement, ô Sidi, +des grands convois de pèlerins qui viendront du +Nord et de l’Est à ce temps même, comme il nous +en viendra d’ailleurs, tu le sais, des quatre Directions +de l’Esprit. Or, Sidi, leur halte chez nous +n’est jamais longue. Tu repartirais avec eux, inch’ +Allah, pour la contrée où les tiens gouvernent +excellemment sous la protection du Clément et du +Miséricordieux. Et nous t’affirmons, ô Sidi, que tu +courras moins de risques avec ces pèlerins que si +tu t’en vas presque seul, protégé d’une simple +escorte, franchir le grand Sahara dans cette saison +de mauvaises rencontres. L’homme en troupe défie +le lion, le <i>simoum</i> et les fusils…</p> + +<p>Il parla longtemps, toujours plus persuasivement, +le khodjah Si-Hassan-ben-Ali. Je le laissais parler +comme si je fusse devenu l’un des Djazerti pétrifiés. +Je calculais, à part moi, que ces huit ou dix jours, +mettons douze, aboutissaient au terme prévu pour +le parachèvement de ma guérison. Hamou le masseur +accomplit de véritables merveilles — mais +encore faut-il que ces merveilles soient consolidées +et transportables jusqu’à Paris.</p> + +<p>— Ya Sidi !…</p> + +<p>Les phrases éloquentes sortaient, inépuisables. +Et quand j’eus accepté, me donnant l’apparence +(que je deviens fourbe, moi aussi !) de m’immoler +à l’amitié pure — quand j’eus promis formellement +« d’attendre le grand Chériff », les soupirs de gratitude +remplirent ma chambre, non moins sincères, +je suppose, que mon faux sacrifice et mon dévouement.</p> + +<p>— Loué soit Allah !</p> + +<p>— Loué soit Allah !</p> + +<p>— Loué soit Allah !…</p> + +<p>Cela se prolongeait sans fin.</p> + +<p>— Loué soit Allah !</p> + +<p>Mon enthousiasme, réel cette fois, faisait chorus. +La distance entre la France et moi me semble diminuer +rien qu’en fixant une date. Ce ne sont plus +que peu de jours à passer ici.</p> + +<p>— Notre cœur est un fragment de ton cœur. +Nous te laissons, Sidi, avec le bien.</p> + +<p>Et les regards étaient doux. Les menaces d’antan +n’ont pas laissé plus de traces que le sirocco sur le +sable — mais la bonne disposition peut fuir avec +le beau temps. D’ailleurs, ne sommes-nous pas bien +singuliers, nous d’Europe, qui voudrions qu’un +sentiment dure et persiste quand tout change en ce +monde, la place des étoiles, l’humeur de l’homme +et le sens des vents ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXII</h2> + + +<p class="date">8 novembre</p> + +<p>Je reviens de la chasse.</p> + +<p>Une simple promenade au delà des murs, pour +éprouver mes forces avant le voyage, pour ne pas +se risquer si loin, si longtemps, sans préalable +essai.</p> + +<p>— Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil : +tu as raison ! Prends demain une bonne mule, +douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps ne +sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah, +tu fais deux pas, un jour tu fais cent pas, un jour +tu fais mille pas : c’est ainsi qu’on progresse.</p> + +<p>Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller +de leurs richesses les palmiers tardifs. Joyeuse +récolte, la dernière de l’année, vendange saharienne +à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.</p> + +<p>— Ya Saïd ! Ya Mabrouk ! Ya Mohammed ! Ya +Ben-Srirr ! <i>Chouïa, chouïa !</i>… Par Allah, prends +garde ! Tête du Prophète, le régime m’échappe ! Le +voici tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu ! <i>Rabbi +berra !</i>…</p> + +<p>Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de +fruits sucrés dus au Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient +sur des linges violets, étendus au pied des +arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans +l’air.</p> + +<p>Et le grand oukil me disait :</p> + +<p>— Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade. +Pourquoi ne brûlerais-tu pas quelques coups de +poudre ? Emmène Djouba !</p> + +<p>Djouba, « grand chasseur devant le Puissant », +vous vous en souvenez — Djouba qui connaît les +plis des sables, les touffes d’herbes sèches, les +moindres empreintes des créatures rampantes et +marchantes, les repaires des êtres blottis parmi +l’aridité fauve du Sahara. Mais ce Djouba, lui, ne +semblait nullement enchanté de m’accompagner. +Pourtant il céda, sur un signe quasi suppliant du +grand oukil (car ici l’esclave ne fait qu’à son gré la +volonté de son propriétaire).</p> + +<p>— Allons, Djouba !</p> + +<p>Le colosse finit par marmotter, bourru :</p> + +<p>— Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour +la prière du <i>Fedjeur</i>.</p> + +<p>Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme +heureux de la récolte et les rires excités des récolteurs.</p> + +<p>— Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement +le grand oukil.</p> + +<hr> + + +<p>Le Fedjeur, minute de l’Orient… aube chatoyante, +douce et sereine…</p> + +<p>Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme +est comprimée d’horizons étroits, parmi cet art +voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir respiré +là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité +que peuvent prendre ces actions machinales… +On garde son cerveau de civilisé — et le +corps et le cœur reviennent aux primitives sensations. +Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit, +temps éloignés qui se rejoignent en cette +molécule infime que nous sommes, humble rien +plein de jouissances trop fortes et sous lesquelles +on défaille, pris d’une heureuse, fiévreuse, passionnée, +j’oserais dire active langueur.</p> + +<p>Nous « tournions », gardant en vue les coupoles +de Mozafrane, profilées sur le ciel de triomphant +azur. Nous avancions ensemble, les uns à pieds, +les autres sur des montures, et mon beurnouss +m’identifiait à ces hommes frustes, le beau-frère de +Djouba (un Arabe blanc) et son neveu (un khenati) — comme +aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes +serviteurs ordinaires, créatures tellement conformes +au type moyen du Saharien que je n’ai jamais +songé au détail qui pût les préciser.</p> + +<p>Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient +quelque relief de personnalité. Les voilà, en somme, +ceux que les Djazerti ont marqués de leur empreinte, +les prototypes d’un bon <i>khouan</i> de classe +modeste. Voilà les <i>Djazertïa</i>. Ma lente chevauchée +me faisait une occasion de me rapprocher d’eux, +chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur +maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans +les sables tièdes où l’on ne trouve guère pourtant, +sauf aux abords immédiats de l’oasis, que lézards, +gerboises, scorpions, vipères à cornes — bêtes silencieuses +de l’espace sans bruit.</p> + +<p>Le « lion du Désert » ! Quelle belle expression. +Malheureusement elle est fausse depuis des siècles. +Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions, ni panthères. +Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du +Djérid, disparaissent les gazelles, les outardes et +presque les perdreaux. Il ne reste que les chacals +(en petit nombre) et quelques porcs-épics encore +plus rares, à travers l’immense territoire dont la +grande tache pâle, sur la carte d’Afrique coloriée, +faisait rêver mon enfance. De quelle nourriture +subsisterait une faune nombreuse ? Nature morte, +nature muette, s’effritant dans la paix des choses +qui ne sont plus.</p> + +<p>A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers, +la vie réveille. Les grands lévriers de Djouba, bondissant +çà et là, revenaient près de nous qu’ils enserraient +dans les lignes de leurs courses affolées.</p> + +<p>— Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le <i>kelb</i> te +flaire. Il veut reconnaître l’odeur de ta chair.</p> + +<p>— Les chiens sloughis, si on leur demandait leur +opinion, sont grands amateurs de viande humaine, +ajouta Bachir.</p> + +<p>Et Djouba les approuvait en leurs dires :</p> + +<p>— Oui, par la koubba ! c’est vrai. Quand tu +mènes les sloughis à la chasse, ils se réjouissent ; +ils se parlent au dedans d’eux-mêmes, satisfaits : +« Si mon maître tue, je mangerai ! Si mon maître +est tué, je mangerai aussi ! »</p> + +<p>Puis le colosse en référait à son tour, sur cette +palpitante question, au témoignage de Bou-Haousse, +qu’il estime comme un « père de l’adresse et du +bras ».</p> + +<p>Après la fâcheuse histoire du larcin des douros, +j’avais pendant quelque temps montré rancune à +mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant +le blâme général pour une pareille sévérité. Car le +vol, aux yeux du peuple arabe, n’est pas un crime, +pas même une faute grave : une simple défaillance +morale dont tout honnête homme peut souffrir, et +que tout honnête homme doit pardonner.</p> + +<p>« Il a cherché le bien de Dieu sur sa route. »</p> + +<p>Cet euphémisme indulgent m’enchante et me +désarme. Pourtant je souhaitais laisser aujourd’hui +Bou-Haousse au logis — et je l’eusse fait, sans le +chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une +ardeur agressive :</p> + +<p>— Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu +de ton guide ? Qu’il n’enlève peut-être les dards +des scorpions ou les cornes des vipères ? Il est bien +vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille. +Même Ben-Ziane reconnaît cela, et lui témoigne +désormais une amitié de frère. Encore une fois, +que crains-tu de lui, ô Sidi ?</p> + +<hr> + + +<p>Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à +ces « idées » de ce peuple rusé, fier et sauvage, +trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions +tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions +maintenant dans la dune. Et c’était un repas tout +frugal, antique si j’ose dire, qui s’harmonisait avec +la naïveté du discours de mes hommes.</p> + +<p>Ils se contaient, inlassables, les prodiges de +l’univers africain : monstres ou phénomènes dont +la tradition remonte si loin qu’Athènes et Rome +avaient forgé, pour exprimer ce « nouveau » toujours +renouvelé, toujours surprenant, un proverbe +spécial. Et les visions, les transformations d’animaux +devenus princes, tout ce merveilleux se +mêlait ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir, +pour Abd-el-Khader) de légendes maraboutiques +sur des personnages très variés, même autres que +les Djazerti.</p> + +<p>« Loué soit Allah qui dirige toutes choses ! »</p> + +<p>Leur foi se gardait absolue cependant — entière +sans être exclusive. Les « saints » d’un peu partout — de +Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah, d’Ouargla, — ils +en vantaient le pouvoir ; mais cela ne diminuait +pas à leurs yeux le prestige de leur Saint personnel, +Sidi-Bou-Saad. La terre est vaste. Le soleil luit +pour tous les miracles. Allah mène le monde : et +c’est une obéissance salutaire que de croire à tout +ce qu’il a permis et créé.</p> + +<p>— Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de +Ghat, fit Abd-el-Khader. Un oiseau vert un jour +vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit : +« Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te +mettre en affût là-bas, où se trouve une pierre près +d’un palmier : mais ne regarde ni derrière toi, ni +à droite, ni à gauche, car tu mourrais. » Il y alla. +Je ne sais pas bien le reste ; il a tué ce qu’il a tué, +mais c’était beaucoup.</p> + +<p>Les sables roux s’allongeaient à perte de vue, +grandioses de néant. Et les chasseurs regardaient +au fond de leur mémoire, pour y trouver de l’incroyable.</p> + +<p>Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement +baissé :</p> + +<p>— Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou +qu’un ange dirige ! Alors il ne craint plus les +djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je +viens chasser dans ces dunes ; je marche tant que +je distingue encore la koubba de Sidi-Bou-Saad. +Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le manteau +du Prophète ! Du reste les <i>tolbas</i> de la zaouïa +nous l’ont défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est +un savant remarquable (par Allah sur nous tous, il +lit le Koran sans s’asseoir !), nous a répété septante-sept +fois : « Voyagez toujours en compagnie. +Isolé, un démon vous suit : à deux, deux démons +vous tentent ; à trois, vous êtes déjà mieux préservés +des mauvaises pensées. Et sitôt que vous +êtes trois, ayez un chef… »</p> + +<p>Le brave colosse, se taisant, demeura pensif. +Toutes les tentations de la chair, tous les détraquements +du désir, tous les dangers de la folie +étaient prévus par cette phrase des <i>Hadits</i> musulmans. +Et les autres chasseurs comprenaient. Ils +rêvaient. Non seulement des images terrestres passaient +derrière leurs paupières baissées, mais les +formes terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets +de l’Erg : les <i>hatefs</i>, dont on entend les appels +dans le vent qui souffle ; les <i>chahams</i>, qui mangent +le voyageur en commençant par les pieds, supplice +dont on meurt voluptueusement ; les <i>nasnas</i>, qui +coupent les chemins et vous font tomber dans un +gouffre d’orgies infernales. Et ces <i>djinns</i> ou <i>djenoune</i>, +ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle +a transmis à l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils +prennent la forme d’un jeune homme, plus beau +que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent +l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne +voie du salut. Puis ils effacent derrière lui ses +traces avec un coup de brise, et son corps est +perdu comme son âme…</p> + +<p>Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud +soleil. Enfin Djouba prononça, et sa voix tremblait +imperceptiblement :</p> + +<p>— Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve, +le Clément et le Miséricordieux…</p> + +<p>— <i>Amine</i>… firent les cinq autres.</p> + +<p>Juste à cet instant, comme un soutien moral au +milieu d’une crise d’angoisse, parvint de Mozafrane +jusqu’en notre dune l’invocation du <i>moudden</i>. Les +notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et +pures ; elles semblaient s’égrener, telles des perles +qui tomberaient une à une dans un bassin de +cristal.</p> + +<p>C’était la prière de dohor…</p> + +<p>Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant +purifiés d’eau ou de sable, ils étendirent les bras. +Oraison muette, selon le rite des Djazertïa. Génuflexions, +corps jeté au sol, dans un élan complet +d’homme qui se livre, éperdument, pour fuir les +terreurs de l’épouvante.</p> + +<p>« Dis : Je cherche un refuge auprès de Dieu +contre Satan le Lapidé… »</p> + +<hr> + + +<p>Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas +avouer ma lassitude qui va donner du travail au +masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais assez +fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de +la mule, une bête énorme aux magnifiques piquants +noirs et blancs. Gibier de miséreux ou d’esclave, +paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien +découvrir, pour m’en louanger, quelque « passage » +dans le docte Sidi-Khelil.</p> + +<p>Et les chasseurs me louangeaient, en attendant, +comme si j’eusse abattu la Bête des Heures dernières. +Et pour détourner les propos, je m’informais +d’autres bêtes, plus paisibles — celles des +troupeaux, richesse considérable de la zaouïa.</p> + +<p>— Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra, +Sidi, m’expliqua Djouba qui s’humanisait. Ils +paissent par groupes, aux bons endroits de <i>driss</i> +et de <i>chih</i>. Nos moutons, plus considérables en +quantité que les gouttes d’eau de la mer, nous les +confions aux nomades. Seuls nos chevaux reviennent +chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux délicats, +dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné +de prendre soin…</p> + +<p>— Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta +Bachir.</p> + +<p>Djouba le chasseur parut très offusqué.</p> + +<p>— Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter +de chèvres et de cabris ? Les chevaux, c’est +différent : voilà une conversation d’hommes. Oui, +par Allah ! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta +monture à gauche, nous contournerons cette dune, +et nous allons, ces chevaux saints de la zaouïa, nous +allons les rencontrer.</p> + +<p>Étrange rencontre, véritablement, rappelant les +surprises de certains rêves. Devant les « buveurs +d’air », à la crinière touffue et fière, un cavalier en +veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et +les juments, et les étalons, comme subissant une +incantation supérieure, suivaient, tête baissée et +oreille fixe, cette frêle musique au rythme capricieux, +incertain, si humain, soupir et plainte des +vieilles races… Et peut-être « l’homme », la domination +de l’homme se symbolisaient-ils, pour leur cervelle +de bêtes domptées, en ce tendre petit bruit de +flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.</p> + +<p>La fantastique chevauchée défilait rapide, les +sabots s’enfonçant un peu dans le sable silencieux. +La mélopée frémissait, plus avant, plus avant, syncopes +légères… Et tout disparut derrière une butte +gagnant l’oasis bientôt proche.</p> + +<p>— Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent, +on les permet à nos pasteurs : ils ne pourraient +sans cela conduire leurs ouailles.</p> + +<p>Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se +rompt pour exciter les attelages, les bœufs de labour. +Mais les Arabes n’ont point le renoncement moral, +plus facile peut-être à nos moines ; cette défense +des tam-tam, des flûtes et des <i>rhéïtas</i> représente, +je crois, la plus forte des privations que « l’Ordre +des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles. Ils en +souffrent, et les négros davantage, tellement le +sens et le besoin de la cadence se trouvent au fond +d’eux, intensément.</p> + +<p>Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre — celui-ci +sanctifié pourtant par son « inventeur », Iskah, +fils d’Ibrahim, que nous appelons Isaac. — Les +autres confréries musulmanes sont moins sévères — et +cependant, de nouveaux adeptes en foule se +donnent à Sidi-Bou-Saad, chaque année.</p> + +<p>— C’est dur… gémit Bou-Haousse.</p> + +<p>Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure +puissante. Et sa réplique, brusquement formulée, +m’impressionna — car nous sentons toujours un +émoi à entendre nos déductions sortir de bouches +étrangères, et c’étaient celles mêmes que j’avais +trouvées, quand je m’interrogeais sur ces choses +au début de mon séjour djazertique.</p> + +<p>— Ya Bou-Haousse ! De quoi te plains-tu ? Écoute : +tu as la prière, tu as la chasse et la guerre, tu as +le couscouss, tu as la femme. Et de ces bonheurs, +chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce +qu’on te prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi +oukil, me l’a bien expliqué. Et par Allah, il est dans +le sentier droit ! Quand tu te sens une petite soif, +l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours +la sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux +que bonne, ô Bou-Haousse. Elle est divine, et alors, +entre tes lèvres coule un morceau des Paradis…</p> + +<p>Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des +dernières heures, jeté soudain à la sécurité comme +à la joie, le chaouch se mit à scander des rimes. +Une force émanait de lui, une intense, heureuse +animalité :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La fraîcheur de l’eau vive,</div> +<div class="verse">Le lancement des chiens sloughis,</div> +<div class="verse">Le cliquetis des colliers de femmes</div> +<div class="verse">Vous ôtent les vers de la tête !</div> +</div> + +</div> +<p>Ces « vers de la tête », ce sont les soucis rongeurs. +Mon Bou-Haousse approuvait : « Tu as raison. +<i>Mleh, mleh</i>… » Il dissertait, se grisait de +paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oui, trois choses, ô mon ami,</div> +<div class="verse">Effacent le chagrin :</div> +<div class="verse">La vue de la verdure,</div> +<div class="verse">La trouvaille de l’eau vive</div> +<div class="verse">Et la chair soyeuse des garçons et des filles.</div> +</div> + +</div> +<p>Tous les chasseurs, ravis de cette poésie, +s’écrièrent :</p> + +<p>— <i>Mleh !</i>… Gloire à Dieu qui créa l’homme et la +femme !</p> + +<p>— Qu’il soit loué dans les siècles ! <i>Amine.</i></p> + +<p>Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés +permises. C’étaient de pieux, de bons Djazertïa qui +rentraient, le cœur léger, l’esprit tranquille et les +sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont +nous touchions le mur à créneaux…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> + + +<p class="date">10 novembre.</p> + +<p>Si-Kaddour ne tient plus en place, et son agitation +semble mêlée d’enthousiasme et de chagrin. +Demain, m’explique-t-il, demain dans la journée, +inch’ Allah, les pèlerins de la caravane d’Agadès +seront ici sans encombre. Les estafettes de la +zaouïa, qui, montées sur leurs méharas, battent le +désert environnant, les ont signalés.</p> + +<p>C’est le commencement des arrivées pieuses. +C’est le grand pèlerinage annuel indiqué l’autre +jour par Si-Hassan-ben-Ali. Et l’on nous annonce +également, comme tout proches, les convois de +l’Égypte, grossis des <i>khouan</i> de l’Yémen, et ceux +des croyants de Stamboul, du Turkestan, d’Asie +Mineure.</p> + +<p>— O Sidi, tous apportent des dons de <i>ziara</i>, selon +leur état et leurs moyens. Les zèles se montrent +chauds, ya Sidi ! C’est pourquoi notre reconnaissance +est la même, qu’on nous offre un sac d’émeraudes +ou sept grains de blé. Quelle joie de voir +par foules nos frères, surtout ces nomades sahariens +qui seront à beaucoup près les plus nombreux, +ces gens simples mais de bonne race puisqu’ils +sont issus d’Abraham. La <i>baraka</i> divine va se trouver +glorifiée, fortifiée — car c’est l’ensemble des +fidèles qui est agréable à Dieu, et non pas un seul !</p> + +<p>Oui, heureuses, heureuses nouvelles, quand même +dites sur un ton théologique. L’instant approche. +Bientôt, demain, après-demain, vont poindre aux +horizons les pieuses caravanes d’autres pays, du +Borkou, du Soudan, du Maroc par le Touat, de +Tripoli, de Kairouan la Tunisienne et du Sahara +français. Je sens mon cœur tressaillir à cette idée +du départ imminent, de la route vers les terres +françaises… Quelques jours encore, et je m’en irai +vers le Nord avec les pèlerins Châamba !</p> + +<p>Le taleb me regardait d’un certain air mélancolique :</p> + +<p>— Ya Sidi, tu vas retourner dans ta France. Que +nous deviendrons peu de chose pour ta mémoire et +pour ton cœur…</p> + +<p>J’essayai de le convaincre de toute ma reconnaissance, +mais ce brave homme naïf et candide était +sceptique aujourd’hui. Il avait dans les yeux ce +regard énigmatique dont l’Arabe effleure les ossements +du chemin, les ruines et les tombeaux.</p> + +<p>— Ya Sidi, ta justice est incomparable, et ta bonté +surpasse celle de Loth. Mais nous serons alors pour +toi, que tu le veuilles ou non, le vêtement rejeté, +la tente usée, la forêt qui n’a plus de bois. D’ailleurs +c’est la loi d’Allah. Il est le Clairvoyant, le Sage : +car si tu ne te détaches pas de ce que tu laisses, tu +meurs pendant ta vie septante-sept fois cent fois. +Tu aimeras là-bas, ô Sidi, ceux de là-bas, dont +certains ne t’aimeront pas tant que je t’aurai aimé ; +mais ce seront ceux de là-bas, et ton esprit marchera +ainsi dans le sentier raisonnable. Notre +Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu éternise sa +félicité !) le déclare en son <i>Livre des Lances</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ton nouvel ami, ô musulman, s’il est près,</div> +<div class="verse">Vaut mieux que ton frère s’il est loin.</div> +</div> + +</div> +<p>Tout de même j’étais un peu ému.</p> + +<p>— Remarque bien : je ne dis pas amen, Si-Kaddour.</p> + +<p>— Excuse-moi donc, ô Sidi, de te blâmer. Par +ta tête chérie, et pour le bonheur de ton existence, +il <i>faut</i> dire amen…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> + + +<p class="date">11 novembre.</p> + +<p>Et tout en se détachant, tout en me faisant me +détacher, Si-Kaddour m’accompagne aux campements +des nouveaux venus, parmi le grouillement +pieux, émerveillé, ahuri de ces pèlerins fidèles +issus des « lointains lointains »…</p> + +<p>On en a casé dans les cours, les places, les ruelles, +les jardins, et jusque dans le sable. Ils ont dressé +leurs tentes de laine, sous la draperie relevée +desquelles brûle le petit foyer des matins et des +soirs. Il y a là des hommes d’âge varié, quelques +enfants, de vieilles femmes, — et les chameaux +qui grognent et brament, clopinant sur trois de +leurs pattes, tandis que la quatrième se relève +grotesquement entravée. C’est en somme l’apparence +de n’importe quelle affluence saharienne, foire +ou fête, avec moins de tumulte peut-être, moins de +cris, sauf de la part des dromadaires, bien entendu. +Ce sont les affalements de formes lasses ou paresseuses, +par groupes de sculptural agencement. Ce +sont les attentes patientes en quoi se consument +les jours de cette race : oui, toujours <i>ils</i> attendent +« celui qui viendra » ; simple acheteur, ou Grand +Chériff, ou Maître de l’Heure. Et cette attente béate +et nerveuse, autant que l’extase presque, est une +volupté.</p> + +<p>Les principaux chefs arabes, les personnages +afghans ou turcs trouvent abri dans les bâtiments +de la zaouïa. Mais la masse des <i>Khouan</i> reste à la +porte faute de place. Ainsi les <i>ahl-es-soffa</i>, les +« gens du banc » dont j’ai parlé, les « espéreurs », +les « demandeurs » se trouvent simplement augmentés +de quelques milliers d’humbles aux visages +blancs, noirs ou bruns, aux turbans plus ou moins +gros, plus ou moins bariolés, qui remporteront la +Certitude et la Joie. Ils croient. Leurs femmes +seront fécondes, leurs maux seront guéris, leur +âme sera sauvée, leur être aura senti le bonheur +à ce degré suprême où davantage serait la mort.</p> + +<p>La Joie, la Certitude…</p> + +<p>Ils arrivèrent ce matin, chantant, malgré les +défenses rituelles, la louange de Sidi-Bou-Saad, le +Pôle sublimement élevé. On a feint de ne pas +entendre cette infraction aux saintes règles : et très +vite le milieu ambiant calma leur trop folle ardeur. +Ils se bornent maintenant aux litanies djazertiques, +seul bruit de prière permis par un Ordre dont le +<i>dikhr</i> et les oraisons sont muets. Ils épanchent +le trop-plein de leur émoi dans ce bourdonnement +musical et sensuel que jamais je n’oublierai, et qui +fait partie, pour moi, de l’atmosphère de Mozafrane :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Seul, le Victorieux !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Grand, le Certain !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Fort, le Généreux !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le plus Miséricordieux !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le plus Clément des Cléments !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Puissant par Excellence !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">L’Entendant, le Voyant !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">L’Incommensurable, le Roi !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">L’Ami des repentants !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Donneur de secours !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Connu pour ses bienfaits !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">L’Adoré en tous lieux !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">L’Invoqué dans toutes les langues !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Continuateur de ses propres œuvres !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">L’Apparent et le Caché !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Premier et le Dernier !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Le Maître de toutes choses !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Avant toutes choses !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Pendant toutes choses !</div> +<div class="verse">Que Dieu soit exalté,</div> +<div class="verse i2">Après toutes choses !</div> +<div class="verse">O Dieu. Seigneur des Créatures, ô Dieu !…</div> +</div> + +</div> +<hr> + + +<p>A vrai dire, mon « détachement » ne produit +pas encore ses effets. Ces <i>Khouan</i> m’intéressent +trop, surtout ceux d’origine arabe et nomade, les +vrais gardiens des traditions depuis les pasteurs de +Chaldée, — à défaut d’Abraham.</p> + +<p>— Ya Sidi, m’affirme Si-Kaddour, il y a parmi +leur nombre beaucoup d’âmes agréables au Puissant.</p> + +<p>Et mon taleb leur parle, les reconnaît d’une +année à l’autre, désigne les plus âgés par leur nom +(ce nom très souvent emprunté à la famille des +Djazerti : Amar, Bou-Saad, El-Aïd, Ahmed, comme +les légitimistes appelaient chez nous leur fils Henry).</p> + +<p>— Le salut sur toi, ô Mohammed-ben-Taïeb : +Tu es comme le lièvre, tu ne vieillis pas !</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, sur toi la bénédiction et le +salut ! Merci. Et tu vas bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Dieu soit remercié, ô Sidi Taleb. Et tes +affaires vont bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Et les tiens vont bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Et ceux qui t’intéressent vont bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Et alors vraiment tout va bien pour toi ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Et vraiment tu es tout à fait bien ?</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>— Abdoullah ! Dieu soit remercié.</p> + +<p>Viennent ensuite les propos sur la froide température +de ces jours derniers, et le temps qui va se +réchauffant considérablement. Puis les petites enquêtes +du taleb. Il s’inquiète de l’état moral et +physique des tribus éloignées, des <i>ksour</i> distants.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, Allah soit loué, il n’y a chez +nous que le bien et la tranquillité.</p> + +<p>Partout, partout, à croire les réponses, règnent +ce bien et cette tranquillité ; seulement, si l’on poursuit +les questions, on découvre partout, partout des +abus, des crimes, des vols armés, des assassinats, +des pillages. Mais cela ne compte pas. Dieu l’avait +écrit. <i>Mektoub Allah</i>…</p> + +<p>Le thème récriminatoire (la <i>chicaya</i> traditionnelle) +se développe aussi, fertile en variations :</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, le mokaddème n’a pas été poli +avec moi, parce que je suis pauvre. Si j’avais été +riche, il m’aurait baisé le manteau. Ya Sidi Taleb, +quand le <i>kelb</i> (chien) a de l’argent, on lui fait la +révérence et on le nomme « Sidi Kelboune »…</p> + +<p>Le bon Si-Kaddour essaie d’arranger les choses.</p> + +<p>— Ya El-Aïd-ben-Amar, ta langue prend le mauvais +chemin. Peut-être avais-tu refusé au mokaddème +les aumônes conformes à ton état. Tu sais que +le Seigneur a dit : « O croyants, faites don à ceux +qui vous dirigent des meilleures choses que vous +aurez acquises et des meilleurs fruits que vous +aurez fait sortir de la terre. Ne distribuez pas en +largesses la partie la plus vile de vos biens… »</p> + +<p>Après cette exhortation, Si-Kaddour s’en va — nous +nous en allons — un peu plus loin.</p> + +<p>— Ya Ahmed-ben-bou-Saad, réjouis ton cœur ! +Tu vas boire l’eau d’Aïn-Selam. Tu vas recevoir, +une fois de plus, la bénédiction divine. Tu vas +écouter la voix du chériff avec ivresse et reconnaissance. +Souviens-toi qu’il est écrit dans les enseignements +sublimes du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti : +« La situation du disciple devant le Maître doit être +celle d’un affamé qui, assis pour pêcher au bord +de la mer, en attend sa nourriture et sa vie même. » +Rappelle-toi aussi que la baraka descend où Dieu +veut.</p> + +<p>Alors, se tournant vers moi, Si-Kaddour m’introduit +dans l’entretien théologique — très fier qu’il +est, sous son air bonhomme, d’exhiber aux yeux +des fidèles un Roumi « comprenant El-Koran ».</p> + +<p>— Ya Sidi, tu les connais, les miracles de la +grâce, et toutes les merveilles qui firent éclater +comme un soleil la sainteté supérieure du Vénéré +Sidi-Bou-Saad !</p> + +<p>Et moi, pour me montrer poli, je m’embarquai +dans une phrase malheureuse. J’indiquai (supposant +plaire à ces admirateurs du Saint) que peut-être un jour +le grand chériff actuel exciterait-il les mêmes dévouements +et ferait-il, après sa mort, des miracles +extraordinaires, rappelant ceux de son aïeul.</p> + +<p>A peine ai-je achevé ces mots, une clameur résonne — un +hourvari de protestations variées.</p> + +<p>— Ya-a-a-a-ah !… Mais on l’adore ! Mais à chaque +heure, à chaque minute, <i>il</i> accomplit des miracles ! +La lune ni le soleil ne se lèvent sans avoir à éclairer +les prodiges du chériff !!</p> + +<p>Et les bras gesticulent, les regards fulgurent, les gosiers crient. J’ai +déchaîné la passion qui dormait auprès des petits feux de campement — qui +se pelotonnait jusqu’à l’arrivée du Vivant, de Celui dont les anges +baisent les pas, l’Appui du Monde, la Lumière parfaite, l’Œil de la Foi, +l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-ed-Djazerti.</p> + +<p>— Ya Sidi ! sache-le, devant <i>lui</i>, l’amour des +peuples est si empressé que le poitrail de sa monture +coupe la foule comme le poignard coupe la +chair !</p> + +<p>— Ya Sidi ! L’archange Djébril lui a fait don de +septante-sept mille chameaux, et <i>lui</i>, dans sa bonté, +les a lâchés librement dans le Sah’ra, jusqu’au +Soudan, jusqu’en Égypte, pour sauver la vie de +ceux dont les animaux de caravane sont morts !</p> + +<p>— Ya Sidi ! quand <i>il</i> se déplace, il est sous une tente +magique, où les aliments les meilleurs viennent +seuls !</p> + +<p>— Ya Sidi ! <i>il</i> a pour son fusil des balles en or, qui +frappent mortellement tous ceux qu’il vise !</p> + +<p>— Ya Sidi ! <i>il</i> a son anneau qui le rend invisible +lorsqu’il veut ! Et si sa clémence ne tournait pas +le chaton au dedans de sa main, tous ceux qui l’approchent +seraient changés en pierres !</p> + +<p>Ces propos vociférés se croisaient autour de moi, +comme le vol d’un essaim de guêpes ; des mains +persuasives, véhémentes, quasi hostiles se cramponnaient +à mes vêtements, et j’eus une certaine +peine, malgré l’aide de Si-Kaddour, à me tirer du +bousculage.</p> + +<p>— Paix ! silence ! <i>eskout !</i> réclamait le taleb.</p> + +<p>Effervescence vite calmée d’ailleurs, muée en +d’obéissants sourires. Mais le fanatisme avait pour +la première fois passé près de moi, tout près. Et ce +qui m’impressionnait — car je me sentais impressionné, +je l’avoue, — ce n’était certes point la rudesse +de ces enfants des solitudes, contre laquelle me +protège trop bien l’amitié <i>présente</i> des Djazerti. +C’était l’exaltation intolérante de toutes les époques, +c’étaient les massacres ariens, c’était la guerre des +Albigeois, c’était l’invasion des Turcs en Europe, +c’était le sac de Constantinople par les Croisés, c’était +l’Inquisition, et la Ligue ; c’étaient les sorciers brûlés, +c’était aussi la folie sanglante qui souilla la Révolution, +par fanatisme de liberté. Et ceci n’est point une +« phrase » combinée maintenant, après coup.</p> + +<p>Non, ces drames ont ressuscité, je ne sais comment, +hallucination singulière, cinématographe +mystérieux, lors de ces minutes mêmes où les +croyants me hurlaient au visage l’excès de leur +enthousiasme et l’ardeur un peu féroce de leurs +rectifications…</p> + +<p>— O taleb, — demandai-je à Si-Kaddour, — pourquoi ne +m’avais-tu jamais rien dit des miracles +du grand chériff ?</p> + +<p>Le visage du vieux théologien se rida plus fort, +exprimant quelque embarras. J’ai déjà vu cette +expression sur les traits de prêtres catholiques, +lorsqu’on parle en leur présence de certaines pieuses +apparitions plus ou moins discutées.</p> + +<p>— O Sidi, excuse l’amitié de ton serviteur ! Je +t’ai dit tant de choses. Notre grand chériff commande +dans la force et dans le bien. Je t’ai confié — je me +souviens, Sidi, — qu’il ne remue pas le plus petit +de ses doigts sans que ce mouvement réponde à +des âmes du Soudan, de l’Ouadaï, de l’Arabie, du +Maroc et de votre Algérie entière. N’est-ce pas un +assez beau miracle ? Et n’en as-tu pas la preuve +aujourd’hui ?</p> + +<hr> + + +<p>Un quart d’heure plus tard, après la prière du +<i>mogh’reb</i>, la scène avait changé.</p> + +<p>Dans la cour de la mosquée, le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek +me tenait un langage beaucoup +plus terre à terre. En sa qualité d’administrateur, +de ministre des finances, l’oukil voudrait +mettre un terme au chapitre des dépenses, et que +le chapitre des recettes gonflât, gonflât, autant que +le Nil lors des époques de bienfaisante crue.</p> + +<p>— Ya Sidi, ne t’y trompe pas : le pèlerinage <i>el-kébir</i> +est une perte pour la zaouïa, non un bénéfice. Cette +année surtout, où tant de gens vont attendre plusieurs +jours notre grand chériff ! Par la bénédiction +de Sidi-Bou-Saad, une pareille foule à nourrir, +et le <i>hamma</i> des askers qui jour et nuit chauffe pour +les pèlerins ! Et les vêtements que nous distribuons +aux plus dénués ! Une ruine, Sidi.</p> + +<p>Je risquai une légère allusion aux offrandes +générales et aux présents somptueux apportés par +les riches <i>khouan</i> de l’Orient.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête ! Mais +permets-moi de t’affirmer qu’au fond ces cadeaux ne +sont pas notre affaire. Ce qu’il faut pour une zaouïa, +Sidi, c’est de l’argent, de bons douros ; ou ces marchandises +propres au trafic, meilleures encore : des +chameaux, des chevaux, des moutons, des grains, de +la gomme, des dattes. Crois-tu donc, ô Sidi, que +les vases ciselés des uns, ou les misérables dons des +autres, les pauvres, me procurent seulement la +farine du cousscouss énorme de chaque soir.</p> + +<p>Son geste circulaire indiquait toute la vaste place +où des esclaves apportaient justement les plats de +bois, pleins du savoureux régal. Il en venait des +cuisines, encore, encore, encore. Les monceaux de +portions habituelles m’effrayaient déjà lorsque je +les voyais distribuer, chaque soir, par les agiles +messagers de la quotidienne bombance. (C’est un peu +phalanstérien, Mozafrane : on y prépare les aliments +sur un seul point ; et la demeure individuelle n’y est +que le refuge des siestes et des nuits, l’asile pour dormir, +aimer ou souffrir.) Mais je reviens à ces accumulations +de grains blancs, amollis au-dessus des +vapeurs de la <i>merga</i> bouillante, rendus onctueux +par le bon <i>taam</i> de mouton. Leurs amas pantagruéliques +se quintuplaient pour le moins aujourd’hui…</p> + +<p>Et cela composait un curieux spectacle, ces +groupes de « mangeurs » serrés près des feux dans +le jour baissant, ces appétits autour de ces victuailles, +ces béatitudes à l’idée de « rassasier les +ventres ». Et mon estomac, à moi, se trouvait rassasié, +rien qu’en songeant aux autres cours, aux +places, aux galeries, aux ruelles, aux jardins, à la +dune, où des plats et des plats mêmement se vidaient, +où des fidèles se bourraient, se gavaient, joyeux, +louant Allah et les Djazerti, tandis que pour les +supérieurs — et pour moi, hélas ! — cuisaient les mets +innombrables, tournaient les broches de bois des +<i>méchouïs</i>, épaississaient les ragoûts, mijotaient les +soupes au bouillon poivré, fumaient les pâtisseries, +les feuilletages, les frangipanes. Et les graisses, et +les beurres rances, et les hachis pimentés, et le +miel, et l’eau de roses, et le musc, tout cela se +combinant en une odeur de nourritures dont ma +mémoire instruite ressentait un violent dégoût.</p> + +<p>L’allégresse cependant régnait partout :</p> + +<p><i>Abdoullah !</i>…</p> + +<p>Enfin nous rentrions par la place des Caravanes, +trébuchant contre les plateaux chargés et les dîneurs +accroupis.</p> + +<p>Nous formulions des souhaits :</p> + +<p>— Soyez avec le bien et le salut ! Qu’Allah bénisse +votre repas !</p> + +<p>— Merci, merci. Sur vous deux la bénédiction +de Sidi-Bou-Saad !</p> + +<p>Mais, dans cette cohue, mon taleb dénicha bien +vite d’autres anciennes connaissances.</p> + +<p>— Ya Taïeb-ben-el-Aïd, salut ! Qu’Allah tourne +au profit de ton âme ce qui nourrit ton corps !</p> + +<p>Et des politesses renouvelées, des questions, des +réponses voltigeant de lèvres en lèvres. Celui-là +aussi, Taïeb-ben-El-Aïd, interrogé au sujet de l’état +moral des tribus, prononça la phrase coutumière :</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, loué soit Allah, il n’y a chez +nous que le bien et la tranquillité.</p> + +<p>Il répétait : « le bien et la tranquillité », appuyant +sur les mots avec trop de persistance. C’était un de +ces nomades, « maigres comme un roseau », infatigables, +durs, un peu sauvages, pleins de bravoure +rusée et de musulmanes vertus. Et sa voix s’élevait. +On eût cru qu’il voulait masquer, du bruit +de ses paroles, une clameur de gémissements dont +les éclats nous parvinrent tout de même à travers +le bourdonnement général.</p> + +<p>Mon <i>taleb</i> dressa l’oreille. Qu’était-ce, par Allah, +ces lamentations ?</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, comme je te le dis, il n’y a +chez nous que le bien et la tranquillité. Seulement +Ahmed-ben-Mohammed est allé voir de l’autre côté +de la vie. Sa tente le pleure.</p> + +<p>— La mort rouge ? questionna Si-Kaddour avec +une assurance, une brièveté qui me surprit.</p> + +<p>Mais le nomade ne voulait point se compromettre :</p> + +<p>— O Sidi Taleb, que ta bonté m’excuse. Je préfère +ne rien te répondre. Dans la bouche qui reste +close, le moucheron ne peut pas entrer.</p> + +<p>— O Sidi Taleb, gémirent d’autres hommes de +la même tribu, moins circonspects, ô Sidi, <i>son</i> +fusil est venu, lui n’est pas venu ! <i>Il</i> a été assassiné +ce matin à l’heure de l’aube. Nous étions déjà +en vue de l’oasis sainte. C’est un sacrilège, une +profanation !</p> + +<p>Sur le nom de l’assassin, cependant, eux aussi +restaient « bouche close ».</p> + +<p>— Peut-être certains le savent-ils, peut-être ne +le saura-t-on pas. On n’a pu recueillir le sang, pour +faire l’épreuve. Mais là-bas, Sidi Taleb, se forme la +nuée de l’orage.</p> + +<p>Orage de vengeance. « Là-bas », c’était la tente +où sanglotaient les fils et le frère du mort. +Quelques vieilles femmes pieuses, par solidarité, +s’y étaient groupées, et poussaient ces effroyables +cris auxquels je me suis accoutumé, mais qui me +donnaient le frisson lors de mon premier voyage. +Hurlements éperdus, désolations où s’effondre la +créature humaine. Même pour la mort d’une simple +connaissance coulent à flots des larmes hystériques, +véhémentes, ruisselant avec le sang des joues déchirées.</p> + +<p>— O mon père, ô mon père ! à mon père, ô mon +père !…</p> + +<p>Et les reproches au ciel — et les imprécations. +Je puis me tromper : mais j’imagine que Si-Kaddour +regrettait d’avoir traversé la place des Caravanes, +ce soir. Avertis de la présence d’un des plus +saints <i>tolbas</i> de la zaouïa, les parents du défunt +s’étaient précipités, mouillés de pleurs, saignants, +eux aussi, de griffures. Ils accusaient formellement +un certain Bel-Kher, un gueux, un infâme ! +Ils accumulaient les preuves confuses, non vérifiables, +toute une histoire de jalousie mêlée (comme +presque toujours) de questions d’intérêt, de chameaux +volés, de douros. Et ce Bel-Kher, après +avoir souillé du meurtre la caravane de pèlerinage, +avait maintenant disparu ! Fils de prostituée ! Fils +de chitane !</p> + +<p>— Que son retour soit malheureux !</p> + +<p>— Qu’il trouve en arrivant sa tente violée !</p> + +<p>— Qu’Allah lui jaunisse le visage !</p> + +<p>— Que maudits soient la mémoire de son père et +le ventre de sa mère !</p> + +<p>Soudain, l’aîné des fils eut une effrayante explosion +de rage :</p> + +<p>— O mon père, ô mon père ! Tu étais le maître +du courage ! Tu étais le maître du bien ! Tu n’es +pas mort dans ton jour ! Ton sang crie et demande +le sang ! Je t’en donnerai, inch’ Allah, ô mon père, +mon père !! Je te donnerai la vie de Bel-Kher ! +Je ferai de son corps une gaine à mon couteau !!!</p> + +<p>Et les autres parents se joignaient à ces malédictions, +proférant les mots les plus terribles. Si-Kaddour, +en vain, essayait de les calmer.</p> + +<p>— O mes enfants, ne ressemblez point à cette +femme qui défaisait le fil qu’elle avait tordu solidement. +Ne prononcez point entre vous de serments +inutiles que vous ne tiendrez pas ensuite…</p> + +<p>Mais le respect disparaissait sous l’excitation factice +ou vraie. Le taleb fut violemment interrompu.</p> + +<p>— Nous les tiendrons, par notre chance des +Paradis ! Par les entrailles de nos mères ! Nous les +tiendrons, nous ne serons avec toi, ô fils premier-né +du mort, qu’un seul poignard, qu’un seul sabre, +qu’un seul fusil ! Nous ne renoncerons à ta vengeance +que si nos enfants sont perdus et nos têtes +frappées !!</p> + +<p>Si-Kaddour les regardait maintenant, désintéressé, +semblait-il.</p> + +<p>— Que votre père dorme en paix…</p> + +<p>Son ministère, presque un sacerdoce, le forçait +à dire les paroles qui calment.</p> + +<p>— Que votre père dorme. L’ange Azraïl viendra +tout à l’heure près de lui pour faire le décompte +de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Puisque +c’était un homme juste, il sera heureux : le patronage +de Dieu suffit.</p> + +<p>Ce fut alors que le public, les assistants qui de +plus en plus s’amassaient et se multipliaient (ayant +achevé leur cousscouss devenu ainsi repas de funérailles), +conjurèrent le taleb de dire pour Ahmed-ben-Mohammed +la prière des trépassés. Certainement +d’autres <i>tolbas</i>, de jeunes savants secondaires +avaient bien été mandés afin de diriger la veillée +de larmes : mais de Si-Kaddour les oraisons plaisaient +à Allah.</p> + +<p>Il fallut céder.</p> + +<p>— Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux !</p> + +<p>Tous, accroupis maintenant, formant un cercle +épais, posèrent leurs mains devant eux, en forme +des feuillets d’un imaginaire livre ouvert. Et les +yeux de leur âme lisaient sur ce livre… Les vieilles +femmes, prévenues, se taisaient. Et le crépitement +des feux de genêt troublait seul le silence, joint +aux sourds grognements des chameaux qu’on avait +éloignés.</p> + +<blockquote> +<p>Louange à Dieu qui fait mourir et vivre !</p> + +<p>Louange à Dieu qui ressuscite les morts !</p> + +<p>O Seigneur, Ahmed-ben-Mohammed des Ouled-M’baïl était +ton adorateur, fils d’un serviteur de ton serviteur… Accorde-lui +ta bonté. Lave-le avec l’eau, la neige et le feu. Qu’il soit +purifié comme une gandourah blanche. Donne-lui une habitation +plus belle que la sienne, une épouse plus désirable +que la sienne. S’il était bon, rends-le parfait. Et pardonne +ses péchés, ô Seigneur ! Il est réfugié chez toi, et c’est le +meilleur refuge. Nous te supplions tous pour lui, au nom des +anges et des archanges, au nom du saint prophète Mohammed, +au nom de tes amis Ibrahim, Noah, Moussa, Eli, Daoud +et Suléïman, au nom de Sidna-Aïssa (Jésus), ton souffle, qui +jugera les âmes au jour de la Rétribution. Nous te supplions +surtout au nom du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, +ton Fidèle. Que notre prière monte à travers les sept cieux +jusqu’à ton trône, entre les ailes des Chérubins…</p> + +<p>Dieu est le plus grand ! <i>Allah aekbar !</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais le recueillement n’avait pas étouffé les rancunes. +Tandis que nous nous éloignions enfin, les +parents du défunt répétaient plus résolument leur +vœu terrible :</p> + +<p>— O fils du mort, nous n’abandonnerons ta vengeance +que si nos enfants sont perdus et nos têtes +frappées !</p> + +<p>Et les vieilles femmes hurlaient de nouveau, +pareilles à des panthères. Et mêlées de sang les +larmes ruisselaient. Et les appels de désespoir +montaient, montaient, s’épandaient jusqu’au Sahara +nocturne, avec la fumée des foyers et l’odeur encore +flottante du cousscouss.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXV</h2> + + +<p class="date">12 novembre.</p> + +<p>La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat +n’arrive guère. Plus que je ne le laisse voir, je +m’en préoccupe ; je m’impatiente. Si je me distrais, +c’est sans joie.</p> + +<p>— As-tu des nouvelles, Miloud-ben-Taïeb ?</p> + +<p>Le bon Si-Kaddour s’informe ainsi pour moi près +d’un chef des askers. Et le chef d’askers hoche la +tête, semblant inquiet, lui également. Et sa préoccupation +gagne le taleb dont le voile blanc cordé +s’agite à l’unisson, exprimant le doute et la surprise.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, ceux d’Ouargla ne sont point +même signalés par nos cavaliers.</p> + +<p>En attendant, nous promenons nos loisirs inutiles +dans le tohu-bohu des places, comme hier. +Le grand chériff non plus ne se montre point aux +horizons : mais cela paraît-il est voulu, à cause +de raisons très subtiles. Cependant le jour se +traîne. Les dromadaires crient, nerveux. En un +coin de la quatrième cour un gros de pèlerins du +Fezzou piaille, discute, se bouscule autour de +deux mokaddèmes distribuant des amulettes — contre +bonnes « aumônes », cela s’entend.</p> + +<p>Des amulettes authentiques, selon les formules +indiquées par Sidi-Bou-Saad.</p> + +<p>Sur de petits carrés de papier, des lignes d’écriture +croisées (comme souvent les dernières pages +des lettres de femme). — Généralement une +sourate du Koran, le chapitre de l’<i>Aube</i>, ou des +<i>Hommes</i> : et cela se porte au cou, soit dans un +sachet de cuir, soit dans un étui de métal. Préservatif +de tous maux, fécondité pour les épouses, très +salutaire aussi pour les chevaux et les chameaux, +surtout si l’on y ajoute quelques gouttes d’eau +d’Aïn-Selam et quelques mottes de terre bénie prise +aux jardins de Mozafrane. Et, plus nombreux sont +les sachets, plus naturellement le remède est efficace ; +plus on est guéri des maux physiques et des +tares ravalantes ; plus on est sauvé des démons ; +plus on est apte à trouver le chemin des Paradis +où les belles vierges, redevenant toujours vierges, +offriront aux croyants ardents la beauté de leurs +yeux noirs, de leurs corps souples et parfaits.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, dit un nomade, j’emporte deux +papiers qu’avalera mon père malade ou que je +ferai, inch’ Allah, bouillir dans son breuvage…</p> + +<p>Le taleb approuve.</p> + +<p>— Tu as raison, ô mon fils. N’oublie pas d’acheter +aussi le verset qui guérit les douleurs et donne la +vraie résignation : « Seigneur, Seigneur, lorsque +tu dis d’une chose : <i>Koun</i> (sois), elle est ; ton ordre +est accompli entre le <i>Kaf</i> et le <i>Noun</i> (entre le K +et l’N)… » Et ces bienfaits ne sont pas tout ; la +possession écrite de ces paroles efface quinze jours +de péchés sur le registre de l’ange, au Ciel.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, c’est qu’elle est plus chère +que les autres, la sourate de <i>Koun</i>.</p> + +<p>— Le salut ne semble jamais trop cher, ô mon +fils !</p> + +<p>Je souris, entendant ceci. Le taleb s’en aperçoit, +veut se justifier. Et nous discutons un peu, dans un +mélange de théologie, de poussière et de chameaux +bramants qui nous fait mal à la tête.</p> + +<p>Mais cela aide à passer le temps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> + + +<p class="date">14 novembre.</p> + +<p>Toujours de l’imprévu succédant au marasme.</p> + +<p>La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat +mêle, depuis ce matin, son tumulte aux tumultes +précédents : et voici mon plus facile retour assuré. +Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché +peut-être… L’heure de la poudre, chère aux croyants, +l’heure des préparatifs contre l’ennemi règne à +Mozafrane — et les pilons de la huitième cour +broient en cadence le salpêtre et le charbon.</p> + +<hr> + + +<p>Car cette caravane du Touat nous apporte, avec +ses dons de <i>ziara</i>, une demande de vengeance et +la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel fut +le motif de son retard. « Par la koubba trois fois +sainte ! » depuis des jours le pieux convoi, animé +par son zèle, aurait dû nous arriver ! Mais il avait +été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant, +si l’on veut, de la zaouïa djazertique. Un <i>rezzou</i> de +pillards abominables ! Perte de chameaux. Perte +d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à +la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les +coupeurs de route n’avaient pas respecté la +<i>ziara</i> !</p> + +<p>— Ce sont des Beni-Mezreug ! Chiens fils de +chiens ! Fils de prostituées ! Fils du Chitane !</p> + +<p>Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les +doléances, elles sont — qui sait ? — encore exagérées.</p> + +<p>— Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il +va devenir nécessaire de châtier ces Beni-Mezreug, +dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans quoi +leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde +iraient bientôt jusqu’à piller nos troupeaux +ou les jardins de l’oasis. Allah seul sait quelle est +l’insubordination de ces hommes, indignes du nom +d’hommes. Et certes <i>Il</i> est Clairvoyant : Et certes +<i>Il</i> est Puissant et se venge !…</p> + +<p>Le tapage assourdissant des conversations, dans +les cours et dans les places, s’anime ce matin d’un +air guerrier. Des gardes partent à méhari, conduisant +un <i>goum</i> de volontaires, fusil en travers du beurnouss. +Et, comme je traversais les parterres du côté +de ma tonnelle, j’aperçus dans le Sahara une autre +troupe nombreuse, richement montée, qui s’en +allait de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier +blanc… On eût dit le neveu du chériff, le glacial +Si-Ahmed-ould-Djazerti.</p> + +<p>— Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu +ne te trompes pas ; c’est bien Si-Ahmed lui-même +(Dieu le protège et le fasse réussir !). Il va au-devant +de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente +sa gloire !) pour avertir celui-ci des événements +et protéger sa dernière étape. O Sidi, que les déprédations +de ces Beni-Mezreug sont impardonnables ! +Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et +tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars ! +Dieu maudisse leur engeance et interrompe leur +génération !</p> + +<p>Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement +combatif, pareillement excité. Il m’a conduit +voir la fabrication de la poudre, avec les produits +qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés +entre les jambes du pileur habile et dévot. Pan, +pan, pan ! Aucun accident ne se produit, et c’est +merveille.</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, le salut sur toi ! Allah veuille +nous accorder vraiment la joie d’une journée de +poudre !</p> + +<p>— Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu +parler aussi fort une bonne poudre !</p> + +<p>La poudre… <i>el-baroud !</i> Mot que l’Arabe prononce +les yeux brillants et la bouche tremblante, +en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau +qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement +grand est l’amour de cette poudre qu’au +Sahara la plupart des nomades, par figure de rhétorique, +nomment leur fusil : <i>la poudre</i> — que ce +soit un vieux tromblon, une escopette, une vieille +machine à moulinet — ou l’arme la plus moderne, +Remington perfectionné introduit au cœur des +Déserts par les influences étrangères que vous +savez.</p> + +<p>— Ya Sidi ! ya Sidi ! la poudre va parler !</p> + +<p>En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette +histoire guerrière ne me paraît pas sérieuse. L’essentiel +est que Si-Ahmed nous ramène le grand +chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave +taleb à ses belliqueuses ardeurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> + + +<p class="date">15 novembre,</p> + +<p><i>Il</i> est arrivé, <i>Lui</i>, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le +Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de +la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite… — l’Illustre Grand +Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…</p> + +<p>Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que +tous dormaient, comme tombe silencieusement la +neige des pays du Nord, pendant le sommeil des +hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des +choses du ciel, de celles qui sont au-dessus de +notre pouvoir et de nous-mêmes ; qui nous sont +envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que +nous discutions leur force, ni leur physique domination.</p> + +<p>— Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent +plus la paix du tombeau. J’ai vécu. J’ai revu la +Lumière des lumières ! J’ai revu notre Grand +Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation !).</p> + +<p>Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour +tremblent de joie, en me racontant ce mystérieux +retour nocturne. Par une petite poterne, +<i>Il</i> était entré. La masse des pèlerins ne savait +rien de la sublime Présence : car on n’aurait pu +contenir les élans de leur amour ni l’enthousiasme +de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement +averti les Beni-Mezreug de l’approche des +utiles vengeances.</p> + +<p>— Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se +montrera que demain à la foule, quand seront +foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous ! Mais +écoute, ô Sidi : ma bouche t’apporte un message. +<i>Il</i> désire saluer en toi l’hôte de Dieu et le bonheur +de cette zaouïa. Vêtu en simple mokaddème, +le capuchon rabattu, il va te rendre ses +hommages ici, dans ta chambre. <i>Il</i> se glissera +inconnu le long des couloirs secrets. Sidi ! Tu <i>le</i> +verras ! Tu <i>le</i> verras !!…</p> + +<p>Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement. +Il apostrophait Bou-Haousse, Barka, Bachir, +Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des tapis, +puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions, +et terminait lui-même la besogne.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu <i>le</i> verras !…</p> + +<p>Et tel était son émoi que l’apparition de « l’hypocrite », +de Si-Hassan-ben-Ali, qui venait à son tour +m’annoncer protocolairement la fameuse visite, ne +toucha point le brave homme. Il ne s’en aperçut +pas pour ainsi dire — tellement troublé qu’il soupirait +comme une mule qui s’ébroue — si nerveux +qu’il renversa le bahut de Smyrne, seul meuble de +cette pièce immense. Et son agitation finissait par +me gagner. Je m’attendais à une grosse déception, +certes : mais j’avais hâte de l’éprouver, d’examiner +face à face le possesseur de tant d’âmes, celui dont +le moindre signe peut ébranler les couches profondes +du continent noir.</p> + +<p>— Tu <i>le</i> verras ! Tu <i>le</i> verras !!…</p> + +<p>Celui que je vis, dans un cérémonial très simplifié +par l’incognito, je n’ai guère pu le juger avant ce +soir, au cours d’une longue et deuxième entrevue +chez lui. Et quand je risque ce mot : juger, c’est +une simple formule — car on ne juge à peu près +que ce que l’on connaît, compare et comprend.</p> + +<p>Or, les documents me manquent pour ces trois +primordiales opérations de l’esprit.</p> + +<p>Mais ils me manquaient bien davantage encore +à cette heure matinale du premier abord, quand je +buvais le thé à la menthe sous mes poutrelles +vertes, en compagnie du grand personnage. J’étais +fort dérouté. Cet homme de tournure princière en +son beurnouss de travesti ressemble extraordinairement +à tous ces chefs, ces caïds, ces aghas rencontrés +ailleurs. C’est le même calme satisfait, le +même port de tête, le même air « déjà civilisé ». +J’avais cru à je ne sais quoi de plus farouchement +grandiose, de plus sauvage — de plus renfrogné, +comme le sont toujours les autres membres de la +famille, les Djazerti silencieux. Bref (je le pressentais +du reste), j’éprouvai ce désappointement badaud +de foule guettant un souverain et s’émerveillant +de le trouver si pareil à n’importe qui — et d’une +si simple, si coutumière humanité…</p> + +<p><i>Il</i> est très beau, pourtant, Sid’Amar — quarante +ans à peu près — une parfaite désinvolture. Et il +parle, chose surprenante. Il parle avec cette éloquence +enflammée des Arabes bien-disants. Il fait +des phrases — et vite — et beaucoup.</p> + +<p>— Ya Sidi, module-t-il en saisissant sa tasse +d’un geste européen, je suis allé jusqu’en la ville +de Tunis, voici trois ans, lors de mon voyage à +Kairouan. Vos institutions sont admirables, vos +arts exquis et vos femmes très belles. Si tu veux +me faire la faveur de venir chez moi ce soir, je te +montrerai, Sidi, des photographies de… hé, hé, +hé, hé !… Mais excuse-moi, par le Puissant, de te +fixer grossièrement ainsi l’instant de la visite dont +tu voudras m’honorer. Hélas, tu vas nous priver +bientôt (inch’ Allah) de l’immense joie causée par +ta présence — et moi, demain, je ne pourrai plus +trouver de loisir. Dieu le veut ainsi. Celui qui commande, +ô Sidi, doit être le premier des serviteurs.</p> + +<p>Comme il me disait au revoir en rabaissant +son capuchon blanc — semblant ainsi quelque +moine de race hautaine — il me proposa le tour +du propriétaire.</p> + +<p>— Nous irons, si tu veux, par les galeries fermées, +aux écuries de la cinquième cour. On ne t’a +pas montré mes chevaux, je crois, Sidi.</p> + +<p>Je le suivis, avec le sentiment très net que son +air aimable et familier était un masque voulu. Il +doit avoir des dents et des griffes, celui pour qui +les vies humaines sont si peu, celui qui, respirant +l’encens de la fanatique adoration, marche dans le +prestige des miracles et dans le nimbe de la <i>baraka</i> +djazertique…</p> + +<p>— Ya Sidi, voici mes « buveurs d’air ». Par +Allah ! les présents de chevaux sont le don de +<i>ziara</i> qui m’est le plus agréable. Il est saint. Et +notre aïeul vénéré, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, l’a +proclamé : « Si tu entretiens ou élèves un cheval +pour la cause de Dieu, tu seras compté parmi ceux +faisant l’aumône. » Admire ces crinières, ô Sidi ! et +ces croupes fines !… Rassasie ton œil ! Et vérifie +la nourriture que je fais répandre devant leurs +naseaux. Tu seras de mon avis, Sidi, en y attachant +de l’importance. Le cheval noble qui hennit nous +dit clairement : « Fais-moi manger comme ton +frère, et monte-moi comme ton ennemi !… »</p> + +<p>Il frappa sur l’encolure d’un superbe étalon +noir.</p> + +<p>— C’est une de mes joies, par la koubba ! Il faut +emplir de bonheur sa vie, car elle est aussi courte +que la traversée de l’ombre d’un arbre.</p> + +<p>Alors il se tut. Évidemment, cette loquacité en +mon honneur lui semble un peu rabaissante. Il +regardait maintenant dans le vide. Il écoutait au +loin, et tout près, et partout, le brouhaha des pèlerins +qui chantaient ses louanges et qui tous auraient +bondi, s’ils l’avaient su là, pour baiser avec +des transports la trace de ses pas. Un orgueil souleva +ses paupières. Un sourire étrange glissa dans +sa barbe noire.</p> + +<p>Je la « voyais » passer, la volupté de la puissance +et de la domination.</p> + +<hr> + + +<p>Vint le soir. Visite rendue après visite reçue, +comme il sied. Et puisque se présenter seul aurait +été mesquin, affecté, ridicule (et puisque mon brave +Si-Kaddour n’est pas assez officiel), l’« hypocrite », +le khodjah-chef, fut chargé de me prendre chez +moi et de m’introduire aux appartements du grand +chériff.</p> + +<p>— Méfie-toi, ô Sidi… me souffla Si-Kaddour, +auquel revenait la haine avec le sang-froid.</p> + +<p>Me méfier ? certainement : au Sahara l’heure est +toujours présente de se méfier. Mais pourtant cette +heure-là me paraissait si sereine… Les magies +somptueuses du couchant déroulaient leurs indicibles +merveilles. Le Désert se pâmait, sensuellement +blond sous les ardents rayons d’adieu. Qu’il +est admirable, cet Erg stérile. Combien ses formes +de souplesse et de grâce nous prennent violemment, +d’une sorte de désir jamais assouvi. Et c’est +pour cela que ces nomades misérables errent sans +cesse, dans une orgueilleuse joie. Ils oublient leurs +fatigues, leur pauvreté sale et leurs nombreuses +tares physiologiques, ils oublient tout, parce que, +de sables en sables, ils <i>la</i> possèdent un peu plus +chaque jour, l’impossédable, la vaste splendeur +glorieuse, l’immensité d’âpres jouissances et de +lente mort…</p> + +<p>Je vous le dis : avoir profondément senti cette +ivresse — et ils la sentent — les élève, eux très +brutes, plus haut que la brute. Joie des horizons +de lumière et d’étendue qui les pénètre consciemment, +qui est « à eux », qui est « en eux » et que +nul ne peut leur ravir. Mais leur sauvagerie puérile +ne s’en trouve pas diminuée — ni leurs appétits +violents — ni leurs instincts dangereux. <i>Au +contraire.</i> Je le voyais bien ce soir, après ces +minutes où le feu de l’astre qui tombe embrase la +terre, et où tous se recueillent, interrompant le +tumulte des trop nombreuses assemblées. Leurs +prunelles sauvages, ayant savouré du bonheur, en +étaient soudain plus hostiles sous les plis du voile +et la corde de chameau mal nouée. J’étais davantage +l’impur Roumi, puisqu’ils entendaient plus +farouchement bruire leur sentiment de peuples +indomptés.</p> + +<p>— Ya Sidi…</p> + +<p>Le beau khodjah-chef discourait, tandis que nous +traversions les places entre des groupes compacts +et des chameaux agenouillés. Et les fins beurnouss +flottants de Si-Hassan-ben-Ali s’accrochaient aux +piquets des tentes.</p> + +<p>— Ya Sidi, nous t’aimons ; nous t’aimerons en +notre souvenir, et nous compterons sur ton amitié…</p> + +<p>Vaines paroles, qui m’arrivaient dans l’air du +soir par-dessus le grondement de la foule… Et Si-Hassan +soignait son geste, sans paraître se soucier +des humbles à ses pieds ni du coucher du soleil +aux lignes planes de l’horizon. Il m’entraîna soudain, +prit un couloir sombre pour échapper ainsi +plus vite aux curiosités des <i>khouan</i>.</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es notre ami ! Par la bénédiction +de la koubba, si j’ose te le suggérer, ta haute +influence ne pourrait-elle obtenir de ton <i>baïlek</i> +(gouvernement) une distinction française ? qu’on +enverrait de Paris, gage de paix et d’alliance, à +notre sublime grand chériff ?</p> + +<p>Si-Hassan-ben-Ali me retenait debout maintenant, +avec la fermeté de qui <i>veut</i> faire accepter ses +paroles. Et je m’ébahissais qu’en l’Erg reculé, +près de la Hamada presque inconnue, les Croyants +voulussent agripper ce ruban rouge qu’ils méprisent +en tant qu’honneur, mais qu’ils se disputent, gloriole +et jouet. Quoi ! ce n’était pas assez des aghas +de nos territoires, cravatés de moire sanglante avec +une étrange profusion ? Les voisins, les ennemis +allaient s’y mettre, à cette curée des étoiles d’émail ? +Et tant de soins du beau khodjah avaient préparé +ceci ?…</p> + +<p>— Ya Sidi, excuse ma franchise : tel, tel et tel +de votre Sahara l’ont reçue, la distinction ! Pourtant +ils n’aiment guère les Français, par ma chance +des Paradis je te le jure ! Et si les Français ne le +savent point, c’est alors qu’ils ont aux yeux le voile +opaque dont souffrit Tobïa… Ya Sidi, par Allah, +par ta tête chérie, par les entrailles heureuses de +celle qui t’a conçu, ce serait la vraie justice que +d’honorer notre grand chériff — et quelques autres +de son entourage, parmi ceux qui sont des maîtres +de l’attachement et de la fidélité.</p> + +<p>L’obscurité croissait. Il susurrait tout bas, tout +bas de sa voix enveloppante et câline :</p> + +<p>— Ya Sidi, tu es notre ami ! Et mon âme est en +morceaux à l’idée de te quitter !</p> + +<hr> + + +<p>Je n’étais pas au bout de mes étonnements stupéfiés. Une porte s’ouvrit +brusquement, jetant dans le noir intense un reflet de lueur rose, +dernier adieu du soleil couché. C’était le « salon » du chériff, et de la +pénombre une forme émergea, dressée pour me saluer — la haute stature de +Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…</p> + +<p>— Sois avec le salut, ô Sidi ! que la bénédiction +de notre aïeul Sidi-Bou-Saad repose sur toi !</p> + +<p>Les formules se prolongeaient encore, faites de +cet orgueil, de cette <i>grandesa</i>, de cette familiarité +« cherchée », dont le mélange est inquiétant, — et +je m’installais à peine au bord d’un divan bas, à la +mode turque, quand j’entendis un bruit singulier +bien connu de moi — la petite explosion d’un gaz +qu’on allume dans un manchon de verre.</p> + +<p>Je ne pus retenir une sourde exclamation. Une +lumière aveuglante avait jailli… <i>Ma</i> lumière, ma +lumière-phare, tant cherchée depuis tant de jours, +restée vision féerique et miraculeuse ! Et je la retrouvais +devenue prose, émanant d’un appareil gazogène, +moderne engin ! Elle me souffletait pour ainsi dire, +réalité pénible, rançon des menues joies idéales +qu’a pu trouver ici ma sensibilité.</p> + +<p>Allons, la poésie musulmane se brûlait les ailes. +Ce foyer fulgurant mettait les djinns en fuite, et +le rêve avec…</p> + +<p>Il me fallut exprimer pourtant une très vive +admiration, puis examiner et louanger les richesses +de l’immense salle — superbe, je l’avoue, contenant +entre ses murailles des trésors à faire pâmer +des amateurs orientalistes — mais rappelant trop +çà et là que le grand chériff fut à Tripoli, à Tunis… +et même dans le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> incohérent d’aimables +demoiselles, hospitalières plus que femmes de +goût. On a réuni, pour cette pièce d’apparat, ce +que la zaouïa compte de très beau et ce qu’elle +possède d’odieusement absurde. Et les armes +brillent, et le clinquant scintille. Et les ivoires de +l’Inde et de Chine, les bronzes persans antiques +semblent humiliés par le toc et l’éclat de la camelote +parisienne, des <i lang="de" xml:lang="de">Nippsachen</i> viennoises et du +<i>Krimskrams</i> de Berlin…</p> + +<p>Le thé me fut offert.</p> + +<p>— Bois, ô Sidi !</p> + +<p>Il fumait, le breuvage blond, entouré de gâteaux, +chargeant une table de cèdre vraiment arabe, aux +ciselures à jour patiemment fouillées — mais les +tasses peintes venaient de Londres ; les cuillères +étaient de forme russe, et le plateau de mosaïque +me parut napolitain, fragments de marbre sertis +de métal. Et ce luxe un peu détraqué, sous +cette flamme ardemment pâle, trop blafarde, trop +intense, qu’un générateur « dernier système » +alimentait, finissait par ramener au songe à force +de s’en extrêmement éloigner. — Et je m’hypnotisais +aux étincellements des miroirs de Venise, +des écrans de pierreries, des merveilleux bahuts +florentins du <small>XIV</small><sup>e</sup>, avec leurs plaques d’or poli. Je +m’imaginais Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le volontairement +pauvre, le pénitent, l’ascète, revenu sur +cette terre, et comparant ces magnificences filiales +aux parois de son humble grotte où sa vie s’acheva +pieuse, dans le jeûne et les privations.</p> + +<p>— Ya Sidi, permets que je te fasse connaître mon +fils !</p> + +<p>Un enfant s’approchait, de treize ou quatorze +ans, lourdement chargé de draperies blanches. Et +je tombai dans une nouvelle surprise à l’idée de +n’avoir jamais soupçonné, durant trois mois, l’existence +de cette jeune tête, espoir du chériff qui +perdit, me confia-t-il, ses autres rejetons premiers-nés… +Jamais Si-Kaddour ne m’en a parlé. Jamais +Barka le négro n’a laissé rien échapper qui le concernât, +à travers ses propos exubérants et fantasques. +Mystère ? Non : silence simplement. L’un de ces +« trous » qui se produisent, vide qu’on n’aperçoit +point sous le réseau compliqué des effusions musulmanes.</p> + +<p>— Ya Sidi, mon fils se nomme Bou-Saad ainsi +que l’ancêtre vénéré.</p> + +<p>— Le bonheur sur ta soirée, ô Bou-Saad ! lui +dis-je.</p> + +<p>Un peu interloqué, un peu hébété, le jeune garçon +saluait d’un geste chérifien. Puis il but, comme +nous, du thé à la menthe. Et je contemplais sur +ses jeunes traits l’abrutissement de son âge intermédiaire. +Crise torpide que traversent tous les +Arabes… Celui-ci eût évidemment préféré, à l’honneur +douteux de toucher les doigts d’un Roumi, +des plaisirs moins hypothétiques. Il souhaitait +rejoindre sur ses fréchias d’amour les deux ou trois +femmes qu’on a dû lui donner déjà — proies sensuelles +et légitimes, voluptés précoces dont les +pères et surtout les mères se montrent pourvoyeurs +zélés.</p> + +<p>Et le petit Bou-Saad voyait au fond de sa tasse, +sous le liquide, des formes de luxure. Et il se taisait. +Et son père souriait doucement, songeant aux +joies de son âge tendre… Et le silence reprit un +instant ses droits méconnus… Du nard brûlait dans +des cassolettes.</p> + +<p>Si-Ahmed, neveu du chériff (ai-je noté qu’ils +étaient là, tous les Djazerti neigeux, beurnouss +immobiles, statues muettes, plus pétrifiées encore +que de coutume ?), Si-Ahmed regardait l’enfant, +l’héritier de la baraka sainte et profitable. Une vie, +c’est peu de chose, une seule vie puérile et frêle, +séparant une ambition d’un pouvoir. Et le beau +khodjah Si-Hassan-ben-Ali regardait Si-Ahmed +comme Si-Ahmed regardait Bou-Saad. Et tous ces +cœurs d’Islam battaient doucement, d’un tic-tac +très régulier d’animosité et de haine.</p> + +<p>— Ya Sidi, fit le grand chériff, nous ne formons +tous qu’un seul sentiment, qu’une seule pensée en +plusieurs corps ; nous sommes les Ouled-Djazerti.</p> + +<hr> + + +<p>Les aromates chargeaient l’air de vapeurs plus +lourdes. J’attendais ce qui n’avait pas été dit, ce qu’on +voulait me demander — le pourquoi des manœuvres +du cheikh suprême. Il s’était <i>abaissé</i> jusqu’à me prier +de l’attendre, puis à se rendre ce matin dans ma +chambre, et à me recevoir ce soir trop amicalement +chez lui, avec un fatigant essai des manières d’Europe. +Tout cela ne pouvait être en vain. Des paroles +nécessaires allaient venir, qui tardaient — et dont +je ne prévoyais en rien le sens ni la portée.</p> + +<p>Mais soudain, bonhomme et princier, dédaigneux +et courtois, le chériff leva la main.</p> + +<p>— Ya Sidi, écoute !</p> + +<p>Et ce fut un discours diplomatique.</p> + +<p>— Ya Sidi, j’en atteste nos livres et les vôtres, +la France est un pays de <i>baraka</i>, protégé d’Allah ! +Une seule chose m’étonne parmi ce que j’en apprends +(excuse ma liberté, Sidi). Vous n’honorez point +beaucoup vos prêtres, dit-on, ni ceux qui parlent +de la Divinité… Vous faites des lois contre les +moines… C’est là un tort, ô Sidi ! Mais, d’autre part, +je sais qu’en Ed-Djézaïr (Alger) et en toutes vos +villes qui sont peuplées de notre peuple, vous respectez +cependant notre foi musulmane. Vous faites +enseigner le saint Koran aux fils des croyants, par +des maîtres capables : mais ceci, qui mérite toute +louange, doit encore être fortifié, et cet enseignement +plus développé encore. Car le saint Koran est +la moelle même de l’autorité divine et de la sagesse +humaine. Bien mieux, Sidi : au saint Koran se +trouvent (et vos sujets musulmans instruits trouveront) +des sourates par quoi nous, fils d’Allah, +avons le droit religieux de rester « avec vous » et +de regarder vos terres soumises d’Afrique comme +« terres d’Islam ». La <i>fetoua</i> de la Mecque, obtenue +par l’un de vos chefs, n’a fait que publier les vérités +contenues de tout temps dans le Livre et dictées +par le Seigneur même. Il est le Savant, l’Immense. +Il voit tout et connaît tout.</p> + +<p>Ici, une pause. Une tasse de thé. Les parfums de +l’air semblaient plus pénétrants, plus graves. Nous +tournions à la politique, aux événements récents +qui m’étaient encore inconnus.</p> + +<p>— Ya Sidi, des ferments de discorde inquiètent +la paix des pays d’Islam. Je ne parle pas de nos +dissensions intérieures. Mais le <i>baïlek</i> de la France, +depuis quelque temps, n’était plus d’accord avec +le sultan de Constantinople. Les ambassadeurs des +deux puissances ont dit adieu à leurs ambassades. +Aujourd’hui, vos vaisseaux, ayant traversé la mer, +menacent de loin Stamboul la sacrée. Je te communique +ces nouvelles qui peuvent, ô Sidi, t’intéresser.</p> + +<p>Une sonore franchise accentuait ses paroles — franchise +faite de joie — satisfaction d’un échec +possible, moral, ou financier, ou guerrier, qu’éprouverait +Abdul-Hamid. Car les sultans de Stamboul +sont les ennemis des Djazerti, un peu comme les +rois de France l’étaient jadis des grands vassaux +lointains, indépendants, irréductibles… Et tantôt +les Djazerti pensent à vaguement soutenir le commandeur +des croyants, tantôt à le trahir. C’est le +jeu au double visage, tel celui que jouèrent avec +nous les Ouled-Sidi-Cheikh dans un autre coin +d’Afrique, pendant plus de trente ans. Balance +d’habileté musulmane élémentaire.</p> + +<p>— Ya Sidi, nous avons appris autre chose encore. +Ton <i>baïlek</i> (Dieu lui accorde la gloire qu’il mérite !) +paraît ne pas s’inquiéter des projets de conquête +d’un autre baïlek, celui du pays roumi nommé +l’Italie… Cela me semble plus redoutable que votre +désaccord actuel avec le sultan magnifique — car +ce désaccord ne durera pas. Mais l’autre chose, +Sidi !…</p> + +<p>Il guettait l’effet de ses paroles sur mon visage. +S’il s’était agi d’alliés officiels de la France, des +Russes par exemple, il m’aurait dit : « Tout en les +redoutant, nous aimons tes nobles amis, fils de la +loyauté et du courage. » — Mais on lui avait conté que +les Français et les Italiens font un peu abus du couteau +dans les villages tunisiens, et que, dans toutes +ces parties Est de nos colonies, se cultivent des +haines. Voilà pourquoi il appuyait sur les épithètes +d’horreur et de blâme, croyant par cela gagner mes +instinctives sympathies.</p> + +<p>— … Mais l’autre chose, Sidi, serait une redoutable +iniquité. Tripoli, cité reine de la côte, bien +qu’elle ne soit pas à moi, je la verrais avec douleur +tomber aux mains de ces étrangers, qui sont insinuants, +qui sont faux, et dont la parole n’est pas +d’or pur. Nous ne pouvons prévoir leur attitude +après une conquête qu’Allah veuille leur refuser ! +Nous ne pouvons connaître leurs intentions envers +notre religion. Ah ! Sidi, c’est alors que nos prières +monteraient au Trône du Miséricordieux pour lui +demander l’appui des Français, puisque les Français +respectent notre croyance, puisque les Français +sont le courage et la loyauté !…</p> + +<p>Il appuyait lentement sur chaque mot, comme si +j’eusse été notre ministre des Affaires étrangères. +Il cherchait à graver en moi les vœux qu’il émettait +et les sourdes menaces qu’il n’émettait pas. Or, +moi, je ne prononçais que de pâles monosyllabes, +et mon étonnement me tenait lieu de prudence.</p> + +<p>Alors il se jeta, violent, aux effets oratoires :</p> + +<p>— Du reste, ô Sidi, que nous importe à nous, +que nous importe le possesseur du rivage ? Nous +en sommes loin ! Nous sommes libres ! Nous sommes +les Djazerti !!… Mais c’est en Croyant que je te +parle, en pasteur des âmes, en chef qui doit songer +à l’avenir de ses fidèles, qu’ils soient d’Oran, de +Constantine, de Tunis, de Tripoli ou d’ailleurs. Et +voilà pourquoi tu peux répéter aux tiens mes +paroles : je ne veux m’appuyer ni sur les Roumis +anglais de l’Égypte, ni sur les Roumis allemands du +Kameroun. Je laisse ces amitiés au sultan de Marrakesch. +Et les Roumis italiens, mon âme les craint. +Les seuls en qui j’aie confiance, ô Sidi, les seuls +que je place au-dessus de ma tête, ce sont tes frères +les Français. Le tigre peut s’allier au lion, mais non +pas à l’hyène !</p> + +<p>Les Djazerti, tous alignés, tigres guettants, tigres +aux apparences de roc inerte, entendaient comme +s’ils n’avaient pas entendu.</p> + +<p>— Le tigre ne s’allie pas à l’hyène : répète mes +paroles, ô Sidi !!</p> + +<hr> + + +<p>Conversation inutile (puisque je ne suis rien), +dissertation européenne qui se prolongeait trop. +Mais tout à coup — était-ce voulu, ceci ? fut-ce +hasard ? effet combiné ? — tout à coup la vie barbare, +sadique et sanglante de l’Islam fit irruption +parmi ces parlotages, et le frisson du « pas encore +vu » me ramena brutalement dans les terres de +l’exotisme, et vint teindre ma sensation d’une couleur +tragique de passé…</p> + +<p>Nous causions comme je l’ai narré quand des +hommes entrèrent, rapides, jusqu’au milieu du +« salon », avec un air très étrange et l’excitation de +ceux que le triomphe a transportés. Je reconnus +trois askers de Mozafrane, des soldats-gardes, les +vêtements en désordre, le visage noirci. Et ce qui +suivit leur arrivée, je pourrais en emplir des pages +de digressions et de sensations, mais aucune phrase +n’atteindrait l’<i>intensité</i> du simple dialogue, simple, +simple, ingénu, comme en ont les races qui vivent +sans cesse dans l’idée de la mort.</p> + +<p>Les trois hommes s’inclinèrent sans servilité :</p> + +<p>— Le salut sur toi, ô cheikh, ô maître, ô chériff !</p> + +<p>Moi je regardais, un peu ému sans savoir pourquoi +de cette intrusion subite et familière. Le chériff +ne bougeait point. A peine cilla-t-il des yeux, +tandis que les hommes baisaient ses genoux et le +cuir brodé de ses chaussures. Paisiblement il leur +demanda :</p> + +<p>— O mes fils, est-ce fait ?</p> + +<p>— Oui, Sidi, loué soit Allah !</p> + +<p>Et l’un des gardes, précisément ce fameux parent +de Bou-Haousse, un bon jovial, répéta, riant d’un +air fauve :</p> + +<p>— Loué soit Allah qui conduit toutes choses !</p> + +<p>Les autres éclatèrent de joie, riant aussi, redressant +le beurnouss dérangé sur leurs épaules, tels +des moissonneurs s’égayant après le rude travail +du jour. Le chériff souriait, bon enfant — et le +petit Bou-Saad retroussait sa lèvre, ainsi que les +panthères leurs babines.</p> + +<p>Mais le parent de Bou-Haousse reprit (et sans +doute cette comparaison de la moisson ne s’imposait +point qu’à moi) :</p> + +<p>— <i>Ils</i> sont pareils aux orges de l’oasis : coupons +les épis, si nous voulons cultiver une deuxième +récolte !</p> + +<p>Alors (encouragement pour un fidèle serviteur), +le chériff prononça cet ordre, d’un timbre doux, +patriarcal, condescendant :</p> + +<p>— Fais voir…</p> + +<p>Le garde s’en alla vers la porte, la rouvrit, avec +cette même simplicité dont toute la scène était empreinte. +Derrière la porte il prit un sac à blé, un de +ces grands <i>tellis</i> rayés que les femmes nomades +tissent au seuil de leurs tentes, en fredonnant des +chansons d’amour. Le sac était gros, gonflé. Aidé +de ses compagnons, l’homme le souleva, le retourna, +disant :</p> + +<p>— Vois, ô chériff !…</p> + +<p>Et les têtes roulèrent — les têtes tranchées des +Beni-Mezreug, montrant leurs crânes demi-rasés, +leurs yeux fixes, leurs bouches crispées, parfois +voilées d’une barbe grise… Elles passèrent, boules +lugubres, trophées intimes, en diverses directions, +ajoutant quelques fleurs rouges aux arabesques des +tapis. L’une s’en fut sous le guéridon surchargé de +tasses… Une autre arriva contre mon pied, qu’elle +heurta d’une saccade — et je crois la sentir encore — et +je la sentirai toujours, aux heures où l’on se +ressouvient…</p> + +<p>Tête pâle, tête exsangue, douloureuse, farouche — tête +d’un bel Arabe de trente ans. Le chériff, +allongeant l’index, me la désigna, indolemment +vainqueur (et j’y reviens, était-ce naturel, était-ce +affectation ? comment le saurais-je ?) :</p> + +<p>— <i>Leur</i> meneur, Abkir-ben-Abdallah…</p> + +<p>— Chien fils de chien ! crièrent les hommes.</p> + +<p>Mais le Maître contint ce zèle d’un geste sacerdotal.</p> + +<p>— O mes fils ! soyez calmes ; soyez les pieux serviteurs +d’une zaouïa sainte ; craignez les conseils +du mal et les emportements de la colère. Allah +reste Clément et Miséricordieux. Veuille-t-il nous +bénir tous…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2> + + +<p class="date"><span class="blk">16 novembre soir<br> +(avant de quitter Mozafrane).</span></p> + +<p>Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact +de ces notes, car « l’histoire » est achevée… +Et le dénouement banal et sans grâce va se trouver +juste celui que j’avais prédit : je fais boucler mes +valises et je pars à l’aube prochaine « voir l’état de +ma destinée sur le chemin d’Allah ».</p> + +<p>Mais je crains de rester sur l’impression pénible +dont je suis désormais hanté. Ce matin, après la +nuit passée, — mauvaise nuit, — ce cauchemar de +l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de +bagages. Certains détails m’y ramenaient, du reste : +les grands <i>tellis</i> de laine rayée, où l’on engouffre +pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils, +trop pareils au terrible sac d’hier ; et je me demande +si plus tard, lors de l’arrivée, je n’y retrouverai +pas quelques têtes.</p> + +<p>Un emballage moins impressionnant, certes, +mais peu facile, ce fut l’installation de Faffa la +gazelle en sa belle cage de <i>djérid</i> qu’on va percher +par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau. +Peut-être, pauvre Faffa, mal habituée à ces +secousses, à ce roulis, à ce tangage, va-t-elle souffrir +du mal de mer.</p> + +<p>Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose ; mais +ne recommençons point à nous hypnotiser devant +le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens ; et +puisque je veille ce soir, je vais écrire — ultime +griffonnage — les grandes scènes religieuses d’aujourd’hui, +la zaouïa débordante de cris et d’enthousiasmes +et toutes les impressions successives de ces +heures suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le +brave Si-Kaddour, heureusement, redevenait mon +inséparable — pour la dernière fois, et c’était là de +la mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de +moi, depuis le <i>Fedjeur</i>…</p> + +<p>Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin +d’excuser les faiblesses de « l’Ordre » ou celles +de la famille chériffienne. Comme les fidèles répandus +à travers le monde, il supporterait au besoin +les vexations, les spoliations, les mauvais traitements ; +il les appellerait défaillance momentanée +des saints — ou du chériff.</p> + +<p>— Ya Sidi !</p> + +<p>Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait +me chercher pour me « faire voir » l’affiliation des +nouveaux khouan<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le chériff me l’avait promis la +veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb. +J’appelais aux échos Bou-Haousse ; il fallait bien +lui donner mes instructions d’emballage. Quelle +fièvre, tous ces paquets, un jour de grande fête et +de vie au dehors.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Toutes les doctrines et les prières de ce chapitre sont strictement +puisées dans celles des Ordres mystiques.</p> +</div> +<p>— Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète +point de ton serviteur ! Pressons-nous, car…</p> + +<p>Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant +du côté de la mosquée, que le plus particulier +de la cérémonie serait passé. Instructions du +cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques, +secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop +m’éclairer sur des intentions cachées, on venait de +l’escamoter pour moi avec une maëstria parfaite, en +m’envoyant avertir <i>trop tard</i> par le vieux taleb. Et +la diligence qu’il avait déployée me permettait +seule d’entendre les dernières phrases, les derniers +<i>aâmine</i> servant de point final.</p> + +<p>— Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation…</p> + +<p>Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit +guichet ; nous n’étions pas dans la mosquée même, +mais en un réduit contigu, plein de fatras multiformes : +tapis roulés, bouts de cierges, vieux +balustres cassés — le rebut dont s’environnent, en +tous pays, les sacristies de tous les cultes.</p> + +<p>— Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter +ensemble le <i>dikhr</i> sacré, la « rose » de notre Ordre…</p> + +<p>La « rose », prière spéciale, différente pour chaque +Confrérie, récitée en suivant les grains sériés du +chapelet. Et les postulants la disaient, assis en +cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en +leur vie, car le <i>dikhr</i> ne se répète plus tard que +« dans le silence du cœur et de l’âme », par les +« lèvres de l’esprit ».</p> + +<p>Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante +fois revenait cette phrase :</p> + +<blockquote> +<p>O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed +qui a ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce +qui a précédé, qui a conduit dans une voie droite. Sa puissance +et son pouvoir ont pour base le bien.</p> +</blockquote> + +<p>Puis trente fois le début de la <i>Sourate suffisante</i> :</p> + +<blockquote> +<p>Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux, +Souverain au Jour de la Rétribution.</p> +</blockquote> + +<p>Puis cent fois :</p> + +<blockquote> +<p>Que Dieu soit exalté !</p> +</blockquote> + +<p>Puis enfin, pour finir, vingt fois :</p> + +<blockquote> +<p>O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans +les épreuves qui suivent la mort… Répandez vos bénédictions +sur Notre-Seigneur Mohammed, en nombre aussi incommensurable +que l’horizon de votre science… Et qu’il en vienne +quelques-unes jusqu’à nous, amen…</p> +</blockquote> + +<p>Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants, +récitaient le <i>dikhr</i> dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad, +près des tombes saintes, à l’ombre des étendards. +Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et, +s’étant prosternés trois fois, vinrent baiser le genou +du Cheikh. Celui-ci leur dit à l’oreille les obligations, +les bases et les règles de la Voie, qui +sont chacune sept… Ou plutôt il les leur dit <i>aux +oreilles</i> — car (m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant) +il leur soufflait six des règlements en l’oreille +droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et +c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin +dont l’odeur était si violente que je devais quitter +ma petite grille, de minute à minute, pour respirer.</p> + +<p>La haute taille du chériff se penchait vers ces +nouveaux fils qui venaient à lui, qui seraient dorénavant +« son bien et sa chose ». Tour à tour, il +leur prit les mains dans les siennes, paume contre +paume, les doigts du disciple dans les doigts du +Maître. Et réellement il les « prenait » en leur +prenant les mains. Il prenait non seulement les +initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps +et la chair de leurs enfants, et leurs épouses et +leurs possessions de ce monde. Tout ce qu’il leur +laisserait en propre deviendrait une faveur de sa +magnanimité…</p> + +<p>— O Maître !…</p> + +<p>Et ce fut un murmure qui monta suavement +sous la coupole de l’ancêtre. Le Maître et l’initié +prononçaient ensemble :</p> + +<p>« Implorons le pardon de Dieu, le Puissant, +l’Unique… »</p> + +<p>Puis le disciple seul :</p> + +<p>« Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et +tes Prophètes, que je reconnais ce Maître pour le +possesseur de moi-même. Il m’indiquera la bonne +Voie. »</p> + +<p>Et voici que derrière les hommes des femmes +aussi s’approchèrent — des vieilles — puisque aux +plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur +affiliation fut semblable aux autres en tant que +paroles. Seulement le grand chériff, d’un geste un +peu plus austère, interposait entre ses mains et les +vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de +ses deux beurnouss — afin que soit évité le contact +impur…</p> + +<p>— O Maître !…</p> + +<p>Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore +d’autres hommes, et encore, le front grave et l’œil +noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon Bou-Haousse. +J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant +ce spectacle n’était point risible en soi. Ma +bouche frémit soudain d’une impression toute contraire, +faite de défiance, et d’une crainte inconnue, +et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute +j’aurais pleuré.</p> + +<p>— O Maître ! ô Maître !…</p> + +<p>O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître +des vouloirs, Maître des petites ou grandes richesses, +Maître des bienfaits ou des crimes.</p> + +<p>— O Maître… Nous t’adorons… O Maître.</p> + +<hr> + + +<p>Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux +presque, la foi des foules se déchaîna l’après-midi +en indicibles emportements.</p> + +<p>Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le +Sahara d’automne. Il flamboyait implacable, excitateur +des ivresses et des folies ardentes ; et de +l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence +qui se ruait ici, devant les murailles — puisque ni +places, ni cours, ni même l’oasis ne pouvaient contenir +la masse de ces croyants.</p> + +<p>— Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera +forcé de les bénir dehors.</p> + +<p>Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède +et stérile. C’était le cadre pour cette crise où se pâmait +l’amour des khouan.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O Bonté de Dieu !</div> +<div class="verse">O Pôle de Dieu !</div> +<div class="verse">O Prodige de Dieu !</div> +<div class="verse">O Merveille de Dieu !</div> +</div> + +</div> +<p>Les mains se levaient implorantes vers la poterne +du Sud par où, disait-on, peut-être <i>Il</i> allait sortir… +Les yeux se fixaient, déjà déviés sous l’extase +proche…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O Sultan saint !</div> +<div class="verse">O Père des étendards !</div> +<div class="verse">O Foudroyeur des Infidèles !</div> +<div class="verse">O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière, avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad !…</div> +</div> + +</div> +<p>Une voix jeta, suraiguë :</p> + +<p>— Le sabre du Prophète arme son bras !…</p> + +<p>Et les milliers de voix répétèrent cette louange, +grisées d’amour, éperdues de ferveur adorante. Et +tout à coup, des premières jusqu’aux dernières, +elles s’unirent en une autre clameur rauque qui +grossit, qui monta, qui rugit vers le ciel :</p> + +<p>« <i>Houa ! Houa !!</i>… Lui ! Lui !… »</p> + +<p>Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant, +qui se jetait à terre sous les semelles sacrées, et +qui baisait hystériquement les vêtements du grand +chériff, ces blanches draperies de pure et fine laine. +Lui ! Lui !!… Le Miracle ! La Baraka sainte incarnée ! +Le Sauveur des embarrassés ! Le Sanctifiant +des sanctifiés !</p> + +<p>« <i>Houa ! Houa !!</i>… Lui ! Lui !!… »</p> + +<p>Lui !!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…</p> + +<hr> + + +<p><i>Il</i> fit un geste — et la tempête de cris s’apaisa. +Ce fut d’une prodigieuse soudaineté.</p> + +<p>— Silence ! <i>Il</i> va parler ! Silence ! <i>Eskout !</i> Liez +la bouche de vos chameaux !</p> + +<p>Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on +« entendait », plus impressionnant que l’agitation +et le tumulte, s’avança lentement vers une petite +éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti +le suivaient, processionnellement, sphinx +mouvants et hiératiques — et le cheikh des tolbas, +et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul +il monta sur la butte, seul au-dessus des siens, +porteur de la <i>baraka</i> sainte — seul au-dessus de +ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus loin — seul +au-dessus des corps et des âmes. Et le <i>moudden</i> +de la mosquée se mit à chanter l’appel à la +prière, cette mélopée qui supplie en notes de tendresse +plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le +Maître de tous étendit la main :</p> + +<p>— O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est +l’heure ! Implorons Allah…</p> + +<p>Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le +visage au sol. La prière muette dura, dura… Le +soleil brûlait, le vent soufflait, le silence planait. +Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux, +apparaissait un coin de l’humble grotte d’où +vinrent tant d’amour et tant de domination…</p> + +<hr> + + +<p>J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite +sur « l’aumône » nécessaire ; mosaïque de passages +du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et d’exhortations +personnelles du grand chériff Sid’Amar — spectacle +prononcé, détaillé, joué, mimé noblement +par lui, orateur incomparable.</p> + +<p>Mais mon oreille conserve encore <i>ses</i> paroles de +persuasion et de force. Et mes yeux voient encore +<i>sa</i> silhouette magnifique, si noble, si blanche sur +le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les +très humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage… +Et j’ai senti son orgueil, atteignant l’extrême +volupté dont certains pourraient mourir — cet +orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu +les malédictions bibliques dirigées contre Lucifer.</p> + +<p>Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le +dieu. Chacun buvait ses paroles, ainsi qu’on boit +au puits du Désert après six jours de marche. +Chacun avait présents les miracles admirables — dont +la tradition se transmet des rivages de la +Caspienne jusqu’à ceux de la mer des Atlantes, et +du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien.</p> + +<blockquote> +<p>O frères du tapis ! ô frères de la Voie !</p> + +<p>Au nom du Clément et du Miséricordieux !</p> + +<p>Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le +meilleur défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses +bienfaits sont innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient +de lui et tout retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos +aumônes. Et il vous rendra tout : les prières septante-sept fois, +les bonnes actions cent fois septante-sept fois, et les aumônes +mille fois septante-sept fois ! Les béatitudes de ceux dont la +main aura été grande ouverte seront infinies, ô frères de la +Voie ! Mais, je le sais, il y en a parmi les nomades qui laissent +entrer l’erreur dans leur esprit. Ils regardent la ziara comme +une contribution terrestre. C’est là un péché sans bornes ! +De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait tout et +connaît tout. Qu’êtes-vous donc ? Que voulez-vous ? Qu’espérez-vous, +pour ne point dépenser vos biens périssables dans +le sentier du Tout-Puissant ? O frères du tapis, ô croyants, +donnez l’aumône des biens que Dieu vous a répartis !</p> + +<p>Vous apportez la <i>ziara</i>. C’est votre devoir moral, votre +devoir strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur +divine. Dieu est riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un +d’entre vous désire une grâce particulière, supplémentaire, +ne sent-il pas qu’il doit offrir une aumône supplémentaire ? +Un enfant même comprend ceci.</p> + +<p>Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner, +parce que l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes. +L’indulgence du Seigneur descend sur ceux qui +sacrifient de leur aisance et sur ceux qui sacrifient de leur +gêne. <i>Il</i> les purifie. <i>Il</i> est le Généreux. <i>Il</i> est le Clairvoyant.</p> + +<p>Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez +quelques fragments de la Divine Parole, celle que chaque +musulman devrait avoir gravée dans le cœur en traits brûlés +au feu — celle que reçut de l’ange Djébril Notre-Seigneur +Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous les siens !) :</p> + +<p>Au nom du Clément et du Miséricordieux !</p> + +<p>Dieu a dit :</p> + +<p>J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand +elle le suit de près : celui qui a son âme pure sera l’heureux ; +celui qui la laisse se corrompre sera le maudit…</p> + +<p>Dieu a dit :</p> + +<p>J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux +pour toi que la vie présente, et les biens futurs valent mieux +que les biens présents…</p> + +<p>Dieu a dit :</p> + +<p>J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile : celui qui +donne et qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là +nous rendrons facile la route du bonheur…</p> + +<p>Dieu a dit :</p> + +<p>J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille +à sa perte ; mais j’excepterai ceux qui croient et dont +les doigts sont prompts à donner…</p> + +<p>Dieu a dit :</p> + +<p>J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores : quand +pour éprouver l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme +s’écrie : « Le Seigneur m’a témoigné des égards ! » Mais quand +pour éprouver l’homme je lui mesure mes dons, l’homme +s’écrie : « Le Seigneur me fait un affront ! » Et ses doigts +méchants cessent de préparer l’aumône…</p> + +<p>Dieu a dit sur le même sujet :</p> + +<p>J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font +voler la poussière sous leurs pas : en vérité, l’homme est ingrat +envers son Seigneur, et certes il le voit lui-même…</p> + +<p>Dieu a dit encore :</p> + +<p>J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix : j’avais créé +l’homme de la plus belle façon, et pour être heureux ; mais +je le précipiterai au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui +qui donnera et fera le bien !…</p> + +<p>O frères du tapis ! ô frères de la Voie ! je pourrais longtemps +vous instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur +nous a enseigné :</p> + +<p>Au nom du Clément et du Miséricordieux !</p> + +<p>Dis :</p> + +<p>Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de +Dieu, la mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même +nous y emploierions une autre mer pareille.</p> +</blockquote> + +<p>Je ne puis, hélas ! en ces mots traduits, mettre +l’accent de la belle voix sonore, le frémissement +des fidèles, ni l’auguste splendeur du décor. Cependant +j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle.</p> + +<p>Et je me félicite, maintenant, d’avoir « vu » +ceci… d’avoir entendu ce que nul autre Européen +de ma caste n’a jamais entendu encore — car les +rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser +en ces parages religieux y sont confinés entre +leur truelle et leur mortier. Ils n’éprouveraient +peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit +malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales +demandes de fonds vint la « grande +prière » annuelle, « l’invocation » clamée une fois +l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son +élan vers les Cieux.</p> + +<p>Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur +sa butte de sable… Son geste était large et splendide, +magnifiant son appel en haut. Preneur de +volontés… preneur d’âmes…</p> + +<p>Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes — tous +les khouan, tous les frères. Et Si-Kaddour, +à mon côté, les soupirait aussi, telles des +secousses de spasme. Et tous étaient éperdus ; +tous éprouvaient, jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance +d’adoration…</p> + +<blockquote> +<p>O Dieu, Père de l’Univers !</p> + +<p>Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point +passer sur le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne, +ô Dieu ! Pardonne, ô Puissant ! Tout retourne à toi, ô Dieu +qui accorde la Victoire !</p> + +<p>Sois exalté, ô Dieu le plus élevé !</p> + +<p>Sois exalté ! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites !</p> + +<p>Sois exalté ! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites !</p> + +<p>Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu !</p> + +<p>Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions +à toi !</p> + +<p>Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad !</p> + +<p>Et ses fils ont la Lumière ! Ils me montrent la Voie ! Ils +sont comme des rois, des prophètes !</p> + +<p>Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera ! +Qui les verra guérira ! Qui viendra vers eux boira l’eau de +la source, ô Dieu immuable, ô Dieu, ô Dieu !</p> + +<p>O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi !</p> + +<p>Guéris celui qui souffre !</p> + +<p>Éclaire nos cœurs !</p> + +<p>Purifie nos âmes !</p> + +<p>Donne-nous de ta science !</p> + +<p>Abreuve-nous de l’eau inconnue !</p> + +<p>Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave !</p> + +<p>O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît !</p> + +<p>O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer +pour t’aimer ! Consume-le d’amour avant que le soleil ne +parte !</p> + +<p>O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint +de Dieu !</p> + +<p>Sois exalté !</p> + +<p>Sois exalté !</p> + +<p>Sois exalté !</p> + +<p>Sois exalté ! ô Dieu, ô Dieu !…</p> +</blockquote> + +<p>Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit +les fauves du nord d’Afrique en amour au fond +d’une forêt. Et les cris rauques se croisaient, +s’élevaient plaintivement, sombraient dans un +râle. Pour beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite +des pèlerinages, crise sensuelle qui renverse +l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme +évanoui.</p> + +<p>« O Dieu ! ô Dieu ! ô Dieu !… »</p> + +<p>Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle +ne soit générale, devait se recevoir la grande bénédiction +du Maître, par quoi vient aux disciples +une parcelle de la <i>baraka</i>, et qu’on remporte précieusement +à ceux « dont les pieds sont restés +là-bas »…</p> + +<p>Le temps pressait.</p> + +<p>« O Dieu ! ô Dieu !… »</p> + +<p>Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage +du soleil baissant, les galvanisa brusquement +d’un <i lang="la" xml:lang="la">sursum corda</i>.</p> + +<p>— <i>O frères du tapis ! Élargissez vos âmes !… +Adorez le Seigneur autant que les sables sont +étendus !</i>…</p> + +<p>Et les sables s’étendaient dans une magique +gloire pourprée. Et cette religion devenait ce +qu’elle est, la religion des espaces cruels. L’astre du +jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa +tout entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et +les têtes pâles des rebelles, des Beni-Mezreug +d’hier, alignées sur les créneaux…</p> + +<p>Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la +<i>baraka</i> suprême, la bénédiction :</p> + +<blockquote> +<p>Je bénis les malades, qu’ils soient guéris !</p> + +<p>Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés !</p> + +<p>Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi +demeure entière !</p> + +<p>Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les +orges de vos oasis et les petits de vos chamelles !</p> + +<p>Je bénis vos biens ! Je bénis votre sang !</p> + +<p>Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins !</p> +</blockquote> + +<p>A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et +des corps prostrés se relevèrent, pour s’élancer, +ruisselants de larmes farouches.</p> + +<p>— Et moi, Sidi ? Et moi ?… Et moi ?…</p> + +<p>Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination +pareille à celle de nos magnétiseurs.</p> + +<p>— O pèlerins, soyez en paix ! La baraka est pour +tous et pour chacun !</p> + +<p>Et sa main restait levée, sa main qui les possédait, +sa main de Maître tenant en bride tous les +Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa retomber — et +les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres +en rut, comme voulus par <i>lui</i> — et ce fut l’ultime +folie, l’extase déchaînée, les ivresses, les délires, +l’apothéose de Mozafrane parmi la démence voluptueuse, +parmi les magnificences du couchant de +rubis et d’or.</p> + +<hr> + + +<p>Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques +d’Islam, porter à travers l’Afrique et l’Asie +<i>ce qu’on leur aura dit de porter</i> : des pardons pour +les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme +autre que la leur animera leurs courages.</p> + +<p>Ils repartiront.</p> + +<p>Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu +de temps (car il est minuit)…</p> + +<p>Dans cinq heures.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXXIX</h2> + + +<p class="date"><i>Bir-ed-Dib</i> (puits du Chacal), 17 novembre.</p> + +<p>Me voilà sous la tente, et ce soir de première +étape me trouve encore mal apaisé. Nous campons +à Bir-ed-Dib. C’est un lieu sauvage et morne, privé +des beautés habituelles du Désert — pas très loin +de Mozafrane que mes yeux ont cessé de voir et ne +reverront sans doute jamais plus.</p> + +<p>Il y a de l’arrachement dans ces adieux définitifs. +Je laisse des lambeaux de mon être aux buissons +de <i>r’tem</i>, aux broussailles épineuses. L’Islam a +soufflé sur moi, destructeur d’énergie, sans me +donner la calme quiétude.</p> + +<p>Pourtant ce matin, au moment du boute-selle, +les vœux des esclaves me souhaitèrent le bonheur +le plus éminent. Puis l’on versa quatre tasses de +thé sur les sabots de ma bête, comme panacée de chance +et de réussite.</p> + +<p>— Adieu, Sidi ! <i>Beslama !</i>… Avec la paix !…</p> + +<p>Nous étions prêts, rassemblant nos rênes, ceux +qui partent et ceux qui venaient par courtoisie jusqu’à +la dune d’El-Hadjirat — car les Djazerti et +leur suite ont tenu, malgré ce dérangement dès +l’aube, à me prodiguer les honneurs d’une « reconduite » +pompeuse en vêtements neufs et harnais +brodés de pierreries.</p> + +<p>— En avant !… <i>Emchi !</i>…</p> + +<p>Nous chevauchions lentement, à cause des lourds +chameaux de mon groupe de pèlerins qui suivaient, +respectueux, par derrière. Le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek +m’exprima surabondamment +l’excès de sa sympathie.</p> + +<p>— Ya Sidi, par la koubba, nous te regardions +« comme de nous » !</p> + +<p>Et Si-Hassan-ben-Ali, l’élégant khodjah-chef, +exhalait sa vive douleur de me perdre si tôt, si +tôt.</p> + +<p>— … Mais puisque tu <i>dois</i> nous fuir, ô Sidi, +nous nous résignerons, retenant nos pleurs. Nous +prononcerons le <i>mektoub</i>. Nous songerons qu’Allah +le voulut. Hélas, Sidi, la destinée de chacun est un +oiseau attaché au cou, et qui ne peut voler librement.</p> + +<p>Émotions de crocodiles… Mais, librement ou non, +nous arrivions à la dune de la séparation où l’on +met pied à terre pour échanger les cérémonies et +les paroles qu’il faut. Le grand chériff, négligemment, +me demanda d’emporter en ma <i>djébira</i> +quelques lettres…</p> + +<p>— Elles sont écrites par ton serviteur de sa +propre main périssable. Tu les donnerais, inch’ +Allah, accompagnées des saluts d’usage, à celui qui +dirige Ouargla ; à celui qui, habitant Alger, dirige +la plus grande portion de vos pays soumis ; et cette +troisième, à celui qui dirige la France. Tu consens, +ô Sidi ?… Je t’en garderai, <i>idri Allah</i>, une reconnaissance +plus énorme que les montagnes touchant +le ciel — plus profonde que le fond des plus profondes +mers…</p> + +<p>Par-dessus ce discours, le grand chérif m’embrassa. +Ses yeux <i>désiraient</i> je ne sais quoi du <i>baïlek</i> +français, comme un chamelier de vingt ans désire +les trésors secrets d’une belle femme. Et du coup +me voilà sûr, ou à peu près, d’atteindre nos postes +sain et sauf. On a dû faire circuler des ordres commandant +le respect, détruisant même au besoin les +injonctions d’autres précédents ordres.</p> + +<p>Il fallait achever. Nous subissions tous la dépression +particulière aux lendemains de fête, fût-ce de +fête religieuse seulement. Mais, pour las qu’il parût +des efforts écrasants de la veille, le grand chériff +se redressa, très noble, et retrouva l’un de ses +gestes de puissance et de beauté :</p> + +<p>— Que les amitiés de l’heure présente, inch’ Allah, +durent dans le temps !</p> + +<p>Et tous répondirent, même les Djazerti glacés :</p> + +<p>— Qu’elles durent, au nom du Clément et du +Miséricordieux !</p> + +<p>Souhait fort habile, ne précisant rien, mais enfin +souhait. Seul mon pauvre taleb, mon vieux compagnon +Si-Kaddour, ne joignit pas sa voix à ce concert +unanime. Sa vieille bouche tremblait sous sa +vieille barbe broussailleuse. Alors il me tourna le +dos, et contempla quelque chose à l’horizon, très +au loin…</p> + +<hr> + + +<p>Le soleil a parcouru, depuis, sa route journalière. +Notre campement s’endort parmi les vastes obscurités. +Je me mélancolise trop, dans ce noir maussade, +gardé par des pèlerins harassés et par deux +feux de drinn, qui vont baissant. Et tout autour de +nous l’étendue, cachée par le voile des ténèbres — et +pas un cri d’insecte — et pas un frisson de +plante — seulement l’angoisse du silence, le tragique +repos du Désert.</p> + +<p>Je n’entendrai pas, cette nuit, le mot qu’échangeaient +les sentinelles des murailles :</p> + +<p>— O croyants, veillez !</p> + +<p>Je n’écouterai pas le chant du <i>moudden</i> au sommet +de la koubba sainte… Et quand le vent soufflera, +deux heures avant l’aurore, il n’agitera pas, +près de ma fenêtre, les longs panaches des djérids. +Il ne m’apportera point ce parfum des jardins, avec +toutes sortes d’odeurs d’encens. C’est le départ tant +souhaité, et dont je souffre : l’aurais-je cru ? Invisible +derrière l’ombre de la nuit et de la distance, +Mozafrane réapparaît — me hante, me fait oublier +la mauvaise clarté jaune de cette bougie qui +vacille tandis que je me penche sur mes cahiers +rassemblés…</p> + +<p>Étais-je capable de la montrer, cette zaouïa +trafiquante et mystique, dans son extrême complication — si +falote, si puérile, si incohérente, si +violente à la fois ? J’ai souvent pensé, durant mes +loisirs des soirs d’automne, lorsque la brise saharienne +soupirait entre les palmiers, j’ai souvent +pensé à recommencer mon grimoire sur un plan +plus clair, à mettre quelque essai d’ordre et de logique +parmi ce fatras. Mais ensuite je changeai +d’avis. Je l’ai laissé tel quel ; et demain, en recommençant +les chargements — quotidien travail de +Sisyphe — je l’enfermerai sans plus au fond d’une +cantine.</p> + +<p>Oui, toute étude méthodique serait <i>fausse</i>… Elle +porterait, à travers les idées de ces cerveaux sahariens, +chaudes et sombres comme une sieste dans +l’obscurité des abris fermés, je ne sais quelle flamme +européenne, aussi mal « de la contrée » que la lampe +astrale du salon chériffien, ou que les orchestrions +jouant la <i>Mascotte</i>.</p> + +<p>Seule la confusion de mes barbouillages, jetés au +jour le jour sur des feuillets d’occasion, saura peut-être +donner un peu — <i>un peu</i> — l’impression de la réalité +vécue, tellement enchevêtrée et diverse… Seule +elle pourra mettre à leur réel plan les silhouettes +véridiques, les attendrissements de Si-Kaddour, +les patelins manèges du khodjah, les cabrioles des +négros, la tranquillité des coupeurs de têtes, le prestige +de l’« Ordre » merveilleux, la continuelle menace +de troubles et d’insécurité. Entrée de clowns +souriants et graves, de fantoches perfides et dangereux, +et, tout au-dessus, non pas un homme, mais +une autorité planante, latente, ambiante, qui s’incarne +d’homme en homme — pour de Mozafrane +régir tant de millions d’autres hommes :</p> + +<p class="ugap">La « bénédiction », la <i>baraka</i> des Djazerti.</p> + + +<p class="date">Zoubïa (Figuig), mars 1901.<br> +Aïn-Soltan, février 1902.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">NOTES<br> +<span class="xsmall">ET</span><br> +DOCUMENTS</h2> + + +<p class="left40 small i">Ces notes documentaires ont +paru, plus développées, dans la +revue “<i>Minerva</i>”, n<sup>o</sup> de juin et +juillet 1902.</p> + + + + +<h3>(1)<br> +DE QUELQUES ORDRES EXISTANTS</h3> + + +<p>On compte environ quarante-cinq ordres musulmans +d’une certaine force, parmi lesquels huit ou dix noms +brillent comme des étoiles de première grandeur ; et ces +quarante-cinq ordres sont entourés d’une quantité de +petites confréries, d’un maraboutisme plus ou moins +terne, aussi difficile à reconnaître et à classer que les éléments +d’une nébuleuse. Mais la nébuleuse existe pourtant.</p> + +<p>A quoi bon tenter ici sa nomenclature fatigante ? Il +faut se borner à quelques-uns des titres barbares qui +dérivent parfois du nom de la zaouïa-mère, ou de celui +d’un objet matériel et symbolique, comme chez les +Moukhalïa<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, francs-tireurs du désert, presque disparus +aujourd’hui. Mais ils rappellent le plus souvent ce +« fondateur », ce saint dont les fils pleins d’orgueil +feignent l’humilité dans quelques oraisons publiques :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De <i>moukhala</i>, fusil.</p> +</div> +<p>« O Dieu, redresse-moi et permets-moi de redresser ! +O Dieu, guide-moi et permets-moi de guider ! »</p> + +<p>Mais tant de modestie voulue ne peut cacher l’immense +satisfaction d’hommes presque divinisés par +l’adoration de leurs disciples — leurs disciples qui n’ont +plus, selon le serment, « qu’un morceau de l’âme chériffienne +en place de la leur ».</p> + +<p>Les chériffs, les soufis… distributeurs des jouissances +et possesseurs des volontés : ceux dont les conseils sont +doux et les promesses affolantes :</p> + +<p>« Approche-toi de ton Maître : comme tu bois près du +puits, tu boiras entre ses deux mains l’ivresse divine<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Instructions de l’« ordre » des Aroussïa-Selamïa.</p> +</div> +<p>Ils sont, ces <i>ouali</i>, ces saints, les « marchands de +bonheur » que souhaitait l’un des nôtres, esprit délicieux +du temps qui s’en va. Contre un peu de viles richesses, +ils rendent de la joie présente, des délices immédiates, +porte entr’ouverte sur les délices futures qui ne passeront +pas.</p> + +<p>Ils sont les « donneurs » par excellence, les « dispensateurs ». +Ils tiennent au bout de leurs dix doigts tout +ce qui touche à la vie et tout ce qui rachète la mort…</p> + +<hr> + + +<p>Le Nord algérien, tout autant que le Sud, se livre +à l’influence des mystiques (il s’agit ici, bien entendu, +de l’élément indigène). Mais une seule confrérie très +importante a ses zaouïas-mères dans ces régions : celle +des Rahmanïa, célèbres par l’ubiquité posthume de leur +premier cheikh, dont le corps <i>entier</i> repose dans deux +pays à la fois, grand miracle évidemment, et grâce auquel +deux maisons directrices se partagent les hautes +prérogatives : une près de chaque tombeau.</p> + +<p>En dehors des Rahmanïa, nos Arabes septentrionaux +prennent leur <i>dikhr</i> tantôt de petites congrégations +locales, innombrables dans les montagnes surtout, tantôt — et +en même temps au besoin — des ordres sahariens<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, +tripolitains ou marocains : tels nous trouvons, +dans la province d’Oran et jusque dans celle d’Alger, les +Taïbïa. Ils sont extrêmement connus, de par leur quantité +considérable et le prestige de leur directeur, ces +<i>khouan</i> fidèles et dévoués de Moulay-Taïeb, le fameux +chériff d’Ouazzan (Maroc)<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Je classe comme ordre africain celui des <i>Khadrïa</i>, bien qu’il +ait son origine à Bagdad ; mais ses branches de l’Algérie-Sud et de +Tunisie ont une existence propre, presque détachée du tronc primitif.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le chef de cet « ordre » épousa une très intelligente Anglaise, +dont l’influence se fit sentir de façon évidente en divers cas.</p> +</div> +<p>L’origine marocaine est commune à beaucoup d’autres +ordres. Par exemple les Hansalïa, dont l’association fut +fondée par le Marocain Saïd-ben-Yousef-el-Hansali, et +dont la province de Constantine est celle qui renferme +le plus d’adeptes. Par exemple aussi les Chabbïa du +Sahel tunisien. Par exemple encore les Ammarïa, jongleurs +plus modérés que les Aïssaoua, et qui, priant +selon les maximes de Sidi-Ammar-bou-Senna, grand +saint marocain venu jadis vers des terres plus douces, +progressent actuellement en Tripolitaine, en Tunisie et +en Algérie de si inquiétante façon.</p> + +<p>On le voit : de l’âpre Moghreb, de ces montagnes +sévères qui forment le « coin » de la Méditerranée et de +l’Atlantique, le mysticisme se propage, cherchant à combattre +l’Infidèle et à galvaniser le zèle des « frères » dans +les contrées plus voisines du Levant poétique, dans les +terres du Fedjeur…</p> + +<p>Quant aux ordres qui sont du Sud par leur influence +immédiate (sans compter l’immense et lointain pouvoir +qu’ils peuvent ailleurs exercer), j’en choisirai sept ou +huit, les plus réputés, ces étoiles de première grandeur +dont nous parlions tout à l’heure — astres qui projettent +souvent plus de feu sombre que de vraie lumière, plus +de grise et rouge superstition que de blanche clarté.</p> + +<p>Ce seront, si l’on y consent :</p> + +<p>Les Khadrïa, les Cheikhïa, les Amamïa, les Derkaoua, +les Bakkaïa, les Selamïa, les Tidjanïa, les Snoussïa.</p> + +<p>Et chacun de ces groupements formera le sujet d’une +note, paragraphe sommaire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(2)<br> +KHADRIA</h3> + + +<p>Voici le type d’une très ancienne association de soufistes. +Et quand le chériff Sid’Mahdi-ed-Dine-Abou-Mohammed-Abd-el-Khader-ed-Djilani +vivait dans la méditation +(471-561 de l’hégire — années 1079-1166 après +Jésus-Christ), peut-être ne prévoyait-il pas l’extension +prodigieuse de son ordre mystique, ni qu’une telle +abondance de fils spirituels lui viendrait au cours des +siècles dans l’Inde inquiétante, dans l’Arabie sauvage, +dans le rude Turkestan, ni dans les sables africains.</p> + +<p>Il y a peu d’années, ces âmes de Khadrïa d’Afrique +furent partagées entre les neuf enfants mâles du cheikh +Brahim, qui de Tunisie avait fermement régné sur les +disciples du continent noir. Et c’était l’un des « neuf +enfants », ce naïb d’Ouargla, Si-Mohammed-Taïeb, tué +dans nos rangs à Timimoun. Un de ses frères, Si-El-Hachemi, +dirige nos sujets Khadrïa du Souf. L’aîné, +Si-Mohammed-ben-Brahim, est cheikh de la zaouïa-mère +de Nefta<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Et plus de trente-cinq zaouïas-succursales +s’élèvent sur le seul territoire d’Algérie, sans compter +le Touat. Qu’on suppute le nombre considérable d’autres +zaouïas au Soudan français, au Baghirmi, au Sénégal, +lesquelles sont en communication avec les établissements +Khadrïa de Tripolitaine et du Maroc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Sahara tunisien.</p> +</div> +<p>Cependant, cet ordre n’est point parmi ceux qui se +montrent hostiles. Ses directeurs semblent même chercher +notre alliance étroite. Les doctrines y sont, par +comparaison, peu guerrières, et l’ardeur de l’Islam s’y +enveloppe d’une sorte de douceur prenante, dont on +peut être illusionné…</p> + +<p>Aucune confrérie, si ce n’est celle des Cheikhïa, n’est +plus fertile en légendes dorées, aucune n’a des sous-groupes +spirituels aussi connus, par exemple celui des +Aïssaoua, mystiques cataleptiques, dont il ne faudrait +pas cependant confondre la bonne foi, les danses sacrées +et l’insensibilisation extatique avec le charlatanisme de +ces bandes grimaçantes, qui viennent exploiter la curiosité +des touristes, à Tunis, à Biskra ou ailleurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(3)<br> +CHEIKHIA</h3> + + +<p>Les Oulad-Sidi-Cheikh guerriers, dont la gloire +saharienne subit une éclipse depuis les dernières périodes +politiques, forment avec leurs disciples religieux +la confrérie des Cheikhïa. Il y a donc parmi eux les +membres nobles, issus des dix-huit fils du fondateur +vénéré (le cheikh Abd-el-Khader-ben-Mohammed) et qui +composent aujourd’hui des tribus entières. Il y a aussi +d’autres membres, issus des anciens esclaves affranchis +par le premier chériff, formant une sorte d’aristocratie +secondaire, toute de sacristie et d’intendance. A ces +derniers l’entretien matériel (et certains bénéfices) des +richesses et revenus donnés par tous les autres, par la +masse, par les simples fidèles qui n’eurent jamais à +enrichir plus nombreuse postérité de <i>m’raboth</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir <a href="#note-10">note 10</a>.</p> +</div> +<p>La <i>baraka</i> de la confrérie, on le conçoit, ne s’incarne +successivement que dans <i>un seul</i> ; mais elle dut choisir +parmi beaucoup, et cela produisit, au cours des siècles, +de vifs tiraillements — des scissions — des vengeances. +L’organisation de cette confrérie avait, jusqu’en ces +temps derniers, quelque chose de féodal et de turbulent, +compliqué d’une rapacité peu ordinaire, bien que de +beau geste. Ces « qualités » mêlées expliquent les ambitions, +les promesses, les trahisons, les révoltes dont +nous eûmes à souffrir pendant trente ans de la part des +Oulad-Sidi-Cheikh, si célèbres parmi les Français qui +firent campagne dans la province d’Oran.</p> + +<p>C’est dans cette même province qu’à l’heure actuelle +les Oulad-Sidi-Cheikh ont encore le plus de disciples. +Ils en possèdent aussi près d’Ouargla, et au Touat, au +Tafilalet, au Soudan, au Maroc. Mais l’influence religieuse +a décru avec l’influence politique, et leurs allures +grandioses sont surtout celles d’oiseaux de proie vaincus.</p> + +<p>A peine oserai-je répéter ici la légende tellement +redite dont l’ancien Maître et fondateur des Cheikhïa prit +jadis son nom. Cependant la voici résumée :</p> + +<p>Un jour, une femme d’El-Abiod, ayant vu son enfant +choir dans un puits, clame éperdue : « Sauve-le, ô grand +Sidi-Abd-el-Khader ! » A l’appel de cette pauvre mère, +deux saints se mettent en mouvement : le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, +lequel se promenait pas +bien loin, et Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, qui sut +s’arracher subitement au repos de la tombe où il dormait +à Bagdad depuis plusieurs siècles. Quoi d’étonnant +si ce long voyage à travers l’espace le mit un peu +en retard ? Lorsqu’il arriva près du puits, le miracle était +déjà fait : le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, +soufi local et contemporain, venait de ressusciter l’enfant. +Ce fut ce jour-là que, bourru, le saint de Bagdad dit au +saint d’El-Abiod (d’ailleurs bon disciple de sa doctrine) : +« Ces confusions sont désagréables ; désormais tu ne t’appelleras +plus Abd-el-Khader-ben-Mohammed, mais seulement +Sidi-Cheikh. »</p> + +<p>Et ce fut ainsi.</p> + +<p>Et peut-être y pourrions-nous trouver un symbole : de +même que les saints soufis obéissent les uns aux autres, +de même les confréries ne se désobéissent point, surtout +lorsqu’une question d’intérêt général est en jeu — par +exemple l’opposition aux Roumis, soit ouverte ou soit +secrète…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(4)<br> +AMAMIA</h3> + + +<p>Bou-Amama, chef de cette confrérie, est un parent des +Oulad-Sidi-Cheikh. Mais, promoteur d’une scission jadis +sans grande importance, il est devenu peu à peu redoutable, +et beaucoup plus que ses cousins ou neveux. Il a des +fidèles jusqu’aux rivages de la Méditerranée, jusqu’au +lointain Niger. Il reçoit la <i>ziara</i> de nos sujets<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> du Gourara, +du Touat, et de nos ennemis les <i>Bérabers</i>, et de +ceux qui sont à la fois pour nous des sujets et des +ennemis, tels que les Beni-Guil, les Douï-Menïa, et toutes +ces peuplades (difficiles à pacifier) de la frontière marocaine. +On voit assez quels complexes moyens d’intrigues +se trouvent réunis dans ses vieilles mains ridées, dans +ses vieilles griffes de vautour ayant trop souvent goûté +le sang des cadavres français.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le mot <i>sujet</i> n’est pas tout à fait équitable, et devrait être ici +remplacé par <i>soumis</i>, puisque les indigènes ont leur droit civil et +social tout à fait à part.</p> +</div> +<p>Né au Figuig en 1840, il fut atteint d’épilepsie pendant +sa jeunesse, et, par ainsi, marqué du sceau divin. En 1875, +il s’installa dans l’oasis de Mogh’rar, non loin d’Aïn-Sefra. +Et, 1881 venu, il déchaîna l’insurrection dans tout +le Sud-Oranais avec une audace extraordinaire. Puis les +hautes montagnes du Figuig, ces cimes dentelées, déchiquetées, +ces murailles naturelles d’une forteresse qu’il +croyait inexpugnable, l’abritèrent derechef. Il planta ses +tentes près du tombeau de son père, au Hammam-Foukani.</p> + +<p>Je possède un très curieux dessin exécuté devant moi +par Si-Mohammed, neveu de Bou-Amama, et qui veut +représenter (avec des effets de perspective inattendus) la +<i>koubba</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> de l’ancêtre en question. Et comme le dessinateur +faisait surmonter l’édifice par un croissant gigantesque +plus grand que la coupole même (au lieu du +modeste ornement qui la couronne réellement, porté par +une tige analogue à celle du coq de nos clochers), je lui +signalai son exagération. Mais il me répondit, avec +autant de dignité que Bou-Amama en personne :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Monument à dôme.</p> +</div> +<p>— « Le croissant n’est jamais trop grand sur le tombeau +d’un <i>ouali</i> ! »</p> + +<p>Quant au <i>ouali</i> actuel, Bou-Amama, qui fuit, revient, +s’approche, s’éloigne, il a trouvé le plus ingénieux +« truc » pour dissimuler aux Roumis le nombre de ses +fidèles et se procurer des amis, même parmi ses rivaux. +Il remet bien à ses khouan son <i>dikhr</i>, le seul salutaire : +seulement il leur ordonne en même temps de porter au +cou, très en vue, non pas le chapelet propre à ce <i>dikhr</i> — ce +serait trop simple — mais le chapelet d’autres +ordres, auxquels les disciples Amamïa paient, de ce chef, +une légère redevance. Et ces confréries voisines deviennent +ainsi les obligées — dirons-nous les alliées ? — de +Bou-Amama.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(5)<br> +DERKAOUA</h3> + + +<p>Précisément les Derkaoua — ordre marocain combatif — forment +l’une des favorisées parmi les associations +que protège le rusé forban (c’est Bou-Amama que je +veux dire). Leur zaouïa-mère de Modaghrar (Tafilalet) +sert souvent de maison d’asile à ceux de nos ennemis +sahariens jugés trop compromettants par le vieux renard.</p> + +<p>Et peu à peu, pour ces causes et pour plusieurs autres, +les Derkaoua gagnent un terrain considérable. Ils ont +une dizaine de zaouïas succursales dans les parages +civilisés <i>de notre province d’Oran</i>… Ils ont des groupements +de fidèles dans nos nouvelles possessions de +l’Oued-Saoura, du Gourara, du Touat et du Tidikelt.</p> + +<p>Ce sont les plus frénétiques khouan de l’Afrique, ne +vivant que par l’idée de la Guerre Sainte, ne respirant +que la haine et la rébellion. Leurs pratiques hystériques, +leurs traditions, leur sauvagerie qui dédaigne (il faut le +reconnaître) les compromissions, font d’eux — joints aux +Amamïa — un clan plutôt adversaire, une menace dissimulée +à l’ouest et au sud-ouest du Sahara.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(6)<br> +BAKKAIA</h3> + + +<p>Nous avons ici une confrérie tout à fait saharienne, de +Sahara central même, dont le territoire d’action fut, +depuis trois siècles, les vastes espaces qui s’étendent du +Gourara et du Touat à Tombouktou, sur des sujets de +races variées, Arabes, Peuhls ou Touareg. Les Bakkaïa +possèdent des zaouïas dans la région d’Adrar ; ils en ont +trois à In-Salah, point principal du Tidikelt. Leurs doctrines +sont beaucoup moins guerrières que celles des +Derkaoua ; elles se rapprochent même de la douceur des +théories khadriennes, dont elles dérivent théologiquement. +L’extase chez eux est simpliste, et les jongleries +n’y sont pas rares : puérilités si bien assorties aux tendances +de races enfantines quoique rudes — ou parce +que rudes. Petits moyens qui peuvent donner de grands +résultats variés, selon que les Bakkaïa manœuvreront ou +ne manœuvreront pas contre nous.</p> + +<p>Les Bakkaïa ont eu pour premier maître le cheikh +Sidi-Omar-ben-Sid’Ahmed-el-Bakkaï, lequel leur enseigna +un dikhr où chaque prière est par 33, et qui s’accompagne +de nombreuses génuflexions triples (l’une en +face pour Dieu, celle de droite pour les anges « de +la droite », celle de gauche pour les anges « de la +gauche »). Le cheikh El-Bakkaï leur avait donné aussi +cette <i>oudifa</i> :</p> + +<blockquote> +<p>O mon Dieu, nous te louons ! Tu es grand ! Tu répands tes +grâces ! Compte-nous parmi ceux qui suivent la bonne voie, +et tiens-nous loin des dévoyés !</p> +</blockquote> + +<p>Les « dévoyés », ce sont les Infidèles, ce sont les Roumis +chrétiens. Cela se récitait en 1552, du temps du +cheikh El-Bakkaï — cela se récite encore aujourd’hui, +et d’autant mieux et d’autant plus fort qu’un drapeau +bleu, blanc et rouge flotte sur les casbahs du Touat, un +étendard impur dont les couleurs ne sont pas celles du +Prophète…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(7)<br> +SELAMIA</h3> + + +<p>Les Selamïa ou Aroussïa pratiquent également une +doctrine très entachée de jongleries. Mais d’autant plus +vifs s’accentuent leurs progrès, si rapides depuis quelques +années en Tunisie et en Algérie. Ils ne sont point Marocains, +ceux-ci, ni Touatiens. Leur maison-mère s’élève en +Tripolitaine, et c’est la grande et luxueuse et très célèbre +zaouïa de Zliten. Le fondateur de leur ordre, Sidi-Abd-es-Selam, +passait pour invulnérable tout comme Sidi-Aïssa, +le promoteur des Aïssaoua.</p> + +<p>Les doctrines et les prières de cette confrérie se +teintent de lyrisme :</p> + +<blockquote> +<p>« Heureux celui qui s’enivre en mon verre toujours +plein !… »</p> +</blockquote> + +<p>C’est l’avant-sensation des breuvages paradisiaques. +Tant de joies promises valent chaque année aux Selamïa +des disciples nouveaux, nombreux, jusqu’au Soudan, jusqu’au +Sénégal, jusqu’en Arabie. Ils dominent en notre +Tunisie. Ils s’infiltrent dans toute la province de Constantine, +et cette caste d’exorcistes, qu’on ignorait presque +il y a quinze ans, devient chaque jour davantage une +force avec laquelle il faut compter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(8)<br> +TIDJANIA</h3> + + +<p>Tandis que les doctrines grossières progressent, les enseignements +de mysticité plus haute semblent perdre du +terrain. Il en va ainsi pour la « Voie » des Tidjanïa — et +c’est dommage, car cet ordre est l’un de ceux ayant les +premiers cessé l’opposition à notre pouvoir. Il y eut bien, +dans son amitié, des défaillances. Mais il ne faut exiger +ni des institutions ni des hommes, ni des confréries ni +des chériffs plus qu’ils ne peuvent donner…</p> + +<p>Les Tidjanïa sont presque scindés en deux branches +rivales : celle que dirige la zaouïa de Temassine, près de +Touggourt, et celle d’Aïn-Mahdi, l’ancienne zaouïa-mère, +au pied du Djebel-Amour. Le saint fondateur de cet +ordre, Si-Ahmed-ben-Mohammed-ben-El-Mokhtar-ben-Salem-et-Tidjani, +naquit<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, chose assez rare, en la ville +bénie qu’avait bâtie, fortifiée déjà un autre saint de ses +ancêtres. Ses descendants ont transféré depuis peu d’années +leur résidence effective à Courdane, devenue +à son tour zaouïa-mère, non loin de l’aïeule trop vieillie. +Et c’est un véritable miracle de végétation, cette oasis +nouvelle qu’on a fait surgir en quelques saisons d’un +lieu sauvage, de triste stérilité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> En 1737 de J.-C.</p> +</div> +<p>Pendant nos célèbres luttes avec Abd-el-Khader, les +Tidjani de ce temps prirent le parti de la France conquérante, +et soutinrent en 1838, contre l’émir, un siège +demeuré célèbre dans tout le Sahara. C’est ensuite que +se produisirent les « remous » d’infidélité à notre cause. +Les deux héritiers de la <i>baraka</i> furent envoyés réfléchir à +Bordeaux vers 1870, et ceci leur permit de ne point prendre +part à l’insurrection indigène de 1871 — tellement peut +être heureux et de bonne coïncidence un exil. L’un de ces +jeunes gens, Si-Ahmed, prit pour femme une Française, +M<sup>lle</sup> Aurélie Picard ; il la ramena en 1872 à sa zaouïa d’Aïn-Mahdi ; +il sut la faire valoir aux yeux des fidèles, et lui +attribua — elle le méritait — la fondation du luxueux établissement +de Courdane. Depuis, M<sup>me</sup> Aurélie, ayant perdu +son mari, épousa le frère de celui-ci, Si-El-Bachir, chef +actuel des Tidjanïa. — Ce serait une étude peut-être intéressante, +mais débordant la place mesurée à ces pages, +que de chercher et de montrer quelle fut exactement la part +d’influence d’une de nos compatriotes, épouse légitime +d’un chériff.</p> + +<p>L’enseignement des Tidjanïa s’anime d’une flamme +assez claire et pure, malgré les complications inévitables +en Islam. Son inspiration, puisée jadis à Fès du Maroc, +est parfois guerrière, mais mitigée de sentiments exceptionnels +sur l’amour du prochain, dans lequel amour ses +dirigeants prétendent englober le Roumi lui-même…</p> + +<p>Une grande partie des Peuhls récitent le <i>dikhr</i> des +Tidjanïa.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(9)<br> +SNOUSSIA</h3> + + +<p>Certes, ici, l’influence française n’a pas pénétré : ce +sont pour nous les « pères de l’inimitié », selon la formule +arabe. J’ai mentionné leurs prières qui rappellent +beaucoup celles des Tidjanïa ; j’ai indiqué, également<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, +les circonstances en lesquelles leur ordre fut fondé par +Si-Mohammed-ben-Si-Ali-ben-Snoussi, vers 1813.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Voir l’<i>Avertissement</i> du présent ouvrage.</p> +</div> +<p>Ce cheikh mourut en 1839 ; mais il avait deux fils, Si-Mohammed-Chériff +et Cheikh-el-Mahdi. J’ajouterai que +ce dernier nom a causé bien des confusions, dans cette +région guerroyante, où le premier marabout venu prend +le titre de <i>Mahdi</i> (Messie). Les miracles accomplis par +Cheikh-el-Mahdi sont quotidiens, d’après ses fidèles. Il +repose en voyage sous une tente magique qui se déplace +selon ses vœux, espèce d’aérostat merveilleux sans aucun +danger de chutes mortelles, et dont la foi et la <i>baraka</i> +seraient les uniques moteurs. Sur les tapis de cette +tente, autre merveille plus aimable encore, les houris du +Paradis viennent en bande rendre visite au <i>ouali</i>. J’imagine +que ces houris ne parlent point arabe, puisque sur +leur poitrine sans défaut se trouve un écriteau disant : +« Ami de Dieu, fils de la Lumière, à toi nos faveurs ! »</p> + +<p>Il est difficile de prévoir si les Snoussïa continueront +l’apparence d’évolution qu’ils essayent depuis deux ou +trois ans du côté de la France, évolution n’empêchant +d’ailleurs pas, au besoin, le vol ou l’assassinat. Leur +zaouïa-mère de Koufra, dans les sables tripolitains, garde +son importance considérable, bien que le chériff l’abandonne +souvent pour des séjours au pays plus noir : car +c’est au centre de l’Afrique, autour du Tchad (sans +compter l’Asie Mineure et le Hedjaz d’Arabie) que +Cheikh-el-Mahdi compte ses fervents plus extasiés.</p> + +<p>Mais il a des adeptes secrets répandus à travers tout +le monde d’Islam ; il en a dans toute notre Algérie : +même une zaouïa snoussienne s’élève ostensiblement au +lieu de naissance de Si-Snoussi, à l’Hillil, entre Relizane +et Mostaganem…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="note-10">(10)<br> +DU MOT M’RABOTH</h3> + + +<p>On a parfois, en France, confondu les chériffs religieux +avec de simples marabouts vulgaires, analogues à ce +mendiant derviche, à ce multiforme « taleb sorcier » de qui +le haillonnement pittoresque amusa nos peintres, lors de +la conquête. Il avait en ce temps-là beaucoup de besogne, +ce <i>m’raboth</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Il pullulait, il devenait légion, pendant +ces années de pacification pénible : car il servait aux +insoumis de conseil, d’émissaire, d’espion et de négociateur — de +chef au besoin — et c’était, sans compter les +honneurs, de profitable besogne. Tel l’ont vu ceux qui +les premiers explorèrent ces parages. Tel il reparaîtrait +à l’occasion, mouche bourdonnante, réfugiée dans le nord +ou dans quelque oasis. Mais son actuelle influence est +piètre et s’exerce toute en dehors de celle des chériffs, +des grands maîtres de confréries sahariennes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>M’raboth</i>, ou marabout, peut se traduire par moine, ermite ; +littéralement, le mot signifie : « celui qui vit dans un <i>ribat</i> » — et +le <i>ribat</i> est un asile, un réduit.</p> + +<p>Par extension de sens, nos soldats nomment <i>marabouts</i> les coupoles +ou <i>koubbas</i> sous lesquelles est enseveli un marabout — et, +par une seconde extension, ils ont appelé marabouts les grandes +tentes rondes ressemblant, selon ceux, à des koubbas.</p> +</div> +<p>Le bas peuple arabe, en sa naïveté égalitaire, nomme +bien aussi <i>m’raboth</i> les chériffs vénérés. Mais ceux-ci +s’en plaignent et s’en dépitent, jugeant qu’on les ravale +ainsi au niveau d’un gardien de troupeaux de l’Erg, ou +d’un jardinier du Touat, ou d’un tailleur de gandouras +d’Ouargla, petit marabout de rencontre, végétant petitement +de petites aumônes gagnées par son petit savoir-faire, +lequel, en Afrique comme ailleurs, tient assez bien +lieu de savoir.</p> + +<p>Et le dédain des chériffs, expliquant ceci, devient +immense et plisse leur front dont les fines veines charrient +le sang même du Prophète. N’importe lequel d’entre +eux se trouve froissé (même si par politique il le cache) +lorsque la bêtise des humbles fidèles ou la légèreté des +Européens l’appelle marabout. — J’y insiste. Eux aussi, +les chériffs, y insistent à l’occasion : je me souviens que, +me trouvant un jour (février 1899) dans la grande zaouïa +ou maison-mère des Tidjanïa, mon inadvertance à ce +sujet fut douloureusement relevée par les membres de +cette lignée sainte. Comment ma langue avait-elle laissé +échapper ce qui constituait une telle « gaffe » saharienne ? +Je l’ignore. Mais je sais — et je <i>sentis</i> dès alors — que +l’égratignure à l’amour-propre devait être bien +cuisante pour qu’on fît à « l’hôte de Dieu » un reproche, +même amical.</p> + +<p>— Ne vois-tu pas, me dit-on, l’affront qui nous vient +de ce terme impropre, dont trop de musulmans nous +affligent aussi ? Excuse-nous… Tu ne peux nous confondre +avec ces marabouts, pauvres hères rencontrés sur +ta route…</p> + +<p>J’en avais rencontré, en effet : joueurs de viole dans +les cafés maures des ksour, empiriques guérissant les +ophtalmies ou la fièvre par des inscriptions sur des œufs, +ou même rentiers paisibles vivant des revenus de quelque +koubba. L’un de mes chameliers également se disait +<i>m’raboth</i>, l’ineffable va-nu-pieds Ben-Abdallah, fertile +en récits édifiants comme en ingénieux poèmes… Et je +compris que le rapprochement pouvait sembler peu flatteur +à qui manie des millions<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> d’âmes, du sein de +retraites agréablement opulentes, parmi les odeurs +d’encens, la joie des intrigues et la quiétude de la méditation ; — à +qui, méprisant le clergé des mosquées payé +par la France, le clergé<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> « fonctionnariste », se dit fils +et continuateur du <i>Ressoul</i> créa l’Islam.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Le terme de millions n’est pas ici une figure : on estime à plus +de cent soixante-dix millions (170.000.000) le nombre des <i>khouan</i> +ou affiliés des « ordres » religieux musulmans.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> A proprement parler, il y a des théologiens, des prédicants, +mais point de clergé et nul sacerdoce dans la religion d’Islam. Les +musulmans ont théoriquement, pour chef spirituel, le chériff de la +Mecque, et, pour chef temporel, le sultan de Constantinople. Mais +en Asie comme en Afrique les déserts de sables sont vastes et eux, +les officiels conducteurs d’âmes, sont très loin…</p> + +<p>Quant à la hiérarchie rituelle en Afrique française, à ce clergé qui +émarge à notre budget d’Algérie ou de Tunisie, imans, cadis, etc., +il reconnaît la première de ces autorités ; mais il ne peut guère +l’imposer, n’ayant pas lui-même d’influence. Il assiste donc aux +progrès des « ordres » particuliers. Il les redoute et les désavoue, +mais à voix baissée, car il est Arabe et prudent.</p> + +<p>Pour les tribus nomades, ce sont les plus instruits du douar qui +conduisent la prière en commun. Dès qu’un fidèle y sait déchiffrer +péniblement quelques sourates du Koran, on le déclare <i>taleb</i> +(savant), et très propre à catéchiser son entourage. Or, tous ces +talebs ou <i>tolba</i> sont affiliés aux confréries — tous.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3>(11)<br> +ZAOUIAS</h3> + + +<p>La zaouïa-mère, demeure des chériffs, s’étend plus ou +moins luxueuse, on le sait, près du tombeau du premier +« saint ». Le plus souvent, c’est dans une oasis — ou +mieux, l’établissement forme une oasis à soi seul, et ses +jardins sont vraiment, pour le fidèle plein d’admiration, un +symbole moral, une représentation physique des Célestes +Demeures, « parterres de joie », « maison de tranquillité ».</p> + +<blockquote> +<p>Annonce à ceux qui croient et pratiquent les bonnes +œuvres qu’ils auront des Jardins arrosés de courants d’eau…</p> + +<p class="sign"><i>Koran</i>, II, 23.</p> + +<p>… Des Jardins de délices,</p> + +<p>Où circuleront des jeunes gens…</p> + +<p>Avec des aiguières, des coupes, des gobelets remplis d’une +boisson limpide…</p> + +<p>Avec des fruits à leur goût…</p> + +<p class="sign"><i>Koran</i>, VI, 12-17-18-20.</p> +</blockquote> + +<p>Donc, près de ces jardins « où des sources vives +coulent éternellement » s’étendent les bâtiments, presque +toujours fortifiés, qui entourent la <i>koubba</i> dans laquelle +reposent les ancêtres : constructions allongées, cours à +galeries, à arcades, blanchies de chaux et, pour le pays, +bien entretenues. Le luxe des sculptures, des colonnes +de marbre, des faïences n’y est pas rare ; il donne l’impression +de ce qui dure au milieu de tout ce qui passe, +et de ce qui vit au milieu de tout ce qui meurt.</p> + +<p>Mais c’est une vie saharienne, insouciante, toujours un +peu délabrée ; et parfois c’est aussi la vie errante comme +celle du chériff Bou-Amama, chef de l’Ordre des Amamïa, +qui campe sous des tentes, lui, sa famille et son +personnel, et ne veut de monuments fixes que pour les +tombes de ses aïeux. Ceci permet au vieil oiseau de +proie les déplacements faciles et un peu plus de traîtrise +impunie, hélas !…</p> + +<p>Mais cependant, ce mode d’habitation volante reste +une exception rare, et l’on sait où les trouver, les saints, +les bénis d’Allah, les porteurs de l’Étincelle, les chériffs.</p> + +<p>On a pu voir, par le détail authentique de l’ouvrage +qui précède, quel monde grouillant et divers représente +la zaouïa-mère d’une grande confrérie. Les succursales +ont beaucoup moins d’importance, modestes <i>bordjs</i> ou +forteresses, école religieuse, sorte de séminaire où la +plupart du temps vivent une centaine d’étudiants, futurs +tolba. A peine s’y joint-il une école pour les jeunes +enfants des douars voisins, et un asile pour les voyageurs — et +un point de rencontre pour l’intrigue, pour +la menace, pour le crime permis par Allah : celui contre +le Roumi. D’autres fois c’est moins encore, dans les lieux +très désolés, très privés d’eau : un simple dôme, deux +ou trois chambres, un jardin avec dix palmiers, comme +à Temassinine, entre Ouargla et l’Aïr.</p> + +<p>Le bon accueil, en ces asiles, n’est pas rare, — mais +rare la franchise, même chez ceux qui se déclarent +« amis ». Une défiance y guette, même quand l’animosité +désarme, et, d’instinct, l’on y sent planer quelque chose +d’obscur, de violent, de patient qui vous enveloppe, vous +oppresse, vous berce à la fois, comme ces vapeurs de +musc et de benjoin chères à l’Islam. Je n’oublierai +jamais mon arrivée à l’une de ces zaouïas moyennes +(plutôt petite, préciserai-je), celle de Bour-N’gouça<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, +dans les sables. Il faisait la chaleur torride des soirs +d’été sahariens, quand la dune embrasée renvoie vers le +ciel cette ardeur qu’elle en reçut. La zaouïa se distinguait +mal dans l’ombre, et ses lignes hautes seulement +se profilaient sur « le manteau » de la nuit d’Allah : une +grande <i>koubba</i>, des bâtiments à étage, tout un ensemble +de constructions à côté des palmiers rabougris, qu’on +devinait parmi l’obscurité…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Au nord d’Ouargla. — Ordre des Khadrïa. — <i>Bour</i> désigne +ordinairement une sorte d’oasis sans irrigation.</p> +</div> +<p>— Le salut sur vous !</p> + +<p>— Sur vous le salut !</p> + +<p>Il y avait des chants pieux quelque part, un bourdonnement +de litanies derrière d’autres murs invisibles ; +mais nous, les hôtes, nous étions bloqués, avec une +prestesse bien curieuse, dans une aile sans fenêtre contenant +les chambres d’honneur. Un plafond bas, des +parois blanches, de longues, longues, longues pièces +nues et tristes. Et sur les duretés inégales du sol de terre +battue, de longs, longs, longs tapis, moelleux, superbes, — tout +neufs, répétaient les serviteurs de la zaouïa — éloge +ayant sa valeur en une contrée chère à la vermine. +Dans la pièce à côté, des <i>fréchias</i> se déroulaient aussi +pour nos propres serviteurs.</p> + +<p>Alors des vivres furent servis, et le <i>mokaddème</i> vint +lui-même, précédé du café et d’un pot de confitures de +Damas. Et ce fut pendant une heure un échange de +paroles polies, banales, coupées de cuillerées savoureuses… +Et par instants un silence passait, laissant distinguer +les psalmodies, et <i>sentir</i> aussi, sentir ce sentiment +indéfinissable, celui qui se mêlait aux lourdes +émanations du benjoin et du poivre des tapis, et au parfum +du kaouah, et à l’odeur du <i>kronnfell</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Girofle.</p> +</div> +<p>Et dans la nuit, vers deux heures, les chants pieux +recommencèrent.</p> + +<p>— Combien y a-t-il d’élèves dans cette zaouïa ?</p> + +<p>— Allah le sait.</p> + +<p>— Et combien de serviteurs ?</p> + +<p>— Allah le sait.</p> + +<p>— Mais, enfin, combien de personnes en tout ?</p> + +<p>— Allah le sait… Excuse-moi… Par la bénédiction +de ta tête, moi je ne sais pas.</p> + +<p>Toujours la défiance, toujours, — et, je le répète, +c’était une maison amie, je l’ai choisie à cause de cela +pour exemple. Et toujours ces prières qui redoublaient, +murmurantes, confuses, et parfois, soudain rythmées. +Nous partîmes à la pointe de l’aube, à l’heure douce +et tiède, la seule supportable sur vingt-quatre. Le ciel +était de nacre rosée, un peu grise encore. Nos montures +attendaient, entre les bâtiments fermés et les palmiers +rabougris.</p> + +<p>Une seule porte s’ouvrait de ce côté, et par cette porte +venait en clameur la prière « des Hommes » :</p> + +<blockquote> +<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux,</p> + +<p>Dis : je cherche un refuge auprès du Seigneur des +hommes,</p> + +<p>Roi des hommes,</p> + +<p>Dieu des hommes,</p> + +<p>Contre la méchanceté de celui qui suggère les mauvaises +pensées et se dérobe,</p> + +<p>Qui souffle le Mal dans le cœur des hommes<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>…</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Koran, CXIV — 1, 2, 3, 4, 5.</p> +</div> +<p>Ce n’était point secret, cela ; c’était la prière rituelle. Je +m’approchai de cette porte ouverte, et… et voici qu’une +main me saisit, et me fit faire doucement, puissamment, +irrésistiblement demi-tour. C’était un sous-mokaddème, +le khodjah ou secrétaire de l’endroit. Il était pâle et +me dit :</p> + +<p>— N’entre pas là…</p> + +<p>Et je n’entrai pas — ce jour-là. J’ai réparé cet échec +plus tard et ailleurs. Pendant notre colloque, la <i>sourate</i> +du Koran avait changé : j’entendais maintenant la cent +dixième, celle de l’<i>Assistance</i> :</p> + +<blockquote> +<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux.</p> + +<p>Lorsque l’assistance de Dieu et la victoire nous arrivent…</p> + +<p>Chante les louanges de ton Seigneur…</p> +</blockquote> + +<p>Ce n’était point secret non plus. Mais enfin, tant que +sera psalmodiée cette sourate, croyez-le — cette sourate +au bruit béni de laquelle ont surgi l’insurrection de 1871, +celle de 1876 et celle de 1881 — et la plus récente +bagarre de Margueritte, dont l’inspiration fut saharienne — tant +que la prière de l’Assistance bourdonnera sous +les koubbas, il restera très utile d’opposer quelque peu +de défiance à la défiance, et de porter la clarté de l’observation +française parmi la trouble et voluptueuse fumée +du musc et du benjoin…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(12)<br> +HIÉRARCHIE</h3> + + +<p>Elle peut se rappeler en quelques lignes.</p> + +<p>Au sommet, naturellement, le membre de la famille +sainte, détenteur de l’Étincelle et de la Bénédiction. C’est +à lui qu’on fait prononcer les paroles décisives. C’est lui +qui préside à l’initiation des principaux khouan. Toujours +sa vie coutumière s’accompagne, selon le peuple, +de miracles. Un pouvoir mystérieux se cache en lui, +aussi propre à guérir les maux du corps qu’à tracer à +l’âme la voie vers le bonheur incomparable, par le moyen +des prières (<i>oudifa</i>), et de la récitation de l’<i>ouerd</i> (rose, +fleur, même origine poétique que notre rosaire) sur les +grains du <i>dikhr</i> ou chapelet, aux perles d’ébène, de +corail ou d’olives inégalement partagées, différant pour +chaque confrérie.</p> + +<p>La <i>baraka</i> merveilleuse compose l’essence même de +la supériorité, factice ou réelle, du chériff ; par factice, +j’entends que s’il est pauvre d’esprit ou de caractère +faible, quelque intrigant souvent le dirige dans l’ombre. +Mais il reste le fantôme apparent. C’est le maître, c’est +le cheikh : religieusement, voilà ses deux titres officiels.</p> + +<p>La famille chériffienne, parfois nombreuse, vit dans +l’oisiveté, l’opulence et la gloriole du prestige héréditaire. +Certains de ses membres, les plus proches de la +<i>baraka</i>, y joignent le délicieux frisson de l’attente du +pouvoir, <i>si</i> le cheikh meurt sans frères<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> et sans enfants +mâles — ou <i>si</i> de hasard les trépas, voulus ou non, +pleurésie, poison, poignard, viennent à créer d’heureux +vides. Mais enfin, normalement, et tant que le Maître +existe, ils ne sont rien, tous ces chériffs de l’entourage, +à moins d’occuper l’un des emplois hiérarchiques que je +vais indiquer ; en certains ordres on les leur accorde ; en +d’autres, ces honneurs vont plutôt aux disciples de +marque, créatures mieux « en main ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> La loi d’héritage du pouvoir musulman (que ce pouvoir soit +matériel ou spirituel) en règle la transmission par les frères +d’abord, avant les fils.</p> +</div> +<p>Parmi les grands dignitaires, aussitôt après le cheikh +(et chargé de le suppléer dans beaucoup de circonstances) +nous trouvons le <i>khalifah</i>. Ce nom veut dire lieutenant, +dans son sens strict de « tenant lieu » ; ce n’est +pas un mince honneur que de le porter en certains cas. +Les successeurs de Mahomet l’arborèrent comme un +drapeau, représentants d’Allah sur terre. Et l’appel de +« lieutenant d’Allah » s’adresse, tel un hommage, dans +les litanies adressées aux divers <i>oualis</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Saints.</p> +</div> +<p>Après le khalifah, nous rencontrons les directeurs des +trois grands services, si j’ose employer un terme à ce point +administratif. Les finances et l’économat appartiennent +au Grand Oukil, portant le titre honorifique de « gardien +des saints tombeaux ». Les études théologiques sont surveillées +par le Cheikh des Tolba, généralement un très +dévot personnage, comme il sied, et très versé dans l’érudition +pointilleuse, dans les subtilités de dogmes, dans +le pullulement des gloses. Quant aux relations avec le +dehors, à la propagande par les missionnaires ou <i>mokaddèmes</i> +(envoyés), elles sont conduites par un fonctionnaire +dont le titre change d’un ordre à l’autre. Souvent, +il se nomme simplement Mokaddème des mokaddèmes, +parfois Naïb ou grand vicaire. Cependant ce dernier +titre appartient plutôt à un délégué lointain muni d’une +grande autorité<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Par exemple le célèbre naïb de Rouissat, près Ouargla, duquel +j’ai déjà parlé, et dont il fut beaucoup question lors du procès des +assassins de Morès. Ce naïb fut tué dans nos rangs, au combat de +Charouïne.</p> +</div> +<p>D’ailleurs, on le conçoit, il y a des variantes dans ces +emplois et dans ces titres. Il y en a aussi dans les appellations +des fonctionnaires inférieurs, depuis les <i>chaouch</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> +du grand oukil jusqu’au <i>m’kaïm</i>, allumeur des lanternes +et balayeur de la mosquée. Une zaouïa et son personnel, +au sud du Maroc, par exemple, diffèrent un peu de ceux +du Touat ou de l’Erg tripolitain. Mais l’ensemble +demeure analogue, plus ou moins important, selon que +l’importance même de l’Ordre est plus ou moins réduite — et +toujours la triple division reste nette entre la théologie, +l’administration financière et la propagande religieuse, +sociale, extrêmement politique, sanglante à l’occasion, — usant +de moyens détournés et rampants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Véritable pluriel : <i>chouache</i>.</p> +</div> +<p>Nous trouvons bien encore, de surplus, un quatrième +service plus obscur et qui se substitue volontiers, au +moyen de mille intrigues, à l’un ou l’autre des précédents : +car il a en main les documents, les preuves, les +« écritures ». C’est celui des scribes, prenant sa direction +du khodjah-chef, lequel, lui, semble la prendre d’un +peu partout. Il arrive que ce khodjah-chef devient le +personnage nécessaire, subtil et habile, qui fait mouvoir +les fantoches dont on voit les gestes — autorité dangereuse, +mal définissable. Peut-être autrefois (j’ajouterai : +peut-être hier, peut-être aujourd’hui) nous, Français, ne +nous en sommes pas assez méfiés…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="note-13">(13)<br> +LES MOKADDÈMES</h3> + + +<p>Ils sont les instruments parfaits de la récolte des dons, +du recrutement de nouveaux fidèles ; et c’est par eux, +par leur talent de persuasion, leur habileté, leur patience, +leur éloquence souvent enflammée, que s’est fait le réveil +d’Islam — dans lequel leur nature orientale trouve un +singulier bénéfice pour leur salut, et des gonflements +heureux (les uns licites, les autres inavoués) pour leur +vaste et personnelle bourse de cuir.</p> + +<p>L’islamisme un peu modifié, un peu défiguré qu’ils +colportent ainsi à travers l’Afrique, est bien plus idoine +à ces races — et bien plus dangereux pour <i>nous</i>, Roumis. +Ce qui m’a le plus frappé au contact des doctrines +soufistes ou de leur application, c’est justement la +« compréhension » parfaite du disciple qu’on veut attirer — comme +si l’ambition donnait aux chériffs des lumières +étranges et miraculeuses en psychologie expérimentale, +les mettait au niveau des plus célèbres manieurs d’âmes +de tous les temps…</p> + +<p>L’Arabe a <i>besoin</i> d’obéir à quelqu’un de sa race et de +sa croyance. De sorte que, soumises ou non par la France, +les populations du sud se sont jetées aux confréries, les +unes prises d’une ardeur de piété, les autres par désir +d’être « avec » une puissance qui ne fût pas nous — qui +nous fût au contraire hostile. Toutes se sont « affiliées ». +Elles ont livré leur foi, leur volonté, leur corps et leur +âme, leurs enfants, leur foyer ; elles ont tout donné, avec +le plus d’argent possible — et les mokaddèmes s’en vont +à la fois semer et moissonner.</p> + +<p>Ils s’en vont, les envoyés, jusqu’aux « confins de la +terre ». Ils retrouvent, aux points où se groupent déjà +des affiliés de leur « ordre », les <i>mokaddèmes fixes</i>, ces +derniers vivant au milieu des khouan sans que leur +qualité, le plus souvent, soit connue des profanes. Et ce +sont alors des conciliabules, des émois, des enthousiasmes, +une ardeur de baiser l’épaule à celui qui toucha +la main du cheikh et du Maître — à celui qui distribue +les instructions et les commandements, qui transmet les +avis d’en haut, qui passe le mot d’ordre et commente les +doctrines — à celui enfin qui va tirer, des plis de son +beurnouss, l’<i>idjeza</i>, diplôme mystique par quoi il devient +réellement le chaînon supplémentaire à la « chaîne +dorée ». Oui, c’est un fragment de la <i>baraka</i> qu’il porte +en soi, ce mokaddème ! L’étincelle divine a rejailli sur la +quintessence de son âme déjà sanctifiée !…</p> + +<p>Et, dès qu’il « demande », on lui donne, avec ivresse, +comme on donnerait à Dieu même. Tout est à lui, ou +plutôt tout est au Maître, là-bas. Et le « Maître » ne peut +se tromper, puisqu’il détient la Bénédiction même. Le +mokaddème non plus ne peut se tromper, puisque, grâce +à sa mission, il est le représentant du Maître.</p> + +<p>« Celui que je vous présente, recevez-le comme moi-même… +Écoutez-le… »</p> + +<p>Cette phrase revient, presque invariablement, dans +tous les diplômes, aussi bien dans l’<i>idjeza-el-kebira</i>, +destinée aux grandes circonstances, prenant des allures +de mandement<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, que dans la plus courante <i>idjeza-es-srrira</i>. +« Recevez-le comme moi-même »… Formule +merveilleuse, vraie procuration générale du temporel et +du spirituel ; par sa force, le mokaddème, qui n’est rien +qu’un messager, devient une espèce de <i lang="la" xml:lang="la">sacerdos</i> absolument +vénérable. Il use de son prestige, largement ; il en +abuse même parfois. Mais tout ce qu’il fait se proclame +bien fait, et nulle bizarrerie n’étonne — depuis les « actes +charnels » en public jusqu’aux alliances politiques avec +d’autres confréries qu’on savait rivales et qu’on croyait +ennemies.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Le mandement proprement dit, envoyé sans intermédiaire +aux fidèles, se nomme <i>risala</i>.</p> +</div> +<p>Ces bizarreries ne surprendraient pas davantage +chez le Maître, qui ne peut en aucune circonstance +être coupable — à peine victime, passagèrement, +d’une minute de délire ; car le chériff est supra-humain. +« Sa chair et son sang furent pétris de la droite même +d’Allah<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. » — « Ses péchés étaient pardonnés d’avance, +dans la préexistence<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. » L’erreur se tient loin de son +front, comme la gazelle loin du chasseur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Secte des Amamïa.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Secte des Snoussïa.</p> +</div> +<p>« Il envoie vers ses fidèles ses mokaddèmes, ceux qui +sont purs. »</p> + +<p>Citerai-je ici ce fragment d’une <i>idjeza</i> que j’eus entre +les mains, et dans laquelle les louanges de « l’envoyé » +se proclament sans réserve, pour faire valoir encore +mieux, par comparaison, les autres louanges plus orgueilleuses +du signataire chériffien ? Lignes calligraphiées +à grand renfort d’azur et de vermillon, sur un +papier devenu sale au frottement de la <i>djebira</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> — et à +celui, fort douteux, d’innombrables pieuses bouches de +croyants…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Grand sac plat ayant la forme des anciennes sabretaches.</p> +</div> +<blockquote> +<p>Loué soit Allah !</p> + +<p>Au nom du Dieu clément et miséricordieux !</p> + +<p>Que la bénédiction et le salut soient sur Notre-Seigneur +Mohammed, prophète de Dieu, sur sa famille et tous les +siens.</p> + +<p>Qu’elle soit sur tous nos amis très élevés et très généreux, +et sur tous nos frères en doctrine. Que la miséricorde divine +soit sur eux tous, avec les faveurs les plus abondantes.</p> + +<p>Ensuite,</p> + +<p>Recevez comme moi-même celui que je vous envoie en +qualité de mokaddème, mon illustre ami, mon disciple le +plus grand, la fraîcheur de mon œil, le <i>chemineur</i> dans la +voie droite, le perspicace, le modèle à suivre, le pieux, le +très élevé en vertu, le sagace taleb qui craint Dieu, Ahmed-ben-Bachir-ben-Moussa-ben-el-Mogharri, +qui vous instruira +des pratiques les plus recommandables et conférera la Voie +(<i>tarika</i>) à qui la sollicitera.</p> + +<p>Quiconque sera initié à cette Voie en retirera d’immenses +avantages, par la grâce de Dieu, le Clairvoyant, le Sage…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Écrit au nom du Maître Illustre et Généreux, Cheikh des +Fidèles, Celui qui dévoile aux hommes la Vérité supérieure, +le Refuge unique, le Pôle le plus élevé, le Pontife par lequel +le bonheur règne, autour duquel gravitent les docteurs, +Celui qui réunit les deux noblesses sublimes, le Diadème de +la vertu, Celui dont les regards font rayonner une joie si +splendide que même en ses jours de nuages sa lumière +éteint celle des astres, Celui que les Khouan invoquent avec +ivresse, le Béni à la porte duquel se présentent sans cesse +tous ceux qui cherchent à s’approcher de Dieu, le Saint de +gloire indicible, le Cheikh et Seigneur X… (Que Dieu +augmente, s’il est possible, sa gloire et sa réputation !)</p> + +<p>Louange à Dieu, maître des mondes !</p> + +<p>Louange depuis le commencement jusqu’à la fin !</p> + +<p>Allah dirige ceux qu’il veut dans la Voie droite.</p> + +<p>Amen.</p> +</blockquote> + +<p>Et tout en haut de cet écrit, un cachet se trouvait +apposé, avec l’inscription en exergue : <i>le serviteur de son +Seigneur</i>, puis le nom au centre, ce nom que je demande +la permission de taire, pour plusieurs raisons de convenances +et de sécurité.</p> + +<p>Les mokaddèmes gardent jalousement, en général, le +secret de leurs fonctions, surtout les mokaddèmes fixes, +dont la mission n’est point révélée par une arrivée +subite, ni par de visibles transports. Un jour, dans une +grande zaouïa, l’on m’avait dit : « Tu rencontreras dans +telle ville notre mokaddème <i>un tel</i>. C’est un homme très +estimable qui pourra te servir utilement. Nous le préviendrons. » +En réalité, par suite d’événements quelconques, +le mokaddème ne fut pas prévenu, et lorsque +je me présentai dans sa boutique (car il était marchand +de livres pieux et profanes) il refusa de s’avouer +membre de l’« ordre » qui me l’avait désigné de façon +circonstanciée. « Non, il n’était pas dignitaire, pas même +khouan — tout bonnement un pauvre homme qui vendait +vaille que vaille aux caravanes des exemplaires du +Koran et parfois des contes licencieux. Il y joignait le +commerce des lunettes, nécessaires aux pieuses lectures +des croyants fatigués. Rien de plus… Un pauvre homme… +Un pauvre homme… »</p> + +<p>Mais par la suite ce commerçant, s’étant lié avec moi, +m’invita aux noces de son fils, et je constatai, devant le +luxe déployé, qu’il appartenait à une très riche variété +de « pauvre homme ».</p> + +<p>Puis ce fut une seconde découverte qui remettait les +mensonges au point : le surlendemain des noces, jour de +bombances, le jeune marié laissa échapper incidemment +(ivre qu’il se trouvait de viandes fortes, de graisse et de +jus) cette phrase révélatrice :</p> + +<p>— J’ai vu telle chose quand je suis allé à la zaouïa, +chez le chériff X…, tu sais, avec mon père. Et certes +mon père est le meilleur, le plus réputé de leurs mokaddèmes, +par Allah sur nous tous !</p> + +<p>Une fois de plus, la jactance avait amené la révélation. +J’ai connu depuis quel rôle avait joué le marchand de +livres, joint à d’autres mokaddèmes « envoyés ». Sans +compter les intrigues, les jugements clandestins rendus +« entre soi », en dehors de l’administration <i>roumie</i> — sans +compter des incitations et des manœuvres très +curieuses, ils avaient « bien travaillé » tous ensemble ; +ils avaient recruté de nouveaux adeptes « par milliers », +comme dit la sourate de l’Assistance, et recueilli des +largesses inaccoutumées, une <i>sadaka</i> très abondante, +pour le bien, pour la Voie, pour la zaouïa…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(14)<br> +LES DONS</h3> + + +<blockquote> +<p>O croyants, donnez les biens que Dieu vous a répartis.</p> + +<p>Tout ce que vous aurez distribué en largesses tournera à +votre avantage ; tout ce que vous aurez distribué dans le désir +de contempler la face de Dieu vous sera payé, et vous ne +craindrez point d’injustice.</p> + +<p>Celui qui donne le jour et la nuit, en secret ou en public, +en recevra la récompense. La crainte ne descendra pas sur +lui ; il ne sera point affligé.</p> + +<p class="sign"><i>Koran</i>, II, 255, 274, 275.</p> +</blockquote> + +<p>A vous tous, lecteurs de France, si peu que d’un effort +vous puissiez prendre l’état d’âme de l’Arabe du Désert, +à vous tous je le demande : que feriez-vous de vos trois +ou quatre <i>douros</i><a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, au cas où vous seriez cet Arabe ? Les +donneriez-vous comme impôt à l’infernal <i>baïlek</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> français, +ou à la très sainte zaouïa, mère du bonheur, maîtresse de +la Voie suprême, indicatrice du <i>dikhr</i> ou prière par quoi +l’on atteint les Célestes Jardins ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Le <i>douro</i> n’est autre que la pièce de 5 francs.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Baïlek</i> — gouvernement.</p> +</div> +<p>Soyez sincères : vous les donneriez à la zaouïa, à l’Ordre +béni, au chériff qui vit grassement parmi ce flux et ce +reflux d’argent et d’aumônes. A lui aussi la piécette de +monnaie des vieilles femmes pieuses, qui tissèrent au +long des jours les trames monotones des beurnouss. A +lui quelques-uns de ces beurnouss même ; à lui les tapis, +les voiles pour ses femmes ; à lui les dattes, à lui l’orge, +à lui le blé ; à lui le mouton qu’on a choisi, le meilleur +du troupeau maigre ; à lui des chameaux de faix, ou des +<i>méhara</i> de course<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, si l’on est moins pauvre ; à lui le +superbe étalon noir, plein de fougue et de noblesse, si +l’on est caïd — et par conséquent fonctionnaire du baïlek +français.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Je produirais volontiers quelques chiffres pour préciser la valeur +des offrandes en nature ou en argent. Mais ceux que je possède ne +me semblent pas assez sûrs : le contrôle est trop difficile. Les statistiques +officielles même — dirai-je surtout ? — me paraissent en +erreur — et d’ailleurs elles ne sont pas toujours d’accord avec leurs +propres données.</p> +</div> +<p>Ma surprise fut extrême, le jour où j’appris ce dernier +trait de la bouche même du caïd qui préparait pour un +chériff — non, pour une zaouïa, c’est plus neutre et plus +diplomatique, — le cadeau princier d’un cheval admirable, +tel que j’en ai bien peu vu… C’était en 1898. J’avais donc +quatre années d’études arabes de moins, et mon esprit +ne se trouvait pas encore blasé. Certaines choses m’étonnaient +encore : il y en avait que je comprenais mal, ou +que je ne devinais point. Et justement, ce jour d’hiver +saharien, je remarquai soudain en mon caïd une sorte +d’émotion bizarre, inexpliquée, lorsqu’en visitant sa maison +et ses écuries il me fit voir le magnifique cheval +sombre, sur la robe soyeuse duquel des frissons passaient +comme une moire.</p> + +<p>— Qu’il est beau !</p> + +<p>— Oui, c’est un « buveur d’air »…</p> + +<p>Cette réponse murmurée à voix basse, respectueuse, +ainsi qu’on chuchote dans les églises… Et j’étais sur le +point de mettre ce respect, faute de savoir, sur le compte +de l’amour des Arabes pour leurs chevaux : ce qui eût été +la plus grosse erreur du monde. Mais le soir, comme +nous repassions près de l’abri où le beau cheval était tout +seul à part, je m’arrêtai de nouveau, je le contemplai, je +l’admirai. Et mon caïd, de même que son cheval « buvait » +l’air, buvait mes éloges, avec tant d’onction subite et de +dévotion dans l’aspect ! Une nécessité de questionner +s’imposait à moi.</p> + +<p>— Tu montes souvent cette belle bête ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Il n’a jamais été monté.</p> + +<p>Ceci prononcé de plus en plus respectueusement, avec — oserai-je +risquer cette figure ? — une sorte d’agenouillement +de la voix.</p> + +<p>— Quand le monteras-tu ?</p> + +<p>— Je ne le monterai pas. Il est pour le marabout X…, +le jour du pèlerinage de <i>ziara</i>…</p> + +<p>Mon caïd, lui aussi, disait <i>m’raboth</i>, mais il le faisait +seulement à cause de ma pseudo-ignorance roumie. Et +tout de suite il détourna l’entretien. Mais j’appris par +ailleurs que des vases précieux, et des haïks de soie, et +cinquante moutons, et dix chameaux seraient joints au +cheval noir, sans compter les sommes d’argent qui +devaient rester secrètes.</p> + +<p>Il est vrai, le chériff auquel étaient destinés ces présents +ne compte point parmi les hostiles à nos progrès. +Mais combien parmi les hostiles reçoivent de ceux qui +sont à nous la <i>ziara</i> et la <i>sadaka</i> ? S’il s’était agi d’un +autre Ordre, moins avouable, mon caïd ne m’aurait rien +avoué du tout, c’était fort simple. Et cette confidence de +moins lui aurait fait trouver plus de plaisir encore au don +qui sera rendu « septante-sept fois cent fois dans le ciel ».</p> + +<p>Les grands pèlerinages de <i>ziara</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> apportent autre +chose que des animaux ou des grains aux <i>zaouïas</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> chériffiennes ; +elles y amènent chaque année une quantité +d’esclaves noirs. Car l’esclavage (très doux, d’ailleurs) +règne encore dans le Sahara. La suppression des biens +de <i>habous</i> ou de mainmorte, que je me permets de +classer parmi les fautes de jadis, nous a enlevé tout contrôle +sur les associations, lesquelles maintenant, sauf +leurs demeures et les jardins adjacents, ne possèdent plus +que des biens meubles. Nous avons fourni ainsi aux +innombrables saints d’Islam, qu’ils soient du nord ou du +sud, un bon moyen de crier misère ; et ceux à qui l’on +n’a rien enlevé ont peut-être crié le plus fort, et, de la +sorte, ont davantage profité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Ziara</i> signifie visite religieuse des pèlerins ou <i>ziars</i>. On a donné +ce nom aux présents apportés à la zaouïa, par une extension de +sens coutumière à la langue arabe. Quant à la <i>sadaka</i>, qui signifie +dîme ou tribut, c’est plutôt ce que le mokaddem ou envoyé va lever +sur place sous forme de quête. Le tout, joint au prix des amulettes +et des indulgences, forme l’offrande ou aumône de rachat.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Le vrai pluriel de zaouïa est : <i>zaouïett</i>.</p> +</div> +<p>C’est aux familles aisées de caïds, de kébirs, de gros +marchands dans les ksour, que les zaouïas écoulent le +stock superflu de leurs négresses et de leurs nègres après +avoir gardé tous ceux nécessaires au travail des jardins +et au peuplement du <i>heurm</i> (harem). Et qu’on songe +quelle variété de heurm à peupler dans une zaouïa-mère, +qui comporte tous les membres, souvent nombreux, de +la famille sainte, dont chacun a plusieurs femmes dès +l’âge de douze ans — et tous ces fonctionnaires, et tous +ces <i>tolba</i>, et tous ces serviteurs-chefs auxquels il faut +bien un foyer selon l’usage musulman.</p> + +<p>« Ayez des femmes en nombre permis (quatre) et les +négresses à volonté, selon que pourra en acquérir votre +main droite. »</p> + +<p>Aussi, avec les chevaux (d’autant plus précieux et +rares qu’ils vivent difficilement sous ce ciel brûlant), +sont-ce les présents de négresses qui paraissent le mieux +accueillis par les zaouïas sahariennes. On s’efforce du +reste de recevoir <i>tout</i> avec la même politesse. Et le conflit +de cette courtoisie et de l’involontaire dédain cause +sur le visage des Saints des effets d’expression parfois +bien intéressants.</p> + +<p>Les fidèles ne sont pas alors en état de discerner ces +nuances. Leur âme s’élance vers la double joie de posséder +et de donner. Leur esprit ne voit plus qu’à travers +un nimbe ce chériff admirable, fort et parfait.</p> + +<p>Ils arrivent ordinairement vers le soir à la zaouïa +dorée de prestige. La paix de l’heure étend sa douceur +sur les vastitudes désolées, et le chant du <i>moudden</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> +semble promettre les délices suprêmes des paradis. Ils +arrivent, nomades des sables, ksouriens de la montagne +là-bas, marchant et peinant, ne goûtant pas aujourd’hui +cette minute inerte chère au repos des hommes… Mais +ils se sentent heureux pourtant : ils peinent et marchent, +pour mieux mériter le futur <i lang="es" xml:lang="es">far-niente</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Ou <i>muezzin</i>.</p> +</div> +<p>« Chaque pas que tu fais à pied en allant en pèlerinage +efface au Livre de l’Ange septante-sept mauvaises +actions et en inscrit septante-sept bonnes. Et si +tu pries d’un cœur pur, c’est cent fois septante-sept<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Hadits</i>.</p> +</div> +<p>Ils attendent toutes les joies humaines qu’ils peuvent +concevoir : le bonheur des admirations et des rassasiements, +y compris celui de la gourmandise ; et l’extase, ce +bonheur « devant lequel il n’est plus d’autres bonheurs »…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(15)<br> +L’EXTASE</h3> + + +<p>J’ai développé ce sujet au cours de l’ouvrage dont ces +notes ne sont qu’un corollaire.</p> + +<p>C’est en somme — que l’on n’en doute point — une +crise de nerfs, provoquée par une tension de volonté +éperdue. C’est une auto-suggestion, aidée d’une sorte +d’hypnose qu’amène la répétition du nom d’Allah, pendant +des heures de jour et de nuit, et qu’augmentent +quelquefois les hallucinations du jeûne. Puis c’est un +cri délirant : <i>Lui ! Lui !</i> — appel vers la sensation inéprouvable, +supplications sanglotantes qui ne parviennent +pas toujours à franchir les diverses barrières séparant +l’homme, créature d’argile, du parfait anéantissement, +de la complète fusion dans le sein du Tout-Puissant.</p> + +<p>Et quand ces barrières s’ouvrent enfin, l’une après +l’autre, l’âme occupe progressivement un nouveau +« degré » de l’extase jusqu’à la <i>fena</i> complète, en passant +par le <i>them</i> ou prostration. Ajouterai-je que le +nombre de ces degrés varie, et leur nom, et les cris +d’appel à Dieu, et les moyens d’arriver au bonheur +incomparable ? Une seule théorie réellement commune +à tous les mystiques me semble celle du <i>nefs</i>, esprit +humain qui ne tient ni du corps ni de l’âme : forme, lumière, +émanation propre à souffrir, à adorer, à jouir, +et dont l’extériorisation se cherche par le <i>vouloir</i> — je +dirai par un vouloir qui farouchement s’annihile, et +qui met toute sa puissance à se détruire soi-même pour +renaître plus fort dans le <i>nefs</i>, sous la forme de supérieure +volupté… Et ceci rappelle un peu la méthode — européenne +aujourd’hui — de l’extériorisation du corps +astral.</p> + +<p>« Je sens <i>quelque chose</i> qui sort de moi sans me +quitter complètement. » — « Je sens la forme de mon +corps à côté de moi. » Telles sont les phases que j’ai +recueillies le plus souvent, quand les circonstances +m’ont permis d’interroger des khouan sahariens. Ces +circonstances sont assez rares. Les uns s’offusquent aux +questions. Les autres se taisent. Certains sont trop +simples pour pouvoir bien exprimer ce qu’ils ont ressenti. +Plusieurs, trop habiles, seraient charmés de fournir +(sciemment) des indications erronées.</p> + +<p>La fièvre palustre saharienne, qui porte en arabe le +nom de <i>them</i> comme un des degrés de l’extase, amène +aussi la sensation d’extériorisation. J’en ai mon propre +témoignage, et peut-être ce qu’on éprouva soi-même +est-il ce qu’on reste le mieux en droit d’affirmer. Cet +appoint morbide aux phénomènes de l’extase en expliquerait +tout ensemble et la fréquence et la bonne foi — car +si les Arabes sont moins ravagés que nos soldats +par le paludisme, ils le sont encore assez pour s’affaiblir +cependant, et pour se « détraquer ».</p> + +<p>Quoi qu’il en soit (et sauf en certains vieux ascètes +chez qui la crise prend l’apparence cataleptique), l’extase +musulmane saharienne se produit sous une forme sensuelle, +allant du spasme doux et prolongé à la fureur +érotique épileptiforme, selon les natures et les jours — selon, +aussi, les procédés employés pour l’obtenir ; car +chez la plèbe vulgaire la pure adoration d’Allah ne suffit +pas. Les adjuvants à la piété sont tolérés, nombreux et +variés : danse frénétique des Aïssaoua ; fumée du <i>kief</i> +stupéfiant ; balancements des <i>Derkaouas</i>, hurlements et +tournoiements<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> de quelques ordres de basse mysticité. +Et ce sont alors des désordres sur lesquels il est séant +de jeter un voile…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ces dernières manœuvres sont extrêmement rares au Sahara, +où les importèrent sans grand succès des khouan de Turquie ou +d’Asie Mineure.</p> +</div> +<p>La plus spontanée, la plus rapidement obtenue d’entre +ces extases est celle qui vient aux fidèles par le contact +des saints tombeaux. Mais cette promptitude apparente +résulte, je le répète, d’une longue auto-suggestion, d’une +« certitude » que <i>là</i>, et non ailleurs, sera goûté le délire +terrestre et super-terrestre, le brisant avant-propos des +voluptés du Paradis, l’écroulement délicieux de toutes +les forces spirituelles et sensuelles dans un gouffre de +félicité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(16)<br> +LES ORAISONS</h3> + + +<p>La prière en soi — c’est-à-dire l’élan de celui qui +croit vers le Souverain Bien auquel il croit — me semble +la plus belle, la plus haute chose du monde, et la plus +respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant quelques-unes +des invocations spéciales aux confréries musulmanes, +qu’on ne vît pas dans mes phrases du dénigrement +ni de l’ironie ; plutôt de l’inquiétude, analogue à +celle qu’inspire toute grande force mystérieuse et de +perpétuelle menace — par exemple, la proximité d’un +volcan.</p> + +<p>Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très +augustes — mais elles enferment les cataclysmes, les +dangers latents d’effrayante mort…</p> + +<p>Ceci posé, j’entre aux explications sur le <i>dikhr</i>, l’<i>ouerd</i>, +l’<i>oudifa</i>, et la <i>tarika</i> qui comprend le tout. La <i>tarika</i>, +c’est la « Voie » dont j’ai parlé si souvent au cours de ce +livre ; c’est l’ensemble des moyens spirituels pour obtenir +le « rapprochement » de Dieu, autrement dit l’extase ; +et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte « aumône », — inévitable +et indispensable — se rattachent soit à +l’ardeur mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins +volontairement), soit à la prière de forme particulière, +<i>surajoutée</i> aux devoirs pieux de tout musulman, et qui +prépare au grand élan vers la fusion en Dieu.</p> + +<p>Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on +prononce « une seule fois à la fois », elle se nomme +<i>oudifa</i>. Lorsqu’elle prend au contraire le caractère +d’une formule répétée quantité de fois sans interruption, +par nombres précisés, elle porte le titre d’<i>ouerd</i> (rose ou +fleur) et se récite en suivant des doigts le <i>dikhr</i> ou chapelet, +dont les grains sériés correspondent, pour chaque +ordre, aux combinaisons de son <i>ouerd</i>. Les populations +sahariennes — chez lesquelles les confusions de mots +sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des +philologues — résument souvent tous ces termes en +celui seul de <i>dikhr</i>, y mettant jusqu’à l’idée générale de +la Voie, ou <i>tarika</i>. Même la conception abstraite de la +<i>baraka</i> du chériff, étincelle divine héréditaire, se mêle +au sens de la syllabe <i>dikhr</i> pour ces esprits simplificateurs. +Et le joli terme de <i>fleur</i> — la « rose » des mystiques +chrétiens, celle aussi du primitif rosaire — n’est +guère employé que par des fidèles très instruits.</p> + +<p>Quand le <i>moudden</i> ou <i>muezzen</i> appelle à la prière, +cinq fois par jour ; quand sa voix suavement modulée se +mêle à la tendresse des aubes (<i>es-salat-el-Fedjeur</i>), à +l’ardeur farouche des midis (<i>es-salat-ed-D’ohor</i>), à la torpeur +plus quiète des heures suivantes (<i>es-salat-el-Aasser</i>), +puis à la magique splendeur du couchant (<i>es-salat-el-Moghreb</i>) +et finalement à la nuit calmée, mais dont +l’ombre fait peur (<i>es-salat-el-Aâcha</i>), les khouan récitent +d’abord les prières régulières de la religion musulmane, +la <i>fatah</i> ou <i>fatihah</i>, premier chapitre du Koran, qu’on +nomme aussi <i>el-Sourat-el-Kafiyé</i>, la sourate suffisante, +parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis vient +l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et +c’est ensuite, seulement, qu’interviennent les prières +spéciales à l’ordre, les prières <i>par</i> lesquelles le disciple +suit la Voie de son Saint.</p> + +<p>L’<i>oudifa</i> isolée<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> se prononce le plus souvent à volonté, +selon le besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des +joies supplémentaires dans les futurs Jardins — ou +encore l’inscription, sur le livre du ciel, de bonnes +actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’« effaçage » +de mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car +toute « écriture » passée par l’ange-scribe aux feuillets +« Doit » du Registre Évident amène sa contre-partie +dans les feuillets « Avoir ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Comme je l’expliquais déjà au sujet des titres hiérarchiques, +il arrive que les termes désignant les variétés d’oraisons reçoivent +une modification d’un ordre à l’autre.</p> +</div> +<p>Au contraire, les récitations de l’<i>ouerd</i> sont réglées +par une stricte discipline. Certains ordres le prescrivent +après chacune des cinq prières orthodoxes quotidiennes ; +d’autres ne l’exigent qu’à la prière d’<i>El-Fedjeur</i> (aurore) +et à celle d’<i>El-Moghreb</i> (couchant) ; d’autres, encore, +permettent de le réciter un nombre de fois déterminé +« entre l’aube et le crépuscule », mais à des heures +variées selon les occupations ; certains, enfin, les plus +ascétiques, commandent de le réciter la nuit, « si l’on +possède un esclave qui vous puisse réveiller<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> » — sinon, +le fidèle « accomplira ce devoir l’instant avant de s’endormir +par la grâce du Clément et du Miséricordieux<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Snoussïa</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Tidjanïa</i>.</p> +</div> +<p>Les mokaddèmes<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> sont chargés d’apprendre aux futurs +affiliés ces diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes. +Quand le postulant les sait, seulement alors, on +lui donne l’<i>initiation</i>, soit sur place, soit lors qu’il vient en +pèlerinage à la zaouïa-mère — et la remise solennelle du +<i>dikhr</i> ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on +vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux +marchés de nomades ; et, plus d’une fois, un khouan +ou un chériff a fait don d’un de ces rangs de perles à +tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau +dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans +les soi-disant « agrégations » de certains voyageurs. +Le chapelet n’est qu’un objet, une chose de peu ; l’<i>ouerd</i> +mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les instructions +secrètes qui se joignent à la <i>tarika</i>, les « directions » +socialo-politiques, sont davantage encore.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Voyez <a href="#note-13">note 13</a>.</p> +</div> +<p>Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la +<i>tarika</i>, les mokaddèmes leur communiquent aussi maints +détails utiles : le nombre de génuflexions pendant les +prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, en appuyant +plus ou moins sur les syllabes ; le meilleur moyen +de l’invoquer, en criant <i>Hou !</i> (pour certains ordres) ou +en balbutiements rapides, à peine proférés, au moment +où l’on sent venir l’extase. Ils préconisent aussi les litanies +du saint fondateur de l’ordre, très salutaires en ce +qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne influence +de la <i>baraka</i> du <i>ouali</i>.</p> + +<p>Voici quelques mots de litanies recueillies par moi +à des réunions de khouan Khadrïa :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O Chose d’Allah !</div> +<div class="verse">O Lumière d’Allah !</div> +<div class="verse">O Sabre d’Allah !</div> +<div class="verse">O Argument d’Allah !</div> +<div class="verse">O Sultan des Saints,</div> +<div class="verse">Toi qui montais une jument rouge,</div> +<div class="verse">Toi le chéri du Seigneur,</div> +<div class="verse">Fais-lui passer notre prière !</div> +</div> + +</div> +<p>L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange +de son « saint », célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sois glorifié ! ô Dieu Unique !</div> +<div class="verse">Sois glorifié ! ta promesse est vraie !</div> +<div class="verse">Sois glorifié ! tu es notre courage !</div> +<div class="verse">Sois glorifié ! tu fortifies notre bras !</div> +<div class="verse">Sois glorifié ! tu nous assures la victoire !</div> +<div class="verse">Sois glorifié ! tu nous délivres des Infidèles !…</div> +<div class="verse">O Dieu Unique !</div> +</div> + +</div> +<p>Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu +menaçant, parmi le bourdonnement musical et scandé de +la mélopée bizarre :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tu nous délivres des Infidèles !</div> +<div class="verse">Sois glorifié !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3>(17)<br> +OUERD OU DIKHR DES SNOUSSIA</h3> + + +<p>La variété du <i>dikhr</i> ou chapelet est grande d’une +confrérie à l’autre, surtout dans les nombres. Certaines +confréries préfèrent le rythme par 100. D’autres +comptent par 70 et par 30, ce qui fait 100 tout de même. +Il y a des <i>dikhr</i> par 7 ; et certains sont très variés, le +long d’un même <i>ouerd</i>.</p> + +<p>D’autre part, cette prière du <i>dikhr</i> est tantôt modulée +en chant, comme chez les Khadrïa, tantôt récitée « par les +lèvres du cœur », c’est-à-dire à la muette, comme chez +les Tidjanïa et les Snoussïa dont les doctrines offrent +une grande ressemblance, malgré leur rivalité grinchue.</p> + +<p>Le <i>dikhr</i> se récite agenouillé dans beaucoup d’ordres ; +en quelques-uns les mains levées, en plusieurs les mains +tombantes. Chez les Snoussïa, le <i>dikhr</i> s’accompagne de +postures variées selon l’heure. Le soir et à l’aube, le fidèle +peut rester couché, allongé sur le flanc droit, la tête +appuyée dans la main droite, tandis que la main gauche +égrène le chapelet. Alors il dit rapidement (car la hâte +des phrases aide l’approche céleste) :</p> + +<blockquote> +<p><i>100 fois</i> : J’ai recours à Dieu !</p> + +<p><i>100 fois</i> : Il n’y a de Dieu que Dieu !</p> + +<p><i>100 fois</i> : O mon Dieu, répands tes grâces sur Notre-Seigneur +Mohammed, le Prophète Illettré<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, ton envoyé, et sur +tous les siens, et accorde-leur la paix !</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Il est admis, surtout chez les nomades, que Mahomet ne savait +pas lire. Car un jour l’ange Gabriel lui dit : « <i>Lis !</i> » et il répondit : +« Sidi, comment ferai-je ? »</p> +</div> +<blockquote> +<p><i>40 fois</i> : O mon Dieu, bénis-moi au moment de la mort et +dans les épreuves qui suivent la mort.</p> + +<p><i>100 fois de nouveau</i> : J’ai recours à Dieu !</p> + +<p><i>7 fois</i> : Que Dieu soit glorifié !</p> + +<p><i>7 fois</i> : Dieu est grand !</p> + +<p><i>30 fois</i> : Il n’y a de puissance qu’en Dieu, l’élevé, l’impondérable.</p> +</blockquote> + +<p>Puis vient ensuite l’oudifa ou prière, ardemment mystique :</p> + +<blockquote> +<p>Que Dieu répande ses bénédictions, en quantité aussi +incommensurable que l’horizon de son divin amour…</p> +</blockquote> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(18)<br> +OUERD OU DIKHR DES TIDJANIA</h3> + + +<blockquote> +<p><i>100 fois</i> : Que Dieu pardonne !</p> + +<p><i>30 fois</i> : Que Dieu l’immense, celui qui est le seul Dieu, le +vivant, l’éternel, pardonne !</p> + +<p><i>70 fois</i> : O Dieu, la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed +qui a ouvert tout ce qui était fermé ; qui a mis le sceau +à ce qui a précédé, faisant triompher le droit par le droit ; +qui a conduit dans une voie droite et élevée. Sa puissance et +son pouvoir ont pour base le droit.</p> + +<p><i>100 fois</i> : Il n’y a de Dieu que Dieu !</p> +</blockquote> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(19)<br> +OUDIFA DES FIDÈLES DE BOU-AMAMA</h3> + + +<blockquote> +<p>O notre Dieu, fais frissonner mon cœur du bonheur de +t’aimer !</p> + +<p>Accorde-moi dans ta miséricorde, ô Miséricordieux, le +moyen de te rejoindre !</p> + +<p>Consume-moi d’amour, fonds-moi comme la cire molle au +soleil de ta bonté !</p> + +<p>O Dieu inaccessible !</p> +</blockquote> + +<p>Mais le vieux renard sait ajouter, aux éloges d’Allah, +sa propre louange :</p> + +<blockquote> +<p>O notre Dieu, je t’invoque par ton ami (Bou-Amama) !</p> + +<p>Et tu as dit, ô Dieu, que par ce saint nous irions à toi !</p> + +<p>Celui qui nous montre ta Voie est comme un Roi de gloire !</p> + +<p>Il baigne ses fidèles de la lumière de sa grandeur !</p> + +<p>Sa doctrine lui est transmise depuis le Prophète !</p> + +<p>Que par lui mon cœur aille à toi, ô notre Dieu !</p> +</blockquote> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>(20)<br> +CHANTS PIEUX</h3> + + +<p>Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque +taleb d’une zaouïa sainte, il vous répondra, surtout en +certains ordres, que la musique instrumentale ou vocale +est défendue par de sévères règlements, conformes du +reste cette fois à la doctrine du Prophète<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> « Ceux qui n’auront jamais fait ni écouté de musique en ce +bas monde auront aux Jardins futurs des bonheurs supplémentaires +indicibles (<i>Hadits</i>). »</p> + +<p>« Les chanteurs et joueurs d’instruments auront à supporter +d’affreux supplices dans les sept enfers (<i>Hadits</i>). »</p> + +<p>« Sont réputés couverts d’opprobre et récusés comme témoins +les chanteurs d’habitude (Code de justice malékite). »</p> +</div> +<p>Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements : +et, certes, on a l’occasion d’entendre souvent +des chants religieux ou dévots sans qu’il en résulte aucun +scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent un compromis : +ils assimilent les cantiques des <i>ziars</i> ou pèlerins, +par exemple, au seul hymne dûment permis, <i>el-telbïé</i>, qui +se psalmodie pour l’entrée à la Mecque ; ils font aussi, +parfois, de ces chants populaires, le symbole des sons +divins que profèrent les chœurs d’anges, quand ceux-ci +s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept +mille fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement +de comparaison très goûté des fidèles, et très flatteur, +évidemment, pour la vanité du chériff qu’on vient +visiter.</p> + +<p>J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En +voici qui sont chantés par des fidèles de l’Ordre des +Khadrïa<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, originaires d’Ouargla :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Les Khadrïa sont moins rebelles au bruit chanté.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La profession de foi<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> est belle,</div> +<div class="verse">Et <i>Lui</i> est beau, sublime,</div> +<div class="verse i2">Baba<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> Abd-el-Khader !</div> + +<div class="verse stanza">Il est le Briseur de cœurs d’infidèles,</div> +<div class="verse">Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> + +<div class="verse stanza">Musc précieux qui ranimes les morts,</div> +<div class="verse">Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> + +<div class="verse stanza">Et je dirai : Mon <i>m’raboth</i> m’a accordé la Voie du Salut.</div> +<div class="verse">Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> + +<div class="verse stanza">Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver</div> +<div class="verse">Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> + +<div class="verse stanza">Ou comme celui qui respire les roses au printemps,</div> +<div class="verse">Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> + +<div class="verse stanza">La <i>baraka</i> descendra sur tous les khouan</div> +<div class="verse">Qui marchent derrière toi dans la Voie,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Profession ou <i>chahada</i> : c’est la célèbre phrase : — Il n’y a de +Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu. — <i>La illah, ill’ +Allah, ou Mohammed Ressoul Allah.</i> Cette phrase, dite avec foi, +suffit à faire d’un infidèle un musulman. Prononcée à l’agonie, même +ébauchée, elle est la sûre clef du paradis.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Baba</i>, père en langage familier, montre la confiance des +fidèles en leur saint, le fameux Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, de +Bagdad.</p> +</div> +<p>Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf +qu’elle renferme, une des dernières strophes de la longue +mélopée :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tu es puissant près d’Allah,</div> +<div class="verse">Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces,</div> +<div class="verse i2">Baba Abd-el-Khader !</div> +</div> + +</div> +<p>Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi +les dons de ziara il ne se trouvera pas un certain +nombre de « mauvaises pièces », subrepticement glissées +au Saint lorsqu’elles « passeront » mal ailleurs, faute +d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un +sacrilège de la part des khouan pleins d’ardeur. La +familiarité de leurs cantiques n’ôte rien à leur vénération +pour les Chériffs de Lumière. Elle nous révèle seulement, +cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son +réel jour : puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne +l’expression), épris de satisfactions sensuelles qu’un +grain de poésie relève parfois — fort éloigné, au résumé, +de l’extase mystique telle que la concevaient les anciens +soufis.</p> + +<p>Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes. +Voici un fragment de leur <i>oudifa</i> :</p> + +<blockquote> +<p>O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons +ton pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en +toi, nous nous résignons à ta volonté ! Place-nous au rang +des parfaits, des purs ! Fais que nous mourions avec la <i>chahada</i> +sur les lèvres !</p> +</blockquote> + +<p>Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres +ordres, est d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique +« d’entrée » des Snoussïa, quand ils se rendent à +la zaouïa-mère de Koufra :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous venons à toi, ô Allah,</div> +<div class="verse">Nous venons à toi par ton ami</div> +<div class="verse">Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère.</div> +<div class="verse">Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable !</div> +<div class="verse">Il nous fera te toucher, ô Impondérable !</div> +<div class="verse">Il nous fera te saisir, ô Insaisissable !</div> +<div class="verse">Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable !</div> +<div class="verse">Et te connaître, ô Inconnu !</div> +</div> + +</div> +<p>Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une +chose comprise, un appel senti, avec le râle instinctif de +la volupté…</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">TOURS<br> +IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES<br> +6, <span class="xsmall">RUE GAMBETTA</span>, 6</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76778 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76778-h/images/cover.jpg b/76778-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b61d7f1 --- /dev/null +++ b/76778-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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