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Trois séries, + formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50 + L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend + séparément. + Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, + troisième mille, un vol. in-18 jésus 3 50 + Propos littéraires. Quatre séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 + Propos de théâtre. Quatre séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 + Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50 + L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché 3 50 + Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, + broché 3 50 + Le Pacifisme, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché 3 50 + Discussions politiques. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50 + En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, + broché 3 50 + Pour qu’on lise Platon. Un volume in-18 jésus, broché 3 50 + Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième + mille, broché 3 50 + Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus 0 60 + Madame de Maintenon Institutrice, extraits de ses lettres, + avis, entretiens et proverbes sur l’Éducation, avec une + introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, 3e + édition, broché 1 50 + Corneille, un vol. in-8º illustré, 9e édition, broché 2 » + La Fontaine, un vol, in-8º illustré, 11e édition, broché 2 » + Voltaire, un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché 2 » + Ces trois derniers ouvrages font partie de la _Collection des + Classiques populaires_, dirigée par M. Émile Faguet. + Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse + de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus 1 50 + Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre 0 50 + La Revue Latine, journal de littérature comparée (a cessé de + paraître en décembre 1908). + La collection comprend sept années. + La première année est épuisée. + La deuxième année 10 » + La troisième année et les suivantes, chacune 6 » + L’année forme un volume in-8º carré de plus de 700 pages, broché. + (Chaque année se vend séparément.) + + + + +La Démission de la Morale + + + + +CHAPITRE PREMIER + +AVANT KANT + + +Il y a quelque intérêt à étudier très froidement, et aussi +«objectivement» que possible, l’évolution de la morale, particulièrement +en France, depuis Kant jusqu’aux dernières nouvelles. Cela peut jeter +quelques lumières sur l’état des esprits et par conséquent fournir +contribution à l’histoire générale, ce qui a peut-être une certaine +utilité. Et en tout cas c’est un divertissement qu’on peut estimer +honnête. + + * * * * * + +La morale est la science, ou l’art, qui peut, ou donner aux hommes des +règles de leur conduite à travers la vie, ou donner aux hommes des +indications sur la conduite qu’ils feront bien de suivre à travers la +vie. + +Si on la tient pour une science pouvant donner des règles, si on la +tient pour «normative», la morale, à mon avis, ne peut se fonder que sur +une religion,--que sur une science, ou plusieurs sciences--ou que sur +elle-même. + +Si on la tient pour un art, elle peut emprunter à certaines sciences, ou +au _savoir_ en général, quelque chose; elle peut s’appuyer sur le savoir +et en tirer quelque secours; mais elle est surtout un ensemble de +démarches ingénieuses, de la part de l’homme, pour s’accommoder aux +choses et à soi et pour diriger sa vie de manière à être dignement et +noblement satisfait de soi-même. + +Pour remonter, un instant, aux anciens, il faut savoir qu’ils ont connu +très bien la morale en tant que science et aussi la morale en tant +qu’art. A prendre les choses dans les grandes lignes et en négligeant +volontairement des détails, importants il est vrai, et qui pourront, je +le sais, faire objection contre moi, on ne se trompera pas beaucoup en +disant que la morale considérée comme science a été inventée par Socrate +et les stoïciens, ses vrais disciples; et que la morale considérée comme +art a été inventée par les épicuriens. + +Socrate, à en juger d’après ceux des livres de Platon où Platon semble +plus qu’ailleurs s’inspirer de lui, fonde la morale sur la psychologie. +Il dit: «Connais-toi toi-même, et, selon que tu te connaîtras plus ou +moins bien, tu seras plus ou moins vertueux.» Il fonde tellement la +morale sur la science qu’il confond la moralité avec la science, +volontairement. Faire le bien, c’est le savoir. Savoir le bien, c’est le +faire. Qui sait le bien fait le bien. Celui qui fait le mal n’est qu’un +aveugle qui ne se connaît pas. Théorie que j’ai discutée ailleurs et +peut-être réhabilitée[1], dont je ne retiens à cette heure que ceci, à +savoir que Socrate est éminemment, est en son fond, un moraliste +dogmatique, qui veut donner à la morale la solidité, la fermeté, +l’impérativité aussi d’une science exacte. + + [1] Voir _Pour qu’on lise Platon_. + +Les stoïciens tout de même. Les stoïciens rattachent toute leur morale à +la psychologie, à la science de l’homme quand ils donnent comme premier +principe de la morale: «Vivre conformément à la nature». Qu’est-ce à +dire en effet? Qu’il faut vivre conformément à la nature de l’homme +(c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ τῇ φύσει a toujours dans Épictète), +donc qu’il faut connaître sa nature. Qu’il faut vivre aussi conformément +_à la nature entière_ (c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ a toujours +dans Marc-Aurèle), à l’ordre général de la nature; donc qu’il faut +connaître la nature universelle, l’ordre général du monde. + +La morale se rattache donc à la science tout entière et n’en est que +l’aboutissement dans l’homme même, dans la conduite qu’il doit tenir. +_Or_ qu’est-ce que la science de lui-même et du Tout peut apprendre à +l’homme? Qu’il y a une raison universelle, très sage, très _suivie_, +très harmonieuse, très logique, qui _ne se contredit pas_; et aussi +qu’il y a dans l’homme une raison moins ferme, plus ou moins vacillante; +mais qui est ce qui en lui _se contredit le moins_ et la seule chose en +lui qui puisse ne pas se contredire. Donc il faut suivre la raison pour +rester logique, pour être _constant_, pour avoir une vie harmonique en +toutes ses parties parce qu’elle sera dominée par un seul principe. + +Et donc il faudra, du côté de soi-même, n’obéir aucunement à ses +passions, qui sont forces illogiques et capricieuses; du côté de +l’extérieur mépriser complètement tout ce qui ne dépend pas de nous, +tous les _fortuits_, qui, si nous en tenions compte, nous feraient +également vivre d’une vie capricieuse et irrégulière.--Pour mépriser +tant de choses et se dérober à l’influence de tant de choses, il faut se +donner une volonté énergique, indomptable et en quelque sorte +implacable. La raison, c’est tout l’homme intellectuel; la volonté, +c’est tout l’homme actif. Raison et volonté, c’est tout l’homme. La +sensibilité doit être supprimée. La volonté sans cesse en acte et +n’obéissant qu’à la raison, c’est toute la morale. + +Cette morale, on a vu comme elle se rattache à la science de l’homme et +à la science du monde, à la science totale, et comment elle se fonde sur +elle. + +Pour les épicuriens, malgré quelques essais qu’ils ont faits pour donner +un caractère scientifique à leur morale, la morale est bien, en somme, +un art et seulement un art. Elle pourrait être définie: _les moyens +d’être heureux_. L’homme aspire au bonheur. Il a raison. Il serait +étrange qu’on voulût lui persuader qu’il a tort. On n’y réussirait +guère, du reste, tant le désir de bonheur est le fond de notre nature. +Il faut tout simplement le laisser dans cette croyance. Seulement il +faut lui apprendre à ne pas se tromper sur ce qui est le bonheur, de +peur qu’en cherchant le bonheur instinctivement, il ne trouve que +l’infortune. Or où est le bonheur vrai, le bonheur qui ne trompe pas, +qui ne se déguise pas à nos yeux pour s’y révéler ensuite sous forme +d’infortune et de misère? C’est un art, précisément, que de le +découvrir. C’est une science aussi, si l’on veut, et il va de soi qu’il +n’est pas inutile de connaître l’âme humaine pour savoir ce qui doit +remplir ses désirs et par conséquent être un bonheur pour elle; mais +c’est surtout un art. C’est un art qui consiste à observer les +tentatives des hommes vers le bonheur et à noter celles qui réussissent +et celles qui échouent; et dans quelle mesure elles échouent et elles +réussissent; et dans quelles conditions elles ont plus ou moins succès +ou échec. + +Le bonheur étant chose relative et subjective, et la morale n’étant que +procédé pour arriver au bonheur, il s’ensuit que la morale est chose +subjective et relative, qu’elle est science particulière pour chacun, +donc non pas science, mais art, ainsi qu’il a été dit tout d’abord. + +Du reste, on peut arriver, relativement encore, à une conclusion assez +générale, et c’est à savoir que pour _la plupart des hommes_ le bonheur, +_tout compte fait_, est dans la vertu. La vertu n’est pas le but de +l’homme, la fin où il doit tendre; elle est le moyen le plus sûr pour +lui d’atteindre son but, qui est le bonheur. Elle le donne toujours, +tandis que les autres ne le donnent qu’accidentellement. Elle n’est pas +le but; elle n’est pas, non plus, le seul chemin; mais elle est la +grande route. L’épicurisme ne détruit donc pas la moralité. Il la +subordonne. Il la soumet à la recherche du bonheur. Il dit: «Puisque +vous voulez être heureux, soyez vertueux.» Il n’aurait rien à opposer à +qui dirait: «Je ne tiens pas à être heureux.» Il n’a rien à dire non +plus à celui qui affirme être heureux en dehors de la vertu, si ce +n’est: «Vous vous trompez»; ou: «Vous vous persuadez que vous êtes +heureux, sans l’être»; ou: «Vous ne le serez pas toujours.» Réponses un +peu faibles. + +L’épicurisme, comme tout art, peut toujours être contesté. Il est fort +par la première position qu’il prend; il est faible en ses conclusions. +Il est fort en demandant aux hommes: «N’est-il pas vrai que vous voulez +tous être heureux? Vous avez raison»; car ainsi il gagne tout d’abord +leur confiance. Il est faible en leur criant: «Donc soyez vertueux», +parce que le rapport entre ces deux propositions ne pouvant pas être +établi scientifiquement, ne pouvant jamais l’être que par un art plus ou +moins ingénieux, mais toujours récusable, n’a rien de ferme ni de +solide. + +A un autre point de vue, remarquons que ces deux morales antiques, +quelque dogmatiques qu’elles soient toutes les deux et surtout la +première, sont encore persuasives et non impératives, hypothétiques même +(surtout l’une) et non catégoriques. Quoique l’une et l’autre (surtout +la première) aient employé le mot qui veut dire: «_Tu dois_», elles ne +sont ni l’une ni l’autre autorisées pleinement à dire: «_Tu dois_». +Elles ne sont impératives que par un certain abus de mots et un certain +excès d’affirmation. Qui _m’oblige_ (voici pour le stoïcisme) à me +conformer à l’ordre universel ou à mon ordre intérieur, à la raison +cosmique ou à ma raison humaine? Absolument rien. Je puis trouver cela +beau, noble, honorable, convenable, digne de moi; mon orgueil peut être +extrêmement intéressé à l’accepter; mais que j’y sois _obligé_, je ne le +vois pas. Je pourrai dire: «_Decet_»; rien ne me fera dire: «_Debes._» +Le devoir stoïque n’est pas un devoir; c’est un idéal. On m’y attire; on +m’y pousse; on m’en éblouit et on m’en fascine; on ne me le commande +pas; on ne trouve pas quelque chose qui me le commande. Le stoïcisme est +persuasif; il n’est pas, il ne peut pas être impératif. + +Il est persuasif infiniment, parce qu’il s’adresse, pour nous persuader, +aux parties de notre âme dont nous sommes le plus fiers et que nous +chérissons le plus; il ne peut pas être impératif. + +Il est très visible, du reste, qu’il n’a jamais songé à l’être et qu’il +n’a jamais songé à dire: «Quelqu’un quelque part, ou quelque chose en +vous, vous commande impérieusement de faire ceci. Obéissez.» +Quelques-unes de ses formules se rapprochent de celle-ci; aucune n’y est +adéquate. Ses formules se ramènent toujours à: «Il est beau d’agir de +telle sorte.» C’est une persuasion de tout premier ordre; c’est une +magnifique persuasion; ce n’est pas une obligation démontrée; ce n’est +pas un impératif. + +Encore moins l’épicurisme est-il impératif. Il ne commande pas; il +persuade à peine; il renseigne: «Si vous voulez être heureux, faites +ceci.» L’épicurisme est une indication. C’est une indication qui n’est +pas fausse mais à laquelle on ne se sent nullement tenu de se conformer. +L’épicurisme n’a pas de force contraignante. Le stoïcisme non plus, +comme nous l’avons vu; mais on peut dire que le stoïcisme, à défaut de +force contraignante, a une force imposante; l’épicurisme ni ne contraint +ni même n’impose. + +Voilà ce qui me faisait dire que les deux grandes morales antiques sont +persuasives et non impératives. + +Et aussi elles sont hypothétiques et non catégoriques, ce qui est +presque la même façon de les envisager. L’épicurisme est éminemment un +«impératif hypothétique», comme dit Kant. Il recommande d’être vertueux, +_si_ l’on veut avoir le bonheur. Il conditionne la vertu; il conditionne +le devoir. En disant: «Soyez vertueux pour être heureux», il n’est pas +loin de dire: «Si vous ne trouvez pas le bonheur dans la vertu, +laissez-la.» Il ne dit point pareille chose; mais on peut la lui faire +dire. Il est hypothétique fondamentalement et apparemment, très +apparemment, ce qui est peut-être plus grave. + +Le stoïcisme ne l’est point apparemment mais il l’est en son fond, sans +aucun conteste. Il prescrit aux hommes la vertu pour qu’ils se +conforment à leur nature et à la nature; c’est la leur prescrire, _s’il_ +est vrai que leur nature et la nature soient orientés vers la vertu, +_s’ils_ reconnaissent dans leur nature une tendance à la vertu et dans +la nature la vertu proclamée. Or voilà bien une hypothèse, une hypothèse +que tous les efforts de l’école tendront à fortifier, à solidifier, à +charger de certitude; mais enfin une hypothèse. Voilà bien un «impératif +hypothétique». + +L’épicurisme pourrait même dire qu’il est moins hypothétique que le +stoïcisme, puisque l’hypothétique contenu dans son commandement est à +peine une hypothèse; puisque prescrire aux hommes la vertu s’ils veulent +être heureux, c’est la leur prescrire sans hypothèse, n’étant point +douteux que tous les hommes veulent le bonheur, tandis que +l’hypothétique contenu dans la prescription stoïcienne est hypothétique +très pleinement. + +Quoiqu’il en soit du plus ou du moins, les morales stoïcienne et +épicurienne sont persuasives et non impératives; sont hypothétiques et +non catégoriques. + +Pourquoi? Parce qu’elles sont humaines, strictement humaines. Elles ne +sont pas,--je crois bien qu’elles le sont un peu, quoi que je die, mais +enfin il est plus juste de dire qu’elles ne le sont pas qu’il ne le +serait de dire qu’elles le sont,--elles ne sont pas des débris, des +restes, des souvenirs inconscients de religions passées. Bien plutôt +elles sont en réaction et en sourde révolte contre les religions de +l’ancienne Grèce. Plus ou moins formellement elles accusent ces +religions d’immoralité et la morale grecque existe, au fond, et se sent +exister, surtout _pour que_ les vieilles religions n’existent plus. Elle +se sent exister et elle veut exister comme remplaçant les anciennes +religions et surtout comme prenant une place que les anciennes religions +n’avaient pas remplie. Elles sont, relativement aux anciennes religions, +d’essence presque absolument différente. + +Il est donc très naturel qu’elles n’aient pas le caractère impératif, +dominateur, conquérant, pour ainsi parler, et envahisseur, que les +religions ont d’ordinaire. Elles ne sont pas des morales détachées +d’anciennes religions et qui se souviennent inconsciemment d’avoir été +des religions et qui en ont gardé comme le caractère et comme le pli. +Elles ne sont pas des morales à air et à geste religieux. + +Remarquez du reste, pour tout dire, ou plutôt pour tout indiquer +brièvement, que les religions anciennes _elles-mêmes_ n’ont pas +beaucoup, n’ont pas violemment, pour ainsi dire, le caractère impératif. +Elles commandent, c’est incontestable, et elles promettent des +récompenses et elles menacent de châtiments. Elles sont donc, il faut le +reconnaître, des systèmes religieux complets. Complets, oui, mais peu +définis et peu rigoureux; parce qu’ils sont extrêmement, j’allais dire +désespérément complexes. Voyez brièvement tout ce qu’il y a dans les +religions antiques. Il y a des dieux, c’est-à-dire, première complexité, +des êtres qui _étaient_ des forces aveugles, puissantes et redoutables +de la nature et qui sont devenus des hommes, des hommes supérieurs, des +hommes très grands, très forts, très puissants et éternels; mais des +hommes; des dieux, donc, qui participent maintenant des forces +formidables de la nature et des passions changeantes, des caprices de +l’humanité; et qu’on adore confusément comme ils sont confus eux-mêmes; +pour lesquels on a les sentiments les plus divers et les plus mêlés, +admiration, crainte, respect, envie, culte artistique, ironie +quelquefois, autres sentiments encore. Les dieux sont des personnages +auxquels on croit, que l’on sent très présents, très proches, +quelquefois très éloignés, que l’on a bien en très grande considération, +mais qu’au fond on ne sait pas bien comment traiter. + +Il y a encore, dans le paganisme, le Destin, qui est une conception +peut-être aussi ancienne que celle des dieux, mais toute différente et +presque contradictoire. Née, sans doute, de l’intuition, plus ou moins +confuse, de l’immutabilité des lois de la nature, la conception du +Destin s’oppose à la conception des dieux. Ils sont capricieux comme des +hommes, il est immuable comme le ciel; ils peuvent être fléchis, il est +inflexible; ils peuvent être priés, il est inutile de le solliciter; ils +peuvent être corrompus par des présents, il est incorruptible. Le Destin +est un dieu sans oreilles, par derrière et par-dessus les dieux +sensibles. Il est profondément immoral en soi, puisque rien ne peut le +changer et que la bonne volonté humaine n’a pas de prise sur lui, et en +même temps on le mêle de moralité, pour ainsi dire, on fait entrer en +lui un élément de moralité, en aimant à se persuader que sa volonté +immuable et éternelle se confond avec la justice; mais encore on n’en +est pas sûr et il est à la fois effrayant et déconcertant, effrayant +surtout. + +Et il y a encore la Némésis, qui est contradictoire à la fois au Destin +et aux dieux. Elle est contradictoire au Destin, puisqu’elle est un +sentiment et même une passion, chose qui n’a aucun rapport avec un ordre +éternel; puisqu’elle est une jalousie des êtres supérieurs à l’égard de +l’homme, jalousie qui s’exerce capricieusement et arbitrairement, qui +est toujours suspendue sur la tête des mortels, mais que l’on peut +conjurer, écarter, fléchir par des prières et de bonnes œuvres.--Elle +est contradictoire, quoique un peu moins, aux dieux eux-mêmes; car elle +est un sentiment mauvais et bas qui dégrade les dieux, qui en fait des +êtres inférieurs à l’homme plutôt que supérieurs, qui les présente +surtout sous leur aspect de méchanceté et de rancune. + +La Némésis est démocratique; elle est même la démocratie symbolisée. +Elle fait des dieux qui, quoique supérieurs à l’homme, n’aiment pas que +des hommes soient grands, forts ou heureux. Elle fait des dieux qui +auraient des sentiments populaires, sans avoir l’excuse naturelle qu’a +le peuple d’être envieux des puissants. + +Elle est aristocratique aussi; elle est cette idée que le petit doit +rester à sa place, ne pas vouloir devenir grand et que s’il veut devenir +grand il trouvera plus grand que lui et plus fort, fût-ce au ciel, pour +le faire rentrer dans la sphère dont il a voulu sortir. + +On peut la prendre de ces deux manières; mais, de quelque biais qu’on la +prenne, elle est un sentiment méchant prêté aux dieux et qui les +rapetisse. Elle fait du dieu, soit un tribun hargneux qui exalte les +petits et qui déprime les grands et les châtie; soit un aristocrate +autoritaire qui maintient chacun à son rang avec une férocité sournoise, +procédant par coups brusques et inattendus. + +Inutile de dire, comme tout à l’heure pour le Destin, qu’on a, peu à +peu, essayé de faire entrer de la moralité dans la Némésis et que, +puisqu’on pouvait la prendre comme artisan d’égalité, on a affecté de la +tenir pour forme de la justice. Mais de la conception initiale qu’on en +avait eue reste ceci que la Némésis était contradictoire au destin et +contradictoire à l’idée de dieux plus nobles et plus généreux que les +hommes. + +Une religion si mêlée pouvait-elle être vraiment impérative, vraiment +normative, vraiment créatrice de règles nettes et précises pour la +conduite des hommes? Évidemment non. Elle peuplait leur esprit d’idéals +confus, d’espérances et de craintes confuses, de devoirs confus et +contradictoires. Donc, quand bien même, ce que j’ai indiqué que l’on +pourrait soutenir, les morales antiques auraient eu quelques racines +dans les religions antiques auxquelles elles succédaient, elles +n’auraient pas pu retenir de celles-ci un caractère impératif que +celles-ci n’avaient jamais eu. + +Et s’il est vrai, comme je crois que c’est plus vrai, que les morales +antiques fussent plutôt en réaction contre les religions antiques +qu’elles ne dérivassent d’elles, il y avait peu de chances, cependant, +pour qu’elles inventassent cette chose nouvelle, véritablement inconnue +et un peu étrange, une idée commandant à un homme, comme un maître à un +esclave et l’asservissant. De cette idée, ils ont approché, c’est +incontestable. Ils ont présenté soit la raison, soit l’intérêt bien +entendu, comme quelque chose, sinon qui nous oblige, du moins qui nous +accule, qui nous force à dire: «il est bien vrai qu’il n’y a pas autre +chose à faire»; et ceci est bien une sorte de contrainte. Mais ne nous y +trompons point, c’est encore une contrainte de persuasion; c’est une +contrainte qui donne ses raisons. «La raison, a dit Pascal, nous +commande bien plus impérieusement qu’un maître, car en désobéissant à un +maître on est malheureux et en désobéissant à la raison, on est un sot.» +La contrainte des philosophies morales antiques était précisément +celle-ci. Elles mettaient leur effort à nous contraindre à avouer qu’il +est sot de ne pas être vertueux. Mais ceci est encore de la persuasion; +c’est de la persuasion qui devient si forte qu’elle finit par prendre un +caractère presque impératif; mais précisément elle _finit_ par là, +tandis que c’est par là que la morale impérative commence, et la +différence est si considérable qu’elle est d’essence même. + +Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec, tant religieux que +philosophique, n’a connu que la persuasion. Les religions ont été +persuasives, les philosophies ont été persuasives. Les religions ont +effrayé d’abord, confusément; mais, ce semble, à remonter aux plus +anciens textes, sans tirer de leur majesté terrifiante un certain nombre +de commandements précis et formels, et je crois que l’on sait combien il +est difficile de mettre en formules et même de démêler la morale +d’Homère ou d’Hésiode. Puis elles se sont, confusément encore, mêlées de +morale, mais d’une morale qui entrait en elles comme un corps étranger +et qui travaillait plus à les désagréger qu’à les vivifier; et en partie +morales, en partie immorales, en partie esthétiques, et à ce titre +étrangères à la morale sans y être précisément contraires, elles +présentaient aux hommes une morale si mêlée et si indistincte qu’au fond +les meilleurs d’entre eux mettaient leur moralité même à se détacher +d’elles. + +Les morales, d’autre part, étaient ou noblement utilitaires et +eudémoniques, ou austères et contraignantes; mais toujours persuasives, +quelles qu’elles fussent, procédant par raisonnements et non par ordres, +recommandant la vertu et non la commandant, n’obligeant pas, ou ne +démontrant pas à l’homme qu’il est obligé, «raisonnant» l’homme, pour +parler le langage populaire, ne le captivant point, ne l’asservissant +point, ne le pliant point sous une loi indiscutable.--Cela revient à +dire que dans tout le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion +qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours un souverain +constitutionnel. + + * * * * * + +Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale impérative. Il l’a +créée par ce qu’il apportait avec lui; il l’a créée par ce qu’il +retenait du passé. Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre +laquelle il n’était pas en réaction; car il «n’était pas venu pour +détruire la Loi, mais pour la consommer»; et il sortait d’une religion +qui n’était pas confuse, mêlée et contradictoire; mais qui était +extrêmement précise et nette. Dans la religion biblique point de Destin, +point de Némésis et point de polythéisme (du moins depuis longtemps à +l’époque où le Christianisme parut). Un seul Dieu, qui est personnel, +qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui, qui est libre et +qui est tout-puissant, qui commande comme un roi arbitraire et absolu; +qui d’autre part n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très +irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion, qui est +qu’on lui obéisse strictement et aveuglement. + +D’une religion de cette sorte, une morale impérative peut sortir et doit +sortir, et seulement une morale impérative. + +Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir à Dieu qui est +infaillible, qui n’a pas besoin d’être justifié et qui ne doit pas être +discuté. La morale sort de la religion et d’une religion nette, précise, +sans contradiction, sans incertitude, sans imagination, sans mythes +poétiques et singuliers. Voilà ce que Jésus retenait de l’ancienne Loi. +Il apportait une morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le verrons +plus loin; mais il la rattachait à la religion antique et il la laissait +volontairement assise sur la religion comme sur sa base naturelle, +confondue avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait: «Vous +aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et +de tout votre esprit. _C’est là le plus grand et le premier +commandement. Et voici le second, qui est semblable à celui-ci_: Vous +aimerez votre prochain comme vous-même.» Il est impossible de rattacher +plus fortement la morale à la religion, de confondre plus intimement la +morale et la religion, en insistant sur ceci que le premier principe de +la morale n’est que le second commandement, et sur ceci que, du reste, +le commandement qui renferme toute la morale n’est qu’une sorte de +répétition du commandement qui renferme toute la religion. Pour Jésus la +morale n’est qu’un aspect de la religion. Il n’y a rien de plus juste +que le nom de Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale +elle-même; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la morale procède de +la religion, en sort, s’appuie sur elle, du reste est consubstantielle +avec elle et en a tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu; la +morale est un aspect de la religion. + +La morale ainsi comprise ne peut être que normative, impérative, +absolument impérative, puisque, non seulement elle est _un_ Dieu, mais +elle est Dieu lui-même. + +D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était une morale +nouvelle qui, si elle s’incorporait avec Dieu, et précisément parce +qu’elle s’incorporait avec lui, _le changeait_ très sensiblement. A la +loi de terreur Jésus venait substituer la loi d’amour; et cela, sans que +peut-être il s’en doutât, pour les gentils comme pour les juifs. Le Dieu +des juifs était un dieu terrible auquel il fallait obéir et qu’il +fallait craindre. Les dieux des gentils étaient également des dieux +auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre. Le premier qui ait +dit dans le monde qu’il fallait _aimer_ Dieu, c’est Jésus. L’amour de +Dieu est la grande invention du Christianisme. Cette invention changeait +Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la morale un tout nouveau +caractère. Car s’il faut aimer Dieu, prenez garde, il faut que Dieu +devienne bon; ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours +été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait pas, on ne +parviendrait pas à aimer un Dieu méchant, ou un Dieu qui ne serait que +terrible, ou même un Dieu qui ne serait que strictement juste. Donc il +faut qu’on se le figure comme bon, comme juste sans doute, comme sévère +peut-être; mais comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus, comme +nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait, c’est ainsi qu’il se le +représentait et c’est parce qu’il _sentait_ Dieu bon qu’il a voulu qu’on +l’aimât; mais aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il +l’a fait bon éternellement dans l’imagination des hommes. + +Dieu était changé. La morale l’était du même coup. La morale était +jusque-là morale de justice; elle devenait morale d’amour. La morale +consistait jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre à chacun +le sien. Elle consista désormais à aimer tous les hommes comme des +frères. Et cela était une conséquence très logique. Si Dieu doit être +aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous les hommes, la +seule manière de le bien aimer est d’aimer tous les hommes comme il les +aime. La substitution de Dieu père à Dieu roi amène la substitution de +l’idée de fraternité à l’idée de justice. + +Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée et raillée dans +l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour, de fraternité qu’il tend tout +entier. La seconde grande invention de Jésus est d’avoir passé par delà +l’idée de justice, considérée comme inférieure, pour installer la morale +dans l’amour. De là ces préceptes au delà desquels on n’ira point: +«Faites ce que vous voudriez qu’on vous fît; ne résistez pas au mal +qu’on veut vous faire et qu’on vous fait; aimez votre prochain comme +vous-même; aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent.» +De là cette morale, dont Kant a très bien dit que si toute la religion +sur laquelle elle s’appuie s’écroulait, elle subsisterait encore par +elle-même; de là cette morale que les attaques dirigées contre la +religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas et ne peuvent +atteindre; de là cette morale enfin que tout progrès des mœurs, réel ou +supposé, non seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait que +rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit toujours devant lui comme +son but dernier et sa fin suprême. + +Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait se passer du dogme, +étant plus pure que lui, en quelque sorte, et plus sublime; mais +n’oublions pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est en +quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme existant. Le dogme +était: Dieu commande et il faut lui obéir, et tel était le fondement de +la morale. Le dogme était: le désobéissant sera puni et l’obéissant sera +récompensé, et telle était la sanction de la morale. Jésus conserve tout +cela, et, _entre_ ce fondement de la morale et cette sanction de la +morale, il introduit une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est +plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus la justice et +qui est la fraternité; mais il maintient et fondement et sanction, et il +dit que le premier commandement est l’attachement de l’homme à Dieu, et +il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham et que le +mauvais riche sera précipité pour l’éternité dans l’enfer. + +Donc une morale sublime avec fondement religieux, avec une sanction +religieuse; de caractère, par conséquent, nettement et formidablement +impératif; voilà la morale de Jésus.--Plus tard, autour de cette morale +demeurée fixe et immobile et qui ne pouvait que demeurer telle +puisqu’elle avait, du premier pas, atteint l’absolu, la religion dont +elle était comme encadrée et entourée, évolua. Elle se créa, au contact +des Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on adopte on demande +l’explication de tout, une métaphysique très obscure et du reste +merveilleuse, qui restait comme le fondement, mais plus mouvant en +quelque sorte et moins assuré qu’auparavant, de la morale, que l’on +assurait toujours qui s’y appuyait. + +Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions plus variées, pour +ainsi parler, admettant un moyen terme, lui-même comportant différentes +mesures, entre le paradis et l’enfer, et par conséquent créant une +hiérarchie et une échelle des peines et des récompenses; et c’était là, +en somme, une idée évangélique, Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste +et ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une conciliation étant à +trouver entre la justice de Dieu et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne +pouvant être supprimée, et devant être imaginé un tempérament de l’une +par l’autre. + +D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants d’être plus ou +moins absorbés, tout au moins altérés par ceux qu’ils conquièrent, le +Christianisme, s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique grecque, +admit en lui beaucoup de paganisme proprement dit. Le polythéisme +revécut, très atténué, mais il revécut dans les anges, du reste +empruntés à la religion hébraïque et dans les saints et saintes, +remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux et les dieux +locaux; et dans les «Notre-Dame» de tel ou tel pays, qui sont, par un +artifice d’imagination, à la fois une seule personne et une foule de +personnalités très distinctes.--Le «destin» revécut, ici et là, très +contesté, parce que rien n’est moins évangélique que cette conception; +mais il revécut dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu +n’est pas lié par plus fort que lui; mais se lie lui-même de toute +éternité. + +Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est la plus originale et la +plus caractéristique du paganisme, qui ne se retrouve pas dans le +Christianisme, pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance +d’un seul Dieu est par trop contradictoire avec cette idée, laquelle met +les dieux aussi près des hommes qu’il est possible de les y mettre sans +en faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que la Némésis me +semble bien paraître dans un des plus anciens textes des Évangiles, dans +le _Sermon sur la Montagne_: «Quand vous voudrez prier, dites: Notre +père qui êtes aux cieux... ne nous induisez pas en tentation.» De +quelque manière qu’on ait retourné ce texte et qu’on l’ait adouci, il +reste comme une preuve que dans les idées des premiers chrétiens, Dieu +pouvait tendre des pièges à l’homme, peut-être pour l’éprouver, +peut-être par je ne sais quel esprit de malice. Il y a là quelque chose +de la Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins distincte, dans +certains passages de la Bible. Ce qu’il faut penser là-dessus, c’est, à +mon sens, que l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité, +qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle est sensible dans +l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle a passé, presque subrepticement, +dans le Christianisme primitif; que le Christianisme y était du reste si +contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a en effet éliminée +assez vite, ne la trouvant du reste plus guère dans le paganisme à +l’époque où il s’est rencontré avec celui-ci. + +Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut la considérer comme +définitive, à fondement religieux, à sanctions religieuses, se +confondant avec la religion, aimant à croire et voulant croire que, la +religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même, nettement +impérative, normative et déclarant l’homme _obligé_: telle est la morale +chrétienne. + +Elle est l’ancienne «Loi de Dieu», transformée quant à ses préceptes, +transformée même quant à son esprit, conservant tout son caractère de +commandement absolu. + +Quand le Christianisme perdit quelque chose de son influence sur les +hommes, il se passa la même chose que quand le paganisme parut impur ou +grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de la Grèce. Les +penseurs voulurent créer une morale indépendante, plus ou moins +indépendante du Christianisme. Seulement la difficulté était plus +grande. Le paganisme avait une morale très faible et très contestable. +Une morale pure triomphait de la sienne et du même coup triomphait de +lui assez facilement. Le Christianisme avait une morale telle qu’aucune, +jusqu’à la consommation des siècles, à ce qu’il semble, ne pouvait la +dépasser. On ne pouvait donc pas, par l’invention d’une morale +supérieure à la sienne, le décréditer; on ne pouvait que lui emprunter +sa morale en la détachant de lui, au risque, par l’impuissance où l’on +se montrait de trouver en morale mieux que lui, de restaurer son crédit +au lieu de le détruire. + +On s’efforça, cependant--par un besoin qu’a souvent l’homme et que je ne +discute pas pour le moment, d’avoir une morale sans avoir une +religion--de constituer la morale indépendamment du dogme, et +c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de présenter aux +hommes les conclusions de la morale chrétienne, sans le fondement sur +lequel elle avait prétendu s’appuyer.--On s’efforça, par conséquent, de +trouver à la morale un autre fondement (car on croyait encore qu’il lui +en fallait un), que la foi en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de +Dieu. Mais la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que sur une +religion, sur la science ou sur elle-même. La fonder sur une religion, +c’est ce qu’on ne voulait plus faire; la fonder sur elle-même, c’est à +quoi l’on ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la science. + +Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble des sciences, ou +sur une science particulière? Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea +point; les sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas +l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui et n’imposant +point. On essaya donc de fonder la morale sur une science particulière, +c’est-à-dire sur la science de l’homme. C’était revenir à l’antiquité et +soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme. Ce fut surtout à l’épicurisme +qu’on revint. Toutes les morales utilitaires qui eurent un certain +succès en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme. Elles +cherchent à se constituer ainsi: il faut savoir ce qui peut rendre +l’homme heureux; ce qui le rend heureux, c’est une morale très pure +constamment mise en pratique; énumérons les éléments et comme les +conditions de cette morale... En un mot, la morale est la science du +bonheur, fondée sur la connaissance de l’homme. + +Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus haut de +l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une réédition, qu’une morale de +cette sorte peut être très élevée et très saine; mais j’ai à peine +besoin de dire aussi: 1º qu’elle ne peut être que persuasive; 2º qu’elle +ne peut être qu’un art. + +Elle ne peut être évidemment que persuasive; car l’homme ne peut se +sentir obligé à être heureux. Cette proposition: «sois heureux; il le +faut, tu le dois», a quelque chose en soi de comique et de ridicule. Il +y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits et dans nos consciences, des +vieilles morales impératives et religieuses, peut-être; mais nous +sentons vaguement que le bonheur n’est pas un devoir, que nous ne sommes +pas obligés à être heureux et que peut-être nous sommes obligés à ne pas +l’être, que la recherche du bonheur a quelque chose d’immoral. Et ceci +n’est pas nécessairement une réminiscence chrétienne. Au fond de la +Némésis, pour y revenir un instant, il y avait cette idée que l’homme ne +doit pas être trop heureux, qu’un homme heureux est quelque chose de +contraire à l’ordre et d’_insolent_ (un peu du sens étymologique et un +peu de l’autre), et en dernière analyse l’idée de la Némésis, c’était +l’inquiétude qu’éprouve un homme à être heureux, c’était le remords du +bonheur, preuve que le bonheur a toujours pour l’homme quelque air de +péché. + +Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur, et la morale qui +nous donne comme fin le bonheur ne peut être que persuasive. Le dialogue +entre la morale eudémonique et nous est celui-ci: «_Voulez-vous être +heureux?_--Oui, _nous avouons_ que nous voulons l’être.--Si vous voulez +l’être, il faut tenir telle ou telle conduite.» Autrement dit, la morale +eudémonique n’a aucune _autorité_. Elle est une amie bienveillante et +indulgente qui nous prend par notre faible pour nous conduire à la force +d’âme, et qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour nous mener +au bien. Nous l’aimons; nous lui sourions, comme elle nous sourit; mais +elle ne nous impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle du +_respect_, et c’est une bonne idée de Kant que ce qui peut nous imposer +des devoirs doit être quelque chose qui nous inspire du respect. La +morale eudémonique n’est rien autre que doucement persuasive. + +Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être qu’un art et n’a rien de +scientifique, parce que le bonheur est chose tout à fait individuelle. +Je place mon bonheur ici, je le vois ici; un autre le place et le voit +ailleurs; et il n’est pas certain que j’aie tort, ni que l’autre n’ait +pas raison. Le bonheur pour chacun est en raison de sa nature et de ses +aptitudes. Le bonheur est la concordance qui s’est établie ou qu’on a su +établir entre les facultés d’un individu et le champ d’activité où il +pouvait exercer ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents, +en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas de science de +l’individuel. La morale ayant pour fin le bonheur ne peut donc être +qu’un art, qu’un art ingénieux, individuel lui-même, et devra être +définie ainsi: la morale est l’art par lequel, chacun s’étant appliqué à +se connaître et se connaissant bien, se rend heureux par une sage +application de ses facultés propres au monde qui l’entoure.--Voilà qui +est bien; mais, donc, la morale n’est pas une science, elle est un art; +et même un art qui n’a pas de préceptes et de maximes générales; la +morale est un art personnel et incommunicable; la morale est l’art que +chacun devrait se faire à soi-même pour être le moins malheureux +possible. + +--Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique. Je reste une +science en ce que, précisément, je crois que les principes menant au +bonheur sont très généraux, sont les mêmes pour tous les hommes, doivent +être tirés de l’étude de la nature humaine en sa généralité; en ce que +je crois que chaque homme serait dans l’erreur en cherchant à se rendre +heureux par l’étude, même scrupuleusement et froidement faite, de ses +penchants et aptitudes et ne saurait l’être qu’en se conformant aux +notions sur le bonheur que nous donne l’étude de l’homme, pour ainsi +parler, universel. Et en cela, je suis très nettement scientifique. + +--Je le veux bien; mais encore ce qui fait qu’on peut dire qu’il y a un +homme universel, ce qu’il y a de commun entre tous les hommes, c’est, si +l’on veut, le désir du bonheur; mais ce n’est pas du tout une idée, une +imagination sur le moyen d’y arriver. Tel vous dira: «Mon idée du +bonheur, c’est la volonté de puissance», et tel autre vous dira: «Mon +idée du bonheur, c’est la modération dans les désirs»; tel vous dira: +«Mon idée du bonheur, c’est la tranquillité», et tel autre: «Mon idée du +bonheur, c’est l’action.» Et ils vous diront ces choses sans que vous +puissiez légitimement contredire aucun d’entre eux. Il en résulte, à ce +qu’il me semble, que la morale eudémonique n’est pas une morale; qu’elle +est plusieurs morales opposées les unes aux autres, mettons, si vous +voulez, en souvenir de Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des +esclaves--et quelques morales intermédiaires. + +Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel et par conséquent n’est +pas une science. Elle est un art et elle est même plusieurs arts, une +infinité d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de +celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan de lui-même; et, +de la matière qu’il trouve en lui, doit faire une œuvre d’art selon la +matière qu’il a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière +et selon les procédés d’art qu’il a inventés. Donc pour le moraliste +eudémoniste point de morale. Il ne doit pas même en esquisser une. Son +traité de morale ne doit pas s’étendre au delà de son principe. Il doit +tenir en une ligne: «Cherchez le bonheur.» Pas un mot de plus.--«Mais +comment?--C’est votre affaire. Ce ne peut être que votre affaire. Je +vous dirai, si vous voulez, comment j’ai trouvé le mien; mais cela ne +peut pas vous renseigner sur le vôtre.» La morale eudémonique n’est ni +un commandement ni une prescription, ni même un guide. + +Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a appelé la morale +du sentiment, qui ne mérite pas qu’on s’y attarde bien longtemps. +Quelques philosophes, Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour +toute morale ceci: «Cédez à votre sentiment intime; il ne trompe pas.» +Au fond, _c’est vrai_; mais quand on a, successivement, refusé le nom de +sentiment intime à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque +chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si l’on dit en effet à un +«sentimentaliste»: «Dois-je toujours obéir au sentiment qui me possède +et qui me pousse, pour l’instant?» il répondra certainement: «Il faut +encore voir si ce sentiment est bien votre sentiment intime, profond, +radical; car il existe une foule de sentiments superficiels, momentanés +et _altérés_; il existe des sentiments qui sont des résultats des +circonstances et du monde où vous vivez et de l’atmosphère que vous +respirez et de votre éducation, etc.; ce sont des sentiments +circonstanciels ou des sentiments altérés; c’est au fond même de votre +nature qu’il faut vous adresser et c’est à lui qu’il faut vous +conformer; voilà le sentiment intime.» + +Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner, on arrive à +s’apercevoir que le seul sentiment intime qui ne soit suspect ni d’être +circonstanciel, ni d’être adventice, ni d’être altéré, est la voix même +de notre conscience, le quelque chose en nous qui dit: «Tu dois» ou: «Tu +ne dois pas» et qui n’est peut-être pas un sentiment.--Ou la morale +sentimentale entre les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a +aucune règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce qui en nous +est passionné à l’exclusion de ce qui est froid, et elle nous déchaîne +débridés à travers la vie, et elle n’est que l’immoralisme pur et +simple; ou entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène +assez facilement à reconnaître que le sentiment ou plutôt l’ensemble des +sentiments qu’elle donne comme bons n’est pas autre chose que le goût du +bien et que simplement elle a donné au devoir le nom de sentiment pour +s’appeler morale sentimentale au lieu de s’appeler morale du devoir. + + * * * * * + +Tels étaient les essais de morale indépendante qui étaient faits ici et +là, avec plus ou moins de hardiesse et aussi plus ou moins de logique, +lorsque Kant parut. + + + + +CHAPITRE II + +LA MORALE DE KANT + + +La première morale indépendante dans le sens vrai, dans le sens précis +et dans le sens le plus étendu du mot, est la morale de Kant. Jusqu’à +lui on avait voulu fonder la morale; il a voulu _ne pas la fonder_, ne +la fonder sur rien et qu’elle fût au contraire le fondement de tout et +que tout se fondât sur elle. Jusqu’à lui on avait voulu _rattacher_ la +morale soit à la science, soit à la religion; il a voulu ne la rattacher +à rien et ne l’asseoir que sur elle-même. Il a voulu qu’elle fût en soi +et qu’elle fût par soi. _L’insubordination du fait moral_ est la +maîtresse pièce de son système. Le fait moral est parce qu’il est et il +n’a à donner aucune raison qui l’explique et qui le fasse accepter. Il +n’a pas, pour ainsi parler, à plaider pour lui. Il s’impose. Il dit: «Je +dois être.» Il ne donne pas de considérants à l’appui de lui. Il dit: +«Je suis parce que je suis». + +Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait. Si on le rattache à +une religion, on a à prouver cette religion qui est toujours moins +claire que lui; si on le rattache à une science, on a à établir et à +achever cette science qui n’est jamais guère établie et qui n’est jamais +achevée, tandis que lui est définitif dès qu’il existe. Reste à ne le +rattacher qu’à lui, à ne le fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le +fonder, à le prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le +vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable et qui +doit être indiscuté. + +--Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer ce caractère singulier; +pourquoi discuter tout, prouver tout, rattacher tout à quelque chose et +réduire tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui, +vraisemblablement, est un fait comme un autre? + +--Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral; je le lui +reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme cela qu’il se présente à nous. +Nous pouvons douter de tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même +chose, sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait moral. Toutes +les autres choses se présentent à nous comme matière de connaissance; le +fait moral se présente à nous comme connaissance; toutes les autres +choses se présentent à nous comme chose à connaître; le fait moral se +présente à nous comme chose connue. Nous disons: «Il y a peut-être un +monde extérieur et il faut nous donner des raisons de croire qu’il +existe ou qu’il n’existe pas; il y a peut-être des lois générales du +monde et il faut les chercher; il y a peut-être un auteur unique ou +plusieurs auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il +existe ou s’ils existent.» Nous ne disons pas: «Il y a peut-être quelque +chose en nous qui nous commande de bien agir.» Nous sentons cette +chose-là directement, immédiatement, comme de plein contact, et nous la +sentons continuellement. Elle seule ne passe pas par quelque chose pour +arriver à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être trouvée. Nous +avons cette sensation qu’elle est si près de nous et en nous qu’elle est +nous-même. Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits celui +qui est en effet le plus clair, pour le plus manifeste celui qui est le +plus manifeste, pour le seul indiscutable, celui que nous avons le plus +de tendance à accepter sans discussion? Pourquoi vouloir expliquer le +fait le plus clair par d’autres plus incertains, prouver par des choses +douteuses la chose qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être +prouvée, et arriver par des chemins détournés à cette morale que nous +atteignons du premier coup? + +Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira Kant, si, étant donné +qu’il faut aller, comme on peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du +fait moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et de prouver +tout le reste? Qui sait si, loin d’être fondé sur la métaphysique, ce +n’est pas le fait moral qui la fonde? Qui sait si ce n’est pas le fait +moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité de l’âme et +qui prouve Dieu? Qui sait si, par un renversement des méthodes, il ne +faut pas, après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule sur elle-même +quand elle se fonde sur elle-même, la reconstruire, et peut-être assez +facilement, sur la morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est +la chose solide, l’inébranlable et l’_inconcussum_? + +Mais revenons, pour ne nous occuper que de la morale elle-même. Le fait +moral est donc le plus clair, le plus incontestable et le plus +directement saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs. +C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette évidence première, +cette évidence initiale tant cherchée par les philosophes. Ils ont dit: +à travers tant de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une, +dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter? Ils ont répondu: c’est +la vie, le sentiment de l’existence, le sentiment que l’on existe. Ils +ont répondu: c’est la pensée, la certitude où l’on est que l’on pense. +Je réponds, moi: ce qu’il y a de moins douteux, c’est que je me sens +obligé, c’est que quelque chose en moi me dit: tu dois! Pourquoi est-ce +cela qui est le moins douteux? Mais, parce que, quand à cette voix +intérieure je n’obéis pas; quand à cette voix intérieure je désobéis; +alors je souffre, alors j’ai des remords, alors j’ai de l’humiliation, +alors je suis dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire? C’est à dire +que je viens de contrarier le fond même de ma nature; c’est à dire que +je viens de me nier, de me heurter et de me combattre moi-même. + +Remarquez que ce phénomène ne se produit pas à propos des autres choses +auxquelles j’ai tendance à croire. Je puis douter du monde extérieur +sans avoir remords, humiliation, mépris de moi-même, torture intime; +rien de tout cela. Je puis douter de mon existence et me croire une +illusion et un rêve, sans me faire de reproche et sans que rien en moi +me fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée, je veux dire douter +que je pense, et ne pas me sentir humilié et dégradé, et dégradé par ma +faute. Il n’y a pas de remords intellectuel, et ceci est bien à +considérer. + +On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce de remords +intellectuel ou quelque chose qui y ressemble. Quand nous doutons d’une +chose très évidente aux yeux du bon sens, par exemple quand nous doutons +que nous vivions ou que nous pensions, nous nous reprochons très +sensiblement quelque chose. Nous nous reprochons de nous faire violence, +de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement ou de +demander à ses ressorts un effort qui dépasse les forces que la nature +leur a assignées.--Ceci est très vrai. Mais remarquez deux choses. La +première que le remords intellectuel est d’un caractère si différent du +remords moral qu’on ne peut guère que par un abus de mot lui donner le +même nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et n’humilie pas; il +trouble. Quand nous doutons ou essayons de douter des choses qui sont +d’évidence intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et honteux; +nous nous sentons égarés. Nous nous sentons en bateau sans gouvernail ou +en ballon sans soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches d’une +espèce de suicide. Nous nous disons: «C’est à mon intelligence elle-même +que je me dérobe et que je dis adieu; si je doute de ceci, je ne puis +plus faire aucun usage de mon entendement; je ne puis, décidément, +douter de ceci encore sans un suicide intellectuel.» + +Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est une crainte beaucoup +plus qu’un remords; il est un trouble, un effroi et une épouvante. + +Et la seconde chose à remarquer est celle-ci: c’est que le remords +intellectuel torture aussi quelquefois et humilie, il faut le +reconnaître; mais quand il nous inquiète sur la passion qui nous anime à +nier quelque évidence, ou sur les conséquences que cette négation peut +avoir. Nous nous reprochons de douter de telle vérité quand nous nous +disons que c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de +briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la mystification, +c’est-à-dire du mensonge, que nous en doutons;--et nous nous le +reprochons encore quand nous nous disons que la vérité dont nous doutons +est peut-être profondément utile à l’humanité et que, rien qu’à en +douter personnellement et intérieurement, nous commençons à faire du mal +et nous nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que dans ces deux +cas le remords intellectuel n’est pas autre chose qu’un remords moral; +que le remords que nous éprouvons est un remords moral se rapportant à +des opérations intellectuelles, mais en tant qu’elles ont des rapports +avec la moralité, en d’autres termes un remords moral pur et simple? + +Donc le remords intellectuel ne torture pas et n’humilie pas; et quand +il semble qu’il torture et qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le +remords intellectuel, mais le remords moral; ou, ce qui revient au même, +le remords intellectuel n’est remords que dans la mesure où il se +complique de remords moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse +souffrir: c’est la révolte contre une voix intime qui nous dit: tu dois, +tu es obligé; il n’y a qu’une vérité dont la négation nous fasse +souffrir et nous dégrade à nos propres yeux, c’est la vérité morale. + +N’est-ce pas un signe? Et n’est-il pas très rationnel de conclure de là +que _la vérité_, tout au moins la vérité essentielle, que _l’évidence_, +tout au moins l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au moins +vérificatrice et justificatrice de toutes les autres, est l’évidence +morale? + +Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce qui n’a pas besoin +d’être prouvé, ce qui se tient debout en soi et par soi, ce qui est +irréductible à autre chose, ce qui est indépendant et insubordonné; +c’est l’_axiome humain_. + +Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu prouver l’axiome et +rattacher à quelque chose ce à quoi, plutôt, tout se rattache, et +subordonner à ceci ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne. + + * * * * * + +Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver, certes, non +l’expliquer même, à proprement parler, mais l’analyser. Le fait moral se +présente ainsi. Quelque chose, en nous, nous dit: tu dois agir et tu +dois agir bien; il y a des choses qu’il faut faire et il y en a qu’il ne +faut pas faire; _il y a des choses_ telles que, si tu les fais, tu sens +que tu es digne de toi, conforme à toi; _il y a des choses_ telles que, +si tu les fais, il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas +né ou que tu fusses mort avant de les faire. + +--Mais ces choses que je dois faire, les puis-je faire; et ces choses +que je ne dois point faire, puis-je ne les faire point? + +--Oui, sans aucun doute; tu es libre absolument. Tu n’es pas limité dans +ta volonté; tu es limité dans l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas +faire ce dont tes forces physiques sont incapables et ce que les +circonstances t’empêchent d’accomplir; mais tu es libre de prendre ta +décision et d’aller dans l’exécution jusque-là où une force plus +puissante que ta force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller +jusqu’au tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve pas de moyens +de transport; mais il est libre absolument de prendre la résolution d’y +aller et de pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les +possibilités matérielles le permettront. + +--Est-il si certain que je sois libre? + +--Non seulement ce n’est pas douteux; mais tu n’en doutes pas; tu n’en +doutes à aucun moment de ta vie; c’est en te croyant libre et parce que +tu te crois libre que tu fais tout ce que tu fais; et aurais-tu des +remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne pas commettre la +mauvaise action que tu as commise? Et ne sens-tu pas que, quand tu +essayes de douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise action, +en ce sens que tu cherches une excuse aux mauvaises actions que tu +pourras commettre? Ne le sens-tu pas? La négation du libre arbitre a son +remords qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà en soi un acte +mauvais. + +Ainsi parle la «conscience», comme on dit et comme on dit très bien; car +ce que nous venons de faire parler n’est pas autre chose que le savoir +instinctif que l’homme a de lui-même. Et elle parle ainsi +_impérativement_. Entendez par ce mot qu’elle ne subordonne à rien et +qu’elle ne conditionne pas son commandement. Elle ne dit pas: «agissez +bien _si_ vous voulez le bonheur»; elle ne dit pas: «agissez bien _si_ +vous voulez être en paix avec vous-même»; elle ne dit pas: «agissez bien +_si_ vous voulez obéir à votre nature, laquelle est organisée pour le +bien et se contrarie elle-même, se blesse elle-même quand elle agit +mal.» Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce caractère. De +tels commandements sont, si l’on veut, des commandements, sont, si l’on +veut, des impératifs, mais ce sont des impératifs toujours +_hypothétiques_; ils se subordonnent toujours à une condition: «si vous +voulez telle chose, agissez bien». Le commandement de la conscience est +impératif comme l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est +despotique. Jamais le vers fameux n’a été plus applicable: + + _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._ + +Et cela est littéralement exact; car ici c’est bien la volonté +contraignante qui se met à la place de la raison qui délibère. + +Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point qu’il puisse y avoir +quelque chose en nous qui ne ressortisse pas à la raison, qui ne résulte +point de motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement. Il ne +s’agit pas de s’étonner; il s’agit de constater. Est-il vrai, est-ce un +fait que la conscience commande ainsi? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en +même temps qu’elle nous commande elle nous interdit de discuter? Est-il +vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit, très durement: «Si tu discutes, +tu es déjà coupable?» La loi-devoir enlève à notre appréciation, met +énergiquement en dehors de notre appréciation, de notre délibération, de +notre examen, un certain nombre de choses, et ces choses, ce sont nos +actes. Elle nous permet de penser comme nous voudrons, de croire comme +nous voudrons, d’imaginer comme nous voudrons. Dans ces cas-là nous +n’entendons pas sa voix; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout à +coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce pas significatif? +Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui est +différent de tout le reste, qui nous impose un respect profond, à quoi +nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir désorganisés et qui +commande sans admettre qu’on discute et sans donner de raisons de son +ordre, _ce qui serait se discuter soi-même_? + +_L’indiscussion_ absolue c’est le caractère essentiel et substantiel de +la loi morale. L’être moral est celui à qui l’on dit: «Pourquoi fais-tu +cela?» et qui répond: «Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire +autrement; quelqu’un me commande.» S’il est en dehors de cette formule, +d’une façon ou d’une autre, il n’est pas moral, il n’est pas vertueux. + +--Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses, non pas +terrestres (car dans ce cas il serait simplement un homme adroit), mais +dans l’espoir de récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral? + +--Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi Kant, aux récompenses et +aux châtiments d’outre-tombe, parce que je crois au mérite et au +démérite, à un ordre universel qui veut que justice, en définitive, soit +faite; mais je dis que si l’homme a fait le bien en seule vue de la +récompense, il n’est pas moral le moins du monde. Il n’est qu’un homme +qui fait un marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité dans cet +acte-là. + +--_Donc l’espoir en Dieu est immoral!_ + +--_L’espoir_ en Dieu n’est pas immoral; mais la parfaite conviction que +Dieu nous récompensera exactement selon nos mérites est immorale. Faire +le bien _pour_ être payé par Dieu, prêter à Dieu _pour_ qu’il nous +rende, est un acte usuraire parfaitement étranger et même contraire à +toute moralité. Il faut faire le bien pour lui-même; _et puis_, il n’est +pas interdit d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra compte. +Le mélange même de ces deux sentiments n’est pas d’une moralité pure, +parce qu’on ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas sûr +que tous les deux sentiments soient réels; et parce qu’il est possible +que l’un des deux soit réel et l’autre seulement une illusion que nous +nous faisons et que nous caressons pour nous rassurer. Il y a quatre +degrés: 1º le marché: je fais le bien parce que je sais que Dieu me le +rendra au centuple; ceci est du paganisme le plus grossier: c’est un +acte purement immoral;--2º le mélange de marché et de conscience: je +fais le bien pour obéir à quelque chose en moi qui me dit de le faire, +et aussi pour _mériter_; ceci est un acte relativement estimable, à la +condition qu’il soit bien certain que ces deux états d’âme existent +concurremment; et cela n’est jamais certain;--3º l’obéissance à la +conscience, avec, _mais à d’autres moments et non pas quand on fait +l’acte_, un espoir, peu sûr du reste, que l’on pourra être récompensé; +ceci est d’une très haute moralité;--4º l’obéissance à la conscience et +la parfaite conviction que l’on ne sera jamais récompensé: ceci est +l’acte moral absolu. + +--Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus moral qui puisse +être. + +--S’il existe, certainement. Obéir à la conscience par pur et simple +respect de la conscience, c’est l’acte moral pur. + +Mais,--autre point de vue de la question--sans aucune espérance de +récompense, faire le bien parce qu’on éprouve de la satisfaction à le +faire et par conséquent _pour_ se procurer ce plaisir ne sera sans doute +pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste à faire le bien +uniquement par obéissance à la loi et sans mélange aucun d’intérêt +personnel? «J’ai du plaisir à faire le bien; cela m’inquiète[2].» Le +plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite, évidemment, et, de +plus, va jusqu’à ôter tout caractère moral à mon acte, si bon qu’il +soit, selon la façon commune de parler. L’homme qui est charitable avec +délices n’a pas plus de moralité dans cet acte que le gourmand qui +savoure un mets favori? + + [2] Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus loin. + +--Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui n’est pas complètement +désintéressé n’est pas moral; on peut même dire que l’acte moral qui +n’est pas accompli avec une certaine répugnance, avec une certaine +victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il faut savoir, il est vrai, que +l’homme qui éprouve du plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du +plaisir à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude et pour +goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis, triompher très souvent, +très longtemps, de lui-même; que par conséquent si son action de +maintenant n’est pas morale, il est moral, lui, profondément; et même +que si son action de maintenant n’est pas morale en soi, elle l’est par +tous ses antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler, toutes +ses racines; et voilà pourquoi vous pouvez vénérer sans scrupule l’homme +de bien qui fait le bien par plaisir; mais encore, mais enfin, il est +très vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est pas moral. +L’homme de bien travaille, sans le savoir, à s’enlever le mérite. Il +s’enlève le mérite à mesure qu’il fait du devoir une habitude et une +habitude agréable. Ses premiers actes bons sont moraux, étant des +victoires et achetées chèrement; les suivants sont moins moraux, +comportant moins d’efforts; et quand ils sont devenus une habitude et +une source de jouissances, ils ne sont plus moraux du tout. Heureux, du +reste, et vénérable, pour la raison que nous avons dite, l’homme qui n’a +plus aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien. La fin de la +vertu, mais aussi son comble est d’être devenue une manie. + +--Soit; mais insistons encore. Un homme n’espère de récompenses pour ses +vertus, ni ici-bas ni ailleurs; d’autre part, il n’éprouve point de +plaisir à faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux. +Et il le fait cependant. Voilà le pur homme de bien, selon vous. Je n’en +suis pas sûr; car, s’il est très vrai qu’il ne fait le bien que par +devoir, il éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir dans le +devoir accompli et, même en l’accomplissant, dans la lutte qu’il +soutient contre lui-même. Donc ici-même, il y a intervention du plaisir +et par conséquent de mobile intéressé. + +En considérant le plaisir du devoir accompli nous dirons que l’acte +vertueux touche sa récompense dès qu’il est fait; que, par conséquent, +seul le premier acte bon a été fait par devoir; mais le second déjà a pu +être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement du premier avait +révélé. + +Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même nous dirons que +le premier acte bon a été intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du +plaisir à le faire dès le premier moment où l’on commençait à +l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte moral pur?--Je +reconnais, répondra Kant, que depuis le commencement du monde il n’y a +pas eu, peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte absolument +désintéressé. Mais que faisons-nous ici? Nous décrassons l’acte moral, +successivement, de toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous +le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il consiste, pour montrer +ce qu’il est en soi. Dans la pratique, quelque relativement pur qu’il +soit, il sera toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins, on +saura à quel degré il l’est; on saura s’il est si mêlé qu’en vérité il +n’existe plus, ou s’il est si légèrement adultéré qu’il est assez près +d’être pur. Pour savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il +est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il est en soi. Il est +une bataille; il est une lutte que l’homme soutient pour échapper à la +nature. «La vertu n’est pas l’éclosion de la nature; elle est une +conquête sur la nature[3].» C’est en quoi les stoïciens se sont trompés. +L’homme ne vit ni en conformité avec _la_ nature, ni en conformité avec +_sa_ nature quand il est vertueux. Il vit en révolte contre _la_ nature, +qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de plus qui est immorale; +et il vit en révolte contre _sa_ nature qui lui persuaderait, s’il +l’écoutait, de vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste. La +morale est contre nature, il faut le dire sans hésiter. + + [3] André Cresson: _la Morale de Kant_. + +Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même dans la nature +humaine pour que nous la trouvions en nous; évidemment; mais la morale +est un élément de notre être qui contrarie ce que nous avons de commun +avec la nature des autres êtres créés; c’est une force, en nous-mêmes, +de révolte contre nous-mêmes; c’est quelque chose en nous qui nous +invite et nous oblige à nous vaincre et à nous dépasser. Quand +Nietzsche, plus tard, donnera sa fameuse définition de l’homme: «l’homme +est un être qui est né pour se surmonter», il donnera, lui si +contempteur de Kant, une formule essentiellement kantienne. La morale +apporte, reconnaissons-le vaillamment, la guerre et non la paix dans +l’être humain. Sans elle il serait en paix; sans elle il ne se livrerait +pas de combats; sans elle il ne tendrait pas violemment sa volonté vers +des fins presque inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La morale +est en vérité une étrangère en nous. + +C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix de la raison pour +nous parler, mais nous parle avec la sienne; ni, quand elle est pure, +elle ne demande aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni +comme introductrice ni comme compagne. Vous voyez: elle est étrangère à +tout notre être; elle est étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est +pas elle. «Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui n’es ni la +raison qui me persuade patiemment, ni la sensibilité qui me pousse et +qui m’entraîne; ni l’habitude qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit +lentement; ni l’imitation qui m’engage à prendre pour modèles les êtres +qui m’entourent; mais, solitaire et dédaigneuse de tout ce qui habite en +moi, une visiteuse qui intervient pour me donner un ordre sévère, sans +explication et qui doit être sans réplique; et qui rentre dans le +silence et dans l’ombre en me laissant d’elle une sorte de terreur +mystérieuse et comme une nécessité inexplicable de lui obéir?» + +Elle répondrait: «Il est vrai, je suis l’étrangère; je suis étrangère au +monde entier; je n’apparais et ne me manifeste qu’en toi, et encore en +toi je suis étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience; +et je te trouble et je t’effraie et je te torture; mais tu sens bien et +tu sentiras toujours que tu as besoin de ce trouble, de cet effroi et de +ce tourment; que tu as besoin de moi; que sans moi tu te mépriserais +profondément; que sans moi aussi tu périrais, toi et ta race, toi et ton +espèce. Tu es un être particulier. Quelqu’un t’a créé tel que tu ne +puisses vivre sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée +pour te donner matière à te combattre et à te vaincre et pour qu’à te +combattre et à te vaincre tu vécusses. Or c’est toi-même qui m’as créée +du besoin même que tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la +visiteuse est cependant ce qu’il y a de plus intime et de plus profond +en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, de la substance même de +ton être.» + +Mais si l’on _constate_ cette antinomie, salutaire du reste, peut-être +nécessaire du reste, entre la morale et toutes nos autres facultés, +peut-on l’_expliquer_ un peu, soupçonner un peu pourquoi elle est? Il +n’est pas impossible. Cette antinomie de la morale et de nos autres +facultés, c’est une forme, c’est une face de l’antinomie de la destinée +de l’homme comme faisant partie d’une espèce. Individuellement l’homme +ne se sent obligé à rien; individuellement l’homme n’a pas de devoirs; +individuellement l’homme n’a pas de conscience. Supposez, ce qui, du +reste, est presque impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité, +sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait? Absolument aucun. Ceux +qui ont parlé des devoirs envers soi-même n’ont pu en parler que parce +qu’ils considéraient l’homme en société, et qu’à cause de cela ils lui +voyaient des devoirs envers soi-même consistant à se conserver et à se +développer pour le service de la société, et qui par conséquent +n’étaient, en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. Mais +supprimez cette considération de la société, il reste que l’homme n’a +aucun devoir envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir. +Direz-vous: «Si bien. Il a le devoir de ne pas se détruire et de se +conserver sain et fort.» Vous voulez dire qu’il est de son intérêt de ne +se point détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il ne prend +pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci n’est pas un devoir, n’a +aucunement le caractère de devoir. L’homme individuellement n’est +nullement obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, cherche +naturellement le bonheur; il le cherche plus ou moins intelligemment; +mais il n’est nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être +heureux. L’homme individuellement est donc un être qui simplement +cherche le bonheur, son bonheur. C’est toute sa loi. Ce serait un pur +non-sens que de lui en chercher un autre. + +Mais dès que l’homme est en société, immédiatement il a des devoirs et +il a une conscience qui les lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il +ne doit plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif +catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne se sent plus libre +d’agir à son gré. Le «fais ce que veux» disparaît. Il se sent des +obligations envers les autres; il se sent des obligations envers +soi-même, à cause des autres; il se sent même des obligations envers +Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, l’humanité tout entière, laquelle +l’oblige, et l’objectivant en un être supérieur qui l’a créée, qui +l’aime et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi envers cet être +qui a comme en ses mains les intérêts de l’humanité. + +Donc à l’homme considéré individuellement point de devoirs; à l’homme +considéré comme membre d’une espèce des devoirs multiples. + +Et voilà pourquoi l’individualisme est à base d’immoralité, comme le bon +sens le dit tout de suite; mais si le bon sens le pressent, l’analyse le +prouve. Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes ou sur +la pente de le devenir. L’individualisme n’est que la révolte plus ou +moins franche de l’homme fatigué de morale et des obligations que la +morale impose. L’individualisme est la doctrine plus ou moins précise de +l’homme qui est las de sacrifier éternellement son moi, son droit au +bonheur, ou son droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout +cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des commandements +très rudes, soit à un Dieu intérieur dont on trouve rudes les exigences. +L’individualisme est immoral par cette raison bien simple que la +moralité est précisément l’homme ne se considérant pas comme individu. +Or, comme l’homme est à la fois un individu et un membre d’une espèce, +et comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre chose, il y a +toujours une antinomie et par suite une lutte entre ce qu’il est comme +individu et ce qu’il est comme membre d’une espèce. + +Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur; comme membre d’une +espèce, sa loi est le renoncement au bonheur. Comme individu sa loi est +la persévérance dans l’être; comme membre d’une espèce, sa loi est le +sacrifice, partiel continuellement, total parfois, en certaines +occasions, de son être. + +Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la morale est bien cette +ennemie éternelle que nous voyions que l’homme porte en lui; ennemie +salutaire, ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, ne peut +vivre que comme membre d’une espèce; mais ennemie cependant, puisque +encore il reste un individu et ne peut pas cesser de l’être et de se +sentir tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne sentent plus +cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, ceux-là, s’ils +existent, sont des êtres qui ne sont plus des individus; ils sont +l’espèce même en un homme; ils sont, dirait un Aristophane, des statues +vivantes de l’humanité. + +Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne; mais qu’on en approche. +Toutes les associations où l’homme ne respire que pour l’association et +en quelque sorte que par l’association, sont des essais, souvent très +beaux, d’abdication de l’individualité et par conséquent de moralité +pure. Encore est-il que cette association que nous envisageons en ce +moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, qu’elle +institue des devoirs qui, pour être des devoirs envers l’humanité, sont +surtout, tout compte fait, des devoirs envers elle, et que par +conséquent elle remplace l’individualisme personnel par une sorte +d’individualisme collectif, que par conséquent elle ne constitue pas +moralité pure. Mais elle en donne très bien l’image. L’homme absolument +moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la conscience faite +homme) serait celui qui ne ferait absolument rien que par obéissance à +sa conscience, c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui +aurait absolument aboli en lui tout individualisme, soit personnel, soit +même collectif, et en qui, pour ainsi parler, l’espèce même vivrait. + +Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il y a cette antinomie et +cette lutte dont nous parlons, et c’est ce qui explique l’antinomie de +la morale elle-même avec _tout le reste de notre être_. La morale est en +opposition et en lutte contre tout le reste de notre être, jusqu’à ce +qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle l’ait absorbé ou, pour mieux +dire, qu’elle se soit substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive +jamais. Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est la +moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, tant on se serait +vaincu, c’est où l’on arriverait si l’on était parvenu à la moralité +absolue, et alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus du +tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte; mais nous n’avons aucune crainte +à concevoir sur cette extinction de la moralité dans son triomphe; dans +l’état normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours +relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes pour la morale, +ou en d’autres termes, la lutte de nous-mêmes, espèce, contre +nous-mêmes, individus. + +La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive; normative et +non conseillère, science, du reste, avant d’être un art. Science de +quoi? science d’elle-même; analyse de ce qu’elle est, de la façon dont +elle se révèle à nous et de la façon dont elle s’impose à nous et nous +commande; et enfin elle ne s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et +ne se rattache à rien; elle n’est fondée ni sur une autre science, ni +sur l’ensemble des sciences, ni sur une religion; elle n’est fondée que +sur elle-même. Platon, ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des +fils ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale _comme à +leur dernière fin_; nous, nous rattachons exactement toutes choses à la +morale _comme à leur base_ et aussi comme à leur dernière fin. C’est +_parce que_ la morale existe qu’il faut bien que le libre arbitre +existe; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle; qu’il faut bien que +Dieu existe; et aussi c’est _pour que_ la morale soit que Dieu a créé +l’homme; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n’est pas, +puisque l’acte moral est une lutte et que Dieu n’a pas à lutter; c’est +pour que la morale soit que l’homme est doué du libre arbitre; c’est +pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de l’homme, +comme tentation de l’homme et comme chose que l’homme doit comprendre +qu’il ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme doit comprendre +qu’il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale +enveloppe le monde comme d’un cercle et tout en part comme tout y +aboutit. + +Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve pas et ce qui n’a pas +besoin d’être prouvé et ce qui prouve tout; vous ne trouvez cela que +dans la loi morale; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi et pour la +réalisation de quoi il semble bien que tout existe; vous ne trouvez cela +que dans la loi morale; et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est, +quoique si particulière et isolée en apparence, la voix du monde parlant +à l’homme, la lumière du monde entrant en lui, la loi du monde +l’obligeant. + + * * * * * + +Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle nous commande? Nous +nous sentons obligés; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Nous nous +sentons obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très +sensible, absolument incontestable; mais à quoi nous sentons-nous +obligés? Ne répondez pas sommairement: à faire le bien. C’est répondre à +la question par la question. Faire le bien, cela veut dire faire ce à +quoi l’on se sent obligé; mais encore à quoi précisément nous oblige la +loi morale? + +Il y en a qui disent que la loi morale renferme en soi _une matière_ +qu’elle nous présente et que nous saisissons par intuition, directement +et immédiatement. Elle nous dit: «Il ne faut pas tuer, voler, être +intempérant, être égoïste, etc...» La loi morale, pour ceux-ci, est une +table de la loi où sont inscrits un certain nombre et un grand nombre de +commandements distincts, tous très directement accessibles, tous +présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est bien vrai que c’est +ainsi que sont les choses, ou paraissent être, pour tous tant que nous +sommes, dans la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous fait un +cadre moral, une liste des choses à faire et des choses à ne faire +point, et c’est à cette liste, en vérité, que nous obéissons. Il est +très vrai; mais prenez garde. Si vous prenez les choses ainsi; si vous +considérez la loi morale comme ayant un contenu matériel _et comme +constituée par ce contenu matériel lui-même_, vous risquez de ruiner, ou +d’exposer à être ruinée, la morale elle-même. + +Car on vous répondra que cette liste dont nous parlions tout à l’heure +est extrêmement variable, que la variabilité des devoirs est la chose du +monde dont on est historiquement le plus sûr, que telle chose, devoir +pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, que telle chose, devoir +pour un temps, n’est pas devoir pour tel autre temps, que, même, telle +chose, crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et que, par +conséquent, si la matière de la morale est la morale même, la matière de +la morale se contredisant, la morale se contredit et donc n’est pas une +loi et donc n’existe pas. + +Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui est un crime. Les +naturels australiens, considérant que la mort de leurs parents est le +résultat de maléfices jetés sur eux par quelque homme ou femme d’une +tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers leurs morts de tuer +quelqu’un de la tribu hostile. Un Australien ayant perdu sa femme +manifesta ses intentions au docteur Landor, qui le menaça de prison s’il +donnait suite à son projet. L’Australien se soumit; mais, rongé de +remords, il dépérissait de jour en jour. Enfin il disparut, puis revint +au bout d’un an en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu +ennemie. Il avait connu le commandement moral, puis le remords, puis la +satisfaction du devoir accompli. La _vendetta_ corse est un impératif +catégorique du même genre. Chaque peuple dresse sa «liste», dresse sa +table de la loi, qui s’impose à toute la race comme un impératif moral; +et cet impératif n’est pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la +loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement? + +Ce qui est universel c’est de se sentir obligé; mais il n’y a que cela +qui le soit. L’Australien de tout à l’heure était aussi obligé que je le +suis; il était aussi obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se +sentir obligé est universel; mais ce à quoi l’on est obligé est +variable. Donc si la loi morale _est_ son contenu, elle n’est pas une +loi; elle est des coutumes; si la loi morale est son contenu, elle +n’existe pas. Gardez-vous donc de dire que la loi morale doit contenir +et contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est point. + +D’autres présentent les choses ainsi: la loi morale ne contient, à +proprement parler, rien; elle n’est pas une liste; mais elle est une +sorte de pierre de touche. Elle ne vous présente pas un certain nombre +d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre; mais _à propos de chaque +acte_ dont vous avez l’idée et que vous êtes sur le point d’accomplir, +elle vous dit: «il est bon», ou: «il est mauvais»; elle vous dit: «tu +dois», ou: «tu ne dois pas». C’est exactement, comme on a si souvent +dit, un juge intérieur qui juge avant, pour prévenir, et qui, du reste, +juge aussi après.--Sans doute; et les choses se présentent parfaitement +ainsi dans la pratique journalière; mais les mêmes objections viennent +contre cette théorie et le même danger existe à l’admettre, et au fond +elle est exactement la même que la précédente. A chaque acte à commettre +intervient un jugement prémonitoire de la conscience; oui, mais chacun +de ces actes est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque chose +qui peut n’être pas la conscience, qui peut n’être pas la loi morale. En +présence d’un acte, la conscience dit: «fais-le», ou «ne le fais pas». +Ce n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui le décrète +blanc ou noir; elle peut l’avoir reçu blanc ou noir de la tradition ou +de la coutume. En face de ce fait: sa femme à venger, l’Australien +recevait de sa conscience un _oui_ très énergique, que sa conscience +elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on dise que la loi morale a sa +liste d’actes permis et d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque +acte elle met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même chose, à +savoir que la loi morale a un contenu matériel, et comme ce contenu est +variable, on est amené à reconnaître que si la loi morale a un contenu +matériel, elle n’est qu’un greffier de la coutume. Donc, pour que la loi +morale soit morale, il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit +toute _formelle_, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable sans +doute à une infinité de cas pratiques; mais seulement une idée générale. + +Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi parler, impliquée dans +le fait moral universel, dans le _je dois_, dans le _je suis obligé_? +Pas d’autre au premier regard que le _je dois_, lui-même, que le _je +suis obligé_ lui-même; et dès que, du _je suis obligé_, je veux passer +au _à quoi_, il semble bien que c’est en face d’un fait que je vais me +trouver; or nous avons reconnu la nécessité d’écarter les faits de +l’énoncé de la loi morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas +d’être le contraire. + +Cependant faites attention à ceci: du _je dois_ lui-même, de l’essence +même du _je dois_ on peut tirer, ce nous semble, une idée générale, +toute pure, non mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable aux +faits. Qu’est-ce que c’est que le _je dois_? C’est un fait de conscience +qui se présente avec le caractère d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi? C’est +une maxime universelle. Le _je dois_, dès qu’il est reconnu comme loi, +et il se fait connaître comme tel dès qu’il existe ou dès qu’il parle, a +donc un caractère d’universalité, est donc une maxime universelle. Eh +bien, sans aller plus loin, voilà précisément l’idée générale que nous +cherchons. La morale, par cela seul qu’elle est loi, nous commande +d’agir _universellement_.--Qu’est-ce qu’agir _universellement_? C’est +agir de telle façon que l’on voudrait que la maxime qui nous fait agir +fût une loi universelle. Et voilà justement ce que le _Je dois_ nous +commande par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous +commande sans nous commander aucun acte, et voilà cependant une formule +trouvée qui peut s’appliquer à tous les actes du monde et nous éclairer +sur eux tous. La définition de la morale en sa pureté absolue sera donc: +«_agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même +temps qu’elle soit une loi universelle._» + +Remarquez que cette formule, d’abord élimine tout égoïsme, cela va sans +dire, et devant chaque acte à faire nous commandera de ne nous traiter +que comme nous voudrions que tous fussent traités, et nous commandera de +traiter les autres comme nous voudrions être traités nous-mêmes, et par +conséquent enveloppe en même temps et la charité et la justice, et le +«ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te soit fait» et le +«fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît», etc.;--mais remarquez +de plus que cette formule _permet de rectifier la coutume_, qui tout à +l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte qu’on se demandait avec +inquiétude si elle n’était pas la morale elle-même. La formule kantienne +est précisément le creuset de la coutume et qui n’en laisse subsister +que ce qu’elle a, par aventure, de vraiment moral. + +A l’homme qui aura fait de la vengeance un des articles de son _credo_ +moral et chez qui, en vérité, la _vendetta_ sera une partie de la +conscience et la partie la plus sensible de la conscience, il suffirait +de dire: «Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût éternellement +d’après cette règle?» pour que, non pas il fût converti tout de suite; +car soyez sûr que d’abord il répondra: «oui!»; mais pour que la suite +des réflexions et la méditation prolongée de cette seule maxime l’amène, +en un temps donné, à répondre: «non!» + +A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment ou inconsciemment, la +recherche du bonheur, la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui, +certes, est la «coutume» la plus répandue dans l’humanité, il suffira de +dire: «Voudriez-vous que tous les hommes sans exception s’appliquassent +uniquement et exclusivement à la _recherche du bonheur_?» pour que, tout +au moins, il hésite sur la réponse et se demande si la recherche +exclusive du bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment +pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la ruine de l’humanité. + +Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie la coutume et par +conséquent elle constitue une morale qui semble bien, elle, ne rien +recevoir de la coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle, +puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la corriger. + +Remarquez encore que la formule kantienne, non seulement rectifie la +coutume, mais en quelque manière rectifie la nature, ce qui veut dire, +comme on pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et +tendances que le spectacle de la nature nous pourrait inspirer. Quand +nous trouvons la nature immorale, nous pouvons nous laisser aller à +l’imiter pour raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou sous ombre +d’acquiescement à l’ordre universel. La formule kantienne, avec une +modification qui n’est qu’une légère généralisation, nous arrêtera. +Voudriez-vous agir comme agit trop souvent la nature et que sa règle, ou +une de ses règles, et non pas la moindre, fût la règle de l’humanité? +Votre conscience dit «non». En disant, «non», ce qu’elle commande c’est +ceci: «_agis comme si la maxime de ton action devait, par ta volonté, +être érigée en loi universelle de la nature_». Cette nouvelle formule +n’est pas autre chose que la première très peu modifiée, et même non +modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, du côté de la nature, comme +la première était tournée du côté du genre humain. + +Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne en quelque sorte des +armes contre lui-même, contre la coutume humaine en ce qu’elle a de +mauvais, et contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. Comme +cette formule est l’expression d’une morale absolument indépendante, de +même aussi elle a en elle comme une vertu d’indépendance et elle rend +l’homme indépendant de la nature, indépendant de la coutume, s’il se +peut indépendant de soi-même, pour ne le faire dépendre que de la morale +seule. + + * * * * * + +Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. Elle est +certainement la nouveauté la plus extraordinaire en doctrines morales et +même en doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle dépasse la +révolution socratique elle-même; car la révolution socratique ramenait +tout à la morale, et en lui subordonnant tout, et en faisant tout +aboutir à elle; mais la révolution kantienne ramène tout à la morale, et +en faisant tout aboutir à elle, et _en faisant tout sortir d’elle_. Elle +est chez Kant cause active et cause finale. C’est elle qui crée toute la +métaphysique; c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il y a une +morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, et qu’il faut que l’âme +humaine soit immortelle, et qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur +et vengeur, et qu’il faut qu’il y ait une nature contre laquelle l’homme +lutte et contre les suggestions de laquelle il se dresse comme être +autonome et indépendant. + +Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par la morale, en ce +sens qu’il est ce qu’il est parce que la morale existe et qu’il n’est ce +qu’il est que parce que la morale existe avec le caractère que l’on voit +qu’elle a. + +Je dis même que c’est une révolution religieuse incomparable à toute +autre, même au Christianisme, puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la +morale; qui existe parce que la morale existe; qui n’existerait pas, qui +n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait pas besoin de lui. +Dieu, dans Kant, est postulé par la morale comme le libre arbitre; et, +par un renversement de méthodes très intéressant, comme Descartes +prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut pas nous tromper, Kant +prouve tout et Dieu lui-même et Dieu surtout, parce que la morale existe +et ne peut pas nous mettre en erreur. + +Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant, qu’il l’ait vu +distinctement ou non, la morale est une religion et le Devoir un Dieu. +Le Devoir est un Dieu. Il en a tous les caractères: il est infaillible, +il est indiscutable, il commande sans avoir de raison à donner de ses +commandements, il est absolu--_et il a tout créé_. Le Devoir est le +dernier des Dieux et il n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même +qui le confirme. + +On a voulu fonder la morale sur la religion; on a voulu la fonder sur +une science ou sur les sciences; on la fonde maintenant sur elle-même; +mais en la fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité et +d’elle-même une religion. + +Inutile de dire que si elle est une religion, c’est qu’elle est, telle +qu’on nous la présente et telle qu’on la sent, un reste des religions +qui ont précédé, un résidu théologique, comme dirait Comte. La morale de +Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme rectifié, selon +la manière dont on considère le Christianisme lui-même. Si l’on +considère le Christianisme comme fondé sur la religion, ainsi que nous +le faisions au commencement de cette étude, le kantisme est un +Christianisme retourné, faisant sortir la religion de la morale, au lieu +de faire sortir la morale de la religion. Si l’on considère le +Christianisme comme étant surtout une morale, comme étant en son fond +une morale, qui seulement, s’est _associé_ à la religion régnant dans le +temps et dans les lieux où lui-même est né, alors le kantisme est un +Christianisme rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en +son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion qu’il rencontre, +mais fait sortir la religion de son propre sein. + +En définitive il est un Christianisme philosophique, un monothéisme +philosophique, dernier aboutissement de la Réforme; mais il est une +religion très précisément. Il a une base véritablement mystique. Il +commande d’obéir sans démonstration des raisons d’obéir; il fait donc +appel au seul sentiment mystique de l’obéissance. Il fait de +l’obéissance un dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme et il +offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui s’appelle précisément +l’Indiscutable. + +Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout mysticisme connu; car +il fait _adorer par simple adoration_, non pas un Dieu concret dans une +certaine mesure, non pas un Dieu qui a une histoire, qui a créé le +monde, qui a parlé aux hommes, qui s’est montré à eux ou à quelques-uns +d’entre eux; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un Dieu dont on ne +connaît que les oracles, comme dans l’antre de Trophonius; Dieu +redoutable du reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui +approuve et félicite; mais aussi qui tourmente, qui torture et qui +ravage et qui nous demande le sacrifice humain, le sacrifice sanglant de +notre propre vie. + +Le kantisme est la religion la plus religieuse, la religion la plus +religion qui me soit connue; je veux dire la religion où il n’y a que +l’essence même de la religion, la religion où il n’y a que de la +religion. Il ne pouvait naître qu’après un très long stade de religion +de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus en plus +individualisée, de religion que l’individu se fait à lui-même +(luthéranisme) et qui place l’individu en face de lui-même en lui +faisant remarquer--et qu’il en tremble!--qu’il y a en lui un Dieu. Kant +a fondé la _foi morale_. + + + + +CHAPITRE III + +LE NÉO-KANTISME + + +Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu un succès merveilleux +en Europe et particulièrement en France pendant un siècle. Il flattait +deux sentiments qui ne sont contraires qu’en apparence: le désir d’une +morale indépendante des religions, le besoin d’une religion; ces deux +désirs étaient dans le kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale +qui était une religion elle-même. + +Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler simplement les +kantistes, car ils n’ont vraiment point renouvelé Kant, s’appliquèrent +surtout à deux choses: 1º élargir et attendrir un peu la doctrine +kantienne; 2º lui donner un caractère plus pratique, en lui trouvant un +criterium nouveau, ou plutôt en démêlant plus précisément et en +affirmant plus énergiquement le criterium qu’elle contenait. + +Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale de Kant. Celle-ci +se réduisait et se restreignait strictement à l’affirmation de +l’obligation morale. Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur +cette obligation; ils ont eu «la foi morale» et ils ont affirmé le plus +chaudement du monde qu’il fallait l’avoir; mais ils n’ont pas repoussé +les appuis et les apports que pouvaient donner à cette foi les +considérations sentimentales et les considérations esthétiques. + +Renouvier fait comme des concessions à la morale sentimentale, disons +mieux, il la prend comme une alliée ou comme une servante précieuse de +la morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour de Jésus: «C’est un +fait psychologique véritable que la présence de la sympathie au nombre +des éléments qui portent l’homme à des actes favorables au bonheur +d’autrui... [La sympathie] fournit un mobile du bien commun et vient à +l’appui de la loi morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour nier +cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou admettre que certains +éléments fondamentaux de cette nature n’interviennent pas ou _devraient_ +ne pas intervenir là précisément où la place en est marquée dans l’ordre +mental. _Devraient ne pas intervenir_ dans l’acte vraiment moral, c’est +la thèse de Kant, qui... juge que les passions même les plus nobles, en +se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la vertu. _Rien n’était +mieux fait pour nuire à la diffusion des principes de Kant_ que de +demander, si inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement +vis-à-vis de l’homme comme il est... que l’action moralement bonne fût +absolument exempte de passion... Dès qu’un acte est fait par raison et +par devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il +_doit_ se faire _aussi_ par bienveillance et sympathie... Et dès qu’un +acte est fait par bienveillance et sympathie, la raison et le devoir +étant présents... il ne doit se faire aussi que si la raison et le +devoir l’autorisent... En ce sens l’action moralement bonne se fait +certainement par devoir et au fond on pourrait aller jusqu’à dire, avec +Kant, qu’elle se fait _uniquement par devoir_, s’il était permis +d’entendre par là que, se faisant _aussi_ par passion, _elle ne se +ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir contraire._» + +Donc agissez par devoir _ou_ par passion bonne; mais, quand vous agissez +par devoir soyez tranquilles et assurés de ne point errer; quand vous +agissez par passion bonne, assurez-vous bien que le devoir approuve. Le +Devoir sera tantôt agent de votre acte, tantôt contrôleur de votre acte +et toujours il sera _présent_, et il est nécessaire, mais il suffit, que +toujours il soit présent. + +C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement de la morale +de Kant, qui emprisonne dans le devoir. Dans la prison kantienne +Renouvier ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les brises tièdes +qui viennent du cœur. + +C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour définir le _sens_ moral: +«une combinaison naturelle de la sympathie et du penchant social, qui en +est la suite, avec la raison.» + +_Mais_--et c’est ici la pensée la plus neuve que je rencontre dans cette +_Science de la morale_, qui serait du reste un des chefs-d’œuvre de +l’esprit humain si le manque de composition n’en faisait un fourré +exaspérant--_mais_ la sympathie a pour triste contre-partie la +nécessité, pour vivre avec nos semblables, ce que la sympathie commande, +d’être méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir. Il y a une +«solidarité du mal». Elle apparaît dès que l’homme sort de sa caverne et +même, souvent, quand il y reste, dès qu’il est en contact avec les +animaux. En effet, «les animaux, par le fait qu’établit entre eux la loi +naturelle, ne tendent pas seulement à nous faire perdre le respect de la +nature; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi de la +dévoration mutuelle des vivants, la douleur prodiguée, les fins +multipliées, contraires, en apparence manquées, ne sont pas seulement +pour nous l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale de +la raison; mais notre propre conservation matérielle et par suite nos +fins les plus élevées se trouvent en jeu dans la guerre universelle. +Attenter à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se font et +qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité de défense.» + +Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans la société humaine. +Nous sommes très vite convaincus par des exemples indiscutables qu’être +bons, non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le mal en +l’encourageant et que par suite nous devons faire le mal en nous +défendant et quelquefois même nous défendre d’avance, pour n’être pas +attaqués au moment de notre plus faible possibilité de défense. Nous +sommes donc méchants parce qu’il y a des méchants et nous devons l’être. + +Nous sommes solidaires; et, parce que nous sommes solidaires, nous +devons faire le bien et, parce que nous sommes solidaires, nous devons +faire aussi le mal; et il y a une solidarité inévitable du mal, comme il +y a une solidarité obligatoire du bien, et nous ne pouvons pas agir +selon la formule kantienne: «agir toujours de telle sorte que notre acte +pût être érigé en règle universelle de conduite»; car si nous agissions +ainsi nous serions écrasés, même par une minorité, et par conséquent non +seulement agir ainsi serait un suicide, mais encore ce serait détruire, +en nous détruisant, les agents du bien et supprimer le bien lui-même, +acte de suprême immoralité. + +Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale et _même_ selon le +criterium de la morale du devoir! + +Mais ici la morale du devoir intervient en son fond même, quitte à +modifier son criterium, et nous dit qu’il faut pratiquer la bonté +jusqu’au point où «la nécessité manifeste» de notre existence et de +notre établissement sur la terre et dans la société ne nous force pas +d’y déroger. Le devoir d’être méchant s’impose dans les limites où la +méchanceté n’est que contre-méchanceté indispensable; et le criterium +célèbre se modifie ainsi: «Agis toujours de telle façon que ton acte pût +être érigé en règle universelle de la société telle qu’elle est +organisée autour de toi.» Et il est certain qu’il faudrait que dans la +société où nous sommes placés il n’y eût de mal que contre le mal, +moyennant quoi le mal n’existerait pas du tout. + +Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les appuis et les apports +que peuvent donner à la foi morale les considérations esthétiques. Ils +ne vont point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que l’attrait du +devoir est sa beauté même, que l’impératif est une séduction, que la +morale nous impose par le beau qu’elle contient et que la morale rentre +en définitive dans l’esthétique; mais ils considèrent que le beau +moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il «purge de leurs parties +peccantes» les passions qu’il représente, qu’en un mot il épure la +sensibilité en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait. + +Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées _réellement_ par +nous, mais vues par nous sur le théâtre, éprouvées artistiquement par +nous, ne nous laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent devant +nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité sympathique, laquelle +peut être et doit être un bon auxiliaire de la loi morale. + +Ainsi la sensibilité aide la loi morale; et l’art, en purifiant la +sensibilité, fait la sensibilité plus propre à aider la loi morale, aide +la sensibilité à aider le devoir. + +Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur de cette doctrine, il +ne m’était guère permis de ne pas la noter comme une partie importante +de l’enseignement néo-kantien, comme une marque de la tendance de cette +école à adoucir l’austérité de la religion d’où elle dérive. + +Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute est le _tour_--car ce +n’est que cela--que l’école néo-kantienne a donné à la pensée du maître. +Il consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en trois _affirmations_, +comme il est naturel quand il s’agit d’une foi: + +Affirmation du devoir, comme d’une chose qui n’est pas à démontrer, qui +ne peut pas être démontrée et qui ne doit pas être démontrée, ce qui +prétendrait la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et elle-même étant +ce qui démontre tout et par conséquent ce qui n’est démontré par rien. +Et ceci est le pur kantisme et nous n’y reviendrons pas. + +Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire cette chose que de +croire autre chose ou de ne rien croire, et que d’une façon générale, le +vrai est _ce qu’il est bon de croire pour notre développement moral_. + +Affirmation que cette foi morale est au-dessus de toute discussion, +puisqu’il y aurait immoralité à discuter ce qui nous sert précisément à +distinguer le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium du +vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas l’évidence de vérité qui +va être juge de l’évidence de moralité, alors qu’il est posé en principe +que c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence du vrai. + +Ces deux dernières affirmations ont fondé ce qu’on a appelé depuis _le +pragmatisme_. Le pragmatisme consiste à assurer énergiquement qu’une +idée est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne par ses +résultats;--qu’une idée vraie, si elle n’est pas bonne, n’a pas le droit +d’être vraie, et pour parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une +apparence de vérité. + +Car enfin qu’est-ce que le vrai? C’est ce qui est évident. Qu’est-ce qui +est évident pour l’homme, si ce n’est que ce qui lui est funeste doit +être repoussé par lui? Le vrai et le bien se confondent donc absolument +pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra hors de l’humanité; mais le +_vrai humain_ c’est le bien et ce ne peut pas être autre chose. + +Remarquez-vous une habitude du parler populaire? Il dit, par exemple: +«L’honnêteté, il n’y a que cela de vrai.» Il dit: «que cela de vrai». Il +confond vérité et excellence morale; ou il confond vérité avec bonheur +individuel et bonheur social et bonheur humain. Il a parfaitement +raison: la vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de l’homme. + +Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons avec une pleine +conviction de notre libre arbitre. Est-ce une vérité? Rien n’est plus +douteux. Rationnellement bien des choses démontreraient plutôt que c’est +une erreur. Nous agissons pourtant comme sous la contrainte d’une vérité +indiscutable, puisque _nous nous croirions fous_ si nous ne croyions pas +agir comme nous voulons. + +Qu’est-ce à dire? Que le libre arbitre est une _vérité humaine_. Partout +ailleurs que chez nous il peut être une erreur, chez nous il est une +vérité; il est _notre_ vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit +dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe il n’y croit +pas; mais que comme homme il y croit absolument. Vérité humaine. Erreur +si l’on veut, mais disons comme Nietzsche: «Quelles sont en dernière +analyse les vérités de l’homme? Ce sont _ses erreurs irréfutables_.» + +Nous appellerons vérités humaines les erreurs par lesquelles l’homme vit +et sans lesquelles il ne peut vivre, et à parler sans raffinement, ce +sont bien là des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on ne réfute +pas, mais _ce qui ne trompe pas_, tandis que le reste trompe. + +--Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi?--On la cherchera tant +qu’on voudra si l’on veut se donner le plaisir tout esthétique d’idées +qui se tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent pas et ne +combattent pas les autres. C’est plaisir d’artiste. Mais quand on voudra +une philosophie pratique (d’où le mot _pragmatisme_), on partira de +notre principe qui est en même temps un criterium: le vrai c’est le +bien, et ce qui indique la vérité d’une idée c’est le bien qu’elle +contient. + +Du reste, nous ne savons pas--et vous, savez-vous bien?--ce que c’est +qu’une vérité en soi. Une vérité n’est vérité que quand, d’abord +s’imposant par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle n’est +contredite victorieusement ou gravement par rien. + +Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument de votre raison, +de deux choses l’une: _ou_ son évidence rationnelle est d’accord avec +l’évidence morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle nôtre? Elle est +à nous deux, et ni ce n’est son évidence rationnelle qui la constitue à +l’état de vérité, ni ce n’est son évidence morale; c’est toutes les +deux; c’est l’accord même entre ces deux évidences.--_Ou_, évidente +rationnellement, elle est contredite par l’évidence morale, et alors +elle est une vérité contredite; elle est une vérité _contre laquelle il +y a quelque chose de vrai_; et elle n’est plus une vérité. + +Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium du vrai dans le bien; +tout au moins le criterium du vrai humain, et c’est tout ce qui importe +à des hommes. + +--Autrement dit, vous biffez net toute philosophie et, comme l’a dit +l’un des vôtres, le «pragmatisme n’est pas une philosophie, il est une +preuve qu’il ne faut pas philosopher»; ou vous pouvez vous appliquer le +mot de Pascal: «se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher». + +--En quoi cela? Nous bâtissons une philosophie autour d’autre chose que +ce autour de quoi les philosophes depuis Platon bâtissaient les leurs, +et voilà tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se trompe +pas et ils croyaient que c’est la raison, et autour de ce qu’elle +donnait ils construisaient un système. Nous cherchons ce qui ne se +trompe pas et nous voyons que c’est le sens du bien; et autour de ce +qu’il donne nous bâtissons très rationnellement toute une philosophie: +liberté, immortalité de l’âme, peines et récompenses d’outre-tombe, +Dieu. + +Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un renversement des plans. + +Renversement des valeurs: notre première valeur c’est le sens moral, et +la seconde c’est la raison venant travailler sur les données du sens +moral. + +Renversement des plans: on commençait par des axiomes rationnels, le +_cogito_ par exemple; et l’on aboutissait à la morale; nous commençons +par des axiomes moraux: «il doit y avoir un bien pour l’homme», par +exemple; et nous aboutissons à tout le reste. Nous n’avons que remplacé +une première lumière, jugée par nous tremblante, par une autre première +lumière, jugée par nous sûre, et une méthode jugée par nous décevante +par une autre méthode jugée par nous certaine. + +Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait, que la supériorité de +notre philosophie sur toutes les autres est que toutes les autres +devraient s’arrêter à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent +toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la morale les +_séduisant_ et étant «la Circé des philosophes», et aussi la morale +étant estimée par eux Celle qui les juge et dont ils craignent le +jugement et de qui ils veulent prouver que le jugement leur est +favorable. + +Ils y aboutissent donc tous, nous le savons; mais nous savons aussi par +quelles terribles contorsions, souvent et détours et retours de régions +lointaines. C’est qu’en vérité rien n’_aboutit_ à la morale, ni la +contemplation de l’histoire humaine où nous voyons l’immoralité +triompher si souvent, ni la contemplation de la nature où il n’y a pas +un atome de moralité, ni la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du +Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement au moins, et la +nature immorale totalement. + +Comment donc veut-on aboutir à la morale en partant de telles choses? + +Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous partons de la morale, pour +plus de sûreté, si vous voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est +immoral excepté la morale elle-même, nous nous installons dans la +morale, avant tout, sûrs d’y revenir et décidés à y revenir comme le +soldat qui se replie sur le soutien; puis nous nous aventurons au dehors +et nous cherchons à prouver que l’histoire humaine ne contient pas +beaucoup de moralité, il est vrai, mais qu’elle contient cette leçon +qu’elle eût été incomparablement meilleure si elle eût été guidée par le +sens moral, ce qui est contenir de la moralité en puissance;--que la +nature (ou plutôt, et seule, la biologie) est foncièrement immorale, +mais qu’elle est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle +moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni les animaux +inférieurs, des traces de moralité existant chez les animaux supérieurs, +la moralité s’épanouissant enfin, péniblement, mais enfin cherchant à +s’épanouir dans l’homme;--que Dieu enfin, qui a voulu ou permis +l’immoralité de l’Univers, ne peut pas être immoral, puisque la moralité +existe en nous et demande quelque part quelqu’un qui la confirme et +sanctionne comme loi bonne et qui la récompense d’être ou d’avoir été; +puisque la moralité humaine postule et exige la moralité divine. + +--Oui... l’humanité oblige Dieu! + +--Pourquoi non? Du moins elle exige rationnellement que Dieu soit moral. + +Voilà ce que nous faisons comme expéditions aventureuses en dehors de +notre principe. + +Et qu’on ne dise point que ce renversement des valeurs n’est qu’un +renversement d’argumentations d’école et par conséquent peu de chose de +plus qu’une tautologie; que si, partis de la morale, nous trouvons de la +morale dans l’histoire, dans la nature et en Dieu, c’est que tout aussi +bien on pourrait trouver une intention morale dans l’histoire, dans la +nature et en Dieu et _aboutir à la morale_ en disant à l’homme: «fais ce +qui est indiqué comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle +et par l’histoire divine.» Qu’on ne dise pas cela; car, ce sens moral, +jamais je ne l’aurais trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord +en moi; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché ailleurs et +que je l’y ai cru trouver; je l’ai projeté du moi au non-moi, loin que +je l’aie attiré du non-moi au moi-même, et le bien peut me dire, +conformément au mot de Pascal: «Tu ne m’aurais pas cherché si tu ne +m’avais pas d’abord trouvé, trouvé en toi.» + +Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale c’est d’en partir pour +y revenir ensuite. Et voilà la randonnée que nous faisons à travers la +connaissance; voilà notre expédition au dehors de nous. + +Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous n’avons pas réussi +dans cette expédition au dehors, voulez-vous que je dise: Cela nous est +égal; et nous nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine, +c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale comme nécessaire et +suffisante à l’homme. + +Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens de faire du +pragmatisme est une fidélité; car il est bien figuratif de cette +doctrine, les pragmatistes hésitant toujours entre déclarer que leur +doctrine est exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est une. +C’est une de leurs faiblesses. + +Il y en a une autre, un peu plus grave: c’est que leur dogmatisme, +qu’ils croient à l’abri du scepticisme bien autrement, bien plus que le +dogmatisme des rationalistes, n’est pas moins à découvert que celui-ci. +Ils pensent: du vrai on peut toujours douter; du bien on ne peut pas +douter; il s’impose avec une évidence autrement contraignante que celle +du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons l’évidence du vrai par +l’évidence du bien. + +Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien consiste en ceci que +quelque chose en nous nous dit de le faire; oui, il faut accorder cela; +mais l’évidence du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose +bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément si elle est +bonne, et sur chaque idée «vraie parce qu’elle est bonne», c’est-à-dire +féconde en résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander si elle +est en effet féconde en résultats bons, si sont bons les résultats dont +elle est grosse. + +Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité de l’âme est une +idée vraie parce qu’elle est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir, +je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils n’en savent rien, qu’ils +prennent sur eux de le dire et qu’il n’est aucunement certain que les +actes bons de l’humanité aient cette cause, aucunement certain qu’ils +n’en aient pas une autre. + +Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre est une idée vraie +parce qu’elle est bonne, je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils +n’en savent rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont été +très honnêtes gens, probablement parce qu’il était dans leur fatalité +d’être tels. + +Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise sur les idées; +mais sur les actes mêmes, on sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et +qu’on hésite et que l’humanité a hésité de tout temps; que tel acte bon +de l’avis général en tel temps est mauvais de l’avis universel en tel +autre, que tel acte bon de l’avis général en tel lieu est mauvais de +l’avis universel en tel autre; que par conséquent ce n’est pas de la +bonté, toujours douteuse, du fait que l’on peut conclure à la +bonté-vérité de l’idée qui le contient ou qui est censée le contenir. En +un mot, nous avons ce malheur que nous ne savons rien du bien excepté +qu’il faut le faire. + +Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le vrai et le bien +sont égaux. Nous ne savons rien du bien excepté qu’il faut le faire, +nous ne savons rien du vrai excepté qu’il faut le chercher. + +--Différence, me dira-t-on: l’impératif catégorique, le bien, nous crie +qu’il est le devoir; le vrai ne nous crie pas qu’il est le devoir. + +--Mais, en vérité, si bien! Il y a un impératif catégorique du vrai. +J’assure, et combien d’autres plus grands que moi ont affirmé, qu’ils +sentent le devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de +chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le sentons tous, du plus +grand au plus petit. + +Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se l’est demandé et l’a +examiné, cet impératif catégorique du vrai se ramène-t-il encore à +l’impératif catégorique du bien; peut-être sentons-nous qu’il faut +chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce qui serait une mauvaise +_action_ envers nous-mêmes, et pour ne pas tromper les autres, ce qui +serait une mauvaise action envers autrui. + +Je le veux bien et je le crois assez; mais qu’à une certaine profondeur +l’impératif du bien et l’impératif du vrai se confondent, cela n’empêche +point qu’ils n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi +impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent l’un autant que +l’autre avec figure sacrée. Donc égalité ou quasi-égalité. + +Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le bien, et par le +caractère impératif qu’ils ont tous les deux, (c’est leur force), et par +ceci qu’ils sont tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils +sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse); de quel droit et pour +quelle raison préférez-vous l’un à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à +l’un? + +La vérité est probablement qu’il faut les chercher tous les deux, et non +pas s’acharner à faire sortir celui-ci de celui-là ou celui-là de +celui-ci; mais voir, essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à +l’autre accorder. + +--Et s’ils ne s’accordent pas? Resterai-je dans l’abstention? Je ne puis +pas; il faut que j’agisse. + +--S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement, dans le sens de celui +des deux qui préside évidemment à l’action, dans le sens du bien, de ce +que vous considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le dire; mais +ne croyez pas être dans le vrai, croyez simplement être d’accord avec +votre nature, comme disaient les stoïciens, ce qui du reste est +peut-être ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire. + +Je reconnais très bien que pour un lieu donné et un temps donné, cette +méthode d’évidence morale peut donner des résultats très satisfaisants. +Le pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci: nous sommes +d’accord, au XXe siècle, pour trouver _bons_, pour juger _bons_ un +certain nombre de faits; nous prenons pour philosophie les idées +générales qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent +vraisemblablement avec ces faits. Pour mieux dire, nous enveloppons ces +faits dans un système d’idées générales qui, parce que nous les y +enveloppons, semblent les contenir et les produire. Cela est «commode», +comme dit M. Poincaré des «vérités» mathématiques; cela est plus que +commode, cela _nous aide_; car nous sommes ainsi faits que nous aimons +l’accord entre nos idées et nos actes et que dans cet accord nous sommes +plus décidés, peut-être plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons une +conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle sera suivie, cohérente +et ordonnée. + +Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie parce qu’elle est +bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle s’accorde à des faits jugés bons +pour le moment. N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour le +vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient, c’est que tout +progrès serait enrayé. Quand les faits dictent les idées--et n’est-ce +pas le cas?--quand les faits approuvés dictent les idées à croire, on +tourne indéfiniment dans le même cercle; car on approuve les faits +habituels, on se fait sur eux les idées qui les confirment, on n’en +approuve les faits que davantage et ainsi de suite. + +Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage était un fait bon. +Une philosophie qui n’aurait jamais cherché que les idées approbatrices +des faits jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa vérité et +pour mesure de sa vérité que son aptitude à conduire aux faits jugés +bons--n’est-ce pas le cas du pragmatisme?--aurait indéfiniment consacré +l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme l’autorité émanant d’une +philosophie respectée. + +Par parenthèse, cet exemple montre combien il y a de pragmatisme dans +toute philosophie morale, puisque les plus grands sages de l’antiquité +ont été esclavagistes; mais il montre encore mieux le danger d’une +philosophie qui, en se jugeant elle-même d’après les faits où elle +conduit, au fond se soumet aux faits existants qui peuvent être des +préjugés. + +Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût? Il a fallu qu’une +philosophie--ou religion--s’élevant au-dessus des faits approuvés et ne +se jugeant pas d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais d’après +une vérité supérieure, trouvât ceci: tous les hommes sont frères, ce +qu’aucun fait de l’antiquité ne _donnait_. + +Excellente méthode pour ajuster les hommes à la civilisation qui les +entoure--ce qui du reste est bon--le pragmatisme ne la perfectionnerait +pas. + +Il était intéressant de montrer comment de l’admirable doctrine +kantienne, par une série de dérivations assez logiques, avait pu sortir +une doctrine très respectable, mais un peu terre à terre et fermée, ou +qui peut assez facilement se fermer du côté du progrès humain. + +Suite des dérivations: il y a dans le bien une vérité plus contraignante +que dans le vrai.--C’est le bien qui fonde le vrai.--La vérité d’une +doctrine est dans les conséquences bonnes qu’elle contient.--La plus +vraie sera celle qui rendra compte du plus grand nombre de faits jugés +bons et qui y conduira.--Les faits seront donc juges de la +doctrine.--C’est donc eux qui produiront la doctrine et _il n’y aura +pas_ de doctrine pour en produire. + +La morale la plus intransigeante a abouti à une demi-démission de la +morale. + + + + +CHAPITRE IV + +LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION + + +Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est marquée par beaucoup de +manifestations intellectuelles en Angleterre, en France et en Allemagne, +depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante pour le +penseur est celle que l’on trouve dans le livre de Guyau (1785) _La +morale sans obligation ni sanction_, une des plus grandes œuvres +philosophiques que l’humanité ait produites et qui fait date et qui +serait complètement satisfaisante, si l’auteur, ayant le beau défaut +d’être un poète, ne mettait pas _toujours_ une image à côté d’une idée +et un mythe à côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec le +dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par le voisinage de +l’autre. + +Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées principales de Guyau, +mêlées de celles qu’il me donne. + +D’abord, comme relativement moins important, ce qu’il faut penser de la +sanction de la morale, peines et récompenses d’outre-tombe. + +La sanction de la morale a pour grave inconvénient qu’elle la détruit. +Si vous comptez être récompensé de votre bonne action, elle n’est plus +bonne; elle n’est plus qu’utile; elle n’est plus qu’une chose qui vous +est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon placement. Le poète a dit: +«Qui donne au pauvre prête à Dieu.» Il ne pouvait pas mieux, par la +netteté même et la crudité concise de sa formule, montrer que la bonne +action est le comble même de l’égoïsme. L’idée de mérite est +destructrice du mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous agissez +pour mériter et avec la pleine certitude que vous méritez et que vous +méritez à l’égard d’un être qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de +mérite que si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit partout, +aussi bien dans le ciel que sur la terre. La suprême immoralité est de +croire que la moralité est profitable. On peut dire du croyant qui en +même temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un bienfait n’est +jamais perdu: + + Ce mélange de gloire et de bien m’importune. + +Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son for intérieur: «Quel +intérêt aurais-je à être un juste s’il ne m’en revenait rien?» et donc +il n’a pas l’ombre de désintéressement. + +L’idée du mérite et du démérite consiste à faire remonter son égoïsme à +sa source la plus élevée et à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et +ce n’est pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante +morale que celle d’un prêteur qui prête un jour pour être remboursé +éternellement! + + * * * * * + +On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on était absolument sûr +des peines et des récompenses d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais +absolument sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du +sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude relative des +récompenses qui nous attendent, c’est ce qui constitue le mérite, c’est +là où il se place et où il a une place encore très large. + +--Réplique: mais le croyant, soit qu’il soit chrétien, soit qu’il soit +kantiste, est _absolument sûr_. + +--Je l’admets; mais la distance entre l’actuel et le lointain équivaut +parfaitement à la distance entre le certain et l’hypothétique. Ce qui +est actuel, le sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force +qui est incomparablement plus grande que la force avec laquelle agit +l’espérance, cette espérance fût-elle certaine. Tout ce qui est futur +est flottant, fût-il certain; tout ce qui est lointain est indécis, +fût-il réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux. La distance +qu’il y a, je ne dis plus entre le certain et l’hypothétique, mais entre +l’actuel et le lointain, et au point de vue de la sensibilité, je dis la +même chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se place et où +il a une place encore très large. + +Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il soit et fait un acte +moral, quelque certain qu’il soit qu’il en aura récompense. Son mérite +diminue seulement à mesure qu’il croit davantage; mais sa croyance, si +forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser la distance qu’il y a entre +l’actuel et le lointain, entre le tangible et l’indécis, et ne peut +jamais même diminuer cette distance que d’une manière insensible. + +Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire, du reste, des +pensées métaphysiques dans l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen, +de l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et du démérite se +confond avec l’idée même du bien, avec l’idée pure du bien. Elle se +ramène à ceci: le bien est divin; le bien est approuvé de Dieu; le bien +fait corps avec Dieu; le bien est consubstantiel avec Dieu et je suis +avec Dieu en le faisant et c’est ce qu’il ferait à ma place. + +Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument morale. + +Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au fond c’est exactement +la même question. Les uns disent comme François de Sales (confusément) +et comme Fénelon: il faut aimer Dieu pour lui-même, sinon vous ne +l’aimez pas; si vous l’aimez par crainte ou par espérance, c’est vous, +non lui, que vous aimez. Les autres répondent: l’aimer uniquement par +crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme; mais l’aimer avec un +mélange d’amour de lui, c’est-à-dire d’amour de la perfection, et +d’espérance et de crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant +sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre et que les forces +humaines peuvent le soutenir; d’autant plus que mon espérance et ma +crainte elles-mêmes sont une forme de ma croyance en Dieu, en sa +justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité, et que cette +croyance, étant adhésion à lui, est encore amour de lui, est mêlée au +moins d’amour de lui. + +Celui qui a donné la formule la plus solide de ces justes tempéraments, +c’est _Fénelon lui-même_ quand il écrit: «Le désintéressement du pur +amour ne peut jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes ni pour +le degré ni pour la durée de l’amour; [mais] il ne peut jamais exclure +la conformité au bon plaisir de Dieu qui veut notre salut et qui veut +que nous le voulions avec lui pour sa gloire.»--En langage +philosophique: Il faut aimer le bien d’une manière désintéressée, sans +bornes ni de degré ni de temps; mais il entre dans l’idée du bien qu’il +soit un mérite; et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous +ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons heureux tôt ou tard +à cause de lui; et accepter l’idée du bien avec cette considération, ce +n’est pas cesser de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout +lui-même. + +--Contre-réplique: En tout cas l’idée de sanction détruit l’impératif +catégorique. L’impératif catégorique c’est: «fais le bien, je le +commande; je ne donne pas de raisons de cet ordre». Or, si à l’impératif +catégorique vous ajoutez, à quelque moment que vous l’ajoutiez: «du +reste, vous serez récompensé d’avoir fait le bien», l’impératif n’est +plus catégorique; il est conditionné; et l’impératif n’est plus +impératif; il est persuasif; il se ramène à dire: «_si_ vous faites le +bien, vous serez récompensés; _donc_ faites le bien;--faites le bien, +_autrement_ vous serez punis; _donc_ faites le bien;--faites le bien, +_moyennant_ quoi vous serez heureux;--_voulez-vous être heureux?_ faites +le bien.» L’impératif n’est plus celui qui ne donne pas de raisons; il +prodigue les raisons et les motifs et les mobiles; il est aussi +persuasif que la morale épicurienne disant: voulez-vous être heureux? +soyez vertueux; il est beaucoup plus persuasif que la morale +épicurienne, qui, comme récompense de la vertu, ne promettait qu’un +bonheur éphémère, tandis que lui promet un bonheur éternel. + +--Contre ceci je ne m’élèverai pas; je le tiens pour incontestable. +Toute morale qui parle de sanction est persuasive et n’est impérative +qu’en apparence. Elle aura beau--ce sera son adresse--écarter, éloigner, +tant qu’elle pourra, son impératif de son persuasif, se bien donner de +garde de mettre dans la même page ou dans le même volume le texte où, +hautaine, elle commande, et le texte où, câline, elle vous dit que dans +votre intérêt vous ferez mieux de faire comme ceci, il n’en sera pas +moins qu’elle dit les deux et que, disant le second, elle détruit +radicalement le premier. + +Cela, je l’accorde absolument. _Il n’y a pas_ d’impératif catégorique +dans Kant, du moment qu’il admet la sanction de la morale; _il n’y a +pas_ d’impératif catégorique dans Kant, du moment que l’idée des peines +et récompenses _y est_. + +De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le plus enragé contre +l’idée de sanction ce serait un homme qui serait fanatique de +l’impératif, ce serait un kantiste intransigeant, un kantiste +enthousiaste, un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que Kant. + +Guyau n’était pas du tout cet homme-là; et si, d’une part il repoussait +l’idée de sanction, d’autre part il repoussait l’idée d’impératif, +l’idée d’obligation. L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée «tu +dois» lui paraissent un «préjugé». Il recueillait avec complaisance ce +mot, très pénétrant du reste, de Vinet: «le but de l’éducation est de +donner à l’homme _le préjugé du bien_», et, se rebellant, il disait: Eh +bien, non! «il ne doit pas y avoir dans la conduite un seul élément +_dont la pensée ne cherche à se rendre compte_, une obligation _qui ne +s’explique pas_, un devoir _qui ne donne pas ses raisons_». Par question +préalable l’impératif était éliminé. Contre ce miracle psychologique +Guyau commençait par protester, d’entrée en matière protestait, comme +les philosophes contre les miracles proprement dits, interventions du +surnaturel à travers la nature; et son effort fut de dissoudre +l’impératif en l’analysant, de montrer ce qu’il y a dans l’impératif +apparent et de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre, ce +sont précisément des raisons. + +Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique est vrai +psychologiquement, c’est-à-dire est vrai comme donnée immédiate de la +conscience, tout de même que le libre arbitre. Il est incontestable que +nous entendons une voix intérieure qui nous dit: «tu dois», et qui ne +donne pas ses raisons. «La théorie de l’impératif catégorique est +psychologiquement exacte et profonde comme expression d’un fait de +conscience», comme le libre arbitre est incontestablement exact comme +affirmation énergique et permanente du sens intérieur. + +_Seulement_, n’y a-t-il que l’impératif--et le libre arbitre--qui soient +des proclamations du sens intime? Point du tout! J’ai fait remarquer +moi-même plus haut que le vrai a son impératif catégorique très net, que +chercher le vrai et le dire est commandé par le moi au moi. J’ai fait +remarquer, ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif +encore fort net et que réaliser le beau, tout au moins ne pas faire du +laid par négligence, par désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans +la rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau étant commandé à +l’artiste, ne pas faire du laid étant commandé à tout le monde. + +Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré. Selon lui, «les +penchants naturels et la loi et la coutume» ont leurs impératifs +catégoriques. Ils commandent sans donner de raisons. La coutume, comme +le disait Pascal, est respectée et suivie «par cette seule raison +qu’elle est reçue»; l’autorité de la loi est parfois toute ramassée en +soi, sans se rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien +davantage». + +C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont des impulsions ou +des contraintes. Les penchants naturels nous poussent et ne nous +commandent pas; ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons +bien la différence. + +La loi, la coutume sont des contraintes; nous obéissons à la loi parce +que nous ne pouvons pas faire autrement et à la coutume parce que nous +ne pouvons guère faire autrement, sous peine de mille désagréments à +souffrir parmi nos semblables. Le signe, très net, de la différence +entre ces impulsions et contraintes d’une part et les impératifs d’autre +part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et aux contraintes nous +éprouvons des regrets et non point des remords: nous n’avons aucun +remords d’avoir désobéi au penchant sexuel; nous n’éprouvons aucun +remords, fussions-nous en prison, d’avoir désobéi à une loi que nous +trouvions injuste, et au contraire; nous n’éprouvons aucun remords, +fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être contrevenus à une +coutume que nous jugions stupide[4]. Au contraire, le remords nous point +si nous avons fait une faute morale; encore si nous n’avons pas cherché +la vérité; même si nous n’avons pas réalisé le beau que nous pouvions +créer ou point respecté le beau que nous pouvions respecter (hiérarchie +des impératifs, question qu’il sera intéressant de creuser). + + [4] C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume veut que + l’on dise «j’ai contrevenu»; j’écris «je suis contrevenu»; et je + n’en éprouve aucun remords, parce que je tiens la coutume pour + stupide. + +Donc Guyau va trop loin; mais on sent qu’il a parfaitement raison de +prétendre que, de ce que l’impératif moral est un fait incontestable, +Kant n’est pas autorisé «à considérer cet impératif comme +transcendantal», c’est-à-dire à le tenir pour une chose au-dessus de +toute discussion et impénétrable à toute analyse. + +La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le reconnaître, que +l’impératif moral est de tous les impératifs vrais ou supposés le plus +net et le plus énergique: «Convenez, me disait un ami, que c’est lui qui +a la plus grosse voix.» Convenons-en, et que cela est certainement à +considérer. + +La vérité est ensuite que Kant, timide devant la morale, comme presque +tous les philosophes, a, inconsciemment sans doute, _eu peur_ d’analyser +l’impératif et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour que le culte +qu’on aurait pour lui fût mystique, pour que le respect qu’on aurait à +son égard fût une foi. + +Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse tend à se détruire, ce +qui veut dire que tout instinct qui devient conscient tend à se ruiner. +On n’aime bien qu’aveuglément; même on n’aime bien qu’en aimant sans +savoir que l’on aime. «S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos +autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous +ignorons nous-mêmes.»--Ainsi parlait La Rochefoucauld. + +M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement, a une bonne +formule sur l’éducation; elle consiste, suivant lui, «à faire passer le +conscient dans l’inconscient», à inspirer, par exemple, l’amour du +travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au travail et y +rester devienne machinal et n’exige plus aucun effort; à inspirer +l’amour de la patrie et à y habituer de telle sorte qu’on finisse par +l’aimer aveuglément et sans se faire de raisonnement à cet égard; +s’éduquer c’est devenir impulsif; l’éducation achevée, c’est une +impulsivité acquise, etc. + +Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est excellente, celle de +faire le bien (et supposez, si vous voulez, que cette impulsivité dite +naturelle soit une impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera +égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion et de la faire +passer de l’inconscient dans le conscient; ce serait une éducation à +rebours. Ce qui était force énorme parce qu’il était inconscient, nous +l’énerverions peu à peu en le rendant conscient, et nous n’aurions +réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif. + +Kant savait ou sentait cela. _Seulement ce n’est peut-être pas vrai._ +C’est vrai et le contraire est vrai aussi. Nous affaiblissons un +sentiment en l’analysant quand il est déjà faible; nous le fortifions en +l’analysant quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est déjà +plus amoureux se demande pourquoi il est amoureux, passe en revue les +motifs et les trouve peu nombreux, pèse les motifs et les trouve légers. +L’amoureux qui est encore assez amoureux fait de même et trouve les +motifs nombreux et forts, et alors il ajoute à la force du sentiment la +force de l’idée-force. + +Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue sentiment ou qui +est née d’un sentiment; mais à cette condition, elle est bien une force +et une force qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature +d’insister sur elle-même, de se _développer_ (sens de la langue de +rhétorique et tous les sens) et de devenir idée fixe, de devenir +_entretien_ continuel de notre esprit. + +Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse l’idée de patrie, +trouve toutes les raisons d’aimer son pays qui étaient contenues dans +son sentiment, et parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent +pas inconsistantes; elles répondent, seulement, aux objections, aux +attaques; nos idées sont les gardes avancées de nos sentiments; +impuissantes sans eux, quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs. + +Éternellement les croyants se demanderont si mieux ne vaut pas la foi +toute seule et croire sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi +les «raisons de croire». La question n’est pas susceptible d’une réponse +catégorique; car, selon le plus ou moins de foi, les raisons +confirmeront la foi ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence +à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il s’achemine à +l’augmenter ou s’il prend le chemin de la perdre. + +Toujours est-il que les plus grands croyants ont passé leur vie entière +à analyser leur croyance et ne se sont pas contentés de crier: «Je +crois, je crois, je crois, je crois éperdument.» + +--Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts n’est-elle pas un +signe que déjà il n’est plus en nous à l’état d’instinct? Qui diantre +s’est avisé de se donner à soi-même des raisons de respirer? On ne se +donne des raisons de vivre que quand on songe, au moins un peu, au +suicide. + +--N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple des grands croyants +qui analysent leur foi et qui la confirment par leur foi? + +--Oh! pas le moins du monde; car ce n’est pas eux que les grands +croyants ont voulu convaincre, mais ceux qui ne croyaient pas. A eux, +leur foi suffisait; pour d’autres ils collectionnaient les raisons de +croire. + +--En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas autant le désir de se +confirmer dans leur foi que celui d’y attirer les autres? Certainement +l’homme «se raisonne», comme dit si bien le peuple, pour s’assurer dans +un sentiment qu’il croit juste ou pour s’écarter d’un sentiment qu’il +estime faux; et il ne fait en cela que «céder au sentiment», comme dit +Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment existe; mais encore, +en cédant au sentiment, il l’excite et il l’avive. + +La lecture, cette autre méditation, a exactement les mêmes effets. On +cherche, par une lecture, à se confirmer dans un sentiment que l’on a; +et les idées que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles, +fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles fortes, +achèvent de le détruire s’il était bien en train de s’en aller. + +Faire passer de l’inconscient au conscient est donc dangereux si le mal +était déjà plus qu’à moitié fait, avantageux si le mal n’existait pas ou +était faible. Que l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la +conviction que de son temps l’instinct moral était très faible et par +conséquent ne pouvait que perdre à être analysé, cela ne m’étonnerait +point et je dirai même que moralement j’en suis sûr. + + * * * * * + +Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral est assez fort pour +ne pas courir de risques à être analysé, soit simplement, comme il le +dit, parce qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne doit +rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre compte et que le +philosophe _ne doit pas avoir de foi_, Guyau veut analyser l’instinct +moral et c’est-à-dire lui demander ses raisons, lui dire: pourquoi? et +ne pas se contenter de la réponse célèbre: «le pourquoi, c’est qu’il n’y +a pas de pourquoi». + +Un _credo_, comme Nietzsche le dit souvent, est toujours un _credo quia +absurdum_, puisque, s’il n’était pas cela, il n’y aurait pas besoin de +_credo_. Guyau ne veut pas d’_absurdum_, même implicite, et il fait +l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du devoir. + +Il y voit avant tout _la vie elle-même_, la vie s’affirmant comme +puissante et féconde. Le devoir c’est le pouvoir. Pouvoir, vouloir et +devoir c’est la même chose sous différents mots, parce que c’est même +chose sous différents aspects. Quelque chose en nous, qui n’est pas +autre chose que notre vie même sentie par nous, nous dit: tu peux, donc +tu veux, donc tu dois. + +Tu peux, donc tu veux: car si, pouvant, tu ne veux pas, tu sens que tu +te diminues, que tu te rétrécis, que tu te refoules. + +Tu veux, donc tu dois: car si, pouvant et voulant, tu n’agis pas, tu +sens encore une diminution, un rétrécissement, une stérilisation de ton +être; et c’est ce sentiment que dans la langue courante on appelle le +remords préalable ou le remords proprement dit, le remords de ne pas +faire ou le remords de n’avoir pas fait; et la voix du devoir n’est pas +autre chose que le remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne +fait pas. + +Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité, expansion qui +veut être, qui vous réjouit si elle est et qui vous gêne si elle n’est +pas. + +Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on appelle couramment le +devoir, c’est le plaisir de la puissance en acte; la peine que vous +éprouvez quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir, c’est +votre moi diminué, c’est votre vie, que quelque chose que vous sentez +qui dépendait de vous, restreint. + +Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté par sa nature même +à agir; s’opposer à son pouvoir, vouloir et devoir, c’est commencer de +se tuer. Qui dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne +contrarie ma vie sous aucun de ses aspects. + +--Fort bien; mais sans aller plus loin, cette analyse, qui du reste est +plutôt une synthèse, doit être incomplète, puisque nous n’y trouvons pas +un atome de ce qu’on appelle couramment le moral. La voix intérieure ne +nous dit pas, ce nous semble: «tu peux, tu veux, agis»; elle nous dit: +«tu peux _du bien_, veux _du bien_, fais _du bien_.» Le devoir tel qu’il +est défini par vous, expansion de la vie, est accompli aussi bien par le +grand bandit que par le saint. Tous les deux peuvent, veulent, agissent, +tous les deux font expansion. + +Votre «équivalent du devoir» est simplement la morale courante de +Nietzsche: soyez fort et agissez dans toute l’étendue de votre force. Et +cette formule n’est pas immorale, mais elle est amorale; elle est +indifférente à ce que les hommes appellent le bien et le mal, elle se +réalise indifféremment dans l’écrasement des faibles ou dans le fait de +les aider. + +--Première réponse de Guyau: En faisant ce que tout le monde appelle le +mal, je ne m’étends pas, je me refoule, je m’appauvris. Je supprime +«toute la partie sympathique et intellectuelle de mon être». De plus, si +je rencontre une résistance, il y a refoulement très sensible et +douloureux; si je n’en rencontre pas, il y a désorganisation de ma +volonté, déséquilibrement, ataxie (cas des despotes), ce qui revient à +une «impuissance subjective» qui est bien le contraire même du +«pouvoir-vouloir». + +--Je réplique: On ne voit pas bien que le grand bandit supprime la +partie intellectuelle de son être; cela n’a pas de sens; il ne supprime +même pas sa partie sympathique; car il peut avoir toutes les sympathies +du monde par ses amis. D’autre part, s’il est refoulé par le monde +extérieur, il ne l’est ni plus ni moins que le saint qui éprouve +toujours, on le sait, tant de difficultés à faire le bien; et enfin la +désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre pas de résistance +extérieure n’est que le fait des imbéciles, n’existe pas chez les +intelligents et n’a, en tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec +l’immoralité, c’est une simple maladie. + +--Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure: L’homme n’est pas un +être isolé; il est un être social. La _vie_ dont je parle et dont il +faut que tous nous parlions quand nous employons ce mot, c’est la vie +sociale vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de vivre. Donc +quand je dis expansion de la vie, j’entends et je ne puis pas ne pas +entendre expansion, hors d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en +lui, et ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette impulsion +qui nous porte à agir pour faire de la vie sociale. + +Le tempérament humain, remarquez-le, simple tempérament, tend, de +personnel, à devenir collectif et, de solitaire, à devenir solidaire. Le +voleur souvent cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et qui, +millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme. Nous nous +acheminons tellement à vivre d’une vie qui dans _un_ reflète _tous_, que +nous tendons à réaliser en nous le type de l’homme _normal_, le type de +l’homme qui sera reconnu par tous comme incontestablement un homme, qui +_n’étonnera pas les autres_. + +Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer par le plus simple, +de la vie en nous, de la vie sans épithète, entendez-le de la vie +sociale en nous et voyez bien que les exigences et les impulsions de la +vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir et de notre +vouloir, c’est bien précisément ce que l’impératif de Kant commande: +faire des choses que l’on voudrait qui fussent érigées en loi +universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée. + +--Je dis: oui bien; avec cette réserve pourtant que la vie sociale en +nous ne nous conseille guère, ce me semble, que de vivre comme tout le +monde, normalement, comme vous dites très bien, et non pas _mieux_ que +tout le monde, non pas d’une façon supérieure, non pas d’une façon +héroïque. Or une morale doit contenir l’héroïsme en la partie +d’elle-même la plus élevée; l’héroïsme doit y entrer, ressortir à elle, +être indiqué par elle, non seulement comme ce qu’elle admet, mais, tout +compte fait, comme ce à quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas +encore cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible que nous y +venions. + + * * * * * + +Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond de la vie nous +conseille et presque nous commande de faire, Guyau remarque que +l’instinct de la vie nous pousse (indépendamment des suggestions de la +vie sociale) à _lutter_ et à _risquer_. L’homme a vécu longtemps dans +une telle nécessité de lutte contre mille ennemis qu’il lui est resté un +besoin de lutter toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des fois, +parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir vivre, il lui est resté +le besoin de changer sans cesse, même quand le changement ne comportait +plus nécessairement progrès). Donc l’homme lutte encore, et par exemple +il lutte contre ses passions, instinctivement; partie, il est bien vrai, +parce qu’il sent que ses passions sont aussi des fauves ou reptiles +dangereux; partie, et c’est cela qui est instinctif, parce que +simplement elles sont fortes. + +Ceci c’est le _courage_. Il a l’air ici de combattre contre la vie, +puisque les passions aussi sont la vie, mais il est bien, au moins lui +aussi, la vie, puisqu’il est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et +qui se donne le nom de devoir; et l’on sait que la sensation de vivre +est intense dans tous les cas où le courage a à se déployer et se +déploie, ne fût-ce que contre nous-mêmes. + +Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan: «L’homme ne se sent vivre +que quand il se contrarie.» + +Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas. Je n’avais qu’à +montrer comment Guyau l’avait _rattachée_ à son système et à son +principe, à l’idée d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant +s’étendre. + +L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est guère qu’un autre +aspect de la même idée, à _risquer_. Il y a plaisir à risquer. Pascal, +dit Guyau, dans son pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a +pas considéré le plaisir de risquer[5]. Il y a plaisir à risquer, tout +le monde le sent à cette sorte d’élargissement qui se fait en nous quand +nous risquons; et aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de +projection du moi sur le non-moi), le monde nous paraissant plus vaste +quand nous risquons quelque chose. + + [5] Si; ailleurs, et très bien: «Travailler pour l’incertain»--«Saint + Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en + batailles; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre qu’on le + doit.»--«S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne + devrait rien faire pour la religion; car elle n’est pas certaine; + mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur + mer, les batailles... Quand on travaille pour demain et pour + l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour + l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée.»--Il n’a + pas parlé précisément du _plaisir_ du risque, mais il n’a pas parlé + uniquement de la _peur_ du risque et il a parlé de la _raison_ de + risquer, qui est un _plaisir_ intellectuel. + +La raison de ce sentiment, qui est presque une sensation, c’est que nous +nous sentons plus grands, nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus +de choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions de la puissance +de la vie en nous, de la fécondité de la vie en nous, de la surabondance +de la vie et de l’avidité qu’a la vie d’être surabondante. + +Par parenthèse--et cette parenthèse est chez Guyau un chapitre qui est +digne de Platon--c’est ce même amour du risque qui est toute la +métaphysique. La métaphysique est toujours une hypothèse hardie où nous +risquons l’erreur et la confusion. Personne plus que le métaphysicien ne +travaille pour l’incertain. Il y travaille cependant de tout son cœur et +il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est noble. Erreur peut-être, +mais l’erreur eût été plus grande (erreur morale) à estimer puérile la +recherche de cette erreur. De même que la vie proprement dite conseille +le risque comme une condition d’élargissement de notre être, de même la +vie intellectuelle conseille le risque métaphysique comme condition +d’agrandissement de notre être intellectuel. + +Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la réalisation d’un idéal +est un métaphysicien pratique aussi vénérable et plus encore que le +métaphysicien proprement dit de tout à l’heure. Au fond, savez-vous ce +qu’il fait? Il travaille pour l’incertain, _afin_ de le faire certain +dans son cœur. Son besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à +accumuler les actions conformes à l’idéal, comme son besoin de certitude +porte le philosophe à accumuler les arguments qui le démontrent. C’est +sa manière de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie lui dit par +la bouche de Guyau, qui est très éloquente: «Je ne vous demande pas de +croire aveuglément à un idéal, mais de travailler à le réaliser.--Sans y +croire?--Pour y croire! Vous y croirez quand vous aurez travaillé à le +produire.» + +Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux qu’un argument. Il remplit +d’une réalité qui est lui ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit +avec du divin. + +Telle est la théorie de la lutte et du risque dans la doctrine morale de +Guyau. Ici Guyau rejoint Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le +connaissait et qui a pu profiter de lui dans une certaine mesure[6]. Ce +que nous venons de voir est le «vivre dangereusement», qui est le point +capital de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement c’est lutter et +risquer, en vue précisément de la lutte et du risque et pour la beauté +de l’une et de l’autre; et c’est la marque même des âmes nobles. + + [6] Voir Fouillée, _Nietzsche et l’Immoralisme_. + +Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment la vie intense et +extensive, «la vie féconde» peut conduire jusqu’à l’amour de la lutte et +du risque. Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain; +mais ce n’est travailler que pour l’incertain. Comment cet «équivalent +du devoir» que vous avez trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à +l’acceptation de la mort certaine? Car ici, selon vos données, c’est la +vie se tournant contre la vie; c’est la vie se détruisant pour +s’étendre, c’est la vie poussant la passion de la vie jusqu’au suicide; +c’est une collection d’absurdités. + +C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice et non pas moins +pour l’expliquer, pour expliquer qu’il ait lieu, il faut bien une foi, +soit la foi religieuse, soit la foi morale, la foi kantienne. + +Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement, qu’il ne s’est +pas engagé à répondre à tout et que ce problème-ci «n’a peut-être pas de +solution rationnelle et scientifique».--Il répond ensuite que ce +sacrifice est encore amour de la vie en ce sens que c’est préférer une +minute de vie intense, supérieure et magnifique à une vie plate, morne +et triste. «Il y a des heures où il est possible de dire à la fois: je +vis, j’ai vécu... On peut concentrer une vie dans un moment d’amour et +de sacrifice.» + +Voilà qui est bien; mais la raison qui fait que la vie se sacrifie +ainsi, la raison qui persuade à la vie de se préférer infiniment courte +et infiniment intense à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui n’est +pas indiqué clairement. + +--Je le dis, c’est «l’amour» de quelque chose. + +--Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous abandonnez votre +principe. + +--C’est la vie transformée en vie sociale, transformée en vie +sentimentale, transformée en vie passionnée, transformée en vie +dangereuse et qui s’aime dangereuse; c’est tout cela poussé à un tel +degré que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une minute +mortelle est acceptée. + +--Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en altruisme absolu. C’est +cette transformation, quelque longue qu’en soit la préparation et +l’évolution (héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours très +difficile à comprendre. Dans le système de Guyau, les actes d’héroïsme +restent toujours ce que Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils +sont, «des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et pourtant +réelles.» J’ajoute que dans tous les systèmes, plus ou moins +précisément, ils restent cela; mais dans celui de Guyau ils restent cela +d’une manière en quelque sorte plus paradoxale et plus provocante. + +A la considérer en sa généralité, la morale de Guyau a, sans doute, ce +beau mérite d’être un grand effort pour _substituer une réalité_ à +quelque chose qui pourrait bien être une illusion, une illusion +salutaire, une illusion, même, nécessaire pour un temps, mais qui +pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait plus rien pour diriger +l’homme. Qui sait, en effet, si la morale telle que les hommes l’ont +envisagée jusqu’à présent _n’est pas un art_, un art subtil--de qui? on +ne sait: du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant ses fins, ou de +la société poursuivant ses fins aussi--mais un art qui nous séduit, qui +nous trompe en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté pour nous +faire faire quelque chose que nous ne ferions pas de nous-mêmes? + +N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés de tous les côtés? +L’art nous trompe, la société est artificielle, la nature se joue de +nous, les yeux nous trompent, les oreilles nous trompent... + +Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard Wagner, dans un petit +traité de métaphysique qu’il fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut +sur celui-ci une grande influence, et que Guyau ne connaissait pas, +disait, rajeunissant Schopenhauer: «La nature trompe ses créatures. Elle +met en elles l’espérance d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle +leur donne des instincts qui obligent les plus humbles bêtes aux longs +sacrifices, aux peines volontaires. Elle crée le dévouement de la mère à +l’enfant, de l’individu au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous les +vivants et leur persuade ainsi de lutter et de souffrir. La société doit +être entretenue par des artifices tout semblables...» + +La morale, envisagée comme les hommes l’ont envisagée jusqu’à présent, +pourrait donc être un art séduisant et fascinateur, une subtile et +imposante duperie. + +Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette tromperie dont ils +sont l’objet, ils pourraient se révolter et secouer l’illusion, comme +Diderot le leur conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller +demain. + +Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et quelle réalité! la +vie elle-même; si je montre que la morale, c’est la vie elle-même, que +la vie c’est la morale, que c’est la vie qui nous pousse de toutes les +façons, en tant que vie proprement dite, individuelle, en tant que vie +sociale, en tant que vie intellectuelle, en tant que vie métaphysique, +si l’on peut dire ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à +présent le devoir; si je montre que désobéir à la morale c’est renoncer +sa vie elle-même et commettre une espèce de suicide plus ou moins court, +plus ou moins lent; alors j’ai rattaché l’homme à la morale par des +liens non seulement d’airain, mais de chair et qui sont indestructibles +et qui seront éternels. + +Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait un livre +admirable. Seulement elle était trop vaste pour être très pertinente. +Considérer l’instinct même de la vie comme étant la morale, c’est +étendre tellement la morale qu’elle devient indistincte à force d’être +compréhensive. Que me conseille l’instinct de la vie? _Il me conseille +tout._ Il me conseille d’être exubérant, d’être surabondant, de +m’étendre, de me répandre. + +Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes mes passions; car +en toutes je me sens vivre et très énergiquement. + +Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la conquête, le vol, le +meurtre, ceci peut-être surtout; car c’est là qu’il y a le plus de +danger et le plus de risque, et vous me montrez fort bien que c’est +surtout dans le danger et le risque qu’on se sent vivre. + +Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité, le dévouement, le +sacrifice; car là aussi je me sens vivre et là aussi il y a danger et +risque. + +Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour à soi et en soi, le +«_abstine, sustine_», l’égoïsme médiocre et mesquin, les vertus de +troupeau et de bête battue; car là aussi je me sens vivre, puisque là +sont les moyens de conserver la vie. + +Il me conseille la recherche des plaisirs modérés, délicats et gracieux, +sans danger, non sans charme; l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme +bien compris; car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer, la +prolonger, et «_carpe diem_»; et voilà que _nunc et Aristippi docte +præcepta relabor_. + +Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale qui consiste à +conseiller toutes les façons de vivre. Ce n’est pas une morale précise. +C’est une morale qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même où +elle aura tout son talent et pourra le déployer tout entier; ce n’est +pas une morale qui ait la précision qu’on demande à une morale; ce qu’on +demande à une morale étant généralement quelle raison de vivre on doit +choisir entre les innombrables raisons de vivre. + +L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie, apparent +quelquefois, cependant, et sensible, a été précisément de montrer que, +parmi les innombrables raisons de vivre, celle _surtout_ que l’instinct +de la vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la morale +traditionnelle; et je le veux bien; mais il ne le prouve pas beaucoup; +et particulièrement il ne prouve point du tout, il ne peut pas prouver, +qu’elle _ne_ conseille _que_ celle-là. + +Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que l’instinct de la vie se +confond avec la morale; aussi facile il serait, plus peut-être, de +montrer que la morale est contre la vie et que, sinon tout ce que la vie +conseille, la morale en dissuade, du moins la plupart des choses que la +vie conseille, la morale supplie de ne pas les faire. + +L’éternel cri des femmes dans le théâtre français de 1880-1910: «Je veux +_vivre_!» c’est-à-dire: «Je veux avoir des amants», est certainement une +des aspirations de la vie intense et extensive. + +--Elle en a d’autres! + +--Je n’en doute point; mais la différence entre celle-ci et les autres +et la raison de préférer les autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort +pas expressément de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne pouvait pas +en sortir. + +Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein, qu’il efface +l’impératif catégorique, la foi morale, de l’esprit de l’homme, et qu’il +le remplace par _toute la vie_ et qu’il met ainsi à la place d’un +_riqidum quid_, quelque chose de souple et de multiforme, Guyau déclare +avec fermeté: «Nous acceptons, pour notre compte, cette disparition, et +au lieu de regretter [de déplorer] la _variabilité morale_ qui en +résulte dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites], nous +la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale +future; celle-ci, sur certains points [et l’on ne voit pas ces points +particuliers, et il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas +seulement _autonomos_, mais _anomos_.» + +Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera anarchique. Selon les +natures d’hommes, selon les caractères, elle conseillera ceci, cela et +autre chose, ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé +jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires. +_Anomos_, c’est bien cela. Dans la morale les hommes cherchaient une +loi; la morale _naturiste_ n’enlève à la morale que son caractère de +loi; le gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était excepté un +gouvernement. Cette fois la morale, de l’aveu et de l’avis même de +l’auteur, a bien donné sa démission. + + + + +CHAPITRE V + +LA MORALE DE NIETZSCHE + + +On sait qu’il est difficile de ramener à un système soit Nietzsche tout +entier, soit une partie importante, quelle qu’elle soit, de la pensée de +Nietzsche, puisqu’il fut le penseur le plus indépendant, même de +lui-même. On sait comment il travaillait, tout au moins à partir de la +trentième année. Exactement comme un journaliste qui aurait du génie. Il +lisait, réfléchissait, se promenait et chaque matin écrivait un article +bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée qui l’avait le plus +intéressé la veille. Quand il y en avait de trois cents à six cents, +mais la valeur d’un volume, il ramassait les feuillets, les relisait, +leur donnait un titre général qui, quelquefois, répondait à l’objet le +plus souvent visé dans ces écritures, faisait un court avant-propos pour +justifier approximativement le titre; et publiait. Il a fait ses livres +comme Montaigne a fait le sien. + +Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu merci, car s’il +avait tenu à éviter de se contredire, il aurait retranché ou n’aurait +pas rédigé une foule de pensées admirables ou intéressantes; qu’il s’est +souvent promené loin de lui-même; qu’il s’est souvent fui; qu’il s’est +souvent dépassé et que ce qu’il était précisément n’est pas aisé à +savoir, et que ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à saisir. + +Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement ce qu’on est +surtout, mais qu’on est surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a +pas de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais qu’il y a le +plus souvent une faculté prédominante; et qu’il n’y a pas d’idée +souveraine, excepté quand il y a idée fixe, mais qu’il y a le plus +souvent une idée «soutien», une idée port d’attache, à laquelle on se +ramène toujours après les explorations, les reconnaissances et les +algarades; on peut très bien, pour Nietzsche, comme pour Montaigne ou +Renan, chercher, non à déterminer le système, mais à démêler le groupe +des principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes. + +Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici une première rencontre, +mais avec beaucoup plus de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la +vie intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et de la beauté +qui réside dans cette magnificence et qui en résulte. + +Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait eu accoutumé de mettre +un mot avant les autres, eût été sa parodie du texte évangélique: «Je +suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus abondante.» +De là son amour effréné pour la Grèce antique, pour une Grèce antique +qu’il se forge du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque, +c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester la vie +magnifique, ivre d’énergie créatrice et de beauté. + +Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la beauté, ce sont les +instincts puissants: volonté de puissance, de conquête et de domination, +volonté de force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse, +volonté de travail, volonté de prodigalité, volonté d’audace contre le +malheur, résistance à la faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à +l’esprit d’égalité et de justice, à tout ce qui _arrête l’élan_, +amollit, réprime ou déprime. + +Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, si l’on veut une +date très éloignée, depuis Jésus si l’on en veut une plus rapprochée, la +morale traditionnelle est l’ennemie; elle s’oppose à eux, elle les +arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit et elle les +condamne comme des vices, ou comme des tendances criminelles. + +Elle a fait un premier renversement des valeurs, condamnant et humiliant +tout ce qui élève, intronisant tout ce qui déprime, «_debellare superbos +et exaltare humiles_». + +La morale n’est pas autre chose et donc c’est un crime de lèse-vie, de +lèse-beauté et de lèse-humanité. Elle est essentiellement contre-nature. +L’histoire naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse: +l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, l’histoire humaine +où la force triomphe et domine; si bien, comme vous l’avez remarqué, que +les moralistes ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien forcés, de dire +que la beauté de la morale est précisément de distinguer et séparer +l’homme de la nature et de changer le cours de l’histoire. + +Cela étant donné, «il faut d’abord pendre tous les moralistes», car la +morale rend l’homme préjudiciable à lui-même et elle ment, elle est «la +forme la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de l’humanité», +elle est, comme fait, ce fait épouvantable «que la contre-nature +elle-même a été vénérée, avec les plus grands honneurs, sous le nom de +morale et qu’elle est restée suspendue, comme une loi, au-dessus de +l’humanité». + +Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose faite depuis les +propos des contradicteurs de Socrate dans Platon) de démontrer, pour +ainsi parler, le mécanisme intérieur de cette machine de guerre contre +_la plus grande humanité_, comme diraient les Anglais. Ceux qui ont +_exposé_ la morale l’ont montrée comme ce à quoi toutes les puissances +de l’homme doivent tendre comme à leur dernière fin; ils l’ont montrée +comme juge suprême de la connaissance, des arts, de l’action, politique, +administrative, belliqueuse et autre; et c’est-à-dire qu’ils ont +subordonné, asservi à la morale toutes les puissances de l’homme. + +Ceux qui ont _inventé_ la morale, qui est-ce? Ceux qui avaient intérêt à +ce que toutes les puissances de l’homme fussent subordonnées et +asservies à la morale. + +Qui est-ce? Le médiocre, que gênent ceux qui sont supérieurs et +exceptionnels; le souffrant, le déshérité, le disgracié que gênent et +irritent ceux qui sont heureux; la bête de troupeau que gênent, irritent +et exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, forts et glorieux. + +La morale c’est donc la révolte du plébeianisme contre l’aristocratie; +mais contre l’aristocratie naturelle, celle de la force, de +l’intelligence, de la volonté, de l’énergie, de la persévérance, des +talents. C’est la révolte de la plèbe végétative contre la vie +puissante, féconde et riche; c’est la révolte de la plèbe contre +l’humanité qui a été organisée aristocratiquement par la nature et +contre la nature, laquelle a organisé aristocratiquement l’humanité. + +Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale est contre humanité et +contre nature? Et est-ce assez montrer (si l’on prend moralité dans le +sens de conservation de ce qui est vrai, bon et beau) que «la lutte de +la morale contre les instincts fondamentaux de l’humanité est la plus +grande immoralité qu’il y ait eue jusqu’à présent sur la terre?» + +A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait: «Je prie +la morale qu’elle me fasse quitter la morale», comme maître Eckardt +s’écriait: «Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu.» + +Du reste, cette morale immorale a ses séductions; elle a su se donner +des séductions. D’abord elle a su _intimider_ les résistances ou les +critiques; on n’a pas osé discuter cette autorité qui se faisait +elle-même et de sa grâce autorité suprême et même unique; ensuite elle a +su _enthousiasmer_ certains esprits et même un très grand nombre +d’esprits. Elle est devenue la «Circé des philosophes», de telle sorte +qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, les uns pour +aboutir à elle, les autres, comme Kant, en partant d’elle et en +organisant tout selon ce qu’elle demandait, «postulait» et exigeait; +tous ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante et +obsédante. + +C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie raison, le vrai, +le beau et le bien que la morale _combat_, elle a su adroitement _les +mettre apparemment en elle_, les faire voir en elle.--Elle a introduit +cette idée ou ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart des +hommes, et nous avons vu que la plupart des hommes, médiocres, +souffrants, déshérités, disgraciés, bêtes de troupeau, croient à la +morale parce qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle leur +sert.--Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le bien ce n’est +pas la vie abondante et surabondante, mais la vie réglée, disciplinée, +contenue, réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, qui ne fait +pas de bruit et qui marche à petits pas tranquilles. «Vertu, c’est se +tenir tranquilles dans le marécage.» + +Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce fut sa plus grande +adresse, que cela même, qui semble à Nietzsche d’une laideur ineffable, +est d’une très grande _beauté_, que la lutte de l’homme contre ses +«instincts fondamentaux» pour les réprimer et les dompter, demande une +très grande énergie, et que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus +beau au monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que là seulement +est l’héroïsme; que c’est une sainteté et que cette vaillance a autour +du front une auréole. + +Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les chrétiens qui l’ont +perfectionné; et écoutez le poète par excellence de la morale +traditionnelle, le sublime poète des idées communes; il s’écrie: + + Eh bien, non! _Le sublime est en bas._ Le grand choix + Est de choisir l’affront. De même que parfois + La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _La laideur de l’épreuve en devient la beauté._ + C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome. + L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme. + Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur. + Ce que l’homme ici-bas peut avoir _de plus pur, + De plus beau, de plus noble_, en ce monde où l’on pleure, + C’est chute, abaissement, misère extérieure + Acceptés pour garder la grandeur du dedans. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis + Pour faire le fumier plus haut que le Caucase._ + +Et du moment que la morale a su attirer à elle, mettre en elle ce qui, +avant elle, si l’on peut ainsi parler, était les grandes raisons de +vivre; du moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes les +apparences des nobles buts et des grandes fins de l’humanité, elle avait +partie gagnée. + +Elle séduisait l’homme de tous côtés; elle flattait ses penchants à la +modération, à la médiocrité, à la paresse, ses instincts de bête de +troupeau, en donnant à tout cela de favorables noms; elle flattait ses +instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments du vrai, du beau +et du bien en lui persuadant que tous ces instincts d’animal d’élite +étaient en elle et susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on +aurait pour elle; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, si +fréquente chez l’homme, et qui consiste à se donner toutes les +apparences de l’héroïsme quand on est un pleutre. + +Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale a pour principal office +et pour but principal de réprimer l’homme de vie intense et surabondante +et en même temps de le travestir aux yeux des hommes en le faisant +passer, quelques restes d’héroïsme qui restent en lui, pour un homme de +vie modérée et médiocre. Mais--et voyez comme elle rend des services, de +honteux services, à tout le monde--elle travestit aussi les croquants et +leur donne figure d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait +plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes: «L’homme nu est +généralement un honteux spectacle, je veux parler de nous autres, +Européens. Supposons que les plus joyeux convives, par le tour de malice +d’un magicien, se voient soudain dévoilés et déshabillés, je crois que, +du coup, non seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais encore +l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il paraît que nous autres +Européens nous ne pouvons pas absolument nous passer de cette mascarade +qui s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les mêmes bonnes +raisons à préconiser le déguisement des hommes moraux, à demander qu’ils +fussent enveloppés de formules morales et de notions de convenance et +que nos actes fussent favorablement cachés sous les idées du devoir, de +la vertu, du civisme, du désintéressement?» + +Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi: «c’est en tant que +bêtes domestiques que nous sommes un spectacle honteux et que nous avons +besoin d’un travestissement moral. L’homme intérieur en Europe n’est pas +assez inquiétant pour pouvoir, à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout +au contraire l’Européen se travestit avec la morale, parce qu’il est +devenu un animal infirme, malade, atrophié, estropié, un quasi-avorton. +Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un +travestissement moral; mais la bête de troupeau avec sa médiocrité +profonde, et la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même.» + +Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la morale séduit l’homme et +le séduit pour l’abâtardir et le caresse en le dégradant. «L’homme qui +pense est un animal dépravé», disait Rousseau; non; c’est l’homme moral +qui est un animal dégénéré. + +Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique de cette +morale. Socrate, qui, en donnant à toutes les choses humaines la morale +comme leur dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la morale +et par conséquent les dégrade toutes;--Jésus, qui, en disant: «Aimez +votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis», ne veut qu’une +chose, détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, supprimer +le héros;--le Stoïcisme, qui fait de l’homme un être qui s’abstient et +qui supporte, donc un être passif, un quasi-mort; lâcheté; car c’est +mourir par peur de la mort, accepter la mort pour ne pas mourir («Tu +t’éloignes toujours plus vite des vivants; bientôt ils vont te rayer de +leur liste!--C’est le seul moyen de participer aux prérogatives des +morts.--Quelles prérogatives?--Ne plus mourir.»);--la Réforme, qui fut +une révolte de la plèbe «en faveur des gens candides, intègres et +superficiels», contre les hommes graves, profonds, contemplatifs, à fond +pessimiste;--la Révolution française avec son Rousseau, cette «tarentule +morale», avec son Kant, disciple de Rousseau, et son «fanatisme moral», +avec son Robespierre, disciple de Rousseau, et son dessein (discours du +7 juin 1794) «de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la +justice et de la vertu»; la Révolution française qui plaça +définitivement et solennellement le sceptre dans la main de «l’homme bon +_id est_ de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est +incurablement plat et braillard, mûr pour la maison d’idiots des «_idées +modernes_». + +Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous les sens et quel qu’il +soit, Nietzsche lui-même, peut-être sans s’en douter, ce que du reste je +ne crois point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. Il s’est +demandé un jour pourquoi nous cherchons la vérité, la vérité, cette +erreur, je veux dire cette chose qui est une erreur pratique, cette +chose qui le plus souvent, dans la pratique, nous détourne de l’action; +la vérité, «_cette forme la moins efficace de la connaissance_». Il +s’est demandé pourquoi nous cherchions la vérité, et il s’est répondu +que ce pourrait bien être _par moralité_. + +Nous cherchons le vrai. Pourquoi? Sans doute pour ne pas nous tromper +nous-même ou pour ne pas tromper les autres. Dans le premier cas, +qu’est-ce bien? C’est la connaissance et la reconnaissance d’un devoir +envers nous-même: il y va de ma dignité de ne pas être dupe, de ne pas +me tromper moi-même; cela est essentiellement sentiment moral. + +Dans le second cas, qu’est-ce bien? la connaissance et la reconnaissance +d’un devoir envers les autres: je ne dois pas mentir; quand j’ai trouvé +la vérité, je dois la dire; et c’est _déjà mentir_ que de ne pas +chercher la vérité, _de peur_, quand on l’aura trouvée, d’être obligé de +la publier: il n’y a que des devoirs dans toutes ces idées et rien n’est +plus nettement sentiment moral. + +Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse page psychologique, +voyez-vous cette réduction, ce _ramènement_ du vrai au bien, de +l’instinct du vrai à l’instinct du bien? Nietzsche a subi, +volontairement sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, si vous +préférez il s’est permis à lui-même de subir un quart d’heure la +séduction de la morale, la fascination de la morale, les prestiges de la +morale. Il s’est dit: «quand je cherche le vrai, moi immoraliste, je +suis un être moral.» La morale lui a persuadé, l’espace d’un matin, +qu’il faisait acte de moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait +toute sa vie. + +Or ce n’est pas démontré. La recherche du vrai ne semble pas dépendre +d’un sentiment moral. La recherche du vrai se _propose_ à l’homme comme +un plaisir et _s’impose_ à lui comme un impératif. + +Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je ne me donnerai pas +beaucoup de peine, puisque Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme +de la volonté de puissance. «Qu’est-ce qui fait que la connaissance est +liée à du plaisir? D’abord avant tout c’est qu’on y prend conscience de +sa force, pour la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, même +sans spectateurs, donnent du plaisir. Secondement, c’est qu’au cours de +la recherche on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants +et l’on est vainqueur, ou au moins on croit l’être; troisièmement, c’est +que par une connaissance nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous +élevons au-dessus de tous et nous nous sentons les seuls qui sachions la +vérité sur ce point...» + +D’autre part, la recherche du vrai s’impose à l’homme comme un impératif +dans le sens atténué, un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui +dit un: «tu dois», un: «Δεῖ». Elle lui dit: «N’y trouverais-tu pas de +plaisir, et n’y trouverais-tu que de la peine, que des coups, il faut +chercher le vrai et le dire quand tu l’as trouvé.» + +La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, la preuve c’est +qu’on trouve cynique le propos de Fontenelle: «Si j’avais la main pleine +de vérités, je la tiendrais fermée»; la preuve et celle-ci me semble +assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin de mourir pour la vérité, +comme pour le devoir, tout aussi bien que pour le devoir. + +Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on croit la vérité? +Nietzsche lui-même l’explique quelque part: «Nous ne nous ferions pas +brûler pour nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles; mais +peut-être pour le droit d’avoir nos opinions.» Et c’est à dire que nous +mourrions pour l’erreur, ou du moins pour affirmer le droit que nous +avons de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre droit de +chercher la vérité, cette erreur qu’on nous reproche pouvant être la +vérité et ayant été atteinte quand c’était la vérité que nous +cherchions; et c’est aussi l’affirmation de notre _devoir_ de chercher +la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt que d’avouer que nous +avons eu tort de chercher le vrai. Le sacrifice est le criterium de +l’Impératif. + +On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici nous avons affaire. Et +cela est si vrai, et sur ce qui suit Guyau et Nietzsche se +rencontreraient, que Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de +la vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce n’est rien de +moins que ce qui fait que la vie a un sens: «J’ai bondi de joie quand +j’ai découvert que la vie est un instrument de la connaissance, est +l’instrument de la connaissance»; et c’est alors qu’il a reconnu que la +vie est intelligible. + +Devant cette double affirmation, qui semble bien être une double vérité, +que le vrai est le sens de la vie et que le vrai nous commande la mort, +Guyau serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait du reste +nullement, que l’appel du vrai est un «équivalent du devoir». + +J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante en soi, +peut-être, pour montrer que Nietzsche lui-même est très capable de subir +la fascination de la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être +tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment pas, qui ne +ressortit pas à elle et qui est contenue dans un autre impératif que le +sien. Reprenons. + +La morale en soi n’est donc qu’une méprisable adresse qu’ont inventée +les faibles pour paralyser les forts; c’est la tête de Méduse aux mains +des impuissants contre les bien doués et aux mains des quasi-morts +contre les vivants. + +Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, use de la même +tactique que les philosophes du XVIIIe siècle (qu’il méprise tant) +contre la religion. Pour ceux-ci la religion a été inventée par des +puissants qui voulaient asservir les faibles, les rendre plus faibles +encore; pour Nietzsche, la morale a été inventée par les faibles contre +les puissants pour leur enlever leur force en leur ôtant la confiance +dans la légitimité de leur force. «Quand Zeus, dit Homère, fait d’un +homme un esclave, il lui enlève la moitié de son âme.» En faisant les +forts esclaves de la morale, les faibles leur ont enlevé leur âme tout +entière. + + * * * * * + +Au cours de son évolution, la morale s’est donné comme des organes de +sustentation et d’alimentation; elle a _postulé_ le libre arbitre et +elle a _postulé_ la sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions +logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions +nécessaires; mais ce ne sont que des inventions ingénieuses. Le libre +arbitre n’existe pas. Il est, comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un +être qui se saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet. + +Creusons ceci: ceci veut dire l’illusion d’un être qui ne saisit pas +dans ce qui le précède et qui se saisit dans ce qui le suit, qui ne +saisit pas dans ce qu’il était avant le moment actuel et qui se saisit +dans le passage de lui au moment présent à lui au moment d’après. Je me +saisis voulant éteindre la lampe et l’éteignant; non, ou très peu, comme +amené par un certain nombre de faits à vouloir éteindre ma lampe. + +Mais pourquoi? Parce que nous sommes nés pour l’action et toujours jetés +en avant, tournés _du côté d’en avant_ et non retournés _du côté d’en +arrière_. Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et c’est ainsi +que l’illusion de la liberté n’est au fond que le sentiment de la vie et +c’est pour cela qu’il est si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité, +dans ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, ou +plutôt de mémoire réfléchissante; mais c’est un effort. L’homme qui +croit, sans une hésitation, à tous les moments de sa vie, à son libre +arbitre est un étourdi; mais l’homme qui croirait sans cesse à lui comme +déterminé, serait un être qui ne vivrait que de réflexion et ce serait +proprement un monstre. + +Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, remarquez bien, +nous n’y croyons pas du tout. Mais, non! nous n’y croyons pas! Nous n’y +croyons que chacun pour nous et pas du tout pour les autres. Nous disons +sans cesse: «un tel, étant donné son caractère, fera cela.» Et il le +fait; et quand il ne le fait pas, nous nous disons que: ou nous ne +connaissions pas tout son caractère, ou nous ne connaissions pas telle +ou telle circonstance qui ont dû peser sur sa détermination. Et c’est +très probable et en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. La +prétendue «preuve», tirée par les partisans du libre arbitre de la +croyance même, indéracinable, _indiscussible_, que nous aurions au libre +arbitre, s’évanouit. + +Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels en jugement. +Pour trouver un coupable innocent l’avocat n’a qu’à connaître sa vie: il +arrivera, par cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument +lui-même que l’acte criminel était complètement nécessité par tous ses +antécédents et que toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère +public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel et, se plaçant +devant le crime isolé, coupé de ses causes, il le trouvera ce qu’il est +exactement considéré ainsi, une monstruosité dont la nature n’offre pas +d’exemple. + +Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte raison, ce que nous +avons expliqué, quand il s’agit de soi, il faut pour dissiper l’illusion +du libre arbitre être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à +Schopenhauer, si bien: «La connaissance de la sévère nécessité des actes +humains est ce qui distingue les cerveaux philosophiques des autres». + +Pour tout cerveau vraiment philosophique «nous sommes en prison», nous +ne pouvons que nous «rêver libres», et c’est ce que nous faisons tout le +temps; nous ne pouvons pas «nous faire libres».--Cela est dur à prendre; +mais il faut le prendre. + +Cela est si dur que quelques-uns se retournent; et par une contorsion +étrange, un «geste horrible», et une affreuse «grimace logique», pensent +ainsi: «le mal est partout et personne n’est responsable; donc c’est +_tout_ qui est coupable et responsable; c’est Dieu qui est le pécheur». +Renversement des responsabilités; «Christianisme la tête en bas». Mais +pourquoi penser cela? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, ni +il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit quelqu’un. Il n’y a pas +de responsabilité; il n’y a que de la nécessité, et la dernière +différence entre les cerveaux philosophiques et les autres c’est que +ceux-là ne veulent pas juger et disent comme le Christ: «Vous ne jugerez +pas!» + +Et il n’y a pas plus de «sanction» qu’il n’y a de libre arbitre. +Singulière prétention des hommes, la récompense! «C’est de vous, +vertueux, que je riais aujourd’hui. _Ils veulent encore être payés!_ +Vous voulez encore être payés, ô vertueux! Et maintenant vous m’en +voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni comptable ni rétributeur. Et +en vérité je n’enseigne pas même que la vertu soit sa propre récompense. +Que votre vertu soit identique à votre moi et non quelque chose +d’étranger, de surajouté, un épiderme ou un vêtement. Vous aimez votre +vertu comme une mère aime son enfant, soit; mais _quand donc a-t-on +entendu dire qu’une mère voulût être payée de son amour?_» + +La morale ne _demande_ rien; donc, aussi, ne _postule_ rien. Différence +encore des cerveaux philosophiques et des autres: «l’incrédulité de +ceux-là pour ce qui est de _la signification métaphysique de la +morale_». + +Voilà donc la morale détruite de fond en comble et rasée à pied-d’œuvre. +Nietzsche est bien ce qu’il a dit si souvent qu’il était, un pur et +simple immoraliste. + + * * * * * + +Non! Il n’est pas immoraliste: 1º parce qu’il s’occupe sans cesse à +analyser les différentes morales, marque qu’au moins il y voit autre +chose qu’un effronté mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il est +mensonge;--2º parce qu’il s’occupe souvent, plus ou moins formellement, +mais il s’y occupe, à établir une hiérarchie des différentes morales +selon leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de +Nietzsche;--3º parce qu’enfin il admet comme pratique et nécessaire +_une_ certaine morale; et en trace _une autre_ que, personnellement, il +admire, qu’il vénère et dont il est enthousiaste. + +Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales; c’est la +partie _critique_ et non plus seulement _discriminatrice_ de son œuvre, +et à cela il a une curiosité infatigable.--Il s’aperçoit que tous les +hommes «croient avoir quelque part à la vertu» et que pour le moins +«tous veulent se connaître en bien et en mal». + +Il y a la morale des enfants et par conséquent des temps primitifs de +l’humanité; elle est toute dans l’idée de punition et de récompense. Ils +veulent être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent pas le +commandement ne soient pas payés et payent. + +Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, des «âmes en bouillie», +comme dit le président Roosevelt. Ils appellent vertu «l’indolence de +leur vice» trop faible pour agir; «quand leur haine et leur jalousie +s’étirent les membres [ont une velléité d’agir], leur justice se +réveille [pour les arrêter] et se frotte les yeux pleins de sommeil». +C’est la morale des «bêtes de marécage». Au fond c’est la morale +générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la prêchent aux forts +et l’attachent aux forts comme un remords. La Rochefoucauld a fait de la +paresse une analyse à ce point de vue, si juste qu’une «bête de +troupeau» trouvera certainement que cette paresse-là est toute une +morale, et excellente. + +Il y a une morale qui est coutume, habitude. «Il en est qui sont +semblables à des pendules qu’on remonte: ils font leur tic-tac et ils +veulent qu’on appelle le tic-tac vertu.»--Au fond ceci est la morale +sociale: l’individu reçoit le mouvement de la société qui l’environne, +il est remonté tous les jours par l’exemple, les conversations et les +convenances; «en toutes choses il est de l’avis qu’on lui donne»; et il +est très régulier. C’est une bonne montre. + +Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une «contrainte prolongée», +une répression continuelle. «Il en est qui s’avancent lourdement et en +grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée... +ils disent: nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut +mordre; ils parlent beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein +qu’ils appellent vertu.»--Ceux-ci, je pense ne point me tromper, sont +les stoïciens. _Abstine, sustine._ Dignité humaine, le moins d’action +possible. + +Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité mêlée de +terreur: «Il en est de qui la vertu s’appelle un spasme sous le coup de +fouet... Ils disent: «Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu et +vertu.»--C’est la morale des religions étroites et de toutes les +religions entendues étroitement. L’être humain y est comme écrasé sous +son indignité et sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il +est qu’il lui est impossible d’avoir une vertu. + +A l’inverse il y a une morale d’orgueil: «D’autres sont fiers d’une +parcelle de justice; et à cause de cette parcelle ils blasphèment toutes +choses. Quand ils disent: je suis juste, cela sonne toujours comme: je +suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu +et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres.»--Morale des +Pharisiens de tous les temps, dont la vertu se ravive de la +contemplation et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce vice +elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice même et qu’elle a +besoin de la criminalité générale et qu’elle _postule_ la perversité +universelle. Un humoriste dirait: «Il faut bien que je sois vicieux; +quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et quelle récompense, +si je ne l’étais pas?» + +Il y a une morale, non pas même sociale, mais politique, la morale +sociale s’inspirant au moins du bien ou du correct qu’elle voit autour +d’elle, la morale politique ne voyant dans la morale qu’une mesure +générale de bonne administration et de bon ordre: «Il en est encore qui +croient qu’il est vertueux de dire: «la vertu est nécessaire»; mais au +fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police est +nécessaire.»--Ceci est la morale de Voltaire et des Voltairiens, qui +savent bien qu’il n’y a jamais assez de gendarmes ici-bas et qui +postulent un Dieu vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter la +maréchaussée. + + * * * * * + +Ailleurs, considérant les morales en face des passions, Nietzsche +caractérise chacune selon sa manière propre de combattre les passions ou +de composer avec elles. Les morales ne sont alors que des «conseils», +mêlés de «sagacité et de bêtise», donnés à l’individu «par rapport au +degré de péril où l’individu vit avec lui-même». + +Et voici la morale stoïcienne, qui «inocule comme un remède» une +«froideur de marbre opposée à l’impétuosité des appétits». Sorte de +suggestion procurant une raideur cataleptique. + +Voici la morale spinoziste, qui veut procurer «un état sans rire et sans +larmes», une sorte d’ataraxie «en détruisant les passions par l’analyse +et la vivisection» qu’on en fait. Grande «naïveté», dit Nietzsche, qui +ne laisse pas d’avoir tort partiellement; car c’est du moins _quelque +chose_, pour émousser les passions, que de les manier, pour les +domestiquer que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, que +de les analyser pour se donner du sang-froid. Le sang-froid acquis, il y +aurait bataille gagnée. Incliner au sang-froid en donnant le goût de +l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe au moment +même où il cède à la passion n’a pas à en redouter les grands désastres. +Le mot populaire: «observez-vous», est d’une psychologie excellente. + +Voici la morale aristotélique--à vrai dire je ne reconnais pas très bien +Aristote dans cette morale-là; c’est ma faute sans doute--qui consiste à +«abaisser les passions à un niveau inoffensif où elles pourront être +satisfaites sans inconvénient.» + +Voici la morale--bien plus aristotélique celle-ci, ce me semble, mais +peu importe--qui consiste à _jouir des passions_ en les transposant, en +les «spiritualisant», en jouissant, par exemple, de l’amour dans «la +musique», de la pitié et de la crainte dans la tragédie, de l’amour dans +«l’amour de Dieu» ou dans «l’amour des hommes par amour de Dieu». + +Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique peut-être, celle de +d’«Hafiz», d’Horace et de «Gœthe» qui veut qu’on jouisse vraiment, +«spirituellement et corporellement des passions»--à l’usage seulement de +ces «vieux originaux», ivres et sages, chez qui les dangers ne sont plus +guère dangereux». + +Tout cela du reste ne «vaut pas grand’chose», ne vaut que par le talent +qu’on met à en discourir et n’est guère, avec différents aspects, que +«la morale sous forme de timidité.» + + * * * * * + +La morale chrétienne est bien autre chose. Sans doute elle est en son +fond, comme la morale socratique, la révolte insidieuse des faibles +contre les forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant +aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus tels, ils seront +beaux; et comme vous voudrez selon votre humeur, c’est «_eritis sicut +Dii_», ou c’est, mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée. +Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales; mais, par un +«affinement du regard psychologique», le Christianisme a bien compris la +vanité des instincts bons que la morale jusqu’à lui, et autour de lui, +attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des instincts égoïstes, +empiétants, conquérants, dominateurs; elle proclamait et clamait la +bonté des instincts altruistes, doux, modérés, modestes et charitables. +Le Christianisme a déclaré que, depuis la chute, l’homme est mauvais +_tout entier_, que ses instincts égoïstes sont mauvais, mais que ses +instincts altruistes sont faux; que l’acte désintéressé n’est pas +possible; que par conséquent, en dernière analyse, tout se vaut. «Le +Christianisme a compris l’identité complète des actions humaines et leur +égalité de valeur dans les grandes lignes: elles sont toutes immorales.» + +Nietzsche ici voit juste; mais incomplètement; il aurait fallu qu’il +ajoutât: et, à cause de cela, le Christianisme a senti la nécessité de +la grâce; il a senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait avoir +de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir répond le secours de Dieu, +qu’avec ce secours l’homme échappe au mal; et que ceci, bien plus que +l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre Dieu et l’homme le +lien étroit, toujours cherché. La signification métaphysique de la +morale pour le chrétien, c’est ceci: incapable de bien et désirant le +bien, je conclus de cela même que quelqu’un, qui m’a donné le désir du +bien, m’aidera à en être capable, et quand j’en suis capable, parce que +c’est un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable. + + * * * * * + +Quand il se place en face du sens moral considéré comme morale sociale, +Nietzsche le considère comme un apparent désintéressement, dont la +genèse doit être celle-ci: deux peuplades sont en guerre perpétuelle; +une tierce puissance qui semble n’avoir rien à craindre des deux +premières, en laissant à entendre à chacune de celles-ci qu’elle se +mettra du côté de la première qui romprait la paix, les fait vivre en +paix toutes les deux; les deux peuplades autrefois belliqueuses retirent +de la paix des avantages immenses; elles en sont reconnaissantes à la +tierce puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien sans +intérêt; elle avait un très grand intérêt à la chose, mais inapparent, +parce qu’il était éloigné; et c’est cet intérêt inapparent qui est un +désintéressement apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant passé entre +trois peuplades, peut être supposé comme s’étant passé entre trois +parties d’une cité. La morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme +élargi et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est élargi et à +long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. Je suis bon +citoyen, c’est-à-dire je sacrifie tous les jours quelque chose de mon +intérêt actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne voit pas +parce qu’il est loin; mais que je vois parce que je suis intelligent. + +Autre genèse, très analogue à la précédente et qui s’est toujours +confondue avec elle: la morale est d’abord et uniquement le moyen de +conserver la communauté et de la conserver à un certain degré de +cohésion et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance et crainte, +espérance du ciel, crainte de l’enfer; plus tard surélévation du +gouvernement de la cité, superposition, au gouvernement de la cité, d’un +gouvernement céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou qui commandent ceci +et cela.--Plus tard (simple transposition) commandements d’un Dieu +intérieur qui est la conscience («tu dois») avec accord, si l’on y +tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste.--_Peuvent venir_ +ensuite, affinements et probablement aussi alanguissements des +conceptions précédentes, une morale de _penchant_ et de _goût_, d’où +l’idée de commandement a disparu; et enfin «parfum du vase vide», dirait +Renan, une morale d’_intelligence_, c’est-à-dire l’état d’un homme qui +«est au dessus» [ou qui est dégagé] «des motifs illusionnaires de la +morale, mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas été +possible à l’humanité d’en avoir d’autres»; et qui, par respect de la +portion de l’humanité qui les a encore, fait comme s’il les avait et se +conduit exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est une manière, +dans la pratique, de leur obéir. + +Tout cela, sous des formes si diverses et des aspects si différents, +c’est toujours le désintéressement apparent, l’intérêt de la cité +s’imposant à l’individu et lui montrant plus ou moins brutalement, plus +ou moins délicatement, qu’il est le sien; l’intérêt de la cité senti par +l’individu comme intérêt personnel. + + * * * * * + +Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement les +différentes morales. Il est déjà évidemment moins objectif quand il +_hiérarchise_ les morales et c’est ce qu’il fait très souvent; c’est +déjà ce qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse que nous +avons rapportée de lui; c’est ce que nous allons le voir faire très +nettement. + +Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux ont une morale +très nette et assez complexe. En quoi consiste la morale élémentaire? Se +connaître pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce? Ne pas vivre dans le +moment présent; calculer ce que l’acte ou le non-acte d’à présent aura +de conséquences pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain et +jours suivants. «Gouverner c’est prévoir», disent les hommes d’État; +_se_ gouverner c’est prévoir, dit le moraliste. Or les animaux se +connaissent pour se conduire et se conduisent avec calcul. «L’animal +observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux et +apprend ainsi à faire un retour sur lui-même, _à se considérer +objectivement_, à posséder en une certaine mesure la connaissance du +moi.»--Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire? C’est ne pas se +laisser tromper par soi-même, c’est lutter contre soi-même en vue de la +sécurité, c’est se dominer. L’animal connaît cela: «ne pas se laisser +égarer par soi-même, écouter avec méfiance les incitations de ses +appétits, demeurer méfiant à l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer +la domination de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse même, +tout cela l’animal l’entend à l’égal de l’homme». + +Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et même plus qu’élémentaire? +S’ajuster, s’accommoder au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi? +Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se heurter. L’animal le +fait: «ils apprennent à se dominer et à se déguiser, au point que +certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur +de leur entourage, à simuler la mort, à adopter les formes et les +couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles, +des lichens ou des éponges...» Morale sociale, et poussée très loin. + +Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent pas en sociétés +animales. Chez ceux qui vivent en société, on trouve non seulement des +instincts moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des animaux +domestiques qui, non seulement s’adaptent à une société _qui n’est pas +la leur_, mais encore acquièrent, et à l’égard d’une espèce qui n’est +pas la leur, des vertus extraordinaires. + +Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà précise de toute une +grande partie de la morale de l’homme. + +Plus haut est cette morale humaine, qui consiste--la remarque est très +fine--simplement à se considérer comme supérieur aux animaux. Elle est +vague, elle est flottante; elle est forte cependant et est peut-être +l’origine et le germe de toute morale humaine. «La bête qui est en nous» +a besoin d’être trompée; la morale est un mensonge nécessaire pour que +nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les erreurs qui résident dans +les données de la morale, l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il +n’y avait pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de cette façon +il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois +plus sévères.» En un mot, l’animalité est une condition de la moralité +humaine. + +Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, à ma connaissance, +déployé toute cette idée qui est d’une importance incomparable. + +Sont représentants parmi nous de cette première moralité élémentaire +qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, les hommes violents, cruels, +mais susceptibles d’avoir honte quelquefois de leur violence et de leur +cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont «des gradins des +civilisations antérieures qui ont subsisté, des arriérés, qui nous +montrent ce que nous fûmes tous» et de quoi nous sommes partis. + +Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, vient la morale +qui consiste à sacrifier le moment présent au moment futur et prévu et à +se gouverner en conséquence: «Le premier signe que l’animal est devenu +homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané, +mais à des choses durables, lorsque par conséquent l’homme recherche +l’utilité [générale], l’appropriation à une fin; c’est la première +éclosion du libre gouvernement de la raison[7].» + + [7] Nietzsche écrit ceci en 1877 (_Humain, trop humain_). Quelques + années plus tard, en 1880 (_Aurore_), il écrit ce que nous avons + cité plus haut, que les animaux _eux-mêmes_ ont cette morale; et il + est bien plus dans le vrai. Mais sa _gradation_ reste d’ailleurs la + même: il suffit de lire ici: «le premier signe que l’animal tend + vers l’homme...» + +A un degré supérieur nous trouvons la morale qui consiste à agir selon +les séductions de l’honorabilité: «L’homme veut être honoré, et il +honore et c’est-à-dire qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant +de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant] de l’opinion +d’autrui sur lui.» Dans cette pensée «il se discipline»; il «se soumet à +des sentiments communs», non seulement il s’adapte au milieu, mais il le +considère comme un juge dont il veut être estimé et il se considère +comme juge qui doit être tel que les autres tiennent à être estimés par +lui. Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime. En cet état +commence ce que les hommes appellent désintéressement, c’est-à-dire +l’acte par lequel l’homme fait remonter son intérêt à une source très +élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt _en retour_: je +sacrifie mon plaisir au plaisir qui me reviendra de l’estime que me +montreront les hommes pour avoir sacrifié mon plaisir. + +Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de l’honnête, suppression +de la considération de l’estime publique. L’homme moral «agit d’après +_sa_ propre mesure des choses»; c’est lui qui «décide ce qui est +honorable et ce qui est utile»; il est une sorte de «législateur» +moral[8]. Au fond il s’est substitué à la cité et il la sent et il la +porte en lui. Ce que la société posait en maxime, c’est lui qui le pose. +Il vit et agit «en individu collectif». Son degré de désintéressement +(n’y ayant pas de désintéressement absolu) est très haut. Lui aussi voit +son intérêt en retour; mais par un court circuit: je sacrifie mon +plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir. + + [8] Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote? «Si un citoyen a + une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse comparer à + personne il ne faudra plus le regarder comme faisant partie de la + cité... On voit bien que les lois ne sont nécessaires que pour les + hommes égaux par leur naissance et leurs facultés; pour ceux qui + s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a point de loi; + ils sont eux-mêmes leur propre loi» (_Politique_, III, 8). + +Enfin plus haut encore se placerait une morale _sans intention_, qui ne +se raisonnerait pas et qui n’aurait pas conscience d’elle-même. + +Trois stades dans l’évolution de la morale: _Il y a eu_ une morale qui +jugeait les actes par leurs conséquences. Était _bien_ ce qui avait eu +un bon résultat, quelle qu’eût été l’intention de cet acte; effet +rétroactif du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter et porté +sur l’action. + +_Il y a_--«renversement de la perspective»--une morale qui juge des +actes, non en eux-mêmes, non par leur effet, mais par leur origine, par +l’intention d’où il paraît qu’ils sont sortis. + +_Il y aura_ peut-être une morale qui ne tiendra compte ni de l’effet ni +de l’intention, considérant l’intention comme un signe qui ne signifie +rien. + +Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand nombre de sens, et +différents, tous susceptibles d’interprétations multiples et douteuses. + +Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que dans intention il y a +toujours espérance et que ce qui est intentionnel ne peut pas être +désintéressé. + +On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel est un acte +essentiellement conscient et que l’acte conscient n’est pas d’une +moralité pure. Tout ce qui est intentionnel, tout ce qui est «prémédité, +tout ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en vient à la +conscience, fait encore partie de la surface, de sa peau, qui, comme +toute peau, cache bien plus de choses qu’elle n’en révèle». On +soupçonnera que «c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel», de +naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte «qui lui prête une valeur +décisive», qui lui laisse sa valeur pure. Ce par-delà la morale, cette +morale dépassée et surmontée va peut-être être demain la vraie morale, +celle où s’adonneront «les consciences les plus loyales et les plus +délicates». + +Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des plus belles pages +qu’il ait écrites et des plus profondes, rejoint Kant, à moins que je +n’entende rien du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin +l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel, l’acte moral +impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce autre chose que la morale qui +ne donne pas ses raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose +que le «Tu dois»? L’acte moral inspiré par le «Tu dois» est conscient, +je le reconnais; mais il n’est conscient qu’à se reconnaître naïf, +ingénu et impulsif. Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané. Il +n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient. Il ne sait pas et +il ne veut pas savoir ses _pourquoi_, ses _de quoi_, ses _comment_ et +ses _en vue de quoi_. Il est parce qu’il est et parce qu’il doit être. +C’est bien l’acte à qui précisément son non intentionnel et son non +délibéré prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral de +Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir compte de la sanction que +Kant a dit plus tard qu’il postule) est exactement, ou, l’on en +conviendra, à bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en +conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que l’invention éthique +de Kant est à une très grande hauteur et le commencement au moins du +troisième stade. _Il y a eu, il y a, il y aura..._ Kant tout au moins a +inauguré le _Il y aura_. + +Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement quand il +esquisse, ici ou là, une hiérarchie des morales, semble rêver une morale +_sans obligation_, _sans sanction_ et _sans intention_. + + * * * * * + +Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement très incomplète, a tracé +le plan d’une morale à deux étages en quelque sorte, il a indiqué deux +morales, dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se hausser +jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment la sienne. + +La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément cette morale +traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée de tant d’épigrammes et +qu’il a écrasée de tant de mépris; c’est la morale des «esclaves», la +morale des «bêtes de troupeau», la morale des «tarentules»; c’est la +morale de la modération dans les désirs, de la patience, de la douceur, +de la résignation, de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur +régulier et mou; c’est la morale de l’engourdissement de toutes les +passions vives; c’est la morale du «marécage», moins la grenouille qui +se veut faire aussi grosse que le bœuf. + +Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde; mais, non seulement il +convient qu’elle sied à la majorité des hommes, mais il affirme qu’ils +_doivent_ la pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est la +_volonté d’impuissance_. L’impératif de la plupart des hommes c’est un +_stoïcisme passif_. Écoutez le «pédant moraliste» que Nietzsche met en +scène et qui n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous +enseignera _qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales_ et tout au +moins qu’il y en ait deux; que les morales, en quelque nombre qu’elles +soient, doivent s’accommoder de la _hiérarchie_, et c’est-à-dire non pas +de la hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle; que, +puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement à l’opinion de +ces philosophes qui ont connu l’_homme_ au singulier, ce qui faisait +rire de Maistre, lequel avait connu des hommes, mais l’homme jamais, il +faut aussi qu’il y ait plusieurs morales, c’est-à-dire plusieurs règles +de conduite appropriées à la pluralité des natures; que, puisque, +malheureusement peut-être, la nature a organisé l’humanité +aristocratiquement, faisant des hommes forts et des hommes faibles et +des intelligents et des imbéciles, il est expédient qu’il y ait une +règle pour les uns, très respectable, et une règle pour les autres, +respectable également: + +«En un mot, disait un pédant moraliste, marchand de futilités... il +s’agit toujours de savoir qui est celui-ci et qui est celui-là. Pour +celui, par exemple, qui aurait été destiné et créé en vue du +commandement, l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas des +vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le gaspillage d’une vertu. +Toute morale exterminatrice de l’égoïsme qui se croit absolue et +s’applique à tout le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût; +elle est une excitation aux péchés d’omission et un dommage à l’égard +des hommes supérieurs, rares et privilégiés. Il faut contraindre les +morales à s’incliner tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les +faire réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles comprennent +enfin qu’_il est immoral de dire: Ce qui est juste pour l’un l’est aussi +pour l’autre_. Ainsi parlait mon bonhomme de pédant moraliste. +Méritait-il qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les morales +à la moralité?» + +Ainsi une morale pour le «_servum pecus_» et une autre pour les animaux +supérieurs de l’humanité. + +--Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent répété depuis: «Il +faut une religion pour le peuple.» + +--Point du tout, s’il vous plaît; car, par son: «Il faut une religion +pour le peuple», Voltaire entend qu’il faut une contrainte métaphysique +pour brider les volontés de puissance du peuple. Au contraire, ou +presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple, en obéissant à la +morale qu’il lui assigne, obéisse à sa nature même, se conforme à +l’idéal de ses désirs, et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux +qui sont d’une autre nature que lui. + +Cette part faite aux petits et aux médiocres, Nietzsche institue pour +les autres une morale qui n’est point du tout celle d’un immoraliste, +quelque sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce titre, +qui n’est point du tout le contraire de la morale qu’il assigne aux +petits, qui est _autre chose_, qui est d’un autre degré, d’une autre +nature, et d’une autre destination. C’est la morale des forts, c’est la +morale de ceux qui, à cause de leur force, ont _plus_ de droits, mais +_beaucoup plus_ de devoirs que les faibles et des devoirs proportionnés +à leurs forces. + +Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche d’abord l’élaborant pour +lui-même exactement comme un Marc-Aurèle. Il y a un _eis eauton_ de +Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de reconstituer d’après ses +notes et carnets[9], quoiqu’il ne soit aucunement cohérent et encore +moins systématique, mais parce qu’il indique les tendances profondes et +aussi parce qu’il montre que Nietzsche, tout en _posant_ toujours deux +morales, en _voyait_ certainement toujours d’autres, intermédiaires +entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux ans) il écrivait pour +lui: «Tu ne dois aimer ni haïr le peuple.--Tu ne dois point t’occuper de +politique.--Tu ne dois être ni riche ni indigent.--Tu dois éviter le +chemin de ceux qui sont illustres et puissants.--Tu dois prendre femme +en dehors de ton peuple.--Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever +tes enfants.--Tu dois n’accepter aucune des cérémonies de +l’Église.»--Morale (on plutôt quelques traits de morale parmi une foule +d’autres non consignés ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non aux +petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais surtout à un homme de +moyen état qui serait philosophe. _Abstention_ à l’égard de la +puissance, de la richesse, de l’ambition (morale des petits); libre +pensée (morale de supérieur indépendant et de philosophe), mariage avec +une étrangère (morale de supérieur qui veut assurer par le mélange du +sang la force et la distinction de sa race); enfants élevés par autres +que soi, mais par d’autres dont on est sûr (morale de supérieur, qui, se +défiant de la faiblesse paternelle, veut greffer sa race sur des +intelligences et des volontés étrangères, mais du reste amies). + + [9] Voir surtout la _Vie de Frédéric Nietzsche_, par Daniel Halévy. + +En 1880 il écrivait pour lui: «Une indépendance qui n’offusque personne; +un orgueil doux, voilé, qui ne gêne pas les autres, n’enviant pas les +hommes ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie; un sommeil léger, +une allure libre et paisible, pas d’alcool, pas d’amitiés illustres ni +princières, pas de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de +société, si ce n’est avec les esprits supérieurs; à leur défaut le petit +peuple, dont on ne peut se passer non plus que de contempler une +végétation puissante et saine; les mets les plus aisément prêts, autant +que possible les préparer soi-même.»--Morale (ou plutôt quelques traits +de morale) s’appliquant, non aux grands, non aux petits, mais à un homme +supérieur de moyen état social. _Abstention_ à l’égard de la puissance, +de la vanité, de la gourmandise, de la curiosité, de la sensualité, de +la causticité (morale de petits); indépendance, fierté, solitude, +commerce seulement avec l’élite intellectuelle et morale dont on est; +et--d’étude et de contemplation--avec cette autre force, mais physique +et physiologique, le peuple (morale des forts). + +Complétez ceci par cette confidence philosophique qu’il a imprimée +(_Vol. de puiss._ II): «Se faire objectif. Indifférence à l’égard de +soi-même, [indifférence à l’égard des conséquences favorables ou fatales +de ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de moi-même; je ne +veux pas tirer avantage de mes recherches de la connaissance ni échapper +aux préjudices qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il y a ce que +l’on pourrait appeler l’altération du caractère; j’envisage froidement +cette perspective; je me tire hors de mon caractère, mais je ne songe +pas à le comprendre ni à le changer... On se ferme les portes de la +connaissance dès que l’on s’intéresse à son cas particulier, ou même au +salut de son âme...» (Morale des forts, le philosophe étant placé parmi +les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif du vrai, et avec +désintéressement, et en sacrifiant au vrai ses intérêts matériels et +même _moraux_.) + +Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir qu’il se faut +oublier, Nietzsche trace la morale des forts, des supérieurs, des êtres +d’élite. + +D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale, la morale, il +affirme qu’elle existe: «Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi, en +admettant que je ne suis pas fou, qu’il faut éviter et combattre +beaucoup d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut faire et +qu’il faut encourager beaucoup de celles que l’on dit morales; mais je +crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour _d’autres raisons_ +qu’on a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de +voir pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de +sentir.»--Donc il a une morale, autre seulement que la traditionnelle. +Voyons-la; nous sommes autorisés à la chercher chez lui. Voyons sa +nouvelle façon de voir et sa nouvelle façon de sentir. + +Cette nouvelle morale, bien entendu applicable seulement aux forts, a +trois maximes fondamentales, trois impératifs, si l’on veut: Il faut _se +surmonter_; il faut _devenir ce que nous sommes_; il faut _vivre +dangereusement_. + +Il faut se surmonter. On a remarqué partout «qu’on ne risque guère de se +tromper en attribuant les petites actions à la peur, les moyennes à +l’habitude et les grandes à la vanité.» Voilà une indication. Qu’est-ce +que la vanité? Une tendance à surmonter la peur, condition primitive de +l’homme, et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant à une +certaine soif de considération. L’homme, dans la vanité, surmonte déjà +son bas étage et sa moyenne. Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter +peur, habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine soif de +considération de soi-même. + +En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des sentiments +aristocratiques: maîtrise de soi-même, dissimulation des sentiments +intimes, politesse, gaîté, exactitude dans l’obéissance et le +commandement, déférence et exigence du respect, goût des +responsabilités, et des périls.»--Maîtrise de soi, pudeur, +respectabilité, non-familiarité--nous verrons le reste plus tard--voilà +des pratiques qui en leur fond consistent à se résister, à réprimer la +tendance à l’abandon, à ne pas _se livrer_; c’est surmonter le moi +impulsif, le moi confiant, le moi mou, c’est se surmonter, c’est se +dépasser déjà. + +Mais, quand nous essayons de nous surpasser ainsi, qui nous retient? Un +certain nombre de passions que nous connaissons bien, amour, ambition, +avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise, sensualité, +paresse, goût du confort... Se surmonter c’est dompter tout cela. C’est +ici que la fameuse «lutte contre les passions» reprend ses droits et +reprend place avec un nouveau sens. La morale est, en sa partie +réprimante, qui est nécessaire, une «contrainte prolongée», par +opposition au laisser-aller et par conséquent «une sorte de tyrannie +contre la nature et aussi [partiellement] contre la raison. Mais ceci +n’est pas une objection contre elle, à moins que l’on ne veuille +décréter, de par une autre morale, que toute espèce de tyrannie et de +déraison est interdite.» + +Cette contrainte, ce _obéir longtemps_, vous le trouvez partout, en art, +en discipline sociale, pour aboutir à quelque chose qui vaille la peine +de vivre sur la terre. En morale c’est la première _condition_. + +La souffrance «volontaire» est la même chose à un degré de plus. C’est +un exercice de la volonté et un exercice du sacrifice, c’est un exercice +de la volonté de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa «Valeur de la +vie», écrit: «L’ascétisme est maladif et la suite d’une erreur.»--«Mais +non, écrit Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un instinct +que les plus nobles, les plus forts d’entre les hommes ont senti; c’est +un fait, il faut en tenir compte si on veut apprécier la valeur de la +vie...» C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se dompter +pour...; mais qui peut-être ne sait pour quelle fin, comme quelquefois +les héros de Corneille broient leurs passions pour le plaisir de les +broyer, et alors c’est une erreur; mais cette erreur même est un signe, +a un sens, révèle une tendance dont, seulement, certains, qui l’ont, ne +comprennent pas le but. + +«Il y a une bravade de soi-même aux manifestations les plus sublimes de +laquelle appartiennent nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes +ont en effet un besoin si grand d’_exercer leur force_ et leur tendance +à la domination, qu’à défaut d’autres objets ils tombent enfin à +tyranniser certaines parties de leur être propre... Plus d’un penseur +[il songe sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement ne +servent pas à accroître ou améliorer sa réputation; plus d’un évoque +expressément la déconsidération des autres sur lui, tandis qu’il lui +serait aisé de rester par le silence un homme honoré; d’autres +rappellent des opinions antérieures et ne s’effraient pas d’être +convaincus de contradiction; au contraire ils s’y efforcent. Cette +torture de soi-même est proprement un très haut degré de vanité... +L’homme éprouve une véritable volupté à se faire violence par des +exigences excessives et à déifier ensuite ce quelque chose qui commande +tyranniquement dans son âme...» + +Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant jusqu’à lui, mais en +sachant pourquoi, en sachant que c’est pour développer en soi la volonté +de puissance, on devra livrer aux passions une guerre à la fois rude et +habile. Nietzsche, comme aurait fait un philosophe grec, se plaît à +tracer une méthode pour combattre les passions. Il ne «trouve pas +moins»--et je crois qu’il aurait pu en trouver davantage--de six +procédés sensiblement différents pour lutter contre la violence d’un +instinct. + +Premièrement «on peut se faire une loi d’un ordre sévère et régulier +dans l’asservissement de ses appétits; on les soumet ainsi à une règle, +on circonscrit leur flux dans des limites stables, pour gagner sur eux +les intervalles pendant lesquels ils vous laissent tranquilles.» + +Deuxièmement--ce qui peut venir à la suite de ce qui précède--on peut +comme «dessécher cet instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant +des périodes _de plus en plus longues_.» + +Troisièmement «on peut s’abandonner avec intention à la satisfaction +d’un instinct sauvage et effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour +obtenir, par ce dégoût, domination sur cet instinct», procédé que +Nietzsche a considéré comme pouvant réussir quelquefois puisqu’il l’a +inscrit, mais où il n’a pas grande confiance puisqu’il ajoute: «en +admettant que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant +éreinter son cheval, se casse le cou, _ce qui est malheureusement la +règle_ en pareilles tentatives.» + +Quatrièmement: «associer à l’idée de satisfaction une idée pénible (le +chrétien qui, caressant une femme, songe au ricanement du diable; songer +au mépris des gens dont on aime à être estimé quand on est sur le point +de commettre un vol; songer à ceci qu’en satisfaisant un appétit on lui +_obéit_, chose humiliante: «Je ne veux pas, disait Byron, être l’esclave +d’un appétit quelconque».) + +Cinquièmement: «entreprendre une sorte de dislocation de ses puissances +instinctives» en les combattant, soit par le travail (s’imposer une +tâche), soit les unes par les autres, celle qui est lésée par la +triomphante obtenant de vous encouragement et faveur. + +Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout un: favoriser la +paresse, à qui toutes les passions font tort. La paresse a été donnée à +l’homme comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien dirigé, +les énerve toutes. + +Sixièmement: affaiblir et déprimer _toute_ son organisation physique et +psychique, pour affaiblir un ou plusieurs instincts violents, et c’est +l’ascétisme, moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir user. + +Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous combattez un instinct +c’est toujours un autre instinct qui _en vous_ combat celui-là. +Seulement cet instinct peut être un instinct très différent de ce qui +s’appelle instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce peut être la +volonté de puissance sous forme de volonté de puissance sur soi-même. +Les hommes qui combattent leurs passions sont des hommes chez qui la +volonté de puissance se plaint des autres instincts et vous sollicite à +les combattre ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si +souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté une passion, +s’il est vrai que cela nous soit donné, et de ne conserver de passion +que la passion qui a horreur des passions.--Telle est la loi de se +surmonter et tel est l’art de se surmonter. + +_Mais_ il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi, comme aime à dire +Nietzsche, qui, sans faire rentrer la morale dans l’esthétique, se plaît +à faire entrer de l’esthétique dans la morale; il y a bon goût, +intelligence et sagesse à ne pas dompter complètement les passions et à +n’être pas tout à fait maître de soi. La maîtrise de soi, prenez garde, +c’est l’emprisonnement de soi par soi-même, et un prisonnier est un être +bien morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et geôlier. «Ces +professeurs de morale qui recommandent d’abord et avant tout à l’homme +de se posséder soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien +singulière, je veux dire une irritabilité constante devant toutes les +impulsions et les penchants naturels et en quelque sorte une espèce de +démangeaison. Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du dehors, une +pensée, une attraction, une incitation, toujours cet homme irritable +s’imagine que maintenant son empire sur soi-même peut être en danger... +Il fait sans cesse un geste contre lui-même, l’œil perçant et méfiant, +lui qui s’est institué l’éternel gardien de sa tour. Oui, avec cela il +peut être _grand_. Mais combien il est devenu insupportable pour les +autres, difficile à supporter; et par lui-même, comme il s’est appauvri +et éliminé des plus beaux hasards de l’âme! Car il faut savoir _se +perdre pour un temps_, si l’on veut apprendre quelque chose des êtres +qui ne sont pas nous-mêmes.»--«Je voudrais être ce monsieur qui passe», +dit Fantasio. L’absolu geôlier de soi-même ne sera jamais ce monsieur +qui passe et n’aura même jamais la moindre communication avec lui. + +Que faire donc? «Ne pas extirper les passions, ne pas même les affaiblir +à proprement parler; les _dominer_.» Ce que l’ascète ou le stoïcien doit +chercher en domptant ses passions, ce n’est pas leur affaiblissement, +c’est sa force. Elles ne doivent pas être affaiblies en elles-mêmes, +elles doivent être affaiblies par rapport à lui; ce n’est pas elles qui +doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez fort pour +_pouvoir_ les briser. Mais précisément parce qu’il le peut, il n’a plus +besoin de le faire, et il ne le fera pas. Au contraire. «Plus est grande +la maîtrise de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux +passions. Un grand homme est grand par le jeu qu’il laisse à ses désirs» +et par sa puissance à les arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne +doit pas tuer en lui l’ambition; il doit être sûr de pouvoir la tuer, de +telle manière qu’il la laisse agir de tout son élan tant qu’elle lui +paraît bonne ou pour ce qui est des fins poursuivies, ou même comme jeu; +et qu’il l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit comme +fastidieuse. Les puissances du désir doivent être conservées, non +respectées; gardées intactes, mais subalternisées. «Possédez-les, +seigneur, sans qu’elles vous possèdent», et l’exercice du dompteur des +passions doit être seulement l’effort pour qu’elles soient dessous et +lui dessus. + +Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par sa maxime fameuse, tant +de fois répétée: «l’homme est un être qui est fait pour se surmonter.» + +Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et simple, avec cette +différence assez légère qu’il veut que les passions subsistent, mais +seulement que l’on en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours +et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à les dominer, +Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un stoïcien pur et simple. + +Mais il ajoute: «Nous voulons devenir ce que nous sommes.--Sais-tu ce +que te dit ta conscience? Elle te dit: deviens celui que tu es.» Ceci +c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a trouvé, du même coup, +l’impératif de l’individualiste. Il faut se surmonter; mais pourquoi? +Non pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission de soi-même, +mais pour être davantage, pour être au maximum ce que l’on est. + +Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, Nietzsche ait +quelque part déclaré absurde la maxime: «Connais-toi toi-même», qui est +absolument impliquée dans celle-ci: «Deviens ce que tu es»; car pour se +faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien connaître.--Quoi qu’il en +soit, voilà l’Impératif: se développer dans le sens de sa nature, se +faire en réalisation tout ce qu’on est en puissance. Il convient de +remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec une nuance. C’est le +«vivre conformément à sa nature», avec cette correction: non pas +simplement _vivre_ conformément à sa nature; mais _se développer_ +conformément à sa nature; mais _s’agrandir_ conformément à sa nature; +vivre sa vie, mais la vivre d’une vie plus abondante.--On a exagéré +quand on a dit du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant que +possible le vivant d’un mort, quand on a dit--Nietzsche lui-même--: ils +se tuent pour avoir cette prérogative des morts qui est de ne plus +mourir. Il faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive; mais enfin ils +veulent _seulement_ qu’on vive, non pas qu’on vive abondamment, non pas +qu’on vive de façon intense. Or c’est précisément cela qui est le +devoir: se connaître, se mesurer, voir de quelle nature on est et +quelles sont les puissances de cette nature et se développer dans ce +sens. + +--Mais alors c’est dans le sens de nos passions! + +--Certainement, mais bien comprises. Pourquoi ne comprendrait-on pas +bien ses passions? Pourquoi n’aurait-on pas l’intelligence de ses +passions comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur destination +et de la mesure dans laquelle on peut les développer? Comprendre ses +passions; et parce qu’on les comprend les diriger; c’est là tout l’homme +qui commence à être supérieur. + +Or toutes les passions sont des forces qui sont des faiblesses. Elles +sont des forces, puisqu’elles sont des impulsions vigoureuses qui nous +poussent en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. Elles +sont des faiblesses en ce sens qu’elles rompent et font basculer notre +équilibre; en ce sens aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se +satisfaire: l’amour peut se repaître de rêveries énervantes et +amollissantes; l’ambition, de petites victoires de clocher et de conseil +municipal; le jeu (cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du +risque), des émotions de baccara ou du bridge; l’orgueil, des +satisfactions ridicules de la vanité, etc. Se développer, s’agrandir +dans le sens de ce qu’on est, c’est, d’après ce qui précède: 1º +_dominer_ ses passions de manière qu’elles ne rompent jamais notre +équilibre: 2º les considérer, les prendre, les saisir en tant que forces +et non en tant que faiblesses et en quelque sorte ne pas les reconnaître +quand elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse. + +Nous nous sommes connus comme ambitieux: il faut nous développer dans ce +sens en nous disant que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est +plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes qu’une ambition +de sous-préfecture. Nous nous sommes connus comme amoureux; il faut nous +développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes +amoureux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre +nous-mêmes que les frêles amours élégiaques et que nous devons sentir +ces «belles passions» généreuses qui font «l’honnête homme» et qui +inspirent une foule de sentiments nobles et magnanimes. Ainsi de suite. + +Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement optimiste, +c’est croire la nature humaine très bonne en son fond, ce qui est +possible; et croire qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons +quelque chose d’excellent; et croire enfin qu’en développant chacun ce +fond de nous-mêmes nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au +parfait. + +Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, aussi, il est possible? Je +ne crois pas mal interpréter Nietzsche en lui faisant répondre: «Encore +vaudrait-il mieux, étant mauvais, devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire +devenir plus mauvais.» Le fond--sentimental, non intellectuel--de +Nietzsche, c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de l’état +neutre, de l’état petit bourgeois, du «marais» ou du «marécage», de +sorte qu’il n’est pas loin de sa pensée, ou plutôt de ses sentiments, +d’estimer que mieux vaut se développer en mauvais, en méchant, en +malfaisant, que ne point se développer du tout. L’humanité est peut-être +faite pour lui de ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui sont +sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui deviennent ce qu’ils sont il +y a ceux qui se développent en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui +se développent en laideur et en atrocité; mais ceux-ci pouvaient se +développer autrement; ils ont bien fait, en tout cas et à tout risque, +de se développer; et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, que +ceux qui n’ont pas fait un pas, que les stagnants. + +Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire se connaître, +prendre conscience de soi, prendre direction de soi et se promouvoir +dans le sens de sa nature, voilà la seconde maxime. + + * * * * * + +Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement est le +grand, le vrai, l’essentiel et définitif signe de noblesse. C’est +d’abord n’avoir pas peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un +agrandissement de la personnalité: elle est donc exactement le contraire +du «devenir ce que nous sommes»; elle est ensuite une «tristesse, comme +dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse». Or l’image d’une +chose douteuse, le risque, exalte l’âme généreuse et la rend joyeuse au +lieu de la rendre triste. «Je me rappelle toujours, dit Charlemagne à un +de ses compagnons: + + L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux, + Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux, + Et que nous entendions dans les plaines voisines + Le cliquetis confus des lances sarrasines. + +Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce que c’est s’offrir +à la sélection: c’est la vie dangereuse qui sépare les forts des faibles +en écrasant ceux-ci et en mettant à part ceux-là; c’est donc s’offrir à +la sélection que d’adopter la vie dangereuse; or, s’offrir à la +sélection c’est montrer qu’au moins on est digne d’être choisi. Celui-là +seul tente le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis pas +le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être le plus fort; et +le respect du vainqueur pour le vaincu héroïque n’est pas autre chose, +chez le vainqueur, que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, il se +trouve devant un égal. + +Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre égalité ou +quasi-égalité, que le chagrin d’échouer est un plaisir qui égale à peu +près le plaisir de réussir. Celui qui a dit «qu’au jeu il y a deux +plaisirs, dont le premier est de gagner et le second de perdre», était +un fin psychologue. Nietzsche dit exactement la même chose: «Vraiment +cet homme s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les +observateurs les plus experts; car il semble qu’il ne se méprenne +jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux dangereux... Voici un tout +autre homme: il fait manquer en somme tout ce qu’il entreprend... +Croyez-vous qu’il soit malheureux? Il y a longtemps qu’il a décidé à +part soi de ne pas prendre autrement au sérieux des désirs et des +projets personnels: «Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même, +cela me réussira peut-être et au fond je ne sais pas si je dois avoir +plus de reconnaissance à l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes +réussites. Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de la vie se +trouve ailleurs: ma fierté, ainsi que ma misère, se trouvent ailleurs. +_Je connais davantage la vie parce que j’ai été si souvent sur le point +de la perdre; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie qu’à vous +tous._» + +Se surmonter, se développer en beauté--dernière beauté, le danger--voilà +toute la morale de Nietzsche. C’est un stoïcisme qui commence par être +le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme +supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu’il était chez les +anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait +à nous dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi? Pour cela. +Nietzsche nous exhorte à nous dominer et à être maîtres de nous-mêmes +pour nous jeter dans l’action énergique, hardie et aventureuse et pour +en goûter les âpres et violentes jouissances. C’est un stoïcisme +héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. C’est un stoïcisme qui ferait +l’homme si fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas: «J’ai +dompté mes passions»; mais: «je les ai laissées vivre pour le plaisir de +les dominer toujours et de les faire servir à leurs plus belles fins»; +et que l’homme ne dirait pas au malheur: «Tu n’es pas un mal»; mais: «Tu +es un bien, puisque tu me donnes l’occasion de déployer mon énergie; et +vive le malheur où j’ai tout l’emploi de ma force!» + +Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit de Nietzsche +l’image du héros ou du «surhomme» ou du candidat à la surhumanité. +Signes de noblesse: maîtrise de soi-même, pudeur relativement à la +révélation de ses sentiments intimes; politesse; ne pas vouloir renoncer +à sa propre responsabilité et ne pas vouloir la partager; compter ses +privilèges et leurs exercices au nombre de ses devoirs (je suis plus +fort qu’un autre; c’est un devoir de plus); _ne jamais songer à +rabaisser ses devoir à être les devoirs de tout le monde_; respect des +vieillards, ce qui est respect de la tradition, goût du péril. + + * * * * * + +Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit nombre d’hommes qui +se sentiraient la force de les pratiquer et qui voudraient devenir de +plus en plus ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs +enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse de l’éducation +ordinaire. L’éducation ordinaire se donne pour but «d’étouffer +l’exceptionnel en faveur de la règle», de diriger les esprits «loin de +l’exception, du côté de la moyenne». L’éducation des supérieurs, «tenant +à son service un excédent de forces», serait une «serre chaude pour la +culture du luxe, de l’exception, de la nuance, de la tentative, du +danger». + +Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces «prêtres», ces +«jésuites» même, que Nietzsche n’aime point, mais dont il fait remarquer +que, si indulgente que puisse être leur morale pour les autres, elle est +terrible pour eux-mêmes: «Aucune puissance ne peut se soutenir si elle +n’a pour représentants que des hypocrites; l’Église catholique a beau +posséder encore bien des éléments _séculiers_, sa force réside dans ces +natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie +pénible et de portée profonde et dont l’aspect et le corps miné parlent +de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de +flagellations; ce sont ces natures qui ébranlent les hommes et leur +causent une inquiétude: «Eh! quoi? S’il était nécessaire de vivre de la +sorte!» telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. En +répandant ce doute, ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur +puissance. Même les libres penseurs n’osent pas répliquer à un de ces +détachés d’eux-mêmes avec un rude sens de la vérité et lui dire: «Pauvre +dupe, ne cherche pas à duper.» Seule la différence des points de vue les +sépare de lui, nullement une différence morale, de bonté ou de +méchanceté; mais ce que l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le +traiter sans justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de l’art +exécrable des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même +s’impose individuellement chaque jésuite et que la pratique de vie +aisée, prêchée par les manuels jésuitiques, doit être considérée comme +s’appliquant, non à eux, mais à la société laïque». + +Ces surhommes peuvent être au moins «préparés» par des hommes qui +mettent au-dessus de tout _la vaillance, l’intrépidité_: «Je salue tous +les indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de la venue d’une +époque plus virile et plus grossière, qui mettra de nouveau en honneur +_la bravoure avant tout_... Pour cela il faut, dès maintenant, des +hommes vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne pourront +certainement pas sortir du sable et de l’écume de la civilisation +d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes; des hommes qui, +silencieux et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de +l’activité invisible qu’ils poursuivent; des hommes qui, avec une +disposition à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il +y a à surmonter en elles; des hommes qui aient en propre la sérénité, la +patience, la simplicité et la mépris des grandes vanités, tout aussi +bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des +petites vanités de tous les vaincus; des hommes qui aient un jugement +précis et libre sur toutes les victoires et sur la part de hasard qu’il +y a dans toute victoire et dans toute gloire; des hommes qui aient leurs +propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à +commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir +lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme dans +l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause; des hommes _plus +exposés, plus terribles, plus heureux_. Car, croyez-m’en, le secret pour +moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de +la vie, c’est de vivre dangereusement. Envoyez vos vaisseaux dans les +mers inexplorées! Construisez vos villes auprès du Vésuve!...» + +Et nous voilà bien au point: Nietzsche a toujours l’idée d’une société +où une élite; un peu dans son intérêt, un peu et beaucoup parce que +telle est la nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer, +_laisserait_ aux bêtes de troupeau leur morale, une morale douce, +facile, point mauvaise, mais point vigoureuse, prendrait même quelque +soin d’encourager cette morale; _aurait_ pour elle-même une morale +virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant l’énergie naturelle. + +«Même on peut se demander, si nous, les amis des lumières, dans une +tactique et une organisation _toute semblable_ [celle qu’il rêve], nous +ferions d’aussi bons instruments, aussi admirables, de victoire sur +nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement» [que les prêtres et les +jésuites cités plus haut]. + +Les hommes de la haute morale seraient donc très impérieux pour les +autres, quoique beaucoup moins que pour eux, et ils en auraient le +droit, ne se ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait le +droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain comme ils s’aiment et +même avec plus de condescendance; ils seraient d’une loyauté absolue et +d’une solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, ils +gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou soumise, et c’est un +souvenir, chez un antiplatonicien, de la République de Platon. + + * * * * * + +Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée; car il se cherchait encore +au moment où il a sombré (voir sa _Vie_ par M. Daniel Halévy) et il se +préparait à se contredire une fois de plus; cette morale est bien une +morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale et désir de scandaliser +qui ont fait si souvent dire à Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il +l’a bien senti quand il a écrit sur son carnet: «J’ai dit que je me +place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que je veuille +m’affranchir de toute catégorie morale? Non pas! Je repousse ceux qui +exaltent la douceur en l’appelant le bien et ceux qui diffament +l’énergie en l’appelant le mal [c’est bien son fond]; mais l’histoire de +la conscience humaine nous découvre une multitude d’autres valeurs +morales, d’autres manières d’être bons, d’autres manières d’être +mauvais.» + +Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a voulu l’être, et sa +morale, quoique inachevée, comme il le reconnaît, est bien une morale. +Elle est même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est un +stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante et, si éloigné que +je sois, en morale, d’approuver la manière douce, elle est trop rude +pour le commun et même pour la moyenne honorable des hommes. On voit +trop qu’elle est inspirée constamment par une pensée violemment +aristocratique, et si je crois qu’une morale doit tendre à +l’aristocratisme, je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle _en +vienne_. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien des bêtes de +troupeau et leur laisse leur morale médiocre et tenue par lui pour une +immoralité, au lieu de chercher une morale qui conviendrait aux forts et +aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi aux humbles. + +Et je n’entends point par là une morale moyenne et à mi-côte et +d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, mais une morale assez +embrassante, au contraire, et compréhensive, pour susciter et encourager +toute la force des forts et le peu de force des faibles; et j’entends +non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais que l’on comble l’entre-deux. + +Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un moment, il n’est plus +féru de son antithèse des deux morales aux antipodes l’une de l’autre, +il en indique sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci est, +non seulement très pratique, mais fondé en bonne raison, et il y aura +toujours nécessairement une demi-douzaine de morales parmi les hommes; +mais restait à trouver un principe général inspirant plus ou moins, mais +inspirant toutes, ces morales différentes, plus intense chez l’une, +moins chez l’autre, présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes +ces morales une seule à différents degrés. + +Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires et très vraies +toutes deux, qu’il y a plusieurs morales et qu’il n’y en a qu’une; qu’on +ne peut exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit exiger du +plus bas un peu de ce qu’on exige du plus haut; et cela aurait respecté +et affirmé, au lieu de la briser ou de la nier, l’unité, relative, mais +réelle, de l’humanité. + +Et ce principe commun était-il si difficile à trouver? Je ne crois pas. + +Quant aux questions d’école, cette morale est-elle normative ou +hypothétique, impérative ou persuasive? Il est évident qu’elle est +persuasive seulement, puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle +ne fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme: sois tel et tel; +fais ceci et cela; _autrement_ tu seras une bête de troupeau, tu seras +très vil. Par ce seul «autrement»--Nietzsche a raisonné ainsi quelque +part--tout impératif est détruit. Mais, comme la morale de Guyau du +reste, cette morale est bien dans le sens de la vie. Elle prend pour +mobile, elle prend pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre +lui-même, mais _une_ des raisons de vivre les plus fortes, la volonté de +puissance sur les autres et sur soi-même; et si la vie n’est pas +seulement volonté de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus +que tout autre chose. + +La morale de Nietzsche dit à l’homme: veux-tu être fort? Si tu n’y tiens +pas, je n’ai rien à te dire et il y a pour toi d’autres guides. Si tu +veux l’être, sois tel et tel; fais ceci et cela. Or la volonté de +puissance est partout dans la nature et elle existe chez l’homme à un +degré extraordinaire en raison même de sa faiblesse primitive qui a +exigé de lui un déploiement formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a +bien senti cela par lui-même: faible, chétif, toujours malade, il a dit +que sa philosophie lui avait été inspirée par son état et que plus il a +été terrassé, plus l’énergie «surhumaine» lui est apparue et comme le +remède et comme la vérité; et l’optimisme-bravade comme la solution. La +morale de Nietzsche est une sombre leçon d’énergie donnée par un débile +et d’optimisme donnée par un malheureux. Ne fût-elle que cela, elle est +d’abord un beau spectacle et ensuite elle est un cordial, un tonique et +un viatique. + +Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, à travers tant +de détours et aussi d’erreurs, c’est le sentiment du beau. C’est _parce_ +que Nietzsche est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé du +mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans tous les arts et dans +tous les aspects de la nature et qu’il a admiré avec fanatisme cette +beauté humaine, la force; c’est parce qu’il est un artiste dilettante +qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce qui le déprime et +le refoule, tout ce qui le rapetisse, la timidité, la crainte, le +scrupule, la modération, l’abstinence, la tempérance et la morale des +petits et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des moyens et des +petits. C’est pour cela qu’élevé dans le pessimisme et pessimiste en son +fond par son tempérament et son caractère, il a fait comme un +«rétablissement», de tous ses muscles, pour se jeter à corps perdu dans +un ultra-optimisme, dans un optimisme par delà la confiance et l’espoir, +par delà l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même dans le mal, +et du bonheur, même dans le malheur. Pourquoi? Parce que le pessimisme +fait l’homme petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, laid; +et parce que l’attitude dionysiaque en face du monde accepté tout +entier, du bonheur accueilli, du malheur bravé, est très belle, très +imposante, très radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille, +«en posture d’un Dieu». + +Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, parce qu’il veut +sculpter l’humanité en beauté, qu’il a dit à l’homme: sois fort, fort de +tout ton courage, de toute ta résistance, de toute ton endurance, de +toute ton audace; sois véritablement _audax Iapeti genus_; dépasse-toi, +surmonte-toi, vis dangereusement, pour arriver au mépris du danger, +c’est-à-dire de toute faiblesse; tire de toi tous les éléments de force +que tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour ainsi dire plus +encore; car, comme a dit La Rochefoucauld: «Nous avons plus de force que +de volonté et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous +imaginons que les choses sont impossibles», et comme il a dit encore: +«Rien n’est impossible; il y a des voies qui conduisent à toutes choses, +et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours assez de +moyens»; et comme il a dit encore: _Il s’en faut bien que nous +connaissions toutes nos volontés._» Agis d’après ces maximes et tu seras +beau, ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi que tu +comprendras toi-même et que tu comprendras le monde; car _le «monde et +l’existence ne peuvent paraître justifiés_», n’ont un sens, ne cessent +d’être incriminables «_qu’en tant que phénomène esthétique_» et dessein +esthétique, volonté de beau.--Ceci est le fond et presque le tout de +Nietzsche. Il y a trois impératifs: du bien, du vrai et du beau. +Nietzsche a senti fortement l’impératif du vrai, profondément celui du +beau; et la conception du bien où il est arrivé a été postulée en son +esprit par l’impératif du vrai et surtout par l’impératif du beau. + +Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, par suite d’humeur +provocatrice, par suite de lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de +philistinisme à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant répété, +lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge du «crime», du «vice», +de la «méchanceté», de la «cruauté», comme s’il eût été un vulgaire +Stendhal, qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura aucune +autorité parmi les hommes, et que sa haute morale ne sera accessible et +profitable qu’à ceux, évidemment rares, qui sauront la dégager +patiemment de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, boutades, +incartades et paradoxes. + + + + +CHAPITRE VI + +LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS + + +D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs on peut et l’on +doit compter Hobbes, Saint-Simon et aussi Auguste Comte, en ce sens +qu’il a voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à la tête +desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour son livre, d’un incomparable +talent, intitulé _la Morale et la science des mœurs_, se sont demandé +ceci: la morale ne serait-elle pas, comme la physique, _tout simplement +une science_? + +Qu’est-ce qu’une science? C’est: 1º la _connaissance_ d’un certain +nombre de faits; 2º le ramènement de ces faits à un petit nombre de +_lois_ ou à une seule loi. La morale ne serait-elle pas la science des +faits moraux à telle date, dans telle civilisation, et la réduction de +ces faits à un certain nombre de lois générales ou à une seule loi? + +Est-ce que, la _morale_, ce ne serait pas _les mœurs_, les mœurs +étudiées avec précision et avec plénitude, et puis ramenées à quelques +formules indiquant leur état général et le sens dans lequel elles se +dirigent? + +Ce serait étudier la «_réalité morale_». Remarquez qu’il n’y a que cela +de scientifique, et c’est à dire qu’il n’y a que cela qui soit sûr. +Remarquez que toute formule de morale théorique et normative est une +imagination, une construction idéale, une œuvre, si l’on veut, de la +raison spontanée; et raison spontanée ne veut rien dire que raison +intuitive, donc une révélation dans une extase; et il n’y a rien là de +scientifique, la science ne s’appuyant que sur des faits et ne voulant +et ne devant partir que des faits. + +Les «révélateurs» nous diront: «Mais nous aussi nous partons au moins +_d’un fait_; nous partons du fait moral, du «tu dois» que la conscience +dit à chaque homme; et cela est bien un fait. + +--Oui; mais un fait qui ne contient rien, un fait qui ne contient pas de +faits, un fait qui ne contient que lui, et que, en tant que fait, nous +ne pouvons enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons +compte; mais nous disons qu’il n’est pas scientifique de fonder quoi que +ce soit sur un seul fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de +l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, qui ne donne +d’autre renseignement sur la morale que ceci que l’âme humaine tend à ce +qu’il y en ait une. + +Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit _n’est pas vrai_; que les +morales théoriques, normatives, qui révèlent et qui commandent, au fond +ne font pas autre chose que ce que nous voulons qu’on fasse, ne font pas +autre chose que rationaliser la pratique morale existante, que mettre en +une loi ce qu’elles observent comme _faits moraux_ autour d’elles. + +D’où vient, en effet, que ces morales théoriques divergent par leurs +théories et convergent admirablement par les préceptes qu’elles +enseignent, une fois qu’elles en arrivent à ces préceptes? Le fait n’est +pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour ce qui est des +théories; ils s’accordent si bien pour ce qui est des préceptes que +Sénèque emprunte indifféremment ses formules à Épicure et à Zénon. +Leibniz montrait sans difficulté que sa morale, toute rationnelle, était +parfaitement d’accord en ses conclusions avec la morale religieuse. John +Stuart Mill fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit +parfaitement par se confondre avec le fond même de l’Évangile: «Aime ton +prochain comme toi-même». Et c’est ce qui faisait dire, très +spirituellement, à Schopenhauer: «Il est difficile de fonder la morale, +il est aisé de la prêcher.» + +Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas être fortuite? Que les +théoriciens de la morale ont, quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur +la moralité commune et y conforment leurs préceptes; qu’ils ne peuvent +pas «s’écarter de la conscience commune de leur temps»; qu’ils ne +déduisent pas, quoi qu’ils en puissent croire, leur pratique de la +théorie, mais qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, mal +gré, la théorie est «assujettie à rationaliser la pratique existante». +Seulement ce qu’ils font là, ils le font inconsciemment, machinalement, +subissant la pression des entours, et avec cette erreur qu’ils croient +tirer de leurs principes leurs préceptes, alors qu’ils accommodent leurs +préceptes, inspirés par la morale courante, aux principes d’où ils sont +partis, ce qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute bonne +foi, est toujours possible. + +Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en nous en rendant compte, +méthodiquement, scientifiquement, réellement. Étudions la réalité +morale, c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les classant, les +ramassant, les formulant, ramenons-les à des lois générales. + +Ces lois générales seront la morale, la _morale réelle_, de notre temps. +C’est tout ce qu’un esprit scientifique peut faire et doit faire. + +Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère d’être idéalisatrice, +de _s’éloigner des faits_, et même nous ne la _sentons_ comme quelque +chose à quoi nous sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle +s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser; sans cela elle +s’appellerait la réalité ou la nature. Rien de plus certain; mais la +morale, quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des faits ambiants; +elle _semble s’en éloigner_. En fait cet «idéal» n’est que «la +projection» de la réalité sociale d’à présent, soit dans un passé +lointain, soit dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de +derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste pas moins que la +plus belle morale théorique est inspirée par les mœurs ambiantes, que, +seulement, elle transfigure. Les «Paradis» sont très instructifs à cet +égard. Ils sont la projection brillante des mœurs mêmes du peuple à qui +appartiennent ceux qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap +Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent éternellement de +choses élevées et belles; le paradis de Dante est une église catholique +où les élus se repaissent de la connaissance de Dieu; le paradis de +Mahomet est un jardin d’Armide et le paradis d’Odin un merveilleux pays +de chasse. Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les élus +travailleraient dans la plus stricte égalité et, dans une égalité +pareille, recevraient chacun leur part des fruits recueillis? Non, ce +paradis-là n’aurait pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne +pourrait l’être que par M. Jaurès. + +La morale la plus théorique n’est donc que le reflet en beau, mais un +reflet très exact, des mœurs qui environnent le théoricien. + +Revenons et reprenons: ce que font inconsciemment les morales +théoriques, nous devons le faire méthodiquement et scientifiquement; et +elles-mêmes nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à faire. + +Ceci est-il--car nous voyons bien qu’on va nous en accuser--détruire la +morale courante, la morale qui nous entoure; les aspirations morales de +nos contemporains? + +--Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est les consulter +constamment; non seulement les consulter, mais les prendre en mains tout +entières pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique, +scrupuleux, donc le plus respectueux du monde. + +--Pardon! Ce n’est pas la _morale_ de vos contemporains que vous clivez; +ce sont leurs mœurs, et cela fait une différence. + +--Les mœurs oui; mais la morale aussi; la morale pour nous fait partie +des mœurs; les aspirations morales les plus élevées font essentiellement +partie des mœurs; la foi morale d’un Kant, le monde comme volonté d’un +Schopenhauer, la volonté de puissance d’un Nietzsche, sont des faits +moraux d’une extrême importance et que nous mettons sur nos fiches; la +_métamorale_ fait partie des mœurs comme fait éthique; mais notre métier +de savant n’est que d’étudier _toutes les mœurs_ et de les ramener à +leurs lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont les mœurs du +monde civilisé, _y compris_ ses rêveries éthologiques, au XXe siècle, +voilà ce que nous avons à savoir; à quelle pensée générale ou à quel +groupe de pensées générales peuvent-elles raisonnablement se ramener; +voilà ce que nous avons à chercher. + +Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève de nombreuses et +fortes objections. _Prévue_ par Renouvier, elle lui faisait dire, dans +sa _Science de la morale_: «L’inévitable considération de l’état de +moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de +chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité +humaine [rappel de la solidarité du mal que nous avons exposée plus +haut]... C’est pour cette raison que les moralistes les plus rigides +sont réduits à distinguer les devoirs en larges et stricts, parfaits et +imparfaits [d’où toute une casuistique]... Kant lui-même, concession et +faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait +comment marquer la limite des devoirs stricts... [De là] une sorte de +coexistence de deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes de +notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces morales s’attache à un +_idéal_ de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque +personne... et prend la raison et la liberté pour les coefficients +uniques des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve une autre +morale qui parle de justice matériellement obligatoire, de devoirs +imposés par contrainte... On s’explique cela sans peine, une fois +remarqué, par l’influence d’une passion de l’homme qui _veut à la fois +envisager son idéal dans les faits_, se flatter de l’y retrouver et +_porter dans l’idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes +des notions nées des faits mêmes où l’idéal se trouve renversé_.» + +Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et l’extrait des mœurs +contemporaines et environnantes, c’est se faire un idéal des notions +nées des faits mêmes où l’idéal est renversé; c’est, des deux morales, +l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre qui en cherche un dans +les faits qui le renversent, écarter la première et conserver +précieusement la seconde, écarter l’excellente et garder la médiocre. + +Car enfin que m’apprendront les mœurs des hommes? Elles sont surtout +mauvaises. A être mauvais. + +--Non, elles sont surtout médiocres. + +--A être médiocre. On ne se trompera guère, dit Nietzsche, en attribuant +les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes +à la vanité. Que m’enseignera le clivage? A vivre moitié selon la peur, +moitié selon la coutume; car les grandes actions, étant rares, +n’entreront pour ainsi dire point comme coefficient de la moyenne. + +La morale science-des-mœurs est analogue à ce qu’on a dit de la morale +de La Fontaine: «La Fontaine est moral comme l’expérience.» Or ceci est +une sottise. Est-ce que l’expérience est morale? Elle est surtout +démoralisante. + +La morale science-des-mœurs est analogue encore à la religion de +l’humanité de Comte: «Adorez l’humanité», dit Comte. + +--Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est surtout méprisable. +Comment voulez-vous que je l’adore? + +--Que faites-vous donc? + +--J’adore Dieu. + +--Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité projetée dans +l’infini, avec une transfiguration plus ou moins adroite? + +--Il est possible; mais Dieu, c’est un idéal que je puis adorer, et +comme il me commande d’aimer les hommes, je les aime par ce détour qui, +je l’avoue, m’est nécessaire; Dieu me disant: «Aime les hommes», moi +répondant: «Ah! bien! oui!» Dieu me répliquant: «Je les aime bien, moi!» +et moi n’ayant plus rien à dire. + +Oui il y a analogie entre une morale se passant d’idéal et tirant le +devoir de l’étude des hommes qui ne le pratiquent pas, et une religion +se passant de Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le méritent +point. + +Morale résultant de la science des mœurs! Je vis au XVIIe et je lis La +Bruyère. Voilà bien, avec de l’esprit tout autour, la science des mœurs. +Remarquez que La Bruyère peint très souvent les bonnes mœurs et ne se +borne pas à peindre les mauvaises. C’est un tableau complet du temps. Eh +bien! C’est d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que je vais me +conduire? Je suis damné. + +Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou dans un autre, la morale +science-des-mœurs a pour maxime fondamentale le critérium de Kant, +altéré, adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. Kant dit: +«Agis toujours comme si _tu voulais_ que ton action _fût_ érigée en +règle universelle de conduite.» La morale science-des-mœurs dit, ou +semble bien dire: «Agis toujours selon ce qui _est érigé_ en règle +universelle de conduite.» C’est le critérium de Kant, _moins_ l’idéal, +l’idéalisme, l’élan vers le mieux, qui est contenu dans le conditionnel: +«ce que tu voudrais qui fût». Un ancien, d’après Kant, aurait pu +affranchir ses esclaves; d’après la morale science-des-mœurs il n’aurait +pas cru pouvoir le faire. Un patron, d’après Kant, peut admettre ses +ouvriers à la participation aux bénéfices; suivant la morale +science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire. + +L’étude des mœurs, tendances, inclination des hommes, même non seulement +de notre temps, mais de tous les temps, ne peut, selon l’expression de +M. Delbos, qui me paraît excellente, que «décrire une volonté voulue, +non expliquer une volonté voulante» ni, à plus forte raison, «faire +vouloir». Je puis considérer toutes les actions des hommes, les +connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé; mais, quand il +s’agira de me décider, ce sera par un mouvement intérieur qui, soit +approuvera, soit désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les +deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui m’aura décidé. + +--A moins que vous n’agissiez selon la coutume! + +--Mais non pas même! Quand on agit sans réflexion, on agit par imitation +de la coutume, oui; mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi +sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas par coutume; on agit +par approbation de la coutume; et ceci même est un mouvement intérieur. +Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des mœurs qui me fera +agir, mais quelque chose de moi qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de +moi, c’est mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale théorique. + +«La science objective des mœurs ne peut produire, dit encore M. Delbos, +aucune règle définie qui prescrive à la volonté des fins à +choisir--_sinon par addition arbitraire_.» Cette addition arbitraire, +c’est l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au _donné_ que +j’ai tiré de ma science des hommes; mais, sans cette addition, il n’y +aurait rien du tout de déterminant. Ma volonté s’appuie sur toute la +science éthique que je puis avoir, pour y trouver «le moment» où mon +action est opportune, «la matière» dont mon action sera remplie, la +manière aussi (je puis imiter un homme que j’approuve) dont mon action +sera faite, les «moyens» aussi de mon action; mais «de toute ma science +éthique ma volonté ne saurait tirer sa loi propre». + +Singulier renversement des valeurs. Avec la science des mœurs c’est +l’homme libre, ce me semble, qui est immoral. Supposons forme actuelle +de la morale ce que Nietzsche assure avoir été la première forme de la +morale: «La moralité n’est pas autre chose que l’obéissance aux mœurs; +mais les mœurs c’est la façon traditionnelle d’agir... [Donc] l’homme +libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de +lui-même et non d’un usage établi. _Mal_ est équivalent d’intellectuel, +de libre, d’arbitraire, d’imprévu... Si une action est exécutée, non +parce que la tradition le commande, mais pour d’autres raisons et même +pour les raisons mêmes qui ont autrefois établi la coutume, elle est +qualifiée d’immorale et considérée comme telle.» + +Notez que, même de nos jours, il en est à peu près ainsi, à cause de +cette _sous-morale_ dont nous parlait si bien Renouvier. Mais enfin les +choses sont telles. En morale science-des-mœurs l’homme original est +immoral, l’homme individuel est immoral; la liberté est une immoralité. +La seule moralité est la moralité animale, et encore la moralité animale +élémentaire: se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une abeille, la +moralité telle qu’elle apparaît dans la science des mœurs est--non pas +absolue; car encore un individu fourmi ou un individu abeille a de +l’initiative--mais tout près d’être absolue. Or, malgré tout le respect +que l’on doit à ces animaux prodigieusement doués de l’instinct social, +ne sent-on pas que l’homme tout au moins est constitué autrement et +né... pour beaucoup de choses, mais en particulier pour chercher +individuellement ses motifs d’agir. + +Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le chemin de sa pensée la +morale science-des-mœurs ou quelque chose de bien approchant. Il dit un +jour: «_Digne de réflexion_--accepter une croyance simplement parce +qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce pas être de mauvaise foi +[envers soi-même], être lâche, être paresseux? Et donc la mauvaise foi, +la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition première de la +moralité?» + +--Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître les mœurs et y +adhérer. Et ici revient le mot, que je ferai revenir encore, le mot +maître de la morale de Nietzsche: «Ne jamais songer à rabaisser nos +devoirs à être les devoirs de tout le monde.» + +Remarquez: même les devoirs. Les devoirs ne sont pas la moyenne des +mœurs; ils en sont le meilleur; ils sont ce que nous avons tiré de la +science des mœurs en y ajoutant («addition arbitraire» de M. Delbos) en +y ajoutant de notre grâce, une _préférence_ à l’égard de telle ou telle +coutume parmi les cent mille; les devoirs sont telle action que nous +avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, en type de loi. +Or, même ces actions d’élite, même ces devoirs, quand nous songeons aux +nôtres, nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs suffisants; +nous devons les dépasser, les surmonter, les laisser loin derrière nous +et nous privilégier dans le devoir. + +Or ces devoirs supérieurs, ces _surdevoirs_, où en prendrons-nous +l’idée? Dans la science des mœurs, je le veux bien, mais--toujours--en y +ajoutant quelque chose. Quoi? Quelque chose qui, sans doute, ne nous +serait jamais venu à l’idée si nous ne connaissions pas les mœurs, mais +qui nous est inspiré, comme désir, comme aspiration, comme élan vers un +mieux, par un mouvement intérieur. + + * * * * * + +En tout cas, comme on l’a fait remarquer à M. Lévy-Bruhl, cette morale +tirée de la science des mœurs serait terriblement _conservatrice_. Elle +empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la moralité consiste à +connaître les mœurs de ses contemporains et à s’y conformer, on +n’inventera jamais une manière meilleure d’être moral; on piétinera +toujours; on tournera toujours dans le même cercle. + +Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, je ne sais à qui +entendre. Les uns me reprochent de détruire la morale, les autres me +reprochent de la trop conserver! + +On peut lui répliquer: mais, précisément! Conserver la morale c’est la +détruire, puisqu’elle est en son essence un désir d’amélioration; +puisqu’elle est une aspiration vers un mieux; puisqu’elle contient +essentiellement non un être, mais un _devenir_. Je suis moral, surtout, +presque exclusivement, en ceci que je veux être _plus moral_. M’assigner +pour tâche seulement de ressembler à tout le monde, c’est me prescrire +d’être ce que je suis et non pas, comme Nietzsche, de devenir celui que +je suis; et non pas, comme la plupart des philosophes, de devenir autre +que je ne suis. On peut donc indifféremment vous reprocher de «démolir» +la morale et de la conserver; car, si ce n’est pas la même chose, ce +sont choses très analogues. + +Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance apathique à la coutume, +à l’impossibilité «de procurer _ou même de concevoir_ aucun progrès +social, à moins que l’on ne compte sur la «_vis medicatrix naturæ_», sur +la nature faisant toute seule le progrès et l’amélioration, ce qui n’est +pas chose démontrée, ni très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un +certain fatalisme dans l’homme dominé par la science des mœurs. Il sera +toujours l’homme, assez répandu dans le monde, du reste, qui, quand on +lui dit: «Que faut-il faire?» répond: «Il y en a qui font ainsi, +d’autres de telle sorte.» + +--Mais que faut-il faire? + +--La plupart font comme ceci. + +--Mais encore? + +--Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement. + +--Ah! quel homme!» C’est l’homme de la science des mœurs. + + * * * * * + +On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, qu’il a prévu _toutes_ les +objections que soulevait son système et qu’il y a répondu très +spécieusement. Il a commencé par répondre, même par avance: Remarquez +bien que je laisse intacte _toute la morale_. Cette morale telle que +vous la suivez, soit chrétienne, soit stoïcienne, soit kantienne, soit +sentimentale, elle reste tout entière; je serais du reste bien empêché à +la vouloir détruire; et elle continue à vous inspirer. Seulement, à côté +d’elle, loin d’elle, même, si vous voulez, j’institue une _science des +mœurs_ (et non pas _une morale_) comme il existe une physique pour +étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une chose à une autre, il +y a une chose nouvelle et qui manquait, qui est créée et qui en +elle-même est éminemment intéressante et qui pourra peut-être, un jour, +être utile à la première. La Bruyère ne se substitue pas à Bourdaloue, +ni n’en a la prétention. Il fait de la science des mœurs, pendant que +Bourdaloue fait de la morale. + +M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours de son volume; mais ici +il y a chez lui un peu de flottement. S’il dit cela et vingt fois, il +dit aussi: «La science des mœurs ne détruit pas les systèmes de +morale... mais elle les _remplace_»; il dit aussi: «Une science des +mœurs _substituée_ à la morale théorique...»--Et si la science des +mœurs, sans détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace, +je ne vois pas trop comment elle ne la détruit pas; elle ne la détruit +peut-être pas; mais ou elle l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on +conviendra que c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et ses +disciples ont bien dans l’idée que la science des mœurs jouera--au moins +un jour--le rôle que jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout +simplement en convenir. Un procureur de la République à Dijon, concluant +dans une affaire de publications pornographiques, disait, en 1907: «Les +bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque où l’on vit.» (Voir _La Gangrène +pornographique_, 1908.) Voilà la morale science-des-mœurs.--Dans une +composition de candidate à un brevet pédagogique on a relevé la ligne +suivante: «La morale est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une +époque.» Voilà la morale science-des-mœurs. + +M. Lévy-Bruhl a si bien _et_ l’intention de fonder une morale, mettons +si vous voulez une règle des mœurs, sur la science des mœurs, _et_ de +répondre à l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration +morale possible, que tout ce que nous venons d’exposer _n’est que la +moitié de son système_ et qu’il y a une seconde partie de sa tâche, +comme on dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première et où +nous allons le suivre. + +A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand le temps en sera venu, +quand la science des mœurs sera assez sûre et assez riche, _un art de la +moralité_, et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par elle, qui +permettra et qui donnera les améliorations, le progrès dont on nous +parle tant et que l’on nous accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni +concevoir. + +Cet _art_ qui sera un art _rationnel_, se servant des données de la +science des mœurs, comparera les mœurs entre elles, verra celles qui +sont bonnes et celles qui sont meilleures, «modifiera, par des procédés +rationnels, _la réalité morale donnée_, comme la mécanique et la +médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les +phénomènes physiques et biologiques»; suscitera et imposera, au nom de +la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations diverses et +constituera ainsi le progrès moral. «Un art rationnel sera substitué à +des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires.» Peut-on douter +que si nous avions une connaissance scientifique de notre société, +c’est-à-dire, d’une part des lois qui régissent les rapports entre les +phénomènes, et d’autre part des conditions antérieures dont chacune des +séries de phénomènes est le résultat, si nous en possédions en un mot +les lois statiques et dynamiques; peut-on douter que cette science ne +nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience et d’agir, +de la façon la plus économique à la fois et la plus efficace sur la +réalité sociale où nous serons plongés?... Et grâce à cet art rationnel, +la réalité morale pourra être améliorée entre des limites qu’il est +impossible de fixer d’avance.» + +Par cet «art de la moralité» ajouté à la «science des mœurs», M. +Lévy-Bruhl _remplit toute la place_ occupée autrefois par la morale +théorique. Il a inventé d’abord une science morale qui par elle-même ne +donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, c’est-à-dire une chose +intéressante, mais sans aucune utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute +l’art de la moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les +préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, cette fois elle +l’est; et _aussi_ la science sociale se trouve utilisable et utilisée +par les données certaines, par les matériaux sûrs et riches qu’elle +donnera à l’art de la moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de +son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle est éliminée parce +qu’elle est dûment remplacée; elle est éliminée parce que deux +personnages prennent son office, le remplissent tout entier et le +remplissent mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle l’art de la +moralité, la morale science-des-mœurs a bataille gagnée. Blücher +apparaissant, de vaincu Wellington passe vainqueur. + +A cela deux objections, la première de peu d’importance: Vous +reconnaissez vous-même que la science des mœurs est encore à faire et +qu’il se passera beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié faite. +Vous reconnaissez d’autre part que l’art de la moralité ne peut entrer +en fonctions que quand la science des mœurs sera faite, ou à très peu +près. D’ici ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou quelles +seront les règles des mœurs? Nous voilà immobilisés en l’attente d’un +Messie. Heureux seront nos neveux: ils sauront ce qu’ils doivent faire; +malheureux nous sommes, qui savons seulement que d’autres sauront ce +qu’ils doivent faire. + +Réponse: Ce serait déjà très beau, peut dire M. Lévy-Bruhl, de savoir +qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons à +permettre à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant à la science +des mœurs nous travaillons aux soubassements du «majestueux édifice +moral», comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire la morale +telle qu’elle existe en ce moment et que l’on doit considérer comme une +morale provisoire: «Là où la science ne peut pas encore diriger notre +action et où la nécessité d’agir s’impose, il faut s’arrêter à la +décision qui paraît aujourd’hui la plus raisonnable d’après l’expérience +passée et l’ensemble de ce que nous savons... Nous ne vous disons pas: +«Abstenez-vous tant que la science ne sera pas faite», nous vous disons: +«Le mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la science de la +nature pour intervenir dans les phénomènes à coup sûr, quand il le faut +et dans la mesure où il faut; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit +atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse selon les règles +provisoires les plus raisonnables possibles.»--Accordé. + +Seconde objection: Nous sommes au XXXIIIe siècle. La science morale est +constituée, l’art moral a commencé à fonctionner. La science des mœurs +constate les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les améliore. +Mais _comment_ les juge-t-il pour les diriger et les améliorer? Dans +quel esprit? Avec quel critérium? Sur quel principe? Car la science des +mœurs ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. Elle ne +connaît que des faits et des rapports entre les faits, et elle ne +fournit à l’art de la moralité que des faits et des rapports entre des +faits, absolument rien de plus. _Avec quoi_ l’art moral va-t-il juger +les mœurs pour les diriger et les faire meilleures? Même, comment +saura-t-il ce que c’est que le meilleur? Quel sens ce mot aura-t-il pour +lui? Ce mot n’aura un sens que si l’art moral _a en lui-même_, puisée en +lui-même, une notion du bon, du mauvais, du meilleur, du pire. Mais +alors il _a lui-même_ un esprit, un critérium, un principe! Mais alors +il est une morale théorique, tout simplement! Du moment que vous +instituez un art de la moralité, c’est une morale théorique que vous +instituez. Du moment que vous instituez _quelque chose_ qui estime, qui +juge, qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui couronne les +uns, qui condamne les autres, qui élimine les uns, qui conserve les +autres et qui, par cet ensemble d’opérations, améliore l’état général +des mœurs ou prétend l’améliorer, ce _quelque chose_, quelque nom que +vous lui donniez, et vous avez beau l’appeler art et non dogme, est une +morale théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou de Kant. + +Et, comme la morale la plus authentiquement du monde morale théorique, +ce quelque chose est forcé d’avoir son principe, son idée générale +d’après laquelle il établit tous ses jugements particuliers, toutes ses +leçons, tous ses préceptes. + +--Il ne donnera ni leçons, ni préceptes! + +--La belle affaire! Qu’importe? Il ne prescrira pas, mais il proscrira. +Or proscrire c’est prescrire. Il ne dira pas: «il faut faire cela», mais +il décidera que telle coutume est mauvaise; c’est prescrire l’autre, +celle qui remplacera celle-là. + +--Il y a pourtant une différence entre un art et un dogme, sans cela il +n’y aurait pas deux mots. Notre art ne commandera pas; il n’intimera pas +des ordres; il n’organisera pas autour de lui une religion ou +quasi-religion, comme font toutes les morales qui réussissent, et même +les autres; il procédera par lentes pressions sur l’opinion publique, +par propagande, par exhortations et conseils... + +--Autrement dit ce sera une morale persuasive et non une morale +impérative, je le reconnais parfaitement; effaçons l’assimilation que +j’en faisais à la morale de Kant; maintenons l’assimilation que j’en +faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce sera une morale +persuasive; mais ce sera une morale théorique et elle ne pourra pas ne +pas être une morale théorique. Art tant que l’on voudra; mais est-ce que +les arts n’ont pas et ne sont pas obligés d’avoir leur théorie et leurs +idées générales et leurs principes? Est-ce que la médecine, à laquelle +vous comparez très souvent, et avec raison, votre art de la moralité, +n’a pas ses théories et ses idées générales et ses principes? L’art +moral sera une morale persuasive comme toutes les morales de +l’antiquité, mais ce sera très bien et forcément une morale, toute une +morale, avec son principe qu’elle aura tiré d’elle-même, tout comme le +stoïcisme, sa voisine, la science des mœurs, étant absolument incapable +de lui en fournir aucun. + +Je dirai même que, quoique persuasive et ne pouvant pas être plus, cette +morale sera amenée à, du moins, se donner des airs très normatifs, à +cause de ce voisinage de la science des mœurs. La science des mœurs ne +lui fournira point ses principes et ne pourra lui en fournir aucun; mais +elle l’instruira, elle lui donnera des faits et des statistiques et, à +cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, prétendra avoir +reçu de la science son principe, ses idées directrices--le croira, du +reste, très naturellement--et se déclarera scientifique elle-même, se +nommera art-moral-scientifique et se donnera toute l’autorité un peu +insolente que se donne tout ce qui est scientifique ou qui croit l’être. +L’art moral ne sera pas impératif; mais pour rébarbatif, je gagerais +qu’il le sera. + +En tout cas, en appelant un art de moralité à la suite--et au +secours--de la science des mœurs, c’est nécessairement une morale +théorique que vous provoquez à naître. + +M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme il les a prévues toutes, et +y répond très fortement, comme toujours: «Améliorer les mœurs, me +dira-t-on? Quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la +vôtre? Vous jugez donc de la valeur des règles d’action au nom d’un +principe qui leur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point +de vue de ceux qui, au nom de _la morale_, distinguent de ce qui est ce +qui doit être?--Point du tout... On conçoit très bien que la réalité +donnée puisse être _améliorée_ sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un +idéal absolu... Le sociologue peut constater dans la réalité sociale +actuelle telle ou telle «_imperfection_» sans recourir pour cela à aucun +principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de montrer que telle +croyance par exemple ou telle institution sont surannées, hors d’usage +et de véritables _impedimenta_ pour la vie sociale... Prenons, par +exemple, la répression des actes criminels. Il y a cinquante ans, la +théorie la plus répandue voyait dans la peine surtout une réparation du +dommage apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories utilitaires +prédominent. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient +fait des progrès suffisants et que nous connaissions d’une façon +positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des +différentes sortes de délits et crimes: cette connaissance ne +fournira-t-elle pas des moyens rationnels et qui ne seront plus en +discussion, non pas, sans doute, de faire disparaître les crimes, mais +de prendre les mesures, soit répressives, soit préventives, les plus +propres à les réduire à leur minimum?...» + +Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai un autre exemple à +l’appui de ce raisonnement. L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune +considération morale. Il aurait suffi qu’un économiste démontrât aux +propriétaires d’esclaves, ou que les propriétaires d’esclaves +comprissent d’eux-mêmes, que le travail libre rapporte plus et coûte +moins que le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce qui est +chose où n’entre pas un atome de moralité et ce qui est chose qui, même, +contient une immoralité de premier ordre. Et par parenthèse un historien +me montrerait que c’est précisément sur des considérations de ce genre +qu’en réalité l’esclavage a été aboli, que je n’en serais pas autrement +surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée par des statistiques +et par une interprétation sensée des statistiques, suffit donc pour +réaliser une amélioration matérielle, je le reconnais, et une +amélioration matérielle qui peut coïncider et se confondre avec une +amélioration morale, je le reconnais encore. + +Mais une amélioration purement morale, celle-ci par exemple: se +sacrifier pour son pays; celle-ci par exemple, moins ambitieuse: +préférer sa dignité à son bénéfice; celle-ci par exemple: dire, avec +risques, ce qu’on croit vrai; celle-ci par exemple: préférer n’avoir pas +une place que la devoir à l’intrigue; je voudrais bien savoir quelles +statistiques très bien faites et très intelligemment interprétées +pourront l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. Les +statistiques intelligemment interprétées inspireront à l’art moral +rationnel des vérités sociologiques et des améliorations sociologiques, +des vérités de bonne police et des améliorations de bonne police; des +vérités morales jamais, des améliorations morales, jamais; ou du moins +elles lui inspireront les vérités morales _déjà pratiquées_; mais des +vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent des améliorations +morales, jamais. + +Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il ne faut pas tuer son +père et sa mère; car le nombre des gens qui tuent leur père et leur mère +est sensiblement moins grand que celui des gens qui ne les tuent pas, et +voilà de la statistique qui, intelligemment interprétée, peut amener à +ce précepte: ne tuez ni votre père ni votre mère. + +Mais les statistiques de la science des mœurs n’enseigneront jamais à +l’art moral rationnel de recommander de se sacrifier pour la vérité ou +pour l’honneur; car le nombre des gens qui ne se sacrifient point pour +telles choses est un peu supérieur à celui des gens qui se sacrifient +pour elles. + +L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement aperçue, n’en doutez +pas, est d’avoir confondu les améliorations sociologiques, lesquelles +peuvent être parfaitement réalisées par science et intelligence, par +savoir et comprendre, avec les améliorations morales qui ne peuvent pas +être _dictées_ par les faits, qui ne peuvent être _qu’éclairées_ par les +faits et l’intelligence des faits. + +Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il choisit dans l’ordre +des faits sociologiques, et même dans le mien que je choisis dans +l’ordre des faits économiques, et tort cependant dans ses raisonnements. +Il dit: «la réalité donnée peut être améliorée sans qu’il soit +nécessaire d’invoquer un idéal absolu...» Un idéal absolu, non; mais un +idéal, si, et absolument; car la réalité donnée ne porte pas en soi son +amélioration et de rien on ne tire rien. Il faut bien, quand il s’agit, +non de la valeur économique de quelque chose, mais de sa valeur morale, +le comparer, non à lui, qui ne donne rien, mais à _un autre quelque +chose_ qui le dépasse ou que nous trouvons qui le dépasse: idéal, non +pas idéal absolu, mais idéal; pensée qui est pensée à propos des faits, +mais par delà les faits. + +«Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou +telle imperfection, sans recourir pour cela à aucun principe indépendant +de l’expérience.»--«Imperfection.» Alors votre sociologue reconnaîtra +une imperfection sans avoir idée du parfait? Comment fera-t-il? Sans +avoir l’idée du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré par la +chose à améliorer? Comment fera-t-il?--«Aucun principe indépendant de +l’expérience.» Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe +destiné à surmonter l’expérience et capable de la surmonter? En vérité, +je ne comprends plus du tout.--«Il lui suffira de montrer que telle +coutume est surannée...» A quoi voit-on qu’une coutume est surannée? En +voilà un critérium! A ce qu’elle est antique? L’habitude de nourrir ses +enfants est tellement antique qu’elle doit être surannée.--Eh! non! A ce +qu’elle est en désaccord avec les autres coutumes, incohérentes avec +elles et par conséquent faisant _impedimentum_. A la bonne heure; mais +entre deux coutumes incohérentes et _impedimenta_ l’une de l’autre, +laquelle est l’_impedimentum_ à supprimer? Il y a de nos jours le +suffrage universel; sens du suffrage universel: les chefs doivent être +choisis par les inférieurs; et il y a l’administration, la magistrature, +l’armée, toutes les hiérarchies; sens des hiérarchies: les chefs sont +nommés par les chefs supérieurs. Ces deux institutions sont +incohérentes, sont _impedimenta_ l’une de l’autre. Lequel des deux +_impedimenta_ est à supprimer? + +Non, la réalité sociologique _elle-même_ n’a pas en elle de quoi +indiquer _toutes_ les améliorations dont elle est susceptible; et la +réalité morale n’a rien en elle qui puisse indiquer les améliorations +dont elle est susceptible; et il est nécessaire, si l’on se fait fort +d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que je ne dis nullement +qui doive être absolu, que je ne dis nullement qui doive être séparé et +coupé de l’expérience, mais qui doit en être «_indépendant_» pour qu’il +la dépasse. + +L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou il ne sera pas; l’art +moral rationnel sera autonome ou il ne sera pas; l’art moral rationnel +sera rationnel, précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son principe +il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et non uniquement +expérimental, il sera une morale théorique comme toutes celles +auxquelles nous sommes habitués. + +M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, subconsciemment, qu’il +assimile quelque part «la conscience commune» à son «art moral +rationnel», _ce qui équivaut à assimiler son «art moral rationnel» à la +conscience commune_. Il dit: «La conscience commune de chaque époque ne +considère pas la morale pratique comme une réalité donnée, mais comme +une expression de ce qui doit être. Le fait même qu’elle se manifeste +sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu’elle ne +croit pas simplement _traduire_ la réalité naturelle; mais qu’elle +prétend la modifier. _Par cette prétention elle semble vraiment tenir la +place de l’art moral que nous cherchons._ Et ce n’est pas une pure +illusion; elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesure où +elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.» + +Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera pas autre chose que la +conscience commune telle que nous la voyons fonctionner dans son double +rôle de greffier des mœurs et de juge des mœurs, de personnage qui +connaît les mœurs et qui aussi prétend les juger pour les faire plus +belles. + +--Certainement, répond M. Lévy-Bruhl; seulement mon art moral sera un +greffier informé et un juge éclairé. La conscience commune actuelle est +un art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique. + +--J’entends bien; mais croyez-vous que la conscience morale actuelle ne +s’éclaire aucunement, sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore +constituée, du moins de la connaissance des mœurs? Elle s’en sert tout +autant qu’elle peut et par conséquent elle est juste, en son temps, ce +que votre art moral sera au sien.--Et d’autre part, croyez-vous qu’à +votre art moral il suffira d’être plus éclairé que n’est la conscience +commune actuelle pour n’avoir besoin que d’être éclairée en effet, par +la réalité? Il sera, proportions gardées, à un degré supérieur de +connaissances, exactement dans la position de la conscience commune d’à +présent par rapport à la science des mœurs d’à présent. La commune +conscience d’à présent _connaît_ et, pour dépasser ce qu’elle connaît, +elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra davantage; mais pour +dépasser ce qu’il connaîtra il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre +assimilation, très fine et très juste, de la conscience commune à l’art +moral, assimilant l’art moral à la conscience commune, ne sert qu’à +éclairer d’une vive lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une +morale théorique, ayant plus ou moins le caractère et la _couleur_ +théorique, selon le tour d’esprit de ceux qui le formuleront, mais il +sera une morale théorique se renseignant auprès de la science des mœurs +pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle inventera, pour juger, +pour préférer, pour améliorer. + +C’est qu’il y a une lacune dans la conception très belle et très large +déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que la morale est une science, et un art, +_et un sentiment_. Elle est une science. Elle doit connaître; elle doit +connaître le plus grand nombre possible de faits moraux, et c’est dire +de faits humains. Si elle ne connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne +développerais pas ce _truisme_. + +Elle doit être un art; elle doit guérir l’humanité; elle doit la faire +plus saine, plus forte, plus grande et plus belle; elle doit la sculpter +dans le sens du beau: + + Et dans l’informe bloc des sombres multitudes + La pensée en rêvant sculpte des nations. + +Mais avec quoi sculptera-t-elle? Qu’est-ce qui dirigera son ciseau, ses +mains? Ce qu’elle sait? Mais ce qu’elle sait, c’est le bloc informe +lui-même; elle ne sait que cela; elle n’a que cela devant elle; comment +le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce qu’il doit +devenir, la forme de la statue? D’aucune manière. La voilà impuissante. +La morale-science est impuissante; elle n’est que la réalité sue; elle +ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art est +impuissante; elle n’est qu’un désir que la réalité soit autre. La +morale-science et la morale-art peuvent rester éternellement l’une en +face de l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une sur +l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui mette dans la pensée de +la morale-art ce qu’elle veut faire du bloc, l’idée de l’amélioration +qu’elle veut poursuivre, la forme de la statue. + +Je dis pour qu’elles aient prise _l’une sur l’autre_. Car non seulement +la morale-art n’aura aucune prise sur la morale-science si un sentiment +n’intervient pas dans la morale-art; mais, même, dans ce même cas, la +morale-science n’aura aucune prise sur la morale-art. Je veux dire que +la morale-art ne s’intéressera aucunement à la morale-science, à la +réalité morale. Supposez--car cela ne s’est jamais vu--que la morale-art +soit en face de la réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre, +mais sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la réalité morale +soit autre _de telle façon ou de telle autre_. La morale-art ne +s’occupera pas le moins du monde de la réalité morale; elle la +constatera laide et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la +réalité morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou tel sentiment, +à la transformer. Le sculpteur qui n’aurait pas l’idée de faire une +Vénus, à cause de son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la +terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment que la réalité ne peut +pas lui donner, qu’elle ne peut qu’_exciter_ en elle, la morale-art +n’existerait pas du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant, +très énergique, très suggestif et très impérieux, s’interposant en +quelque sorte entre la morale-science et la morale-art, la +morale-science ne sert à rien et la morale-art n’existe pas. + +Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce peut être le sentiment +de la dignité humaine comme chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre +et de la modération comme chez les académistes, le sentiment du bonheur, +du souverain bonheur, comme chez les épicuriens, le sentiment de la +charité, de l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de _quelque +chose à respecter_ comme chez les kantistes mais il faut qu’il y en ait +un. + +Dès lors tout se tient. La science morale sert à quelque chose de plus +qu’à la satisfaction de la curiosité; elle devient utilisable; l’art +moral s’intéresse à la réalité morale et même en est furieusement avide, +car il veut savoir tout ce qu’il a à réparer et l’art moral a une œuvre +à faire, modifier la réalité morale dans le sens du sentiment qui le +possède; la morale est science, art et sentiment, c’est-à-dire tout ce +qu’il faut qu’elle soit pour qu’elle soit. + +Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, presque tout entier, +je le reconnais, n’étant qu’ébauché ou esquissé soit dans la conscience +commune, soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère que des +systématisations, à un point de vue ou à un autre, de la conscience +commune elle-même. Mon avis est donc qu’il est à faire, comme M. +Lévy-Bruhl le dit; mais il se fera sur la science des mœurs constituée +_et_ sur un sentiment qui sera venu dans le cœur de l’homme, non pas +_du_ spectacle, mais _au_ spectacle de la réalité morale, _et_ sur une +théorie nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, autrement +dit sur ce sentiment traduit en formules précises. + +Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera superposée à un +sentiment, lequel travaillera sur les données de la science des mœurs, +voilà la pyramide. + +L’art, qui est habileté, adresse, inventions de détail, a besoin d’une +théorie très nette qui le guide; c’est sa ligne; c’est son axe; la +théorie, en choses morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son +essentiel précis (_abstine, sustine_); la science n’est que le _donné_ +des faits à élaborer, la présentation des matériaux. + +Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs. Cette morale +est volontairement incomplète. Elle élimine de l’éthique un élément si +essentiel qu’il me paraît en être le cœur; elle élimine de l’éthique ce +qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire ce qui la fait vivante. + +Je lis dans le _Traité d’éducation_ de Schwartz cette remarque très +terre à terre, mais très juste à mon avis: «Pour l’homme peu éclairé, +_ce qui convient_ est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien +et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui; un sentiment confus +lui rend cette habitude sacrée, et quand il l’a une fois contractée, la +vertu consiste pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est +lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la morale qu’il ramène ses +idées de vertu à des principes immuables et qu’il rectifie peu à peu les +décisions de ce sentiment intérieur [le respect des règles établies par +autrui] et il ne laisse pas d’éprouver toujours une certaine répugnance +quand il faut en venir à une action extraordinaire et désapprouvée du +public.» + +C’est pour cela que, malgré toutes les précautions prises par M. +Lévy-Bruhl; et ne disons pas précautions, ce qui serait injurieux et une +injure bien injuste; c’est pour cela que malgré le complément, jugé par +lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par son art de la moralité, donne +à la morale science-des-mœurs, cette morale a semblé à tous, partisans +et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant elle diffère +très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance radicale de l’art moral +pour remplacer les morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art +moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la doctrine à n’être +que l’intronisation pure et simple de la science des mœurs pure et +seule. Le livre de M. Lévy-Bruhl est intitulé _la Morale ET la science +des mœurs_; et ce _et_ est bien important; tout le monde a traduit par +la _morale-science-des-mœurs_ ou par morale = science des mœurs. C’est +un contresens; mais le contresens était facile. Il était même plus +facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre. Le livre par +l’importance, je ne dis pas exagérée, mais prédominante, qu’il donne à +la science des mœurs et surtout par son impuissance à montrer l’art +moral comme capable de remplacer, même dans un avenir éloigné, les +morales théoriques, menait le lecteur à cette conclusion à accepter ou à +rejeter: il n’y a que la science des mœurs; et par conséquent la morale +réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître les mœurs, en +noter la moyenne et se conformer à cette moyenne. + +C’est _aussi peu que possible_ l’opinion de l’auteur; mais son livre mal +compris y mène et il ne pouvait guère être que mal compris. + +Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect pour la morale telle +qu’elle existe sous ses différentes formes, _et_ pleine d’aspirations à +une morale plus élevée et plus parfaite, a paru généralement une +démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de comprendre la morale +qui prête à douter qu’il soit possible de la constituer solide, vivace, +efficace et féconde. + + + + +CHAPITRE VII + +LA MORALE DE L’HONNEUR + + +Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies morales qui se +sont proposées aux hommes pour leur apprendre en quel sens ils doivent +diriger leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la dirigent. +Elles sont toutes en réaction plus ou moins vive, plus ou moins +respectueuse ou irrespectueuse contre la doctrine de Kant. Toutes elles +ont trouvé cette doctrine ou trop dure ou trop mystique. + +Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui sont le moins réacteurs, +ont voulu adoucir la rigidité de l’impératif kantien en faisant entrer +en lui ou en y ajoutant des mobiles de sensibilité. + +Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour juger de la doctrine et +par conséquent ont réduit la doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté +sa vertu indéfiniment productrice et féconde. + +Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant la morale avec _toute la +vie_, l’ont diluée et comme noyée; pour avoir trouvé que Kant l’isolait +trop, ils l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre indistincte +et insaisissable, et c’est pour eux probablement que M. Delbos a écrit: +«Il y a _un élément proprement moral_ des actions humaines qui doit être +défini pour lui-même; faute de cette définition rigoureuse, on risque +d’_élargir confusément_ et d’altérer le sens de la moralité, de prendre +pour elle ce qui n’en est que l’accompagnement plus ou moins accidentel, +la suite extérieure, de mal représenter la direction de la volonté dans +laquelle elle consiste.» + +Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant l’esprit religieux, +l’esprit mystique, l’esprit de commandement pour rien, l’esprit de +prescription absolue et sacrée; et aussi ce qui lui a semblé un +stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie ardente et fière; digne +pourtant, lui, de comprendre Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre +qu’il ne l’a pas entendu; digne de comprendre que «tu dois te surmonter» +est une formule aussi mystique que l’impératif kantien et contient au +fond le même sens qui est celui-ci: il y a un idéal où tu dois te +hausser coûte que coûte.--Et pourquoi?--Parce qu’il y a un idéal. + +Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine de la morale +science-des-mœurs ont été encore plus blessés du mysticisme kantien et, +pour avoir une morale «positive», ont cherché à la tirer des faits +eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant d’améliorer les faits et +par conséquent de donner eux aussi une règle de conduite, mais par des +idées tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des faits +eux-mêmes. + +J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la faire, aussi +impartiale aussi qu’il m’a été donné de la faire, de ces différentes +conceptions. Il me reste à dire brièvement comment j’essaye d’entendre +moi-même la position du problème moral. + +Il est incontestable, et exactement tous les philosophes modernes le +reconnaissent, même Nietzsche confusément, que, comme fait, l’impératif, +le Δεῖ, est une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous +quelque chose nous dit: «Il y a une façon d’agir qui est bonne, et tu +dois agir de cette façon-là.» + +Que, pour affaiblir l’autorité singulière de ce commandement intérieur, +on, nous dise qu’il n’est qu’une habitude que nous avons prise, qu’il +résulte de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation, qu’il +résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien dit; car il faut bien que +ce commandement ait commencé, et à supposer que tous ses ordres actuels +et tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les résultats de +l’éducation et de l’hérédité, il faut bien qu’un premier ordre n’ait été +le résultat ni de l’une ni de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce +sera quelque chose comme ce que dit Gœthe quelque part: «le premier acte +est libre; mais le second est déjà conditionné par le premier». Oui, +mais le premier est libre. De même le premier commandement du devoir est +spontané, tous les autres peuvent être la suite du premier transmis par +l’éducation et l’hérédité. Oui, mais le premier était spontané. Or, pour +que toutes les éducations et toutes les hérédités aient accepté la suite +des affaires du premier commandement, il fallait bien que l’humanité +tout entière fût faite pour être sensible à ce commandement et pour lui +obéir; et cela revient à dire que par une disposition naturelle, par +constitution naturelle, elle est toujours sous ce commandement, comme si +ce commandement se faisait entendre pour la première fois. + +Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude ajoutent beaucoup, +_labentibus annis_, à la force de ce commandement, c’est à quoi nous ne +contredirons point; mais sous cette forme ajoutée il existe +nécessairement en soi. + +Disons donc simplement que le commandement intérieur est un élément +constitutif de l’humanité. + +Maintenant quel est précisément, si nous pouvons arriver à quelque +précision en pareil sujet, le caractère de ce commandement? Est-il +catégorique, c’est-à-dire est-il le commandement qui ne donne pas de +raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne; est-il immotivé, +_im-mobile_, et, sinon paradoxal, du moins _métalogique_? Tout à fait, +je ne crois pas. Il se présente bien, à vrai dire, à très peu près, au +moins, avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il semble +_affecter_ de ne pas donner de motifs; il écarte tous les motifs et il +semble mettre son point d’honneur à n’en pas donner. Vous lui dites: + +«J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce que tu me commandes; +mon intérêt... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--Mon repos... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--Ma considération... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--L’intérêt même de mes concitoyens, de mon pays... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--Je te donne mes raisons; donne-moi les tiennes. + +--Je suis celui qui ne les donne pas; qui peut-être n’en a pas. Tu dois, +coûte que coûte. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas à demander pourquoi.» + +C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle. On dirait qu’il ne +veut pas descendre à plaider. Nous plaidons contre lui; il n’admet pas +qu’il puisse plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait nous +faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est lui qui est le juge +et qui veut rester juge; et un juge, même, qui ne veut pas donner de +considérants, les considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement +destiné à _démontrer_ qu’on a raison. + +On me dira: «Si! Le devoir donne ses raisons, il donne _sa_ raison. Il +nous dit,--n’est-ce pas vrai, n’est-ce pas très net?--il nous dit: «Fais +ceci; _si_ tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce que +tu hésites, ton remords commence.» + +--Très exact; mais ceci n’est pas une _raison_. C’est _le fait même_ du +commandement impératif. Le remords, c’est l’impératif rétroactif. Le +remords, c’est le devoir commandant en arrière et disant non plus: fais +cela; mais: tu aurais dû faire cela; et qui le dit rétroactivement, sans +donner plus de raisons et motifs que quand il le disait _actuellement_. +Et si, actuellement, au moment où vous hésitez à faire quelque chose que +le devoir commande, vous entendez le devoir vous dire: «Tu auras des +remords», ceci n’est qu’un souvenir des remords que vous avez eus +autrefois pour un ordre semblable non exécuté. Par conséquent, en +paraissant vous dire: «Tu auras des remords», le devoir ne vous donne +pas de raison. Il vous enjoint d’agir, simplement, et _c’est vous qui +vous dites_: «Je sais bien ce qui m’attend; _il_ me commandera cela +rétroactivement, comme il me le commande actuellement, et cela me sera +pénible comme un ordre qu’on ne peut pas exécuter.» + +Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison. + +Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi; et ceci même que le +devoir, selon toutes les apparences et selon toutes nos sensations +intérieures, nous commande ainsi d’ordinaire, le caractérise très +nettement et lui donne un caractère véritablement à part, de quoi il +faudra que nous nous souvenions toujours avec grand soin dans tout ce +que nous écrirons ci-dessous. + +Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir proprement dit, le +devoir d’action, le «agis de telle ou telle façon» n’est pas le seul +impératif dont nous entendions la voix. Il n’est--peut-être, +encore--enfin il n’est, selon les apparences les plus sensibles, que le +plus fort, que le plus impérieux; mais il est très certain, selon moi, +qu’il y a au moins trois impératifs dont l’homme entend le commandement +et qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement plus de raisons +l’un que l’autre; et donc ceux dont nous allons parler pas sensiblement +plus que l’impératif d’action. + +Il y a l’impératif du bien; il y a l’impératif du vrai; il y a +l’impératif du beau. + +Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif d’action et +dont nous venons de parler. + +Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très rigoureusement de +chercher le vrai et de le dire, coûte que coûte, dût-il nous en arriver +malheur. Cet impératif est très impérieux et, ce me semble, ne donne +guère plus ses raisons que l’impératif d’action. Il nous dit que le vrai +est sacré, comme l’impératif d’action nous dit que le bien est sacré. +D’où vient que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle: «Si j’avais la +main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement fermée»? D’où +vient qu’un certain discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète +et du romancier? D’où vient que Platon veut exiler les poètes de la +République? D’où vient l’horreur de Kant pour le mensonge? D’où vient +l’animadversion au moins de la société pour le mensonge sans lequel +pourtant--et elle le sait--elle ne pourrait pas vivre? Tout cela vient +d’un commandement, très abstrait: Il faut être vrai; il faut chercher le +vrai; il faut dire le vrai. + +--Oh! cependant! Il y a _des raisons_ pour dire le vrai; il y a cette +raison que l’association des hommes, sinon la société mondaine, a besoin +de vérité, d’exactitude, en politique, en administration, en commerce, +en sciences, en sciences appliquées, en statistique, en histoire, en +géographie, en une foule de choses, sans quoi elle serait à chaque +instant en grand danger, en plus de dangers qu’elle n’y est +naturellement et par la seule force des choses. + +--Oui, oui; mais la vérité philosophique, à quoi sert-elle? La vérité +qui détruit un préjugé salutaire, la vérité qui détruit une religion +salutaire, à quoi sert-elle? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent +qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là même, non pas +Fontenelle, mais un autre et plus d’un autre, a conscience du devoir de +chercher la vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à détruire, +à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter d’avoir obéi à la +nécessité intellectuelle qui l’avait forcé à détruire ce qu’il +regrettait d’avoir détruit. Il y a là une impulsion invincible. «Et +pourtant elle tourne.» Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque la +terre tourne, dire qu’elle tourne. + +On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif du vrai à +l’impératif du bien, l’impératif intellectuel à l’impératif moral. Quand +nous nous croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas, se +demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne pas nous tromper, devoir +envers nous-mêmes, et de ne pas tromper les autres, devoir altruiste? +«D’où la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle], cette +conviction qui lui sert de base que la vérité est plus importante que +toute autre chose et aussi plus importante que toute autre conviction? +Cette conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité, la vérité +et aussi la non-vérité affirmant toutes deux sans cesse leur utilité. +Donc la foi en la science, cette foi qui est incontestable, ne peut +avoir tiré son origine d’un pareil calcul d’utilité; _au contraire_, +elle s’est formée malgré la démonstration constante de l’inutilité et du +danger qui réside dans la volonté de vérité et dans la vérité à tout +prix. Et, à tout prix, hélas, nous savons trop bien ce que cela veut +dire lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel une croyance +après l’autre. Par conséquent, volonté de vérité signifie: «Je ne veux +pas tromper ni moi ni autre, _et nous voici sur le terrain de la +morale_.» + +Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en puisse dire +ci-dessous, retiendra toujours quelque chose de vrai; mais cependant je +ne crois pas que nous soyons précisément sur le terrain de la morale. Si +nous étions sur le terrain de la morale, il y aurait simplement un +conflit de devoirs moraux, un conflit entre le devoir de ne pas tromper, +ni soi ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et de ne pas +leur nuire; et le second de ces devoirs étant incomparablement supérieur +au premier, ce serait au premier, comme auprès d’un malade à qui l’on +ment, que l’on obéirait. + +Objectera-t-on que _quelque chose nous dit_ que la vérité, tout compte +fait, en définitive, plus tard, sinon aujourd’hui, est salutaire? Quelle +pure hypothèse! Quelle vanité! C’est Nietzsche encore qui le dit: +«Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il pourrait y avoir +apparence, et il y a apparence, que la vie est disposée en vue de +l’apparence, en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de +l’éblouissement, de l’aveuglement.»--Donc rien, en vérité, ne persuade +au savant, au philosophe, que le vrai soit salutaire; donc, en croyant +qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain de la morale, +et l’impulsion qui le précipite à connaître la vérité n’est pas une +impulsion morale. + +C’est... Quoi donc? C’est une impulsion. C’est une impulsion _sui +generis_, c’est une impulsion du même genre que celle du bien; +Nietzsche, quoique confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une +«croyance métaphysique»; c’est une foi. «Sommes-nous donc, nous aussi, +encore pieux?» + +Certes! Vous êtes pieux envers la vérité, vous êtes les croyants de la +vérité; vous en êtes même quelquefois les fanatiques. Il y a tout +simplement un impératif du vrai. + +Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il est formel, il est +rigoureux, il est inflexible, il est superbe. Il a horreur de l’intérêt +personnel; il a horreur des plaisirs bas; il a horreur des transactions +et des compromissions; il fait des prêtres laïques, des saints, des +héros, des martyrs. Il est absolument un devoir. + +Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le reconnaître, que +l’impératif du bien. Qui que l’on soit, ou à bien peu près, on a moins +de remords--et le remords c’est le critérium--pour avoir mis quelque +négligence à chercher la vérité que l’on n’en a pour avoir manqué de +parole ou pour n’avoir pas secouru un malheureux qu’on pouvait secourir. +L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il n’obéit à rien; mais +il est en second rang. Il semble n’intimer que des ordres qui, déjà, ont +un peu l’apparence de conseils; il ne dit pas tout à fait: «il faut», il +dit plutôt: «il est beau de...» ou mieux, c’est entre ces deux formules +que se place son commandement; c’est intermédiaire. Il est une impulsion +forte, non une impulsion absolument contraignante. Il donne l’anxiété, +non pas l’angoisse: il fait plier, il n’écrase pas. + +D’autre part, il n’est pas universel. Oh! je confesse qu’il l’est +presque! Il n’y a guère d’homme qui ne sente confusément que la vérité +est un devoir, qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et +quand on les sait les dire aux autres; mais c’est confus et c’est faible +comme impulsion chez la plupart des hommes. + +En prenant les choses à l’inverse, on comprendra mieux. La délectation +de faire le mal et la délectation d’être dans le faux sont toutes les +deux _mala gaudia mentis_; mais la délectation de faire le mal est assez +rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est pas vrai qu’il n’y a rien +de si commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire; il y a +infiniment de faibles, il y a, relativement, peu de _méchants_; le +plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne de l’humanité.--Le +plaisir d’être dans le faux, de mentir, de dissimuler même sans intérêt +est plus répandu, il est léger, frivole, presque gracieux; il ne +_retourne_ pas l’âme tout entière, il lui donne seulement un faux pli, +qui l’amuse, qui l’amuse sottement, malignement, mais qui ne la +_pervertit_ pas absolument; il n’est pas une contorsion diabolique et +voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif du vrai +n’exerce fortement son action que sur un petit nombre d’hommes, très +élevés, à la vérité, supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité. + +Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus; qui sentent ou croient +sentir la vocation de la vérité, de la science; qui sentent ou croient +sentir qu’il y va de la vérité s’ils donnent leur démission de +chercheurs. + +Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle plus d’orgueil que +l’obéissance à l’impératif du bien, beaucoup plus, encore que les +risques ne soient, en général, que les mêmes. On croit même quelquefois +que c’est justement de cet orgueil que l’impératif du vrai prend sa +source. C’est une erreur de généalogie; car il y a des chercheurs du +vrai qui sont très modestes; mais enfin, assez souvent, l’orgueil est +tellement le fils démesuré de l’impératif du vrai qu’il paraît en être +le père;--mettons qu’ils soient consubstantiels. + +Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance à l’impératif +du vrai, elles sont aussi vives, mais moins tendres, que celles de +l’obéissance à l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand +découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que le grand +bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son pays. Tous deux sentent et avec +une parfaite plénitude de conviction qu’ils ont bien fait leur métier +d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de l’humanité; mais le +bienfaiteur ou le sauveur a, de plus, ce sentiment que des êtres vivent +parce qu’il a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et, +l’unissant comme par des liens de chair à un certain nombre de ses +semblables, l’inonde d’une joie presque physique qu’il ne me paraît pas +possible que l’inventeur ressente, du moins au même degré. + +En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et moins universellement +répandu que l’impératif du bien mais il a presque tous les mêmes +caractères et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre, il ne +donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les donner. + + * * * * * + +L’impératif du beau est encore assez fort et assez répandu. Il a deux +formes: impulsion à s’abstenir de faire du laid; impulsion à créer de la +beauté. + +Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du laid, il est aussi +répandu, ce me semble, que l’impératif du vrai, peut-être plus. Presque +tous les hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se rendre hideux, +même quand ils se rendent tels; mais en ce cas c’est qu’ils se trompent. +La plupart des hommes et femmes sentent le devoir de ne pas mettre du +désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour d’eux, dans leur maison, +dans les rues de leur ville, dans les endroits par où ils passent. Le +désordre n’est signe que de paresse; l’amour du désordre est signe de +folie; il est la projection au dehors du désordre des idées. L’amour du +désordre est une «mauvaise joie de l’âme» qui indique la méchanceté en +général, mais tout particulièrement la méchanceté antisociale, d’où l’on +a induit, non sans raison, que l’amour du beau ne laisse pas d’être une +vertu sociale ou du moins de ressortir à la sociabilité. + +Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif aussi net, aussi +pur, que l’impératif du vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles +sensibles pour ne pas faire de la laideur: désir de plaire à son +entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être mis au poste... +Cependant ce désir semble bien avoir aussi quelque chose de spontané. Le +désordre, la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire un +besoin intérieur de rectitude et de symétrie, une disposition intérieure +à la symétrie et à la rectitude. L’enfant souvent fait du désordre, par +besoin d’activité et naissante volonté de puissance; mais que souvent +aussi il range méthodiquement, et non sans grâce de correction, ses +jouets, les petits objets à son usage, _ce qui lui appartient_! Il y a +là le besoin de ne pas faire de la laideur et même un peu celui de créer +du beau ou du joli. + +Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif du beau est +beaucoup moins répandu; car je n’y range pas la coquetterie du sauvage +se parant de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés s’ornant de +savantes cravates; il n’y a guère là que le désir de plaire, et l’on +voit que chez les vieillards peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout. +Mais la vraie impulsion artistique, ciseler des figures sur des cornes +d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe depuis les temps les +plus reculés chez un certain nombre d’hommes; et il devient la passion +artistique chez un certain nombre d’hommes au temps de civilisation. + +Toujours chez un certain nombre d’hommes et non pas très grand. Le +besoin de créer du beau ne travaille jamais qu’une minorité. A +l’impératif du beau sous cette forme la majorité est insensible. Elle +favorise ceux qui y sont sensibles; mais elle ne se sent pas appelée à +faire comme eux. + +Remarquez cependant que cette faveur même où elle les tient est une +marque qu’elle sent que l’humanité est appelée à faire de la beauté, +tout entière réellement, non, mais tout entière dans la personne de ceux +qui en sont capables et qu’on _devra_ honorer à cause de cela. «Je ne +fais pas de beau, n’ayant pas de talent... Si! J’en fais, je contribue à +ce que le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant, +couronnant ceux qui le réalisent.» Il y a là un quasi-impératif assez +net. + +Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du beau sont +extraordinaires. Inutile de s’étendre sur les plaisirs de l’artiste et +sur son orgueil, analogues à ceux du savant. Mais ces satisfactions, il +faut le dire comme quand il s’agissait du savant et le dire encore plus, +ne sont pas marques d’un impératif très net et très pur. Le grand +artiste est tellement glorifié, encensé, divinisé, qu’il lui serait bien +difficile de dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou s’il +l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai qu’il y a l’artiste +qui n’a pas réussi et qui est heureux devant son œuvre et évidemment de +son œuvre seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour de +l’opinion publique, et quand même, ce qui du reste n’est jamais vrai, il +ne l’espérerait que pour le temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire +par prélibation, ce qui ne laisse pas d’être une jouissance réelle. + +Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à l’impératif du beau +sont donc, moins que celles qui viennent de l’obéissance à l’impératif +du vrai, beaucoup moins que celles qui viennent de l’obéissance à +l’impératif du bien, _preuves_ qu’il y a réellement un impératif. Elles +sont toujours de nature mixte, étant toujours d’origine double. + +Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement quelque chose +de beau ou qu’il trouve tel, la joie de l’artiste à se satisfaire +lui-même, indépendamment du succès, à ce point que le succès d’une œuvre +de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite; à ce point que même le succès +d’une œuvre de lui, jugée par lui bonne, _l’inquiète_ en jetant quelque +doute dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre; tout cela +indique d’une façon, selon moi, très suffisante l’existence d’un +impératif. + +La différence de l’importance du succès aux yeux de l’artiste et aux +yeux de l’homme d’affaires est très significative en effet. Personne ne +méprise le succès; mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste ne +s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires, si l’affaire a réussi il est +pleinement satisfait; pour l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du +public il n’est pas mécontent; mais il n’est pleinement heureux que si +elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de dire qu’il y a des +hommes d’affaires aussi qui ne sont pleinement satisfaits que si +l’affaire, outre qu’elle a réussi, leur apparaît comme ayant été menée +savamment et qu’il y a des artistes qui sont pleinement satisfaits quand +ils ont gagné de l’argent; et cela tient à ce qu’il y a des hommes +d’affaires qui sont des artistes et des artistes qui ne sont que des +hommes d’affaires; mais il est évident que le fond de ma remarque +subsiste. + +Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à la vocation artistique +prouvent donc un peu qu’il y a un impératif du beau. + +Les remords qui viennent de la désobéissance à l’impératif du beau ne +sont pas affreux; mais ils ne laissent pas d’être à considérer encore. +L’artiste qui a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie, +qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à l’art industriel, a des +remords assez vifs, quelquefois violents. Et remarquez qu’il n’y entre +pas, ou très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas rendu, ce +qui ressortirait à l’impératif du bien. Non, la beauté qui est en lui +voulait sortir et à cause de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà +surtout, voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui l’afflige. +N’est-ce pas là une marque de l’existence d’un impératif? «Je suis né +pour faire le bien, dit le bienfaiteur; le bien veut être par moi.--Je +suis né pour chercher le vrai, dit le savant; le vrai veut éclater par +ceux qui peuvent le démêler, et je suis de ceux-là.--Je suis né pour +faire du beau, dit l’artiste; le beau veut être réalisé par moi et +souffre en moi quand je ne le réalise pas.» + +Oui; il y a un impératif du beau, moins impérieux que les deux autres, +mais qu’il me semble difficile de nier. + +Hiérarchie des impératifs: le bien, le vrai, le beau, tous trois ayant +comme un noyau, disons mieux, comme une âme «catégorique», absolue, +métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses raisons; les deux +derniers, au moins, ayant un mélange de persuasions motivées, une +périphérie de mobiles, une «peau d’intentionnel», comme dit Nietzsche, +et commandant, partie parce qu’ils commandent, partie parce qu’ils ont +des raisons de commander et les donnent. + +Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord, souvent sont en +lutte ou au moins en discordance. + +Quelquefois dans un même homme et celui-ci est très grand, et il +s’appelle Platon, Newton, Pascal, Bossuet, Montesquieu, Gœthe, +Lamartine, les désirs de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du +beau sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours présents; +l’activité, ardente ou paisible; plus souvent paisible, car la paix de +l’âme vient de l’équilibre des parties de l’âme; est triple. Ces hommes +ne sont pas heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature, quand, +dans le même temps, ils ne sont pas utiles à leurs semblables, +chercheurs de vérités et créateurs de valeurs artistiques. + +Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les unes aux autres. Pour +faire du bien, et convaincus, ce qui est peut-être vrai, que les vérités +sont toujours bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent le +vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent le revêtir pour +qu’il fasse le plus d’impression possible sur les âmes. Ils ne sont pas +fâchés d’être sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils +espèrent de la connaissance quelque bien pour l’humanité; et ils ne sont +pas fâchés d’avoir du génie littéraire pour que la connaissance passe +plus facilement et plus séductrice d’eux aux autres. + +Selon que telle ou telle des trois vocations domine en eux, ils lui +sacrifient davantage, et par exemple celui-ci sera plus chercheur, +celui-ci plus artiste et celui-ci plus apôtre; mais toujours ils auront +présentes à l’esprit leurs trois vocations, et leur désir secret, cela +se voit chez tous, serait qu’elles fussent égales et que leurs actions +diverses fissent faisceau. + +On peut mesurer les hommes à cet étiage, au nombre des impératifs qu’ils +ont connus et auxquels ils ont obéi. Un Schopenhauer, un Nietzsche, +admirables et vénérables, sont déjà au second rang, parce qu’ils n’ont +guère songé qu’à être des héros de la connaissance et de merveilleux +artistes, et que le sort de leurs semblables, sans leur être +indifférent, ne les préoccupait pas outre mesure. + +Souvent les trois impératifs sont en désaccord, se gênent mutuellement +et se plaignent d’être gênés les uns par les autres. L’impératif du +bien, reconnaissons-le, se défie un peu, d’ordinaire, de l’impératif du +vrai. Une vérité relative et provisoire existe, qu’il juge suffisante +pour le bonheur des hommes. Ceux-là, toujours à la recherche et au +pourchas, qui poursuivent la vérité après l’avoir trouvée, lui +paraissent dangereux pour le repos des esprits et pour la sécurité des +âmes et il les respecte avec quelque appréhension et avec une sourde +hostilité. «Sans doute, les vérités... me disait un très honnête homme; +je suis un bon citoyen, j’ai un peu peur des vérités.» Il ne savait pas +qu’il disait, à sa manière, exactement comme Nietzsche: «La vérité, +cette forme la moins _efficace_ de la connaissance.» + +Du côté de l’impératif du beau, l’impératif du bien n’a guère moins de +timidités; il en a peut-être plus. Il sait que l’artiste, dominé par +l’amour du beau, n’a pas de raisons suffisantes pour désirer +passionnément le règne du bien, qu’il y a un beau, c’est-à-dire un +pathétique et un tragique, dans le désordre moral, dont l’artiste fait +son profit; qu’il y a un beau, c’est-à-dire un comique et un burlesque, +dans le désordre moral, dont l’artiste fait son profit également; que +l’artiste, par conséquent, a un intérêt qui n’est pas douteux à ce que +le désordre moral, sinon règne, du moins continue d’être assez fréquent +pour qu’il le trouve aisément et s’étale assez pour qu’il s’en inspire; +que «l’homme curieux de spectacles s’en est fait un de la peinture de +ses erreurs» et que c’est précisément l’artiste qui organise ce +spectacle-là; que l’artiste, même très honnête homme et même moraliste, +comme un La Bruyère, à la fois déteste les folies des hommes et +probablement serait assez fâchés que, disparaissant, elles emportassent +avec elles toute la meilleure matière de son art. + +Ainsi l’homme dominé par l’impératif du bien n’est pas très éloigné de +souhaiter vaguement qu’il n’y ait pas de philosophes et qu’il n’y ait +pas d’artistes. Voyez Marc-Aurèle. La préoccupation artistique est aussi +absolument absente de son ouvrage que si l’art ici-bas n’existait pas; +et pour ce qui est de la vérité philosophique, il la juge trouvée, +acquise, définitive, susceptible tout au plus de nouvelles formules, +définitions et ornements utiles; mais il ne songe pas qu’on puisse +encore la chercher, et la conscience pure et étroite de ce sage sur le +trône, rêvé par Platon, montre, par les chrétiens égorgés, qu’en un +autre temps il aurait tendu la ciguë à Socrate. + +L’impératif du vrai, pour les raisons que nous venons de voir et qui +nous dispenseront d’être long, se défie réciproquement de l’impératif du +bien. Il sent toujours en celui-ci une sourde résistance et une +résistance de souverain à sujet, de quelqu’un qui a la prétention d’être +maître à quelqu’un qui en se manifestant est un révolté.--Et l’impératif +du vrai de son côté a aussi la prétention d’être un maître et même +d’être tout: le vrai, c’est ce qui est; ce qui n’est pas vrai n’est pas; +donc le bien est dans le vrai ou n’est qu’une apparence trompeuse, +qu’une ombre séductrice, qu’un néant habillé. Au fond, c’est là sa +conviction absolue. + +Dans la pratique, dans le cours des choses, ce n’est pas tout à fait +cela. Le vrai reconnaît qu’il peut être dangereux, soit brusquement +révélé et quand sa révélation n’a pas été assez préparée, soit même +peut-être en soi; et c’est pour cela même et parce qu’on affirme surtout +quand on doute--puisque c’est alors que l’on comprend à quel point les +autres peuvent douter--c’est pour cela qu’il tente de persuader au bien +que le vrai finit toujours par tourner au profit du bien, qu’il n’est +pas possible que ce qui est vrai ne soit pas bon au moins en puissance +et par conséquent dans un certain avenir. Par cette attitude le vrai se +subordonne diplomatiquement au bien et lui fait sa cour. C’est son +attitude la plus fréquente. + +Enfin quelquefois, assez souvent, le vrai relève la tête et dit quelque +chose comme ceci: «Je n’en sais rien; mais ce m’est égal. Je ne sais pas +si le vrai contient le bien; je ne sais pas si la substance du bien +n’est rien devant moi; je ne sais pas si je puis, ou tout de suite ou +dans la suite de l’évolution humaine, contribuer au bien; je sais que +j’ai mon droit, supérieur ou inférieur à un autre il n’importe, mais mon +droit, intangible, et je sais qu’aucune considération ne doit porter +l’homme à me sacrifier. Le vrai est ce qu’il peut; conséquences bonnes +ou mauvaises de lui ne le regardent pas et l’on s’en arrangera comme on +pourra. Il est; il veut paraître et le devoir de l’homme est de le +trouver et de le manifester.» C’est quand il tient ce langage en coupant +les rapports qui existent ou peuvent exister entre lui et les autres +attractions qui s’exercent sur l’homme, que le vrai se déclare le plus +nettement comme impératif. + +L’impératif du beau se défie de l’impératif du bien par les raisons pour +lesquelles nous avons vu que l’impératif du bien se défie de l’impératif +du beau, ce qui nous permet encore d’abréger. Il sent que le bien n’a +guère à compter sur le beau pour faire le bien et il sent que le bien a +parfaitement raison, en général, de penser ainsi. Une chose surtout +refroidit singulièrement le beau à l’égard du bien, c’est la parfaite +impuissance qu’aurait sa bonne volonté à l’endroit du bien, si elle +existait. Quand l’artiste est dirigé par une pensée morale, il est sûr +d’échouer comme artiste. La préoccupation qu’il a de prouver refroidit +son imagination. Celle-ci ne s’échauffe que dans la volonté conforme à +sa nature, à savoir dans la volonté de réaliser du beau. L’œuvre d’art +conçue _dans le dessein_ de mettre une vérité morale en lumière a +toujours quelque chose de tendu et aussi quelque chose de terne. Elle ne +plaît qu’à M. Tolstoï. Elle plaît aussi--à l’autre extrémité--aux très +simples, qui n’ont aucune idée de beauté et qui, dans un livre, ne +cherchent qu’un sujet d’édification. A l’immense majorité des lecteurs, +spectateurs, regardeurs ou auditeurs, elle ne plaît pas. La raison en +est, je crois, qu’elle est hybride et que par conséquent elle manque +d’unité. Elle n’est ni assez complètement œuvre d’art pour que nos +facultés esthétiques s’y appliquent, ni assez entièrement leçon pour que +nos facultés et notre bonne volonté de catéchumènes y adhèrent. De +l’œuvre d’art nous voulons que la vérité morale, s’il y a lieu, se +dégage d’elle-même, sans que l’auteur à cela mette la main; nous voulons +surtout la dégager nous-mêmes, et à cet égard nous sommes comme Louis +XIV un peu trop directement visé par un prédicateur et disant: «J’aime à +prendre ma leçon au pied de la chaire; je n’aime pas qu’on me la fasse.» +L’artiste sait très bien tout cela et dit: «Dévouez-vous donc au bien! +Quand un artiste fait une bonne action, c’est une mauvaise œuvre.» +L’artiste a quelque raison de ne pas se laisser séduire à l’impératif +catégorique du bien. + +Du côté de l’impératif du vrai l’artiste est très sensiblement +embarrassé. Il ne doute point que le vrai ne soit sa matière première; +que, s’il est dessinateur, peintre, sculpteur, le _réel_ ne soit le fond +même sur lequel il travaille et d’où il y a péril pour lui à s’écarter; +que, s’il est poète, novelliste, romancier, la vérité des caractères et +des mœurs ne soit de même son «modèle»; mais aussi il sait que tout cela +n’est rien sans goût qui choisit et sans imagination qui repense, refait +et complète. Il sait que le vrai joue d’aussi mauvais tours à l’artiste +que le bien; qu’il le refroidit, lui aussi, l’alourdit et le vulgarise; +qu’à s’en faire l’esclave on perd la moitié de son âme d’artiste; que +l’amour du vrai est la probité de l’art; mais que l’imagination en est +la magnificence; et qu’aussi l’imagination a sa probité, est une +probité; car l’artiste doit au public et se doit à lui-même d’exprimer, +non seulement ce qu’il a vu, mais la manière dont il a vu, la +déformation même, ou malheureuse ou heureuse, que la vérité a subie en +traversant un tempérament. + +Sachant tout cela, l’artiste voit dans le vrai son ami et son ennemi +indissolublement unis et mêlés, son ami très dangereux s’il prend tant +d’empire qu’il s’installe, qu’il s’impose, qu’il ne vous quitte pas et +qu’on n’oserait le quitter d’un pas; son ennemi utile, mais gênant, en +ce qu’il vous surveille jalousement et vous arrête dans vos élans et est +toujours prêt à pousser les hauts cris et les pousse sitôt que vous +faites mine de prendre ou de ressaisir votre indépendance. + +Et ainsi, perplexe et irrité de sa perplexité, l’artiste répète le +célèbre «vers corrigé»: + + Rien n’est beau que le vrai; mais il n’est pas aimable. + +Et même il se demande si le vrai est beau, ce qui n’est pas certain, le +vrai pouvant bien n’être beau que senti par quelqu’un et par conséquent +déjà déformé, et il se dit peut-être: + + Rien n’est _sûr_ que le vrai; le beau commence au faux, + +ou, au moins, à ce qui n’est plus vrai qu’à demi. + +On conçoit qu’avec un pareil ami les relations ne peuvent être que +mêlées de cordialité et de prudence. «Que le beau soit toujours camarade +du vrai», il est indéniable; mais il l’est aussi que «le divorce entre +eux n’est pas nouveau» et qu’il est toujours imminent. + +Tels sont, selon moi, en lignes générales, les rapports des trois +impératifs entre eux. Ils peuvent être très bons; ils peuvent être +tendus. Ils font voir la complexité de l’âme humaine et que ses +meilleurs instincts, si bons qu’ils sont des vocations quasi +universelles, _les vocations de l’homme_; si bons qu’ils commandent, ce +qui veut dire qu’ils sont des formes profondes de la personnalité +elle-même qui veut s’affirmer et de la vie qui veut être; si conformes à +notre nature et tellement notre nature elle-même qu’ils suscitent des +remords quand ils ne sont pas obéis, ce qui signifie qu’en les +contrariant c’est notre nature même que nous refoulons et meurtrissons; +entrent pourtant en contradiction les uns avec les autres, se gênent et +se heurtent, cherchent à s’accorder, y réussissent quelquefois et y +échouent le plus souvent; cherchent à se prêter de la force les uns aux +autres et à emprunter de la force les uns aux autres; n’y réussissent +qu’à demi; sont évidemment appelés à former un concert et ne font +souvent qu’une cacophonie; sont obligés enfin, d’ordinaire, à se +sacrifier les uns aux autres, le plus fort, dans telle complexion +d’homme, réduisant les deux autres à l’abdication, à la langueur ou au +silence;--exception faite pour les âmes d’où il serait difficile de dire +lequel est le plus absent et qui par conséquent se maintiennent dans une +honorable sérénité. + + * * * * * + +Or après cette digression sur les trois impératifs, sorte de +reconnaissance que l’on verra peut-être qui n’est pas inutile, le plus +impérieux des impératifs et le plus pur, celui qui semble bien, seul, ne +pas donner de raison du tout, être éminemment métalogique, est-il +absolument pur en effet, est-il absolument immotivé, _im-mobile_, +non-intentionnel, ou mêle-t-il lui-même quelque persuasion à son +absolutisme? + +Je crois que l’impératif du bien se présente comme absolu, très +nettement, indiscutablement--_et devient persuasif dès qu’on l’analyse_. + +Il dit: «Il faut» et c’est tout,--comme du reste les deux autres; c’est +l’impulsion; mais plus énergiquement et comme avec une étreinte plus +rude que les deux autres--et puis quand on l’analyse, quand on l’ouvre, +quand on regarde ce qu’il contient, quand on l’interroge, il donne une +raison. + +_Seulement il n’en donne qu’une._ + +Les deux autres impératifs d’abord commandent, tout comme l’impératif du +bien, puis, quand on les interroge, donnent _plusieurs_ raisons, ou, si +vous préférez, ont plusieurs raisons à donner. Le vrai donne pour ses +motifs l’utilité sociale, le progrès, le plaisir aussi, la jouissance de +la conquête, la jouissance de la supériorité sur les autres, la +satisfaction de la volonté de puissance, etc., enfin beaucoup de +raisons. + +L’impératif du beau donne pour mobiles l’utilité sociale, la +glorification de la patrie, le plaisir aussi, la jouissance de la +supériorité sur les autres, la jouissance de la création, de la +paternité intellectuelle, de l’élargissement et de l’épanouissement de +la personnalité, etc., enfin beaucoup de raisons. + +De plus, les deux impératifs du vrai et du beau ont une tendance que +nous avons notée--ce n’est qu’une tendance et contrariée, mais c’est une +tendance très nette--_à se réclamer chacun des deux autres pour se +justifier_. L’Impératif du vrai se plaît à dire, quoiqu’il n’en sache +rien, qu’il est probable que la vérité sert toujours au bien, que la +vérité se réalise toujours en un bienfait pour l’humanité. Au fond, +malgré les grands airs d’indépendance qu’il prend quelquefois, malgré +ses bravades, c’est à quoi il tient le plus, ou l’une des choses +auxquelles il tient davantage. Il craint infiniment la condamnation du +pragmatisme, le mot décisionnaire du pragmatisme: Une vérité qui ne fait +pas de bien n’a pas le droit d’être vraie. Aussi le vrai conjure-t-il le +bien de lui faire crédit: «Si la vérité n’est pas bonne aujourd’hui, +soyez certain qu’elle le sera un jour. Il n’est que d’attendre.» En +résumé, le vrai se réclame du bien comme de sa cause finale, les jours +où il n’est pas trop arrogant. + +Il se réclame aussi du beau. La vérité est belle; quand elle éclate, +elle frappe les yeux, les esprits, les âmes, d’un éclat soudain qui est +essentiellement esthétique. Il y a une beauté du vrai qui peut dispenser +de la beauté proprement dite. Montesquieu disait que le sens du vrai est +le plus exquis de tous les sens. M. Henri Poincaré a une page admirable +sur la beauté souveraine des vérités mathématiques. La beauté du vrai +est la beauté par excellence, toute pure, toute dégagée des réalités +contingentes. Elle met l’esprit en pleine atmosphère lumineuse. Elle le +délivre de ces demi-affirmations qui sont des demi-erreurs et de ces +imperfections intellectuelles qui, étant des imperfections, sont des +laideurs. + +De même l’impératif du beau se réclame de l’impératif du bien et de +l’impératif du vrai. Il se vante d’être «la splendeur du vrai», formule +qu’il a inventée et que, pour l’autoriser, il a attribuée à Platon. Il +se flatte d’être le vrai ramené à ses lignes générales et délivré de +l’accidentel et d’être par conséquent plus vrai que le vrai lui-même; et +d’autre part il se réclame du bien sur cette idée, assez raisonnable, +que, s’il est vrai qu’il n’a d’autre office que de donner des plaisirs, +il donne du moins des plaisirs désintéressés, les plus désintéressés de +tous les plaisirs, et qu’ainsi il apprend aux hommes le +désintéressement, lequel est l’essence même du bien. + +Ainsi l’impératif du vrai et l’impératif du beau ne laissent pas, en +quelque sorte, de sentir le besoin d’être soutenus par le concours des +autres vocations humaines et de donner, outre leurs commandements, des +raisons tirées des autres vocations elles-mêmes par lesquelles l’homme +se sent entraîné. + +L’impératif du bien, seul, ce me semble, ne se réclame que de lui et +paraît avoir pour devise: «Moi seul et c’est assez.» Il ne se donne pas +comme vrai. Je veux dire ce n’est pas à la vérité qu’il fait appel. Il +ne fait appel qu’à lui-même. Il dit: «Tu dois» et non pas: «Interroge ta +raison, ton sens du vrai, pour savoir si ce n’est pas cela qui est à +faire.» Ses chemins sont plus courts et pour ainsi parler il n’a pas de +chemins: il ne passe pas par quelque chose pour arriver à sa décision. +Il est directement et immédiatement décisionnaire. Il ne se donne pas +comme vrai; il se donne comme obligatoire. Il ne fait pas entendre que +son contraire est l’erreur; il fait entendre que son contraire est la +ruine, la mort de l’âme. Il ne menace pas d’un obscurcissement; il +menace d’un anéantissement, d’une sorte de perdition: «Je ne te dis pas +que tu te trompes; je te dis que tu es perdu.» + +Il ne se réclame pas, non plus, de l’idée du beau, ou il ne fait pas +appel, comme à un auxiliaire, à l’idée du beau. Plutôt même il s’en +défierait. Toute l’argumentation de Nietzsche, contre la morale, quand +il est ou se croit immoraliste, revient à cette accusation, à ce grief +qu’elle est laide et enlaidissante, qu’elle persuade à l’homme de +chercher peut-être les actions droites, mais non pas les actions fortes +et partant belles, qu’elle déprime l’homme et peut-être le rectifie, +mais le rétrécit, qu’au moins de tout ce qui porte le caractère du beau, +expansion, audace, magnificence, énergie déployée, elle le détourne. Il +reste de ce réquisitoire du moins ceci que le bien _ne tient pas_ à ce +que l’homme soit un modèle pour artiste et un héros de poème épique; +qu’il n’a pas du côté des ateliers de sculpteurs et des cabinets de +poètes un regard de désir ou d’espérance, qu’il ne pousse pas l’homme à +être un candidat à la beauté. Aucunement. Il ne le pousse qu’à être +satisfait de lui-même, fier de lui-même, peut-être et tout au plus; +orgueilleux de lui-même, jamais. Toute ambition de beauté, même celle +qui paraîtrait la plus naturelle et légitime, lui paraîtrait un +cabotinage. Au fond, l’instinct moral ne _connaît_ ni vérité ni beauté. +Il ne connaît que le bien lui-même. Il ne connaît que la parfaite +concordance entre la conception de l’acte bon et l’acte bon. + +Donc l’impératif du bien a cela de bien particulier qu’il n’emprunte +rien, ne songe à emprunter rien aux deux autres impératifs; et ceci de +bien particulier encore, que, tandis que les deux autres impératifs, +quand on les interroge, à leur commandement ajoutent quelques raisons, +lui, à son commandement quand on l’analyse et quand on l’interroge, n’en +n’ajoute qu’une. + + * * * * * + +Mais laquelle donc?--_Il ajoute la considération de l’honneur._ Il +commande et il s’en tient là, d’ordinaire. C’est en quoi il consiste, ou +c’est son caractère plus proprement distinctif. Mais quand on lui +adresse un pourquoi? ou simplement quand on le considère, quand on +_réfléchit_ sur lui, quand on _se retourne_ vers lui, il ajoute ceci ou +plutôt il se traduit par ceci; mais s’expliquer c’est encore donner une +raison; il ajoute donc ceci: «Fais cela, _ou_ tu seras infâme.» Ceci +c’est le devoir qui a fait parler l’honneur. + +Je dis que c’est la seule raison qu’il ajoute, la seule absolument et +qu’il a une répugnance invincible et absolue à aller plus loin. Car +enfin les autres impératifs, encore qu’ils commandent, ne répugnent +point du tout, nous l’avons vu, à s’adjoindre des motifs divers de +persuasion, et multiples. L’impératif du bien les proscrit tous, sauf le +sien, unique, par une fin de non-recevoir qui s’applique à tous. Il dit: +«Si tu as un motif, tu n’as plus de mérite», et voilà bien tous les +motifs proscrits, toutes les intentions éliminées. «Si tu es fier de +faire le bien, tu fais le bien pour en être fier; et ton mérite +disparaît, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir +à être honoré pour avoir fait le bien, tu fais le bien pour être honoré +de l’avoir fait; et ton mérite s’écroule, et ce n’est pas le bien que tu +as fait. Si tu fais le bien par sympathie, par sensibilité, tu fais le +bien pour éprouver une émotion; et ton mérite s’évanouit, et ce n’est +pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir, simplement dans le +fait même de faire le bien, ton mérite est douteux et ce n’est peut-être +pas le bien que tu as fait.» + +Du moment que le devoir dit cela, et nous entendons bien qu’il le dit, +non seulement il répugne à toute raison à donner, sauf à la sienne, mais +il les exclut radicalement par une sorte de question préalable. Mais +quand on l’interroge, à mon avis, il donne bien la sienne, l’honneur; il +dit bien: «Ne fais pas cela à ton aise; tu seras infâme.» Il dit bien: + + L’honneur parle; il suffit; ce sont là mes oracles. + +Cela, il me paraît incontestable qu’il le dit. + +--Mais c’est comme s’il ne disait rien! C’est comme si, simplement, il +s’affirmait. C’est comme si, après s’être affirmé une première fois, +dans le commandement, il s’affirmait une seconde fois. Honneur, devoir, +c’est même chose. Qu’il dise «Le devoir est de...» ou «L’honneur est +à...», c’est même chose. Il se traduit, il s’explique, moins que cela, +il se _nomme_, et il n’ajoute aucune raison, aucun motif à son imperium; +il continue à être métalogique; il n’est que lui-même sous un autre nom. +Revenez tout simplement au kantisme pur et dites que l’impératif moral +n’est point persuasif du tout et qu’il est catégorique, et réintégrez la +foi morale. + +--J’ai déjà dit, par provision, que si se traduire n’est pas donner une +raison, s’expliquer est déjà en donner une. Il y a une différence entre +le simple commandement, sec et hautain, et la considération proposée de +l’honneur; il y a une différence entre le devoir lui-même et l’honneur; +et le devoir ne se propose plus tout à fait lui-même quand il présente +l’honneur comme «équivalent du devoir», ainsi qu’aurait dit Guyau. +Précisément il propose un équivalent, non plus lui; et, disons mieux, il +propose _un de ses caractères_ comme une raison d’accepter _lui_; mais +c’est bien une raison qu’il donne. Le devoir est l’hypostase de +l’honneur, soit; mais quand il se présente sous la personne de +l’honneur, par ce seul fait qu’il a changé de personne, il s’est fait +persuasif et c’est bien une raison qu’il donne. «Faites cela pour moi.» +Je ne donne pas de raison. «Faites cela pour moi qui suis votre ami.» +J’en donne une.--«Faites cela pour moi.» Il ne donne pas de raison. +«Faites cela pour moi qui suis l’honneur.» Il en donne une. + +Et la preuve c’est que maintenant vous pouvez répondre; vous pouvez +discuter. Quand il disait: «Fais ceci», vous ne pouviez que dire: «Oui», +ou: «non». Quand il vous parle d’honneur, vous pouvez dire: «Je ne sais +pas si l’honneur est à cela ou à son contraire; car...» Oui, il y a bien +une différence entre le devoir et l’honneur, et quand le devoir se +présente comme étant l’honneur, il donne bien déjà un motif, il vous +suggère bien déjà une intention, il est bien déjà persuasif; il ne fait +pas de la métamorale; il est un moraliste humain; il n’est plus tout à +fait Dieu. C’est cette légère déchéance que je voulais marquer. «Il n’y +a pas de contrat social; il y a un quasi-contrat, terme très juridique», +disait M. Léon Bourgeois. Il n’y a pas d’impératif catégorique, +dirai-je; il y a, si l’on veut, un impératif «quasi-catégorique», ce +qui, malheureusement, n’est pas un terme juridique, ni usité; mais il +suffit de se faire entendre. + +D’autre part, on me dira: «Si le devoir présente comme sa raison, sa +raison unique, mais enfin sa raison, la considération de l’honneur, il +ne présente pas une raison _sui generis_; il fait ce que vous prétendiez +plus haut qu’il ne fait jamais; il emprunte une raison à un autre +impératif, ou plutôt il prend un autre impératif pour sa raison. Ne +voyez-vous pas que _l’honneur_ c’est _le beau_ et que le devoir, en vous +conseillant l’honneur, vous conseille simplement d’être une belle chose +et d’être digne d’admiration ou de faire des actes beaux et dignes qu’on +les admire; et par votre souci de vous distinguer du kantisme vous +faites simplement rentrer la morale dans l’esthétique.» + +Je ne crois pas; cela ne me déplairait pas horriblement; mais enfin je +ne crois pas. Il y a une différence sensible entre le beau et l’honneur. +Le beau excite l’admiration, l’honneur excite le respect et Kant ne s’y +est pas trompé quand il a montré le respect comme le sentiment qui +accompagne la réalisation du devoir. L’admiration s’attache à des choses +où est l’honneur, mais par cela seul qu’elle s’attache à des choses +aussi où l’honneur n’est pas, elle n’est pas le criterium de l’honneur +et l’honneur n’est pas le beau. + +--Il peut en être _une partie_, et pour prouver que ce n’est pas le beau +que le devoir invoque en recommandant l’honneur, vous devriez démontrer, +non pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à lui, mais qu’à +lui elle ne s’applique pas. + +--Mais non; j’ai seulement besoin de montrer que le beau moral est une +chose tellement différente du beau proprement dit qu’il est visible que +dans le beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela suffit pour +que la distinction soit très nettement établie. L’admiration qui +s’applique au beau moral est une admiration à laquelle s’ajoute le +respect et une manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout dans +l’admiration pour le beau proprement dit; et pour dire, je crois, +beaucoup mieux, ce n’est pas le respect qui s’ajoute à l’admiration dans +le sentiment qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration qui s’ajoute +au respect; et le respect est le fond même. + +Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que _quelquefois_ au respect. Il +est des choses d’honneur que l’on respecte et que l’on n’admire pas. Des +choses d’honneur, on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de +l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice, de la continuité +aussi et une suite sans fléchissement, qui impose; mais pour toutes les +choses d’honneur et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a +du respect. + +L’homme qui obéit au devoir, _ou_ obéit purement et simplement; _ou_, +s’il cède à la voix du devoir en tant que voix de l’honneur, est un +homme qui cherche quelque chose à respecter et qui veut le trouver en +lui. + +Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans l’esthétique. Elle +pourrait, non pas s’y perdre, mais s’y altérer, s’y compromettre avec +beaucoup de choses admirables, mais qui, pour admirables qu’elles sont, +ne sont pas elle. Les grands crimes sont admirables. Ce qui fait que +Guyau a tort, c’est que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il +donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de +moralité. Je vais trop loin? Mettons que, donnant pour l’instinct moral +_toute la vie belle_, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration, +il donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de +moralité, parce qu’elles ne sont pas dignes de respect. + +Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on sait qu’il la cherche, +est très analogue. Il consiste précisément à juger des choses selon le +criterium de l’admiration, et par conséquent à donner comme règle de vie +l’imitation de choses qui, quoique excitant l’admiration, ne sont pas +moralement belles le moins du monde; et c’est bien obéissant, en même +temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique, qu’il en arrive de +temps en temps à faire l’éloge de la violence et du crime. Le tort de +Renan quand il a dit, sans y attacher du reste la moindre importance: +«La beauté vaut la vertu», ce qui paraissait à M. Tolstoï «une +effroyable stupidité» et ce qui n’est qu’un paradoxe un peu saugrenu, +c’est d’avoir, un instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout +de suite l’amenait penser: «Un saint et une belle femme; ils sont beaux +tous deux; ils se valent.» + +Il faut donc se garder de croire qu’en proposant l’honneur comme mobile, +le devoir propose de poursuivre une beauté; il propose, ce qui est bien +différent, de chercher quelque chose que l’on puisse respecter et qui +peut-être, de plus, sera admirable, mais qu’il serait immoral de +rechercher pour l’admiration qui pourrait vous en revenir. Remarquez en +effet ce caractère très particulier du respect. C’est un sentiment, on +ne peut guère lui donner d’autre nom, qui semble en dehors de la +sensibilité, sur les limites, si l’on préfère, de la sensibilité; c’est +un sentiment qui n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance; c’est +un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid; c’est un sentiment qui +ressemble le plus qu’il soit possible à une idée, sans en être une; +c’est un sentiment qui ne déprime ni n’exalte; car il n’est pas +l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même, il n’a rien qui +ressemble à l’orgueil; c’est quelque chose comme un sentiment sans +sensibilité. + +A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à l’âme une jouissance +de sensibilité, et par conséquent il est précisément ce que le devoir +peut accepter comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile de +sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur accompagné du respect des +autres pour vous et du respect de vous pour vous-même, laisse le devoir +intact comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il est possible, +aussi intact qu’un impératif à qui l’on a demandé ses raisons et qui en +a donné une peut rester pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non +intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention peut rester +encore non intentionnelle. + +Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est plus lui-même, il faut +l’accorder; mais, en vérité, il n’est pas encore autre chose. + +Or, l’honneur étant considéré comme devenant le principe de la morale, +qu’est-ce bien que l’honneur? L’honneur est un sentiment qui, sans +envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager +l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant +point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de +notre noblesse, _de ce qui nous distingue d’êtres jugées par nous +inférieurs à nous_; et qui nous assure fermement qu’à cette dignité, +qu’à cette noblesse, _qu’au soin de ne pas déchoir_ nous devons +sacrifier tout, même la vie. + +Ce principe de morale ne peut pas se confondre avec ceux que nous avons +plus haut considérés. Il n’est pas l’intérêt _personnel général_, +l’intérêt bien compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à +l’ensemble et le moment présent à la suite des moments futurs; puisque +nous sentons qu’à cette partie que l’honneur nous convie à jouer nous +risquons la suppression de notre être tout entier. + +Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons qu’en dehors même +de toute utilité sociale nous devons faire des actes pénibles qui ne +satisferont que nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples, +une utilité sociale, mais lointaine et dans la considération de laquelle +nous n’entrons pas, qui ne pèse pas sur les décisions que l’honneur nous +conseille. + +Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode, il s’y +associe; mais il n’est pas lui; car maintenant la lutte contre les +passions n’est pas notre but, mais un moyen et une condition de notre +obéissance à notre principe et notre but étant placé plus loin, +consistant à être satisfaits de nous, non point négativement par la +_distinction_ faite en nous d’éléments mauvais, mais _positivement_, par +la _puissance_ en nous de réaliser des choses jugées par nous belles et +nobles ou au moins respectables. + +Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde, quoique moins +loin de ceci que de ce qui précède; car ce ne sont pas des choses +grandes, larges et magnifiques qu’il conseille précisément, mais des +choses respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et tant +s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient bien un peu exclus +ou mis au second rang par une morale se confondant, ou à peu près, avec +la magnificence de la vie. + +Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie intense et +ultra-énergique; car il conseillera, certes, de se surmonter, de devenir +ce qu’on est, c’est-à-dire de mettre en valeur ses facultés et de vivre +dangereusement, très dangereusement, pour lui; mais tout cela pour lui +et non pas par volonté de puissance ou pour réaliser de la beauté. + +Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même; il n’est pas sec +et dur, quoiqu’il soit très impérieux; il n’est pas muet pour ainsi dire +et commandant du geste et du sourcil plutôt que de la parole, et il est +au contraire très éloquent; il est clair comme une idée, il est fort +comme une impulsion, il est riche comme un sentiment. + +Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait _sui generis_. +Il est--ce que ne sont pas, comme nous l’avons vu, quelques autres +principes de moralité--tout à fait étranger aux animaux (quelques +semblants d’émulation à la course chez certaines bêtes étant faits rares +dont on ne saurait tirer grande conclusion et paraissant plutôt +imitation réciproque qu’émulation véritable). Il est proprement humain, +et quand les philosophes disent que la moralité commence à l’homme, je +ne les entends pas et je proteste; mais s’ils veulent dire par là que +l’honneur commence à l’homme, je les comprends et je leur dis oui. + +Il n’est point du tout étranger aux hommes du peuple, et bien au +contraire; il est en eux extrêmement net. L’homme du peuple dit, _au +moins_, à ses enfants: «Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des +animaux?» Cela veut dire qu’il se sent obligé par quelque chose qui le +distingue d’êtres jugés par lui inférieurs à lui, par une dignité, par +une noblesse, ici par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme. Les +animaux ont été inventés pour que le plus humble des hommes eût quelque +chose au-dessous de lui, et au-dessus de quoi il se sentît obligé à se +maintenir, et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas descendre. +L’homme est un suranimal et se sent tenu d’être au moins un suranimal. +Par quoi? Non point par la raison; il sait bien que les animaux en ont +et il faut être philosophe pour douter de cela. Non point par la morale +sociale; car les animaux ont une morale sociale et, souvent, extrêmement +élevée; mais par le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur de +l’espèce. + +C’est un sentiment essentiellement aristocratique; _aussi_ existe-t-il +dans le peuple, qui est tout plein de sentiments aristocratiques; c’est +un sentiment aristocratique en ce sens qu’il est inséparable du désir de +se distinguer de quelqu’un estimé inférieur. L’homme du peuple met son +honneur à se distinguer des animaux, d’abord; ensuite de tels et tels, +de sa classe, qui se conduisent bestialement et à qui il dit: «Tu n’as +pas honte», ce qui est le mot même de l’honneur; enfin de tels et tels +autres, placés plus haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend +plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles, moins probes, moins +vaillants. L’honneur est toujours un sentiment aristocratique. + +Une des raisons de l’esclavage antique a été une idée morale, très mal +comprise, je le reconnais. L’homme, même très pauvre, voulait avoir +au-dessous de lui des hommes qui fussent des animaux, pour n’être pas +comme eux, pour se dire que commettre tels ou tels actes était descendre +au niveau des esclaves, pour appeler serviles les idées basses, les +sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien voulait qu’il y eût +des esclaves, comme Flaubert voulait qu’il y eût des bourgeois, pour +n’en pas être un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin, +puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de fait il +définissait le bourgeois comme l’ancien définissait l’esclave: «tout +être ayant des façons basses de penser et de sentir».--Ce fut une parole +vraiment nouvelle que celle de Sénèque: _Servi sunt, immo homines_: «ce +sont des esclaves; non, ce sont des hommes». Il y avait dans cette +parole ceci: «L’honneur vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des +esclaves pour que nous puissions toujours nous considérer comme +supérieurs à quelqu’un; mais à ce qu’il n’y en ait point, pour que nous +soyons forcés de nous supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser les +esclaves, mais ceux qui seraient dignes de l’être.» + +A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment moderne que les +anciens n’ont pas connu. C’est une erreur. L’honneur chez les anciens +s’appelait _Aidôs_ et _Pudor_: «Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ +θυμῷ»--«Soyez hommes et mettez l’honneur dans vos âmes» (Homère). «Ἀιδὼς +σωφροσύνης πλεϊστον μετέχει»--«L’honneur tient beaucoup de la sagesse» +(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live dit: _Accendit animos pudor, +verecundia, indignitas_»--«L’honneur, la honte, le sentiment de leur +indignité, enflamment leurs âmes». Juvénal dit: + + _Summum crede nefas vitam præferre pudori_, + +ce qui est la formule même de l’honneur: «Le dernier des crimes est de +préférer à l’honneur la vie.» + +Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui le purifie, car +l’honneur lui-même a besoin d’être purifié, l’être inférieur dont +l’honneur veut que vous vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu +de vous, est _supposé_. Le père d’Horace fut un honnête homme, mais +c’était le père d’un satirique. Pour enseigner la morale à son fils il +lui disait: «Regarde un tel; il a dissipé son patrimoine; il est très +méprisé; regarde un tel, il a été surpris en adultère; il a une mauvaise +réputation.» C’était de la médisance morale ou de la morale médisante. +Nous avons en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas intervenir +de noms propres dans sa leçon. Nous nous disons: «Je ne sais pas s’il y +en a qui font ainsi, mais, _moi_, je ne suis pas de ceux-là.» Ici le +sentiment de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort du domaine du +réel pour entrer dans celui du possible. Il suppose un certain nombre de +possibles parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide qu’à +tout hasard il faut se distinguer et se séparer soigneusement, +énergiquement et coûte que coûte. + +Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours un sentiment +aristocratique, ne comporte pas toujours quelqu’un à mépriser, ne +comporte pas toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent +pourrait être le sentiment de _tous_ les citoyens, de tout un peuple, le +sentiment commun de tous les membres de l’humanité, sans qu’il en +manquât un: ils mépriseraient les possibles méprisables. + +L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité qui, sans être +le contraire, est tout autre chose et qui rentre entièrement, selon moi, +dans la morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec quelque +confusion, qu’au-dessus du premier progrès, qui consiste à agir, non en +considération du bien-être immédiat et momentané, mais en considération +des choses durables (morale des animaux supérieurs), l’homme a atteint +un degré plus élevé quand il agit selon le principe de l’honorabilité +(je traduis _Ehre_ par _honorabilité_ et non par _honneur_, parce que +c’est bien le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche entend +par honorabilité le fait d’être estimé des autres et aussi d’estimer les +autres: «Il honore et il veut être honoré; il conçoit l’utile comme +dépendant de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui sur +lui-même.» Or ceci n’est pas proprement, ni même, quelquefois, pas du +tout, l’honneur; c’est _les honneurs_, les marques de considération +sociale et de respect social, et cela ressortit à la morale sociale. +C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie le mot _honneur_. +Quand il dit que «l’honneur est le principe des monarchies», il veut +dire, comme c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions +honorifiques accordées par le roi, ratifiées par l’opinion publique, +sont le grand mobile des vertus sociales dans une monarchie +aristocratique. Or ceci n’est pas l’honneur; c’est l’honorable. + +--Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si les mots ont un sens. + +--Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de l’honneur proprement +dit. C’est déjà de l’honneur, puisque c’est avoir des raisons de se +préférer à d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance +matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas l’honneur proprement +dit, puisque les raisons de se préférer ainsi nous viennent des autres, +non de nous-mêmes. + +--De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit. + +--Je veux bien. Alors trois degrés: 1º à son bien-être matériel préférer +l’estime qui nous vient des autres; 2º à son bien-être matériel préférer +l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là seulement que nous +estimons nous-mêmes, de sorte que c’est une estime contrôlée par nous, +ou, pour mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie avec +renforcement par celle de ceux qui sont estimés de nous; 3º à son +bien-être matériel préférer sa propre estime, quand bien même il ne se +trouverait personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes, nous +faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas nous arrêter, si, tout +compte fait, nous nous sentions sûrs de l’honneur contenu dans notre +acte. + +Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de l’honneur; dans le +second, il y en a beaucoup plus; dans le troisième, il y a honneur pur. + +Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même que l’on est «une +âme peu commune», comme dit le héros de Corneille, et qu’il est +indifférent, pour que cela soit, que cela soit constaté, que quelqu’un +au monde s’en aperçoive et le marque au tableau. On se sent alors, en +obéissant à sa loi, le législateur. + +Aristote avait très bien vu cela, j’entends que l’homme supérieur est sa +loi à lui-même à ce point même qu’il ne peut pas être soumis aux lois: +«Si un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs qu’on ne puisse +les comparer aux autres, il ne faudra plus les regarder comme faisant +partie de la cité... Les lois ne sont nécessaires que pour les hommes +égaux par leur naissance et par leurs facultés; quant à ceux qui +s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a pas de loi pour eux; +ils sont eux-mêmes leur propre loi; celui qui prétendrait leur imposer +des règles se rendrait ridicule et eux seraient peut-être en droit de +lui dire ce que les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant +la cause de l’égalité entre les animaux...» + +Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient le concurrent de +soi-même. On veut se distinguer non seulement des animaux, c’est trop +facile quoique ce soit déjà très appréciable; non seulement des hommes +que l’on voit inférieurs à ce qu’on est, c’est trop facile encore; non +seulement de ces êtres supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait +pas être; mais encore de soi-même tel qu’on se voit. L’honneur est alors +une estime de ce que l’on serait si l’on était meilleur. L’honneur +consiste à vouloir mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir. +L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous distinguer, c’est +vous-même et ce sera toujours vous-même, quelque progrès sur vous-même +que vous puissiez accomplir. + +Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si loin que nous fussions +de lui par notre principe, parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire +la volonté de puissance on peut le vouloir, et il est naturel qu’on le +veuille pour satisfaire le sentiment de l’honneur et conquérir--car là +aussi il y a une conquête--l’estime, toujours fuyant devant nous, de +nous-mêmes. Faut-il se surmonter? Évidemment, pour se distinguer de +l’homme qu’on est et mériter l’approbation de l’homme qu’on aspire à +être, et cela indéfiniment.--Faut-il vivre dangereusement? Sans doute, +sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche, du moins par ce fait seul +qu’on trouvera toujours des occasions où ce ne sera pas sans risques +qu’on pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux appelle le +devoir.--Faut-il devenir celui qu’on est? Assurément, sinon tout à fait +comme Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on est un homme +d’honneur et qu’on ne le sera, relativement encore et toujours +relativement, qu’après des efforts persévérants pour le devenir. + +C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux dire chez ceux qui ont +leur morale sous cette forme, que le devoir devient une passion. On sait +assez que dans la morale sociale le devoir devient quelquefois et même +assez souvent une passion. (_Dévouement_ à ses semblables: le soldat qui +meurt pour sa patrie, le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses +passagers, le mécanicien «qui meurt après avoir renversé la vapeur», +etc.) Mais le devoir devient une passion surtout chez ceux, peut-être +uniquement chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art de l’être +moral ou, sans art, le mouvement même de sa nature, consiste à faire une +passion de la lutte même contre les passions, de sorte qu’il ne reste +plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui combat et dompte +toutes les autres. Voilà l’art de l’être moral, et c’est le mérite des +stoïciens d’avoir bien connu cet art-là. + +Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire cet effet. Il faut +qu’une idée devenue idée fixe et cette idée fixe devenue idée-force, +mène ce combat contre les passions humaines. Mais encore comment une +idée fixe devient-elle idée force? En se pénétrant, en s’imprégnant de +passion. Ici de quelle passion l’idée fixe se pénètre-t-elle? De la +passion de l’honneur. + +«Je ferai cela, _parce que c’est mon idée_. + +--Oui; mais alors c’est une simple gageure. + +--Non, parce que je mets mon honneur à faire cela. + +--Votre honneur? + +--Oui... enfin, tout le monde n’en ferait pas autant et je le fais.» + +C’est cela; il faut que le désir de se distinguer, que l’idée de +perfection, et en langage humain cela veut dire l’idée d’élite, nous +soutienne dans cette lutte. Elle nous a _inspiré_ l’idée de cette lutte, +et dans cette lutte elle nous encourage et nous _appuie_. Alors +«l’honneur nous enflamme». Il est une passion et une passion ardente, +invincible. La passion contre-passions a détruit ou refoulé toutes les +passions et reste la passion maîtresse. L’_idée_ seule y aurait-elle +réussi? Évidemment non. Il a fallu que le devoir, ennemi des passions, +devînt, sous forme d’honneur, passion lui-même. + +Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir pousse un homme à +affronter les plus grands dangers et même à accepter la mort certaine; +il y pousse exactement comme la première venue des passions, comme +l’amour, la jalousie, l’ivrognerie ou le libertinage. Le devoir est +devenu une passion enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est +qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment le devoir, le +devoir n’est pleinement le devoir que quand il est la passion du devoir. + +Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène psychologique assez +curieux. Le devoir était une impulsion impérative. On ne l’a pas accepté +comme impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a donné qu’une +seule, mais il en a donné une, l’honneur; il est devenu persuasif. Mais +l’honneur devenu passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est +lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est un détour, c’est une +randonnée. + +Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que Kant ait jugé le +devoir impératif. + +--Comme si une idée pouvait être impérative! dit Schopenhauer. + +--Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle s’est pénétrée d’un +sentiment et alors que ce sentiment est devenu une passion, laquelle, +comme toutes les passions, est devenue impérieuse. + +Cette passion contre-passions est souvent d’une extrême violence. En +tant que passion, elle a besoin à son tour d’être réprimée. Elle devient +le point d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se pique +d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile, soit par habitude, soit +par jactance, soit par obéissance à un préjugé qui est né de l’honneur +mal compris ou compris étroitement. Car il y a de «faux jours +d’honneur», et il ne faut pas dire, comme Sertorius: «Je ne sais si +l’honneur a jamais un faux jour.» Le point d’honneur peut devenir cette +démangeaison de grandeur d’âme dont certains héros de Corneille sont +atteints, ou cette obstination à montrer de la volonté sans objet, de la +volonté pour l’exercice même de la volonté, travers que certains héros +de Corneille montrent aussi. C’est que, du moment qu’une idée devient +une passion, quelque «passion noble», comme dit Vauvenargues, qu’elle +puisse être, elle devient elle-même une excitation nerveuse qui altère +la santé de l’âme et contre laquelle la santé de l’âme doit réagir; la +santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons bon sens, sens du +réel, discernement, mesure, raison. + +Mais où sera le criterium? Il sera l’utilité ou l’inutilité de cette +exaltation de l’honneur _pour nous_, considérés comme pouvant être +utiles, inutiles ou funestes à nos semblables. Si cette exaltation de +l’honneur 1º n’est utile en rien, ou pourrait être funeste aux autres +_actuellement_; 2º comme exercice de notre volonté, dépasse +vraisemblablement la mesure où notre volonté pourra _jamais_ être utile +aux autres et même atteint un point où elle pourrait leur être +nuisible;--alors il y a _chose pour rien_ ou chose pour un mal, et c’est +en deçà que nous devons nous tenir.--De même que l’ascétisme exagéré, +qu’il soit pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique +chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à ce degré où +l’endurance qu’il nous donne cesse de pouvoir être utile à qui que ce +soit, de même le point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité ou +la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées avec les services +que nous pouvons rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire ne +servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite est flottante, mais +elle n’est pas insaisissable aux yeux de la raison. + + * * * * * + +La morale de l’honneur a ceci de particulier qu’elle _semble_ bien être +antinomique, être en contradiction logique avec toutes les morales +connues. + +La morale de l’honneur _contrarie_ la morale utilitaire individuelle, +celle qui nous est commune avec les animaux; car enfin si je dois me +conduire conformément à ce qui me distingue des autres, c’est avant +tout, non seulement mon intérêt immédiat, mais mon intérêt général que +je dois mépriser. Me conduire de telle manière qu’il doive en résulter +pour moi un bien et un bien prolongé et permanent, c’est agir +conformément, non à l’égoïsme spontané, mais à l’égoïsme réfléchi, qui +est plutôt un égoïsme redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme; +c’est agir non seulement comme un animal, mais comme un végétal qui, +encore qu’il ne soit pas capable de réflexion, agit comme s’il +réfléchissait, en fendant péniblement la terre _pour_ arriver au complet +développement de son être et à sa plénitude, dans les caresses de l’air +et sous la bienfaisante influence du soleil. L’honneur, l’aspiration à +me satisfaire moi-même par la supériorité sur les autres, me commande de +mépriser cette aspiration commune à tous les êtres, la persévérance dans +l’être. Il y a plus d’honneur, d’honneur élémentaire, si l’on veut, à +suivre son instinct immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une manière +mercantile, ce qui, ménagé, économisé et bien placé en ce moment, me +rapportera dans un temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale +de l’honneur me commande de mépriser la morale bassement utilitaire de +la fourmi ou de l’abeille. Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et +le moment de l’indigence? C’est l’imprévoyance de la cigale, qui +ressemble, tout au moins, à de l’honneur. Elle est le sacrifice du moi +prévu ou qu’on pourrait prévoir, à l’expansion de l’être et à la +prodigalité joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en ce +qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux, craintif et avare. Ce qu’il +y a de bon dans l’étourdi, c’est qu’il ne pense pas à lui-même. + +--Comment donc! Il ne pense qu’à lui! + +--Peut-être; mais le rangé y songe deux fois, trois fois, dix fois, ce +qui fait que relativement à celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est +bien plus noble. La morale de l’honneur est contraire à une morale qui, +en son fond et de quelque nom qu’on l’appelle, est une sollicitude +raffinée, ingénieuse, réfléchie et profondément calculatrice à l’égard +de soi-même. + + * * * * * + +La morale de l’honneur _paraît_ de même très opposée à ce qu’on appelle +la morale sociale. La morale sociale est le fait de se conformer aux +mœurs ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des autres. Or la +morale de l’honneur d’abord me commande surtout de ne pas me conformer +aux mœurs ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur des +autres. + +De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes; car l’honneur me commande +précisément de m’en distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre +indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait sans doute un peu +grossière, mais la méthode qui se présenterait d’abord aux yeux et dont +il resterait toujours quelque chose dans une méthode plus méditée, la +méthode de la morale de l’honneur consisterait en ceci: connaître les +mœurs des hommes pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter: + + Tous les hommes me sont à tel point odieux + Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux; + +ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement dignes... d’indulgence +que celui qui précisément a pour morale de ne pas être indulgent envers +soi-même, doit commencer par se conformer, non à leurs mœurs, mais à +quelque chose, sinon de contraire, du moins de très différent. Aux yeux +de la morale de l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans doute, +le modèle dont il faut suivre le contraire; mais ils sont le modèle à ne +pas suivre. + +Et le second article de la morale sociale est qu’il faut se consacrer au +bonheur de ses semblables. Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît, +qu’est-ce que c’est que le bonheur de mes semblables? C’est ce qu’ils +désignent comme tel, pour que je m’y consacre. Or ce qu’ils comprennent +comme étant leur bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un qui +a la morale de l’honneur pour guide. C’est leur prospérité matérielle, +c’est le succès de leurs affaires, c’est l’avancement de leurs enfants, +toutes choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur, sont +complètement indifférentes. Si je me consacrais au bonheur de mes +semblables tel qu’ils l’entendent, je passerais la plus grande partie de +ma vie à recommander les fils de mes semblables à leurs examinateurs +pour qu’ils fussent reçus sans le mériter. La morale de l’honneur fait +difficulté à me le permettre. + +Remarquez ceci: _ou_ mes semblables sont assujettis à leurs intérêts +matériels, et la morale sociale m’ordonne de m’asservir, non à mes +intérêts matériels, il est vrai, mais aux leurs; cependant, malgré cette +différence, c’est encore m’appliquer à _des_ intérêts matériels, ce qui +est contraire à la morale de l’honneur;--_ou_ ils sont comme moi les +servants de la morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun besoin +que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à tous les égards, la morale +de l’honneur paraît parfaitement en contradiction avec la morale +sociale. + + * * * * * + +La morale de l’honneur ne _paraît_ pas moins en contradiction avec la +morale sentimentale. La morale sentimentale, qui, du reste, n’est que la +morale sociale un peu ennoblie de _Gemuth_, comme Matthieu Arnold disait +que la religion est la morale adoucie de sentiment, consiste à suivre le +mouvement de sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à tenir +compte de la sympathie que nos semblables nous montrent jusqu’à la +prendre pour juge de notre moralité. C’est quelque chose comme le +«aimez-vous les uns les autres», avec cette addition: «et estimez-vous +bon si vous êtes aimé». Cette morale, qui est excellente en ce qu’elle +commande, mais qui risque de se tromper en son criterium, car on peut +être aimé en dehors du bien, n’est probablement pas proche parente de la +morale de l’honneur. Celle-ci ne vous recommande point d’être aimé et de +vous faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement taché +d’intérêt, très sensiblement égoïste; et surtout elle ne vous dit point +que la sympathie des autres soit la pierre de touche au témoignage de +quoi vous devez vous croire bon et louable. + +L’honneur est plus haut que cela et plus hautain. Il vous dira que bien +souvent, que le plus souvent peut-être, de quoi les hommes vous savent +gré, c’est de vous montrer favorables, non pas sans doute à leurs vices, +mais du moins à leurs faiblesses; que la sympathie universelle est +acquise à l’être inoffensif et conciliant, non à l’être véritablement +bienfaisant; qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs de +l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais, pour commencer, +lapidés par elle, écartelés et crucifiés; et il ajoutera que c’est +précisément pour cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme plus +difficile, plus dangereuse et plus belle. «Le sort qui de l’honneur nous +ouvre la carrière» n’est pas un sort agréable et ne jette point sur nos +pas les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a rien de commun +entre la morale de l’honneur et la morale sentimentale. «Morale +sentimentale, disait Nietzsche, morale de brebis.» La morale, et Dieu +merci, n’est pas une idylle. + + * * * * * + +La morale de l’honneur ne _paraît_ pas non plus bien d’accord avec la +morale stoïcienne, et peu s’en faut qu’elle ne la méprise un peu. +Certes, le stoïcisme _a son honneur_. Son honneur consiste à lutter +contre les passions et à les étrangler; et à se sentir, dans cette +lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite à ceux qu’elles dominent. +Mais le stoïcisme se borne là; et, à bien considérer qu’il se borne là, +il se confond avec la morale utilitaire, ou au moins il rejoint cette +morale utilitaire, commune à nous et aux animaux, par laquelle nous nous +mettons simplement en garde, en bons calculateurs, contre ce qui +pourrait nous jouer de mauvais tours. + +Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a rien de moins +hasardeux que la morale stoïcienne. Elle consiste à ne rien mettre au +jeu, pour ne rien perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y +a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit l’expérience. Il y a +un moyen de ne pas se battre, dit le stoïcisme, c’est de ne se battre +que contre soi-même. La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a un +moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme, c’est de ne pas se +mettre en route, c’est de ne pas s’embarquer et de se retenir des deux +mains, de toutes ses forces, au rivage. + +Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de nous distinguer que dans +l’action dangereuse, tentatrice, pleine de risques et pleine de pièges; +la lutte contre nos passions sans que nous les présentions aux +tentations n’est que la lutte contre nos désirs et nos rêves; en quoi +l’honneur est médiocre; mais ce qui est vraiment capable de nous donner +la récompense de l’honneur satisfait et de l’exciter encore à vouloir +être satisfait davantage, c’est la lutte contre nos passions à travers +tout ce qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les caresser, à +les exciter, à les aviver et à les assouvir. + +La morale stoïcienne est une morale de timidité _en même temps que_ de +courage; c’est une morale de courage au service de la timidité; c’est +une morale de patience énergique, et ce que nous demandons c’est une +morale d’énergie patiente; c’est une morale qui consiste à se soumettre +et à se démettre; ce que nous demandons c’est une morale qui consiste à +s’affermir pour s’affirmer; c’est une morale d’où l’honneur se tire sain +et sauf; nous demandons une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur; +Horace dit: + + _Et mihi res non me rebus subjungere conor._ + +Le stoïcisme dit plutôt: + + _Non mihi res, sed me rebus subjungere disco._ + +Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins, que nous répétons. Le +stoïcisme est honorable plutôt qu’il n’honore. + + * * * * * + +La morale de l’honneur n’est point d’accord non plus, ce semble, avec la +morale-science-des-mœurs qui, après tout, n’est que la morale sociale +un peu rectifiée. Un progrès constant réalisé par le bon +sens sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la +morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela est louable; mais ce +progrès ne peut que suivre les mœurs pas à pas et leur obéir en leur +faisant quelques discrètes observations. Il nous semble voir un +Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence sur Don Juan, ou un +Don Quichotte qui irait où Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait +de temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal. Qu’il n’y ait +morale qui puisse faire beaucoup plus sur la masse des hommes, nous +l’accordons; mais nous en voulons une cependant qui, tout en faisant +cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou plutôt--car les +héros n’ont pas besoin d’être suscités et ne se suscitent point--donne +aux héros leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir besoin ou +d’avoir cure pour s’entretenir. + +La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime pas l’instinct moral, mais +elle le stimule vraiment peu et se contente plus facilement qu’il ne se +contente. Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait +démocratique; mais elle n’est pas du tout aristocratique; elle ne dit +pas que la vérité morale soit dans le suffrage universel, mais elle la +met dans le suffrage universel légèrement retouché par des sages très +respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes pas dans le marécage, +comme dirait Nietzsche; mais nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas +même sur la colline Callichore. + + * * * * * + +La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie, la +morale de Guyau; c’est bien le développement en beauté qu’elle +recommande et qu’elle souhaite; mais nous demandons: en quelle beauté? +parce qu’il y a des beautés de différents degrés et qu’il est peut-être +dangereux que l’homme, parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie +belle, croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie est trop +facile, ou du moins, ce qui offre le même danger, elle semble l’être. +N’est-elle point en son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas +au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins d’Épicure un assez +étroit parentage? Certes, il ne faut pas camper la sagesse sur un mont +escarpé et sourcilleux; mais il ne faut pas non plus trop assurer aux +hommes qu’on aille droit à elle par des routes unies, fleuries, +gazonnies et doux-fleurantes. + + * * * * * + +La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée des idées ou plutôt de +l’état d’âme de Nietzsche que de toute autre chose, n’est point d’accord +non plus avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend pour elle +ses formules les plus éclatantes et les plus habituelles (se surmonter, +vivre dangereusement, devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle +écarte son principe même: agir par volonté de puissance. Ce n’est pas +par volonté de puissance qu’agit l’homme d’honneur, c’est par volonté de +respect de soi; et quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est la +première des vertus et que la psychologie est une dérivation du goût de +propreté et que le progrès humain n’est pas autre chose que le progrès +de la propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la morale de +l’honneur qu’il a l’idée, et _ce n’est plus de la sienne_. + +D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique dérivant d’une idée +très juste, sont éliminées par la morale de l’honneur, _qui n’en a pas +besoin_, la morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus humble +des animaux de troupeau qu’au plus glorieux des animaux d’élite. La +morale de l’honneur enseigne au plus humble qu’il a son honneur et des +devoirs qui en découlent; elle reconnaît seulement que ces devoirs +augmentent en nombre et en grandeur et en rigueur à mesure que l’homme +est placé plus haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle +intellectuelle et dans l’échelle des forces; que par conséquent il y a +plusieurs morales différemment dures, différemment lourdes et aussi +prescrivant des devoirs en vérité très différents; mais aussi que toutes +ces morales ont un principe commun et une maxime commune: se respecter, +se faire respectable à ses propres yeux; et que par conséquent ces +différentes morales, au point de vue de leur principe, n’en font qu’une, +ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du genre humain. + + * * * * * + +Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous nous sommes assez étendu +dans la partie discussive de cet essai pour n’y revenir que pour +mémoire, se sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne +l’impératif catégorique pour un impératif qui sans aucun doute est +persuasif et conditionnel. Elle croit et ici elle approuve Schopenhauer +donnant assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état mystique, +l’homme n’obéit à un pur commandement, à un commandement _im-mobile_, à +un commandement métalogique, mais toujours à un commandement qui +raisonne, à un commandement qui se justifie, et elle croit que la raison +que donne l’impératif quand on l’interroge est un sentiment et que ce +sentiment est le sentiment de l’honneur;--ou elle croit, ce qui me +paraît revenir au même, que l’impératif _se présente_ sous forme +d’impératif à celui qui croit et sous forme persuasive d’honneur à celui +qui veut qu’on raisonne; sous forme d’impératif à celui qui est en état +mystique et sous forme persuasive d’honneur à celui qui est en état +rationnel. + + * * * * * + +La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction avec toutes les +morales connues; et de fait il y a entre elle et toutes ces morales des +différences qui sont très nettes; mais aussi j’affirme qu’elle rejoint +toutes ces morales et qu’elle va même jusqu’à les absorber par la raison +qu’elle les contient. Toutes les morales, après avoir disparu, par +hypothèse, reparaissent quand on les considère au point de vue de +l’honneur, et elles reparaissent, à mon avis, plus pleines, plus +consistantes et plus vivantes. + +La morale élémentaire, commune aux hommes et aux animaux supérieurs: +sacrifier l’intérêt immédiat à l’intérêt, personnel encore, mais général +et s’étendant sur toute une vie, est contenue déjà dans la morale de +l’honneur, ou contient un principe d’honneur, mais en tout cas ressortit +à la morale de l’honneur. Que ce soit par sentiment ou par notion de +l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt immédiat, ce +n’est pas douteux; mais il y a déjà chez l’homme un sentiment d’honneur +à faire ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que ce +sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs aux animaux _ne +le font pas_ et se livrent à la jouissance immédiate malgré la +sollicitation de leur intérêt personnel général. Ceux-là donc, très +nombreux, bien entendu, qui font ce sacrifice sont guidés partie par le +sentiment de leur intérêt, partie par le sentiment de l’honneur, par +cette pensée: il n’est pas digne de moi--et que serais-je? pire qu’un +animal--de me tuer pour satisfaire mon goût pour le manger, le boire ou +le stupre. C’est de l’honneur, de la dignité, une dignité élémentaire, +mais c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns restent. Et +c’est précisément en remontant d’ici, à travers toutes les morales, à la +morale la plus élevée, que nous saisirons bien et les différents devoirs +qu’imposent les différentes morales et ceci que toutes, de plus en plus, +se rattachent à l’honneur comme à leur principe, _ou_, et cela m’est +égal, _sont plus elles-mêmes_ quand elles s’y rattachent. + + * * * * * + +La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns des animaux +supérieurs, est ennoblie et renforcée par la morale de l’honneur, de +telle sorte qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale quand +elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même et si, quand elle ne +l’est point, elle n’est pas immorale. J’ai touché plus haut ce point. +Mais s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être sociable, parce +que les mœurs des hommes sont plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes, +il n’est pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter +les hommes pour ne pas leur montrer une hostilité qui est contraire à la +charité, à la bonté, à la bienveillance et qui évidemment dessèche le +cœur. Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire, en +somme, prendre leurs mœurs, et rester pur? Il n’y a qu’un moyen, c’est +de les fréquenter en leur donnant de bons exemples et _pour_ leur donner +de bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus conforme à +l’honneur et qui le confirme et le fortifie davantage. La nécessité même +de fréquenter les hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt de +cette double nécessité de fréquenter les hommes et de ne pas prendre +leurs mœurs résulte cette nécessité aussi d’être plus ferme dans +l’honneur qu’on ne le serait restant solitaire. + +Et aussi la morale sociale nous commande d’aider nos pareils, de nous +consacrer à eux. Et c’est une chose qui serait épouvantable si elle +était ce qu’elle est, telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle +consisterait à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au +moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et demandent à +l’être. Mais dès que, dans cette morale sociale, vous faites entrer +comme un grain de morale de l’honneur, tout aussitôt elle change +complètement. Vous vous mettez, et largement, au service de vos +semblables dans les limites de ce que l’honneur vous permet et vous +conseille. Dès lors vos semblables, forcés de ne vous demander que ce +qui est honorable, sont obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et +dirigent leur activité du côté des régions où ils savent que vous pouvez +et voulez les aider; de sorte que, non seulement vous n’êtes associés à +vos semblables que pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours +qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de vos semblables dans le +sens du bien. + +Et de tout cela il faut conclure que la morale sociale est +abominablement immorale quand elle est la morale sociale, et qu’elle ne +devient morale que quand elle est sociabilité où intervient le sentiment +de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce dont la société a le +plus besoin, non pour pouvoir vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps, +non chaque jour, mais pour tous les jours, c’est un certain degré +d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial, c’est l’homme trop +sociable et qui ne songe qu’à plaire à la société; le véritable homme +social, c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition qu’il se +mêle cependant un peu à ses semblables pour leur donner l’exemple de +l’honneur et pour les aider, ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera +réfléchir, strictement dans les limites de l’honneur pur. + +Comme dans la morale élémentaire, la moralité consiste à préférer son +bien personnel général à sa jouissance immédiate, de même, dans la +moralité sociale, la morale consiste à préférer le bien social général +et permanent au bien-être social immédiat; et cette distinction c’est +l’homme d’honneur qui la fait, et cette préférence c’est l’homme +d’honneur qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale sera +subordonnée à la morale de l’honneur ou qu’elle ne sera pas. Donc il en +résulte que quand elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la +morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur elle-même. + + * * * * * + +La fade morale sentimentale semble bien, comme nous l’avons assez +marqué, n’avoir aucun rapport avec l’âpre et virile morale de l’honneur. +Cependant, non seulement on peut concilier celle-ci avec celle-là; mais +encore on peut dire que celle-là n’a agréé à quelques philosophes que +vue à travers celle-ci et que, si ce milieu avait disparu, la morale +sentimentale serait apparue dans une nudité honteuse qui eût fait +reculer ses partisans les plus passionnés. + +Faire de la sympathie que nous montrent nos semblables le criterium du +bien, le criterium de notre moralité, le criterium de ceci que nous +sommes dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation mentale, si +nous ne nous persuadions qu’en nous aimant c’est le sentiment de +l’honneur que suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve rien, +non pas même qu’on soit aimable, encore moins qu’on soit digne d’être +aimé, encore bien moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus. Il +ne prouve absolument rien du tout. L’amour souffle où il veut. Et cette +comparaison de l’amour avec un souffle venu des régions du hasard est si +juste que les Romains appelaient la popularité _aura popularis_. Or +l’amour de nos semblables pour nous c’est la popularité. Et la +popularité est la fille même du hasard. Elle naît exactement, non pas +même d’un je ne sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque +chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît littéralement d’on ne +sait quoi et d’on ne saura jamais quoi. Elle est un des scandales de la +raison. Avec elle on n’a pas même la règle de la négative et l’on ne +peut pas dire, ce qui serait une certitude, que son existence est signe +qu’elle est imméritée. Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée +souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude touchant ses mérites. +Elle est ce qui n’est signe de rien. + +Et il en faut dire autant de la popularité restreinte, de ce que +j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique. Un homme--rien de +plus fréquent--est adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère +(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des bohèmes, des +fous, des égoïstes et des apaches. Rien n’irrite davantage l’honnête +homme dévoué aux siens et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui +plus est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache. Il en est +ainsi, s’il y a une providence, précisément _pour que_ l’honnête homme +ne tienne pas compte de la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne +donne pas dans la morale sentimentale. + +Tant y a que la morale sentimentale porte en elle un terrible germe +d’erreur. + +_Mais_, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale le sentiment +de l’honneur et du respect, comme font évidemment tous ceux qui ont tenu +compte de cette morale, alors elle se transforme immédiatement. Si l’on +suppose que l’on ne sera aimé qu’en proportion de sa vertu et de son +honneur, qu’en proportion de ce qui _devrait_ en effet vous faire aimer, +alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale sentimentale. La +morale sentimentale est fondée par des moralistes naïfs sur la sympathie +humaine, non telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être; non +telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait honte de ce +qu’elle est. Et comme, malgré tout, il arrive que la sympathie humaine +ne se trompe pas et va en effet là où elle devrait aller toujours; +comme, surtout, elle se trompe sur l’application de ses sentiments et +souvent aime bien par amour de la vertu et de l’honneur, mais des gens +qui en sont absolument dépourvus et à qui elle les attribue, le +moraliste a été un peu autorisé, pourvu qu’il fût un peu myope, à dire: +soyez sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la vertu et à +l’honneur (ce qui est à peu près vrai), et si vous vous sentez l’objet +de la sympathie, concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes +vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos semblables. + +C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la morale de la +sympathie, à la condition que la sympathie soit bien placée. On peut +dire que tout le théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la +sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent, c’est bien +d’être aimés; seulement ils ont le culte de l’honneur et sont persuadés, +et avec raison, que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront +aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur, qu’ils ne seront aimés +qu’_en l’honneur_ comme d’autres ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces +conditions, morale d’honneur et morale de sympathie se confondent. La +morale de l’honneur _est_ la morale de sympathie elle-même, à supposer +que les sympathies sont morales et à ne vouloir que de celles qui le +sont. + +La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder avec le stoïcisme. +Elle le complète. Elle en accepte complètement le principe: lutte contre +toi-même; car il est bien évident que la première _distinction_ que nous +devions et aussi que nous puissions chercher, c’est celle qui consiste à +ne point s’aimer et à n’être point désarmé contre soi-même par le +sentiment de ses mérites. De plus, nous avons vu que la morale de +l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire à l’homme de se distinguer +d’êtres inférieurs à lui, ou d’êtres supposés inférieurs à lui, ne +laisse pas de lui indiquer un être particulièrement dont il doit se +distinguer, à savoir lui-même, qu’il doit dépasser, à savoir lui-même, +qu’il doit surmonter, à savoir lui-même et, jusqu’à ce point, la morale +de l’honneur, non seulement donne la main au stoïcisme, mais elle est le +stoïcisme.--Passé ce point, elle le complète _et lui donne son sens_. +Car enfin pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter soi-même? + +--Pour cela même, pour dompter ses passions. + +--Mais, c’est un sport! + +--C’est un beau sport. + +--C’est donc de la beauté que vous voulez faire? Il y a d’autres +manières, peut-être moins sombres et moins tristes de faire de la +beauté. + +--Pour dompter les passions qui sont laides. + +--C’est donc de la beauté que vous voulez faire. Il y a d’autres +manières, et moins sombres, et moins tristes, de faire de la beauté, et +peut-être même avec ces passions que vous méprisez. + +--Pour ne pas être dévoré par les passions, ce qui rend malheureux. + +--C’est donc le bonheur que vous recherchez? Vous êtes des épicuriens. + +Ils ont pourtant raison; seulement ils ne songent pas à introduire dans +la loi du devoir le vrai sentiment qui la vivifie. Ils connaissent très +bien ce sentiment, mais ils ne le reconnaissent pas; je veux dire qu’ils +l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point. C’est bien par honneur +que vous agissez; c’est bien pour vous distinguer d’autres êtres jugés +par vous inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous inférieur à ce +que vous pourriez devenir; de telle sorte que, de victoire en victoire, +d’homme surmonté en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui est +un Dieu; c’est bien pour cela que vous agissez, certainement; mais vous +ne l’avez pas suffisamment démêlé et, manque de cela, votre morale +paraît quelque chose comme un jeu sublime. + +Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle est le _nisus_ +éternel de l’humanité voulant toujours laisser quelque chose derrière +elle. + +Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec quelque apparence de +raison à votre morale, à savoir d’être trop individualiste et de ne +guère pousser l’homme au dévouement envers ses semblables, disparaît +aussitôt quand c’est d’honneur que l’on parle et non plus seulement de +vertu stoïque. L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même, de +par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se distinguera et qu’il ne +méritera son propre respect, que quand, non content d’étrangler ses +passions dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de s’isoler, +il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration morale. Vous le +faites, certes, par votre prédication; mais il est évidemment honorable +de le faire par l’action, par l’élaboration des législations meilleures, +par la répression et la correction et le relèvement des peuples qui +entraveraient le progrès de la civilisation morale, etc. + +Et... vous le faites par la prédication! Pourquoi le faites-vous? Je ne +sais pas trop. La prédication suppose qu’on veut une humanité tout +entière pénétrée des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous que +toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire fût composée +d’individus isolés les uns des autres, et c’est-à-dire ne fût plus +l’humanité? Votre morale, si excellente, conduit à faire un genre humain +d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité en prêchant. +Vous visez le petit nombre de ceux qui sont capables de vivre comme +vous, mais qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement de côté +la majorité du genre humain. Je rêve mieux pour vous et je dis qu’il y a +au fond de vos principes mêmes un principe de vie qui pourrait être +proposé à l’humanité tout entière: guerre aux passions, non pour se +faire invincibles, mais pour vaincre le mal sous toutes ses formes. Quel +mal? Le mal de déchoir. + +Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le stoïcisme, et je dis +replacée parce qu’elle y est chez elle, fait un stoïcisme élargi, +agrandi, plus actif et plus vivant. + + * * * * * + +La morale de l’honneur peut rectifier et compléter de même la +morale-science-et-art-des-mœurs. Il est dans votre nature, car vous êtes +surtout un savant, un studieux, de considérer la «réalité morale», les +mœurs des hommes, principalement pour les étudier, car vous êtes un +savant, un studieux, mais aussi pour en tirer une leçon à l’usage des +hommes et même au vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon, +du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez pas, comme à +une pierre de touche, comme à un instrument de contrôle, comme à un +instrument de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez formé. +Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet idéal dans tout projet, si +modeste soit-il, «d’amélioration» de vos semblables ou de vous-même, que +vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il? Un des idéals, +assurément, que les diverses morales que nous avons examinées ont +inventés et proposés aux hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous +quelque chose d’insuffisant; nous voilà ramenés à l’idéal honneur comme +étant celui qu’inconsciemment peut-être vous consulterez à chaque +amélioration de détail, que vous, très modeste et ne voulant procéder +que par progrès insensibles, vous proposerez. + +Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal honneur que vous +vous adresserez instinctivement, et peut-être sans le savoir, dès que +vous ferez de «l’art moral». Car vous, peut-être avec raison, vous +n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un eudémoniste et ne +croyez guère au bonheur; et vous n’êtes pas un poète et vous n’êtes +guère partisan de la vie expansive ou de la vie intense et violente; +vous êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour l’humanité et un +peu sceptique sur les puissances de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous +songerez, qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment toutes les +fois que vous envisagez une amélioration possible, c’est à ceci: plus +d’_humanité_ entre les hommes, moins de violences, moins de +meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous êtes surtout _instruit_ des +mœurs des hommes, vous êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur +fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions basses et +leurs passions hautes, et c’est assurément à un certain milieu et +entre-deux que vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent dans ce +sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur que, dans ce dessein, vous +faites appel. Toutes vos améliorations se ramèneront à ceci: soyez +corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions qui sentent la +vengeance, c’est-à-dire l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée, +c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et l’inertie, +c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité inférieure. Tout cela +c’est de l’honneur d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre les +hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui est précisément ce +qu’il vous faut. + +Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne dirai pas introduit +auprès de vous, car vous l’avez, mais mieux connu, mieux saisi, votre +préoccupation principale prend tout son sens. Certes, on n’a jamais +assez connu les mœurs des hommes pour adapter et ajuster à chacune de +leurs tendances, dans la mesure juste, comme correctif, le principe de +l’honneur: «Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de l’être d’une +façon qui vous distingue de l’ambitieux vulgaire; il est digne de vous, +qui êtes colérique, de ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour +vous distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et infantile; +etc.» La science des mœurs devient alors le diagnostic, qui n’est jamais +assez informé, et l’art moral devient une médication employant une +panacée, mot qui fera sourire, mais une panacée a formes multiples et +toujours appropriée au tempérament du malade. L’art des mœurs est l’art +d’introduire dans les mœurs autant de sentiment de l’honneur qu’elles en +pourront comporter dans telle situation donnée, ce qui comporte les +connaître à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses et toutes leurs +forces. + + * * * * * + +La morale de l’honneur s’accommode encore de la morale de Guyau, de la +morale expansion de la vie, et elle la complète heureusement. La morale +c’est la vie en beauté. Je le veux bien; mais à quoi reconnaîtrons-nous +la beauté? Quel sera le criterium de la beauté? C’est ce que Guyau n’a +jamais dit, et c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce que +_ce qui semble beau_ est partout et par conséquent tout est moral. Mais +si nous arrivons à savoir ce qui est humainement beau et si nous +démêlons que ce qui est humainement beau c’est tout ce qui nous élève +au-dessus de quelque chose jugé par nous indigent; comme le sens de la +beauté et le sens de la vie et le sens de la vie belle se fait lumineux +et presque précis! Et comme alors, oui, je puis dire: être moral c’est +vivre; vivre véritablement étant augmenter en moi la valeur de la vie. +Car maintenant, j’ai en mains une _valeur_, ce que je n’avais pas tout à +l’heure. Il a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système, +sans changer en soi, eût toute sa vertu. Il me dirigeait vraiment de +tous les côtés; il me dirige maintenant de tous les côtés encore, mais +avec une boussole très exacte qui me fait éviter les écueils de chaque +région et dans chaque région me fait voguer par une mer sûre vers des +terres fécondes. + + * * * * * + +Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de le dire, a un point de +départ qui n’est pas très différent de celui de Guyau, si tant est qu’il +ne soit pas le même, de la morale de l’honneur appliquée au +nietzschéisme, nous dirons à peu près la même chose. La morale de Guyau +devient la morale de l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend +l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de l’honneur +elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais ce qui est probable, par +héroïsme il a entendu la joie de l’honneur qui se satisfait. Si nous +rencontrions toujours les formules favorites de Nietzsche quand nous +exposions la doctrine de l’honneur comme principe de la morale, c’est +que tout ce qui est signe de force est signe de force morale, et tout ce +qui est exercice de force est exercice de force morale, à une certaine +condition, et qu’il ne reste plus à savoir que pour quelle cause et dans +quel dessein la force se met en action, pour savoir si elle est morale +ou si elle ne l’est pas; et le seul tort de Nietzsche, considérable il +est vrai, est d’avoir cru que la force est morale en soi, ou, puisqu’il +récuse le mot moral, d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne +règle de notre développement. + +Il a dit, en bon Allemand négateur du droit: «Vous dites que c’est la +bonne cause qui justifie la guerre? Je vous dis que c’est la bonne +guerre qui sanctifie toute cause.» Voilà ce qui nous sépare; mais s’il +avait compris une fois pleinement ce qu’à chaque instant il est tout +près de comprendre, que la force se trompe sur elle-même comme la +faiblesse, et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou mauvais +emploi, toutes ses directions générales le menaient à préconiser et à +introniser la force noble, et c’est-à-dire celle qui se méprise +elle-même quand elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il +dit lui-même le jour où à sa formule: «L’homme est quelque chose qui +doit se surmonter», laquelle toute seule n’est encore rien, il ajoute: +«Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances et +que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie», +équation entre l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on espère de +la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même. + +Tous les «signes de noblesse» de Nietzsche sont des signes du désir chez +l’homme de se distinguer de ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi +de soi-même trop facilement content de soi. Et comme son stoïcisme est +un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme d’action soit dominé et dirigé +par ce sentiment que l’homme doit se dominer et dominer les autres pour +l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie devient celle du courage +au service du bien. + +Elle devient celle de Montaigne en un jour de stoïcisme chrétien: «O la +vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de +l’humanité!--Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement +absurde; car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée +plus grande que le bras et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos +jambes, cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme se monte +au-dessus de soi et de l’humanité; car il ne peut voir que de ses yeux +et saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête +extraordinairement la main; il s’élèvera, abondamment et renonçant à ses +propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens +purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque +de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose.»--Il est vrai, +dirai-je; mais, même sans avoir recours à la foi, en langage +philosophique, cela veut dire: l’homme doit se surmonter et ne peut pas +se surmonter; c’est donc d’accomplir sur lui un miracle qu’on lui +demande quand on lui dit: «Surmonte-toi», et il est étrange qu’un +incrédule comme Nietzsche l’y convie; mais ce miracle, si l’homme y +croit, il commence à être accompli; s’il s’y applique avec une énergie +qui sera en raison de l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli; et +c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura atteint ses limites, +surmontant tout ce qu’il _paraissait_ être et tout ce que lui-même +croyait qu’il était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes ces +nobles démarches et de cette métamorphose quasi divine, c’est un acte de +foi en l’honneur, en l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de +notre céleste origine. + + * * * * * + +Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale même de Kant avec une +sorte d’addition qui ne fait que la modifier, qui ne fait que la ramener +à être persuasive comme toutes les morales non religieuses, qui ne fait +que la laïciser, si l’on me permet ce badinage, c’est ce que tout cet +essai aura déjà suffisamment mis en lumière. La morale de Kant commande, +la morale de l’honneur persuade impérativement par la bouche d’un +personnage qui commande par un conseil, mais qui très rapidement revient +lui-même à commander sans phrases. La morale de l’honneur explique la +morale de Kant, ou plutôt fait qu’elle s’explique; elle fait parler la +grande muette; elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif. + +Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est vrai encore que +toute action inspirée par des mobiles intéressés n’est pas morale et que +ne _s’achemine_ à être morale qu’une action inspirée par des mobiles +intéressés et par un «commencement d’amour de Dieu», c’est-à-dire du +bien pour lui-même. Il est vrai encore que l’échelle des valeurs des +actions est établie par cette considération que plus une action s’écarte +de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une idée pure, plus elle est +morale. Mais il n’est plus vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien +ou d’un quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher de l’idée +à la fois la plus élevée et la plus capable de s’élever sans cesse et la +plus universelle et la plus capable d’être universelle. + +Il est vrai encore qu’une action inspirée par la seule sensibilité n’est +pas morale; mais il n’est plus vrai que «le sentiment même de la pitié +et de la compassion tendre est _à charge_ à l’homme bien intentionné +quand il intervient avant l’examen de cette question: où est le devoir? +et qu’il est le principe de la détermination qu’on prend, parce qu’il +vient troubler l’action de ses sereines maximes; et qu’aussi lui faut-il +souhaiter d’y échapper pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice, +la Raison». Non, cela n’est pas vrai; et Schiller a raison en son +épigramme: «Je sers volontiers mes amis, mais, hélas je le fais avec +plaisir; j’ai un remords.--Eh bien, efforce-toi de le faire avec +répugnance, et ce sera le devoir.» Ce qui est vrai, c’est que l’_accord_ +entre la sensibilité et la raison est le signe du vrai et qu’il faut +souhaiter, non pas d’échapper à la sensibilité, mais qu’elle se +rencontre avec la raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un +commandement sec, froid et silencieux, mais par une instigation +chaleureuse et éloquente qui tienne déjà un peu de la sensibilité. C’est +celle de l’honneur. L’honneur est le médiateur entre la sensibilité et +la raison; il est l’interprète de la raison auprès de la sensibilité. + +Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur quand il observe que +le sentiment qui _reçoit_, pour ainsi parler, la loi morale dans le cœur +de l’homme, c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité +_a_ pour le commandement moral. Or respecte-t-on un commandement pur et +simple? Non; on lui obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce qu’on +respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la vénération et jusqu’au +culte, c’est la raison du commandement ou le caractère de celui qui +commande. Ce qu’on respecte dans le commandement moral, c’est l’honneur +qu’il nous donne pour sa raison ou le personnage de l’honneur sous +lequel il nous apparaît. C’est cela qu’on peut respecter et que l’on +respecte. En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale et la +sensibilité, le levier entre la loi morale et la sensibilité, Kant a +trouvé ce à quoi, vraiment et réellement, _in actu_, nous obéissons +quand nous sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous nous respectons, +quand nous nous respectons nous sommes moraux; quand nous avons trouvé +ce qui en nous est non aimable--pour nous c’est nous tout entier--mais +respectable, et quand c’est à cela que nous nous attachons, nous sommes +moraux. Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a fondé la morale sur +l’honneur, mais il l’a _vue_ fondée sur lui. + +Son criterium même est plein de cette idée; car agir de telle manière +que nous puissions vouloir que la maxime d’après laquelle nous agissons +soit une loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité +là-dedans; il y a un commencement de sensibilité; c’est vouloir avoir +l’honneur d’être le législateur du genre humain; je dis trop? oui; eh +bien, c’est vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer comme +législateur du genre humain; c’est dire: «J’agis bien; si tout le monde +faisait ainsi...»; et ce n’est pas forcément de l’orgueil; ce n’est pas +nécessairement de la fierté; mais c’est un sentiment d’honneur très vif, +c’est le sentiment de s’être distingué de beaucoup d’autres jugés +inférieurs à nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La morale de +l’honneur ne fait que prendre Kant par un certain biais et le rendre +plus accessible. Elle ne fait que mettre un pont entre son escarpement +et nous. + + * * * * * + +La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse à tous, à tous +elle fait appel et tous peuvent la recevoir. Mais à tous elle propose de +se distinguer, de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il supposé, de se +faire préférables. Elle est tout entière, grâce peut-être à une +interprétation particulière, mais enfin elle est tout entière dans le +fier mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux comme saluer +en finissant: «Gardons-nous de rabaisser nos privilèges à être les +privilèges de tout le monde»; car il s’agit d’être privilégiés, d’être +plus haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos devoirs. +Nietzsche le dit encore: «Compter nos privilèges et leurs exercices au +nombre de nos devoirs.» Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose +plus forts, en quelque chose plus intelligents, en quelque chose plus +vertueux que d’autres. Or autant de privilèges, autant de devoirs; et +plus nous avons de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est +ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer, tous tant que +nous sommes, puisque chacun de nous a son petit côté de supériorité, +_nous devons nous considérer comme des privilégiés du devoir_. + +Remarquez que, comme il arrive souvent, la formule de Nietzsche peut se +retourner et rester vraie. Nous ne devons pas rabaisser nos privilèges à +être les privilèges de tout le monde. Nous devons aussi rabaisser nos +privilèges à être les privilèges de tout le monde; c’est-à-dire vouloir +que tout le monde pratique nos vertus et faire tous nos efforts pour +qu’ils les pratiquent; et c’est en effet ce que les plus saints d’entre +nous veulent de tout leur cœur. Mais pourquoi vouloir cette égalité? +Pour en sortir. Pourquoi vouloir que nos privilèges soient rendus +communs? Pour en chercher d’autres. Pourquoi vouloir que les devoirs +pratiqués par nous soient pratiqués par tout le monde? Pour nous créer +d’autres devoirs, plus grands, plus lourds, plus impérieux et plus +nobles, ou les mêmes poussés plus loin. Et ainsi de suite et toujours, +et voilà la formule de Nietzsche réintégrée: nous aurons toujours des +devoirs dont nous serons toujours jaloux comme de privilèges. + +Et l’humanité, d’échelons en échelons, se surmontera toujours, les plus +élevés tendant la main à ceux qui seront restés plus bas, ayant un +double désir, une double volonté, qui n’a rien de contradictoire, d’être +toujours rejoints, et d’être toujours supérieurs. + +Ainsi le veut l’Honneur, qui est le Devoir à l’état dynamique, qui fut +le roi des combats sanglants, qui peut devenir le roi des combats +pacifiques, le roi des rivalités salutaires, le roi des émulations +sacrées, à la conquête, toujours à faire, jamais faite, toujours +essayée, toujours commencée, toujours espérée, de la souveraine vertu, +qui est le souverain bien. + + * * * * * + +J’aurais peut-être dû--et aussi bien c’est peut-être ce que je devrais +toujours faire--ne pas écrire ce volume; et me contenter de transcrire +cette ligne d’Alfred de Vigny: «L’honneur, c’est la poésie du devoir.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I. Avant Kant 1 + II. La morale de Kant 38 + III. Le néo-kantisme 80 + IV. La morale sans obligation ni sanction 104 + V. La morale de Nietzsche 139 + VI. La morale science-des-mœurs 215 + VII. La morale de l’honneur 257 + + +Poitiers.--Société française d’imprimerie. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 *** diff --git a/76607-h/76607-h.htm b/76607-h/76607-h.htm new file mode 100644 index 0000000..37f3ea1 --- /dev/null +++ b/76607-h/76607-h.htm @@ -0,0 +1,9968 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La démission de la morale | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; 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Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">L’Anticléricalisme</b>. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Le Socialisme en 1907</b>. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Le Pacifisme</b>, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Discussions politiques</b>. Un vol. in-18 jésus, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">En lisant Nietzsche</b>. Un volume in-18 jésus, cinquième +mille, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Pour qu’on lise Platon</b>. Un volume in-18 jésus, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Amours d’hommes de lettres</b>. Un volume in-18 jésus, +cinquième mille, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Simplification simple de l’orthographe</b>. Une piqûre in-18 jésus</td> +<td class="bot r w3"><div>0 <span class="cc">60</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Madame de Maintenon Institutrice</b>, <i>extraits de ses lettres, +avis, entretiens et proverbes sur l’</i><b class="ssf">Éducation</b>, avec une introduction. +Un volume in-12, orné d’un portrait, 3<sup>e</sup> édition, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>1 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Corneille</b>, un vol. in-8<sup>o</sup> illustré, 9<sup>e</sup> édition, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>2 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">La Fontaine</b>, un vol, in-8<sup>o</sup> illustré, 11<sup>e</sup> édition, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>2 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Voltaire</b>, un vol. in-8<sup>o</sup> illustré, 8<sup>e</sup> édition, broché</td> +<td class="bot r w3"><div>2 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap2 small">Ces trois derniers ouvrages font partie de la <i>Collection des Classiques +populaires</i>, dirigée par M. <span class="sc">Émile Faguet</span>.</td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Discours de réception à l’Académie française</b>, avec la +réponse de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus</td> +<td class="bot r w3"><div>1 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">Cours de poésie française</b>. <i>Leçon d’inauguration.</i> Une +piqûre</td> +<td class="bot r w3"><div>0 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b class="ssf">La Revue Latine</b>, journal de littérature comparée (<i>a cessé de +paraître en décembre 1908</i>).</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div class="small">La collection comprend sept années.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap small">La première année est épuisée.</td></tr> +<tr><td class="drap small">La deuxième année</td> +<td class="bot r w3 small"><div>10 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap small">La troisième année et les suivantes, chacune</td> +<td class="bot r w3 small"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(Chaque année se vend séparément.)</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">La Démission de la Morale</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="xsmall">AVANT KANT</span></h2> + + +<p>Il y a quelque intérêt à étudier très froidement, et +aussi « objectivement » que possible, l’évolution de +la morale, particulièrement en France, depuis Kant +jusqu’aux dernières nouvelles. Cela peut jeter quelques +lumières sur l’état des esprits et par conséquent +fournir contribution à l’histoire générale, ce qui a +peut-être une certaine utilité. Et en tout cas c’est un +divertissement qu’on peut estimer honnête.</p> + +<hr> + + +<p>La morale est la science, ou l’art, qui peut, ou donner +aux hommes des règles de leur conduite à travers +la vie, ou donner aux hommes des indications sur la +conduite qu’ils feront bien de suivre à travers la +vie.</p> + +<p>Si on la tient pour une science pouvant donner +des règles, si on la tient pour « normative », la morale, +à mon avis, ne peut se fonder que sur une +religion, — que sur une science, ou plusieurs +sciences — ou que sur elle-même.</p> + +<p>Si on la tient pour un art, elle peut emprunter à +certaines sciences, ou au <i>savoir</i> en général, quelque +chose ; elle peut s’appuyer sur le savoir et en tirer +quelque secours ; mais elle est surtout un ensemble +de démarches ingénieuses, de la part de l’homme, +pour s’accommoder aux choses et à soi et pour diriger +sa vie de manière à être dignement et noblement +satisfait de soi-même.</p> + +<p>Pour remonter, un instant, aux anciens, il faut +savoir qu’ils ont connu très bien la morale en tant que +science et aussi la morale en tant qu’art. A prendre les +choses dans les grandes lignes et en négligeant volontairement +des détails, importants il est vrai, et qui +pourront, je le sais, faire objection contre moi, on ne +se trompera pas beaucoup en disant que la morale considérée +comme science a été inventée par Socrate et +les stoïciens, ses vrais disciples ; et que la morale +considérée comme art a été inventée par les épicuriens.</p> + +<p>Socrate, à en juger d’après ceux des livres de +Platon où Platon semble plus qu’ailleurs s’inspirer +de lui, fonde la morale sur la psychologie. Il dit : +« Connais-toi toi-même, et, selon que tu te connaîtras +plus ou moins bien, tu seras plus ou moins vertueux. » +Il fonde tellement la morale sur la science +qu’il confond la moralité avec la science, volontairement. +Faire le bien, c’est le savoir. Savoir le bien, +c’est le faire. Qui sait le bien fait le bien. Celui qui +fait le mal n’est qu’un aveugle qui ne se connaît +pas. Théorie que j’ai discutée ailleurs et peut-être +réhabilitée<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, dont je ne retiens à cette heure que +ceci, à savoir que Socrate est éminemment, est en +son fond, un moraliste dogmatique, qui veut donner +à la morale la solidité, la fermeté, l’impérativité +aussi d’une science exacte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Pour qu’on lise Platon</i>.</p> +</div> +<p>Les stoïciens tout de même. Les stoïciens rattachent +toute leur morale à la psychologie, à la science +de l’homme quand ils donnent comme premier principe +de la morale : « Vivre conformément à la +nature ». Qu’est-ce à dire en effet ? Qu’il faut vivre +conformément à la nature de l’homme (c’est le sens +que le ὁμολογουμένωσ τῇ φύσει a toujours dans +Épictète), +donc qu’il faut connaître sa nature. Qu’il faut +vivre aussi conformément <i>à la nature entière</i> (c’est +le sens que le ὁμολογουμένωσ a toujours dans Marc-Aurèle), +à l’ordre général de la nature ; donc qu’il +faut connaître la nature universelle, l’ordre général +du monde.</p> + +<p>La morale se rattache donc à la science tout +entière et n’en est que l’aboutissement dans l’homme +même, dans la conduite qu’il doit tenir. <i>Or</i> qu’est-ce +que la science de lui-même et du Tout peut apprendre +à l’homme ? Qu’il y a une raison universelle, très +sage, très <i>suivie</i>, très harmonieuse, très logique, qui +<i>ne se contredit pas</i> ; et aussi qu’il y a dans l’homme +une raison moins ferme, plus ou moins vacillante ; +mais qui est ce qui en lui <i>se contredit le moins</i> et +la seule chose en lui qui puisse ne pas se contredire. +Donc il faut suivre la raison pour rester logique, +pour être <i>constant</i>, pour avoir une vie harmonique +en toutes ses parties parce qu’elle sera dominée par +un seul principe.</p> + +<p>Et donc il faudra, du côté de soi-même, n’obéir +aucunement à ses passions, qui sont forces illogiques +et capricieuses ; du côté de l’extérieur mépriser +complètement tout ce qui ne dépend pas de nous, +tous les <i>fortuits</i>, qui, si nous en tenions compte, nous +feraient également vivre d’une vie capricieuse et +irrégulière. — Pour mépriser tant de choses et se +dérober à l’influence de tant de choses, il faut se +donner une volonté énergique, indomptable et en +quelque sorte implacable. La raison, c’est tout +l’homme intellectuel ; la volonté, c’est tout l’homme +actif. Raison et volonté, c’est tout l’homme. La sensibilité +doit être supprimée. La volonté sans cesse +en acte et n’obéissant qu’à la raison, c’est toute la +morale.</p> + +<p>Cette morale, on a vu comme elle se rattache à la +science de l’homme et à la science du monde, à +la science totale, et comment elle se fonde sur +elle.</p> + +<p>Pour les épicuriens, malgré quelques essais qu’ils +ont faits pour donner un caractère scientifique à leur +morale, la morale est bien, en somme, un art et +seulement un art. Elle pourrait être définie : <i>les +moyens d’être heureux</i>. L’homme aspire au bonheur. +Il a raison. Il serait étrange qu’on voulût lui persuader +qu’il a tort. On n’y réussirait guère, du reste, +tant le désir de bonheur est le fond de notre nature. +Il faut tout simplement le laisser dans cette croyance. +Seulement il faut lui apprendre à ne pas se tromper +sur ce qui est le bonheur, de peur qu’en cherchant +le bonheur instinctivement, il ne trouve que l’infortune. +Or où est le bonheur vrai, le bonheur qui ne +trompe pas, qui ne se déguise pas à nos yeux pour +s’y révéler ensuite sous forme d’infortune et de misère ? +C’est un art, précisément, que de le découvrir. +C’est une science aussi, si l’on veut, et il va de soi +qu’il n’est pas inutile de connaître l’âme humaine +pour savoir ce qui doit remplir ses désirs et par conséquent +être un bonheur pour elle ; mais c’est surtout +un art. C’est un art qui consiste à observer les +tentatives des hommes vers le bonheur et à noter +celles qui réussissent et celles qui échouent ; et dans +quelle mesure elles échouent et elles réussissent ; et +dans quelles conditions elles ont plus ou moins succès +ou échec.</p> + +<p>Le bonheur étant chose relative et subjective, et +la morale n’étant que procédé pour arriver au bonheur, +il s’ensuit que la morale est chose subjective et +relative, qu’elle est science particulière pour chacun, +donc non pas science, mais art, ainsi qu’il a +été dit tout d’abord.</p> + +<p>Du reste, on peut arriver, relativement encore, à +une conclusion assez générale, et c’est à savoir que +pour <i>la plupart des hommes</i> le bonheur, <i>tout compte +fait</i>, est dans la vertu. La vertu n’est pas le but de +l’homme, la fin où il doit tendre ; elle est le moyen le +plus sûr pour lui d’atteindre son but, qui est le +bonheur. Elle le donne toujours, tandis que les autres +ne le donnent qu’accidentellement. Elle n’est pas le +but ; elle n’est pas, non plus, le seul chemin ; mais +elle est la grande route. L’épicurisme ne détruit +donc pas la moralité. Il la subordonne. Il la soumet +à la recherche du bonheur. Il dit : « Puisque vous +voulez être heureux, soyez vertueux. » Il n’aurait +rien à opposer à qui dirait : « Je ne tiens pas à être +heureux. » Il n’a rien à dire non plus à celui qui +affirme être heureux en dehors de la vertu, si ce +n’est : « Vous vous trompez » ; ou : « Vous vous persuadez +que vous êtes heureux, sans l’être » ; ou : +« Vous ne le serez pas toujours. » Réponses un peu +faibles.</p> + +<p>L’épicurisme, comme tout art, peut toujours +être contesté. Il est fort par la première position +qu’il prend ; il est faible en ses conclusions. +Il est fort en demandant aux hommes : « N’est-il +pas vrai que vous voulez tous être heureux ? Vous +avez raison » ; car ainsi il gagne tout d’abord leur +confiance. Il est faible en leur criant : « Donc +soyez vertueux », parce que le rapport entre ces deux +propositions ne pouvant pas être établi scientifiquement, +ne pouvant jamais l’être que par un art plus ou +moins ingénieux, mais toujours récusable, n’a rien +de ferme ni de solide.</p> + +<p>A un autre point de vue, remarquons que ces deux +morales antiques, quelque dogmatiques qu’elles +soient toutes les deux et surtout la première, sont +encore persuasives et non impératives, hypothétiques +même (surtout l’une) et non catégoriques. +Quoique l’une et l’autre (surtout la première) aient +employé le mot qui veut dire : « <i>Tu dois</i> », elles +ne sont ni l’une ni l’autre autorisées pleinement à +dire : « <i>Tu dois</i> ». Elles ne sont impératives que +par un certain abus de mots et un certain excès +d’affirmation. Qui <i>m’oblige</i> (voici pour le stoïcisme) à +me conformer à l’ordre universel ou à mon ordre +intérieur, à la raison cosmique ou à ma raison +humaine ? Absolument rien. Je puis trouver cela +beau, noble, honorable, convenable, digne de moi ; +mon orgueil peut être extrêmement intéressé à +l’accepter ; mais que j’y sois <i>obligé</i>, je ne le vois pas. +Je pourrai dire : « <i lang="la" xml:lang="la">Decet</i> » ; rien ne me fera dire : +« <i lang="la" xml:lang="la">Debes.</i> » Le devoir stoïque n’est pas un devoir ; c’est +un idéal. On m’y attire ; on m’y pousse ; on m’en +éblouit et on m’en fascine ; on ne me le commande +pas ; on ne trouve pas quelque chose qui me le commande. +Le stoïcisme est persuasif ; il n’est pas, il ne +peut pas être impératif.</p> + +<p>Il est persuasif infiniment, parce qu’il s’adresse, +pour nous persuader, aux parties de notre âme dont +nous sommes le plus fiers et que nous chérissons le +plus ; il ne peut pas être impératif.</p> + +<p>Il est très visible, du reste, qu’il n’a jamais songé +à l’être et qu’il n’a jamais songé à dire : « Quelqu’un +quelque part, ou quelque chose en vous, vous commande +impérieusement de faire ceci. Obéissez. » +Quelques-unes de ses formules se rapprochent +de celle-ci ; aucune n’y est adéquate. Ses formules +se ramènent toujours à : « Il est beau d’agir de +telle sorte. » C’est une persuasion de tout premier +ordre ; c’est une magnifique persuasion ; ce n’est +pas une obligation démontrée ; ce n’est pas un +impératif.</p> + +<p>Encore moins l’épicurisme est-il impératif. Il ne +commande pas ; il persuade à peine ; il renseigne : +« Si vous voulez être heureux, faites ceci. » L’épicurisme +est une indication. C’est une indication qui +n’est pas fausse mais à laquelle on ne se sent nullement +tenu de se conformer. L’épicurisme n’a pas +de force contraignante. Le stoïcisme non plus, comme +nous l’avons vu ; mais on peut dire que le stoïcisme, +à défaut de force contraignante, a une force imposante ; +l’épicurisme ni ne contraint ni même n’impose.</p> + +<p>Voilà ce qui me faisait dire que les deux grandes +morales antiques sont persuasives et non impératives.</p> + +<p>Et aussi elles sont hypothétiques et non catégoriques, +ce qui est presque la même façon de les envisager. +L’épicurisme est éminemment un « impératif +hypothétique », comme dit Kant. Il recommande +d’être vertueux, <i>si</i> l’on veut avoir le bonheur. Il +conditionne la vertu ; il conditionne le devoir. En +disant : « Soyez vertueux pour être heureux », il +n’est pas loin de dire : « Si vous ne trouvez pas le +bonheur dans la vertu, laissez-la. » Il ne dit point +pareille chose ; mais on peut la lui faire dire. Il +est hypothétique fondamentalement et apparemment, +très apparemment, ce qui est peut-être plus +grave.</p> + +<p>Le stoïcisme ne l’est point apparemment mais +il l’est en son fond, sans aucun conteste. Il prescrit +aux hommes la vertu pour qu’ils se conforment à +leur nature et à la nature ; c’est la leur prescrire, <i>s’il</i> +est vrai que leur nature et la nature soient orientés +vers la vertu, <i>s’ils</i> reconnaissent dans leur nature +une tendance à la vertu et dans la nature la vertu +proclamée. Or voilà bien une hypothèse, une hypothèse +que tous les efforts de l’école tendront à fortifier, +à solidifier, à charger de certitude ; mais +enfin une hypothèse. Voilà bien un « impératif +hypothétique ».</p> + +<p>L’épicurisme pourrait même dire qu’il est moins +hypothétique que le stoïcisme, puisque l’hypothétique +contenu dans son commandement est à peine +une hypothèse ; puisque prescrire aux hommes la +vertu s’ils veulent être heureux, c’est la leur prescrire +sans hypothèse, n’étant point douteux que tous les +hommes veulent le bonheur, tandis que l’hypothétique +contenu dans la prescription stoïcienne est +hypothétique très pleinement.</p> + +<p>Quoiqu’il en soit du plus ou du moins, les morales +stoïcienne et épicurienne sont persuasives et non +impératives ; sont hypothétiques et non catégoriques.</p> + +<p>Pourquoi ? Parce qu’elles sont humaines, strictement +humaines. Elles ne sont pas, — je crois bien +qu’elles le sont un peu, quoi que je die, mais enfin il +est plus juste de dire qu’elles ne le sont pas qu’il +ne le serait de dire qu’elles le sont, — elles ne sont +pas des débris, des restes, des souvenirs inconscients +de religions passées. Bien plutôt elles sont en +réaction et en sourde révolte contre les religions de +l’ancienne Grèce. Plus ou moins formellement elles +accusent ces religions d’immoralité et la morale +grecque existe, au fond, et se sent exister, surtout +<i>pour que</i> les vieilles religions n’existent plus. Elle +se sent exister et elle veut exister comme remplaçant +les anciennes religions et surtout comme +prenant une place que les anciennes religions +n’avaient pas remplie. Elles sont, relativement aux +anciennes religions, d’essence presque absolument +différente.</p> + +<p>Il est donc très naturel qu’elles n’aient pas le +caractère impératif, dominateur, conquérant, pour +ainsi parler, et envahisseur, que les religions ont +d’ordinaire. Elles ne sont pas des morales détachées +d’anciennes religions et qui se souviennent inconsciemment +d’avoir été des religions et qui en ont +gardé comme le caractère et comme le pli. Elles ne +sont pas des morales à air et à geste religieux.</p> + +<p>Remarquez du reste, pour tout dire, ou plutôt +pour tout indiquer brièvement, que les religions +anciennes <i>elles-mêmes</i> n’ont pas beaucoup, n’ont pas +violemment, pour ainsi dire, le caractère impératif. +Elles commandent, c’est incontestable, et elles promettent +des récompenses et elles menacent de châtiments. +Elles sont donc, il faut le reconnaître, des +systèmes religieux complets. Complets, oui, mais +peu définis et peu rigoureux ; parce qu’ils sont extrêmement, +j’allais dire désespérément complexes. +Voyez brièvement tout ce qu’il y a dans les religions +antiques. Il y a des dieux, c’est-à-dire, première +complexité, des êtres qui <i>étaient</i> des forces aveugles, +puissantes et redoutables de la nature et qui +sont devenus des hommes, des hommes supérieurs, +des hommes très grands, très forts, très puissants +et éternels ; mais des hommes ; des dieux, donc, +qui participent maintenant des forces formidables +de la nature et des passions changeantes, des +caprices de l’humanité ; et qu’on adore confusément +comme ils sont confus eux-mêmes ; pour lesquels +on a les sentiments les plus divers et les plus mêlés, +admiration, crainte, respect, envie, culte artistique, +ironie quelquefois, autres sentiments encore. Les +dieux sont des personnages auxquels on croit, que +l’on sent très présents, très proches, quelquefois +très éloignés, que l’on a bien en très grande considération, +mais qu’au fond on ne sait pas bien comment +traiter.</p> + +<p>Il y a encore, dans le paganisme, le Destin, qui +est une conception peut-être aussi ancienne que +celle des dieux, mais toute différente et presque +contradictoire. Née, sans doute, de l’intuition, plus +ou moins confuse, de l’immutabilité des lois de la +nature, la conception du Destin s’oppose à la conception +des dieux. Ils sont capricieux comme +des hommes, il est immuable comme le ciel ; +ils peuvent être fléchis, il est inflexible ; ils peuvent +être priés, il est inutile de le solliciter ; ils +peuvent être corrompus par des présents, il est +incorruptible. Le Destin est un dieu sans oreilles, +par derrière et par-dessus les dieux sensibles. Il est +profondément immoral en soi, puisque rien ne peut +le changer et que la bonne volonté humaine n’a pas +de prise sur lui, et en même temps on le mêle de +moralité, pour ainsi dire, on fait entrer en lui un +élément de moralité, en aimant à se persuader que sa +volonté immuable et éternelle se confond avec la justice ; +mais encore on n’en est pas sûr et il est à la +fois effrayant et déconcertant, effrayant surtout.</p> + +<p>Et il y a encore la Némésis, qui est contradictoire +à la fois au Destin et aux dieux. Elle est contradictoire +au Destin, puisqu’elle est un sentiment et +même une passion, chose qui n’a aucun rapport avec +un ordre éternel ; puisqu’elle est une jalousie des +êtres supérieurs à l’égard de l’homme, jalousie qui +s’exerce capricieusement et arbitrairement, qui est +toujours suspendue sur la tête des mortels, mais +que l’on peut conjurer, écarter, fléchir par des prières +et de bonnes œuvres. — Elle est contradictoire, +quoique un peu moins, aux dieux eux-mêmes ; car +elle est un sentiment mauvais et bas qui dégrade les +dieux, qui en fait des êtres inférieurs à l’homme +plutôt que supérieurs, qui les présente surtout sous +leur aspect de méchanceté et de rancune.</p> + +<p>La Némésis est démocratique ; elle est même la +démocratie symbolisée. Elle fait des dieux qui, +quoique supérieurs à l’homme, n’aiment pas que des +hommes soient grands, forts ou heureux. Elle fait +des dieux qui auraient des sentiments populaires, +sans avoir l’excuse naturelle qu’a le peuple d’être +envieux des puissants.</p> + +<p>Elle est aristocratique aussi ; elle est cette idée +que le petit doit rester à sa place, ne pas vouloir +devenir grand et que s’il veut devenir grand il trouvera +plus grand que lui et plus fort, fût-ce au ciel, +pour le faire rentrer dans la sphère dont il a voulu +sortir.</p> + +<p>On peut la prendre de ces deux manières ; mais, +de quelque biais qu’on la prenne, elle est un sentiment +méchant prêté aux dieux et qui les rapetisse. +Elle fait du dieu, soit un tribun hargneux qui +exalte les petits et qui déprime les grands et les +châtie ; soit un aristocrate autoritaire qui maintient +chacun à son rang avec une férocité sournoise, procédant +par coups brusques et inattendus.</p> + +<p>Inutile de dire, comme tout à l’heure pour le Destin, +qu’on a, peu à peu, essayé de faire entrer de la +moralité dans la Némésis et que, puisqu’on pouvait +la prendre comme artisan d’égalité, on a affecté de la +tenir pour forme de la justice. Mais de la conception +initiale qu’on en avait eue reste ceci que la Némésis +était contradictoire au destin et contradictoire à +l’idée de dieux plus nobles et plus généreux que les +hommes.</p> + +<p>Une religion si mêlée pouvait-elle être vraiment +impérative, vraiment normative, vraiment créatrice +de règles nettes et précises pour la conduite des +hommes ? Évidemment non. Elle peuplait leur esprit +d’idéals confus, d’espérances et de craintes confuses, +de devoirs confus et contradictoires. Donc, quand +bien même, ce que j’ai indiqué que l’on pourrait +soutenir, les morales antiques auraient eu quelques +racines dans les religions antiques auxquelles elles +succédaient, elles n’auraient pas pu retenir de celles-ci +un caractère impératif que celles-ci n’avaient +jamais eu.</p> + +<p>Et s’il est vrai, comme je crois que c’est plus vrai, +que les morales antiques fussent plutôt en réaction +contre les religions antiques qu’elles ne dérivassent +d’elles, il y avait peu de chances, cependant, pour +qu’elles inventassent cette chose nouvelle, véritablement +inconnue et un peu étrange, une idée commandant +à un homme, comme un maître à un esclave +et l’asservissant. De cette idée, ils ont approché, +c’est incontestable. Ils ont présenté soit la raison, +soit l’intérêt bien entendu, comme quelque chose, +sinon qui nous oblige, du moins qui nous accule, +qui nous force à dire : « il est bien vrai qu’il n’y a +pas autre chose à faire » ; et ceci est bien une sorte +de contrainte. Mais ne nous y trompons point, c’est +encore une contrainte de persuasion ; c’est une contrainte +qui donne ses raisons. « La raison, a dit +Pascal, nous commande bien plus impérieusement +qu’un maître, car en désobéissant à un maître on est +malheureux et en désobéissant à la raison, on est +un sot. » La contrainte des philosophies morales +antiques était précisément celle-ci. Elles mettaient +leur effort à nous contraindre à avouer qu’il est sot +de ne pas être vertueux. Mais ceci est encore de la +persuasion ; c’est de la persuasion qui devient si +forte qu’elle finit par prendre un caractère presque +impératif ; mais précisément elle <i>finit</i> par là, tandis +que c’est par là que la morale impérative commence, +et la différence est si considérable qu’elle est d’essence +même.</p> + +<p>Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec, +tant religieux que philosophique, n’a connu que la +persuasion. Les religions ont été persuasives, les +philosophies ont été persuasives. Les religions ont +effrayé d’abord, confusément ; mais, ce semble, à +remonter aux plus anciens textes, sans tirer de leur +majesté terrifiante un certain nombre de commandements +précis et formels, et je crois que l’on sait combien +il est difficile de mettre en formules et même +de démêler la morale d’Homère ou d’Hésiode. Puis +elles se sont, confusément encore, mêlées de morale, +mais d’une morale qui entrait en elles comme un +corps étranger et qui travaillait plus à les désagréger +qu’à les vivifier ; et en partie morales, en partie +immorales, en partie esthétiques, et à ce titre étrangères +à la morale sans y être précisément contraires, +elles présentaient aux hommes une morale si mêlée +et si indistincte qu’au fond les meilleurs d’entre eux +mettaient leur moralité même à se détacher d’elles.</p> + +<p>Les morales, d’autre part, étaient ou noblement +utilitaires et eudémoniques, ou austères et contraignantes ; +mais toujours persuasives, quelles qu’elles +fussent, procédant par raisonnements et non par +ordres, recommandant la vertu et non la commandant, +n’obligeant pas, ou ne démontrant pas à +l’homme qu’il est obligé, « raisonnant » l’homme, +pour parler le langage populaire, ne le captivant point, +ne l’asservissant point, ne le pliant point sous une +loi indiscutable. — Cela revient à dire que dans tout +le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion +qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours +un souverain constitutionnel.</p> + +<hr> + + +<p>Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale +impérative. Il l’a créée par ce qu’il apportait +avec lui ; il l’a créée par ce qu’il retenait du passé. +Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre laquelle +il n’était pas en réaction ; car il « n’était pas venu +pour détruire la Loi, mais pour la consommer » ; et +il sortait d’une religion qui n’était pas confuse, mêlée +et contradictoire ; mais qui était extrêmement +précise et nette. Dans la religion biblique point de +Destin, point de Némésis et point de polythéisme +(du moins depuis longtemps à l’époque où le Christianisme +parut). Un seul Dieu, qui est personnel, +qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui, +qui est libre et qui est tout-puissant, qui commande +comme un roi arbitraire et absolu ; qui d’autre part +n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très +irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion, +qui est qu’on lui obéisse strictement et aveuglement.</p> + +<p>D’une religion de cette sorte, une morale impérative +peut sortir et doit sortir, et seulement une morale +impérative.</p> + +<p>Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir +à Dieu qui est infaillible, qui n’a pas besoin d’être +justifié et qui ne doit pas être discuté. La morale sort +de la religion et d’une religion nette, précise, sans +contradiction, sans incertitude, sans imagination, +sans mythes poétiques et singuliers. Voilà ce que +Jésus retenait de l’ancienne Loi. Il apportait une +morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le +verrons plus loin ; mais il la rattachait à la religion +antique et il la laissait volontairement assise sur la +religion comme sur sa base naturelle, confondue +avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait : +« Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre +cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. <i>C’est +là le plus grand et le premier commandement. Et voici +le second, qui est semblable à celui-ci</i> : Vous aimerez +votre prochain comme vous-même. » Il est impossible +de rattacher plus fortement la morale à la religion, +de confondre plus intimement la morale et la +religion, en insistant sur ceci que le premier principe +de la morale n’est que le second commandement, +et sur ceci que, du reste, le commandement qui renferme +toute la morale n’est qu’une sorte de répétition +du commandement qui renferme toute la religion. +Pour Jésus la morale n’est qu’un aspect de la +religion. Il n’y a rien de plus juste que le nom de +Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale +elle-même ; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la +morale procède de la religion, en sort, s’appuie sur +elle, du reste est consubstantielle avec elle et en a +tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu ; la +morale est un aspect de la religion.</p> + +<p>La morale ainsi comprise ne peut être que normative, +impérative, absolument impérative, puisque, +non seulement elle est <i>un</i> Dieu, mais elle est Dieu +lui-même.</p> + +<p>D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était +une morale nouvelle qui, si elle s’incorporait +avec Dieu, et précisément parce qu’elle s’incorporait +avec lui, <i>le changeait</i> très sensiblement. A la loi de +terreur Jésus venait substituer la loi d’amour ; et cela, +sans que peut-être il s’en doutât, pour les gentils +comme pour les juifs. Le Dieu des juifs était un dieu +terrible auquel il fallait obéir et qu’il fallait craindre. +Les dieux des gentils étaient également des dieux +auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre. +Le premier qui ait dit dans le monde qu’il fallait +<i>aimer</i> Dieu, c’est Jésus. L’amour de Dieu est la +grande invention du Christianisme. Cette invention +changeait Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la +morale un tout nouveau caractère. Car s’il faut aimer +Dieu, prenez garde, il faut que Dieu devienne bon ; +ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours +été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait +pas, on ne parviendrait pas à aimer un Dieu +méchant, ou un Dieu qui ne serait que terrible, ou +même un Dieu qui ne serait que strictement juste. +Donc il faut qu’on se le figure comme bon, comme +juste sans doute, comme sévère peut-être ; mais +comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus, +comme nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait, +c’est ainsi qu’il se le représentait et c’est parce qu’il +<i>sentait</i> Dieu bon qu’il a voulu qu’on l’aimât ; mais +aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il +l’a fait bon éternellement dans l’imagination des +hommes.</p> + +<p>Dieu était changé. La morale l’était du même +coup. La morale était jusque-là morale de justice ; +elle devenait morale d’amour. La morale consistait +jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre +à chacun le sien. Elle consista désormais à aimer +tous les hommes comme des frères. Et cela était +une conséquence très logique. Si Dieu doit être +aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous +les hommes, la seule manière de le bien aimer +est d’aimer tous les hommes comme il les aime. +La substitution de Dieu père à Dieu roi amène +la substitution de l’idée de fraternité à l’idée de +justice.</p> + +<p>Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée +et raillée dans l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour, +de fraternité qu’il tend tout entier. La seconde +grande invention de Jésus est d’avoir passé par +delà l’idée de justice, considérée comme inférieure, +pour installer la morale dans l’amour. De là ces +préceptes au delà desquels on n’ira point : « Faites +ce que vous voudriez qu’on vous fît ; ne résistez +pas au mal qu’on veut vous faire et qu’on vous +fait ; aimez votre prochain comme vous-même ; +aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous +haïssent. » De là cette morale, dont Kant a très bien +dit que si toute la religion sur laquelle elle s’appuie +s’écroulait, elle subsisterait encore par elle-même ; +de là cette morale que les attaques dirigées contre la +religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas +et ne peuvent atteindre ; de là cette morale enfin +que tout progrès des mœurs, réel ou supposé, non +seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait +que rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit +toujours devant lui comme son but dernier et sa fin +suprême.</p> + +<p>Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait +se passer du dogme, étant plus pure que lui, +en quelque sorte, et plus sublime ; mais n’oublions +pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est +en quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme +existant. Le dogme était : Dieu commande et il faut +lui obéir, et tel était le fondement de la morale. Le +dogme était : le désobéissant sera puni et l’obéissant +sera récompensé, et telle était la sanction de la morale. +Jésus conserve tout cela, et, <i>entre</i> ce fondement de la +morale et cette sanction de la morale, il introduit +une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est +plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus +la justice et qui est la fraternité ; mais il maintient et +fondement et sanction, et il dit que le premier commandement +est l’attachement de l’homme à Dieu, et +il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham +et que le mauvais riche sera précipité pour +l’éternité dans l’enfer.</p> + +<p>Donc une morale sublime avec fondement religieux, +avec une sanction religieuse ; de caractère, +par conséquent, nettement et formidablement +impératif ; voilà la morale de Jésus. — Plus tard, +autour de cette morale demeurée fixe et immobile +et qui ne pouvait que demeurer telle puisqu’elle +avait, du premier pas, atteint l’absolu, +la religion dont elle était comme encadrée et +entourée, évolua. Elle se créa, au contact des +Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on +adopte on demande l’explication de tout, une métaphysique +très obscure et du reste merveilleuse, qui +restait comme le fondement, mais plus mouvant +en quelque sorte et moins assuré qu’auparavant, +de la morale, que l’on assurait toujours qui s’y +appuyait.</p> + +<p>Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions +plus variées, pour ainsi parler, admettant un +moyen terme, lui-même comportant différentes mesures, +entre le paradis et l’enfer, et par conséquent +créant une hiérarchie et une échelle des peines et des +récompenses ; et c’était là, en somme, une idée évangélique, +Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste et +ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une +conciliation étant à trouver entre la justice de Dieu +et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne pouvant être +supprimée, et devant être imaginé un tempérament +de l’une par l’autre.</p> + +<p>D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants +d’être plus ou moins absorbés, tout au moins +altérés par ceux qu’ils conquièrent, le Christianisme, +s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique +grecque, admit en lui beaucoup de paganisme proprement +dit. Le polythéisme revécut, très atténué, +mais il revécut dans les anges, du reste empruntés +à la religion hébraïque et dans les saints et saintes, +remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux +et les dieux locaux ; et dans les « Notre-Dame » +de tel ou tel pays, qui sont, par un artifice d’imagination, +à la fois une seule personne et une foule de +personnalités très distinctes. — Le « destin » revécut, +ici et là, très contesté, parce que rien n’est moins +évangélique que cette conception ; mais il revécut +dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu +n’est pas lié par plus fort que lui ; mais se lie lui-même +de toute éternité.</p> + +<p>Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est +la plus originale et la plus caractéristique du +paganisme, qui ne se retrouve pas dans le Christianisme, +pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance +d’un seul Dieu est par trop contradictoire +avec cette idée, laquelle met les dieux aussi près des +hommes qu’il est possible de les y mettre sans en +faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que +la Némésis me semble bien paraître dans un des +plus anciens textes des Évangiles, dans le <i>Sermon +sur la Montagne</i> : « Quand vous voudrez prier, dites : +Notre père qui êtes aux cieux… ne nous induisez pas +en tentation. » De quelque manière qu’on ait retourné +ce texte et qu’on l’ait adouci, il reste comme +une preuve que dans les idées des premiers chrétiens, +Dieu pouvait tendre des pièges à l’homme, +peut-être pour l’éprouver, peut-être par je ne sais +quel esprit de malice. Il y a là quelque chose de la +Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins +distincte, dans certains passages de la Bible. Ce +qu’il faut penser là-dessus, c’est, à mon sens, que +l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité, +qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle +est sensible dans l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle +a passé, presque subrepticement, dans le Christianisme +primitif ; que le Christianisme y était du reste +si contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a +en effet éliminée assez vite, ne la trouvant du reste +plus guère dans le paganisme à l’époque où il s’est +rencontré avec celui-ci.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut +la considérer comme définitive, à fondement religieux, +à sanctions religieuses, se confondant avec la +religion, aimant à croire et voulant croire que, +la religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même, +nettement impérative, normative et déclarant +l’homme <i>obligé</i> : telle est la morale chrétienne.</p> + +<p>Elle est l’ancienne « Loi de Dieu », transformée +quant à ses préceptes, transformée même quant à +son esprit, conservant tout son caractère de commandement +absolu.</p> + +<p>Quand le Christianisme perdit quelque chose de +son influence sur les hommes, il se passa la même +chose que quand le paganisme parut impur ou +grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de +la Grèce. Les penseurs voulurent créer une morale +indépendante, plus ou moins indépendante du Christianisme. +Seulement la difficulté était plus grande. +Le paganisme avait une morale très faible et très +contestable. Une morale pure triomphait de la +sienne et du même coup triomphait de lui assez facilement. +Le Christianisme avait une morale telle +qu’aucune, jusqu’à la consommation des siècles, à +ce qu’il semble, ne pouvait la dépasser. On ne pouvait +donc pas, par l’invention d’une morale supérieure +à la sienne, le décréditer ; on ne pouvait que +lui emprunter sa morale en la détachant de lui, au +risque, par l’impuissance où l’on se montrait de +trouver en morale mieux que lui, de restaurer son +crédit au lieu de le détruire.</p> + +<p>On s’efforça, cependant — par un besoin qu’a souvent +l’homme et que je ne discute pas pour le moment, +d’avoir une morale sans avoir une religion — de +constituer la morale indépendamment du dogme, et +c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de +présenter aux hommes les conclusions de la morale +chrétienne, sans le fondement sur lequel elle avait +prétendu s’appuyer. — On s’efforça, par conséquent, +de trouver à la morale un autre fondement (car +on croyait encore qu’il lui en fallait un), que la foi +en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de Dieu. Mais +la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que +sur une religion, sur la science ou sur elle-même. +La fonder sur une religion, c’est ce qu’on ne voulait +plus faire ; la fonder sur elle-même, c’est à quoi l’on +ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la +science.</p> + +<p>Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble +des sciences, ou sur une science particulière ? +Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea point ; les +sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas +l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui +et n’imposant point. On essaya donc de +fonder la morale sur une science particulière, c’est-à-dire +sur la science de l’homme. C’était revenir à +l’antiquité et soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme. +Ce fut surtout à l’épicurisme qu’on revint. Toutes +les morales utilitaires qui eurent un certain succès +en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme. +Elles cherchent à se constituer ainsi : il faut +savoir ce qui peut rendre l’homme heureux ; ce qui +le rend heureux, c’est une morale très pure constamment +mise en pratique ; énumérons les éléments +et comme les conditions de cette morale… En un +mot, la morale est la science du bonheur, fondée sur +la connaissance de l’homme.</p> + +<p>Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus +haut de l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une +réédition, qu’une morale de cette sorte peut être très +élevée et très saine ; mais j’ai à peine besoin de dire +aussi : 1<sup>o</sup> qu’elle ne peut être que persuasive ; +2<sup>o</sup> qu’elle ne peut être qu’un art.</p> + +<p>Elle ne peut être évidemment que persuasive ; car +l’homme ne peut se sentir obligé à être heureux. +Cette proposition : « sois heureux ; il le faut, tu le +dois », a quelque chose en soi de comique et de +ridicule. Il y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits +et dans nos consciences, des vieilles morales impératives +et religieuses, peut-être ; mais nous sentons +vaguement que le bonheur n’est pas un devoir, +que nous ne sommes pas obligés à être heureux +et que peut-être nous sommes obligés à ne pas +l’être, que la recherche du bonheur a quelque +chose d’immoral. Et ceci n’est pas nécessairement +une réminiscence chrétienne. Au fond de la Némésis, +pour y revenir un instant, il y avait cette +idée que l’homme ne doit pas être trop heureux, +qu’un homme heureux est quelque chose de contraire +à l’ordre et d’<i>insolent</i> (un peu du sens étymologique +et un peu de l’autre), et en dernière analyse +l’idée de la Némésis, c’était l’inquiétude qu’éprouve +un homme à être heureux, c’était le remords du bonheur, +preuve que le bonheur a toujours pour +l’homme quelque air de péché.</p> + +<p>Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur, +et la morale qui nous donne comme fin le bonheur +ne peut être que persuasive. Le dialogue entre +la morale eudémonique et nous est celui-ci : « <i>Voulez-vous +être heureux ?</i> — Oui, <i>nous avouons</i> que nous +voulons l’être. — Si vous voulez l’être, il faut tenir +telle ou telle conduite. » Autrement dit, la morale +eudémonique n’a aucune <i>autorité</i>. Elle est une +amie bienveillante et indulgente qui nous prend par +notre faible pour nous conduire à la force d’âme, et +qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour +nous mener au bien. Nous l’aimons ; nous lui sourions, +comme elle nous sourit ; mais elle ne nous +impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle +du <i>respect</i>, et c’est une bonne idée de Kant que ce +qui peut nous imposer des devoirs doit être quelque +chose qui nous inspire du respect. La morale eudémonique +n’est rien autre que doucement persuasive.</p> + +<p>Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être +qu’un art et n’a rien de scientifique, parce que le +bonheur est chose tout à fait individuelle. Je place +mon bonheur ici, je le vois ici ; un autre le place et +le voit ailleurs ; et il n’est pas certain que j’aie tort, +ni que l’autre n’ait pas raison. Le bonheur pour +chacun est en raison de sa nature et de ses aptitudes. +Le bonheur est la concordance qui s’est établie +ou qu’on a su établir entre les facultés d’un individu +et le champ d’activité où il pouvait exercer +ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents, +en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas +de science de l’individuel. La morale ayant pour fin +le bonheur ne peut donc être qu’un art, qu’un art ingénieux, +individuel lui-même, et devra être définie +ainsi : la morale est l’art par lequel, chacun s’étant +appliqué à se connaître et se connaissant bien, +se rend heureux par une sage application de ses +facultés propres au monde qui l’entoure. — Voilà +qui est bien ; mais, donc, la morale n’est pas une +science, elle est un art ; et même un art qui n’a pas +de préceptes et de maximes générales ; la morale est +un art personnel et incommunicable ; la morale est +l’art que chacun devrait se faire à soi-même pour +être le moins malheureux possible.</p> + +<p>— Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique. +Je reste une science en ce que, précisément, +je crois que les principes menant au bonheur +sont très généraux, sont les mêmes pour tous les +hommes, doivent être tirés de l’étude de la nature +humaine en sa généralité ; en ce que je crois que +chaque homme serait dans l’erreur en cherchant +à se rendre heureux par l’étude, même scrupuleusement +et froidement faite, de ses penchants et aptitudes +et ne saurait l’être qu’en se conformant aux +notions sur le bonheur que nous donne l’étude de +l’homme, pour ainsi parler, universel. Et en cela, +je suis très nettement scientifique.</p> + +<p>— Je le veux bien ; mais encore ce qui fait qu’on +peut dire qu’il y a un homme universel, ce qu’il y a +de commun entre tous les hommes, c’est, si l’on veut, +le désir du bonheur ; mais ce n’est pas du tout une +idée, une imagination sur le moyen d’y arriver. Tel +vous dira : « Mon idée du bonheur, c’est la volonté +de puissance », et tel autre vous dira : « Mon idée du +bonheur, c’est la modération dans les désirs » ; +tel vous dira : « Mon idée du bonheur, c’est la +tranquillité », et tel autre : « Mon idée du bonheur, +c’est l’action. » Et ils vous diront ces choses sans +que vous puissiez légitimement contredire aucun +d’entre eux. Il en résulte, à ce qu’il me semble, +que la morale eudémonique n’est pas une morale ; +qu’elle est plusieurs morales opposées les unes aux +autres, mettons, si vous voulez, en souvenir de +Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des +esclaves — et quelques morales intermédiaires.</p> + +<p>Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel +et par conséquent n’est pas une science. Elle est un +art et elle est même plusieurs arts, une infinité +d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de +celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan +de lui-même ; et, de la matière qu’il trouve en +lui, doit faire une œuvre d’art selon la matière qu’il +a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière +et selon les procédés d’art qu’il a inventés. +Donc pour le moraliste eudémoniste point de morale. +Il ne doit pas même en esquisser une. Son traité +de morale ne doit pas s’étendre au delà de son +principe. Il doit tenir en une ligne : « Cherchez le +bonheur. » Pas un mot de plus. — « Mais comment ? — C’est +votre affaire. Ce ne peut être que votre +affaire. Je vous dirai, si vous voulez, comment j’ai +trouvé le mien ; mais cela ne peut pas vous renseigner +sur le vôtre. » La morale eudémonique n’est +ni un commandement ni une prescription, ni même +un guide.</p> + +<p>Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a +appelé la morale du sentiment, qui ne mérite pas qu’on +s’y attarde bien longtemps. Quelques philosophes, +Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour toute +morale ceci : « Cédez à votre sentiment intime ; il +ne trompe pas. » Au fond, <i>c’est vrai</i> ; mais quand on +a, successivement, refusé le nom de sentiment intime +à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque +chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si +l’on dit en effet à un « sentimentaliste » : « Dois-je +toujours obéir au sentiment qui me possède et qui +me pousse, pour l’instant ? » il répondra certainement : +« Il faut encore voir si ce sentiment est bien +votre sentiment intime, profond, radical ; car il +existe une foule de sentiments superficiels, momentanés +et <i>altérés</i> ; il existe des sentiments qui sont des +résultats des circonstances et du monde où vous +vivez et de l’atmosphère que vous respirez et de +votre éducation, etc. ; ce sont des sentiments +circonstanciels ou des sentiments altérés ; c’est au +fond même de votre nature qu’il faut vous adresser +et c’est à lui qu’il faut vous conformer ; voilà le sentiment +intime. »</p> + +<p>Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner, +on arrive à s’apercevoir que le seul sentiment intime +qui ne soit suspect ni d’être circonstanciel, ni d’être +adventice, ni d’être altéré, est la voix même de notre +conscience, le quelque chose en nous qui dit : « Tu +dois » ou : « Tu ne dois pas » et qui n’est peut-être +pas un sentiment. — Ou la morale sentimentale entre +les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a aucune +règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce +qui en nous est passionné à l’exclusion de ce qui est +froid, et elle nous déchaîne débridés à travers la vie, +et elle n’est que l’immoralisme pur et simple ; ou +entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène +assez facilement à reconnaître que le sentiment +ou plutôt l’ensemble des sentiments qu’elle donne +comme bons n’est pas autre chose que le goût du +bien et que simplement elle a donné au devoir le +nom de sentiment pour s’appeler morale sentimentale +au lieu de s’appeler morale du devoir.</p> + +<hr> + + +<p>Tels étaient les essais de morale indépendante qui +étaient faits ici et là, avec plus ou moins de hardiesse +et aussi plus ou moins de logique, lorsque +Kant parut.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">LA MORALE DE KANT</span></h2> + + +<p>La première morale indépendante dans le sens +vrai, dans le sens précis et dans le sens le plus +étendu du mot, est la morale de Kant. Jusqu’à lui +on avait voulu fonder la morale ; il a voulu <i>ne pas +la fonder</i>, ne la fonder sur rien et qu’elle fût au +contraire le fondement de tout et que tout se fondât +sur elle. Jusqu’à lui on avait voulu <i>rattacher</i> la morale +soit à la science, soit à la religion ; il a voulu +ne la rattacher à rien et ne l’asseoir que sur elle-même. +Il a voulu qu’elle fût en soi et qu’elle fût par +soi. <i>L’insubordination du fait moral</i> est la maîtresse +pièce de son système. Le fait moral est parce qu’il +est et il n’a à donner aucune raison qui l’explique +et qui le fasse accepter. Il n’a pas, pour ainsi parler, +à plaider pour lui. Il s’impose. Il dit : « Je dois +être. » Il ne donne pas de considérants à l’appui de +lui. Il dit : « Je suis parce que je suis ».</p> + +<p>Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait. +Si on le rattache à une religion, on a à prouver cette +religion qui est toujours moins claire que lui ; si on +le rattache à une science, on a à établir et à achever +cette science qui n’est jamais guère établie et qui +n’est jamais achevée, tandis que lui est définitif dès +qu’il existe. Reste à ne le rattacher qu’à lui, à ne le +fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le fonder, à le +prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le +vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable +et qui doit être indiscuté.</p> + +<p>— Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer +ce caractère singulier ; pourquoi discuter tout, prouver +tout, rattacher tout à quelque chose et réduire +tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui, +vraisemblablement, est un fait comme un autre ?</p> + +<p>— Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral ; +je le lui reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme +cela qu’il se présente à nous. Nous pouvons douter de +tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même chose, +sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait +moral. Toutes les autres choses se présentent à nous +comme matière de connaissance ; le fait moral se +présente à nous comme connaissance ; toutes les +autres choses se présentent à nous comme chose à +connaître ; le fait moral se présente à nous comme +chose connue. Nous disons : « Il y a peut-être un +monde extérieur et il faut nous donner des raisons de +croire qu’il existe ou qu’il n’existe pas ; il y a peut-être +des lois générales du monde et il faut les chercher ; +il y a peut-être un auteur unique ou plusieurs +auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il +existe ou s’ils existent. » Nous ne disons pas : « Il y +a peut-être quelque chose en nous qui nous commande +de bien agir. » Nous sentons cette chose-là +directement, immédiatement, comme de plein +contact, et nous la sentons continuellement. Elle +seule ne passe pas par quelque chose pour arriver +à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être +trouvée. Nous avons cette sensation qu’elle est si +près de nous et en nous qu’elle est nous-même. +Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits +celui qui est en effet le plus clair, pour le plus +manifeste celui qui est le plus manifeste, pour le +seul indiscutable, celui que nous avons le plus de +tendance à accepter sans discussion ? Pourquoi vouloir +expliquer le fait le plus clair par d’autres plus +incertains, prouver par des choses douteuses la chose +qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être +prouvée, et arriver par des chemins détournés à +cette morale que nous atteignons du premier coup ?</p> + +<p>Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira +Kant, si, étant donné qu’il faut aller, comme on +peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du fait +moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et +de prouver tout le reste ? Qui sait si, loin d’être +fondé sur la métaphysique, ce n’est pas le fait +moral qui la fonde ? Qui sait si ce n’est pas le fait +moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité +de l’âme et qui prouve Dieu ? Qui sait si, +par un renversement des méthodes, il ne faut pas, +après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule +sur elle-même quand elle se fonde sur elle-même, +la reconstruire, et peut-être assez facilement, sur la +morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est +la chose solide, l’inébranlable et l’<i lang="la" xml:lang="la">inconcussum</i> ?</p> + +<p>Mais revenons, pour ne nous occuper que de la +morale elle-même. Le fait moral est donc le plus +clair, le plus incontestable et le plus directement +saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs. +C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette +évidence première, cette évidence initiale tant cherchée +par les philosophes. Ils ont dit : à travers tant +de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une, +dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter ? Ils +ont répondu : c’est la vie, le sentiment de l’existence, +le sentiment que l’on existe. Ils ont répondu : c’est la +pensée, la certitude où l’on est que l’on pense. Je +réponds, moi : ce qu’il y a de moins douteux, c’est +que je me sens obligé, c’est que quelque chose en +moi me dit : tu dois ! Pourquoi est-ce cela qui est le +moins douteux ? Mais, parce que, quand à cette +voix intérieure je n’obéis pas ; quand à cette voix +intérieure je désobéis ; alors je souffre, alors j’ai des +remords, alors j’ai de l’humiliation, alors je suis +dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire ? C’est à +dire que je viens de contrarier le fond même de ma +nature ; c’est à dire que je viens de me nier, de me +heurter et de me combattre moi-même.</p> + +<p>Remarquez que ce phénomène ne se produit pas +à propos des autres choses auxquelles j’ai tendance +à croire. Je puis douter du monde extérieur sans +avoir remords, humiliation, mépris de moi-même, +torture intime ; rien de tout cela. Je puis douter de +mon existence et me croire une illusion et un rêve, +sans me faire de reproche et sans que rien en moi me +fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée, +je veux dire douter que je pense, et ne pas me sentir +humilié et dégradé, et dégradé par ma faute. Il n’y a +pas de remords intellectuel, et ceci est bien à considérer.</p> + +<p>On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce +de remords intellectuel ou quelque chose qui y ressemble. +Quand nous doutons d’une chose très évidente +aux yeux du bon sens, par exemple quand nous +doutons que nous vivions ou que nous pensions, +nous nous reprochons très sensiblement quelque +chose. Nous nous reprochons de nous faire violence, +de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement +ou de demander à ses ressorts un effort qui +dépasse les forces que la nature leur a assignées. — Ceci +est très vrai. Mais remarquez deux choses. La +première que le remords intellectuel est d’un caractère +si différent du remords moral qu’on ne peut +guère que par un abus de mot lui donner le même +nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et +n’humilie pas ; il trouble. Quand nous doutons ou +essayons de douter des choses qui sont d’évidence +intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et +honteux ; nous nous sentons égarés. Nous nous sentons +en bateau sans gouvernail ou en ballon sans +soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches +d’une espèce de suicide. Nous nous disons : « C’est +à mon intelligence elle-même que je me dérobe et +que je dis adieu ; si je doute de ceci, je ne puis +plus faire aucun usage de mon entendement ; je ne +puis, décidément, douter de ceci encore sans un +suicide intellectuel. »</p> + +<p>Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est +une crainte beaucoup plus qu’un remords ; il est un +trouble, un effroi et une épouvante.</p> + +<p>Et la seconde chose à remarquer est celle-ci : c’est +que le remords intellectuel torture aussi quelquefois +et humilie, il faut le reconnaître ; mais quand il +nous inquiète sur la passion qui nous anime à nier +quelque évidence, ou sur les conséquences que cette +négation peut avoir. Nous nous reprochons de +douter de telle vérité quand nous nous disons que +c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de +briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la +mystification, c’est-à-dire du mensonge, que nous en +doutons ; — et nous nous le reprochons encore quand +nous nous disons que la vérité dont nous doutons +est peut-être profondément utile à l’humanité et que, +rien qu’à en douter personnellement et intérieurement, +nous commençons à faire du mal et nous +nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que +dans ces deux cas le remords intellectuel n’est pas +autre chose qu’un remords moral ; que le remords +que nous éprouvons est un remords moral se rapportant +à des opérations intellectuelles, mais en tant +qu’elles ont des rapports avec la moralité, en d’autres +termes un remords moral pur et simple ?</p> + +<p>Donc le remords intellectuel ne torture pas et +n’humilie pas ; et quand il semble qu’il torture et +qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le remords intellectuel, +mais le remords moral ; ou, ce qui revient +au même, le remords intellectuel n’est remords que +dans la mesure où il se complique de remords +moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse +souffrir : c’est la révolte contre une voix intime qui +nous dit : tu dois, tu es obligé ; il n’y a qu’une vérité +dont la négation nous fasse souffrir et nous dégrade +à nos propres yeux, c’est la vérité morale.</p> + +<p>N’est-ce pas un signe ? Et n’est-il pas très rationnel +de conclure de là que <i>la vérité</i>, tout au moins la +vérité essentielle, que <i>l’évidence</i>, tout au moins +l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au +moins vérificatrice et justificatrice de toutes les +autres, est l’évidence morale ?</p> + +<p>Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce +qui n’a pas besoin d’être prouvé, ce qui se tient debout +en soi et par soi, ce qui est irréductible à autre +chose, ce qui est indépendant et insubordonné ; c’est +l’<i>axiome humain</i>.</p> + +<p>Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu +prouver l’axiome et rattacher à quelque chose ce à +quoi, plutôt, tout se rattache, et subordonner à ceci +ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne.</p> + +<hr> + + +<p>Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver, +certes, non l’expliquer même, à proprement parler, +mais l’analyser. Le fait moral se présente ainsi. +Quelque chose, en nous, nous dit : tu dois agir et tu +dois agir bien ; il y a des choses qu’il faut faire et il +y en a qu’il ne faut pas faire ; <i>il y a des choses</i> telles +que, si tu les fais, tu sens que tu es digne de toi, conforme +à toi ; <i>il y a des choses</i> telles que, si tu les fais, +il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas +né ou que tu fusses mort avant de les faire.</p> + +<p>— Mais ces choses que je dois faire, les puis-je +faire ; et ces choses que je ne dois point faire, puis-je +ne les faire point ?</p> + +<p>— Oui, sans aucun doute ; tu es libre absolument. +Tu n’es pas limité dans ta volonté ; tu es limité dans +l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas faire ce +dont tes forces physiques sont incapables et ce que +les circonstances t’empêchent d’accomplir ; mais tu +es libre de prendre ta décision et d’aller dans l’exécution +jusque-là où une force plus puissante que ta +force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller jusqu’au +tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve +pas de moyens de transport ; mais il est libre absolument +de prendre la résolution d’y aller et de +pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les +possibilités matérielles le permettront.</p> + +<p>— Est-il si certain que je sois libre ?</p> + +<p>— Non seulement ce n’est pas douteux ; mais tu +n’en doutes pas ; tu n’en doutes à aucun moment de +ta vie ; c’est en te croyant libre et parce que tu te +crois libre que tu fais tout ce que tu fais ; et aurais-tu +des remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne +pas commettre la mauvaise action que tu as commise ? +Et ne sens-tu pas que, quand tu essayes de +douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise +action, en ce sens que tu cherches une excuse aux +mauvaises actions que tu pourras commettre ? Ne le +sens-tu pas ? La négation du libre arbitre a son remords +qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà +en soi un acte mauvais.</p> + +<p>Ainsi parle la « conscience », comme on dit et +comme on dit très bien ; car ce que nous venons de +faire parler n’est pas autre chose que le savoir instinctif +que l’homme a de lui-même. Et elle parle +ainsi <i>impérativement</i>. Entendez par ce mot qu’elle ne +subordonne à rien et qu’elle ne conditionne pas son +commandement. Elle ne dit pas : « agissez bien <i>si</i> vous +voulez le bonheur » ; elle ne dit pas : « agissez bien <i>si</i> +vous voulez être en paix avec vous-même » ; elle ne dit +pas : « agissez bien <i>si</i> vous voulez obéir à votre nature, +laquelle est organisée pour le bien et se contrarie +elle-même, se blesse elle-même quand elle agit mal. » +Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce +caractère. De tels commandements sont, si l’on veut, +des commandements, sont, si l’on veut, des impératifs, +mais ce sont des impératifs toujours <i>hypothétiques</i> ; +ils se subordonnent toujours à une condition : +« si vous voulez telle chose, agissez bien ». Le commandement +de la conscience est impératif comme +l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est despotique. +Jamais le vers fameux n’a été plus applicable :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Et cela est littéralement exact ; car ici c’est bien +la volonté contraignante qui se met à la place de la +raison qui délibère.</p> + +<p>Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point +qu’il puisse y avoir quelque chose en nous qui ne +ressortisse pas à la raison, qui ne résulte point de +motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement. +Il ne s’agit pas de s’étonner ; il s’agit de constater. +Est-il vrai, est-ce un fait que la conscience commande +ainsi ? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en même +temps qu’elle nous commande elle nous interdit de +discuter ? Est-il vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit, +très durement : « Si tu discutes, tu es déjà coupable ? » +La loi-devoir enlève à notre appréciation, +met énergiquement en dehors de notre appréciation, +de notre délibération, de notre examen, un certain +nombre de choses, et ces choses, ce sont nos actes. +Elle nous permet de penser comme nous voudrons, +de croire comme nous voudrons, d’imaginer comme +nous voudrons. Dans ces cas-là nous n’entendons +pas sa voix ; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout +à coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce +pas significatif ? Ne devons-nous pas reconnaître +qu’il y a en nous quelque chose qui est différent de +tout le reste, qui nous impose un respect profond, à +quoi nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir +désorganisés et qui commande sans admettre qu’on +discute et sans donner de raisons de son ordre, <i>ce qui +serait se discuter soi-même</i> ?</p> + +<p><i>L’indiscussion</i> absolue c’est le caractère essentiel +et substantiel de la loi morale. L’être moral est +celui à qui l’on dit : « Pourquoi fais-tu cela ? » et qui +répond : « Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire autrement ; +quelqu’un me commande. » S’il est en +dehors de cette formule, d’une façon ou d’une autre, +il n’est pas moral, il n’est pas vertueux.</p> + +<p>— Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses, +non pas terrestres (car dans ce cas il serait +simplement un homme adroit), mais dans l’espoir de +récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral ?</p> + +<p>— Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi +Kant, aux récompenses et aux châtiments d’outre-tombe, +parce que je crois au mérite et au démérite, +à un ordre universel qui veut que justice, en définitive, +soit faite ; mais je dis que si l’homme a fait le +bien en seule vue de la récompense, il n’est pas moral +le moins du monde. Il n’est qu’un homme qui fait un +marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité +dans cet acte-là.</p> + +<p>— <i>Donc l’espoir en Dieu est immoral !</i></p> + +<p>— <i>L’espoir</i> en Dieu n’est pas immoral ; mais la +parfaite conviction que Dieu nous récompensera +exactement selon nos mérites est immorale. Faire le +bien <i>pour</i> être payé par Dieu, prêter à Dieu <i>pour</i> +qu’il nous rende, est un acte usuraire parfaitement +étranger et même contraire à toute moralité. Il faut +faire le bien pour lui-même ; <i>et puis</i>, il n’est pas interdit +d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra +compte. Le mélange même de ces deux sentiments +n’est pas d’une moralité pure, parce qu’on +ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas +sûr que tous les deux sentiments soient réels ; et +parce qu’il est possible que l’un des deux soit réel +et l’autre seulement une illusion que nous nous +faisons et que nous caressons pour nous rassurer. +Il y a quatre degrés : 1<sup>o</sup> le marché : je fais le bien +parce que je sais que Dieu me le rendra au centuple ; +ceci est du paganisme le plus grossier : c’est +un acte purement immoral ; — 2<sup>o</sup> le mélange de +marché et de conscience : je fais le bien pour obéir à +quelque chose en moi qui me dit de le faire, et aussi +pour <i>mériter</i> ; ceci est un acte relativement estimable, +à la condition qu’il soit bien certain que ces +deux états d’âme existent concurremment ; et cela +n’est jamais certain ; — 3<sup>o</sup> l’obéissance à la conscience, +avec, <i>mais à d’autres moments et non pas +quand on fait l’acte</i>, un espoir, peu sûr du reste, +que l’on pourra être récompensé ; ceci est d’une très +haute moralité ; — 4<sup>o</sup> l’obéissance à la conscience +et la parfaite conviction que l’on ne sera jamais +récompensé : ceci est l’acte moral absolu.</p> + +<p>— Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus +moral qui puisse être.</p> + +<p>— S’il existe, certainement. Obéir à la conscience +par pur et simple respect de la conscience, c’est +l’acte moral pur.</p> + +<p>Mais, — autre point de vue de la question — sans +aucune espérance de récompense, faire le bien parce +qu’on éprouve de la satisfaction à le faire et par +conséquent <i>pour</i> se procurer ce plaisir ne sera sans +doute pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste +à faire le bien uniquement par obéissance à la +loi et sans mélange aucun d’intérêt personnel ? +« J’ai du plaisir à faire le bien ; cela m’inquiète<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. » +Le plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite, +évidemment, et, de plus, va jusqu’à ôter tout caractère +moral à mon acte, si bon qu’il soit, selon +la façon commune de parler. L’homme qui est +charitable avec délices n’a pas plus de moralité +dans cet acte que le gourmand qui savoure un mets +favori ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus +loin.</p> +</div> +<p>— Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui +n’est pas complètement désintéressé n’est pas moral ; +on peut même dire que l’acte moral qui n’est pas +accompli avec une certaine répugnance, avec une +certaine victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il +faut savoir, il est vrai, que l’homme qui éprouve du +plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du plaisir +à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude +et pour goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis, +triompher très souvent, très longtemps, de lui-même ; +que par conséquent si son action de maintenant +n’est pas morale, il est moral, lui, profondément ; +et même que si son action de maintenant +n’est pas morale en soi, elle l’est par tous ses +antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler, +toutes ses racines ; et voilà pourquoi vous pouvez +vénérer sans scrupule l’homme de bien qui fait le +bien par plaisir ; mais encore, mais enfin, il est très +vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est +pas moral. L’homme de bien travaille, sans le savoir, +à s’enlever le mérite. Il s’enlève le mérite à mesure +qu’il fait du devoir une habitude et une habitude +agréable. Ses premiers actes bons sont moraux, +étant des victoires et achetées chèrement ; les suivants +sont moins moraux, comportant moins +d’efforts ; et quand ils sont devenus une habitude et +une source de jouissances, ils ne sont plus moraux +du tout. Heureux, du reste, et vénérable, pour la +raison que nous avons dite, l’homme qui n’a plus +aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien. +La fin de la vertu, mais aussi son comble est d’être +devenue une manie.</p> + +<p>— Soit ; mais insistons encore. Un homme n’espère +de récompenses pour ses vertus, ni ici-bas ni +ailleurs ; d’autre part, il n’éprouve point de plaisir à +faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux. +Et il le fait cependant. Voilà le pur homme +de bien, selon vous. Je n’en suis pas sûr ; car, s’il est +très vrai qu’il ne fait le bien que par devoir, il +éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir +dans le devoir accompli et, même en l’accomplissant, +dans la lutte qu’il soutient contre lui-même. +Donc ici-même, il y a intervention du plaisir et par +conséquent de mobile intéressé.</p> + +<p>En considérant le plaisir du devoir accompli nous +dirons que l’acte vertueux touche sa récompense +dès qu’il est fait ; que, par conséquent, seul le premier +acte bon a été fait par devoir ; mais le second +déjà a pu être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement +du premier avait révélé.</p> + +<p>Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même +nous dirons que le premier acte bon a été +intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du plaisir à +le faire dès le premier moment où l’on commençait +à l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte +moral pur ? — Je reconnais, répondra Kant, que +depuis le commencement du monde il n’y a pas eu, +peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte +absolument désintéressé. Mais que faisons-nous ici ? +Nous décrassons l’acte moral, successivement, de +toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous +le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il +consiste, pour montrer ce qu’il est en soi. Dans la +pratique, quelque relativement pur qu’il soit, il sera +toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins, +on saura à quel degré il l’est ; on saura s’il est si +mêlé qu’en vérité il n’existe plus, ou s’il est si légèrement +adultéré qu’il est assez près d’être pur. Pour +savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il +est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il +est en soi. Il est une bataille ; il est une lutte que +l’homme soutient pour échapper à la nature. « La +vertu n’est pas l’éclosion de la nature ; elle est une +conquête sur la nature<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. » C’est en quoi les stoïciens +se sont trompés. L’homme ne vit ni en conformité +avec <i>la</i> nature, ni en conformité avec <i>sa</i> nature +quand il est vertueux. Il vit en révolte contre <i>la</i> nature, +qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de +plus qui est immorale ; et il vit en révolte contre +<i>sa</i> nature qui lui persuaderait, s’il l’écoutait, de +vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste. +La morale est contre nature, il faut le dire sans +hésiter.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> André Cresson : <i>la Morale de Kant</i>.</p> +</div> +<p>Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même +dans la nature humaine pour que nous la +trouvions en nous ; évidemment ; mais la morale +est un élément de notre être qui contrarie ce que +nous avons de commun avec la nature des autres +êtres créés ; c’est une force, en nous-mêmes, de +révolte contre nous-mêmes ; c’est quelque chose en +nous qui nous invite et nous oblige à nous vaincre +et à nous dépasser. Quand Nietzsche, plus tard, +donnera sa fameuse définition de l’homme : « l’homme +est un être qui est né pour se surmonter », il donnera, +lui si contempteur de Kant, une formule essentiellement +kantienne. La morale apporte, reconnaissons-le +vaillamment, la guerre et non la paix dans l’être +humain. Sans elle il serait en paix ; sans elle il ne +se livrerait pas de combats ; sans elle il ne tendrait +pas violemment sa volonté vers des fins presque +inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La +morale est en vérité une étrangère en nous.</p> + +<p>C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix +de la raison pour nous parler, mais nous parle avec +la sienne ; ni, quand elle est pure, elle ne demande +aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni +comme introductrice ni comme compagne. Vous +voyez : elle est étrangère à tout notre être ; elle est +étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est pas elle. +« Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui +n’es ni la raison qui me persuade patiemment, ni la +sensibilité qui me pousse et qui m’entraîne ; ni l’habitude +qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit lentement ; +ni l’imitation qui m’engage à prendre pour +modèles les êtres qui m’entourent ; mais, solitaire et +dédaigneuse de tout ce qui habite en moi, une visiteuse +qui intervient pour me donner un ordre sévère, +sans explication et qui doit être sans réplique ; +et qui rentre dans le silence et dans l’ombre en me +laissant d’elle une sorte de terreur mystérieuse et +comme une nécessité inexplicable de lui obéir ? »</p> + +<p>Elle répondrait : « Il est vrai, je suis l’étrangère ; +je suis étrangère au monde entier ; je n’apparais et +ne me manifeste qu’en toi, et encore en toi je suis +étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience ; +et je te trouble et je t’effraie et je te torture ; +mais tu sens bien et tu sentiras toujours que tu as +besoin de ce trouble, de cet effroi et de ce tourment ; +que tu as besoin de moi ; que sans moi tu te mépriserais +profondément ; que sans moi aussi tu périrais, +toi et ta race, toi et ton espèce. Tu es un être particulier. +Quelqu’un t’a créé tel que tu ne puisses vivre +sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée +pour te donner matière à te combattre et à te vaincre +et pour qu’à te combattre et à te vaincre tu vécusses. +Or c’est toi-même qui m’as créée du besoin même que +tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la visiteuse +est cependant ce qu’il y a de plus intime et de +plus profond en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, +de la substance même de ton être. »</p> + +<p>Mais si l’on <i>constate</i> cette antinomie, salutaire du +reste, peut-être nécessaire du reste, entre la morale +et toutes nos autres facultés, peut-on l’<i>expliquer</i> un +peu, soupçonner un peu pourquoi elle est ? Il n’est +pas impossible. Cette antinomie de la morale et de +nos autres facultés, c’est une forme, c’est une face de +l’antinomie de la destinée de l’homme comme faisant +partie d’une espèce. Individuellement l’homme ne se +sent obligé à rien ; individuellement l’homme n’a pas +de devoirs ; individuellement l’homme n’a pas de +conscience. Supposez, ce qui, du reste, est presque +impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité, +sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait ? +Absolument aucun. Ceux qui ont parlé des devoirs +envers soi-même n’ont pu en parler que parce qu’ils +considéraient l’homme en société, et qu’à cause de +cela ils lui voyaient des devoirs envers soi-même +consistant à se conserver et à se développer pour le +service de la société, et qui par conséquent n’étaient, +en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. +Mais supprimez cette considération de la +société, il reste que l’homme n’a aucun devoir +envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir. +Direz-vous : « Si bien. Il a le devoir de ne pas se +détruire et de se conserver sain et fort. » Vous +voulez dire qu’il est de son intérêt de ne se point +détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il +ne prend pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci +n’est pas un devoir, n’a aucunement le caractère +de devoir. L’homme individuellement n’est nullement +obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, +cherche naturellement le bonheur ; il le +cherche plus ou moins intelligemment ; mais il n’est +nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être +heureux. L’homme individuellement est donc un +être qui simplement cherche le bonheur, son bonheur. +C’est toute sa loi. Ce serait un pur non-sens +que de lui en chercher un autre.</p> + +<p>Mais dès que l’homme est en société, immédiatement +il a des devoirs et il a une conscience qui les +lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il ne doit +plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif +catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne +se sent plus libre d’agir à son gré. Le « fais ce que +veux » disparaît. Il se sent des obligations envers +les autres ; il se sent des obligations envers soi-même, +à cause des autres ; il se sent même des obligations +envers Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, +l’humanité tout entière, laquelle l’oblige, et l’objectivant +en un être supérieur qui l’a créée, qui l’aime +et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi +envers cet être qui a comme en ses mains les intérêts +de l’humanité.</p> + +<p>Donc à l’homme considéré individuellement point +de devoirs ; à l’homme considéré comme membre +d’une espèce des devoirs multiples.</p> + +<p>Et voilà pourquoi l’individualisme est à base +d’immoralité, comme le bon sens le dit tout de suite ; +mais si le bon sens le pressent, l’analyse le prouve. +Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes +ou sur la pente de le devenir. L’individualisme +n’est que la révolte plus ou moins franche de +l’homme fatigué de morale et des obligations que la +morale impose. L’individualisme est la doctrine plus +ou moins précise de l’homme qui est las de sacrifier +éternellement son moi, son droit au bonheur, ou son +droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout +cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des +commandements très rudes, soit à un Dieu intérieur +dont on trouve rudes les exigences. L’individualisme +est immoral par cette raison bien simple que la +moralité est précisément l’homme ne se considérant +pas comme individu. Or, comme l’homme est à la +fois un individu et un membre d’une espèce, et +comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre +chose, il y a toujours une antinomie et par suite une +lutte entre ce qu’il est comme individu et ce qu’il est +comme membre d’une espèce.</p> + +<p>Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur ; +comme membre d’une espèce, sa loi est le +renoncement au bonheur. Comme individu sa loi +est la persévérance dans l’être ; comme membre +d’une espèce, sa loi est le sacrifice, partiel continuellement, +total parfois, en certaines occasions, de son +être.</p> + +<p>Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la +morale est bien cette ennemie éternelle que nous +voyions que l’homme porte en lui ; ennemie salutaire, +ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, +ne peut vivre que comme membre d’une espèce ; +mais ennemie cependant, puisque encore il reste un +individu et ne peut pas cesser de l’être et de se sentir +tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne +sentent plus cette antinomie et cette lutte dont nous +parlons, ceux-là, s’ils existent, sont des êtres qui ne +sont plus des individus ; ils sont l’espèce même en +un homme ; ils sont, dirait un Aristophane, des statues +vivantes de l’humanité.</p> + +<p>Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne ; +mais qu’on en approche. Toutes les associations où +l’homme ne respire que pour l’association et en +quelque sorte que par l’association, sont des essais, +souvent très beaux, d’abdication de l’individualité +et par conséquent de moralité pure. Encore est-il +que cette association que nous envisageons en ce +moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, +qu’elle institue des devoirs qui, pour être +des devoirs envers l’humanité, sont surtout, tout +compte fait, des devoirs envers elle, et que par conséquent +elle remplace l’individualisme personnel par +une sorte d’individualisme collectif, que par conséquent +elle ne constitue pas moralité pure. Mais elle +en donne très bien l’image. L’homme absolument +moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la +conscience faite homme) serait celui qui ne ferait +absolument rien que par obéissance à sa conscience, +c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui +aurait absolument aboli en lui tout individualisme, +soit personnel, soit même collectif, et en qui, pour +ainsi parler, l’espèce même vivrait.</p> + +<p>Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il +y a cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, +et c’est ce qui explique l’antinomie de la morale elle-même +avec <i>tout le reste de notre être</i>. La morale est +en opposition et en lutte contre tout le reste de notre +être, jusqu’à ce qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle +l’ait absorbé ou, pour mieux dire, qu’elle se soit +substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive jamais. +Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est +la moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, +tant on se serait vaincu, c’est où l’on arriverait +si l’on était parvenu à la moralité absolue, et +alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus +du tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte ; mais nous +n’avons aucune crainte à concevoir sur cette extinction +de la moralité dans son triomphe ; dans l’état +normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours +relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre +nous-mêmes pour la morale, ou en d’autres termes, +la lutte de nous-mêmes, espèce, contre nous-mêmes, +individus.</p> + +<p>La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive ; +normative et non conseillère, science, du +reste, avant d’être un art. Science de quoi ? science +d’elle-même ; analyse de ce qu’elle est, de la façon +dont elle se révèle à nous et de la façon dont elle +s’impose à nous et nous commande ; et enfin elle ne +s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et ne se +rattache à rien ; elle n’est fondée ni sur une autre +science, ni sur l’ensemble des sciences, ni sur une +religion ; elle n’est fondée que sur elle-même. Platon, +ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des fils +ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale +<i>comme à leur dernière fin</i> ; nous, nous rattachons +exactement toutes choses à la morale <i>comme à +leur base</i> et aussi comme à leur dernière fin. C’est +<i>parce que</i> la morale existe qu’il faut bien que le libre +arbitre existe ; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle ; +qu’il faut bien que Dieu existe ; et aussi c’est +<i>pour que</i> la morale soit que Dieu a créé l’homme ; +car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale +n’est pas, puisque l’acte moral est une lutte et que +Dieu n’a pas à lutter ; c’est pour que la morale soit +que l’homme est doué du libre arbitre ; c’est pour +que la morale soit que le monde existe comme +épreuve de l’homme, comme tentation de l’homme +et comme chose que l’homme doit comprendre qu’il +ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme +doit comprendre qu’il doit se distinguer. Base de +tout et fin de tout, la morale enveloppe le monde +comme d’un cercle et tout en part comme tout y +aboutit.</p> + +<p>Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve +pas et ce qui n’a pas besoin d’être prouvé et ce qui +prouve tout ; vous ne trouvez cela que dans la loi +morale ; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi +et pour la réalisation de quoi il semble bien que tout +existe ; vous ne trouvez cela que dans la loi morale ; +et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est, quoique +si particulière et isolée en apparence, la voix du +monde parlant à l’homme, la lumière du monde +entrant en lui, la loi du monde l’obligeant.</p> + +<hr> + + +<p>Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle +nous commande ? Nous nous sentons obligés ; mais +à quoi nous sentons-nous obligés ? Nous nous sentons +obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très +sensible, absolument incontestable ; mais à quoi +nous sentons-nous obligés ? Ne répondez pas sommairement : +à faire le bien. C’est répondre à la question +par la question. Faire le bien, cela veut dire +faire ce à quoi l’on se sent obligé ; mais encore à +quoi précisément nous oblige la loi morale ?</p> + +<p>Il y en a qui disent que la loi morale renferme en +soi <i>une matière</i> qu’elle nous présente et que nous +saisissons par intuition, directement et immédiatement. +Elle nous dit : « Il ne faut pas tuer, voler, +être intempérant, être égoïste, etc… » La loi morale, +pour ceux-ci, est une table de la loi où sont inscrits +un certain nombre et un grand nombre de commandements +distincts, tous très directement accessibles, +tous présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est +bien vrai que c’est ainsi que sont les choses, ou paraissent +être, pour tous tant que nous sommes, dans +la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous +fait un cadre moral, une liste des choses à faire et des +choses à ne faire point, et c’est à cette liste, en vérité, +que nous obéissons. Il est très vrai ; mais prenez +garde. Si vous prenez les choses ainsi ; si vous considérez +la loi morale comme ayant un contenu matériel +<i>et comme constituée par ce contenu matériel lui-même</i>, +vous risquez de ruiner, ou d’exposer à être +ruinée, la morale elle-même.</p> + +<p>Car on vous répondra que cette liste dont nous +parlions tout à l’heure est extrêmement variable, que +la variabilité des devoirs est la chose du monde dont +on est historiquement le plus sûr, que telle chose, +devoir pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, +que telle chose, devoir pour un temps, n’est pas +devoir pour tel autre temps, que, même, telle chose, +crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et +que, par conséquent, si la matière de la morale est la +morale même, la matière de la morale se contredisant, +la morale se contredit et donc n’est pas une +loi et donc n’existe pas.</p> + +<p>Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui +est un crime. Les naturels australiens, considérant +que la mort de leurs parents est le résultat de maléfices +jetés sur eux par quelque homme ou femme +d’une tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers +leurs morts de tuer quelqu’un de la tribu hostile. Un +Australien ayant perdu sa femme manifesta ses intentions +au docteur Landor, qui le menaça de prison +s’il donnait suite à son projet. L’Australien se soumit ; +mais, rongé de remords, il dépérissait de jour en +jour. Enfin il disparut, puis revint au bout d’un an +en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu +ennemie. Il avait connu le commandement moral, +puis le remords, puis la satisfaction du devoir accompli. +La <i>vendetta</i> corse est un impératif catégorique +du même genre. Chaque peuple dresse sa « liste », +dresse sa table de la loi, qui s’impose à toute la race +comme un impératif moral ; et cet impératif n’est +pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la +loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement ?</p> + +<p>Ce qui est universel c’est de se sentir obligé ; mais +il n’y a que cela qui le soit. L’Australien de tout à +l’heure était aussi obligé que je le suis ; il était aussi +obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se sentir +obligé est universel ; mais ce à quoi l’on est obligé +est variable. Donc si la loi morale <i>est</i> son contenu, +elle n’est pas une loi ; elle est des coutumes ; si la +loi morale est son contenu, elle n’existe pas. Gardez-vous +donc de dire que la loi morale doit contenir et +contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est +point.</p> + +<p>D’autres présentent les choses ainsi : la loi morale +ne contient, à proprement parler, rien ; elle n’est pas +une liste ; mais elle est une sorte de pierre de touche. +Elle ne vous présente pas un certain nombre +d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre ; mais +<i>à propos de chaque acte</i> dont vous avez l’idée et que +vous êtes sur le point d’accomplir, elle vous dit : +« il est bon », ou : « il est mauvais » ; elle vous dit : +« tu dois », ou : « tu ne dois pas ». C’est exactement, +comme on a si souvent dit, un juge intérieur qui juge +avant, pour prévenir, et qui, du reste, juge aussi +après. — Sans doute ; et les choses se présentent +parfaitement ainsi dans la pratique journalière ; mais +les mêmes objections viennent contre cette théorie +et le même danger existe à l’admettre, et au fond elle +est exactement la même que la précédente. A chaque +acte à commettre intervient un jugement prémonitoire +de la conscience ; oui, mais chacun de ces actes +est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque +chose qui peut n’être pas la conscience, qui peut +n’être pas la loi morale. En présence d’un acte, la +conscience dit : « fais-le », ou « ne le fais pas ». Ce +n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui +le décrète blanc ou noir ; elle peut l’avoir reçu blanc +ou noir de la tradition ou de la coutume. En face de +ce fait : sa femme à venger, l’Australien recevait de +sa conscience un <i>oui</i> très énergique, que sa conscience +elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on +dise que la loi morale a sa liste d’actes permis et +d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque acte elle +met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même +chose, à savoir que la loi morale a un contenu +matériel, et comme ce contenu est variable, on est +amené à reconnaître que si la loi morale a un +contenu matériel, elle n’est qu’un greffier de la +coutume. Donc, pour que la loi morale soit morale, +il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit toute +<i>formelle</i>, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable +sans doute à une infinité de cas pratiques ; mais +seulement une idée générale.</p> + +<p>Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi +parler, impliquée dans le fait moral universel, dans +le <i>je dois</i>, dans le <i>je suis obligé</i> ? Pas d’autre au premier +regard que le <i>je dois</i>, lui-même, que le <i>je suis +obligé</i> lui-même ; et dès que, du <i>je suis obligé</i>, je veux +passer au <i>à quoi</i>, il semble bien que c’est en face d’un +fait que je vais me trouver ; or nous avons reconnu +la nécessité d’écarter les faits de l’énoncé de la loi +morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas +d’être le contraire.</p> + +<p>Cependant faites attention à ceci : du <i>je dois</i> lui-même, +de l’essence même du <i>je dois</i> on peut tirer, +ce nous semble, une idée générale, toute pure, non +mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable +aux faits. Qu’est-ce que c’est que le <i>je dois</i> ? C’est +un fait de conscience qui se présente avec le caractère +d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi ? C’est une +maxime universelle. Le <i>je dois</i>, dès qu’il est reconnu +comme loi, et il se fait connaître comme tel dès +qu’il existe ou dès qu’il parle, a donc un caractère +d’universalité, est donc une maxime universelle. +Eh bien, sans aller plus loin, voilà précisément +l’idée générale que nous cherchons. La morale, +par cela seul qu’elle est loi, nous commande d’agir +<i>universellement</i>. — Qu’est-ce qu’agir <i>universellement</i> ? +C’est agir de telle façon que l’on voudrait que +la maxime qui nous fait agir fût une loi universelle. +Et voilà justement ce que le <i>Je dois</i> nous commande +par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous +commande sans nous commander aucun acte, et +voilà cependant une formule trouvée qui peut +s’appliquer à tous les actes du monde et nous +éclairer sur eux tous. La définition de la morale en +sa pureté absolue sera donc : « <i>agis uniquement +d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en +même temps qu’elle soit une loi universelle.</i> »</p> + +<p>Remarquez que cette formule, d’abord élimine +tout égoïsme, cela va sans dire, et devant chaque +acte à faire nous commandera de ne nous traiter que +comme nous voudrions que tous fussent traités, et +nous commandera de traiter les autres comme nous +voudrions être traités nous-mêmes, et par conséquent +enveloppe en même temps et la charité et la justice, +et le « ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas +qui te soit fait » et le « fais à autrui ce que tu voudrais +qu’on te fît », etc. ; — mais remarquez de plus +que cette formule <i>permet de rectifier la coutume</i>, qui +tout à l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte +qu’on se demandait avec inquiétude si elle n’était +pas la morale elle-même. La formule kantienne est +précisément le creuset de la coutume et qui n’en +laisse subsister que ce qu’elle a, par aventure, de +vraiment moral.</p> + +<p>A l’homme qui aura fait de la vengeance un des +articles de son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> moral et chez qui, en vérité, la +<i>vendetta</i> sera une partie de la conscience et la partie +la plus sensible de la conscience, il suffirait de dire : +« Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût +éternellement d’après cette règle ? » pour que, non +pas il fût converti tout de suite ; car soyez sûr que +d’abord il répondra : « oui ! » ; mais pour que la +suite des réflexions et la méditation prolongée de +cette seule maxime l’amène, en un temps donné, à +répondre : « non ! »</p> + +<p>A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment +ou inconsciemment, la recherche du bonheur, +la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui, +certes, est la « coutume » la plus répandue dans +l’humanité, il suffira de dire : « Voudriez-vous que +tous les hommes sans exception s’appliquassent uniquement +et exclusivement à la <i>recherche du bonheur</i> ? » +pour que, tout au moins, il hésite sur la réponse +et se demande si la recherche exclusive du +bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment +pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la +ruine de l’humanité.</p> + +<p>Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie +la coutume et par conséquent elle constitue une +morale qui semble bien, elle, ne rien recevoir de la +coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle, +puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la +corriger.</p> + +<p>Remarquez encore que la formule kantienne, non +seulement rectifie la coutume, mais en quelque manière +rectifie la nature, ce qui veut dire, comme on +pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et +tendances que le spectacle de la nature nous pourrait +inspirer. Quand nous trouvons la nature immorale, +nous pouvons nous laisser aller à l’imiter pour +raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou +sous ombre d’acquiescement à l’ordre universel. La +formule kantienne, avec une modification qui n’est +qu’une légère généralisation, nous arrêtera. Voudriez-vous +agir comme agit trop souvent la nature +et que sa règle, ou une de ses règles, et non pas la +moindre, fût la règle de l’humanité ? Votre conscience +dit « non ». En disant, « non », ce qu’elle +commande c’est ceci : « <i>agis comme si la maxime de +ton action devait, par ta volonté, être érigée en loi universelle +de la nature</i> ». Cette nouvelle formule n’est +pas autre chose que la première très peu modifiée, +et même non modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, +du côté de la nature, comme la première était +tournée du côté du genre humain.</p> + +<p>Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne +en quelque sorte des armes contre lui-même, contre +la coutume humaine en ce qu’elle a de mauvais, et +contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. +Comme cette formule est l’expression d’une morale +absolument indépendante, de même aussi elle a en +elle comme une vertu d’indépendance et elle rend +l’homme indépendant de la nature, indépendant de +la coutume, s’il se peut indépendant de soi-même, +pour ne le faire dépendre que de la morale seule.</p> + +<hr> + + +<p>Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. +Elle est certainement la nouveauté la plus +extraordinaire en doctrines morales et même en +doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle +dépasse la révolution socratique elle-même ; car la +révolution socratique ramenait tout à la morale, et +en lui subordonnant tout, et en faisant tout aboutir +à elle ; mais la révolution kantienne ramène tout à +la morale, et en faisant tout aboutir à elle, et <i>en faisant +tout sortir d’elle</i>. Elle est chez Kant cause active +et cause finale. C’est elle qui crée toute la métaphysique ; +c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il +y a une morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, +et qu’il faut que l’âme humaine soit immortelle, et +qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur et vengeur, +et qu’il faut qu’il y ait une nature contre +laquelle l’homme lutte et contre les suggestions +de laquelle il se dresse comme être autonome +et indépendant.</p> + +<p>Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par +la morale, en ce sens qu’il est ce qu’il est parce que +la morale existe et qu’il n’est ce qu’il est que parce +que la morale existe avec le caractère que l’on voit +qu’elle a.</p> + +<p>Je dis même que c’est une révolution religieuse +incomparable à toute autre, même au Christianisme, +puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la morale ; qui +existe parce que la morale existe ; qui n’existerait pas, +qui n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait +pas besoin de lui. Dieu, dans Kant, est postulé par +la morale comme le libre arbitre ; et, par un renversement +de méthodes très intéressant, comme Descartes +prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut +pas nous tromper, Kant prouve tout et Dieu lui-même +et Dieu surtout, parce que la morale existe et ne peut +pas nous mettre en erreur.</p> + +<p>Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant, +qu’il l’ait vu distinctement ou non, la morale est une +religion et le Devoir un Dieu. Le Devoir est un Dieu. +Il en a tous les caractères : il est infaillible, il est +indiscutable, il commande sans avoir de raison à +donner de ses commandements, il est absolu — <i>et +il a tout créé</i>. Le Devoir est le dernier des Dieux et il +n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même +qui le confirme.</p> + +<p>On a voulu fonder la morale sur la religion ; on a +voulu la fonder sur une science ou sur les sciences ; +on la fonde maintenant sur elle-même ; mais en la +fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité +et d’elle-même une religion.</p> + +<p>Inutile de dire que si elle est une religion, c’est +qu’elle est, telle qu’on nous la présente et telle qu’on +la sent, un reste des religions qui ont précédé, un résidu +théologique, comme dirait Comte. La morale +de Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme +rectifié, selon la manière dont on considère +le Christianisme lui-même. Si l’on considère le Christianisme +comme fondé sur la religion, ainsi que nous +le faisions au commencement de cette étude, le kantisme +est un Christianisme retourné, faisant sortir +la religion de la morale, au lieu de faire sortir la morale +de la religion. Si l’on considère le Christianisme +comme étant surtout une morale, comme étant en son +fond une morale, qui seulement, s’est <i>associé</i> à la religion +régnant dans le temps et dans les lieux où lui-même +est né, alors le kantisme est un Christianisme +rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en +son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion +qu’il rencontre, mais fait sortir la religion de son +propre sein.</p> + +<p>En définitive il est un Christianisme philosophique, +un monothéisme philosophique, dernier aboutissement +de la Réforme ; mais il est une religion +très précisément. Il a une base véritablement mystique. +Il commande d’obéir sans démonstration des +raisons d’obéir ; il fait donc appel au seul sentiment +mystique de l’obéissance. Il fait de l’obéissance un +dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme +et il offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui +s’appelle précisément l’Indiscutable.</p> + +<p>Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout +mysticisme connu ; car il fait <i>adorer par simple +adoration</i>, non pas un Dieu concret dans une certaine +mesure, non pas un Dieu qui a une histoire, +qui a créé le monde, qui a parlé aux hommes, +qui s’est montré à eux ou à quelques-uns d’entre +eux ; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un +Dieu dont on ne connaît que les oracles, comme +dans l’antre de Trophonius ; Dieu redoutable du +reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui +approuve et félicite ; mais aussi qui tourmente, qui +torture et qui ravage et qui nous demande le sacrifice +humain, le sacrifice sanglant de notre propre +vie.</p> + +<p>Le kantisme est la religion la plus religieuse, la +religion la plus religion qui me soit connue ; je veux +dire la religion où il n’y a que l’essence même de la +religion, la religion où il n’y a que de la religion. Il ne +pouvait naître qu’après un très long stade de religion +de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus +en plus individualisée, de religion que l’individu se +fait à lui-même (luthéranisme) et qui place l’individu +en face de lui-même en lui faisant remarquer — et +qu’il en tremble ! — qu’il y a en lui un Dieu. +Kant a fondé la <i>foi morale</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">LE NÉO-KANTISME</span></h2> + + +<p>Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu +un succès merveilleux en Europe et particulièrement +en France pendant un siècle. Il flattait deux sentiments +qui ne sont contraires qu’en apparence : le +désir d’une morale indépendante des religions, le besoin +d’une religion ; ces deux désirs étaient dans le +kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale +qui était une religion elle-même.</p> + +<p>Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler +simplement les kantistes, car ils n’ont vraiment +point renouvelé Kant, s’appliquèrent surtout à deux +choses : 1<sup>o</sup> élargir et attendrir un peu la doctrine +kantienne ; 2<sup>o</sup> lui donner un caractère plus pratique, +en lui trouvant un criterium nouveau, ou plutôt en +démêlant plus précisément et en affirmant plus énergiquement +le criterium qu’elle contenait.</p> + +<p>Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale +de Kant. Celle-ci se réduisait et se restreignait +strictement à l’affirmation de l’obligation morale. +Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur +cette obligation ; ils ont eu « la foi morale » et ils ont +affirmé le plus chaudement du monde qu’il fallait +l’avoir ; mais ils n’ont pas repoussé les appuis et +les apports que pouvaient donner à cette foi les +considérations sentimentales et les considérations +esthétiques.</p> + +<p>Renouvier fait comme des concessions à la morale +sentimentale, disons mieux, il la prend comme +une alliée ou comme une servante précieuse de la +morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour +de Jésus : « C’est un fait psychologique véritable +que la présence de la sympathie au nombre des éléments +qui portent l’homme à des actes favorables +au bonheur d’autrui… [La sympathie] fournit un +mobile du bien commun et vient à l’appui de la loi +morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour +nier cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou +admettre que certains éléments fondamentaux de +cette nature n’interviennent pas ou <i>devraient</i> ne pas +intervenir là précisément où la place en est marquée +dans l’ordre mental. <i>Devraient ne pas intervenir</i> +dans l’acte vraiment moral, c’est la thèse de Kant, +qui… juge que les passions même les plus nobles, +en se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la +vertu. <i>Rien n’était mieux fait pour nuire à la +diffusion des principes de Kant</i> que de demander, si +inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement +vis-à-vis de l’homme comme il est… que l’action +moralement bonne fût absolument exempte de +passion… Dès qu’un acte est fait par raison et par +devoir, si la bienveillance et la sympathie existent +aussi, il <i>doit</i> se faire <i>aussi</i> par bienveillance +et sympathie… Et dès qu’un acte est fait par bienveillance +et sympathie, la raison et le devoir étant présents… +il ne doit se faire aussi que si la raison et le devoir +l’autorisent… En ce sens l’action moralement +bonne se fait certainement par devoir et au fond on +pourrait aller jusqu’à dire, avec Kant, qu’elle se fait +<i>uniquement par devoir</i>, s’il était permis d’entendre +par là que, se faisant <i>aussi</i> par passion, <i>elle ne se +ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir +contraire.</i> »</p> + +<p>Donc agissez par devoir <i>ou</i> par passion bonne ; +mais, quand vous agissez par devoir soyez tranquilles +et assurés de ne point errer ; quand vous agissez par +passion bonne, assurez-vous bien que le devoir +approuve. Le Devoir sera tantôt agent de votre +acte, tantôt contrôleur de votre acte et toujours il +sera <i>présent</i>, et il est nécessaire, mais il suffit, que +toujours il soit présent.</p> + +<p>C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement +de la morale de Kant, qui emprisonne +dans le devoir. Dans la prison kantienne Renouvier +ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les +brises tièdes qui viennent du cœur.</p> + +<p>C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour +définir le <i>sens</i> moral : « une combinaison naturelle +de la sympathie et du penchant social, qui en est la +suite, avec la raison. »</p> + +<p><i>Mais</i> — et c’est ici la pensée la plus neuve que je +rencontre dans cette <i>Science de la morale</i>, qui serait +du reste un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain +si le manque de composition n’en faisait un +fourré exaspérant — <i>mais</i> la sympathie a pour +triste contre-partie la nécessité, pour vivre avec nos +semblables, ce que la sympathie commande, d’être +méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir. +Il y a une « solidarité du mal ». Elle apparaît +dès que l’homme sort de sa caverne et même, souvent, +quand il y reste, dès qu’il est en contact avec +les animaux. En effet, « les animaux, par le fait +qu’établit entre eux la loi naturelle, ne tendent pas +seulement à nous faire perdre le respect de la +nature ; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi +de la dévoration mutuelle des vivants, la douleur +prodiguée, les fins multipliées, contraires, en apparence +manquées, ne sont pas seulement pour nous +l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale +de la raison ; mais notre propre conservation +matérielle et par suite nos fins les plus élevées se +trouvent en jeu dans la guerre universelle. Attenter +à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se +font et qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité +de défense. »</p> + +<p>Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans +la société humaine. Nous sommes très vite convaincus +par des exemples indiscutables qu’être bons, +non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le +mal en l’encourageant et que par suite nous +devons faire le mal en nous défendant et quelquefois +même nous défendre d’avance, pour n’être +pas attaqués au moment de notre plus faible possibilité +de défense. Nous sommes donc méchants parce +qu’il y a des méchants et nous devons l’être.</p> + +<p>Nous sommes solidaires ; et, parce que nous +sommes solidaires, nous devons faire le bien et, +parce que nous sommes solidaires, nous devons faire +aussi le mal ; et il y a une solidarité inévitable du mal, +comme il y a une solidarité obligatoire du bien, et +nous ne pouvons pas agir selon la formule kantienne : +« agir toujours de telle sorte que notre acte pût +être érigé en règle universelle de conduite » ; car +si nous agissions ainsi nous serions écrasés, même +par une minorité, et par conséquent non seulement +agir ainsi serait un suicide, mais encore ce +serait détruire, en nous détruisant, les agents du +bien et supprimer le bien lui-même, acte de suprême +immoralité.</p> + +<p>Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale +et <i>même</i> selon le criterium de la morale du +devoir !</p> + +<p>Mais ici la morale du devoir intervient en son +fond même, quitte à modifier son criterium, et nous +dit qu’il faut pratiquer la bonté jusqu’au point où +« la nécessité manifeste » de notre existence et de +notre établissement sur la terre et dans la société ne +nous force pas d’y déroger. Le devoir d’être méchant +s’impose dans les limites où la méchanceté n’est +que contre-méchanceté indispensable ; et le criterium +célèbre se modifie ainsi : « Agis toujours de +telle façon que ton acte pût être érigé en règle universelle +de la société telle qu’elle est organisée autour +de toi. » Et il est certain qu’il faudrait que +dans la société où nous sommes placés il n’y eût de +mal que contre le mal, moyennant quoi le mal +n’existerait pas du tout.</p> + +<p>Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les +appuis et les apports que peuvent donner à la foi +morale les considérations esthétiques. Ils ne vont +point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que +l’attrait du devoir est sa beauté même, que l’impératif +est une séduction, que la morale nous impose par le +beau qu’elle contient et que la morale rentre en +définitive dans l’esthétique ; mais ils considèrent que +le beau moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il +« purge de leurs parties peccantes » les passions +qu’il représente, qu’en un mot il épure la sensibilité +en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait.</p> + +<p>Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées +<i>réellement</i> par nous, mais vues par nous sur le +théâtre, éprouvées artistiquement par nous, ne nous +laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent +devant nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité +sympathique, laquelle peut être et doit être un +bon auxiliaire de la loi morale.</p> + +<p>Ainsi la sensibilité aide la loi morale ; et l’art, en +purifiant la sensibilité, fait la sensibilité plus propre +à aider la loi morale, aide la sensibilité à aider le +devoir.</p> + +<p>Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur +de cette doctrine, il ne m’était guère permis de ne pas +la noter comme une partie importante de l’enseignement +néo-kantien, comme une marque de la tendance +de cette école à adoucir l’austérité de la religion +d’où elle dérive.</p> + +<p>Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute +est le <i>tour</i> — car ce n’est que cela — que l’école +néo-kantienne a donné à la pensée du maître. Il +consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en +trois <i>affirmations</i>, comme il est naturel quand il +s’agit d’une foi :</p> + +<p>Affirmation du devoir, comme d’une chose qui +n’est pas à démontrer, qui ne peut pas être démontrée +et qui ne doit pas être démontrée, ce qui prétendrait +la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et +elle-même étant ce qui démontre tout et par conséquent +ce qui n’est démontré par rien. Et ceci est le +pur kantisme et nous n’y reviendrons pas.</p> + +<p>Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire +cette chose que de croire autre chose ou de ne rien +croire, et que d’une façon générale, le vrai est <i>ce qu’il +est bon de croire pour notre développement moral</i>.</p> + +<p>Affirmation que cette foi morale est au-dessus +de toute discussion, puisqu’il y aurait immoralité à +discuter ce qui nous sert précisément à distinguer +le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium +du vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas +l’évidence de vérité qui va être juge de l’évidence +de moralité, alors qu’il est posé en principe que +c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence +du vrai.</p> + +<p>Ces deux dernières affirmations ont fondé ce +qu’on a appelé depuis <i>le pragmatisme</i>. Le pragmatisme +consiste à assurer énergiquement qu’une idée +est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne +par ses résultats ; — qu’une idée vraie, si elle n’est +pas bonne, n’a pas le droit d’être vraie, et pour +parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une +apparence de vérité.</p> + +<p>Car enfin qu’est-ce que le vrai ? C’est ce qui est +évident. Qu’est-ce qui est évident pour l’homme, si +ce n’est que ce qui lui est funeste doit être repoussé +par lui ? Le vrai et le bien se confondent donc absolument +pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra +hors de l’humanité ; mais le <i>vrai humain</i> c’est le bien +et ce ne peut pas être autre chose.</p> + +<p>Remarquez-vous une habitude du parler populaire ? +Il dit, par exemple : « L’honnêteté, il n’y a +que cela de vrai. » Il dit : « que cela de vrai ». Il +confond vérité et excellence morale ; ou il confond +vérité avec bonheur individuel et bonheur social +et bonheur humain. Il a parfaitement raison : la +vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de +l’homme.</p> + +<p>Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons +avec une pleine conviction de notre libre arbitre. +Est-ce une vérité ? Rien n’est plus douteux. +Rationnellement bien des choses démontreraient +plutôt que c’est une erreur. Nous agissons pourtant +comme sous la contrainte d’une vérité indiscutable, +puisque <i>nous nous croirions fous</i> si nous ne +croyions pas agir comme nous voulons.</p> + +<p>Qu’est-ce à dire ? Que le libre arbitre est une <i>vérité +humaine</i>. Partout ailleurs que chez nous il peut +être une erreur, chez nous il est une vérité ; il est +<i>notre</i> vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit +dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe +il n’y croit pas ; mais que comme homme il +y croit absolument. Vérité humaine. Erreur si l’on +veut, mais disons comme Nietzsche : « Quelles sont +en dernière analyse les vérités de l’homme ? Ce sont +<i>ses erreurs irréfutables</i>. »</p> + +<p>Nous appellerons vérités humaines les erreurs par +lesquelles l’homme vit et sans lesquelles il ne peut +vivre, et à parler sans raffinement, ce sont bien là +des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on +ne réfute pas, mais <i>ce qui ne trompe pas</i>, tandis que +le reste trompe.</p> + +<p>— Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi ? — On +la cherchera tant qu’on voudra si l’on veut se +donner le plaisir tout esthétique d’idées qui se +tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent +pas et ne combattent pas les autres. C’est +plaisir d’artiste. Mais quand on voudra une philosophie +pratique (d’où le mot <i>pragmatisme</i>), on partira +de notre principe qui est en même temps un +criterium : le vrai c’est le bien, et ce qui indique la +vérité d’une idée c’est le bien qu’elle contient.</p> + +<p>Du reste, nous ne savons pas — et vous, savez-vous +bien ? — ce que c’est qu’une vérité en soi. Une vérité +n’est vérité que quand, d’abord s’imposant +par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle +n’est contredite victorieusement ou gravement par +rien.</p> + +<p>Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument +de votre raison, de deux choses l’une : <i>ou</i> +son évidence rationnelle est d’accord avec l’évidence +morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle +nôtre ? Elle est à nous deux, et ni ce n’est son évidence +rationnelle qui la constitue à l’état de vérité, +ni ce n’est son évidence morale ; c’est toutes les deux ; +c’est l’accord même entre ces deux évidences. — <i>Ou</i>, +évidente rationnellement, elle est contredite par +l’évidence morale, et alors elle est une vérité contredite ; +elle est une vérité <i>contre laquelle il y a quelque +chose de vrai</i> ; et elle n’est plus une vérité.</p> + +<p>Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium +du vrai dans le bien ; tout au moins le criterium +du vrai humain, et c’est tout ce qui importe +à des hommes.</p> + +<p>— Autrement dit, vous biffez net toute philosophie +et, comme l’a dit l’un des vôtres, le « pragmatisme +n’est pas une philosophie, il est une preuve qu’il ne +faut pas philosopher » ; ou vous pouvez vous appliquer +le mot de Pascal : « se moquer de la philosophie +c’est vraiment philosopher ».</p> + +<p>— En quoi cela ? Nous bâtissons une philosophie +autour d’autre chose que ce autour de quoi les philosophes +depuis Platon bâtissaient les leurs, et voilà +tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se +trompe pas et ils croyaient que c’est la raison, et +autour de ce qu’elle donnait ils construisaient un +système. Nous cherchons ce qui ne se trompe pas et +nous voyons que c’est le sens du bien ; et autour de +ce qu’il donne nous bâtissons très rationnellement +toute une philosophie : liberté, immortalité de l’âme, +peines et récompenses d’outre-tombe, Dieu.</p> + +<p>Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un +renversement des plans.</p> + +<p>Renversement des valeurs : notre première valeur +c’est le sens moral, et la seconde c’est la raison +venant travailler sur les données du sens moral.</p> + +<p>Renversement des plans : on commençait par des +axiomes rationnels, le <i lang="la" xml:lang="la">cogito</i> par exemple ; et l’on +aboutissait à la morale ; nous commençons par des +axiomes moraux : « il doit y avoir un bien pour +l’homme », par exemple ; et nous aboutissons à tout +le reste. Nous n’avons que remplacé une première +lumière, jugée par nous tremblante, par une autre +première lumière, jugée par nous sûre, et une +méthode jugée par nous décevante par une autre +méthode jugée par nous certaine.</p> + +<p>Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait, +que la supériorité de notre philosophie sur toutes les +autres est que toutes les autres devraient s’arrêter +à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent +toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la +morale les <i>séduisant</i> et étant « la Circé des philosophes », +et aussi la morale étant estimée par eux +Celle qui les juge et dont ils craignent le jugement +et de qui ils veulent prouver que le jugement leur +est favorable.</p> + +<p>Ils y aboutissent donc tous, nous le savons ; mais +nous savons aussi par quelles terribles contorsions, +souvent et détours et retours de régions lointaines. +C’est qu’en vérité rien n’<i>aboutit</i> à la morale, ni la +contemplation de l’histoire humaine où nous voyons +l’immoralité triompher si souvent, ni la contemplation +de la nature où il n’y a pas un atome de moralité, ni +la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du +Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement +au moins, et la nature immorale totalement.</p> + +<p>Comment donc veut-on aboutir à la morale en +partant de telles choses ?</p> + +<p>Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous +partons de la morale, pour plus de sûreté, si vous +voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est immoral +excepté la morale elle-même, nous nous installons +dans la morale, avant tout, sûrs d’y revenir et +décidés à y revenir comme le soldat qui se replie +sur le soutien ; puis nous nous aventurons au +dehors et nous cherchons à prouver que l’histoire +humaine ne contient pas beaucoup de moralité, il est +vrai, mais qu’elle contient cette leçon qu’elle eût été +incomparablement meilleure si elle eût été guidée +par le sens moral, ce qui est contenir de la moralité +en puissance ; — que la nature (ou plutôt, et seule, +la biologie) est foncièrement immorale, mais qu’elle +est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle +moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni +les animaux inférieurs, des traces de moralité existant +chez les animaux supérieurs, la moralité s’épanouissant +enfin, péniblement, mais enfin cherchant +à s’épanouir dans l’homme ; — que Dieu enfin, qui +a voulu ou permis l’immoralité de l’Univers, ne peut +pas être immoral, puisque la moralité existe en nous +et demande quelque part quelqu’un qui la confirme +et sanctionne comme loi bonne et qui la récompense +d’être ou d’avoir été ; puisque la moralité humaine +postule et exige la moralité divine.</p> + +<p>— Oui… l’humanité oblige Dieu !</p> + +<p>— Pourquoi non ? Du moins elle exige rationnellement +que Dieu soit moral.</p> + +<p>Voilà ce que nous faisons comme expéditions +aventureuses en dehors de notre principe.</p> + +<p>Et qu’on ne dise point que ce renversement des +valeurs n’est qu’un renversement d’argumentations +d’école et par conséquent peu de chose de plus +qu’une tautologie ; que si, partis de la morale, nous +trouvons de la morale dans l’histoire, dans la +nature et en Dieu, c’est que tout aussi bien on pourrait +trouver une intention morale dans l’histoire, +dans la nature et en Dieu et <i>aboutir à la morale</i> +en disant à l’homme : « fais ce qui est indiqué +comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle +et par l’histoire divine. » Qu’on ne dise +pas cela ; car, ce sens moral, jamais je ne l’aurais +trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord en +moi ; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché +ailleurs et que je l’y ai cru trouver ; je l’ai projeté +du moi au non-moi, loin que je l’aie attiré du non-moi +au moi-même, et le bien peut me dire, conformément +au mot de Pascal : « Tu ne m’aurais pas +cherché si tu ne m’avais pas d’abord trouvé, trouvé +en toi. »</p> + +<p>Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale +c’est d’en partir pour y revenir ensuite. Et +voilà la randonnée que nous faisons à travers la connaissance ; +voilà notre expédition au dehors de +nous.</p> + +<p>Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous +n’avons pas réussi dans cette expédition au dehors, +voulez-vous que je dise : Cela nous est égal ; et nous +nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine, +c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale +comme nécessaire et suffisante à l’homme.</p> + +<p>Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens +de faire du pragmatisme est une fidélité ; car il est +bien figuratif de cette doctrine, les pragmatistes hésitant +toujours entre déclarer que leur doctrine est +exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est +une. C’est une de leurs faiblesses.</p> + +<p>Il y en a une autre, un peu plus grave : c’est que +leur dogmatisme, qu’ils croient à l’abri du scepticisme +bien autrement, bien plus que le dogmatisme +des rationalistes, n’est pas moins à découvert que +celui-ci. Ils pensent : du vrai on peut toujours +douter ; du bien on ne peut pas douter ; il s’impose +avec une évidence autrement contraignante que +celle du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons +l’évidence du vrai par l’évidence du bien.</p> + +<p>Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien +consiste en ceci que quelque chose en nous nous dit +de le faire ; oui, il faut accorder cela ; mais l’évidence +du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose +bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément +si elle est bonne, et sur chaque idée « vraie +parce qu’elle est bonne », c’est-à-dire féconde en +résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander +si elle est en effet féconde en résultats bons, si +sont bons les résultats dont elle est grosse.</p> + +<p>Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité +de l’âme est une idée vraie parce qu’elle +est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir, +je ne dis pas qu’ils se trompent ; je dis qu’ils +n’en savent rien, qu’ils prennent sur eux de le +dire et qu’il n’est aucunement certain que les actes +bons de l’humanité aient cette cause, aucunement +certain qu’ils n’en aient pas une autre.</p> + +<p>Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre +est une idée vraie parce qu’elle est bonne, je ne dis +pas qu’ils se trompent ; je dis qu’ils n’en savent +rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont +été très honnêtes gens, probablement parce qu’il +était dans leur fatalité d’être tels.</p> + +<p>Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise +sur les idées ; mais sur les actes mêmes, on +sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et qu’on +hésite et que l’humanité a hésité de tout temps ; que +tel acte bon de l’avis général en tel temps est mauvais +de l’avis universel en tel autre, que tel acte bon +de l’avis général en tel lieu est mauvais de l’avis +universel en tel autre ; que par conséquent ce +n’est pas de la bonté, toujours douteuse, du fait que +l’on peut conclure à la bonté-vérité de l’idée qui le +contient ou qui est censée le contenir. En un mot, +nous avons ce malheur que nous ne savons rien du +bien excepté qu’il faut le faire.</p> + +<p>Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le +vrai et le bien sont égaux. Nous ne savons rien du +bien excepté qu’il faut le faire, nous ne savons rien +du vrai excepté qu’il faut le chercher.</p> + +<p>— Différence, me dira-t-on : l’impératif catégorique, +le bien, nous crie qu’il est le devoir ; le vrai +ne nous crie pas qu’il est le devoir.</p> + +<p>— Mais, en vérité, si bien ! Il y a un impératif +catégorique du vrai. J’assure, et combien d’autres +plus grands que moi ont affirmé, qu’ils sentent le +devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de +chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le +sentons tous, du plus grand au plus petit.</p> + +<p>Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se +l’est demandé et l’a examiné, cet impératif catégorique +du vrai se ramène-t-il encore à l’impératif +catégorique du bien ; peut-être sentons-nous qu’il +faut chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce +qui serait une mauvaise <i>action</i> envers nous-mêmes, +et pour ne pas tromper les autres, ce qui serait une +mauvaise action envers autrui.</p> + +<p>Je le veux bien et je le crois assez ; mais qu’à une +certaine profondeur l’impératif du bien et l’impératif +du vrai se confondent, cela n’empêche point qu’ils +n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi +impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent +l’un autant que l’autre avec figure sacrée. Donc égalité +ou quasi-égalité.</p> + +<p>Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le +bien, et par le caractère impératif qu’ils ont tous +les deux, (c’est leur force), et par ceci qu’ils sont +tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils +sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse) ; de +quel droit et pour quelle raison préférez-vous l’un +à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à l’un ?</p> + +<p>La vérité est probablement qu’il faut les chercher +tous les deux, et non pas s’acharner à faire sortir +celui-ci de celui-là ou celui-là de celui-ci ; mais voir, +essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à +l’autre accorder.</p> + +<p>— Et s’ils ne s’accordent pas ? Resterai-je +dans l’abstention ? Je ne puis pas ; il faut que +j’agisse.</p> + +<p>— S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement, +dans le sens de celui des deux qui préside évidemment +à l’action, dans le sens du bien, de ce que vous +considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le +dire ; mais ne croyez pas être dans le vrai, croyez +simplement être d’accord avec votre nature, comme +disaient les stoïciens, ce qui du reste est peut-être +ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire.</p> + +<p>Je reconnais très bien que pour un lieu donné et +un temps donné, cette méthode d’évidence morale +peut donner des résultats très satisfaisants. Le +pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci : +nous sommes d’accord, au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, pour trouver +<i>bons</i>, pour juger <i>bons</i> un certain nombre de faits ; +nous prenons pour philosophie les idées générales +qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent vraisemblablement +avec ces faits. Pour mieux dire, +nous enveloppons ces faits dans un système d’idées +générales qui, parce que nous les y enveloppons, +semblent les contenir et les produire. Cela est +« commode », comme dit M. Poincaré des « vérités » +mathématiques ; cela est plus que commode, cela +<i>nous aide</i> ; car nous sommes ainsi faits que nous +aimons l’accord entre nos idées et nos actes et que +dans cet accord nous sommes plus décidés, peut-être +plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons +une conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle +sera suivie, cohérente et ordonnée.</p> + +<p>Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie +parce qu’elle est bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle +s’accorde à des faits jugés bons pour le moment. +N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour +le vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient, +c’est que tout progrès serait enrayé. Quand les faits +dictent les idées — et n’est-ce pas le cas ? — quand +les faits approuvés dictent les idées à croire, on +tourne indéfiniment dans le même cercle ; car on +approuve les faits habituels, on se fait sur eux les +idées qui les confirment, on n’en approuve les faits +que davantage et ainsi de suite.</p> + +<p>Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage +était un fait bon. Une philosophie qui n’aurait +jamais cherché que les idées approbatrices des faits +jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa +vérité et pour mesure de sa vérité que son aptitude +à conduire aux faits jugés bons — n’est-ce pas le +cas du pragmatisme ? — aurait indéfiniment consacré +l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme +l’autorité émanant d’une philosophie respectée.</p> + +<p>Par parenthèse, cet exemple montre combien il y +a de pragmatisme dans toute philosophie morale, +puisque les plus grands sages de l’antiquité ont +été esclavagistes ; mais il montre encore mieux le +danger d’une philosophie qui, en se jugeant elle-même +d’après les faits où elle conduit, au fond se +soumet aux faits existants qui peuvent être des +préjugés.</p> + +<p>Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût ? Il a +fallu qu’une philosophie — ou religion — s’élevant +au-dessus des faits approuvés et ne se jugeant pas +d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais +d’après une vérité supérieure, trouvât ceci : tous les +hommes sont frères, ce qu’aucun fait de l’antiquité +ne <i>donnait</i>.</p> + +<p>Excellente méthode pour ajuster les hommes à +la civilisation qui les entoure — ce qui du reste +est bon — le pragmatisme ne la perfectionnerait +pas.</p> + +<p>Il était intéressant de montrer comment de l’admirable +doctrine kantienne, par une série de dérivations +assez logiques, avait pu sortir une doctrine +très respectable, mais un peu terre à terre et fermée, +ou qui peut assez facilement se fermer du côté du +progrès humain.</p> + +<p>Suite des dérivations : il y a dans le bien une +vérité plus contraignante que dans le vrai. — C’est +le bien qui fonde le vrai. — La vérité d’une doctrine +est dans les conséquences bonnes qu’elle contient. — La +plus vraie sera celle qui rendra compte du +plus grand nombre de faits jugés bons et qui y conduira. — Les +faits seront donc juges de la doctrine. — C’est +donc eux qui produiront la doctrine et <i>il +n’y aura pas</i> de doctrine pour en produire.</p> + +<p>La morale la plus intransigeante a abouti à une +demi-démission de la morale.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION</span></h2> + + +<p>Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est +marquée par beaucoup de manifestations intellectuelles +en Angleterre, en France et en Allemagne, +depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante +pour le penseur est celle que l’on trouve dans +le livre de Guyau (1785) <i>La morale sans obligation +ni sanction</i>, une des plus grandes œuvres philosophiques +que l’humanité ait produites et qui fait date +et qui serait complètement satisfaisante, si l’auteur, +ayant le beau défaut d’être un poète, ne mettait pas +<i>toujours</i> une image à côté d’une idée et un mythe à +côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec +le dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par +le voisinage de l’autre.</p> + +<p>Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées +principales de Guyau, mêlées de celles qu’il me +donne.</p> + +<p>D’abord, comme relativement moins important, +ce qu’il faut penser de la sanction de la morale, +peines et récompenses d’outre-tombe.</p> + +<p>La sanction de la morale a pour grave inconvénient +qu’elle la détruit. Si vous comptez être récompensé +de votre bonne action, elle n’est plus bonne ; +elle n’est plus qu’utile ; elle n’est plus qu’une chose +qui vous est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon +placement. Le poète a dit : « Qui donne au pauvre +prête à Dieu. » Il ne pouvait pas mieux, par la +netteté même et la crudité concise de sa formule, +montrer que la bonne action est le comble même +de l’égoïsme. L’idée de mérite est destructrice du +mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous +agissez pour mériter et avec la pleine certitude que +vous méritez et que vous méritez à l’égard d’un être +qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de mérite que +si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit +partout, aussi bien dans le ciel que sur la terre. La +suprême immoralité est de croire que la moralité est +profitable. On peut dire du croyant qui en même +temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un +bienfait n’est jamais perdu :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce mélange de gloire et de bien m’importune.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son +for intérieur : « Quel intérêt aurais-je à être un +juste s’il ne m’en revenait rien ? » et donc il n’a pas +l’ombre de désintéressement.</p> + +<p>L’idée du mérite et du démérite consiste à faire +remonter son égoïsme à sa source la plus élevée et +à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et ce n’est +pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante +morale que celle d’un prêteur qui prête un +jour pour être remboursé éternellement !</p> + +<hr> + + +<p>On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on +était absolument sûr des peines et des récompenses +d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais absolument +sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du +sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude +relative des récompenses qui nous attendent, c’est +ce qui constitue le mérite, c’est là où il se place et +où il a une place encore très large.</p> + +<p>— Réplique : mais le croyant, soit qu’il soit chrétien, +soit qu’il soit kantiste, est <i>absolument sûr</i>.</p> + +<p>— Je l’admets ; mais la distance entre l’actuel et +le lointain équivaut parfaitement à la distance entre +le certain et l’hypothétique. Ce qui est actuel, le +sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force +qui est incomparablement plus grande que la force +avec laquelle agit l’espérance, cette espérance fût-elle +certaine. Tout ce qui est futur est flottant, fût-il +certain ; tout ce qui est lointain est indécis, fût-il +réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux. +La distance qu’il y a, je ne dis plus entre le certain +et l’hypothétique, mais entre l’actuel et le lointain, +et au point de vue de la sensibilité, je dis la même +chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se +place et où il a une place encore très large.</p> + +<p>Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il +soit et fait un acte moral, quelque certain qu’il +soit qu’il en aura récompense. Son mérite diminue +seulement à mesure qu’il croit davantage ; mais sa +croyance, si forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser +la distance qu’il y a entre l’actuel et le lointain, +entre le tangible et l’indécis, et ne peut jamais +même diminuer cette distance que d’une manière +insensible.</p> + +<p>Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire, +du reste, des pensées métaphysiques dans +l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen, de +l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et +du démérite se confond avec l’idée même du bien, +avec l’idée pure du bien. Elle se ramène à ceci : le +bien est divin ; le bien est approuvé de Dieu ; le bien +fait corps avec Dieu ; le bien est consubstantiel avec +Dieu et je suis avec Dieu en le faisant et c’est ce +qu’il ferait à ma place.</p> + +<p>Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument +morale.</p> + +<p>Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au +fond c’est exactement la même question. Les uns +disent comme François de Sales (confusément) et +comme Fénelon : il faut aimer Dieu pour lui-même, +sinon vous ne l’aimez pas ; si vous l’aimez par crainte +ou par espérance, c’est vous, non lui, que vous aimez. +Les autres répondent : l’aimer uniquement par +crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme ; +mais l’aimer avec un mélange d’amour de lui, c’est-à-dire +d’amour de la perfection, et d’espérance et de +crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant +sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre +et que les forces humaines peuvent le soutenir ; d’autant +plus que mon espérance et ma crainte elles-mêmes +sont une forme de ma croyance en Dieu, en +sa justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité, +et que cette croyance, étant adhésion à lui, est +encore amour de lui, est mêlée au moins d’amour de +lui.</p> + +<p>Celui qui a donné la formule la plus solide de ces +justes tempéraments, c’est <i>Fénelon lui-même</i> quand +il écrit : « Le désintéressement du pur amour ne peut +jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes +ni pour le degré ni pour la durée de l’amour ; [mais] +il ne peut jamais exclure la conformité au bon plaisir +de Dieu qui veut notre salut et qui veut que nous le +voulions avec lui pour sa gloire. » — En langage +philosophique : Il faut aimer le bien d’une manière +désintéressée, sans bornes ni de degré ni de temps ; +mais il entre dans l’idée du bien qu’il soit un mérite ; +et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous +ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons +heureux tôt ou tard à cause de lui ; et accepter l’idée +du bien avec cette considération, ce n’est pas cesser +de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout lui-même.</p> + +<p>— Contre-réplique : En tout cas l’idée de sanction +détruit l’impératif catégorique. L’impératif catégorique +c’est : « fais le bien, je le commande ; je ne +donne pas de raisons de cet ordre ». Or, si à l’impératif +catégorique vous ajoutez, à quelque moment que +vous l’ajoutiez : « du reste, vous serez récompensé +d’avoir fait le bien », l’impératif n’est plus catégorique ; +il est conditionné ; et l’impératif n’est +plus impératif ; il est persuasif ; il se ramène à dire : +« <i>si</i> vous faites le bien, vous serez récompensés ; +<i>donc</i> faites le bien ; — faites le bien, <i>autrement</i> vous +serez punis ; <i>donc</i> faites le bien ; — faites le bien, +<i>moyennant</i> quoi vous serez heureux ; — <i>voulez-vous +être heureux ?</i> faites le bien. » L’impératif n’est plus +celui qui ne donne pas de raisons ; il prodigue les +raisons et les motifs et les mobiles ; il est aussi persuasif +que la morale épicurienne disant : voulez-vous +être heureux ? soyez vertueux ; il est beaucoup plus +persuasif que la morale épicurienne, qui, comme +récompense de la vertu, ne promettait qu’un bonheur +éphémère, tandis que lui promet un bonheur +éternel.</p> + +<p>— Contre ceci je ne m’élèverai pas ; je le tiens +pour incontestable. Toute morale qui parle de sanction +est persuasive et n’est impérative qu’en apparence. +Elle aura beau — ce sera son adresse — écarter, +éloigner, tant qu’elle pourra, son impératif +de son persuasif, se bien donner de garde de mettre +dans la même page ou dans le même volume le texte +où, hautaine, elle commande, et le texte où, câline, +elle vous dit que dans votre intérêt vous ferez mieux +de faire comme ceci, il n’en sera pas moins qu’elle +dit les deux et que, disant le second, elle détruit +radicalement le premier.</p> + +<p>Cela, je l’accorde absolument. <i>Il n’y a pas</i> d’impératif +catégorique dans Kant, du moment qu’il admet +la sanction de la morale ; <i>il n’y a pas</i> d’impératif catégorique +dans Kant, du moment que l’idée des +peines et récompenses <i>y est</i>.</p> + +<p>De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le +plus enragé contre l’idée de sanction ce serait un +homme qui serait fanatique de l’impératif, ce serait +un kantiste intransigeant, un kantiste enthousiaste, +un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que +Kant.</p> + +<p>Guyau n’était pas du tout cet homme-là ; et si, +d’une part il repoussait l’idée de sanction, d’autre +part il repoussait l’idée d’impératif, l’idée d’obligation. +L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée +« tu dois » lui paraissent un « préjugé ». Il recueillait +avec complaisance ce mot, très pénétrant du reste, +de Vinet : « le but de l’éducation est de donner +à l’homme <i>le préjugé du bien</i> », et, se rebellant, il +disait : Eh bien, non ! « il ne doit pas y avoir dans +la conduite un seul élément <i>dont la pensée ne cherche +à se rendre compte</i>, une obligation <i>qui ne s’explique +pas</i>, un devoir <i>qui ne donne pas ses raisons</i> ». +Par question préalable l’impératif était éliminé. +Contre ce miracle psychologique Guyau commençait +par protester, d’entrée en matière protestait, comme +les philosophes contre les miracles proprement dits, +interventions du surnaturel à travers la nature ; et +son effort fut de dissoudre l’impératif en l’analysant, +de montrer ce qu’il y a dans l’impératif apparent et +de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre, +ce sont précisément des raisons.</p> + +<p>Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique +est vrai psychologiquement, c’est-à-dire est vrai +comme donnée immédiate de la conscience, tout de +même que le libre arbitre. Il est incontestable que +nous entendons une voix intérieure qui nous dit : +« tu dois », et qui ne donne pas ses raisons. « La +théorie de l’impératif catégorique est psychologiquement +exacte et profonde comme expression d’un fait +de conscience », comme le libre arbitre est incontestablement +exact comme affirmation énergique et permanente +du sens intérieur.</p> + +<p><i>Seulement</i>, n’y a-t-il que l’impératif — et le libre +arbitre — qui soient des proclamations du sens +intime ? Point du tout ! J’ai fait remarquer moi-même +plus haut que le vrai a son impératif catégorique +très net, que chercher le vrai et le dire est +commandé par le moi au moi. J’ai fait remarquer, +ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif +encore fort net et que réaliser le beau, tout +au moins ne pas faire du laid par négligence, par +désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans la +rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau +étant commandé à l’artiste, ne pas faire du laid étant +commandé à tout le monde.</p> + +<p>Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré. +Selon lui, « les penchants naturels et la loi et la +coutume » ont leurs impératifs catégoriques. Ils commandent +sans donner de raisons. La coutume, +comme le disait Pascal, est respectée et suivie « par +cette seule raison qu’elle est reçue » ; l’autorité +de la loi est parfois toute ramassée en soi, sans se +rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien +davantage ».</p> + +<p>C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont +des impulsions ou des contraintes. Les penchants +naturels nous poussent et ne nous commandent pas ; +ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons +bien la différence.</p> + +<p>La loi, la coutume sont des contraintes ; nous +obéissons à la loi parce que nous ne pouvons pas +faire autrement et à la coutume parce que nous ne +pouvons guère faire autrement, sous peine de mille +désagréments à souffrir parmi nos semblables. Le +signe, très net, de la différence entre ces impulsions +et contraintes d’une part et les impératifs d’autre +part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et +aux contraintes nous éprouvons des regrets et non +point des remords : nous n’avons aucun remords +d’avoir désobéi au penchant sexuel ; nous n’éprouvons +aucun remords, fussions-nous en prison, +d’avoir désobéi à une loi que nous trouvions injuste, +et au contraire ; nous n’éprouvons aucun remords, +fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être +contrevenus à une coutume que nous jugions stupide<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. +Au contraire, le remords nous point si +nous avons fait une faute morale ; encore si nous +n’avons pas cherché la vérité ; même si nous n’avons +pas réalisé le beau que nous pouvions créer +ou point respecté le beau que nous pouvions +respecter (hiérarchie des impératifs, question qu’il +sera intéressant de creuser).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume +veut que l’on dise « j’ai contrevenu » ; j’écris « je suis +contrevenu » ; et je n’en éprouve aucun remords, parce que je +tiens la coutume pour stupide.</p> +</div> +<p>Donc Guyau va trop loin ; mais on sent qu’il a parfaitement +raison de prétendre que, de ce que l’impératif +moral est un fait incontestable, Kant n’est pas +autorisé « à considérer cet impératif comme transcendantal », +c’est-à-dire à le tenir pour une chose +au-dessus de toute discussion et impénétrable à toute +analyse.</p> + +<p>La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le +reconnaître, que l’impératif moral est de tous les +impératifs vrais ou supposés le plus net et le plus +énergique : « Convenez, me disait un ami, que c’est +lui qui a la plus grosse voix. » Convenons-en, et que +cela est certainement à considérer.</p> + +<p>La vérité est ensuite que Kant, timide devant la +morale, comme presque tous les philosophes, a, +inconsciemment sans doute, <i>eu peur</i> d’analyser l’impératif +et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour +que le culte qu’on aurait pour lui fût mystique, +pour que le respect qu’on aurait à son égard fût +une foi.</p> + +<p>Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse +tend à se détruire, ce qui veut dire que tout instinct +qui devient conscient tend à se ruiner. On n’aime +bien qu’aveuglément ; même on n’aime bien qu’en +aimant sans savoir que l’on aime. « S’il y a un amour +pur et exempt du mélange de nos autres passions, +c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous +ignorons nous-mêmes. » — Ainsi parlait La Rochefoucauld.</p> + +<p>M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement, +a une bonne formule sur l’éducation ; +elle consiste, suivant lui, « à faire passer le conscient +dans l’inconscient », à inspirer, par exemple, l’amour +du travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au +travail et y rester devienne machinal et n’exige plus +aucun effort ; à inspirer l’amour de la patrie et à y +habituer de telle sorte qu’on finisse par l’aimer aveuglément +et sans se faire de raisonnement à cet égard ; +s’éduquer c’est devenir impulsif ; l’éducation achevée, +c’est une impulsivité acquise, etc.</p> + +<p>Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est +excellente, celle de faire le bien (et supposez, si vous +voulez, que cette impulsivité dite naturelle soit une +impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera +égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion +et de la faire passer de l’inconscient dans le +conscient ; ce serait une éducation à rebours. Ce +qui était force énorme parce qu’il était inconscient, +nous l’énerverions peu à peu en le rendant conscient, +et nous n’aurions réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif.</p> + +<p>Kant savait ou sentait cela. <i>Seulement ce n’est peut-être +pas vrai.</i> C’est vrai et le contraire est vrai aussi. +Nous affaiblissons un sentiment en l’analysant quand +il est déjà faible ; nous le fortifions en l’analysant +quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est +déjà plus amoureux se demande pourquoi il est +amoureux, passe en revue les motifs et les trouve peu +nombreux, pèse les motifs et les trouve légers. L’amoureux +qui est encore assez amoureux fait de même +et trouve les motifs nombreux et forts, et alors il +ajoute à la force du sentiment la force de l’idée-force.</p> + +<p>Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue +sentiment ou qui est née d’un sentiment ; mais +à cette condition, elle est bien une force et une force +qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature +d’insister sur elle-même, de se <i>développer</i> (sens de +la langue de rhétorique et tous les sens) et de devenir +idée fixe, de devenir <i>entretien</i> continuel de notre +esprit.</p> + +<p>Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse +l’idée de patrie, trouve toutes les raisons d’aimer son +pays qui étaient contenues dans son sentiment, et +parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent +pas inconsistantes ; elles répondent, seulement, aux +objections, aux attaques ; nos idées sont les gardes +avancées de nos sentiments ; impuissantes sans eux, +quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs.</p> + +<p>Éternellement les croyants se demanderont si +mieux ne vaut pas la foi toute seule et croire +sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi les +« raisons de croire ». La question n’est pas susceptible +d’une réponse catégorique ; car, selon le plus +ou moins de foi, les raisons confirmeront la foi +ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence +à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il +s’achemine à l’augmenter ou s’il prend le chemin de +la perdre.</p> + +<p>Toujours est-il que les plus grands croyants ont +passé leur vie entière à analyser leur croyance et ne +se sont pas contentés de crier : « Je crois, je crois, +je crois, je crois éperdument. »</p> + +<p>— Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts +n’est-elle pas un signe que déjà il n’est plus en nous à +l’état d’instinct ? Qui diantre s’est avisé de se donner +à soi-même des raisons de respirer ? On ne se donne +des raisons de vivre que quand on songe, au moins +un peu, au suicide.</p> + +<p>— N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple +des grands croyants qui analysent leur foi et qui la +confirment par leur foi ?</p> + +<p>— Oh ! pas le moins du monde ; car ce n’est pas +eux que les grands croyants ont voulu convaincre, +mais ceux qui ne croyaient pas. A eux, leur foi suffisait ; +pour d’autres ils collectionnaient les raisons de +croire.</p> + +<p>— En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas +autant le désir de se confirmer dans leur foi que +celui d’y attirer les autres ? Certainement l’homme +« se raisonne », comme dit si bien le peuple, pour +s’assurer dans un sentiment qu’il croit juste ou pour +s’écarter d’un sentiment qu’il estime faux ; et il ne +fait en cela que « céder au sentiment », comme dit +Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment +existe ; mais encore, en cédant au sentiment, il l’excite +et il l’avive.</p> + +<p>La lecture, cette autre méditation, a exactement +les mêmes effets. On cherche, par une lecture, à se +confirmer dans un sentiment que l’on a ; et les idées +que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles, +fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles +fortes, achèvent de le détruire s’il était bien en train +de s’en aller.</p> + +<p>Faire passer de l’inconscient au conscient est donc +dangereux si le mal était déjà plus qu’à moitié fait, +avantageux si le mal n’existait pas ou était faible. Que +l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la conviction +que de son temps l’instinct moral était très +faible et par conséquent ne pouvait que perdre à être +analysé, cela ne m’étonnerait point et je dirai même +que moralement j’en suis sûr.</p> + +<hr> + + +<p>Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral +est assez fort pour ne pas courir de risques à être +analysé, soit simplement, comme il le dit, parce +qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne +doit rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre +compte et que le philosophe <i>ne doit pas avoir de +foi</i>, Guyau veut analyser l’instinct moral et c’est-à-dire +lui demander ses raisons, lui dire : pourquoi ? et +ne pas se contenter de la réponse célèbre : « le pourquoi, +c’est qu’il n’y a pas de pourquoi ».</p> + +<p>Un <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>, comme Nietzsche le dit souvent, est +toujours un <i lang="la" xml:lang="la">credo quia absurdum</i>, puisque, s’il n’était +pas cela, il n’y aurait pas besoin de <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>. +Guyau ne veut pas d’<i lang="la" xml:lang="la">absurdum</i>, même implicite, et il +fait l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du +devoir.</p> + +<p>Il y voit avant tout <i>la vie elle-même</i>, la vie s’affirmant +comme puissante et féconde. Le devoir c’est le +pouvoir. Pouvoir, vouloir et devoir c’est la même +chose sous différents mots, parce que c’est même +chose sous différents aspects. Quelque chose en +nous, qui n’est pas autre chose que notre vie même +sentie par nous, nous dit : tu peux, donc tu veux, +donc tu dois.</p> + +<p>Tu peux, donc tu veux : car si, pouvant, tu ne +veux pas, tu sens que tu te diminues, que tu te rétrécis, +que tu te refoules.</p> + +<p>Tu veux, donc tu dois : car si, pouvant et voulant, +tu n’agis pas, tu sens encore une diminution, un rétrécissement, +une stérilisation de ton être ; et c’est ce +sentiment que dans la langue courante on appelle le +remords préalable ou le remords proprement dit, le +remords de ne pas faire ou le remords de n’avoir pas +fait ; et la voix du devoir n’est pas autre chose que le +remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne +fait pas.</p> + +<p>Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité, +expansion qui veut être, qui vous réjouit si +elle est et qui vous gêne si elle n’est pas.</p> + +<p>Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on +appelle couramment le devoir, c’est le plaisir de +la puissance en acte ; la peine que vous éprouvez +quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir, +c’est votre moi diminué, c’est votre vie, que +quelque chose que vous sentez qui dépendait de +vous, restreint.</p> + +<p>Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté +par sa nature même à agir ; s’opposer à son pouvoir, +vouloir et devoir, c’est commencer de se tuer. Qui +dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne contrarie +ma vie sous aucun de ses aspects.</p> + +<p>— Fort bien ; mais sans aller plus loin, cette analyse, +qui du reste est plutôt une synthèse, doit être incomplète, +puisque nous n’y trouvons pas un atome de +ce qu’on appelle couramment le moral. La voix +intérieure ne nous dit pas, ce nous semble : « tu peux, +tu veux, agis » ; elle nous dit : « tu peux <i>du bien</i>, veux +<i>du bien</i>, fais <i>du bien</i>. » Le devoir tel qu’il est défini +par vous, expansion de la vie, est accompli aussi +bien par le grand bandit que par le saint. Tous les +deux peuvent, veulent, agissent, tous les deux font +expansion.</p> + +<p>Votre « équivalent du devoir » est simplement la +morale courante de Nietzsche : soyez fort et agissez +dans toute l’étendue de votre force. Et cette formule +n’est pas immorale, mais elle est amorale ; elle est +indifférente à ce que les hommes appellent le bien et +le mal, elle se réalise indifféremment dans l’écrasement +des faibles ou dans le fait de les aider.</p> + +<p>— Première réponse de Guyau : En faisant ce que +tout le monde appelle le mal, je ne m’étends pas, je me +refoule, je m’appauvris. Je supprime « toute la partie +sympathique et intellectuelle de mon être ». De +plus, si je rencontre une résistance, il y a refoulement +très sensible et douloureux ; si je n’en rencontre +pas, il y a désorganisation de ma volonté, déséquilibrement, +ataxie (cas des despotes), ce qui revient à +une « impuissance subjective » qui est bien le contraire +même du « pouvoir-vouloir ».</p> + +<p>— Je réplique : On ne voit pas bien que le grand +bandit supprime la partie intellectuelle de son être ; +cela n’a pas de sens ; il ne supprime même pas sa +partie sympathique ; car il peut avoir toutes les +sympathies du monde par ses amis. D’autre part, s’il +est refoulé par le monde extérieur, il ne l’est ni plus +ni moins que le saint qui éprouve toujours, on le +sait, tant de difficultés à faire le bien ; et enfin la +désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre +pas de résistance extérieure n’est que le fait des imbéciles, +n’existe pas chez les intelligents et n’a, en +tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec l’immoralité, +c’est une simple maladie.</p> + +<p>— Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure : +L’homme n’est pas un être isolé ; il est un être social. +La <i>vie</i> dont je parle et dont il faut que tous nous parlions +quand nous employons ce mot, c’est la vie sociale +vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de +vivre. Donc quand je dis expansion de la vie, j’entends +et je ne puis pas ne pas entendre expansion, hors +d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en lui, et +ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette +impulsion qui nous porte à agir pour faire de la vie +sociale.</p> + +<p>Le tempérament humain, remarquez-le, simple +tempérament, tend, de personnel, à devenir collectif +et, de solitaire, à devenir solidaire. Le voleur souvent +cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et +qui, millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme. +Nous nous acheminons tellement à vivre +d’une vie qui dans <i>un</i> reflète <i>tous</i>, que nous tendons +à réaliser en nous le type de l’homme <i>normal</i>, le +type de l’homme qui sera reconnu par tous comme +incontestablement un homme, qui <i>n’étonnera pas les +autres</i>.</p> + +<p>Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer +par le plus simple, de la vie en nous, de la vie sans +épithète, entendez-le de la vie sociale en nous et +voyez bien que les exigences et les impulsions de la +vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir +et de notre vouloir, c’est bien précisément +ce que l’impératif de Kant commande : faire des +choses que l’on voudrait qui fussent érigées en +loi universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée.</p> + +<p>— Je dis : oui bien ; avec cette réserve pourtant que +la vie sociale en nous ne nous conseille guère, ce +me semble, que de vivre comme tout le monde, normalement, +comme vous dites très bien, et non pas +<i>mieux</i> que tout le monde, non pas d’une façon supérieure, +non pas d’une façon héroïque. Or une morale +doit contenir l’héroïsme en la partie d’elle-même +la plus élevée ; l’héroïsme doit y entrer, ressortir +à elle, être indiqué par elle, non seulement comme +ce qu’elle admet, mais, tout compte fait, comme ce à +quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas encore +cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible +que nous y venions.</p> + +<hr> + + +<p>Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond +de la vie nous conseille et presque nous commande +de faire, Guyau remarque que l’instinct de +la vie nous pousse (indépendamment des suggestions +de la vie sociale) à <i>lutter</i> et à <i>risquer</i>. L’homme a +vécu longtemps dans une telle nécessité de lutte contre +mille ennemis qu’il lui est resté un besoin de lutter +toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des +fois, parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir +vivre, il lui est resté le besoin de changer sans cesse, +même quand le changement ne comportait plus nécessairement +progrès). Donc l’homme lutte encore, +et par exemple il lutte contre ses passions, instinctivement ; +partie, il est bien vrai, parce qu’il sent que +ses passions sont aussi des fauves ou reptiles dangereux ; +partie, et c’est cela qui est instinctif, parce +que simplement elles sont fortes.</p> + +<p>Ceci c’est le <i>courage</i>. Il a l’air ici de combattre +contre la vie, puisque les passions aussi sont la vie, +mais il est bien, au moins lui aussi, la vie, puisqu’il +est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et qui +se donne le nom de devoir ; et l’on sait que la sensation +de vivre est intense dans tous les cas où le +courage a à se déployer et se déploie, ne fût-ce que +contre nous-mêmes.</p> + +<p>Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan : +« L’homme ne se sent vivre que quand il se contrarie. »</p> + +<p>Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas. +Je n’avais qu’à montrer comment Guyau l’avait +<i>rattachée</i> à son système et à son principe, à l’idée +d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant +s’étendre.</p> + +<p>L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est +guère qu’un autre aspect de la même idée, à <i>risquer</i>. +Il y a plaisir à risquer. Pascal, dit Guyau, dans son +pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a pas +considéré le plaisir de risquer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Il y a plaisir à +risquer, tout le monde le sent à cette sorte d’élargissement +qui se fait en nous quand nous risquons ; et +aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de +projection du moi sur le non-moi), le monde nous +paraissant plus vaste quand nous risquons +quelque chose.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Si ; ailleurs, et très bien : « Travailler pour l’incertain » — « Saint +Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur +mer, en batailles ; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre +qu’on le doit. » — « S’il ne fallait rien faire que pour le certain, +on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine ; +mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les +voyages sur mer, les batailles… Quand on travaille pour demain +et pour l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler +pour l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée. » — Il +n’a pas parlé précisément du <i>plaisir</i> du risque, mais il n’a +pas parlé uniquement de la <i>peur</i> du risque et il a parlé de la +<i>raison</i> de risquer, qui est un <i>plaisir</i> intellectuel.</p> +</div> +<p>La raison de ce sentiment, qui est presque une +sensation, c’est que nous nous sentons plus grands, +nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus de +choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions +de la puissance de la vie en nous, de la fécondité de +la vie en nous, de la surabondance de la vie et de +l’avidité qu’a la vie d’être surabondante.</p> + +<p>Par parenthèse — et cette parenthèse est chez +Guyau un chapitre qui est digne de Platon — c’est ce +même amour du risque qui est toute la métaphysique. +La métaphysique est toujours une hypothèse +hardie où nous risquons l’erreur et la confusion. Personne +plus que le métaphysicien ne travaille pour +l’incertain. Il y travaille cependant de tout son +cœur et il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est +noble. Erreur peut-être, mais l’erreur eût été plus +grande (erreur morale) à estimer puérile la recherche +de cette erreur. De même que la vie proprement +dite conseille le risque comme une condition +d’élargissement de notre être, de même la vie intellectuelle +conseille le risque métaphysique comme +condition d’agrandissement de notre être intellectuel.</p> + +<p>Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la +réalisation d’un idéal est un métaphysicien pratique +aussi vénérable et plus encore que le métaphysicien +proprement dit de tout à l’heure. Au +fond, savez-vous ce qu’il fait ? Il travaille pour l’incertain, +<i>afin</i> de le faire certain dans son cœur. Son +besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à +accumuler les actions conformes à l’idéal, comme +son besoin de certitude porte le philosophe à accumuler +les arguments qui le démontrent. C’est sa manière +de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie +lui dit par la bouche de Guyau, qui est très éloquente : +« Je ne vous demande pas de croire aveuglément à +un idéal, mais de travailler à le réaliser. — Sans y +croire ? — Pour y croire ! Vous y croirez quand vous +aurez travaillé à le produire. »</p> + +<p>Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux +qu’un argument. Il remplit d’une réalité qui est lui +ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit avec +du divin.</p> + +<p>Telle est la théorie de la lutte et du risque dans +la doctrine morale de Guyau. Ici Guyau rejoint +Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le connaissait +et qui a pu profiter de lui dans une certaine +mesure<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ce que nous venons de voir est le +« vivre dangereusement », qui est le point capital +de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement +c’est lutter et risquer, en vue précisément de la +lutte et du risque et pour la beauté de l’une et de +l’autre ; et c’est la marque même des âmes nobles.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir Fouillée, <i>Nietzsche et l’Immoralisme</i>.</p> +</div> +<p>Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment +la vie intense et extensive, « la vie féconde » peut +conduire jusqu’à l’amour de la lutte et du risque. +Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain ; +mais ce n’est travailler que pour l’incertain. +Comment cet « équivalent du devoir » que vous avez +trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à l’acceptation +de la mort certaine ? Car ici, selon vos données, +c’est la vie se tournant contre la vie ; c’est la +vie se détruisant pour s’étendre, c’est la vie poussant +la passion de la vie jusqu’au suicide ; c’est une collection +d’absurdités.</p> + +<p>C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice +et non pas moins pour l’expliquer, pour expliquer +qu’il ait lieu, il faut bien une foi, soit la foi religieuse, +soit la foi morale, la foi kantienne.</p> + +<p>Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement, +qu’il ne s’est pas engagé à répondre à +tout et que ce problème-ci « n’a peut-être pas de solution +rationnelle et scientifique ». — Il répond +ensuite que ce sacrifice est encore amour de la vie +en ce sens que c’est préférer une minute de vie +intense, supérieure et magnifique à une vie plate, +morne et triste. « Il y a des heures où il est possible +de dire à la fois : je vis, j’ai vécu… On peut concentrer +une vie dans un moment d’amour et de sacrifice. »</p> + +<p>Voilà qui est bien ; mais la raison qui fait que la +vie se sacrifie ainsi, la raison qui persuade à la vie +de se préférer infiniment courte et infiniment intense +à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui +n’est pas indiqué clairement.</p> + +<p>— Je le dis, c’est « l’amour » de quelque chose.</p> + +<p>— Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous +abandonnez votre principe.</p> + +<p>— C’est la vie transformée en vie sociale, transformée +en vie sentimentale, transformée en vie passionnée, +transformée en vie dangereuse et qui s’aime +dangereuse ; c’est tout cela poussé à un tel degré +que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une +minute mortelle est acceptée.</p> + +<p>— Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en +altruisme absolu. C’est cette transformation, quelque +longue qu’en soit la préparation et l’évolution +(héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours +très difficile à comprendre. Dans le système de +Guyau, les actes d’héroïsme restent toujours ce que +Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils sont, +« des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et +pourtant réelles. » J’ajoute que dans tous les systèmes, +plus ou moins précisément, ils restent cela ; +mais dans celui de Guyau ils restent cela d’une +manière en quelque sorte plus paradoxale et plus +provocante.</p> + +<p>A la considérer en sa généralité, la morale de +Guyau a, sans doute, ce beau mérite d’être un grand +effort pour <i>substituer une réalité</i> à quelque chose qui +pourrait bien être une illusion, une illusion salutaire, +une illusion, même, nécessaire pour un temps, +mais qui pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait +plus rien pour diriger l’homme. Qui sait, en effet, si +la morale telle que les hommes l’ont envisagée jusqu’à +présent <i>n’est pas un art</i>, un art subtil — de qui ? +on ne sait : du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant +ses fins, ou de la société poursuivant ses fins +aussi — mais un art qui nous séduit, qui nous trompe +en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté +pour nous faire faire quelque chose que nous ne +ferions pas de nous-mêmes ?</p> + +<p>N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés +de tous les côtés ? L’art nous trompe, la société est +artificielle, la nature se joue de nous, les yeux nous +trompent, les oreilles nous trompent…</p> + +<p>Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard +Wagner, dans un petit traité de métaphysique qu’il +fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut sur celui-ci +une grande influence, et que Guyau ne connaissait +pas, disait, rajeunissant Schopenhauer : « La nature +trompe ses créatures. Elle met en elles l’espérance +d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle leur +donne des instincts qui obligent les plus humbles +bêtes aux longs sacrifices, aux peines volontaires. +Elle crée le dévouement de la mère à l’enfant, de l’individu +au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous +les vivants et leur persuade ainsi de lutter et de +souffrir. La société doit être entretenue par des artifices +tout semblables… »</p> + +<p>La morale, envisagée comme les hommes l’ont +envisagée jusqu’à présent, pourrait donc être un art +séduisant et fascinateur, une subtile et imposante +duperie.</p> + +<p>Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette +tromperie dont ils sont l’objet, ils pourraient se révolter +et secouer l’illusion, comme Diderot le leur +conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller +demain.</p> + +<p>Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et +quelle réalité ! la vie elle-même ; si je montre que la +morale, c’est la vie elle-même, que la vie c’est la morale, +que c’est la vie qui nous pousse de toutes les +façons, en tant que vie proprement dite, individuelle, +en tant que vie sociale, en tant que vie intellectuelle, +en tant que vie métaphysique, si l’on peut dire +ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à +présent le devoir ; si je montre que désobéir à la +morale c’est renoncer sa vie elle-même et commettre +une espèce de suicide plus ou moins court, plus +ou moins lent ; alors j’ai rattaché l’homme à la +morale par des liens non seulement d’airain, mais +de chair et qui sont indestructibles et qui seront +éternels.</p> + +<p>Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait +un livre admirable. Seulement elle était trop +vaste pour être très pertinente. Considérer l’instinct +même de la vie comme étant la morale, c’est étendre +tellement la morale qu’elle devient indistincte à force +d’être compréhensive. Que me conseille l’instinct de +la vie ? <i>Il me conseille tout.</i> Il me conseille d’être +exubérant, d’être surabondant, de m’étendre, de me +répandre.</p> + +<p>Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes +mes passions ; car en toutes je me sens vivre et +très énergiquement.</p> + +<p>Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la +conquête, le vol, le meurtre, ceci peut-être surtout ; +car c’est là qu’il y a le plus de danger et le plus de +risque, et vous me montrez fort bien que c’est surtout +dans le danger et le risque qu’on se sent vivre.</p> + +<p>Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité, +le dévouement, le sacrifice ; car là aussi je me sens +vivre et là aussi il y a danger et risque.</p> + +<p>Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour +à soi et en soi, le « <i lang="la" xml:lang="la">abstine, sustine</i> », l’égoïsme médiocre +et mesquin, les vertus de troupeau et de bête +battue ; car là aussi je me sens vivre, puisque là sont +les moyens de conserver la vie.</p> + +<p>Il me conseille la recherche des plaisirs modérés, +délicats et gracieux, sans danger, non sans charme ; +l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme bien compris ; +car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer, +la prolonger, et « <i lang="la" xml:lang="la">carpe diem</i> » ; et voilà que +<i lang="la" xml:lang="la">nunc et Aristippi docte præcepta relabor</i>.</p> + +<p>Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale +qui consiste à conseiller toutes les façons de vivre. +Ce n’est pas une morale précise. C’est une morale +qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même +où elle aura tout son talent et pourra le déployer +tout entier ; ce n’est pas une morale qui ait la précision +qu’on demande à une morale ; ce qu’on demande +à une morale étant généralement quelle raison de +vivre on doit choisir entre les innombrables raisons +de vivre.</p> + +<p>L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie, +apparent quelquefois, cependant, et sensible, a été +précisément de montrer que, parmi les innombrables +raisons de vivre, celle <i>surtout</i> que l’instinct de la +vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la +morale traditionnelle ; et je le veux bien ; mais il ne +le prouve pas beaucoup ; et particulièrement il ne +prouve point du tout, il ne peut pas prouver, qu’elle +<i>ne</i> conseille <i>que</i> celle-là.</p> + +<p>Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que +l’instinct de la vie se confond avec la morale ; aussi +facile il serait, plus peut-être, de montrer que la morale +est contre la vie et que, sinon tout ce que la +vie conseille, la morale en dissuade, du moins la +plupart des choses que la vie conseille, la morale +supplie de ne pas les faire.</p> + +<p>L’éternel cri des femmes dans le théâtre français +de 1880-1910 : « Je veux <i>vivre</i> ! » c’est-à-dire : « Je +veux avoir des amants », est certainement une des +aspirations de la vie intense et extensive.</p> + +<p>— Elle en a d’autres !</p> + +<p>— Je n’en doute point ; mais la différence entre +celle-ci et les autres et la raison de préférer les +autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort pas expressément +de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne +pouvait pas en sortir.</p> + +<p>Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein, +qu’il efface l’impératif catégorique, la foi morale, +de l’esprit de l’homme, et qu’il le remplace par +<i>toute la vie</i> et qu’il met ainsi à la place d’un <i lang="la" xml:lang="la">riqidum +quid</i>, quelque chose de souple et de multiforme, +Guyau déclare avec fermeté : « Nous acceptons, pour +notre compte, cette disparition, et au lieu de regretter +[de déplorer] la <i>variabilité morale</i> qui en résulte +dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites], +nous la considérons au contraire comme la caractéristique +de la morale future ; celle-ci, sur certains +points [et l’on ne voit pas ces points particuliers, et +il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas seulement +<i>autonomos</i>, mais <i>anomos</i>. »</p> + +<p>Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera +anarchique. Selon les natures d’hommes, selon les +caractères, elle conseillera ceci, cela et autre chose, +ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé +jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires. +<i>Anomos</i>, c’est bien cela. Dans la morale +les hommes cherchaient une loi ; la morale <i>naturiste</i> +n’enlève à la morale que son caractère de loi ; le +gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était +excepté un gouvernement. Cette fois la morale, de +l’aveu et de l’avis même de l’auteur, a bien donné sa +démission.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br> +<span class="xsmall">LA MORALE DE NIETZSCHE</span></h2> + + +<p>On sait qu’il est difficile de ramener à un système +soit Nietzsche tout entier, soit une partie importante, +quelle qu’elle soit, de la pensée de Nietzsche, puisqu’il +fut le penseur le plus indépendant, même de lui-même. +On sait comment il travaillait, tout au moins +à partir de la trentième année. Exactement comme +un journaliste qui aurait du génie. Il lisait, réfléchissait, +se promenait et chaque matin écrivait un +article bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée +qui l’avait le plus intéressé la veille. Quand il y en +avait de trois cents à six cents, mais la valeur d’un +volume, il ramassait les feuillets, les relisait, leur +donnait un titre général qui, quelquefois, répondait +à l’objet le plus souvent visé dans ces écritures, faisait +un court avant-propos pour justifier approximativement +le titre ; et publiait. Il a fait ses livres +comme Montaigne a fait le sien.</p> + +<p>Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu +merci, car s’il avait tenu à éviter de se contredire, +il aurait retranché ou n’aurait pas rédigé une foule +de pensées admirables ou intéressantes ; qu’il s’est +souvent promené loin de lui-même ; qu’il s’est souvent +fui ; qu’il s’est souvent dépassé et que ce qu’il +était précisément n’est pas aisé à savoir, et que +ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à +saisir.</p> + +<p>Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement +ce qu’on est surtout, mais qu’on est +surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a pas +de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais +qu’il y a le plus souvent une faculté prédominante ; +et qu’il n’y a pas d’idée souveraine, excepté quand il +y a idée fixe, mais qu’il y a le plus souvent une idée +« soutien », une idée port d’attache, à laquelle on se +ramène toujours après les explorations, les reconnaissances +et les algarades ; on peut très bien, pour +Nietzsche, comme pour Montaigne ou Renan, chercher, +non à déterminer le système, mais à démêler +le groupe des principales pensées habituelles et par +conséquent dirigeantes.</p> + +<p>Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici +une première rencontre, mais avec beaucoup plus +de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la vie +intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et +de la beauté qui réside dans cette magnificence et +qui en résulte.</p> + +<p>Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait +eu accoutumé de mettre un mot avant les autres, +eût été sa parodie du texte évangélique : « Je suis +venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus +abondante. » De là son amour effréné pour la Grèce +antique, pour une Grèce antique qu’il se forge +du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque, +c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester +la vie magnifique, ivre d’énergie créatrice et +de beauté.</p> + +<p>Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la +beauté, ce sont les instincts puissants : volonté de +puissance, de conquête et de domination, volonté de +force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse, +volonté de travail, volonté de prodigalité, +volonté d’audace contre le malheur, résistance à la +faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à l’esprit d’égalité +et de justice, à tout ce qui <i>arrête l’élan</i>, amollit, +réprime ou déprime.</p> + +<p>Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, +si l’on veut une date très éloignée, depuis Jésus si +l’on en veut une plus rapprochée, la morale traditionnelle +est l’ennemie ; elle s’oppose à eux, elle les +arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit +et elle les condamne comme des vices, ou comme des +tendances criminelles.</p> + +<p>Elle a fait un premier renversement des valeurs, +condamnant et humiliant tout ce qui élève, intronisant +tout ce qui déprime, « <i lang="la" xml:lang="la">debellare superbos et +exaltare humiles</i> ».</p> + +<p>La morale n’est pas autre chose et donc c’est un +crime de lèse-vie, de lèse-beauté et de lèse-humanité. +Elle est essentiellement contre-nature. L’histoire +naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse : +l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, +l’histoire humaine où la force triomphe et domine ; +si bien, comme vous l’avez remarqué, que les moralistes +ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien +forcés, de dire que la beauté de la morale est précisément +de distinguer et séparer l’homme de la +nature et de changer le cours de l’histoire.</p> + +<p>Cela étant donné, « il faut d’abord pendre tous +les moralistes », car la morale rend l’homme préjudiciable +à lui-même et elle ment, elle est « la forme +la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de +l’humanité », elle est, comme fait, ce fait épouvantable +« que la contre-nature elle-même a été vénérée, +avec les plus grands honneurs, sous le nom de +morale et qu’elle est restée suspendue, comme une +loi, au-dessus de l’humanité ».</p> + +<p>Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose +faite depuis les propos des contradicteurs de Socrate +dans Platon) de démontrer, pour ainsi parler, le mécanisme +intérieur de cette machine de guerre contre +<i>la plus grande humanité</i>, comme diraient les Anglais. +Ceux qui ont <i>exposé</i> la morale l’ont montrée comme +ce à quoi toutes les puissances de l’homme doivent +tendre comme à leur dernière fin ; ils l’ont montrée +comme juge suprême de la connaissance, des arts, de +l’action, politique, administrative, belliqueuse et +autre ; et c’est-à-dire qu’ils ont subordonné, asservi +à la morale toutes les puissances de l’homme.</p> + +<p>Ceux qui ont <i>inventé</i> la morale, qui est-ce ? Ceux +qui avaient intérêt à ce que toutes les puissances de +l’homme fussent subordonnées et asservies à la +morale.</p> + +<p>Qui est-ce ? Le médiocre, que gênent ceux qui sont +supérieurs et exceptionnels ; le souffrant, le déshérité, +le disgracié que gênent et irritent ceux qui sont +heureux ; la bête de troupeau que gênent, irritent et +exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, +forts et glorieux.</p> + +<p>La morale c’est donc la révolte du plébeianisme +contre l’aristocratie ; mais contre l’aristocratie naturelle, +celle de la force, de l’intelligence, de la volonté, +de l’énergie, de la persévérance, des talents. C’est +la révolte de la plèbe végétative contre la vie puissante, +féconde et riche ; c’est la révolte de la plèbe +contre l’humanité qui a été organisée aristocratiquement +par la nature et contre la nature, laquelle a +organisé aristocratiquement l’humanité.</p> + +<p>Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale +est contre humanité et contre nature ? Et est-ce assez +montrer (si l’on prend moralité dans le sens de conservation +de ce qui est vrai, bon et beau) que « la +lutte de la morale contre les instincts fondamentaux +de l’humanité est la plus grande immoralité qu’il y +ait eue jusqu’à présent sur la terre ? »</p> + +<p>A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait : +« Je prie la morale qu’elle me fasse quitter +la morale », comme maître Eckardt s’écriait : « Je +prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu. »</p> + +<p>Du reste, cette morale immorale a ses séductions ; +elle a su se donner des séductions. D’abord elle a su +<i>intimider</i> les résistances ou les critiques ; on n’a pas +osé discuter cette autorité qui se faisait elle-même et +de sa grâce autorité suprême et même unique ; +ensuite elle a su <i>enthousiasmer</i> certains esprits et +même un très grand nombre d’esprits. Elle est +devenue la « Circé des philosophes », de telle sorte +qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, +les uns pour aboutir à elle, les autres, comme +Kant, en partant d’elle et en organisant tout selon +ce qu’elle demandait, « postulait » et exigeait ; tous +ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante +et obsédante.</p> + +<p>C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie +raison, le vrai, le beau et le bien que la morale <i>combat</i>, +elle a su adroitement <i>les mettre apparemment en elle</i>, +les faire voir en elle. — Elle a introduit cette idée ou +ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart +des hommes, et nous avons vu que la plupart des +hommes, médiocres, souffrants, déshérités, disgraciés, +bêtes de troupeau, croient à la morale parce +qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle +leur sert. — Elle a introduit cette idée ou ce sentiment +que le bien ce n’est pas la vie abondante et surabondante, +mais la vie réglée, disciplinée, contenue, +réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, +qui ne fait pas de bruit et qui marche à petits pas +tranquilles. « Vertu, c’est se tenir tranquilles dans +le marécage. »</p> + +<p>Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce +fut sa plus grande adresse, que cela même, qui +semble à Nietzsche d’une laideur ineffable, est d’une +très grande <i>beauté</i>, que la lutte de l’homme contre +ses « instincts fondamentaux » pour les réprimer et +les dompter, demande une très grande énergie, et +que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus beau au +monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que +là seulement est l’héroïsme ; que c’est une sainteté +et que cette vaillance a autour du front une +auréole.</p> + +<p>Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les +chrétiens qui l’ont perfectionné ; et écoutez le poète +par excellence de la morale traditionnelle, le sublime +poète des idées communes ; il s’écrie :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Eh bien, non ! <i>Le sublime est en bas.</i> Le grand choix</div> +<div class="verse">Est de choisir l’affront. De même que parfois</div> +<div class="verse">La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse"><i>La laideur de l’épreuve en devient la beauté.</i></div> +<div class="verse">C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome.</div> +<div class="verse">L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme.</div> +<div class="verse">Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.</div> +<div class="verse">Ce que l’homme ici-bas peut avoir <i>de plus pur,</i></div> +<div class="verse"><i>De plus beau, de plus noble</i>, en ce monde où l’on pleure,</div> +<div class="verse">C’est chute, abaissement, misère extérieure</div> +<div class="verse">Acceptés pour garder la grandeur du dedans.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse"><i>Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis</i></div> +<div class="verse"><i>Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Et du moment que la morale a su attirer à elle, +mettre en elle ce qui, avant elle, si l’on peut ainsi +parler, était les grandes raisons de vivre ; du +moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes +les apparences des nobles buts et des grandes fins +de l’humanité, elle avait partie gagnée.</p> + +<p>Elle séduisait l’homme de tous côtés ; elle flattait +ses penchants à la modération, à la médiocrité, à la +paresse, ses instincts de bête de troupeau, en donnant +à tout cela de favorables noms ; elle flattait ses +instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments +du vrai, du beau et du bien en lui persuadant que +tous ces instincts d’animal d’élite étaient en elle et +susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on +aurait pour elle ; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, +si fréquente chez l’homme, et qui consiste à se +donner toutes les apparences de l’héroïsme quand on +est un pleutre.</p> + +<p>Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale +a pour principal office et pour but principal de +réprimer l’homme de vie intense et surabondante et +en même temps de le travestir aux yeux des hommes +en le faisant passer, quelques restes d’héroïsme qui +restent en lui, pour un homme de vie modérée et +médiocre. Mais — et voyez comme elle rend des services, +de honteux services, à tout le monde — elle +travestit aussi les croquants et leur donne figure +d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait +plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes : +« L’homme nu est généralement un honteux +spectacle, je veux parler de nous autres, Européens. +Supposons que les plus joyeux convives, par +le tour de malice d’un magicien, se voient soudain +dévoilés et déshabillés, je crois que, du coup, non +seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais +encore l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il +paraît que nous autres Européens nous ne pouvons +pas absolument nous passer de cette mascarade qui +s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les +mêmes bonnes raisons à préconiser le déguisement +des hommes moraux, à demander qu’ils fussent enveloppés +de formules morales et de notions de convenance +et que nos actes fussent favorablement +cachés sous les idées du devoir, de la vertu, du +civisme, du désintéressement ? »</p> + +<p>Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi : +« c’est en tant que bêtes domestiques que nous +sommes un spectacle honteux et que nous avons besoin +d’un travestissement moral. L’homme intérieur +en Europe n’est pas assez inquiétant pour pouvoir, +à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout au contraire +l’Européen se travestit avec la morale, parce +qu’il est devenu un animal infirme, malade, atrophié, +estropié, un quasi-avorton. Ce n’est pas la férocité +de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un travestissement +moral ; mais la bête de troupeau avec +sa médiocrité profonde, et la peur et l’ennui qu’elle +se cause à elle-même. »</p> + +<p>Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la +morale séduit l’homme et le séduit pour l’abâtardir +et le caresse en le dégradant. « L’homme qui +pense est un animal dépravé », disait Rousseau ; +non ; c’est l’homme moral qui est un animal dégénéré.</p> + +<p>Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique +de cette morale. Socrate, qui, en donnant à +toutes les choses humaines la morale comme leur +dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la +morale et par conséquent les dégrade toutes ; — Jésus, +qui, en disant : « Aimez votre prochain comme vous-même ; +aimez vos ennemis », ne veut qu’une chose, +détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, +supprimer le héros ; — le Stoïcisme, qui fait de +l’homme un être qui s’abstient et qui supporte, donc +un être passif, un quasi-mort ; lâcheté ; car c’est +mourir par peur de la mort, accepter la mort pour +ne pas mourir (« Tu t’éloignes toujours plus vite des +vivants ; bientôt ils vont te rayer de leur liste ! — C’est +le seul moyen de participer aux prérogatives +des morts. — Quelles prérogatives ? — Ne plus +mourir. ») ; — la Réforme, qui fut une révolte de la +plèbe « en faveur des gens candides, intègres et superficiels », +contre les hommes graves, profonds, +contemplatifs, à fond pessimiste ; — la Révolution +française avec son Rousseau, cette « tarentule +morale », avec son Kant, disciple de Rousseau, +et son « fanatisme moral », avec son Robespierre, +disciple de Rousseau, et son dessein (discours du +7 juin 1794) « de fonder sur la terre l’empire de la +sagesse, de la justice et de la vertu » ; la Révolution +française qui plaça définitivement et solennellement +le sceptre dans la main de « l’homme bon <i lang="la" xml:lang="la">id est</i> de la +brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est incurablement +plat et braillard, mûr pour la maison +d’idiots des « <i>idées modernes</i> ».</p> + +<p>Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous +les sens et quel qu’il soit, Nietzsche lui-même, peut-être +sans s’en douter, ce que du reste je ne crois +point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. +Il s’est demandé un jour pourquoi nous cherchons la +vérité, la vérité, cette erreur, je veux dire cette +chose qui est une erreur pratique, cette chose qui le +plus souvent, dans la pratique, nous détourne de +l’action ; la vérité, « <i>cette forme la moins efficace de la +connaissance</i> ». Il s’est demandé pourquoi nous cherchions +la vérité, et il s’est répondu que ce pourrait +bien être <i>par moralité</i>.</p> + +<p>Nous cherchons le vrai. Pourquoi ? Sans doute +pour ne pas nous tromper nous-même ou pour ne +pas tromper les autres. Dans le premier cas, qu’est-ce +bien ? C’est la connaissance et la reconnaissance +d’un devoir envers nous-même : il y va de ma +dignité de ne pas être dupe, de ne pas me tromper +moi-même ; cela est essentiellement sentiment +moral.</p> + +<p>Dans le second cas, qu’est-ce bien ? la connaissance +et la reconnaissance d’un devoir envers les +autres : je ne dois pas mentir ; quand j’ai trouvé la +vérité, je dois la dire ; et c’est <i>déjà mentir</i> que de +ne pas chercher la vérité, <i>de peur</i>, quand on l’aura +trouvée, d’être obligé de la publier : il n’y a que des +devoirs dans toutes ces idées et rien n’est plus nettement +sentiment moral.</p> + +<p>Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse +page psychologique, voyez-vous cette réduction, ce +<i>ramènement</i> du vrai au bien, de l’instinct du vrai à +l’instinct du bien ? Nietzsche a subi, volontairement +sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, +si vous préférez il s’est permis à lui-même de subir +un quart d’heure la séduction de la morale, la +fascination de la morale, les prestiges de la morale. +Il s’est dit : « quand je cherche le vrai, moi immoraliste, +je suis un être moral. » La morale lui a +persuadé, l’espace d’un matin, qu’il faisait acte de +moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait toute +sa vie.</p> + +<p>Or ce n’est pas démontré. La recherche du +vrai ne semble pas dépendre d’un sentiment moral. +La recherche du vrai se <i>propose</i> à l’homme +comme un plaisir et <i>s’impose</i> à lui comme un +impératif.</p> + +<p>Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je +ne me donnerai pas beaucoup de peine, puisque +Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme de +la volonté de puissance. « Qu’est-ce qui fait que la +connaissance est liée à du plaisir ? D’abord avant +tout c’est qu’on y prend conscience de sa force, pour +la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, +même sans spectateurs, donnent du plaisir. +Secondement, c’est qu’au cours de la recherche on +dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants +et l’on est vainqueur, ou au moins on croit +l’être ; troisièmement, c’est que par une connaissance +nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous élevons +au-dessus de tous et nous nous sentons les +seuls qui sachions la vérité sur ce point… »</p> + +<p>D’autre part, la recherche du vrai s’impose à +l’homme comme un impératif dans le sens atténué, +un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui dit +un : « tu dois », un : « Δεῖ ». Elle lui dit : « N’y trouverais-tu +pas de plaisir, et n’y trouverais-tu que de +la peine, que des coups, il faut chercher le vrai et le +dire quand tu l’as trouvé. »</p> + +<p>La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, +la preuve c’est qu’on trouve cynique le propos +de Fontenelle : « Si j’avais la main pleine de +vérités, je la tiendrais fermée » ; la preuve et celle-ci +me semble assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin +de mourir pour la vérité, comme pour le devoir, tout +aussi bien que pour le devoir.</p> + +<p>Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on +croit la vérité ? Nietzsche lui-même l’explique quelque +part : « Nous ne nous ferions pas brûler pour +nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles ; +mais peut-être pour le droit d’avoir nos opinions. » +Et c’est à dire que nous mourrions pour l’erreur, +ou du moins pour affirmer le droit que nous avons +de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre +droit de chercher la vérité, cette erreur qu’on nous +reproche pouvant être la vérité et ayant été atteinte +quand c’était la vérité que nous cherchions ; et +c’est aussi l’affirmation de notre <i>devoir</i> de chercher +la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt +que d’avouer que nous avons eu tort de chercher +le vrai. Le sacrifice est le criterium de l’Impératif.</p> + +<p>On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici +nous avons affaire. Et cela est si vrai, et sur ce qui +suit Guyau et Nietzsche se rencontreraient, que +Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de la +vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce +n’est rien de moins que ce qui fait que la vie a un +sens : « J’ai bondi de joie quand j’ai découvert que +la vie est un instrument de la connaissance, est l’instrument +de la connaissance » ; et c’est alors qu’il a +reconnu que la vie est intelligible.</p> + +<p>Devant cette double affirmation, qui semble bien +être une double vérité, que le vrai est le sens de la +vie et que le vrai nous commande la mort, Guyau +serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait +du reste nullement, que l’appel du vrai est un +« équivalent du devoir ».</p> + +<p>J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante +en soi, peut-être, pour montrer que Nietzsche +lui-même est très capable de subir la fascination de +la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être +tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment +pas, qui ne ressortit pas à elle et qui est +contenue dans un autre impératif que le sien. Reprenons.</p> + +<p>La morale en soi n’est donc qu’une méprisable +adresse qu’ont inventée les faibles pour paralyser +les forts ; c’est la tête de Méduse aux mains des +impuissants contre les bien doués et aux mains des +quasi-morts contre les vivants.</p> + +<p>Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, +use de la même tactique que les philosophes +du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle (qu’il méprise tant) contre la religion. +Pour ceux-ci la religion a été inventée par des puissants +qui voulaient asservir les faibles, les rendre +plus faibles encore ; pour Nietzsche, la morale a été +inventée par les faibles contre les puissants pour leur +enlever leur force en leur ôtant la confiance dans +la légitimité de leur force. « Quand Zeus, dit Homère, +fait d’un homme un esclave, il lui enlève la moitié de +son âme. » En faisant les forts esclaves de la morale, +les faibles leur ont enlevé leur âme tout entière.</p> + +<hr> + + +<p>Au cours de son évolution, la morale s’est donné +comme des organes de sustentation et d’alimentation ; +elle a <i>postulé</i> le libre arbitre et elle a <i>postulé</i> la +sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions +logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions +nécessaires ; mais ce ne sont que des inventions +ingénieuses. Le libre arbitre n’existe pas. Il est, +comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un être qui se +saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet.</p> + +<p>Creusons ceci : ceci veut dire l’illusion d’un +être qui ne saisit pas dans ce qui le précède et qui +se saisit dans ce qui le suit, qui ne saisit pas dans +ce qu’il était avant le moment actuel et qui se +saisit dans le passage de lui au moment présent +à lui au moment d’après. Je me saisis voulant +éteindre la lampe et l’éteignant ; non, ou très +peu, comme amené par un certain nombre de faits +à vouloir éteindre ma lampe.</p> + +<p>Mais pourquoi ? Parce que nous sommes nés pour +l’action et toujours jetés en avant, tournés <i>du côté +d’en avant</i> et non retournés <i>du côté d’en arrière</i>. +Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et +c’est ainsi que l’illusion de la liberté n’est au fond +que le sentiment de la vie et c’est pour cela qu’il est +si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité, dans +ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, +ou plutôt de mémoire réfléchissante ; mais +c’est un effort. L’homme qui croit, sans une hésitation, +à tous les moments de sa vie, à son libre arbitre +est un étourdi ; mais l’homme qui croirait sans cesse +à lui comme déterminé, serait un être qui ne vivrait +que de réflexion et ce serait proprement un monstre.</p> + +<p>Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, +remarquez bien, nous n’y croyons pas du tout. Mais, +non ! nous n’y croyons pas ! Nous n’y croyons +que chacun pour nous et pas du tout pour les +autres. Nous disons sans cesse : « un tel, étant donné +son caractère, fera cela. » Et il le fait ; et quand il ne +le fait pas, nous nous disons que : ou nous ne connaissions +pas tout son caractère, ou nous ne connaissions +pas telle ou telle circonstance qui ont dû +peser sur sa détermination. Et c’est très probable et +en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. +La prétendue « preuve », tirée par les partisans du +libre arbitre de la croyance même, indéracinable, +<i>indiscussible</i>, que nous aurions au libre arbitre, +s’évanouit.</p> + +<p>Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels +en jugement. Pour trouver un coupable innocent +l’avocat n’a qu’à connaître sa vie : il arrivera, par +cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument +lui-même que l’acte criminel était complètement +nécessité par tous ses antécédents et que +toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère +public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel +et, se plaçant devant le crime isolé, coupé de +ses causes, il le trouvera ce qu’il est exactement +considéré ainsi, une monstruosité dont la nature +n’offre pas d’exemple.</p> + +<p>Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte +raison, ce que nous avons expliqué, quand il s’agit +de soi, il faut pour dissiper l’illusion du libre arbitre +être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à Schopenhauer, +si bien : « La connaissance de la sévère nécessité +des actes humains est ce qui distingue les +cerveaux philosophiques des autres ».</p> + +<p>Pour tout cerveau vraiment philosophique « nous +sommes en prison », nous ne pouvons que nous +« rêver libres », et c’est ce que nous faisons tout +le temps ; nous ne pouvons pas « nous faire libres ». — Cela +est dur à prendre ; mais il faut le prendre.</p> + +<p>Cela est si dur que quelques-uns se retournent ; et +par une contorsion étrange, un « geste horrible », et +une affreuse « grimace logique », pensent ainsi : « le +mal est partout et personne n’est responsable ; donc +c’est <i>tout</i> qui est coupable et responsable ; c’est Dieu +qui est le pécheur ». Renversement des responsabilités ; +« Christianisme la tête en bas ». Mais pourquoi +penser cela ? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, +ni il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit +quelqu’un. Il n’y a pas de responsabilité ; il n’y a +que de la nécessité, et la dernière différence entre les +cerveaux philosophiques et les autres c’est que ceux-là +ne veulent pas juger et disent comme le Christ : +« Vous ne jugerez pas ! »</p> + +<p>Et il n’y a pas plus de « sanction » qu’il n’y a de +libre arbitre. Singulière prétention des hommes, la +récompense ! « C’est de vous, vertueux, que je riais +aujourd’hui. <i>Ils veulent encore être payés !</i> Vous +voulez encore être payés, ô vertueux ! Et maintenant +vous m’en voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni +comptable ni rétributeur. Et en vérité je n’enseigne +pas même que la vertu soit sa propre récompense. +Que votre vertu soit identique à votre moi et non +quelque chose d’étranger, de surajouté, un épiderme +ou un vêtement. Vous aimez votre vertu comme une +mère aime son enfant, soit ; mais <i>quand donc a-t-on +entendu dire qu’une mère voulût être payée de son +amour ?</i> »</p> + +<p>La morale ne <i>demande</i> rien ; donc, aussi, ne <i>postule</i> +rien. Différence encore des cerveaux philosophiques +et des autres : « l’incrédulité de ceux-là pour +ce qui est de <i>la signification métaphysique de la morale</i> ».</p> + +<p>Voilà donc la morale détruite de fond en comble et +rasée à pied-d’œuvre. Nietzsche est bien ce qu’il a +dit si souvent qu’il était, un pur et simple immoraliste.</p> + +<hr> + + +<p>Non ! Il n’est pas immoraliste : 1<sup>o</sup> parce qu’il s’occupe +sans cesse à analyser les différentes morales, +marque qu’au moins il y voit autre chose qu’un effronté +mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il +est mensonge ; — 2<sup>o</sup> parce qu’il s’occupe souvent, +plus ou moins formellement, mais il s’y occupe, à +établir une hiérarchie des différentes morales selon +leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de +Nietzsche ; — 3<sup>o</sup> parce qu’enfin il admet comme pratique +et nécessaire <i>une</i> certaine morale ; et en trace +<i>une autre</i> que, personnellement, il admire, qu’il +vénère et dont il est enthousiaste.</p> + +<p>Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes +morales ; c’est la partie <i>critique</i> et non plus seulement +<i>discriminatrice</i> de son œuvre, et à cela il a une +curiosité infatigable. — Il s’aperçoit que tous les +hommes « croient avoir quelque part à la vertu » et +que pour le moins « tous veulent se connaître en +bien et en mal ».</p> + +<p>Il y a la morale des enfants et par conséquent des +temps primitifs de l’humanité ; elle est toute dans +l’idée de punition et de récompense. Ils veulent +être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent +pas le commandement ne soient pas payés et +payent.</p> + +<p>Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, +des « âmes en bouillie », comme dit le président +Roosevelt. Ils appellent vertu « l’indolence de leur +vice » trop faible pour agir ; « quand leur haine et +leur jalousie s’étirent les membres [ont une velléité +d’agir], leur justice se réveille [pour les arrêter] et se +frotte les yeux pleins de sommeil ». C’est la morale +des « bêtes de marécage ». Au fond c’est la morale +générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la +prêchent aux forts et l’attachent aux forts comme un +remords. La Rochefoucauld a fait de la paresse +une analyse à ce point de vue, si juste qu’une +« bête de troupeau » trouvera certainement que +cette paresse-là est toute une morale, et excellente.</p> + +<p>Il y a une morale qui est coutume, habitude. « Il +en est qui sont semblables à des pendules qu’on +remonte : ils font leur tic-tac et ils veulent qu’on +appelle le tic-tac vertu. » — Au fond ceci est la +morale sociale : l’individu reçoit le mouvement de +la société qui l’environne, il est remonté tous les +jours par l’exemple, les conversations et les convenances ; +« en toutes choses il est de l’avis qu’on lui +donne » ; et il est très régulier. C’est une bonne +montre.</p> + +<p>Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une +« contrainte prolongée », une répression continuelle. +« Il en est qui s’avancent lourdement et en grinçant +comme des chariots qui portent des pierres vers +la vallée… ils disent : nous ne mordons personne +et nous évitons celui qui veut mordre ; ils parlent +beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein +qu’ils appellent vertu. » — Ceux-ci, je pense ne point +me tromper, sont les stoïciens. <i lang="la" xml:lang="la">Abstine, sustine.</i> +Dignité humaine, le moins d’action possible.</p> + +<p>Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité +mêlée de terreur : « Il en est de qui la vertu +s’appelle un spasme sous le coup de fouet… Ils +disent : « Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu +et vertu. » — C’est la morale des religions étroites et +de toutes les religions entendues étroitement. L’être +humain y est comme écrasé sous son indignité et +sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il est +qu’il lui est impossible d’avoir une vertu.</p> + +<p>A l’inverse il y a une morale d’orgueil : « D’autres +sont fiers d’une parcelle de justice ; et à cause de cette +parcelle ils blasphèment toutes choses. Quand ils +disent : je suis juste, cela sonne toujours comme : je +suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis +avec leur vertu et ils ne s’élèvent que pour abaisser +les autres. » — Morale des Pharisiens de tous +les temps, dont la vertu se ravive de la contemplation +et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce +vice elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice +même et qu’elle a besoin de la criminalité générale +et qu’elle <i>postule</i> la perversité universelle. Un +humoriste dirait : « Il faut bien que je sois vicieux ; +quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et +quelle récompense, si je ne l’étais pas ? »</p> + +<p>Il y a une morale, non pas même sociale, mais +politique, la morale sociale s’inspirant au moins du +bien ou du correct qu’elle voit autour d’elle, la morale +politique ne voyant dans la morale qu’une mesure +générale de bonne administration et de bon +ordre : « Il en est encore qui croient qu’il est vertueux +de dire : « la vertu est nécessaire » ; mais au +fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police +est nécessaire. » — Ceci est la morale de Voltaire +et des Voltairiens, qui savent bien qu’il n’y a jamais +assez de gendarmes ici-bas et qui postulent un Dieu +vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter +la maréchaussée.</p> + +<hr> + + +<p>Ailleurs, considérant les morales en face des passions, +Nietzsche caractérise chacune selon sa manière +propre de combattre les passions ou de composer +avec elles. Les morales ne sont alors que des +« conseils », mêlés de « sagacité et de bêtise », +donnés à l’individu « par rapport au degré de péril +où l’individu vit avec lui-même ».</p> + +<p>Et voici la morale stoïcienne, qui « inocule comme +un remède » une « froideur de marbre opposée à +l’impétuosité des appétits ». Sorte de suggestion +procurant une raideur cataleptique.</p> + +<p>Voici la morale spinoziste, qui veut procurer « un +état sans rire et sans larmes », une sorte d’ataraxie +« en détruisant les passions par l’analyse et la vivisection » +qu’on en fait. Grande « naïveté », dit +Nietzsche, qui ne laisse pas d’avoir tort partiellement ; +car c’est du moins <i>quelque chose</i>, pour émousser les +passions, que de les manier, pour les domestiquer +que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, +que de les analyser pour se donner du sang-froid. +Le sang-froid acquis, il y aurait bataille gagnée. +Incliner au sang-froid en donnant le goût de +l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe +au moment même où il cède à la passion n’a pas +à en redouter les grands désastres. Le mot populaire : +« observez-vous », est d’une psychologie excellente.</p> + +<p>Voici la morale aristotélique — à vrai dire je ne reconnais +pas très bien Aristote dans cette morale-là ; +c’est ma faute sans doute — qui consiste à « abaisser +les passions à un niveau inoffensif où elles pourront +être satisfaites sans inconvénient. »</p> + +<p>Voici la morale — bien plus aristotélique celle-ci, +ce me semble, mais peu importe — qui consiste à +<i>jouir des passions</i> en les transposant, en les « spiritualisant », +en jouissant, par exemple, de l’amour +dans « la musique », de la pitié et de la crainte dans +la tragédie, de l’amour dans « l’amour de Dieu » +ou dans « l’amour des hommes par amour de +Dieu ».</p> + +<p>Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique +peut-être, celle de d’« Hafiz », d’Horace et de « Gœthe » +qui veut qu’on jouisse vraiment, « spirituellement et +corporellement des passions » — à l’usage seulement +de ces « vieux originaux », ivres et sages, chez qui les +dangers ne sont plus guère dangereux ».</p> + +<p>Tout cela du reste ne « vaut pas grand’chose », ne +vaut que par le talent qu’on met à en discourir et +n’est guère, avec différents aspects, que « la morale +sous forme de timidité. »</p> + +<hr> + + +<p>La morale chrétienne est bien autre chose. Sans +doute elle est en son fond, comme la morale socratique, +la révolte insidieuse des faibles contre les +forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant +aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus +tels, ils seront beaux ; et comme vous voudrez +selon votre humeur, c’est « <i lang="la" xml:lang="la">eritis sicut Dii</i> », ou c’est, +mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée. +Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales ; +mais, par un « affinement du regard psychologique », +le Christianisme a bien compris la vanité des instincts +bons que la morale jusqu’à lui, et autour de +lui, attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des +instincts égoïstes, empiétants, conquérants, dominateurs ; +elle proclamait et clamait la bonté des instincts +altruistes, doux, modérés, modestes et charitables. +Le Christianisme a déclaré que, depuis la +chute, l’homme est mauvais <i>tout entier</i>, que ses instincts +égoïstes sont mauvais, mais que ses instincts +altruistes sont faux ; que l’acte désintéressé n’est pas +possible ; que par conséquent, en dernière analyse, +tout se vaut. « Le Christianisme a compris l’identité +complète des actions humaines et leur égalité de +valeur dans les grandes lignes : elles sont toutes +immorales. »</p> + +<p>Nietzsche ici voit juste ; mais incomplètement ; il +aurait fallu qu’il ajoutât : et, à cause de cela, le +Christianisme a senti la nécessité de la grâce ; il a +senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait +avoir de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir +répond le secours de Dieu, qu’avec ce secours +l’homme échappe au mal ; et que ceci, bien plus que +l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre +Dieu et l’homme le lien étroit, toujours cherché. La +signification métaphysique de la morale pour le +chrétien, c’est ceci : incapable de bien et désirant +le bien, je conclus de cela même que quelqu’un, +qui m’a donné le désir du bien, m’aidera à en être +capable, et quand j’en suis capable, parce que c’est +un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable.</p> + +<hr> + + +<p>Quand il se place en face du sens moral considéré +comme morale sociale, Nietzsche le considère comme +un apparent désintéressement, dont la genèse doit +être celle-ci : deux peuplades sont en guerre perpétuelle ; +une tierce puissance qui semble n’avoir rien +à craindre des deux premières, en laissant à entendre +à chacune de celles-ci qu’elle se mettra du côté +de la première qui romprait la paix, les fait vivre en +paix toutes les deux ; les deux peuplades autrefois +belliqueuses retirent de la paix des avantages immenses ; +elles en sont reconnaissantes à la tierce +puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien +sans intérêt ; elle avait un très grand intérêt à la +chose, mais inapparent, parce qu’il était éloigné ; et +c’est cet intérêt inapparent qui est un désintéressement +apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant +passé entre trois peuplades, peut être supposé +comme s’étant passé entre trois parties d’une cité. La +morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme élargi +et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est +élargi et à long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. +Je suis bon citoyen, c’est-à-dire je +sacrifie tous les jours quelque chose de mon intérêt +actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne +voit pas parce qu’il est loin ; mais que je vois parce +que je suis intelligent.</p> + +<p>Autre genèse, très analogue à la précédente et qui +s’est toujours confondue avec elle : la morale est d’abord +et uniquement le moyen de conserver la communauté +et de la conserver à un certain degré de cohésion +et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance +et crainte, espérance du ciel, crainte de l’enfer ; +plus tard surélévation du gouvernement de la cité, superposition, +au gouvernement de la cité, d’un gouvernement +céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou +qui commandent ceci et cela. — Plus tard (simple +transposition) commandements d’un Dieu intérieur +qui est la conscience (« tu dois ») avec accord, si l’on +y tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste. — <i>Peuvent +venir</i> ensuite, affinements et probablement +aussi alanguissements des conceptions précédentes, +une morale de <i>penchant</i> et de <i>goût</i>, d’où l’idée de +commandement a disparu ; et enfin « parfum du vase +vide », dirait Renan, une morale d’<i>intelligence</i>, c’est-à-dire +l’état d’un homme qui « est au dessus » [ou qui +est dégagé] « des motifs illusionnaires de la morale, +mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas +été possible à l’humanité d’en avoir d’autres » ; et +qui, par respect de la portion de l’humanité qui les +a encore, fait comme s’il les avait et se conduit +exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est +une manière, dans la pratique, de leur obéir.</p> + +<p>Tout cela, sous des formes si diverses et des +aspects si différents, c’est toujours le désintéressement +apparent, l’intérêt de la cité s’imposant à l’individu +et lui montrant plus ou moins brutalement, +plus ou moins délicatement, qu’il est le sien ; l’intérêt +de la cité senti par l’individu comme intérêt +personnel.</p> + +<hr> + + +<p>Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement +les différentes morales. Il est déjà évidemment +moins objectif quand il <i>hiérarchise</i> les morales +et c’est ce qu’il fait très souvent ; c’est déjà ce +qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse +que nous avons rapportée de lui ; c’est ce que nous +allons le voir faire très nettement.</p> + +<p>Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux +ont une morale très nette et assez complexe. +En quoi consiste la morale élémentaire ? Se connaître +pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce ? Ne +pas vivre dans le moment présent ; calculer ce que +l’acte ou le non-acte d’à présent aura de conséquences +pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain +et jours suivants. « Gouverner c’est prévoir », +disent les hommes d’État ; <i>se</i> gouverner c’est prévoir, +dit le moraliste. Or les animaux se connaissent +pour se conduire et se conduisent avec calcul. « L’animal +observe les effets qu’il exerce sur l’imagination +des autres animaux et apprend ainsi à faire un +retour sur lui-même, <i>à se considérer objectivement</i>, à +posséder en une certaine mesure la connaissance du +moi. » — Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire ? +C’est ne pas se laisser tromper par soi-même, +c’est lutter contre soi-même en vue de la sécurité, +c’est se dominer. L’animal connaît cela : « ne pas se +laisser égarer par soi-même, écouter avec méfiance +les incitations de ses appétits, demeurer méfiant à +l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer la domination +de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse +même, tout cela l’animal l’entend à l’égal de +l’homme ».</p> + +<p>Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et +même plus qu’élémentaire ? S’ajuster, s’accommoder +au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi ? +Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se +heurter. L’animal le fait : « ils apprennent à se dominer +et à se déguiser, au point que certains d’entre +eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur +de leur entourage, à simuler la mort, à adopter +les formes et les couleurs d’autres animaux, ou encore +l’aspect du sable, des feuilles, des lichens ou +des éponges… » Morale sociale, et poussée très +loin.</p> + +<p>Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent +pas en sociétés animales. Chez ceux qui vivent +en société, on trouve non seulement des instincts +moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des +animaux domestiques qui, non seulement s’adaptent +à une société <i>qui n’est pas la leur</i>, mais encore acquièrent, +et à l’égard d’une espèce qui n’est pas la leur, +des vertus extraordinaires.</p> + +<p>Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà +précise de toute une grande partie de la morale de +l’homme.</p> + +<p>Plus haut est cette morale humaine, qui consiste — la +remarque est très fine — simplement à se considérer +comme supérieur aux animaux. Elle est vague, +elle est flottante ; elle est forte cependant et est peut-être +l’origine et le germe de toute morale humaine. +« La bête qui est en nous » a besoin d’être trompée ; +la morale est un mensonge nécessaire pour que +nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les +erreurs qui résident dans les données de la morale, +l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il n’y avait +pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de +cette façon il s’est pris pour quelque chose de supérieur +et s’est imposé des lois plus sévères. » En un +mot, l’animalité est une condition de la moralité +humaine.</p> + +<p>Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, +à ma connaissance, déployé toute cette idée qui est +d’une importance incomparable.</p> + +<p>Sont représentants parmi nous de cette première +moralité élémentaire qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, +les hommes violents, cruels, mais susceptibles +d’avoir honte quelquefois de leur violence et +de leur cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont +« des gradins des civilisations antérieures qui ont +subsisté, des arriérés, qui nous montrent ce que nous +fûmes tous » et de quoi nous sommes partis.</p> + +<p>Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, +vient la morale qui consiste à sacrifier le +moment présent au moment futur et prévu et à se +gouverner en conséquence : « Le premier signe que +l’animal est devenu homme est quand ses actes ne +se rapportent plus au bien-être momentané, mais à +des choses durables, lorsque par conséquent +l’homme recherche l’utilité [générale], l’appropriation +à une fin ; c’est la première éclosion du libre +gouvernement de la raison<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Nietzsche écrit ceci en 1877 (<i>Humain, trop humain</i>). Quelques +années plus tard, en 1880 (<i>Aurore</i>), il écrit ce que nous +avons cité plus haut, que les animaux <i>eux-mêmes</i> ont cette morale ; +et il est bien plus dans le vrai. Mais sa <i>gradation</i> reste +d’ailleurs la même : il suffit de lire ici : « le premier signe que +l’animal tend vers l’homme… »</p> +</div> +<p>A un degré supérieur nous trouvons la morale qui +consiste à agir selon les séductions de l’honorabilité : +« L’homme veut être honoré, et il honore et c’est-à-dire +qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant +de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant] +de l’opinion d’autrui sur lui. » Dans cette +pensée « il se discipline » ; il « se soumet à des sentiments +communs », non seulement il s’adapte au milieu, +mais il le considère comme un juge dont il veut +être estimé et il se considère comme juge qui doit +être tel que les autres tiennent à être estimés par lui. +Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime. +En cet état commence ce que les hommes appellent +désintéressement, c’est-à-dire l’acte par lequel +l’homme fait remonter son intérêt à une source très +élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt +<i>en retour</i> : je sacrifie mon plaisir au plaisir qui me +reviendra de l’estime que me montreront les hommes +pour avoir sacrifié mon plaisir.</p> + +<p>Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de +l’honnête, suppression de la considération de l’estime +publique. L’homme moral « agit d’après <i>sa</i> +propre mesure des choses » ; c’est lui qui « décide +ce qui est honorable et ce qui est utile » ; il est une +sorte de « législateur » moral<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Au fond il s’est substitué +à la cité et il la sent et il la porte en lui. Ce que +la société posait en maxime, c’est lui qui le pose. Il +vit et agit « en individu collectif ». Son degré de désintéressement +(n’y ayant pas de désintéressement +absolu) est très haut. Lui aussi voit son intérêt en +retour ; mais par un court circuit : je sacrifie mon +plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote ? « Si un +citoyen a une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse +comparer à personne il ne faudra plus le regarder comme +faisant partie de la cité… On voit bien que les lois ne sont +nécessaires que pour les hommes égaux par leur naissance et +leurs facultés ; pour ceux qui s’élèvent à ce point au-dessus des +autres, il n’y a point de loi ; ils sont eux-mêmes leur propre +loi » (<i>Politique</i>, <small>III</small>, 8).</p> +</div> +<p>Enfin plus haut encore se placerait une morale +<i>sans intention</i>, qui ne se raisonnerait pas et qui n’aurait +pas conscience d’elle-même.</p> + +<p>Trois stades dans l’évolution de la morale : <i>Il y a +eu</i> une morale qui jugeait les actes par leurs conséquences. +Était <i>bien</i> ce qui avait eu un bon résultat, +quelle qu’eût été l’intention de cet acte ; effet rétroactif +du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter +et porté sur l’action.</p> + +<p><i>Il y a</i> — « renversement de la perspective » — une +morale qui juge des actes, non en eux-mêmes, non +par leur effet, mais par leur origine, par l’intention +d’où il paraît qu’ils sont sortis.</p> + +<p><i>Il y aura</i> peut-être une morale qui ne tiendra +compte ni de l’effet ni de l’intention, considérant l’intention +comme un signe qui ne signifie rien.</p> + +<p>Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand +nombre de sens, et différents, tous susceptibles d’interprétations +multiples et douteuses.</p> + +<p>Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que +dans intention il y a toujours espérance et que ce qui +est intentionnel ne peut pas être désintéressé.</p> + +<p>On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel +est un acte essentiellement conscient et que l’acte +conscient n’est pas d’une moralité pure. Tout ce qui +est intentionnel, tout ce qui est « prémédité, tout +ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en +vient à la conscience, fait encore partie de la surface, +de sa peau, qui, comme toute peau, cache bien plus +de choses qu’elle n’en révèle ». On soupçonnera que +« c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel », +de naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte « qui lui +prête une valeur décisive », qui lui laisse sa valeur +pure. Ce par-delà la morale, cette morale dépassée +et surmontée va peut-être être demain la vraie morale, +celle où s’adonneront « les consciences les plus loyales +et les plus délicates ».</p> + +<p>Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des +plus belles pages qu’il ait écrites et des plus profondes, +rejoint Kant, à moins que je n’entende rien +du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin +l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel, +l’acte moral impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce +autre chose que la morale qui ne donne pas ses +raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose +que le « Tu dois » ? L’acte moral inspiré par le « Tu +dois » est conscient, je le reconnais ; mais il n’est +conscient qu’à se reconnaître naïf, ingénu et impulsif. +Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané. +Il n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient. +Il ne sait pas et il ne veut pas savoir ses <i>pourquoi</i>, ses +<i>de quoi</i>, ses <i>comment</i> et ses <i>en vue de quoi</i>. Il est parce +qu’il est et parce qu’il doit être. C’est bien l’acte à qui +précisément son non intentionnel et son non délibéré +prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral +de Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir +compte de la sanction que Kant a dit plus tard qu’il +postule) est exactement, ou, l’on en conviendra, à +bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en +conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que +l’invention éthique de Kant est à une très grande +hauteur et le commencement au moins du troisième +stade. <i>Il y a eu, il y a, il y aura…</i> Kant tout au moins +a inauguré le <i>Il y aura</i>.</p> + +<p>Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement +quand il esquisse, ici ou là, une hiérarchie +des morales, semble rêver une morale <i>sans obligation</i>, +<i>sans sanction</i> et <i>sans intention</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement +très incomplète, a tracé le plan d’une morale à deux +étages en quelque sorte, il a indiqué deux morales, +dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se +hausser jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment +la sienne.</p> + +<p>La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément +cette morale traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée +de tant d’épigrammes et qu’il a écrasée de tant +de mépris ; c’est la morale des « esclaves », la morale +des « bêtes de troupeau », la morale des « tarentules » ; +c’est la morale de la modération dans les désirs, +de la patience, de la douceur, de la résignation, +de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur régulier +et mou ; c’est la morale de l’engourdissement de +toutes les passions vives ; c’est la morale du « marécage », +moins la grenouille qui se veut faire aussi +grosse que le bœuf.</p> + +<p>Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde ; +mais, non seulement il convient qu’elle sied à la majorité +des hommes, mais il affirme qu’ils <i>doivent</i> la +pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est +la <i>volonté d’impuissance</i>. L’impératif de la plupart +des hommes c’est un <i>stoïcisme passif</i>. Écoutez le « pédant +moraliste » que Nietzsche met en scène et qui +n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous +enseignera <i>qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales</i> +et tout au moins qu’il y en ait deux ; que les morales, +en quelque nombre qu’elles soient, doivent s’accommoder +de la <i>hiérarchie</i>, et c’est-à-dire non pas de la +hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle ; +que, puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement +à l’opinion de ces philosophes qui ont +connu l’<i>homme</i> au singulier, ce qui faisait rire de +Maistre, lequel avait connu des hommes, mais +l’homme jamais, il faut aussi qu’il y ait plusieurs +morales, c’est-à-dire plusieurs règles de conduite +appropriées à la pluralité des natures ; que, puisque, +malheureusement peut-être, la nature a organisé +l’humanité aristocratiquement, faisant des hommes +forts et des hommes faibles et des intelligents et des +imbéciles, il est expédient qu’il y ait une règle pour +les uns, très respectable, et une règle pour les autres, +respectable également :</p> + +<p>« En un mot, disait un pédant moraliste, marchand +de futilités… il s’agit toujours de savoir qui est celui-ci +et qui est celui-là. Pour celui, par exemple, qui +aurait été destiné et créé en vue du commandement, +l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas +des vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le +gaspillage d’une vertu. Toute morale exterminatrice +de l’égoïsme qui se croit absolue et s’applique à tout +le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût ; +elle est une excitation aux péchés d’omission et un +dommage à l’égard des hommes supérieurs, rares et +privilégiés. Il faut contraindre les morales à s’incliner +tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les faire +réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles +comprennent enfin qu’<i>il est immoral de dire : Ce qui +est juste pour l’un l’est aussi pour l’autre</i>. Ainsi parlait +mon bonhomme de pédant moraliste. Méritait-il +qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les +morales à la moralité ? »</p> + +<p>Ainsi une morale pour le « <i lang="la" xml:lang="la">servum pecus</i> » et une +autre pour les animaux supérieurs de l’humanité.</p> + +<p>— Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent +répété depuis : « Il faut une religion pour le +peuple. »</p> + +<p>— Point du tout, s’il vous plaît ; car, par son : « Il +faut une religion pour le peuple », Voltaire entend +qu’il faut une contrainte métaphysique pour brider +les volontés de puissance du peuple. Au contraire, +ou presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple, +en obéissant à la morale qu’il lui assigne, obéisse +à sa nature même, se conforme à l’idéal de ses désirs, +et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux +qui sont d’une autre nature que lui.</p> + +<p>Cette part faite aux petits et aux médiocres, +Nietzsche institue pour les autres une morale qui +n’est point du tout celle d’un immoraliste, quelque +sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce +titre, qui n’est point du tout le contraire de la morale +qu’il assigne aux petits, qui est <i>autre chose</i>, qui est d’un +autre degré, d’une autre nature, et d’une autre destination. +C’est la morale des forts, c’est la morale de +ceux qui, à cause de leur force, ont <i>plus</i> de droits, +mais <i>beaucoup plus</i> de devoirs que les faibles et des +devoirs proportionnés à leurs forces.</p> + +<p>Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche +d’abord l’élaborant pour lui-même exactement +comme un Marc-Aurèle. Il y a un <i>eis eauton</i> de +Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de +reconstituer d’après ses notes et carnets<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, quoiqu’il +ne soit aucunement cohérent et encore moins +systématique, mais parce qu’il indique les tendances +profondes et aussi parce qu’il montre que +Nietzsche, tout en <i>posant</i> toujours deux morales, +en <i>voyait</i> certainement toujours d’autres, intermédiaires +entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux +ans) il écrivait pour lui : « Tu ne dois aimer +ni haïr le peuple. — Tu ne dois point t’occuper de +politique. — Tu ne dois être ni riche ni indigent. — Tu +dois éviter le chemin de ceux qui sont illustres +et puissants. — Tu dois prendre femme en dehors de +ton peuple. — Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever +tes enfants. — Tu dois n’accepter aucune des cérémonies +de l’Église. » — Morale (on plutôt quelques +traits de morale parmi une foule d’autres non consignés +ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non +aux petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais +surtout à un homme de moyen état qui serait philosophe. +<i>Abstention</i> à l’égard de la puissance, de la +richesse, de l’ambition (morale des petits) ; libre +pensée (morale de supérieur indépendant et de +philosophe), mariage avec une étrangère (morale de +supérieur qui veut assurer par le mélange du sang +la force et la distinction de sa race) ; enfants élevés +par autres que soi, mais par d’autres dont on est sûr +(morale de supérieur, qui, se défiant de la faiblesse +paternelle, veut greffer sa race sur des intelligences +et des volontés étrangères, mais du reste +amies).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir surtout la <i>Vie de Frédéric Nietzsche</i>, par Daniel +Halévy.</p> +</div> +<p>En 1880 il écrivait pour lui : « Une indépendance +qui n’offusque personne ; un orgueil doux, voilé, qui +ne gêne pas les autres, n’enviant pas les hommes +ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie ; un +sommeil léger, une allure libre et paisible, pas +d’alcool, pas d’amitiés illustres ni princières, pas +de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de +société, si ce n’est avec les esprits supérieurs ; à leur +défaut le petit peuple, dont on ne peut se passer non +plus que de contempler une végétation puissante et +saine ; les mets les plus aisément prêts, autant que +possible les préparer soi-même. » — Morale (ou +plutôt quelques traits de morale) s’appliquant, non +aux grands, non aux petits, mais à un homme +supérieur de moyen état social. <i>Abstention</i> à l’égard +de la puissance, de la vanité, de la gourmandise, +de la curiosité, de la sensualité, de la causticité +(morale de petits) ; indépendance, fierté, solitude, +commerce seulement avec l’élite intellectuelle et +morale dont on est ; et — d’étude et de contemplation — avec +cette autre force, mais physique et +physiologique, le peuple (morale des forts).</p> + +<p>Complétez ceci par cette confidence philosophique +qu’il a imprimée (<i>Vol. de puiss.</i> II) : « Se faire objectif. +Indifférence à l’égard de soi-même, [indifférence à +l’égard des conséquences favorables ou fatales de +ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de +moi-même ; je ne veux pas tirer avantage de mes +recherches de la connaissance ni échapper aux préjudices +qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il +y a ce que l’on pourrait appeler l’altération du caractère ; +j’envisage froidement cette perspective ; je me +tire hors de mon caractère, mais je ne songe pas à le +comprendre ni à le changer… On se ferme les portes +de la connaissance dès que l’on s’intéresse à son +cas particulier, ou même au salut de son âme… » +(Morale des forts, le philosophe étant placé parmi +les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif +du vrai, et avec désintéressement, et en sacrifiant +au vrai ses intérêts matériels et même <i>moraux</i>.)</p> + +<p>Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir +qu’il se faut oublier, Nietzsche trace la morale des +forts, des supérieurs, des êtres d’élite.</p> + +<p>D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale, +la morale, il affirme qu’elle existe : « Je ne nie +pas, ainsi qu’il va de soi, en admettant que je ne suis +pas fou, qu’il faut éviter et combattre beaucoup +d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut +faire et qu’il faut encourager beaucoup de celles que +l’on dit morales ; mais je crois qu’il faut faire l’une +et l’autre chose pour <i>d’autres raisons</i> qu’on a fait +jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre +façon de voir pour arriver enfin, peut-être très tard, +à changer notre façon de sentir. » — Donc il a une +morale, autre seulement que la traditionnelle. +Voyons-la ; nous sommes autorisés à la chercher +chez lui. Voyons sa nouvelle façon de voir et sa +nouvelle façon de sentir.</p> + +<p>Cette nouvelle morale, bien entendu applicable +seulement aux forts, a trois maximes fondamentales, +trois impératifs, si l’on veut : Il faut <i>se surmonter</i> ; +il faut <i>devenir ce que nous sommes</i> ; il faut <i>vivre dangereusement</i>.</p> + +<p>Il faut se surmonter. On a remarqué partout +« qu’on ne risque guère de se tromper en attribuant +les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude +et les grandes à la vanité. » Voilà une indication. +Qu’est-ce que la vanité ? Une tendance à +surmonter la peur, condition primitive de l’homme, +et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant +à une certaine soif de considération. L’homme, dans +la vanité, surmonte déjà son bas étage et sa moyenne. +Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter peur, +habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine +soif de considération de soi-même.</p> + +<p>En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des +sentiments aristocratiques : maîtrise de soi-même, +dissimulation des sentiments intimes, politesse, +gaîté, exactitude dans l’obéissance et le commandement, +déférence et exigence du respect, goût des +responsabilités, et des périls. » — Maîtrise de soi, +pudeur, respectabilité, non-familiarité — nous +verrons le reste plus tard — voilà des pratiques qui +en leur fond consistent à se résister, à réprimer la +tendance à l’abandon, à ne pas <i>se livrer</i> ; c’est surmonter +le moi impulsif, le moi confiant, le moi mou, +c’est se surmonter, c’est se dépasser déjà.</p> + +<p>Mais, quand nous essayons de nous surpasser +ainsi, qui nous retient ? Un certain nombre de passions +que nous connaissons bien, amour, ambition, +avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise, +sensualité, paresse, goût du confort… Se surmonter +c’est dompter tout cela. C’est ici que la fameuse +« lutte contre les passions » reprend ses droits +et reprend place avec un nouveau sens. La morale +est, en sa partie réprimante, qui est nécessaire, une +« contrainte prolongée », par opposition au laisser-aller +et par conséquent « une sorte de tyrannie contre +la nature et aussi [partiellement] contre la raison. +Mais ceci n’est pas une objection contre elle, à moins +que l’on ne veuille décréter, de par une autre morale, +que toute espèce de tyrannie et de déraison est interdite. »</p> + +<p>Cette contrainte, ce <i>obéir longtemps</i>, vous le +trouvez partout, en art, en discipline sociale, pour +aboutir à quelque chose qui vaille la peine de +vivre sur la terre. En morale c’est la première <i>condition</i>.</p> + +<p>La souffrance « volontaire » est la même chose à +un degré de plus. C’est un exercice de la volonté et +un exercice du sacrifice, c’est un exercice de la volonté +de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa +« Valeur de la vie », écrit : « L’ascétisme est maladif +et la suite d’une erreur. » — « Mais non, écrit +Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un +instinct que les plus nobles, les plus forts d’entre les +hommes ont senti ; c’est un fait, il faut en tenir +compte si on veut apprécier la valeur de la vie… » +C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se +dompter pour…; mais qui peut-être ne sait pour +quelle fin, comme quelquefois les héros de Corneille +broient leurs passions pour le plaisir de les broyer, et +alors c’est une erreur ; mais cette erreur même est +un signe, a un sens, révèle une tendance dont, seulement, +certains, qui l’ont, ne comprennent pas le +but.</p> + +<p>« Il y a une bravade de soi-même aux manifestations +les plus sublimes de laquelle appartiennent +nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes +ont en effet un besoin si grand d’<i>exercer leur force</i> et +leur tendance à la domination, qu’à défaut d’autres +objets ils tombent enfin à tyranniser certaines parties +de leur être propre… Plus d’un penseur [il songe +sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement +ne servent pas à accroître ou améliorer sa +réputation ; plus d’un évoque expressément la déconsidération +des autres sur lui, tandis qu’il lui +serait aisé de rester par le silence un homme honoré ; +d’autres rappellent des opinions antérieures et ne +s’effraient pas d’être convaincus de contradiction ; +au contraire ils s’y efforcent. Cette torture de soi-même +est proprement un très haut degré de vanité… +L’homme éprouve une véritable volupté à se faire +violence par des exigences excessives et à déifier +ensuite ce quelque chose qui commande tyranniquement +dans son âme… »</p> + +<p>Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant +jusqu’à lui, mais en sachant pourquoi, en sachant +que c’est pour développer en soi la volonté de puissance, +on devra livrer aux passions une guerre à la +fois rude et habile. Nietzsche, comme aurait fait un +philosophe grec, se plaît à tracer une méthode pour +combattre les passions. Il ne « trouve pas moins » — et +je crois qu’il aurait pu en trouver davantage — de +six procédés sensiblement différents pour lutter +contre la violence d’un instinct.</p> + +<p>Premièrement « on peut se faire une loi d’un +ordre sévère et régulier dans l’asservissement de +ses appétits ; on les soumet ainsi à une règle, on +circonscrit leur flux dans des limites stables, pour +gagner sur eux les intervalles pendant lesquels ils +vous laissent tranquilles. »</p> + +<p>Deuxièmement — ce qui peut venir à la suite de +ce qui précède — on peut comme « dessécher cet +instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant des +périodes <i>de plus en plus longues</i>. »</p> + +<p>Troisièmement « on peut s’abandonner avec intention +à la satisfaction d’un instinct sauvage et +effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour obtenir, par +ce dégoût, domination sur cet instinct », procédé +que Nietzsche a considéré comme pouvant réussir +quelquefois puisqu’il l’a inscrit, mais où il n’a pas +grande confiance puisqu’il ajoute : « en admettant +que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant +éreinter son cheval, se casse le cou, <i>ce qui est +malheureusement la règle</i> en pareilles tentatives. »</p> + +<p>Quatrièmement : « associer à l’idée de satisfaction +une idée pénible (le chrétien qui, caressant une femme, +songe au ricanement du diable ; songer au mépris +des gens dont on aime à être estimé quand on est +sur le point de commettre un vol ; songer à ceci +qu’en satisfaisant un appétit on lui <i>obéit</i>, chose +humiliante : « Je ne veux pas, disait Byron, être +l’esclave d’un appétit quelconque ».)</p> + +<p>Cinquièmement : « entreprendre une sorte de dislocation +de ses puissances instinctives » en les combattant, +soit par le travail (s’imposer une tâche), +soit les unes par les autres, celle qui est lésée par +la triomphante obtenant de vous encouragement et +faveur.</p> + +<p>Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout +un : favoriser la paresse, à qui toutes les passions +font tort. La paresse a été donnée à l’homme +comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien +dirigé, les énerve toutes.</p> + +<p>Sixièmement : affaiblir et déprimer <i>toute</i> son organisation +physique et psychique, pour affaiblir un ou +plusieurs instincts violents, et c’est l’ascétisme, +moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir +user.</p> + +<p>Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous +combattez un instinct c’est toujours un autre instinct +qui <i>en vous</i> combat celui-là. Seulement cet instinct +peut être un instinct très différent de ce qui s’appelle +instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce +peut être la volonté de puissance sous forme de +volonté de puissance sur soi-même. Les hommes +qui combattent leurs passions sont des hommes +chez qui la volonté de puissance se plaint des +autres instincts et vous sollicite à les combattre +ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si +souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté +une passion, s’il est vrai que cela nous soit +donné, et de ne conserver de passion que la passion +qui a horreur des passions. — Telle est la loi de se +surmonter et tel est l’art de se surmonter.</p> + +<p><i>Mais</i> il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi, +comme aime à dire Nietzsche, qui, sans faire rentrer +la morale dans l’esthétique, se plaît à faire entrer de +l’esthétique dans la morale ; il y a bon goût, intelligence +et sagesse à ne pas dompter complètement les +passions et à n’être pas tout à fait maître de soi. La +maîtrise de soi, prenez garde, c’est l’emprisonnement +de soi par soi-même, et un prisonnier est un être bien +morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et +geôlier. « Ces professeurs de morale qui recommandent +d’abord et avant tout à l’homme de se posséder +soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien +singulière, je veux dire une irritabilité constante +devant toutes les impulsions et les penchants naturels +et en quelque sorte une espèce de démangeaison. +Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du +dehors, une pensée, une attraction, une incitation, +toujours cet homme irritable s’imagine que maintenant +son empire sur soi-même peut être en +danger… Il fait sans cesse un geste contre lui-même, +l’œil perçant et méfiant, lui qui s’est institué l’éternel +gardien de sa tour. Oui, avec cela il peut être <i>grand</i>. +Mais combien il est devenu insupportable pour les +autres, difficile à supporter ; et par lui-même, comme +il s’est appauvri et éliminé des plus beaux hasards +de l’âme ! Car il faut savoir <i>se perdre pour un temps</i>, +si l’on veut apprendre quelque chose des êtres qui +ne sont pas nous-mêmes. » — « Je voudrais être ce +monsieur qui passe », dit Fantasio. L’absolu geôlier +de soi-même ne sera jamais ce monsieur qui passe et +n’aura même jamais la moindre communication avec +lui.</p> + +<p>Que faire donc ? « Ne pas extirper les passions, +ne pas même les affaiblir à proprement parler ; les +<i>dominer</i>. » Ce que l’ascète ou le stoïcien doit chercher +en domptant ses passions, ce n’est pas leur +affaiblissement, c’est sa force. Elles ne doivent pas +être affaiblies en elles-mêmes, elles doivent être +affaiblies par rapport à lui ; ce n’est pas elles qui +doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez +fort pour <i>pouvoir</i> les briser. Mais précisément parce +qu’il le peut, il n’a plus besoin de le faire, et il ne le +fera pas. Au contraire. « Plus est grande la maîtrise +de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux +passions. Un grand homme est grand par le jeu +qu’il laisse à ses désirs » et par sa puissance à les +arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne doit pas +tuer en lui l’ambition ; il doit être sûr de pouvoir la +tuer, de telle manière qu’il la laisse agir de tout son +élan tant qu’elle lui paraît bonne ou pour ce qui est +des fins poursuivies, ou même comme jeu ; et qu’il +l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit +comme fastidieuse. Les puissances du désir doivent +être conservées, non respectées ; gardées intactes, +mais subalternisées. « Possédez-les, seigneur, sans +qu’elles vous possèdent », et l’exercice du dompteur +des passions doit être seulement l’effort pour qu’elles +soient dessous et lui dessus.</p> + +<p>Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par +sa maxime fameuse, tant de fois répétée : « l’homme +est un être qui est fait pour se surmonter. »</p> + +<p>Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et +simple, avec cette différence assez légère qu’il veut +que les passions subsistent, mais seulement que l’on +en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours +et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à +les dominer, Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un +stoïcien pur et simple.</p> + +<p>Mais il ajoute : « Nous voulons devenir ce que +nous sommes. — Sais-tu ce que te dit ta conscience ? +Elle te dit : deviens celui que tu es. » Ceci +c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a +trouvé, du même coup, l’impératif de l’individualiste. +Il faut se surmonter ; mais pourquoi ? Non +pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission +de soi-même, mais pour être davantage, pour +être au maximum ce que l’on est.</p> + +<p>Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, +Nietzsche ait quelque part déclaré absurde la +maxime : « Connais-toi toi-même », qui est absolument +impliquée dans celle-ci : « Deviens ce que tu es » ; +car pour se faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien +connaître. — Quoi qu’il en soit, voilà l’Impératif : se +développer dans le sens de sa nature, se faire en réalisation +tout ce qu’on est en puissance. Il convient +de remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec +une nuance. C’est le « vivre conformément à sa +nature », avec cette correction : non pas simplement +<i>vivre</i> conformément à sa nature ; mais <i>se développer</i> +conformément à sa nature ; mais <i>s’agrandir</i> conformément +à sa nature ; vivre sa vie, mais la vivre d’une +vie plus abondante. — On a exagéré quand on a dit +du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant +que possible le vivant d’un mort, quand on a dit — Nietzsche +lui-même — : ils se tuent pour avoir cette +prérogative des morts qui est de ne plus mourir. Il +faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive ; mais +enfin ils veulent <i>seulement</i> qu’on vive, non pas +qu’on vive abondamment, non pas qu’on vive de +façon intense. Or c’est précisément cela qui est le +devoir : se connaître, se mesurer, voir de quelle nature +on est et quelles sont les puissances de cette +nature et se développer dans ce sens.</p> + +<p>— Mais alors c’est dans le sens de nos passions !</p> + +<p>— Certainement, mais bien comprises. Pourquoi +ne comprendrait-on pas bien ses passions ? Pourquoi +n’aurait-on pas l’intelligence de ses passions +comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur +destination et de la mesure dans laquelle on peut les +développer ? Comprendre ses passions ; et parce +qu’on les comprend les diriger ; c’est là tout l’homme +qui commence à être supérieur.</p> + +<p>Or toutes les passions sont des forces qui sont +des faiblesses. Elles sont des forces, puisqu’elles +sont des impulsions vigoureuses qui nous poussent +en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. +Elles sont des faiblesses en ce sens qu’elles +rompent et font basculer notre équilibre ; en ce sens +aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se +satisfaire : l’amour peut se repaître de rêveries énervantes +et amollissantes ; l’ambition, de petites victoires +de clocher et de conseil municipal ; le jeu +(cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du +risque), des émotions de baccara ou du bridge ; +l’orgueil, des satisfactions ridicules de la vanité, etc. +Se développer, s’agrandir dans le sens de ce qu’on +est, c’est, d’après ce qui précède : 1<sup>o</sup> <i>dominer</i> ses passions +de manière qu’elles ne rompent jamais notre +équilibre : 2<sup>o</sup> les considérer, les prendre, les saisir +en tant que forces et non en tant que faiblesses +et en quelque sorte ne pas les reconnaître quand +elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse.</p> + +<p>Nous nous sommes connus comme ambitieux : il +faut nous développer dans ce sens en nous disant +que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est +plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes +qu’une ambition de sous-préfecture. Nous +nous sommes connus comme amoureux ; il faut nous +développer dans ce sens en nous disant que, parce +que nous sommes amoureux, rien n’est plus indigne +de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes que les +frêles amours élégiaques et que nous devons sentir +ces « belles passions » généreuses qui font « l’honnête +homme » et qui inspirent une foule de sentiments +nobles et magnanimes. Ainsi de suite.</p> + +<p>Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement +optimiste, c’est croire la nature humaine +très bonne en son fond, ce qui est possible ; et croire +qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons +quelque chose d’excellent ; et croire enfin +qu’en développant chacun ce fond de nous-mêmes +nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au +parfait.</p> + +<p>Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, +aussi, il est possible ? Je ne crois pas mal interpréter +Nietzsche en lui faisant répondre : « Encore vaudrait-il +mieux, étant mauvais, devenir ce que vous +êtes, c’est-à-dire devenir plus mauvais. » Le fond — sentimental, +non intellectuel — de Nietzsche, +c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de +l’état neutre, de l’état petit bourgeois, du « marais » +ou du « marécage », de sorte qu’il n’est pas loin de +sa pensée, ou plutôt de ses sentiments, d’estimer +que mieux vaut se développer en mauvais, en +méchant, en malfaisant, que ne point se développer +du tout. L’humanité est peut-être faite pour lui de +ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui +sont sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui +deviennent ce qu’ils sont il y a ceux qui se développent +en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui se +développent en laideur et en atrocité ; mais ceux-ci +pouvaient se développer autrement ; ils ont bien +fait, en tout cas et à tout risque, de se développer ; +et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, +que ceux qui n’ont pas fait un pas, que les +stagnants.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire +se connaître, prendre conscience de soi, prendre +direction de soi et se promouvoir dans le sens de sa +nature, voilà la seconde maxime.</p> + +<hr> + + +<p>Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement +est le grand, le vrai, l’essentiel et définitif +signe de noblesse. C’est d’abord n’avoir pas +peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un +agrandissement de la personnalité : elle est donc +exactement le contraire du « devenir ce que nous +sommes » ; elle est ensuite une « tristesse, comme +dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse ». +Or l’image d’une chose douteuse, le risque, exalte +l’âme généreuse et la rend joyeuse au lieu de la +rendre triste. « Je me rappelle toujours, dit Charlemagne +à un de ses compagnons :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,</div> +<div class="verse">Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux,</div> +<div class="verse">Et que nous entendions dans les plaines voisines</div> +<div class="verse">Le cliquetis confus des lances sarrasines.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce +que c’est s’offrir à la sélection : c’est la vie dangereuse +qui sépare les forts des faibles en écrasant +ceux-ci et en mettant à part ceux-là ; c’est donc +s’offrir à la sélection que d’adopter la vie dangereuse ; +or, s’offrir à la sélection c’est montrer qu’au +moins on est digne d’être choisi. Celui-là seul tente +le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis +pas le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être +le plus fort ; et le respect du vainqueur pour le +vaincu héroïque n’est pas autre chose, chez le vainqueur, +que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, +il se trouve devant un égal.</p> + +<p>Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre +égalité ou quasi-égalité, que le chagrin d’échouer +est un plaisir qui égale à peu près le plaisir de +réussir. Celui qui a dit « qu’au jeu il y a deux plaisirs, +dont le premier est de gagner et le second de perdre », +était un fin psychologue. Nietzsche dit exactement +la même chose : « Vraiment cet homme s’entend à +l’improvisation de la vie et étonne même les observateurs +les plus experts ; car il semble qu’il ne se +méprenne jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux +dangereux… Voici un tout autre homme : il fait +manquer en somme tout ce qu’il entreprend… +Croyez-vous qu’il soit malheureux ? Il y a longtemps +qu’il a décidé à part soi de ne pas prendre +autrement au sérieux des désirs et des projets personnels : +« Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même, +cela me réussira peut-être et au fond je ne +sais pas si je dois avoir plus de reconnaissance à +l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes réussites. +Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de +la vie se trouve ailleurs : ma fierté, ainsi que ma +misère, se trouvent ailleurs. <i>Je connais davantage +la vie parce que j’ai été si souvent sur le point de la +perdre ; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie +qu’à vous tous.</i> »</p> + +<p>Se surmonter, se développer en beauté — dernière +beauté, le danger — voilà toute la morale de Nietzsche. +C’est un stoïcisme qui commence par être le +stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être +un stoïcisme supérieur. Du stoïcisme surtout passif, +tel qu’il était chez les anciens, Nietzsche fait un +stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait à nous +dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi ? +Pour cela. Nietzsche nous exhorte à nous dominer +et à être maîtres de nous-mêmes pour nous jeter +dans l’action énergique, hardie et aventureuse et +pour en goûter les âpres et violentes jouissances. +C’est un stoïcisme héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. +C’est un stoïcisme qui ferait l’homme si +fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas : +« J’ai dompté mes passions » ; mais : « je les ai +laissées vivre pour le plaisir de les dominer toujours +et de les faire servir à leurs plus belles fins » ; et +que l’homme ne dirait pas au malheur : « Tu n’es +pas un mal » ; mais : « Tu es un bien, puisque tu me +donnes l’occasion de déployer mon énergie ; et vive le +malheur où j’ai tout l’emploi de ma force ! »</p> + +<p>Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit +de Nietzsche l’image du héros ou du « surhomme » +ou du candidat à la surhumanité. Signes +de noblesse : maîtrise de soi-même, pudeur relativement +à la révélation de ses sentiments intimes ; +politesse ; ne pas vouloir renoncer à sa propre responsabilité +et ne pas vouloir la partager ; compter +ses privilèges et leurs exercices au nombre de ses +devoirs (je suis plus fort qu’un autre ; c’est un devoir +de plus) ; <i>ne jamais songer à rabaisser ses devoir à être +les devoirs de tout le monde</i> ; respect des vieillards, +ce qui est respect de la tradition, goût du péril.</p> + +<hr> + + +<p>Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit +nombre d’hommes qui se sentiraient la force de les +pratiquer et qui voudraient devenir de plus en plus +ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs +enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse +de l’éducation ordinaire. L’éducation ordinaire se +donne pour but « d’étouffer l’exceptionnel en faveur +de la règle », de diriger les esprits « loin de l’exception, +du côté de la moyenne ». L’éducation des supérieurs, +« tenant à son service un excédent de forces », +serait une « serre chaude pour la culture du luxe, de +l’exception, de la nuance, de la tentative, du danger ».</p> + +<p>Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces +« prêtres », ces « jésuites » même, que Nietzsche +n’aime point, mais dont il fait remarquer que, si +indulgente que puisse être leur morale pour les +autres, elle est terrible pour eux-mêmes : « Aucune +puissance ne peut se soutenir si elle n’a pour représentants +que des hypocrites ; l’Église catholique a +beau posséder encore bien des éléments <i>séculiers</i>, sa +force réside dans ces natures de prêtres, encore +nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie pénible +et de portée profonde et dont l’aspect et le corps +miné parlent de veilles, de jeûnes, de prières +ardentes, peut-être même de flagellations ; ce sont +ces natures qui ébranlent les hommes et leur causent +une inquiétude : « Eh ! quoi ? S’il était nécessaire de +vivre de la sorte ! » telle est l’affreuse question que +leur vue met sur la langue. En répandant ce doute, +ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur +puissance. Même les libres penseurs n’osent pas +répliquer à un de ces détachés d’eux-mêmes avec un +rude sens de la vérité et lui dire : « Pauvre dupe, ne +cherche pas à duper. » Seule la différence des points +de vue les sépare de lui, nullement une différence +morale, de bonté ou de méchanceté ; mais ce que +l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le traiter sans +justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de +l’art exécrable des Jésuites, sans considérer quelle +violence contre soi-même s’impose individuellement +chaque jésuite et que la pratique de vie aisée, prêchée +par les manuels jésuitiques, doit être considérée +comme s’appliquant, non à eux, mais à la société +laïque ».</p> + +<p>Ces surhommes peuvent être au moins « préparés » +par des hommes qui mettent au-dessus de +tout <i>la vaillance, l’intrépidité</i> : « Je salue tous les +indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de +la venue d’une époque plus virile et plus grossière, +qui mettra de nouveau en honneur <i>la bravoure avant +tout</i>… Pour cela il faut, dès maintenant, des hommes +vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne +pourront certainement pas sortir du sable et de +l’écume de la civilisation d’aujourd’hui et de l’éducation +des grandes villes ; des hommes qui, silencieux +et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter +de l’activité invisible qu’ils poursuivent ; +des hommes qui, avec une disposition à la vie intérieure, +cherchent, pour toutes choses, ce qu’il y a +à surmonter en elles ; des hommes qui aient en propre +la sérénité, la patience, la simplicité et la mépris +des grandes vanités, tout aussi bien que la générosité +dans la victoire et l’indulgence à l’égard des +petites vanités de tous les vaincus ; des hommes +qui aient un jugement précis et libre sur toutes les +victoires et sur la part de hasard qu’il y a dans toute +victoire et dans toute gloire ; des hommes qui aient +leurs propres fêtes, leurs propres jours de travail et +de deuil, habitués à commander avec la sûreté du +commandement, également prêts à obéir lorsque +cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme +dans l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre +cause ; des hommes <i>plus exposés, plus terribles, plus +heureux</i>. Car, croyez-m’en, le secret pour moissonner +l’existence la plus féconde et la plus grande +jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement. +Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! +Construisez vos villes auprès du Vésuve !… »</p> + +<p>Et nous voilà bien au point : Nietzsche a toujours +l’idée d’une société où une élite ; un peu dans son +intérêt, un peu et beaucoup parce que telle est la +nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer, +<i>laisserait</i> aux bêtes de troupeau leur morale, +une morale douce, facile, point mauvaise, mais point +vigoureuse, prendrait même quelque soin d’encourager +cette morale ; <i>aurait</i> pour elle-même une morale +virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant +l’énergie naturelle.</p> + +<p>« Même on peut se demander, si nous, les amis +des lumières, dans une tactique et une organisation +<i>toute semblable</i> [celle qu’il rêve], nous ferions +d’aussi bons instruments, aussi admirables, de +victoire sur nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement » +[que les prêtres et les jésuites cités plus haut].</p> + +<p>Les hommes de la haute morale seraient donc +très impérieux pour les autres, quoique beaucoup +moins que pour eux, et ils en auraient le droit, ne se +ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait +le droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain +comme ils s’aiment et même avec plus de condescendance ; +ils seraient d’une loyauté absolue et d’une +solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, +ils gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou +soumise, et c’est un souvenir, chez un antiplatonicien, +de la République de Platon.</p> + +<hr> + + +<p>Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée ; car il +se cherchait encore au moment où il a sombré (voir +sa <i>Vie</i> par M. Daniel Halévy) et il se préparait à se +contredire une fois de plus ; cette morale est bien +une morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale +et désir de scandaliser qui ont fait si souvent dire à +Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il l’a bien senti +quand il a écrit sur son carnet : « J’ai dit que je me +place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que +je veuille m’affranchir de toute catégorie morale ? +Non pas ! Je repousse ceux qui exaltent la douceur +en l’appelant le bien et ceux qui diffament l’énergie +en l’appelant le mal [c’est bien son fond] ; mais l’histoire +de la conscience humaine nous découvre une +multitude d’autres valeurs morales, d’autres manières +d’être bons, d’autres manières d’être mauvais. »</p> + +<p>Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a +voulu l’être, et sa morale, quoique inachevée, +comme il le reconnaît, est bien une morale. Elle est +même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est +un stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante +et, si éloigné que je sois, en morale, d’approuver +la manière douce, elle est trop rude pour le +commun et même pour la moyenne honorable des +hommes. On voit trop qu’elle est inspirée constamment +par une pensée violemment aristocratique, et +si je crois qu’une morale doit tendre à l’aristocratisme, +je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle <i>en +vienne</i>. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien +des bêtes de troupeau et leur laisse leur morale +médiocre et tenue par lui pour une immoralité, au +lieu de chercher une morale qui conviendrait aux +forts et aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi +aux humbles.</p> + +<p>Et je n’entends point par là une morale moyenne et +à mi-côte et d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, +mais une morale assez embrassante, au contraire, +et compréhensive, pour susciter et encourager +toute la force des forts et le peu de force des faibles ; +et j’entends non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais +que l’on comble l’entre-deux.</p> + +<p>Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un +moment, il n’est plus féru de son antithèse des deux +morales aux antipodes l’une de l’autre, il en indique +sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci +est, non seulement très pratique, mais fondé en bonne +raison, et il y aura toujours nécessairement une demi-douzaine +de morales parmi les hommes ; mais restait +à trouver un principe général inspirant plus ou +moins, mais inspirant toutes, ces morales différentes, +plus intense chez l’une, moins chez l’autre, +présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes +ces morales une seule à différents degrés.</p> + +<p>Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires +et très vraies toutes deux, qu’il y a plusieurs +morales et qu’il n’y en a qu’une ; qu’on ne peut +exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit +exiger du plus bas un peu de ce qu’on exige du plus +haut ; et cela aurait respecté et affirmé, au lieu de la +briser ou de la nier, l’unité, relative, mais réelle, de +l’humanité.</p> + +<p>Et ce principe commun était-il si difficile à trouver ? +Je ne crois pas.</p> + +<p>Quant aux questions d’école, cette morale est-elle +normative ou hypothétique, impérative ou persuasive ? +Il est évident qu’elle est persuasive seulement, +puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle ne +fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme : +sois tel et tel ; fais ceci et cela ; <i>autrement</i> tu seras +une bête de troupeau, tu seras très vil. Par ce seul +« autrement » — Nietzsche a raisonné ainsi quelque +part — tout impératif est détruit. Mais, comme la +morale de Guyau du reste, cette morale est bien dans +le sens de la vie. Elle prend pour mobile, elle prend +pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre +lui-même, mais <i>une</i> des raisons de vivre les plus +fortes, la volonté de puissance sur les autres et sur +soi-même ; et si la vie n’est pas seulement volonté +de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus +que tout autre chose.</p> + +<p>La morale de Nietzsche dit à l’homme : veux-tu +être fort ? Si tu n’y tiens pas, je n’ai rien à te dire et +il y a pour toi d’autres guides. Si tu veux l’être, +sois tel et tel ; fais ceci et cela. Or la volonté de puissance +est partout dans la nature et elle existe chez +l’homme à un degré extraordinaire en raison même +de sa faiblesse primitive qui a exigé de lui un déploiement +formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a +bien senti cela par lui-même : faible, chétif, toujours +malade, il a dit que sa philosophie lui avait été inspirée +par son état et que plus il a été terrassé, plus +l’énergie « surhumaine » lui est apparue et comme le +remède et comme la vérité ; et l’optimisme-bravade +comme la solution. La morale de Nietzsche est une +sombre leçon d’énergie donnée par un débile et d’optimisme +donnée par un malheureux. Ne fût-elle que +cela, elle est d’abord un beau spectacle et ensuite elle +est un cordial, un tonique et un viatique.</p> + +<p>Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, +à travers tant de détours et aussi d’erreurs, +c’est le sentiment du beau. C’est <i>parce</i> que Nietzsche +est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé +du mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans +tous les arts et dans tous les aspects de la nature et +qu’il a admiré avec fanatisme cette beauté humaine, +la force ; c’est parce qu’il est un artiste dilettante +qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce +qui le déprime et le refoule, tout ce qui le rapetisse, +la timidité, la crainte, le scrupule, la modération, +l’abstinence, la tempérance et la morale des petits +et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des +moyens et des petits. C’est pour cela qu’élevé dans +le pessimisme et pessimiste en son fond par son +tempérament et son caractère, il a fait comme un +« rétablissement », de tous ses muscles, pour se +jeter à corps perdu dans un ultra-optimisme, dans +un optimisme par delà la confiance et l’espoir, par delà +l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même +dans le mal, et du bonheur, même dans le malheur. +Pourquoi ? Parce que le pessimisme fait l’homme +petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, +laid ; et parce que l’attitude dionysiaque en face du +monde accepté tout entier, du bonheur accueilli, du +malheur bravé, est très belle, très imposante, très +radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille, +« en posture d’un Dieu ».</p> + +<p>Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, +parce qu’il veut sculpter l’humanité en beauté, qu’il +a dit à l’homme : sois fort, fort de tout ton courage, de +toute ta résistance, de toute ton endurance, de toute +ton audace ; sois véritablement <i lang="la" xml:lang="la">audax Iapeti genus</i> ; +dépasse-toi, surmonte-toi, vis dangereusement, pour +arriver au mépris du danger, c’est-à-dire de toute +faiblesse ; tire de toi tous les éléments de force que +tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour +ainsi dire plus encore ; car, comme a dit La Rochefoucauld : +« Nous avons plus de force que de volonté +et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que +nous nous imaginons que les choses sont impossibles », +et comme il a dit encore : « Rien n’est impossible ; +il y a des voies qui conduisent à toutes choses, +et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours +assez de moyens » ; et comme il a dit encore : +<i>Il s’en faut bien que nous connaissions toutes nos volontés.</i> » +Agis d’après ces maximes et tu seras beau, +ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi +que tu comprendras toi-même et que tu comprendras +le monde ; car <i>le « monde et l’existence ne peuvent paraître +justifiés</i> », n’ont un sens, ne cessent d’être incriminables +« <i>qu’en tant que phénomène esthétique</i> » et +dessein esthétique, volonté de beau. — Ceci est le +fond et presque le tout de Nietzsche. Il y a trois +impératifs : du bien, du vrai et du beau. Nietzsche +a senti fortement l’impératif du vrai, profondément +celui du beau ; et la conception du bien où il est +arrivé a été postulée en son esprit par l’impératif du +vrai et surtout par l’impératif du beau.</p> + +<p>Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, +par suite d’humeur provocatrice, par suite de +lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de philistinisme +à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant +répété, lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge +du « crime », du « vice », de la « méchanceté », de la +« cruauté », comme s’il eût été un vulgaire Stendhal, +qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura +aucune autorité parmi les hommes, et que sa haute +morale ne sera accessible et profitable qu’à ceux, évidemment +rares, qui sauront la dégager patiemment +de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, +boutades, incartades et paradoxes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br> +<span class="xsmall">LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS</span></h2> + + +<p>D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs +on peut et l’on doit compter Hobbes, Saint-Simon +et aussi Auguste Comte, en ce sens qu’il a +voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à +la tête desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour +son livre, d’un incomparable talent, intitulé <i>la Morale +et la science des mœurs</i>, se sont demandé ceci : +la morale ne serait-elle pas, comme la physique, +<i>tout simplement une science</i> ?</p> + +<p>Qu’est-ce qu’une science ? C’est : 1<sup>o</sup> la <i>connaissance</i> +d’un certain nombre de faits ; 2<sup>o</sup> le ramènement de +ces faits à un petit nombre de <i>lois</i> ou à une seule loi. +La morale ne serait-elle pas la science des faits +moraux à telle date, dans telle civilisation, et la +réduction de ces faits à un certain nombre de lois +générales ou à une seule loi ?</p> + +<p>Est-ce que, la <i>morale</i>, ce ne serait pas <i>les mœurs</i>, +les mœurs étudiées avec précision et avec plénitude, +et puis ramenées à quelques formules indiquant +leur état général et le sens dans lequel elles se +dirigent ?</p> + +<p>Ce serait étudier la « <i>réalité morale</i> ». Remarquez +qu’il n’y a que cela de scientifique, et c’est à dire +qu’il n’y a que cela qui soit sûr. Remarquez que +toute formule de morale théorique et normative est +une imagination, une construction idéale, une œuvre, +si l’on veut, de la raison spontanée ; et raison +spontanée ne veut rien dire que raison intuitive, +donc une révélation dans une extase ; et il n’y a +rien là de scientifique, la science ne s’appuyant que +sur des faits et ne voulant et ne devant partir que +des faits.</p> + +<p>Les « révélateurs » nous diront : « Mais nous +aussi nous partons au moins <i>d’un fait</i> ; nous partons +du fait moral, du « tu dois » que la conscience +dit à chaque homme ; et cela est bien un fait.</p> + +<p>— Oui ; mais un fait qui ne contient rien, un fait +qui ne contient pas de faits, un fait qui ne contient +que lui, et que, en tant que fait, nous ne pouvons +enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons +compte ; mais nous disons qu’il n’est pas +scientifique de fonder quoi que ce soit sur un seul +fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de +l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, +qui ne donne d’autre renseignement sur la morale +que ceci que l’âme humaine tend à ce qu’il y +en ait une.</p> + +<p>Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit <i>n’est +pas vrai</i> ; que les morales théoriques, normatives, +qui révèlent et qui commandent, au fond ne font +pas autre chose que ce que nous voulons qu’on +fasse, ne font pas autre chose que rationaliser la +pratique morale existante, que mettre en une loi +ce qu’elles observent comme <i>faits moraux</i> autour +d’elles.</p> + +<p>D’où vient, en effet, que ces morales théoriques +divergent par leurs théories et convergent admirablement +par les préceptes qu’elles enseignent, une +fois qu’elles en arrivent à ces préceptes ? Le fait n’est +pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour +ce qui est des théories ; ils s’accordent si bien pour ce +qui est des préceptes que Sénèque emprunte indifféremment +ses formules à Épicure et à Zénon. Leibniz +montrait sans difficulté que sa morale, toute +rationnelle, était parfaitement d’accord en ses conclusions +avec la morale religieuse. John Stuart Mill +fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit +parfaitement par se confondre avec le fond même de +l’Évangile : « Aime ton prochain comme toi-même ». +Et c’est ce qui faisait dire, très spirituellement, à +Schopenhauer : « Il est difficile de fonder la morale, +il est aisé de la prêcher. »</p> + +<p>Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas +être fortuite ? Que les théoriciens de la morale ont, +quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur la moralité +commune et y conforment leurs préceptes ; qu’ils ne +peuvent pas « s’écarter de la conscience commune de +leur temps » ; qu’ils ne déduisent pas, quoi qu’ils en +puissent croire, leur pratique de la théorie, mais +qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, +mal gré, la théorie est « assujettie à rationaliser la +pratique existante ». Seulement ce qu’ils font là, ils le +font inconsciemment, machinalement, subissant la +pression des entours, et avec cette erreur qu’ils +croient tirer de leurs principes leurs préceptes, alors +qu’ils accommodent leurs préceptes, inspirés par la +morale courante, aux principes d’où ils sont partis, ce +qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute +bonne foi, est toujours possible.</p> + +<p>Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en +nous en rendant compte, méthodiquement, scientifiquement, +réellement. Étudions la réalité morale, +c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les +classant, les ramassant, les formulant, ramenons-les +à des lois générales.</p> + +<p>Ces lois générales seront la morale, la <i>morale +réelle</i>, de notre temps. C’est tout ce qu’un esprit +scientifique peut faire et doit faire.</p> + +<p>Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère +d’être idéalisatrice, de <i>s’éloigner des faits</i>, et même +nous ne la <i>sentons</i> comme quelque chose à quoi nous +sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle +s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser ; +sans cela elle s’appellerait la réalité ou la +nature. Rien de plus certain ; mais la morale, +quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des +faits ambiants ; elle <i>semble s’en éloigner</i>. En fait cet +« idéal » n’est que « la projection » de la réalité sociale +d’à présent, soit dans un passé lointain, soit +dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de +derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste +pas moins que la plus belle morale théorique est +inspirée par les mœurs ambiantes, que, seulement, +elle transfigure. Les « Paradis » sont très instructifs +à cet égard. Ils sont la projection brillante des +mœurs mêmes du peuple à qui appartiennent ceux +qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap +Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent +éternellement de choses élevées et belles ; le +paradis de Dante est une église catholique où les +élus se repaissent de la connaissance de Dieu ; le +paradis de Mahomet est un jardin d’Armide et le +paradis d’Odin un merveilleux pays de chasse. +Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les +élus travailleraient dans la plus stricte égalité et, +dans une égalité pareille, recevraient chacun leur +part des fruits recueillis ? Non, ce paradis-là n’aurait +pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne +pourrait l’être que par M. Jaurès.</p> + +<p>La morale la plus théorique n’est donc que le +reflet en beau, mais un reflet très exact, des mœurs +qui environnent le théoricien.</p> + +<p>Revenons et reprenons : ce que font inconsciemment +les morales théoriques, nous devons le faire +méthodiquement et scientifiquement ; et elles-mêmes +nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à +faire.</p> + +<p>Ceci est-il — car nous voyons bien qu’on va nous +en accuser — détruire la morale courante, la morale +qui nous entoure ; les aspirations morales de nos +contemporains ?</p> + +<p>— Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est +les consulter constamment ; non seulement les consulter, +mais les prendre en mains tout entières +pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique, +scrupuleux, donc le plus respectueux du +monde.</p> + +<p>— Pardon ! Ce n’est pas la <i>morale</i> de vos contemporains +que vous clivez ; ce sont leurs mœurs, et +cela fait une différence.</p> + +<p>— Les mœurs oui ; mais la morale aussi ; la morale +pour nous fait partie des mœurs ; les aspirations +morales les plus élevées font essentiellement partie +des mœurs ; la foi morale d’un Kant, le monde +comme volonté d’un Schopenhauer, la volonté de +puissance d’un Nietzsche, sont des faits moraux d’une +extrême importance et que nous mettons sur nos +fiches ; la <i>métamorale</i> fait partie des mœurs comme +fait éthique ; mais notre métier de savant n’est que +d’étudier <i>toutes les mœurs</i> et de les ramener à leurs +lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont +les mœurs du monde civilisé, <i>y compris</i> ses rêveries +éthologiques, au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, voilà ce que nous avons +à savoir ; à quelle pensée générale ou à quel groupe +de pensées générales peuvent-elles raisonnablement +se ramener ; voilà ce que nous avons à +chercher.</p> + +<p>Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève +de nombreuses et fortes objections. <i>Prévue</i> par +Renouvier, elle lui faisait dire, dans sa <i>Science de la +morale</i> : « L’inévitable considération de l’état de +moralité des autres pour décider de la possibilité des +actes moraux de chaque homme, supposé moral en +principe, est une espèce de solidarité humaine [rappel +de la solidarité du mal que nous avons exposée +plus haut]… C’est pour cette raison que les moralistes +les plus rigides sont réduits à distinguer les devoirs +en larges et stricts, parfaits et imparfaits [d’où +toute une casuistique]… Kant lui-même, concession +et faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs +larges et ne sait comment marquer la limite des devoirs +stricts… [De là] une sorte de coexistence de +deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes +de notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces +morales s’attache à un <i>idéal</i> de bonté, de pardon et +de sacrifice à réaliser en chaque personne… et prend +la raison et la liberté pour les coefficients uniques +des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve +une autre morale qui parle de justice matériellement +obligatoire, de devoirs imposés par contrainte… +On s’explique cela sans peine, une fois remarqué, +par l’influence d’une passion de l’homme qui <i>veut à +la fois envisager son idéal dans les faits</i>, se flatter de +l’y retrouver et <i>porter dans l’idéal, afin de le rendre +mieux applicable, des maximes des notions nées des +faits mêmes où l’idéal se trouve renversé</i>. »</p> + +<p>Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et +l’extrait des mœurs contemporaines et environnantes, +c’est se faire un idéal des notions nées des faits +mêmes où l’idéal est renversé ; c’est, des deux morales, +l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre +qui en cherche un dans les faits qui le renversent, +écarter la première et conserver précieusement la seconde, +écarter l’excellente et garder la médiocre.</p> + +<p>Car enfin que m’apprendront les mœurs des +hommes ? Elles sont surtout mauvaises. A être +mauvais.</p> + +<p>— Non, elles sont surtout médiocres.</p> + +<p>— A être médiocre. On ne se trompera guère, dit +Nietzsche, en attribuant les petites actions à la peur, +les moyennes à l’habitude et les grandes à la vanité. +Que m’enseignera le clivage ? A vivre moitié selon +la peur, moitié selon la coutume ; car les grandes +actions, étant rares, n’entreront pour ainsi dire +point comme coefficient de la moyenne.</p> + +<p>La morale science-des-mœurs est analogue à ce +qu’on a dit de la morale de La Fontaine : « La +Fontaine est moral comme l’expérience. » Or ceci +est une sottise. Est-ce que l’expérience est morale ? +Elle est surtout démoralisante.</p> + +<p>La morale science-des-mœurs est analogue encore +à la religion de l’humanité de Comte : « Adorez +l’humanité », dit Comte.</p> + +<p>— Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est +surtout méprisable. Comment voulez-vous que je +l’adore ?</p> + +<p>— Que faites-vous donc ?</p> + +<p>— J’adore Dieu.</p> + +<p>— Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité +projetée dans l’infini, avec une transfiguration +plus ou moins adroite ?</p> + +<p>— Il est possible ; mais Dieu, c’est un idéal que je +puis adorer, et comme il me commande d’aimer les +hommes, je les aime par ce détour qui, je l’avoue, +m’est nécessaire ; Dieu me disant : « Aime les hommes », +moi répondant : « Ah ! bien ! oui ! » Dieu +me répliquant : « Je les aime bien, moi ! » et moi +n’ayant plus rien à dire.</p> + +<p>Oui il y a analogie entre une morale se passant +d’idéal et tirant le devoir de l’étude des hommes qui +ne le pratiquent pas, et une religion se passant de +Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le +méritent point.</p> + +<p>Morale résultant de la science des mœurs ! Je vis +au <small>XVII</small><sup>e</sup> et je lis La Bruyère. Voilà bien, avec +de l’esprit tout autour, la science des mœurs. Remarquez +que La Bruyère peint très souvent les bonnes +mœurs et ne se borne pas à peindre les mauvaises. +C’est un tableau complet du temps. Eh bien ! C’est +d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que +je vais me conduire ? Je suis damné.</p> + +<p>Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou +dans un autre, la morale science-des-mœurs a pour +maxime fondamentale le critérium de Kant, altéré, +adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. +Kant dit : « Agis toujours comme si <i>tu voulais</i> que +ton action <i>fût</i> érigée en règle universelle de conduite. » +La morale science-des-mœurs dit, ou semble +bien dire : « Agis toujours selon ce qui <i>est érigé</i> en +règle universelle de conduite. » C’est le critérium de +Kant, <i>moins</i> l’idéal, l’idéalisme, l’élan vers le mieux, +qui est contenu dans le conditionnel : « ce que tu +voudrais qui fût ». Un ancien, d’après Kant, aurait pu +affranchir ses esclaves ; d’après la morale science-des-mœurs +il n’aurait pas cru pouvoir le faire. Un +patron, d’après Kant, peut admettre ses ouvriers à +la participation aux bénéfices ; suivant la morale +science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire.</p> + +<p>L’étude des mœurs, tendances, inclination des +hommes, même non seulement de notre temps, mais +de tous les temps, ne peut, selon l’expression de +M. Delbos, qui me paraît excellente, que « décrire +une volonté voulue, non expliquer une volonté voulante » +ni, à plus forte raison, « faire vouloir ». Je +puis considérer toutes les actions des hommes, les +connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé ; +mais, quand il s’agira de me décider, ce sera par +un mouvement intérieur qui, soit approuvera, soit +désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les +deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui +m’aura décidé.</p> + +<p>— A moins que vous n’agissiez selon la coutume !</p> + +<p>— Mais non pas même ! Quand on agit sans +réflexion, on agit par imitation de la coutume, oui ; +mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi +sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas +par coutume ; on agit par approbation de la coutume ; +et ceci même est un mouvement intérieur. +Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des +mœurs qui me fera agir, mais quelque chose de moi +qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de moi, c’est +mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale +théorique.</p> + +<p>« La science objective des mœurs ne peut produire, +dit encore M. Delbos, aucune règle définie qui +prescrive à la volonté des fins à choisir — <i>sinon par +addition arbitraire</i>. » Cette addition arbitraire, c’est +l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au +<i>donné</i> que j’ai tiré de ma science des hommes ; mais, +sans cette addition, il n’y aurait rien du tout de déterminant. +Ma volonté s’appuie sur toute la science +éthique que je puis avoir, pour y trouver « le moment » +où mon action est opportune, « la matière » +dont mon action sera remplie, la manière aussi (je +puis imiter un homme que j’approuve) dont mon +action sera faite, les « moyens » aussi de mon action ; +mais « de toute ma science éthique ma volonté ne +saurait tirer sa loi propre ».</p> + +<p>Singulier renversement des valeurs. Avec la science +des mœurs c’est l’homme libre, ce me semble, qui +est immoral. Supposons forme actuelle de la morale +ce que Nietzsche assure avoir été la première forme +de la morale : « La moralité n’est pas autre chose que +l’obéissance aux mœurs ; mais les mœurs c’est la +façon traditionnelle d’agir… [Donc] l’homme libre +est immoral, puisque, en toutes choses, il veut +dépendre de lui-même et non d’un usage établi. <i>Mal</i> +est équivalent d’intellectuel, de libre, d’arbitraire, +d’imprévu… Si une action est exécutée, non parce +que la tradition le commande, mais pour d’autres +raisons et même pour les raisons mêmes qui ont +autrefois établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale +et considérée comme telle. »</p> + +<p>Notez que, même de nos jours, il en est à peu près +ainsi, à cause de cette <i>sous-morale</i> dont nous parlait +si bien Renouvier. Mais enfin les choses sont telles. +En morale science-des-mœurs l’homme original est +immoral, l’homme individuel est immoral ; la liberté +est une immoralité. La seule moralité est la moralité +animale, et encore la moralité animale élémentaire : +se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une +abeille, la moralité telle qu’elle apparaît dans la +science des mœurs est — non pas absolue ; car encore +un individu fourmi ou un individu abeille a de l’initiative — mais +tout près d’être absolue. Or, malgré +tout le respect que l’on doit à ces animaux prodigieusement +doués de l’instinct social, ne sent-on pas que +l’homme tout au moins est constitué autrement et +né… pour beaucoup de choses, mais en particulier +pour chercher individuellement ses motifs d’agir.</p> + +<p>Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le +chemin de sa pensée la morale science-des-mœurs +ou quelque chose de bien approchant. Il dit un jour : +« <i>Digne de réflexion</i> — accepter une croyance simplement +parce qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce +pas être de mauvaise foi [envers soi-même], +être lâche, être paresseux ? Et donc la mauvaise foi, +la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition +première de la moralité ? »</p> + +<p>— Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître +les mœurs et y adhérer. Et ici revient le mot, que +je ferai revenir encore, le mot maître de la morale +de Nietzsche : « Ne jamais songer à rabaisser nos +devoirs à être les devoirs de tout le monde. »</p> + +<p>Remarquez : même les devoirs. Les devoirs ne sont +pas la moyenne des mœurs ; ils en sont le meilleur ; +ils sont ce que nous avons tiré de la science des +mœurs en y ajoutant (« addition arbitraire » de +M. Delbos) en y ajoutant de notre grâce, une <i>préférence</i> +à l’égard de telle ou telle coutume parmi les +cent mille ; les devoirs sont telle action que nous +avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, +en type de loi. Or, même ces actions d’élite, +même ces devoirs, quand nous songeons aux nôtres, +nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs +suffisants ; nous devons les dépasser, les surmonter, +les laisser loin derrière nous et nous privilégier +dans le devoir.</p> + +<p>Or ces devoirs supérieurs, ces <i>surdevoirs</i>, où en +prendrons-nous l’idée ? Dans la science des mœurs, +je le veux bien, mais — toujours — en y ajoutant +quelque chose. Quoi ? Quelque chose qui, sans +doute, ne nous serait jamais venu à l’idée si nous +ne connaissions pas les mœurs, mais qui nous est +inspiré, comme désir, comme aspiration, comme +élan vers un mieux, par un mouvement intérieur.</p> + +<hr> + + +<p>En tout cas, comme on l’a fait remarquer à +M. Lévy-Bruhl, cette morale tirée de la science +des mœurs serait terriblement <i>conservatrice</i>. Elle +empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la +moralité consiste à connaître les mœurs de ses +contemporains et à s’y conformer, on n’inventera +jamais une manière meilleure d’être moral ; on +piétinera toujours ; on tournera toujours dans le +même cercle.</p> + +<p>Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, +je ne sais à qui entendre. Les uns me reprochent +de détruire la morale, les autres me reprochent +de la trop conserver !</p> + +<p>On peut lui répliquer : mais, précisément ! Conserver +la morale c’est la détruire, puisqu’elle est en +son essence un désir d’amélioration ; puisqu’elle est +une aspiration vers un mieux ; puisqu’elle contient +essentiellement non un être, mais un <i>devenir</i>. Je +suis moral, surtout, presque exclusivement, en ceci +que je veux être <i>plus moral</i>. M’assigner pour tâche +seulement de ressembler à tout le monde, c’est me +prescrire d’être ce que je suis et non pas, comme +Nietzsche, de devenir celui que je suis ; et non pas, +comme la plupart des philosophes, de devenir autre +que je ne suis. On peut donc indifféremment vous +reprocher de « démolir » la morale et de la conserver ; +car, si ce n’est pas la même chose, ce sont +choses très analogues.</p> + +<p>Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance +apathique à la coutume, à l’impossibilité « de procurer +<i>ou même de concevoir</i> aucun progrès social, à +moins que l’on ne compte sur la « <i lang="la" xml:lang="la">vis medicatrix naturæ</i> », +sur la nature faisant toute seule le progrès et +l’amélioration, ce qui n’est pas chose démontrée, ni +très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un certain +fatalisme dans l’homme dominé par la science des +mœurs. Il sera toujours l’homme, assez répandu +dans le monde, du reste, qui, quand on lui dit : +« Que faut-il faire ? » répond : « Il y en a qui font +ainsi, d’autres de telle sorte. »</p> + +<p>— Mais que faut-il faire ?</p> + +<p>— La plupart font comme ceci.</p> + +<p>— Mais encore ?</p> + +<p>— Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement.</p> + +<p>— Ah ! quel homme ! » C’est l’homme de la +science des mœurs.</p> + +<hr> + + +<p>On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, +qu’il a prévu <i>toutes</i> les objections que soulevait son +système et qu’il y a répondu très spécieusement. Il a +commencé par répondre, même par avance : Remarquez +bien que je laisse intacte <i>toute la morale</i>. Cette +morale telle que vous la suivez, soit chrétienne, soit +stoïcienne, soit kantienne, soit sentimentale, elle +reste tout entière ; je serais du reste bien empêché +à la vouloir détruire ; et elle continue à vous inspirer. +Seulement, à côté d’elle, loin d’elle, même, si +vous voulez, j’institue une <i>science des mœurs</i> (et non +pas <i>une morale</i>) comme il existe une physique pour +étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une +chose à une autre, il y a une chose nouvelle et qui +manquait, qui est créée et qui en elle-même est éminemment +intéressante et qui pourra peut-être, un +jour, être utile à la première. La Bruyère ne se substitue +pas à Bourdaloue, ni n’en a la prétention. Il +fait de la science des mœurs, pendant que Bourdaloue +fait de la morale.</p> + +<p>M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours +de son volume ; mais ici il y a chez lui un peu de +flottement. S’il dit cela et vingt fois, il dit aussi : +« La science des mœurs ne détruit pas les systèmes +de morale… mais elle les <i>remplace</i> » ; il dit aussi : +« Une science des mœurs <i>substituée</i> à la morale +théorique… » — Et si la science des mœurs, sans +détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace, +je ne vois pas trop comment elle ne la détruit +pas ; elle ne la détruit peut-être pas ; mais ou elle +l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on conviendra que +c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et +ses disciples ont bien dans l’idée que la science des +mœurs jouera — au moins un jour — le rôle que +jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout simplement +en convenir. Un procureur de la République +à Dijon, concluant dans une affaire de +publications pornographiques, disait, en 1907 : +« Les bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque +où l’on vit. » (Voir <i>La Gangrène pornographique</i>, +1908.) Voilà la morale science-des-mœurs. — Dans +une composition de candidate à un brevet pédagogique +on a relevé la ligne suivante : « La morale +est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une époque. » +Voilà la morale science-des-mœurs.</p> + +<p>M. Lévy-Bruhl a si bien <i>et</i> l’intention de fonder +une morale, mettons si vous voulez une règle des +mœurs, sur la science des mœurs, <i>et</i> de répondre à +l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration +morale possible, que tout ce que nous venons +d’exposer <i>n’est que la moitié de son système</i> et +qu’il y a une seconde partie de sa tâche, comme on +dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première +et où nous allons le suivre.</p> + +<p>A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand +le temps en sera venu, quand la science des mœurs +sera assez sûre et assez riche, <i>un art de la moralité</i>, +et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par +elle, qui permettra et qui donnera les améliorations, +le progrès dont on nous parle tant et que l’on nous +accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni concevoir.</p> + +<p>Cet <i>art</i> qui sera un art <i>rationnel</i>, se servant des +données de la science des mœurs, comparera les +mœurs entre elles, verra celles qui sont bonnes et +celles qui sont meilleures, « modifiera, par des procédés +rationnels, <i>la réalité morale donnée</i>, comme +la mécanique et la médecine interviennent, en vue +de ces mêmes intérêts, dans les phénomènes physiques +et biologiques » ; suscitera et imposera, au nom +de la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations +diverses et constituera ainsi le progrès moral. +« Un art rationnel sera substitué à des pratiques +plus ou moins empiriques et illusoires. » Peut-on +douter que si nous avions une connaissance scientifique +de notre société, c’est-à-dire, d’une part des +lois qui régissent les rapports entre les phénomènes, +et d’autre part des conditions antérieures +dont chacune des séries de phénomènes est le résultat, +si nous en possédions en un mot les lois statiques +et dynamiques ; peut-on douter que cette +science ne nous permît de résoudre la plupart des +conflits de conscience et d’agir, de la façon la plus +économique à la fois et la plus efficace sur la réalité +sociale où nous serons plongés ?… Et grâce à cet +art rationnel, la réalité morale pourra être améliorée +entre des limites qu’il est impossible de fixer d’avance. »</p> + +<p>Par cet « art de la moralité » ajouté à la « science +des mœurs », M. Lévy-Bruhl <i>remplit toute la place</i> +occupée autrefois par la morale théorique. Il a inventé +d’abord une science morale qui par elle-même +ne donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, +c’est-à-dire une chose intéressante, mais sans aucune +utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute l’art de la +moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les +préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, +cette fois elle l’est ; et <i>aussi</i> la science sociale se trouve +utilisable et utilisée par les données certaines, par les +matériaux sûrs et riches qu’elle donnera à l’art de la +moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de +son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle +est éliminée parce qu’elle est dûment remplacée ; +elle est éliminée parce que deux personnages prennent +son office, le remplissent tout entier et le remplissent +mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle +l’art de la moralité, la morale science-des-mœurs a +bataille gagnée. Blücher apparaissant, de vaincu +Wellington passe vainqueur.</p> + +<p>A cela deux objections, la première de peu +d’importance : Vous reconnaissez vous-même que la +science des mœurs est encore à faire et qu’il se passera +beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié +faite. Vous reconnaissez d’autre part que l’art de +la moralité ne peut entrer en fonctions que quand la +science des mœurs sera faite, ou à très peu près. D’ici +ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou +quelles seront les règles des mœurs ? Nous voilà +immobilisés en l’attente d’un Messie. Heureux seront +nos neveux : ils sauront ce qu’ils doivent faire ; +malheureux nous sommes, qui savons seulement que +d’autres sauront ce qu’ils doivent faire.</p> + +<p>Réponse : Ce serait déjà très beau, peut dire +M. Lévy-Bruhl, de savoir qu’en nous appliquant +à la science des mœurs nous travaillons à permettre +à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant +à la science des mœurs nous travaillons aux +soubassements du « majestueux édifice moral », +comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire +la morale telle qu’elle existe en ce moment +et que l’on doit considérer comme une morale +provisoire : « Là où la science ne peut pas encore +diriger notre action et où la nécessité d’agir s’impose, +il faut s’arrêter à la décision qui paraît aujourd’hui +la plus raisonnable d’après l’expérience +passée et l’ensemble de ce que nous savons… Nous +ne vous disons pas : « Abstenez-vous tant que la +science ne sera pas faite », nous vous disons : « Le +mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la +science de la nature pour intervenir dans les phénomènes +à coup sûr, quand il le faut et dans la +mesure où il faut ; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit +atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse +selon les règles provisoires les plus raisonnables +possibles. » — Accordé.</p> + +<p>Seconde objection : Nous sommes au <small>XXXIII</small><sup>e</sup> siècle. +La science morale est constituée, l’art moral a commencé +à fonctionner. La science des mœurs constate +les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les +améliore. Mais <i>comment</i> les juge-t-il pour les diriger +et les améliorer ? Dans quel esprit ? Avec quel critérium ? +Sur quel principe ? Car la science des mœurs +ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. +Elle ne connaît que des faits et des rapports entre +les faits, et elle ne fournit à l’art de la moralité que +des faits et des rapports entre des faits, absolument +rien de plus. <i>Avec quoi</i> l’art moral va-t-il juger les +mœurs pour les diriger et les faire meilleures ? +Même, comment saura-t-il ce que c’est que le meilleur ? +Quel sens ce mot aura-t-il pour lui ? Ce mot +n’aura un sens que si l’art moral <i>a en lui-même</i>, +puisée en lui-même, une notion du bon, du mauvais, +du meilleur, du pire. Mais alors il <i>a lui-même</i> un +esprit, un critérium, un principe ! Mais alors il est +une morale théorique, tout simplement ! Du moment +que vous instituez un art de la moralité, c’est une +morale théorique que vous instituez. Du moment +que vous instituez <i>quelque chose</i> qui estime, qui juge, +qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui +couronne les uns, qui condamne les autres, qui +élimine les uns, qui conserve les autres et qui, par +cet ensemble d’opérations, améliore l’état général +des mœurs ou prétend l’améliorer, ce <i>quelque chose</i>, +quelque nom que vous lui donniez, et vous avez +beau l’appeler art et non dogme, est une morale +théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou +de Kant.</p> + +<p>Et, comme la morale la plus authentiquement +du monde morale théorique, ce quelque chose est +forcé d’avoir son principe, son idée générale d’après +laquelle il établit tous ses jugements particuliers, +toutes ses leçons, tous ses préceptes.</p> + +<p>— Il ne donnera ni leçons, ni préceptes !</p> + +<p>— La belle affaire ! Qu’importe ? Il ne prescrira +pas, mais il proscrira. Or proscrire c’est prescrire. +Il ne dira pas : « il faut faire cela », mais il décidera +que telle coutume est mauvaise ; c’est prescrire +l’autre, celle qui remplacera celle-là.</p> + +<p>— Il y a pourtant une différence entre un art et +un dogme, sans cela il n’y aurait pas deux mots. +Notre art ne commandera pas ; il n’intimera pas +des ordres ; il n’organisera pas autour de lui une +religion ou quasi-religion, comme font toutes les +morales qui réussissent, et même les autres ; il +procédera par lentes pressions sur l’opinion publique, +par propagande, par exhortations et conseils…</p> + +<p>— Autrement dit ce sera une morale persuasive et +non une morale impérative, je le reconnais parfaitement ; +effaçons l’assimilation que j’en faisais à la +morale de Kant ; maintenons l’assimilation que +j’en faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce +sera une morale persuasive ; mais ce sera une morale +théorique et elle ne pourra pas ne pas être une +morale théorique. Art tant que l’on voudra ; mais +est-ce que les arts n’ont pas et ne sont pas obligés +d’avoir leur théorie et leurs idées générales et leurs +principes ? Est-ce que la médecine, à laquelle vous +comparez très souvent, et avec raison, votre art de +la moralité, n’a pas ses théories et ses idées générales +et ses principes ? L’art moral sera une morale +persuasive comme toutes les morales de l’antiquité, +mais ce sera très bien et forcément une morale, toute +une morale, avec son principe qu’elle aura tiré +d’elle-même, tout comme le stoïcisme, sa voisine, +la science des mœurs, étant absolument incapable +de lui en fournir aucun.</p> + +<p>Je dirai même que, quoique persuasive et ne +pouvant pas être plus, cette morale sera amenée à, +du moins, se donner des airs très normatifs, à cause +de ce voisinage de la science des mœurs. La science +des mœurs ne lui fournira point ses principes et ne +pourra lui en fournir aucun ; mais elle l’instruira, +elle lui donnera des faits et des statistiques et, à +cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, +prétendra avoir reçu de la science son principe, ses +idées directrices — le croira, du reste, très naturellement — et +se déclarera scientifique elle-même, se +nommera art-moral-scientifique et se donnera toute +l’autorité un peu insolente que se donne tout ce qui +est scientifique ou qui croit l’être. L’art moral ne +sera pas impératif ; mais pour rébarbatif, je gagerais +qu’il le sera.</p> + +<p>En tout cas, en appelant un art de moralité à la +suite — et au secours — de la science des mœurs, +c’est nécessairement une morale théorique que vous +provoquez à naître.</p> + +<p>M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme +il les a prévues toutes, et y répond très fortement, +comme toujours : « Améliorer les mœurs, me +dira-t-on ? Quel sens peut avoir ce terme dans une +doctrine telle que la vôtre ? Vous jugez donc de la +valeur des règles d’action au nom d’un principe qui +leur est extérieur et supérieur ? Vous revenez +donc au point de vue de ceux qui, au nom de <i>la morale</i>, +distinguent de ce qui est ce qui doit être ? — Point +du tout… On conçoit très bien que la réalité +donnée puisse être <i>améliorée</i> sans qu’il soit nécessaire +d’invoquer un idéal absolu… Le sociologue peut +constater dans la réalité sociale actuelle telle ou telle +« <i>imperfection</i> » sans recourir pour cela à aucun +principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de +montrer que telle croyance par exemple ou telle +institution sont surannées, hors d’usage et de véritables +<i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> pour la vie sociale… Prenons, +par exemple, la répression des actes criminels. Il y a +cinquante ans, la théorie la plus répandue voyait +dans la peine surtout une réparation du dommage +apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories +utilitaires prédominent. Mais supposons que les +sciences de la réalité sociale aient fait des progrès +suffisants et que nous connaissions d’une façon +positive les conditions physiologiques, psychologiques +et sociales des différentes sortes de délits et +crimes : cette connaissance ne fournira-t-elle pas +des moyens rationnels et qui ne seront plus en discussion, +non pas, sans doute, de faire disparaître +les crimes, mais de prendre les mesures, soit répressives, +soit préventives, les plus propres à les réduire +à leur minimum ?… »</p> + +<p>Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai +un autre exemple à l’appui de ce raisonnement. +L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune considération +morale. Il aurait suffi qu’un économiste +démontrât aux propriétaires d’esclaves, ou que les +propriétaires d’esclaves comprissent d’eux-mêmes, +que le travail libre rapporte plus et coûte moins que +le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce +qui est chose où n’entre pas un atome de moralité +et ce qui est chose qui, même, contient une immoralité +de premier ordre. Et par parenthèse un +historien me montrerait que c’est précisément sur +des considérations de ce genre qu’en réalité l’esclavage +a été aboli, que je n’en serais pas autrement +surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée +par des statistiques et par une interprétation sensée +des statistiques, suffit donc pour réaliser une amélioration +matérielle, je le reconnais, et une amélioration +matérielle qui peut coïncider et se confondre avec +une amélioration morale, je le reconnais encore.</p> + +<p>Mais une amélioration purement morale, celle-ci +par exemple : se sacrifier pour son pays ; celle-ci par +exemple, moins ambitieuse : préférer sa dignité à +son bénéfice ; celle-ci par exemple : dire, avec risques, +ce qu’on croit vrai ; celle-ci par exemple : préférer +n’avoir pas une place que la devoir à l’intrigue ; je +voudrais bien savoir quelles statistiques très bien +faites et très intelligemment interprétées pourront +l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. +Les statistiques intelligemment interprétées +inspireront à l’art moral rationnel des vérités sociologiques +et des améliorations sociologiques, des +vérités de bonne police et des améliorations de bonne +police ; des vérités morales jamais, des améliorations +morales, jamais ; ou du moins elles lui inspireront +les vérités morales <i>déjà pratiquées</i> ; mais des +vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent +des améliorations morales, jamais.</p> + +<p>Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il +ne faut pas tuer son père et sa mère ; car le nombre +des gens qui tuent leur père et leur mère est sensiblement +moins grand que celui des gens qui ne les +tuent pas, et voilà de la statistique qui, intelligemment +interprétée, peut amener à ce précepte : ne tuez +ni votre père ni votre mère.</p> + +<p>Mais les statistiques de la science des mœurs +n’enseigneront jamais à l’art moral rationnel de +recommander de se sacrifier pour la vérité ou +pour l’honneur ; car le nombre des gens qui ne +se sacrifient point pour telles choses est un peu +supérieur à celui des gens qui se sacrifient pour elles.</p> + +<p>L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement +aperçue, n’en doutez pas, est d’avoir confondu les +améliorations sociologiques, lesquelles peuvent être +parfaitement réalisées par science et intelligence, +par savoir et comprendre, avec les améliorations +morales qui ne peuvent pas être <i>dictées</i> par les faits, +qui ne peuvent être <i>qu’éclairées</i> par les faits et l’intelligence +des faits.</p> + +<p>Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il +choisit dans l’ordre des faits sociologiques, et même +dans le mien que je choisis dans l’ordre des faits +économiques, et tort cependant dans ses raisonnements. +Il dit : « la réalité donnée peut être améliorée +sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un idéal +absolu… » Un idéal absolu, non ; mais un idéal, si, +et absolument ; car la réalité donnée ne porte pas en +soi son amélioration et de rien on ne tire rien. +Il faut bien, quand il s’agit, non de la valeur +économique de quelque chose, mais de sa valeur +morale, le comparer, non à lui, qui ne donne rien, +mais à <i>un autre quelque chose</i> qui le dépasse ou que +nous trouvons qui le dépasse : idéal, non pas idéal +absolu, mais idéal ; pensée qui est pensée à propos +des faits, mais par delà les faits.</p> + +<p>« Le sociologue peut constater dans la réalité +sociale actuelle telle ou telle imperfection, sans +recourir pour cela à aucun principe indépendant de +l’expérience. » — « Imperfection. » Alors votre +sociologue reconnaîtra une imperfection sans avoir +idée du parfait ? Comment fera-t-il ? Sans avoir l’idée +du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré +par la chose à améliorer ? Comment fera-t-il ? — « Aucun +principe indépendant de l’expérience. » +Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe +destiné à surmonter l’expérience et capable de la +surmonter ? En vérité, je ne comprends plus du tout. — « Il +lui suffira de montrer que telle coutume est +surannée… » A quoi voit-on qu’une coutume est +surannée ? En voilà un critérium ! A ce qu’elle est +antique ? L’habitude de nourrir ses enfants est +tellement antique qu’elle doit être surannée. — Eh ! +non ! A ce qu’elle est en désaccord avec les autres +coutumes, incohérentes avec elles et par conséquent +faisant <i lang="la" xml:lang="la">impedimentum</i>. A la bonne heure ; mais +entre deux coutumes incohérentes et <i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> +l’une de l’autre, laquelle est l’<i lang="la" xml:lang="la">impedimentum</i> à supprimer ? +Il y a de nos jours le suffrage universel ; sens +du suffrage universel : les chefs doivent être choisis +par les inférieurs ; et il y a l’administration, la magistrature, +l’armée, toutes les hiérarchies ; sens des +hiérarchies : les chefs sont nommés par les chefs +supérieurs. Ces deux institutions sont incohérentes, +sont <i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> l’une de l’autre. Lequel des deux +<i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> est à supprimer ?</p> + +<p>Non, la réalité sociologique <i>elle-même</i> n’a pas en +elle de quoi indiquer <i>toutes</i> les améliorations dont +elle est susceptible ; et la réalité morale n’a rien en +elle qui puisse indiquer les améliorations dont elle +est susceptible ; et il est nécessaire, si l’on se fait fort +d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que +je ne dis nullement qui doive être absolu, que je ne +dis nullement qui doive être séparé et coupé de +l’expérience, mais qui doit en être « <i>indépendant</i> » +pour qu’il la dépasse.</p> + +<p>L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou +il ne sera pas ; l’art moral rationnel sera autonome +ou il ne sera pas ; l’art moral rationnel sera rationnel, +précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son +principe il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et +non uniquement expérimental, il sera une morale +théorique comme toutes celles auxquelles nous sommes +habitués.</p> + +<p>M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, +subconsciemment, qu’il assimile quelque part « la +conscience commune » à son « art moral rationnel », +<i>ce qui équivaut à assimiler son « art moral rationnel » +à la conscience commune</i>. Il dit : « La conscience +commune de chaque époque ne considère pas la +morale pratique comme une réalité donnée, mais +comme une expression de ce qui doit être. Le fait +même qu’elle se manifeste sous la forme de commandements +et de devoirs prouve assez qu’elle ne croit +pas simplement <i>traduire</i> la réalité naturelle ; mais +qu’elle prétend la modifier. <i>Par cette prétention elle +semble vraiment tenir la place de l’art moral que nous +cherchons.</i> Et ce n’est pas une pure illusion ; elle en +tient en effet quelque peu la place, dans la mesure +où elle exerce sur cette réalité une action qui la +modifie. »</p> + +<p>Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera +pas autre chose que la conscience commune telle +que nous la voyons fonctionner dans son double +rôle de greffier des mœurs et de juge des +mœurs, de personnage qui connaît les mœurs et +qui aussi prétend les juger pour les faire plus +belles.</p> + +<p>— Certainement, répond M. Lévy-Bruhl ; seulement +mon art moral sera un greffier informé et un +juge éclairé. La conscience commune actuelle est un +art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique.</p> + +<p>— J’entends bien ; mais croyez-vous que la conscience +morale actuelle ne s’éclaire aucunement, +sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore +constituée, du moins de la connaissance des mœurs ? +Elle s’en sert tout autant qu’elle peut et par conséquent +elle est juste, en son temps, ce que votre art +moral sera au sien. — Et d’autre part, croyez-vous +qu’à votre art moral il suffira d’être plus éclairé que +n’est la conscience commune actuelle pour n’avoir +besoin que d’être éclairée en effet, par la réalité ? Il +sera, proportions gardées, à un degré supérieur de +connaissances, exactement dans la position de la +conscience commune d’à présent par rapport à la +science des mœurs d’à présent. La commune conscience +d’à présent <i>connaît</i> et, pour dépasser ce qu’elle +connaît, elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra +davantage ; mais pour dépasser ce qu’il connaîtra +il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre assimilation, +très fine et très juste, de la conscience commune +à l’art moral, assimilant l’art moral à la conscience +commune, ne sert qu’à éclairer d’une vive +lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une +morale théorique, ayant plus ou moins le caractère +et la <i>couleur</i> théorique, selon le tour d’esprit de +ceux qui le formuleront, mais il sera une morale +théorique se renseignant auprès de la science des +mœurs pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle +inventera, pour juger, pour préférer, pour améliorer.</p> + +<p>C’est qu’il y a une lacune dans la conception très +belle et très large déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que +la morale est une science, et un art, <i>et un sentiment</i>. +Elle est une science. Elle doit connaître ; elle doit +connaître le plus grand nombre possible de faits +moraux, et c’est dire de faits humains. Si elle ne +connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne développerais +pas ce <i>truisme</i>.</p> + +<p>Elle doit être un art ; elle doit guérir l’humanité ; +elle doit la faire plus saine, plus forte, plus grande +et plus belle ; elle doit la sculpter dans le sens du +beau :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Et dans l’informe bloc des sombres multitudes</div> +<div class="verse">La pensée en rêvant sculpte des nations.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Mais avec quoi sculptera-t-elle ? Qu’est-ce qui dirigera +son ciseau, ses mains ? Ce qu’elle sait ? Mais ce +qu’elle sait, c’est le bloc informe lui-même ; elle ne +sait que cela ; elle n’a que cela devant elle ; comment +le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce +qu’il doit devenir, la forme de la statue ? D’aucune +manière. La voilà impuissante. La morale-science +est impuissante ; elle n’est que la réalité sue ; elle +ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art +est impuissante ; elle n’est qu’un désir que la +réalité soit autre. La morale-science et la morale-art +peuvent rester éternellement l’une en face de +l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une +sur l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui +mette dans la pensée de la morale-art ce qu’elle veut +faire du bloc, l’idée de l’amélioration qu’elle veut +poursuivre, la forme de la statue.</p> + +<p>Je dis pour qu’elles aient prise <i>l’une sur l’autre</i>. +Car non seulement la morale-art n’aura aucune +prise sur la morale-science si un sentiment n’intervient +pas dans la morale-art ; mais, même, dans ce +même cas, la morale-science n’aura aucune prise +sur la morale-art. Je veux dire que la morale-art +ne s’intéressera aucunement à la morale-science, +à la réalité morale. Supposez — car cela ne s’est +jamais vu — que la morale-art soit en face de la +réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre, mais +sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la +réalité morale soit autre <i>de telle façon ou de telle +autre</i>. La morale-art ne s’occupera pas le moins du +monde de la réalité morale ; elle la constatera laide +et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la réalité +morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou +tel sentiment, à la transformer. Le sculpteur qui +n’aurait pas l’idée de faire une Vénus, à cause de +son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la +terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment +que la réalité ne peut pas lui donner, qu’elle ne +peut qu’<i>exciter</i> en elle, la morale-art n’existerait pas +du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant, +très énergique, très suggestif et très impérieux, +s’interposant en quelque sorte entre la morale-science +et la morale-art, la morale-science ne sert à rien et +la morale-art n’existe pas.</p> + +<p>Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce +peut être le sentiment de la dignité humaine comme +chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre et de la +modération comme chez les académistes, le sentiment +du bonheur, du souverain bonheur, comme +chez les épicuriens, le sentiment de la charité, de +l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de +<i>quelque chose à respecter</i> comme chez les kantistes +mais il faut qu’il y en ait un.</p> + +<p>Dès lors tout se tient. La science morale sert à +quelque chose de plus qu’à la satisfaction de la +curiosité ; elle devient utilisable ; l’art moral s’intéresse +à la réalité morale et même en est furieusement +avide, car il veut savoir tout ce qu’il a à +réparer et l’art moral a une œuvre à faire, modifier +la réalité morale dans le sens du sentiment +qui le possède ; la morale est science, art et sentiment, +c’est-à-dire tout ce qu’il faut qu’elle soit pour +qu’elle soit.</p> + +<p>Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, +presque tout entier, je le reconnais, n’étant qu’ébauché +ou esquissé soit dans la conscience commune, +soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère +que des systématisations, à un point de vue ou à +un autre, de la conscience commune elle-même. Mon +avis est donc qu’il est à faire, comme M. Lévy-Bruhl +le dit ; mais il se fera sur la science des mœurs constituée +<i>et</i> sur un sentiment qui sera venu dans le +cœur de l’homme, non pas <i>du</i> spectacle, mais <i>au</i> +spectacle de la réalité morale, <i>et</i> sur une théorie +nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, +autrement dit sur ce sentiment traduit en formules +précises.</p> + +<p>Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera +superposée à un sentiment, lequel travaillera sur +les données de la science des mœurs, voilà la pyramide.</p> + +<p>L’art, qui est habileté, adresse, inventions de +détail, a besoin d’une théorie très nette qui le guide ; +c’est sa ligne ; c’est son axe ; la théorie, en choses +morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son +essentiel précis (<i lang="la" xml:lang="la">abstine, sustine</i>) ; la science n’est +que le <i>donné</i> des faits à élaborer, la présentation +des matériaux.</p> + +<p>Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs. +Cette morale est volontairement incomplète. +Elle élimine de l’éthique un élément si essentiel +qu’il me paraît en être le cœur ; elle élimine de +l’éthique ce qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire +ce qui la fait vivante.</p> + +<p>Je lis dans le <i>Traité d’éducation</i> de Schwartz +cette remarque très terre à terre, mais très juste à +mon avis : « Pour l’homme peu éclairé, <i>ce qui convient</i> +est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien +et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui ; +un sentiment confus lui rend cette habitude sacrée, +et quand il l’a une fois contractée, la vertu consiste +pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est +lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la +morale qu’il ramène ses idées de vertu à des principes +immuables et qu’il rectifie peu à peu les +décisions de ce sentiment intérieur [le respect des +règles établies par autrui] et il ne laisse pas d’éprouver +toujours une certaine répugnance quand il faut +en venir à une action extraordinaire et désapprouvée +du public. »</p> + +<p>C’est pour cela que, malgré toutes les précautions +prises par M. Lévy-Bruhl ; et ne disons pas précautions, +ce qui serait injurieux et une injure bien +injuste ; c’est pour cela que malgré le complément, +jugé par lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par +son art de la moralité, donne à la morale science-des-mœurs, +cette morale a semblé à tous, partisans +et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant +elle diffère très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance +radicale de l’art moral pour remplacer les +morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art +moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la +doctrine à n’être que l’intronisation pure et simple +de la science des mœurs pure et seule. Le livre de +M. Lévy-Bruhl est intitulé <i>la Morale <span class="xsmall rm">ET</span> la science +des mœurs</i> ; et ce <i>et</i> est bien important ; tout le monde +a traduit par la <i>morale-science-des-mœurs</i> ou par +morale = science des mœurs. C’est un contresens ; +mais le contresens était facile. Il était même plus +facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre. +Le livre par l’importance, je ne dis pas exagérée, mais +prédominante, qu’il donne à la science des mœurs et +surtout par son impuissance à montrer l’art moral +comme capable de remplacer, même dans un avenir +éloigné, les morales théoriques, menait le lecteur à +cette conclusion à accepter ou à rejeter : il n’y a que +la science des mœurs ; et par conséquent la morale +réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître +les mœurs, en noter la moyenne et se conformer à +cette moyenne.</p> + +<p>C’est <i>aussi peu que possible</i> l’opinion de l’auteur ; +mais son livre mal compris y mène et il ne pouvait +guère être que mal compris.</p> + +<p>Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect +pour la morale telle qu’elle existe sous ses différentes +formes, <i>et</i> pleine d’aspirations à une morale plus +élevée et plus parfaite, a paru généralement une +démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de +comprendre la morale qui prête à douter qu’il soit +possible de la constituer solide, vivace, efficace et +féconde.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br> +<span class="xsmall">LA MORALE DE L’HONNEUR</span></h2> + + +<p>Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies +morales qui se sont proposées aux hommes +pour leur apprendre en quel sens ils doivent diriger +leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la +dirigent. Elles sont toutes en réaction plus ou moins +vive, plus ou moins respectueuse ou irrespectueuse +contre la doctrine de Kant. Toutes elles ont trouvé +cette doctrine ou trop dure ou trop mystique.</p> + +<p>Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui +sont le moins réacteurs, ont voulu adoucir la rigidité +de l’impératif kantien en faisant entrer en lui ou en +y ajoutant des mobiles de sensibilité.</p> + +<p>Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour +juger de la doctrine et par conséquent ont réduit la +doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté sa vertu indéfiniment +productrice et féconde.</p> + +<p>Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant +la morale avec <i>toute la vie</i>, l’ont diluée et comme +noyée ; pour avoir trouvé que Kant l’isolait trop, ils +l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre +indistincte et insaisissable, et c’est pour eux probablement +que M. Delbos a écrit : « Il y a <i>un élément +proprement moral</i> des actions humaines qui doit être +défini pour lui-même ; faute de cette définition rigoureuse, +on risque d’<i>élargir confusément</i> et d’altérer le +sens de la moralité, de prendre pour elle ce qui n’en +est que l’accompagnement plus ou moins accidentel, +la suite extérieure, de mal représenter la direction +de la volonté dans laquelle elle consiste. »</p> + +<p>Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant +l’esprit religieux, l’esprit mystique, l’esprit de commandement +pour rien, l’esprit de prescription +absolue et sacrée ; et aussi ce qui lui a semblé un +stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie +ardente et fière ; digne pourtant, lui, de comprendre +Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre qu’il ne +l’a pas entendu ; digne de comprendre que « tu dois +te surmonter » est une formule aussi mystique que +l’impératif kantien et contient au fond le même sens +qui est celui-ci : il y a un idéal où tu dois te hausser +coûte que coûte. — Et pourquoi ? — Parce qu’il y a +un idéal.</p> + +<p>Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine +de la morale science-des-mœurs ont été encore +plus blessés du mysticisme kantien et, pour avoir +une morale « positive », ont cherché à la tirer des +faits eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant +d’améliorer les faits et par conséquent de donner +eux aussi une règle de conduite, mais par des idées +tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des +faits eux-mêmes.</p> + +<p>J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la +faire, aussi impartiale aussi qu’il m’a été donné de +la faire, de ces différentes conceptions. Il me reste à +dire brièvement comment j’essaye d’entendre moi-même +la position du problème moral.</p> + +<p>Il est incontestable, et exactement tous les philosophes +modernes le reconnaissent, même Nietzsche +confusément, que, comme fait, l’impératif, le Δεῖ, est +une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous +quelque chose nous dit : « Il y a une façon d’agir qui +est bonne, et tu dois agir de cette façon-là. »</p> + +<p>Que, pour affaiblir l’autorité singulière de ce +commandement intérieur, on, nous dise qu’il n’est +qu’une habitude que nous avons prise, qu’il résulte +de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation, +qu’il résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien +dit ; car il faut bien que ce commandement ait commencé, +et à supposer que tous ses ordres actuels et +tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les +résultats de l’éducation et de l’hérédité, il faut bien +qu’un premier ordre n’ait été le résultat ni de l’une ni +de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce sera quelque +chose comme ce que dit Gœthe quelque part : « le +premier acte est libre ; mais le second est déjà conditionné +par le premier ». Oui, mais le premier est +libre. De même le premier commandement du +devoir est spontané, tous les autres peuvent être la +suite du premier transmis par l’éducation et l’hérédité. +Oui, mais le premier était spontané. Or, pour +que toutes les éducations et toutes les hérédités aient +accepté la suite des affaires du premier commandement, +il fallait bien que l’humanité tout entière fût +faite pour être sensible à ce commandement et pour +lui obéir ; et cela revient à dire que par une disposition +naturelle, par constitution naturelle, elle est +toujours sous ce commandement, comme si ce commandement +se faisait entendre pour la première +fois.</p> + +<p>Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude +ajoutent beaucoup, <i lang="la" xml:lang="la">labentibus annis</i>, à la force de ce +commandement, c’est à quoi nous ne contredirons +point ; mais sous cette forme ajoutée il existe nécessairement +en soi.</p> + +<p>Disons donc simplement que le commandement +intérieur est un élément constitutif de l’humanité.</p> + +<p>Maintenant quel est précisément, si nous pouvons +arriver à quelque précision en pareil sujet, le caractère +de ce commandement ? Est-il catégorique, c’est-à-dire +est-il le commandement qui ne donne pas de +raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne ; est-il +immotivé, <i>im-mobile</i>, et, sinon paradoxal, du moins +<i>métalogique</i> ? Tout à fait, je ne crois pas. Il se présente +bien, à vrai dire, à très peu près, au moins, +avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il +semble <i>affecter</i> de ne pas donner de motifs ; il écarte +tous les motifs et il semble mettre son point d’honneur +à n’en pas donner. Vous lui dites :</p> + +<p>« J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce +que tu me commandes ; mon intérêt…</p> + +<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p> + +<p>— Mon repos…</p> + +<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p> + +<p>— Ma considération…</p> + +<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p> + +<p>— L’intérêt même de mes concitoyens, de mon +pays…</p> + +<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p> + +<p>— Je te donne mes raisons ; donne-moi les +tiennes.</p> + +<p>— Je suis celui qui ne les donne pas ; qui peut-être +n’en a pas. Tu dois, coûte que coûte. Pourquoi ? Parce +qu’il n’y a pas à demander pourquoi. »</p> + +<p>C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle. +On dirait qu’il ne veut pas descendre à plaider. +Nous plaidons contre lui ; il n’admet pas qu’il puisse +plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait +nous faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est +lui qui est le juge et qui veut rester juge ; et un juge, +même, qui ne veut pas donner de considérants, les +considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement +destiné à <i>démontrer</i> qu’on a raison.</p> + +<p>On me dira : « Si ! Le devoir donne ses raisons, +il donne <i>sa</i> raison. Il nous dit, — n’est-ce pas vrai, +n’est-ce pas très net ? — il nous dit : « Fais ceci ; <i>si</i> +tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce +que tu hésites, ton remords commence. »</p> + +<p>— Très exact ; mais ceci n’est pas une <i>raison</i>. +C’est <i>le fait même</i> du commandement impératif. Le +remords, c’est l’impératif rétroactif. Le remords, +c’est le devoir commandant en arrière et disant +non plus : fais cela ; mais : tu aurais dû faire cela ; +et qui le dit rétroactivement, sans donner plus +de raisons et motifs que quand il le disait <i>actuellement</i>. +Et si, actuellement, au moment où vous +hésitez à faire quelque chose que le devoir commande, +vous entendez le devoir vous dire : « Tu +auras des remords », ceci n’est qu’un souvenir des +remords que vous avez eus autrefois pour un ordre +semblable non exécuté. Par conséquent, en paraissant +vous dire : « Tu auras des remords », le devoir ne +vous donne pas de raison. Il vous enjoint d’agir, +simplement, et <i>c’est vous qui vous dites</i> : « Je sais +bien ce qui m’attend ; <i>il</i> me commandera cela rétroactivement, +comme il me le commande actuellement, +et cela me sera pénible comme un ordre qu’on ne +peut pas exécuter. »</p> + +<p>Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison.</p> + +<p>Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi ; et ceci +même que le devoir, selon toutes les apparences et +selon toutes nos sensations intérieures, nous commande +ainsi d’ordinaire, le caractérise très nettement +et lui donne un caractère véritablement à part, de +quoi il faudra que nous nous souvenions toujours +avec grand soin dans tout ce que nous écrirons +ci-dessous.</p> + +<p>Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir +proprement dit, le devoir d’action, le « agis de telle +ou telle façon » n’est pas le seul impératif dont nous +entendions la voix. Il n’est — peut-être, encore — enfin +il n’est, selon les apparences les plus sensibles, +que le plus fort, que le plus impérieux ; mais il est +très certain, selon moi, qu’il y a au moins trois impératifs +dont l’homme entend le commandement et +qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement +plus de raisons l’un que l’autre ; et donc ceux +dont nous allons parler pas sensiblement plus que +l’impératif d’action.</p> + +<p>Il y a l’impératif du bien ; il y a l’impératif du vrai ; +il y a l’impératif du beau.</p> + +<p>Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif +d’action et dont nous venons de parler.</p> + +<p>Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très +rigoureusement de chercher le vrai et de le dire, +coûte que coûte, dût-il nous en arriver malheur. Cet +impératif est très impérieux et, ce me semble, ne +donne guère plus ses raisons que l’impératif d’action. +Il nous dit que le vrai est sacré, comme l’impératif +d’action nous dit que le bien est sacré. D’où vient +que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle : « Si +j’avais la main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement +fermée » ? D’où vient qu’un certain +discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète et +du romancier ? D’où vient que Platon veut exiler les +poètes de la République ? D’où vient l’horreur de +Kant pour le mensonge ? D’où vient l’animadversion +au moins de la société pour le mensonge sans lequel +pourtant — et elle le sait — elle ne pourrait pas +vivre ? Tout cela vient d’un commandement, très +abstrait : Il faut être vrai ; il faut chercher le vrai ; +il faut dire le vrai.</p> + +<p>— Oh ! cependant ! Il y a <i>des raisons</i> pour dire le +vrai ; il y a cette raison que l’association des hommes, +sinon la société mondaine, a besoin de vérité, d’exactitude, +en politique, en administration, en commerce, +en sciences, en sciences appliquées, en statistique, +en histoire, en géographie, en une foule de choses, +sans quoi elle serait à chaque instant en grand danger, +en plus de dangers qu’elle n’y est naturellement et +par la seule force des choses.</p> + +<p>— Oui, oui ; mais la vérité philosophique, à quoi +sert-elle ? La vérité qui détruit un préjugé salutaire, +la vérité qui détruit une religion salutaire, à quoi +sert-elle ? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent +qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là +même, non pas Fontenelle, mais un autre et plus +d’un autre, a conscience du devoir de chercher la +vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à +détruire, à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter +d’avoir obéi à la nécessité intellectuelle qui l’avait +forcé à détruire ce qu’il regrettait d’avoir détruit. Il +y a là une impulsion invincible. « Et pourtant elle +tourne. » Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque +la terre tourne, dire qu’elle tourne.</p> + +<p>On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif +du vrai à l’impératif du bien, l’impératif +intellectuel à l’impératif moral. Quand nous nous +croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas, +se demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne +pas nous tromper, devoir envers nous-mêmes, et de +ne pas tromper les autres, devoir altruiste ? « D’où +la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle], +cette conviction qui lui sert de base que la vérité +est plus importante que toute autre chose et aussi +plus importante que toute autre conviction ? Cette +conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité, +la vérité et aussi la non-vérité affirmant toutes +deux sans cesse leur utilité. Donc la foi en la science, +cette foi qui est incontestable, ne peut avoir tiré +son origine d’un pareil calcul d’utilité ; <i>au contraire</i>, +elle s’est formée malgré la démonstration constante +de l’inutilité et du danger qui réside dans la volonté +de vérité et dans la vérité à tout prix. Et, à tout prix, +hélas, nous savons trop bien ce que cela veut dire +lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel +une croyance après l’autre. Par conséquent, volonté +de vérité signifie : « Je ne veux pas tromper +ni moi ni autre, <i>et nous voici sur le terrain de la +morale</i>. »</p> + +<p>Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en +puisse dire ci-dessous, retiendra toujours quelque +chose de vrai ; mais cependant je ne crois pas +que nous soyons précisément sur le terrain de la +morale. Si nous étions sur le terrain de la morale, +il y aurait simplement un conflit de devoirs moraux, +un conflit entre le devoir de ne pas tromper, ni soi +ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et +de ne pas leur nuire ; et le second de ces devoirs +étant incomparablement supérieur au premier, ce +serait au premier, comme auprès d’un malade à qui +l’on ment, que l’on obéirait.</p> + +<p>Objectera-t-on que <i>quelque chose nous dit</i> que la +vérité, tout compte fait, en définitive, plus tard, +sinon aujourd’hui, est salutaire ? Quelle pure hypothèse ! +Quelle vanité ! C’est Nietzsche encore qui le +dit : « Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il +pourrait y avoir apparence, et il y a apparence, +que la vie est disposée en vue de l’apparence, en +vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, +de l’éblouissement, de l’aveuglement. » — Donc +rien, en vérité, ne persuade au savant, au philosophe, +que le vrai soit salutaire ; donc, en croyant +qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain +de la morale, et l’impulsion qui le précipite à connaître +la vérité n’est pas une impulsion morale.</p> + +<p>C’est… Quoi donc ? C’est une impulsion. C’est +une impulsion <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i>, c’est une impulsion du +même genre que celle du bien ; Nietzsche, quoique +confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une +« croyance métaphysique » ; c’est une foi. « Sommes-nous +donc, nous aussi, encore pieux ? »</p> + +<p>Certes ! Vous êtes pieux envers la vérité, vous +êtes les croyants de la vérité ; vous en êtes même +quelquefois les fanatiques. Il y a tout simplement +un impératif du vrai.</p> + +<p>Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il +est formel, il est rigoureux, il est inflexible, il est +superbe. Il a horreur de l’intérêt personnel ; il a +horreur des plaisirs bas ; il a horreur des transactions +et des compromissions ; il fait des prêtres laïques, +des saints, des héros, des martyrs. Il est absolument +un devoir.</p> + +<p>Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le +reconnaître, que l’impératif du bien. Qui que l’on +soit, ou à bien peu près, on a moins de remords — et +le remords c’est le critérium — pour avoir mis +quelque négligence à chercher la vérité que l’on n’en +a pour avoir manqué de parole ou pour n’avoir pas +secouru un malheureux qu’on pouvait secourir. +L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il +n’obéit à rien ; mais il est en second rang. Il semble +n’intimer que des ordres qui, déjà, ont un peu l’apparence +de conseils ; il ne dit pas tout à fait : « il +faut », il dit plutôt : « il est beau de… » ou mieux, +c’est entre ces deux formules que se place son +commandement ; c’est intermédiaire. Il est une +impulsion forte, non une impulsion absolument contraignante. +Il donne l’anxiété, non pas l’angoisse : il +fait plier, il n’écrase pas.</p> + +<p>D’autre part, il n’est pas universel. Oh ! je confesse +qu’il l’est presque ! Il n’y a guère d’homme qui +ne sente confusément que la vérité est un devoir, +qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et +quand on les sait les dire aux autres ; mais c’est +confus et c’est faible comme impulsion chez la plupart +des hommes.</p> + +<p>En prenant les choses à l’inverse, on comprendra +mieux. La délectation de faire le mal et la délectation +d’être dans le faux sont toutes les deux <i lang="la" xml:lang="la">mala +gaudia mentis</i> ; mais la délectation de faire le mal +est assez rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est +pas vrai qu’il n’y a rien de si commun que de faire +le mal pour le plaisir de le faire ; il y a infiniment +de faibles, il y a, relativement, peu de <i>méchants</i> ; le +plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne +de l’humanité. — Le plaisir d’être dans le faux, de +mentir, de dissimuler même sans intérêt est plus +répandu, il est léger, frivole, presque gracieux ; il ne +<i>retourne</i> pas l’âme tout entière, il lui donne seulement +un faux pli, qui l’amuse, qui l’amuse sottement, +malignement, mais qui ne la <i>pervertit</i> pas +absolument ; il n’est pas une contorsion diabolique et +voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif +du vrai n’exerce fortement son action que sur +un petit nombre d’hommes, très élevés, à la vérité, +supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité.</p> + +<p>Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus ; +qui sentent ou croient sentir la vocation de la vérité, +de la science ; qui sentent ou croient sentir qu’il y +va de la vérité s’ils donnent leur démission de chercheurs.</p> + +<p>Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle +plus d’orgueil que l’obéissance à l’impératif du +bien, beaucoup plus, encore que les risques ne +soient, en général, que les mêmes. On croit même +quelquefois que c’est justement de cet orgueil que +l’impératif du vrai prend sa source. C’est une +erreur de généalogie ; car il y a des chercheurs +du vrai qui sont très modestes ; mais enfin, assez +souvent, l’orgueil est tellement le fils démesuré de +l’impératif du vrai qu’il paraît en être le père ; — mettons +qu’ils soient consubstantiels.</p> + +<p>Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance +à l’impératif du vrai, elles sont aussi vives, +mais moins tendres, que celles de l’obéissance à +l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand +découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que +le grand bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son +pays. Tous deux sentent et avec une parfaite plénitude +de conviction qu’ils ont bien fait leur métier +d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de +l’humanité ; mais le bienfaiteur ou le sauveur a, de +plus, ce sentiment que des êtres vivent parce qu’il +a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et, +l’unissant comme par des liens de chair à un certain +nombre de ses semblables, l’inonde d’une joie +presque physique qu’il ne me paraît pas possible +que l’inventeur ressente, du moins au même degré.</p> + +<p>En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et +moins universellement répandu que l’impératif du +bien mais il a presque tous les mêmes caractères +et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre, +il ne donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les +donner.</p> + +<hr> + + +<p>L’impératif du beau est encore assez fort et assez +répandu. Il a deux formes : impulsion à s’abstenir de +faire du laid ; impulsion à créer de la beauté.</p> + +<p>Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du +laid, il est aussi répandu, ce me semble, que l’impératif +du vrai, peut-être plus. Presque tous les +hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se +rendre hideux, même quand ils se rendent tels ; mais +en ce cas c’est qu’ils se trompent. La plupart des +hommes et femmes sentent le devoir de ne pas +mettre du désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour +d’eux, dans leur maison, dans les rues de leur ville, +dans les endroits par où ils passent. Le désordre n’est +signe que de paresse ; l’amour du désordre est signe +de folie ; il est la projection au dehors du désordre +des idées. L’amour du désordre est une « mauvaise +joie de l’âme » qui indique la méchanceté en général, +mais tout particulièrement la méchanceté antisociale, +d’où l’on a induit, non sans raison, que +l’amour du beau ne laisse pas d’être une vertu sociale +ou du moins de ressortir à la sociabilité.</p> + +<p>Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif +aussi net, aussi pur, que l’impératif du +vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles sensibles +pour ne pas faire de la laideur : désir de plaire à +son entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être +mis au poste… Cependant ce désir semble bien +avoir aussi quelque chose de spontané. Le désordre, +la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire +un besoin intérieur de rectitude et de symétrie, +une disposition intérieure à la symétrie et à la rectitude. +L’enfant souvent fait du désordre, par besoin +d’activité et naissante volonté de puissance ; mais que +souvent aussi il range méthodiquement, et non sans +grâce de correction, ses jouets, les petits objets à +son usage, <i>ce qui lui appartient</i> ! Il y a là le besoin +de ne pas faire de la laideur et même un peu celui +de créer du beau ou du joli.</p> + +<p>Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif +du beau est beaucoup moins répandu ; car +je n’y range pas la coquetterie du sauvage se parant +de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés +s’ornant de savantes cravates ; il n’y a guère là que +le désir de plaire, et l’on voit que chez les vieillards +peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout. Mais la vraie +impulsion artistique, ciseler des figures sur des +cornes d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe +depuis les temps les plus reculés chez un certain +nombre d’hommes ; et il devient la passion artistique +chez un certain nombre d’hommes au temps de +civilisation.</p> + +<p>Toujours chez un certain nombre d’hommes et +non pas très grand. Le besoin de créer du beau ne +travaille jamais qu’une minorité. A l’impératif du +beau sous cette forme la majorité est insensible. +Elle favorise ceux qui y sont sensibles ; mais elle ne +se sent pas appelée à faire comme eux.</p> + +<p>Remarquez cependant que cette faveur même où +elle les tient est une marque qu’elle sent que l’humanité +est appelée à faire de la beauté, tout entière +réellement, non, mais tout entière dans la personne +de ceux qui en sont capables et qu’on <i>devra</i> honorer +à cause de cela. « Je ne fais pas de beau, n’ayant +pas de talent… Si ! J’en fais, je contribue à ce que +le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant, +couronnant ceux qui le réalisent. » Il y a là +un quasi-impératif assez net.</p> + +<p>Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du +beau sont extraordinaires. Inutile de s’étendre sur +les plaisirs de l’artiste et sur son orgueil, analogues à +ceux du savant. Mais ces satisfactions, il faut le dire +comme quand il s’agissait du savant et le dire encore +plus, ne sont pas marques d’un impératif très net et +très pur. Le grand artiste est tellement glorifié, +encensé, divinisé, qu’il lui serait bien difficile de +dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou +s’il l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai +qu’il y a l’artiste qui n’a pas réussi et qui est heureux +devant son œuvre et évidemment de son œuvre +seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour +de l’opinion publique, et quand même, ce qui du +reste n’est jamais vrai, il ne l’espérerait que pour le +temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire par prélibation, +ce qui ne laisse pas d’être une jouissance +réelle.</p> + +<p>Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à +l’impératif du beau sont donc, moins que celles qui +viennent de l’obéissance à l’impératif du vrai, beaucoup +moins que celles qui viennent de l’obéissance +à l’impératif du bien, <i>preuves</i> qu’il y a réellement un +impératif. Elles sont toujours de nature mixte, étant +toujours d’origine double.</p> + +<p>Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement +quelque chose de beau ou qu’il trouve tel, +la joie de l’artiste à se satisfaire lui-même, indépendamment +du succès, à ce point que le succès +d’une œuvre de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite ; +à ce point que même le succès d’une œuvre de lui, +jugée par lui bonne, <i>l’inquiète</i> en jetant quelque doute +dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre ; +tout cela indique d’une façon, selon moi, très suffisante +l’existence d’un impératif.</p> + +<p>La différence de l’importance du succès aux yeux +de l’artiste et aux yeux de l’homme d’affaires est très +significative en effet. Personne ne méprise le succès ; +mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste +ne s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires, +si l’affaire a réussi il est pleinement satisfait ; pour +l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du public il n’est +pas mécontent ; mais il n’est pleinement heureux que +si elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de +dire qu’il y a des hommes d’affaires aussi qui ne sont +pleinement satisfaits que si l’affaire, outre qu’elle a +réussi, leur apparaît comme ayant été menée savamment +et qu’il y a des artistes qui sont pleinement +satisfaits quand ils ont gagné de l’argent ; et cela +tient à ce qu’il y a des hommes d’affaires qui sont des +artistes et des artistes qui ne sont que des hommes +d’affaires ; mais il est évident que le fond de ma +remarque subsiste.</p> + +<p>Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à +la vocation artistique prouvent donc un peu qu’il y +a un impératif du beau.</p> + +<p>Les remords qui viennent de la désobéissance à +l’impératif du beau ne sont pas affreux ; mais ils ne +laissent pas d’être à considérer encore. L’artiste qui +a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie, +qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à +l’art industriel, a des remords assez vifs, quelquefois +violents. Et remarquez qu’il n’y entre pas, ou +très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas +rendu, ce qui ressortirait à l’impératif du bien. Non, +la beauté qui est en lui voulait sortir et à cause +de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà surtout, +voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui +l’afflige. N’est-ce pas là une marque de l’existence +d’un impératif ? « Je suis né pour faire le bien, +dit le bienfaiteur ; le bien veut être par moi. — Je +suis né pour chercher le vrai, dit le savant ; le +vrai veut éclater par ceux qui peuvent le démêler, +et je suis de ceux-là. — Je suis né pour faire +du beau, dit l’artiste ; le beau veut être réalisé +par moi et souffre en moi quand je ne le réalise +pas. »</p> + +<p>Oui ; il y a un impératif du beau, moins impérieux +que les deux autres, mais qu’il me semble difficile +de nier.</p> + +<p>Hiérarchie des impératifs : le bien, le vrai, le +beau, tous trois ayant comme un noyau, disons +mieux, comme une âme « catégorique », absolue, +métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses +raisons ; les deux derniers, au moins, ayant un +mélange de persuasions motivées, une périphérie +de mobiles, une « peau d’intentionnel », comme dit +Nietzsche, et commandant, partie parce qu’ils commandent, +partie parce qu’ils ont des raisons de +commander et les donnent.</p> + +<p>Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord, +souvent sont en lutte ou au moins en discordance.</p> + +<p>Quelquefois dans un même homme et celui-ci est +très grand, et il s’appelle Platon, Newton, Pascal, +Bossuet, Montesquieu, Gœthe, Lamartine, les désirs +de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du beau +sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours +présents ; l’activité, ardente ou paisible ; plus souvent +paisible, car la paix de l’âme vient de l’équilibre des +parties de l’âme ; est triple. Ces hommes ne sont pas +heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature, +quand, dans le même temps, ils ne sont pas utiles +à leurs semblables, chercheurs de vérités et créateurs +de valeurs artistiques.</p> + +<p>Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les +unes aux autres. Pour faire du bien, et convaincus, +ce qui est peut-être vrai, que les vérités sont toujours +bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent +le vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent +le revêtir pour qu’il fasse le plus d’impression +possible sur les âmes. Ils ne sont pas fâchés d’être +sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils +espèrent de la connaissance quelque bien pour +l’humanité ; et ils ne sont pas fâchés d’avoir du génie +littéraire pour que la connaissance passe plus facilement +et plus séductrice d’eux aux autres.</p> + +<p>Selon que telle ou telle des trois vocations domine +en eux, ils lui sacrifient davantage, et par exemple +celui-ci sera plus chercheur, celui-ci plus artiste et +celui-ci plus apôtre ; mais toujours ils auront présentes +à l’esprit leurs trois vocations, et leur désir +secret, cela se voit chez tous, serait qu’elles fussent +égales et que leurs actions diverses fissent faisceau.</p> + +<p>On peut mesurer les hommes à cet étiage, au +nombre des impératifs qu’ils ont connus et auxquels +ils ont obéi. Un Schopenhauer, un Nietzsche, admirables +et vénérables, sont déjà au second rang, parce +qu’ils n’ont guère songé qu’à être des héros de la +connaissance et de merveilleux artistes, et que le sort +de leurs semblables, sans leur être indifférent, ne les +préoccupait pas outre mesure.</p> + +<p>Souvent les trois impératifs sont en désaccord, se +gênent mutuellement et se plaignent d’être gênés les +uns par les autres. L’impératif du bien, reconnaissons-le, +se défie un peu, d’ordinaire, de l’impératif +du vrai. Une vérité relative et provisoire existe, +qu’il juge suffisante pour le bonheur des hommes. +Ceux-là, toujours à la recherche et au pourchas, +qui poursuivent la vérité après l’avoir trouvée, lui +paraissent dangereux pour le repos des esprits et +pour la sécurité des âmes et il les respecte avec +quelque appréhension et avec une sourde hostilité. +« Sans doute, les vérités… me disait un très honnête +homme ; je suis un bon citoyen, j’ai un peu peur +des vérités. » Il ne savait pas qu’il disait, à sa manière, +exactement comme Nietzsche : « La vérité, +cette forme la moins <i>efficace</i> de la connaissance. »</p> + +<p>Du côté de l’impératif du beau, l’impératif du bien +n’a guère moins de timidités ; il en a peut-être plus. +Il sait que l’artiste, dominé par l’amour du beau, n’a +pas de raisons suffisantes pour désirer passionnément +le règne du bien, qu’il y a un beau, c’est-à-dire +un pathétique et un tragique, dans le désordre +moral, dont l’artiste fait son profit ; qu’il y a un beau, +c’est-à-dire un comique et un burlesque, dans le +désordre moral, dont l’artiste fait son profit également ; +que l’artiste, par conséquent, a un intérêt qui +n’est pas douteux à ce que le désordre moral, sinon +règne, du moins continue d’être assez fréquent pour +qu’il le trouve aisément et s’étale assez pour qu’il +s’en inspire ; que « l’homme curieux de spectacles s’en +est fait un de la peinture de ses erreurs » et que c’est +précisément l’artiste qui organise ce spectacle-là ; +que l’artiste, même très honnête homme et même +moraliste, comme un La Bruyère, à la fois déteste +les folies des hommes et probablement serait assez +fâchés que, disparaissant, elles emportassent avec +elles toute la meilleure matière de son art.</p> + +<p>Ainsi l’homme dominé par l’impératif du bien +n’est pas très éloigné de souhaiter vaguement +qu’il n’y ait pas de philosophes et qu’il n’y ait +pas d’artistes. Voyez Marc-Aurèle. La préoccupation +artistique est aussi absolument absente de +son ouvrage que si l’art ici-bas n’existait pas ; et +pour ce qui est de la vérité philosophique, il la +juge trouvée, acquise, définitive, susceptible tout +au plus de nouvelles formules, définitions et ornements +utiles ; mais il ne songe pas qu’on puisse +encore la chercher, et la conscience pure et étroite +de ce sage sur le trône, rêvé par Platon, montre, +par les chrétiens égorgés, qu’en un autre temps +il aurait tendu la ciguë à Socrate.</p> + +<p>L’impératif du vrai, pour les raisons que nous +venons de voir et qui nous dispenseront d’être +long, se défie réciproquement de l’impératif du +bien. Il sent toujours en celui-ci une sourde résistance +et une résistance de souverain à sujet, +de quelqu’un qui a la prétention d’être maître à +quelqu’un qui en se manifestant est un révolté. — Et +l’impératif du vrai de son côté a aussi la prétention +d’être un maître et même d’être tout : le vrai, +c’est ce qui est ; ce qui n’est pas vrai n’est pas ; +donc le bien est dans le vrai ou n’est qu’une apparence +trompeuse, qu’une ombre séductrice, qu’un +néant habillé. Au fond, c’est là sa conviction absolue.</p> + +<p>Dans la pratique, dans le cours des choses, ce +n’est pas tout à fait cela. Le vrai reconnaît qu’il +peut être dangereux, soit brusquement révélé et +quand sa révélation n’a pas été assez préparée, soit +même peut-être en soi ; et c’est pour cela même et +parce qu’on affirme surtout quand on doute — puisque +c’est alors que l’on comprend à quel point +les autres peuvent douter — c’est pour cela qu’il +tente de persuader au bien que le vrai finit toujours +par tourner au profit du bien, qu’il n’est pas possible +que ce qui est vrai ne soit pas bon au moins en +puissance et par conséquent dans un certain avenir. +Par cette attitude le vrai se subordonne diplomatiquement +au bien et lui fait sa cour. C’est son +attitude la plus fréquente.</p> + +<p>Enfin quelquefois, assez souvent, le vrai relève +la tête et dit quelque chose comme ceci : « Je n’en +sais rien ; mais ce m’est égal. Je ne sais pas si le +vrai contient le bien ; je ne sais pas si la substance +du bien n’est rien devant moi ; je ne sais pas si je +puis, ou tout de suite ou dans la suite de l’évolution +humaine, contribuer au bien ; je sais que j’ai mon +droit, supérieur ou inférieur à un autre il n’importe, +mais mon droit, intangible, et je sais qu’aucune +considération ne doit porter l’homme à me sacrifier. +Le vrai est ce qu’il peut ; conséquences bonnes +ou mauvaises de lui ne le regardent pas et l’on s’en +arrangera comme on pourra. Il est ; il veut paraître +et le devoir de l’homme est de le trouver et de le +manifester. » C’est quand il tient ce langage en +coupant les rapports qui existent ou peuvent exister +entre lui et les autres attractions qui s’exercent +sur l’homme, que le vrai se déclare le plus nettement +comme impératif.</p> + +<p>L’impératif du beau se défie de l’impératif du +bien par les raisons pour lesquelles nous avons vu +que l’impératif du bien se défie de l’impératif +du beau, ce qui nous permet encore d’abréger. Il +sent que le bien n’a guère à compter sur le beau +pour faire le bien et il sent que le bien a parfaitement +raison, en général, de penser ainsi. Une chose +surtout refroidit singulièrement le beau à l’égard +du bien, c’est la parfaite impuissance qu’aurait sa +bonne volonté à l’endroit du bien, si elle existait. +Quand l’artiste est dirigé par une pensée morale, +il est sûr d’échouer comme artiste. La préoccupation +qu’il a de prouver refroidit son imagination. +Celle-ci ne s’échauffe que dans la volonté +conforme à sa nature, à savoir dans la volonté de +réaliser du beau. L’œuvre d’art conçue <i>dans le +dessein</i> de mettre une vérité morale en lumière a +toujours quelque chose de tendu et aussi quelque +chose de terne. Elle ne plaît qu’à M. Tolstoï. Elle +plaît aussi — à l’autre extrémité — aux très simples, +qui n’ont aucune idée de beauté et qui, dans un +livre, ne cherchent qu’un sujet d’édification. A l’immense +majorité des lecteurs, spectateurs, regardeurs +ou auditeurs, elle ne plaît pas. La raison en +est, je crois, qu’elle est hybride et que par conséquent +elle manque d’unité. Elle n’est ni assez +complètement œuvre d’art pour que nos facultés +esthétiques s’y appliquent, ni assez entièrement leçon +pour que nos facultés et notre bonne volonté +de catéchumènes y adhèrent. De l’œuvre d’art nous +voulons que la vérité morale, s’il y a lieu, se dégage +d’elle-même, sans que l’auteur à cela mette la +main ; nous voulons surtout la dégager nous-mêmes, +et à cet égard nous sommes comme Louis XIV un +peu trop directement visé par un prédicateur et +disant : « J’aime à prendre ma leçon au pied de la +chaire ; je n’aime pas qu’on me la fasse. » L’artiste +sait très bien tout cela et dit : « Dévouez-vous donc +au bien ! Quand un artiste fait une bonne action, +c’est une mauvaise œuvre. » L’artiste a quelque +raison de ne pas se laisser séduire à l’impératif catégorique +du bien.</p> + +<p>Du côté de l’impératif du vrai l’artiste est très +sensiblement embarrassé. Il ne doute point que le +vrai ne soit sa matière première ; que, s’il est dessinateur, +peintre, sculpteur, le <i>réel</i> ne soit le fond +même sur lequel il travaille et d’où il y a péril pour +lui à s’écarter ; que, s’il est poète, novelliste, romancier, +la vérité des caractères et des mœurs ne soit +de même son « modèle » ; mais aussi il sait que +tout cela n’est rien sans goût qui choisit et sans +imagination qui repense, refait et complète. Il sait +que le vrai joue d’aussi mauvais tours à l’artiste +que le bien ; qu’il le refroidit, lui aussi, l’alourdit +et le vulgarise ; qu’à s’en faire l’esclave on perd la +moitié de son âme d’artiste ; que l’amour du vrai +est la probité de l’art ; mais que l’imagination en +est la magnificence ; et qu’aussi l’imagination a sa +probité, est une probité ; car l’artiste doit au public +et se doit à lui-même d’exprimer, non seulement +ce qu’il a vu, mais la manière dont il a vu, la +déformation même, ou malheureuse ou heureuse, +que la vérité a subie en traversant un tempérament.</p> + +<p>Sachant tout cela, l’artiste voit dans le vrai son +ami et son ennemi indissolublement unis et mêlés, +son ami très dangereux s’il prend tant d’empire qu’il +s’installe, qu’il s’impose, qu’il ne vous quitte pas +et qu’on n’oserait le quitter d’un pas ; son ennemi +utile, mais gênant, en ce qu’il vous surveille jalousement +et vous arrête dans vos élans et est toujours +prêt à pousser les hauts cris et les pousse sitôt que +vous faites mine de prendre ou de ressaisir votre +indépendance.</p> + +<p>Et ainsi, perplexe et irrité de sa perplexité, l’artiste +répète le célèbre « vers corrigé » :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Rien n’est beau que le vrai ; mais il n’est pas aimable.</div> +</div> + +</div> +<p>Et même il se demande si le vrai est beau, ce qui +n’est pas certain, le vrai pouvant bien n’être beau +que senti par quelqu’un et par conséquent déjà déformé, +et il se dit peut-être :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Rien n’est <i>sûr</i> que le vrai ; le beau commence au faux,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ou, au moins, à ce qui n’est plus vrai qu’à demi.</p> + +<p>On conçoit qu’avec un pareil ami les relations ne +peuvent être que mêlées de cordialité et de prudence. +« Que le beau soit toujours camarade du +vrai », il est indéniable ; mais il l’est aussi que « le +divorce entre eux n’est pas nouveau » et qu’il est +toujours imminent.</p> + +<p>Tels sont, selon moi, en lignes générales, les rapports +des trois impératifs entre eux. Ils peuvent +être très bons ; ils peuvent être tendus. Ils font +voir la complexité de l’âme humaine et que ses +meilleurs instincts, si bons qu’ils sont des vocations +quasi universelles, <i>les vocations de l’homme</i> ; si bons +qu’ils commandent, ce qui veut dire qu’ils sont des +formes profondes de la personnalité elle-même qui +veut s’affirmer et de la vie qui veut être ; si conformes +à notre nature et tellement notre nature elle-même +qu’ils suscitent des remords quand ils ne sont +pas obéis, ce qui signifie qu’en les contrariant +c’est notre nature même que nous refoulons et meurtrissons ; +entrent pourtant en contradiction les uns +avec les autres, se gênent et se heurtent, cherchent +à s’accorder, y réussissent quelquefois +et y échouent le plus souvent ; cherchent à +se prêter de la force les uns aux autres et à emprunter +de la force les uns aux autres ; n’y réussissent +qu’à demi ; sont évidemment appelés à former +un concert et ne font souvent qu’une cacophonie ; +sont obligés enfin, d’ordinaire, à se sacrifier +les uns aux autres, le plus fort, dans telle complexion +d’homme, réduisant les deux autres à l’abdication, +à la langueur ou au silence ; — exception faite +pour les âmes d’où il serait difficile de dire lequel +est le plus absent et qui par conséquent se maintiennent +dans une honorable sérénité.</p> + +<hr> + + +<p>Or après cette digression sur les trois impératifs, +sorte de reconnaissance que l’on verra peut-être +qui n’est pas inutile, le plus impérieux des +impératifs et le plus pur, celui qui semble bien, +seul, ne pas donner de raison du tout, être éminemment +métalogique, est-il absolument pur en effet, +est-il absolument immotivé, <i>im-mobile</i>, non-intentionnel, +ou mêle-t-il lui-même quelque persuasion à +son absolutisme ?</p> + +<p>Je crois que l’impératif du bien se présente +comme absolu, très nettement, indiscutablement — <i>et +devient persuasif dès qu’on l’analyse</i>.</p> + +<p>Il dit : « Il faut » et c’est tout, — comme du reste +les deux autres ; c’est l’impulsion ; mais plus énergiquement +et comme avec une étreinte plus rude +que les deux autres — et puis quand on l’analyse, +quand on l’ouvre, quand on regarde ce qu’il contient, +quand on l’interroge, il donne une raison.</p> + +<p><i>Seulement il n’en donne qu’une.</i></p> + +<p>Les deux autres impératifs d’abord commandent, +tout comme l’impératif du bien, puis, quand on les +interroge, donnent <i>plusieurs</i> raisons, ou, si vous +préférez, ont plusieurs raisons à donner. Le vrai +donne pour ses motifs l’utilité sociale, le progrès, +le plaisir aussi, la jouissance de la conquête, la +jouissance de la supériorité sur les autres, la satisfaction +de la volonté de puissance, etc., enfin beaucoup +de raisons.</p> + +<p>L’impératif du beau donne pour mobiles l’utilité +sociale, la glorification de la patrie, le plaisir aussi, +la jouissance de la supériorité sur les autres, la +jouissance de la création, de la paternité intellectuelle, +de l’élargissement et de l’épanouissement +de la personnalité, etc., enfin beaucoup de +raisons.</p> + +<p>De plus, les deux impératifs du vrai et du beau +ont une tendance que nous avons notée — ce n’est +qu’une tendance et contrariée, mais c’est une tendance +très nette — <i>à se réclamer chacun des deux +autres pour se justifier</i>. L’Impératif du vrai se plaît +à dire, quoiqu’il n’en sache rien, qu’il est probable +que la vérité sert toujours au bien, que la vérité se +réalise toujours en un bienfait pour l’humanité. Au +fond, malgré les grands airs d’indépendance qu’il +prend quelquefois, malgré ses bravades, c’est à quoi +il tient le plus, ou l’une des choses auxquelles il +tient davantage. Il craint infiniment la condamnation +du pragmatisme, le mot décisionnaire du +pragmatisme : Une vérité qui ne fait pas de bien +n’a pas le droit d’être vraie. Aussi le vrai conjure-t-il +le bien de lui faire crédit : « Si la vérité n’est +pas bonne aujourd’hui, soyez certain qu’elle le sera +un jour. Il n’est que d’attendre. » En résumé, le vrai +se réclame du bien comme de sa cause finale, les +jours où il n’est pas trop arrogant.</p> + +<p>Il se réclame aussi du beau. La vérité est belle ; +quand elle éclate, elle frappe les yeux, les esprits, +les âmes, d’un éclat soudain qui est essentiellement +esthétique. Il y a une beauté du vrai qui peut dispenser +de la beauté proprement dite. Montesquieu +disait que le sens du vrai est le plus exquis de tous +les sens. M. Henri Poincaré a une page admirable +sur la beauté souveraine des vérités mathématiques. +La beauté du vrai est la beauté par excellence, toute +pure, toute dégagée des réalités contingentes. Elle +met l’esprit en pleine atmosphère lumineuse. Elle +le délivre de ces demi-affirmations qui sont des +demi-erreurs et de ces imperfections intellectuelles +qui, étant des imperfections, sont des laideurs.</p> + +<p>De même l’impératif du beau se réclame de l’impératif +du bien et de l’impératif du vrai. Il se vante +d’être « la splendeur du vrai », formule qu’il a +inventée et que, pour l’autoriser, il a attribuée à +Platon. Il se flatte d’être le vrai ramené à ses lignes +générales et délivré de l’accidentel et d’être par +conséquent plus vrai que le vrai lui-même ; et d’autre +part il se réclame du bien sur cette idée, assez +raisonnable, que, s’il est vrai qu’il n’a d’autre +office que de donner des plaisirs, il donne du moins +des plaisirs désintéressés, les plus désintéressés de +tous les plaisirs, et qu’ainsi il apprend aux hommes +le désintéressement, lequel est l’essence même +du bien.</p> + +<p>Ainsi l’impératif du vrai et l’impératif du beau +ne laissent pas, en quelque sorte, de sentir le +besoin d’être soutenus par le concours des autres +vocations humaines et de donner, outre leurs commandements, +des raisons tirées des autres vocations +elles-mêmes par lesquelles l’homme se sent +entraîné.</p> + +<p>L’impératif du bien, seul, ce me semble, ne +se réclame que de lui et paraît avoir pour +devise : « Moi seul et c’est assez. » Il ne se +donne pas comme vrai. Je veux dire ce n’est pas à +la vérité qu’il fait appel. Il ne fait appel qu’à lui-même. +Il dit : « Tu dois » et non pas : « Interroge ta +raison, ton sens du vrai, pour savoir si ce n’est pas +cela qui est à faire. » Ses chemins sont plus courts et +pour ainsi parler il n’a pas de chemins : il ne passe +pas par quelque chose pour arriver à sa décision. +Il est directement et immédiatement décisionnaire. Il +ne se donne pas comme vrai ; il se donne comme +obligatoire. Il ne fait pas entendre que son contraire +est l’erreur ; il fait entendre que son contraire est la +ruine, la mort de l’âme. Il ne menace pas d’un obscurcissement ; +il menace d’un anéantissement, d’une +sorte de perdition : « Je ne te dis pas que tu te +trompes ; je te dis que tu es perdu. »</p> + +<p>Il ne se réclame pas, non plus, de l’idée du beau, +ou il ne fait pas appel, comme à un auxiliaire, à l’idée +du beau. Plutôt même il s’en défierait. Toute l’argumentation +de Nietzsche, contre la morale, quand il +est ou se croit immoraliste, revient à cette accusation, +à ce grief qu’elle est laide et enlaidissante, +qu’elle persuade à l’homme de chercher peut-être +les actions droites, mais non pas les actions fortes +et partant belles, qu’elle déprime l’homme et peut-être +le rectifie, mais le rétrécit, qu’au moins de tout +ce qui porte le caractère du beau, expansion, audace, +magnificence, énergie déployée, elle le détourne. +Il reste de ce réquisitoire du moins ceci +que le bien <i>ne tient pas</i> à ce que l’homme soit un +modèle pour artiste et un héros de poème épique ; +qu’il n’a pas du côté des ateliers de sculpteurs et +des cabinets de poètes un regard de désir ou d’espérance, +qu’il ne pousse pas l’homme à être un candidat +à la beauté. Aucunement. Il ne le pousse qu’à +être satisfait de lui-même, fier de lui-même, peut-être +et tout au plus ; orgueilleux de lui-même, jamais. +Toute ambition de beauté, même celle qui paraîtrait +la plus naturelle et légitime, lui paraîtrait un cabotinage. +Au fond, l’instinct moral ne <i>connaît</i> ni vérité +ni beauté. Il ne connaît que le bien lui-même. Il ne +connaît que la parfaite concordance entre la conception +de l’acte bon et l’acte bon.</p> + +<p>Donc l’impératif du bien a cela de bien particulier +qu’il n’emprunte rien, ne songe à emprunter +rien aux deux autres impératifs ; et ceci de bien +particulier encore, que, tandis que les deux autres +impératifs, quand on les interroge, à leur commandement +ajoutent quelques raisons, lui, à son +commandement quand on l’analyse et quand on +l’interroge, n’en n’ajoute qu’une.</p> + +<hr> + + +<p>Mais laquelle donc ? — <i>Il ajoute la considération +de l’honneur.</i> Il commande et il s’en tient là, d’ordinaire. +C’est en quoi il consiste, ou c’est son caractère +plus proprement distinctif. Mais quand on lui +adresse un pourquoi ? ou simplement quand on le +considère, quand on <i>réfléchit</i> sur lui, quand on +<i>se retourne</i> vers lui, il ajoute ceci ou plutôt il se traduit +par ceci ; mais s’expliquer c’est encore donner +une raison ; il ajoute donc ceci : « Fais cela, <i>ou</i> tu +seras infâme. » Ceci c’est le devoir qui a fait +parler l’honneur.</p> + +<p>Je dis que c’est la seule raison qu’il ajoute, la +seule absolument et qu’il a une répugnance invincible +et absolue à aller plus loin. Car enfin les autres +impératifs, encore qu’ils commandent, ne répugnent +point du tout, nous l’avons vu, à s’adjoindre des +motifs divers de persuasion, et multiples. L’impératif +du bien les proscrit tous, sauf le sien, unique, +par une fin de non-recevoir qui s’applique à tous. Il +dit : « Si tu as un motif, tu n’as plus de mérite », et +voilà bien tous les motifs proscrits, toutes les intentions +éliminées. « Si tu es fier de faire le bien, tu +fais le bien pour en être fier ; et ton mérite disparaît, +et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu prends +plaisir à être honoré pour avoir fait le bien, tu fais +le bien pour être honoré de l’avoir fait ; et ton mérite +s’écroule, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu +fais le bien par sympathie, par sensibilité, tu fais le +bien pour éprouver une émotion ; et ton mérite +s’évanouit, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu +prends plaisir, simplement dans le fait même de +faire le bien, ton mérite est douteux et ce n’est peut-être +pas le bien que tu as fait. »</p> + +<p>Du moment que le devoir dit cela, et nous entendons +bien qu’il le dit, non seulement il répugne à +toute raison à donner, sauf à la sienne, mais il les +exclut radicalement par une sorte de question préalable. +Mais quand on l’interroge, à mon avis, il +donne bien la sienne, l’honneur ; il dit bien : « Ne +fais pas cela à ton aise ; tu seras infâme. » Il dit +bien :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’honneur parle ; il suffit ; ce sont là mes oracles.</div> +</div> + +</div> +<p>Cela, il me paraît incontestable qu’il le dit.</p> + +<p>— Mais c’est comme s’il ne disait rien ! C’est +comme si, simplement, il s’affirmait. C’est comme +si, après s’être affirmé une première fois, dans le +commandement, il s’affirmait une seconde fois. +Honneur, devoir, c’est même chose. Qu’il dise « Le +devoir est de… » ou « L’honneur est à… », c’est +même chose. Il se traduit, il s’explique, moins que +cela, il se <i>nomme</i>, et il n’ajoute aucune raison, aucun +motif à son imperium ; il continue à être métalogique ; +il n’est que lui-même sous un autre nom. +Revenez tout simplement au kantisme pur et dites +que l’impératif moral n’est point persuasif du tout et +qu’il est catégorique, et réintégrez la foi morale.</p> + +<p>— J’ai déjà dit, par provision, que si se traduire +n’est pas donner une raison, s’expliquer est déjà en +donner une. Il y a une différence entre le simple +commandement, sec et hautain, et la considération +proposée de l’honneur ; il y a une différence entre +le devoir lui-même et l’honneur ; et le devoir ne se +propose plus tout à fait lui-même quand il présente +l’honneur comme « équivalent du devoir », ainsi +qu’aurait dit Guyau. Précisément il propose un +équivalent, non plus lui ; et, disons mieux, il propose +<i>un de ses caractères</i> comme une raison d’accepter +<i>lui</i> ; mais c’est bien une raison qu’il donne. Le +devoir est l’hypostase de l’honneur, soit ; mais +quand il se présente sous la personne de l’honneur, +par ce seul fait qu’il a changé de personne, il s’est +fait persuasif et c’est bien une raison qu’il donne. +« Faites cela pour moi. » Je ne donne pas de raison. +« Faites cela pour moi qui suis votre ami. » J’en +donne une. — « Faites cela pour moi. » Il ne donne +pas de raison. « Faites cela pour moi qui suis +l’honneur. » Il en donne une.</p> + +<p>Et la preuve c’est que maintenant vous pouvez +répondre ; vous pouvez discuter. Quand il disait : +« Fais ceci », vous ne pouviez que dire : « Oui », ou : +« non ». Quand il vous parle d’honneur, vous pouvez +dire : « Je ne sais pas si l’honneur est à cela ou à son +contraire ; car… » Oui, il y a bien une différence +entre le devoir et l’honneur, et quand le devoir se présente +comme étant l’honneur, il donne bien déjà un +motif, il vous suggère bien déjà une intention, il est +bien déjà persuasif ; il ne fait pas de la métamorale ; +il est un moraliste humain ; il n’est plus tout à fait +Dieu. C’est cette légère déchéance que je voulais +marquer. « Il n’y a pas de contrat social ; il y a +un quasi-contrat, terme très juridique », disait +M. Léon Bourgeois. Il n’y a pas d’impératif catégorique, +dirai-je ; il y a, si l’on veut, un impératif +« quasi-catégorique », ce qui, malheureusement, n’est +pas un terme juridique, ni usité ; mais il suffit de se +faire entendre.</p> + +<p>D’autre part, on me dira : « Si le devoir présente +comme sa raison, sa raison unique, mais enfin +sa raison, la considération de l’honneur, il ne présente +pas une raison <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> ; il fait ce que vous +prétendiez plus haut qu’il ne fait jamais ; il emprunte +une raison à un autre impératif, ou plutôt il prend +un autre impératif pour sa raison. Ne voyez-vous pas +que <i>l’honneur</i> c’est <i>le beau</i> et que le devoir, en vous +conseillant l’honneur, vous conseille simplement +d’être une belle chose et d’être digne d’admiration ou +de faire des actes beaux et dignes qu’on les admire ; +et par votre souci de vous distinguer du kantisme +vous faites simplement rentrer la morale dans l’esthétique. »</p> + +<p>Je ne crois pas ; cela ne me déplairait pas horriblement ; +mais enfin je ne crois pas. Il y a une +différence sensible entre le beau et l’honneur. Le +beau excite l’admiration, l’honneur excite le respect +et Kant ne s’y est pas trompé quand il a montré le +respect comme le sentiment qui accompagne la réalisation +du devoir. L’admiration s’attache à des +choses où est l’honneur, mais par cela seul qu’elle +s’attache à des choses aussi où l’honneur n’est pas, +elle n’est pas le criterium de l’honneur et l’honneur +n’est pas le beau.</p> + +<p>— Il peut en être <i>une partie</i>, et pour prouver que +ce n’est pas le beau que le devoir invoque en recommandant +l’honneur, vous devriez démontrer, non +pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à +lui, mais qu’à lui elle ne s’applique pas.</p> + +<p>— Mais non ; j’ai seulement besoin de montrer +que le beau moral est une chose tellement différente +du beau proprement dit qu’il est visible que dans le +beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela +suffit pour que la distinction soit très nettement établie. +L’admiration qui s’applique au beau moral est +une admiration à laquelle s’ajoute le respect et une +manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout +dans l’admiration pour le beau proprement dit ; et +pour dire, je crois, beaucoup mieux, ce n’est pas le +respect qui s’ajoute à l’admiration dans le sentiment +qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration +qui s’ajoute au respect ; et le respect est le fond +même.</p> + +<p>Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que <i>quelquefois</i> +au respect. Il est des choses d’honneur que l’on respecte +et que l’on n’admire pas. Des choses d’honneur, +on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de +l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice, +de la continuité aussi et une suite sans fléchissement, +qui impose ; mais pour toutes les choses d’honneur +et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a +du respect.</p> + +<p>L’homme qui obéit au devoir, <i>ou</i> obéit purement +et simplement ; <i>ou</i>, s’il cède à la voix du devoir en +tant que voix de l’honneur, est un homme qui +cherche quelque chose à respecter et qui veut le +trouver en lui.</p> + +<p>Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans +l’esthétique. Elle pourrait, non pas s’y perdre, mais +s’y altérer, s’y compromettre avec beaucoup de +choses admirables, mais qui, pour admirables +qu’elles sont, ne sont pas elle. Les grands crimes +sont admirables. Ce qui fait que Guyau a tort, c’est +que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il +donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont +aucun caractère de moralité. Je vais trop loin ? Mettons +que, donnant pour l’instinct moral <i>toute la vie +belle</i>, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration, +il donne malgré lui pour morales des choses qui +n’ont aucun caractère de moralité, parce qu’elles ne +sont pas dignes de respect.</p> + +<p>Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on +sait qu’il la cherche, est très analogue. Il consiste +précisément à juger des choses selon le criterium de +l’admiration, et par conséquent à donner comme +règle de vie l’imitation de choses qui, quoique excitant +l’admiration, ne sont pas moralement belles le +moins du monde ; et c’est bien obéissant, en même +temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique, +qu’il en arrive de temps en temps à faire l’éloge de +la violence et du crime. Le tort de Renan quand il a +dit, sans y attacher du reste la moindre importance : +« La beauté vaut la vertu », ce qui paraissait à +M. Tolstoï « une effroyable stupidité » et ce qui n’est +qu’un paradoxe un peu saugrenu, c’est d’avoir, un +instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout +de suite l’amenait penser : « Un saint et une +belle femme ; ils sont beaux tous deux ; ils se +valent. »</p> + +<p>Il faut donc se garder de croire qu’en proposant +l’honneur comme mobile, le devoir propose de poursuivre +une beauté ; il propose, ce qui est bien différent, +de chercher quelque chose que l’on puisse respecter +et qui peut-être, de plus, sera admirable, mais +qu’il serait immoral de rechercher pour l’admiration +qui pourrait vous en revenir. Remarquez en effet ce +caractère très particulier du respect. C’est un sentiment, +on ne peut guère lui donner d’autre nom, qui +semble en dehors de la sensibilité, sur les limites, si +l’on préfère, de la sensibilité ; c’est un sentiment qui +n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance ; c’est +un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid ; c’est +un sentiment qui ressemble le plus qu’il soit possible +à une idée, sans en être une ; c’est un sentiment +qui ne déprime ni n’exalte ; car il n’est pas +l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même, +il n’a rien qui ressemble à l’orgueil ; c’est +quelque chose comme un sentiment sans sensibilité.</p> + +<p>A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à +l’âme une jouissance de sensibilité, et par conséquent +il est précisément ce que le devoir peut accepter +comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile +de sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur +accompagné du respect des autres pour vous et du +respect de vous pour vous-même, laisse le devoir intact +comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il +est possible, aussi intact qu’un impératif à qui l’on a +demandé ses raisons et qui en a donné une peut rester +pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non +intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention +peut rester encore non intentionnelle.</p> + +<p>Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est +plus lui-même, il faut l’accorder ; mais, en vérité, il +n’est pas encore autre chose.</p> + +<p>Or, l’honneur étant considéré comme devenant le +principe de la morale, qu’est-ce bien que l’honneur ? +L’honneur est un sentiment qui, sans envisager +l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans +envisager l’utilité sociale quoique ne la méprisant +pas, mais ne s’y arrêtant point, nous persuade que +nous sommes les esclaves de notre dignité, de notre +noblesse, <i>de ce qui nous distingue d’êtres jugées par +nous inférieurs à nous</i> ; et qui nous assure fermement +qu’à cette dignité, qu’à cette noblesse, <i>qu’au soin de +ne pas déchoir</i> nous devons sacrifier tout, même la +vie.</p> + +<p>Ce principe de morale ne peut pas se confondre +avec ceux que nous avons plus haut considérés. +Il n’est pas l’intérêt <i>personnel général</i>, l’intérêt bien +compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à +l’ensemble et le moment présent à la suite des moments +futurs ; puisque nous sentons qu’à cette partie +que l’honneur nous convie à jouer nous risquons la +suppression de notre être tout entier.</p> + +<p>Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons +qu’en dehors même de toute utilité sociale nous devons +faire des actes pénibles qui ne satisferont que +nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples, +une utilité sociale, mais lointaine et dans la +considération de laquelle nous n’entrons pas, qui ne +pèse pas sur les décisions que l’honneur nous conseille.</p> + +<p>Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode, +il s’y associe ; mais il n’est pas lui ; car maintenant +la lutte contre les passions n’est pas notre but, +mais un moyen et une condition de notre obéissance +à notre principe et notre but étant placé plus loin, +consistant à être satisfaits de nous, non point négativement +par la <i>distinction</i> faite en nous d’éléments +mauvais, mais <i>positivement</i>, par la <i>puissance</i> en nous +de réaliser des choses jugées par nous belles et +nobles ou au moins respectables.</p> + +<p>Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde, +quoique moins loin de ceci que de ce qui précède ; +car ce ne sont pas des choses grandes, larges et magnifiques +qu’il conseille précisément, mais des choses +respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et +tant s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient +bien un peu exclus ou mis au second rang par une +morale se confondant, ou à peu près, avec la magnificence +de la vie.</p> + +<p>Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie +intense et ultra-énergique ; car il conseillera, certes, +de se surmonter, de devenir ce qu’on est, c’est-à-dire +de mettre en valeur ses facultés et de vivre dangereusement, +très dangereusement, pour lui ; mais tout +cela pour lui et non pas par volonté de puissance ou +pour réaliser de la beauté.</p> + +<p>Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même ; +il n’est pas sec et dur, quoiqu’il soit très +impérieux ; il n’est pas muet pour ainsi dire et +commandant du geste et du sourcil plutôt que de la +parole, et il est au contraire très éloquent ; il est +clair comme une idée, il est fort comme une impulsion, +il est riche comme un sentiment.</p> + +<p>Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait +<i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i>. Il est — ce que ne sont pas, comme nous +l’avons vu, quelques autres principes de moralité — tout +à fait étranger aux animaux (quelques semblants +d’émulation à la course chez certaines bêtes étant +faits rares dont on ne saurait tirer grande conclusion +et paraissant plutôt imitation réciproque qu’émulation +véritable). Il est proprement humain, et quand +les philosophes disent que la moralité commence à +l’homme, je ne les entends pas et je proteste ; mais +s’ils veulent dire par là que l’honneur commence à +l’homme, je les comprends et je leur dis oui.</p> + +<p>Il n’est point du tout étranger aux hommes du +peuple, et bien au contraire ; il est en eux extrêmement +net. L’homme du peuple dit, <i>au moins</i>, à ses enfants : +« Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des +animaux ? » Cela veut dire qu’il se sent obligé par +quelque chose qui le distingue d’êtres jugés par lui +inférieurs à lui, par une dignité, par une noblesse, ici +par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme. +Les animaux ont été inventés pour que le plus humble +des hommes eût quelque chose au-dessous de lui, et +au-dessus de quoi il se sentît obligé à se maintenir, +et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas +descendre. L’homme est un suranimal et se sent tenu +d’être au moins un suranimal. Par quoi ? Non point +par la raison ; il sait bien que les animaux en ont et +il faut être philosophe pour douter de cela. Non point +par la morale sociale ; car les animaux ont une morale +sociale et, souvent, extrêmement élevée ; mais par +le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur +de l’espèce.</p> + +<p>C’est un sentiment essentiellement aristocratique ; +<i>aussi</i> existe-t-il dans le peuple, qui est tout plein de +sentiments aristocratiques ; c’est un sentiment aristocratique +en ce sens qu’il est inséparable du désir +de se distinguer de quelqu’un estimé inférieur. +L’homme du peuple met son honneur à se distinguer +des animaux, d’abord ; ensuite de tels et tels, de sa +classe, qui se conduisent bestialement et à qui il +dit : « Tu n’as pas honte », ce qui est le mot même de +l’honneur ; enfin de tels et tels autres, placés plus +haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend +plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles, +moins probes, moins vaillants. L’honneur est toujours +un sentiment aristocratique.</p> + +<p>Une des raisons de l’esclavage antique a été une +idée morale, très mal comprise, je le reconnais. +L’homme, même très pauvre, voulait avoir au-dessous +de lui des hommes qui fussent des animaux, +pour n’être pas comme eux, pour se dire que commettre +tels ou tels actes était descendre au niveau +des esclaves, pour appeler serviles les idées basses, +les sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien +voulait qu’il y eût des esclaves, comme Flaubert +voulait qu’il y eût des bourgeois, pour n’en pas être +un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin, +puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de +fait il définissait le bourgeois comme l’ancien définissait +l’esclave : « tout être ayant des façons basses +de penser et de sentir ». — Ce fut une parole vraiment +nouvelle que celle de Sénèque : <i lang="la" xml:lang="la">Servi sunt, immo +homines</i> : « ce sont des esclaves ; non, ce sont des +hommes ». Il y avait dans cette parole ceci : « L’honneur +vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des esclaves +pour que nous puissions toujours nous considérer +comme supérieurs à quelqu’un ; mais à ce qu’il n’y +en ait point, pour que nous soyons forcés de nous +supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser +les esclaves, mais ceux qui seraient dignes de +l’être. »</p> + +<p>A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment +moderne que les anciens n’ont pas connu. +C’est une erreur. L’honneur chez les anciens s’appelait +<i>Aidôs</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Pudor</i> : +« Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ +θυμῷ » — « Soyez hommes et mettez l’honneur dans +vos âmes » (Homère). « Ἀιδὼς σωφροσύνης πλεϊστον +μετέχει » — « L’honneur tient beaucoup de la sagesse » +(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live +dit : <i lang="la" xml:lang="la">Accendit animos pudor, verecundia, indignitas</i> » — « L’honneur, +la honte, le sentiment de leur indignité, +enflamment leurs âmes ». Juvénal dit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Summum crede nefas vitam præferre pudori</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ce qui est la formule même de l’honneur : « Le +dernier des crimes est de préférer à l’honneur la +vie. »</p> + +<p>Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui +le purifie, car l’honneur lui-même a besoin d’être +purifié, l’être inférieur dont l’honneur veut que vous +vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu +de vous, est <i>supposé</i>. Le père d’Horace fut un honnête +homme, mais c’était le père d’un satirique. Pour enseigner +la morale à son fils il lui disait : « Regarde +un tel ; il a dissipé son patrimoine ; il est très méprisé ; +regarde un tel, il a été surpris en adultère ; +il a une mauvaise réputation. » C’était de la médisance +morale ou de la morale médisante. Nous avons +en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas +intervenir de noms propres dans sa leçon. Nous nous +disons : « Je ne sais pas s’il y en a qui font ainsi, +mais, <i>moi</i>, je ne suis pas de ceux-là. » Ici le sentiment +de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort +du domaine du réel pour entrer dans celui du possible. +Il suppose un certain nombre de possibles +parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide +qu’à tout hasard il faut se distinguer et se +séparer soigneusement, énergiquement et coûte que +coûte.</p> + +<p>Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours +un sentiment aristocratique, ne comporte pas +toujours quelqu’un à mépriser, ne comporte pas +toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent +pourrait être le sentiment de <i>tous</i> les citoyens, +de tout un peuple, le sentiment commun de tous les +membres de l’humanité, sans qu’il en manquât un : +ils mépriseraient les possibles méprisables.</p> + +<p>L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité +qui, sans être le contraire, est tout autre +chose et qui rentre entièrement, selon moi, dans la +morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec +quelque confusion, qu’au-dessus du premier progrès, +qui consiste à agir, non en considération du bien-être +immédiat et momentané, mais en considération des +choses durables (morale des animaux supérieurs), +l’homme a atteint un degré plus élevé quand il agit +selon le principe de l’honorabilité (je traduis <i lang="de" xml:lang="de">Ehre</i> par +<i>honorabilité</i> et non par <i>honneur</i>, parce que c’est bien +le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche +entend par honorabilité le fait d’être estimé des +autres et aussi d’estimer les autres : « Il honore et il +veut être honoré ; il conçoit l’utile comme dépendant +de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui +sur lui-même. » Or ceci n’est pas proprement, +ni même, quelquefois, pas du tout, l’honneur ; c’est +<i>les honneurs</i>, les marques de considération sociale et +de respect social, et cela ressortit à la morale sociale. +C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie +le mot <i>honneur</i>. Quand il dit que « l’honneur +est le principe des monarchies », il veut dire, comme +c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions +honorifiques accordées par le roi, ratifiées par +l’opinion publique, sont le grand mobile des vertus +sociales dans une monarchie aristocratique. Or ceci +n’est pas l’honneur ; c’est l’honorable.</p> + +<p>— Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si +les mots ont un sens.</p> + +<p>— Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de +l’honneur proprement dit. C’est déjà de l’honneur, +puisque c’est avoir des raisons de se préférer à +d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance +matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas +l’honneur proprement dit, puisque les raisons de se +préférer ainsi nous viennent des autres, non de nous-mêmes.</p> + +<p>— De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit.</p> + +<p>— Je veux bien. Alors trois degrés : 1<sup>o</sup> à son +bien-être matériel préférer l’estime qui nous vient +des autres ; 2<sup>o</sup> à son bien-être matériel préférer +l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là +seulement que nous estimons nous-mêmes, de sorte +que c’est une estime contrôlée par nous, ou, pour +mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie +avec renforcement par celle de ceux qui sont estimés +de nous ; 3<sup>o</sup> à son bien-être matériel préférer sa +propre estime, quand bien même il ne se trouverait +personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes, +nous faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas +nous arrêter, si, tout compte fait, nous nous sentions +sûrs de l’honneur contenu dans notre acte.</p> + +<p>Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de +l’honneur ; dans le second, il y en a beaucoup plus ; +dans le troisième, il y a honneur pur.</p> + +<p>Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même +que l’on est « une âme peu commune », +comme dit le héros de Corneille, et qu’il est indifférent, +pour que cela soit, que cela soit constaté, que +quelqu’un au monde s’en aperçoive et le marque au +tableau. On se sent alors, en obéissant à sa loi, le +législateur.</p> + +<p>Aristote avait très bien vu cela, j’entends que +l’homme supérieur est sa loi à lui-même à ce point +même qu’il ne peut pas être soumis aux lois : « Si +un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs +qu’on ne puisse les comparer aux autres, il ne faudra +plus les regarder comme faisant partie de la +cité… Les lois ne sont nécessaires que pour les +hommes égaux par leur naissance et par leurs +facultés ; quant à ceux qui s’élèvent à ce point au-dessus +des autres, il n’y a pas de loi pour eux ; +ils sont eux-mêmes leur propre loi ; celui qui prétendrait +leur imposer des règles se rendrait ridicule +et eux seraient peut-être en droit de lui dire ce que +les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant +la cause de l’égalité entre les animaux… »</p> + +<p>Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient +le concurrent de soi-même. On veut se distinguer +non seulement des animaux, c’est trop facile quoique +ce soit déjà très appréciable ; non seulement +des hommes que l’on voit inférieurs à ce qu’on est, +c’est trop facile encore ; non seulement de ces êtres +supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait pas +être ; mais encore de soi-même tel qu’on se voit. +L’honneur est alors une estime de ce que l’on serait +si l’on était meilleur. L’honneur consiste à vouloir +mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir. +L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous +distinguer, c’est vous-même et ce sera toujours vous-même, +quelque progrès sur vous-même que vous +puissiez accomplir.</p> + +<p>Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si +loin que nous fussions de lui par notre principe, +parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire la volonté +de puissance on peut le vouloir, et il est naturel +qu’on le veuille pour satisfaire le sentiment de +l’honneur et conquérir — car là aussi il y a une +conquête — l’estime, toujours fuyant devant nous, +de nous-mêmes. Faut-il se surmonter ? Évidemment, +pour se distinguer de l’homme qu’on est et mériter +l’approbation de l’homme qu’on aspire à être, et cela +indéfiniment. — Faut-il vivre dangereusement ? Sans +doute, sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche, +du moins par ce fait seul qu’on trouvera toujours +des occasions où ce ne sera pas sans risques qu’on +pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux +appelle le devoir. — Faut-il devenir celui +qu’on est ? Assurément, sinon tout à fait comme +Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on +est un homme d’honneur et qu’on ne le sera, relativement +encore et toujours relativement, qu’après des +efforts persévérants pour le devenir.</p> + +<p>C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux +dire chez ceux qui ont leur morale sous cette forme, +que le devoir devient une passion. On sait assez que +dans la morale sociale le devoir devient quelquefois +et même assez souvent une passion. (<i>Dévouement</i> à +ses semblables : le soldat qui meurt pour sa patrie, +le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses +passagers, le mécanicien « qui meurt après avoir +renversé la vapeur », etc.) Mais le devoir devient +une passion surtout chez ceux, peut-être uniquement +chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art +de l’être moral ou, sans art, le mouvement même +de sa nature, consiste à faire une passion de la lutte +même contre les passions, de sorte qu’il ne reste +plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui +combat et dompte toutes les autres. Voilà l’art de +l’être moral, et c’est le mérite des stoïciens d’avoir +bien connu cet art-là.</p> + +<p>Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire +cet effet. Il faut qu’une idée devenue idée fixe +et cette idée fixe devenue idée-force, mène ce combat +contre les passions humaines. Mais encore comment +une idée fixe devient-elle idée force ? En se pénétrant, +en s’imprégnant de passion. Ici de quelle +passion l’idée fixe se pénètre-t-elle ? De la passion +de l’honneur.</p> + +<p>« Je ferai cela, <i>parce que c’est mon idée</i>.</p> + +<p>— Oui ; mais alors c’est une simple gageure.</p> + +<p>— Non, parce que je mets mon honneur à faire +cela.</p> + +<p>— Votre honneur ?</p> + +<p>— Oui… enfin, tout le monde n’en ferait pas autant +et je le fais. »</p> + +<p>C’est cela ; il faut que le désir de se distinguer, +que l’idée de perfection, et en langage humain cela +veut dire l’idée d’élite, nous soutienne dans cette +lutte. Elle nous a <i>inspiré</i> l’idée de cette lutte, et dans +cette lutte elle nous encourage et nous <i>appuie</i>. Alors +« l’honneur nous enflamme ». Il est une passion et +une passion ardente, invincible. La passion contre-passions +a détruit ou refoulé toutes les passions et +reste la passion maîtresse. L’<i>idée</i> seule y aurait-elle +réussi ? Évidemment non. Il a fallu que le devoir, +ennemi des passions, devînt, sous forme d’honneur, +passion lui-même.</p> + +<p>Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir +pousse un homme à affronter les plus grands dangers +et même à accepter la mort certaine ; il y +pousse exactement comme la première venue des +passions, comme l’amour, la jalousie, l’ivrognerie +ou le libertinage. Le devoir est devenu une passion +enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est +qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment +le devoir, le devoir n’est pleinement le devoir que +quand il est la passion du devoir.</p> + +<p>Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène +psychologique assez curieux. Le devoir était une +impulsion impérative. On ne l’a pas accepté comme +impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a +donné qu’une seule, mais il en a donné une, l’honneur ; +il est devenu persuasif. Mais l’honneur devenu +passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est +lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est +un détour, c’est une randonnée.</p> + +<p>Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que +Kant ait jugé le devoir impératif.</p> + +<p>— Comme si une idée pouvait être impérative ! +dit Schopenhauer.</p> + +<p>— Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle +s’est pénétrée d’un sentiment et alors que ce sentiment +est devenu une passion, laquelle, comme +toutes les passions, est devenue impérieuse.</p> + +<p>Cette passion contre-passions est souvent d’une +extrême violence. En tant que passion, elle a besoin +à son tour d’être réprimée. Elle devient le point +d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se +pique d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile, +soit par habitude, soit par jactance, soit par obéissance +à un préjugé qui est né de l’honneur mal compris +ou compris étroitement. Car il y a de « faux +jours d’honneur », et il ne faut pas dire, comme +Sertorius : « Je ne sais si l’honneur a jamais un +faux jour. » Le point d’honneur peut devenir cette +démangeaison de grandeur d’âme dont certains +héros de Corneille sont atteints, ou cette obstination +à montrer de la volonté sans objet, de la volonté +pour l’exercice même de la volonté, travers que certains +héros de Corneille montrent aussi. C’est +que, du moment qu’une idée devient une passion, +quelque « passion noble », comme dit Vauvenargues, +qu’elle puisse être, elle devient elle-même une +excitation nerveuse qui altère la santé de l’âme et +contre laquelle la santé de l’âme doit réagir ; la +santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons +bon sens, sens du réel, discernement, mesure, +raison.</p> + +<p>Mais où sera le criterium ? Il sera l’utilité ou l’inutilité +de cette exaltation de l’honneur <i>pour nous</i>, considérés +comme pouvant être utiles, inutiles ou +funestes à nos semblables. Si cette exaltation de +l’honneur 1<sup>o</sup> n’est utile en rien, ou pourrait être +funeste aux autres <i>actuellement</i> ; 2<sup>o</sup> comme exercice +de notre volonté, dépasse vraisemblablement la mesure +où notre volonté pourra <i>jamais</i> être utile aux +autres et même atteint un point où elle pourrait leur +être nuisible ; — alors il y a <i>chose pour rien</i> ou chose +pour un mal, et c’est en deçà que nous devons nous +tenir. — De même que l’ascétisme exagéré, qu’il soit +pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique +chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à +ce degré où l’endurance qu’il nous donne cesse de +pouvoir être utile à qui que ce soit, de même le +point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité +ou la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées +avec les services que nous pouvons +rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire +ne servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite +est flottante, mais elle n’est pas insaisissable aux +yeux de la raison.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur a ceci de particulier +qu’elle <i>semble</i> bien être antinomique, être en +contradiction logique avec toutes les morales +connues.</p> + +<p>La morale de l’honneur <i>contrarie</i> la morale utilitaire +individuelle, celle qui nous est commune avec +les animaux ; car enfin si je dois me conduire conformément +à ce qui me distingue des autres, c’est +avant tout, non seulement mon intérêt immédiat, +mais mon intérêt général que je dois mépriser. Me +conduire de telle manière qu’il doive en résulter +pour moi un bien et un bien prolongé et permanent, +c’est agir conformément, non à l’égoïsme spontané, +mais à l’égoïsme réfléchi, qui est plutôt un égoïsme +redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme ; c’est +agir non seulement comme un animal, mais comme +un végétal qui, encore qu’il ne soit pas capable de réflexion, +agit comme s’il réfléchissait, en fendant péniblement +la terre <i>pour</i> arriver au complet développement +de son être et à sa plénitude, dans les caresses +de l’air et sous la bienfaisante influence du soleil. +L’honneur, l’aspiration à me satisfaire moi-même +par la supériorité sur les autres, me commande de +mépriser cette aspiration commune à tous les êtres, +la persévérance dans l’être. Il y a plus d’honneur, +d’honneur élémentaire, si l’on veut, à suivre son instinct +immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une +manière mercantile, ce qui, ménagé, économisé et +bien placé en ce moment, me rapportera dans un +temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale +de l’honneur me commande de mépriser la morale +bassement utilitaire de la fourmi ou de l’abeille. +Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et le moment +de l’indigence ? C’est l’imprévoyance de la +cigale, qui ressemble, tout au moins, à de l’honneur. +Elle est le sacrifice du moi prévu ou qu’on pourrait +prévoir, à l’expansion de l’être et à la prodigalité +joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en +ce qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux, +craintif et avare. Ce qu’il y a de bon dans l’étourdi, +c’est qu’il ne pense pas à lui-même.</p> + +<p>— Comment donc ! Il ne pense qu’à lui !</p> + +<p>— Peut-être ; mais le rangé y songe deux fois, +trois fois, dix fois, ce qui fait que relativement à +celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est bien plus +noble. La morale de l’honneur est contraire à une +morale qui, en son fond et de quelque nom qu’on +l’appelle, est une sollicitude raffinée, ingénieuse, +réfléchie et profondément calculatrice à l’égard de +soi-même.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur <i>paraît</i> de même très +opposée à ce qu’on appelle la morale sociale. La +morale sociale est le fait de se conformer aux mœurs +ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des +autres. Or la morale de l’honneur d’abord me commande +surtout de ne pas me conformer aux mœurs +ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur +des autres.</p> + +<p>De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes ; +car l’honneur me commande précisément de m’en +distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre +indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait +sans doute un peu grossière, mais la méthode qui se +présenterait d’abord aux yeux et dont il resterait +toujours quelque chose dans une méthode plus méditée, +la méthode de la morale de l’honneur consisterait +en ceci : connaître les mœurs des hommes +pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tous les hommes me sont à tel point odieux</div> +<div class="verse">Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux ;</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement +dignes… d’indulgence que celui qui précisément a +pour morale de ne pas être indulgent envers soi-même, +doit commencer par se conformer, non à leurs +mœurs, mais à quelque chose, sinon de contraire, du +moins de très différent. Aux yeux de la morale de +l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans +doute, le modèle dont il faut suivre le contraire ; +mais ils sont le modèle à ne pas suivre.</p> + +<p>Et le second article de la morale sociale est qu’il +faut se consacrer au bonheur de ses semblables. +Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît, qu’est-ce +que c’est que le bonheur de mes semblables ? C’est +ce qu’ils désignent comme tel, pour que je m’y consacre. +Or ce qu’ils comprennent comme étant leur +bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un +qui a la morale de l’honneur pour guide. C’est +leur prospérité matérielle, c’est le succès de leurs +affaires, c’est l’avancement de leurs enfants, toutes +choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur, +sont complètement indifférentes. Si je me +consacrais au bonheur de mes semblables tel qu’ils +l’entendent, je passerais la plus grande partie de ma +vie à recommander les fils de mes semblables à +leurs examinateurs pour qu’ils fussent reçus sans le +mériter. La morale de l’honneur fait difficulté à me +le permettre.</p> + +<p>Remarquez ceci : <i>ou</i> mes semblables sont assujettis +à leurs intérêts matériels, et la morale sociale m’ordonne +de m’asservir, non à mes intérêts matériels, +il est vrai, mais aux leurs ; cependant, malgré cette +différence, c’est encore m’appliquer à <i>des</i> intérêts +matériels, ce qui est contraire à la morale de l’honneur ; — <i>ou</i> +ils sont comme moi les servants de la +morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun +besoin que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à +tous les égards, la morale de l’honneur paraît +parfaitement en contradiction avec la morale +sociale.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur ne <i>paraît</i> pas moins en +contradiction avec la morale sentimentale. La morale +sentimentale, qui, du reste, n’est que la morale +sociale un peu ennoblie de <i lang="de" xml:lang="de">Gemuth</i>, comme Matthieu +Arnold disait que la religion est la morale adoucie +de sentiment, consiste à suivre le mouvement de +sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à +tenir compte de la sympathie que nos semblables +nous montrent jusqu’à la prendre pour juge de notre +moralité. C’est quelque chose comme le « aimez-vous +les uns les autres », avec cette addition : « et +estimez-vous bon si vous êtes aimé ». Cette morale, +qui est excellente en ce qu’elle commande, mais qui +risque de se tromper en son criterium, car on peut +être aimé en dehors du bien, n’est probablement +pas proche parente de la morale de l’honneur. Celle-ci +ne vous recommande point d’être aimé et de vous +faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement +taché d’intérêt, très sensiblement égoïste ; et surtout +elle ne vous dit point que la sympathie des autres +soit la pierre de touche au témoignage de quoi vous +devez vous croire bon et louable.</p> + +<p>L’honneur est plus haut que cela et plus hautain. +Il vous dira que bien souvent, que le plus souvent +peut-être, de quoi les hommes vous savent gré, c’est +de vous montrer favorables, non pas sans doute à +leurs vices, mais du moins à leurs faiblesses ; que la +sympathie universelle est acquise à l’être inoffensif +et conciliant, non à l’être véritablement bienfaisant ; +qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs +de l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais, +pour commencer, lapidés par elle, écartelés et crucifiés ; +et il ajoutera que c’est précisément pour +cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme +plus difficile, plus dangereuse et plus belle. « Le +sort qui de l’honneur nous ouvre la carrière » n’est +pas un sort agréable et ne jette point sur nos pas +les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a +rien de commun entre la morale de l’honneur et la +morale sentimentale. « Morale sentimentale, disait +Nietzsche, morale de brebis. » La morale, et Dieu +merci, n’est pas une idylle.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur ne <i>paraît</i> pas non plus bien +d’accord avec la morale stoïcienne, et peu s’en faut +qu’elle ne la méprise un peu. Certes, le stoïcisme <i>a +son honneur</i>. Son honneur consiste à lutter contre les +passions et à les étrangler ; et à se sentir, dans +cette lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite +à ceux qu’elles dominent. Mais le stoïcisme se +borne là ; et, à bien considérer qu’il se borne +là, il se confond avec la morale utilitaire, ou au +moins il rejoint cette morale utilitaire, commune +à nous et aux animaux, par laquelle nous nous +mettons simplement en garde, en bons calculateurs, +contre ce qui pourrait nous jouer de mauvais +tours.</p> + +<p>Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a +rien de moins hasardeux que la morale stoïcienne. +Elle consiste à ne rien mettre au jeu, pour ne rien +perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y +a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit +l’expérience. Il y a un moyen de ne pas se battre, +dit le stoïcisme, c’est de ne se battre que contre soi-même. +La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a +un moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme, +c’est de ne pas se mettre en route, c’est de +ne pas s’embarquer et de se retenir des deux +mains, de toutes ses forces, au rivage.</p> + +<p>Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de +nous distinguer que dans l’action dangereuse, tentatrice, +pleine de risques et pleine de pièges ; la +lutte contre nos passions sans que nous les présentions +aux tentations n’est que la lutte contre nos +désirs et nos rêves ; en quoi l’honneur est médiocre ; +mais ce qui est vraiment capable de nous +donner la récompense de l’honneur satisfait et de +l’exciter encore à vouloir être satisfait davantage, +c’est la lutte contre nos passions à travers tout ce +qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les +caresser, à les exciter, à les aviver et à les assouvir.</p> + +<p>La morale stoïcienne est une morale de timidité +<i>en même temps que</i> de courage ; c’est une morale +de courage au service de la timidité ; c’est une morale +de patience énergique, et ce que nous demandons +c’est une morale d’énergie patiente ; c’est une +morale qui consiste à se soumettre et à se démettre ; +ce que nous demandons c’est une morale qui consiste +à s’affermir pour s’affirmer ; c’est une morale +d’où l’honneur se tire sain et sauf ; nous demandons +une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur ; +Horace dit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et mihi res non me rebus subjungere conor.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Le stoïcisme dit plutôt :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Non mihi res, sed me rebus subjungere disco.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins, +que nous répétons. Le stoïcisme est honorable plutôt +qu’il n’honore.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur n’est point d’accord non +plus, ce semble, avec la morale-science-des-mœurs +qui, après tout, n’est que la morale sociale un peu rectifiée. +Un progrès constant réalisé par le bon sens +sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la +morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela +est louable ; mais ce progrès ne peut que suivre les +mœurs pas à pas et leur obéir en leur faisant quelques +discrètes observations. Il nous semble voir un +Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence +sur Don Juan, ou un Don Quichotte qui irait où +Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait de +temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal. +Qu’il n’y ait morale qui puisse faire beaucoup plus +sur la masse des hommes, nous l’accordons ; mais +nous en voulons une cependant qui, tout en faisant +cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou +plutôt — car les héros n’ont pas besoin d’être suscités +et ne se suscitent point — donne aux héros +leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir +besoin ou d’avoir cure pour s’entretenir.</p> + +<p>La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime +pas l’instinct moral, mais elle le stimule vraiment +peu et se contente plus facilement qu’il ne se contente. +Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait +démocratique ; mais elle n’est pas du tout aristocratique ; +elle ne dit pas que la vérité morale soit dans +le suffrage universel, mais elle la met dans le suffrage +universel légèrement retouché par des sages très +respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes +pas dans le marécage, comme dirait Nietzsche ; mais +nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas même sur +la colline Callichore.</p> + +<hr> + + +<p>La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie, +la morale de Guyau ; c’est bien +le développement en beauté qu’elle recommande et +qu’elle souhaite ; mais nous demandons : en quelle +beauté ? parce qu’il y a des beautés de différents +degrés et qu’il est peut-être dangereux que l’homme, +parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie belle, +croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie +est trop facile, ou du moins, ce qui offre le +même danger, elle semble l’être. N’est-elle point en +son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas +au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins +d’Épicure un assez étroit parentage ? Certes, il ne +faut pas camper la sagesse sur un mont escarpé +et sourcilleux ; mais il ne faut pas non plus trop +assurer aux hommes qu’on aille droit à elle par +des routes unies, fleuries, gazonnies et doux-fleurantes.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée +des idées ou plutôt de l’état d’âme de Nietzsche que +de toute autre chose, n’est point d’accord non plus +avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend +pour elle ses formules les plus éclatantes et les plus +habituelles (se surmonter, vivre dangereusement, +devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle écarte +son principe même : agir par volonté de puissance. +Ce n’est pas par volonté de puissance qu’agit l’homme +d’honneur, c’est par volonté de respect de soi ; et +quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est +la première des vertus et que la psychologie est une +dérivation du goût de propreté et que le progrès +humain n’est pas autre chose que le progrès de la +propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la +morale de l’honneur qu’il a l’idée, et <i>ce n’est plus de +la sienne</i>.</p> + +<p>D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique +dérivant d’une idée très juste, sont éliminées +par la morale de l’honneur, <i>qui n’en a pas besoin</i>, la +morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus +humble des animaux de troupeau qu’au plus glorieux +des animaux d’élite. La morale de l’honneur enseigne +au plus humble qu’il a son honneur et des devoirs +qui en découlent ; elle reconnaît seulement que +ces devoirs augmentent en nombre et en grandeur et +en rigueur à mesure que l’homme est placé plus +haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle intellectuelle +et dans l’échelle des forces ; que par conséquent +il y a plusieurs morales différemment dures, différemment +lourdes et aussi prescrivant des devoirs en +vérité très différents ; mais aussi que toutes ces morales +ont un principe commun et une maxime +commune : se respecter, se faire respectable à ses +propres yeux ; et que par conséquent ces différentes +morales, au point de vue de leur principe, n’en font +qu’une, ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du +genre humain.</p> + +<hr> + + +<p>Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous +nous sommes assez étendu dans la partie discussive +de cet essai pour n’y revenir que pour mémoire, se +sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne +l’impératif catégorique pour un impératif qui +sans aucun doute est persuasif et conditionnel. Elle +croit et ici elle approuve Schopenhauer donnant +assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état +mystique, l’homme n’obéit à un pur commandement, +à un commandement <i>im-mobile</i>, à un commandement +métalogique, mais toujours à un commandement +qui raisonne, à un commandement qui se justifie, +et elle croit que la raison que donne l’impératif +quand on l’interroge est un sentiment et que ce sentiment +est le sentiment de l’honneur ; — ou elle croit, +ce qui me paraît revenir au même, que l’impératif <i>se +présente</i> sous forme d’impératif à celui qui croit et +sous forme persuasive d’honneur à celui qui veut +qu’on raisonne ; sous forme d’impératif à celui qui +est en état mystique et sous forme persuasive d’honneur +à celui qui est en état rationnel.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction +avec toutes les morales connues ; et de fait +il y a entre elle et toutes ces morales des différences +qui sont très nettes ; mais aussi j’affirme qu’elle +rejoint toutes ces morales et qu’elle va même +jusqu’à les absorber par la raison qu’elle les contient. +Toutes les morales, après avoir disparu, par +hypothèse, reparaissent quand on les considère au +point de vue de l’honneur, et elles reparaissent, +à mon avis, plus pleines, plus consistantes et plus +vivantes.</p> + +<p>La morale élémentaire, commune aux hommes et +aux animaux supérieurs : sacrifier l’intérêt immédiat +à l’intérêt, personnel encore, mais général et s’étendant +sur toute une vie, est contenue déjà dans la +morale de l’honneur, ou contient un principe d’honneur, +mais en tout cas ressortit à la morale de l’honneur. +Que ce soit par sentiment ou par notion de +l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt +immédiat, ce n’est pas douteux ; mais il y a +déjà chez l’homme un sentiment d’honneur à faire +ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que +ce sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs +aux animaux <i>ne le font pas</i> et se livrent à la +jouissance immédiate malgré la sollicitation de leur +intérêt personnel général. Ceux-là donc, très nombreux, +bien entendu, qui font ce sacrifice sont +guidés partie par le sentiment de leur intérêt, partie +par le sentiment de l’honneur, par cette pensée : il +n’est pas digne de moi — et que serais-je ? pire qu’un +animal — de me tuer pour satisfaire mon goût pour +le manger, le boire ou le stupre. C’est de l’honneur, +de la dignité, une dignité élémentaire, mais +c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns +restent. Et c’est précisément en remontant +d’ici, à travers toutes les morales, à la morale la plus +élevée, que nous saisirons bien et les différents +devoirs qu’imposent les différentes morales et +ceci que toutes, de plus en plus, se rattachent +à l’honneur comme à leur principe, <i>ou</i>, et cela +m’est égal, <i>sont plus elles-mêmes</i> quand elles s’y rattachent.</p> + +<hr> + + +<p>La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns +des animaux supérieurs, est ennoblie et +renforcée par la morale de l’honneur, de telle sorte +qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale +quand elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même +et si, quand elle ne l’est point, elle n’est pas +immorale. J’ai touché plus haut ce point. Mais +s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être +sociable, parce que les mœurs des hommes sont +plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes, il n’est +pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter +les hommes pour ne pas leur montrer une +hostilité qui est contraire à la charité, à la bonté, à +la bienveillance et qui évidemment dessèche le cœur. +Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire, +en somme, prendre leurs mœurs, et rester pur ? +Il n’y a qu’un moyen, c’est de les fréquenter en leur +donnant de bons exemples et <i>pour</i> leur donner de +bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus +conforme à l’honneur et qui le confirme et le fortifie +davantage. La nécessité même de fréquenter les +hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt +de cette double nécessité de fréquenter les hommes +et de ne pas prendre leurs mœurs résulte cette nécessité +aussi d’être plus ferme dans l’honneur qu’on ne +le serait restant solitaire.</p> + +<p>Et aussi la morale sociale nous commande d’aider +nos pareils, de nous consacrer à eux. Et c’est une chose +qui serait épouvantable si elle était ce qu’elle est, +telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle consisterait +à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au +moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et +demandent à l’être. Mais dès que, dans cette morale +sociale, vous faites entrer comme un grain de morale +de l’honneur, tout aussitôt elle change complètement. +Vous vous mettez, et largement, au service de vos semblables +dans les limites de ce que l’honneur vous permet +et vous conseille. Dès lors vos semblables, forcés +de ne vous demander que ce qui est honorable, sont +obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et dirigent +leur activité du côté des régions où ils savent que +vous pouvez et voulez les aider ; de sorte que, non +seulement vous n’êtes associés à vos semblables que +pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours +qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de +vos semblables dans le sens du bien.</p> + +<p>Et de tout cela il faut conclure que la morale +sociale est abominablement immorale quand elle est +la morale sociale, et qu’elle ne devient morale que +quand elle est sociabilité où intervient le sentiment +de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce +dont la société a le plus besoin, non pour pouvoir +vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps, non chaque +jour, mais pour tous les jours, c’est un certain +degré d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial, +c’est l’homme trop sociable et qui ne songe +qu’à plaire à la société ; le véritable homme social, +c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition +qu’il se mêle cependant un peu à ses semblables pour +leur donner l’exemple de l’honneur et pour les aider, +ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera réfléchir, +strictement dans les limites de l’honneur pur.</p> + +<p>Comme dans la morale élémentaire, la moralité +consiste à préférer son bien personnel général à sa +jouissance immédiate, de même, dans la moralité +sociale, la morale consiste à préférer le bien social +général et permanent au bien-être social immédiat ; +et cette distinction c’est l’homme d’honneur qui +la fait, et cette préférence c’est l’homme d’honneur +qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale +sera subordonnée à la morale de l’honneur ou +qu’elle ne sera pas. Donc il en résulte que quand +elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la +morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur +elle-même.</p> + +<hr> + + +<p>La fade morale sentimentale semble bien, comme +nous l’avons assez marqué, n’avoir aucun rapport +avec l’âpre et virile morale de l’honneur. Cependant, +non seulement on peut concilier celle-ci avec +celle-là ; mais encore on peut dire que celle-là n’a +agréé à quelques philosophes que vue à travers celle-ci +et que, si ce milieu avait disparu, la morale sentimentale +serait apparue dans une nudité honteuse +qui eût fait reculer ses partisans les plus passionnés.</p> + +<p>Faire de la sympathie que nous montrent nos +semblables le criterium du bien, le criterium de +notre moralité, le criterium de ceci que nous sommes +dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation +mentale, si nous ne nous persuadions qu’en +nous aimant c’est le sentiment de l’honneur que +suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve +rien, non pas même qu’on soit aimable, encore +moins qu’on soit digne d’être aimé, encore bien +moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus. +Il ne prouve absolument rien du tout. L’amour +souffle où il veut. Et cette comparaison de l’amour +avec un souffle venu des régions du hasard est si juste +que les Romains appelaient la popularité <i lang="la" xml:lang="la">aura popularis</i>. +Or l’amour de nos semblables pour nous c’est la +popularité. Et la popularité est la fille même du hasard. +Elle naît exactement, non pas même d’un je ne +sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque +chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît +littéralement d’on ne sait quoi et d’on ne saura +jamais quoi. Elle est un des scandales de la raison. +Avec elle on n’a pas même la règle de la négative +et l’on ne peut pas dire, ce qui serait une certitude, +que son existence est signe qu’elle est imméritée. +Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée +souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude +touchant ses mérites. Elle est ce qui n’est signe de +rien.</p> + +<p>Et il en faut dire autant de la popularité restreinte, +de ce que j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique. +Un homme — rien de plus fréquent — est +adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère +(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des +bohèmes, des fous, des égoïstes et des apaches. Rien +n’irrite davantage l’honnête homme dévoué aux siens +et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui plus +est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache. +Il en est ainsi, s’il y a une providence, précisément +<i>pour que</i> l’honnête homme ne tienne pas compte de +la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne +donne pas dans la morale sentimentale.</p> + +<p>Tant y a que la morale sentimentale porte en elle +un terrible germe d’erreur.</p> + +<p><i>Mais</i>, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale +le sentiment de l’honneur et du respect, comme +font évidemment tous ceux qui ont tenu compte +de cette morale, alors elle se transforme immédiatement. +Si l’on suppose que l’on ne sera aimé qu’en +proportion de sa vertu et de son honneur, qu’en +proportion de ce qui <i>devrait</i> en effet vous faire aimer, +alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale +sentimentale. La morale sentimentale est fondée par +des moralistes naïfs sur la sympathie humaine, non +telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être ; non +telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait +honte de ce qu’elle est. Et comme, malgré tout, il +arrive que la sympathie humaine ne se trompe +pas et va en effet là où elle devrait aller toujours ; +comme, surtout, elle se trompe sur l’application +de ses sentiments et souvent aime bien +par amour de la vertu et de l’honneur, mais des +gens qui en sont absolument dépourvus et à qui +elle les attribue, le moraliste a été un peu autorisé, +pourvu qu’il fût un peu myope, à dire : soyez +sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la +vertu et à l’honneur (ce qui est à peu près vrai), +et si vous vous sentez l’objet de la sympathie, +concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes +vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos +semblables.</p> + +<p>C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la +morale de la sympathie, à la condition que la sympathie +soit bien placée. On peut dire que tout le +théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la +sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent, +c’est bien d’être aimés ; seulement ils ont le +culte de l’honneur et sont persuadés, et avec raison, +que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront +aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur, +qu’ils ne seront aimés qu’<i>en l’honneur</i> comme d’autres +ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces conditions, +morale d’honneur et morale de sympathie se confondent. +La morale de l’honneur <i>est</i> la morale de +sympathie elle-même, à supposer que les sympathies +sont morales et à ne vouloir que de celles qui +le sont.</p> + +<p>La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder +avec le stoïcisme. Elle le complète. Elle en +accepte complètement le principe : lutte contre toi-même ; +car il est bien évident que la première <i>distinction</i> +que nous devions et aussi que nous puissions +chercher, c’est celle qui consiste à ne point s’aimer +et à n’être point désarmé contre soi-même par le sentiment +de ses mérites. De plus, nous avons vu que +la morale de l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire +à l’homme de se distinguer d’êtres inférieurs à lui, ou +d’êtres supposés inférieurs à lui, ne laisse pas de lui +indiquer un être particulièrement dont il doit se distinguer, +à savoir lui-même, qu’il doit dépasser, +à savoir lui-même, qu’il doit surmonter, à savoir +lui-même et, jusqu’à ce point, la morale de l’honneur, +non seulement donne la main au stoïcisme, +mais elle est le stoïcisme. — Passé ce point, +elle le complète <i>et lui donne son sens</i>. Car enfin +pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter +soi-même ?</p> + +<p>— Pour cela même, pour dompter ses passions.</p> + +<p>— Mais, c’est un sport !</p> + +<p>— C’est un beau sport.</p> + +<p>— C’est donc de la beauté que vous voulez faire ? +Il y a d’autres manières, peut-être moins sombres +et moins tristes de faire de la beauté.</p> + +<p>— Pour dompter les passions qui sont +laides.</p> + +<p>— C’est donc de la beauté que vous voulez faire. +Il y a d’autres manières, et moins sombres, et moins +tristes, de faire de la beauté, et peut-être même avec +ces passions que vous méprisez.</p> + +<p>— Pour ne pas être dévoré par les passions, ce +qui rend malheureux.</p> + +<p>— C’est donc le bonheur que vous recherchez ? +Vous êtes des épicuriens.</p> + +<p>Ils ont pourtant raison ; seulement ils ne songent +pas à introduire dans la loi du devoir le vrai sentiment +qui la vivifie. Ils connaissent très bien ce sentiment, +mais ils ne le reconnaissent pas ; je veux dire +qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point. +C’est bien par honneur que vous agissez ; c’est bien +pour vous distinguer d’autres êtres jugés par vous +inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous +inférieur à ce que vous pourriez devenir ; de telle +sorte que, de victoire en victoire, d’homme surmonté +en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui +est un Dieu ; c’est bien pour cela que vous agissez, +certainement ; mais vous ne l’avez pas suffisamment +démêlé et, manque de cela, votre morale paraît quelque +chose comme un jeu sublime.</p> + +<p>Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle +est le <i lang="la" xml:lang="la">nisus</i> éternel de l’humanité voulant toujours +laisser quelque chose derrière elle.</p> + +<p>Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec +quelque apparence de raison à votre morale, à savoir +d’être trop individualiste et de ne guère pousser +l’homme au dévouement envers ses semblables, +disparaît aussitôt quand c’est d’honneur que l’on +parle et non plus seulement de vertu stoïque. +L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même, +de par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se +distinguera et qu’il ne méritera son propre respect, +que quand, non content d’étrangler ses passions +dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de +s’isoler, il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration +morale. Vous le faites, certes, par votre +prédication ; mais il est évidemment honorable de +le faire par l’action, par l’élaboration des législations +meilleures, par la répression et la correction et le +relèvement des peuples qui entraveraient le progrès +de la civilisation morale, etc.</p> + +<p>Et… vous le faites par la prédication ! Pourquoi +le faites-vous ? Je ne sais pas trop. La prédication +suppose qu’on veut une humanité tout entière pénétrée +des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous +que toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire +fût composée d’individus isolés les uns des +autres, et c’est-à-dire ne fût plus l’humanité ? Votre +morale, si excellente, conduit à faire un genre humain +d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité +en prêchant. Vous visez le petit nombre de +ceux qui sont capables de vivre comme vous, mais +qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement +de côté la majorité du genre humain. Je rêve +mieux pour vous et je dis qu’il y a au fond de vos +principes mêmes un principe de vie qui pourrait être +proposé à l’humanité tout entière : guerre aux passions, +non pour se faire invincibles, mais pour vaincre +le mal sous toutes ses formes. Quel mal ? Le +mal de déchoir.</p> + +<p>Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le +stoïcisme, et je dis replacée parce qu’elle y est chez +elle, fait un stoïcisme élargi, agrandi, plus actif et +plus vivant.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur peut rectifier et compléter +de même la morale-science-et-art-des-mœurs. Il est +dans votre nature, car vous êtes surtout un savant, +un studieux, de considérer la « réalité morale », les +mœurs des hommes, principalement pour les étudier, +car vous êtes un savant, un studieux, mais aussi pour +en tirer une leçon à l’usage des hommes et même au +vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon, +du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez +pas, comme à une pierre de touche, comme +à un instrument de contrôle, comme à un instrument +de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez +formé. Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet +idéal dans tout projet, si modeste soit-il, « d’amélioration » +de vos semblables ou de vous-même, que +vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il ? Un des +idéals, assurément, que les diverses morales que +nous avons examinées ont inventés et proposés aux +hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous quelque +chose d’insuffisant ; nous voilà ramenés à l’idéal honneur +comme étant celui qu’inconsciemment peut-être +vous consulterez à chaque amélioration de détail, +que vous, très modeste et ne voulant procéder que +par progrès insensibles, vous proposerez.</p> + +<p>Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal +honneur que vous vous adresserez instinctivement, +et peut-être sans le savoir, dès que vous ferez +de « l’art moral ». Car vous, peut-être avec raison, +vous n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un +eudémoniste et ne croyez guère au bonheur ; et vous +n’êtes pas un poète et vous n’êtes guère partisan de la +vie expansive ou de la vie intense et violente ; vous +êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour +l’humanité et un peu sceptique sur les puissances +de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous songerez, +qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment +toutes les fois que vous envisagez une +amélioration possible, c’est à ceci : plus d’<i>humanité</i> +entre les hommes, moins de violences, moins de +meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous +êtes surtout <i>instruit</i> des mœurs des hommes, vous +êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur +fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions +basses et leurs passions hautes, et c’est assurément +à un certain milieu et entre-deux que +vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent +dans ce sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur +que, dans ce dessein, vous faites appel. Toutes +vos améliorations se ramèneront à ceci : soyez +corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions +qui sentent la vengeance, c’est-à-dire +l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée, +c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et +l’inertie, c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité +inférieure. Tout cela c’est de l’honneur +d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre +les hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui +est précisément ce qu’il vous faut.</p> + +<p>Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne +dirai pas introduit auprès de vous, car vous l’avez, +mais mieux connu, mieux saisi, votre préoccupation +principale prend tout son sens. Certes, on +n’a jamais assez connu les mœurs des hommes pour +adapter et ajuster à chacune de leurs tendances, dans +la mesure juste, comme correctif, le principe de l’honneur : +« Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de +l’être d’une façon qui vous distingue de l’ambitieux +vulgaire ; il est digne de vous, qui êtes colérique, de +ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour vous +distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et +infantile ; etc. » La science des mœurs devient alors +le diagnostic, qui n’est jamais assez informé, et l’art +moral devient une médication employant une panacée, +mot qui fera sourire, mais une panacée a +formes multiples et toujours appropriée au tempérament +du malade. L’art des mœurs est l’art d’introduire +dans les mœurs autant de sentiment de +l’honneur qu’elles en pourront comporter dans +telle situation donnée, ce qui comporte les connaître +à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses +et toutes leurs forces.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur s’accommode encore de la +morale de Guyau, de la morale expansion de la vie, +et elle la complète heureusement. La morale c’est +la vie en beauté. Je le veux bien ; mais à quoi reconnaîtrons-nous +la beauté ? Quel sera le criterium de +la beauté ? C’est ce que Guyau n’a jamais dit, et +c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce +que <i>ce qui semble beau</i> est partout et par conséquent +tout est moral. Mais si nous arrivons à savoir +ce qui est humainement beau et si nous démêlons +que ce qui est humainement beau c’est +tout ce qui nous élève au-dessus de quelque +chose jugé par nous indigent ; comme le sens de +la beauté et le sens de la vie et le sens de la +vie belle se fait lumineux et presque précis ! Et +comme alors, oui, je puis dire : être moral c’est +vivre ; vivre véritablement étant augmenter en moi +la valeur de la vie. Car maintenant, j’ai en mains +une <i>valeur</i>, ce que je n’avais pas tout à l’heure. Il +a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système, +sans changer en soi, eût toute sa vertu. +Il me dirigeait vraiment de tous les côtés ; il me +dirige maintenant de tous les côtés encore, mais avec +une boussole très exacte qui me fait éviter les +écueils de chaque région et dans chaque région me +fait voguer par une mer sûre vers des terres fécondes.</p> + +<hr> + + +<p>Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de +le dire, a un point de départ qui n’est pas très différent +de celui de Guyau, si tant est qu’il ne soit pas le +même, de la morale de l’honneur appliquée au +nietzschéisme, nous dirons à peu près la même +chose. La morale de Guyau devient la morale de +l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend +l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de +l’honneur elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais +ce qui est probable, par héroïsme il a entendu la joie +de l’honneur qui se satisfait. Si nous rencontrions +toujours les formules favorites de Nietzsche quand +nous exposions la doctrine de l’honneur comme +principe de la morale, c’est que tout ce qui est signe +de force est signe de force morale, et tout ce qui est +exercice de force est exercice de force morale, à une +certaine condition, et qu’il ne reste plus à savoir +que pour quelle cause et dans quel dessein la force +se met en action, pour savoir si elle est morale ou si +elle ne l’est pas ; et le seul tort de Nietzsche, considérable +il est vrai, est d’avoir cru que la force est +morale en soi, ou, puisqu’il récuse le mot moral, +d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne règle de +notre développement.</p> + +<p>Il a dit, en bon Allemand négateur du droit : +« Vous dites que c’est la bonne cause qui justifie +la guerre ? Je vous dis que c’est la bonne guerre qui +sanctifie toute cause. » Voilà ce qui nous sépare ; +mais s’il avait compris une fois pleinement ce qu’à +chaque instant il est tout près de comprendre, que +la force se trompe sur elle-même comme la faiblesse, +et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou +mauvais emploi, toutes ses directions générales le +menaient à préconiser et à introniser la force noble, +et c’est-à-dire celle qui se méprise elle-même quand +elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il +dit lui-même le jour où à sa formule : « L’homme +est quelque chose qui doit se surmonter », laquelle +toute seule n’est encore rien, il ajoute : « Que votre +amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes +espérances et que votre plus haute espérance +soit la plus haute pensée de la vie », équation entre +l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on +espère de la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même.</p> + +<p>Tous les « signes de noblesse » de Nietzsche sont +des signes du désir chez l’homme de se distinguer de +ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi de soi-même +trop facilement content de soi. Et comme son +stoïcisme est un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme +d’action soit dominé et dirigé par ce sentiment que +l’homme doit se dominer et dominer les autres +pour l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie +devient celle du courage au service du bien.</p> + +<p>Elle devient celle de Montaigne en un jour de +stoïcisme chrétien : « O la vile chose et abjecte que +l’homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ! — Voilà +un bon mot et un utile désir, mais pareillement +absurde ; car de faire la poignée plus grande +que le poing, la brassée plus grande que le bras et +d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos jambes, +cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme +se monte au-dessus de soi et de l’humanité ; car il +ne peut voir que de ses yeux et saisir que de ses +prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement +la main ; il s’élèvera, abondamment et renonçant +à ses propres moyens et se laissant hausser +et soulever par des moyens purement célestes. C’est +à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque de prétendre +à cette divine et miraculeuse métamorphose. » — Il +est vrai, dirai-je ; mais, même sans avoir recours +à la foi, en langage philosophique, cela veut +dire : l’homme doit se surmonter et ne peut pas +se surmonter ; c’est donc d’accomplir sur lui un +miracle qu’on lui demande quand on lui dit : « Surmonte-toi », +et il est étrange qu’un incrédule comme +Nietzsche l’y convie ; mais ce miracle, si l’homme +y croit, il commence à être accompli ; s’il s’y +applique avec une énergie qui sera en raison de +l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli ; et +c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura +atteint ses limites, surmontant tout ce qu’il <i>paraissait</i> +être et tout ce que lui-même croyait qu’il +était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes +ces nobles démarches et de cette métamorphose +quasi divine, c’est un acte de foi en l’honneur, en +l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de notre +céleste origine.</p> + +<hr> + + +<p>Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale +même de Kant avec une sorte d’addition qui ne +fait que la modifier, qui ne fait que la ramener à être +persuasive comme toutes les morales non religieuses, +qui ne fait que la laïciser, si l’on me permet ce badinage, +c’est ce que tout cet essai aura déjà suffisamment +mis en lumière. La morale de Kant commande, +la morale de l’honneur persuade impérativement +par la bouche d’un personnage qui commande par +un conseil, mais qui très rapidement revient lui-même +à commander sans phrases. La morale de +l’honneur explique la morale de Kant, ou plutôt fait +qu’elle s’explique ; elle fait parler la grande muette ; +elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif.</p> + +<p>Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est +vrai encore que toute action inspirée par des mobiles +intéressés n’est pas morale et que ne <i>s’achemine</i> +à être morale qu’une action inspirée par des mobiles +intéressés et par un « commencement d’amour de +Dieu », c’est-à-dire du bien pour lui-même. Il est +vrai encore que l’échelle des valeurs des actions est +établie par cette considération que plus une action +s’écarte de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une +idée pure, plus elle est morale. Mais il n’est plus +vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien ou d’un +quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher +de l’idée à la fois la plus élevée et la plus capable +de s’élever sans cesse et la plus universelle et la plus +capable d’être universelle.</p> + +<p>Il est vrai encore qu’une action inspirée par la +seule sensibilité n’est pas morale ; mais il n’est +plus vrai que « le sentiment même de la pitié et +de la compassion tendre est <i>à charge</i> à l’homme +bien intentionné quand il intervient avant l’examen +de cette question : où est le devoir ? et qu’il +est le principe de la détermination qu’on prend, +parce qu’il vient troubler l’action de ses sereines +maximes ; et qu’aussi lui faut-il souhaiter d’y échapper +pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice, +la Raison ». Non, cela n’est pas vrai ; et Schiller a +raison en son épigramme : « Je sers volontiers mes +amis, mais, hélas je le fais avec plaisir ; j’ai un remords. — Eh +bien, efforce-toi de le faire avec répugnance, +et ce sera le devoir. » Ce qui est vrai, c’est que +l’<i>accord</i> entre la sensibilité et la raison est le signe +du vrai et qu’il faut souhaiter, non pas d’échapper à +la sensibilité, mais qu’elle se rencontre avec la +raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un +commandement sec, froid et silencieux, mais par +une instigation chaleureuse et éloquente qui tienne +déjà un peu de la sensibilité. C’est celle de l’honneur. +L’honneur est le médiateur entre la sensibilité +et la raison ; il est l’interprète de la raison +auprès de la sensibilité.</p> + +<p>Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur +quand il observe que le sentiment qui <i>reçoit</i>, pour +ainsi parler, la loi morale dans le cœur de l’homme, +c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité +<i>a</i> pour le commandement moral. Or respecte-t-on +un commandement pur et simple ? Non ; on lui +obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce +qu’on respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la +vénération et jusqu’au culte, c’est la raison du commandement +ou le caractère de celui qui commande. +Ce qu’on respecte dans le commandement moral, +c’est l’honneur qu’il nous donne pour sa raison ou le +personnage de l’honneur sous lequel il nous apparaît. +C’est cela qu’on peut respecter et que l’on respecte. +En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale +et la sensibilité, le levier entre la loi morale et la +sensibilité, Kant a trouvé ce à quoi, vraiment et +réellement, <i lang="la" xml:lang="la">in actu</i>, nous obéissons quand nous +sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous +nous respectons, quand nous nous respectons nous +sommes moraux ; quand nous avons trouvé ce +qui en nous est non aimable — pour nous c’est nous +tout entier — mais respectable, et quand c’est à +cela que nous nous attachons, nous sommes moraux. +Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a +fondé la morale sur l’honneur, mais il l’a <i>vue</i> fondée +sur lui.</p> + +<p>Son criterium même est plein de cette idée ; car +agir de telle manière que nous puissions vouloir que +la maxime d’après laquelle nous agissons soit une +loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité +là-dedans ; il y a un commencement de sensibilité ; +c’est vouloir avoir l’honneur d’être le législateur du +genre humain ; je dis trop ? oui ; eh bien, c’est +vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer +comme législateur du genre humain ; c’est dire : +« J’agis bien ; si tout le monde faisait ainsi… » ; et +ce n’est pas forcément de l’orgueil ; ce n’est pas +nécessairement de la fierté ; mais c’est un sentiment +d’honneur très vif, c’est le sentiment de s’être distingué +de beaucoup d’autres jugés inférieurs à +nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La +morale de l’honneur ne fait que prendre Kant par +un certain biais et le rendre plus accessible. Elle +ne fait que mettre un pont entre son escarpement +et nous.</p> + +<hr> + + +<p>La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse +à tous, à tous elle fait appel et tous peuvent +la recevoir. Mais à tous elle propose de se distinguer, +de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il +supposé, de se faire préférables. Elle est tout +entière, grâce peut-être à une interprétation particulière, +mais enfin elle est tout entière dans le fier +mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux +comme saluer en finissant : « Gardons-nous de rabaisser +nos privilèges à être les privilèges de tout le +monde » ; car il s’agit d’être privilégiés, d’être plus +haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos +devoirs. Nietzsche le dit encore : « Compter nos +privilèges et leurs exercices au nombre de nos devoirs. » +Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose +plus forts, en quelque chose plus intelligents, en +quelque chose plus vertueux que d’autres. Or autant +de privilèges, autant de devoirs ; et plus nous avons +de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est +ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer, +tous tant que nous sommes, puisque chacun +de nous a son petit côté de supériorité, <i>nous +devons nous considérer comme des privilégiés du +devoir</i>.</p> + +<p>Remarquez que, comme il arrive souvent, la formule +de Nietzsche peut se retourner et rester vraie. +Nous ne devons pas rabaisser nos privilèges à être les +privilèges de tout le monde. Nous devons aussi rabaisser +nos privilèges à être les privilèges de tout le +monde ; c’est-à-dire vouloir que tout le monde pratique +nos vertus et faire tous nos efforts pour qu’ils +les pratiquent ; et c’est en effet ce que les plus saints +d’entre nous veulent de tout leur cœur. Mais pourquoi +vouloir cette égalité ? Pour en sortir. Pourquoi +vouloir que nos privilèges soient rendus communs ? +Pour en chercher d’autres. Pourquoi vouloir que +les devoirs pratiqués par nous soient pratiqués par +tout le monde ? Pour nous créer d’autres devoirs, plus +grands, plus lourds, plus impérieux et plus nobles, +ou les mêmes poussés plus loin. Et ainsi de suite et +toujours, et voilà la formule de Nietzsche réintégrée : +nous aurons toujours des devoirs dont nous serons +toujours jaloux comme de privilèges.</p> + +<p>Et l’humanité, d’échelons en échelons, se surmontera +toujours, les plus élevés tendant la main à ceux +qui seront restés plus bas, ayant un double désir, +une double volonté, qui n’a rien de contradictoire, +d’être toujours rejoints, et d’être toujours +supérieurs.</p> + +<p>Ainsi le veut l’Honneur, qui est le Devoir à l’état +dynamique, qui fut le roi des combats sanglants, qui +peut devenir le roi des combats pacifiques, le roi des +rivalités salutaires, le roi des émulations sacrées, à +la conquête, toujours à faire, jamais faite, toujours +essayée, toujours commencée, toujours espérée, de +la souveraine vertu, qui est le souverain bien.</p> + +<hr> + + +<p>J’aurais peut-être dû — et aussi bien c’est peut-être +ce que je devrais toujours faire — ne pas écrire +ce volume ; et me contenter de transcrire cette ligne +d’Alfred de Vigny : « L’honneur, c’est la poésie du +devoir. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Avant Kant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">La morale de Kant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">38</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Le néo-kantisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">80</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">La morale sans obligation ni sanction</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">104</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">La morale de Nietzsche</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">La morale science-des-mœurs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">215</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">La morale de l’honneur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">257</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">Poitiers. — Société française d’imprimerie.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76607-h/images/cover.jpg b/76607-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1feecbe --- /dev/null +++ b/76607-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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