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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***
+
+
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+
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+
+ ÉMILE FAGUET
+ De l’Académie Française
+
+ La Démission
+ de la Morale
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
+ ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie
+ 15, RUE DE CLUNY, 15
+
+ 1910
+
+
+
+
+EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+ Seizième siècle, études littéraires, un fort vol. in-18 jésus,
+ 16e édition, broché 3 50
+ Dix-septième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 31e édition, broché 3 50
+ Dix huitième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 31e édition, broché 3 50
+ Dix-neuvième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 35e édition, broché 3 50
+ Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Trois séries,
+ formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50
+ L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend
+ séparément.
+ Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire,
+ troisième mille, un vol. in-18 jésus 3 50
+ Propos littéraires. Quatre séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50
+ Propos de théâtre. Quatre séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50
+ Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50
+ L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché 3 50
+ Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille,
+ broché 3 50
+ Le Pacifisme, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché 3 50
+ Discussions politiques. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50
+ En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille,
+ broché 3 50
+ Pour qu’on lise Platon. Un volume in-18 jésus, broché 3 50
+ Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième
+ mille, broché 3 50
+ Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus 0 60
+ Madame de Maintenon Institutrice, extraits de ses lettres,
+ avis, entretiens et proverbes sur l’Éducation, avec une
+ introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, 3e
+ édition, broché 1 50
+ Corneille, un vol. in-8º illustré, 9e édition, broché 2 »
+ La Fontaine, un vol, in-8º illustré, 11e édition, broché 2 »
+ Voltaire, un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché 2 »
+ Ces trois derniers ouvrages font partie de la _Collection des
+ Classiques populaires_, dirigée par M. Émile Faguet.
+ Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse
+ de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus 1 50
+ Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre 0 50
+ La Revue Latine, journal de littérature comparée (a cessé de
+ paraître en décembre 1908).
+ La collection comprend sept années.
+ La première année est épuisée.
+ La deuxième année 10 »
+ La troisième année et les suivantes, chacune 6 »
+ L’année forme un volume in-8º carré de plus de 700 pages, broché.
+ (Chaque année se vend séparément.)
+
+
+
+
+La Démission de la Morale
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+AVANT KANT
+
+
+Il y a quelque intérêt à étudier très froidement, et aussi
+«objectivement» que possible, l’évolution de la morale, particulièrement
+en France, depuis Kant jusqu’aux dernières nouvelles. Cela peut jeter
+quelques lumières sur l’état des esprits et par conséquent fournir
+contribution à l’histoire générale, ce qui a peut-être une certaine
+utilité. Et en tout cas c’est un divertissement qu’on peut estimer
+honnête.
+
+ * * * * *
+
+La morale est la science, ou l’art, qui peut, ou donner aux hommes des
+règles de leur conduite à travers la vie, ou donner aux hommes des
+indications sur la conduite qu’ils feront bien de suivre à travers la
+vie.
+
+Si on la tient pour une science pouvant donner des règles, si on la
+tient pour «normative», la morale, à mon avis, ne peut se fonder que sur
+une religion,--que sur une science, ou plusieurs sciences--ou que sur
+elle-même.
+
+Si on la tient pour un art, elle peut emprunter à certaines sciences, ou
+au _savoir_ en général, quelque chose; elle peut s’appuyer sur le savoir
+et en tirer quelque secours; mais elle est surtout un ensemble de
+démarches ingénieuses, de la part de l’homme, pour s’accommoder aux
+choses et à soi et pour diriger sa vie de manière à être dignement et
+noblement satisfait de soi-même.
+
+Pour remonter, un instant, aux anciens, il faut savoir qu’ils ont connu
+très bien la morale en tant que science et aussi la morale en tant
+qu’art. A prendre les choses dans les grandes lignes et en négligeant
+volontairement des détails, importants il est vrai, et qui pourront, je
+le sais, faire objection contre moi, on ne se trompera pas beaucoup en
+disant que la morale considérée comme science a été inventée par Socrate
+et les stoïciens, ses vrais disciples; et que la morale considérée comme
+art a été inventée par les épicuriens.
+
+Socrate, à en juger d’après ceux des livres de Platon où Platon semble
+plus qu’ailleurs s’inspirer de lui, fonde la morale sur la psychologie.
+Il dit: «Connais-toi toi-même, et, selon que tu te connaîtras plus ou
+moins bien, tu seras plus ou moins vertueux.» Il fonde tellement la
+morale sur la science qu’il confond la moralité avec la science,
+volontairement. Faire le bien, c’est le savoir. Savoir le bien, c’est le
+faire. Qui sait le bien fait le bien. Celui qui fait le mal n’est qu’un
+aveugle qui ne se connaît pas. Théorie que j’ai discutée ailleurs et
+peut-être réhabilitée[1], dont je ne retiens à cette heure que ceci, à
+savoir que Socrate est éminemment, est en son fond, un moraliste
+dogmatique, qui veut donner à la morale la solidité, la fermeté,
+l’impérativité aussi d’une science exacte.
+
+ [1] Voir _Pour qu’on lise Platon_.
+
+Les stoïciens tout de même. Les stoïciens rattachent toute leur morale à
+la psychologie, à la science de l’homme quand ils donnent comme premier
+principe de la morale: «Vivre conformément à la nature». Qu’est-ce à
+dire en effet? Qu’il faut vivre conformément à la nature de l’homme
+(c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ τῇ φύσει a toujours dans Épictète),
+donc qu’il faut connaître sa nature. Qu’il faut vivre aussi conformément
+_à la nature entière_ (c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ a toujours
+dans Marc-Aurèle), à l’ordre général de la nature; donc qu’il faut
+connaître la nature universelle, l’ordre général du monde.
+
+La morale se rattache donc à la science tout entière et n’en est que
+l’aboutissement dans l’homme même, dans la conduite qu’il doit tenir.
+_Or_ qu’est-ce que la science de lui-même et du Tout peut apprendre à
+l’homme? Qu’il y a une raison universelle, très sage, très _suivie_,
+très harmonieuse, très logique, qui _ne se contredit pas_; et aussi
+qu’il y a dans l’homme une raison moins ferme, plus ou moins vacillante;
+mais qui est ce qui en lui _se contredit le moins_ et la seule chose en
+lui qui puisse ne pas se contredire. Donc il faut suivre la raison pour
+rester logique, pour être _constant_, pour avoir une vie harmonique en
+toutes ses parties parce qu’elle sera dominée par un seul principe.
+
+Et donc il faudra, du côté de soi-même, n’obéir aucunement à ses
+passions, qui sont forces illogiques et capricieuses; du côté de
+l’extérieur mépriser complètement tout ce qui ne dépend pas de nous,
+tous les _fortuits_, qui, si nous en tenions compte, nous feraient
+également vivre d’une vie capricieuse et irrégulière.--Pour mépriser
+tant de choses et se dérober à l’influence de tant de choses, il faut se
+donner une volonté énergique, indomptable et en quelque sorte
+implacable. La raison, c’est tout l’homme intellectuel; la volonté,
+c’est tout l’homme actif. Raison et volonté, c’est tout l’homme. La
+sensibilité doit être supprimée. La volonté sans cesse en acte et
+n’obéissant qu’à la raison, c’est toute la morale.
+
+Cette morale, on a vu comme elle se rattache à la science de l’homme et
+à la science du monde, à la science totale, et comment elle se fonde sur
+elle.
+
+Pour les épicuriens, malgré quelques essais qu’ils ont faits pour donner
+un caractère scientifique à leur morale, la morale est bien, en somme,
+un art et seulement un art. Elle pourrait être définie: _les moyens
+d’être heureux_. L’homme aspire au bonheur. Il a raison. Il serait
+étrange qu’on voulût lui persuader qu’il a tort. On n’y réussirait
+guère, du reste, tant le désir de bonheur est le fond de notre nature.
+Il faut tout simplement le laisser dans cette croyance. Seulement il
+faut lui apprendre à ne pas se tromper sur ce qui est le bonheur, de
+peur qu’en cherchant le bonheur instinctivement, il ne trouve que
+l’infortune. Or où est le bonheur vrai, le bonheur qui ne trompe pas,
+qui ne se déguise pas à nos yeux pour s’y révéler ensuite sous forme
+d’infortune et de misère? C’est un art, précisément, que de le
+découvrir. C’est une science aussi, si l’on veut, et il va de soi qu’il
+n’est pas inutile de connaître l’âme humaine pour savoir ce qui doit
+remplir ses désirs et par conséquent être un bonheur pour elle; mais
+c’est surtout un art. C’est un art qui consiste à observer les
+tentatives des hommes vers le bonheur et à noter celles qui réussissent
+et celles qui échouent; et dans quelle mesure elles échouent et elles
+réussissent; et dans quelles conditions elles ont plus ou moins succès
+ou échec.
+
+Le bonheur étant chose relative et subjective, et la morale n’étant que
+procédé pour arriver au bonheur, il s’ensuit que la morale est chose
+subjective et relative, qu’elle est science particulière pour chacun,
+donc non pas science, mais art, ainsi qu’il a été dit tout d’abord.
+
+Du reste, on peut arriver, relativement encore, à une conclusion assez
+générale, et c’est à savoir que pour _la plupart des hommes_ le bonheur,
+_tout compte fait_, est dans la vertu. La vertu n’est pas le but de
+l’homme, la fin où il doit tendre; elle est le moyen le plus sûr pour
+lui d’atteindre son but, qui est le bonheur. Elle le donne toujours,
+tandis que les autres ne le donnent qu’accidentellement. Elle n’est pas
+le but; elle n’est pas, non plus, le seul chemin; mais elle est la
+grande route. L’épicurisme ne détruit donc pas la moralité. Il la
+subordonne. Il la soumet à la recherche du bonheur. Il dit: «Puisque
+vous voulez être heureux, soyez vertueux.» Il n’aurait rien à opposer à
+qui dirait: «Je ne tiens pas à être heureux.» Il n’a rien à dire non
+plus à celui qui affirme être heureux en dehors de la vertu, si ce
+n’est: «Vous vous trompez»; ou: «Vous vous persuadez que vous êtes
+heureux, sans l’être»; ou: «Vous ne le serez pas toujours.» Réponses un
+peu faibles.
+
+L’épicurisme, comme tout art, peut toujours être contesté. Il est fort
+par la première position qu’il prend; il est faible en ses conclusions.
+Il est fort en demandant aux hommes: «N’est-il pas vrai que vous voulez
+tous être heureux? Vous avez raison»; car ainsi il gagne tout d’abord
+leur confiance. Il est faible en leur criant: «Donc soyez vertueux»,
+parce que le rapport entre ces deux propositions ne pouvant pas être
+établi scientifiquement, ne pouvant jamais l’être que par un art plus ou
+moins ingénieux, mais toujours récusable, n’a rien de ferme ni de
+solide.
+
+A un autre point de vue, remarquons que ces deux morales antiques,
+quelque dogmatiques qu’elles soient toutes les deux et surtout la
+première, sont encore persuasives et non impératives, hypothétiques même
+(surtout l’une) et non catégoriques. Quoique l’une et l’autre (surtout
+la première) aient employé le mot qui veut dire: «_Tu dois_», elles ne
+sont ni l’une ni l’autre autorisées pleinement à dire: «_Tu dois_».
+Elles ne sont impératives que par un certain abus de mots et un certain
+excès d’affirmation. Qui _m’oblige_ (voici pour le stoïcisme) à me
+conformer à l’ordre universel ou à mon ordre intérieur, à la raison
+cosmique ou à ma raison humaine? Absolument rien. Je puis trouver cela
+beau, noble, honorable, convenable, digne de moi; mon orgueil peut être
+extrêmement intéressé à l’accepter; mais que j’y sois _obligé_, je ne le
+vois pas. Je pourrai dire: «_Decet_»; rien ne me fera dire: «_Debes._»
+Le devoir stoïque n’est pas un devoir; c’est un idéal. On m’y attire; on
+m’y pousse; on m’en éblouit et on m’en fascine; on ne me le commande
+pas; on ne trouve pas quelque chose qui me le commande. Le stoïcisme est
+persuasif; il n’est pas, il ne peut pas être impératif.
+
+Il est persuasif infiniment, parce qu’il s’adresse, pour nous persuader,
+aux parties de notre âme dont nous sommes le plus fiers et que nous
+chérissons le plus; il ne peut pas être impératif.
+
+Il est très visible, du reste, qu’il n’a jamais songé à l’être et qu’il
+n’a jamais songé à dire: «Quelqu’un quelque part, ou quelque chose en
+vous, vous commande impérieusement de faire ceci. Obéissez.»
+Quelques-unes de ses formules se rapprochent de celle-ci; aucune n’y est
+adéquate. Ses formules se ramènent toujours à: «Il est beau d’agir de
+telle sorte.» C’est une persuasion de tout premier ordre; c’est une
+magnifique persuasion; ce n’est pas une obligation démontrée; ce n’est
+pas un impératif.
+
+Encore moins l’épicurisme est-il impératif. Il ne commande pas; il
+persuade à peine; il renseigne: «Si vous voulez être heureux, faites
+ceci.» L’épicurisme est une indication. C’est une indication qui n’est
+pas fausse mais à laquelle on ne se sent nullement tenu de se conformer.
+L’épicurisme n’a pas de force contraignante. Le stoïcisme non plus,
+comme nous l’avons vu; mais on peut dire que le stoïcisme, à défaut de
+force contraignante, a une force imposante; l’épicurisme ni ne contraint
+ni même n’impose.
+
+Voilà ce qui me faisait dire que les deux grandes morales antiques sont
+persuasives et non impératives.
+
+Et aussi elles sont hypothétiques et non catégoriques, ce qui est
+presque la même façon de les envisager. L’épicurisme est éminemment un
+«impératif hypothétique», comme dit Kant. Il recommande d’être vertueux,
+_si_ l’on veut avoir le bonheur. Il conditionne la vertu; il conditionne
+le devoir. En disant: «Soyez vertueux pour être heureux», il n’est pas
+loin de dire: «Si vous ne trouvez pas le bonheur dans la vertu,
+laissez-la.» Il ne dit point pareille chose; mais on peut la lui faire
+dire. Il est hypothétique fondamentalement et apparemment, très
+apparemment, ce qui est peut-être plus grave.
+
+Le stoïcisme ne l’est point apparemment mais il l’est en son fond, sans
+aucun conteste. Il prescrit aux hommes la vertu pour qu’ils se
+conforment à leur nature et à la nature; c’est la leur prescrire, _s’il_
+est vrai que leur nature et la nature soient orientés vers la vertu,
+_s’ils_ reconnaissent dans leur nature une tendance à la vertu et dans
+la nature la vertu proclamée. Or voilà bien une hypothèse, une hypothèse
+que tous les efforts de l’école tendront à fortifier, à solidifier, à
+charger de certitude; mais enfin une hypothèse. Voilà bien un «impératif
+hypothétique».
+
+L’épicurisme pourrait même dire qu’il est moins hypothétique que le
+stoïcisme, puisque l’hypothétique contenu dans son commandement est à
+peine une hypothèse; puisque prescrire aux hommes la vertu s’ils veulent
+être heureux, c’est la leur prescrire sans hypothèse, n’étant point
+douteux que tous les hommes veulent le bonheur, tandis que
+l’hypothétique contenu dans la prescription stoïcienne est hypothétique
+très pleinement.
+
+Quoiqu’il en soit du plus ou du moins, les morales stoïcienne et
+épicurienne sont persuasives et non impératives; sont hypothétiques et
+non catégoriques.
+
+Pourquoi? Parce qu’elles sont humaines, strictement humaines. Elles ne
+sont pas,--je crois bien qu’elles le sont un peu, quoi que je die, mais
+enfin il est plus juste de dire qu’elles ne le sont pas qu’il ne le
+serait de dire qu’elles le sont,--elles ne sont pas des débris, des
+restes, des souvenirs inconscients de religions passées. Bien plutôt
+elles sont en réaction et en sourde révolte contre les religions de
+l’ancienne Grèce. Plus ou moins formellement elles accusent ces
+religions d’immoralité et la morale grecque existe, au fond, et se sent
+exister, surtout _pour que_ les vieilles religions n’existent plus. Elle
+se sent exister et elle veut exister comme remplaçant les anciennes
+religions et surtout comme prenant une place que les anciennes religions
+n’avaient pas remplie. Elles sont, relativement aux anciennes religions,
+d’essence presque absolument différente.
+
+Il est donc très naturel qu’elles n’aient pas le caractère impératif,
+dominateur, conquérant, pour ainsi parler, et envahisseur, que les
+religions ont d’ordinaire. Elles ne sont pas des morales détachées
+d’anciennes religions et qui se souviennent inconsciemment d’avoir été
+des religions et qui en ont gardé comme le caractère et comme le pli.
+Elles ne sont pas des morales à air et à geste religieux.
+
+Remarquez du reste, pour tout dire, ou plutôt pour tout indiquer
+brièvement, que les religions anciennes _elles-mêmes_ n’ont pas
+beaucoup, n’ont pas violemment, pour ainsi dire, le caractère impératif.
+Elles commandent, c’est incontestable, et elles promettent des
+récompenses et elles menacent de châtiments. Elles sont donc, il faut le
+reconnaître, des systèmes religieux complets. Complets, oui, mais peu
+définis et peu rigoureux; parce qu’ils sont extrêmement, j’allais dire
+désespérément complexes. Voyez brièvement tout ce qu’il y a dans les
+religions antiques. Il y a des dieux, c’est-à-dire, première complexité,
+des êtres qui _étaient_ des forces aveugles, puissantes et redoutables
+de la nature et qui sont devenus des hommes, des hommes supérieurs, des
+hommes très grands, très forts, très puissants et éternels; mais des
+hommes; des dieux, donc, qui participent maintenant des forces
+formidables de la nature et des passions changeantes, des caprices de
+l’humanité; et qu’on adore confusément comme ils sont confus eux-mêmes;
+pour lesquels on a les sentiments les plus divers et les plus mêlés,
+admiration, crainte, respect, envie, culte artistique, ironie
+quelquefois, autres sentiments encore. Les dieux sont des personnages
+auxquels on croit, que l’on sent très présents, très proches,
+quelquefois très éloignés, que l’on a bien en très grande considération,
+mais qu’au fond on ne sait pas bien comment traiter.
+
+Il y a encore, dans le paganisme, le Destin, qui est une conception
+peut-être aussi ancienne que celle des dieux, mais toute différente et
+presque contradictoire. Née, sans doute, de l’intuition, plus ou moins
+confuse, de l’immutabilité des lois de la nature, la conception du
+Destin s’oppose à la conception des dieux. Ils sont capricieux comme des
+hommes, il est immuable comme le ciel; ils peuvent être fléchis, il est
+inflexible; ils peuvent être priés, il est inutile de le solliciter; ils
+peuvent être corrompus par des présents, il est incorruptible. Le Destin
+est un dieu sans oreilles, par derrière et par-dessus les dieux
+sensibles. Il est profondément immoral en soi, puisque rien ne peut le
+changer et que la bonne volonté humaine n’a pas de prise sur lui, et en
+même temps on le mêle de moralité, pour ainsi dire, on fait entrer en
+lui un élément de moralité, en aimant à se persuader que sa volonté
+immuable et éternelle se confond avec la justice; mais encore on n’en
+est pas sûr et il est à la fois effrayant et déconcertant, effrayant
+surtout.
+
+Et il y a encore la Némésis, qui est contradictoire à la fois au Destin
+et aux dieux. Elle est contradictoire au Destin, puisqu’elle est un
+sentiment et même une passion, chose qui n’a aucun rapport avec un ordre
+éternel; puisqu’elle est une jalousie des êtres supérieurs à l’égard de
+l’homme, jalousie qui s’exerce capricieusement et arbitrairement, qui
+est toujours suspendue sur la tête des mortels, mais que l’on peut
+conjurer, écarter, fléchir par des prières et de bonnes œuvres.--Elle
+est contradictoire, quoique un peu moins, aux dieux eux-mêmes; car elle
+est un sentiment mauvais et bas qui dégrade les dieux, qui en fait des
+êtres inférieurs à l’homme plutôt que supérieurs, qui les présente
+surtout sous leur aspect de méchanceté et de rancune.
+
+La Némésis est démocratique; elle est même la démocratie symbolisée.
+Elle fait des dieux qui, quoique supérieurs à l’homme, n’aiment pas que
+des hommes soient grands, forts ou heureux. Elle fait des dieux qui
+auraient des sentiments populaires, sans avoir l’excuse naturelle qu’a
+le peuple d’être envieux des puissants.
+
+Elle est aristocratique aussi; elle est cette idée que le petit doit
+rester à sa place, ne pas vouloir devenir grand et que s’il veut devenir
+grand il trouvera plus grand que lui et plus fort, fût-ce au ciel, pour
+le faire rentrer dans la sphère dont il a voulu sortir.
+
+On peut la prendre de ces deux manières; mais, de quelque biais qu’on la
+prenne, elle est un sentiment méchant prêté aux dieux et qui les
+rapetisse. Elle fait du dieu, soit un tribun hargneux qui exalte les
+petits et qui déprime les grands et les châtie; soit un aristocrate
+autoritaire qui maintient chacun à son rang avec une férocité sournoise,
+procédant par coups brusques et inattendus.
+
+Inutile de dire, comme tout à l’heure pour le Destin, qu’on a, peu à
+peu, essayé de faire entrer de la moralité dans la Némésis et que,
+puisqu’on pouvait la prendre comme artisan d’égalité, on a affecté de la
+tenir pour forme de la justice. Mais de la conception initiale qu’on en
+avait eue reste ceci que la Némésis était contradictoire au destin et
+contradictoire à l’idée de dieux plus nobles et plus généreux que les
+hommes.
+
+Une religion si mêlée pouvait-elle être vraiment impérative, vraiment
+normative, vraiment créatrice de règles nettes et précises pour la
+conduite des hommes? Évidemment non. Elle peuplait leur esprit d’idéals
+confus, d’espérances et de craintes confuses, de devoirs confus et
+contradictoires. Donc, quand bien même, ce que j’ai indiqué que l’on
+pourrait soutenir, les morales antiques auraient eu quelques racines
+dans les religions antiques auxquelles elles succédaient, elles
+n’auraient pas pu retenir de celles-ci un caractère impératif que
+celles-ci n’avaient jamais eu.
+
+Et s’il est vrai, comme je crois que c’est plus vrai, que les morales
+antiques fussent plutôt en réaction contre les religions antiques
+qu’elles ne dérivassent d’elles, il y avait peu de chances, cependant,
+pour qu’elles inventassent cette chose nouvelle, véritablement inconnue
+et un peu étrange, une idée commandant à un homme, comme un maître à un
+esclave et l’asservissant. De cette idée, ils ont approché, c’est
+incontestable. Ils ont présenté soit la raison, soit l’intérêt bien
+entendu, comme quelque chose, sinon qui nous oblige, du moins qui nous
+accule, qui nous force à dire: «il est bien vrai qu’il n’y a pas autre
+chose à faire»; et ceci est bien une sorte de contrainte. Mais ne nous y
+trompons point, c’est encore une contrainte de persuasion; c’est une
+contrainte qui donne ses raisons. «La raison, a dit Pascal, nous
+commande bien plus impérieusement qu’un maître, car en désobéissant à un
+maître on est malheureux et en désobéissant à la raison, on est un sot.»
+La contrainte des philosophies morales antiques était précisément
+celle-ci. Elles mettaient leur effort à nous contraindre à avouer qu’il
+est sot de ne pas être vertueux. Mais ceci est encore de la persuasion;
+c’est de la persuasion qui devient si forte qu’elle finit par prendre un
+caractère presque impératif; mais précisément elle _finit_ par là,
+tandis que c’est par là que la morale impérative commence, et la
+différence est si considérable qu’elle est d’essence même.
+
+Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec, tant religieux que
+philosophique, n’a connu que la persuasion. Les religions ont été
+persuasives, les philosophies ont été persuasives. Les religions ont
+effrayé d’abord, confusément; mais, ce semble, à remonter aux plus
+anciens textes, sans tirer de leur majesté terrifiante un certain nombre
+de commandements précis et formels, et je crois que l’on sait combien il
+est difficile de mettre en formules et même de démêler la morale
+d’Homère ou d’Hésiode. Puis elles se sont, confusément encore, mêlées de
+morale, mais d’une morale qui entrait en elles comme un corps étranger
+et qui travaillait plus à les désagréger qu’à les vivifier; et en partie
+morales, en partie immorales, en partie esthétiques, et à ce titre
+étrangères à la morale sans y être précisément contraires, elles
+présentaient aux hommes une morale si mêlée et si indistincte qu’au fond
+les meilleurs d’entre eux mettaient leur moralité même à se détacher
+d’elles.
+
+Les morales, d’autre part, étaient ou noblement utilitaires et
+eudémoniques, ou austères et contraignantes; mais toujours persuasives,
+quelles qu’elles fussent, procédant par raisonnements et non par ordres,
+recommandant la vertu et non la commandant, n’obligeant pas, ou ne
+démontrant pas à l’homme qu’il est obligé, «raisonnant» l’homme, pour
+parler le langage populaire, ne le captivant point, ne l’asservissant
+point, ne le pliant point sous une loi indiscutable.--Cela revient à
+dire que dans tout le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion
+qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours un souverain
+constitutionnel.
+
+ * * * * *
+
+Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale impérative. Il l’a
+créée par ce qu’il apportait avec lui; il l’a créée par ce qu’il
+retenait du passé. Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre
+laquelle il n’était pas en réaction; car il «n’était pas venu pour
+détruire la Loi, mais pour la consommer»; et il sortait d’une religion
+qui n’était pas confuse, mêlée et contradictoire; mais qui était
+extrêmement précise et nette. Dans la religion biblique point de Destin,
+point de Némésis et point de polythéisme (du moins depuis longtemps à
+l’époque où le Christianisme parut). Un seul Dieu, qui est personnel,
+qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui, qui est libre et
+qui est tout-puissant, qui commande comme un roi arbitraire et absolu;
+qui d’autre part n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très
+irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion, qui est
+qu’on lui obéisse strictement et aveuglement.
+
+D’une religion de cette sorte, une morale impérative peut sortir et doit
+sortir, et seulement une morale impérative.
+
+Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir à Dieu qui est
+infaillible, qui n’a pas besoin d’être justifié et qui ne doit pas être
+discuté. La morale sort de la religion et d’une religion nette, précise,
+sans contradiction, sans incertitude, sans imagination, sans mythes
+poétiques et singuliers. Voilà ce que Jésus retenait de l’ancienne Loi.
+Il apportait une morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le verrons
+plus loin; mais il la rattachait à la religion antique et il la laissait
+volontairement assise sur la religion comme sur sa base naturelle,
+confondue avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait: «Vous
+aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et
+de tout votre esprit. _C’est là le plus grand et le premier
+commandement. Et voici le second, qui est semblable à celui-ci_: Vous
+aimerez votre prochain comme vous-même.» Il est impossible de rattacher
+plus fortement la morale à la religion, de confondre plus intimement la
+morale et la religion, en insistant sur ceci que le premier principe de
+la morale n’est que le second commandement, et sur ceci que, du reste,
+le commandement qui renferme toute la morale n’est qu’une sorte de
+répétition du commandement qui renferme toute la religion. Pour Jésus la
+morale n’est qu’un aspect de la religion. Il n’y a rien de plus juste
+que le nom de Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale
+elle-même; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la morale procède de
+la religion, en sort, s’appuie sur elle, du reste est consubstantielle
+avec elle et en a tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu; la
+morale est un aspect de la religion.
+
+La morale ainsi comprise ne peut être que normative, impérative,
+absolument impérative, puisque, non seulement elle est _un_ Dieu, mais
+elle est Dieu lui-même.
+
+D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était une morale
+nouvelle qui, si elle s’incorporait avec Dieu, et précisément parce
+qu’elle s’incorporait avec lui, _le changeait_ très sensiblement. A la
+loi de terreur Jésus venait substituer la loi d’amour; et cela, sans que
+peut-être il s’en doutât, pour les gentils comme pour les juifs. Le Dieu
+des juifs était un dieu terrible auquel il fallait obéir et qu’il
+fallait craindre. Les dieux des gentils étaient également des dieux
+auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre. Le premier qui ait
+dit dans le monde qu’il fallait _aimer_ Dieu, c’est Jésus. L’amour de
+Dieu est la grande invention du Christianisme. Cette invention changeait
+Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la morale un tout nouveau
+caractère. Car s’il faut aimer Dieu, prenez garde, il faut que Dieu
+devienne bon; ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours
+été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait pas, on ne
+parviendrait pas à aimer un Dieu méchant, ou un Dieu qui ne serait que
+terrible, ou même un Dieu qui ne serait que strictement juste. Donc il
+faut qu’on se le figure comme bon, comme juste sans doute, comme sévère
+peut-être; mais comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus, comme
+nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait, c’est ainsi qu’il se le
+représentait et c’est parce qu’il _sentait_ Dieu bon qu’il a voulu qu’on
+l’aimât; mais aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il
+l’a fait bon éternellement dans l’imagination des hommes.
+
+Dieu était changé. La morale l’était du même coup. La morale était
+jusque-là morale de justice; elle devenait morale d’amour. La morale
+consistait jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre à chacun
+le sien. Elle consista désormais à aimer tous les hommes comme des
+frères. Et cela était une conséquence très logique. Si Dieu doit être
+aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous les hommes, la
+seule manière de le bien aimer est d’aimer tous les hommes comme il les
+aime. La substitution de Dieu père à Dieu roi amène la substitution de
+l’idée de fraternité à l’idée de justice.
+
+Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée et raillée dans
+l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour, de fraternité qu’il tend tout
+entier. La seconde grande invention de Jésus est d’avoir passé par delà
+l’idée de justice, considérée comme inférieure, pour installer la morale
+dans l’amour. De là ces préceptes au delà desquels on n’ira point:
+«Faites ce que vous voudriez qu’on vous fît; ne résistez pas au mal
+qu’on veut vous faire et qu’on vous fait; aimez votre prochain comme
+vous-même; aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent.»
+De là cette morale, dont Kant a très bien dit que si toute la religion
+sur laquelle elle s’appuie s’écroulait, elle subsisterait encore par
+elle-même; de là cette morale que les attaques dirigées contre la
+religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas et ne peuvent
+atteindre; de là cette morale enfin que tout progrès des mœurs, réel ou
+supposé, non seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait que
+rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit toujours devant lui comme
+son but dernier et sa fin suprême.
+
+Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait se passer du dogme,
+étant plus pure que lui, en quelque sorte, et plus sublime; mais
+n’oublions pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est en
+quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme existant. Le dogme
+était: Dieu commande et il faut lui obéir, et tel était le fondement de
+la morale. Le dogme était: le désobéissant sera puni et l’obéissant sera
+récompensé, et telle était la sanction de la morale. Jésus conserve tout
+cela, et, _entre_ ce fondement de la morale et cette sanction de la
+morale, il introduit une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est
+plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus la justice et
+qui est la fraternité; mais il maintient et fondement et sanction, et il
+dit que le premier commandement est l’attachement de l’homme à Dieu, et
+il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham et que le
+mauvais riche sera précipité pour l’éternité dans l’enfer.
+
+Donc une morale sublime avec fondement religieux, avec une sanction
+religieuse; de caractère, par conséquent, nettement et formidablement
+impératif; voilà la morale de Jésus.--Plus tard, autour de cette morale
+demeurée fixe et immobile et qui ne pouvait que demeurer telle
+puisqu’elle avait, du premier pas, atteint l’absolu, la religion dont
+elle était comme encadrée et entourée, évolua. Elle se créa, au contact
+des Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on adopte on demande
+l’explication de tout, une métaphysique très obscure et du reste
+merveilleuse, qui restait comme le fondement, mais plus mouvant en
+quelque sorte et moins assuré qu’auparavant, de la morale, que l’on
+assurait toujours qui s’y appuyait.
+
+Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions plus variées, pour
+ainsi parler, admettant un moyen terme, lui-même comportant différentes
+mesures, entre le paradis et l’enfer, et par conséquent créant une
+hiérarchie et une échelle des peines et des récompenses; et c’était là,
+en somme, une idée évangélique, Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste
+et ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une conciliation étant à
+trouver entre la justice de Dieu et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne
+pouvant être supprimée, et devant être imaginé un tempérament de l’une
+par l’autre.
+
+D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants d’être plus ou
+moins absorbés, tout au moins altérés par ceux qu’ils conquièrent, le
+Christianisme, s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique grecque,
+admit en lui beaucoup de paganisme proprement dit. Le polythéisme
+revécut, très atténué, mais il revécut dans les anges, du reste
+empruntés à la religion hébraïque et dans les saints et saintes,
+remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux et les dieux
+locaux; et dans les «Notre-Dame» de tel ou tel pays, qui sont, par un
+artifice d’imagination, à la fois une seule personne et une foule de
+personnalités très distinctes.--Le «destin» revécut, ici et là, très
+contesté, parce que rien n’est moins évangélique que cette conception;
+mais il revécut dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu
+n’est pas lié par plus fort que lui; mais se lie lui-même de toute
+éternité.
+
+Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est la plus originale et la
+plus caractéristique du paganisme, qui ne se retrouve pas dans le
+Christianisme, pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance
+d’un seul Dieu est par trop contradictoire avec cette idée, laquelle met
+les dieux aussi près des hommes qu’il est possible de les y mettre sans
+en faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que la Némésis me
+semble bien paraître dans un des plus anciens textes des Évangiles, dans
+le _Sermon sur la Montagne_: «Quand vous voudrez prier, dites: Notre
+père qui êtes aux cieux... ne nous induisez pas en tentation.» De
+quelque manière qu’on ait retourné ce texte et qu’on l’ait adouci, il
+reste comme une preuve que dans les idées des premiers chrétiens, Dieu
+pouvait tendre des pièges à l’homme, peut-être pour l’éprouver,
+peut-être par je ne sais quel esprit de malice. Il y a là quelque chose
+de la Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins distincte, dans
+certains passages de la Bible. Ce qu’il faut penser là-dessus, c’est, à
+mon sens, que l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité,
+qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle est sensible dans
+l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle a passé, presque subrepticement,
+dans le Christianisme primitif; que le Christianisme y était du reste si
+contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a en effet éliminée
+assez vite, ne la trouvant du reste plus guère dans le paganisme à
+l’époque où il s’est rencontré avec celui-ci.
+
+Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut la considérer comme
+définitive, à fondement religieux, à sanctions religieuses, se
+confondant avec la religion, aimant à croire et voulant croire que, la
+religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même, nettement
+impérative, normative et déclarant l’homme _obligé_: telle est la morale
+chrétienne.
+
+Elle est l’ancienne «Loi de Dieu», transformée quant à ses préceptes,
+transformée même quant à son esprit, conservant tout son caractère de
+commandement absolu.
+
+Quand le Christianisme perdit quelque chose de son influence sur les
+hommes, il se passa la même chose que quand le paganisme parut impur ou
+grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de la Grèce. Les
+penseurs voulurent créer une morale indépendante, plus ou moins
+indépendante du Christianisme. Seulement la difficulté était plus
+grande. Le paganisme avait une morale très faible et très contestable.
+Une morale pure triomphait de la sienne et du même coup triomphait de
+lui assez facilement. Le Christianisme avait une morale telle qu’aucune,
+jusqu’à la consommation des siècles, à ce qu’il semble, ne pouvait la
+dépasser. On ne pouvait donc pas, par l’invention d’une morale
+supérieure à la sienne, le décréditer; on ne pouvait que lui emprunter
+sa morale en la détachant de lui, au risque, par l’impuissance où l’on
+se montrait de trouver en morale mieux que lui, de restaurer son crédit
+au lieu de le détruire.
+
+On s’efforça, cependant--par un besoin qu’a souvent l’homme et que je ne
+discute pas pour le moment, d’avoir une morale sans avoir une
+religion--de constituer la morale indépendamment du dogme, et
+c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de présenter aux
+hommes les conclusions de la morale chrétienne, sans le fondement sur
+lequel elle avait prétendu s’appuyer.--On s’efforça, par conséquent, de
+trouver à la morale un autre fondement (car on croyait encore qu’il lui
+en fallait un), que la foi en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de
+Dieu. Mais la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que sur une
+religion, sur la science ou sur elle-même. La fonder sur une religion,
+c’est ce qu’on ne voulait plus faire; la fonder sur elle-même, c’est à
+quoi l’on ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la science.
+
+Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble des sciences, ou
+sur une science particulière? Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea
+point; les sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas
+l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui et n’imposant
+point. On essaya donc de fonder la morale sur une science particulière,
+c’est-à-dire sur la science de l’homme. C’était revenir à l’antiquité et
+soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme. Ce fut surtout à l’épicurisme
+qu’on revint. Toutes les morales utilitaires qui eurent un certain
+succès en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme. Elles
+cherchent à se constituer ainsi: il faut savoir ce qui peut rendre
+l’homme heureux; ce qui le rend heureux, c’est une morale très pure
+constamment mise en pratique; énumérons les éléments et comme les
+conditions de cette morale... En un mot, la morale est la science du
+bonheur, fondée sur la connaissance de l’homme.
+
+Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus haut de
+l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une réédition, qu’une morale de
+cette sorte peut être très élevée et très saine; mais j’ai à peine
+besoin de dire aussi: 1º qu’elle ne peut être que persuasive; 2º qu’elle
+ne peut être qu’un art.
+
+Elle ne peut être évidemment que persuasive; car l’homme ne peut se
+sentir obligé à être heureux. Cette proposition: «sois heureux; il le
+faut, tu le dois», a quelque chose en soi de comique et de ridicule. Il
+y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits et dans nos consciences, des
+vieilles morales impératives et religieuses, peut-être; mais nous
+sentons vaguement que le bonheur n’est pas un devoir, que nous ne sommes
+pas obligés à être heureux et que peut-être nous sommes obligés à ne pas
+l’être, que la recherche du bonheur a quelque chose d’immoral. Et ceci
+n’est pas nécessairement une réminiscence chrétienne. Au fond de la
+Némésis, pour y revenir un instant, il y avait cette idée que l’homme ne
+doit pas être trop heureux, qu’un homme heureux est quelque chose de
+contraire à l’ordre et d’_insolent_ (un peu du sens étymologique et un
+peu de l’autre), et en dernière analyse l’idée de la Némésis, c’était
+l’inquiétude qu’éprouve un homme à être heureux, c’était le remords du
+bonheur, preuve que le bonheur a toujours pour l’homme quelque air de
+péché.
+
+Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur, et la morale qui
+nous donne comme fin le bonheur ne peut être que persuasive. Le dialogue
+entre la morale eudémonique et nous est celui-ci: «_Voulez-vous être
+heureux?_--Oui, _nous avouons_ que nous voulons l’être.--Si vous voulez
+l’être, il faut tenir telle ou telle conduite.» Autrement dit, la morale
+eudémonique n’a aucune _autorité_. Elle est une amie bienveillante et
+indulgente qui nous prend par notre faible pour nous conduire à la force
+d’âme, et qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour nous mener
+au bien. Nous l’aimons; nous lui sourions, comme elle nous sourit; mais
+elle ne nous impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle du
+_respect_, et c’est une bonne idée de Kant que ce qui peut nous imposer
+des devoirs doit être quelque chose qui nous inspire du respect. La
+morale eudémonique n’est rien autre que doucement persuasive.
+
+Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être qu’un art et n’a rien de
+scientifique, parce que le bonheur est chose tout à fait individuelle.
+Je place mon bonheur ici, je le vois ici; un autre le place et le voit
+ailleurs; et il n’est pas certain que j’aie tort, ni que l’autre n’ait
+pas raison. Le bonheur pour chacun est en raison de sa nature et de ses
+aptitudes. Le bonheur est la concordance qui s’est établie ou qu’on a su
+établir entre les facultés d’un individu et le champ d’activité où il
+pouvait exercer ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents,
+en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas de science de
+l’individuel. La morale ayant pour fin le bonheur ne peut donc être
+qu’un art, qu’un art ingénieux, individuel lui-même, et devra être
+définie ainsi: la morale est l’art par lequel, chacun s’étant appliqué à
+se connaître et se connaissant bien, se rend heureux par une sage
+application de ses facultés propres au monde qui l’entoure.--Voilà qui
+est bien; mais, donc, la morale n’est pas une science, elle est un art;
+et même un art qui n’a pas de préceptes et de maximes générales; la
+morale est un art personnel et incommunicable; la morale est l’art que
+chacun devrait se faire à soi-même pour être le moins malheureux
+possible.
+
+--Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique. Je reste une
+science en ce que, précisément, je crois que les principes menant au
+bonheur sont très généraux, sont les mêmes pour tous les hommes, doivent
+être tirés de l’étude de la nature humaine en sa généralité; en ce que
+je crois que chaque homme serait dans l’erreur en cherchant à se rendre
+heureux par l’étude, même scrupuleusement et froidement faite, de ses
+penchants et aptitudes et ne saurait l’être qu’en se conformant aux
+notions sur le bonheur que nous donne l’étude de l’homme, pour ainsi
+parler, universel. Et en cela, je suis très nettement scientifique.
+
+--Je le veux bien; mais encore ce qui fait qu’on peut dire qu’il y a un
+homme universel, ce qu’il y a de commun entre tous les hommes, c’est, si
+l’on veut, le désir du bonheur; mais ce n’est pas du tout une idée, une
+imagination sur le moyen d’y arriver. Tel vous dira: «Mon idée du
+bonheur, c’est la volonté de puissance», et tel autre vous dira: «Mon
+idée du bonheur, c’est la modération dans les désirs»; tel vous dira:
+«Mon idée du bonheur, c’est la tranquillité», et tel autre: «Mon idée du
+bonheur, c’est l’action.» Et ils vous diront ces choses sans que vous
+puissiez légitimement contredire aucun d’entre eux. Il en résulte, à ce
+qu’il me semble, que la morale eudémonique n’est pas une morale; qu’elle
+est plusieurs morales opposées les unes aux autres, mettons, si vous
+voulez, en souvenir de Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des
+esclaves--et quelques morales intermédiaires.
+
+Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel et par conséquent n’est
+pas une science. Elle est un art et elle est même plusieurs arts, une
+infinité d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de
+celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan de lui-même; et,
+de la matière qu’il trouve en lui, doit faire une œuvre d’art selon la
+matière qu’il a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière
+et selon les procédés d’art qu’il a inventés. Donc pour le moraliste
+eudémoniste point de morale. Il ne doit pas même en esquisser une. Son
+traité de morale ne doit pas s’étendre au delà de son principe. Il doit
+tenir en une ligne: «Cherchez le bonheur.» Pas un mot de plus.--«Mais
+comment?--C’est votre affaire. Ce ne peut être que votre affaire. Je
+vous dirai, si vous voulez, comment j’ai trouvé le mien; mais cela ne
+peut pas vous renseigner sur le vôtre.» La morale eudémonique n’est ni
+un commandement ni une prescription, ni même un guide.
+
+Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a appelé la morale
+du sentiment, qui ne mérite pas qu’on s’y attarde bien longtemps.
+Quelques philosophes, Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour
+toute morale ceci: «Cédez à votre sentiment intime; il ne trompe pas.»
+Au fond, _c’est vrai_; mais quand on a, successivement, refusé le nom de
+sentiment intime à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque
+chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si l’on dit en effet à un
+«sentimentaliste»: «Dois-je toujours obéir au sentiment qui me possède
+et qui me pousse, pour l’instant?» il répondra certainement: «Il faut
+encore voir si ce sentiment est bien votre sentiment intime, profond,
+radical; car il existe une foule de sentiments superficiels, momentanés
+et _altérés_; il existe des sentiments qui sont des résultats des
+circonstances et du monde où vous vivez et de l’atmosphère que vous
+respirez et de votre éducation, etc.; ce sont des sentiments
+circonstanciels ou des sentiments altérés; c’est au fond même de votre
+nature qu’il faut vous adresser et c’est à lui qu’il faut vous
+conformer; voilà le sentiment intime.»
+
+Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner, on arrive à
+s’apercevoir que le seul sentiment intime qui ne soit suspect ni d’être
+circonstanciel, ni d’être adventice, ni d’être altéré, est la voix même
+de notre conscience, le quelque chose en nous qui dit: «Tu dois» ou: «Tu
+ne dois pas» et qui n’est peut-être pas un sentiment.--Ou la morale
+sentimentale entre les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a
+aucune règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce qui en nous
+est passionné à l’exclusion de ce qui est froid, et elle nous déchaîne
+débridés à travers la vie, et elle n’est que l’immoralisme pur et
+simple; ou entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène
+assez facilement à reconnaître que le sentiment ou plutôt l’ensemble des
+sentiments qu’elle donne comme bons n’est pas autre chose que le goût du
+bien et que simplement elle a donné au devoir le nom de sentiment pour
+s’appeler morale sentimentale au lieu de s’appeler morale du devoir.
+
+ * * * * *
+
+Tels étaient les essais de morale indépendante qui étaient faits ici et
+là, avec plus ou moins de hardiesse et aussi plus ou moins de logique,
+lorsque Kant parut.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA MORALE DE KANT
+
+
+La première morale indépendante dans le sens vrai, dans le sens précis
+et dans le sens le plus étendu du mot, est la morale de Kant. Jusqu’à
+lui on avait voulu fonder la morale; il a voulu _ne pas la fonder_, ne
+la fonder sur rien et qu’elle fût au contraire le fondement de tout et
+que tout se fondât sur elle. Jusqu’à lui on avait voulu _rattacher_ la
+morale soit à la science, soit à la religion; il a voulu ne la rattacher
+à rien et ne l’asseoir que sur elle-même. Il a voulu qu’elle fût en soi
+et qu’elle fût par soi. _L’insubordination du fait moral_ est la
+maîtresse pièce de son système. Le fait moral est parce qu’il est et il
+n’a à donner aucune raison qui l’explique et qui le fasse accepter. Il
+n’a pas, pour ainsi parler, à plaider pour lui. Il s’impose. Il dit: «Je
+dois être.» Il ne donne pas de considérants à l’appui de lui. Il dit:
+«Je suis parce que je suis».
+
+Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait. Si on le rattache à
+une religion, on a à prouver cette religion qui est toujours moins
+claire que lui; si on le rattache à une science, on a à établir et à
+achever cette science qui n’est jamais guère établie et qui n’est jamais
+achevée, tandis que lui est définitif dès qu’il existe. Reste à ne le
+rattacher qu’à lui, à ne le fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le
+fonder, à le prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le
+vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable et qui
+doit être indiscuté.
+
+--Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer ce caractère singulier;
+pourquoi discuter tout, prouver tout, rattacher tout à quelque chose et
+réduire tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui,
+vraisemblablement, est un fait comme un autre?
+
+--Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral; je le lui
+reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme cela qu’il se présente à nous.
+Nous pouvons douter de tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même
+chose, sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait moral. Toutes
+les autres choses se présentent à nous comme matière de connaissance; le
+fait moral se présente à nous comme connaissance; toutes les autres
+choses se présentent à nous comme chose à connaître; le fait moral se
+présente à nous comme chose connue. Nous disons: «Il y a peut-être un
+monde extérieur et il faut nous donner des raisons de croire qu’il
+existe ou qu’il n’existe pas; il y a peut-être des lois générales du
+monde et il faut les chercher; il y a peut-être un auteur unique ou
+plusieurs auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il
+existe ou s’ils existent.» Nous ne disons pas: «Il y a peut-être quelque
+chose en nous qui nous commande de bien agir.» Nous sentons cette
+chose-là directement, immédiatement, comme de plein contact, et nous la
+sentons continuellement. Elle seule ne passe pas par quelque chose pour
+arriver à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être trouvée. Nous
+avons cette sensation qu’elle est si près de nous et en nous qu’elle est
+nous-même. Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits celui
+qui est en effet le plus clair, pour le plus manifeste celui qui est le
+plus manifeste, pour le seul indiscutable, celui que nous avons le plus
+de tendance à accepter sans discussion? Pourquoi vouloir expliquer le
+fait le plus clair par d’autres plus incertains, prouver par des choses
+douteuses la chose qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être
+prouvée, et arriver par des chemins détournés à cette morale que nous
+atteignons du premier coup?
+
+Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira Kant, si, étant donné
+qu’il faut aller, comme on peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du
+fait moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et de prouver
+tout le reste? Qui sait si, loin d’être fondé sur la métaphysique, ce
+n’est pas le fait moral qui la fonde? Qui sait si ce n’est pas le fait
+moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité de l’âme et
+qui prouve Dieu? Qui sait si, par un renversement des méthodes, il ne
+faut pas, après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule sur elle-même
+quand elle se fonde sur elle-même, la reconstruire, et peut-être assez
+facilement, sur la morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est
+la chose solide, l’inébranlable et l’_inconcussum_?
+
+Mais revenons, pour ne nous occuper que de la morale elle-même. Le fait
+moral est donc le plus clair, le plus incontestable et le plus
+directement saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs.
+C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette évidence première,
+cette évidence initiale tant cherchée par les philosophes. Ils ont dit:
+à travers tant de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une,
+dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter? Ils ont répondu: c’est
+la vie, le sentiment de l’existence, le sentiment que l’on existe. Ils
+ont répondu: c’est la pensée, la certitude où l’on est que l’on pense.
+Je réponds, moi: ce qu’il y a de moins douteux, c’est que je me sens
+obligé, c’est que quelque chose en moi me dit: tu dois! Pourquoi est-ce
+cela qui est le moins douteux? Mais, parce que, quand à cette voix
+intérieure je n’obéis pas; quand à cette voix intérieure je désobéis;
+alors je souffre, alors j’ai des remords, alors j’ai de l’humiliation,
+alors je suis dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire? C’est à dire
+que je viens de contrarier le fond même de ma nature; c’est à dire que
+je viens de me nier, de me heurter et de me combattre moi-même.
+
+Remarquez que ce phénomène ne se produit pas à propos des autres choses
+auxquelles j’ai tendance à croire. Je puis douter du monde extérieur
+sans avoir remords, humiliation, mépris de moi-même, torture intime;
+rien de tout cela. Je puis douter de mon existence et me croire une
+illusion et un rêve, sans me faire de reproche et sans que rien en moi
+me fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée, je veux dire douter
+que je pense, et ne pas me sentir humilié et dégradé, et dégradé par ma
+faute. Il n’y a pas de remords intellectuel, et ceci est bien à
+considérer.
+
+On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce de remords
+intellectuel ou quelque chose qui y ressemble. Quand nous doutons d’une
+chose très évidente aux yeux du bon sens, par exemple quand nous doutons
+que nous vivions ou que nous pensions, nous nous reprochons très
+sensiblement quelque chose. Nous nous reprochons de nous faire violence,
+de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement ou de
+demander à ses ressorts un effort qui dépasse les forces que la nature
+leur a assignées.--Ceci est très vrai. Mais remarquez deux choses. La
+première que le remords intellectuel est d’un caractère si différent du
+remords moral qu’on ne peut guère que par un abus de mot lui donner le
+même nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et n’humilie pas; il
+trouble. Quand nous doutons ou essayons de douter des choses qui sont
+d’évidence intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et honteux;
+nous nous sentons égarés. Nous nous sentons en bateau sans gouvernail ou
+en ballon sans soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches d’une
+espèce de suicide. Nous nous disons: «C’est à mon intelligence elle-même
+que je me dérobe et que je dis adieu; si je doute de ceci, je ne puis
+plus faire aucun usage de mon entendement; je ne puis, décidément,
+douter de ceci encore sans un suicide intellectuel.»
+
+Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est une crainte beaucoup
+plus qu’un remords; il est un trouble, un effroi et une épouvante.
+
+Et la seconde chose à remarquer est celle-ci: c’est que le remords
+intellectuel torture aussi quelquefois et humilie, il faut le
+reconnaître; mais quand il nous inquiète sur la passion qui nous anime à
+nier quelque évidence, ou sur les conséquences que cette négation peut
+avoir. Nous nous reprochons de douter de telle vérité quand nous nous
+disons que c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de
+briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la mystification,
+c’est-à-dire du mensonge, que nous en doutons;--et nous nous le
+reprochons encore quand nous nous disons que la vérité dont nous doutons
+est peut-être profondément utile à l’humanité et que, rien qu’à en
+douter personnellement et intérieurement, nous commençons à faire du mal
+et nous nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que dans ces deux
+cas le remords intellectuel n’est pas autre chose qu’un remords moral;
+que le remords que nous éprouvons est un remords moral se rapportant à
+des opérations intellectuelles, mais en tant qu’elles ont des rapports
+avec la moralité, en d’autres termes un remords moral pur et simple?
+
+Donc le remords intellectuel ne torture pas et n’humilie pas; et quand
+il semble qu’il torture et qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le
+remords intellectuel, mais le remords moral; ou, ce qui revient au même,
+le remords intellectuel n’est remords que dans la mesure où il se
+complique de remords moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse
+souffrir: c’est la révolte contre une voix intime qui nous dit: tu dois,
+tu es obligé; il n’y a qu’une vérité dont la négation nous fasse
+souffrir et nous dégrade à nos propres yeux, c’est la vérité morale.
+
+N’est-ce pas un signe? Et n’est-il pas très rationnel de conclure de là
+que _la vérité_, tout au moins la vérité essentielle, que _l’évidence_,
+tout au moins l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au moins
+vérificatrice et justificatrice de toutes les autres, est l’évidence
+morale?
+
+Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce qui n’a pas besoin
+d’être prouvé, ce qui se tient debout en soi et par soi, ce qui est
+irréductible à autre chose, ce qui est indépendant et insubordonné;
+c’est l’_axiome humain_.
+
+Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu prouver l’axiome et
+rattacher à quelque chose ce à quoi, plutôt, tout se rattache, et
+subordonner à ceci ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver, certes, non
+l’expliquer même, à proprement parler, mais l’analyser. Le fait moral se
+présente ainsi. Quelque chose, en nous, nous dit: tu dois agir et tu
+dois agir bien; il y a des choses qu’il faut faire et il y en a qu’il ne
+faut pas faire; _il y a des choses_ telles que, si tu les fais, tu sens
+que tu es digne de toi, conforme à toi; _il y a des choses_ telles que,
+si tu les fais, il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas
+né ou que tu fusses mort avant de les faire.
+
+--Mais ces choses que je dois faire, les puis-je faire; et ces choses
+que je ne dois point faire, puis-je ne les faire point?
+
+--Oui, sans aucun doute; tu es libre absolument. Tu n’es pas limité dans
+ta volonté; tu es limité dans l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas
+faire ce dont tes forces physiques sont incapables et ce que les
+circonstances t’empêchent d’accomplir; mais tu es libre de prendre ta
+décision et d’aller dans l’exécution jusque-là où une force plus
+puissante que ta force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller
+jusqu’au tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve pas de moyens
+de transport; mais il est libre absolument de prendre la résolution d’y
+aller et de pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les
+possibilités matérielles le permettront.
+
+--Est-il si certain que je sois libre?
+
+--Non seulement ce n’est pas douteux; mais tu n’en doutes pas; tu n’en
+doutes à aucun moment de ta vie; c’est en te croyant libre et parce que
+tu te crois libre que tu fais tout ce que tu fais; et aurais-tu des
+remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne pas commettre la
+mauvaise action que tu as commise? Et ne sens-tu pas que, quand tu
+essayes de douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise action,
+en ce sens que tu cherches une excuse aux mauvaises actions que tu
+pourras commettre? Ne le sens-tu pas? La négation du libre arbitre a son
+remords qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà en soi un acte
+mauvais.
+
+Ainsi parle la «conscience», comme on dit et comme on dit très bien; car
+ce que nous venons de faire parler n’est pas autre chose que le savoir
+instinctif que l’homme a de lui-même. Et elle parle ainsi
+_impérativement_. Entendez par ce mot qu’elle ne subordonne à rien et
+qu’elle ne conditionne pas son commandement. Elle ne dit pas: «agissez
+bien _si_ vous voulez le bonheur»; elle ne dit pas: «agissez bien _si_
+vous voulez être en paix avec vous-même»; elle ne dit pas: «agissez bien
+_si_ vous voulez obéir à votre nature, laquelle est organisée pour le
+bien et se contrarie elle-même, se blesse elle-même quand elle agit
+mal.» Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce caractère. De
+tels commandements sont, si l’on veut, des commandements, sont, si l’on
+veut, des impératifs, mais ce sont des impératifs toujours
+_hypothétiques_; ils se subordonnent toujours à une condition: «si vous
+voulez telle chose, agissez bien». Le commandement de la conscience est
+impératif comme l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est
+despotique. Jamais le vers fameux n’a été plus applicable:
+
+ _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._
+
+Et cela est littéralement exact; car ici c’est bien la volonté
+contraignante qui se met à la place de la raison qui délibère.
+
+Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point qu’il puisse y avoir
+quelque chose en nous qui ne ressortisse pas à la raison, qui ne résulte
+point de motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement. Il ne
+s’agit pas de s’étonner; il s’agit de constater. Est-il vrai, est-ce un
+fait que la conscience commande ainsi? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en
+même temps qu’elle nous commande elle nous interdit de discuter? Est-il
+vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit, très durement: «Si tu discutes,
+tu es déjà coupable?» La loi-devoir enlève à notre appréciation, met
+énergiquement en dehors de notre appréciation, de notre délibération, de
+notre examen, un certain nombre de choses, et ces choses, ce sont nos
+actes. Elle nous permet de penser comme nous voudrons, de croire comme
+nous voudrons, d’imaginer comme nous voudrons. Dans ces cas-là nous
+n’entendons pas sa voix; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout à
+coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce pas significatif?
+Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui est
+différent de tout le reste, qui nous impose un respect profond, à quoi
+nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir désorganisés et qui
+commande sans admettre qu’on discute et sans donner de raisons de son
+ordre, _ce qui serait se discuter soi-même_?
+
+_L’indiscussion_ absolue c’est le caractère essentiel et substantiel de
+la loi morale. L’être moral est celui à qui l’on dit: «Pourquoi fais-tu
+cela?» et qui répond: «Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire
+autrement; quelqu’un me commande.» S’il est en dehors de cette formule,
+d’une façon ou d’une autre, il n’est pas moral, il n’est pas vertueux.
+
+--Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses, non pas
+terrestres (car dans ce cas il serait simplement un homme adroit), mais
+dans l’espoir de récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral?
+
+--Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi Kant, aux récompenses et
+aux châtiments d’outre-tombe, parce que je crois au mérite et au
+démérite, à un ordre universel qui veut que justice, en définitive, soit
+faite; mais je dis que si l’homme a fait le bien en seule vue de la
+récompense, il n’est pas moral le moins du monde. Il n’est qu’un homme
+qui fait un marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité dans cet
+acte-là.
+
+--_Donc l’espoir en Dieu est immoral!_
+
+--_L’espoir_ en Dieu n’est pas immoral; mais la parfaite conviction que
+Dieu nous récompensera exactement selon nos mérites est immorale. Faire
+le bien _pour_ être payé par Dieu, prêter à Dieu _pour_ qu’il nous
+rende, est un acte usuraire parfaitement étranger et même contraire à
+toute moralité. Il faut faire le bien pour lui-même; _et puis_, il n’est
+pas interdit d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra compte.
+Le mélange même de ces deux sentiments n’est pas d’une moralité pure,
+parce qu’on ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas sûr
+que tous les deux sentiments soient réels; et parce qu’il est possible
+que l’un des deux soit réel et l’autre seulement une illusion que nous
+nous faisons et que nous caressons pour nous rassurer. Il y a quatre
+degrés: 1º le marché: je fais le bien parce que je sais que Dieu me le
+rendra au centuple; ceci est du paganisme le plus grossier: c’est un
+acte purement immoral;--2º le mélange de marché et de conscience: je
+fais le bien pour obéir à quelque chose en moi qui me dit de le faire,
+et aussi pour _mériter_; ceci est un acte relativement estimable, à la
+condition qu’il soit bien certain que ces deux états d’âme existent
+concurremment; et cela n’est jamais certain;--3º l’obéissance à la
+conscience, avec, _mais à d’autres moments et non pas quand on fait
+l’acte_, un espoir, peu sûr du reste, que l’on pourra être récompensé;
+ceci est d’une très haute moralité;--4º l’obéissance à la conscience et
+la parfaite conviction que l’on ne sera jamais récompensé: ceci est
+l’acte moral absolu.
+
+--Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus moral qui puisse
+être.
+
+--S’il existe, certainement. Obéir à la conscience par pur et simple
+respect de la conscience, c’est l’acte moral pur.
+
+Mais,--autre point de vue de la question--sans aucune espérance de
+récompense, faire le bien parce qu’on éprouve de la satisfaction à le
+faire et par conséquent _pour_ se procurer ce plaisir ne sera sans doute
+pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste à faire le bien
+uniquement par obéissance à la loi et sans mélange aucun d’intérêt
+personnel? «J’ai du plaisir à faire le bien; cela m’inquiète[2].» Le
+plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite, évidemment, et, de
+plus, va jusqu’à ôter tout caractère moral à mon acte, si bon qu’il
+soit, selon la façon commune de parler. L’homme qui est charitable avec
+délices n’a pas plus de moralité dans cet acte que le gourmand qui
+savoure un mets favori?
+
+ [2] Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus loin.
+
+--Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui n’est pas complètement
+désintéressé n’est pas moral; on peut même dire que l’acte moral qui
+n’est pas accompli avec une certaine répugnance, avec une certaine
+victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il faut savoir, il est vrai, que
+l’homme qui éprouve du plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du
+plaisir à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude et pour
+goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis, triompher très souvent,
+très longtemps, de lui-même; que par conséquent si son action de
+maintenant n’est pas morale, il est moral, lui, profondément; et même
+que si son action de maintenant n’est pas morale en soi, elle l’est par
+tous ses antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler, toutes
+ses racines; et voilà pourquoi vous pouvez vénérer sans scrupule l’homme
+de bien qui fait le bien par plaisir; mais encore, mais enfin, il est
+très vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est pas moral.
+L’homme de bien travaille, sans le savoir, à s’enlever le mérite. Il
+s’enlève le mérite à mesure qu’il fait du devoir une habitude et une
+habitude agréable. Ses premiers actes bons sont moraux, étant des
+victoires et achetées chèrement; les suivants sont moins moraux,
+comportant moins d’efforts; et quand ils sont devenus une habitude et
+une source de jouissances, ils ne sont plus moraux du tout. Heureux, du
+reste, et vénérable, pour la raison que nous avons dite, l’homme qui n’a
+plus aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien. La fin de la
+vertu, mais aussi son comble est d’être devenue une manie.
+
+--Soit; mais insistons encore. Un homme n’espère de récompenses pour ses
+vertus, ni ici-bas ni ailleurs; d’autre part, il n’éprouve point de
+plaisir à faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux.
+Et il le fait cependant. Voilà le pur homme de bien, selon vous. Je n’en
+suis pas sûr; car, s’il est très vrai qu’il ne fait le bien que par
+devoir, il éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir dans le
+devoir accompli et, même en l’accomplissant, dans la lutte qu’il
+soutient contre lui-même. Donc ici-même, il y a intervention du plaisir
+et par conséquent de mobile intéressé.
+
+En considérant le plaisir du devoir accompli nous dirons que l’acte
+vertueux touche sa récompense dès qu’il est fait; que, par conséquent,
+seul le premier acte bon a été fait par devoir; mais le second déjà a pu
+être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement du premier avait
+révélé.
+
+Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même nous dirons que
+le premier acte bon a été intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du
+plaisir à le faire dès le premier moment où l’on commençait à
+l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte moral pur?--Je
+reconnais, répondra Kant, que depuis le commencement du monde il n’y a
+pas eu, peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte absolument
+désintéressé. Mais que faisons-nous ici? Nous décrassons l’acte moral,
+successivement, de toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous
+le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il consiste, pour montrer
+ce qu’il est en soi. Dans la pratique, quelque relativement pur qu’il
+soit, il sera toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins, on
+saura à quel degré il l’est; on saura s’il est si mêlé qu’en vérité il
+n’existe plus, ou s’il est si légèrement adultéré qu’il est assez près
+d’être pur. Pour savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il
+est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il est en soi. Il est
+une bataille; il est une lutte que l’homme soutient pour échapper à la
+nature. «La vertu n’est pas l’éclosion de la nature; elle est une
+conquête sur la nature[3].» C’est en quoi les stoïciens se sont trompés.
+L’homme ne vit ni en conformité avec _la_ nature, ni en conformité avec
+_sa_ nature quand il est vertueux. Il vit en révolte contre _la_ nature,
+qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de plus qui est immorale;
+et il vit en révolte contre _sa_ nature qui lui persuaderait, s’il
+l’écoutait, de vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste. La
+morale est contre nature, il faut le dire sans hésiter.
+
+ [3] André Cresson: _la Morale de Kant_.
+
+Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même dans la nature
+humaine pour que nous la trouvions en nous; évidemment; mais la morale
+est un élément de notre être qui contrarie ce que nous avons de commun
+avec la nature des autres êtres créés; c’est une force, en nous-mêmes,
+de révolte contre nous-mêmes; c’est quelque chose en nous qui nous
+invite et nous oblige à nous vaincre et à nous dépasser. Quand
+Nietzsche, plus tard, donnera sa fameuse définition de l’homme: «l’homme
+est un être qui est né pour se surmonter», il donnera, lui si
+contempteur de Kant, une formule essentiellement kantienne. La morale
+apporte, reconnaissons-le vaillamment, la guerre et non la paix dans
+l’être humain. Sans elle il serait en paix; sans elle il ne se livrerait
+pas de combats; sans elle il ne tendrait pas violemment sa volonté vers
+des fins presque inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La morale
+est en vérité une étrangère en nous.
+
+C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix de la raison pour
+nous parler, mais nous parle avec la sienne; ni, quand elle est pure,
+elle ne demande aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni
+comme introductrice ni comme compagne. Vous voyez: elle est étrangère à
+tout notre être; elle est étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est
+pas elle. «Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui n’es ni la
+raison qui me persuade patiemment, ni la sensibilité qui me pousse et
+qui m’entraîne; ni l’habitude qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit
+lentement; ni l’imitation qui m’engage à prendre pour modèles les êtres
+qui m’entourent; mais, solitaire et dédaigneuse de tout ce qui habite en
+moi, une visiteuse qui intervient pour me donner un ordre sévère, sans
+explication et qui doit être sans réplique; et qui rentre dans le
+silence et dans l’ombre en me laissant d’elle une sorte de terreur
+mystérieuse et comme une nécessité inexplicable de lui obéir?»
+
+Elle répondrait: «Il est vrai, je suis l’étrangère; je suis étrangère au
+monde entier; je n’apparais et ne me manifeste qu’en toi, et encore en
+toi je suis étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience;
+et je te trouble et je t’effraie et je te torture; mais tu sens bien et
+tu sentiras toujours que tu as besoin de ce trouble, de cet effroi et de
+ce tourment; que tu as besoin de moi; que sans moi tu te mépriserais
+profondément; que sans moi aussi tu périrais, toi et ta race, toi et ton
+espèce. Tu es un être particulier. Quelqu’un t’a créé tel que tu ne
+puisses vivre sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée
+pour te donner matière à te combattre et à te vaincre et pour qu’à te
+combattre et à te vaincre tu vécusses. Or c’est toi-même qui m’as créée
+du besoin même que tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la
+visiteuse est cependant ce qu’il y a de plus intime et de plus profond
+en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, de la substance même de
+ton être.»
+
+Mais si l’on _constate_ cette antinomie, salutaire du reste, peut-être
+nécessaire du reste, entre la morale et toutes nos autres facultés,
+peut-on l’_expliquer_ un peu, soupçonner un peu pourquoi elle est? Il
+n’est pas impossible. Cette antinomie de la morale et de nos autres
+facultés, c’est une forme, c’est une face de l’antinomie de la destinée
+de l’homme comme faisant partie d’une espèce. Individuellement l’homme
+ne se sent obligé à rien; individuellement l’homme n’a pas de devoirs;
+individuellement l’homme n’a pas de conscience. Supposez, ce qui, du
+reste, est presque impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité,
+sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait? Absolument aucun. Ceux
+qui ont parlé des devoirs envers soi-même n’ont pu en parler que parce
+qu’ils considéraient l’homme en société, et qu’à cause de cela ils lui
+voyaient des devoirs envers soi-même consistant à se conserver et à se
+développer pour le service de la société, et qui par conséquent
+n’étaient, en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. Mais
+supprimez cette considération de la société, il reste que l’homme n’a
+aucun devoir envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir.
+Direz-vous: «Si bien. Il a le devoir de ne pas se détruire et de se
+conserver sain et fort.» Vous voulez dire qu’il est de son intérêt de ne
+se point détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il ne prend
+pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci n’est pas un devoir, n’a
+aucunement le caractère de devoir. L’homme individuellement n’est
+nullement obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, cherche
+naturellement le bonheur; il le cherche plus ou moins intelligemment;
+mais il n’est nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être
+heureux. L’homme individuellement est donc un être qui simplement
+cherche le bonheur, son bonheur. C’est toute sa loi. Ce serait un pur
+non-sens que de lui en chercher un autre.
+
+Mais dès que l’homme est en société, immédiatement il a des devoirs et
+il a une conscience qui les lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il
+ne doit plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif
+catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne se sent plus libre
+d’agir à son gré. Le «fais ce que veux» disparaît. Il se sent des
+obligations envers les autres; il se sent des obligations envers
+soi-même, à cause des autres; il se sent même des obligations envers
+Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, l’humanité tout entière, laquelle
+l’oblige, et l’objectivant en un être supérieur qui l’a créée, qui
+l’aime et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi envers cet être
+qui a comme en ses mains les intérêts de l’humanité.
+
+Donc à l’homme considéré individuellement point de devoirs; à l’homme
+considéré comme membre d’une espèce des devoirs multiples.
+
+Et voilà pourquoi l’individualisme est à base d’immoralité, comme le bon
+sens le dit tout de suite; mais si le bon sens le pressent, l’analyse le
+prouve. Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes ou sur
+la pente de le devenir. L’individualisme n’est que la révolte plus ou
+moins franche de l’homme fatigué de morale et des obligations que la
+morale impose. L’individualisme est la doctrine plus ou moins précise de
+l’homme qui est las de sacrifier éternellement son moi, son droit au
+bonheur, ou son droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout
+cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des commandements
+très rudes, soit à un Dieu intérieur dont on trouve rudes les exigences.
+L’individualisme est immoral par cette raison bien simple que la
+moralité est précisément l’homme ne se considérant pas comme individu.
+Or, comme l’homme est à la fois un individu et un membre d’une espèce,
+et comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre chose, il y a
+toujours une antinomie et par suite une lutte entre ce qu’il est comme
+individu et ce qu’il est comme membre d’une espèce.
+
+Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur; comme membre d’une
+espèce, sa loi est le renoncement au bonheur. Comme individu sa loi est
+la persévérance dans l’être; comme membre d’une espèce, sa loi est le
+sacrifice, partiel continuellement, total parfois, en certaines
+occasions, de son être.
+
+Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la morale est bien cette
+ennemie éternelle que nous voyions que l’homme porte en lui; ennemie
+salutaire, ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, ne peut
+vivre que comme membre d’une espèce; mais ennemie cependant, puisque
+encore il reste un individu et ne peut pas cesser de l’être et de se
+sentir tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne sentent plus
+cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, ceux-là, s’ils
+existent, sont des êtres qui ne sont plus des individus; ils sont
+l’espèce même en un homme; ils sont, dirait un Aristophane, des statues
+vivantes de l’humanité.
+
+Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne; mais qu’on en approche.
+Toutes les associations où l’homme ne respire que pour l’association et
+en quelque sorte que par l’association, sont des essais, souvent très
+beaux, d’abdication de l’individualité et par conséquent de moralité
+pure. Encore est-il que cette association que nous envisageons en ce
+moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, qu’elle
+institue des devoirs qui, pour être des devoirs envers l’humanité, sont
+surtout, tout compte fait, des devoirs envers elle, et que par
+conséquent elle remplace l’individualisme personnel par une sorte
+d’individualisme collectif, que par conséquent elle ne constitue pas
+moralité pure. Mais elle en donne très bien l’image. L’homme absolument
+moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la conscience faite
+homme) serait celui qui ne ferait absolument rien que par obéissance à
+sa conscience, c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui
+aurait absolument aboli en lui tout individualisme, soit personnel, soit
+même collectif, et en qui, pour ainsi parler, l’espèce même vivrait.
+
+Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il y a cette antinomie et
+cette lutte dont nous parlons, et c’est ce qui explique l’antinomie de
+la morale elle-même avec _tout le reste de notre être_. La morale est en
+opposition et en lutte contre tout le reste de notre être, jusqu’à ce
+qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle l’ait absorbé ou, pour mieux
+dire, qu’elle se soit substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive
+jamais. Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est la
+moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, tant on se serait
+vaincu, c’est où l’on arriverait si l’on était parvenu à la moralité
+absolue, et alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus du
+tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte; mais nous n’avons aucune crainte
+à concevoir sur cette extinction de la moralité dans son triomphe; dans
+l’état normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours
+relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes pour la morale,
+ou en d’autres termes, la lutte de nous-mêmes, espèce, contre
+nous-mêmes, individus.
+
+La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive; normative et
+non conseillère, science, du reste, avant d’être un art. Science de
+quoi? science d’elle-même; analyse de ce qu’elle est, de la façon dont
+elle se révèle à nous et de la façon dont elle s’impose à nous et nous
+commande; et enfin elle ne s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et
+ne se rattache à rien; elle n’est fondée ni sur une autre science, ni
+sur l’ensemble des sciences, ni sur une religion; elle n’est fondée que
+sur elle-même. Platon, ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des
+fils ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale _comme à
+leur dernière fin_; nous, nous rattachons exactement toutes choses à la
+morale _comme à leur base_ et aussi comme à leur dernière fin. C’est
+_parce que_ la morale existe qu’il faut bien que le libre arbitre
+existe; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle; qu’il faut bien que
+Dieu existe; et aussi c’est _pour que_ la morale soit que Dieu a créé
+l’homme; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n’est pas,
+puisque l’acte moral est une lutte et que Dieu n’a pas à lutter; c’est
+pour que la morale soit que l’homme est doué du libre arbitre; c’est
+pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de l’homme,
+comme tentation de l’homme et comme chose que l’homme doit comprendre
+qu’il ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme doit comprendre
+qu’il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale
+enveloppe le monde comme d’un cercle et tout en part comme tout y
+aboutit.
+
+Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve pas et ce qui n’a pas
+besoin d’être prouvé et ce qui prouve tout; vous ne trouvez cela que
+dans la loi morale; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi et pour la
+réalisation de quoi il semble bien que tout existe; vous ne trouvez cela
+que dans la loi morale; et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est,
+quoique si particulière et isolée en apparence, la voix du monde parlant
+à l’homme, la lumière du monde entrant en lui, la loi du monde
+l’obligeant.
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle nous commande? Nous
+nous sentons obligés; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Nous nous
+sentons obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très
+sensible, absolument incontestable; mais à quoi nous sentons-nous
+obligés? Ne répondez pas sommairement: à faire le bien. C’est répondre à
+la question par la question. Faire le bien, cela veut dire faire ce à
+quoi l’on se sent obligé; mais encore à quoi précisément nous oblige la
+loi morale?
+
+Il y en a qui disent que la loi morale renferme en soi _une matière_
+qu’elle nous présente et que nous saisissons par intuition, directement
+et immédiatement. Elle nous dit: «Il ne faut pas tuer, voler, être
+intempérant, être égoïste, etc...» La loi morale, pour ceux-ci, est une
+table de la loi où sont inscrits un certain nombre et un grand nombre de
+commandements distincts, tous très directement accessibles, tous
+présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est bien vrai que c’est
+ainsi que sont les choses, ou paraissent être, pour tous tant que nous
+sommes, dans la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous fait un
+cadre moral, une liste des choses à faire et des choses à ne faire
+point, et c’est à cette liste, en vérité, que nous obéissons. Il est
+très vrai; mais prenez garde. Si vous prenez les choses ainsi; si vous
+considérez la loi morale comme ayant un contenu matériel _et comme
+constituée par ce contenu matériel lui-même_, vous risquez de ruiner, ou
+d’exposer à être ruinée, la morale elle-même.
+
+Car on vous répondra que cette liste dont nous parlions tout à l’heure
+est extrêmement variable, que la variabilité des devoirs est la chose du
+monde dont on est historiquement le plus sûr, que telle chose, devoir
+pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, que telle chose, devoir
+pour un temps, n’est pas devoir pour tel autre temps, que, même, telle
+chose, crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et que, par
+conséquent, si la matière de la morale est la morale même, la matière de
+la morale se contredisant, la morale se contredit et donc n’est pas une
+loi et donc n’existe pas.
+
+Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui est un crime. Les
+naturels australiens, considérant que la mort de leurs parents est le
+résultat de maléfices jetés sur eux par quelque homme ou femme d’une
+tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers leurs morts de tuer
+quelqu’un de la tribu hostile. Un Australien ayant perdu sa femme
+manifesta ses intentions au docteur Landor, qui le menaça de prison s’il
+donnait suite à son projet. L’Australien se soumit; mais, rongé de
+remords, il dépérissait de jour en jour. Enfin il disparut, puis revint
+au bout d’un an en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu
+ennemie. Il avait connu le commandement moral, puis le remords, puis la
+satisfaction du devoir accompli. La _vendetta_ corse est un impératif
+catégorique du même genre. Chaque peuple dresse sa «liste», dresse sa
+table de la loi, qui s’impose à toute la race comme un impératif moral;
+et cet impératif n’est pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la
+loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement?
+
+Ce qui est universel c’est de se sentir obligé; mais il n’y a que cela
+qui le soit. L’Australien de tout à l’heure était aussi obligé que je le
+suis; il était aussi obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se
+sentir obligé est universel; mais ce à quoi l’on est obligé est
+variable. Donc si la loi morale _est_ son contenu, elle n’est pas une
+loi; elle est des coutumes; si la loi morale est son contenu, elle
+n’existe pas. Gardez-vous donc de dire que la loi morale doit contenir
+et contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est point.
+
+D’autres présentent les choses ainsi: la loi morale ne contient, à
+proprement parler, rien; elle n’est pas une liste; mais elle est une
+sorte de pierre de touche. Elle ne vous présente pas un certain nombre
+d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre; mais _à propos de chaque
+acte_ dont vous avez l’idée et que vous êtes sur le point d’accomplir,
+elle vous dit: «il est bon», ou: «il est mauvais»; elle vous dit: «tu
+dois», ou: «tu ne dois pas». C’est exactement, comme on a si souvent
+dit, un juge intérieur qui juge avant, pour prévenir, et qui, du reste,
+juge aussi après.--Sans doute; et les choses se présentent parfaitement
+ainsi dans la pratique journalière; mais les mêmes objections viennent
+contre cette théorie et le même danger existe à l’admettre, et au fond
+elle est exactement la même que la précédente. A chaque acte à commettre
+intervient un jugement prémonitoire de la conscience; oui, mais chacun
+de ces actes est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque chose
+qui peut n’être pas la conscience, qui peut n’être pas la loi morale. En
+présence d’un acte, la conscience dit: «fais-le», ou «ne le fais pas».
+Ce n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui le décrète
+blanc ou noir; elle peut l’avoir reçu blanc ou noir de la tradition ou
+de la coutume. En face de ce fait: sa femme à venger, l’Australien
+recevait de sa conscience un _oui_ très énergique, que sa conscience
+elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on dise que la loi morale a sa
+liste d’actes permis et d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque
+acte elle met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même chose, à
+savoir que la loi morale a un contenu matériel, et comme ce contenu est
+variable, on est amené à reconnaître que si la loi morale a un contenu
+matériel, elle n’est qu’un greffier de la coutume. Donc, pour que la loi
+morale soit morale, il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit
+toute _formelle_, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable sans
+doute à une infinité de cas pratiques; mais seulement une idée générale.
+
+Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi parler, impliquée dans
+le fait moral universel, dans le _je dois_, dans le _je suis obligé_?
+Pas d’autre au premier regard que le _je dois_, lui-même, que le _je
+suis obligé_ lui-même; et dès que, du _je suis obligé_, je veux passer
+au _à quoi_, il semble bien que c’est en face d’un fait que je vais me
+trouver; or nous avons reconnu la nécessité d’écarter les faits de
+l’énoncé de la loi morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas
+d’être le contraire.
+
+Cependant faites attention à ceci: du _je dois_ lui-même, de l’essence
+même du _je dois_ on peut tirer, ce nous semble, une idée générale,
+toute pure, non mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable aux
+faits. Qu’est-ce que c’est que le _je dois_? C’est un fait de conscience
+qui se présente avec le caractère d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi? C’est
+une maxime universelle. Le _je dois_, dès qu’il est reconnu comme loi,
+et il se fait connaître comme tel dès qu’il existe ou dès qu’il parle, a
+donc un caractère d’universalité, est donc une maxime universelle. Eh
+bien, sans aller plus loin, voilà précisément l’idée générale que nous
+cherchons. La morale, par cela seul qu’elle est loi, nous commande
+d’agir _universellement_.--Qu’est-ce qu’agir _universellement_? C’est
+agir de telle façon que l’on voudrait que la maxime qui nous fait agir
+fût une loi universelle. Et voilà justement ce que le _Je dois_ nous
+commande par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous
+commande sans nous commander aucun acte, et voilà cependant une formule
+trouvée qui peut s’appliquer à tous les actes du monde et nous éclairer
+sur eux tous. La définition de la morale en sa pureté absolue sera donc:
+«_agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même
+temps qu’elle soit une loi universelle._»
+
+Remarquez que cette formule, d’abord élimine tout égoïsme, cela va sans
+dire, et devant chaque acte à faire nous commandera de ne nous traiter
+que comme nous voudrions que tous fussent traités, et nous commandera de
+traiter les autres comme nous voudrions être traités nous-mêmes, et par
+conséquent enveloppe en même temps et la charité et la justice, et le
+«ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te soit fait» et le
+«fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît», etc.;--mais remarquez
+de plus que cette formule _permet de rectifier la coutume_, qui tout à
+l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte qu’on se demandait avec
+inquiétude si elle n’était pas la morale elle-même. La formule kantienne
+est précisément le creuset de la coutume et qui n’en laisse subsister
+que ce qu’elle a, par aventure, de vraiment moral.
+
+A l’homme qui aura fait de la vengeance un des articles de son _credo_
+moral et chez qui, en vérité, la _vendetta_ sera une partie de la
+conscience et la partie la plus sensible de la conscience, il suffirait
+de dire: «Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût éternellement
+d’après cette règle?» pour que, non pas il fût converti tout de suite;
+car soyez sûr que d’abord il répondra: «oui!»; mais pour que la suite
+des réflexions et la méditation prolongée de cette seule maxime l’amène,
+en un temps donné, à répondre: «non!»
+
+A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment ou inconsciemment, la
+recherche du bonheur, la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui,
+certes, est la «coutume» la plus répandue dans l’humanité, il suffira de
+dire: «Voudriez-vous que tous les hommes sans exception s’appliquassent
+uniquement et exclusivement à la _recherche du bonheur_?» pour que, tout
+au moins, il hésite sur la réponse et se demande si la recherche
+exclusive du bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment
+pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la ruine de l’humanité.
+
+Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie la coutume et par
+conséquent elle constitue une morale qui semble bien, elle, ne rien
+recevoir de la coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle,
+puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la corriger.
+
+Remarquez encore que la formule kantienne, non seulement rectifie la
+coutume, mais en quelque manière rectifie la nature, ce qui veut dire,
+comme on pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et
+tendances que le spectacle de la nature nous pourrait inspirer. Quand
+nous trouvons la nature immorale, nous pouvons nous laisser aller à
+l’imiter pour raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou sous ombre
+d’acquiescement à l’ordre universel. La formule kantienne, avec une
+modification qui n’est qu’une légère généralisation, nous arrêtera.
+Voudriez-vous agir comme agit trop souvent la nature et que sa règle, ou
+une de ses règles, et non pas la moindre, fût la règle de l’humanité?
+Votre conscience dit «non». En disant, «non», ce qu’elle commande c’est
+ceci: «_agis comme si la maxime de ton action devait, par ta volonté,
+être érigée en loi universelle de la nature_». Cette nouvelle formule
+n’est pas autre chose que la première très peu modifiée, et même non
+modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, du côté de la nature, comme
+la première était tournée du côté du genre humain.
+
+Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne en quelque sorte des
+armes contre lui-même, contre la coutume humaine en ce qu’elle a de
+mauvais, et contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. Comme
+cette formule est l’expression d’une morale absolument indépendante, de
+même aussi elle a en elle comme une vertu d’indépendance et elle rend
+l’homme indépendant de la nature, indépendant de la coutume, s’il se
+peut indépendant de soi-même, pour ne le faire dépendre que de la morale
+seule.
+
+ * * * * *
+
+Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. Elle est
+certainement la nouveauté la plus extraordinaire en doctrines morales et
+même en doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle dépasse la
+révolution socratique elle-même; car la révolution socratique ramenait
+tout à la morale, et en lui subordonnant tout, et en faisant tout
+aboutir à elle; mais la révolution kantienne ramène tout à la morale, et
+en faisant tout aboutir à elle, et _en faisant tout sortir d’elle_. Elle
+est chez Kant cause active et cause finale. C’est elle qui crée toute la
+métaphysique; c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il y a une
+morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, et qu’il faut que l’âme
+humaine soit immortelle, et qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur
+et vengeur, et qu’il faut qu’il y ait une nature contre laquelle l’homme
+lutte et contre les suggestions de laquelle il se dresse comme être
+autonome et indépendant.
+
+Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par la morale, en ce
+sens qu’il est ce qu’il est parce que la morale existe et qu’il n’est ce
+qu’il est que parce que la morale existe avec le caractère que l’on voit
+qu’elle a.
+
+Je dis même que c’est une révolution religieuse incomparable à toute
+autre, même au Christianisme, puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la
+morale; qui existe parce que la morale existe; qui n’existerait pas, qui
+n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait pas besoin de lui.
+Dieu, dans Kant, est postulé par la morale comme le libre arbitre; et,
+par un renversement de méthodes très intéressant, comme Descartes
+prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut pas nous tromper, Kant
+prouve tout et Dieu lui-même et Dieu surtout, parce que la morale existe
+et ne peut pas nous mettre en erreur.
+
+Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant, qu’il l’ait vu
+distinctement ou non, la morale est une religion et le Devoir un Dieu.
+Le Devoir est un Dieu. Il en a tous les caractères: il est infaillible,
+il est indiscutable, il commande sans avoir de raison à donner de ses
+commandements, il est absolu--_et il a tout créé_. Le Devoir est le
+dernier des Dieux et il n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même
+qui le confirme.
+
+On a voulu fonder la morale sur la religion; on a voulu la fonder sur
+une science ou sur les sciences; on la fonde maintenant sur elle-même;
+mais en la fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité et
+d’elle-même une religion.
+
+Inutile de dire que si elle est une religion, c’est qu’elle est, telle
+qu’on nous la présente et telle qu’on la sent, un reste des religions
+qui ont précédé, un résidu théologique, comme dirait Comte. La morale de
+Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme rectifié, selon
+la manière dont on considère le Christianisme lui-même. Si l’on
+considère le Christianisme comme fondé sur la religion, ainsi que nous
+le faisions au commencement de cette étude, le kantisme est un
+Christianisme retourné, faisant sortir la religion de la morale, au lieu
+de faire sortir la morale de la religion. Si l’on considère le
+Christianisme comme étant surtout une morale, comme étant en son fond
+une morale, qui seulement, s’est _associé_ à la religion régnant dans le
+temps et dans les lieux où lui-même est né, alors le kantisme est un
+Christianisme rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en
+son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion qu’il rencontre,
+mais fait sortir la religion de son propre sein.
+
+En définitive il est un Christianisme philosophique, un monothéisme
+philosophique, dernier aboutissement de la Réforme; mais il est une
+religion très précisément. Il a une base véritablement mystique. Il
+commande d’obéir sans démonstration des raisons d’obéir; il fait donc
+appel au seul sentiment mystique de l’obéissance. Il fait de
+l’obéissance un dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme et il
+offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui s’appelle précisément
+l’Indiscutable.
+
+Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout mysticisme connu; car
+il fait _adorer par simple adoration_, non pas un Dieu concret dans une
+certaine mesure, non pas un Dieu qui a une histoire, qui a créé le
+monde, qui a parlé aux hommes, qui s’est montré à eux ou à quelques-uns
+d’entre eux; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un Dieu dont on ne
+connaît que les oracles, comme dans l’antre de Trophonius; Dieu
+redoutable du reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui
+approuve et félicite; mais aussi qui tourmente, qui torture et qui
+ravage et qui nous demande le sacrifice humain, le sacrifice sanglant de
+notre propre vie.
+
+Le kantisme est la religion la plus religieuse, la religion la plus
+religion qui me soit connue; je veux dire la religion où il n’y a que
+l’essence même de la religion, la religion où il n’y a que de la
+religion. Il ne pouvait naître qu’après un très long stade de religion
+de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus en plus
+individualisée, de religion que l’individu se fait à lui-même
+(luthéranisme) et qui place l’individu en face de lui-même en lui
+faisant remarquer--et qu’il en tremble!--qu’il y a en lui un Dieu. Kant
+a fondé la _foi morale_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE NÉO-KANTISME
+
+
+Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu un succès merveilleux
+en Europe et particulièrement en France pendant un siècle. Il flattait
+deux sentiments qui ne sont contraires qu’en apparence: le désir d’une
+morale indépendante des religions, le besoin d’une religion; ces deux
+désirs étaient dans le kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale
+qui était une religion elle-même.
+
+Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler simplement les
+kantistes, car ils n’ont vraiment point renouvelé Kant, s’appliquèrent
+surtout à deux choses: 1º élargir et attendrir un peu la doctrine
+kantienne; 2º lui donner un caractère plus pratique, en lui trouvant un
+criterium nouveau, ou plutôt en démêlant plus précisément et en
+affirmant plus énergiquement le criterium qu’elle contenait.
+
+Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale de Kant. Celle-ci
+se réduisait et se restreignait strictement à l’affirmation de
+l’obligation morale. Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur
+cette obligation; ils ont eu «la foi morale» et ils ont affirmé le plus
+chaudement du monde qu’il fallait l’avoir; mais ils n’ont pas repoussé
+les appuis et les apports que pouvaient donner à cette foi les
+considérations sentimentales et les considérations esthétiques.
+
+Renouvier fait comme des concessions à la morale sentimentale, disons
+mieux, il la prend comme une alliée ou comme une servante précieuse de
+la morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour de Jésus: «C’est un
+fait psychologique véritable que la présence de la sympathie au nombre
+des éléments qui portent l’homme à des actes favorables au bonheur
+d’autrui... [La sympathie] fournit un mobile du bien commun et vient à
+l’appui de la loi morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour nier
+cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou admettre que certains
+éléments fondamentaux de cette nature n’interviennent pas ou _devraient_
+ne pas intervenir là précisément où la place en est marquée dans l’ordre
+mental. _Devraient ne pas intervenir_ dans l’acte vraiment moral, c’est
+la thèse de Kant, qui... juge que les passions même les plus nobles, en
+se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la vertu. _Rien n’était
+mieux fait pour nuire à la diffusion des principes de Kant_ que de
+demander, si inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement
+vis-à-vis de l’homme comme il est... que l’action moralement bonne fût
+absolument exempte de passion... Dès qu’un acte est fait par raison et
+par devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il
+_doit_ se faire _aussi_ par bienveillance et sympathie... Et dès qu’un
+acte est fait par bienveillance et sympathie, la raison et le devoir
+étant présents... il ne doit se faire aussi que si la raison et le
+devoir l’autorisent... En ce sens l’action moralement bonne se fait
+certainement par devoir et au fond on pourrait aller jusqu’à dire, avec
+Kant, qu’elle se fait _uniquement par devoir_, s’il était permis
+d’entendre par là que, se faisant _aussi_ par passion, _elle ne se
+ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir contraire._»
+
+Donc agissez par devoir _ou_ par passion bonne; mais, quand vous agissez
+par devoir soyez tranquilles et assurés de ne point errer; quand vous
+agissez par passion bonne, assurez-vous bien que le devoir approuve. Le
+Devoir sera tantôt agent de votre acte, tantôt contrôleur de votre acte
+et toujours il sera _présent_, et il est nécessaire, mais il suffit, que
+toujours il soit présent.
+
+C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement de la morale
+de Kant, qui emprisonne dans le devoir. Dans la prison kantienne
+Renouvier ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les brises tièdes
+qui viennent du cœur.
+
+C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour définir le _sens_ moral:
+«une combinaison naturelle de la sympathie et du penchant social, qui en
+est la suite, avec la raison.»
+
+_Mais_--et c’est ici la pensée la plus neuve que je rencontre dans cette
+_Science de la morale_, qui serait du reste un des chefs-d’œuvre de
+l’esprit humain si le manque de composition n’en faisait un fourré
+exaspérant--_mais_ la sympathie a pour triste contre-partie la
+nécessité, pour vivre avec nos semblables, ce que la sympathie commande,
+d’être méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir. Il y a une
+«solidarité du mal». Elle apparaît dès que l’homme sort de sa caverne et
+même, souvent, quand il y reste, dès qu’il est en contact avec les
+animaux. En effet, «les animaux, par le fait qu’établit entre eux la loi
+naturelle, ne tendent pas seulement à nous faire perdre le respect de la
+nature; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi de la
+dévoration mutuelle des vivants, la douleur prodiguée, les fins
+multipliées, contraires, en apparence manquées, ne sont pas seulement
+pour nous l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale de
+la raison; mais notre propre conservation matérielle et par suite nos
+fins les plus élevées se trouvent en jeu dans la guerre universelle.
+Attenter à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se font et
+qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité de défense.»
+
+Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans la société humaine.
+Nous sommes très vite convaincus par des exemples indiscutables qu’être
+bons, non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le mal en
+l’encourageant et que par suite nous devons faire le mal en nous
+défendant et quelquefois même nous défendre d’avance, pour n’être pas
+attaqués au moment de notre plus faible possibilité de défense. Nous
+sommes donc méchants parce qu’il y a des méchants et nous devons l’être.
+
+Nous sommes solidaires; et, parce que nous sommes solidaires, nous
+devons faire le bien et, parce que nous sommes solidaires, nous devons
+faire aussi le mal; et il y a une solidarité inévitable du mal, comme il
+y a une solidarité obligatoire du bien, et nous ne pouvons pas agir
+selon la formule kantienne: «agir toujours de telle sorte que notre acte
+pût être érigé en règle universelle de conduite»; car si nous agissions
+ainsi nous serions écrasés, même par une minorité, et par conséquent non
+seulement agir ainsi serait un suicide, mais encore ce serait détruire,
+en nous détruisant, les agents du bien et supprimer le bien lui-même,
+acte de suprême immoralité.
+
+Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale et _même_ selon le
+criterium de la morale du devoir!
+
+Mais ici la morale du devoir intervient en son fond même, quitte à
+modifier son criterium, et nous dit qu’il faut pratiquer la bonté
+jusqu’au point où «la nécessité manifeste» de notre existence et de
+notre établissement sur la terre et dans la société ne nous force pas
+d’y déroger. Le devoir d’être méchant s’impose dans les limites où la
+méchanceté n’est que contre-méchanceté indispensable; et le criterium
+célèbre se modifie ainsi: «Agis toujours de telle façon que ton acte pût
+être érigé en règle universelle de la société telle qu’elle est
+organisée autour de toi.» Et il est certain qu’il faudrait que dans la
+société où nous sommes placés il n’y eût de mal que contre le mal,
+moyennant quoi le mal n’existerait pas du tout.
+
+Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les appuis et les apports
+que peuvent donner à la foi morale les considérations esthétiques. Ils
+ne vont point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que l’attrait du
+devoir est sa beauté même, que l’impératif est une séduction, que la
+morale nous impose par le beau qu’elle contient et que la morale rentre
+en définitive dans l’esthétique; mais ils considèrent que le beau
+moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il «purge de leurs parties
+peccantes» les passions qu’il représente, qu’en un mot il épure la
+sensibilité en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait.
+
+Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées _réellement_ par
+nous, mais vues par nous sur le théâtre, éprouvées artistiquement par
+nous, ne nous laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent devant
+nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité sympathique, laquelle
+peut être et doit être un bon auxiliaire de la loi morale.
+
+Ainsi la sensibilité aide la loi morale; et l’art, en purifiant la
+sensibilité, fait la sensibilité plus propre à aider la loi morale, aide
+la sensibilité à aider le devoir.
+
+Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur de cette doctrine, il
+ne m’était guère permis de ne pas la noter comme une partie importante
+de l’enseignement néo-kantien, comme une marque de la tendance de cette
+école à adoucir l’austérité de la religion d’où elle dérive.
+
+Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute est le _tour_--car ce
+n’est que cela--que l’école néo-kantienne a donné à la pensée du maître.
+Il consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en trois _affirmations_,
+comme il est naturel quand il s’agit d’une foi:
+
+Affirmation du devoir, comme d’une chose qui n’est pas à démontrer, qui
+ne peut pas être démontrée et qui ne doit pas être démontrée, ce qui
+prétendrait la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et elle-même étant
+ce qui démontre tout et par conséquent ce qui n’est démontré par rien.
+Et ceci est le pur kantisme et nous n’y reviendrons pas.
+
+Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire cette chose que de
+croire autre chose ou de ne rien croire, et que d’une façon générale, le
+vrai est _ce qu’il est bon de croire pour notre développement moral_.
+
+Affirmation que cette foi morale est au-dessus de toute discussion,
+puisqu’il y aurait immoralité à discuter ce qui nous sert précisément à
+distinguer le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium du
+vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas l’évidence de vérité qui
+va être juge de l’évidence de moralité, alors qu’il est posé en principe
+que c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence du vrai.
+
+Ces deux dernières affirmations ont fondé ce qu’on a appelé depuis _le
+pragmatisme_. Le pragmatisme consiste à assurer énergiquement qu’une
+idée est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne par ses
+résultats;--qu’une idée vraie, si elle n’est pas bonne, n’a pas le droit
+d’être vraie, et pour parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une
+apparence de vérité.
+
+Car enfin qu’est-ce que le vrai? C’est ce qui est évident. Qu’est-ce qui
+est évident pour l’homme, si ce n’est que ce qui lui est funeste doit
+être repoussé par lui? Le vrai et le bien se confondent donc absolument
+pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra hors de l’humanité; mais le
+_vrai humain_ c’est le bien et ce ne peut pas être autre chose.
+
+Remarquez-vous une habitude du parler populaire? Il dit, par exemple:
+«L’honnêteté, il n’y a que cela de vrai.» Il dit: «que cela de vrai». Il
+confond vérité et excellence morale; ou il confond vérité avec bonheur
+individuel et bonheur social et bonheur humain. Il a parfaitement
+raison: la vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de l’homme.
+
+Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons avec une pleine
+conviction de notre libre arbitre. Est-ce une vérité? Rien n’est plus
+douteux. Rationnellement bien des choses démontreraient plutôt que c’est
+une erreur. Nous agissons pourtant comme sous la contrainte d’une vérité
+indiscutable, puisque _nous nous croirions fous_ si nous ne croyions pas
+agir comme nous voulons.
+
+Qu’est-ce à dire? Que le libre arbitre est une _vérité humaine_. Partout
+ailleurs que chez nous il peut être une erreur, chez nous il est une
+vérité; il est _notre_ vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit
+dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe il n’y croit
+pas; mais que comme homme il y croit absolument. Vérité humaine. Erreur
+si l’on veut, mais disons comme Nietzsche: «Quelles sont en dernière
+analyse les vérités de l’homme? Ce sont _ses erreurs irréfutables_.»
+
+Nous appellerons vérités humaines les erreurs par lesquelles l’homme vit
+et sans lesquelles il ne peut vivre, et à parler sans raffinement, ce
+sont bien là des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on ne réfute
+pas, mais _ce qui ne trompe pas_, tandis que le reste trompe.
+
+--Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi?--On la cherchera tant
+qu’on voudra si l’on veut se donner le plaisir tout esthétique d’idées
+qui se tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent pas et ne
+combattent pas les autres. C’est plaisir d’artiste. Mais quand on voudra
+une philosophie pratique (d’où le mot _pragmatisme_), on partira de
+notre principe qui est en même temps un criterium: le vrai c’est le
+bien, et ce qui indique la vérité d’une idée c’est le bien qu’elle
+contient.
+
+Du reste, nous ne savons pas--et vous, savez-vous bien?--ce que c’est
+qu’une vérité en soi. Une vérité n’est vérité que quand, d’abord
+s’imposant par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle n’est
+contredite victorieusement ou gravement par rien.
+
+Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument de votre raison,
+de deux choses l’une: _ou_ son évidence rationnelle est d’accord avec
+l’évidence morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle nôtre? Elle est
+à nous deux, et ni ce n’est son évidence rationnelle qui la constitue à
+l’état de vérité, ni ce n’est son évidence morale; c’est toutes les
+deux; c’est l’accord même entre ces deux évidences.--_Ou_, évidente
+rationnellement, elle est contredite par l’évidence morale, et alors
+elle est une vérité contredite; elle est une vérité _contre laquelle il
+y a quelque chose de vrai_; et elle n’est plus une vérité.
+
+Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium du vrai dans le bien;
+tout au moins le criterium du vrai humain, et c’est tout ce qui importe
+à des hommes.
+
+--Autrement dit, vous biffez net toute philosophie et, comme l’a dit
+l’un des vôtres, le «pragmatisme n’est pas une philosophie, il est une
+preuve qu’il ne faut pas philosopher»; ou vous pouvez vous appliquer le
+mot de Pascal: «se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher».
+
+--En quoi cela? Nous bâtissons une philosophie autour d’autre chose que
+ce autour de quoi les philosophes depuis Platon bâtissaient les leurs,
+et voilà tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se trompe
+pas et ils croyaient que c’est la raison, et autour de ce qu’elle
+donnait ils construisaient un système. Nous cherchons ce qui ne se
+trompe pas et nous voyons que c’est le sens du bien; et autour de ce
+qu’il donne nous bâtissons très rationnellement toute une philosophie:
+liberté, immortalité de l’âme, peines et récompenses d’outre-tombe,
+Dieu.
+
+Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un renversement des plans.
+
+Renversement des valeurs: notre première valeur c’est le sens moral, et
+la seconde c’est la raison venant travailler sur les données du sens
+moral.
+
+Renversement des plans: on commençait par des axiomes rationnels, le
+_cogito_ par exemple; et l’on aboutissait à la morale; nous commençons
+par des axiomes moraux: «il doit y avoir un bien pour l’homme», par
+exemple; et nous aboutissons à tout le reste. Nous n’avons que remplacé
+une première lumière, jugée par nous tremblante, par une autre première
+lumière, jugée par nous sûre, et une méthode jugée par nous décevante
+par une autre méthode jugée par nous certaine.
+
+Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait, que la supériorité de
+notre philosophie sur toutes les autres est que toutes les autres
+devraient s’arrêter à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent
+toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la morale les
+_séduisant_ et étant «la Circé des philosophes», et aussi la morale
+étant estimée par eux Celle qui les juge et dont ils craignent le
+jugement et de qui ils veulent prouver que le jugement leur est
+favorable.
+
+Ils y aboutissent donc tous, nous le savons; mais nous savons aussi par
+quelles terribles contorsions, souvent et détours et retours de régions
+lointaines. C’est qu’en vérité rien n’_aboutit_ à la morale, ni la
+contemplation de l’histoire humaine où nous voyons l’immoralité
+triompher si souvent, ni la contemplation de la nature où il n’y a pas
+un atome de moralité, ni la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du
+Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement au moins, et la
+nature immorale totalement.
+
+Comment donc veut-on aboutir à la morale en partant de telles choses?
+
+Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous partons de la morale, pour
+plus de sûreté, si vous voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est
+immoral excepté la morale elle-même, nous nous installons dans la
+morale, avant tout, sûrs d’y revenir et décidés à y revenir comme le
+soldat qui se replie sur le soutien; puis nous nous aventurons au dehors
+et nous cherchons à prouver que l’histoire humaine ne contient pas
+beaucoup de moralité, il est vrai, mais qu’elle contient cette leçon
+qu’elle eût été incomparablement meilleure si elle eût été guidée par le
+sens moral, ce qui est contenir de la moralité en puissance;--que la
+nature (ou plutôt, et seule, la biologie) est foncièrement immorale,
+mais qu’elle est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle
+moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni les animaux
+inférieurs, des traces de moralité existant chez les animaux supérieurs,
+la moralité s’épanouissant enfin, péniblement, mais enfin cherchant à
+s’épanouir dans l’homme;--que Dieu enfin, qui a voulu ou permis
+l’immoralité de l’Univers, ne peut pas être immoral, puisque la moralité
+existe en nous et demande quelque part quelqu’un qui la confirme et
+sanctionne comme loi bonne et qui la récompense d’être ou d’avoir été;
+puisque la moralité humaine postule et exige la moralité divine.
+
+--Oui... l’humanité oblige Dieu!
+
+--Pourquoi non? Du moins elle exige rationnellement que Dieu soit moral.
+
+Voilà ce que nous faisons comme expéditions aventureuses en dehors de
+notre principe.
+
+Et qu’on ne dise point que ce renversement des valeurs n’est qu’un
+renversement d’argumentations d’école et par conséquent peu de chose de
+plus qu’une tautologie; que si, partis de la morale, nous trouvons de la
+morale dans l’histoire, dans la nature et en Dieu, c’est que tout aussi
+bien on pourrait trouver une intention morale dans l’histoire, dans la
+nature et en Dieu et _aboutir à la morale_ en disant à l’homme: «fais ce
+qui est indiqué comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle
+et par l’histoire divine.» Qu’on ne dise pas cela; car, ce sens moral,
+jamais je ne l’aurais trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord
+en moi; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché ailleurs et
+que je l’y ai cru trouver; je l’ai projeté du moi au non-moi, loin que
+je l’aie attiré du non-moi au moi-même, et le bien peut me dire,
+conformément au mot de Pascal: «Tu ne m’aurais pas cherché si tu ne
+m’avais pas d’abord trouvé, trouvé en toi.»
+
+Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale c’est d’en partir pour
+y revenir ensuite. Et voilà la randonnée que nous faisons à travers la
+connaissance; voilà notre expédition au dehors de nous.
+
+Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous n’avons pas réussi
+dans cette expédition au dehors, voulez-vous que je dise: Cela nous est
+égal; et nous nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine,
+c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale comme nécessaire et
+suffisante à l’homme.
+
+Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens de faire du
+pragmatisme est une fidélité; car il est bien figuratif de cette
+doctrine, les pragmatistes hésitant toujours entre déclarer que leur
+doctrine est exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est une.
+C’est une de leurs faiblesses.
+
+Il y en a une autre, un peu plus grave: c’est que leur dogmatisme,
+qu’ils croient à l’abri du scepticisme bien autrement, bien plus que le
+dogmatisme des rationalistes, n’est pas moins à découvert que celui-ci.
+Ils pensent: du vrai on peut toujours douter; du bien on ne peut pas
+douter; il s’impose avec une évidence autrement contraignante que celle
+du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons l’évidence du vrai par
+l’évidence du bien.
+
+Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien consiste en ceci que
+quelque chose en nous nous dit de le faire; oui, il faut accorder cela;
+mais l’évidence du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose
+bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément si elle est
+bonne, et sur chaque idée «vraie parce qu’elle est bonne», c’est-à-dire
+féconde en résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander si elle
+est en effet féconde en résultats bons, si sont bons les résultats dont
+elle est grosse.
+
+Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité de l’âme est une
+idée vraie parce qu’elle est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir,
+je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils n’en savent rien, qu’ils
+prennent sur eux de le dire et qu’il n’est aucunement certain que les
+actes bons de l’humanité aient cette cause, aucunement certain qu’ils
+n’en aient pas une autre.
+
+Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre est une idée vraie
+parce qu’elle est bonne, je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils
+n’en savent rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont été
+très honnêtes gens, probablement parce qu’il était dans leur fatalité
+d’être tels.
+
+Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise sur les idées;
+mais sur les actes mêmes, on sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et
+qu’on hésite et que l’humanité a hésité de tout temps; que tel acte bon
+de l’avis général en tel temps est mauvais de l’avis universel en tel
+autre, que tel acte bon de l’avis général en tel lieu est mauvais de
+l’avis universel en tel autre; que par conséquent ce n’est pas de la
+bonté, toujours douteuse, du fait que l’on peut conclure à la
+bonté-vérité de l’idée qui le contient ou qui est censée le contenir. En
+un mot, nous avons ce malheur que nous ne savons rien du bien excepté
+qu’il faut le faire.
+
+Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le vrai et le bien
+sont égaux. Nous ne savons rien du bien excepté qu’il faut le faire,
+nous ne savons rien du vrai excepté qu’il faut le chercher.
+
+--Différence, me dira-t-on: l’impératif catégorique, le bien, nous crie
+qu’il est le devoir; le vrai ne nous crie pas qu’il est le devoir.
+
+--Mais, en vérité, si bien! Il y a un impératif catégorique du vrai.
+J’assure, et combien d’autres plus grands que moi ont affirmé, qu’ils
+sentent le devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de
+chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le sentons tous, du plus
+grand au plus petit.
+
+Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se l’est demandé et l’a
+examiné, cet impératif catégorique du vrai se ramène-t-il encore à
+l’impératif catégorique du bien; peut-être sentons-nous qu’il faut
+chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce qui serait une mauvaise
+_action_ envers nous-mêmes, et pour ne pas tromper les autres, ce qui
+serait une mauvaise action envers autrui.
+
+Je le veux bien et je le crois assez; mais qu’à une certaine profondeur
+l’impératif du bien et l’impératif du vrai se confondent, cela n’empêche
+point qu’ils n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi
+impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent l’un autant que
+l’autre avec figure sacrée. Donc égalité ou quasi-égalité.
+
+Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le bien, et par le
+caractère impératif qu’ils ont tous les deux, (c’est leur force), et par
+ceci qu’ils sont tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils
+sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse); de quel droit et pour
+quelle raison préférez-vous l’un à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à
+l’un?
+
+La vérité est probablement qu’il faut les chercher tous les deux, et non
+pas s’acharner à faire sortir celui-ci de celui-là ou celui-là de
+celui-ci; mais voir, essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à
+l’autre accorder.
+
+--Et s’ils ne s’accordent pas? Resterai-je dans l’abstention? Je ne puis
+pas; il faut que j’agisse.
+
+--S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement, dans le sens de celui
+des deux qui préside évidemment à l’action, dans le sens du bien, de ce
+que vous considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le dire; mais
+ne croyez pas être dans le vrai, croyez simplement être d’accord avec
+votre nature, comme disaient les stoïciens, ce qui du reste est
+peut-être ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire.
+
+Je reconnais très bien que pour un lieu donné et un temps donné, cette
+méthode d’évidence morale peut donner des résultats très satisfaisants.
+Le pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci: nous sommes
+d’accord, au XXe siècle, pour trouver _bons_, pour juger _bons_ un
+certain nombre de faits; nous prenons pour philosophie les idées
+générales qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent
+vraisemblablement avec ces faits. Pour mieux dire, nous enveloppons ces
+faits dans un système d’idées générales qui, parce que nous les y
+enveloppons, semblent les contenir et les produire. Cela est «commode»,
+comme dit M. Poincaré des «vérités» mathématiques; cela est plus que
+commode, cela _nous aide_; car nous sommes ainsi faits que nous aimons
+l’accord entre nos idées et nos actes et que dans cet accord nous sommes
+plus décidés, peut-être plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons une
+conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle sera suivie, cohérente
+et ordonnée.
+
+Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie parce qu’elle est
+bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle s’accorde à des faits jugés bons
+pour le moment. N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour le
+vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient, c’est que tout
+progrès serait enrayé. Quand les faits dictent les idées--et n’est-ce
+pas le cas?--quand les faits approuvés dictent les idées à croire, on
+tourne indéfiniment dans le même cercle; car on approuve les faits
+habituels, on se fait sur eux les idées qui les confirment, on n’en
+approuve les faits que davantage et ainsi de suite.
+
+Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage était un fait bon.
+Une philosophie qui n’aurait jamais cherché que les idées approbatrices
+des faits jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa vérité et
+pour mesure de sa vérité que son aptitude à conduire aux faits jugés
+bons--n’est-ce pas le cas du pragmatisme?--aurait indéfiniment consacré
+l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme l’autorité émanant d’une
+philosophie respectée.
+
+Par parenthèse, cet exemple montre combien il y a de pragmatisme dans
+toute philosophie morale, puisque les plus grands sages de l’antiquité
+ont été esclavagistes; mais il montre encore mieux le danger d’une
+philosophie qui, en se jugeant elle-même d’après les faits où elle
+conduit, au fond se soumet aux faits existants qui peuvent être des
+préjugés.
+
+Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût? Il a fallu qu’une
+philosophie--ou religion--s’élevant au-dessus des faits approuvés et ne
+se jugeant pas d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais d’après
+une vérité supérieure, trouvât ceci: tous les hommes sont frères, ce
+qu’aucun fait de l’antiquité ne _donnait_.
+
+Excellente méthode pour ajuster les hommes à la civilisation qui les
+entoure--ce qui du reste est bon--le pragmatisme ne la perfectionnerait
+pas.
+
+Il était intéressant de montrer comment de l’admirable doctrine
+kantienne, par une série de dérivations assez logiques, avait pu sortir
+une doctrine très respectable, mais un peu terre à terre et fermée, ou
+qui peut assez facilement se fermer du côté du progrès humain.
+
+Suite des dérivations: il y a dans le bien une vérité plus contraignante
+que dans le vrai.--C’est le bien qui fonde le vrai.--La vérité d’une
+doctrine est dans les conséquences bonnes qu’elle contient.--La plus
+vraie sera celle qui rendra compte du plus grand nombre de faits jugés
+bons et qui y conduira.--Les faits seront donc juges de la
+doctrine.--C’est donc eux qui produiront la doctrine et _il n’y aura
+pas_ de doctrine pour en produire.
+
+La morale la plus intransigeante a abouti à une demi-démission de la
+morale.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION
+
+
+Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est marquée par beaucoup de
+manifestations intellectuelles en Angleterre, en France et en Allemagne,
+depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante pour le
+penseur est celle que l’on trouve dans le livre de Guyau (1785) _La
+morale sans obligation ni sanction_, une des plus grandes œuvres
+philosophiques que l’humanité ait produites et qui fait date et qui
+serait complètement satisfaisante, si l’auteur, ayant le beau défaut
+d’être un poète, ne mettait pas _toujours_ une image à côté d’une idée
+et un mythe à côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec le
+dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par le voisinage de
+l’autre.
+
+Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées principales de Guyau,
+mêlées de celles qu’il me donne.
+
+D’abord, comme relativement moins important, ce qu’il faut penser de la
+sanction de la morale, peines et récompenses d’outre-tombe.
+
+La sanction de la morale a pour grave inconvénient qu’elle la détruit.
+Si vous comptez être récompensé de votre bonne action, elle n’est plus
+bonne; elle n’est plus qu’utile; elle n’est plus qu’une chose qui vous
+est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon placement. Le poète a dit:
+«Qui donne au pauvre prête à Dieu.» Il ne pouvait pas mieux, par la
+netteté même et la crudité concise de sa formule, montrer que la bonne
+action est le comble même de l’égoïsme. L’idée de mérite est
+destructrice du mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous agissez
+pour mériter et avec la pleine certitude que vous méritez et que vous
+méritez à l’égard d’un être qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de
+mérite que si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit partout,
+aussi bien dans le ciel que sur la terre. La suprême immoralité est de
+croire que la moralité est profitable. On peut dire du croyant qui en
+même temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un bienfait n’est
+jamais perdu:
+
+ Ce mélange de gloire et de bien m’importune.
+
+Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son for intérieur: «Quel
+intérêt aurais-je à être un juste s’il ne m’en revenait rien?» et donc
+il n’a pas l’ombre de désintéressement.
+
+L’idée du mérite et du démérite consiste à faire remonter son égoïsme à
+sa source la plus élevée et à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et
+ce n’est pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante
+morale que celle d’un prêteur qui prête un jour pour être remboursé
+éternellement!
+
+ * * * * *
+
+On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on était absolument sûr
+des peines et des récompenses d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais
+absolument sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du
+sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude relative des
+récompenses qui nous attendent, c’est ce qui constitue le mérite, c’est
+là où il se place et où il a une place encore très large.
+
+--Réplique: mais le croyant, soit qu’il soit chrétien, soit qu’il soit
+kantiste, est _absolument sûr_.
+
+--Je l’admets; mais la distance entre l’actuel et le lointain équivaut
+parfaitement à la distance entre le certain et l’hypothétique. Ce qui
+est actuel, le sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force
+qui est incomparablement plus grande que la force avec laquelle agit
+l’espérance, cette espérance fût-elle certaine. Tout ce qui est futur
+est flottant, fût-il certain; tout ce qui est lointain est indécis,
+fût-il réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux. La distance
+qu’il y a, je ne dis plus entre le certain et l’hypothétique, mais entre
+l’actuel et le lointain, et au point de vue de la sensibilité, je dis la
+même chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se place et où
+il a une place encore très large.
+
+Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il soit et fait un acte
+moral, quelque certain qu’il soit qu’il en aura récompense. Son mérite
+diminue seulement à mesure qu’il croit davantage; mais sa croyance, si
+forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser la distance qu’il y a entre
+l’actuel et le lointain, entre le tangible et l’indécis, et ne peut
+jamais même diminuer cette distance que d’une manière insensible.
+
+Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire, du reste, des
+pensées métaphysiques dans l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen,
+de l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et du démérite se
+confond avec l’idée même du bien, avec l’idée pure du bien. Elle se
+ramène à ceci: le bien est divin; le bien est approuvé de Dieu; le bien
+fait corps avec Dieu; le bien est consubstantiel avec Dieu et je suis
+avec Dieu en le faisant et c’est ce qu’il ferait à ma place.
+
+Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument morale.
+
+Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au fond c’est exactement
+la même question. Les uns disent comme François de Sales (confusément)
+et comme Fénelon: il faut aimer Dieu pour lui-même, sinon vous ne
+l’aimez pas; si vous l’aimez par crainte ou par espérance, c’est vous,
+non lui, que vous aimez. Les autres répondent: l’aimer uniquement par
+crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme; mais l’aimer avec un
+mélange d’amour de lui, c’est-à-dire d’amour de la perfection, et
+d’espérance et de crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant
+sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre et que les forces
+humaines peuvent le soutenir; d’autant plus que mon espérance et ma
+crainte elles-mêmes sont une forme de ma croyance en Dieu, en sa
+justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité, et que cette
+croyance, étant adhésion à lui, est encore amour de lui, est mêlée au
+moins d’amour de lui.
+
+Celui qui a donné la formule la plus solide de ces justes tempéraments,
+c’est _Fénelon lui-même_ quand il écrit: «Le désintéressement du pur
+amour ne peut jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes ni pour
+le degré ni pour la durée de l’amour; [mais] il ne peut jamais exclure
+la conformité au bon plaisir de Dieu qui veut notre salut et qui veut
+que nous le voulions avec lui pour sa gloire.»--En langage
+philosophique: Il faut aimer le bien d’une manière désintéressée, sans
+bornes ni de degré ni de temps; mais il entre dans l’idée du bien qu’il
+soit un mérite; et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous
+ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons heureux tôt ou tard
+à cause de lui; et accepter l’idée du bien avec cette considération, ce
+n’est pas cesser de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout
+lui-même.
+
+--Contre-réplique: En tout cas l’idée de sanction détruit l’impératif
+catégorique. L’impératif catégorique c’est: «fais le bien, je le
+commande; je ne donne pas de raisons de cet ordre». Or, si à l’impératif
+catégorique vous ajoutez, à quelque moment que vous l’ajoutiez: «du
+reste, vous serez récompensé d’avoir fait le bien», l’impératif n’est
+plus catégorique; il est conditionné; et l’impératif n’est plus
+impératif; il est persuasif; il se ramène à dire: «_si_ vous faites le
+bien, vous serez récompensés; _donc_ faites le bien;--faites le bien,
+_autrement_ vous serez punis; _donc_ faites le bien;--faites le bien,
+_moyennant_ quoi vous serez heureux;--_voulez-vous être heureux?_ faites
+le bien.» L’impératif n’est plus celui qui ne donne pas de raisons; il
+prodigue les raisons et les motifs et les mobiles; il est aussi
+persuasif que la morale épicurienne disant: voulez-vous être heureux?
+soyez vertueux; il est beaucoup plus persuasif que la morale
+épicurienne, qui, comme récompense de la vertu, ne promettait qu’un
+bonheur éphémère, tandis que lui promet un bonheur éternel.
+
+--Contre ceci je ne m’élèverai pas; je le tiens pour incontestable.
+Toute morale qui parle de sanction est persuasive et n’est impérative
+qu’en apparence. Elle aura beau--ce sera son adresse--écarter, éloigner,
+tant qu’elle pourra, son impératif de son persuasif, se bien donner de
+garde de mettre dans la même page ou dans le même volume le texte où,
+hautaine, elle commande, et le texte où, câline, elle vous dit que dans
+votre intérêt vous ferez mieux de faire comme ceci, il n’en sera pas
+moins qu’elle dit les deux et que, disant le second, elle détruit
+radicalement le premier.
+
+Cela, je l’accorde absolument. _Il n’y a pas_ d’impératif catégorique
+dans Kant, du moment qu’il admet la sanction de la morale; _il n’y a
+pas_ d’impératif catégorique dans Kant, du moment que l’idée des peines
+et récompenses _y est_.
+
+De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le plus enragé contre
+l’idée de sanction ce serait un homme qui serait fanatique de
+l’impératif, ce serait un kantiste intransigeant, un kantiste
+enthousiaste, un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que Kant.
+
+Guyau n’était pas du tout cet homme-là; et si, d’une part il repoussait
+l’idée de sanction, d’autre part il repoussait l’idée d’impératif,
+l’idée d’obligation. L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée «tu
+dois» lui paraissent un «préjugé». Il recueillait avec complaisance ce
+mot, très pénétrant du reste, de Vinet: «le but de l’éducation est de
+donner à l’homme _le préjugé du bien_», et, se rebellant, il disait: Eh
+bien, non! «il ne doit pas y avoir dans la conduite un seul élément
+_dont la pensée ne cherche à se rendre compte_, une obligation _qui ne
+s’explique pas_, un devoir _qui ne donne pas ses raisons_». Par question
+préalable l’impératif était éliminé. Contre ce miracle psychologique
+Guyau commençait par protester, d’entrée en matière protestait, comme
+les philosophes contre les miracles proprement dits, interventions du
+surnaturel à travers la nature; et son effort fut de dissoudre
+l’impératif en l’analysant, de montrer ce qu’il y a dans l’impératif
+apparent et de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre, ce
+sont précisément des raisons.
+
+Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique est vrai
+psychologiquement, c’est-à-dire est vrai comme donnée immédiate de la
+conscience, tout de même que le libre arbitre. Il est incontestable que
+nous entendons une voix intérieure qui nous dit: «tu dois», et qui ne
+donne pas ses raisons. «La théorie de l’impératif catégorique est
+psychologiquement exacte et profonde comme expression d’un fait de
+conscience», comme le libre arbitre est incontestablement exact comme
+affirmation énergique et permanente du sens intérieur.
+
+_Seulement_, n’y a-t-il que l’impératif--et le libre arbitre--qui soient
+des proclamations du sens intime? Point du tout! J’ai fait remarquer
+moi-même plus haut que le vrai a son impératif catégorique très net, que
+chercher le vrai et le dire est commandé par le moi au moi. J’ai fait
+remarquer, ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif
+encore fort net et que réaliser le beau, tout au moins ne pas faire du
+laid par négligence, par désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans
+la rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau étant commandé à
+l’artiste, ne pas faire du laid étant commandé à tout le monde.
+
+Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré. Selon lui, «les
+penchants naturels et la loi et la coutume» ont leurs impératifs
+catégoriques. Ils commandent sans donner de raisons. La coutume, comme
+le disait Pascal, est respectée et suivie «par cette seule raison
+qu’elle est reçue»; l’autorité de la loi est parfois toute ramassée en
+soi, sans se rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien
+davantage».
+
+C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont des impulsions ou
+des contraintes. Les penchants naturels nous poussent et ne nous
+commandent pas; ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons
+bien la différence.
+
+La loi, la coutume sont des contraintes; nous obéissons à la loi parce
+que nous ne pouvons pas faire autrement et à la coutume parce que nous
+ne pouvons guère faire autrement, sous peine de mille désagréments à
+souffrir parmi nos semblables. Le signe, très net, de la différence
+entre ces impulsions et contraintes d’une part et les impératifs d’autre
+part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et aux contraintes nous
+éprouvons des regrets et non point des remords: nous n’avons aucun
+remords d’avoir désobéi au penchant sexuel; nous n’éprouvons aucun
+remords, fussions-nous en prison, d’avoir désobéi à une loi que nous
+trouvions injuste, et au contraire; nous n’éprouvons aucun remords,
+fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être contrevenus à une
+coutume que nous jugions stupide[4]. Au contraire, le remords nous point
+si nous avons fait une faute morale; encore si nous n’avons pas cherché
+la vérité; même si nous n’avons pas réalisé le beau que nous pouvions
+créer ou point respecté le beau que nous pouvions respecter (hiérarchie
+des impératifs, question qu’il sera intéressant de creuser).
+
+ [4] C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume veut que
+ l’on dise «j’ai contrevenu»; j’écris «je suis contrevenu»; et je
+ n’en éprouve aucun remords, parce que je tiens la coutume pour
+ stupide.
+
+Donc Guyau va trop loin; mais on sent qu’il a parfaitement raison de
+prétendre que, de ce que l’impératif moral est un fait incontestable,
+Kant n’est pas autorisé «à considérer cet impératif comme
+transcendantal», c’est-à-dire à le tenir pour une chose au-dessus de
+toute discussion et impénétrable à toute analyse.
+
+La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le reconnaître, que
+l’impératif moral est de tous les impératifs vrais ou supposés le plus
+net et le plus énergique: «Convenez, me disait un ami, que c’est lui qui
+a la plus grosse voix.» Convenons-en, et que cela est certainement à
+considérer.
+
+La vérité est ensuite que Kant, timide devant la morale, comme presque
+tous les philosophes, a, inconsciemment sans doute, _eu peur_ d’analyser
+l’impératif et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour que le culte
+qu’on aurait pour lui fût mystique, pour que le respect qu’on aurait à
+son égard fût une foi.
+
+Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse tend à se détruire, ce
+qui veut dire que tout instinct qui devient conscient tend à se ruiner.
+On n’aime bien qu’aveuglément; même on n’aime bien qu’en aimant sans
+savoir que l’on aime. «S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos
+autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous
+ignorons nous-mêmes.»--Ainsi parlait La Rochefoucauld.
+
+M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement, a une bonne
+formule sur l’éducation; elle consiste, suivant lui, «à faire passer le
+conscient dans l’inconscient», à inspirer, par exemple, l’amour du
+travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au travail et y
+rester devienne machinal et n’exige plus aucun effort; à inspirer
+l’amour de la patrie et à y habituer de telle sorte qu’on finisse par
+l’aimer aveuglément et sans se faire de raisonnement à cet égard;
+s’éduquer c’est devenir impulsif; l’éducation achevée, c’est une
+impulsivité acquise, etc.
+
+Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est excellente, celle de
+faire le bien (et supposez, si vous voulez, que cette impulsivité dite
+naturelle soit une impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera
+égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion et de la faire
+passer de l’inconscient dans le conscient; ce serait une éducation à
+rebours. Ce qui était force énorme parce qu’il était inconscient, nous
+l’énerverions peu à peu en le rendant conscient, et nous n’aurions
+réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif.
+
+Kant savait ou sentait cela. _Seulement ce n’est peut-être pas vrai._
+C’est vrai et le contraire est vrai aussi. Nous affaiblissons un
+sentiment en l’analysant quand il est déjà faible; nous le fortifions en
+l’analysant quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est déjà
+plus amoureux se demande pourquoi il est amoureux, passe en revue les
+motifs et les trouve peu nombreux, pèse les motifs et les trouve légers.
+L’amoureux qui est encore assez amoureux fait de même et trouve les
+motifs nombreux et forts, et alors il ajoute à la force du sentiment la
+force de l’idée-force.
+
+Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue sentiment ou qui
+est née d’un sentiment; mais à cette condition, elle est bien une force
+et une force qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature
+d’insister sur elle-même, de se _développer_ (sens de la langue de
+rhétorique et tous les sens) et de devenir idée fixe, de devenir
+_entretien_ continuel de notre esprit.
+
+Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse l’idée de patrie,
+trouve toutes les raisons d’aimer son pays qui étaient contenues dans
+son sentiment, et parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent
+pas inconsistantes; elles répondent, seulement, aux objections, aux
+attaques; nos idées sont les gardes avancées de nos sentiments;
+impuissantes sans eux, quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs.
+
+Éternellement les croyants se demanderont si mieux ne vaut pas la foi
+toute seule et croire sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi
+les «raisons de croire». La question n’est pas susceptible d’une réponse
+catégorique; car, selon le plus ou moins de foi, les raisons
+confirmeront la foi ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence
+à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il s’achemine à
+l’augmenter ou s’il prend le chemin de la perdre.
+
+Toujours est-il que les plus grands croyants ont passé leur vie entière
+à analyser leur croyance et ne se sont pas contentés de crier: «Je
+crois, je crois, je crois, je crois éperdument.»
+
+--Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts n’est-elle pas un
+signe que déjà il n’est plus en nous à l’état d’instinct? Qui diantre
+s’est avisé de se donner à soi-même des raisons de respirer? On ne se
+donne des raisons de vivre que quand on songe, au moins un peu, au
+suicide.
+
+--N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple des grands croyants
+qui analysent leur foi et qui la confirment par leur foi?
+
+--Oh! pas le moins du monde; car ce n’est pas eux que les grands
+croyants ont voulu convaincre, mais ceux qui ne croyaient pas. A eux,
+leur foi suffisait; pour d’autres ils collectionnaient les raisons de
+croire.
+
+--En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas autant le désir de se
+confirmer dans leur foi que celui d’y attirer les autres? Certainement
+l’homme «se raisonne», comme dit si bien le peuple, pour s’assurer dans
+un sentiment qu’il croit juste ou pour s’écarter d’un sentiment qu’il
+estime faux; et il ne fait en cela que «céder au sentiment», comme dit
+Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment existe; mais encore,
+en cédant au sentiment, il l’excite et il l’avive.
+
+La lecture, cette autre méditation, a exactement les mêmes effets. On
+cherche, par une lecture, à se confirmer dans un sentiment que l’on a;
+et les idées que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles,
+fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles fortes,
+achèvent de le détruire s’il était bien en train de s’en aller.
+
+Faire passer de l’inconscient au conscient est donc dangereux si le mal
+était déjà plus qu’à moitié fait, avantageux si le mal n’existait pas ou
+était faible. Que l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la
+conviction que de son temps l’instinct moral était très faible et par
+conséquent ne pouvait que perdre à être analysé, cela ne m’étonnerait
+point et je dirai même que moralement j’en suis sûr.
+
+ * * * * *
+
+Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral est assez fort pour
+ne pas courir de risques à être analysé, soit simplement, comme il le
+dit, parce qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne doit
+rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre compte et que le
+philosophe _ne doit pas avoir de foi_, Guyau veut analyser l’instinct
+moral et c’est-à-dire lui demander ses raisons, lui dire: pourquoi? et
+ne pas se contenter de la réponse célèbre: «le pourquoi, c’est qu’il n’y
+a pas de pourquoi».
+
+Un _credo_, comme Nietzsche le dit souvent, est toujours un _credo quia
+absurdum_, puisque, s’il n’était pas cela, il n’y aurait pas besoin de
+_credo_. Guyau ne veut pas d’_absurdum_, même implicite, et il fait
+l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du devoir.
+
+Il y voit avant tout _la vie elle-même_, la vie s’affirmant comme
+puissante et féconde. Le devoir c’est le pouvoir. Pouvoir, vouloir et
+devoir c’est la même chose sous différents mots, parce que c’est même
+chose sous différents aspects. Quelque chose en nous, qui n’est pas
+autre chose que notre vie même sentie par nous, nous dit: tu peux, donc
+tu veux, donc tu dois.
+
+Tu peux, donc tu veux: car si, pouvant, tu ne veux pas, tu sens que tu
+te diminues, que tu te rétrécis, que tu te refoules.
+
+Tu veux, donc tu dois: car si, pouvant et voulant, tu n’agis pas, tu
+sens encore une diminution, un rétrécissement, une stérilisation de ton
+être; et c’est ce sentiment que dans la langue courante on appelle le
+remords préalable ou le remords proprement dit, le remords de ne pas
+faire ou le remords de n’avoir pas fait; et la voix du devoir n’est pas
+autre chose que le remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne
+fait pas.
+
+Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité, expansion qui
+veut être, qui vous réjouit si elle est et qui vous gêne si elle n’est
+pas.
+
+Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on appelle couramment le
+devoir, c’est le plaisir de la puissance en acte; la peine que vous
+éprouvez quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir, c’est
+votre moi diminué, c’est votre vie, que quelque chose que vous sentez
+qui dépendait de vous, restreint.
+
+Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté par sa nature même
+à agir; s’opposer à son pouvoir, vouloir et devoir, c’est commencer de
+se tuer. Qui dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne
+contrarie ma vie sous aucun de ses aspects.
+
+--Fort bien; mais sans aller plus loin, cette analyse, qui du reste est
+plutôt une synthèse, doit être incomplète, puisque nous n’y trouvons pas
+un atome de ce qu’on appelle couramment le moral. La voix intérieure ne
+nous dit pas, ce nous semble: «tu peux, tu veux, agis»; elle nous dit:
+«tu peux _du bien_, veux _du bien_, fais _du bien_.» Le devoir tel qu’il
+est défini par vous, expansion de la vie, est accompli aussi bien par le
+grand bandit que par le saint. Tous les deux peuvent, veulent, agissent,
+tous les deux font expansion.
+
+Votre «équivalent du devoir» est simplement la morale courante de
+Nietzsche: soyez fort et agissez dans toute l’étendue de votre force. Et
+cette formule n’est pas immorale, mais elle est amorale; elle est
+indifférente à ce que les hommes appellent le bien et le mal, elle se
+réalise indifféremment dans l’écrasement des faibles ou dans le fait de
+les aider.
+
+--Première réponse de Guyau: En faisant ce que tout le monde appelle le
+mal, je ne m’étends pas, je me refoule, je m’appauvris. Je supprime
+«toute la partie sympathique et intellectuelle de mon être». De plus, si
+je rencontre une résistance, il y a refoulement très sensible et
+douloureux; si je n’en rencontre pas, il y a désorganisation de ma
+volonté, déséquilibrement, ataxie (cas des despotes), ce qui revient à
+une «impuissance subjective» qui est bien le contraire même du
+«pouvoir-vouloir».
+
+--Je réplique: On ne voit pas bien que le grand bandit supprime la
+partie intellectuelle de son être; cela n’a pas de sens; il ne supprime
+même pas sa partie sympathique; car il peut avoir toutes les sympathies
+du monde par ses amis. D’autre part, s’il est refoulé par le monde
+extérieur, il ne l’est ni plus ni moins que le saint qui éprouve
+toujours, on le sait, tant de difficultés à faire le bien; et enfin la
+désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre pas de résistance
+extérieure n’est que le fait des imbéciles, n’existe pas chez les
+intelligents et n’a, en tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec
+l’immoralité, c’est une simple maladie.
+
+--Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure: L’homme n’est pas un
+être isolé; il est un être social. La _vie_ dont je parle et dont il
+faut que tous nous parlions quand nous employons ce mot, c’est la vie
+sociale vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de vivre. Donc
+quand je dis expansion de la vie, j’entends et je ne puis pas ne pas
+entendre expansion, hors d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en
+lui, et ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette impulsion
+qui nous porte à agir pour faire de la vie sociale.
+
+Le tempérament humain, remarquez-le, simple tempérament, tend, de
+personnel, à devenir collectif et, de solitaire, à devenir solidaire. Le
+voleur souvent cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et qui,
+millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme. Nous nous
+acheminons tellement à vivre d’une vie qui dans _un_ reflète _tous_, que
+nous tendons à réaliser en nous le type de l’homme _normal_, le type de
+l’homme qui sera reconnu par tous comme incontestablement un homme, qui
+_n’étonnera pas les autres_.
+
+Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer par le plus simple,
+de la vie en nous, de la vie sans épithète, entendez-le de la vie
+sociale en nous et voyez bien que les exigences et les impulsions de la
+vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir et de notre
+vouloir, c’est bien précisément ce que l’impératif de Kant commande:
+faire des choses que l’on voudrait qui fussent érigées en loi
+universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée.
+
+--Je dis: oui bien; avec cette réserve pourtant que la vie sociale en
+nous ne nous conseille guère, ce me semble, que de vivre comme tout le
+monde, normalement, comme vous dites très bien, et non pas _mieux_ que
+tout le monde, non pas d’une façon supérieure, non pas d’une façon
+héroïque. Or une morale doit contenir l’héroïsme en la partie
+d’elle-même la plus élevée; l’héroïsme doit y entrer, ressortir à elle,
+être indiqué par elle, non seulement comme ce qu’elle admet, mais, tout
+compte fait, comme ce à quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas
+encore cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible que nous y
+venions.
+
+ * * * * *
+
+Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond de la vie nous
+conseille et presque nous commande de faire, Guyau remarque que
+l’instinct de la vie nous pousse (indépendamment des suggestions de la
+vie sociale) à _lutter_ et à _risquer_. L’homme a vécu longtemps dans
+une telle nécessité de lutte contre mille ennemis qu’il lui est resté un
+besoin de lutter toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des fois,
+parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir vivre, il lui est resté
+le besoin de changer sans cesse, même quand le changement ne comportait
+plus nécessairement progrès). Donc l’homme lutte encore, et par exemple
+il lutte contre ses passions, instinctivement; partie, il est bien vrai,
+parce qu’il sent que ses passions sont aussi des fauves ou reptiles
+dangereux; partie, et c’est cela qui est instinctif, parce que
+simplement elles sont fortes.
+
+Ceci c’est le _courage_. Il a l’air ici de combattre contre la vie,
+puisque les passions aussi sont la vie, mais il est bien, au moins lui
+aussi, la vie, puisqu’il est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et
+qui se donne le nom de devoir; et l’on sait que la sensation de vivre
+est intense dans tous les cas où le courage a à se déployer et se
+déploie, ne fût-ce que contre nous-mêmes.
+
+Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan: «L’homme ne se sent vivre
+que quand il se contrarie.»
+
+Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas. Je n’avais qu’à
+montrer comment Guyau l’avait _rattachée_ à son système et à son
+principe, à l’idée d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant
+s’étendre.
+
+L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est guère qu’un autre
+aspect de la même idée, à _risquer_. Il y a plaisir à risquer. Pascal,
+dit Guyau, dans son pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a
+pas considéré le plaisir de risquer[5]. Il y a plaisir à risquer, tout
+le monde le sent à cette sorte d’élargissement qui se fait en nous quand
+nous risquons; et aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de
+projection du moi sur le non-moi), le monde nous paraissant plus vaste
+quand nous risquons quelque chose.
+
+ [5] Si; ailleurs, et très bien: «Travailler pour l’incertain»--«Saint
+ Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en
+ batailles; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre qu’on le
+ doit.»--«S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne
+ devrait rien faire pour la religion; car elle n’est pas certaine;
+ mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur
+ mer, les batailles... Quand on travaille pour demain et pour
+ l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour
+ l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée.»--Il n’a
+ pas parlé précisément du _plaisir_ du risque, mais il n’a pas parlé
+ uniquement de la _peur_ du risque et il a parlé de la _raison_ de
+ risquer, qui est un _plaisir_ intellectuel.
+
+La raison de ce sentiment, qui est presque une sensation, c’est que nous
+nous sentons plus grands, nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus
+de choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions de la puissance
+de la vie en nous, de la fécondité de la vie en nous, de la surabondance
+de la vie et de l’avidité qu’a la vie d’être surabondante.
+
+Par parenthèse--et cette parenthèse est chez Guyau un chapitre qui est
+digne de Platon--c’est ce même amour du risque qui est toute la
+métaphysique. La métaphysique est toujours une hypothèse hardie où nous
+risquons l’erreur et la confusion. Personne plus que le métaphysicien ne
+travaille pour l’incertain. Il y travaille cependant de tout son cœur et
+il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est noble. Erreur peut-être,
+mais l’erreur eût été plus grande (erreur morale) à estimer puérile la
+recherche de cette erreur. De même que la vie proprement dite conseille
+le risque comme une condition d’élargissement de notre être, de même la
+vie intellectuelle conseille le risque métaphysique comme condition
+d’agrandissement de notre être intellectuel.
+
+Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la réalisation d’un idéal
+est un métaphysicien pratique aussi vénérable et plus encore que le
+métaphysicien proprement dit de tout à l’heure. Au fond, savez-vous ce
+qu’il fait? Il travaille pour l’incertain, _afin_ de le faire certain
+dans son cœur. Son besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à
+accumuler les actions conformes à l’idéal, comme son besoin de certitude
+porte le philosophe à accumuler les arguments qui le démontrent. C’est
+sa manière de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie lui dit par
+la bouche de Guyau, qui est très éloquente: «Je ne vous demande pas de
+croire aveuglément à un idéal, mais de travailler à le réaliser.--Sans y
+croire?--Pour y croire! Vous y croirez quand vous aurez travaillé à le
+produire.»
+
+Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux qu’un argument. Il remplit
+d’une réalité qui est lui ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit
+avec du divin.
+
+Telle est la théorie de la lutte et du risque dans la doctrine morale de
+Guyau. Ici Guyau rejoint Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le
+connaissait et qui a pu profiter de lui dans une certaine mesure[6]. Ce
+que nous venons de voir est le «vivre dangereusement», qui est le point
+capital de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement c’est lutter et
+risquer, en vue précisément de la lutte et du risque et pour la beauté
+de l’une et de l’autre; et c’est la marque même des âmes nobles.
+
+ [6] Voir Fouillée, _Nietzsche et l’Immoralisme_.
+
+Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment la vie intense et
+extensive, «la vie féconde» peut conduire jusqu’à l’amour de la lutte et
+du risque. Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain;
+mais ce n’est travailler que pour l’incertain. Comment cet «équivalent
+du devoir» que vous avez trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à
+l’acceptation de la mort certaine? Car ici, selon vos données, c’est la
+vie se tournant contre la vie; c’est la vie se détruisant pour
+s’étendre, c’est la vie poussant la passion de la vie jusqu’au suicide;
+c’est une collection d’absurdités.
+
+C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice et non pas moins
+pour l’expliquer, pour expliquer qu’il ait lieu, il faut bien une foi,
+soit la foi religieuse, soit la foi morale, la foi kantienne.
+
+Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement, qu’il ne s’est
+pas engagé à répondre à tout et que ce problème-ci «n’a peut-être pas de
+solution rationnelle et scientifique».--Il répond ensuite que ce
+sacrifice est encore amour de la vie en ce sens que c’est préférer une
+minute de vie intense, supérieure et magnifique à une vie plate, morne
+et triste. «Il y a des heures où il est possible de dire à la fois: je
+vis, j’ai vécu... On peut concentrer une vie dans un moment d’amour et
+de sacrifice.»
+
+Voilà qui est bien; mais la raison qui fait que la vie se sacrifie
+ainsi, la raison qui persuade à la vie de se préférer infiniment courte
+et infiniment intense à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui n’est
+pas indiqué clairement.
+
+--Je le dis, c’est «l’amour» de quelque chose.
+
+--Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous abandonnez votre
+principe.
+
+--C’est la vie transformée en vie sociale, transformée en vie
+sentimentale, transformée en vie passionnée, transformée en vie
+dangereuse et qui s’aime dangereuse; c’est tout cela poussé à un tel
+degré que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une minute
+mortelle est acceptée.
+
+--Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en altruisme absolu. C’est
+cette transformation, quelque longue qu’en soit la préparation et
+l’évolution (héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours très
+difficile à comprendre. Dans le système de Guyau, les actes d’héroïsme
+restent toujours ce que Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils
+sont, «des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et pourtant
+réelles.» J’ajoute que dans tous les systèmes, plus ou moins
+précisément, ils restent cela; mais dans celui de Guyau ils restent cela
+d’une manière en quelque sorte plus paradoxale et plus provocante.
+
+A la considérer en sa généralité, la morale de Guyau a, sans doute, ce
+beau mérite d’être un grand effort pour _substituer une réalité_ à
+quelque chose qui pourrait bien être une illusion, une illusion
+salutaire, une illusion, même, nécessaire pour un temps, mais qui
+pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait plus rien pour diriger
+l’homme. Qui sait, en effet, si la morale telle que les hommes l’ont
+envisagée jusqu’à présent _n’est pas un art_, un art subtil--de qui? on
+ne sait: du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant ses fins, ou de
+la société poursuivant ses fins aussi--mais un art qui nous séduit, qui
+nous trompe en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté pour nous
+faire faire quelque chose que nous ne ferions pas de nous-mêmes?
+
+N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés de tous les côtés?
+L’art nous trompe, la société est artificielle, la nature se joue de
+nous, les yeux nous trompent, les oreilles nous trompent...
+
+Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard Wagner, dans un petit
+traité de métaphysique qu’il fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut
+sur celui-ci une grande influence, et que Guyau ne connaissait pas,
+disait, rajeunissant Schopenhauer: «La nature trompe ses créatures. Elle
+met en elles l’espérance d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle
+leur donne des instincts qui obligent les plus humbles bêtes aux longs
+sacrifices, aux peines volontaires. Elle crée le dévouement de la mère à
+l’enfant, de l’individu au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous les
+vivants et leur persuade ainsi de lutter et de souffrir. La société doit
+être entretenue par des artifices tout semblables...»
+
+La morale, envisagée comme les hommes l’ont envisagée jusqu’à présent,
+pourrait donc être un art séduisant et fascinateur, une subtile et
+imposante duperie.
+
+Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette tromperie dont ils
+sont l’objet, ils pourraient se révolter et secouer l’illusion, comme
+Diderot le leur conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller
+demain.
+
+Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et quelle réalité! la
+vie elle-même; si je montre que la morale, c’est la vie elle-même, que
+la vie c’est la morale, que c’est la vie qui nous pousse de toutes les
+façons, en tant que vie proprement dite, individuelle, en tant que vie
+sociale, en tant que vie intellectuelle, en tant que vie métaphysique,
+si l’on peut dire ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à
+présent le devoir; si je montre que désobéir à la morale c’est renoncer
+sa vie elle-même et commettre une espèce de suicide plus ou moins court,
+plus ou moins lent; alors j’ai rattaché l’homme à la morale par des
+liens non seulement d’airain, mais de chair et qui sont indestructibles
+et qui seront éternels.
+
+Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait un livre
+admirable. Seulement elle était trop vaste pour être très pertinente.
+Considérer l’instinct même de la vie comme étant la morale, c’est
+étendre tellement la morale qu’elle devient indistincte à force d’être
+compréhensive. Que me conseille l’instinct de la vie? _Il me conseille
+tout._ Il me conseille d’être exubérant, d’être surabondant, de
+m’étendre, de me répandre.
+
+Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes mes passions; car
+en toutes je me sens vivre et très énergiquement.
+
+Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la conquête, le vol, le
+meurtre, ceci peut-être surtout; car c’est là qu’il y a le plus de
+danger et le plus de risque, et vous me montrez fort bien que c’est
+surtout dans le danger et le risque qu’on se sent vivre.
+
+Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité, le dévouement, le
+sacrifice; car là aussi je me sens vivre et là aussi il y a danger et
+risque.
+
+Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour à soi et en soi, le
+«_abstine, sustine_», l’égoïsme médiocre et mesquin, les vertus de
+troupeau et de bête battue; car là aussi je me sens vivre, puisque là
+sont les moyens de conserver la vie.
+
+Il me conseille la recherche des plaisirs modérés, délicats et gracieux,
+sans danger, non sans charme; l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme
+bien compris; car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer, la
+prolonger, et «_carpe diem_»; et voilà que _nunc et Aristippi docte
+præcepta relabor_.
+
+Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale qui consiste à
+conseiller toutes les façons de vivre. Ce n’est pas une morale précise.
+C’est une morale qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même où
+elle aura tout son talent et pourra le déployer tout entier; ce n’est
+pas une morale qui ait la précision qu’on demande à une morale; ce qu’on
+demande à une morale étant généralement quelle raison de vivre on doit
+choisir entre les innombrables raisons de vivre.
+
+L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie, apparent
+quelquefois, cependant, et sensible, a été précisément de montrer que,
+parmi les innombrables raisons de vivre, celle _surtout_ que l’instinct
+de la vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la morale
+traditionnelle; et je le veux bien; mais il ne le prouve pas beaucoup;
+et particulièrement il ne prouve point du tout, il ne peut pas prouver,
+qu’elle _ne_ conseille _que_ celle-là.
+
+Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que l’instinct de la vie se
+confond avec la morale; aussi facile il serait, plus peut-être, de
+montrer que la morale est contre la vie et que, sinon tout ce que la vie
+conseille, la morale en dissuade, du moins la plupart des choses que la
+vie conseille, la morale supplie de ne pas les faire.
+
+L’éternel cri des femmes dans le théâtre français de 1880-1910: «Je veux
+_vivre_!» c’est-à-dire: «Je veux avoir des amants», est certainement une
+des aspirations de la vie intense et extensive.
+
+--Elle en a d’autres!
+
+--Je n’en doute point; mais la différence entre celle-ci et les autres
+et la raison de préférer les autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort
+pas expressément de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne pouvait pas
+en sortir.
+
+Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein, qu’il efface
+l’impératif catégorique, la foi morale, de l’esprit de l’homme, et qu’il
+le remplace par _toute la vie_ et qu’il met ainsi à la place d’un
+_riqidum quid_, quelque chose de souple et de multiforme, Guyau déclare
+avec fermeté: «Nous acceptons, pour notre compte, cette disparition, et
+au lieu de regretter [de déplorer] la _variabilité morale_ qui en
+résulte dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites], nous
+la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale
+future; celle-ci, sur certains points [et l’on ne voit pas ces points
+particuliers, et il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas
+seulement _autonomos_, mais _anomos_.»
+
+Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera anarchique. Selon les
+natures d’hommes, selon les caractères, elle conseillera ceci, cela et
+autre chose, ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé
+jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires.
+_Anomos_, c’est bien cela. Dans la morale les hommes cherchaient une
+loi; la morale _naturiste_ n’enlève à la morale que son caractère de
+loi; le gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était excepté un
+gouvernement. Cette fois la morale, de l’aveu et de l’avis même de
+l’auteur, a bien donné sa démission.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA MORALE DE NIETZSCHE
+
+
+On sait qu’il est difficile de ramener à un système soit Nietzsche tout
+entier, soit une partie importante, quelle qu’elle soit, de la pensée de
+Nietzsche, puisqu’il fut le penseur le plus indépendant, même de
+lui-même. On sait comment il travaillait, tout au moins à partir de la
+trentième année. Exactement comme un journaliste qui aurait du génie. Il
+lisait, réfléchissait, se promenait et chaque matin écrivait un article
+bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée qui l’avait le plus
+intéressé la veille. Quand il y en avait de trois cents à six cents,
+mais la valeur d’un volume, il ramassait les feuillets, les relisait,
+leur donnait un titre général qui, quelquefois, répondait à l’objet le
+plus souvent visé dans ces écritures, faisait un court avant-propos pour
+justifier approximativement le titre; et publiait. Il a fait ses livres
+comme Montaigne a fait le sien.
+
+Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu merci, car s’il
+avait tenu à éviter de se contredire, il aurait retranché ou n’aurait
+pas rédigé une foule de pensées admirables ou intéressantes; qu’il s’est
+souvent promené loin de lui-même; qu’il s’est souvent fui; qu’il s’est
+souvent dépassé et que ce qu’il était précisément n’est pas aisé à
+savoir, et que ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à saisir.
+
+Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement ce qu’on est
+surtout, mais qu’on est surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a
+pas de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais qu’il y a le
+plus souvent une faculté prédominante; et qu’il n’y a pas d’idée
+souveraine, excepté quand il y a idée fixe, mais qu’il y a le plus
+souvent une idée «soutien», une idée port d’attache, à laquelle on se
+ramène toujours après les explorations, les reconnaissances et les
+algarades; on peut très bien, pour Nietzsche, comme pour Montaigne ou
+Renan, chercher, non à déterminer le système, mais à démêler le groupe
+des principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes.
+
+Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici une première rencontre,
+mais avec beaucoup plus de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la
+vie intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et de la beauté
+qui réside dans cette magnificence et qui en résulte.
+
+Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait eu accoutumé de mettre
+un mot avant les autres, eût été sa parodie du texte évangélique: «Je
+suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus abondante.»
+De là son amour effréné pour la Grèce antique, pour une Grèce antique
+qu’il se forge du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque,
+c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester la vie
+magnifique, ivre d’énergie créatrice et de beauté.
+
+Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la beauté, ce sont les
+instincts puissants: volonté de puissance, de conquête et de domination,
+volonté de force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse,
+volonté de travail, volonté de prodigalité, volonté d’audace contre le
+malheur, résistance à la faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à
+l’esprit d’égalité et de justice, à tout ce qui _arrête l’élan_,
+amollit, réprime ou déprime.
+
+Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, si l’on veut une
+date très éloignée, depuis Jésus si l’on en veut une plus rapprochée, la
+morale traditionnelle est l’ennemie; elle s’oppose à eux, elle les
+arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit et elle les
+condamne comme des vices, ou comme des tendances criminelles.
+
+Elle a fait un premier renversement des valeurs, condamnant et humiliant
+tout ce qui élève, intronisant tout ce qui déprime, «_debellare superbos
+et exaltare humiles_».
+
+La morale n’est pas autre chose et donc c’est un crime de lèse-vie, de
+lèse-beauté et de lèse-humanité. Elle est essentiellement contre-nature.
+L’histoire naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse:
+l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, l’histoire humaine
+où la force triomphe et domine; si bien, comme vous l’avez remarqué, que
+les moralistes ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien forcés, de dire
+que la beauté de la morale est précisément de distinguer et séparer
+l’homme de la nature et de changer le cours de l’histoire.
+
+Cela étant donné, «il faut d’abord pendre tous les moralistes», car la
+morale rend l’homme préjudiciable à lui-même et elle ment, elle est «la
+forme la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de l’humanité»,
+elle est, comme fait, ce fait épouvantable «que la contre-nature
+elle-même a été vénérée, avec les plus grands honneurs, sous le nom de
+morale et qu’elle est restée suspendue, comme une loi, au-dessus de
+l’humanité».
+
+Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose faite depuis les
+propos des contradicteurs de Socrate dans Platon) de démontrer, pour
+ainsi parler, le mécanisme intérieur de cette machine de guerre contre
+_la plus grande humanité_, comme diraient les Anglais. Ceux qui ont
+_exposé_ la morale l’ont montrée comme ce à quoi toutes les puissances
+de l’homme doivent tendre comme à leur dernière fin; ils l’ont montrée
+comme juge suprême de la connaissance, des arts, de l’action, politique,
+administrative, belliqueuse et autre; et c’est-à-dire qu’ils ont
+subordonné, asservi à la morale toutes les puissances de l’homme.
+
+Ceux qui ont _inventé_ la morale, qui est-ce? Ceux qui avaient intérêt à
+ce que toutes les puissances de l’homme fussent subordonnées et
+asservies à la morale.
+
+Qui est-ce? Le médiocre, que gênent ceux qui sont supérieurs et
+exceptionnels; le souffrant, le déshérité, le disgracié que gênent et
+irritent ceux qui sont heureux; la bête de troupeau que gênent, irritent
+et exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, forts et glorieux.
+
+La morale c’est donc la révolte du plébeianisme contre l’aristocratie;
+mais contre l’aristocratie naturelle, celle de la force, de
+l’intelligence, de la volonté, de l’énergie, de la persévérance, des
+talents. C’est la révolte de la plèbe végétative contre la vie
+puissante, féconde et riche; c’est la révolte de la plèbe contre
+l’humanité qui a été organisée aristocratiquement par la nature et
+contre la nature, laquelle a organisé aristocratiquement l’humanité.
+
+Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale est contre humanité et
+contre nature? Et est-ce assez montrer (si l’on prend moralité dans le
+sens de conservation de ce qui est vrai, bon et beau) que «la lutte de
+la morale contre les instincts fondamentaux de l’humanité est la plus
+grande immoralité qu’il y ait eue jusqu’à présent sur la terre?»
+
+A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait: «Je prie
+la morale qu’elle me fasse quitter la morale», comme maître Eckardt
+s’écriait: «Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu.»
+
+Du reste, cette morale immorale a ses séductions; elle a su se donner
+des séductions. D’abord elle a su _intimider_ les résistances ou les
+critiques; on n’a pas osé discuter cette autorité qui se faisait
+elle-même et de sa grâce autorité suprême et même unique; ensuite elle a
+su _enthousiasmer_ certains esprits et même un très grand nombre
+d’esprits. Elle est devenue la «Circé des philosophes», de telle sorte
+qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, les uns pour
+aboutir à elle, les autres, comme Kant, en partant d’elle et en
+organisant tout selon ce qu’elle demandait, «postulait» et exigeait;
+tous ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante et
+obsédante.
+
+C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie raison, le vrai,
+le beau et le bien que la morale _combat_, elle a su adroitement _les
+mettre apparemment en elle_, les faire voir en elle.--Elle a introduit
+cette idée ou ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart des
+hommes, et nous avons vu que la plupart des hommes, médiocres,
+souffrants, déshérités, disgraciés, bêtes de troupeau, croient à la
+morale parce qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle leur
+sert.--Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le bien ce n’est
+pas la vie abondante et surabondante, mais la vie réglée, disciplinée,
+contenue, réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, qui ne fait
+pas de bruit et qui marche à petits pas tranquilles. «Vertu, c’est se
+tenir tranquilles dans le marécage.»
+
+Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce fut sa plus grande
+adresse, que cela même, qui semble à Nietzsche d’une laideur ineffable,
+est d’une très grande _beauté_, que la lutte de l’homme contre ses
+«instincts fondamentaux» pour les réprimer et les dompter, demande une
+très grande énergie, et que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus
+beau au monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que là seulement
+est l’héroïsme; que c’est une sainteté et que cette vaillance a autour
+du front une auréole.
+
+Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les chrétiens qui l’ont
+perfectionné; et écoutez le poète par excellence de la morale
+traditionnelle, le sublime poète des idées communes; il s’écrie:
+
+ Eh bien, non! _Le sublime est en bas._ Le grand choix
+ Est de choisir l’affront. De même que parfois
+ La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _La laideur de l’épreuve en devient la beauté._
+ C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome.
+ L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme.
+ Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.
+ Ce que l’homme ici-bas peut avoir _de plus pur,
+ De plus beau, de plus noble_, en ce monde où l’on pleure,
+ C’est chute, abaissement, misère extérieure
+ Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
+ Pour faire le fumier plus haut que le Caucase._
+
+Et du moment que la morale a su attirer à elle, mettre en elle ce qui,
+avant elle, si l’on peut ainsi parler, était les grandes raisons de
+vivre; du moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes les
+apparences des nobles buts et des grandes fins de l’humanité, elle avait
+partie gagnée.
+
+Elle séduisait l’homme de tous côtés; elle flattait ses penchants à la
+modération, à la médiocrité, à la paresse, ses instincts de bête de
+troupeau, en donnant à tout cela de favorables noms; elle flattait ses
+instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments du vrai, du beau
+et du bien en lui persuadant que tous ces instincts d’animal d’élite
+étaient en elle et susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on
+aurait pour elle; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, si
+fréquente chez l’homme, et qui consiste à se donner toutes les
+apparences de l’héroïsme quand on est un pleutre.
+
+Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale a pour principal office
+et pour but principal de réprimer l’homme de vie intense et surabondante
+et en même temps de le travestir aux yeux des hommes en le faisant
+passer, quelques restes d’héroïsme qui restent en lui, pour un homme de
+vie modérée et médiocre. Mais--et voyez comme elle rend des services, de
+honteux services, à tout le monde--elle travestit aussi les croquants et
+leur donne figure d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait
+plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes: «L’homme nu est
+généralement un honteux spectacle, je veux parler de nous autres,
+Européens. Supposons que les plus joyeux convives, par le tour de malice
+d’un magicien, se voient soudain dévoilés et déshabillés, je crois que,
+du coup, non seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais encore
+l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il paraît que nous autres
+Européens nous ne pouvons pas absolument nous passer de cette mascarade
+qui s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les mêmes bonnes
+raisons à préconiser le déguisement des hommes moraux, à demander qu’ils
+fussent enveloppés de formules morales et de notions de convenance et
+que nos actes fussent favorablement cachés sous les idées du devoir, de
+la vertu, du civisme, du désintéressement?»
+
+Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi: «c’est en tant que
+bêtes domestiques que nous sommes un spectacle honteux et que nous avons
+besoin d’un travestissement moral. L’homme intérieur en Europe n’est pas
+assez inquiétant pour pouvoir, à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout
+au contraire l’Européen se travestit avec la morale, parce qu’il est
+devenu un animal infirme, malade, atrophié, estropié, un quasi-avorton.
+Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un
+travestissement moral; mais la bête de troupeau avec sa médiocrité
+profonde, et la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même.»
+
+Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la morale séduit l’homme et
+le séduit pour l’abâtardir et le caresse en le dégradant. «L’homme qui
+pense est un animal dépravé», disait Rousseau; non; c’est l’homme moral
+qui est un animal dégénéré.
+
+Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique de cette
+morale. Socrate, qui, en donnant à toutes les choses humaines la morale
+comme leur dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la morale
+et par conséquent les dégrade toutes;--Jésus, qui, en disant: «Aimez
+votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis», ne veut qu’une
+chose, détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, supprimer
+le héros;--le Stoïcisme, qui fait de l’homme un être qui s’abstient et
+qui supporte, donc un être passif, un quasi-mort; lâcheté; car c’est
+mourir par peur de la mort, accepter la mort pour ne pas mourir («Tu
+t’éloignes toujours plus vite des vivants; bientôt ils vont te rayer de
+leur liste!--C’est le seul moyen de participer aux prérogatives des
+morts.--Quelles prérogatives?--Ne plus mourir.»);--la Réforme, qui fut
+une révolte de la plèbe «en faveur des gens candides, intègres et
+superficiels», contre les hommes graves, profonds, contemplatifs, à fond
+pessimiste;--la Révolution française avec son Rousseau, cette «tarentule
+morale», avec son Kant, disciple de Rousseau, et son «fanatisme moral»,
+avec son Robespierre, disciple de Rousseau, et son dessein (discours du
+7 juin 1794) «de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la
+justice et de la vertu»; la Révolution française qui plaça
+définitivement et solennellement le sceptre dans la main de «l’homme bon
+_id est_ de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est
+incurablement plat et braillard, mûr pour la maison d’idiots des «_idées
+modernes_».
+
+Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous les sens et quel qu’il
+soit, Nietzsche lui-même, peut-être sans s’en douter, ce que du reste je
+ne crois point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. Il s’est
+demandé un jour pourquoi nous cherchons la vérité, la vérité, cette
+erreur, je veux dire cette chose qui est une erreur pratique, cette
+chose qui le plus souvent, dans la pratique, nous détourne de l’action;
+la vérité, «_cette forme la moins efficace de la connaissance_». Il
+s’est demandé pourquoi nous cherchions la vérité, et il s’est répondu
+que ce pourrait bien être _par moralité_.
+
+Nous cherchons le vrai. Pourquoi? Sans doute pour ne pas nous tromper
+nous-même ou pour ne pas tromper les autres. Dans le premier cas,
+qu’est-ce bien? C’est la connaissance et la reconnaissance d’un devoir
+envers nous-même: il y va de ma dignité de ne pas être dupe, de ne pas
+me tromper moi-même; cela est essentiellement sentiment moral.
+
+Dans le second cas, qu’est-ce bien? la connaissance et la reconnaissance
+d’un devoir envers les autres: je ne dois pas mentir; quand j’ai trouvé
+la vérité, je dois la dire; et c’est _déjà mentir_ que de ne pas
+chercher la vérité, _de peur_, quand on l’aura trouvée, d’être obligé de
+la publier: il n’y a que des devoirs dans toutes ces idées et rien n’est
+plus nettement sentiment moral.
+
+Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse page psychologique,
+voyez-vous cette réduction, ce _ramènement_ du vrai au bien, de
+l’instinct du vrai à l’instinct du bien? Nietzsche a subi,
+volontairement sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, si vous
+préférez il s’est permis à lui-même de subir un quart d’heure la
+séduction de la morale, la fascination de la morale, les prestiges de la
+morale. Il s’est dit: «quand je cherche le vrai, moi immoraliste, je
+suis un être moral.» La morale lui a persuadé, l’espace d’un matin,
+qu’il faisait acte de moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait
+toute sa vie.
+
+Or ce n’est pas démontré. La recherche du vrai ne semble pas dépendre
+d’un sentiment moral. La recherche du vrai se _propose_ à l’homme comme
+un plaisir et _s’impose_ à lui comme un impératif.
+
+Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je ne me donnerai pas
+beaucoup de peine, puisque Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme
+de la volonté de puissance. «Qu’est-ce qui fait que la connaissance est
+liée à du plaisir? D’abord avant tout c’est qu’on y prend conscience de
+sa force, pour la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, même
+sans spectateurs, donnent du plaisir. Secondement, c’est qu’au cours de
+la recherche on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants
+et l’on est vainqueur, ou au moins on croit l’être; troisièmement, c’est
+que par une connaissance nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous
+élevons au-dessus de tous et nous nous sentons les seuls qui sachions la
+vérité sur ce point...»
+
+D’autre part, la recherche du vrai s’impose à l’homme comme un impératif
+dans le sens atténué, un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui
+dit un: «tu dois», un: «Δεῖ». Elle lui dit: «N’y trouverais-tu pas de
+plaisir, et n’y trouverais-tu que de la peine, que des coups, il faut
+chercher le vrai et le dire quand tu l’as trouvé.»
+
+La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, la preuve c’est
+qu’on trouve cynique le propos de Fontenelle: «Si j’avais la main pleine
+de vérités, je la tiendrais fermée»; la preuve et celle-ci me semble
+assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin de mourir pour la vérité,
+comme pour le devoir, tout aussi bien que pour le devoir.
+
+Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on croit la vérité?
+Nietzsche lui-même l’explique quelque part: «Nous ne nous ferions pas
+brûler pour nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles; mais
+peut-être pour le droit d’avoir nos opinions.» Et c’est à dire que nous
+mourrions pour l’erreur, ou du moins pour affirmer le droit que nous
+avons de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre droit de
+chercher la vérité, cette erreur qu’on nous reproche pouvant être la
+vérité et ayant été atteinte quand c’était la vérité que nous
+cherchions; et c’est aussi l’affirmation de notre _devoir_ de chercher
+la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt que d’avouer que nous
+avons eu tort de chercher le vrai. Le sacrifice est le criterium de
+l’Impératif.
+
+On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici nous avons affaire. Et
+cela est si vrai, et sur ce qui suit Guyau et Nietzsche se
+rencontreraient, que Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de
+la vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce n’est rien de
+moins que ce qui fait que la vie a un sens: «J’ai bondi de joie quand
+j’ai découvert que la vie est un instrument de la connaissance, est
+l’instrument de la connaissance»; et c’est alors qu’il a reconnu que la
+vie est intelligible.
+
+Devant cette double affirmation, qui semble bien être une double vérité,
+que le vrai est le sens de la vie et que le vrai nous commande la mort,
+Guyau serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait du reste
+nullement, que l’appel du vrai est un «équivalent du devoir».
+
+J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante en soi,
+peut-être, pour montrer que Nietzsche lui-même est très capable de subir
+la fascination de la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être
+tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment pas, qui ne
+ressortit pas à elle et qui est contenue dans un autre impératif que le
+sien. Reprenons.
+
+La morale en soi n’est donc qu’une méprisable adresse qu’ont inventée
+les faibles pour paralyser les forts; c’est la tête de Méduse aux mains
+des impuissants contre les bien doués et aux mains des quasi-morts
+contre les vivants.
+
+Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, use de la même
+tactique que les philosophes du XVIIIe siècle (qu’il méprise tant)
+contre la religion. Pour ceux-ci la religion a été inventée par des
+puissants qui voulaient asservir les faibles, les rendre plus faibles
+encore; pour Nietzsche, la morale a été inventée par les faibles contre
+les puissants pour leur enlever leur force en leur ôtant la confiance
+dans la légitimité de leur force. «Quand Zeus, dit Homère, fait d’un
+homme un esclave, il lui enlève la moitié de son âme.» En faisant les
+forts esclaves de la morale, les faibles leur ont enlevé leur âme tout
+entière.
+
+ * * * * *
+
+Au cours de son évolution, la morale s’est donné comme des organes de
+sustentation et d’alimentation; elle a _postulé_ le libre arbitre et
+elle a _postulé_ la sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions
+logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions
+nécessaires; mais ce ne sont que des inventions ingénieuses. Le libre
+arbitre n’existe pas. Il est, comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un
+être qui se saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet.
+
+Creusons ceci: ceci veut dire l’illusion d’un être qui ne saisit pas
+dans ce qui le précède et qui se saisit dans ce qui le suit, qui ne
+saisit pas dans ce qu’il était avant le moment actuel et qui se saisit
+dans le passage de lui au moment présent à lui au moment d’après. Je me
+saisis voulant éteindre la lampe et l’éteignant; non, ou très peu, comme
+amené par un certain nombre de faits à vouloir éteindre ma lampe.
+
+Mais pourquoi? Parce que nous sommes nés pour l’action et toujours jetés
+en avant, tournés _du côté d’en avant_ et non retournés _du côté d’en
+arrière_. Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et c’est ainsi
+que l’illusion de la liberté n’est au fond que le sentiment de la vie et
+c’est pour cela qu’il est si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité,
+dans ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, ou
+plutôt de mémoire réfléchissante; mais c’est un effort. L’homme qui
+croit, sans une hésitation, à tous les moments de sa vie, à son libre
+arbitre est un étourdi; mais l’homme qui croirait sans cesse à lui comme
+déterminé, serait un être qui ne vivrait que de réflexion et ce serait
+proprement un monstre.
+
+Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, remarquez bien,
+nous n’y croyons pas du tout. Mais, non! nous n’y croyons pas! Nous n’y
+croyons que chacun pour nous et pas du tout pour les autres. Nous disons
+sans cesse: «un tel, étant donné son caractère, fera cela.» Et il le
+fait; et quand il ne le fait pas, nous nous disons que: ou nous ne
+connaissions pas tout son caractère, ou nous ne connaissions pas telle
+ou telle circonstance qui ont dû peser sur sa détermination. Et c’est
+très probable et en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. La
+prétendue «preuve», tirée par les partisans du libre arbitre de la
+croyance même, indéracinable, _indiscussible_, que nous aurions au libre
+arbitre, s’évanouit.
+
+Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels en jugement.
+Pour trouver un coupable innocent l’avocat n’a qu’à connaître sa vie: il
+arrivera, par cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument
+lui-même que l’acte criminel était complètement nécessité par tous ses
+antécédents et que toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère
+public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel et, se plaçant
+devant le crime isolé, coupé de ses causes, il le trouvera ce qu’il est
+exactement considéré ainsi, une monstruosité dont la nature n’offre pas
+d’exemple.
+
+Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte raison, ce que nous
+avons expliqué, quand il s’agit de soi, il faut pour dissiper l’illusion
+du libre arbitre être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à
+Schopenhauer, si bien: «La connaissance de la sévère nécessité des actes
+humains est ce qui distingue les cerveaux philosophiques des autres».
+
+Pour tout cerveau vraiment philosophique «nous sommes en prison», nous
+ne pouvons que nous «rêver libres», et c’est ce que nous faisons tout le
+temps; nous ne pouvons pas «nous faire libres».--Cela est dur à prendre;
+mais il faut le prendre.
+
+Cela est si dur que quelques-uns se retournent; et par une contorsion
+étrange, un «geste horrible», et une affreuse «grimace logique», pensent
+ainsi: «le mal est partout et personne n’est responsable; donc c’est
+_tout_ qui est coupable et responsable; c’est Dieu qui est le pécheur».
+Renversement des responsabilités; «Christianisme la tête en bas». Mais
+pourquoi penser cela? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, ni
+il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit quelqu’un. Il n’y a pas
+de responsabilité; il n’y a que de la nécessité, et la dernière
+différence entre les cerveaux philosophiques et les autres c’est que
+ceux-là ne veulent pas juger et disent comme le Christ: «Vous ne jugerez
+pas!»
+
+Et il n’y a pas plus de «sanction» qu’il n’y a de libre arbitre.
+Singulière prétention des hommes, la récompense! «C’est de vous,
+vertueux, que je riais aujourd’hui. _Ils veulent encore être payés!_
+Vous voulez encore être payés, ô vertueux! Et maintenant vous m’en
+voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni comptable ni rétributeur. Et
+en vérité je n’enseigne pas même que la vertu soit sa propre récompense.
+Que votre vertu soit identique à votre moi et non quelque chose
+d’étranger, de surajouté, un épiderme ou un vêtement. Vous aimez votre
+vertu comme une mère aime son enfant, soit; mais _quand donc a-t-on
+entendu dire qu’une mère voulût être payée de son amour?_»
+
+La morale ne _demande_ rien; donc, aussi, ne _postule_ rien. Différence
+encore des cerveaux philosophiques et des autres: «l’incrédulité de
+ceux-là pour ce qui est de _la signification métaphysique de la
+morale_».
+
+Voilà donc la morale détruite de fond en comble et rasée à pied-d’œuvre.
+Nietzsche est bien ce qu’il a dit si souvent qu’il était, un pur et
+simple immoraliste.
+
+ * * * * *
+
+Non! Il n’est pas immoraliste: 1º parce qu’il s’occupe sans cesse à
+analyser les différentes morales, marque qu’au moins il y voit autre
+chose qu’un effronté mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il est
+mensonge;--2º parce qu’il s’occupe souvent, plus ou moins formellement,
+mais il s’y occupe, à établir une hiérarchie des différentes morales
+selon leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de
+Nietzsche;--3º parce qu’enfin il admet comme pratique et nécessaire
+_une_ certaine morale; et en trace _une autre_ que, personnellement, il
+admire, qu’il vénère et dont il est enthousiaste.
+
+Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales; c’est la
+partie _critique_ et non plus seulement _discriminatrice_ de son œuvre,
+et à cela il a une curiosité infatigable.--Il s’aperçoit que tous les
+hommes «croient avoir quelque part à la vertu» et que pour le moins
+«tous veulent se connaître en bien et en mal».
+
+Il y a la morale des enfants et par conséquent des temps primitifs de
+l’humanité; elle est toute dans l’idée de punition et de récompense. Ils
+veulent être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent pas le
+commandement ne soient pas payés et payent.
+
+Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, des «âmes en bouillie»,
+comme dit le président Roosevelt. Ils appellent vertu «l’indolence de
+leur vice» trop faible pour agir; «quand leur haine et leur jalousie
+s’étirent les membres [ont une velléité d’agir], leur justice se
+réveille [pour les arrêter] et se frotte les yeux pleins de sommeil».
+C’est la morale des «bêtes de marécage». Au fond c’est la morale
+générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la prêchent aux forts
+et l’attachent aux forts comme un remords. La Rochefoucauld a fait de la
+paresse une analyse à ce point de vue, si juste qu’une «bête de
+troupeau» trouvera certainement que cette paresse-là est toute une
+morale, et excellente.
+
+Il y a une morale qui est coutume, habitude. «Il en est qui sont
+semblables à des pendules qu’on remonte: ils font leur tic-tac et ils
+veulent qu’on appelle le tic-tac vertu.»--Au fond ceci est la morale
+sociale: l’individu reçoit le mouvement de la société qui l’environne,
+il est remonté tous les jours par l’exemple, les conversations et les
+convenances; «en toutes choses il est de l’avis qu’on lui donne»; et il
+est très régulier. C’est une bonne montre.
+
+Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une «contrainte prolongée»,
+une répression continuelle. «Il en est qui s’avancent lourdement et en
+grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée...
+ils disent: nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut
+mordre; ils parlent beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein
+qu’ils appellent vertu.»--Ceux-ci, je pense ne point me tromper, sont
+les stoïciens. _Abstine, sustine._ Dignité humaine, le moins d’action
+possible.
+
+Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité mêlée de
+terreur: «Il en est de qui la vertu s’appelle un spasme sous le coup de
+fouet... Ils disent: «Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu et
+vertu.»--C’est la morale des religions étroites et de toutes les
+religions entendues étroitement. L’être humain y est comme écrasé sous
+son indignité et sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il
+est qu’il lui est impossible d’avoir une vertu.
+
+A l’inverse il y a une morale d’orgueil: «D’autres sont fiers d’une
+parcelle de justice; et à cause de cette parcelle ils blasphèment toutes
+choses. Quand ils disent: je suis juste, cela sonne toujours comme: je
+suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu
+et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres.»--Morale des
+Pharisiens de tous les temps, dont la vertu se ravive de la
+contemplation et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce vice
+elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice même et qu’elle a
+besoin de la criminalité générale et qu’elle _postule_ la perversité
+universelle. Un humoriste dirait: «Il faut bien que je sois vicieux;
+quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et quelle récompense,
+si je ne l’étais pas?»
+
+Il y a une morale, non pas même sociale, mais politique, la morale
+sociale s’inspirant au moins du bien ou du correct qu’elle voit autour
+d’elle, la morale politique ne voyant dans la morale qu’une mesure
+générale de bonne administration et de bon ordre: «Il en est encore qui
+croient qu’il est vertueux de dire: «la vertu est nécessaire»; mais au
+fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police est
+nécessaire.»--Ceci est la morale de Voltaire et des Voltairiens, qui
+savent bien qu’il n’y a jamais assez de gendarmes ici-bas et qui
+postulent un Dieu vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter la
+maréchaussée.
+
+ * * * * *
+
+Ailleurs, considérant les morales en face des passions, Nietzsche
+caractérise chacune selon sa manière propre de combattre les passions ou
+de composer avec elles. Les morales ne sont alors que des «conseils»,
+mêlés de «sagacité et de bêtise», donnés à l’individu «par rapport au
+degré de péril où l’individu vit avec lui-même».
+
+Et voici la morale stoïcienne, qui «inocule comme un remède» une
+«froideur de marbre opposée à l’impétuosité des appétits». Sorte de
+suggestion procurant une raideur cataleptique.
+
+Voici la morale spinoziste, qui veut procurer «un état sans rire et sans
+larmes», une sorte d’ataraxie «en détruisant les passions par l’analyse
+et la vivisection» qu’on en fait. Grande «naïveté», dit Nietzsche, qui
+ne laisse pas d’avoir tort partiellement; car c’est du moins _quelque
+chose_, pour émousser les passions, que de les manier, pour les
+domestiquer que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, que
+de les analyser pour se donner du sang-froid. Le sang-froid acquis, il y
+aurait bataille gagnée. Incliner au sang-froid en donnant le goût de
+l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe au moment
+même où il cède à la passion n’a pas à en redouter les grands désastres.
+Le mot populaire: «observez-vous», est d’une psychologie excellente.
+
+Voici la morale aristotélique--à vrai dire je ne reconnais pas très bien
+Aristote dans cette morale-là; c’est ma faute sans doute--qui consiste à
+«abaisser les passions à un niveau inoffensif où elles pourront être
+satisfaites sans inconvénient.»
+
+Voici la morale--bien plus aristotélique celle-ci, ce me semble, mais
+peu importe--qui consiste à _jouir des passions_ en les transposant, en
+les «spiritualisant», en jouissant, par exemple, de l’amour dans «la
+musique», de la pitié et de la crainte dans la tragédie, de l’amour dans
+«l’amour de Dieu» ou dans «l’amour des hommes par amour de Dieu».
+
+Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique peut-être, celle de
+d’«Hafiz», d’Horace et de «Gœthe» qui veut qu’on jouisse vraiment,
+«spirituellement et corporellement des passions»--à l’usage seulement de
+ces «vieux originaux», ivres et sages, chez qui les dangers ne sont plus
+guère dangereux».
+
+Tout cela du reste ne «vaut pas grand’chose», ne vaut que par le talent
+qu’on met à en discourir et n’est guère, avec différents aspects, que
+«la morale sous forme de timidité.»
+
+ * * * * *
+
+La morale chrétienne est bien autre chose. Sans doute elle est en son
+fond, comme la morale socratique, la révolte insidieuse des faibles
+contre les forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant
+aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus tels, ils seront
+beaux; et comme vous voudrez selon votre humeur, c’est «_eritis sicut
+Dii_», ou c’est, mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée.
+Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales; mais, par un
+«affinement du regard psychologique», le Christianisme a bien compris la
+vanité des instincts bons que la morale jusqu’à lui, et autour de lui,
+attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des instincts égoïstes,
+empiétants, conquérants, dominateurs; elle proclamait et clamait la
+bonté des instincts altruistes, doux, modérés, modestes et charitables.
+Le Christianisme a déclaré que, depuis la chute, l’homme est mauvais
+_tout entier_, que ses instincts égoïstes sont mauvais, mais que ses
+instincts altruistes sont faux; que l’acte désintéressé n’est pas
+possible; que par conséquent, en dernière analyse, tout se vaut. «Le
+Christianisme a compris l’identité complète des actions humaines et leur
+égalité de valeur dans les grandes lignes: elles sont toutes immorales.»
+
+Nietzsche ici voit juste; mais incomplètement; il aurait fallu qu’il
+ajoutât: et, à cause de cela, le Christianisme a senti la nécessité de
+la grâce; il a senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait avoir
+de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir répond le secours de Dieu,
+qu’avec ce secours l’homme échappe au mal; et que ceci, bien plus que
+l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre Dieu et l’homme le
+lien étroit, toujours cherché. La signification métaphysique de la
+morale pour le chrétien, c’est ceci: incapable de bien et désirant le
+bien, je conclus de cela même que quelqu’un, qui m’a donné le désir du
+bien, m’aidera à en être capable, et quand j’en suis capable, parce que
+c’est un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable.
+
+ * * * * *
+
+Quand il se place en face du sens moral considéré comme morale sociale,
+Nietzsche le considère comme un apparent désintéressement, dont la
+genèse doit être celle-ci: deux peuplades sont en guerre perpétuelle;
+une tierce puissance qui semble n’avoir rien à craindre des deux
+premières, en laissant à entendre à chacune de celles-ci qu’elle se
+mettra du côté de la première qui romprait la paix, les fait vivre en
+paix toutes les deux; les deux peuplades autrefois belliqueuses retirent
+de la paix des avantages immenses; elles en sont reconnaissantes à la
+tierce puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien sans
+intérêt; elle avait un très grand intérêt à la chose, mais inapparent,
+parce qu’il était éloigné; et c’est cet intérêt inapparent qui est un
+désintéressement apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant passé entre
+trois peuplades, peut être supposé comme s’étant passé entre trois
+parties d’une cité. La morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme
+élargi et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est élargi et à
+long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. Je suis bon
+citoyen, c’est-à-dire je sacrifie tous les jours quelque chose de mon
+intérêt actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne voit pas
+parce qu’il est loin; mais que je vois parce que je suis intelligent.
+
+Autre genèse, très analogue à la précédente et qui s’est toujours
+confondue avec elle: la morale est d’abord et uniquement le moyen de
+conserver la communauté et de la conserver à un certain degré de
+cohésion et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance et crainte,
+espérance du ciel, crainte de l’enfer; plus tard surélévation du
+gouvernement de la cité, superposition, au gouvernement de la cité, d’un
+gouvernement céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou qui commandent ceci
+et cela.--Plus tard (simple transposition) commandements d’un Dieu
+intérieur qui est la conscience («tu dois») avec accord, si l’on y
+tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste.--_Peuvent venir_
+ensuite, affinements et probablement aussi alanguissements des
+conceptions précédentes, une morale de _penchant_ et de _goût_, d’où
+l’idée de commandement a disparu; et enfin «parfum du vase vide», dirait
+Renan, une morale d’_intelligence_, c’est-à-dire l’état d’un homme qui
+«est au dessus» [ou qui est dégagé] «des motifs illusionnaires de la
+morale, mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas été
+possible à l’humanité d’en avoir d’autres»; et qui, par respect de la
+portion de l’humanité qui les a encore, fait comme s’il les avait et se
+conduit exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est une manière,
+dans la pratique, de leur obéir.
+
+Tout cela, sous des formes si diverses et des aspects si différents,
+c’est toujours le désintéressement apparent, l’intérêt de la cité
+s’imposant à l’individu et lui montrant plus ou moins brutalement, plus
+ou moins délicatement, qu’il est le sien; l’intérêt de la cité senti par
+l’individu comme intérêt personnel.
+
+ * * * * *
+
+Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement les
+différentes morales. Il est déjà évidemment moins objectif quand il
+_hiérarchise_ les morales et c’est ce qu’il fait très souvent; c’est
+déjà ce qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse que nous
+avons rapportée de lui; c’est ce que nous allons le voir faire très
+nettement.
+
+Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux ont une morale
+très nette et assez complexe. En quoi consiste la morale élémentaire? Se
+connaître pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce? Ne pas vivre dans le
+moment présent; calculer ce que l’acte ou le non-acte d’à présent aura
+de conséquences pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain et
+jours suivants. «Gouverner c’est prévoir», disent les hommes d’État;
+_se_ gouverner c’est prévoir, dit le moraliste. Or les animaux se
+connaissent pour se conduire et se conduisent avec calcul. «L’animal
+observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux et
+apprend ainsi à faire un retour sur lui-même, _à se considérer
+objectivement_, à posséder en une certaine mesure la connaissance du
+moi.»--Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire? C’est ne pas se
+laisser tromper par soi-même, c’est lutter contre soi-même en vue de la
+sécurité, c’est se dominer. L’animal connaît cela: «ne pas se laisser
+égarer par soi-même, écouter avec méfiance les incitations de ses
+appétits, demeurer méfiant à l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer
+la domination de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse même,
+tout cela l’animal l’entend à l’égal de l’homme».
+
+Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et même plus qu’élémentaire?
+S’ajuster, s’accommoder au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi?
+Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se heurter. L’animal le
+fait: «ils apprennent à se dominer et à se déguiser, au point que
+certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur
+de leur entourage, à simuler la mort, à adopter les formes et les
+couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles,
+des lichens ou des éponges...» Morale sociale, et poussée très loin.
+
+Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent pas en sociétés
+animales. Chez ceux qui vivent en société, on trouve non seulement des
+instincts moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des animaux
+domestiques qui, non seulement s’adaptent à une société _qui n’est pas
+la leur_, mais encore acquièrent, et à l’égard d’une espèce qui n’est
+pas la leur, des vertus extraordinaires.
+
+Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà précise de toute une
+grande partie de la morale de l’homme.
+
+Plus haut est cette morale humaine, qui consiste--la remarque est très
+fine--simplement à se considérer comme supérieur aux animaux. Elle est
+vague, elle est flottante; elle est forte cependant et est peut-être
+l’origine et le germe de toute morale humaine. «La bête qui est en nous»
+a besoin d’être trompée; la morale est un mensonge nécessaire pour que
+nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les erreurs qui résident dans
+les données de la morale, l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il
+n’y avait pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de cette façon
+il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois
+plus sévères.» En un mot, l’animalité est une condition de la moralité
+humaine.
+
+Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, à ma connaissance,
+déployé toute cette idée qui est d’une importance incomparable.
+
+Sont représentants parmi nous de cette première moralité élémentaire
+qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, les hommes violents, cruels,
+mais susceptibles d’avoir honte quelquefois de leur violence et de leur
+cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont «des gradins des
+civilisations antérieures qui ont subsisté, des arriérés, qui nous
+montrent ce que nous fûmes tous» et de quoi nous sommes partis.
+
+Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, vient la morale
+qui consiste à sacrifier le moment présent au moment futur et prévu et à
+se gouverner en conséquence: «Le premier signe que l’animal est devenu
+homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané,
+mais à des choses durables, lorsque par conséquent l’homme recherche
+l’utilité [générale], l’appropriation à une fin; c’est la première
+éclosion du libre gouvernement de la raison[7].»
+
+ [7] Nietzsche écrit ceci en 1877 (_Humain, trop humain_). Quelques
+ années plus tard, en 1880 (_Aurore_), il écrit ce que nous avons
+ cité plus haut, que les animaux _eux-mêmes_ ont cette morale; et il
+ est bien plus dans le vrai. Mais sa _gradation_ reste d’ailleurs la
+ même: il suffit de lire ici: «le premier signe que l’animal tend
+ vers l’homme...»
+
+A un degré supérieur nous trouvons la morale qui consiste à agir selon
+les séductions de l’honorabilité: «L’homme veut être honoré, et il
+honore et c’est-à-dire qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant
+de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant] de l’opinion
+d’autrui sur lui.» Dans cette pensée «il se discipline»; il «se soumet à
+des sentiments communs», non seulement il s’adapte au milieu, mais il le
+considère comme un juge dont il veut être estimé et il se considère
+comme juge qui doit être tel que les autres tiennent à être estimés par
+lui. Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime. En cet état
+commence ce que les hommes appellent désintéressement, c’est-à-dire
+l’acte par lequel l’homme fait remonter son intérêt à une source très
+élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt _en retour_: je
+sacrifie mon plaisir au plaisir qui me reviendra de l’estime que me
+montreront les hommes pour avoir sacrifié mon plaisir.
+
+Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de l’honnête, suppression
+de la considération de l’estime publique. L’homme moral «agit d’après
+_sa_ propre mesure des choses»; c’est lui qui «décide ce qui est
+honorable et ce qui est utile»; il est une sorte de «législateur»
+moral[8]. Au fond il s’est substitué à la cité et il la sent et il la
+porte en lui. Ce que la société posait en maxime, c’est lui qui le pose.
+Il vit et agit «en individu collectif». Son degré de désintéressement
+(n’y ayant pas de désintéressement absolu) est très haut. Lui aussi voit
+son intérêt en retour; mais par un court circuit: je sacrifie mon
+plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir.
+
+ [8] Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote? «Si un citoyen a
+ une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse comparer à
+ personne il ne faudra plus le regarder comme faisant partie de la
+ cité... On voit bien que les lois ne sont nécessaires que pour les
+ hommes égaux par leur naissance et leurs facultés; pour ceux qui
+ s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a point de loi;
+ ils sont eux-mêmes leur propre loi» (_Politique_, III, 8).
+
+Enfin plus haut encore se placerait une morale _sans intention_, qui ne
+se raisonnerait pas et qui n’aurait pas conscience d’elle-même.
+
+Trois stades dans l’évolution de la morale: _Il y a eu_ une morale qui
+jugeait les actes par leurs conséquences. Était _bien_ ce qui avait eu
+un bon résultat, quelle qu’eût été l’intention de cet acte; effet
+rétroactif du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter et porté
+sur l’action.
+
+_Il y a_--«renversement de la perspective»--une morale qui juge des
+actes, non en eux-mêmes, non par leur effet, mais par leur origine, par
+l’intention d’où il paraît qu’ils sont sortis.
+
+_Il y aura_ peut-être une morale qui ne tiendra compte ni de l’effet ni
+de l’intention, considérant l’intention comme un signe qui ne signifie
+rien.
+
+Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand nombre de sens, et
+différents, tous susceptibles d’interprétations multiples et douteuses.
+
+Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que dans intention il y a
+toujours espérance et que ce qui est intentionnel ne peut pas être
+désintéressé.
+
+On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel est un acte
+essentiellement conscient et que l’acte conscient n’est pas d’une
+moralité pure. Tout ce qui est intentionnel, tout ce qui est «prémédité,
+tout ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en vient à la
+conscience, fait encore partie de la surface, de sa peau, qui, comme
+toute peau, cache bien plus de choses qu’elle n’en révèle». On
+soupçonnera que «c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel», de
+naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte «qui lui prête une valeur
+décisive», qui lui laisse sa valeur pure. Ce par-delà la morale, cette
+morale dépassée et surmontée va peut-être être demain la vraie morale,
+celle où s’adonneront «les consciences les plus loyales et les plus
+délicates».
+
+Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des plus belles pages
+qu’il ait écrites et des plus profondes, rejoint Kant, à moins que je
+n’entende rien du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin
+l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel, l’acte moral
+impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce autre chose que la morale qui
+ne donne pas ses raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose
+que le «Tu dois»? L’acte moral inspiré par le «Tu dois» est conscient,
+je le reconnais; mais il n’est conscient qu’à se reconnaître naïf,
+ingénu et impulsif. Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané. Il
+n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient. Il ne sait pas et
+il ne veut pas savoir ses _pourquoi_, ses _de quoi_, ses _comment_ et
+ses _en vue de quoi_. Il est parce qu’il est et parce qu’il doit être.
+C’est bien l’acte à qui précisément son non intentionnel et son non
+délibéré prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral de
+Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir compte de la sanction que
+Kant a dit plus tard qu’il postule) est exactement, ou, l’on en
+conviendra, à bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en
+conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que l’invention éthique
+de Kant est à une très grande hauteur et le commencement au moins du
+troisième stade. _Il y a eu, il y a, il y aura..._ Kant tout au moins a
+inauguré le _Il y aura_.
+
+Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement quand il
+esquisse, ici ou là, une hiérarchie des morales, semble rêver une morale
+_sans obligation_, _sans sanction_ et _sans intention_.
+
+ * * * * *
+
+Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement très incomplète, a tracé
+le plan d’une morale à deux étages en quelque sorte, il a indiqué deux
+morales, dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se hausser
+jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment la sienne.
+
+La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément cette morale
+traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée de tant d’épigrammes et
+qu’il a écrasée de tant de mépris; c’est la morale des «esclaves», la
+morale des «bêtes de troupeau», la morale des «tarentules»; c’est la
+morale de la modération dans les désirs, de la patience, de la douceur,
+de la résignation, de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur
+régulier et mou; c’est la morale de l’engourdissement de toutes les
+passions vives; c’est la morale du «marécage», moins la grenouille qui
+se veut faire aussi grosse que le bœuf.
+
+Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde; mais, non seulement il
+convient qu’elle sied à la majorité des hommes, mais il affirme qu’ils
+_doivent_ la pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est la
+_volonté d’impuissance_. L’impératif de la plupart des hommes c’est un
+_stoïcisme passif_. Écoutez le «pédant moraliste» que Nietzsche met en
+scène et qui n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous
+enseignera _qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales_ et tout au
+moins qu’il y en ait deux; que les morales, en quelque nombre qu’elles
+soient, doivent s’accommoder de la _hiérarchie_, et c’est-à-dire non pas
+de la hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle; que,
+puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement à l’opinion de
+ces philosophes qui ont connu l’_homme_ au singulier, ce qui faisait
+rire de Maistre, lequel avait connu des hommes, mais l’homme jamais, il
+faut aussi qu’il y ait plusieurs morales, c’est-à-dire plusieurs règles
+de conduite appropriées à la pluralité des natures; que, puisque,
+malheureusement peut-être, la nature a organisé l’humanité
+aristocratiquement, faisant des hommes forts et des hommes faibles et
+des intelligents et des imbéciles, il est expédient qu’il y ait une
+règle pour les uns, très respectable, et une règle pour les autres,
+respectable également:
+
+«En un mot, disait un pédant moraliste, marchand de futilités... il
+s’agit toujours de savoir qui est celui-ci et qui est celui-là. Pour
+celui, par exemple, qui aurait été destiné et créé en vue du
+commandement, l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas des
+vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le gaspillage d’une vertu.
+Toute morale exterminatrice de l’égoïsme qui se croit absolue et
+s’applique à tout le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût;
+elle est une excitation aux péchés d’omission et un dommage à l’égard
+des hommes supérieurs, rares et privilégiés. Il faut contraindre les
+morales à s’incliner tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les
+faire réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles comprennent
+enfin qu’_il est immoral de dire: Ce qui est juste pour l’un l’est aussi
+pour l’autre_. Ainsi parlait mon bonhomme de pédant moraliste.
+Méritait-il qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les morales
+à la moralité?»
+
+Ainsi une morale pour le «_servum pecus_» et une autre pour les animaux
+supérieurs de l’humanité.
+
+--Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent répété depuis: «Il
+faut une religion pour le peuple.»
+
+--Point du tout, s’il vous plaît; car, par son: «Il faut une religion
+pour le peuple», Voltaire entend qu’il faut une contrainte métaphysique
+pour brider les volontés de puissance du peuple. Au contraire, ou
+presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple, en obéissant à la
+morale qu’il lui assigne, obéisse à sa nature même, se conforme à
+l’idéal de ses désirs, et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux
+qui sont d’une autre nature que lui.
+
+Cette part faite aux petits et aux médiocres, Nietzsche institue pour
+les autres une morale qui n’est point du tout celle d’un immoraliste,
+quelque sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce titre,
+qui n’est point du tout le contraire de la morale qu’il assigne aux
+petits, qui est _autre chose_, qui est d’un autre degré, d’une autre
+nature, et d’une autre destination. C’est la morale des forts, c’est la
+morale de ceux qui, à cause de leur force, ont _plus_ de droits, mais
+_beaucoup plus_ de devoirs que les faibles et des devoirs proportionnés
+à leurs forces.
+
+Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche d’abord l’élaborant pour
+lui-même exactement comme un Marc-Aurèle. Il y a un _eis eauton_ de
+Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de reconstituer d’après ses
+notes et carnets[9], quoiqu’il ne soit aucunement cohérent et encore
+moins systématique, mais parce qu’il indique les tendances profondes et
+aussi parce qu’il montre que Nietzsche, tout en _posant_ toujours deux
+morales, en _voyait_ certainement toujours d’autres, intermédiaires
+entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux ans) il écrivait pour
+lui: «Tu ne dois aimer ni haïr le peuple.--Tu ne dois point t’occuper de
+politique.--Tu ne dois être ni riche ni indigent.--Tu dois éviter le
+chemin de ceux qui sont illustres et puissants.--Tu dois prendre femme
+en dehors de ton peuple.--Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever
+tes enfants.--Tu dois n’accepter aucune des cérémonies de
+l’Église.»--Morale (on plutôt quelques traits de morale parmi une foule
+d’autres non consignés ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non aux
+petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais surtout à un homme de
+moyen état qui serait philosophe. _Abstention_ à l’égard de la
+puissance, de la richesse, de l’ambition (morale des petits); libre
+pensée (morale de supérieur indépendant et de philosophe), mariage avec
+une étrangère (morale de supérieur qui veut assurer par le mélange du
+sang la force et la distinction de sa race); enfants élevés par autres
+que soi, mais par d’autres dont on est sûr (morale de supérieur, qui, se
+défiant de la faiblesse paternelle, veut greffer sa race sur des
+intelligences et des volontés étrangères, mais du reste amies).
+
+ [9] Voir surtout la _Vie de Frédéric Nietzsche_, par Daniel Halévy.
+
+En 1880 il écrivait pour lui: «Une indépendance qui n’offusque personne;
+un orgueil doux, voilé, qui ne gêne pas les autres, n’enviant pas les
+hommes ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie; un sommeil léger,
+une allure libre et paisible, pas d’alcool, pas d’amitiés illustres ni
+princières, pas de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de
+société, si ce n’est avec les esprits supérieurs; à leur défaut le petit
+peuple, dont on ne peut se passer non plus que de contempler une
+végétation puissante et saine; les mets les plus aisément prêts, autant
+que possible les préparer soi-même.»--Morale (ou plutôt quelques traits
+de morale) s’appliquant, non aux grands, non aux petits, mais à un homme
+supérieur de moyen état social. _Abstention_ à l’égard de la puissance,
+de la vanité, de la gourmandise, de la curiosité, de la sensualité, de
+la causticité (morale de petits); indépendance, fierté, solitude,
+commerce seulement avec l’élite intellectuelle et morale dont on est;
+et--d’étude et de contemplation--avec cette autre force, mais physique
+et physiologique, le peuple (morale des forts).
+
+Complétez ceci par cette confidence philosophique qu’il a imprimée
+(_Vol. de puiss._ II): «Se faire objectif. Indifférence à l’égard de
+soi-même, [indifférence à l’égard des conséquences favorables ou fatales
+de ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de moi-même; je ne
+veux pas tirer avantage de mes recherches de la connaissance ni échapper
+aux préjudices qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il y a ce que
+l’on pourrait appeler l’altération du caractère; j’envisage froidement
+cette perspective; je me tire hors de mon caractère, mais je ne songe
+pas à le comprendre ni à le changer... On se ferme les portes de la
+connaissance dès que l’on s’intéresse à son cas particulier, ou même au
+salut de son âme...» (Morale des forts, le philosophe étant placé parmi
+les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif du vrai, et avec
+désintéressement, et en sacrifiant au vrai ses intérêts matériels et
+même _moraux_.)
+
+Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir qu’il se faut
+oublier, Nietzsche trace la morale des forts, des supérieurs, des êtres
+d’élite.
+
+D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale, la morale, il
+affirme qu’elle existe: «Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi, en
+admettant que je ne suis pas fou, qu’il faut éviter et combattre
+beaucoup d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut faire et
+qu’il faut encourager beaucoup de celles que l’on dit morales; mais je
+crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour _d’autres raisons_
+qu’on a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de
+voir pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de
+sentir.»--Donc il a une morale, autre seulement que la traditionnelle.
+Voyons-la; nous sommes autorisés à la chercher chez lui. Voyons sa
+nouvelle façon de voir et sa nouvelle façon de sentir.
+
+Cette nouvelle morale, bien entendu applicable seulement aux forts, a
+trois maximes fondamentales, trois impératifs, si l’on veut: Il faut _se
+surmonter_; il faut _devenir ce que nous sommes_; il faut _vivre
+dangereusement_.
+
+Il faut se surmonter. On a remarqué partout «qu’on ne risque guère de se
+tromper en attribuant les petites actions à la peur, les moyennes à
+l’habitude et les grandes à la vanité.» Voilà une indication. Qu’est-ce
+que la vanité? Une tendance à surmonter la peur, condition primitive de
+l’homme, et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant à une
+certaine soif de considération. L’homme, dans la vanité, surmonte déjà
+son bas étage et sa moyenne. Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter
+peur, habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine soif de
+considération de soi-même.
+
+En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des sentiments
+aristocratiques: maîtrise de soi-même, dissimulation des sentiments
+intimes, politesse, gaîté, exactitude dans l’obéissance et le
+commandement, déférence et exigence du respect, goût des
+responsabilités, et des périls.»--Maîtrise de soi, pudeur,
+respectabilité, non-familiarité--nous verrons le reste plus tard--voilà
+des pratiques qui en leur fond consistent à se résister, à réprimer la
+tendance à l’abandon, à ne pas _se livrer_; c’est surmonter le moi
+impulsif, le moi confiant, le moi mou, c’est se surmonter, c’est se
+dépasser déjà.
+
+Mais, quand nous essayons de nous surpasser ainsi, qui nous retient? Un
+certain nombre de passions que nous connaissons bien, amour, ambition,
+avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise, sensualité,
+paresse, goût du confort... Se surmonter c’est dompter tout cela. C’est
+ici que la fameuse «lutte contre les passions» reprend ses droits et
+reprend place avec un nouveau sens. La morale est, en sa partie
+réprimante, qui est nécessaire, une «contrainte prolongée», par
+opposition au laisser-aller et par conséquent «une sorte de tyrannie
+contre la nature et aussi [partiellement] contre la raison. Mais ceci
+n’est pas une objection contre elle, à moins que l’on ne veuille
+décréter, de par une autre morale, que toute espèce de tyrannie et de
+déraison est interdite.»
+
+Cette contrainte, ce _obéir longtemps_, vous le trouvez partout, en art,
+en discipline sociale, pour aboutir à quelque chose qui vaille la peine
+de vivre sur la terre. En morale c’est la première _condition_.
+
+La souffrance «volontaire» est la même chose à un degré de plus. C’est
+un exercice de la volonté et un exercice du sacrifice, c’est un exercice
+de la volonté de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa «Valeur de la
+vie», écrit: «L’ascétisme est maladif et la suite d’une erreur.»--«Mais
+non, écrit Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un instinct
+que les plus nobles, les plus forts d’entre les hommes ont senti; c’est
+un fait, il faut en tenir compte si on veut apprécier la valeur de la
+vie...» C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se dompter
+pour...; mais qui peut-être ne sait pour quelle fin, comme quelquefois
+les héros de Corneille broient leurs passions pour le plaisir de les
+broyer, et alors c’est une erreur; mais cette erreur même est un signe,
+a un sens, révèle une tendance dont, seulement, certains, qui l’ont, ne
+comprennent pas le but.
+
+«Il y a une bravade de soi-même aux manifestations les plus sublimes de
+laquelle appartiennent nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes
+ont en effet un besoin si grand d’_exercer leur force_ et leur tendance
+à la domination, qu’à défaut d’autres objets ils tombent enfin à
+tyranniser certaines parties de leur être propre... Plus d’un penseur
+[il songe sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement ne
+servent pas à accroître ou améliorer sa réputation; plus d’un évoque
+expressément la déconsidération des autres sur lui, tandis qu’il lui
+serait aisé de rester par le silence un homme honoré; d’autres
+rappellent des opinions antérieures et ne s’effraient pas d’être
+convaincus de contradiction; au contraire ils s’y efforcent. Cette
+torture de soi-même est proprement un très haut degré de vanité...
+L’homme éprouve une véritable volupté à se faire violence par des
+exigences excessives et à déifier ensuite ce quelque chose qui commande
+tyranniquement dans son âme...»
+
+Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant jusqu’à lui, mais en
+sachant pourquoi, en sachant que c’est pour développer en soi la volonté
+de puissance, on devra livrer aux passions une guerre à la fois rude et
+habile. Nietzsche, comme aurait fait un philosophe grec, se plaît à
+tracer une méthode pour combattre les passions. Il ne «trouve pas
+moins»--et je crois qu’il aurait pu en trouver davantage--de six
+procédés sensiblement différents pour lutter contre la violence d’un
+instinct.
+
+Premièrement «on peut se faire une loi d’un ordre sévère et régulier
+dans l’asservissement de ses appétits; on les soumet ainsi à une règle,
+on circonscrit leur flux dans des limites stables, pour gagner sur eux
+les intervalles pendant lesquels ils vous laissent tranquilles.»
+
+Deuxièmement--ce qui peut venir à la suite de ce qui précède--on peut
+comme «dessécher cet instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant
+des périodes _de plus en plus longues_.»
+
+Troisièmement «on peut s’abandonner avec intention à la satisfaction
+d’un instinct sauvage et effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour
+obtenir, par ce dégoût, domination sur cet instinct», procédé que
+Nietzsche a considéré comme pouvant réussir quelquefois puisqu’il l’a
+inscrit, mais où il n’a pas grande confiance puisqu’il ajoute: «en
+admettant que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant
+éreinter son cheval, se casse le cou, _ce qui est malheureusement la
+règle_ en pareilles tentatives.»
+
+Quatrièmement: «associer à l’idée de satisfaction une idée pénible (le
+chrétien qui, caressant une femme, songe au ricanement du diable; songer
+au mépris des gens dont on aime à être estimé quand on est sur le point
+de commettre un vol; songer à ceci qu’en satisfaisant un appétit on lui
+_obéit_, chose humiliante: «Je ne veux pas, disait Byron, être l’esclave
+d’un appétit quelconque».)
+
+Cinquièmement: «entreprendre une sorte de dislocation de ses puissances
+instinctives» en les combattant, soit par le travail (s’imposer une
+tâche), soit les unes par les autres, celle qui est lésée par la
+triomphante obtenant de vous encouragement et faveur.
+
+Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout un: favoriser la
+paresse, à qui toutes les passions font tort. La paresse a été donnée à
+l’homme comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien dirigé,
+les énerve toutes.
+
+Sixièmement: affaiblir et déprimer _toute_ son organisation physique et
+psychique, pour affaiblir un ou plusieurs instincts violents, et c’est
+l’ascétisme, moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir user.
+
+Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous combattez un instinct
+c’est toujours un autre instinct qui _en vous_ combat celui-là.
+Seulement cet instinct peut être un instinct très différent de ce qui
+s’appelle instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce peut être la
+volonté de puissance sous forme de volonté de puissance sur soi-même.
+Les hommes qui combattent leurs passions sont des hommes chez qui la
+volonté de puissance se plaint des autres instincts et vous sollicite à
+les combattre ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si
+souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté une passion,
+s’il est vrai que cela nous soit donné, et de ne conserver de passion
+que la passion qui a horreur des passions.--Telle est la loi de se
+surmonter et tel est l’art de se surmonter.
+
+_Mais_ il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi, comme aime à dire
+Nietzsche, qui, sans faire rentrer la morale dans l’esthétique, se plaît
+à faire entrer de l’esthétique dans la morale; il y a bon goût,
+intelligence et sagesse à ne pas dompter complètement les passions et à
+n’être pas tout à fait maître de soi. La maîtrise de soi, prenez garde,
+c’est l’emprisonnement de soi par soi-même, et un prisonnier est un être
+bien morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et geôlier. «Ces
+professeurs de morale qui recommandent d’abord et avant tout à l’homme
+de se posséder soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien
+singulière, je veux dire une irritabilité constante devant toutes les
+impulsions et les penchants naturels et en quelque sorte une espèce de
+démangeaison. Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du dehors, une
+pensée, une attraction, une incitation, toujours cet homme irritable
+s’imagine que maintenant son empire sur soi-même peut être en danger...
+Il fait sans cesse un geste contre lui-même, l’œil perçant et méfiant,
+lui qui s’est institué l’éternel gardien de sa tour. Oui, avec cela il
+peut être _grand_. Mais combien il est devenu insupportable pour les
+autres, difficile à supporter; et par lui-même, comme il s’est appauvri
+et éliminé des plus beaux hasards de l’âme! Car il faut savoir _se
+perdre pour un temps_, si l’on veut apprendre quelque chose des êtres
+qui ne sont pas nous-mêmes.»--«Je voudrais être ce monsieur qui passe»,
+dit Fantasio. L’absolu geôlier de soi-même ne sera jamais ce monsieur
+qui passe et n’aura même jamais la moindre communication avec lui.
+
+Que faire donc? «Ne pas extirper les passions, ne pas même les affaiblir
+à proprement parler; les _dominer_.» Ce que l’ascète ou le stoïcien doit
+chercher en domptant ses passions, ce n’est pas leur affaiblissement,
+c’est sa force. Elles ne doivent pas être affaiblies en elles-mêmes,
+elles doivent être affaiblies par rapport à lui; ce n’est pas elles qui
+doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez fort pour
+_pouvoir_ les briser. Mais précisément parce qu’il le peut, il n’a plus
+besoin de le faire, et il ne le fera pas. Au contraire. «Plus est grande
+la maîtrise de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux
+passions. Un grand homme est grand par le jeu qu’il laisse à ses désirs»
+et par sa puissance à les arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne
+doit pas tuer en lui l’ambition; il doit être sûr de pouvoir la tuer, de
+telle manière qu’il la laisse agir de tout son élan tant qu’elle lui
+paraît bonne ou pour ce qui est des fins poursuivies, ou même comme jeu;
+et qu’il l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit comme
+fastidieuse. Les puissances du désir doivent être conservées, non
+respectées; gardées intactes, mais subalternisées. «Possédez-les,
+seigneur, sans qu’elles vous possèdent», et l’exercice du dompteur des
+passions doit être seulement l’effort pour qu’elles soient dessous et
+lui dessus.
+
+Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par sa maxime fameuse, tant
+de fois répétée: «l’homme est un être qui est fait pour se surmonter.»
+
+Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et simple, avec cette
+différence assez légère qu’il veut que les passions subsistent, mais
+seulement que l’on en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours
+et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à les dominer,
+Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un stoïcien pur et simple.
+
+Mais il ajoute: «Nous voulons devenir ce que nous sommes.--Sais-tu ce
+que te dit ta conscience? Elle te dit: deviens celui que tu es.» Ceci
+c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a trouvé, du même coup,
+l’impératif de l’individualiste. Il faut se surmonter; mais pourquoi?
+Non pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission de soi-même,
+mais pour être davantage, pour être au maximum ce que l’on est.
+
+Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, Nietzsche ait
+quelque part déclaré absurde la maxime: «Connais-toi toi-même», qui est
+absolument impliquée dans celle-ci: «Deviens ce que tu es»; car pour se
+faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien connaître.--Quoi qu’il en
+soit, voilà l’Impératif: se développer dans le sens de sa nature, se
+faire en réalisation tout ce qu’on est en puissance. Il convient de
+remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec une nuance. C’est le
+«vivre conformément à sa nature», avec cette correction: non pas
+simplement _vivre_ conformément à sa nature; mais _se développer_
+conformément à sa nature; mais _s’agrandir_ conformément à sa nature;
+vivre sa vie, mais la vivre d’une vie plus abondante.--On a exagéré
+quand on a dit du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant que
+possible le vivant d’un mort, quand on a dit--Nietzsche lui-même--: ils
+se tuent pour avoir cette prérogative des morts qui est de ne plus
+mourir. Il faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive; mais enfin ils
+veulent _seulement_ qu’on vive, non pas qu’on vive abondamment, non pas
+qu’on vive de façon intense. Or c’est précisément cela qui est le
+devoir: se connaître, se mesurer, voir de quelle nature on est et
+quelles sont les puissances de cette nature et se développer dans ce
+sens.
+
+--Mais alors c’est dans le sens de nos passions!
+
+--Certainement, mais bien comprises. Pourquoi ne comprendrait-on pas
+bien ses passions? Pourquoi n’aurait-on pas l’intelligence de ses
+passions comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur destination
+et de la mesure dans laquelle on peut les développer? Comprendre ses
+passions; et parce qu’on les comprend les diriger; c’est là tout l’homme
+qui commence à être supérieur.
+
+Or toutes les passions sont des forces qui sont des faiblesses. Elles
+sont des forces, puisqu’elles sont des impulsions vigoureuses qui nous
+poussent en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. Elles
+sont des faiblesses en ce sens qu’elles rompent et font basculer notre
+équilibre; en ce sens aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se
+satisfaire: l’amour peut se repaître de rêveries énervantes et
+amollissantes; l’ambition, de petites victoires de clocher et de conseil
+municipal; le jeu (cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du
+risque), des émotions de baccara ou du bridge; l’orgueil, des
+satisfactions ridicules de la vanité, etc. Se développer, s’agrandir
+dans le sens de ce qu’on est, c’est, d’après ce qui précède: 1º
+_dominer_ ses passions de manière qu’elles ne rompent jamais notre
+équilibre: 2º les considérer, les prendre, les saisir en tant que forces
+et non en tant que faiblesses et en quelque sorte ne pas les reconnaître
+quand elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse.
+
+Nous nous sommes connus comme ambitieux: il faut nous développer dans ce
+sens en nous disant que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est
+plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes qu’une ambition
+de sous-préfecture. Nous nous sommes connus comme amoureux; il faut nous
+développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes
+amoureux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre
+nous-mêmes que les frêles amours élégiaques et que nous devons sentir
+ces «belles passions» généreuses qui font «l’honnête homme» et qui
+inspirent une foule de sentiments nobles et magnanimes. Ainsi de suite.
+
+Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement optimiste,
+c’est croire la nature humaine très bonne en son fond, ce qui est
+possible; et croire qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons
+quelque chose d’excellent; et croire enfin qu’en développant chacun ce
+fond de nous-mêmes nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au
+parfait.
+
+Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, aussi, il est possible? Je
+ne crois pas mal interpréter Nietzsche en lui faisant répondre: «Encore
+vaudrait-il mieux, étant mauvais, devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire
+devenir plus mauvais.» Le fond--sentimental, non intellectuel--de
+Nietzsche, c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de l’état
+neutre, de l’état petit bourgeois, du «marais» ou du «marécage», de
+sorte qu’il n’est pas loin de sa pensée, ou plutôt de ses sentiments,
+d’estimer que mieux vaut se développer en mauvais, en méchant, en
+malfaisant, que ne point se développer du tout. L’humanité est peut-être
+faite pour lui de ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui sont
+sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui deviennent ce qu’ils sont il
+y a ceux qui se développent en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui
+se développent en laideur et en atrocité; mais ceux-ci pouvaient se
+développer autrement; ils ont bien fait, en tout cas et à tout risque,
+de se développer; et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, que
+ceux qui n’ont pas fait un pas, que les stagnants.
+
+Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire se connaître,
+prendre conscience de soi, prendre direction de soi et se promouvoir
+dans le sens de sa nature, voilà la seconde maxime.
+
+ * * * * *
+
+Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement est le
+grand, le vrai, l’essentiel et définitif signe de noblesse. C’est
+d’abord n’avoir pas peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un
+agrandissement de la personnalité: elle est donc exactement le contraire
+du «devenir ce que nous sommes»; elle est ensuite une «tristesse, comme
+dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse». Or l’image d’une
+chose douteuse, le risque, exalte l’âme généreuse et la rend joyeuse au
+lieu de la rendre triste. «Je me rappelle toujours, dit Charlemagne à un
+de ses compagnons:
+
+ L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
+ Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux,
+ Et que nous entendions dans les plaines voisines
+ Le cliquetis confus des lances sarrasines.
+
+Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce que c’est s’offrir
+à la sélection: c’est la vie dangereuse qui sépare les forts des faibles
+en écrasant ceux-ci et en mettant à part ceux-là; c’est donc s’offrir à
+la sélection que d’adopter la vie dangereuse; or, s’offrir à la
+sélection c’est montrer qu’au moins on est digne d’être choisi. Celui-là
+seul tente le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis pas
+le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être le plus fort; et
+le respect du vainqueur pour le vaincu héroïque n’est pas autre chose,
+chez le vainqueur, que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, il se
+trouve devant un égal.
+
+Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre égalité ou
+quasi-égalité, que le chagrin d’échouer est un plaisir qui égale à peu
+près le plaisir de réussir. Celui qui a dit «qu’au jeu il y a deux
+plaisirs, dont le premier est de gagner et le second de perdre», était
+un fin psychologue. Nietzsche dit exactement la même chose: «Vraiment
+cet homme s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les
+observateurs les plus experts; car il semble qu’il ne se méprenne
+jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux dangereux... Voici un tout
+autre homme: il fait manquer en somme tout ce qu’il entreprend...
+Croyez-vous qu’il soit malheureux? Il y a longtemps qu’il a décidé à
+part soi de ne pas prendre autrement au sérieux des désirs et des
+projets personnels: «Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même,
+cela me réussira peut-être et au fond je ne sais pas si je dois avoir
+plus de reconnaissance à l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes
+réussites. Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de la vie se
+trouve ailleurs: ma fierté, ainsi que ma misère, se trouvent ailleurs.
+_Je connais davantage la vie parce que j’ai été si souvent sur le point
+de la perdre; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie qu’à vous
+tous._»
+
+Se surmonter, se développer en beauté--dernière beauté, le danger--voilà
+toute la morale de Nietzsche. C’est un stoïcisme qui commence par être
+le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme
+supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu’il était chez les
+anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait
+à nous dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi? Pour cela.
+Nietzsche nous exhorte à nous dominer et à être maîtres de nous-mêmes
+pour nous jeter dans l’action énergique, hardie et aventureuse et pour
+en goûter les âpres et violentes jouissances. C’est un stoïcisme
+héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. C’est un stoïcisme qui ferait
+l’homme si fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas: «J’ai
+dompté mes passions»; mais: «je les ai laissées vivre pour le plaisir de
+les dominer toujours et de les faire servir à leurs plus belles fins»;
+et que l’homme ne dirait pas au malheur: «Tu n’es pas un mal»; mais: «Tu
+es un bien, puisque tu me donnes l’occasion de déployer mon énergie; et
+vive le malheur où j’ai tout l’emploi de ma force!»
+
+Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit de Nietzsche
+l’image du héros ou du «surhomme» ou du candidat à la surhumanité.
+Signes de noblesse: maîtrise de soi-même, pudeur relativement à la
+révélation de ses sentiments intimes; politesse; ne pas vouloir renoncer
+à sa propre responsabilité et ne pas vouloir la partager; compter ses
+privilèges et leurs exercices au nombre de ses devoirs (je suis plus
+fort qu’un autre; c’est un devoir de plus); _ne jamais songer à
+rabaisser ses devoir à être les devoirs de tout le monde_; respect des
+vieillards, ce qui est respect de la tradition, goût du péril.
+
+ * * * * *
+
+Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit nombre d’hommes qui
+se sentiraient la force de les pratiquer et qui voudraient devenir de
+plus en plus ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs
+enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse de l’éducation
+ordinaire. L’éducation ordinaire se donne pour but «d’étouffer
+l’exceptionnel en faveur de la règle», de diriger les esprits «loin de
+l’exception, du côté de la moyenne». L’éducation des supérieurs, «tenant
+à son service un excédent de forces», serait une «serre chaude pour la
+culture du luxe, de l’exception, de la nuance, de la tentative, du
+danger».
+
+Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces «prêtres», ces
+«jésuites» même, que Nietzsche n’aime point, mais dont il fait remarquer
+que, si indulgente que puisse être leur morale pour les autres, elle est
+terrible pour eux-mêmes: «Aucune puissance ne peut se soutenir si elle
+n’a pour représentants que des hypocrites; l’Église catholique a beau
+posséder encore bien des éléments _séculiers_, sa force réside dans ces
+natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie
+pénible et de portée profonde et dont l’aspect et le corps miné parlent
+de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de
+flagellations; ce sont ces natures qui ébranlent les hommes et leur
+causent une inquiétude: «Eh! quoi? S’il était nécessaire de vivre de la
+sorte!» telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. En
+répandant ce doute, ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur
+puissance. Même les libres penseurs n’osent pas répliquer à un de ces
+détachés d’eux-mêmes avec un rude sens de la vérité et lui dire: «Pauvre
+dupe, ne cherche pas à duper.» Seule la différence des points de vue les
+sépare de lui, nullement une différence morale, de bonté ou de
+méchanceté; mais ce que l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le
+traiter sans justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de l’art
+exécrable des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même
+s’impose individuellement chaque jésuite et que la pratique de vie
+aisée, prêchée par les manuels jésuitiques, doit être considérée comme
+s’appliquant, non à eux, mais à la société laïque».
+
+Ces surhommes peuvent être au moins «préparés» par des hommes qui
+mettent au-dessus de tout _la vaillance, l’intrépidité_: «Je salue tous
+les indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de la venue d’une
+époque plus virile et plus grossière, qui mettra de nouveau en honneur
+_la bravoure avant tout_... Pour cela il faut, dès maintenant, des
+hommes vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne pourront
+certainement pas sortir du sable et de l’écume de la civilisation
+d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes; des hommes qui,
+silencieux et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de
+l’activité invisible qu’ils poursuivent; des hommes qui, avec une
+disposition à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il
+y a à surmonter en elles; des hommes qui aient en propre la sérénité, la
+patience, la simplicité et la mépris des grandes vanités, tout aussi
+bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des
+petites vanités de tous les vaincus; des hommes qui aient un jugement
+précis et libre sur toutes les victoires et sur la part de hasard qu’il
+y a dans toute victoire et dans toute gloire; des hommes qui aient leurs
+propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à
+commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir
+lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme dans
+l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause; des hommes _plus
+exposés, plus terribles, plus heureux_. Car, croyez-m’en, le secret pour
+moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de
+la vie, c’est de vivre dangereusement. Envoyez vos vaisseaux dans les
+mers inexplorées! Construisez vos villes auprès du Vésuve!...»
+
+Et nous voilà bien au point: Nietzsche a toujours l’idée d’une société
+où une élite; un peu dans son intérêt, un peu et beaucoup parce que
+telle est la nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer,
+_laisserait_ aux bêtes de troupeau leur morale, une morale douce,
+facile, point mauvaise, mais point vigoureuse, prendrait même quelque
+soin d’encourager cette morale; _aurait_ pour elle-même une morale
+virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant l’énergie naturelle.
+
+«Même on peut se demander, si nous, les amis des lumières, dans une
+tactique et une organisation _toute semblable_ [celle qu’il rêve], nous
+ferions d’aussi bons instruments, aussi admirables, de victoire sur
+nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement» [que les prêtres et les
+jésuites cités plus haut].
+
+Les hommes de la haute morale seraient donc très impérieux pour les
+autres, quoique beaucoup moins que pour eux, et ils en auraient le
+droit, ne se ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait le
+droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain comme ils s’aiment et
+même avec plus de condescendance; ils seraient d’une loyauté absolue et
+d’une solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, ils
+gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou soumise, et c’est un
+souvenir, chez un antiplatonicien, de la République de Platon.
+
+ * * * * *
+
+Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée; car il se cherchait encore
+au moment où il a sombré (voir sa _Vie_ par M. Daniel Halévy) et il se
+préparait à se contredire une fois de plus; cette morale est bien une
+morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale et désir de scandaliser
+qui ont fait si souvent dire à Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il
+l’a bien senti quand il a écrit sur son carnet: «J’ai dit que je me
+place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que je veuille
+m’affranchir de toute catégorie morale? Non pas! Je repousse ceux qui
+exaltent la douceur en l’appelant le bien et ceux qui diffament
+l’énergie en l’appelant le mal [c’est bien son fond]; mais l’histoire de
+la conscience humaine nous découvre une multitude d’autres valeurs
+morales, d’autres manières d’être bons, d’autres manières d’être
+mauvais.»
+
+Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a voulu l’être, et sa
+morale, quoique inachevée, comme il le reconnaît, est bien une morale.
+Elle est même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est un
+stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante et, si éloigné que
+je sois, en morale, d’approuver la manière douce, elle est trop rude
+pour le commun et même pour la moyenne honorable des hommes. On voit
+trop qu’elle est inspirée constamment par une pensée violemment
+aristocratique, et si je crois qu’une morale doit tendre à
+l’aristocratisme, je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle _en
+vienne_. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien des bêtes de
+troupeau et leur laisse leur morale médiocre et tenue par lui pour une
+immoralité, au lieu de chercher une morale qui conviendrait aux forts et
+aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi aux humbles.
+
+Et je n’entends point par là une morale moyenne et à mi-côte et
+d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, mais une morale assez
+embrassante, au contraire, et compréhensive, pour susciter et encourager
+toute la force des forts et le peu de force des faibles; et j’entends
+non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais que l’on comble l’entre-deux.
+
+Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un moment, il n’est plus
+féru de son antithèse des deux morales aux antipodes l’une de l’autre,
+il en indique sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci est,
+non seulement très pratique, mais fondé en bonne raison, et il y aura
+toujours nécessairement une demi-douzaine de morales parmi les hommes;
+mais restait à trouver un principe général inspirant plus ou moins, mais
+inspirant toutes, ces morales différentes, plus intense chez l’une,
+moins chez l’autre, présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes
+ces morales une seule à différents degrés.
+
+Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires et très vraies
+toutes deux, qu’il y a plusieurs morales et qu’il n’y en a qu’une; qu’on
+ne peut exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit exiger du
+plus bas un peu de ce qu’on exige du plus haut; et cela aurait respecté
+et affirmé, au lieu de la briser ou de la nier, l’unité, relative, mais
+réelle, de l’humanité.
+
+Et ce principe commun était-il si difficile à trouver? Je ne crois pas.
+
+Quant aux questions d’école, cette morale est-elle normative ou
+hypothétique, impérative ou persuasive? Il est évident qu’elle est
+persuasive seulement, puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle
+ne fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme: sois tel et tel;
+fais ceci et cela; _autrement_ tu seras une bête de troupeau, tu seras
+très vil. Par ce seul «autrement»--Nietzsche a raisonné ainsi quelque
+part--tout impératif est détruit. Mais, comme la morale de Guyau du
+reste, cette morale est bien dans le sens de la vie. Elle prend pour
+mobile, elle prend pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre
+lui-même, mais _une_ des raisons de vivre les plus fortes, la volonté de
+puissance sur les autres et sur soi-même; et si la vie n’est pas
+seulement volonté de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus
+que tout autre chose.
+
+La morale de Nietzsche dit à l’homme: veux-tu être fort? Si tu n’y tiens
+pas, je n’ai rien à te dire et il y a pour toi d’autres guides. Si tu
+veux l’être, sois tel et tel; fais ceci et cela. Or la volonté de
+puissance est partout dans la nature et elle existe chez l’homme à un
+degré extraordinaire en raison même de sa faiblesse primitive qui a
+exigé de lui un déploiement formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a
+bien senti cela par lui-même: faible, chétif, toujours malade, il a dit
+que sa philosophie lui avait été inspirée par son état et que plus il a
+été terrassé, plus l’énergie «surhumaine» lui est apparue et comme le
+remède et comme la vérité; et l’optimisme-bravade comme la solution. La
+morale de Nietzsche est une sombre leçon d’énergie donnée par un débile
+et d’optimisme donnée par un malheureux. Ne fût-elle que cela, elle est
+d’abord un beau spectacle et ensuite elle est un cordial, un tonique et
+un viatique.
+
+Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, à travers tant
+de détours et aussi d’erreurs, c’est le sentiment du beau. C’est _parce_
+que Nietzsche est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé du
+mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans tous les arts et dans
+tous les aspects de la nature et qu’il a admiré avec fanatisme cette
+beauté humaine, la force; c’est parce qu’il est un artiste dilettante
+qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce qui le déprime et
+le refoule, tout ce qui le rapetisse, la timidité, la crainte, le
+scrupule, la modération, l’abstinence, la tempérance et la morale des
+petits et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des moyens et des
+petits. C’est pour cela qu’élevé dans le pessimisme et pessimiste en son
+fond par son tempérament et son caractère, il a fait comme un
+«rétablissement», de tous ses muscles, pour se jeter à corps perdu dans
+un ultra-optimisme, dans un optimisme par delà la confiance et l’espoir,
+par delà l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même dans le mal,
+et du bonheur, même dans le malheur. Pourquoi? Parce que le pessimisme
+fait l’homme petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, laid;
+et parce que l’attitude dionysiaque en face du monde accepté tout
+entier, du bonheur accueilli, du malheur bravé, est très belle, très
+imposante, très radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille,
+«en posture d’un Dieu».
+
+Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, parce qu’il veut
+sculpter l’humanité en beauté, qu’il a dit à l’homme: sois fort, fort de
+tout ton courage, de toute ta résistance, de toute ton endurance, de
+toute ton audace; sois véritablement _audax Iapeti genus_; dépasse-toi,
+surmonte-toi, vis dangereusement, pour arriver au mépris du danger,
+c’est-à-dire de toute faiblesse; tire de toi tous les éléments de force
+que tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour ainsi dire plus
+encore; car, comme a dit La Rochefoucauld: «Nous avons plus de force que
+de volonté et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous
+imaginons que les choses sont impossibles», et comme il a dit encore:
+«Rien n’est impossible; il y a des voies qui conduisent à toutes choses,
+et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours assez de
+moyens»; et comme il a dit encore: _Il s’en faut bien que nous
+connaissions toutes nos volontés._» Agis d’après ces maximes et tu seras
+beau, ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi que tu
+comprendras toi-même et que tu comprendras le monde; car _le «monde et
+l’existence ne peuvent paraître justifiés_», n’ont un sens, ne cessent
+d’être incriminables «_qu’en tant que phénomène esthétique_» et dessein
+esthétique, volonté de beau.--Ceci est le fond et presque le tout de
+Nietzsche. Il y a trois impératifs: du bien, du vrai et du beau.
+Nietzsche a senti fortement l’impératif du vrai, profondément celui du
+beau; et la conception du bien où il est arrivé a été postulée en son
+esprit par l’impératif du vrai et surtout par l’impératif du beau.
+
+Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, par suite d’humeur
+provocatrice, par suite de lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de
+philistinisme à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant répété,
+lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge du «crime», du «vice»,
+de la «méchanceté», de la «cruauté», comme s’il eût été un vulgaire
+Stendhal, qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura aucune
+autorité parmi les hommes, et que sa haute morale ne sera accessible et
+profitable qu’à ceux, évidemment rares, qui sauront la dégager
+patiemment de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, boutades,
+incartades et paradoxes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS
+
+
+D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs on peut et l’on
+doit compter Hobbes, Saint-Simon et aussi Auguste Comte, en ce sens
+qu’il a voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à la tête
+desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour son livre, d’un incomparable
+talent, intitulé _la Morale et la science des mœurs_, se sont demandé
+ceci: la morale ne serait-elle pas, comme la physique, _tout simplement
+une science_?
+
+Qu’est-ce qu’une science? C’est: 1º la _connaissance_ d’un certain
+nombre de faits; 2º le ramènement de ces faits à un petit nombre de
+_lois_ ou à une seule loi. La morale ne serait-elle pas la science des
+faits moraux à telle date, dans telle civilisation, et la réduction de
+ces faits à un certain nombre de lois générales ou à une seule loi?
+
+Est-ce que, la _morale_, ce ne serait pas _les mœurs_, les mœurs
+étudiées avec précision et avec plénitude, et puis ramenées à quelques
+formules indiquant leur état général et le sens dans lequel elles se
+dirigent?
+
+Ce serait étudier la «_réalité morale_». Remarquez qu’il n’y a que cela
+de scientifique, et c’est à dire qu’il n’y a que cela qui soit sûr.
+Remarquez que toute formule de morale théorique et normative est une
+imagination, une construction idéale, une œuvre, si l’on veut, de la
+raison spontanée; et raison spontanée ne veut rien dire que raison
+intuitive, donc une révélation dans une extase; et il n’y a rien là de
+scientifique, la science ne s’appuyant que sur des faits et ne voulant
+et ne devant partir que des faits.
+
+Les «révélateurs» nous diront: «Mais nous aussi nous partons au moins
+_d’un fait_; nous partons du fait moral, du «tu dois» que la conscience
+dit à chaque homme; et cela est bien un fait.
+
+--Oui; mais un fait qui ne contient rien, un fait qui ne contient pas de
+faits, un fait qui ne contient que lui, et que, en tant que fait, nous
+ne pouvons enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons
+compte; mais nous disons qu’il n’est pas scientifique de fonder quoi que
+ce soit sur un seul fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de
+l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, qui ne donne
+d’autre renseignement sur la morale que ceci que l’âme humaine tend à ce
+qu’il y en ait une.
+
+Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit _n’est pas vrai_; que les
+morales théoriques, normatives, qui révèlent et qui commandent, au fond
+ne font pas autre chose que ce que nous voulons qu’on fasse, ne font pas
+autre chose que rationaliser la pratique morale existante, que mettre en
+une loi ce qu’elles observent comme _faits moraux_ autour d’elles.
+
+D’où vient, en effet, que ces morales théoriques divergent par leurs
+théories et convergent admirablement par les préceptes qu’elles
+enseignent, une fois qu’elles en arrivent à ces préceptes? Le fait n’est
+pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour ce qui est des
+théories; ils s’accordent si bien pour ce qui est des préceptes que
+Sénèque emprunte indifféremment ses formules à Épicure et à Zénon.
+Leibniz montrait sans difficulté que sa morale, toute rationnelle, était
+parfaitement d’accord en ses conclusions avec la morale religieuse. John
+Stuart Mill fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit
+parfaitement par se confondre avec le fond même de l’Évangile: «Aime ton
+prochain comme toi-même». Et c’est ce qui faisait dire, très
+spirituellement, à Schopenhauer: «Il est difficile de fonder la morale,
+il est aisé de la prêcher.»
+
+Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas être fortuite? Que les
+théoriciens de la morale ont, quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur
+la moralité commune et y conforment leurs préceptes; qu’ils ne peuvent
+pas «s’écarter de la conscience commune de leur temps»; qu’ils ne
+déduisent pas, quoi qu’ils en puissent croire, leur pratique de la
+théorie, mais qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, mal
+gré, la théorie est «assujettie à rationaliser la pratique existante».
+Seulement ce qu’ils font là, ils le font inconsciemment, machinalement,
+subissant la pression des entours, et avec cette erreur qu’ils croient
+tirer de leurs principes leurs préceptes, alors qu’ils accommodent leurs
+préceptes, inspirés par la morale courante, aux principes d’où ils sont
+partis, ce qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute bonne
+foi, est toujours possible.
+
+Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en nous en rendant compte,
+méthodiquement, scientifiquement, réellement. Étudions la réalité
+morale, c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les classant, les
+ramassant, les formulant, ramenons-les à des lois générales.
+
+Ces lois générales seront la morale, la _morale réelle_, de notre temps.
+C’est tout ce qu’un esprit scientifique peut faire et doit faire.
+
+Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère d’être idéalisatrice,
+de _s’éloigner des faits_, et même nous ne la _sentons_ comme quelque
+chose à quoi nous sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle
+s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser; sans cela elle
+s’appellerait la réalité ou la nature. Rien de plus certain; mais la
+morale, quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des faits ambiants;
+elle _semble s’en éloigner_. En fait cet «idéal» n’est que «la
+projection» de la réalité sociale d’à présent, soit dans un passé
+lointain, soit dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de
+derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste pas moins que la
+plus belle morale théorique est inspirée par les mœurs ambiantes, que,
+seulement, elle transfigure. Les «Paradis» sont très instructifs à cet
+égard. Ils sont la projection brillante des mœurs mêmes du peuple à qui
+appartiennent ceux qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap
+Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent éternellement de
+choses élevées et belles; le paradis de Dante est une église catholique
+où les élus se repaissent de la connaissance de Dieu; le paradis de
+Mahomet est un jardin d’Armide et le paradis d’Odin un merveilleux pays
+de chasse. Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les élus
+travailleraient dans la plus stricte égalité et, dans une égalité
+pareille, recevraient chacun leur part des fruits recueillis? Non, ce
+paradis-là n’aurait pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne
+pourrait l’être que par M. Jaurès.
+
+La morale la plus théorique n’est donc que le reflet en beau, mais un
+reflet très exact, des mœurs qui environnent le théoricien.
+
+Revenons et reprenons: ce que font inconsciemment les morales
+théoriques, nous devons le faire méthodiquement et scientifiquement; et
+elles-mêmes nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à faire.
+
+Ceci est-il--car nous voyons bien qu’on va nous en accuser--détruire la
+morale courante, la morale qui nous entoure; les aspirations morales de
+nos contemporains?
+
+--Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est les consulter
+constamment; non seulement les consulter, mais les prendre en mains tout
+entières pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique,
+scrupuleux, donc le plus respectueux du monde.
+
+--Pardon! Ce n’est pas la _morale_ de vos contemporains que vous clivez;
+ce sont leurs mœurs, et cela fait une différence.
+
+--Les mœurs oui; mais la morale aussi; la morale pour nous fait partie
+des mœurs; les aspirations morales les plus élevées font essentiellement
+partie des mœurs; la foi morale d’un Kant, le monde comme volonté d’un
+Schopenhauer, la volonté de puissance d’un Nietzsche, sont des faits
+moraux d’une extrême importance et que nous mettons sur nos fiches; la
+_métamorale_ fait partie des mœurs comme fait éthique; mais notre métier
+de savant n’est que d’étudier _toutes les mœurs_ et de les ramener à
+leurs lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont les mœurs du
+monde civilisé, _y compris_ ses rêveries éthologiques, au XXe siècle,
+voilà ce que nous avons à savoir; à quelle pensée générale ou à quel
+groupe de pensées générales peuvent-elles raisonnablement se ramener;
+voilà ce que nous avons à chercher.
+
+Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève de nombreuses et
+fortes objections. _Prévue_ par Renouvier, elle lui faisait dire, dans
+sa _Science de la morale_: «L’inévitable considération de l’état de
+moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de
+chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité
+humaine [rappel de la solidarité du mal que nous avons exposée plus
+haut]... C’est pour cette raison que les moralistes les plus rigides
+sont réduits à distinguer les devoirs en larges et stricts, parfaits et
+imparfaits [d’où toute une casuistique]... Kant lui-même, concession et
+faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait
+comment marquer la limite des devoirs stricts... [De là] une sorte de
+coexistence de deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes de
+notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces morales s’attache à un
+_idéal_ de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque
+personne... et prend la raison et la liberté pour les coefficients
+uniques des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve une autre
+morale qui parle de justice matériellement obligatoire, de devoirs
+imposés par contrainte... On s’explique cela sans peine, une fois
+remarqué, par l’influence d’une passion de l’homme qui _veut à la fois
+envisager son idéal dans les faits_, se flatter de l’y retrouver et
+_porter dans l’idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes
+des notions nées des faits mêmes où l’idéal se trouve renversé_.»
+
+Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et l’extrait des mœurs
+contemporaines et environnantes, c’est se faire un idéal des notions
+nées des faits mêmes où l’idéal est renversé; c’est, des deux morales,
+l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre qui en cherche un dans
+les faits qui le renversent, écarter la première et conserver
+précieusement la seconde, écarter l’excellente et garder la médiocre.
+
+Car enfin que m’apprendront les mœurs des hommes? Elles sont surtout
+mauvaises. A être mauvais.
+
+--Non, elles sont surtout médiocres.
+
+--A être médiocre. On ne se trompera guère, dit Nietzsche, en attribuant
+les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes
+à la vanité. Que m’enseignera le clivage? A vivre moitié selon la peur,
+moitié selon la coutume; car les grandes actions, étant rares,
+n’entreront pour ainsi dire point comme coefficient de la moyenne.
+
+La morale science-des-mœurs est analogue à ce qu’on a dit de la morale
+de La Fontaine: «La Fontaine est moral comme l’expérience.» Or ceci est
+une sottise. Est-ce que l’expérience est morale? Elle est surtout
+démoralisante.
+
+La morale science-des-mœurs est analogue encore à la religion de
+l’humanité de Comte: «Adorez l’humanité», dit Comte.
+
+--Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est surtout méprisable.
+Comment voulez-vous que je l’adore?
+
+--Que faites-vous donc?
+
+--J’adore Dieu.
+
+--Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité projetée dans
+l’infini, avec une transfiguration plus ou moins adroite?
+
+--Il est possible; mais Dieu, c’est un idéal que je puis adorer, et
+comme il me commande d’aimer les hommes, je les aime par ce détour qui,
+je l’avoue, m’est nécessaire; Dieu me disant: «Aime les hommes», moi
+répondant: «Ah! bien! oui!» Dieu me répliquant: «Je les aime bien, moi!»
+et moi n’ayant plus rien à dire.
+
+Oui il y a analogie entre une morale se passant d’idéal et tirant le
+devoir de l’étude des hommes qui ne le pratiquent pas, et une religion
+se passant de Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le méritent
+point.
+
+Morale résultant de la science des mœurs! Je vis au XVIIe et je lis La
+Bruyère. Voilà bien, avec de l’esprit tout autour, la science des mœurs.
+Remarquez que La Bruyère peint très souvent les bonnes mœurs et ne se
+borne pas à peindre les mauvaises. C’est un tableau complet du temps. Eh
+bien! C’est d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que je vais me
+conduire? Je suis damné.
+
+Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou dans un autre, la morale
+science-des-mœurs a pour maxime fondamentale le critérium de Kant,
+altéré, adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. Kant dit:
+«Agis toujours comme si _tu voulais_ que ton action _fût_ érigée en
+règle universelle de conduite.» La morale science-des-mœurs dit, ou
+semble bien dire: «Agis toujours selon ce qui _est érigé_ en règle
+universelle de conduite.» C’est le critérium de Kant, _moins_ l’idéal,
+l’idéalisme, l’élan vers le mieux, qui est contenu dans le conditionnel:
+«ce que tu voudrais qui fût». Un ancien, d’après Kant, aurait pu
+affranchir ses esclaves; d’après la morale science-des-mœurs il n’aurait
+pas cru pouvoir le faire. Un patron, d’après Kant, peut admettre ses
+ouvriers à la participation aux bénéfices; suivant la morale
+science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire.
+
+L’étude des mœurs, tendances, inclination des hommes, même non seulement
+de notre temps, mais de tous les temps, ne peut, selon l’expression de
+M. Delbos, qui me paraît excellente, que «décrire une volonté voulue,
+non expliquer une volonté voulante» ni, à plus forte raison, «faire
+vouloir». Je puis considérer toutes les actions des hommes, les
+connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé; mais, quand il
+s’agira de me décider, ce sera par un mouvement intérieur qui, soit
+approuvera, soit désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les
+deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui m’aura décidé.
+
+--A moins que vous n’agissiez selon la coutume!
+
+--Mais non pas même! Quand on agit sans réflexion, on agit par imitation
+de la coutume, oui; mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi
+sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas par coutume; on agit
+par approbation de la coutume; et ceci même est un mouvement intérieur.
+Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des mœurs qui me fera
+agir, mais quelque chose de moi qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de
+moi, c’est mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale théorique.
+
+«La science objective des mœurs ne peut produire, dit encore M. Delbos,
+aucune règle définie qui prescrive à la volonté des fins à
+choisir--_sinon par addition arbitraire_.» Cette addition arbitraire,
+c’est l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au _donné_ que
+j’ai tiré de ma science des hommes; mais, sans cette addition, il n’y
+aurait rien du tout de déterminant. Ma volonté s’appuie sur toute la
+science éthique que je puis avoir, pour y trouver «le moment» où mon
+action est opportune, «la matière» dont mon action sera remplie, la
+manière aussi (je puis imiter un homme que j’approuve) dont mon action
+sera faite, les «moyens» aussi de mon action; mais «de toute ma science
+éthique ma volonté ne saurait tirer sa loi propre».
+
+Singulier renversement des valeurs. Avec la science des mœurs c’est
+l’homme libre, ce me semble, qui est immoral. Supposons forme actuelle
+de la morale ce que Nietzsche assure avoir été la première forme de la
+morale: «La moralité n’est pas autre chose que l’obéissance aux mœurs;
+mais les mœurs c’est la façon traditionnelle d’agir... [Donc] l’homme
+libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de
+lui-même et non d’un usage établi. _Mal_ est équivalent d’intellectuel,
+de libre, d’arbitraire, d’imprévu... Si une action est exécutée, non
+parce que la tradition le commande, mais pour d’autres raisons et même
+pour les raisons mêmes qui ont autrefois établi la coutume, elle est
+qualifiée d’immorale et considérée comme telle.»
+
+Notez que, même de nos jours, il en est à peu près ainsi, à cause de
+cette _sous-morale_ dont nous parlait si bien Renouvier. Mais enfin les
+choses sont telles. En morale science-des-mœurs l’homme original est
+immoral, l’homme individuel est immoral; la liberté est une immoralité.
+La seule moralité est la moralité animale, et encore la moralité animale
+élémentaire: se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une abeille, la
+moralité telle qu’elle apparaît dans la science des mœurs est--non pas
+absolue; car encore un individu fourmi ou un individu abeille a de
+l’initiative--mais tout près d’être absolue. Or, malgré tout le respect
+que l’on doit à ces animaux prodigieusement doués de l’instinct social,
+ne sent-on pas que l’homme tout au moins est constitué autrement et
+né... pour beaucoup de choses, mais en particulier pour chercher
+individuellement ses motifs d’agir.
+
+Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le chemin de sa pensée la
+morale science-des-mœurs ou quelque chose de bien approchant. Il dit un
+jour: «_Digne de réflexion_--accepter une croyance simplement parce
+qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce pas être de mauvaise foi
+[envers soi-même], être lâche, être paresseux? Et donc la mauvaise foi,
+la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition première de la
+moralité?»
+
+--Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître les mœurs et y
+adhérer. Et ici revient le mot, que je ferai revenir encore, le mot
+maître de la morale de Nietzsche: «Ne jamais songer à rabaisser nos
+devoirs à être les devoirs de tout le monde.»
+
+Remarquez: même les devoirs. Les devoirs ne sont pas la moyenne des
+mœurs; ils en sont le meilleur; ils sont ce que nous avons tiré de la
+science des mœurs en y ajoutant («addition arbitraire» de M. Delbos) en
+y ajoutant de notre grâce, une _préférence_ à l’égard de telle ou telle
+coutume parmi les cent mille; les devoirs sont telle action que nous
+avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, en type de loi.
+Or, même ces actions d’élite, même ces devoirs, quand nous songeons aux
+nôtres, nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs suffisants;
+nous devons les dépasser, les surmonter, les laisser loin derrière nous
+et nous privilégier dans le devoir.
+
+Or ces devoirs supérieurs, ces _surdevoirs_, où en prendrons-nous
+l’idée? Dans la science des mœurs, je le veux bien, mais--toujours--en y
+ajoutant quelque chose. Quoi? Quelque chose qui, sans doute, ne nous
+serait jamais venu à l’idée si nous ne connaissions pas les mœurs, mais
+qui nous est inspiré, comme désir, comme aspiration, comme élan vers un
+mieux, par un mouvement intérieur.
+
+ * * * * *
+
+En tout cas, comme on l’a fait remarquer à M. Lévy-Bruhl, cette morale
+tirée de la science des mœurs serait terriblement _conservatrice_. Elle
+empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la moralité consiste à
+connaître les mœurs de ses contemporains et à s’y conformer, on
+n’inventera jamais une manière meilleure d’être moral; on piétinera
+toujours; on tournera toujours dans le même cercle.
+
+Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, je ne sais à qui
+entendre. Les uns me reprochent de détruire la morale, les autres me
+reprochent de la trop conserver!
+
+On peut lui répliquer: mais, précisément! Conserver la morale c’est la
+détruire, puisqu’elle est en son essence un désir d’amélioration;
+puisqu’elle est une aspiration vers un mieux; puisqu’elle contient
+essentiellement non un être, mais un _devenir_. Je suis moral, surtout,
+presque exclusivement, en ceci que je veux être _plus moral_. M’assigner
+pour tâche seulement de ressembler à tout le monde, c’est me prescrire
+d’être ce que je suis et non pas, comme Nietzsche, de devenir celui que
+je suis; et non pas, comme la plupart des philosophes, de devenir autre
+que je ne suis. On peut donc indifféremment vous reprocher de «démolir»
+la morale et de la conserver; car, si ce n’est pas la même chose, ce
+sont choses très analogues.
+
+Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance apathique à la coutume,
+à l’impossibilité «de procurer _ou même de concevoir_ aucun progrès
+social, à moins que l’on ne compte sur la «_vis medicatrix naturæ_», sur
+la nature faisant toute seule le progrès et l’amélioration, ce qui n’est
+pas chose démontrée, ni très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un
+certain fatalisme dans l’homme dominé par la science des mœurs. Il sera
+toujours l’homme, assez répandu dans le monde, du reste, qui, quand on
+lui dit: «Que faut-il faire?» répond: «Il y en a qui font ainsi,
+d’autres de telle sorte.»
+
+--Mais que faut-il faire?
+
+--La plupart font comme ceci.
+
+--Mais encore?
+
+--Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement.
+
+--Ah! quel homme!» C’est l’homme de la science des mœurs.
+
+ * * * * *
+
+On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, qu’il a prévu _toutes_ les
+objections que soulevait son système et qu’il y a répondu très
+spécieusement. Il a commencé par répondre, même par avance: Remarquez
+bien que je laisse intacte _toute la morale_. Cette morale telle que
+vous la suivez, soit chrétienne, soit stoïcienne, soit kantienne, soit
+sentimentale, elle reste tout entière; je serais du reste bien empêché à
+la vouloir détruire; et elle continue à vous inspirer. Seulement, à côté
+d’elle, loin d’elle, même, si vous voulez, j’institue une _science des
+mœurs_ (et non pas _une morale_) comme il existe une physique pour
+étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une chose à une autre, il
+y a une chose nouvelle et qui manquait, qui est créée et qui en
+elle-même est éminemment intéressante et qui pourra peut-être, un jour,
+être utile à la première. La Bruyère ne se substitue pas à Bourdaloue,
+ni n’en a la prétention. Il fait de la science des mœurs, pendant que
+Bourdaloue fait de la morale.
+
+M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours de son volume; mais ici
+il y a chez lui un peu de flottement. S’il dit cela et vingt fois, il
+dit aussi: «La science des mœurs ne détruit pas les systèmes de
+morale... mais elle les _remplace_»; il dit aussi: «Une science des
+mœurs _substituée_ à la morale théorique...»--Et si la science des
+mœurs, sans détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace,
+je ne vois pas trop comment elle ne la détruit pas; elle ne la détruit
+peut-être pas; mais ou elle l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on
+conviendra que c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et ses
+disciples ont bien dans l’idée que la science des mœurs jouera--au moins
+un jour--le rôle que jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout
+simplement en convenir. Un procureur de la République à Dijon, concluant
+dans une affaire de publications pornographiques, disait, en 1907: «Les
+bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque où l’on vit.» (Voir _La Gangrène
+pornographique_, 1908.) Voilà la morale science-des-mœurs.--Dans une
+composition de candidate à un brevet pédagogique on a relevé la ligne
+suivante: «La morale est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une
+époque.» Voilà la morale science-des-mœurs.
+
+M. Lévy-Bruhl a si bien _et_ l’intention de fonder une morale, mettons
+si vous voulez une règle des mœurs, sur la science des mœurs, _et_ de
+répondre à l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration
+morale possible, que tout ce que nous venons d’exposer _n’est que la
+moitié de son système_ et qu’il y a une seconde partie de sa tâche,
+comme on dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première et où
+nous allons le suivre.
+
+A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand le temps en sera venu,
+quand la science des mœurs sera assez sûre et assez riche, _un art de la
+moralité_, et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par elle, qui
+permettra et qui donnera les améliorations, le progrès dont on nous
+parle tant et que l’on nous accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni
+concevoir.
+
+Cet _art_ qui sera un art _rationnel_, se servant des données de la
+science des mœurs, comparera les mœurs entre elles, verra celles qui
+sont bonnes et celles qui sont meilleures, «modifiera, par des procédés
+rationnels, _la réalité morale donnée_, comme la mécanique et la
+médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les
+phénomènes physiques et biologiques»; suscitera et imposera, au nom de
+la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations diverses et
+constituera ainsi le progrès moral. «Un art rationnel sera substitué à
+des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires.» Peut-on douter
+que si nous avions une connaissance scientifique de notre société,
+c’est-à-dire, d’une part des lois qui régissent les rapports entre les
+phénomènes, et d’autre part des conditions antérieures dont chacune des
+séries de phénomènes est le résultat, si nous en possédions en un mot
+les lois statiques et dynamiques; peut-on douter que cette science ne
+nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience et d’agir,
+de la façon la plus économique à la fois et la plus efficace sur la
+réalité sociale où nous serons plongés?... Et grâce à cet art rationnel,
+la réalité morale pourra être améliorée entre des limites qu’il est
+impossible de fixer d’avance.»
+
+Par cet «art de la moralité» ajouté à la «science des mœurs», M.
+Lévy-Bruhl _remplit toute la place_ occupée autrefois par la morale
+théorique. Il a inventé d’abord une science morale qui par elle-même ne
+donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, c’est-à-dire une chose
+intéressante, mais sans aucune utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute
+l’art de la moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les
+préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, cette fois elle
+l’est; et _aussi_ la science sociale se trouve utilisable et utilisée
+par les données certaines, par les matériaux sûrs et riches qu’elle
+donnera à l’art de la moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de
+son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle est éliminée parce
+qu’elle est dûment remplacée; elle est éliminée parce que deux
+personnages prennent son office, le remplissent tout entier et le
+remplissent mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle l’art de la
+moralité, la morale science-des-mœurs a bataille gagnée. Blücher
+apparaissant, de vaincu Wellington passe vainqueur.
+
+A cela deux objections, la première de peu d’importance: Vous
+reconnaissez vous-même que la science des mœurs est encore à faire et
+qu’il se passera beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié faite.
+Vous reconnaissez d’autre part que l’art de la moralité ne peut entrer
+en fonctions que quand la science des mœurs sera faite, ou à très peu
+près. D’ici ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou quelles
+seront les règles des mœurs? Nous voilà immobilisés en l’attente d’un
+Messie. Heureux seront nos neveux: ils sauront ce qu’ils doivent faire;
+malheureux nous sommes, qui savons seulement que d’autres sauront ce
+qu’ils doivent faire.
+
+Réponse: Ce serait déjà très beau, peut dire M. Lévy-Bruhl, de savoir
+qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons à
+permettre à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant à la science
+des mœurs nous travaillons aux soubassements du «majestueux édifice
+moral», comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire la morale
+telle qu’elle existe en ce moment et que l’on doit considérer comme une
+morale provisoire: «Là où la science ne peut pas encore diriger notre
+action et où la nécessité d’agir s’impose, il faut s’arrêter à la
+décision qui paraît aujourd’hui la plus raisonnable d’après l’expérience
+passée et l’ensemble de ce que nous savons... Nous ne vous disons pas:
+«Abstenez-vous tant que la science ne sera pas faite», nous vous disons:
+«Le mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la science de la
+nature pour intervenir dans les phénomènes à coup sûr, quand il le faut
+et dans la mesure où il faut; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit
+atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse selon les règles
+provisoires les plus raisonnables possibles.»--Accordé.
+
+Seconde objection: Nous sommes au XXXIIIe siècle. La science morale est
+constituée, l’art moral a commencé à fonctionner. La science des mœurs
+constate les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les améliore.
+Mais _comment_ les juge-t-il pour les diriger et les améliorer? Dans
+quel esprit? Avec quel critérium? Sur quel principe? Car la science des
+mœurs ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. Elle ne
+connaît que des faits et des rapports entre les faits, et elle ne
+fournit à l’art de la moralité que des faits et des rapports entre des
+faits, absolument rien de plus. _Avec quoi_ l’art moral va-t-il juger
+les mœurs pour les diriger et les faire meilleures? Même, comment
+saura-t-il ce que c’est que le meilleur? Quel sens ce mot aura-t-il pour
+lui? Ce mot n’aura un sens que si l’art moral _a en lui-même_, puisée en
+lui-même, une notion du bon, du mauvais, du meilleur, du pire. Mais
+alors il _a lui-même_ un esprit, un critérium, un principe! Mais alors
+il est une morale théorique, tout simplement! Du moment que vous
+instituez un art de la moralité, c’est une morale théorique que vous
+instituez. Du moment que vous instituez _quelque chose_ qui estime, qui
+juge, qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui couronne les
+uns, qui condamne les autres, qui élimine les uns, qui conserve les
+autres et qui, par cet ensemble d’opérations, améliore l’état général
+des mœurs ou prétend l’améliorer, ce _quelque chose_, quelque nom que
+vous lui donniez, et vous avez beau l’appeler art et non dogme, est une
+morale théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou de Kant.
+
+Et, comme la morale la plus authentiquement du monde morale théorique,
+ce quelque chose est forcé d’avoir son principe, son idée générale
+d’après laquelle il établit tous ses jugements particuliers, toutes ses
+leçons, tous ses préceptes.
+
+--Il ne donnera ni leçons, ni préceptes!
+
+--La belle affaire! Qu’importe? Il ne prescrira pas, mais il proscrira.
+Or proscrire c’est prescrire. Il ne dira pas: «il faut faire cela», mais
+il décidera que telle coutume est mauvaise; c’est prescrire l’autre,
+celle qui remplacera celle-là.
+
+--Il y a pourtant une différence entre un art et un dogme, sans cela il
+n’y aurait pas deux mots. Notre art ne commandera pas; il n’intimera pas
+des ordres; il n’organisera pas autour de lui une religion ou
+quasi-religion, comme font toutes les morales qui réussissent, et même
+les autres; il procédera par lentes pressions sur l’opinion publique,
+par propagande, par exhortations et conseils...
+
+--Autrement dit ce sera une morale persuasive et non une morale
+impérative, je le reconnais parfaitement; effaçons l’assimilation que
+j’en faisais à la morale de Kant; maintenons l’assimilation que j’en
+faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce sera une morale
+persuasive; mais ce sera une morale théorique et elle ne pourra pas ne
+pas être une morale théorique. Art tant que l’on voudra; mais est-ce que
+les arts n’ont pas et ne sont pas obligés d’avoir leur théorie et leurs
+idées générales et leurs principes? Est-ce que la médecine, à laquelle
+vous comparez très souvent, et avec raison, votre art de la moralité,
+n’a pas ses théories et ses idées générales et ses principes? L’art
+moral sera une morale persuasive comme toutes les morales de
+l’antiquité, mais ce sera très bien et forcément une morale, toute une
+morale, avec son principe qu’elle aura tiré d’elle-même, tout comme le
+stoïcisme, sa voisine, la science des mœurs, étant absolument incapable
+de lui en fournir aucun.
+
+Je dirai même que, quoique persuasive et ne pouvant pas être plus, cette
+morale sera amenée à, du moins, se donner des airs très normatifs, à
+cause de ce voisinage de la science des mœurs. La science des mœurs ne
+lui fournira point ses principes et ne pourra lui en fournir aucun; mais
+elle l’instruira, elle lui donnera des faits et des statistiques et, à
+cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, prétendra avoir
+reçu de la science son principe, ses idées directrices--le croira, du
+reste, très naturellement--et se déclarera scientifique elle-même, se
+nommera art-moral-scientifique et se donnera toute l’autorité un peu
+insolente que se donne tout ce qui est scientifique ou qui croit l’être.
+L’art moral ne sera pas impératif; mais pour rébarbatif, je gagerais
+qu’il le sera.
+
+En tout cas, en appelant un art de moralité à la suite--et au
+secours--de la science des mœurs, c’est nécessairement une morale
+théorique que vous provoquez à naître.
+
+M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme il les a prévues toutes, et
+y répond très fortement, comme toujours: «Améliorer les mœurs, me
+dira-t-on? Quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la
+vôtre? Vous jugez donc de la valeur des règles d’action au nom d’un
+principe qui leur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point
+de vue de ceux qui, au nom de _la morale_, distinguent de ce qui est ce
+qui doit être?--Point du tout... On conçoit très bien que la réalité
+donnée puisse être _améliorée_ sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un
+idéal absolu... Le sociologue peut constater dans la réalité sociale
+actuelle telle ou telle «_imperfection_» sans recourir pour cela à aucun
+principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de montrer que telle
+croyance par exemple ou telle institution sont surannées, hors d’usage
+et de véritables _impedimenta_ pour la vie sociale... Prenons, par
+exemple, la répression des actes criminels. Il y a cinquante ans, la
+théorie la plus répandue voyait dans la peine surtout une réparation du
+dommage apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories utilitaires
+prédominent. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient
+fait des progrès suffisants et que nous connaissions d’une façon
+positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des
+différentes sortes de délits et crimes: cette connaissance ne
+fournira-t-elle pas des moyens rationnels et qui ne seront plus en
+discussion, non pas, sans doute, de faire disparaître les crimes, mais
+de prendre les mesures, soit répressives, soit préventives, les plus
+propres à les réduire à leur minimum?...»
+
+Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai un autre exemple à
+l’appui de ce raisonnement. L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune
+considération morale. Il aurait suffi qu’un économiste démontrât aux
+propriétaires d’esclaves, ou que les propriétaires d’esclaves
+comprissent d’eux-mêmes, que le travail libre rapporte plus et coûte
+moins que le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce qui est
+chose où n’entre pas un atome de moralité et ce qui est chose qui, même,
+contient une immoralité de premier ordre. Et par parenthèse un historien
+me montrerait que c’est précisément sur des considérations de ce genre
+qu’en réalité l’esclavage a été aboli, que je n’en serais pas autrement
+surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée par des statistiques
+et par une interprétation sensée des statistiques, suffit donc pour
+réaliser une amélioration matérielle, je le reconnais, et une
+amélioration matérielle qui peut coïncider et se confondre avec une
+amélioration morale, je le reconnais encore.
+
+Mais une amélioration purement morale, celle-ci par exemple: se
+sacrifier pour son pays; celle-ci par exemple, moins ambitieuse:
+préférer sa dignité à son bénéfice; celle-ci par exemple: dire, avec
+risques, ce qu’on croit vrai; celle-ci par exemple: préférer n’avoir pas
+une place que la devoir à l’intrigue; je voudrais bien savoir quelles
+statistiques très bien faites et très intelligemment interprétées
+pourront l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. Les
+statistiques intelligemment interprétées inspireront à l’art moral
+rationnel des vérités sociologiques et des améliorations sociologiques,
+des vérités de bonne police et des améliorations de bonne police; des
+vérités morales jamais, des améliorations morales, jamais; ou du moins
+elles lui inspireront les vérités morales _déjà pratiquées_; mais des
+vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent des améliorations
+morales, jamais.
+
+Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il ne faut pas tuer son
+père et sa mère; car le nombre des gens qui tuent leur père et leur mère
+est sensiblement moins grand que celui des gens qui ne les tuent pas, et
+voilà de la statistique qui, intelligemment interprétée, peut amener à
+ce précepte: ne tuez ni votre père ni votre mère.
+
+Mais les statistiques de la science des mœurs n’enseigneront jamais à
+l’art moral rationnel de recommander de se sacrifier pour la vérité ou
+pour l’honneur; car le nombre des gens qui ne se sacrifient point pour
+telles choses est un peu supérieur à celui des gens qui se sacrifient
+pour elles.
+
+L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement aperçue, n’en doutez
+pas, est d’avoir confondu les améliorations sociologiques, lesquelles
+peuvent être parfaitement réalisées par science et intelligence, par
+savoir et comprendre, avec les améliorations morales qui ne peuvent pas
+être _dictées_ par les faits, qui ne peuvent être _qu’éclairées_ par les
+faits et l’intelligence des faits.
+
+Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il choisit dans l’ordre
+des faits sociologiques, et même dans le mien que je choisis dans
+l’ordre des faits économiques, et tort cependant dans ses raisonnements.
+Il dit: «la réalité donnée peut être améliorée sans qu’il soit
+nécessaire d’invoquer un idéal absolu...» Un idéal absolu, non; mais un
+idéal, si, et absolument; car la réalité donnée ne porte pas en soi son
+amélioration et de rien on ne tire rien. Il faut bien, quand il s’agit,
+non de la valeur économique de quelque chose, mais de sa valeur morale,
+le comparer, non à lui, qui ne donne rien, mais à _un autre quelque
+chose_ qui le dépasse ou que nous trouvons qui le dépasse: idéal, non
+pas idéal absolu, mais idéal; pensée qui est pensée à propos des faits,
+mais par delà les faits.
+
+«Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou
+telle imperfection, sans recourir pour cela à aucun principe indépendant
+de l’expérience.»--«Imperfection.» Alors votre sociologue reconnaîtra
+une imperfection sans avoir idée du parfait? Comment fera-t-il? Sans
+avoir l’idée du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré par la
+chose à améliorer? Comment fera-t-il?--«Aucun principe indépendant de
+l’expérience.» Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe
+destiné à surmonter l’expérience et capable de la surmonter? En vérité,
+je ne comprends plus du tout.--«Il lui suffira de montrer que telle
+coutume est surannée...» A quoi voit-on qu’une coutume est surannée? En
+voilà un critérium! A ce qu’elle est antique? L’habitude de nourrir ses
+enfants est tellement antique qu’elle doit être surannée.--Eh! non! A ce
+qu’elle est en désaccord avec les autres coutumes, incohérentes avec
+elles et par conséquent faisant _impedimentum_. A la bonne heure; mais
+entre deux coutumes incohérentes et _impedimenta_ l’une de l’autre,
+laquelle est l’_impedimentum_ à supprimer? Il y a de nos jours le
+suffrage universel; sens du suffrage universel: les chefs doivent être
+choisis par les inférieurs; et il y a l’administration, la magistrature,
+l’armée, toutes les hiérarchies; sens des hiérarchies: les chefs sont
+nommés par les chefs supérieurs. Ces deux institutions sont
+incohérentes, sont _impedimenta_ l’une de l’autre. Lequel des deux
+_impedimenta_ est à supprimer?
+
+Non, la réalité sociologique _elle-même_ n’a pas en elle de quoi
+indiquer _toutes_ les améliorations dont elle est susceptible; et la
+réalité morale n’a rien en elle qui puisse indiquer les améliorations
+dont elle est susceptible; et il est nécessaire, si l’on se fait fort
+d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que je ne dis nullement
+qui doive être absolu, que je ne dis nullement qui doive être séparé et
+coupé de l’expérience, mais qui doit en être «_indépendant_» pour qu’il
+la dépasse.
+
+L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou il ne sera pas; l’art
+moral rationnel sera autonome ou il ne sera pas; l’art moral rationnel
+sera rationnel, précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son principe
+il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et non uniquement
+expérimental, il sera une morale théorique comme toutes celles
+auxquelles nous sommes habitués.
+
+M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, subconsciemment, qu’il
+assimile quelque part «la conscience commune» à son «art moral
+rationnel», _ce qui équivaut à assimiler son «art moral rationnel» à la
+conscience commune_. Il dit: «La conscience commune de chaque époque ne
+considère pas la morale pratique comme une réalité donnée, mais comme
+une expression de ce qui doit être. Le fait même qu’elle se manifeste
+sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu’elle ne
+croit pas simplement _traduire_ la réalité naturelle; mais qu’elle
+prétend la modifier. _Par cette prétention elle semble vraiment tenir la
+place de l’art moral que nous cherchons._ Et ce n’est pas une pure
+illusion; elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesure où
+elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.»
+
+Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera pas autre chose que la
+conscience commune telle que nous la voyons fonctionner dans son double
+rôle de greffier des mœurs et de juge des mœurs, de personnage qui
+connaît les mœurs et qui aussi prétend les juger pour les faire plus
+belles.
+
+--Certainement, répond M. Lévy-Bruhl; seulement mon art moral sera un
+greffier informé et un juge éclairé. La conscience commune actuelle est
+un art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique.
+
+--J’entends bien; mais croyez-vous que la conscience morale actuelle ne
+s’éclaire aucunement, sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore
+constituée, du moins de la connaissance des mœurs? Elle s’en sert tout
+autant qu’elle peut et par conséquent elle est juste, en son temps, ce
+que votre art moral sera au sien.--Et d’autre part, croyez-vous qu’à
+votre art moral il suffira d’être plus éclairé que n’est la conscience
+commune actuelle pour n’avoir besoin que d’être éclairée en effet, par
+la réalité? Il sera, proportions gardées, à un degré supérieur de
+connaissances, exactement dans la position de la conscience commune d’à
+présent par rapport à la science des mœurs d’à présent. La commune
+conscience d’à présent _connaît_ et, pour dépasser ce qu’elle connaît,
+elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra davantage; mais pour
+dépasser ce qu’il connaîtra il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre
+assimilation, très fine et très juste, de la conscience commune à l’art
+moral, assimilant l’art moral à la conscience commune, ne sert qu’à
+éclairer d’une vive lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une
+morale théorique, ayant plus ou moins le caractère et la _couleur_
+théorique, selon le tour d’esprit de ceux qui le formuleront, mais il
+sera une morale théorique se renseignant auprès de la science des mœurs
+pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle inventera, pour juger,
+pour préférer, pour améliorer.
+
+C’est qu’il y a une lacune dans la conception très belle et très large
+déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que la morale est une science, et un art,
+_et un sentiment_. Elle est une science. Elle doit connaître; elle doit
+connaître le plus grand nombre possible de faits moraux, et c’est dire
+de faits humains. Si elle ne connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne
+développerais pas ce _truisme_.
+
+Elle doit être un art; elle doit guérir l’humanité; elle doit la faire
+plus saine, plus forte, plus grande et plus belle; elle doit la sculpter
+dans le sens du beau:
+
+ Et dans l’informe bloc des sombres multitudes
+ La pensée en rêvant sculpte des nations.
+
+Mais avec quoi sculptera-t-elle? Qu’est-ce qui dirigera son ciseau, ses
+mains? Ce qu’elle sait? Mais ce qu’elle sait, c’est le bloc informe
+lui-même; elle ne sait que cela; elle n’a que cela devant elle; comment
+le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce qu’il doit
+devenir, la forme de la statue? D’aucune manière. La voilà impuissante.
+La morale-science est impuissante; elle n’est que la réalité sue; elle
+ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art est
+impuissante; elle n’est qu’un désir que la réalité soit autre. La
+morale-science et la morale-art peuvent rester éternellement l’une en
+face de l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une sur
+l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui mette dans la pensée de
+la morale-art ce qu’elle veut faire du bloc, l’idée de l’amélioration
+qu’elle veut poursuivre, la forme de la statue.
+
+Je dis pour qu’elles aient prise _l’une sur l’autre_. Car non seulement
+la morale-art n’aura aucune prise sur la morale-science si un sentiment
+n’intervient pas dans la morale-art; mais, même, dans ce même cas, la
+morale-science n’aura aucune prise sur la morale-art. Je veux dire que
+la morale-art ne s’intéressera aucunement à la morale-science, à la
+réalité morale. Supposez--car cela ne s’est jamais vu--que la morale-art
+soit en face de la réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre,
+mais sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la réalité morale
+soit autre _de telle façon ou de telle autre_. La morale-art ne
+s’occupera pas le moins du monde de la réalité morale; elle la
+constatera laide et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la
+réalité morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou tel sentiment,
+à la transformer. Le sculpteur qui n’aurait pas l’idée de faire une
+Vénus, à cause de son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la
+terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment que la réalité ne peut
+pas lui donner, qu’elle ne peut qu’_exciter_ en elle, la morale-art
+n’existerait pas du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant,
+très énergique, très suggestif et très impérieux, s’interposant en
+quelque sorte entre la morale-science et la morale-art, la
+morale-science ne sert à rien et la morale-art n’existe pas.
+
+Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce peut être le sentiment
+de la dignité humaine comme chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre
+et de la modération comme chez les académistes, le sentiment du bonheur,
+du souverain bonheur, comme chez les épicuriens, le sentiment de la
+charité, de l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de _quelque
+chose à respecter_ comme chez les kantistes mais il faut qu’il y en ait
+un.
+
+Dès lors tout se tient. La science morale sert à quelque chose de plus
+qu’à la satisfaction de la curiosité; elle devient utilisable; l’art
+moral s’intéresse à la réalité morale et même en est furieusement avide,
+car il veut savoir tout ce qu’il a à réparer et l’art moral a une œuvre
+à faire, modifier la réalité morale dans le sens du sentiment qui le
+possède; la morale est science, art et sentiment, c’est-à-dire tout ce
+qu’il faut qu’elle soit pour qu’elle soit.
+
+Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, presque tout entier,
+je le reconnais, n’étant qu’ébauché ou esquissé soit dans la conscience
+commune, soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère que des
+systématisations, à un point de vue ou à un autre, de la conscience
+commune elle-même. Mon avis est donc qu’il est à faire, comme M.
+Lévy-Bruhl le dit; mais il se fera sur la science des mœurs constituée
+_et_ sur un sentiment qui sera venu dans le cœur de l’homme, non pas
+_du_ spectacle, mais _au_ spectacle de la réalité morale, _et_ sur une
+théorie nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, autrement
+dit sur ce sentiment traduit en formules précises.
+
+Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera superposée à un
+sentiment, lequel travaillera sur les données de la science des mœurs,
+voilà la pyramide.
+
+L’art, qui est habileté, adresse, inventions de détail, a besoin d’une
+théorie très nette qui le guide; c’est sa ligne; c’est son axe; la
+théorie, en choses morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son
+essentiel précis (_abstine, sustine_); la science n’est que le _donné_
+des faits à élaborer, la présentation des matériaux.
+
+Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs. Cette morale
+est volontairement incomplète. Elle élimine de l’éthique un élément si
+essentiel qu’il me paraît en être le cœur; elle élimine de l’éthique ce
+qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire ce qui la fait vivante.
+
+Je lis dans le _Traité d’éducation_ de Schwartz cette remarque très
+terre à terre, mais très juste à mon avis: «Pour l’homme peu éclairé,
+_ce qui convient_ est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien
+et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui; un sentiment confus
+lui rend cette habitude sacrée, et quand il l’a une fois contractée, la
+vertu consiste pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est
+lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la morale qu’il ramène ses
+idées de vertu à des principes immuables et qu’il rectifie peu à peu les
+décisions de ce sentiment intérieur [le respect des règles établies par
+autrui] et il ne laisse pas d’éprouver toujours une certaine répugnance
+quand il faut en venir à une action extraordinaire et désapprouvée du
+public.»
+
+C’est pour cela que, malgré toutes les précautions prises par M.
+Lévy-Bruhl; et ne disons pas précautions, ce qui serait injurieux et une
+injure bien injuste; c’est pour cela que malgré le complément, jugé par
+lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par son art de la moralité, donne
+à la morale science-des-mœurs, cette morale a semblé à tous, partisans
+et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant elle diffère
+très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance radicale de l’art moral
+pour remplacer les morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art
+moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la doctrine à n’être
+que l’intronisation pure et simple de la science des mœurs pure et
+seule. Le livre de M. Lévy-Bruhl est intitulé _la Morale ET la science
+des mœurs_; et ce _et_ est bien important; tout le monde a traduit par
+la _morale-science-des-mœurs_ ou par morale = science des mœurs. C’est
+un contresens; mais le contresens était facile. Il était même plus
+facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre. Le livre par
+l’importance, je ne dis pas exagérée, mais prédominante, qu’il donne à
+la science des mœurs et surtout par son impuissance à montrer l’art
+moral comme capable de remplacer, même dans un avenir éloigné, les
+morales théoriques, menait le lecteur à cette conclusion à accepter ou à
+rejeter: il n’y a que la science des mœurs; et par conséquent la morale
+réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître les mœurs, en
+noter la moyenne et se conformer à cette moyenne.
+
+C’est _aussi peu que possible_ l’opinion de l’auteur; mais son livre mal
+compris y mène et il ne pouvait guère être que mal compris.
+
+Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect pour la morale telle
+qu’elle existe sous ses différentes formes, _et_ pleine d’aspirations à
+une morale plus élevée et plus parfaite, a paru généralement une
+démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de comprendre la morale
+qui prête à douter qu’il soit possible de la constituer solide, vivace,
+efficace et féconde.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA MORALE DE L’HONNEUR
+
+
+Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies morales qui se
+sont proposées aux hommes pour leur apprendre en quel sens ils doivent
+diriger leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la dirigent.
+Elles sont toutes en réaction plus ou moins vive, plus ou moins
+respectueuse ou irrespectueuse contre la doctrine de Kant. Toutes elles
+ont trouvé cette doctrine ou trop dure ou trop mystique.
+
+Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui sont le moins réacteurs,
+ont voulu adoucir la rigidité de l’impératif kantien en faisant entrer
+en lui ou en y ajoutant des mobiles de sensibilité.
+
+Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour juger de la doctrine et
+par conséquent ont réduit la doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté
+sa vertu indéfiniment productrice et féconde.
+
+Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant la morale avec _toute la
+vie_, l’ont diluée et comme noyée; pour avoir trouvé que Kant l’isolait
+trop, ils l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre indistincte
+et insaisissable, et c’est pour eux probablement que M. Delbos a écrit:
+«Il y a _un élément proprement moral_ des actions humaines qui doit être
+défini pour lui-même; faute de cette définition rigoureuse, on risque
+d’_élargir confusément_ et d’altérer le sens de la moralité, de prendre
+pour elle ce qui n’en est que l’accompagnement plus ou moins accidentel,
+la suite extérieure, de mal représenter la direction de la volonté dans
+laquelle elle consiste.»
+
+Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant l’esprit religieux,
+l’esprit mystique, l’esprit de commandement pour rien, l’esprit de
+prescription absolue et sacrée; et aussi ce qui lui a semblé un
+stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie ardente et fière; digne
+pourtant, lui, de comprendre Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre
+qu’il ne l’a pas entendu; digne de comprendre que «tu dois te surmonter»
+est une formule aussi mystique que l’impératif kantien et contient au
+fond le même sens qui est celui-ci: il y a un idéal où tu dois te
+hausser coûte que coûte.--Et pourquoi?--Parce qu’il y a un idéal.
+
+Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine de la morale
+science-des-mœurs ont été encore plus blessés du mysticisme kantien et,
+pour avoir une morale «positive», ont cherché à la tirer des faits
+eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant d’améliorer les faits et
+par conséquent de donner eux aussi une règle de conduite, mais par des
+idées tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des faits
+eux-mêmes.
+
+J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la faire, aussi
+impartiale aussi qu’il m’a été donné de la faire, de ces différentes
+conceptions. Il me reste à dire brièvement comment j’essaye d’entendre
+moi-même la position du problème moral.
+
+Il est incontestable, et exactement tous les philosophes modernes le
+reconnaissent, même Nietzsche confusément, que, comme fait, l’impératif,
+le Δεῖ, est une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous
+quelque chose nous dit: «Il y a une façon d’agir qui est bonne, et tu
+dois agir de cette façon-là.»
+
+Que, pour affaiblir l’autorité singulière de ce commandement intérieur,
+on, nous dise qu’il n’est qu’une habitude que nous avons prise, qu’il
+résulte de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation, qu’il
+résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien dit; car il faut bien que
+ce commandement ait commencé, et à supposer que tous ses ordres actuels
+et tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les résultats de
+l’éducation et de l’hérédité, il faut bien qu’un premier ordre n’ait été
+le résultat ni de l’une ni de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce
+sera quelque chose comme ce que dit Gœthe quelque part: «le premier acte
+est libre; mais le second est déjà conditionné par le premier». Oui,
+mais le premier est libre. De même le premier commandement du devoir est
+spontané, tous les autres peuvent être la suite du premier transmis par
+l’éducation et l’hérédité. Oui, mais le premier était spontané. Or, pour
+que toutes les éducations et toutes les hérédités aient accepté la suite
+des affaires du premier commandement, il fallait bien que l’humanité
+tout entière fût faite pour être sensible à ce commandement et pour lui
+obéir; et cela revient à dire que par une disposition naturelle, par
+constitution naturelle, elle est toujours sous ce commandement, comme si
+ce commandement se faisait entendre pour la première fois.
+
+Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude ajoutent beaucoup,
+_labentibus annis_, à la force de ce commandement, c’est à quoi nous ne
+contredirons point; mais sous cette forme ajoutée il existe
+nécessairement en soi.
+
+Disons donc simplement que le commandement intérieur est un élément
+constitutif de l’humanité.
+
+Maintenant quel est précisément, si nous pouvons arriver à quelque
+précision en pareil sujet, le caractère de ce commandement? Est-il
+catégorique, c’est-à-dire est-il le commandement qui ne donne pas de
+raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne; est-il immotivé,
+_im-mobile_, et, sinon paradoxal, du moins _métalogique_? Tout à fait,
+je ne crois pas. Il se présente bien, à vrai dire, à très peu près, au
+moins, avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il semble
+_affecter_ de ne pas donner de motifs; il écarte tous les motifs et il
+semble mettre son point d’honneur à n’en pas donner. Vous lui dites:
+
+«J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce que tu me commandes;
+mon intérêt...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--Mon repos...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--Ma considération...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--L’intérêt même de mes concitoyens, de mon pays...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--Je te donne mes raisons; donne-moi les tiennes.
+
+--Je suis celui qui ne les donne pas; qui peut-être n’en a pas. Tu dois,
+coûte que coûte. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas à demander pourquoi.»
+
+C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle. On dirait qu’il ne
+veut pas descendre à plaider. Nous plaidons contre lui; il n’admet pas
+qu’il puisse plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait nous
+faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est lui qui est le juge
+et qui veut rester juge; et un juge, même, qui ne veut pas donner de
+considérants, les considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement
+destiné à _démontrer_ qu’on a raison.
+
+On me dira: «Si! Le devoir donne ses raisons, il donne _sa_ raison. Il
+nous dit,--n’est-ce pas vrai, n’est-ce pas très net?--il nous dit: «Fais
+ceci; _si_ tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce que
+tu hésites, ton remords commence.»
+
+--Très exact; mais ceci n’est pas une _raison_. C’est _le fait même_ du
+commandement impératif. Le remords, c’est l’impératif rétroactif. Le
+remords, c’est le devoir commandant en arrière et disant non plus: fais
+cela; mais: tu aurais dû faire cela; et qui le dit rétroactivement, sans
+donner plus de raisons et motifs que quand il le disait _actuellement_.
+Et si, actuellement, au moment où vous hésitez à faire quelque chose que
+le devoir commande, vous entendez le devoir vous dire: «Tu auras des
+remords», ceci n’est qu’un souvenir des remords que vous avez eus
+autrefois pour un ordre semblable non exécuté. Par conséquent, en
+paraissant vous dire: «Tu auras des remords», le devoir ne vous donne
+pas de raison. Il vous enjoint d’agir, simplement, et _c’est vous qui
+vous dites_: «Je sais bien ce qui m’attend; _il_ me commandera cela
+rétroactivement, comme il me le commande actuellement, et cela me sera
+pénible comme un ordre qu’on ne peut pas exécuter.»
+
+Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison.
+
+Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi; et ceci même que le
+devoir, selon toutes les apparences et selon toutes nos sensations
+intérieures, nous commande ainsi d’ordinaire, le caractérise très
+nettement et lui donne un caractère véritablement à part, de quoi il
+faudra que nous nous souvenions toujours avec grand soin dans tout ce
+que nous écrirons ci-dessous.
+
+Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir proprement dit, le
+devoir d’action, le «agis de telle ou telle façon» n’est pas le seul
+impératif dont nous entendions la voix. Il n’est--peut-être,
+encore--enfin il n’est, selon les apparences les plus sensibles, que le
+plus fort, que le plus impérieux; mais il est très certain, selon moi,
+qu’il y a au moins trois impératifs dont l’homme entend le commandement
+et qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement plus de raisons
+l’un que l’autre; et donc ceux dont nous allons parler pas sensiblement
+plus que l’impératif d’action.
+
+Il y a l’impératif du bien; il y a l’impératif du vrai; il y a
+l’impératif du beau.
+
+Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif d’action et
+dont nous venons de parler.
+
+Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très rigoureusement de
+chercher le vrai et de le dire, coûte que coûte, dût-il nous en arriver
+malheur. Cet impératif est très impérieux et, ce me semble, ne donne
+guère plus ses raisons que l’impératif d’action. Il nous dit que le vrai
+est sacré, comme l’impératif d’action nous dit que le bien est sacré.
+D’où vient que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle: «Si j’avais la
+main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement fermée»? D’où
+vient qu’un certain discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète
+et du romancier? D’où vient que Platon veut exiler les poètes de la
+République? D’où vient l’horreur de Kant pour le mensonge? D’où vient
+l’animadversion au moins de la société pour le mensonge sans lequel
+pourtant--et elle le sait--elle ne pourrait pas vivre? Tout cela vient
+d’un commandement, très abstrait: Il faut être vrai; il faut chercher le
+vrai; il faut dire le vrai.
+
+--Oh! cependant! Il y a _des raisons_ pour dire le vrai; il y a cette
+raison que l’association des hommes, sinon la société mondaine, a besoin
+de vérité, d’exactitude, en politique, en administration, en commerce,
+en sciences, en sciences appliquées, en statistique, en histoire, en
+géographie, en une foule de choses, sans quoi elle serait à chaque
+instant en grand danger, en plus de dangers qu’elle n’y est
+naturellement et par la seule force des choses.
+
+--Oui, oui; mais la vérité philosophique, à quoi sert-elle? La vérité
+qui détruit un préjugé salutaire, la vérité qui détruit une religion
+salutaire, à quoi sert-elle? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent
+qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là même, non pas
+Fontenelle, mais un autre et plus d’un autre, a conscience du devoir de
+chercher la vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à détruire,
+à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter d’avoir obéi à la
+nécessité intellectuelle qui l’avait forcé à détruire ce qu’il
+regrettait d’avoir détruit. Il y a là une impulsion invincible. «Et
+pourtant elle tourne.» Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque la
+terre tourne, dire qu’elle tourne.
+
+On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif du vrai à
+l’impératif du bien, l’impératif intellectuel à l’impératif moral. Quand
+nous nous croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas, se
+demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne pas nous tromper, devoir
+envers nous-mêmes, et de ne pas tromper les autres, devoir altruiste?
+«D’où la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle], cette
+conviction qui lui sert de base que la vérité est plus importante que
+toute autre chose et aussi plus importante que toute autre conviction?
+Cette conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité, la vérité
+et aussi la non-vérité affirmant toutes deux sans cesse leur utilité.
+Donc la foi en la science, cette foi qui est incontestable, ne peut
+avoir tiré son origine d’un pareil calcul d’utilité; _au contraire_,
+elle s’est formée malgré la démonstration constante de l’inutilité et du
+danger qui réside dans la volonté de vérité et dans la vérité à tout
+prix. Et, à tout prix, hélas, nous savons trop bien ce que cela veut
+dire lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel une croyance
+après l’autre. Par conséquent, volonté de vérité signifie: «Je ne veux
+pas tromper ni moi ni autre, _et nous voici sur le terrain de la
+morale_.»
+
+Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en puisse dire
+ci-dessous, retiendra toujours quelque chose de vrai; mais cependant je
+ne crois pas que nous soyons précisément sur le terrain de la morale. Si
+nous étions sur le terrain de la morale, il y aurait simplement un
+conflit de devoirs moraux, un conflit entre le devoir de ne pas tromper,
+ni soi ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et de ne pas
+leur nuire; et le second de ces devoirs étant incomparablement supérieur
+au premier, ce serait au premier, comme auprès d’un malade à qui l’on
+ment, que l’on obéirait.
+
+Objectera-t-on que _quelque chose nous dit_ que la vérité, tout compte
+fait, en définitive, plus tard, sinon aujourd’hui, est salutaire? Quelle
+pure hypothèse! Quelle vanité! C’est Nietzsche encore qui le dit:
+«Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il pourrait y avoir
+apparence, et il y a apparence, que la vie est disposée en vue de
+l’apparence, en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de
+l’éblouissement, de l’aveuglement.»--Donc rien, en vérité, ne persuade
+au savant, au philosophe, que le vrai soit salutaire; donc, en croyant
+qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain de la morale,
+et l’impulsion qui le précipite à connaître la vérité n’est pas une
+impulsion morale.
+
+C’est... Quoi donc? C’est une impulsion. C’est une impulsion _sui
+generis_, c’est une impulsion du même genre que celle du bien;
+Nietzsche, quoique confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une
+«croyance métaphysique»; c’est une foi. «Sommes-nous donc, nous aussi,
+encore pieux?»
+
+Certes! Vous êtes pieux envers la vérité, vous êtes les croyants de la
+vérité; vous en êtes même quelquefois les fanatiques. Il y a tout
+simplement un impératif du vrai.
+
+Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il est formel, il est
+rigoureux, il est inflexible, il est superbe. Il a horreur de l’intérêt
+personnel; il a horreur des plaisirs bas; il a horreur des transactions
+et des compromissions; il fait des prêtres laïques, des saints, des
+héros, des martyrs. Il est absolument un devoir.
+
+Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le reconnaître, que
+l’impératif du bien. Qui que l’on soit, ou à bien peu près, on a moins
+de remords--et le remords c’est le critérium--pour avoir mis quelque
+négligence à chercher la vérité que l’on n’en a pour avoir manqué de
+parole ou pour n’avoir pas secouru un malheureux qu’on pouvait secourir.
+L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il n’obéit à rien; mais
+il est en second rang. Il semble n’intimer que des ordres qui, déjà, ont
+un peu l’apparence de conseils; il ne dit pas tout à fait: «il faut», il
+dit plutôt: «il est beau de...» ou mieux, c’est entre ces deux formules
+que se place son commandement; c’est intermédiaire. Il est une impulsion
+forte, non une impulsion absolument contraignante. Il donne l’anxiété,
+non pas l’angoisse: il fait plier, il n’écrase pas.
+
+D’autre part, il n’est pas universel. Oh! je confesse qu’il l’est
+presque! Il n’y a guère d’homme qui ne sente confusément que la vérité
+est un devoir, qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et
+quand on les sait les dire aux autres; mais c’est confus et c’est faible
+comme impulsion chez la plupart des hommes.
+
+En prenant les choses à l’inverse, on comprendra mieux. La délectation
+de faire le mal et la délectation d’être dans le faux sont toutes les
+deux _mala gaudia mentis_; mais la délectation de faire le mal est assez
+rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est pas vrai qu’il n’y a rien
+de si commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire; il y a
+infiniment de faibles, il y a, relativement, peu de _méchants_; le
+plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne de l’humanité.--Le
+plaisir d’être dans le faux, de mentir, de dissimuler même sans intérêt
+est plus répandu, il est léger, frivole, presque gracieux; il ne
+_retourne_ pas l’âme tout entière, il lui donne seulement un faux pli,
+qui l’amuse, qui l’amuse sottement, malignement, mais qui ne la
+_pervertit_ pas absolument; il n’est pas une contorsion diabolique et
+voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif du vrai
+n’exerce fortement son action que sur un petit nombre d’hommes, très
+élevés, à la vérité, supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité.
+
+Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus; qui sentent ou croient
+sentir la vocation de la vérité, de la science; qui sentent ou croient
+sentir qu’il y va de la vérité s’ils donnent leur démission de
+chercheurs.
+
+Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle plus d’orgueil que
+l’obéissance à l’impératif du bien, beaucoup plus, encore que les
+risques ne soient, en général, que les mêmes. On croit même quelquefois
+que c’est justement de cet orgueil que l’impératif du vrai prend sa
+source. C’est une erreur de généalogie; car il y a des chercheurs du
+vrai qui sont très modestes; mais enfin, assez souvent, l’orgueil est
+tellement le fils démesuré de l’impératif du vrai qu’il paraît en être
+le père;--mettons qu’ils soient consubstantiels.
+
+Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance à l’impératif
+du vrai, elles sont aussi vives, mais moins tendres, que celles de
+l’obéissance à l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand
+découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que le grand
+bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son pays. Tous deux sentent et avec
+une parfaite plénitude de conviction qu’ils ont bien fait leur métier
+d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de l’humanité; mais le
+bienfaiteur ou le sauveur a, de plus, ce sentiment que des êtres vivent
+parce qu’il a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et,
+l’unissant comme par des liens de chair à un certain nombre de ses
+semblables, l’inonde d’une joie presque physique qu’il ne me paraît pas
+possible que l’inventeur ressente, du moins au même degré.
+
+En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et moins universellement
+répandu que l’impératif du bien mais il a presque tous les mêmes
+caractères et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre, il ne
+donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les donner.
+
+ * * * * *
+
+L’impératif du beau est encore assez fort et assez répandu. Il a deux
+formes: impulsion à s’abstenir de faire du laid; impulsion à créer de la
+beauté.
+
+Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du laid, il est aussi
+répandu, ce me semble, que l’impératif du vrai, peut-être plus. Presque
+tous les hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se rendre hideux,
+même quand ils se rendent tels; mais en ce cas c’est qu’ils se trompent.
+La plupart des hommes et femmes sentent le devoir de ne pas mettre du
+désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour d’eux, dans leur maison,
+dans les rues de leur ville, dans les endroits par où ils passent. Le
+désordre n’est signe que de paresse; l’amour du désordre est signe de
+folie; il est la projection au dehors du désordre des idées. L’amour du
+désordre est une «mauvaise joie de l’âme» qui indique la méchanceté en
+général, mais tout particulièrement la méchanceté antisociale, d’où l’on
+a induit, non sans raison, que l’amour du beau ne laisse pas d’être une
+vertu sociale ou du moins de ressortir à la sociabilité.
+
+Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif aussi net, aussi
+pur, que l’impératif du vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles
+sensibles pour ne pas faire de la laideur: désir de plaire à son
+entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être mis au poste...
+Cependant ce désir semble bien avoir aussi quelque chose de spontané. Le
+désordre, la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire un
+besoin intérieur de rectitude et de symétrie, une disposition intérieure
+à la symétrie et à la rectitude. L’enfant souvent fait du désordre, par
+besoin d’activité et naissante volonté de puissance; mais que souvent
+aussi il range méthodiquement, et non sans grâce de correction, ses
+jouets, les petits objets à son usage, _ce qui lui appartient_! Il y a
+là le besoin de ne pas faire de la laideur et même un peu celui de créer
+du beau ou du joli.
+
+Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif du beau est
+beaucoup moins répandu; car je n’y range pas la coquetterie du sauvage
+se parant de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés s’ornant de
+savantes cravates; il n’y a guère là que le désir de plaire, et l’on
+voit que chez les vieillards peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout.
+Mais la vraie impulsion artistique, ciseler des figures sur des cornes
+d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe depuis les temps les
+plus reculés chez un certain nombre d’hommes; et il devient la passion
+artistique chez un certain nombre d’hommes au temps de civilisation.
+
+Toujours chez un certain nombre d’hommes et non pas très grand. Le
+besoin de créer du beau ne travaille jamais qu’une minorité. A
+l’impératif du beau sous cette forme la majorité est insensible. Elle
+favorise ceux qui y sont sensibles; mais elle ne se sent pas appelée à
+faire comme eux.
+
+Remarquez cependant que cette faveur même où elle les tient est une
+marque qu’elle sent que l’humanité est appelée à faire de la beauté,
+tout entière réellement, non, mais tout entière dans la personne de ceux
+qui en sont capables et qu’on _devra_ honorer à cause de cela. «Je ne
+fais pas de beau, n’ayant pas de talent... Si! J’en fais, je contribue à
+ce que le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant,
+couronnant ceux qui le réalisent.» Il y a là un quasi-impératif assez
+net.
+
+Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du beau sont
+extraordinaires. Inutile de s’étendre sur les plaisirs de l’artiste et
+sur son orgueil, analogues à ceux du savant. Mais ces satisfactions, il
+faut le dire comme quand il s’agissait du savant et le dire encore plus,
+ne sont pas marques d’un impératif très net et très pur. Le grand
+artiste est tellement glorifié, encensé, divinisé, qu’il lui serait bien
+difficile de dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou s’il
+l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai qu’il y a l’artiste
+qui n’a pas réussi et qui est heureux devant son œuvre et évidemment de
+son œuvre seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour de
+l’opinion publique, et quand même, ce qui du reste n’est jamais vrai, il
+ne l’espérerait que pour le temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire
+par prélibation, ce qui ne laisse pas d’être une jouissance réelle.
+
+Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à l’impératif du beau
+sont donc, moins que celles qui viennent de l’obéissance à l’impératif
+du vrai, beaucoup moins que celles qui viennent de l’obéissance à
+l’impératif du bien, _preuves_ qu’il y a réellement un impératif. Elles
+sont toujours de nature mixte, étant toujours d’origine double.
+
+Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement quelque chose
+de beau ou qu’il trouve tel, la joie de l’artiste à se satisfaire
+lui-même, indépendamment du succès, à ce point que le succès d’une œuvre
+de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite; à ce point que même le succès
+d’une œuvre de lui, jugée par lui bonne, _l’inquiète_ en jetant quelque
+doute dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre; tout cela
+indique d’une façon, selon moi, très suffisante l’existence d’un
+impératif.
+
+La différence de l’importance du succès aux yeux de l’artiste et aux
+yeux de l’homme d’affaires est très significative en effet. Personne ne
+méprise le succès; mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste ne
+s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires, si l’affaire a réussi il est
+pleinement satisfait; pour l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du
+public il n’est pas mécontent; mais il n’est pleinement heureux que si
+elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de dire qu’il y a des
+hommes d’affaires aussi qui ne sont pleinement satisfaits que si
+l’affaire, outre qu’elle a réussi, leur apparaît comme ayant été menée
+savamment et qu’il y a des artistes qui sont pleinement satisfaits quand
+ils ont gagné de l’argent; et cela tient à ce qu’il y a des hommes
+d’affaires qui sont des artistes et des artistes qui ne sont que des
+hommes d’affaires; mais il est évident que le fond de ma remarque
+subsiste.
+
+Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à la vocation artistique
+prouvent donc un peu qu’il y a un impératif du beau.
+
+Les remords qui viennent de la désobéissance à l’impératif du beau ne
+sont pas affreux; mais ils ne laissent pas d’être à considérer encore.
+L’artiste qui a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie,
+qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à l’art industriel, a des
+remords assez vifs, quelquefois violents. Et remarquez qu’il n’y entre
+pas, ou très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas rendu, ce
+qui ressortirait à l’impératif du bien. Non, la beauté qui est en lui
+voulait sortir et à cause de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà
+surtout, voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui l’afflige.
+N’est-ce pas là une marque de l’existence d’un impératif? «Je suis né
+pour faire le bien, dit le bienfaiteur; le bien veut être par moi.--Je
+suis né pour chercher le vrai, dit le savant; le vrai veut éclater par
+ceux qui peuvent le démêler, et je suis de ceux-là.--Je suis né pour
+faire du beau, dit l’artiste; le beau veut être réalisé par moi et
+souffre en moi quand je ne le réalise pas.»
+
+Oui; il y a un impératif du beau, moins impérieux que les deux autres,
+mais qu’il me semble difficile de nier.
+
+Hiérarchie des impératifs: le bien, le vrai, le beau, tous trois ayant
+comme un noyau, disons mieux, comme une âme «catégorique», absolue,
+métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses raisons; les deux
+derniers, au moins, ayant un mélange de persuasions motivées, une
+périphérie de mobiles, une «peau d’intentionnel», comme dit Nietzsche,
+et commandant, partie parce qu’ils commandent, partie parce qu’ils ont
+des raisons de commander et les donnent.
+
+Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord, souvent sont en
+lutte ou au moins en discordance.
+
+Quelquefois dans un même homme et celui-ci est très grand, et il
+s’appelle Platon, Newton, Pascal, Bossuet, Montesquieu, Gœthe,
+Lamartine, les désirs de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du
+beau sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours présents;
+l’activité, ardente ou paisible; plus souvent paisible, car la paix de
+l’âme vient de l’équilibre des parties de l’âme; est triple. Ces hommes
+ne sont pas heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature, quand,
+dans le même temps, ils ne sont pas utiles à leurs semblables,
+chercheurs de vérités et créateurs de valeurs artistiques.
+
+Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les unes aux autres. Pour
+faire du bien, et convaincus, ce qui est peut-être vrai, que les vérités
+sont toujours bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent le
+vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent le revêtir pour
+qu’il fasse le plus d’impression possible sur les âmes. Ils ne sont pas
+fâchés d’être sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils
+espèrent de la connaissance quelque bien pour l’humanité; et ils ne sont
+pas fâchés d’avoir du génie littéraire pour que la connaissance passe
+plus facilement et plus séductrice d’eux aux autres.
+
+Selon que telle ou telle des trois vocations domine en eux, ils lui
+sacrifient davantage, et par exemple celui-ci sera plus chercheur,
+celui-ci plus artiste et celui-ci plus apôtre; mais toujours ils auront
+présentes à l’esprit leurs trois vocations, et leur désir secret, cela
+se voit chez tous, serait qu’elles fussent égales et que leurs actions
+diverses fissent faisceau.
+
+On peut mesurer les hommes à cet étiage, au nombre des impératifs qu’ils
+ont connus et auxquels ils ont obéi. Un Schopenhauer, un Nietzsche,
+admirables et vénérables, sont déjà au second rang, parce qu’ils n’ont
+guère songé qu’à être des héros de la connaissance et de merveilleux
+artistes, et que le sort de leurs semblables, sans leur être
+indifférent, ne les préoccupait pas outre mesure.
+
+Souvent les trois impératifs sont en désaccord, se gênent mutuellement
+et se plaignent d’être gênés les uns par les autres. L’impératif du
+bien, reconnaissons-le, se défie un peu, d’ordinaire, de l’impératif du
+vrai. Une vérité relative et provisoire existe, qu’il juge suffisante
+pour le bonheur des hommes. Ceux-là, toujours à la recherche et au
+pourchas, qui poursuivent la vérité après l’avoir trouvée, lui
+paraissent dangereux pour le repos des esprits et pour la sécurité des
+âmes et il les respecte avec quelque appréhension et avec une sourde
+hostilité. «Sans doute, les vérités... me disait un très honnête homme;
+je suis un bon citoyen, j’ai un peu peur des vérités.» Il ne savait pas
+qu’il disait, à sa manière, exactement comme Nietzsche: «La vérité,
+cette forme la moins _efficace_ de la connaissance.»
+
+Du côté de l’impératif du beau, l’impératif du bien n’a guère moins de
+timidités; il en a peut-être plus. Il sait que l’artiste, dominé par
+l’amour du beau, n’a pas de raisons suffisantes pour désirer
+passionnément le règne du bien, qu’il y a un beau, c’est-à-dire un
+pathétique et un tragique, dans le désordre moral, dont l’artiste fait
+son profit; qu’il y a un beau, c’est-à-dire un comique et un burlesque,
+dans le désordre moral, dont l’artiste fait son profit également; que
+l’artiste, par conséquent, a un intérêt qui n’est pas douteux à ce que
+le désordre moral, sinon règne, du moins continue d’être assez fréquent
+pour qu’il le trouve aisément et s’étale assez pour qu’il s’en inspire;
+que «l’homme curieux de spectacles s’en est fait un de la peinture de
+ses erreurs» et que c’est précisément l’artiste qui organise ce
+spectacle-là; que l’artiste, même très honnête homme et même moraliste,
+comme un La Bruyère, à la fois déteste les folies des hommes et
+probablement serait assez fâchés que, disparaissant, elles emportassent
+avec elles toute la meilleure matière de son art.
+
+Ainsi l’homme dominé par l’impératif du bien n’est pas très éloigné de
+souhaiter vaguement qu’il n’y ait pas de philosophes et qu’il n’y ait
+pas d’artistes. Voyez Marc-Aurèle. La préoccupation artistique est aussi
+absolument absente de son ouvrage que si l’art ici-bas n’existait pas;
+et pour ce qui est de la vérité philosophique, il la juge trouvée,
+acquise, définitive, susceptible tout au plus de nouvelles formules,
+définitions et ornements utiles; mais il ne songe pas qu’on puisse
+encore la chercher, et la conscience pure et étroite de ce sage sur le
+trône, rêvé par Platon, montre, par les chrétiens égorgés, qu’en un
+autre temps il aurait tendu la ciguë à Socrate.
+
+L’impératif du vrai, pour les raisons que nous venons de voir et qui
+nous dispenseront d’être long, se défie réciproquement de l’impératif du
+bien. Il sent toujours en celui-ci une sourde résistance et une
+résistance de souverain à sujet, de quelqu’un qui a la prétention d’être
+maître à quelqu’un qui en se manifestant est un révolté.--Et l’impératif
+du vrai de son côté a aussi la prétention d’être un maître et même
+d’être tout: le vrai, c’est ce qui est; ce qui n’est pas vrai n’est pas;
+donc le bien est dans le vrai ou n’est qu’une apparence trompeuse,
+qu’une ombre séductrice, qu’un néant habillé. Au fond, c’est là sa
+conviction absolue.
+
+Dans la pratique, dans le cours des choses, ce n’est pas tout à fait
+cela. Le vrai reconnaît qu’il peut être dangereux, soit brusquement
+révélé et quand sa révélation n’a pas été assez préparée, soit même
+peut-être en soi; et c’est pour cela même et parce qu’on affirme surtout
+quand on doute--puisque c’est alors que l’on comprend à quel point les
+autres peuvent douter--c’est pour cela qu’il tente de persuader au bien
+que le vrai finit toujours par tourner au profit du bien, qu’il n’est
+pas possible que ce qui est vrai ne soit pas bon au moins en puissance
+et par conséquent dans un certain avenir. Par cette attitude le vrai se
+subordonne diplomatiquement au bien et lui fait sa cour. C’est son
+attitude la plus fréquente.
+
+Enfin quelquefois, assez souvent, le vrai relève la tête et dit quelque
+chose comme ceci: «Je n’en sais rien; mais ce m’est égal. Je ne sais pas
+si le vrai contient le bien; je ne sais pas si la substance du bien
+n’est rien devant moi; je ne sais pas si je puis, ou tout de suite ou
+dans la suite de l’évolution humaine, contribuer au bien; je sais que
+j’ai mon droit, supérieur ou inférieur à un autre il n’importe, mais mon
+droit, intangible, et je sais qu’aucune considération ne doit porter
+l’homme à me sacrifier. Le vrai est ce qu’il peut; conséquences bonnes
+ou mauvaises de lui ne le regardent pas et l’on s’en arrangera comme on
+pourra. Il est; il veut paraître et le devoir de l’homme est de le
+trouver et de le manifester.» C’est quand il tient ce langage en coupant
+les rapports qui existent ou peuvent exister entre lui et les autres
+attractions qui s’exercent sur l’homme, que le vrai se déclare le plus
+nettement comme impératif.
+
+L’impératif du beau se défie de l’impératif du bien par les raisons pour
+lesquelles nous avons vu que l’impératif du bien se défie de l’impératif
+du beau, ce qui nous permet encore d’abréger. Il sent que le bien n’a
+guère à compter sur le beau pour faire le bien et il sent que le bien a
+parfaitement raison, en général, de penser ainsi. Une chose surtout
+refroidit singulièrement le beau à l’égard du bien, c’est la parfaite
+impuissance qu’aurait sa bonne volonté à l’endroit du bien, si elle
+existait. Quand l’artiste est dirigé par une pensée morale, il est sûr
+d’échouer comme artiste. La préoccupation qu’il a de prouver refroidit
+son imagination. Celle-ci ne s’échauffe que dans la volonté conforme à
+sa nature, à savoir dans la volonté de réaliser du beau. L’œuvre d’art
+conçue _dans le dessein_ de mettre une vérité morale en lumière a
+toujours quelque chose de tendu et aussi quelque chose de terne. Elle ne
+plaît qu’à M. Tolstoï. Elle plaît aussi--à l’autre extrémité--aux très
+simples, qui n’ont aucune idée de beauté et qui, dans un livre, ne
+cherchent qu’un sujet d’édification. A l’immense majorité des lecteurs,
+spectateurs, regardeurs ou auditeurs, elle ne plaît pas. La raison en
+est, je crois, qu’elle est hybride et que par conséquent elle manque
+d’unité. Elle n’est ni assez complètement œuvre d’art pour que nos
+facultés esthétiques s’y appliquent, ni assez entièrement leçon pour que
+nos facultés et notre bonne volonté de catéchumènes y adhèrent. De
+l’œuvre d’art nous voulons que la vérité morale, s’il y a lieu, se
+dégage d’elle-même, sans que l’auteur à cela mette la main; nous voulons
+surtout la dégager nous-mêmes, et à cet égard nous sommes comme Louis
+XIV un peu trop directement visé par un prédicateur et disant: «J’aime à
+prendre ma leçon au pied de la chaire; je n’aime pas qu’on me la fasse.»
+L’artiste sait très bien tout cela et dit: «Dévouez-vous donc au bien!
+Quand un artiste fait une bonne action, c’est une mauvaise œuvre.»
+L’artiste a quelque raison de ne pas se laisser séduire à l’impératif
+catégorique du bien.
+
+Du côté de l’impératif du vrai l’artiste est très sensiblement
+embarrassé. Il ne doute point que le vrai ne soit sa matière première;
+que, s’il est dessinateur, peintre, sculpteur, le _réel_ ne soit le fond
+même sur lequel il travaille et d’où il y a péril pour lui à s’écarter;
+que, s’il est poète, novelliste, romancier, la vérité des caractères et
+des mœurs ne soit de même son «modèle»; mais aussi il sait que tout cela
+n’est rien sans goût qui choisit et sans imagination qui repense, refait
+et complète. Il sait que le vrai joue d’aussi mauvais tours à l’artiste
+que le bien; qu’il le refroidit, lui aussi, l’alourdit et le vulgarise;
+qu’à s’en faire l’esclave on perd la moitié de son âme d’artiste; que
+l’amour du vrai est la probité de l’art; mais que l’imagination en est
+la magnificence; et qu’aussi l’imagination a sa probité, est une
+probité; car l’artiste doit au public et se doit à lui-même d’exprimer,
+non seulement ce qu’il a vu, mais la manière dont il a vu, la
+déformation même, ou malheureuse ou heureuse, que la vérité a subie en
+traversant un tempérament.
+
+Sachant tout cela, l’artiste voit dans le vrai son ami et son ennemi
+indissolublement unis et mêlés, son ami très dangereux s’il prend tant
+d’empire qu’il s’installe, qu’il s’impose, qu’il ne vous quitte pas et
+qu’on n’oserait le quitter d’un pas; son ennemi utile, mais gênant, en
+ce qu’il vous surveille jalousement et vous arrête dans vos élans et est
+toujours prêt à pousser les hauts cris et les pousse sitôt que vous
+faites mine de prendre ou de ressaisir votre indépendance.
+
+Et ainsi, perplexe et irrité de sa perplexité, l’artiste répète le
+célèbre «vers corrigé»:
+
+ Rien n’est beau que le vrai; mais il n’est pas aimable.
+
+Et même il se demande si le vrai est beau, ce qui n’est pas certain, le
+vrai pouvant bien n’être beau que senti par quelqu’un et par conséquent
+déjà déformé, et il se dit peut-être:
+
+ Rien n’est _sûr_ que le vrai; le beau commence au faux,
+
+ou, au moins, à ce qui n’est plus vrai qu’à demi.
+
+On conçoit qu’avec un pareil ami les relations ne peuvent être que
+mêlées de cordialité et de prudence. «Que le beau soit toujours camarade
+du vrai», il est indéniable; mais il l’est aussi que «le divorce entre
+eux n’est pas nouveau» et qu’il est toujours imminent.
+
+Tels sont, selon moi, en lignes générales, les rapports des trois
+impératifs entre eux. Ils peuvent être très bons; ils peuvent être
+tendus. Ils font voir la complexité de l’âme humaine et que ses
+meilleurs instincts, si bons qu’ils sont des vocations quasi
+universelles, _les vocations de l’homme_; si bons qu’ils commandent, ce
+qui veut dire qu’ils sont des formes profondes de la personnalité
+elle-même qui veut s’affirmer et de la vie qui veut être; si conformes à
+notre nature et tellement notre nature elle-même qu’ils suscitent des
+remords quand ils ne sont pas obéis, ce qui signifie qu’en les
+contrariant c’est notre nature même que nous refoulons et meurtrissons;
+entrent pourtant en contradiction les uns avec les autres, se gênent et
+se heurtent, cherchent à s’accorder, y réussissent quelquefois et y
+échouent le plus souvent; cherchent à se prêter de la force les uns aux
+autres et à emprunter de la force les uns aux autres; n’y réussissent
+qu’à demi; sont évidemment appelés à former un concert et ne font
+souvent qu’une cacophonie; sont obligés enfin, d’ordinaire, à se
+sacrifier les uns aux autres, le plus fort, dans telle complexion
+d’homme, réduisant les deux autres à l’abdication, à la langueur ou au
+silence;--exception faite pour les âmes d’où il serait difficile de dire
+lequel est le plus absent et qui par conséquent se maintiennent dans une
+honorable sérénité.
+
+ * * * * *
+
+Or après cette digression sur les trois impératifs, sorte de
+reconnaissance que l’on verra peut-être qui n’est pas inutile, le plus
+impérieux des impératifs et le plus pur, celui qui semble bien, seul, ne
+pas donner de raison du tout, être éminemment métalogique, est-il
+absolument pur en effet, est-il absolument immotivé, _im-mobile_,
+non-intentionnel, ou mêle-t-il lui-même quelque persuasion à son
+absolutisme?
+
+Je crois que l’impératif du bien se présente comme absolu, très
+nettement, indiscutablement--_et devient persuasif dès qu’on l’analyse_.
+
+Il dit: «Il faut» et c’est tout,--comme du reste les deux autres; c’est
+l’impulsion; mais plus énergiquement et comme avec une étreinte plus
+rude que les deux autres--et puis quand on l’analyse, quand on l’ouvre,
+quand on regarde ce qu’il contient, quand on l’interroge, il donne une
+raison.
+
+_Seulement il n’en donne qu’une._
+
+Les deux autres impératifs d’abord commandent, tout comme l’impératif du
+bien, puis, quand on les interroge, donnent _plusieurs_ raisons, ou, si
+vous préférez, ont plusieurs raisons à donner. Le vrai donne pour ses
+motifs l’utilité sociale, le progrès, le plaisir aussi, la jouissance de
+la conquête, la jouissance de la supériorité sur les autres, la
+satisfaction de la volonté de puissance, etc., enfin beaucoup de
+raisons.
+
+L’impératif du beau donne pour mobiles l’utilité sociale, la
+glorification de la patrie, le plaisir aussi, la jouissance de la
+supériorité sur les autres, la jouissance de la création, de la
+paternité intellectuelle, de l’élargissement et de l’épanouissement de
+la personnalité, etc., enfin beaucoup de raisons.
+
+De plus, les deux impératifs du vrai et du beau ont une tendance que
+nous avons notée--ce n’est qu’une tendance et contrariée, mais c’est une
+tendance très nette--_à se réclamer chacun des deux autres pour se
+justifier_. L’Impératif du vrai se plaît à dire, quoiqu’il n’en sache
+rien, qu’il est probable que la vérité sert toujours au bien, que la
+vérité se réalise toujours en un bienfait pour l’humanité. Au fond,
+malgré les grands airs d’indépendance qu’il prend quelquefois, malgré
+ses bravades, c’est à quoi il tient le plus, ou l’une des choses
+auxquelles il tient davantage. Il craint infiniment la condamnation du
+pragmatisme, le mot décisionnaire du pragmatisme: Une vérité qui ne fait
+pas de bien n’a pas le droit d’être vraie. Aussi le vrai conjure-t-il le
+bien de lui faire crédit: «Si la vérité n’est pas bonne aujourd’hui,
+soyez certain qu’elle le sera un jour. Il n’est que d’attendre.» En
+résumé, le vrai se réclame du bien comme de sa cause finale, les jours
+où il n’est pas trop arrogant.
+
+Il se réclame aussi du beau. La vérité est belle; quand elle éclate,
+elle frappe les yeux, les esprits, les âmes, d’un éclat soudain qui est
+essentiellement esthétique. Il y a une beauté du vrai qui peut dispenser
+de la beauté proprement dite. Montesquieu disait que le sens du vrai est
+le plus exquis de tous les sens. M. Henri Poincaré a une page admirable
+sur la beauté souveraine des vérités mathématiques. La beauté du vrai
+est la beauté par excellence, toute pure, toute dégagée des réalités
+contingentes. Elle met l’esprit en pleine atmosphère lumineuse. Elle le
+délivre de ces demi-affirmations qui sont des demi-erreurs et de ces
+imperfections intellectuelles qui, étant des imperfections, sont des
+laideurs.
+
+De même l’impératif du beau se réclame de l’impératif du bien et de
+l’impératif du vrai. Il se vante d’être «la splendeur du vrai», formule
+qu’il a inventée et que, pour l’autoriser, il a attribuée à Platon. Il
+se flatte d’être le vrai ramené à ses lignes générales et délivré de
+l’accidentel et d’être par conséquent plus vrai que le vrai lui-même; et
+d’autre part il se réclame du bien sur cette idée, assez raisonnable,
+que, s’il est vrai qu’il n’a d’autre office que de donner des plaisirs,
+il donne du moins des plaisirs désintéressés, les plus désintéressés de
+tous les plaisirs, et qu’ainsi il apprend aux hommes le
+désintéressement, lequel est l’essence même du bien.
+
+Ainsi l’impératif du vrai et l’impératif du beau ne laissent pas, en
+quelque sorte, de sentir le besoin d’être soutenus par le concours des
+autres vocations humaines et de donner, outre leurs commandements, des
+raisons tirées des autres vocations elles-mêmes par lesquelles l’homme
+se sent entraîné.
+
+L’impératif du bien, seul, ce me semble, ne se réclame que de lui et
+paraît avoir pour devise: «Moi seul et c’est assez.» Il ne se donne pas
+comme vrai. Je veux dire ce n’est pas à la vérité qu’il fait appel. Il
+ne fait appel qu’à lui-même. Il dit: «Tu dois» et non pas: «Interroge ta
+raison, ton sens du vrai, pour savoir si ce n’est pas cela qui est à
+faire.» Ses chemins sont plus courts et pour ainsi parler il n’a pas de
+chemins: il ne passe pas par quelque chose pour arriver à sa décision.
+Il est directement et immédiatement décisionnaire. Il ne se donne pas
+comme vrai; il se donne comme obligatoire. Il ne fait pas entendre que
+son contraire est l’erreur; il fait entendre que son contraire est la
+ruine, la mort de l’âme. Il ne menace pas d’un obscurcissement; il
+menace d’un anéantissement, d’une sorte de perdition: «Je ne te dis pas
+que tu te trompes; je te dis que tu es perdu.»
+
+Il ne se réclame pas, non plus, de l’idée du beau, ou il ne fait pas
+appel, comme à un auxiliaire, à l’idée du beau. Plutôt même il s’en
+défierait. Toute l’argumentation de Nietzsche, contre la morale, quand
+il est ou se croit immoraliste, revient à cette accusation, à ce grief
+qu’elle est laide et enlaidissante, qu’elle persuade à l’homme de
+chercher peut-être les actions droites, mais non pas les actions fortes
+et partant belles, qu’elle déprime l’homme et peut-être le rectifie,
+mais le rétrécit, qu’au moins de tout ce qui porte le caractère du beau,
+expansion, audace, magnificence, énergie déployée, elle le détourne. Il
+reste de ce réquisitoire du moins ceci que le bien _ne tient pas_ à ce
+que l’homme soit un modèle pour artiste et un héros de poème épique;
+qu’il n’a pas du côté des ateliers de sculpteurs et des cabinets de
+poètes un regard de désir ou d’espérance, qu’il ne pousse pas l’homme à
+être un candidat à la beauté. Aucunement. Il ne le pousse qu’à être
+satisfait de lui-même, fier de lui-même, peut-être et tout au plus;
+orgueilleux de lui-même, jamais. Toute ambition de beauté, même celle
+qui paraîtrait la plus naturelle et légitime, lui paraîtrait un
+cabotinage. Au fond, l’instinct moral ne _connaît_ ni vérité ni beauté.
+Il ne connaît que le bien lui-même. Il ne connaît que la parfaite
+concordance entre la conception de l’acte bon et l’acte bon.
+
+Donc l’impératif du bien a cela de bien particulier qu’il n’emprunte
+rien, ne songe à emprunter rien aux deux autres impératifs; et ceci de
+bien particulier encore, que, tandis que les deux autres impératifs,
+quand on les interroge, à leur commandement ajoutent quelques raisons,
+lui, à son commandement quand on l’analyse et quand on l’interroge, n’en
+n’ajoute qu’une.
+
+ * * * * *
+
+Mais laquelle donc?--_Il ajoute la considération de l’honneur._ Il
+commande et il s’en tient là, d’ordinaire. C’est en quoi il consiste, ou
+c’est son caractère plus proprement distinctif. Mais quand on lui
+adresse un pourquoi? ou simplement quand on le considère, quand on
+_réfléchit_ sur lui, quand on _se retourne_ vers lui, il ajoute ceci ou
+plutôt il se traduit par ceci; mais s’expliquer c’est encore donner une
+raison; il ajoute donc ceci: «Fais cela, _ou_ tu seras infâme.» Ceci
+c’est le devoir qui a fait parler l’honneur.
+
+Je dis que c’est la seule raison qu’il ajoute, la seule absolument et
+qu’il a une répugnance invincible et absolue à aller plus loin. Car
+enfin les autres impératifs, encore qu’ils commandent, ne répugnent
+point du tout, nous l’avons vu, à s’adjoindre des motifs divers de
+persuasion, et multiples. L’impératif du bien les proscrit tous, sauf le
+sien, unique, par une fin de non-recevoir qui s’applique à tous. Il dit:
+«Si tu as un motif, tu n’as plus de mérite», et voilà bien tous les
+motifs proscrits, toutes les intentions éliminées. «Si tu es fier de
+faire le bien, tu fais le bien pour en être fier; et ton mérite
+disparaît, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir
+à être honoré pour avoir fait le bien, tu fais le bien pour être honoré
+de l’avoir fait; et ton mérite s’écroule, et ce n’est pas le bien que tu
+as fait. Si tu fais le bien par sympathie, par sensibilité, tu fais le
+bien pour éprouver une émotion; et ton mérite s’évanouit, et ce n’est
+pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir, simplement dans le
+fait même de faire le bien, ton mérite est douteux et ce n’est peut-être
+pas le bien que tu as fait.»
+
+Du moment que le devoir dit cela, et nous entendons bien qu’il le dit,
+non seulement il répugne à toute raison à donner, sauf à la sienne, mais
+il les exclut radicalement par une sorte de question préalable. Mais
+quand on l’interroge, à mon avis, il donne bien la sienne, l’honneur; il
+dit bien: «Ne fais pas cela à ton aise; tu seras infâme.» Il dit bien:
+
+ L’honneur parle; il suffit; ce sont là mes oracles.
+
+Cela, il me paraît incontestable qu’il le dit.
+
+--Mais c’est comme s’il ne disait rien! C’est comme si, simplement, il
+s’affirmait. C’est comme si, après s’être affirmé une première fois,
+dans le commandement, il s’affirmait une seconde fois. Honneur, devoir,
+c’est même chose. Qu’il dise «Le devoir est de...» ou «L’honneur est
+à...», c’est même chose. Il se traduit, il s’explique, moins que cela,
+il se _nomme_, et il n’ajoute aucune raison, aucun motif à son imperium;
+il continue à être métalogique; il n’est que lui-même sous un autre nom.
+Revenez tout simplement au kantisme pur et dites que l’impératif moral
+n’est point persuasif du tout et qu’il est catégorique, et réintégrez la
+foi morale.
+
+--J’ai déjà dit, par provision, que si se traduire n’est pas donner une
+raison, s’expliquer est déjà en donner une. Il y a une différence entre
+le simple commandement, sec et hautain, et la considération proposée de
+l’honneur; il y a une différence entre le devoir lui-même et l’honneur;
+et le devoir ne se propose plus tout à fait lui-même quand il présente
+l’honneur comme «équivalent du devoir», ainsi qu’aurait dit Guyau.
+Précisément il propose un équivalent, non plus lui; et, disons mieux, il
+propose _un de ses caractères_ comme une raison d’accepter _lui_; mais
+c’est bien une raison qu’il donne. Le devoir est l’hypostase de
+l’honneur, soit; mais quand il se présente sous la personne de
+l’honneur, par ce seul fait qu’il a changé de personne, il s’est fait
+persuasif et c’est bien une raison qu’il donne. «Faites cela pour moi.»
+Je ne donne pas de raison. «Faites cela pour moi qui suis votre ami.»
+J’en donne une.--«Faites cela pour moi.» Il ne donne pas de raison.
+«Faites cela pour moi qui suis l’honneur.» Il en donne une.
+
+Et la preuve c’est que maintenant vous pouvez répondre; vous pouvez
+discuter. Quand il disait: «Fais ceci», vous ne pouviez que dire: «Oui»,
+ou: «non». Quand il vous parle d’honneur, vous pouvez dire: «Je ne sais
+pas si l’honneur est à cela ou à son contraire; car...» Oui, il y a bien
+une différence entre le devoir et l’honneur, et quand le devoir se
+présente comme étant l’honneur, il donne bien déjà un motif, il vous
+suggère bien déjà une intention, il est bien déjà persuasif; il ne fait
+pas de la métamorale; il est un moraliste humain; il n’est plus tout à
+fait Dieu. C’est cette légère déchéance que je voulais marquer. «Il n’y
+a pas de contrat social; il y a un quasi-contrat, terme très juridique»,
+disait M. Léon Bourgeois. Il n’y a pas d’impératif catégorique,
+dirai-je; il y a, si l’on veut, un impératif «quasi-catégorique», ce
+qui, malheureusement, n’est pas un terme juridique, ni usité; mais il
+suffit de se faire entendre.
+
+D’autre part, on me dira: «Si le devoir présente comme sa raison, sa
+raison unique, mais enfin sa raison, la considération de l’honneur, il
+ne présente pas une raison _sui generis_; il fait ce que vous prétendiez
+plus haut qu’il ne fait jamais; il emprunte une raison à un autre
+impératif, ou plutôt il prend un autre impératif pour sa raison. Ne
+voyez-vous pas que _l’honneur_ c’est _le beau_ et que le devoir, en vous
+conseillant l’honneur, vous conseille simplement d’être une belle chose
+et d’être digne d’admiration ou de faire des actes beaux et dignes qu’on
+les admire; et par votre souci de vous distinguer du kantisme vous
+faites simplement rentrer la morale dans l’esthétique.»
+
+Je ne crois pas; cela ne me déplairait pas horriblement; mais enfin je
+ne crois pas. Il y a une différence sensible entre le beau et l’honneur.
+Le beau excite l’admiration, l’honneur excite le respect et Kant ne s’y
+est pas trompé quand il a montré le respect comme le sentiment qui
+accompagne la réalisation du devoir. L’admiration s’attache à des choses
+où est l’honneur, mais par cela seul qu’elle s’attache à des choses
+aussi où l’honneur n’est pas, elle n’est pas le criterium de l’honneur
+et l’honneur n’est pas le beau.
+
+--Il peut en être _une partie_, et pour prouver que ce n’est pas le beau
+que le devoir invoque en recommandant l’honneur, vous devriez démontrer,
+non pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à lui, mais qu’à
+lui elle ne s’applique pas.
+
+--Mais non; j’ai seulement besoin de montrer que le beau moral est une
+chose tellement différente du beau proprement dit qu’il est visible que
+dans le beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela suffit pour
+que la distinction soit très nettement établie. L’admiration qui
+s’applique au beau moral est une admiration à laquelle s’ajoute le
+respect et une manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout dans
+l’admiration pour le beau proprement dit; et pour dire, je crois,
+beaucoup mieux, ce n’est pas le respect qui s’ajoute à l’admiration dans
+le sentiment qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration qui s’ajoute
+au respect; et le respect est le fond même.
+
+Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que _quelquefois_ au respect. Il
+est des choses d’honneur que l’on respecte et que l’on n’admire pas. Des
+choses d’honneur, on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de
+l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice, de la continuité
+aussi et une suite sans fléchissement, qui impose; mais pour toutes les
+choses d’honneur et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a
+du respect.
+
+L’homme qui obéit au devoir, _ou_ obéit purement et simplement; _ou_,
+s’il cède à la voix du devoir en tant que voix de l’honneur, est un
+homme qui cherche quelque chose à respecter et qui veut le trouver en
+lui.
+
+Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans l’esthétique. Elle
+pourrait, non pas s’y perdre, mais s’y altérer, s’y compromettre avec
+beaucoup de choses admirables, mais qui, pour admirables qu’elles sont,
+ne sont pas elle. Les grands crimes sont admirables. Ce qui fait que
+Guyau a tort, c’est que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il
+donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de
+moralité. Je vais trop loin? Mettons que, donnant pour l’instinct moral
+_toute la vie belle_, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration,
+il donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de
+moralité, parce qu’elles ne sont pas dignes de respect.
+
+Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on sait qu’il la cherche,
+est très analogue. Il consiste précisément à juger des choses selon le
+criterium de l’admiration, et par conséquent à donner comme règle de vie
+l’imitation de choses qui, quoique excitant l’admiration, ne sont pas
+moralement belles le moins du monde; et c’est bien obéissant, en même
+temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique, qu’il en arrive de
+temps en temps à faire l’éloge de la violence et du crime. Le tort de
+Renan quand il a dit, sans y attacher du reste la moindre importance:
+«La beauté vaut la vertu», ce qui paraissait à M. Tolstoï «une
+effroyable stupidité» et ce qui n’est qu’un paradoxe un peu saugrenu,
+c’est d’avoir, un instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout
+de suite l’amenait penser: «Un saint et une belle femme; ils sont beaux
+tous deux; ils se valent.»
+
+Il faut donc se garder de croire qu’en proposant l’honneur comme mobile,
+le devoir propose de poursuivre une beauté; il propose, ce qui est bien
+différent, de chercher quelque chose que l’on puisse respecter et qui
+peut-être, de plus, sera admirable, mais qu’il serait immoral de
+rechercher pour l’admiration qui pourrait vous en revenir. Remarquez en
+effet ce caractère très particulier du respect. C’est un sentiment, on
+ne peut guère lui donner d’autre nom, qui semble en dehors de la
+sensibilité, sur les limites, si l’on préfère, de la sensibilité; c’est
+un sentiment qui n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance; c’est
+un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid; c’est un sentiment qui
+ressemble le plus qu’il soit possible à une idée, sans en être une;
+c’est un sentiment qui ne déprime ni n’exalte; car il n’est pas
+l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même, il n’a rien qui
+ressemble à l’orgueil; c’est quelque chose comme un sentiment sans
+sensibilité.
+
+A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à l’âme une jouissance
+de sensibilité, et par conséquent il est précisément ce que le devoir
+peut accepter comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile de
+sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur accompagné du respect des
+autres pour vous et du respect de vous pour vous-même, laisse le devoir
+intact comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il est possible,
+aussi intact qu’un impératif à qui l’on a demandé ses raisons et qui en
+a donné une peut rester pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non
+intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention peut rester
+encore non intentionnelle.
+
+Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est plus lui-même, il faut
+l’accorder; mais, en vérité, il n’est pas encore autre chose.
+
+Or, l’honneur étant considéré comme devenant le principe de la morale,
+qu’est-ce bien que l’honneur? L’honneur est un sentiment qui, sans
+envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager
+l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant
+point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de
+notre noblesse, _de ce qui nous distingue d’êtres jugées par nous
+inférieurs à nous_; et qui nous assure fermement qu’à cette dignité,
+qu’à cette noblesse, _qu’au soin de ne pas déchoir_ nous devons
+sacrifier tout, même la vie.
+
+Ce principe de morale ne peut pas se confondre avec ceux que nous avons
+plus haut considérés. Il n’est pas l’intérêt _personnel général_,
+l’intérêt bien compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à
+l’ensemble et le moment présent à la suite des moments futurs; puisque
+nous sentons qu’à cette partie que l’honneur nous convie à jouer nous
+risquons la suppression de notre être tout entier.
+
+Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons qu’en dehors même
+de toute utilité sociale nous devons faire des actes pénibles qui ne
+satisferont que nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples,
+une utilité sociale, mais lointaine et dans la considération de laquelle
+nous n’entrons pas, qui ne pèse pas sur les décisions que l’honneur nous
+conseille.
+
+Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode, il s’y
+associe; mais il n’est pas lui; car maintenant la lutte contre les
+passions n’est pas notre but, mais un moyen et une condition de notre
+obéissance à notre principe et notre but étant placé plus loin,
+consistant à être satisfaits de nous, non point négativement par la
+_distinction_ faite en nous d’éléments mauvais, mais _positivement_, par
+la _puissance_ en nous de réaliser des choses jugées par nous belles et
+nobles ou au moins respectables.
+
+Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde, quoique moins
+loin de ceci que de ce qui précède; car ce ne sont pas des choses
+grandes, larges et magnifiques qu’il conseille précisément, mais des
+choses respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et tant
+s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient bien un peu exclus
+ou mis au second rang par une morale se confondant, ou à peu près, avec
+la magnificence de la vie.
+
+Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie intense et
+ultra-énergique; car il conseillera, certes, de se surmonter, de devenir
+ce qu’on est, c’est-à-dire de mettre en valeur ses facultés et de vivre
+dangereusement, très dangereusement, pour lui; mais tout cela pour lui
+et non pas par volonté de puissance ou pour réaliser de la beauté.
+
+Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même; il n’est pas sec
+et dur, quoiqu’il soit très impérieux; il n’est pas muet pour ainsi dire
+et commandant du geste et du sourcil plutôt que de la parole, et il est
+au contraire très éloquent; il est clair comme une idée, il est fort
+comme une impulsion, il est riche comme un sentiment.
+
+Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait _sui generis_.
+Il est--ce que ne sont pas, comme nous l’avons vu, quelques autres
+principes de moralité--tout à fait étranger aux animaux (quelques
+semblants d’émulation à la course chez certaines bêtes étant faits rares
+dont on ne saurait tirer grande conclusion et paraissant plutôt
+imitation réciproque qu’émulation véritable). Il est proprement humain,
+et quand les philosophes disent que la moralité commence à l’homme, je
+ne les entends pas et je proteste; mais s’ils veulent dire par là que
+l’honneur commence à l’homme, je les comprends et je leur dis oui.
+
+Il n’est point du tout étranger aux hommes du peuple, et bien au
+contraire; il est en eux extrêmement net. L’homme du peuple dit, _au
+moins_, à ses enfants: «Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des
+animaux?» Cela veut dire qu’il se sent obligé par quelque chose qui le
+distingue d’êtres jugés par lui inférieurs à lui, par une dignité, par
+une noblesse, ici par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme. Les
+animaux ont été inventés pour que le plus humble des hommes eût quelque
+chose au-dessous de lui, et au-dessus de quoi il se sentît obligé à se
+maintenir, et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas descendre.
+L’homme est un suranimal et se sent tenu d’être au moins un suranimal.
+Par quoi? Non point par la raison; il sait bien que les animaux en ont
+et il faut être philosophe pour douter de cela. Non point par la morale
+sociale; car les animaux ont une morale sociale et, souvent, extrêmement
+élevée; mais par le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur de
+l’espèce.
+
+C’est un sentiment essentiellement aristocratique; _aussi_ existe-t-il
+dans le peuple, qui est tout plein de sentiments aristocratiques; c’est
+un sentiment aristocratique en ce sens qu’il est inséparable du désir de
+se distinguer de quelqu’un estimé inférieur. L’homme du peuple met son
+honneur à se distinguer des animaux, d’abord; ensuite de tels et tels,
+de sa classe, qui se conduisent bestialement et à qui il dit: «Tu n’as
+pas honte», ce qui est le mot même de l’honneur; enfin de tels et tels
+autres, placés plus haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend
+plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles, moins probes, moins
+vaillants. L’honneur est toujours un sentiment aristocratique.
+
+Une des raisons de l’esclavage antique a été une idée morale, très mal
+comprise, je le reconnais. L’homme, même très pauvre, voulait avoir
+au-dessous de lui des hommes qui fussent des animaux, pour n’être pas
+comme eux, pour se dire que commettre tels ou tels actes était descendre
+au niveau des esclaves, pour appeler serviles les idées basses, les
+sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien voulait qu’il y eût
+des esclaves, comme Flaubert voulait qu’il y eût des bourgeois, pour
+n’en pas être un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin,
+puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de fait il
+définissait le bourgeois comme l’ancien définissait l’esclave: «tout
+être ayant des façons basses de penser et de sentir».--Ce fut une parole
+vraiment nouvelle que celle de Sénèque: _Servi sunt, immo homines_: «ce
+sont des esclaves; non, ce sont des hommes». Il y avait dans cette
+parole ceci: «L’honneur vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des
+esclaves pour que nous puissions toujours nous considérer comme
+supérieurs à quelqu’un; mais à ce qu’il n’y en ait point, pour que nous
+soyons forcés de nous supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser les
+esclaves, mais ceux qui seraient dignes de l’être.»
+
+A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment moderne que les
+anciens n’ont pas connu. C’est une erreur. L’honneur chez les anciens
+s’appelait _Aidôs_ et _Pudor_: «Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ
+θυμῷ»--«Soyez hommes et mettez l’honneur dans vos âmes» (Homère). «Ἀιδὼς
+σωφροσύνης πλεϊστον μετέχει»--«L’honneur tient beaucoup de la sagesse»
+(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live dit: _Accendit animos pudor,
+verecundia, indignitas_»--«L’honneur, la honte, le sentiment de leur
+indignité, enflamment leurs âmes». Juvénal dit:
+
+ _Summum crede nefas vitam præferre pudori_,
+
+ce qui est la formule même de l’honneur: «Le dernier des crimes est de
+préférer à l’honneur la vie.»
+
+Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui le purifie, car
+l’honneur lui-même a besoin d’être purifié, l’être inférieur dont
+l’honneur veut que vous vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu
+de vous, est _supposé_. Le père d’Horace fut un honnête homme, mais
+c’était le père d’un satirique. Pour enseigner la morale à son fils il
+lui disait: «Regarde un tel; il a dissipé son patrimoine; il est très
+méprisé; regarde un tel, il a été surpris en adultère; il a une mauvaise
+réputation.» C’était de la médisance morale ou de la morale médisante.
+Nous avons en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas intervenir
+de noms propres dans sa leçon. Nous nous disons: «Je ne sais pas s’il y
+en a qui font ainsi, mais, _moi_, je ne suis pas de ceux-là.» Ici le
+sentiment de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort du domaine du
+réel pour entrer dans celui du possible. Il suppose un certain nombre de
+possibles parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide qu’à
+tout hasard il faut se distinguer et se séparer soigneusement,
+énergiquement et coûte que coûte.
+
+Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours un sentiment
+aristocratique, ne comporte pas toujours quelqu’un à mépriser, ne
+comporte pas toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent
+pourrait être le sentiment de _tous_ les citoyens, de tout un peuple, le
+sentiment commun de tous les membres de l’humanité, sans qu’il en
+manquât un: ils mépriseraient les possibles méprisables.
+
+L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité qui, sans être
+le contraire, est tout autre chose et qui rentre entièrement, selon moi,
+dans la morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec quelque
+confusion, qu’au-dessus du premier progrès, qui consiste à agir, non en
+considération du bien-être immédiat et momentané, mais en considération
+des choses durables (morale des animaux supérieurs), l’homme a atteint
+un degré plus élevé quand il agit selon le principe de l’honorabilité
+(je traduis _Ehre_ par _honorabilité_ et non par _honneur_, parce que
+c’est bien le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche entend
+par honorabilité le fait d’être estimé des autres et aussi d’estimer les
+autres: «Il honore et il veut être honoré; il conçoit l’utile comme
+dépendant de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui sur
+lui-même.» Or ceci n’est pas proprement, ni même, quelquefois, pas du
+tout, l’honneur; c’est _les honneurs_, les marques de considération
+sociale et de respect social, et cela ressortit à la morale sociale.
+C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie le mot _honneur_.
+Quand il dit que «l’honneur est le principe des monarchies», il veut
+dire, comme c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions
+honorifiques accordées par le roi, ratifiées par l’opinion publique,
+sont le grand mobile des vertus sociales dans une monarchie
+aristocratique. Or ceci n’est pas l’honneur; c’est l’honorable.
+
+--Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si les mots ont un sens.
+
+--Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de l’honneur proprement
+dit. C’est déjà de l’honneur, puisque c’est avoir des raisons de se
+préférer à d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance
+matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas l’honneur proprement
+dit, puisque les raisons de se préférer ainsi nous viennent des autres,
+non de nous-mêmes.
+
+--De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit.
+
+--Je veux bien. Alors trois degrés: 1º à son bien-être matériel préférer
+l’estime qui nous vient des autres; 2º à son bien-être matériel préférer
+l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là seulement que nous
+estimons nous-mêmes, de sorte que c’est une estime contrôlée par nous,
+ou, pour mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie avec
+renforcement par celle de ceux qui sont estimés de nous; 3º à son
+bien-être matériel préférer sa propre estime, quand bien même il ne se
+trouverait personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes, nous
+faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas nous arrêter, si, tout
+compte fait, nous nous sentions sûrs de l’honneur contenu dans notre
+acte.
+
+Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de l’honneur; dans le
+second, il y en a beaucoup plus; dans le troisième, il y a honneur pur.
+
+Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même que l’on est «une
+âme peu commune», comme dit le héros de Corneille, et qu’il est
+indifférent, pour que cela soit, que cela soit constaté, que quelqu’un
+au monde s’en aperçoive et le marque au tableau. On se sent alors, en
+obéissant à sa loi, le législateur.
+
+Aristote avait très bien vu cela, j’entends que l’homme supérieur est sa
+loi à lui-même à ce point même qu’il ne peut pas être soumis aux lois:
+«Si un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs qu’on ne puisse
+les comparer aux autres, il ne faudra plus les regarder comme faisant
+partie de la cité... Les lois ne sont nécessaires que pour les hommes
+égaux par leur naissance et par leurs facultés; quant à ceux qui
+s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a pas de loi pour eux;
+ils sont eux-mêmes leur propre loi; celui qui prétendrait leur imposer
+des règles se rendrait ridicule et eux seraient peut-être en droit de
+lui dire ce que les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant
+la cause de l’égalité entre les animaux...»
+
+Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient le concurrent de
+soi-même. On veut se distinguer non seulement des animaux, c’est trop
+facile quoique ce soit déjà très appréciable; non seulement des hommes
+que l’on voit inférieurs à ce qu’on est, c’est trop facile encore; non
+seulement de ces êtres supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait
+pas être; mais encore de soi-même tel qu’on se voit. L’honneur est alors
+une estime de ce que l’on serait si l’on était meilleur. L’honneur
+consiste à vouloir mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir.
+L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous distinguer, c’est
+vous-même et ce sera toujours vous-même, quelque progrès sur vous-même
+que vous puissiez accomplir.
+
+Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si loin que nous fussions
+de lui par notre principe, parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire
+la volonté de puissance on peut le vouloir, et il est naturel qu’on le
+veuille pour satisfaire le sentiment de l’honneur et conquérir--car là
+aussi il y a une conquête--l’estime, toujours fuyant devant nous, de
+nous-mêmes. Faut-il se surmonter? Évidemment, pour se distinguer de
+l’homme qu’on est et mériter l’approbation de l’homme qu’on aspire à
+être, et cela indéfiniment.--Faut-il vivre dangereusement? Sans doute,
+sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche, du moins par ce fait seul
+qu’on trouvera toujours des occasions où ce ne sera pas sans risques
+qu’on pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux appelle le
+devoir.--Faut-il devenir celui qu’on est? Assurément, sinon tout à fait
+comme Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on est un homme
+d’honneur et qu’on ne le sera, relativement encore et toujours
+relativement, qu’après des efforts persévérants pour le devenir.
+
+C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux dire chez ceux qui ont
+leur morale sous cette forme, que le devoir devient une passion. On sait
+assez que dans la morale sociale le devoir devient quelquefois et même
+assez souvent une passion. (_Dévouement_ à ses semblables: le soldat qui
+meurt pour sa patrie, le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses
+passagers, le mécanicien «qui meurt après avoir renversé la vapeur»,
+etc.) Mais le devoir devient une passion surtout chez ceux, peut-être
+uniquement chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art de l’être
+moral ou, sans art, le mouvement même de sa nature, consiste à faire une
+passion de la lutte même contre les passions, de sorte qu’il ne reste
+plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui combat et dompte
+toutes les autres. Voilà l’art de l’être moral, et c’est le mérite des
+stoïciens d’avoir bien connu cet art-là.
+
+Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire cet effet. Il faut
+qu’une idée devenue idée fixe et cette idée fixe devenue idée-force,
+mène ce combat contre les passions humaines. Mais encore comment une
+idée fixe devient-elle idée force? En se pénétrant, en s’imprégnant de
+passion. Ici de quelle passion l’idée fixe se pénètre-t-elle? De la
+passion de l’honneur.
+
+«Je ferai cela, _parce que c’est mon idée_.
+
+--Oui; mais alors c’est une simple gageure.
+
+--Non, parce que je mets mon honneur à faire cela.
+
+--Votre honneur?
+
+--Oui... enfin, tout le monde n’en ferait pas autant et je le fais.»
+
+C’est cela; il faut que le désir de se distinguer, que l’idée de
+perfection, et en langage humain cela veut dire l’idée d’élite, nous
+soutienne dans cette lutte. Elle nous a _inspiré_ l’idée de cette lutte,
+et dans cette lutte elle nous encourage et nous _appuie_. Alors
+«l’honneur nous enflamme». Il est une passion et une passion ardente,
+invincible. La passion contre-passions a détruit ou refoulé toutes les
+passions et reste la passion maîtresse. L’_idée_ seule y aurait-elle
+réussi? Évidemment non. Il a fallu que le devoir, ennemi des passions,
+devînt, sous forme d’honneur, passion lui-même.
+
+Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir pousse un homme à
+affronter les plus grands dangers et même à accepter la mort certaine;
+il y pousse exactement comme la première venue des passions, comme
+l’amour, la jalousie, l’ivrognerie ou le libertinage. Le devoir est
+devenu une passion enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est
+qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment le devoir, le
+devoir n’est pleinement le devoir que quand il est la passion du devoir.
+
+Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène psychologique assez
+curieux. Le devoir était une impulsion impérative. On ne l’a pas accepté
+comme impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a donné qu’une
+seule, mais il en a donné une, l’honneur; il est devenu persuasif. Mais
+l’honneur devenu passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est
+lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est un détour, c’est une
+randonnée.
+
+Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que Kant ait jugé le
+devoir impératif.
+
+--Comme si une idée pouvait être impérative! dit Schopenhauer.
+
+--Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle s’est pénétrée d’un
+sentiment et alors que ce sentiment est devenu une passion, laquelle,
+comme toutes les passions, est devenue impérieuse.
+
+Cette passion contre-passions est souvent d’une extrême violence. En
+tant que passion, elle a besoin à son tour d’être réprimée. Elle devient
+le point d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se pique
+d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile, soit par habitude, soit
+par jactance, soit par obéissance à un préjugé qui est né de l’honneur
+mal compris ou compris étroitement. Car il y a de «faux jours
+d’honneur», et il ne faut pas dire, comme Sertorius: «Je ne sais si
+l’honneur a jamais un faux jour.» Le point d’honneur peut devenir cette
+démangeaison de grandeur d’âme dont certains héros de Corneille sont
+atteints, ou cette obstination à montrer de la volonté sans objet, de la
+volonté pour l’exercice même de la volonté, travers que certains héros
+de Corneille montrent aussi. C’est que, du moment qu’une idée devient
+une passion, quelque «passion noble», comme dit Vauvenargues, qu’elle
+puisse être, elle devient elle-même une excitation nerveuse qui altère
+la santé de l’âme et contre laquelle la santé de l’âme doit réagir; la
+santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons bon sens, sens du
+réel, discernement, mesure, raison.
+
+Mais où sera le criterium? Il sera l’utilité ou l’inutilité de cette
+exaltation de l’honneur _pour nous_, considérés comme pouvant être
+utiles, inutiles ou funestes à nos semblables. Si cette exaltation de
+l’honneur 1º n’est utile en rien, ou pourrait être funeste aux autres
+_actuellement_; 2º comme exercice de notre volonté, dépasse
+vraisemblablement la mesure où notre volonté pourra _jamais_ être utile
+aux autres et même atteint un point où elle pourrait leur être
+nuisible;--alors il y a _chose pour rien_ ou chose pour un mal, et c’est
+en deçà que nous devons nous tenir.--De même que l’ascétisme exagéré,
+qu’il soit pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique
+chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à ce degré où
+l’endurance qu’il nous donne cesse de pouvoir être utile à qui que ce
+soit, de même le point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité ou
+la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées avec les services
+que nous pouvons rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire ne
+servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite est flottante, mais
+elle n’est pas insaisissable aux yeux de la raison.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur a ceci de particulier qu’elle _semble_ bien être
+antinomique, être en contradiction logique avec toutes les morales
+connues.
+
+La morale de l’honneur _contrarie_ la morale utilitaire individuelle,
+celle qui nous est commune avec les animaux; car enfin si je dois me
+conduire conformément à ce qui me distingue des autres, c’est avant
+tout, non seulement mon intérêt immédiat, mais mon intérêt général que
+je dois mépriser. Me conduire de telle manière qu’il doive en résulter
+pour moi un bien et un bien prolongé et permanent, c’est agir
+conformément, non à l’égoïsme spontané, mais à l’égoïsme réfléchi, qui
+est plutôt un égoïsme redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme;
+c’est agir non seulement comme un animal, mais comme un végétal qui,
+encore qu’il ne soit pas capable de réflexion, agit comme s’il
+réfléchissait, en fendant péniblement la terre _pour_ arriver au complet
+développement de son être et à sa plénitude, dans les caresses de l’air
+et sous la bienfaisante influence du soleil. L’honneur, l’aspiration à
+me satisfaire moi-même par la supériorité sur les autres, me commande de
+mépriser cette aspiration commune à tous les êtres, la persévérance dans
+l’être. Il y a plus d’honneur, d’honneur élémentaire, si l’on veut, à
+suivre son instinct immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une manière
+mercantile, ce qui, ménagé, économisé et bien placé en ce moment, me
+rapportera dans un temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale
+de l’honneur me commande de mépriser la morale bassement utilitaire de
+la fourmi ou de l’abeille. Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et
+le moment de l’indigence? C’est l’imprévoyance de la cigale, qui
+ressemble, tout au moins, à de l’honneur. Elle est le sacrifice du moi
+prévu ou qu’on pourrait prévoir, à l’expansion de l’être et à la
+prodigalité joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en ce
+qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux, craintif et avare. Ce qu’il
+y a de bon dans l’étourdi, c’est qu’il ne pense pas à lui-même.
+
+--Comment donc! Il ne pense qu’à lui!
+
+--Peut-être; mais le rangé y songe deux fois, trois fois, dix fois, ce
+qui fait que relativement à celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est
+bien plus noble. La morale de l’honneur est contraire à une morale qui,
+en son fond et de quelque nom qu’on l’appelle, est une sollicitude
+raffinée, ingénieuse, réfléchie et profondément calculatrice à l’égard
+de soi-même.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur _paraît_ de même très opposée à ce qu’on appelle
+la morale sociale. La morale sociale est le fait de se conformer aux
+mœurs ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des autres. Or la
+morale de l’honneur d’abord me commande surtout de ne pas me conformer
+aux mœurs ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur des
+autres.
+
+De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes; car l’honneur me commande
+précisément de m’en distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre
+indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait sans doute un peu
+grossière, mais la méthode qui se présenterait d’abord aux yeux et dont
+il resterait toujours quelque chose dans une méthode plus méditée, la
+méthode de la morale de l’honneur consisterait en ceci: connaître les
+mœurs des hommes pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter:
+
+ Tous les hommes me sont à tel point odieux
+ Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux;
+
+ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement dignes... d’indulgence
+que celui qui précisément a pour morale de ne pas être indulgent envers
+soi-même, doit commencer par se conformer, non à leurs mœurs, mais à
+quelque chose, sinon de contraire, du moins de très différent. Aux yeux
+de la morale de l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans doute,
+le modèle dont il faut suivre le contraire; mais ils sont le modèle à ne
+pas suivre.
+
+Et le second article de la morale sociale est qu’il faut se consacrer au
+bonheur de ses semblables. Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît,
+qu’est-ce que c’est que le bonheur de mes semblables? C’est ce qu’ils
+désignent comme tel, pour que je m’y consacre. Or ce qu’ils comprennent
+comme étant leur bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un qui
+a la morale de l’honneur pour guide. C’est leur prospérité matérielle,
+c’est le succès de leurs affaires, c’est l’avancement de leurs enfants,
+toutes choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur, sont
+complètement indifférentes. Si je me consacrais au bonheur de mes
+semblables tel qu’ils l’entendent, je passerais la plus grande partie de
+ma vie à recommander les fils de mes semblables à leurs examinateurs
+pour qu’ils fussent reçus sans le mériter. La morale de l’honneur fait
+difficulté à me le permettre.
+
+Remarquez ceci: _ou_ mes semblables sont assujettis à leurs intérêts
+matériels, et la morale sociale m’ordonne de m’asservir, non à mes
+intérêts matériels, il est vrai, mais aux leurs; cependant, malgré cette
+différence, c’est encore m’appliquer à _des_ intérêts matériels, ce qui
+est contraire à la morale de l’honneur;--_ou_ ils sont comme moi les
+servants de la morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun besoin
+que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à tous les égards, la morale
+de l’honneur paraît parfaitement en contradiction avec la morale
+sociale.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur ne _paraît_ pas moins en contradiction avec la
+morale sentimentale. La morale sentimentale, qui, du reste, n’est que la
+morale sociale un peu ennoblie de _Gemuth_, comme Matthieu Arnold disait
+que la religion est la morale adoucie de sentiment, consiste à suivre le
+mouvement de sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à tenir
+compte de la sympathie que nos semblables nous montrent jusqu’à la
+prendre pour juge de notre moralité. C’est quelque chose comme le
+«aimez-vous les uns les autres», avec cette addition: «et estimez-vous
+bon si vous êtes aimé». Cette morale, qui est excellente en ce qu’elle
+commande, mais qui risque de se tromper en son criterium, car on peut
+être aimé en dehors du bien, n’est probablement pas proche parente de la
+morale de l’honneur. Celle-ci ne vous recommande point d’être aimé et de
+vous faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement taché
+d’intérêt, très sensiblement égoïste; et surtout elle ne vous dit point
+que la sympathie des autres soit la pierre de touche au témoignage de
+quoi vous devez vous croire bon et louable.
+
+L’honneur est plus haut que cela et plus hautain. Il vous dira que bien
+souvent, que le plus souvent peut-être, de quoi les hommes vous savent
+gré, c’est de vous montrer favorables, non pas sans doute à leurs vices,
+mais du moins à leurs faiblesses; que la sympathie universelle est
+acquise à l’être inoffensif et conciliant, non à l’être véritablement
+bienfaisant; qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs de
+l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais, pour commencer,
+lapidés par elle, écartelés et crucifiés; et il ajoutera que c’est
+précisément pour cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme plus
+difficile, plus dangereuse et plus belle. «Le sort qui de l’honneur nous
+ouvre la carrière» n’est pas un sort agréable et ne jette point sur nos
+pas les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a rien de commun
+entre la morale de l’honneur et la morale sentimentale. «Morale
+sentimentale, disait Nietzsche, morale de brebis.» La morale, et Dieu
+merci, n’est pas une idylle.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur ne _paraît_ pas non plus bien d’accord avec la
+morale stoïcienne, et peu s’en faut qu’elle ne la méprise un peu.
+Certes, le stoïcisme _a son honneur_. Son honneur consiste à lutter
+contre les passions et à les étrangler; et à se sentir, dans cette
+lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite à ceux qu’elles dominent.
+Mais le stoïcisme se borne là; et, à bien considérer qu’il se borne là,
+il se confond avec la morale utilitaire, ou au moins il rejoint cette
+morale utilitaire, commune à nous et aux animaux, par laquelle nous nous
+mettons simplement en garde, en bons calculateurs, contre ce qui
+pourrait nous jouer de mauvais tours.
+
+Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a rien de moins
+hasardeux que la morale stoïcienne. Elle consiste à ne rien mettre au
+jeu, pour ne rien perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y
+a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit l’expérience. Il y a
+un moyen de ne pas se battre, dit le stoïcisme, c’est de ne se battre
+que contre soi-même. La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a un
+moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme, c’est de ne pas se
+mettre en route, c’est de ne pas s’embarquer et de se retenir des deux
+mains, de toutes ses forces, au rivage.
+
+Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de nous distinguer que dans
+l’action dangereuse, tentatrice, pleine de risques et pleine de pièges;
+la lutte contre nos passions sans que nous les présentions aux
+tentations n’est que la lutte contre nos désirs et nos rêves; en quoi
+l’honneur est médiocre; mais ce qui est vraiment capable de nous donner
+la récompense de l’honneur satisfait et de l’exciter encore à vouloir
+être satisfait davantage, c’est la lutte contre nos passions à travers
+tout ce qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les caresser, à
+les exciter, à les aviver et à les assouvir.
+
+La morale stoïcienne est une morale de timidité _en même temps que_ de
+courage; c’est une morale de courage au service de la timidité; c’est
+une morale de patience énergique, et ce que nous demandons c’est une
+morale d’énergie patiente; c’est une morale qui consiste à se soumettre
+et à se démettre; ce que nous demandons c’est une morale qui consiste à
+s’affermir pour s’affirmer; c’est une morale d’où l’honneur se tire sain
+et sauf; nous demandons une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur;
+Horace dit:
+
+ _Et mihi res non me rebus subjungere conor._
+
+Le stoïcisme dit plutôt:
+
+ _Non mihi res, sed me rebus subjungere disco._
+
+Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins, que nous répétons. Le
+stoïcisme est honorable plutôt qu’il n’honore.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur n’est point d’accord non plus, ce semble, avec la
+morale-science-des-mœurs qui, après tout, n’est que la morale sociale
+un peu rectifiée. Un progrès constant réalisé par le bon
+sens sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la
+morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela est louable; mais ce
+progrès ne peut que suivre les mœurs pas à pas et leur obéir en leur
+faisant quelques discrètes observations. Il nous semble voir un
+Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence sur Don Juan, ou un
+Don Quichotte qui irait où Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait
+de temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal. Qu’il n’y ait
+morale qui puisse faire beaucoup plus sur la masse des hommes, nous
+l’accordons; mais nous en voulons une cependant qui, tout en faisant
+cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou plutôt--car les
+héros n’ont pas besoin d’être suscités et ne se suscitent point--donne
+aux héros leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir besoin ou
+d’avoir cure pour s’entretenir.
+
+La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime pas l’instinct moral, mais
+elle le stimule vraiment peu et se contente plus facilement qu’il ne se
+contente. Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait
+démocratique; mais elle n’est pas du tout aristocratique; elle ne dit
+pas que la vérité morale soit dans le suffrage universel, mais elle la
+met dans le suffrage universel légèrement retouché par des sages très
+respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes pas dans le marécage,
+comme dirait Nietzsche; mais nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas
+même sur la colline Callichore.
+
+ * * * * *
+
+La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie, la
+morale de Guyau; c’est bien le développement en beauté qu’elle
+recommande et qu’elle souhaite; mais nous demandons: en quelle beauté?
+parce qu’il y a des beautés de différents degrés et qu’il est peut-être
+dangereux que l’homme, parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie
+belle, croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie est trop
+facile, ou du moins, ce qui offre le même danger, elle semble l’être.
+N’est-elle point en son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas
+au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins d’Épicure un assez
+étroit parentage? Certes, il ne faut pas camper la sagesse sur un mont
+escarpé et sourcilleux; mais il ne faut pas non plus trop assurer aux
+hommes qu’on aille droit à elle par des routes unies, fleuries,
+gazonnies et doux-fleurantes.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée des idées ou plutôt de
+l’état d’âme de Nietzsche que de toute autre chose, n’est point d’accord
+non plus avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend pour elle
+ses formules les plus éclatantes et les plus habituelles (se surmonter,
+vivre dangereusement, devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle
+écarte son principe même: agir par volonté de puissance. Ce n’est pas
+par volonté de puissance qu’agit l’homme d’honneur, c’est par volonté de
+respect de soi; et quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est la
+première des vertus et que la psychologie est une dérivation du goût de
+propreté et que le progrès humain n’est pas autre chose que le progrès
+de la propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la morale de
+l’honneur qu’il a l’idée, et _ce n’est plus de la sienne_.
+
+D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique dérivant d’une idée
+très juste, sont éliminées par la morale de l’honneur, _qui n’en a pas
+besoin_, la morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus humble
+des animaux de troupeau qu’au plus glorieux des animaux d’élite. La
+morale de l’honneur enseigne au plus humble qu’il a son honneur et des
+devoirs qui en découlent; elle reconnaît seulement que ces devoirs
+augmentent en nombre et en grandeur et en rigueur à mesure que l’homme
+est placé plus haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle
+intellectuelle et dans l’échelle des forces; que par conséquent il y a
+plusieurs morales différemment dures, différemment lourdes et aussi
+prescrivant des devoirs en vérité très différents; mais aussi que toutes
+ces morales ont un principe commun et une maxime commune: se respecter,
+se faire respectable à ses propres yeux; et que par conséquent ces
+différentes morales, au point de vue de leur principe, n’en font qu’une,
+ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du genre humain.
+
+ * * * * *
+
+Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous nous sommes assez étendu
+dans la partie discussive de cet essai pour n’y revenir que pour
+mémoire, se sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne
+l’impératif catégorique pour un impératif qui sans aucun doute est
+persuasif et conditionnel. Elle croit et ici elle approuve Schopenhauer
+donnant assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état mystique,
+l’homme n’obéit à un pur commandement, à un commandement _im-mobile_, à
+un commandement métalogique, mais toujours à un commandement qui
+raisonne, à un commandement qui se justifie, et elle croit que la raison
+que donne l’impératif quand on l’interroge est un sentiment et que ce
+sentiment est le sentiment de l’honneur;--ou elle croit, ce qui me
+paraît revenir au même, que l’impératif _se présente_ sous forme
+d’impératif à celui qui croit et sous forme persuasive d’honneur à celui
+qui veut qu’on raisonne; sous forme d’impératif à celui qui est en état
+mystique et sous forme persuasive d’honneur à celui qui est en état
+rationnel.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction avec toutes les
+morales connues; et de fait il y a entre elle et toutes ces morales des
+différences qui sont très nettes; mais aussi j’affirme qu’elle rejoint
+toutes ces morales et qu’elle va même jusqu’à les absorber par la raison
+qu’elle les contient. Toutes les morales, après avoir disparu, par
+hypothèse, reparaissent quand on les considère au point de vue de
+l’honneur, et elles reparaissent, à mon avis, plus pleines, plus
+consistantes et plus vivantes.
+
+La morale élémentaire, commune aux hommes et aux animaux supérieurs:
+sacrifier l’intérêt immédiat à l’intérêt, personnel encore, mais général
+et s’étendant sur toute une vie, est contenue déjà dans la morale de
+l’honneur, ou contient un principe d’honneur, mais en tout cas ressortit
+à la morale de l’honneur. Que ce soit par sentiment ou par notion de
+l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt immédiat, ce
+n’est pas douteux; mais il y a déjà chez l’homme un sentiment d’honneur
+à faire ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que ce
+sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs aux animaux _ne
+le font pas_ et se livrent à la jouissance immédiate malgré la
+sollicitation de leur intérêt personnel général. Ceux-là donc, très
+nombreux, bien entendu, qui font ce sacrifice sont guidés partie par le
+sentiment de leur intérêt, partie par le sentiment de l’honneur, par
+cette pensée: il n’est pas digne de moi--et que serais-je? pire qu’un
+animal--de me tuer pour satisfaire mon goût pour le manger, le boire ou
+le stupre. C’est de l’honneur, de la dignité, une dignité élémentaire,
+mais c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns restent. Et
+c’est précisément en remontant d’ici, à travers toutes les morales, à la
+morale la plus élevée, que nous saisirons bien et les différents devoirs
+qu’imposent les différentes morales et ceci que toutes, de plus en plus,
+se rattachent à l’honneur comme à leur principe, _ou_, et cela m’est
+égal, _sont plus elles-mêmes_ quand elles s’y rattachent.
+
+ * * * * *
+
+La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns des animaux
+supérieurs, est ennoblie et renforcée par la morale de l’honneur, de
+telle sorte qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale quand
+elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même et si, quand elle ne
+l’est point, elle n’est pas immorale. J’ai touché plus haut ce point.
+Mais s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être sociable, parce
+que les mœurs des hommes sont plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes,
+il n’est pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter
+les hommes pour ne pas leur montrer une hostilité qui est contraire à la
+charité, à la bonté, à la bienveillance et qui évidemment dessèche le
+cœur. Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire, en
+somme, prendre leurs mœurs, et rester pur? Il n’y a qu’un moyen, c’est
+de les fréquenter en leur donnant de bons exemples et _pour_ leur donner
+de bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus conforme à
+l’honneur et qui le confirme et le fortifie davantage. La nécessité même
+de fréquenter les hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt de
+cette double nécessité de fréquenter les hommes et de ne pas prendre
+leurs mœurs résulte cette nécessité aussi d’être plus ferme dans
+l’honneur qu’on ne le serait restant solitaire.
+
+Et aussi la morale sociale nous commande d’aider nos pareils, de nous
+consacrer à eux. Et c’est une chose qui serait épouvantable si elle
+était ce qu’elle est, telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle
+consisterait à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au
+moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et demandent à
+l’être. Mais dès que, dans cette morale sociale, vous faites entrer
+comme un grain de morale de l’honneur, tout aussitôt elle change
+complètement. Vous vous mettez, et largement, au service de vos
+semblables dans les limites de ce que l’honneur vous permet et vous
+conseille. Dès lors vos semblables, forcés de ne vous demander que ce
+qui est honorable, sont obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et
+dirigent leur activité du côté des régions où ils savent que vous pouvez
+et voulez les aider; de sorte que, non seulement vous n’êtes associés à
+vos semblables que pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours
+qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de vos semblables dans le
+sens du bien.
+
+Et de tout cela il faut conclure que la morale sociale est
+abominablement immorale quand elle est la morale sociale, et qu’elle ne
+devient morale que quand elle est sociabilité où intervient le sentiment
+de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce dont la société a le
+plus besoin, non pour pouvoir vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps,
+non chaque jour, mais pour tous les jours, c’est un certain degré
+d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial, c’est l’homme trop
+sociable et qui ne songe qu’à plaire à la société; le véritable homme
+social, c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition qu’il se
+mêle cependant un peu à ses semblables pour leur donner l’exemple de
+l’honneur et pour les aider, ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera
+réfléchir, strictement dans les limites de l’honneur pur.
+
+Comme dans la morale élémentaire, la moralité consiste à préférer son
+bien personnel général à sa jouissance immédiate, de même, dans la
+moralité sociale, la morale consiste à préférer le bien social général
+et permanent au bien-être social immédiat; et cette distinction c’est
+l’homme d’honneur qui la fait, et cette préférence c’est l’homme
+d’honneur qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale sera
+subordonnée à la morale de l’honneur ou qu’elle ne sera pas. Donc il en
+résulte que quand elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la
+morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur elle-même.
+
+ * * * * *
+
+La fade morale sentimentale semble bien, comme nous l’avons assez
+marqué, n’avoir aucun rapport avec l’âpre et virile morale de l’honneur.
+Cependant, non seulement on peut concilier celle-ci avec celle-là; mais
+encore on peut dire que celle-là n’a agréé à quelques philosophes que
+vue à travers celle-ci et que, si ce milieu avait disparu, la morale
+sentimentale serait apparue dans une nudité honteuse qui eût fait
+reculer ses partisans les plus passionnés.
+
+Faire de la sympathie que nous montrent nos semblables le criterium du
+bien, le criterium de notre moralité, le criterium de ceci que nous
+sommes dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation mentale, si
+nous ne nous persuadions qu’en nous aimant c’est le sentiment de
+l’honneur que suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve rien,
+non pas même qu’on soit aimable, encore moins qu’on soit digne d’être
+aimé, encore bien moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus. Il
+ne prouve absolument rien du tout. L’amour souffle où il veut. Et cette
+comparaison de l’amour avec un souffle venu des régions du hasard est si
+juste que les Romains appelaient la popularité _aura popularis_. Or
+l’amour de nos semblables pour nous c’est la popularité. Et la
+popularité est la fille même du hasard. Elle naît exactement, non pas
+même d’un je ne sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque
+chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît littéralement d’on ne
+sait quoi et d’on ne saura jamais quoi. Elle est un des scandales de la
+raison. Avec elle on n’a pas même la règle de la négative et l’on ne
+peut pas dire, ce qui serait une certitude, que son existence est signe
+qu’elle est imméritée. Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée
+souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude touchant ses mérites.
+Elle est ce qui n’est signe de rien.
+
+Et il en faut dire autant de la popularité restreinte, de ce que
+j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique. Un homme--rien de
+plus fréquent--est adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère
+(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des bohèmes, des
+fous, des égoïstes et des apaches. Rien n’irrite davantage l’honnête
+homme dévoué aux siens et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui
+plus est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache. Il en est
+ainsi, s’il y a une providence, précisément _pour que_ l’honnête homme
+ne tienne pas compte de la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne
+donne pas dans la morale sentimentale.
+
+Tant y a que la morale sentimentale porte en elle un terrible germe
+d’erreur.
+
+_Mais_, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale le sentiment
+de l’honneur et du respect, comme font évidemment tous ceux qui ont tenu
+compte de cette morale, alors elle se transforme immédiatement. Si l’on
+suppose que l’on ne sera aimé qu’en proportion de sa vertu et de son
+honneur, qu’en proportion de ce qui _devrait_ en effet vous faire aimer,
+alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale sentimentale. La
+morale sentimentale est fondée par des moralistes naïfs sur la sympathie
+humaine, non telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être; non
+telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait honte de ce
+qu’elle est. Et comme, malgré tout, il arrive que la sympathie humaine
+ne se trompe pas et va en effet là où elle devrait aller toujours;
+comme, surtout, elle se trompe sur l’application de ses sentiments et
+souvent aime bien par amour de la vertu et de l’honneur, mais des gens
+qui en sont absolument dépourvus et à qui elle les attribue, le
+moraliste a été un peu autorisé, pourvu qu’il fût un peu myope, à dire:
+soyez sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la vertu et à
+l’honneur (ce qui est à peu près vrai), et si vous vous sentez l’objet
+de la sympathie, concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes
+vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos semblables.
+
+C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la morale de la
+sympathie, à la condition que la sympathie soit bien placée. On peut
+dire que tout le théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la
+sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent, c’est bien
+d’être aimés; seulement ils ont le culte de l’honneur et sont persuadés,
+et avec raison, que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront
+aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur, qu’ils ne seront aimés
+qu’_en l’honneur_ comme d’autres ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces
+conditions, morale d’honneur et morale de sympathie se confondent. La
+morale de l’honneur _est_ la morale de sympathie elle-même, à supposer
+que les sympathies sont morales et à ne vouloir que de celles qui le
+sont.
+
+La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder avec le stoïcisme.
+Elle le complète. Elle en accepte complètement le principe: lutte contre
+toi-même; car il est bien évident que la première _distinction_ que nous
+devions et aussi que nous puissions chercher, c’est celle qui consiste à
+ne point s’aimer et à n’être point désarmé contre soi-même par le
+sentiment de ses mérites. De plus, nous avons vu que la morale de
+l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire à l’homme de se distinguer
+d’êtres inférieurs à lui, ou d’êtres supposés inférieurs à lui, ne
+laisse pas de lui indiquer un être particulièrement dont il doit se
+distinguer, à savoir lui-même, qu’il doit dépasser, à savoir lui-même,
+qu’il doit surmonter, à savoir lui-même et, jusqu’à ce point, la morale
+de l’honneur, non seulement donne la main au stoïcisme, mais elle est le
+stoïcisme.--Passé ce point, elle le complète _et lui donne son sens_.
+Car enfin pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter soi-même?
+
+--Pour cela même, pour dompter ses passions.
+
+--Mais, c’est un sport!
+
+--C’est un beau sport.
+
+--C’est donc de la beauté que vous voulez faire? Il y a d’autres
+manières, peut-être moins sombres et moins tristes de faire de la
+beauté.
+
+--Pour dompter les passions qui sont laides.
+
+--C’est donc de la beauté que vous voulez faire. Il y a d’autres
+manières, et moins sombres, et moins tristes, de faire de la beauté, et
+peut-être même avec ces passions que vous méprisez.
+
+--Pour ne pas être dévoré par les passions, ce qui rend malheureux.
+
+--C’est donc le bonheur que vous recherchez? Vous êtes des épicuriens.
+
+Ils ont pourtant raison; seulement ils ne songent pas à introduire dans
+la loi du devoir le vrai sentiment qui la vivifie. Ils connaissent très
+bien ce sentiment, mais ils ne le reconnaissent pas; je veux dire qu’ils
+l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point. C’est bien par honneur
+que vous agissez; c’est bien pour vous distinguer d’autres êtres jugés
+par vous inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous inférieur à ce
+que vous pourriez devenir; de telle sorte que, de victoire en victoire,
+d’homme surmonté en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui est
+un Dieu; c’est bien pour cela que vous agissez, certainement; mais vous
+ne l’avez pas suffisamment démêlé et, manque de cela, votre morale
+paraît quelque chose comme un jeu sublime.
+
+Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle est le _nisus_
+éternel de l’humanité voulant toujours laisser quelque chose derrière
+elle.
+
+Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec quelque apparence de
+raison à votre morale, à savoir d’être trop individualiste et de ne
+guère pousser l’homme au dévouement envers ses semblables, disparaît
+aussitôt quand c’est d’honneur que l’on parle et non plus seulement de
+vertu stoïque. L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même, de
+par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se distinguera et qu’il ne
+méritera son propre respect, que quand, non content d’étrangler ses
+passions dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de s’isoler,
+il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration morale. Vous le
+faites, certes, par votre prédication; mais il est évidemment honorable
+de le faire par l’action, par l’élaboration des législations meilleures,
+par la répression et la correction et le relèvement des peuples qui
+entraveraient le progrès de la civilisation morale, etc.
+
+Et... vous le faites par la prédication! Pourquoi le faites-vous? Je ne
+sais pas trop. La prédication suppose qu’on veut une humanité tout
+entière pénétrée des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous que
+toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire fût composée
+d’individus isolés les uns des autres, et c’est-à-dire ne fût plus
+l’humanité? Votre morale, si excellente, conduit à faire un genre humain
+d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité en prêchant.
+Vous visez le petit nombre de ceux qui sont capables de vivre comme
+vous, mais qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement de côté
+la majorité du genre humain. Je rêve mieux pour vous et je dis qu’il y a
+au fond de vos principes mêmes un principe de vie qui pourrait être
+proposé à l’humanité tout entière: guerre aux passions, non pour se
+faire invincibles, mais pour vaincre le mal sous toutes ses formes. Quel
+mal? Le mal de déchoir.
+
+Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le stoïcisme, et je dis
+replacée parce qu’elle y est chez elle, fait un stoïcisme élargi,
+agrandi, plus actif et plus vivant.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur peut rectifier et compléter de même la
+morale-science-et-art-des-mœurs. Il est dans votre nature, car vous êtes
+surtout un savant, un studieux, de considérer la «réalité morale», les
+mœurs des hommes, principalement pour les étudier, car vous êtes un
+savant, un studieux, mais aussi pour en tirer une leçon à l’usage des
+hommes et même au vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon,
+du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez pas, comme à
+une pierre de touche, comme à un instrument de contrôle, comme à un
+instrument de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez formé.
+Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet idéal dans tout projet, si
+modeste soit-il, «d’amélioration» de vos semblables ou de vous-même, que
+vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il? Un des idéals,
+assurément, que les diverses morales que nous avons examinées ont
+inventés et proposés aux hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous
+quelque chose d’insuffisant; nous voilà ramenés à l’idéal honneur comme
+étant celui qu’inconsciemment peut-être vous consulterez à chaque
+amélioration de détail, que vous, très modeste et ne voulant procéder
+que par progrès insensibles, vous proposerez.
+
+Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal honneur que vous
+vous adresserez instinctivement, et peut-être sans le savoir, dès que
+vous ferez de «l’art moral». Car vous, peut-être avec raison, vous
+n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un eudémoniste et ne
+croyez guère au bonheur; et vous n’êtes pas un poète et vous n’êtes
+guère partisan de la vie expansive ou de la vie intense et violente;
+vous êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour l’humanité et un
+peu sceptique sur les puissances de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous
+songerez, qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment toutes les
+fois que vous envisagez une amélioration possible, c’est à ceci: plus
+d’_humanité_ entre les hommes, moins de violences, moins de
+meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous êtes surtout _instruit_ des
+mœurs des hommes, vous êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur
+fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions basses et
+leurs passions hautes, et c’est assurément à un certain milieu et
+entre-deux que vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent dans ce
+sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur que, dans ce dessein, vous
+faites appel. Toutes vos améliorations se ramèneront à ceci: soyez
+corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions qui sentent la
+vengeance, c’est-à-dire l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée,
+c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et l’inertie,
+c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité inférieure. Tout cela
+c’est de l’honneur d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre les
+hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui est précisément ce
+qu’il vous faut.
+
+Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne dirai pas introduit
+auprès de vous, car vous l’avez, mais mieux connu, mieux saisi, votre
+préoccupation principale prend tout son sens. Certes, on n’a jamais
+assez connu les mœurs des hommes pour adapter et ajuster à chacune de
+leurs tendances, dans la mesure juste, comme correctif, le principe de
+l’honneur: «Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de l’être d’une
+façon qui vous distingue de l’ambitieux vulgaire; il est digne de vous,
+qui êtes colérique, de ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour
+vous distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et infantile;
+etc.» La science des mœurs devient alors le diagnostic, qui n’est jamais
+assez informé, et l’art moral devient une médication employant une
+panacée, mot qui fera sourire, mais une panacée a formes multiples et
+toujours appropriée au tempérament du malade. L’art des mœurs est l’art
+d’introduire dans les mœurs autant de sentiment de l’honneur qu’elles en
+pourront comporter dans telle situation donnée, ce qui comporte les
+connaître à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses et toutes leurs
+forces.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur s’accommode encore de la morale de Guyau, de la
+morale expansion de la vie, et elle la complète heureusement. La morale
+c’est la vie en beauté. Je le veux bien; mais à quoi reconnaîtrons-nous
+la beauté? Quel sera le criterium de la beauté? C’est ce que Guyau n’a
+jamais dit, et c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce que
+_ce qui semble beau_ est partout et par conséquent tout est moral. Mais
+si nous arrivons à savoir ce qui est humainement beau et si nous
+démêlons que ce qui est humainement beau c’est tout ce qui nous élève
+au-dessus de quelque chose jugé par nous indigent; comme le sens de la
+beauté et le sens de la vie et le sens de la vie belle se fait lumineux
+et presque précis! Et comme alors, oui, je puis dire: être moral c’est
+vivre; vivre véritablement étant augmenter en moi la valeur de la vie.
+Car maintenant, j’ai en mains une _valeur_, ce que je n’avais pas tout à
+l’heure. Il a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système,
+sans changer en soi, eût toute sa vertu. Il me dirigeait vraiment de
+tous les côtés; il me dirige maintenant de tous les côtés encore, mais
+avec une boussole très exacte qui me fait éviter les écueils de chaque
+région et dans chaque région me fait voguer par une mer sûre vers des
+terres fécondes.
+
+ * * * * *
+
+Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de le dire, a un point de
+départ qui n’est pas très différent de celui de Guyau, si tant est qu’il
+ne soit pas le même, de la morale de l’honneur appliquée au
+nietzschéisme, nous dirons à peu près la même chose. La morale de Guyau
+devient la morale de l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend
+l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de l’honneur
+elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais ce qui est probable, par
+héroïsme il a entendu la joie de l’honneur qui se satisfait. Si nous
+rencontrions toujours les formules favorites de Nietzsche quand nous
+exposions la doctrine de l’honneur comme principe de la morale, c’est
+que tout ce qui est signe de force est signe de force morale, et tout ce
+qui est exercice de force est exercice de force morale, à une certaine
+condition, et qu’il ne reste plus à savoir que pour quelle cause et dans
+quel dessein la force se met en action, pour savoir si elle est morale
+ou si elle ne l’est pas; et le seul tort de Nietzsche, considérable il
+est vrai, est d’avoir cru que la force est morale en soi, ou, puisqu’il
+récuse le mot moral, d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne
+règle de notre développement.
+
+Il a dit, en bon Allemand négateur du droit: «Vous dites que c’est la
+bonne cause qui justifie la guerre? Je vous dis que c’est la bonne
+guerre qui sanctifie toute cause.» Voilà ce qui nous sépare; mais s’il
+avait compris une fois pleinement ce qu’à chaque instant il est tout
+près de comprendre, que la force se trompe sur elle-même comme la
+faiblesse, et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou mauvais
+emploi, toutes ses directions générales le menaient à préconiser et à
+introniser la force noble, et c’est-à-dire celle qui se méprise
+elle-même quand elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il
+dit lui-même le jour où à sa formule: «L’homme est quelque chose qui
+doit se surmonter», laquelle toute seule n’est encore rien, il ajoute:
+«Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances et
+que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie»,
+équation entre l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on espère de
+la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même.
+
+Tous les «signes de noblesse» de Nietzsche sont des signes du désir chez
+l’homme de se distinguer de ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi
+de soi-même trop facilement content de soi. Et comme son stoïcisme est
+un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme d’action soit dominé et dirigé
+par ce sentiment que l’homme doit se dominer et dominer les autres pour
+l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie devient celle du courage
+au service du bien.
+
+Elle devient celle de Montaigne en un jour de stoïcisme chrétien: «O la
+vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de
+l’humanité!--Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement
+absurde; car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée
+plus grande que le bras et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos
+jambes, cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme se monte
+au-dessus de soi et de l’humanité; car il ne peut voir que de ses yeux
+et saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête
+extraordinairement la main; il s’élèvera, abondamment et renonçant à ses
+propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens
+purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque
+de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose.»--Il est vrai,
+dirai-je; mais, même sans avoir recours à la foi, en langage
+philosophique, cela veut dire: l’homme doit se surmonter et ne peut pas
+se surmonter; c’est donc d’accomplir sur lui un miracle qu’on lui
+demande quand on lui dit: «Surmonte-toi», et il est étrange qu’un
+incrédule comme Nietzsche l’y convie; mais ce miracle, si l’homme y
+croit, il commence à être accompli; s’il s’y applique avec une énergie
+qui sera en raison de l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli; et
+c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura atteint ses limites,
+surmontant tout ce qu’il _paraissait_ être et tout ce que lui-même
+croyait qu’il était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes ces
+nobles démarches et de cette métamorphose quasi divine, c’est un acte de
+foi en l’honneur, en l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de
+notre céleste origine.
+
+ * * * * *
+
+Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale même de Kant avec une
+sorte d’addition qui ne fait que la modifier, qui ne fait que la ramener
+à être persuasive comme toutes les morales non religieuses, qui ne fait
+que la laïciser, si l’on me permet ce badinage, c’est ce que tout cet
+essai aura déjà suffisamment mis en lumière. La morale de Kant commande,
+la morale de l’honneur persuade impérativement par la bouche d’un
+personnage qui commande par un conseil, mais qui très rapidement revient
+lui-même à commander sans phrases. La morale de l’honneur explique la
+morale de Kant, ou plutôt fait qu’elle s’explique; elle fait parler la
+grande muette; elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif.
+
+Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est vrai encore que
+toute action inspirée par des mobiles intéressés n’est pas morale et que
+ne _s’achemine_ à être morale qu’une action inspirée par des mobiles
+intéressés et par un «commencement d’amour de Dieu», c’est-à-dire du
+bien pour lui-même. Il est vrai encore que l’échelle des valeurs des
+actions est établie par cette considération que plus une action s’écarte
+de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une idée pure, plus elle est
+morale. Mais il n’est plus vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien
+ou d’un quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher de l’idée
+à la fois la plus élevée et la plus capable de s’élever sans cesse et la
+plus universelle et la plus capable d’être universelle.
+
+Il est vrai encore qu’une action inspirée par la seule sensibilité n’est
+pas morale; mais il n’est plus vrai que «le sentiment même de la pitié
+et de la compassion tendre est _à charge_ à l’homme bien intentionné
+quand il intervient avant l’examen de cette question: où est le devoir?
+et qu’il est le principe de la détermination qu’on prend, parce qu’il
+vient troubler l’action de ses sereines maximes; et qu’aussi lui faut-il
+souhaiter d’y échapper pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice,
+la Raison». Non, cela n’est pas vrai; et Schiller a raison en son
+épigramme: «Je sers volontiers mes amis, mais, hélas je le fais avec
+plaisir; j’ai un remords.--Eh bien, efforce-toi de le faire avec
+répugnance, et ce sera le devoir.» Ce qui est vrai, c’est que l’_accord_
+entre la sensibilité et la raison est le signe du vrai et qu’il faut
+souhaiter, non pas d’échapper à la sensibilité, mais qu’elle se
+rencontre avec la raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un
+commandement sec, froid et silencieux, mais par une instigation
+chaleureuse et éloquente qui tienne déjà un peu de la sensibilité. C’est
+celle de l’honneur. L’honneur est le médiateur entre la sensibilité et
+la raison; il est l’interprète de la raison auprès de la sensibilité.
+
+Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur quand il observe que
+le sentiment qui _reçoit_, pour ainsi parler, la loi morale dans le cœur
+de l’homme, c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité
+_a_ pour le commandement moral. Or respecte-t-on un commandement pur et
+simple? Non; on lui obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce qu’on
+respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la vénération et jusqu’au
+culte, c’est la raison du commandement ou le caractère de celui qui
+commande. Ce qu’on respecte dans le commandement moral, c’est l’honneur
+qu’il nous donne pour sa raison ou le personnage de l’honneur sous
+lequel il nous apparaît. C’est cela qu’on peut respecter et que l’on
+respecte. En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale et la
+sensibilité, le levier entre la loi morale et la sensibilité, Kant a
+trouvé ce à quoi, vraiment et réellement, _in actu_, nous obéissons
+quand nous sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous nous respectons,
+quand nous nous respectons nous sommes moraux; quand nous avons trouvé
+ce qui en nous est non aimable--pour nous c’est nous tout entier--mais
+respectable, et quand c’est à cela que nous nous attachons, nous sommes
+moraux. Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a fondé la morale sur
+l’honneur, mais il l’a _vue_ fondée sur lui.
+
+Son criterium même est plein de cette idée; car agir de telle manière
+que nous puissions vouloir que la maxime d’après laquelle nous agissons
+soit une loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité
+là-dedans; il y a un commencement de sensibilité; c’est vouloir avoir
+l’honneur d’être le législateur du genre humain; je dis trop? oui; eh
+bien, c’est vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer comme
+législateur du genre humain; c’est dire: «J’agis bien; si tout le monde
+faisait ainsi...»; et ce n’est pas forcément de l’orgueil; ce n’est pas
+nécessairement de la fierté; mais c’est un sentiment d’honneur très vif,
+c’est le sentiment de s’être distingué de beaucoup d’autres jugés
+inférieurs à nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La morale de
+l’honneur ne fait que prendre Kant par un certain biais et le rendre
+plus accessible. Elle ne fait que mettre un pont entre son escarpement
+et nous.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse à tous, à tous
+elle fait appel et tous peuvent la recevoir. Mais à tous elle propose de
+se distinguer, de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il supposé, de se
+faire préférables. Elle est tout entière, grâce peut-être à une
+interprétation particulière, mais enfin elle est tout entière dans le
+fier mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux comme saluer
+en finissant: «Gardons-nous de rabaisser nos privilèges à être les
+privilèges de tout le monde»; car il s’agit d’être privilégiés, d’être
+plus haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos devoirs.
+Nietzsche le dit encore: «Compter nos privilèges et leurs exercices au
+nombre de nos devoirs.» Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose
+plus forts, en quelque chose plus intelligents, en quelque chose plus
+vertueux que d’autres. Or autant de privilèges, autant de devoirs; et
+plus nous avons de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est
+ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer, tous tant que
+nous sommes, puisque chacun de nous a son petit côté de supériorité,
+_nous devons nous considérer comme des privilégiés du devoir_.
+
+Remarquez que, comme il arrive souvent, la formule de Nietzsche peut se
+retourner et rester vraie. Nous ne devons pas rabaisser nos privilèges à
+être les privilèges de tout le monde. Nous devons aussi rabaisser nos
+privilèges à être les privilèges de tout le monde; c’est-à-dire vouloir
+que tout le monde pratique nos vertus et faire tous nos efforts pour
+qu’ils les pratiquent; et c’est en effet ce que les plus saints d’entre
+nous veulent de tout leur cœur. Mais pourquoi vouloir cette égalité?
+Pour en sortir. Pourquoi vouloir que nos privilèges soient rendus
+communs? Pour en chercher d’autres. Pourquoi vouloir que les devoirs
+pratiqués par nous soient pratiqués par tout le monde? Pour nous créer
+d’autres devoirs, plus grands, plus lourds, plus impérieux et plus
+nobles, ou les mêmes poussés plus loin. Et ainsi de suite et toujours,
+et voilà la formule de Nietzsche réintégrée: nous aurons toujours des
+devoirs dont nous serons toujours jaloux comme de privilèges.
+
+Et l’humanité, d’échelons en échelons, se surmontera toujours, les plus
+élevés tendant la main à ceux qui seront restés plus bas, ayant un
+double désir, une double volonté, qui n’a rien de contradictoire, d’être
+toujours rejoints, et d’être toujours supérieurs.
+
+Ainsi le veut l’Honneur, qui est le Devoir à l’état dynamique, qui fut
+le roi des combats sanglants, qui peut devenir le roi des combats
+pacifiques, le roi des rivalités salutaires, le roi des émulations
+sacrées, à la conquête, toujours à faire, jamais faite, toujours
+essayée, toujours commencée, toujours espérée, de la souveraine vertu,
+qui est le souverain bien.
+
+ * * * * *
+
+J’aurais peut-être dû--et aussi bien c’est peut-être ce que je devrais
+toujours faire--ne pas écrire ce volume; et me contenter de transcrire
+cette ligne d’Alfred de Vigny: «L’honneur, c’est la poésie du devoir.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I. Avant Kant 1
+ II. La morale de Kant 38
+ III. Le néo-kantisme 80
+ IV. La morale sans obligation ni sanction 104
+ V. La morale de Nietzsche 139
+ VI. La morale science-des-mœurs 215
+ VII. La morale de l’honneur 257
+
+
+Poitiers.--Société française d’imprimerie.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***
diff --git a/76607-h/76607-h.htm b/76607-h/76607-h.htm
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***</div>
+<p class="c top2em"><span class="large">ÉMILE FAGUET</span><br>
+De l’Académie Française</p>
+
+<h1>La Démission<br>
+de la Morale</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE<br>
+<span class="xsmall">ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C</span><sup>ie</sup><br>
+<span class="small">15, RUE DE CLUNY, 15</span></p>
+
+<p class="c">1910</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<p class="c"><span class="xsmall">DU MÊME AUTEUR</span> :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Seizième siècle</b>, <i>études littéraires</i>, un fort vol. in-18 jésus,
+16<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Dix-septième siècle</b>, <i>études littéraires</i>, un fort volume in-18
+jésus, 31<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Dix huitième siècle</b>, <i>études littéraires</i>, un fort volume in-18
+jésus, 31<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Dix-neuvième siècle</b>, <i>études littéraires</i>, un fort volume in-18
+jésus, 35<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle</b>. <i>Trois
+séries</i>, formant chacune un volume in-18 jésus, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2 small">L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend séparément.</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire</b>,
+troisième mille, un vol. in-18 jésus</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Propos littéraires</b>. <i>Quatre séries</i>, formant chacune un volume
+in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément)</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Propos de théâtre</b>. <i>Quatre séries</i>, formant chacune un volume
+in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément)</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Le Libéralisme</b>. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">L’Anticléricalisme</b>. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Le Socialisme en 1907</b>. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Le Pacifisme</b>, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Discussions politiques</b>. Un vol. in-18 jésus, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">En lisant Nietzsche</b>. Un volume in-18 jésus, cinquième
+mille, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Pour qu’on lise Platon</b>. Un volume in-18 jésus, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Amours d’hommes de lettres</b>. Un volume in-18 jésus,
+cinquième mille, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Simplification simple de l’orthographe</b>. Une piqûre in-18 jésus</td>
+<td class="bot r w3"><div>0 <span class="cc">60</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Madame de Maintenon Institutrice</b>, <i>extraits de ses lettres,
+avis, entretiens et proverbes sur l’</i><b class="ssf">Éducation</b>, avec une introduction.
+Un volume in-12, orné d’un portrait, 3<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Corneille</b>, un vol. in-8<sup>o</sup> illustré, 9<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>2 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">La Fontaine</b>, un vol, in-8<sup>o</sup> illustré, 11<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>2 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Voltaire</b>, un vol. in-8<sup>o</sup> illustré, 8<sup>e</sup> édition, broché</td>
+<td class="bot r w3"><div>2 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2 small">Ces trois derniers ouvrages font partie de la <i>Collection des Classiques
+populaires</i>, dirigée par M. <span class="sc">Émile Faguet</span>.</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Discours de réception à l’Académie française</b>, avec la
+réponse de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">Cours de poésie française</b>. <i>Leçon d’inauguration.</i> Une
+piqûre</td>
+<td class="bot r w3"><div>0 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b class="ssf">La Revue Latine</b>, journal de littérature comparée (<i>a cessé de
+paraître en décembre 1908</i>).</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div class="small">La collection comprend sept années.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap small">La première année est épuisée.</td></tr>
+<tr><td class="drap small">La deuxième année</td>
+<td class="bot r w3 small"><div>10 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap small">La troisième année et les suivantes, chacune</td>
+<td class="bot r w3 small"><div>6 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c small"><div>(Chaque année se vend séparément.)</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">La Démission de la Morale</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="xsmall">AVANT KANT</span></h2>
+
+
+<p>Il y a quelque intérêt à étudier très froidement, et
+aussi « objectivement » que possible, l’évolution de
+la morale, particulièrement en France, depuis Kant
+jusqu’aux dernières nouvelles. Cela peut jeter quelques
+lumières sur l’état des esprits et par conséquent
+fournir contribution à l’histoire générale, ce qui a
+peut-être une certaine utilité. Et en tout cas c’est un
+divertissement qu’on peut estimer honnête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale est la science, ou l’art, qui peut, ou donner
+aux hommes des règles de leur conduite à travers
+la vie, ou donner aux hommes des indications sur la
+conduite qu’ils feront bien de suivre à travers la
+vie.</p>
+
+<p>Si on la tient pour une science pouvant donner
+des règles, si on la tient pour « normative », la morale,
+à mon avis, ne peut se fonder que sur une
+religion, — que sur une science, ou plusieurs
+sciences — ou que sur elle-même.</p>
+
+<p>Si on la tient pour un art, elle peut emprunter à
+certaines sciences, ou au <i>savoir</i> en général, quelque
+chose ; elle peut s’appuyer sur le savoir et en tirer
+quelque secours ; mais elle est surtout un ensemble
+de démarches ingénieuses, de la part de l’homme,
+pour s’accommoder aux choses et à soi et pour diriger
+sa vie de manière à être dignement et noblement
+satisfait de soi-même.</p>
+
+<p>Pour remonter, un instant, aux anciens, il faut
+savoir qu’ils ont connu très bien la morale en tant que
+science et aussi la morale en tant qu’art. A prendre les
+choses dans les grandes lignes et en négligeant volontairement
+des détails, importants il est vrai, et qui
+pourront, je le sais, faire objection contre moi, on ne
+se trompera pas beaucoup en disant que la morale considérée
+comme science a été inventée par Socrate et
+les stoïciens, ses vrais disciples ; et que la morale
+considérée comme art a été inventée par les épicuriens.</p>
+
+<p>Socrate, à en juger d’après ceux des livres de
+Platon où Platon semble plus qu’ailleurs s’inspirer
+de lui, fonde la morale sur la psychologie. Il dit :
+« Connais-toi toi-même, et, selon que tu te connaîtras
+plus ou moins bien, tu seras plus ou moins vertueux. »
+Il fonde tellement la morale sur la science
+qu’il confond la moralité avec la science, volontairement.
+Faire le bien, c’est le savoir. Savoir le bien,
+c’est le faire. Qui sait le bien fait le bien. Celui qui
+fait le mal n’est qu’un aveugle qui ne se connaît
+pas. Théorie que j’ai discutée ailleurs et peut-être
+réhabilitée<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, dont je ne retiens à cette heure que
+ceci, à savoir que Socrate est éminemment, est en
+son fond, un moraliste dogmatique, qui veut donner
+à la morale la solidité, la fermeté, l’impérativité
+aussi d’une science exacte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Pour qu’on lise Platon</i>.</p>
+</div>
+<p>Les stoïciens tout de même. Les stoïciens rattachent
+toute leur morale à la psychologie, à la science
+de l’homme quand ils donnent comme premier principe
+de la morale : « Vivre conformément à la
+nature ». Qu’est-ce à dire en effet ? Qu’il faut vivre
+conformément à la nature de l’homme (c’est le sens
+que le ὁμολογουμένωσ τῇ φύσει a toujours dans
+Épictète),
+donc qu’il faut connaître sa nature. Qu’il faut
+vivre aussi conformément <i>à la nature entière</i> (c’est
+le sens que le ὁμολογουμένωσ a toujours dans Marc-Aurèle),
+à l’ordre général de la nature ; donc qu’il
+faut connaître la nature universelle, l’ordre général
+du monde.</p>
+
+<p>La morale se rattache donc à la science tout
+entière et n’en est que l’aboutissement dans l’homme
+même, dans la conduite qu’il doit tenir. <i>Or</i> qu’est-ce
+que la science de lui-même et du Tout peut apprendre
+à l’homme ? Qu’il y a une raison universelle, très
+sage, très <i>suivie</i>, très harmonieuse, très logique, qui
+<i>ne se contredit pas</i> ; et aussi qu’il y a dans l’homme
+une raison moins ferme, plus ou moins vacillante ;
+mais qui est ce qui en lui <i>se contredit le moins</i> et
+la seule chose en lui qui puisse ne pas se contredire.
+Donc il faut suivre la raison pour rester logique,
+pour être <i>constant</i>, pour avoir une vie harmonique
+en toutes ses parties parce qu’elle sera dominée par
+un seul principe.</p>
+
+<p>Et donc il faudra, du côté de soi-même, n’obéir
+aucunement à ses passions, qui sont forces illogiques
+et capricieuses ; du côté de l’extérieur mépriser
+complètement tout ce qui ne dépend pas de nous,
+tous les <i>fortuits</i>, qui, si nous en tenions compte, nous
+feraient également vivre d’une vie capricieuse et
+irrégulière. — Pour mépriser tant de choses et se
+dérober à l’influence de tant de choses, il faut se
+donner une volonté énergique, indomptable et en
+quelque sorte implacable. La raison, c’est tout
+l’homme intellectuel ; la volonté, c’est tout l’homme
+actif. Raison et volonté, c’est tout l’homme. La sensibilité
+doit être supprimée. La volonté sans cesse
+en acte et n’obéissant qu’à la raison, c’est toute la
+morale.</p>
+
+<p>Cette morale, on a vu comme elle se rattache à la
+science de l’homme et à la science du monde, à
+la science totale, et comment elle se fonde sur
+elle.</p>
+
+<p>Pour les épicuriens, malgré quelques essais qu’ils
+ont faits pour donner un caractère scientifique à leur
+morale, la morale est bien, en somme, un art et
+seulement un art. Elle pourrait être définie : <i>les
+moyens d’être heureux</i>. L’homme aspire au bonheur.
+Il a raison. Il serait étrange qu’on voulût lui persuader
+qu’il a tort. On n’y réussirait guère, du reste,
+tant le désir de bonheur est le fond de notre nature.
+Il faut tout simplement le laisser dans cette croyance.
+Seulement il faut lui apprendre à ne pas se tromper
+sur ce qui est le bonheur, de peur qu’en cherchant
+le bonheur instinctivement, il ne trouve que l’infortune.
+Or où est le bonheur vrai, le bonheur qui ne
+trompe pas, qui ne se déguise pas à nos yeux pour
+s’y révéler ensuite sous forme d’infortune et de misère ?
+C’est un art, précisément, que de le découvrir.
+C’est une science aussi, si l’on veut, et il va de soi
+qu’il n’est pas inutile de connaître l’âme humaine
+pour savoir ce qui doit remplir ses désirs et par conséquent
+être un bonheur pour elle ; mais c’est surtout
+un art. C’est un art qui consiste à observer les
+tentatives des hommes vers le bonheur et à noter
+celles qui réussissent et celles qui échouent ; et dans
+quelle mesure elles échouent et elles réussissent ; et
+dans quelles conditions elles ont plus ou moins succès
+ou échec.</p>
+
+<p>Le bonheur étant chose relative et subjective, et
+la morale n’étant que procédé pour arriver au bonheur,
+il s’ensuit que la morale est chose subjective et
+relative, qu’elle est science particulière pour chacun,
+donc non pas science, mais art, ainsi qu’il a
+été dit tout d’abord.</p>
+
+<p>Du reste, on peut arriver, relativement encore, à
+une conclusion assez générale, et c’est à savoir que
+pour <i>la plupart des hommes</i> le bonheur, <i>tout compte
+fait</i>, est dans la vertu. La vertu n’est pas le but de
+l’homme, la fin où il doit tendre ; elle est le moyen le
+plus sûr pour lui d’atteindre son but, qui est le
+bonheur. Elle le donne toujours, tandis que les autres
+ne le donnent qu’accidentellement. Elle n’est pas le
+but ; elle n’est pas, non plus, le seul chemin ; mais
+elle est la grande route. L’épicurisme ne détruit
+donc pas la moralité. Il la subordonne. Il la soumet
+à la recherche du bonheur. Il dit : « Puisque vous
+voulez être heureux, soyez vertueux. » Il n’aurait
+rien à opposer à qui dirait : « Je ne tiens pas à être
+heureux. » Il n’a rien à dire non plus à celui qui
+affirme être heureux en dehors de la vertu, si ce
+n’est : « Vous vous trompez » ; ou : « Vous vous persuadez
+que vous êtes heureux, sans l’être » ; ou :
+« Vous ne le serez pas toujours. » Réponses un peu
+faibles.</p>
+
+<p>L’épicurisme, comme tout art, peut toujours
+être contesté. Il est fort par la première position
+qu’il prend ; il est faible en ses conclusions.
+Il est fort en demandant aux hommes : « N’est-il
+pas vrai que vous voulez tous être heureux ? Vous
+avez raison » ; car ainsi il gagne tout d’abord leur
+confiance. Il est faible en leur criant : « Donc
+soyez vertueux », parce que le rapport entre ces deux
+propositions ne pouvant pas être établi scientifiquement,
+ne pouvant jamais l’être que par un art plus ou
+moins ingénieux, mais toujours récusable, n’a rien
+de ferme ni de solide.</p>
+
+<p>A un autre point de vue, remarquons que ces deux
+morales antiques, quelque dogmatiques qu’elles
+soient toutes les deux et surtout la première, sont
+encore persuasives et non impératives, hypothétiques
+même (surtout l’une) et non catégoriques.
+Quoique l’une et l’autre (surtout la première) aient
+employé le mot qui veut dire : « <i>Tu dois</i> », elles
+ne sont ni l’une ni l’autre autorisées pleinement à
+dire : « <i>Tu dois</i> ». Elles ne sont impératives que
+par un certain abus de mots et un certain excès
+d’affirmation. Qui <i>m’oblige</i> (voici pour le stoïcisme) à
+me conformer à l’ordre universel ou à mon ordre
+intérieur, à la raison cosmique ou à ma raison
+humaine ? Absolument rien. Je puis trouver cela
+beau, noble, honorable, convenable, digne de moi ;
+mon orgueil peut être extrêmement intéressé à
+l’accepter ; mais que j’y sois <i>obligé</i>, je ne le vois pas.
+Je pourrai dire : « <i lang="la" xml:lang="la">Decet</i> » ; rien ne me fera dire :
+« <i lang="la" xml:lang="la">Debes.</i> » Le devoir stoïque n’est pas un devoir ; c’est
+un idéal. On m’y attire ; on m’y pousse ; on m’en
+éblouit et on m’en fascine ; on ne me le commande
+pas ; on ne trouve pas quelque chose qui me le commande.
+Le stoïcisme est persuasif ; il n’est pas, il ne
+peut pas être impératif.</p>
+
+<p>Il est persuasif infiniment, parce qu’il s’adresse,
+pour nous persuader, aux parties de notre âme dont
+nous sommes le plus fiers et que nous chérissons le
+plus ; il ne peut pas être impératif.</p>
+
+<p>Il est très visible, du reste, qu’il n’a jamais songé
+à l’être et qu’il n’a jamais songé à dire : « Quelqu’un
+quelque part, ou quelque chose en vous, vous commande
+impérieusement de faire ceci. Obéissez. »
+Quelques-unes de ses formules se rapprochent
+de celle-ci ; aucune n’y est adéquate. Ses formules
+se ramènent toujours à : « Il est beau d’agir de
+telle sorte. » C’est une persuasion de tout premier
+ordre ; c’est une magnifique persuasion ; ce n’est
+pas une obligation démontrée ; ce n’est pas un
+impératif.</p>
+
+<p>Encore moins l’épicurisme est-il impératif. Il ne
+commande pas ; il persuade à peine ; il renseigne :
+« Si vous voulez être heureux, faites ceci. » L’épicurisme
+est une indication. C’est une indication qui
+n’est pas fausse mais à laquelle on ne se sent nullement
+tenu de se conformer. L’épicurisme n’a pas
+de force contraignante. Le stoïcisme non plus, comme
+nous l’avons vu ; mais on peut dire que le stoïcisme,
+à défaut de force contraignante, a une force imposante ;
+l’épicurisme ni ne contraint ni même n’impose.</p>
+
+<p>Voilà ce qui me faisait dire que les deux grandes
+morales antiques sont persuasives et non impératives.</p>
+
+<p>Et aussi elles sont hypothétiques et non catégoriques,
+ce qui est presque la même façon de les envisager.
+L’épicurisme est éminemment un « impératif
+hypothétique », comme dit Kant. Il recommande
+d’être vertueux, <i>si</i> l’on veut avoir le bonheur. Il
+conditionne la vertu ; il conditionne le devoir. En
+disant : « Soyez vertueux pour être heureux », il
+n’est pas loin de dire : « Si vous ne trouvez pas le
+bonheur dans la vertu, laissez-la. » Il ne dit point
+pareille chose ; mais on peut la lui faire dire. Il
+est hypothétique fondamentalement et apparemment,
+très apparemment, ce qui est peut-être plus
+grave.</p>
+
+<p>Le stoïcisme ne l’est point apparemment mais
+il l’est en son fond, sans aucun conteste. Il prescrit
+aux hommes la vertu pour qu’ils se conforment à
+leur nature et à la nature ; c’est la leur prescrire, <i>s’il</i>
+est vrai que leur nature et la nature soient orientés
+vers la vertu, <i>s’ils</i> reconnaissent dans leur nature
+une tendance à la vertu et dans la nature la vertu
+proclamée. Or voilà bien une hypothèse, une hypothèse
+que tous les efforts de l’école tendront à fortifier,
+à solidifier, à charger de certitude ; mais
+enfin une hypothèse. Voilà bien un « impératif
+hypothétique ».</p>
+
+<p>L’épicurisme pourrait même dire qu’il est moins
+hypothétique que le stoïcisme, puisque l’hypothétique
+contenu dans son commandement est à peine
+une hypothèse ; puisque prescrire aux hommes la
+vertu s’ils veulent être heureux, c’est la leur prescrire
+sans hypothèse, n’étant point douteux que tous les
+hommes veulent le bonheur, tandis que l’hypothétique
+contenu dans la prescription stoïcienne est
+hypothétique très pleinement.</p>
+
+<p>Quoiqu’il en soit du plus ou du moins, les morales
+stoïcienne et épicurienne sont persuasives et non
+impératives ; sont hypothétiques et non catégoriques.</p>
+
+<p>Pourquoi ? Parce qu’elles sont humaines, strictement
+humaines. Elles ne sont pas, — je crois bien
+qu’elles le sont un peu, quoi que je die, mais enfin il
+est plus juste de dire qu’elles ne le sont pas qu’il
+ne le serait de dire qu’elles le sont, — elles ne sont
+pas des débris, des restes, des souvenirs inconscients
+de religions passées. Bien plutôt elles sont en
+réaction et en sourde révolte contre les religions de
+l’ancienne Grèce. Plus ou moins formellement elles
+accusent ces religions d’immoralité et la morale
+grecque existe, au fond, et se sent exister, surtout
+<i>pour que</i> les vieilles religions n’existent plus. Elle
+se sent exister et elle veut exister comme remplaçant
+les anciennes religions et surtout comme
+prenant une place que les anciennes religions
+n’avaient pas remplie. Elles sont, relativement aux
+anciennes religions, d’essence presque absolument
+différente.</p>
+
+<p>Il est donc très naturel qu’elles n’aient pas le
+caractère impératif, dominateur, conquérant, pour
+ainsi parler, et envahisseur, que les religions ont
+d’ordinaire. Elles ne sont pas des morales détachées
+d’anciennes religions et qui se souviennent inconsciemment
+d’avoir été des religions et qui en ont
+gardé comme le caractère et comme le pli. Elles ne
+sont pas des morales à air et à geste religieux.</p>
+
+<p>Remarquez du reste, pour tout dire, ou plutôt
+pour tout indiquer brièvement, que les religions
+anciennes <i>elles-mêmes</i> n’ont pas beaucoup, n’ont pas
+violemment, pour ainsi dire, le caractère impératif.
+Elles commandent, c’est incontestable, et elles promettent
+des récompenses et elles menacent de châtiments.
+Elles sont donc, il faut le reconnaître, des
+systèmes religieux complets. Complets, oui, mais
+peu définis et peu rigoureux ; parce qu’ils sont extrêmement,
+j’allais dire désespérément complexes.
+Voyez brièvement tout ce qu’il y a dans les religions
+antiques. Il y a des dieux, c’est-à-dire, première
+complexité, des êtres qui <i>étaient</i> des forces aveugles,
+puissantes et redoutables de la nature et qui
+sont devenus des hommes, des hommes supérieurs,
+des hommes très grands, très forts, très puissants
+et éternels ; mais des hommes ; des dieux, donc,
+qui participent maintenant des forces formidables
+de la nature et des passions changeantes, des
+caprices de l’humanité ; et qu’on adore confusément
+comme ils sont confus eux-mêmes ; pour lesquels
+on a les sentiments les plus divers et les plus mêlés,
+admiration, crainte, respect, envie, culte artistique,
+ironie quelquefois, autres sentiments encore. Les
+dieux sont des personnages auxquels on croit, que
+l’on sent très présents, très proches, quelquefois
+très éloignés, que l’on a bien en très grande considération,
+mais qu’au fond on ne sait pas bien comment
+traiter.</p>
+
+<p>Il y a encore, dans le paganisme, le Destin, qui
+est une conception peut-être aussi ancienne que
+celle des dieux, mais toute différente et presque
+contradictoire. Née, sans doute, de l’intuition, plus
+ou moins confuse, de l’immutabilité des lois de la
+nature, la conception du Destin s’oppose à la conception
+des dieux. Ils sont capricieux comme
+des hommes, il est immuable comme le ciel ;
+ils peuvent être fléchis, il est inflexible ; ils peuvent
+être priés, il est inutile de le solliciter ; ils
+peuvent être corrompus par des présents, il est
+incorruptible. Le Destin est un dieu sans oreilles,
+par derrière et par-dessus les dieux sensibles. Il est
+profondément immoral en soi, puisque rien ne peut
+le changer et que la bonne volonté humaine n’a pas
+de prise sur lui, et en même temps on le mêle de
+moralité, pour ainsi dire, on fait entrer en lui un
+élément de moralité, en aimant à se persuader que sa
+volonté immuable et éternelle se confond avec la justice ;
+mais encore on n’en est pas sûr et il est à la
+fois effrayant et déconcertant, effrayant surtout.</p>
+
+<p>Et il y a encore la Némésis, qui est contradictoire
+à la fois au Destin et aux dieux. Elle est contradictoire
+au Destin, puisqu’elle est un sentiment et
+même une passion, chose qui n’a aucun rapport avec
+un ordre éternel ; puisqu’elle est une jalousie des
+êtres supérieurs à l’égard de l’homme, jalousie qui
+s’exerce capricieusement et arbitrairement, qui est
+toujours suspendue sur la tête des mortels, mais
+que l’on peut conjurer, écarter, fléchir par des prières
+et de bonnes œuvres. — Elle est contradictoire,
+quoique un peu moins, aux dieux eux-mêmes ; car
+elle est un sentiment mauvais et bas qui dégrade les
+dieux, qui en fait des êtres inférieurs à l’homme
+plutôt que supérieurs, qui les présente surtout sous
+leur aspect de méchanceté et de rancune.</p>
+
+<p>La Némésis est démocratique ; elle est même la
+démocratie symbolisée. Elle fait des dieux qui,
+quoique supérieurs à l’homme, n’aiment pas que des
+hommes soient grands, forts ou heureux. Elle fait
+des dieux qui auraient des sentiments populaires,
+sans avoir l’excuse naturelle qu’a le peuple d’être
+envieux des puissants.</p>
+
+<p>Elle est aristocratique aussi ; elle est cette idée
+que le petit doit rester à sa place, ne pas vouloir
+devenir grand et que s’il veut devenir grand il trouvera
+plus grand que lui et plus fort, fût-ce au ciel,
+pour le faire rentrer dans la sphère dont il a voulu
+sortir.</p>
+
+<p>On peut la prendre de ces deux manières ; mais,
+de quelque biais qu’on la prenne, elle est un sentiment
+méchant prêté aux dieux et qui les rapetisse.
+Elle fait du dieu, soit un tribun hargneux qui
+exalte les petits et qui déprime les grands et les
+châtie ; soit un aristocrate autoritaire qui maintient
+chacun à son rang avec une férocité sournoise, procédant
+par coups brusques et inattendus.</p>
+
+<p>Inutile de dire, comme tout à l’heure pour le Destin,
+qu’on a, peu à peu, essayé de faire entrer de la
+moralité dans la Némésis et que, puisqu’on pouvait
+la prendre comme artisan d’égalité, on a affecté de la
+tenir pour forme de la justice. Mais de la conception
+initiale qu’on en avait eue reste ceci que la Némésis
+était contradictoire au destin et contradictoire à
+l’idée de dieux plus nobles et plus généreux que les
+hommes.</p>
+
+<p>Une religion si mêlée pouvait-elle être vraiment
+impérative, vraiment normative, vraiment créatrice
+de règles nettes et précises pour la conduite des
+hommes ? Évidemment non. Elle peuplait leur esprit
+d’idéals confus, d’espérances et de craintes confuses,
+de devoirs confus et contradictoires. Donc, quand
+bien même, ce que j’ai indiqué que l’on pourrait
+soutenir, les morales antiques auraient eu quelques
+racines dans les religions antiques auxquelles elles
+succédaient, elles n’auraient pas pu retenir de celles-ci
+un caractère impératif que celles-ci n’avaient
+jamais eu.</p>
+
+<p>Et s’il est vrai, comme je crois que c’est plus vrai,
+que les morales antiques fussent plutôt en réaction
+contre les religions antiques qu’elles ne dérivassent
+d’elles, il y avait peu de chances, cependant, pour
+qu’elles inventassent cette chose nouvelle, véritablement
+inconnue et un peu étrange, une idée commandant
+à un homme, comme un maître à un esclave
+et l’asservissant. De cette idée, ils ont approché,
+c’est incontestable. Ils ont présenté soit la raison,
+soit l’intérêt bien entendu, comme quelque chose,
+sinon qui nous oblige, du moins qui nous accule,
+qui nous force à dire : « il est bien vrai qu’il n’y a
+pas autre chose à faire » ; et ceci est bien une sorte
+de contrainte. Mais ne nous y trompons point, c’est
+encore une contrainte de persuasion ; c’est une contrainte
+qui donne ses raisons. « La raison, a dit
+Pascal, nous commande bien plus impérieusement
+qu’un maître, car en désobéissant à un maître on est
+malheureux et en désobéissant à la raison, on est
+un sot. » La contrainte des philosophies morales
+antiques était précisément celle-ci. Elles mettaient
+leur effort à nous contraindre à avouer qu’il est sot
+de ne pas être vertueux. Mais ceci est encore de la
+persuasion ; c’est de la persuasion qui devient si
+forte qu’elle finit par prendre un caractère presque
+impératif ; mais précisément elle <i>finit</i> par là, tandis
+que c’est par là que la morale impérative commence,
+et la différence est si considérable qu’elle est d’essence
+même.</p>
+
+<p>Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec,
+tant religieux que philosophique, n’a connu que la
+persuasion. Les religions ont été persuasives, les
+philosophies ont été persuasives. Les religions ont
+effrayé d’abord, confusément ; mais, ce semble, à
+remonter aux plus anciens textes, sans tirer de leur
+majesté terrifiante un certain nombre de commandements
+précis et formels, et je crois que l’on sait combien
+il est difficile de mettre en formules et même
+de démêler la morale d’Homère ou d’Hésiode. Puis
+elles se sont, confusément encore, mêlées de morale,
+mais d’une morale qui entrait en elles comme un
+corps étranger et qui travaillait plus à les désagréger
+qu’à les vivifier ; et en partie morales, en partie
+immorales, en partie esthétiques, et à ce titre étrangères
+à la morale sans y être précisément contraires,
+elles présentaient aux hommes une morale si mêlée
+et si indistincte qu’au fond les meilleurs d’entre eux
+mettaient leur moralité même à se détacher d’elles.</p>
+
+<p>Les morales, d’autre part, étaient ou noblement
+utilitaires et eudémoniques, ou austères et contraignantes ;
+mais toujours persuasives, quelles qu’elles
+fussent, procédant par raisonnements et non par
+ordres, recommandant la vertu et non la commandant,
+n’obligeant pas, ou ne démontrant pas à
+l’homme qu’il est obligé, « raisonnant » l’homme,
+pour parler le langage populaire, ne le captivant point,
+ne l’asservissant point, ne le pliant point sous une
+loi indiscutable. — Cela revient à dire que dans tout
+le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion
+qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours
+un souverain constitutionnel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale
+impérative. Il l’a créée par ce qu’il apportait
+avec lui ; il l’a créée par ce qu’il retenait du passé.
+Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre laquelle
+il n’était pas en réaction ; car il « n’était pas venu
+pour détruire la Loi, mais pour la consommer » ; et
+il sortait d’une religion qui n’était pas confuse, mêlée
+et contradictoire ; mais qui était extrêmement
+précise et nette. Dans la religion biblique point de
+Destin, point de Némésis et point de polythéisme
+(du moins depuis longtemps à l’époque où le Christianisme
+parut). Un seul Dieu, qui est personnel,
+qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui,
+qui est libre et qui est tout-puissant, qui commande
+comme un roi arbitraire et absolu ; qui d’autre part
+n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très
+irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion,
+qui est qu’on lui obéisse strictement et aveuglement.</p>
+
+<p>D’une religion de cette sorte, une morale impérative
+peut sortir et doit sortir, et seulement une morale
+impérative.</p>
+
+<p>Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir
+à Dieu qui est infaillible, qui n’a pas besoin d’être
+justifié et qui ne doit pas être discuté. La morale sort
+de la religion et d’une religion nette, précise, sans
+contradiction, sans incertitude, sans imagination,
+sans mythes poétiques et singuliers. Voilà ce que
+Jésus retenait de l’ancienne Loi. Il apportait une
+morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le
+verrons plus loin ; mais il la rattachait à la religion
+antique et il la laissait volontairement assise sur la
+religion comme sur sa base naturelle, confondue
+avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait :
+« Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre
+cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. <i>C’est
+là le plus grand et le premier commandement. Et voici
+le second, qui est semblable à celui-ci</i> : Vous aimerez
+votre prochain comme vous-même. » Il est impossible
+de rattacher plus fortement la morale à la religion,
+de confondre plus intimement la morale et la
+religion, en insistant sur ceci que le premier principe
+de la morale n’est que le second commandement,
+et sur ceci que, du reste, le commandement qui renferme
+toute la morale n’est qu’une sorte de répétition
+du commandement qui renferme toute la religion.
+Pour Jésus la morale n’est qu’un aspect de la
+religion. Il n’y a rien de plus juste que le nom de
+Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale
+elle-même ; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la
+morale procède de la religion, en sort, s’appuie sur
+elle, du reste est consubstantielle avec elle et en a
+tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu ; la
+morale est un aspect de la religion.</p>
+
+<p>La morale ainsi comprise ne peut être que normative,
+impérative, absolument impérative, puisque,
+non seulement elle est <i>un</i> Dieu, mais elle est Dieu
+lui-même.</p>
+
+<p>D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était
+une morale nouvelle qui, si elle s’incorporait
+avec Dieu, et précisément parce qu’elle s’incorporait
+avec lui, <i>le changeait</i> très sensiblement. A la loi de
+terreur Jésus venait substituer la loi d’amour ; et cela,
+sans que peut-être il s’en doutât, pour les gentils
+comme pour les juifs. Le Dieu des juifs était un dieu
+terrible auquel il fallait obéir et qu’il fallait craindre.
+Les dieux des gentils étaient également des dieux
+auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre.
+Le premier qui ait dit dans le monde qu’il fallait
+<i>aimer</i> Dieu, c’est Jésus. L’amour de Dieu est la
+grande invention du Christianisme. Cette invention
+changeait Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la
+morale un tout nouveau caractère. Car s’il faut aimer
+Dieu, prenez garde, il faut que Dieu devienne bon ;
+ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours
+été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait
+pas, on ne parviendrait pas à aimer un Dieu
+méchant, ou un Dieu qui ne serait que terrible, ou
+même un Dieu qui ne serait que strictement juste.
+Donc il faut qu’on se le figure comme bon, comme
+juste sans doute, comme sévère peut-être ; mais
+comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus,
+comme nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait,
+c’est ainsi qu’il se le représentait et c’est parce qu’il
+<i>sentait</i> Dieu bon qu’il a voulu qu’on l’aimât ; mais
+aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il
+l’a fait bon éternellement dans l’imagination des
+hommes.</p>
+
+<p>Dieu était changé. La morale l’était du même
+coup. La morale était jusque-là morale de justice ;
+elle devenait morale d’amour. La morale consistait
+jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre
+à chacun le sien. Elle consista désormais à aimer
+tous les hommes comme des frères. Et cela était
+une conséquence très logique. Si Dieu doit être
+aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous
+les hommes, la seule manière de le bien aimer
+est d’aimer tous les hommes comme il les aime.
+La substitution de Dieu père à Dieu roi amène
+la substitution de l’idée de fraternité à l’idée de
+justice.</p>
+
+<p>Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée
+et raillée dans l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour,
+de fraternité qu’il tend tout entier. La seconde
+grande invention de Jésus est d’avoir passé par
+delà l’idée de justice, considérée comme inférieure,
+pour installer la morale dans l’amour. De là ces
+préceptes au delà desquels on n’ira point : « Faites
+ce que vous voudriez qu’on vous fît ; ne résistez
+pas au mal qu’on veut vous faire et qu’on vous
+fait ; aimez votre prochain comme vous-même ;
+aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous
+haïssent. » De là cette morale, dont Kant a très bien
+dit que si toute la religion sur laquelle elle s’appuie
+s’écroulait, elle subsisterait encore par elle-même ;
+de là cette morale que les attaques dirigées contre la
+religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas
+et ne peuvent atteindre ; de là cette morale enfin
+que tout progrès des mœurs, réel ou supposé, non
+seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait
+que rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit
+toujours devant lui comme son but dernier et sa fin
+suprême.</p>
+
+<p>Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait
+se passer du dogme, étant plus pure que lui,
+en quelque sorte, et plus sublime ; mais n’oublions
+pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est
+en quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme
+existant. Le dogme était : Dieu commande et il faut
+lui obéir, et tel était le fondement de la morale. Le
+dogme était : le désobéissant sera puni et l’obéissant
+sera récompensé, et telle était la sanction de la morale.
+Jésus conserve tout cela, et, <i>entre</i> ce fondement de la
+morale et cette sanction de la morale, il introduit
+une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est
+plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus
+la justice et qui est la fraternité ; mais il maintient et
+fondement et sanction, et il dit que le premier commandement
+est l’attachement de l’homme à Dieu, et
+il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham
+et que le mauvais riche sera précipité pour
+l’éternité dans l’enfer.</p>
+
+<p>Donc une morale sublime avec fondement religieux,
+avec une sanction religieuse ; de caractère,
+par conséquent, nettement et formidablement
+impératif ; voilà la morale de Jésus. — Plus tard,
+autour de cette morale demeurée fixe et immobile
+et qui ne pouvait que demeurer telle puisqu’elle
+avait, du premier pas, atteint l’absolu,
+la religion dont elle était comme encadrée et
+entourée, évolua. Elle se créa, au contact des
+Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on
+adopte on demande l’explication de tout, une métaphysique
+très obscure et du reste merveilleuse, qui
+restait comme le fondement, mais plus mouvant
+en quelque sorte et moins assuré qu’auparavant,
+de la morale, que l’on assurait toujours qui s’y
+appuyait.</p>
+
+<p>Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions
+plus variées, pour ainsi parler, admettant un
+moyen terme, lui-même comportant différentes mesures,
+entre le paradis et l’enfer, et par conséquent
+créant une hiérarchie et une échelle des peines et des
+récompenses ; et c’était là, en somme, une idée évangélique,
+Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste et
+ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une
+conciliation étant à trouver entre la justice de Dieu
+et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne pouvant être
+supprimée, et devant être imaginé un tempérament
+de l’une par l’autre.</p>
+
+<p>D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants
+d’être plus ou moins absorbés, tout au moins
+altérés par ceux qu’ils conquièrent, le Christianisme,
+s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique
+grecque, admit en lui beaucoup de paganisme proprement
+dit. Le polythéisme revécut, très atténué,
+mais il revécut dans les anges, du reste empruntés
+à la religion hébraïque et dans les saints et saintes,
+remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux
+et les dieux locaux ; et dans les « Notre-Dame »
+de tel ou tel pays, qui sont, par un artifice d’imagination,
+à la fois une seule personne et une foule de
+personnalités très distinctes. — Le « destin » revécut,
+ici et là, très contesté, parce que rien n’est moins
+évangélique que cette conception ; mais il revécut
+dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu
+n’est pas lié par plus fort que lui ; mais se lie lui-même
+de toute éternité.</p>
+
+<p>Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est
+la plus originale et la plus caractéristique du
+paganisme, qui ne se retrouve pas dans le Christianisme,
+pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance
+d’un seul Dieu est par trop contradictoire
+avec cette idée, laquelle met les dieux aussi près des
+hommes qu’il est possible de les y mettre sans en
+faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que
+la Némésis me semble bien paraître dans un des
+plus anciens textes des Évangiles, dans le <i>Sermon
+sur la Montagne</i> : « Quand vous voudrez prier, dites :
+Notre père qui êtes aux cieux… ne nous induisez pas
+en tentation. » De quelque manière qu’on ait retourné
+ce texte et qu’on l’ait adouci, il reste comme
+une preuve que dans les idées des premiers chrétiens,
+Dieu pouvait tendre des pièges à l’homme,
+peut-être pour l’éprouver, peut-être par je ne sais
+quel esprit de malice. Il y a là quelque chose de la
+Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins
+distincte, dans certains passages de la Bible. Ce
+qu’il faut penser là-dessus, c’est, à mon sens, que
+l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité,
+qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle
+est sensible dans l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle
+a passé, presque subrepticement, dans le Christianisme
+primitif ; que le Christianisme y était du reste
+si contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a
+en effet éliminée assez vite, ne la trouvant du reste
+plus guère dans le paganisme à l’époque où il s’est
+rencontré avec celui-ci.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut
+la considérer comme définitive, à fondement religieux,
+à sanctions religieuses, se confondant avec la
+religion, aimant à croire et voulant croire que,
+la religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même,
+nettement impérative, normative et déclarant
+l’homme <i>obligé</i> : telle est la morale chrétienne.</p>
+
+<p>Elle est l’ancienne « Loi de Dieu », transformée
+quant à ses préceptes, transformée même quant à
+son esprit, conservant tout son caractère de commandement
+absolu.</p>
+
+<p>Quand le Christianisme perdit quelque chose de
+son influence sur les hommes, il se passa la même
+chose que quand le paganisme parut impur ou
+grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de
+la Grèce. Les penseurs voulurent créer une morale
+indépendante, plus ou moins indépendante du Christianisme.
+Seulement la difficulté était plus grande.
+Le paganisme avait une morale très faible et très
+contestable. Une morale pure triomphait de la
+sienne et du même coup triomphait de lui assez facilement.
+Le Christianisme avait une morale telle
+qu’aucune, jusqu’à la consommation des siècles, à
+ce qu’il semble, ne pouvait la dépasser. On ne pouvait
+donc pas, par l’invention d’une morale supérieure
+à la sienne, le décréditer ; on ne pouvait que
+lui emprunter sa morale en la détachant de lui, au
+risque, par l’impuissance où l’on se montrait de
+trouver en morale mieux que lui, de restaurer son
+crédit au lieu de le détruire.</p>
+
+<p>On s’efforça, cependant — par un besoin qu’a souvent
+l’homme et que je ne discute pas pour le moment,
+d’avoir une morale sans avoir une religion — de
+constituer la morale indépendamment du dogme, et
+c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de
+présenter aux hommes les conclusions de la morale
+chrétienne, sans le fondement sur lequel elle avait
+prétendu s’appuyer. — On s’efforça, par conséquent,
+de trouver à la morale un autre fondement (car
+on croyait encore qu’il lui en fallait un), que la foi
+en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de Dieu. Mais
+la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que
+sur une religion, sur la science ou sur elle-même.
+La fonder sur une religion, c’est ce qu’on ne voulait
+plus faire ; la fonder sur elle-même, c’est à quoi l’on
+ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la
+science.</p>
+
+<p>Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble
+des sciences, ou sur une science particulière ?
+Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea point ; les
+sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas
+l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui
+et n’imposant point. On essaya donc de
+fonder la morale sur une science particulière, c’est-à-dire
+sur la science de l’homme. C’était revenir à
+l’antiquité et soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme.
+Ce fut surtout à l’épicurisme qu’on revint. Toutes
+les morales utilitaires qui eurent un certain succès
+en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme.
+Elles cherchent à se constituer ainsi : il faut
+savoir ce qui peut rendre l’homme heureux ; ce qui
+le rend heureux, c’est une morale très pure constamment
+mise en pratique ; énumérons les éléments
+et comme les conditions de cette morale… En un
+mot, la morale est la science du bonheur, fondée sur
+la connaissance de l’homme.</p>
+
+<p>Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus
+haut de l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une
+réédition, qu’une morale de cette sorte peut être très
+élevée et très saine ; mais j’ai à peine besoin de dire
+aussi : 1<sup>o</sup> qu’elle ne peut être que persuasive ;
+2<sup>o</sup> qu’elle ne peut être qu’un art.</p>
+
+<p>Elle ne peut être évidemment que persuasive ; car
+l’homme ne peut se sentir obligé à être heureux.
+Cette proposition : « sois heureux ; il le faut, tu le
+dois », a quelque chose en soi de comique et de
+ridicule. Il y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits
+et dans nos consciences, des vieilles morales impératives
+et religieuses, peut-être ; mais nous sentons
+vaguement que le bonheur n’est pas un devoir,
+que nous ne sommes pas obligés à être heureux
+et que peut-être nous sommes obligés à ne pas
+l’être, que la recherche du bonheur a quelque
+chose d’immoral. Et ceci n’est pas nécessairement
+une réminiscence chrétienne. Au fond de la Némésis,
+pour y revenir un instant, il y avait cette
+idée que l’homme ne doit pas être trop heureux,
+qu’un homme heureux est quelque chose de contraire
+à l’ordre et d’<i>insolent</i> (un peu du sens étymologique
+et un peu de l’autre), et en dernière analyse
+l’idée de la Némésis, c’était l’inquiétude qu’éprouve
+un homme à être heureux, c’était le remords du bonheur,
+preuve que le bonheur a toujours pour
+l’homme quelque air de péché.</p>
+
+<p>Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur,
+et la morale qui nous donne comme fin le bonheur
+ne peut être que persuasive. Le dialogue entre
+la morale eudémonique et nous est celui-ci : « <i>Voulez-vous
+être heureux ?</i> — Oui, <i>nous avouons</i> que nous
+voulons l’être. — Si vous voulez l’être, il faut tenir
+telle ou telle conduite. » Autrement dit, la morale
+eudémonique n’a aucune <i>autorité</i>. Elle est une
+amie bienveillante et indulgente qui nous prend par
+notre faible pour nous conduire à la force d’âme, et
+qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour
+nous mener au bien. Nous l’aimons ; nous lui sourions,
+comme elle nous sourit ; mais elle ne nous
+impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle
+du <i>respect</i>, et c’est une bonne idée de Kant que ce
+qui peut nous imposer des devoirs doit être quelque
+chose qui nous inspire du respect. La morale eudémonique
+n’est rien autre que doucement persuasive.</p>
+
+<p>Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être
+qu’un art et n’a rien de scientifique, parce que le
+bonheur est chose tout à fait individuelle. Je place
+mon bonheur ici, je le vois ici ; un autre le place et
+le voit ailleurs ; et il n’est pas certain que j’aie tort,
+ni que l’autre n’ait pas raison. Le bonheur pour
+chacun est en raison de sa nature et de ses aptitudes.
+Le bonheur est la concordance qui s’est établie
+ou qu’on a su établir entre les facultés d’un individu
+et le champ d’activité où il pouvait exercer
+ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents,
+en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas
+de science de l’individuel. La morale ayant pour fin
+le bonheur ne peut donc être qu’un art, qu’un art ingénieux,
+individuel lui-même, et devra être définie
+ainsi : la morale est l’art par lequel, chacun s’étant
+appliqué à se connaître et se connaissant bien,
+se rend heureux par une sage application de ses
+facultés propres au monde qui l’entoure. — Voilà
+qui est bien ; mais, donc, la morale n’est pas une
+science, elle est un art ; et même un art qui n’a pas
+de préceptes et de maximes générales ; la morale est
+un art personnel et incommunicable ; la morale est
+l’art que chacun devrait se faire à soi-même pour
+être le moins malheureux possible.</p>
+
+<p>— Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique.
+Je reste une science en ce que, précisément,
+je crois que les principes menant au bonheur
+sont très généraux, sont les mêmes pour tous les
+hommes, doivent être tirés de l’étude de la nature
+humaine en sa généralité ; en ce que je crois que
+chaque homme serait dans l’erreur en cherchant
+à se rendre heureux par l’étude, même scrupuleusement
+et froidement faite, de ses penchants et aptitudes
+et ne saurait l’être qu’en se conformant aux
+notions sur le bonheur que nous donne l’étude de
+l’homme, pour ainsi parler, universel. Et en cela,
+je suis très nettement scientifique.</p>
+
+<p>— Je le veux bien ; mais encore ce qui fait qu’on
+peut dire qu’il y a un homme universel, ce qu’il y a
+de commun entre tous les hommes, c’est, si l’on veut,
+le désir du bonheur ; mais ce n’est pas du tout une
+idée, une imagination sur le moyen d’y arriver. Tel
+vous dira : « Mon idée du bonheur, c’est la volonté
+de puissance », et tel autre vous dira : « Mon idée du
+bonheur, c’est la modération dans les désirs » ;
+tel vous dira : « Mon idée du bonheur, c’est la
+tranquillité », et tel autre : « Mon idée du bonheur,
+c’est l’action. » Et ils vous diront ces choses sans
+que vous puissiez légitimement contredire aucun
+d’entre eux. Il en résulte, à ce qu’il me semble,
+que la morale eudémonique n’est pas une morale ;
+qu’elle est plusieurs morales opposées les unes aux
+autres, mettons, si vous voulez, en souvenir de
+Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des
+esclaves — et quelques morales intermédiaires.</p>
+
+<p>Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel
+et par conséquent n’est pas une science. Elle est un
+art et elle est même plusieurs arts, une infinité
+d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de
+celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan
+de lui-même ; et, de la matière qu’il trouve en
+lui, doit faire une œuvre d’art selon la matière qu’il
+a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière
+et selon les procédés d’art qu’il a inventés.
+Donc pour le moraliste eudémoniste point de morale.
+Il ne doit pas même en esquisser une. Son traité
+de morale ne doit pas s’étendre au delà de son
+principe. Il doit tenir en une ligne : « Cherchez le
+bonheur. » Pas un mot de plus. — « Mais comment ? — C’est
+votre affaire. Ce ne peut être que votre
+affaire. Je vous dirai, si vous voulez, comment j’ai
+trouvé le mien ; mais cela ne peut pas vous renseigner
+sur le vôtre. » La morale eudémonique n’est
+ni un commandement ni une prescription, ni même
+un guide.</p>
+
+<p>Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a
+appelé la morale du sentiment, qui ne mérite pas qu’on
+s’y attarde bien longtemps. Quelques philosophes,
+Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour toute
+morale ceci : « Cédez à votre sentiment intime ; il
+ne trompe pas. » Au fond, <i>c’est vrai</i> ; mais quand on
+a, successivement, refusé le nom de sentiment intime
+à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque
+chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si
+l’on dit en effet à un « sentimentaliste » : « Dois-je
+toujours obéir au sentiment qui me possède et qui
+me pousse, pour l’instant ? » il répondra certainement :
+« Il faut encore voir si ce sentiment est bien
+votre sentiment intime, profond, radical ; car il
+existe une foule de sentiments superficiels, momentanés
+et <i>altérés</i> ; il existe des sentiments qui sont des
+résultats des circonstances et du monde où vous
+vivez et de l’atmosphère que vous respirez et de
+votre éducation, etc. ; ce sont des sentiments
+circonstanciels ou des sentiments altérés ; c’est au
+fond même de votre nature qu’il faut vous adresser
+et c’est à lui qu’il faut vous conformer ; voilà le sentiment
+intime. »</p>
+
+<p>Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner,
+on arrive à s’apercevoir que le seul sentiment intime
+qui ne soit suspect ni d’être circonstanciel, ni d’être
+adventice, ni d’être altéré, est la voix même de notre
+conscience, le quelque chose en nous qui dit : « Tu
+dois » ou : « Tu ne dois pas » et qui n’est peut-être
+pas un sentiment. — Ou la morale sentimentale entre
+les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a aucune
+règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce
+qui en nous est passionné à l’exclusion de ce qui est
+froid, et elle nous déchaîne débridés à travers la vie,
+et elle n’est que l’immoralisme pur et simple ; ou
+entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène
+assez facilement à reconnaître que le sentiment
+ou plutôt l’ensemble des sentiments qu’elle donne
+comme bons n’est pas autre chose que le goût du
+bien et que simplement elle a donné au devoir le
+nom de sentiment pour s’appeler morale sentimentale
+au lieu de s’appeler morale du devoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tels étaient les essais de morale indépendante qui
+étaient faits ici et là, avec plus ou moins de hardiesse
+et aussi plus ou moins de logique, lorsque
+Kant parut.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">LA MORALE DE KANT</span></h2>
+
+
+<p>La première morale indépendante dans le sens
+vrai, dans le sens précis et dans le sens le plus
+étendu du mot, est la morale de Kant. Jusqu’à lui
+on avait voulu fonder la morale ; il a voulu <i>ne pas
+la fonder</i>, ne la fonder sur rien et qu’elle fût au
+contraire le fondement de tout et que tout se fondât
+sur elle. Jusqu’à lui on avait voulu <i>rattacher</i> la morale
+soit à la science, soit à la religion ; il a voulu
+ne la rattacher à rien et ne l’asseoir que sur elle-même.
+Il a voulu qu’elle fût en soi et qu’elle fût par
+soi. <i>L’insubordination du fait moral</i> est la maîtresse
+pièce de son système. Le fait moral est parce qu’il
+est et il n’a à donner aucune raison qui l’explique
+et qui le fasse accepter. Il n’a pas, pour ainsi parler,
+à plaider pour lui. Il s’impose. Il dit : « Je dois
+être. » Il ne donne pas de considérants à l’appui de
+lui. Il dit : « Je suis parce que je suis ».</p>
+
+<p>Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait.
+Si on le rattache à une religion, on a à prouver cette
+religion qui est toujours moins claire que lui ; si on
+le rattache à une science, on a à établir et à achever
+cette science qui n’est jamais guère établie et qui
+n’est jamais achevée, tandis que lui est définitif dès
+qu’il existe. Reste à ne le rattacher qu’à lui, à ne le
+fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le fonder, à le
+prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le
+vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable
+et qui doit être indiscuté.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer
+ce caractère singulier ; pourquoi discuter tout, prouver
+tout, rattacher tout à quelque chose et réduire
+tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui,
+vraisemblablement, est un fait comme un autre ?</p>
+
+<p>— Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral ;
+je le lui reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme
+cela qu’il se présente à nous. Nous pouvons douter de
+tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même chose,
+sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait
+moral. Toutes les autres choses se présentent à nous
+comme matière de connaissance ; le fait moral se
+présente à nous comme connaissance ; toutes les
+autres choses se présentent à nous comme chose à
+connaître ; le fait moral se présente à nous comme
+chose connue. Nous disons : « Il y a peut-être un
+monde extérieur et il faut nous donner des raisons de
+croire qu’il existe ou qu’il n’existe pas ; il y a peut-être
+des lois générales du monde et il faut les chercher ;
+il y a peut-être un auteur unique ou plusieurs
+auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il
+existe ou s’ils existent. » Nous ne disons pas : « Il y
+a peut-être quelque chose en nous qui nous commande
+de bien agir. » Nous sentons cette chose-là
+directement, immédiatement, comme de plein
+contact, et nous la sentons continuellement. Elle
+seule ne passe pas par quelque chose pour arriver
+à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être
+trouvée. Nous avons cette sensation qu’elle est si
+près de nous et en nous qu’elle est nous-même.
+Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits
+celui qui est en effet le plus clair, pour le plus
+manifeste celui qui est le plus manifeste, pour le
+seul indiscutable, celui que nous avons le plus de
+tendance à accepter sans discussion ? Pourquoi vouloir
+expliquer le fait le plus clair par d’autres plus
+incertains, prouver par des choses douteuses la chose
+qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être
+prouvée, et arriver par des chemins détournés à
+cette morale que nous atteignons du premier coup ?</p>
+
+<p>Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira
+Kant, si, étant donné qu’il faut aller, comme on
+peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du fait
+moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et
+de prouver tout le reste ? Qui sait si, loin d’être
+fondé sur la métaphysique, ce n’est pas le fait
+moral qui la fonde ? Qui sait si ce n’est pas le fait
+moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité
+de l’âme et qui prouve Dieu ? Qui sait si,
+par un renversement des méthodes, il ne faut pas,
+après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule
+sur elle-même quand elle se fonde sur elle-même,
+la reconstruire, et peut-être assez facilement, sur la
+morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est
+la chose solide, l’inébranlable et l’<i lang="la" xml:lang="la">inconcussum</i> ?</p>
+
+<p>Mais revenons, pour ne nous occuper que de la
+morale elle-même. Le fait moral est donc le plus
+clair, le plus incontestable et le plus directement
+saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs.
+C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette
+évidence première, cette évidence initiale tant cherchée
+par les philosophes. Ils ont dit : à travers tant
+de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une,
+dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter ? Ils
+ont répondu : c’est la vie, le sentiment de l’existence,
+le sentiment que l’on existe. Ils ont répondu : c’est la
+pensée, la certitude où l’on est que l’on pense. Je
+réponds, moi : ce qu’il y a de moins douteux, c’est
+que je me sens obligé, c’est que quelque chose en
+moi me dit : tu dois ! Pourquoi est-ce cela qui est le
+moins douteux ? Mais, parce que, quand à cette
+voix intérieure je n’obéis pas ; quand à cette voix
+intérieure je désobéis ; alors je souffre, alors j’ai des
+remords, alors j’ai de l’humiliation, alors je suis
+dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire ? C’est à
+dire que je viens de contrarier le fond même de ma
+nature ; c’est à dire que je viens de me nier, de me
+heurter et de me combattre moi-même.</p>
+
+<p>Remarquez que ce phénomène ne se produit pas
+à propos des autres choses auxquelles j’ai tendance
+à croire. Je puis douter du monde extérieur sans
+avoir remords, humiliation, mépris de moi-même,
+torture intime ; rien de tout cela. Je puis douter de
+mon existence et me croire une illusion et un rêve,
+sans me faire de reproche et sans que rien en moi me
+fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée,
+je veux dire douter que je pense, et ne pas me sentir
+humilié et dégradé, et dégradé par ma faute. Il n’y a
+pas de remords intellectuel, et ceci est bien à considérer.</p>
+
+<p>On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce
+de remords intellectuel ou quelque chose qui y ressemble.
+Quand nous doutons d’une chose très évidente
+aux yeux du bon sens, par exemple quand nous
+doutons que nous vivions ou que nous pensions,
+nous nous reprochons très sensiblement quelque
+chose. Nous nous reprochons de nous faire violence,
+de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement
+ou de demander à ses ressorts un effort qui
+dépasse les forces que la nature leur a assignées. — Ceci
+est très vrai. Mais remarquez deux choses. La
+première que le remords intellectuel est d’un caractère
+si différent du remords moral qu’on ne peut
+guère que par un abus de mot lui donner le même
+nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et
+n’humilie pas ; il trouble. Quand nous doutons ou
+essayons de douter des choses qui sont d’évidence
+intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et
+honteux ; nous nous sentons égarés. Nous nous sentons
+en bateau sans gouvernail ou en ballon sans
+soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches
+d’une espèce de suicide. Nous nous disons : « C’est
+à mon intelligence elle-même que je me dérobe et
+que je dis adieu ; si je doute de ceci, je ne puis
+plus faire aucun usage de mon entendement ; je ne
+puis, décidément, douter de ceci encore sans un
+suicide intellectuel. »</p>
+
+<p>Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est
+une crainte beaucoup plus qu’un remords ; il est un
+trouble, un effroi et une épouvante.</p>
+
+<p>Et la seconde chose à remarquer est celle-ci : c’est
+que le remords intellectuel torture aussi quelquefois
+et humilie, il faut le reconnaître ; mais quand il
+nous inquiète sur la passion qui nous anime à nier
+quelque évidence, ou sur les conséquences que cette
+négation peut avoir. Nous nous reprochons de
+douter de telle vérité quand nous nous disons que
+c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de
+briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la
+mystification, c’est-à-dire du mensonge, que nous en
+doutons ; — et nous nous le reprochons encore quand
+nous nous disons que la vérité dont nous doutons
+est peut-être profondément utile à l’humanité et que,
+rien qu’à en douter personnellement et intérieurement,
+nous commençons à faire du mal et nous
+nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que
+dans ces deux cas le remords intellectuel n’est pas
+autre chose qu’un remords moral ; que le remords
+que nous éprouvons est un remords moral se rapportant
+à des opérations intellectuelles, mais en tant
+qu’elles ont des rapports avec la moralité, en d’autres
+termes un remords moral pur et simple ?</p>
+
+<p>Donc le remords intellectuel ne torture pas et
+n’humilie pas ; et quand il semble qu’il torture et
+qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le remords intellectuel,
+mais le remords moral ; ou, ce qui revient
+au même, le remords intellectuel n’est remords que
+dans la mesure où il se complique de remords
+moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse
+souffrir : c’est la révolte contre une voix intime qui
+nous dit : tu dois, tu es obligé ; il n’y a qu’une vérité
+dont la négation nous fasse souffrir et nous dégrade
+à nos propres yeux, c’est la vérité morale.</p>
+
+<p>N’est-ce pas un signe ? Et n’est-il pas très rationnel
+de conclure de là que <i>la vérité</i>, tout au moins la
+vérité essentielle, que <i>l’évidence</i>, tout au moins
+l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au
+moins vérificatrice et justificatrice de toutes les
+autres, est l’évidence morale ?</p>
+
+<p>Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce
+qui n’a pas besoin d’être prouvé, ce qui se tient debout
+en soi et par soi, ce qui est irréductible à autre
+chose, ce qui est indépendant et insubordonné ; c’est
+l’<i>axiome humain</i>.</p>
+
+<p>Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu
+prouver l’axiome et rattacher à quelque chose ce à
+quoi, plutôt, tout se rattache, et subordonner à ceci
+ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver,
+certes, non l’expliquer même, à proprement parler,
+mais l’analyser. Le fait moral se présente ainsi.
+Quelque chose, en nous, nous dit : tu dois agir et tu
+dois agir bien ; il y a des choses qu’il faut faire et il
+y en a qu’il ne faut pas faire ; <i>il y a des choses</i> telles
+que, si tu les fais, tu sens que tu es digne de toi, conforme
+à toi ; <i>il y a des choses</i> telles que, si tu les fais,
+il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas
+né ou que tu fusses mort avant de les faire.</p>
+
+<p>— Mais ces choses que je dois faire, les puis-je
+faire ; et ces choses que je ne dois point faire, puis-je
+ne les faire point ?</p>
+
+<p>— Oui, sans aucun doute ; tu es libre absolument.
+Tu n’es pas limité dans ta volonté ; tu es limité dans
+l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas faire ce
+dont tes forces physiques sont incapables et ce que
+les circonstances t’empêchent d’accomplir ; mais tu
+es libre de prendre ta décision et d’aller dans l’exécution
+jusque-là où une force plus puissante que ta
+force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller jusqu’au
+tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve
+pas de moyens de transport ; mais il est libre absolument
+de prendre la résolution d’y aller et de
+pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les
+possibilités matérielles le permettront.</p>
+
+<p>— Est-il si certain que je sois libre ?</p>
+
+<p>— Non seulement ce n’est pas douteux ; mais tu
+n’en doutes pas ; tu n’en doutes à aucun moment de
+ta vie ; c’est en te croyant libre et parce que tu te
+crois libre que tu fais tout ce que tu fais ; et aurais-tu
+des remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne
+pas commettre la mauvaise action que tu as commise ?
+Et ne sens-tu pas que, quand tu essayes de
+douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise
+action, en ce sens que tu cherches une excuse aux
+mauvaises actions que tu pourras commettre ? Ne le
+sens-tu pas ? La négation du libre arbitre a son remords
+qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà
+en soi un acte mauvais.</p>
+
+<p>Ainsi parle la « conscience », comme on dit et
+comme on dit très bien ; car ce que nous venons de
+faire parler n’est pas autre chose que le savoir instinctif
+que l’homme a de lui-même. Et elle parle
+ainsi <i>impérativement</i>. Entendez par ce mot qu’elle ne
+subordonne à rien et qu’elle ne conditionne pas son
+commandement. Elle ne dit pas : « agissez bien <i>si</i> vous
+voulez le bonheur » ; elle ne dit pas : « agissez bien <i>si</i>
+vous voulez être en paix avec vous-même » ; elle ne dit
+pas : « agissez bien <i>si</i> vous voulez obéir à votre nature,
+laquelle est organisée pour le bien et se contrarie
+elle-même, se blesse elle-même quand elle agit mal. »
+Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce
+caractère. De tels commandements sont, si l’on veut,
+des commandements, sont, si l’on veut, des impératifs,
+mais ce sont des impératifs toujours <i>hypothétiques</i> ;
+ils se subordonnent toujours à une condition :
+« si vous voulez telle chose, agissez bien ». Le commandement
+de la conscience est impératif comme
+l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est despotique.
+Jamais le vers fameux n’a été plus applicable :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Et cela est littéralement exact ; car ici c’est bien
+la volonté contraignante qui se met à la place de la
+raison qui délibère.</p>
+
+<p>Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point
+qu’il puisse y avoir quelque chose en nous qui ne
+ressortisse pas à la raison, qui ne résulte point de
+motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement.
+Il ne s’agit pas de s’étonner ; il s’agit de constater.
+Est-il vrai, est-ce un fait que la conscience commande
+ainsi ? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en même
+temps qu’elle nous commande elle nous interdit de
+discuter ? Est-il vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit,
+très durement : « Si tu discutes, tu es déjà coupable ? »
+La loi-devoir enlève à notre appréciation,
+met énergiquement en dehors de notre appréciation,
+de notre délibération, de notre examen, un certain
+nombre de choses, et ces choses, ce sont nos actes.
+Elle nous permet de penser comme nous voudrons,
+de croire comme nous voudrons, d’imaginer comme
+nous voudrons. Dans ces cas-là nous n’entendons
+pas sa voix ; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout
+à coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce
+pas significatif ? Ne devons-nous pas reconnaître
+qu’il y a en nous quelque chose qui est différent de
+tout le reste, qui nous impose un respect profond, à
+quoi nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir
+désorganisés et qui commande sans admettre qu’on
+discute et sans donner de raisons de son ordre, <i>ce qui
+serait se discuter soi-même</i> ?</p>
+
+<p><i>L’indiscussion</i> absolue c’est le caractère essentiel
+et substantiel de la loi morale. L’être moral est
+celui à qui l’on dit : « Pourquoi fais-tu cela ? » et qui
+répond : « Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire autrement ;
+quelqu’un me commande. » S’il est en
+dehors de cette formule, d’une façon ou d’une autre,
+il n’est pas moral, il n’est pas vertueux.</p>
+
+<p>— Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses,
+non pas terrestres (car dans ce cas il serait
+simplement un homme adroit), mais dans l’espoir de
+récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral ?</p>
+
+<p>— Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi
+Kant, aux récompenses et aux châtiments d’outre-tombe,
+parce que je crois au mérite et au démérite,
+à un ordre universel qui veut que justice, en définitive,
+soit faite ; mais je dis que si l’homme a fait le
+bien en seule vue de la récompense, il n’est pas moral
+le moins du monde. Il n’est qu’un homme qui fait un
+marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité
+dans cet acte-là.</p>
+
+<p>— <i>Donc l’espoir en Dieu est immoral !</i></p>
+
+<p>— <i>L’espoir</i> en Dieu n’est pas immoral ; mais la
+parfaite conviction que Dieu nous récompensera
+exactement selon nos mérites est immorale. Faire le
+bien <i>pour</i> être payé par Dieu, prêter à Dieu <i>pour</i>
+qu’il nous rende, est un acte usuraire parfaitement
+étranger et même contraire à toute moralité. Il faut
+faire le bien pour lui-même ; <i>et puis</i>, il n’est pas interdit
+d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra
+compte. Le mélange même de ces deux sentiments
+n’est pas d’une moralité pure, parce qu’on
+ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas
+sûr que tous les deux sentiments soient réels ; et
+parce qu’il est possible que l’un des deux soit réel
+et l’autre seulement une illusion que nous nous
+faisons et que nous caressons pour nous rassurer.
+Il y a quatre degrés : 1<sup>o</sup> le marché : je fais le bien
+parce que je sais que Dieu me le rendra au centuple ;
+ceci est du paganisme le plus grossier : c’est
+un acte purement immoral ; — 2<sup>o</sup> le mélange de
+marché et de conscience : je fais le bien pour obéir à
+quelque chose en moi qui me dit de le faire, et aussi
+pour <i>mériter</i> ; ceci est un acte relativement estimable,
+à la condition qu’il soit bien certain que ces
+deux états d’âme existent concurremment ; et cela
+n’est jamais certain ; — 3<sup>o</sup> l’obéissance à la conscience,
+avec, <i>mais à d’autres moments et non pas
+quand on fait l’acte</i>, un espoir, peu sûr du reste,
+que l’on pourra être récompensé ; ceci est d’une très
+haute moralité ; — 4<sup>o</sup> l’obéissance à la conscience
+et la parfaite conviction que l’on ne sera jamais
+récompensé : ceci est l’acte moral absolu.</p>
+
+<p>— Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus
+moral qui puisse être.</p>
+
+<p>— S’il existe, certainement. Obéir à la conscience
+par pur et simple respect de la conscience, c’est
+l’acte moral pur.</p>
+
+<p>Mais, — autre point de vue de la question — sans
+aucune espérance de récompense, faire le bien parce
+qu’on éprouve de la satisfaction à le faire et par
+conséquent <i>pour</i> se procurer ce plaisir ne sera sans
+doute pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste
+à faire le bien uniquement par obéissance à la
+loi et sans mélange aucun d’intérêt personnel ?
+« J’ai du plaisir à faire le bien ; cela m’inquiète<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. »
+Le plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite,
+évidemment, et, de plus, va jusqu’à ôter tout caractère
+moral à mon acte, si bon qu’il soit, selon
+la façon commune de parler. L’homme qui est
+charitable avec délices n’a pas plus de moralité
+dans cet acte que le gourmand qui savoure un mets
+favori ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus
+loin.</p>
+</div>
+<p>— Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui
+n’est pas complètement désintéressé n’est pas moral ;
+on peut même dire que l’acte moral qui n’est pas
+accompli avec une certaine répugnance, avec une
+certaine victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il
+faut savoir, il est vrai, que l’homme qui éprouve du
+plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du plaisir
+à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude
+et pour goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis,
+triompher très souvent, très longtemps, de lui-même ;
+que par conséquent si son action de maintenant
+n’est pas morale, il est moral, lui, profondément ;
+et même que si son action de maintenant
+n’est pas morale en soi, elle l’est par tous ses
+antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler,
+toutes ses racines ; et voilà pourquoi vous pouvez
+vénérer sans scrupule l’homme de bien qui fait le
+bien par plaisir ; mais encore, mais enfin, il est très
+vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est
+pas moral. L’homme de bien travaille, sans le savoir,
+à s’enlever le mérite. Il s’enlève le mérite à mesure
+qu’il fait du devoir une habitude et une habitude
+agréable. Ses premiers actes bons sont moraux,
+étant des victoires et achetées chèrement ; les suivants
+sont moins moraux, comportant moins
+d’efforts ; et quand ils sont devenus une habitude et
+une source de jouissances, ils ne sont plus moraux
+du tout. Heureux, du reste, et vénérable, pour la
+raison que nous avons dite, l’homme qui n’a plus
+aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien.
+La fin de la vertu, mais aussi son comble est d’être
+devenue une manie.</p>
+
+<p>— Soit ; mais insistons encore. Un homme n’espère
+de récompenses pour ses vertus, ni ici-bas ni
+ailleurs ; d’autre part, il n’éprouve point de plaisir à
+faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux.
+Et il le fait cependant. Voilà le pur homme
+de bien, selon vous. Je n’en suis pas sûr ; car, s’il est
+très vrai qu’il ne fait le bien que par devoir, il
+éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir
+dans le devoir accompli et, même en l’accomplissant,
+dans la lutte qu’il soutient contre lui-même.
+Donc ici-même, il y a intervention du plaisir et par
+conséquent de mobile intéressé.</p>
+
+<p>En considérant le plaisir du devoir accompli nous
+dirons que l’acte vertueux touche sa récompense
+dès qu’il est fait ; que, par conséquent, seul le premier
+acte bon a été fait par devoir ; mais le second
+déjà a pu être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement
+du premier avait révélé.</p>
+
+<p>Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même
+nous dirons que le premier acte bon a été
+intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du plaisir à
+le faire dès le premier moment où l’on commençait
+à l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte
+moral pur ? — Je reconnais, répondra Kant, que
+depuis le commencement du monde il n’y a pas eu,
+peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte
+absolument désintéressé. Mais que faisons-nous ici ?
+Nous décrassons l’acte moral, successivement, de
+toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous
+le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il
+consiste, pour montrer ce qu’il est en soi. Dans la
+pratique, quelque relativement pur qu’il soit, il sera
+toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins,
+on saura à quel degré il l’est ; on saura s’il est si
+mêlé qu’en vérité il n’existe plus, ou s’il est si légèrement
+adultéré qu’il est assez près d’être pur. Pour
+savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il
+est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il
+est en soi. Il est une bataille ; il est une lutte que
+l’homme soutient pour échapper à la nature. « La
+vertu n’est pas l’éclosion de la nature ; elle est une
+conquête sur la nature<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. » C’est en quoi les stoïciens
+se sont trompés. L’homme ne vit ni en conformité
+avec <i>la</i> nature, ni en conformité avec <i>sa</i> nature
+quand il est vertueux. Il vit en révolte contre <i>la</i> nature,
+qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de
+plus qui est immorale ; et il vit en révolte contre
+<i>sa</i> nature qui lui persuaderait, s’il l’écoutait, de
+vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste.
+La morale est contre nature, il faut le dire sans
+hésiter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> André Cresson : <i>la Morale de Kant</i>.</p>
+</div>
+<p>Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même
+dans la nature humaine pour que nous la
+trouvions en nous ; évidemment ; mais la morale
+est un élément de notre être qui contrarie ce que
+nous avons de commun avec la nature des autres
+êtres créés ; c’est une force, en nous-mêmes, de
+révolte contre nous-mêmes ; c’est quelque chose en
+nous qui nous invite et nous oblige à nous vaincre
+et à nous dépasser. Quand Nietzsche, plus tard,
+donnera sa fameuse définition de l’homme : « l’homme
+est un être qui est né pour se surmonter », il donnera,
+lui si contempteur de Kant, une formule essentiellement
+kantienne. La morale apporte, reconnaissons-le
+vaillamment, la guerre et non la paix dans l’être
+humain. Sans elle il serait en paix ; sans elle il ne
+se livrerait pas de combats ; sans elle il ne tendrait
+pas violemment sa volonté vers des fins presque
+inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La
+morale est en vérité une étrangère en nous.</p>
+
+<p>C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix
+de la raison pour nous parler, mais nous parle avec
+la sienne ; ni, quand elle est pure, elle ne demande
+aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni
+comme introductrice ni comme compagne. Vous
+voyez : elle est étrangère à tout notre être ; elle est
+étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est pas elle.
+« Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui
+n’es ni la raison qui me persuade patiemment, ni la
+sensibilité qui me pousse et qui m’entraîne ; ni l’habitude
+qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit lentement ;
+ni l’imitation qui m’engage à prendre pour
+modèles les êtres qui m’entourent ; mais, solitaire et
+dédaigneuse de tout ce qui habite en moi, une visiteuse
+qui intervient pour me donner un ordre sévère,
+sans explication et qui doit être sans réplique ;
+et qui rentre dans le silence et dans l’ombre en me
+laissant d’elle une sorte de terreur mystérieuse et
+comme une nécessité inexplicable de lui obéir ? »</p>
+
+<p>Elle répondrait : « Il est vrai, je suis l’étrangère ;
+je suis étrangère au monde entier ; je n’apparais et
+ne me manifeste qu’en toi, et encore en toi je suis
+étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience ;
+et je te trouble et je t’effraie et je te torture ;
+mais tu sens bien et tu sentiras toujours que tu as
+besoin de ce trouble, de cet effroi et de ce tourment ;
+que tu as besoin de moi ; que sans moi tu te mépriserais
+profondément ; que sans moi aussi tu périrais,
+toi et ta race, toi et ton espèce. Tu es un être particulier.
+Quelqu’un t’a créé tel que tu ne puisses vivre
+sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée
+pour te donner matière à te combattre et à te vaincre
+et pour qu’à te combattre et à te vaincre tu vécusses.
+Or c’est toi-même qui m’as créée du besoin même que
+tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la visiteuse
+est cependant ce qu’il y a de plus intime et de
+plus profond en toi et a jailli, une fois pour l’éternité,
+de la substance même de ton être. »</p>
+
+<p>Mais si l’on <i>constate</i> cette antinomie, salutaire du
+reste, peut-être nécessaire du reste, entre la morale
+et toutes nos autres facultés, peut-on l’<i>expliquer</i> un
+peu, soupçonner un peu pourquoi elle est ? Il n’est
+pas impossible. Cette antinomie de la morale et de
+nos autres facultés, c’est une forme, c’est une face de
+l’antinomie de la destinée de l’homme comme faisant
+partie d’une espèce. Individuellement l’homme ne se
+sent obligé à rien ; individuellement l’homme n’a pas
+de devoirs ; individuellement l’homme n’a pas de
+conscience. Supposez, ce qui, du reste, est presque
+impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité,
+sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait ?
+Absolument aucun. Ceux qui ont parlé des devoirs
+envers soi-même n’ont pu en parler que parce qu’ils
+considéraient l’homme en société, et qu’à cause de
+cela ils lui voyaient des devoirs envers soi-même
+consistant à se conserver et à se développer pour le
+service de la société, et qui par conséquent n’étaient,
+en vérité, que des devoirs envers la société elle-même.
+Mais supprimez cette considération de la
+société, il reste que l’homme n’a aucun devoir
+envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir.
+Direz-vous : « Si bien. Il a le devoir de ne pas se
+détruire et de se conserver sain et fort. » Vous
+voulez dire qu’il est de son intérêt de ne se point
+détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il
+ne prend pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci
+n’est pas un devoir, n’a aucunement le caractère
+de devoir. L’homme individuellement n’est nullement
+obligé d’être heureux. L’homme, individuellement,
+cherche naturellement le bonheur ; il le
+cherche plus ou moins intelligemment ; mais il n’est
+nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être
+heureux. L’homme individuellement est donc un
+être qui simplement cherche le bonheur, son bonheur.
+C’est toute sa loi. Ce serait un pur non-sens
+que de lui en chercher un autre.</p>
+
+<p>Mais dès que l’homme est en société, immédiatement
+il a des devoirs et il a une conscience qui les
+lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il ne doit
+plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif
+catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne
+se sent plus libre d’agir à son gré. Le « fais ce que
+veux » disparaît. Il se sent des obligations envers
+les autres ; il se sent des obligations envers soi-même,
+à cause des autres ; il se sent même des obligations
+envers Dieu, si, ramassant, en quelque sorte,
+l’humanité tout entière, laquelle l’oblige, et l’objectivant
+en un être supérieur qui l’a créée, qui l’aime
+et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi
+envers cet être qui a comme en ses mains les intérêts
+de l’humanité.</p>
+
+<p>Donc à l’homme considéré individuellement point
+de devoirs ; à l’homme considéré comme membre
+d’une espèce des devoirs multiples.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi l’individualisme est à base
+d’immoralité, comme le bon sens le dit tout de suite ;
+mais si le bon sens le pressent, l’analyse le prouve.
+Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes
+ou sur la pente de le devenir. L’individualisme
+n’est que la révolte plus ou moins franche de
+l’homme fatigué de morale et des obligations que la
+morale impose. L’individualisme est la doctrine plus
+ou moins précise de l’homme qui est las de sacrifier
+éternellement son moi, son droit au bonheur, ou son
+droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout
+cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des
+commandements très rudes, soit à un Dieu intérieur
+dont on trouve rudes les exigences. L’individualisme
+est immoral par cette raison bien simple que la
+moralité est précisément l’homme ne se considérant
+pas comme individu. Or, comme l’homme est à la
+fois un individu et un membre d’une espèce, et
+comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre
+chose, il y a toujours une antinomie et par suite une
+lutte entre ce qu’il est comme individu et ce qu’il est
+comme membre d’une espèce.</p>
+
+<p>Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur ;
+comme membre d’une espèce, sa loi est le
+renoncement au bonheur. Comme individu sa loi
+est la persévérance dans l’être ; comme membre
+d’une espèce, sa loi est le sacrifice, partiel continuellement,
+total parfois, en certaines occasions, de son
+être.</p>
+
+<p>Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la
+morale est bien cette ennemie éternelle que nous
+voyions que l’homme porte en lui ; ennemie salutaire,
+ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent,
+ne peut vivre que comme membre d’une espèce ;
+mais ennemie cependant, puisque encore il reste un
+individu et ne peut pas cesser de l’être et de se sentir
+tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne
+sentent plus cette antinomie et cette lutte dont nous
+parlons, ceux-là, s’ils existent, sont des êtres qui ne
+sont plus des individus ; ils sont l’espèce même en
+un homme ; ils sont, dirait un Aristophane, des statues
+vivantes de l’humanité.</p>
+
+<p>Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne ;
+mais qu’on en approche. Toutes les associations où
+l’homme ne respire que pour l’association et en
+quelque sorte que par l’association, sont des essais,
+souvent très beaux, d’abdication de l’individualité
+et par conséquent de moralité pure. Encore est-il
+que cette association que nous envisageons en ce
+moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité,
+qu’elle institue des devoirs qui, pour être
+des devoirs envers l’humanité, sont surtout, tout
+compte fait, des devoirs envers elle, et que par conséquent
+elle remplace l’individualisme personnel par
+une sorte d’individualisme collectif, que par conséquent
+elle ne constitue pas moralité pure. Mais elle
+en donne très bien l’image. L’homme absolument
+moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la
+conscience faite homme) serait celui qui ne ferait
+absolument rien que par obéissance à sa conscience,
+c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui
+aurait absolument aboli en lui tout individualisme,
+soit personnel, soit même collectif, et en qui, pour
+ainsi parler, l’espèce même vivrait.</p>
+
+<p>Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il
+y a cette antinomie et cette lutte dont nous parlons,
+et c’est ce qui explique l’antinomie de la morale elle-même
+avec <i>tout le reste de notre être</i>. La morale est
+en opposition et en lutte contre tout le reste de notre
+être, jusqu’à ce qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle
+l’ait absorbé ou, pour mieux dire, qu’elle se soit
+substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive jamais.
+Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est
+la moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi,
+tant on se serait vaincu, c’est où l’on arriverait
+si l’on était parvenu à la moralité absolue, et
+alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus
+du tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte ; mais nous
+n’avons aucune crainte à concevoir sur cette extinction
+de la moralité dans son triomphe ; dans l’état
+normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours
+relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre
+nous-mêmes pour la morale, ou en d’autres termes,
+la lutte de nous-mêmes, espèce, contre nous-mêmes,
+individus.</p>
+
+<p>La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive ;
+normative et non conseillère, science, du
+reste, avant d’être un art. Science de quoi ? science
+d’elle-même ; analyse de ce qu’elle est, de la façon
+dont elle se révèle à nous et de la façon dont elle
+s’impose à nous et nous commande ; et enfin elle ne
+s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et ne se
+rattache à rien ; elle n’est fondée ni sur une autre
+science, ni sur l’ensemble des sciences, ni sur une
+religion ; elle n’est fondée que sur elle-même. Platon,
+ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des fils
+ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale
+<i>comme à leur dernière fin</i> ; nous, nous rattachons
+exactement toutes choses à la morale <i>comme à
+leur base</i> et aussi comme à leur dernière fin. C’est
+<i>parce que</i> la morale existe qu’il faut bien que le libre
+arbitre existe ; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle ;
+qu’il faut bien que Dieu existe ; et aussi c’est
+<i>pour que</i> la morale soit que Dieu a créé l’homme ;
+car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale
+n’est pas, puisque l’acte moral est une lutte et que
+Dieu n’a pas à lutter ; c’est pour que la morale soit
+que l’homme est doué du libre arbitre ; c’est pour
+que la morale soit que le monde existe comme
+épreuve de l’homme, comme tentation de l’homme
+et comme chose que l’homme doit comprendre qu’il
+ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme
+doit comprendre qu’il doit se distinguer. Base de
+tout et fin de tout, la morale enveloppe le monde
+comme d’un cercle et tout en part comme tout y
+aboutit.</p>
+
+<p>Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve
+pas et ce qui n’a pas besoin d’être prouvé et ce qui
+prouve tout ; vous ne trouvez cela que dans la loi
+morale ; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi
+et pour la réalisation de quoi il semble bien que tout
+existe ; vous ne trouvez cela que dans la loi morale ;
+et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est, quoique
+si particulière et isolée en apparence, la voix du
+monde parlant à l’homme, la lumière du monde
+entrant en lui, la loi du monde l’obligeant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle
+nous commande ? Nous nous sentons obligés ; mais
+à quoi nous sentons-nous obligés ? Nous nous sentons
+obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très
+sensible, absolument incontestable ; mais à quoi
+nous sentons-nous obligés ? Ne répondez pas sommairement :
+à faire le bien. C’est répondre à la question
+par la question. Faire le bien, cela veut dire
+faire ce à quoi l’on se sent obligé ; mais encore à
+quoi précisément nous oblige la loi morale ?</p>
+
+<p>Il y en a qui disent que la loi morale renferme en
+soi <i>une matière</i> qu’elle nous présente et que nous
+saisissons par intuition, directement et immédiatement.
+Elle nous dit : « Il ne faut pas tuer, voler,
+être intempérant, être égoïste, etc… » La loi morale,
+pour ceux-ci, est une table de la loi où sont inscrits
+un certain nombre et un grand nombre de commandements
+distincts, tous très directement accessibles,
+tous présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est
+bien vrai que c’est ainsi que sont les choses, ou paraissent
+être, pour tous tant que nous sommes, dans
+la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous
+fait un cadre moral, une liste des choses à faire et des
+choses à ne faire point, et c’est à cette liste, en vérité,
+que nous obéissons. Il est très vrai ; mais prenez
+garde. Si vous prenez les choses ainsi ; si vous considérez
+la loi morale comme ayant un contenu matériel
+<i>et comme constituée par ce contenu matériel lui-même</i>,
+vous risquez de ruiner, ou d’exposer à être
+ruinée, la morale elle-même.</p>
+
+<p>Car on vous répondra que cette liste dont nous
+parlions tout à l’heure est extrêmement variable, que
+la variabilité des devoirs est la chose du monde dont
+on est historiquement le plus sûr, que telle chose,
+devoir pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre,
+que telle chose, devoir pour un temps, n’est pas
+devoir pour tel autre temps, que, même, telle chose,
+crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et
+que, par conséquent, si la matière de la morale est la
+morale même, la matière de la morale se contredisant,
+la morale se contredit et donc n’est pas une
+loi et donc n’existe pas.</p>
+
+<p>Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui
+est un crime. Les naturels australiens, considérant
+que la mort de leurs parents est le résultat de maléfices
+jetés sur eux par quelque homme ou femme
+d’une tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers
+leurs morts de tuer quelqu’un de la tribu hostile. Un
+Australien ayant perdu sa femme manifesta ses intentions
+au docteur Landor, qui le menaça de prison
+s’il donnait suite à son projet. L’Australien se soumit ;
+mais, rongé de remords, il dépérissait de jour en
+jour. Enfin il disparut, puis revint au bout d’un an
+en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu
+ennemie. Il avait connu le commandement moral,
+puis le remords, puis la satisfaction du devoir accompli.
+La <i>vendetta</i> corse est un impératif catégorique
+du même genre. Chaque peuple dresse sa « liste »,
+dresse sa table de la loi, qui s’impose à toute la race
+comme un impératif moral ; et cet impératif n’est
+pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la
+loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement ?</p>
+
+<p>Ce qui est universel c’est de se sentir obligé ; mais
+il n’y a que cela qui le soit. L’Australien de tout à
+l’heure était aussi obligé que je le suis ; il était aussi
+obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se sentir
+obligé est universel ; mais ce à quoi l’on est obligé
+est variable. Donc si la loi morale <i>est</i> son contenu,
+elle n’est pas une loi ; elle est des coutumes ; si la
+loi morale est son contenu, elle n’existe pas. Gardez-vous
+donc de dire que la loi morale doit contenir et
+contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est
+point.</p>
+
+<p>D’autres présentent les choses ainsi : la loi morale
+ne contient, à proprement parler, rien ; elle n’est pas
+une liste ; mais elle est une sorte de pierre de touche.
+Elle ne vous présente pas un certain nombre
+d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre ; mais
+<i>à propos de chaque acte</i> dont vous avez l’idée et que
+vous êtes sur le point d’accomplir, elle vous dit :
+« il est bon », ou : « il est mauvais » ; elle vous dit :
+« tu dois », ou : « tu ne dois pas ». C’est exactement,
+comme on a si souvent dit, un juge intérieur qui juge
+avant, pour prévenir, et qui, du reste, juge aussi
+après. — Sans doute ; et les choses se présentent
+parfaitement ainsi dans la pratique journalière ; mais
+les mêmes objections viennent contre cette théorie
+et le même danger existe à l’admettre, et au fond elle
+est exactement la même que la précédente. A chaque
+acte à commettre intervient un jugement prémonitoire
+de la conscience ; oui, mais chacun de ces actes
+est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque
+chose qui peut n’être pas la conscience, qui peut
+n’être pas la loi morale. En présence d’un acte, la
+conscience dit : « fais-le », ou « ne le fais pas ». Ce
+n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui
+le décrète blanc ou noir ; elle peut l’avoir reçu blanc
+ou noir de la tradition ou de la coutume. En face de
+ce fait : sa femme à venger, l’Australien recevait de
+sa conscience un <i>oui</i> très énergique, que sa conscience
+elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on
+dise que la loi morale a sa liste d’actes permis et
+d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque acte elle
+met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même
+chose, à savoir que la loi morale a un contenu
+matériel, et comme ce contenu est variable, on est
+amené à reconnaître que si la loi morale a un
+contenu matériel, elle n’est qu’un greffier de la
+coutume. Donc, pour que la loi morale soit morale,
+il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit toute
+<i>formelle</i>, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable
+sans doute à une infinité de cas pratiques ; mais
+seulement une idée générale.</p>
+
+<p>Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi
+parler, impliquée dans le fait moral universel, dans
+le <i>je dois</i>, dans le <i>je suis obligé</i> ? Pas d’autre au premier
+regard que le <i>je dois</i>, lui-même, que le <i>je suis
+obligé</i> lui-même ; et dès que, du <i>je suis obligé</i>, je veux
+passer au <i>à quoi</i>, il semble bien que c’est en face d’un
+fait que je vais me trouver ; or nous avons reconnu
+la nécessité d’écarter les faits de l’énoncé de la loi
+morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas
+d’être le contraire.</p>
+
+<p>Cependant faites attention à ceci : du <i>je dois</i> lui-même,
+de l’essence même du <i>je dois</i> on peut tirer,
+ce nous semble, une idée générale, toute pure, non
+mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable
+aux faits. Qu’est-ce que c’est que le <i>je dois</i> ? C’est
+un fait de conscience qui se présente avec le caractère
+d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi ? C’est une
+maxime universelle. Le <i>je dois</i>, dès qu’il est reconnu
+comme loi, et il se fait connaître comme tel dès
+qu’il existe ou dès qu’il parle, a donc un caractère
+d’universalité, est donc une maxime universelle.
+Eh bien, sans aller plus loin, voilà précisément
+l’idée générale que nous cherchons. La morale,
+par cela seul qu’elle est loi, nous commande d’agir
+<i>universellement</i>. — Qu’est-ce qu’agir <i>universellement</i> ?
+C’est agir de telle façon que l’on voudrait que
+la maxime qui nous fait agir fût une loi universelle.
+Et voilà justement ce que le <i>Je dois</i> nous commande
+par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous
+commande sans nous commander aucun acte, et
+voilà cependant une formule trouvée qui peut
+s’appliquer à tous les actes du monde et nous
+éclairer sur eux tous. La définition de la morale en
+sa pureté absolue sera donc : « <i>agis uniquement
+d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en
+même temps qu’elle soit une loi universelle.</i> »</p>
+
+<p>Remarquez que cette formule, d’abord élimine
+tout égoïsme, cela va sans dire, et devant chaque
+acte à faire nous commandera de ne nous traiter que
+comme nous voudrions que tous fussent traités, et
+nous commandera de traiter les autres comme nous
+voudrions être traités nous-mêmes, et par conséquent
+enveloppe en même temps et la charité et la justice,
+et le « ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas
+qui te soit fait » et le « fais à autrui ce que tu voudrais
+qu’on te fît », etc. ; — mais remarquez de plus
+que cette formule <i>permet de rectifier la coutume</i>, qui
+tout à l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte
+qu’on se demandait avec inquiétude si elle n’était
+pas la morale elle-même. La formule kantienne est
+précisément le creuset de la coutume et qui n’en
+laisse subsister que ce qu’elle a, par aventure, de
+vraiment moral.</p>
+
+<p>A l’homme qui aura fait de la vengeance un des
+articles de son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> moral et chez qui, en vérité, la
+<i>vendetta</i> sera une partie de la conscience et la partie
+la plus sensible de la conscience, il suffirait de dire :
+« Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût
+éternellement d’après cette règle ? » pour que, non
+pas il fût converti tout de suite ; car soyez sûr que
+d’abord il répondra : « oui ! » ; mais pour que la
+suite des réflexions et la méditation prolongée de
+cette seule maxime l’amène, en un temps donné, à
+répondre : « non ! »</p>
+
+<p>A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment
+ou inconsciemment, la recherche du bonheur,
+la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui,
+certes, est la « coutume » la plus répandue dans
+l’humanité, il suffira de dire : « Voudriez-vous que
+tous les hommes sans exception s’appliquassent uniquement
+et exclusivement à la <i>recherche du bonheur</i> ? »
+pour que, tout au moins, il hésite sur la réponse
+et se demande si la recherche exclusive du
+bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment
+pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la
+ruine de l’humanité.</p>
+
+<p>Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie
+la coutume et par conséquent elle constitue une
+morale qui semble bien, elle, ne rien recevoir de la
+coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle,
+puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la
+corriger.</p>
+
+<p>Remarquez encore que la formule kantienne, non
+seulement rectifie la coutume, mais en quelque manière
+rectifie la nature, ce qui veut dire, comme on
+pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et
+tendances que le spectacle de la nature nous pourrait
+inspirer. Quand nous trouvons la nature immorale,
+nous pouvons nous laisser aller à l’imiter pour
+raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou
+sous ombre d’acquiescement à l’ordre universel. La
+formule kantienne, avec une modification qui n’est
+qu’une légère généralisation, nous arrêtera. Voudriez-vous
+agir comme agit trop souvent la nature
+et que sa règle, ou une de ses règles, et non pas la
+moindre, fût la règle de l’humanité ? Votre conscience
+dit « non ». En disant, « non », ce qu’elle
+commande c’est ceci : « <i>agis comme si la maxime de
+ton action devait, par ta volonté, être érigée en loi universelle
+de la nature</i> ». Cette nouvelle formule n’est
+pas autre chose que la première très peu modifiée,
+et même non modifiée, mais tournée, pour ainsi parler,
+du côté de la nature, comme la première était
+tournée du côté du genre humain.</p>
+
+<p>Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne
+en quelque sorte des armes contre lui-même, contre
+la coutume humaine en ce qu’elle a de mauvais, et
+contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire.
+Comme cette formule est l’expression d’une morale
+absolument indépendante, de même aussi elle a en
+elle comme une vertu d’indépendance et elle rend
+l’homme indépendant de la nature, indépendant de
+la coutume, s’il se peut indépendant de soi-même,
+pour ne le faire dépendre que de la morale seule.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne.
+Elle est certainement la nouveauté la plus
+extraordinaire en doctrines morales et même en
+doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle
+dépasse la révolution socratique elle-même ; car la
+révolution socratique ramenait tout à la morale, et
+en lui subordonnant tout, et en faisant tout aboutir
+à elle ; mais la révolution kantienne ramène tout à
+la morale, et en faisant tout aboutir à elle, et <i>en faisant
+tout sortir d’elle</i>. Elle est chez Kant cause active
+et cause finale. C’est elle qui crée toute la métaphysique ;
+c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il
+y a une morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre,
+et qu’il faut que l’âme humaine soit immortelle, et
+qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur et vengeur,
+et qu’il faut qu’il y ait une nature contre
+laquelle l’homme lutte et contre les suggestions
+de laquelle il se dresse comme être autonome
+et indépendant.</p>
+
+<p>Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par
+la morale, en ce sens qu’il est ce qu’il est parce que
+la morale existe et qu’il n’est ce qu’il est que parce
+que la morale existe avec le caractère que l’on voit
+qu’elle a.</p>
+
+<p>Je dis même que c’est une révolution religieuse
+incomparable à toute autre, même au Christianisme,
+puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la morale ; qui
+existe parce que la morale existe ; qui n’existerait pas,
+qui n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait
+pas besoin de lui. Dieu, dans Kant, est postulé par
+la morale comme le libre arbitre ; et, par un renversement
+de méthodes très intéressant, comme Descartes
+prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut
+pas nous tromper, Kant prouve tout et Dieu lui-même
+et Dieu surtout, parce que la morale existe et ne peut
+pas nous mettre en erreur.</p>
+
+<p>Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant,
+qu’il l’ait vu distinctement ou non, la morale est une
+religion et le Devoir un Dieu. Le Devoir est un Dieu.
+Il en a tous les caractères : il est infaillible, il est
+indiscutable, il commande sans avoir de raison à
+donner de ses commandements, il est absolu — <i>et
+il a tout créé</i>. Le Devoir est le dernier des Dieux et il
+n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même
+qui le confirme.</p>
+
+<p>On a voulu fonder la morale sur la religion ; on a
+voulu la fonder sur une science ou sur les sciences ;
+on la fonde maintenant sur elle-même ; mais en la
+fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité
+et d’elle-même une religion.</p>
+
+<p>Inutile de dire que si elle est une religion, c’est
+qu’elle est, telle qu’on nous la présente et telle qu’on
+la sent, un reste des religions qui ont précédé, un résidu
+théologique, comme dirait Comte. La morale
+de Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme
+rectifié, selon la manière dont on considère
+le Christianisme lui-même. Si l’on considère le Christianisme
+comme fondé sur la religion, ainsi que nous
+le faisions au commencement de cette étude, le kantisme
+est un Christianisme retourné, faisant sortir
+la religion de la morale, au lieu de faire sortir la morale
+de la religion. Si l’on considère le Christianisme
+comme étant surtout une morale, comme étant en son
+fond une morale, qui seulement, s’est <i>associé</i> à la religion
+régnant dans le temps et dans les lieux où lui-même
+est né, alors le kantisme est un Christianisme
+rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en
+son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion
+qu’il rencontre, mais fait sortir la religion de son
+propre sein.</p>
+
+<p>En définitive il est un Christianisme philosophique,
+un monothéisme philosophique, dernier aboutissement
+de la Réforme ; mais il est une religion
+très précisément. Il a une base véritablement mystique.
+Il commande d’obéir sans démonstration des
+raisons d’obéir ; il fait donc appel au seul sentiment
+mystique de l’obéissance. Il fait de l’obéissance un
+dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme
+et il offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui
+s’appelle précisément l’Indiscutable.</p>
+
+<p>Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout
+mysticisme connu ; car il fait <i>adorer par simple
+adoration</i>, non pas un Dieu concret dans une certaine
+mesure, non pas un Dieu qui a une histoire,
+qui a créé le monde, qui a parlé aux hommes,
+qui s’est montré à eux ou à quelques-uns d’entre
+eux ; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un
+Dieu dont on ne connaît que les oracles, comme
+dans l’antre de Trophonius ; Dieu redoutable du
+reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui
+approuve et félicite ; mais aussi qui tourmente, qui
+torture et qui ravage et qui nous demande le sacrifice
+humain, le sacrifice sanglant de notre propre
+vie.</p>
+
+<p>Le kantisme est la religion la plus religieuse, la
+religion la plus religion qui me soit connue ; je veux
+dire la religion où il n’y a que l’essence même de la
+religion, la religion où il n’y a que de la religion. Il ne
+pouvait naître qu’après un très long stade de religion
+de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus
+en plus individualisée, de religion que l’individu se
+fait à lui-même (luthéranisme) et qui place l’individu
+en face de lui-même en lui faisant remarquer — et
+qu’il en tremble ! — qu’il y a en lui un Dieu.
+Kant a fondé la <i>foi morale</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">LE NÉO-KANTISME</span></h2>
+
+
+<p>Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu
+un succès merveilleux en Europe et particulièrement
+en France pendant un siècle. Il flattait deux sentiments
+qui ne sont contraires qu’en apparence : le
+désir d’une morale indépendante des religions, le besoin
+d’une religion ; ces deux désirs étaient dans le
+kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale
+qui était une religion elle-même.</p>
+
+<p>Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler
+simplement les kantistes, car ils n’ont vraiment
+point renouvelé Kant, s’appliquèrent surtout à deux
+choses : 1<sup>o</sup> élargir et attendrir un peu la doctrine
+kantienne ; 2<sup>o</sup> lui donner un caractère plus pratique,
+en lui trouvant un criterium nouveau, ou plutôt en
+démêlant plus précisément et en affirmant plus énergiquement
+le criterium qu’elle contenait.</p>
+
+<p>Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale
+de Kant. Celle-ci se réduisait et se restreignait
+strictement à l’affirmation de l’obligation morale.
+Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur
+cette obligation ; ils ont eu « la foi morale » et ils ont
+affirmé le plus chaudement du monde qu’il fallait
+l’avoir ; mais ils n’ont pas repoussé les appuis et
+les apports que pouvaient donner à cette foi les
+considérations sentimentales et les considérations
+esthétiques.</p>
+
+<p>Renouvier fait comme des concessions à la morale
+sentimentale, disons mieux, il la prend comme
+une alliée ou comme une servante précieuse de la
+morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour
+de Jésus : « C’est un fait psychologique véritable
+que la présence de la sympathie au nombre des éléments
+qui portent l’homme à des actes favorables
+au bonheur d’autrui… [La sympathie] fournit un
+mobile du bien commun et vient à l’appui de la loi
+morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour
+nier cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou
+admettre que certains éléments fondamentaux de
+cette nature n’interviennent pas ou <i>devraient</i> ne pas
+intervenir là précisément où la place en est marquée
+dans l’ordre mental. <i>Devraient ne pas intervenir</i>
+dans l’acte vraiment moral, c’est la thèse de Kant,
+qui… juge que les passions même les plus nobles,
+en se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la
+vertu. <i>Rien n’était mieux fait pour nuire à la
+diffusion des principes de Kant</i> que de demander, si
+inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement
+vis-à-vis de l’homme comme il est… que l’action
+moralement bonne fût absolument exempte de
+passion… Dès qu’un acte est fait par raison et par
+devoir, si la bienveillance et la sympathie existent
+aussi, il <i>doit</i> se faire <i>aussi</i> par bienveillance
+et sympathie… Et dès qu’un acte est fait par bienveillance
+et sympathie, la raison et le devoir étant présents…
+il ne doit se faire aussi que si la raison et le devoir
+l’autorisent… En ce sens l’action moralement
+bonne se fait certainement par devoir et au fond on
+pourrait aller jusqu’à dire, avec Kant, qu’elle se fait
+<i>uniquement par devoir</i>, s’il était permis d’entendre
+par là que, se faisant <i>aussi</i> par passion, <i>elle ne se
+ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir
+contraire.</i> »</p>
+
+<p>Donc agissez par devoir <i>ou</i> par passion bonne ;
+mais, quand vous agissez par devoir soyez tranquilles
+et assurés de ne point errer ; quand vous agissez par
+passion bonne, assurez-vous bien que le devoir
+approuve. Le Devoir sera tantôt agent de votre
+acte, tantôt contrôleur de votre acte et toujours il
+sera <i>présent</i>, et il est nécessaire, mais il suffit, que
+toujours il soit présent.</p>
+
+<p>C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement
+de la morale de Kant, qui emprisonne
+dans le devoir. Dans la prison kantienne Renouvier
+ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les
+brises tièdes qui viennent du cœur.</p>
+
+<p>C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour
+définir le <i>sens</i> moral : « une combinaison naturelle
+de la sympathie et du penchant social, qui en est la
+suite, avec la raison. »</p>
+
+<p><i>Mais</i> — et c’est ici la pensée la plus neuve que je
+rencontre dans cette <i>Science de la morale</i>, qui serait
+du reste un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain
+si le manque de composition n’en faisait un
+fourré exaspérant — <i>mais</i> la sympathie a pour
+triste contre-partie la nécessité, pour vivre avec nos
+semblables, ce que la sympathie commande, d’être
+méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir.
+Il y a une « solidarité du mal ». Elle apparaît
+dès que l’homme sort de sa caverne et même, souvent,
+quand il y reste, dès qu’il est en contact avec
+les animaux. En effet, « les animaux, par le fait
+qu’établit entre eux la loi naturelle, ne tendent pas
+seulement à nous faire perdre le respect de la
+nature ; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi
+de la dévoration mutuelle des vivants, la douleur
+prodiguée, les fins multipliées, contraires, en apparence
+manquées, ne sont pas seulement pour nous
+l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale
+de la raison ; mais notre propre conservation
+matérielle et par suite nos fins les plus élevées se
+trouvent en jeu dans la guerre universelle. Attenter
+à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se
+font et qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité
+de défense. »</p>
+
+<p>Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans
+la société humaine. Nous sommes très vite convaincus
+par des exemples indiscutables qu’être bons,
+non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le
+mal en l’encourageant et que par suite nous
+devons faire le mal en nous défendant et quelquefois
+même nous défendre d’avance, pour n’être
+pas attaqués au moment de notre plus faible possibilité
+de défense. Nous sommes donc méchants parce
+qu’il y a des méchants et nous devons l’être.</p>
+
+<p>Nous sommes solidaires ; et, parce que nous
+sommes solidaires, nous devons faire le bien et,
+parce que nous sommes solidaires, nous devons faire
+aussi le mal ; et il y a une solidarité inévitable du mal,
+comme il y a une solidarité obligatoire du bien, et
+nous ne pouvons pas agir selon la formule kantienne :
+« agir toujours de telle sorte que notre acte pût
+être érigé en règle universelle de conduite » ; car
+si nous agissions ainsi nous serions écrasés, même
+par une minorité, et par conséquent non seulement
+agir ainsi serait un suicide, mais encore ce
+serait détruire, en nous détruisant, les agents du
+bien et supprimer le bien lui-même, acte de suprême
+immoralité.</p>
+
+<p>Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale
+et <i>même</i> selon le criterium de la morale du
+devoir !</p>
+
+<p>Mais ici la morale du devoir intervient en son
+fond même, quitte à modifier son criterium, et nous
+dit qu’il faut pratiquer la bonté jusqu’au point où
+« la nécessité manifeste » de notre existence et de
+notre établissement sur la terre et dans la société ne
+nous force pas d’y déroger. Le devoir d’être méchant
+s’impose dans les limites où la méchanceté n’est
+que contre-méchanceté indispensable ; et le criterium
+célèbre se modifie ainsi : « Agis toujours de
+telle façon que ton acte pût être érigé en règle universelle
+de la société telle qu’elle est organisée autour
+de toi. » Et il est certain qu’il faudrait que
+dans la société où nous sommes placés il n’y eût de
+mal que contre le mal, moyennant quoi le mal
+n’existerait pas du tout.</p>
+
+<p>Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les
+appuis et les apports que peuvent donner à la foi
+morale les considérations esthétiques. Ils ne vont
+point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que
+l’attrait du devoir est sa beauté même, que l’impératif
+est une séduction, que la morale nous impose par le
+beau qu’elle contient et que la morale rentre en
+définitive dans l’esthétique ; mais ils considèrent que
+le beau moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il
+« purge de leurs parties peccantes » les passions
+qu’il représente, qu’en un mot il épure la sensibilité
+en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait.</p>
+
+<p>Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées
+<i>réellement</i> par nous, mais vues par nous sur le
+théâtre, éprouvées artistiquement par nous, ne nous
+laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent
+devant nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité
+sympathique, laquelle peut être et doit être un
+bon auxiliaire de la loi morale.</p>
+
+<p>Ainsi la sensibilité aide la loi morale ; et l’art, en
+purifiant la sensibilité, fait la sensibilité plus propre
+à aider la loi morale, aide la sensibilité à aider le
+devoir.</p>
+
+<p>Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur
+de cette doctrine, il ne m’était guère permis de ne pas
+la noter comme une partie importante de l’enseignement
+néo-kantien, comme une marque de la tendance
+de cette école à adoucir l’austérité de la religion
+d’où elle dérive.</p>
+
+<p>Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute
+est le <i>tour</i> — car ce n’est que cela — que l’école
+néo-kantienne a donné à la pensée du maître. Il
+consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en
+trois <i>affirmations</i>, comme il est naturel quand il
+s’agit d’une foi :</p>
+
+<p>Affirmation du devoir, comme d’une chose qui
+n’est pas à démontrer, qui ne peut pas être démontrée
+et qui ne doit pas être démontrée, ce qui prétendrait
+la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et
+elle-même étant ce qui démontre tout et par conséquent
+ce qui n’est démontré par rien. Et ceci est le
+pur kantisme et nous n’y reviendrons pas.</p>
+
+<p>Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire
+cette chose que de croire autre chose ou de ne rien
+croire, et que d’une façon générale, le vrai est <i>ce qu’il
+est bon de croire pour notre développement moral</i>.</p>
+
+<p>Affirmation que cette foi morale est au-dessus
+de toute discussion, puisqu’il y aurait immoralité à
+discuter ce qui nous sert précisément à distinguer
+le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium
+du vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas
+l’évidence de vérité qui va être juge de l’évidence
+de moralité, alors qu’il est posé en principe que
+c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence
+du vrai.</p>
+
+<p>Ces deux dernières affirmations ont fondé ce
+qu’on a appelé depuis <i>le pragmatisme</i>. Le pragmatisme
+consiste à assurer énergiquement qu’une idée
+est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne
+par ses résultats ; — qu’une idée vraie, si elle n’est
+pas bonne, n’a pas le droit d’être vraie, et pour
+parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une
+apparence de vérité.</p>
+
+<p>Car enfin qu’est-ce que le vrai ? C’est ce qui est
+évident. Qu’est-ce qui est évident pour l’homme, si
+ce n’est que ce qui lui est funeste doit être repoussé
+par lui ? Le vrai et le bien se confondent donc absolument
+pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra
+hors de l’humanité ; mais le <i>vrai humain</i> c’est le bien
+et ce ne peut pas être autre chose.</p>
+
+<p>Remarquez-vous une habitude du parler populaire ?
+Il dit, par exemple : « L’honnêteté, il n’y a
+que cela de vrai. » Il dit : « que cela de vrai ». Il
+confond vérité et excellence morale ; ou il confond
+vérité avec bonheur individuel et bonheur social
+et bonheur humain. Il a parfaitement raison : la
+vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de
+l’homme.</p>
+
+<p>Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons
+avec une pleine conviction de notre libre arbitre.
+Est-ce une vérité ? Rien n’est plus douteux.
+Rationnellement bien des choses démontreraient
+plutôt que c’est une erreur. Nous agissons pourtant
+comme sous la contrainte d’une vérité indiscutable,
+puisque <i>nous nous croirions fous</i> si nous ne
+croyions pas agir comme nous voulons.</p>
+
+<p>Qu’est-ce à dire ? Que le libre arbitre est une <i>vérité
+humaine</i>. Partout ailleurs que chez nous il peut
+être une erreur, chez nous il est une vérité ; il est
+<i>notre</i> vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit
+dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe
+il n’y croit pas ; mais que comme homme il
+y croit absolument. Vérité humaine. Erreur si l’on
+veut, mais disons comme Nietzsche : « Quelles sont
+en dernière analyse les vérités de l’homme ? Ce sont
+<i>ses erreurs irréfutables</i>. »</p>
+
+<p>Nous appellerons vérités humaines les erreurs par
+lesquelles l’homme vit et sans lesquelles il ne peut
+vivre, et à parler sans raffinement, ce sont bien là
+des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on
+ne réfute pas, mais <i>ce qui ne trompe pas</i>, tandis que
+le reste trompe.</p>
+
+<p>— Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi ? — On
+la cherchera tant qu’on voudra si l’on veut se
+donner le plaisir tout esthétique d’idées qui se
+tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent
+pas et ne combattent pas les autres. C’est
+plaisir d’artiste. Mais quand on voudra une philosophie
+pratique (d’où le mot <i>pragmatisme</i>), on partira
+de notre principe qui est en même temps un
+criterium : le vrai c’est le bien, et ce qui indique la
+vérité d’une idée c’est le bien qu’elle contient.</p>
+
+<p>Du reste, nous ne savons pas — et vous, savez-vous
+bien ? — ce que c’est qu’une vérité en soi. Une vérité
+n’est vérité que quand, d’abord s’imposant
+par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle
+n’est contredite victorieusement ou gravement par
+rien.</p>
+
+<p>Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument
+de votre raison, de deux choses l’une : <i>ou</i>
+son évidence rationnelle est d’accord avec l’évidence
+morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle
+nôtre ? Elle est à nous deux, et ni ce n’est son évidence
+rationnelle qui la constitue à l’état de vérité,
+ni ce n’est son évidence morale ; c’est toutes les deux ;
+c’est l’accord même entre ces deux évidences. — <i>Ou</i>,
+évidente rationnellement, elle est contredite par
+l’évidence morale, et alors elle est une vérité contredite ;
+elle est une vérité <i>contre laquelle il y a quelque
+chose de vrai</i> ; et elle n’est plus une vérité.</p>
+
+<p>Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium
+du vrai dans le bien ; tout au moins le criterium
+du vrai humain, et c’est tout ce qui importe
+à des hommes.</p>
+
+<p>— Autrement dit, vous biffez net toute philosophie
+et, comme l’a dit l’un des vôtres, le « pragmatisme
+n’est pas une philosophie, il est une preuve qu’il ne
+faut pas philosopher » ; ou vous pouvez vous appliquer
+le mot de Pascal : « se moquer de la philosophie
+c’est vraiment philosopher ».</p>
+
+<p>— En quoi cela ? Nous bâtissons une philosophie
+autour d’autre chose que ce autour de quoi les philosophes
+depuis Platon bâtissaient les leurs, et voilà
+tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se
+trompe pas et ils croyaient que c’est la raison, et
+autour de ce qu’elle donnait ils construisaient un
+système. Nous cherchons ce qui ne se trompe pas et
+nous voyons que c’est le sens du bien ; et autour de
+ce qu’il donne nous bâtissons très rationnellement
+toute une philosophie : liberté, immortalité de l’âme,
+peines et récompenses d’outre-tombe, Dieu.</p>
+
+<p>Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un
+renversement des plans.</p>
+
+<p>Renversement des valeurs : notre première valeur
+c’est le sens moral, et la seconde c’est la raison
+venant travailler sur les données du sens moral.</p>
+
+<p>Renversement des plans : on commençait par des
+axiomes rationnels, le <i lang="la" xml:lang="la">cogito</i> par exemple ; et l’on
+aboutissait à la morale ; nous commençons par des
+axiomes moraux : « il doit y avoir un bien pour
+l’homme », par exemple ; et nous aboutissons à tout
+le reste. Nous n’avons que remplacé une première
+lumière, jugée par nous tremblante, par une autre
+première lumière, jugée par nous sûre, et une
+méthode jugée par nous décevante par une autre
+méthode jugée par nous certaine.</p>
+
+<p>Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait,
+que la supériorité de notre philosophie sur toutes les
+autres est que toutes les autres devraient s’arrêter
+à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent
+toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la
+morale les <i>séduisant</i> et étant « la Circé des philosophes »,
+et aussi la morale étant estimée par eux
+Celle qui les juge et dont ils craignent le jugement
+et de qui ils veulent prouver que le jugement leur
+est favorable.</p>
+
+<p>Ils y aboutissent donc tous, nous le savons ; mais
+nous savons aussi par quelles terribles contorsions,
+souvent et détours et retours de régions lointaines.
+C’est qu’en vérité rien n’<i>aboutit</i> à la morale, ni la
+contemplation de l’histoire humaine où nous voyons
+l’immoralité triompher si souvent, ni la contemplation
+de la nature où il n’y a pas un atome de moralité, ni
+la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du
+Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement
+au moins, et la nature immorale totalement.</p>
+
+<p>Comment donc veut-on aboutir à la morale en
+partant de telles choses ?</p>
+
+<p>Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous
+partons de la morale, pour plus de sûreté, si vous
+voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est immoral
+excepté la morale elle-même, nous nous installons
+dans la morale, avant tout, sûrs d’y revenir et
+décidés à y revenir comme le soldat qui se replie
+sur le soutien ; puis nous nous aventurons au
+dehors et nous cherchons à prouver que l’histoire
+humaine ne contient pas beaucoup de moralité, il est
+vrai, mais qu’elle contient cette leçon qu’elle eût été
+incomparablement meilleure si elle eût été guidée
+par le sens moral, ce qui est contenir de la moralité
+en puissance ; — que la nature (ou plutôt, et seule,
+la biologie) est foncièrement immorale, mais qu’elle
+est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle
+moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni
+les animaux inférieurs, des traces de moralité existant
+chez les animaux supérieurs, la moralité s’épanouissant
+enfin, péniblement, mais enfin cherchant
+à s’épanouir dans l’homme ; — que Dieu enfin, qui
+a voulu ou permis l’immoralité de l’Univers, ne peut
+pas être immoral, puisque la moralité existe en nous
+et demande quelque part quelqu’un qui la confirme
+et sanctionne comme loi bonne et qui la récompense
+d’être ou d’avoir été ; puisque la moralité humaine
+postule et exige la moralité divine.</p>
+
+<p>— Oui… l’humanité oblige Dieu !</p>
+
+<p>— Pourquoi non ? Du moins elle exige rationnellement
+que Dieu soit moral.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous faisons comme expéditions
+aventureuses en dehors de notre principe.</p>
+
+<p>Et qu’on ne dise point que ce renversement des
+valeurs n’est qu’un renversement d’argumentations
+d’école et par conséquent peu de chose de plus
+qu’une tautologie ; que si, partis de la morale, nous
+trouvons de la morale dans l’histoire, dans la
+nature et en Dieu, c’est que tout aussi bien on pourrait
+trouver une intention morale dans l’histoire,
+dans la nature et en Dieu et <i>aboutir à la morale</i>
+en disant à l’homme : « fais ce qui est indiqué
+comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle
+et par l’histoire divine. » Qu’on ne dise
+pas cela ; car, ce sens moral, jamais je ne l’aurais
+trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord en
+moi ; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché
+ailleurs et que je l’y ai cru trouver ; je l’ai projeté
+du moi au non-moi, loin que je l’aie attiré du non-moi
+au moi-même, et le bien peut me dire, conformément
+au mot de Pascal : « Tu ne m’aurais pas
+cherché si tu ne m’avais pas d’abord trouvé, trouvé
+en toi. »</p>
+
+<p>Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale
+c’est d’en partir pour y revenir ensuite. Et
+voilà la randonnée que nous faisons à travers la connaissance ;
+voilà notre expédition au dehors de
+nous.</p>
+
+<p>Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous
+n’avons pas réussi dans cette expédition au dehors,
+voulez-vous que je dise : Cela nous est égal ; et nous
+nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine,
+c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale
+comme nécessaire et suffisante à l’homme.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens
+de faire du pragmatisme est une fidélité ; car il est
+bien figuratif de cette doctrine, les pragmatistes hésitant
+toujours entre déclarer que leur doctrine est
+exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est
+une. C’est une de leurs faiblesses.</p>
+
+<p>Il y en a une autre, un peu plus grave : c’est que
+leur dogmatisme, qu’ils croient à l’abri du scepticisme
+bien autrement, bien plus que le dogmatisme
+des rationalistes, n’est pas moins à découvert que
+celui-ci. Ils pensent : du vrai on peut toujours
+douter ; du bien on ne peut pas douter ; il s’impose
+avec une évidence autrement contraignante que
+celle du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons
+l’évidence du vrai par l’évidence du bien.</p>
+
+<p>Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien
+consiste en ceci que quelque chose en nous nous dit
+de le faire ; oui, il faut accorder cela ; mais l’évidence
+du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose
+bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément
+si elle est bonne, et sur chaque idée « vraie
+parce qu’elle est bonne », c’est-à-dire féconde en
+résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander
+si elle est en effet féconde en résultats bons, si
+sont bons les résultats dont elle est grosse.</p>
+
+<p>Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité
+de l’âme est une idée vraie parce qu’elle
+est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir,
+je ne dis pas qu’ils se trompent ; je dis qu’ils
+n’en savent rien, qu’ils prennent sur eux de le
+dire et qu’il n’est aucunement certain que les actes
+bons de l’humanité aient cette cause, aucunement
+certain qu’ils n’en aient pas une autre.</p>
+
+<p>Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre
+est une idée vraie parce qu’elle est bonne, je ne dis
+pas qu’ils se trompent ; je dis qu’ils n’en savent
+rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont
+été très honnêtes gens, probablement parce qu’il
+était dans leur fatalité d’être tels.</p>
+
+<p>Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise
+sur les idées ; mais sur les actes mêmes, on
+sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et qu’on
+hésite et que l’humanité a hésité de tout temps ; que
+tel acte bon de l’avis général en tel temps est mauvais
+de l’avis universel en tel autre, que tel acte bon
+de l’avis général en tel lieu est mauvais de l’avis
+universel en tel autre ; que par conséquent ce
+n’est pas de la bonté, toujours douteuse, du fait que
+l’on peut conclure à la bonté-vérité de l’idée qui le
+contient ou qui est censée le contenir. En un mot,
+nous avons ce malheur que nous ne savons rien du
+bien excepté qu’il faut le faire.</p>
+
+<p>Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le
+vrai et le bien sont égaux. Nous ne savons rien du
+bien excepté qu’il faut le faire, nous ne savons rien
+du vrai excepté qu’il faut le chercher.</p>
+
+<p>— Différence, me dira-t-on : l’impératif catégorique,
+le bien, nous crie qu’il est le devoir ; le vrai
+ne nous crie pas qu’il est le devoir.</p>
+
+<p>— Mais, en vérité, si bien ! Il y a un impératif
+catégorique du vrai. J’assure, et combien d’autres
+plus grands que moi ont affirmé, qu’ils sentent le
+devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de
+chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le
+sentons tous, du plus grand au plus petit.</p>
+
+<p>Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se
+l’est demandé et l’a examiné, cet impératif catégorique
+du vrai se ramène-t-il encore à l’impératif
+catégorique du bien ; peut-être sentons-nous qu’il
+faut chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce
+qui serait une mauvaise <i>action</i> envers nous-mêmes,
+et pour ne pas tromper les autres, ce qui serait une
+mauvaise action envers autrui.</p>
+
+<p>Je le veux bien et je le crois assez ; mais qu’à une
+certaine profondeur l’impératif du bien et l’impératif
+du vrai se confondent, cela n’empêche point qu’ils
+n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi
+impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent
+l’un autant que l’autre avec figure sacrée. Donc égalité
+ou quasi-égalité.</p>
+
+<p>Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le
+bien, et par le caractère impératif qu’ils ont tous
+les deux, (c’est leur force), et par ceci qu’ils sont
+tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils
+sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse) ; de
+quel droit et pour quelle raison préférez-vous l’un
+à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à l’un ?</p>
+
+<p>La vérité est probablement qu’il faut les chercher
+tous les deux, et non pas s’acharner à faire sortir
+celui-ci de celui-là ou celui-là de celui-ci ; mais voir,
+essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à
+l’autre accorder.</p>
+
+<p>— Et s’ils ne s’accordent pas ? Resterai-je
+dans l’abstention ? Je ne puis pas ; il faut que
+j’agisse.</p>
+
+<p>— S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement,
+dans le sens de celui des deux qui préside évidemment
+à l’action, dans le sens du bien, de ce que vous
+considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le
+dire ; mais ne croyez pas être dans le vrai, croyez
+simplement être d’accord avec votre nature, comme
+disaient les stoïciens, ce qui du reste est peut-être
+ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire.</p>
+
+<p>Je reconnais très bien que pour un lieu donné et
+un temps donné, cette méthode d’évidence morale
+peut donner des résultats très satisfaisants. Le
+pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci :
+nous sommes d’accord, au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, pour trouver
+<i>bons</i>, pour juger <i>bons</i> un certain nombre de faits ;
+nous prenons pour philosophie les idées générales
+qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent vraisemblablement
+avec ces faits. Pour mieux dire,
+nous enveloppons ces faits dans un système d’idées
+générales qui, parce que nous les y enveloppons,
+semblent les contenir et les produire. Cela est
+« commode », comme dit M. Poincaré des « vérités »
+mathématiques ; cela est plus que commode, cela
+<i>nous aide</i> ; car nous sommes ainsi faits que nous
+aimons l’accord entre nos idées et nos actes et que
+dans cet accord nous sommes plus décidés, peut-être
+plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons
+une conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle
+sera suivie, cohérente et ordonnée.</p>
+
+<p>Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie
+parce qu’elle est bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle
+s’accorde à des faits jugés bons pour le moment.
+N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour
+le vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient,
+c’est que tout progrès serait enrayé. Quand les faits
+dictent les idées — et n’est-ce pas le cas ? — quand
+les faits approuvés dictent les idées à croire, on
+tourne indéfiniment dans le même cercle ; car on
+approuve les faits habituels, on se fait sur eux les
+idées qui les confirment, on n’en approuve les faits
+que davantage et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage
+était un fait bon. Une philosophie qui n’aurait
+jamais cherché que les idées approbatrices des faits
+jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa
+vérité et pour mesure de sa vérité que son aptitude
+à conduire aux faits jugés bons — n’est-ce pas le
+cas du pragmatisme ? — aurait indéfiniment consacré
+l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme
+l’autorité émanant d’une philosophie respectée.</p>
+
+<p>Par parenthèse, cet exemple montre combien il y
+a de pragmatisme dans toute philosophie morale,
+puisque les plus grands sages de l’antiquité ont
+été esclavagistes ; mais il montre encore mieux le
+danger d’une philosophie qui, en se jugeant elle-même
+d’après les faits où elle conduit, au fond se
+soumet aux faits existants qui peuvent être des
+préjugés.</p>
+
+<p>Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût ? Il a
+fallu qu’une philosophie — ou religion — s’élevant
+au-dessus des faits approuvés et ne se jugeant pas
+d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais
+d’après une vérité supérieure, trouvât ceci : tous les
+hommes sont frères, ce qu’aucun fait de l’antiquité
+ne <i>donnait</i>.</p>
+
+<p>Excellente méthode pour ajuster les hommes à
+la civilisation qui les entoure — ce qui du reste
+est bon — le pragmatisme ne la perfectionnerait
+pas.</p>
+
+<p>Il était intéressant de montrer comment de l’admirable
+doctrine kantienne, par une série de dérivations
+assez logiques, avait pu sortir une doctrine
+très respectable, mais un peu terre à terre et fermée,
+ou qui peut assez facilement se fermer du côté du
+progrès humain.</p>
+
+<p>Suite des dérivations : il y a dans le bien une
+vérité plus contraignante que dans le vrai. — C’est
+le bien qui fonde le vrai. — La vérité d’une doctrine
+est dans les conséquences bonnes qu’elle contient. — La
+plus vraie sera celle qui rendra compte du
+plus grand nombre de faits jugés bons et qui y conduira. — Les
+faits seront donc juges de la doctrine. — C’est
+donc eux qui produiront la doctrine et <i>il
+n’y aura pas</i> de doctrine pour en produire.</p>
+
+<p>La morale la plus intransigeante a abouti à une
+demi-démission de la morale.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION</span></h2>
+
+
+<p>Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est
+marquée par beaucoup de manifestations intellectuelles
+en Angleterre, en France et en Allemagne,
+depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante
+pour le penseur est celle que l’on trouve dans
+le livre de Guyau (1785) <i>La morale sans obligation
+ni sanction</i>, une des plus grandes œuvres philosophiques
+que l’humanité ait produites et qui fait date
+et qui serait complètement satisfaisante, si l’auteur,
+ayant le beau défaut d’être un poète, ne mettait pas
+<i>toujours</i> une image à côté d’une idée et un mythe à
+côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec
+le dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par
+le voisinage de l’autre.</p>
+
+<p>Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées
+principales de Guyau, mêlées de celles qu’il me
+donne.</p>
+
+<p>D’abord, comme relativement moins important,
+ce qu’il faut penser de la sanction de la morale,
+peines et récompenses d’outre-tombe.</p>
+
+<p>La sanction de la morale a pour grave inconvénient
+qu’elle la détruit. Si vous comptez être récompensé
+de votre bonne action, elle n’est plus bonne ;
+elle n’est plus qu’utile ; elle n’est plus qu’une chose
+qui vous est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon
+placement. Le poète a dit : « Qui donne au pauvre
+prête à Dieu. » Il ne pouvait pas mieux, par la
+netteté même et la crudité concise de sa formule,
+montrer que la bonne action est le comble même
+de l’égoïsme. L’idée de mérite est destructrice du
+mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous
+agissez pour mériter et avec la pleine certitude que
+vous méritez et que vous méritez à l’égard d’un être
+qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de mérite que
+si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit
+partout, aussi bien dans le ciel que sur la terre. La
+suprême immoralité est de croire que la moralité est
+profitable. On peut dire du croyant qui en même
+temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un
+bienfait n’est jamais perdu :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce mélange de gloire et de bien m’importune.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son
+for intérieur : « Quel intérêt aurais-je à être un
+juste s’il ne m’en revenait rien ? » et donc il n’a pas
+l’ombre de désintéressement.</p>
+
+<p>L’idée du mérite et du démérite consiste à faire
+remonter son égoïsme à sa source la plus élevée et
+à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et ce n’est
+pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante
+morale que celle d’un prêteur qui prête un
+jour pour être remboursé éternellement !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on
+était absolument sûr des peines et des récompenses
+d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais absolument
+sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du
+sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude
+relative des récompenses qui nous attendent, c’est
+ce qui constitue le mérite, c’est là où il se place et
+où il a une place encore très large.</p>
+
+<p>— Réplique : mais le croyant, soit qu’il soit chrétien,
+soit qu’il soit kantiste, est <i>absolument sûr</i>.</p>
+
+<p>— Je l’admets ; mais la distance entre l’actuel et
+le lointain équivaut parfaitement à la distance entre
+le certain et l’hypothétique. Ce qui est actuel, le
+sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force
+qui est incomparablement plus grande que la force
+avec laquelle agit l’espérance, cette espérance fût-elle
+certaine. Tout ce qui est futur est flottant, fût-il
+certain ; tout ce qui est lointain est indécis, fût-il
+réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux.
+La distance qu’il y a, je ne dis plus entre le certain
+et l’hypothétique, mais entre l’actuel et le lointain,
+et au point de vue de la sensibilité, je dis la même
+chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se
+place et où il a une place encore très large.</p>
+
+<p>Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il
+soit et fait un acte moral, quelque certain qu’il
+soit qu’il en aura récompense. Son mérite diminue
+seulement à mesure qu’il croit davantage ; mais sa
+croyance, si forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser
+la distance qu’il y a entre l’actuel et le lointain,
+entre le tangible et l’indécis, et ne peut jamais
+même diminuer cette distance que d’une manière
+insensible.</p>
+
+<p>Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire,
+du reste, des pensées métaphysiques dans
+l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen, de
+l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et
+du démérite se confond avec l’idée même du bien,
+avec l’idée pure du bien. Elle se ramène à ceci : le
+bien est divin ; le bien est approuvé de Dieu ; le bien
+fait corps avec Dieu ; le bien est consubstantiel avec
+Dieu et je suis avec Dieu en le faisant et c’est ce
+qu’il ferait à ma place.</p>
+
+<p>Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument
+morale.</p>
+
+<p>Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au
+fond c’est exactement la même question. Les uns
+disent comme François de Sales (confusément) et
+comme Fénelon : il faut aimer Dieu pour lui-même,
+sinon vous ne l’aimez pas ; si vous l’aimez par crainte
+ou par espérance, c’est vous, non lui, que vous aimez.
+Les autres répondent : l’aimer uniquement par
+crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme ;
+mais l’aimer avec un mélange d’amour de lui, c’est-à-dire
+d’amour de la perfection, et d’espérance et de
+crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant
+sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre
+et que les forces humaines peuvent le soutenir ; d’autant
+plus que mon espérance et ma crainte elles-mêmes
+sont une forme de ma croyance en Dieu, en
+sa justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité,
+et que cette croyance, étant adhésion à lui, est
+encore amour de lui, est mêlée au moins d’amour de
+lui.</p>
+
+<p>Celui qui a donné la formule la plus solide de ces
+justes tempéraments, c’est <i>Fénelon lui-même</i> quand
+il écrit : « Le désintéressement du pur amour ne peut
+jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes
+ni pour le degré ni pour la durée de l’amour ; [mais]
+il ne peut jamais exclure la conformité au bon plaisir
+de Dieu qui veut notre salut et qui veut que nous le
+voulions avec lui pour sa gloire. » — En langage
+philosophique : Il faut aimer le bien d’une manière
+désintéressée, sans bornes ni de degré ni de temps ;
+mais il entre dans l’idée du bien qu’il soit un mérite ;
+et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous
+ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons
+heureux tôt ou tard à cause de lui ; et accepter l’idée
+du bien avec cette considération, ce n’est pas cesser
+de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout lui-même.</p>
+
+<p>— Contre-réplique : En tout cas l’idée de sanction
+détruit l’impératif catégorique. L’impératif catégorique
+c’est : « fais le bien, je le commande ; je ne
+donne pas de raisons de cet ordre ». Or, si à l’impératif
+catégorique vous ajoutez, à quelque moment que
+vous l’ajoutiez : « du reste, vous serez récompensé
+d’avoir fait le bien », l’impératif n’est plus catégorique ;
+il est conditionné ; et l’impératif n’est
+plus impératif ; il est persuasif ; il se ramène à dire :
+« <i>si</i> vous faites le bien, vous serez récompensés ;
+<i>donc</i> faites le bien ; — faites le bien, <i>autrement</i> vous
+serez punis ; <i>donc</i> faites le bien ; — faites le bien,
+<i>moyennant</i> quoi vous serez heureux ; — <i>voulez-vous
+être heureux ?</i> faites le bien. » L’impératif n’est plus
+celui qui ne donne pas de raisons ; il prodigue les
+raisons et les motifs et les mobiles ; il est aussi persuasif
+que la morale épicurienne disant : voulez-vous
+être heureux ? soyez vertueux ; il est beaucoup plus
+persuasif que la morale épicurienne, qui, comme
+récompense de la vertu, ne promettait qu’un bonheur
+éphémère, tandis que lui promet un bonheur
+éternel.</p>
+
+<p>— Contre ceci je ne m’élèverai pas ; je le tiens
+pour incontestable. Toute morale qui parle de sanction
+est persuasive et n’est impérative qu’en apparence.
+Elle aura beau — ce sera son adresse — écarter,
+éloigner, tant qu’elle pourra, son impératif
+de son persuasif, se bien donner de garde de mettre
+dans la même page ou dans le même volume le texte
+où, hautaine, elle commande, et le texte où, câline,
+elle vous dit que dans votre intérêt vous ferez mieux
+de faire comme ceci, il n’en sera pas moins qu’elle
+dit les deux et que, disant le second, elle détruit
+radicalement le premier.</p>
+
+<p>Cela, je l’accorde absolument. <i>Il n’y a pas</i> d’impératif
+catégorique dans Kant, du moment qu’il admet
+la sanction de la morale ; <i>il n’y a pas</i> d’impératif catégorique
+dans Kant, du moment que l’idée des
+peines et récompenses <i>y est</i>.</p>
+
+<p>De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le
+plus enragé contre l’idée de sanction ce serait un
+homme qui serait fanatique de l’impératif, ce serait
+un kantiste intransigeant, un kantiste enthousiaste,
+un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que
+Kant.</p>
+
+<p>Guyau n’était pas du tout cet homme-là ; et si,
+d’une part il repoussait l’idée de sanction, d’autre
+part il repoussait l’idée d’impératif, l’idée d’obligation.
+L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée
+« tu dois » lui paraissent un « préjugé ». Il recueillait
+avec complaisance ce mot, très pénétrant du reste,
+de Vinet : « le but de l’éducation est de donner
+à l’homme <i>le préjugé du bien</i> », et, se rebellant, il
+disait : Eh bien, non ! « il ne doit pas y avoir dans
+la conduite un seul élément <i>dont la pensée ne cherche
+à se rendre compte</i>, une obligation <i>qui ne s’explique
+pas</i>, un devoir <i>qui ne donne pas ses raisons</i> ».
+Par question préalable l’impératif était éliminé.
+Contre ce miracle psychologique Guyau commençait
+par protester, d’entrée en matière protestait, comme
+les philosophes contre les miracles proprement dits,
+interventions du surnaturel à travers la nature ; et
+son effort fut de dissoudre l’impératif en l’analysant,
+de montrer ce qu’il y a dans l’impératif apparent et
+de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre,
+ce sont précisément des raisons.</p>
+
+<p>Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique
+est vrai psychologiquement, c’est-à-dire est vrai
+comme donnée immédiate de la conscience, tout de
+même que le libre arbitre. Il est incontestable que
+nous entendons une voix intérieure qui nous dit :
+« tu dois », et qui ne donne pas ses raisons. « La
+théorie de l’impératif catégorique est psychologiquement
+exacte et profonde comme expression d’un fait
+de conscience », comme le libre arbitre est incontestablement
+exact comme affirmation énergique et permanente
+du sens intérieur.</p>
+
+<p><i>Seulement</i>, n’y a-t-il que l’impératif — et le libre
+arbitre — qui soient des proclamations du sens
+intime ? Point du tout ! J’ai fait remarquer moi-même
+plus haut que le vrai a son impératif catégorique
+très net, que chercher le vrai et le dire est
+commandé par le moi au moi. J’ai fait remarquer,
+ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif
+encore fort net et que réaliser le beau, tout
+au moins ne pas faire du laid par négligence, par
+désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans la
+rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau
+étant commandé à l’artiste, ne pas faire du laid étant
+commandé à tout le monde.</p>
+
+<p>Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré.
+Selon lui, « les penchants naturels et la loi et la
+coutume » ont leurs impératifs catégoriques. Ils commandent
+sans donner de raisons. La coutume,
+comme le disait Pascal, est respectée et suivie « par
+cette seule raison qu’elle est reçue » ; l’autorité
+de la loi est parfois toute ramassée en soi, sans se
+rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien
+davantage ».</p>
+
+<p>C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont
+des impulsions ou des contraintes. Les penchants
+naturels nous poussent et ne nous commandent pas ;
+ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons
+bien la différence.</p>
+
+<p>La loi, la coutume sont des contraintes ; nous
+obéissons à la loi parce que nous ne pouvons pas
+faire autrement et à la coutume parce que nous ne
+pouvons guère faire autrement, sous peine de mille
+désagréments à souffrir parmi nos semblables. Le
+signe, très net, de la différence entre ces impulsions
+et contraintes d’une part et les impératifs d’autre
+part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et
+aux contraintes nous éprouvons des regrets et non
+point des remords : nous n’avons aucun remords
+d’avoir désobéi au penchant sexuel ; nous n’éprouvons
+aucun remords, fussions-nous en prison,
+d’avoir désobéi à une loi que nous trouvions injuste,
+et au contraire ; nous n’éprouvons aucun remords,
+fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être
+contrevenus à une coutume que nous jugions stupide<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
+Au contraire, le remords nous point si
+nous avons fait une faute morale ; encore si nous
+n’avons pas cherché la vérité ; même si nous n’avons
+pas réalisé le beau que nous pouvions créer
+ou point respecté le beau que nous pouvions
+respecter (hiérarchie des impératifs, question qu’il
+sera intéressant de creuser).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume
+veut que l’on dise « j’ai contrevenu » ; j’écris « je suis
+contrevenu » ; et je n’en éprouve aucun remords, parce que je
+tiens la coutume pour stupide.</p>
+</div>
+<p>Donc Guyau va trop loin ; mais on sent qu’il a parfaitement
+raison de prétendre que, de ce que l’impératif
+moral est un fait incontestable, Kant n’est pas
+autorisé « à considérer cet impératif comme transcendantal »,
+c’est-à-dire à le tenir pour une chose
+au-dessus de toute discussion et impénétrable à toute
+analyse.</p>
+
+<p>La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le
+reconnaître, que l’impératif moral est de tous les
+impératifs vrais ou supposés le plus net et le plus
+énergique : « Convenez, me disait un ami, que c’est
+lui qui a la plus grosse voix. » Convenons-en, et que
+cela est certainement à considérer.</p>
+
+<p>La vérité est ensuite que Kant, timide devant la
+morale, comme presque tous les philosophes, a,
+inconsciemment sans doute, <i>eu peur</i> d’analyser l’impératif
+et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour
+que le culte qu’on aurait pour lui fût mystique,
+pour que le respect qu’on aurait à son égard fût
+une foi.</p>
+
+<p>Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse
+tend à se détruire, ce qui veut dire que tout instinct
+qui devient conscient tend à se ruiner. On n’aime
+bien qu’aveuglément ; même on n’aime bien qu’en
+aimant sans savoir que l’on aime. « S’il y a un amour
+pur et exempt du mélange de nos autres passions,
+c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous
+ignorons nous-mêmes. » — Ainsi parlait La Rochefoucauld.</p>
+
+<p>M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement,
+a une bonne formule sur l’éducation ;
+elle consiste, suivant lui, « à faire passer le conscient
+dans l’inconscient », à inspirer, par exemple, l’amour
+du travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au
+travail et y rester devienne machinal et n’exige plus
+aucun effort ; à inspirer l’amour de la patrie et à y
+habituer de telle sorte qu’on finisse par l’aimer aveuglément
+et sans se faire de raisonnement à cet égard ;
+s’éduquer c’est devenir impulsif ; l’éducation achevée,
+c’est une impulsivité acquise, etc.</p>
+
+<p>Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est
+excellente, celle de faire le bien (et supposez, si vous
+voulez, que cette impulsivité dite naturelle soit une
+impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera
+égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion
+et de la faire passer de l’inconscient dans le
+conscient ; ce serait une éducation à rebours. Ce
+qui était force énorme parce qu’il était inconscient,
+nous l’énerverions peu à peu en le rendant conscient,
+et nous n’aurions réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif.</p>
+
+<p>Kant savait ou sentait cela. <i>Seulement ce n’est peut-être
+pas vrai.</i> C’est vrai et le contraire est vrai aussi.
+Nous affaiblissons un sentiment en l’analysant quand
+il est déjà faible ; nous le fortifions en l’analysant
+quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est
+déjà plus amoureux se demande pourquoi il est
+amoureux, passe en revue les motifs et les trouve peu
+nombreux, pèse les motifs et les trouve légers. L’amoureux
+qui est encore assez amoureux fait de même
+et trouve les motifs nombreux et forts, et alors il
+ajoute à la force du sentiment la force de l’idée-force.</p>
+
+<p>Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue
+sentiment ou qui est née d’un sentiment ; mais
+à cette condition, elle est bien une force et une force
+qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature
+d’insister sur elle-même, de se <i>développer</i> (sens de
+la langue de rhétorique et tous les sens) et de devenir
+idée fixe, de devenir <i>entretien</i> continuel de notre
+esprit.</p>
+
+<p>Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse
+l’idée de patrie, trouve toutes les raisons d’aimer son
+pays qui étaient contenues dans son sentiment, et
+parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent
+pas inconsistantes ; elles répondent, seulement, aux
+objections, aux attaques ; nos idées sont les gardes
+avancées de nos sentiments ; impuissantes sans eux,
+quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs.</p>
+
+<p>Éternellement les croyants se demanderont si
+mieux ne vaut pas la foi toute seule et croire
+sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi les
+« raisons de croire ». La question n’est pas susceptible
+d’une réponse catégorique ; car, selon le plus
+ou moins de foi, les raisons confirmeront la foi
+ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence
+à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il
+s’achemine à l’augmenter ou s’il prend le chemin de
+la perdre.</p>
+
+<p>Toujours est-il que les plus grands croyants ont
+passé leur vie entière à analyser leur croyance et ne
+se sont pas contentés de crier : « Je crois, je crois,
+je crois, je crois éperdument. »</p>
+
+<p>— Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts
+n’est-elle pas un signe que déjà il n’est plus en nous à
+l’état d’instinct ? Qui diantre s’est avisé de se donner
+à soi-même des raisons de respirer ? On ne se donne
+des raisons de vivre que quand on songe, au moins
+un peu, au suicide.</p>
+
+<p>— N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple
+des grands croyants qui analysent leur foi et qui la
+confirment par leur foi ?</p>
+
+<p>— Oh ! pas le moins du monde ; car ce n’est pas
+eux que les grands croyants ont voulu convaincre,
+mais ceux qui ne croyaient pas. A eux, leur foi suffisait ;
+pour d’autres ils collectionnaient les raisons de
+croire.</p>
+
+<p>— En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas
+autant le désir de se confirmer dans leur foi que
+celui d’y attirer les autres ? Certainement l’homme
+« se raisonne », comme dit si bien le peuple, pour
+s’assurer dans un sentiment qu’il croit juste ou pour
+s’écarter d’un sentiment qu’il estime faux ; et il ne
+fait en cela que « céder au sentiment », comme dit
+Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment
+existe ; mais encore, en cédant au sentiment, il l’excite
+et il l’avive.</p>
+
+<p>La lecture, cette autre méditation, a exactement
+les mêmes effets. On cherche, par une lecture, à se
+confirmer dans un sentiment que l’on a ; et les idées
+que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles,
+fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles
+fortes, achèvent de le détruire s’il était bien en train
+de s’en aller.</p>
+
+<p>Faire passer de l’inconscient au conscient est donc
+dangereux si le mal était déjà plus qu’à moitié fait,
+avantageux si le mal n’existait pas ou était faible. Que
+l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la conviction
+que de son temps l’instinct moral était très
+faible et par conséquent ne pouvait que perdre à être
+analysé, cela ne m’étonnerait point et je dirai même
+que moralement j’en suis sûr.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral
+est assez fort pour ne pas courir de risques à être
+analysé, soit simplement, comme il le dit, parce
+qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne
+doit rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre
+compte et que le philosophe <i>ne doit pas avoir de
+foi</i>, Guyau veut analyser l’instinct moral et c’est-à-dire
+lui demander ses raisons, lui dire : pourquoi ? et
+ne pas se contenter de la réponse célèbre : « le pourquoi,
+c’est qu’il n’y a pas de pourquoi ».</p>
+
+<p>Un <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>, comme Nietzsche le dit souvent, est
+toujours un <i lang="la" xml:lang="la">credo quia absurdum</i>, puisque, s’il n’était
+pas cela, il n’y aurait pas besoin de <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>.
+Guyau ne veut pas d’<i lang="la" xml:lang="la">absurdum</i>, même implicite, et il
+fait l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du
+devoir.</p>
+
+<p>Il y voit avant tout <i>la vie elle-même</i>, la vie s’affirmant
+comme puissante et féconde. Le devoir c’est le
+pouvoir. Pouvoir, vouloir et devoir c’est la même
+chose sous différents mots, parce que c’est même
+chose sous différents aspects. Quelque chose en
+nous, qui n’est pas autre chose que notre vie même
+sentie par nous, nous dit : tu peux, donc tu veux,
+donc tu dois.</p>
+
+<p>Tu peux, donc tu veux : car si, pouvant, tu ne
+veux pas, tu sens que tu te diminues, que tu te rétrécis,
+que tu te refoules.</p>
+
+<p>Tu veux, donc tu dois : car si, pouvant et voulant,
+tu n’agis pas, tu sens encore une diminution, un rétrécissement,
+une stérilisation de ton être ; et c’est ce
+sentiment que dans la langue courante on appelle le
+remords préalable ou le remords proprement dit, le
+remords de ne pas faire ou le remords de n’avoir pas
+fait ; et la voix du devoir n’est pas autre chose que le
+remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne
+fait pas.</p>
+
+<p>Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité,
+expansion qui veut être, qui vous réjouit si
+elle est et qui vous gêne si elle n’est pas.</p>
+
+<p>Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on
+appelle couramment le devoir, c’est le plaisir de
+la puissance en acte ; la peine que vous éprouvez
+quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir,
+c’est votre moi diminué, c’est votre vie, que
+quelque chose que vous sentez qui dépendait de
+vous, restreint.</p>
+
+<p>Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté
+par sa nature même à agir ; s’opposer à son pouvoir,
+vouloir et devoir, c’est commencer de se tuer. Qui
+dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne contrarie
+ma vie sous aucun de ses aspects.</p>
+
+<p>— Fort bien ; mais sans aller plus loin, cette analyse,
+qui du reste est plutôt une synthèse, doit être incomplète,
+puisque nous n’y trouvons pas un atome de
+ce qu’on appelle couramment le moral. La voix
+intérieure ne nous dit pas, ce nous semble : « tu peux,
+tu veux, agis » ; elle nous dit : « tu peux <i>du bien</i>, veux
+<i>du bien</i>, fais <i>du bien</i>. » Le devoir tel qu’il est défini
+par vous, expansion de la vie, est accompli aussi
+bien par le grand bandit que par le saint. Tous les
+deux peuvent, veulent, agissent, tous les deux font
+expansion.</p>
+
+<p>Votre « équivalent du devoir » est simplement la
+morale courante de Nietzsche : soyez fort et agissez
+dans toute l’étendue de votre force. Et cette formule
+n’est pas immorale, mais elle est amorale ; elle est
+indifférente à ce que les hommes appellent le bien et
+le mal, elle se réalise indifféremment dans l’écrasement
+des faibles ou dans le fait de les aider.</p>
+
+<p>— Première réponse de Guyau : En faisant ce que
+tout le monde appelle le mal, je ne m’étends pas, je me
+refoule, je m’appauvris. Je supprime « toute la partie
+sympathique et intellectuelle de mon être ». De
+plus, si je rencontre une résistance, il y a refoulement
+très sensible et douloureux ; si je n’en rencontre
+pas, il y a désorganisation de ma volonté, déséquilibrement,
+ataxie (cas des despotes), ce qui revient à
+une « impuissance subjective » qui est bien le contraire
+même du « pouvoir-vouloir ».</p>
+
+<p>— Je réplique : On ne voit pas bien que le grand
+bandit supprime la partie intellectuelle de son être ;
+cela n’a pas de sens ; il ne supprime même pas sa
+partie sympathique ; car il peut avoir toutes les
+sympathies du monde par ses amis. D’autre part, s’il
+est refoulé par le monde extérieur, il ne l’est ni plus
+ni moins que le saint qui éprouve toujours, on le
+sait, tant de difficultés à faire le bien ; et enfin la
+désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre
+pas de résistance extérieure n’est que le fait des imbéciles,
+n’existe pas chez les intelligents et n’a, en
+tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec l’immoralité,
+c’est une simple maladie.</p>
+
+<p>— Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure :
+L’homme n’est pas un être isolé ; il est un être social.
+La <i>vie</i> dont je parle et dont il faut que tous nous parlions
+quand nous employons ce mot, c’est la vie sociale
+vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de
+vivre. Donc quand je dis expansion de la vie, j’entends
+et je ne puis pas ne pas entendre expansion, hors
+d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en lui, et
+ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette
+impulsion qui nous porte à agir pour faire de la vie
+sociale.</p>
+
+<p>Le tempérament humain, remarquez-le, simple
+tempérament, tend, de personnel, à devenir collectif
+et, de solitaire, à devenir solidaire. Le voleur souvent
+cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et
+qui, millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme.
+Nous nous acheminons tellement à vivre
+d’une vie qui dans <i>un</i> reflète <i>tous</i>, que nous tendons
+à réaliser en nous le type de l’homme <i>normal</i>, le
+type de l’homme qui sera reconnu par tous comme
+incontestablement un homme, qui <i>n’étonnera pas les
+autres</i>.</p>
+
+<p>Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer
+par le plus simple, de la vie en nous, de la vie sans
+épithète, entendez-le de la vie sociale en nous et
+voyez bien que les exigences et les impulsions de la
+vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir
+et de notre vouloir, c’est bien précisément
+ce que l’impératif de Kant commande : faire des
+choses que l’on voudrait qui fussent érigées en
+loi universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée.</p>
+
+<p>— Je dis : oui bien ; avec cette réserve pourtant que
+la vie sociale en nous ne nous conseille guère, ce
+me semble, que de vivre comme tout le monde, normalement,
+comme vous dites très bien, et non pas
+<i>mieux</i> que tout le monde, non pas d’une façon supérieure,
+non pas d’une façon héroïque. Or une morale
+doit contenir l’héroïsme en la partie d’elle-même
+la plus élevée ; l’héroïsme doit y entrer, ressortir
+à elle, être indiqué par elle, non seulement comme
+ce qu’elle admet, mais, tout compte fait, comme ce à
+quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas encore
+cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible
+que nous y venions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond
+de la vie nous conseille et presque nous commande
+de faire, Guyau remarque que l’instinct de
+la vie nous pousse (indépendamment des suggestions
+de la vie sociale) à <i>lutter</i> et à <i>risquer</i>. L’homme a
+vécu longtemps dans une telle nécessité de lutte contre
+mille ennemis qu’il lui est resté un besoin de lutter
+toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des
+fois, parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir
+vivre, il lui est resté le besoin de changer sans cesse,
+même quand le changement ne comportait plus nécessairement
+progrès). Donc l’homme lutte encore,
+et par exemple il lutte contre ses passions, instinctivement ;
+partie, il est bien vrai, parce qu’il sent que
+ses passions sont aussi des fauves ou reptiles dangereux ;
+partie, et c’est cela qui est instinctif, parce
+que simplement elles sont fortes.</p>
+
+<p>Ceci c’est le <i>courage</i>. Il a l’air ici de combattre
+contre la vie, puisque les passions aussi sont la vie,
+mais il est bien, au moins lui aussi, la vie, puisqu’il
+est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et qui
+se donne le nom de devoir ; et l’on sait que la sensation
+de vivre est intense dans tous les cas où le
+courage a à se déployer et se déploie, ne fût-ce que
+contre nous-mêmes.</p>
+
+<p>Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan :
+« L’homme ne se sent vivre que quand il se contrarie. »</p>
+
+<p>Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas.
+Je n’avais qu’à montrer comment Guyau l’avait
+<i>rattachée</i> à son système et à son principe, à l’idée
+d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant
+s’étendre.</p>
+
+<p>L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est
+guère qu’un autre aspect de la même idée, à <i>risquer</i>.
+Il y a plaisir à risquer. Pascal, dit Guyau, dans son
+pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a pas
+considéré le plaisir de risquer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Il y a plaisir à
+risquer, tout le monde le sent à cette sorte d’élargissement
+qui se fait en nous quand nous risquons ; et
+aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de
+projection du moi sur le non-moi), le monde nous
+paraissant plus vaste quand nous risquons
+quelque chose.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Si ; ailleurs, et très bien : « Travailler pour l’incertain » — « Saint
+Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur
+mer, en batailles ; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre
+qu’on le doit. » — « S’il ne fallait rien faire que pour le certain,
+on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine ;
+mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les
+voyages sur mer, les batailles… Quand on travaille pour demain
+et pour l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler
+pour l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée. » — Il
+n’a pas parlé précisément du <i>plaisir</i> du risque, mais il n’a
+pas parlé uniquement de la <i>peur</i> du risque et il a parlé de la
+<i>raison</i> de risquer, qui est un <i>plaisir</i> intellectuel.</p>
+</div>
+<p>La raison de ce sentiment, qui est presque une
+sensation, c’est que nous nous sentons plus grands,
+nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus de
+choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions
+de la puissance de la vie en nous, de la fécondité de
+la vie en nous, de la surabondance de la vie et de
+l’avidité qu’a la vie d’être surabondante.</p>
+
+<p>Par parenthèse — et cette parenthèse est chez
+Guyau un chapitre qui est digne de Platon — c’est ce
+même amour du risque qui est toute la métaphysique.
+La métaphysique est toujours une hypothèse
+hardie où nous risquons l’erreur et la confusion. Personne
+plus que le métaphysicien ne travaille pour
+l’incertain. Il y travaille cependant de tout son
+cœur et il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est
+noble. Erreur peut-être, mais l’erreur eût été plus
+grande (erreur morale) à estimer puérile la recherche
+de cette erreur. De même que la vie proprement
+dite conseille le risque comme une condition
+d’élargissement de notre être, de même la vie intellectuelle
+conseille le risque métaphysique comme
+condition d’agrandissement de notre être intellectuel.</p>
+
+<p>Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la
+réalisation d’un idéal est un métaphysicien pratique
+aussi vénérable et plus encore que le métaphysicien
+proprement dit de tout à l’heure. Au
+fond, savez-vous ce qu’il fait ? Il travaille pour l’incertain,
+<i>afin</i> de le faire certain dans son cœur. Son
+besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à
+accumuler les actions conformes à l’idéal, comme
+son besoin de certitude porte le philosophe à accumuler
+les arguments qui le démontrent. C’est sa manière
+de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie
+lui dit par la bouche de Guyau, qui est très éloquente :
+« Je ne vous demande pas de croire aveuglément à
+un idéal, mais de travailler à le réaliser. — Sans y
+croire ? — Pour y croire ! Vous y croirez quand vous
+aurez travaillé à le produire. »</p>
+
+<p>Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux
+qu’un argument. Il remplit d’une réalité qui est lui
+ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit avec
+du divin.</p>
+
+<p>Telle est la théorie de la lutte et du risque dans
+la doctrine morale de Guyau. Ici Guyau rejoint
+Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le connaissait
+et qui a pu profiter de lui dans une certaine
+mesure<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ce que nous venons de voir est le
+« vivre dangereusement », qui est le point capital
+de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement
+c’est lutter et risquer, en vue précisément de la
+lutte et du risque et pour la beauté de l’une et de
+l’autre ; et c’est la marque même des âmes nobles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir Fouillée, <i>Nietzsche et l’Immoralisme</i>.</p>
+</div>
+<p>Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment
+la vie intense et extensive, « la vie féconde » peut
+conduire jusqu’à l’amour de la lutte et du risque.
+Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain ;
+mais ce n’est travailler que pour l’incertain.
+Comment cet « équivalent du devoir » que vous avez
+trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à l’acceptation
+de la mort certaine ? Car ici, selon vos données,
+c’est la vie se tournant contre la vie ; c’est la
+vie se détruisant pour s’étendre, c’est la vie poussant
+la passion de la vie jusqu’au suicide ; c’est une collection
+d’absurdités.</p>
+
+<p>C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice
+et non pas moins pour l’expliquer, pour expliquer
+qu’il ait lieu, il faut bien une foi, soit la foi religieuse,
+soit la foi morale, la foi kantienne.</p>
+
+<p>Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement,
+qu’il ne s’est pas engagé à répondre à
+tout et que ce problème-ci « n’a peut-être pas de solution
+rationnelle et scientifique ». — Il répond
+ensuite que ce sacrifice est encore amour de la vie
+en ce sens que c’est préférer une minute de vie
+intense, supérieure et magnifique à une vie plate,
+morne et triste. « Il y a des heures où il est possible
+de dire à la fois : je vis, j’ai vécu… On peut concentrer
+une vie dans un moment d’amour et de sacrifice. »</p>
+
+<p>Voilà qui est bien ; mais la raison qui fait que la
+vie se sacrifie ainsi, la raison qui persuade à la vie
+de se préférer infiniment courte et infiniment intense
+à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui
+n’est pas indiqué clairement.</p>
+
+<p>— Je le dis, c’est « l’amour » de quelque chose.</p>
+
+<p>— Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous
+abandonnez votre principe.</p>
+
+<p>— C’est la vie transformée en vie sociale, transformée
+en vie sentimentale, transformée en vie passionnée,
+transformée en vie dangereuse et qui s’aime
+dangereuse ; c’est tout cela poussé à un tel degré
+que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une
+minute mortelle est acceptée.</p>
+
+<p>— Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en
+altruisme absolu. C’est cette transformation, quelque
+longue qu’en soit la préparation et l’évolution
+(héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours
+très difficile à comprendre. Dans le système de
+Guyau, les actes d’héroïsme restent toujours ce que
+Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils sont,
+« des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et
+pourtant réelles. » J’ajoute que dans tous les systèmes,
+plus ou moins précisément, ils restent cela ;
+mais dans celui de Guyau ils restent cela d’une
+manière en quelque sorte plus paradoxale et plus
+provocante.</p>
+
+<p>A la considérer en sa généralité, la morale de
+Guyau a, sans doute, ce beau mérite d’être un grand
+effort pour <i>substituer une réalité</i> à quelque chose qui
+pourrait bien être une illusion, une illusion salutaire,
+une illusion, même, nécessaire pour un temps,
+mais qui pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait
+plus rien pour diriger l’homme. Qui sait, en effet, si
+la morale telle que les hommes l’ont envisagée jusqu’à
+présent <i>n’est pas un art</i>, un art subtil — de qui ?
+on ne sait : du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant
+ses fins, ou de la société poursuivant ses fins
+aussi — mais un art qui nous séduit, qui nous trompe
+en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté
+pour nous faire faire quelque chose que nous ne
+ferions pas de nous-mêmes ?</p>
+
+<p>N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés
+de tous les côtés ? L’art nous trompe, la société est
+artificielle, la nature se joue de nous, les yeux nous
+trompent, les oreilles nous trompent…</p>
+
+<p>Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard
+Wagner, dans un petit traité de métaphysique qu’il
+fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut sur celui-ci
+une grande influence, et que Guyau ne connaissait
+pas, disait, rajeunissant Schopenhauer : « La nature
+trompe ses créatures. Elle met en elles l’espérance
+d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle leur
+donne des instincts qui obligent les plus humbles
+bêtes aux longs sacrifices, aux peines volontaires.
+Elle crée le dévouement de la mère à l’enfant, de l’individu
+au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous
+les vivants et leur persuade ainsi de lutter et de
+souffrir. La société doit être entretenue par des artifices
+tout semblables… »</p>
+
+<p>La morale, envisagée comme les hommes l’ont
+envisagée jusqu’à présent, pourrait donc être un art
+séduisant et fascinateur, une subtile et imposante
+duperie.</p>
+
+<p>Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette
+tromperie dont ils sont l’objet, ils pourraient se révolter
+et secouer l’illusion, comme Diderot le leur
+conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller
+demain.</p>
+
+<p>Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et
+quelle réalité ! la vie elle-même ; si je montre que la
+morale, c’est la vie elle-même, que la vie c’est la morale,
+que c’est la vie qui nous pousse de toutes les
+façons, en tant que vie proprement dite, individuelle,
+en tant que vie sociale, en tant que vie intellectuelle,
+en tant que vie métaphysique, si l’on peut dire
+ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à
+présent le devoir ; si je montre que désobéir à la
+morale c’est renoncer sa vie elle-même et commettre
+une espèce de suicide plus ou moins court, plus
+ou moins lent ; alors j’ai rattaché l’homme à la
+morale par des liens non seulement d’airain, mais
+de chair et qui sont indestructibles et qui seront
+éternels.</p>
+
+<p>Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait
+un livre admirable. Seulement elle était trop
+vaste pour être très pertinente. Considérer l’instinct
+même de la vie comme étant la morale, c’est étendre
+tellement la morale qu’elle devient indistincte à force
+d’être compréhensive. Que me conseille l’instinct de
+la vie ? <i>Il me conseille tout.</i> Il me conseille d’être
+exubérant, d’être surabondant, de m’étendre, de me
+répandre.</p>
+
+<p>Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes
+mes passions ; car en toutes je me sens vivre et
+très énergiquement.</p>
+
+<p>Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la
+conquête, le vol, le meurtre, ceci peut-être surtout ;
+car c’est là qu’il y a le plus de danger et le plus de
+risque, et vous me montrez fort bien que c’est surtout
+dans le danger et le risque qu’on se sent vivre.</p>
+
+<p>Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité,
+le dévouement, le sacrifice ; car là aussi je me sens
+vivre et là aussi il y a danger et risque.</p>
+
+<p>Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour
+à soi et en soi, le « <i lang="la" xml:lang="la">abstine, sustine</i> », l’égoïsme médiocre
+et mesquin, les vertus de troupeau et de bête
+battue ; car là aussi je me sens vivre, puisque là sont
+les moyens de conserver la vie.</p>
+
+<p>Il me conseille la recherche des plaisirs modérés,
+délicats et gracieux, sans danger, non sans charme ;
+l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme bien compris ;
+car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer,
+la prolonger, et « <i lang="la" xml:lang="la">carpe diem</i> » ; et voilà que
+<i lang="la" xml:lang="la">nunc et Aristippi docte præcepta relabor</i>.</p>
+
+<p>Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale
+qui consiste à conseiller toutes les façons de vivre.
+Ce n’est pas une morale précise. C’est une morale
+qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même
+où elle aura tout son talent et pourra le déployer
+tout entier ; ce n’est pas une morale qui ait la précision
+qu’on demande à une morale ; ce qu’on demande
+à une morale étant généralement quelle raison de
+vivre on doit choisir entre les innombrables raisons
+de vivre.</p>
+
+<p>L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie,
+apparent quelquefois, cependant, et sensible, a été
+précisément de montrer que, parmi les innombrables
+raisons de vivre, celle <i>surtout</i> que l’instinct de la
+vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la
+morale traditionnelle ; et je le veux bien ; mais il ne
+le prouve pas beaucoup ; et particulièrement il ne
+prouve point du tout, il ne peut pas prouver, qu’elle
+<i>ne</i> conseille <i>que</i> celle-là.</p>
+
+<p>Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que
+l’instinct de la vie se confond avec la morale ; aussi
+facile il serait, plus peut-être, de montrer que la morale
+est contre la vie et que, sinon tout ce que la
+vie conseille, la morale en dissuade, du moins la
+plupart des choses que la vie conseille, la morale
+supplie de ne pas les faire.</p>
+
+<p>L’éternel cri des femmes dans le théâtre français
+de 1880-1910 : « Je veux <i>vivre</i> ! » c’est-à-dire : « Je
+veux avoir des amants », est certainement une des
+aspirations de la vie intense et extensive.</p>
+
+<p>— Elle en a d’autres !</p>
+
+<p>— Je n’en doute point ; mais la différence entre
+celle-ci et les autres et la raison de préférer les
+autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort pas expressément
+de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne
+pouvait pas en sortir.</p>
+
+<p>Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein,
+qu’il efface l’impératif catégorique, la foi morale,
+de l’esprit de l’homme, et qu’il le remplace par
+<i>toute la vie</i> et qu’il met ainsi à la place d’un <i lang="la" xml:lang="la">riqidum
+quid</i>, quelque chose de souple et de multiforme,
+Guyau déclare avec fermeté : « Nous acceptons, pour
+notre compte, cette disparition, et au lieu de regretter
+[de déplorer] la <i>variabilité morale</i> qui en résulte
+dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites],
+nous la considérons au contraire comme la caractéristique
+de la morale future ; celle-ci, sur certains
+points [et l’on ne voit pas ces points particuliers, et
+il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas seulement
+<i>autonomos</i>, mais <i>anomos</i>. »</p>
+
+<p>Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera
+anarchique. Selon les natures d’hommes, selon les
+caractères, elle conseillera ceci, cela et autre chose,
+ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé
+jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires.
+<i>Anomos</i>, c’est bien cela. Dans la morale
+les hommes cherchaient une loi ; la morale <i>naturiste</i>
+n’enlève à la morale que son caractère de loi ; le
+gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était
+excepté un gouvernement. Cette fois la morale, de
+l’aveu et de l’avis même de l’auteur, a bien donné sa
+démission.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">LA MORALE DE NIETZSCHE</span></h2>
+
+
+<p>On sait qu’il est difficile de ramener à un système
+soit Nietzsche tout entier, soit une partie importante,
+quelle qu’elle soit, de la pensée de Nietzsche, puisqu’il
+fut le penseur le plus indépendant, même de lui-même.
+On sait comment il travaillait, tout au moins
+à partir de la trentième année. Exactement comme
+un journaliste qui aurait du génie. Il lisait, réfléchissait,
+se promenait et chaque matin écrivait un
+article bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée
+qui l’avait le plus intéressé la veille. Quand il y en
+avait de trois cents à six cents, mais la valeur d’un
+volume, il ramassait les feuillets, les relisait, leur
+donnait un titre général qui, quelquefois, répondait
+à l’objet le plus souvent visé dans ces écritures, faisait
+un court avant-propos pour justifier approximativement
+le titre ; et publiait. Il a fait ses livres
+comme Montaigne a fait le sien.</p>
+
+<p>Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu
+merci, car s’il avait tenu à éviter de se contredire,
+il aurait retranché ou n’aurait pas rédigé une foule
+de pensées admirables ou intéressantes ; qu’il s’est
+souvent promené loin de lui-même ; qu’il s’est souvent
+fui ; qu’il s’est souvent dépassé et que ce qu’il
+était précisément n’est pas aisé à savoir, et que
+ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à
+saisir.</p>
+
+<p>Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement
+ce qu’on est surtout, mais qu’on est
+surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a pas
+de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais
+qu’il y a le plus souvent une faculté prédominante ;
+et qu’il n’y a pas d’idée souveraine, excepté quand il
+y a idée fixe, mais qu’il y a le plus souvent une idée
+« soutien », une idée port d’attache, à laquelle on se
+ramène toujours après les explorations, les reconnaissances
+et les algarades ; on peut très bien, pour
+Nietzsche, comme pour Montaigne ou Renan, chercher,
+non à déterminer le système, mais à démêler
+le groupe des principales pensées habituelles et par
+conséquent dirigeantes.</p>
+
+<p>Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici
+une première rencontre, mais avec beaucoup plus
+de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la vie
+intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et
+de la beauté qui réside dans cette magnificence et
+qui en résulte.</p>
+
+<p>Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait
+eu accoutumé de mettre un mot avant les autres,
+eût été sa parodie du texte évangélique : « Je suis
+venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus
+abondante. » De là son amour effréné pour la Grèce
+antique, pour une Grèce antique qu’il se forge
+du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque,
+c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester
+la vie magnifique, ivre d’énergie créatrice et
+de beauté.</p>
+
+<p>Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la
+beauté, ce sont les instincts puissants : volonté de
+puissance, de conquête et de domination, volonté de
+force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse,
+volonté de travail, volonté de prodigalité,
+volonté d’audace contre le malheur, résistance à la
+faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à l’esprit d’égalité
+et de justice, à tout ce qui <i>arrête l’élan</i>, amollit,
+réprime ou déprime.</p>
+
+<p>Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate,
+si l’on veut une date très éloignée, depuis Jésus si
+l’on en veut une plus rapprochée, la morale traditionnelle
+est l’ennemie ; elle s’oppose à eux, elle les
+arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit
+et elle les condamne comme des vices, ou comme des
+tendances criminelles.</p>
+
+<p>Elle a fait un premier renversement des valeurs,
+condamnant et humiliant tout ce qui élève, intronisant
+tout ce qui déprime, « <i lang="la" xml:lang="la">debellare superbos et
+exaltare humiles</i> ».</p>
+
+<p>La morale n’est pas autre chose et donc c’est un
+crime de lèse-vie, de lèse-beauté et de lèse-humanité.
+Elle est essentiellement contre-nature. L’histoire
+naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse :
+l’histoire naturelle où domine et triomphe la force,
+l’histoire humaine où la force triomphe et domine ;
+si bien, comme vous l’avez remarqué, que les moralistes
+ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien
+forcés, de dire que la beauté de la morale est précisément
+de distinguer et séparer l’homme de la
+nature et de changer le cours de l’histoire.</p>
+
+<p>Cela étant donné, « il faut d’abord pendre tous
+les moralistes », car la morale rend l’homme préjudiciable
+à lui-même et elle ment, elle est « la forme
+la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de
+l’humanité », elle est, comme fait, ce fait épouvantable
+« que la contre-nature elle-même a été vénérée,
+avec les plus grands honneurs, sous le nom de
+morale et qu’elle est restée suspendue, comme une
+loi, au-dessus de l’humanité ».</p>
+
+<p>Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose
+faite depuis les propos des contradicteurs de Socrate
+dans Platon) de démontrer, pour ainsi parler, le mécanisme
+intérieur de cette machine de guerre contre
+<i>la plus grande humanité</i>, comme diraient les Anglais.
+Ceux qui ont <i>exposé</i> la morale l’ont montrée comme
+ce à quoi toutes les puissances de l’homme doivent
+tendre comme à leur dernière fin ; ils l’ont montrée
+comme juge suprême de la connaissance, des arts, de
+l’action, politique, administrative, belliqueuse et
+autre ; et c’est-à-dire qu’ils ont subordonné, asservi
+à la morale toutes les puissances de l’homme.</p>
+
+<p>Ceux qui ont <i>inventé</i> la morale, qui est-ce ? Ceux
+qui avaient intérêt à ce que toutes les puissances de
+l’homme fussent subordonnées et asservies à la
+morale.</p>
+
+<p>Qui est-ce ? Le médiocre, que gênent ceux qui sont
+supérieurs et exceptionnels ; le souffrant, le déshérité,
+le disgracié que gênent et irritent ceux qui sont
+heureux ; la bête de troupeau que gênent, irritent et
+exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes,
+forts et glorieux.</p>
+
+<p>La morale c’est donc la révolte du plébeianisme
+contre l’aristocratie ; mais contre l’aristocratie naturelle,
+celle de la force, de l’intelligence, de la volonté,
+de l’énergie, de la persévérance, des talents. C’est
+la révolte de la plèbe végétative contre la vie puissante,
+féconde et riche ; c’est la révolte de la plèbe
+contre l’humanité qui a été organisée aristocratiquement
+par la nature et contre la nature, laquelle a
+organisé aristocratiquement l’humanité.</p>
+
+<p>Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale
+est contre humanité et contre nature ? Et est-ce assez
+montrer (si l’on prend moralité dans le sens de conservation
+de ce qui est vrai, bon et beau) que « la
+lutte de la morale contre les instincts fondamentaux
+de l’humanité est la plus grande immoralité qu’il y
+ait eue jusqu’à présent sur la terre ? »</p>
+
+<p>A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait :
+« Je prie la morale qu’elle me fasse quitter
+la morale », comme maître Eckardt s’écriait : « Je
+prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu. »</p>
+
+<p>Du reste, cette morale immorale a ses séductions ;
+elle a su se donner des séductions. D’abord elle a su
+<i>intimider</i> les résistances ou les critiques ; on n’a pas
+osé discuter cette autorité qui se faisait elle-même et
+de sa grâce autorité suprême et même unique ;
+ensuite elle a su <i>enthousiasmer</i> certains esprits et
+même un très grand nombre d’esprits. Elle est
+devenue la « Circé des philosophes », de telle sorte
+qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination,
+les uns pour aboutir à elle, les autres, comme
+Kant, en partant d’elle et en organisant tout selon
+ce qu’elle demandait, « postulait » et exigeait ; tous
+ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante
+et obsédante.</p>
+
+<p>C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie
+raison, le vrai, le beau et le bien que la morale <i>combat</i>,
+elle a su adroitement <i>les mettre apparemment en elle</i>,
+les faire voir en elle. — Elle a introduit cette idée ou
+ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart
+des hommes, et nous avons vu que la plupart des
+hommes, médiocres, souffrants, déshérités, disgraciés,
+bêtes de troupeau, croient à la morale parce
+qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle
+leur sert. — Elle a introduit cette idée ou ce sentiment
+que le bien ce n’est pas la vie abondante et surabondante,
+mais la vie réglée, disciplinée, contenue,
+réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas,
+qui ne fait pas de bruit et qui marche à petits pas
+tranquilles. « Vertu, c’est se tenir tranquilles dans
+le marécage. »</p>
+
+<p>Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce
+fut sa plus grande adresse, que cela même, qui
+semble à Nietzsche d’une laideur ineffable, est d’une
+très grande <i>beauté</i>, que la lutte de l’homme contre
+ses « instincts fondamentaux » pour les réprimer et
+les dompter, demande une très grande énergie, et
+que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus beau au
+monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que
+là seulement est l’héroïsme ; que c’est une sainteté
+et que cette vaillance a autour du front une
+auréole.</p>
+
+<p>Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les
+chrétiens qui l’ont perfectionné ; et écoutez le poète
+par excellence de la morale traditionnelle, le sublime
+poète des idées communes ; il s’écrie :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Eh bien, non ! <i>Le sublime est en bas.</i> Le grand choix</div>
+<div class="verse">Est de choisir l’affront. De même que parfois</div>
+<div class="verse">La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse"><i>La laideur de l’épreuve en devient la beauté.</i></div>
+<div class="verse">C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome.</div>
+<div class="verse">L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme.</div>
+<div class="verse">Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.</div>
+<div class="verse">Ce que l’homme ici-bas peut avoir <i>de plus pur,</i></div>
+<div class="verse"><i>De plus beau, de plus noble</i>, en ce monde où l’on pleure,</div>
+<div class="verse">C’est chute, abaissement, misère extérieure</div>
+<div class="verse">Acceptés pour garder la grandeur du dedans.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse"><i>Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis</i></div>
+<div class="verse"><i>Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et du moment que la morale a su attirer à elle,
+mettre en elle ce qui, avant elle, si l’on peut ainsi
+parler, était les grandes raisons de vivre ; du
+moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes
+les apparences des nobles buts et des grandes fins
+de l’humanité, elle avait partie gagnée.</p>
+
+<p>Elle séduisait l’homme de tous côtés ; elle flattait
+ses penchants à la modération, à la médiocrité, à la
+paresse, ses instincts de bête de troupeau, en donnant
+à tout cela de favorables noms ; elle flattait ses
+instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments
+du vrai, du beau et du bien en lui persuadant que
+tous ces instincts d’animal d’élite étaient en elle et
+susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on
+aurait pour elle ; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie,
+si fréquente chez l’homme, et qui consiste à se
+donner toutes les apparences de l’héroïsme quand on
+est un pleutre.</p>
+
+<p>Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale
+a pour principal office et pour but principal de
+réprimer l’homme de vie intense et surabondante et
+en même temps de le travestir aux yeux des hommes
+en le faisant passer, quelques restes d’héroïsme qui
+restent en lui, pour un homme de vie modérée et
+médiocre. Mais — et voyez comme elle rend des services,
+de honteux services, à tout le monde — elle
+travestit aussi les croquants et leur donne figure
+d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait
+plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes :
+« L’homme nu est généralement un honteux
+spectacle, je veux parler de nous autres, Européens.
+Supposons que les plus joyeux convives, par
+le tour de malice d’un magicien, se voient soudain
+dévoilés et déshabillés, je crois que, du coup, non
+seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais
+encore l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il
+paraît que nous autres Européens nous ne pouvons
+pas absolument nous passer de cette mascarade qui
+s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les
+mêmes bonnes raisons à préconiser le déguisement
+des hommes moraux, à demander qu’ils fussent enveloppés
+de formules morales et de notions de convenance
+et que nos actes fussent favorablement
+cachés sous les idées du devoir, de la vertu, du
+civisme, du désintéressement ? »</p>
+
+<p>Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi :
+« c’est en tant que bêtes domestiques que nous
+sommes un spectacle honteux et que nous avons besoin
+d’un travestissement moral. L’homme intérieur
+en Europe n’est pas assez inquiétant pour pouvoir,
+à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout au contraire
+l’Européen se travestit avec la morale, parce
+qu’il est devenu un animal infirme, malade, atrophié,
+estropié, un quasi-avorton. Ce n’est pas la férocité
+de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un travestissement
+moral ; mais la bête de troupeau avec
+sa médiocrité profonde, et la peur et l’ennui qu’elle
+se cause à elle-même. »</p>
+
+<p>Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la
+morale séduit l’homme et le séduit pour l’abâtardir
+et le caresse en le dégradant. « L’homme qui
+pense est un animal dépravé », disait Rousseau ;
+non ; c’est l’homme moral qui est un animal dégénéré.</p>
+
+<p>Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique
+de cette morale. Socrate, qui, en donnant à
+toutes les choses humaines la morale comme leur
+dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la
+morale et par conséquent les dégrade toutes ; — Jésus,
+qui, en disant : « Aimez votre prochain comme vous-même ;
+aimez vos ennemis », ne veut qu’une chose,
+détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme,
+supprimer le héros ; — le Stoïcisme, qui fait de
+l’homme un être qui s’abstient et qui supporte, donc
+un être passif, un quasi-mort ; lâcheté ; car c’est
+mourir par peur de la mort, accepter la mort pour
+ne pas mourir (« Tu t’éloignes toujours plus vite des
+vivants ; bientôt ils vont te rayer de leur liste ! — C’est
+le seul moyen de participer aux prérogatives
+des morts. — Quelles prérogatives ? — Ne plus
+mourir. ») ; — la Réforme, qui fut une révolte de la
+plèbe « en faveur des gens candides, intègres et superficiels »,
+contre les hommes graves, profonds,
+contemplatifs, à fond pessimiste ; — la Révolution
+française avec son Rousseau, cette « tarentule
+morale », avec son Kant, disciple de Rousseau,
+et son « fanatisme moral », avec son Robespierre,
+disciple de Rousseau, et son dessein (discours du
+7 juin 1794) « de fonder sur la terre l’empire de la
+sagesse, de la justice et de la vertu » ; la Révolution
+française qui plaça définitivement et solennellement
+le sceptre dans la main de « l’homme bon <i lang="la" xml:lang="la">id est</i> de la
+brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est incurablement
+plat et braillard, mûr pour la maison
+d’idiots des « <i>idées modernes</i> ».</p>
+
+<p>Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous
+les sens et quel qu’il soit, Nietzsche lui-même, peut-être
+sans s’en douter, ce que du reste je ne crois
+point, car il se doutait de tout, en offre un exemple.
+Il s’est demandé un jour pourquoi nous cherchons la
+vérité, la vérité, cette erreur, je veux dire cette
+chose qui est une erreur pratique, cette chose qui le
+plus souvent, dans la pratique, nous détourne de
+l’action ; la vérité, « <i>cette forme la moins efficace de la
+connaissance</i> ». Il s’est demandé pourquoi nous cherchions
+la vérité, et il s’est répondu que ce pourrait
+bien être <i>par moralité</i>.</p>
+
+<p>Nous cherchons le vrai. Pourquoi ? Sans doute
+pour ne pas nous tromper nous-même ou pour ne
+pas tromper les autres. Dans le premier cas, qu’est-ce
+bien ? C’est la connaissance et la reconnaissance
+d’un devoir envers nous-même : il y va de ma
+dignité de ne pas être dupe, de ne pas me tromper
+moi-même ; cela est essentiellement sentiment
+moral.</p>
+
+<p>Dans le second cas, qu’est-ce bien ? la connaissance
+et la reconnaissance d’un devoir envers les
+autres : je ne dois pas mentir ; quand j’ai trouvé la
+vérité, je dois la dire ; et c’est <i>déjà mentir</i> que de
+ne pas chercher la vérité, <i>de peur</i>, quand on l’aura
+trouvée, d’être obligé de la publier : il n’y a que des
+devoirs dans toutes ces idées et rien n’est plus nettement
+sentiment moral.</p>
+
+<p>Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse
+page psychologique, voyez-vous cette réduction, ce
+<i>ramènement</i> du vrai au bien, de l’instinct du vrai à
+l’instinct du bien ? Nietzsche a subi, volontairement
+sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi,
+si vous préférez il s’est permis à lui-même de subir
+un quart d’heure la séduction de la morale, la
+fascination de la morale, les prestiges de la morale.
+Il s’est dit : « quand je cherche le vrai, moi immoraliste,
+je suis un être moral. » La morale lui a
+persuadé, l’espace d’un matin, qu’il faisait acte de
+moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait toute
+sa vie.</p>
+
+<p>Or ce n’est pas démontré. La recherche du
+vrai ne semble pas dépendre d’un sentiment moral.
+La recherche du vrai se <i>propose</i> à l’homme
+comme un plaisir et <i>s’impose</i> à lui comme un
+impératif.</p>
+
+<p>Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je
+ne me donnerai pas beaucoup de peine, puisque
+Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme de
+la volonté de puissance. « Qu’est-ce qui fait que la
+connaissance est liée à du plaisir ? D’abord avant
+tout c’est qu’on y prend conscience de sa force, pour
+la même raison pour quoi les exercices gymnastiques,
+même sans spectateurs, donnent du plaisir.
+Secondement, c’est qu’au cours de la recherche on
+dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants
+et l’on est vainqueur, ou au moins on croit
+l’être ; troisièmement, c’est que par une connaissance
+nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous élevons
+au-dessus de tous et nous nous sentons les
+seuls qui sachions la vérité sur ce point… »</p>
+
+<p>D’autre part, la recherche du vrai s’impose à
+l’homme comme un impératif dans le sens atténué,
+un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui dit
+un : « tu dois », un : « Δεῖ ». Elle lui dit : « N’y trouverais-tu
+pas de plaisir, et n’y trouverais-tu que de
+la peine, que des coups, il faut chercher le vrai et le
+dire quand tu l’as trouvé. »</p>
+
+<p>La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux,
+la preuve c’est qu’on trouve cynique le propos
+de Fontenelle : « Si j’avais la main pleine de
+vérités, je la tiendrais fermée » ; la preuve et celle-ci
+me semble assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin
+de mourir pour la vérité, comme pour le devoir, tout
+aussi bien que pour le devoir.</p>
+
+<p>Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on
+croit la vérité ? Nietzsche lui-même l’explique quelque
+part : « Nous ne nous ferions pas brûler pour
+nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles ;
+mais peut-être pour le droit d’avoir nos opinions. »
+Et c’est à dire que nous mourrions pour l’erreur,
+ou du moins pour affirmer le droit que nous avons
+de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre
+droit de chercher la vérité, cette erreur qu’on nous
+reproche pouvant être la vérité et ayant été atteinte
+quand c’était la vérité que nous cherchions ; et
+c’est aussi l’affirmation de notre <i>devoir</i> de chercher
+la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt
+que d’avouer que nous avons eu tort de chercher
+le vrai. Le sacrifice est le criterium de l’Impératif.</p>
+
+<p>On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici
+nous avons affaire. Et cela est si vrai, et sur ce qui
+suit Guyau et Nietzsche se rencontreraient, que
+Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de la
+vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce
+n’est rien de moins que ce qui fait que la vie a un
+sens : « J’ai bondi de joie quand j’ai découvert que
+la vie est un instrument de la connaissance, est l’instrument
+de la connaissance » ; et c’est alors qu’il a
+reconnu que la vie est intelligible.</p>
+
+<p>Devant cette double affirmation, qui semble bien
+être une double vérité, que le vrai est le sens de la
+vie et que le vrai nous commande la mort, Guyau
+serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait
+du reste nullement, que l’appel du vrai est un
+« équivalent du devoir ».</p>
+
+<p>J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante
+en soi, peut-être, pour montrer que Nietzsche
+lui-même est très capable de subir la fascination de
+la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être
+tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment
+pas, qui ne ressortit pas à elle et qui est
+contenue dans un autre impératif que le sien. Reprenons.</p>
+
+<p>La morale en soi n’est donc qu’une méprisable
+adresse qu’ont inventée les faibles pour paralyser
+les forts ; c’est la tête de Méduse aux mains des
+impuissants contre les bien doués et aux mains des
+quasi-morts contre les vivants.</p>
+
+<p>Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion,
+use de la même tactique que les philosophes
+du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle (qu’il méprise tant) contre la religion.
+Pour ceux-ci la religion a été inventée par des puissants
+qui voulaient asservir les faibles, les rendre
+plus faibles encore ; pour Nietzsche, la morale a été
+inventée par les faibles contre les puissants pour leur
+enlever leur force en leur ôtant la confiance dans
+la légitimité de leur force. « Quand Zeus, dit Homère,
+fait d’un homme un esclave, il lui enlève la moitié de
+son âme. » En faisant les forts esclaves de la morale,
+les faibles leur ont enlevé leur âme tout entière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au cours de son évolution, la morale s’est donné
+comme des organes de sustentation et d’alimentation ;
+elle a <i>postulé</i> le libre arbitre et elle a <i>postulé</i> la
+sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions
+logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions
+nécessaires ; mais ce ne sont que des inventions
+ingénieuses. Le libre arbitre n’existe pas. Il est,
+comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un être qui se
+saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet.</p>
+
+<p>Creusons ceci : ceci veut dire l’illusion d’un
+être qui ne saisit pas dans ce qui le précède et qui
+se saisit dans ce qui le suit, qui ne saisit pas dans
+ce qu’il était avant le moment actuel et qui se
+saisit dans le passage de lui au moment présent
+à lui au moment d’après. Je me saisis voulant
+éteindre la lampe et l’éteignant ; non, ou très
+peu, comme amené par un certain nombre de faits
+à vouloir éteindre ma lampe.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ? Parce que nous sommes nés pour
+l’action et toujours jetés en avant, tournés <i>du côté
+d’en avant</i> et non retournés <i>du côté d’en arrière</i>.
+Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et
+c’est ainsi que l’illusion de la liberté n’est au fond
+que le sentiment de la vie et c’est pour cela qu’il est
+si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité, dans
+ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion,
+ou plutôt de mémoire réfléchissante ; mais
+c’est un effort. L’homme qui croit, sans une hésitation,
+à tous les moments de sa vie, à son libre arbitre
+est un étourdi ; mais l’homme qui croirait sans cesse
+à lui comme déterminé, serait un être qui ne vivrait
+que de réflexion et ce serait proprement un monstre.</p>
+
+<p>Le libre arbitre est tellement bien une illusion que,
+remarquez bien, nous n’y croyons pas du tout. Mais,
+non ! nous n’y croyons pas ! Nous n’y croyons
+que chacun pour nous et pas du tout pour les
+autres. Nous disons sans cesse : « un tel, étant donné
+son caractère, fera cela. » Et il le fait ; et quand il ne
+le fait pas, nous nous disons que : ou nous ne connaissions
+pas tout son caractère, ou nous ne connaissions
+pas telle ou telle circonstance qui ont dû
+peser sur sa détermination. Et c’est très probable et
+en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre.
+La prétendue « preuve », tirée par les partisans du
+libre arbitre de la croyance même, indéracinable,
+<i>indiscussible</i>, que nous aurions au libre arbitre,
+s’évanouit.</p>
+
+<p>Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels
+en jugement. Pour trouver un coupable innocent
+l’avocat n’a qu’à connaître sa vie : il arrivera, par
+cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument
+lui-même que l’acte criminel était complètement
+nécessité par tous ses antécédents et que
+toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère
+public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel
+et, se plaçant devant le crime isolé, coupé de
+ses causes, il le trouvera ce qu’il est exactement
+considéré ainsi, une monstruosité dont la nature
+n’offre pas d’exemple.</p>
+
+<p>Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte
+raison, ce que nous avons expliqué, quand il s’agit
+de soi, il faut pour dissiper l’illusion du libre arbitre
+être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à Schopenhauer,
+si bien : « La connaissance de la sévère nécessité
+des actes humains est ce qui distingue les
+cerveaux philosophiques des autres ».</p>
+
+<p>Pour tout cerveau vraiment philosophique « nous
+sommes en prison », nous ne pouvons que nous
+« rêver libres », et c’est ce que nous faisons tout
+le temps ; nous ne pouvons pas « nous faire libres ». — Cela
+est dur à prendre ; mais il faut le prendre.</p>
+
+<p>Cela est si dur que quelques-uns se retournent ; et
+par une contorsion étrange, un « geste horrible », et
+une affreuse « grimace logique », pensent ainsi : « le
+mal est partout et personne n’est responsable ; donc
+c’est <i>tout</i> qui est coupable et responsable ; c’est Dieu
+qui est le pécheur ». Renversement des responsabilités ;
+« Christianisme la tête en bas ». Mais pourquoi
+penser cela ? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables,
+ni il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit
+quelqu’un. Il n’y a pas de responsabilité ; il n’y a
+que de la nécessité, et la dernière différence entre les
+cerveaux philosophiques et les autres c’est que ceux-là
+ne veulent pas juger et disent comme le Christ :
+« Vous ne jugerez pas ! »</p>
+
+<p>Et il n’y a pas plus de « sanction » qu’il n’y a de
+libre arbitre. Singulière prétention des hommes, la
+récompense ! « C’est de vous, vertueux, que je riais
+aujourd’hui. <i>Ils veulent encore être payés !</i> Vous
+voulez encore être payés, ô vertueux ! Et maintenant
+vous m’en voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni
+comptable ni rétributeur. Et en vérité je n’enseigne
+pas même que la vertu soit sa propre récompense.
+Que votre vertu soit identique à votre moi et non
+quelque chose d’étranger, de surajouté, un épiderme
+ou un vêtement. Vous aimez votre vertu comme une
+mère aime son enfant, soit ; mais <i>quand donc a-t-on
+entendu dire qu’une mère voulût être payée de son
+amour ?</i> »</p>
+
+<p>La morale ne <i>demande</i> rien ; donc, aussi, ne <i>postule</i>
+rien. Différence encore des cerveaux philosophiques
+et des autres : « l’incrédulité de ceux-là pour
+ce qui est de <i>la signification métaphysique de la morale</i> ».</p>
+
+<p>Voilà donc la morale détruite de fond en comble et
+rasée à pied-d’œuvre. Nietzsche est bien ce qu’il a
+dit si souvent qu’il était, un pur et simple immoraliste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Non ! Il n’est pas immoraliste : 1<sup>o</sup> parce qu’il s’occupe
+sans cesse à analyser les différentes morales,
+marque qu’au moins il y voit autre chose qu’un effronté
+mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il
+est mensonge ; — 2<sup>o</sup> parce qu’il s’occupe souvent,
+plus ou moins formellement, mais il s’y occupe, à
+établir une hiérarchie des différentes morales selon
+leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de
+Nietzsche ; — 3<sup>o</sup> parce qu’enfin il admet comme pratique
+et nécessaire <i>une</i> certaine morale ; et en trace
+<i>une autre</i> que, personnellement, il admire, qu’il
+vénère et dont il est enthousiaste.</p>
+
+<p>Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes
+morales ; c’est la partie <i>critique</i> et non plus seulement
+<i>discriminatrice</i> de son œuvre, et à cela il a une
+curiosité infatigable. — Il s’aperçoit que tous les
+hommes « croient avoir quelque part à la vertu » et
+que pour le moins « tous veulent se connaître en
+bien et en mal ».</p>
+
+<p>Il y a la morale des enfants et par conséquent des
+temps primitifs de l’humanité ; elle est toute dans
+l’idée de punition et de récompense. Ils veulent
+être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent
+pas le commandement ne soient pas payés et
+payent.</p>
+
+<p>Il y a la morale des paresseux, des nonchalants,
+des « âmes en bouillie », comme dit le président
+Roosevelt. Ils appellent vertu « l’indolence de leur
+vice » trop faible pour agir ; « quand leur haine et
+leur jalousie s’étirent les membres [ont une velléité
+d’agir], leur justice se réveille [pour les arrêter] et se
+frotte les yeux pleins de sommeil ». C’est la morale
+des « bêtes de marécage ». Au fond c’est la morale
+générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la
+prêchent aux forts et l’attachent aux forts comme un
+remords. La Rochefoucauld a fait de la paresse
+une analyse à ce point de vue, si juste qu’une
+« bête de troupeau » trouvera certainement que
+cette paresse-là est toute une morale, et excellente.</p>
+
+<p>Il y a une morale qui est coutume, habitude. « Il
+en est qui sont semblables à des pendules qu’on
+remonte : ils font leur tic-tac et ils veulent qu’on
+appelle le tic-tac vertu. » — Au fond ceci est la
+morale sociale : l’individu reçoit le mouvement de
+la société qui l’environne, il est remonté tous les
+jours par l’exemple, les conversations et les convenances ;
+« en toutes choses il est de l’avis qu’on lui
+donne » ; et il est très régulier. C’est une bonne
+montre.</p>
+
+<p>Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une
+« contrainte prolongée », une répression continuelle.
+« Il en est qui s’avancent lourdement et en grinçant
+comme des chariots qui portent des pierres vers
+la vallée… ils disent : nous ne mordons personne
+et nous évitons celui qui veut mordre ; ils parlent
+beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein
+qu’ils appellent vertu. » — Ceux-ci, je pense ne point
+me tromper, sont les stoïciens. <i lang="la" xml:lang="la">Abstine, sustine.</i>
+Dignité humaine, le moins d’action possible.</p>
+
+<p>Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité
+mêlée de terreur : « Il en est de qui la vertu
+s’appelle un spasme sous le coup de fouet… Ils
+disent : « Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu
+et vertu. » — C’est la morale des religions étroites et
+de toutes les religions entendues étroitement. L’être
+humain y est comme écrasé sous son indignité et
+sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il est
+qu’il lui est impossible d’avoir une vertu.</p>
+
+<p>A l’inverse il y a une morale d’orgueil : « D’autres
+sont fiers d’une parcelle de justice ; et à cause de cette
+parcelle ils blasphèment toutes choses. Quand ils
+disent : je suis juste, cela sonne toujours comme : je
+suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis
+avec leur vertu et ils ne s’élèvent que pour abaisser
+les autres. » — Morale des Pharisiens de tous
+les temps, dont la vertu se ravive de la contemplation
+et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce
+vice elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice
+même et qu’elle a besoin de la criminalité générale
+et qu’elle <i>postule</i> la perversité universelle. Un
+humoriste dirait : « Il faut bien que je sois vicieux ;
+quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et
+quelle récompense, si je ne l’étais pas ? »</p>
+
+<p>Il y a une morale, non pas même sociale, mais
+politique, la morale sociale s’inspirant au moins du
+bien ou du correct qu’elle voit autour d’elle, la morale
+politique ne voyant dans la morale qu’une mesure
+générale de bonne administration et de bon
+ordre : « Il en est encore qui croient qu’il est vertueux
+de dire : « la vertu est nécessaire » ; mais au
+fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police
+est nécessaire. » — Ceci est la morale de Voltaire
+et des Voltairiens, qui savent bien qu’il n’y a jamais
+assez de gendarmes ici-bas et qui postulent un Dieu
+vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter
+la maréchaussée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ailleurs, considérant les morales en face des passions,
+Nietzsche caractérise chacune selon sa manière
+propre de combattre les passions ou de composer
+avec elles. Les morales ne sont alors que des
+« conseils », mêlés de « sagacité et de bêtise »,
+donnés à l’individu « par rapport au degré de péril
+où l’individu vit avec lui-même ».</p>
+
+<p>Et voici la morale stoïcienne, qui « inocule comme
+un remède » une « froideur de marbre opposée à
+l’impétuosité des appétits ». Sorte de suggestion
+procurant une raideur cataleptique.</p>
+
+<p>Voici la morale spinoziste, qui veut procurer « un
+état sans rire et sans larmes », une sorte d’ataraxie
+« en détruisant les passions par l’analyse et la vivisection »
+qu’on en fait. Grande « naïveté », dit
+Nietzsche, qui ne laisse pas d’avoir tort partiellement ;
+car c’est du moins <i>quelque chose</i>, pour émousser les
+passions, que de les manier, pour les domestiquer
+que de les regarder en face et, sans tant de métaphores,
+que de les analyser pour se donner du sang-froid.
+Le sang-froid acquis, il y aurait bataille gagnée.
+Incliner au sang-froid en donnant le goût de
+l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe
+au moment même où il cède à la passion n’a pas
+à en redouter les grands désastres. Le mot populaire :
+« observez-vous », est d’une psychologie excellente.</p>
+
+<p>Voici la morale aristotélique — à vrai dire je ne reconnais
+pas très bien Aristote dans cette morale-là ;
+c’est ma faute sans doute — qui consiste à « abaisser
+les passions à un niveau inoffensif où elles pourront
+être satisfaites sans inconvénient. »</p>
+
+<p>Voici la morale — bien plus aristotélique celle-ci,
+ce me semble, mais peu importe — qui consiste à
+<i>jouir des passions</i> en les transposant, en les « spiritualisant »,
+en jouissant, par exemple, de l’amour
+dans « la musique », de la pitié et de la crainte dans
+la tragédie, de l’amour dans « l’amour de Dieu »
+ou dans « l’amour des hommes par amour de
+Dieu ».</p>
+
+<p>Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique
+peut-être, celle de d’« Hafiz », d’Horace et de « Gœthe »
+qui veut qu’on jouisse vraiment, « spirituellement et
+corporellement des passions » — à l’usage seulement
+de ces « vieux originaux », ivres et sages, chez qui les
+dangers ne sont plus guère dangereux ».</p>
+
+<p>Tout cela du reste ne « vaut pas grand’chose », ne
+vaut que par le talent qu’on met à en discourir et
+n’est guère, avec différents aspects, que « la morale
+sous forme de timidité. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale chrétienne est bien autre chose. Sans
+doute elle est en son fond, comme la morale socratique,
+la révolte insidieuse des faibles contre les
+forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant
+aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus
+tels, ils seront beaux ; et comme vous voudrez
+selon votre humeur, c’est « <i lang="la" xml:lang="la">eritis sicut Dii</i> », ou c’est,
+mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée.
+Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales ;
+mais, par un « affinement du regard psychologique »,
+le Christianisme a bien compris la vanité des instincts
+bons que la morale jusqu’à lui, et autour de
+lui, attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des
+instincts égoïstes, empiétants, conquérants, dominateurs ;
+elle proclamait et clamait la bonté des instincts
+altruistes, doux, modérés, modestes et charitables.
+Le Christianisme a déclaré que, depuis la
+chute, l’homme est mauvais <i>tout entier</i>, que ses instincts
+égoïstes sont mauvais, mais que ses instincts
+altruistes sont faux ; que l’acte désintéressé n’est pas
+possible ; que par conséquent, en dernière analyse,
+tout se vaut. « Le Christianisme a compris l’identité
+complète des actions humaines et leur égalité de
+valeur dans les grandes lignes : elles sont toutes
+immorales. »</p>
+
+<p>Nietzsche ici voit juste ; mais incomplètement ; il
+aurait fallu qu’il ajoutât : et, à cause de cela, le
+Christianisme a senti la nécessité de la grâce ; il a
+senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait
+avoir de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir
+répond le secours de Dieu, qu’avec ce secours
+l’homme échappe au mal ; et que ceci, bien plus que
+l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre
+Dieu et l’homme le lien étroit, toujours cherché. La
+signification métaphysique de la morale pour le
+chrétien, c’est ceci : incapable de bien et désirant
+le bien, je conclus de cela même que quelqu’un,
+qui m’a donné le désir du bien, m’aidera à en être
+capable, et quand j’en suis capable, parce que c’est
+un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand il se place en face du sens moral considéré
+comme morale sociale, Nietzsche le considère comme
+un apparent désintéressement, dont la genèse doit
+être celle-ci : deux peuplades sont en guerre perpétuelle ;
+une tierce puissance qui semble n’avoir rien
+à craindre des deux premières, en laissant à entendre
+à chacune de celles-ci qu’elle se mettra du côté
+de la première qui romprait la paix, les fait vivre en
+paix toutes les deux ; les deux peuplades autrefois
+belliqueuses retirent de la paix des avantages immenses ;
+elles en sont reconnaissantes à la tierce
+puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien
+sans intérêt ; elle avait un très grand intérêt à la
+chose, mais inapparent, parce qu’il était éloigné ; et
+c’est cet intérêt inapparent qui est un désintéressement
+apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant
+passé entre trois peuplades, peut être supposé
+comme s’étant passé entre trois parties d’une cité. La
+morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme élargi
+et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est
+élargi et à long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement.
+Je suis bon citoyen, c’est-à-dire je
+sacrifie tous les jours quelque chose de mon intérêt
+actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne
+voit pas parce qu’il est loin ; mais que je vois parce
+que je suis intelligent.</p>
+
+<p>Autre genèse, très analogue à la précédente et qui
+s’est toujours confondue avec elle : la morale est d’abord
+et uniquement le moyen de conserver la communauté
+et de la conserver à un certain degré de cohésion
+et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance
+et crainte, espérance du ciel, crainte de l’enfer ;
+plus tard surélévation du gouvernement de la cité, superposition,
+au gouvernement de la cité, d’un gouvernement
+céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou
+qui commandent ceci et cela. — Plus tard (simple
+transposition) commandements d’un Dieu intérieur
+qui est la conscience (« tu dois ») avec accord, si l’on
+y tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste. — <i>Peuvent
+venir</i> ensuite, affinements et probablement
+aussi alanguissements des conceptions précédentes,
+une morale de <i>penchant</i> et de <i>goût</i>, d’où l’idée de
+commandement a disparu ; et enfin « parfum du vase
+vide », dirait Renan, une morale d’<i>intelligence</i>, c’est-à-dire
+l’état d’un homme qui « est au dessus » [ou qui
+est dégagé] « des motifs illusionnaires de la morale,
+mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas
+été possible à l’humanité d’en avoir d’autres » ; et
+qui, par respect de la portion de l’humanité qui les
+a encore, fait comme s’il les avait et se conduit
+exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est
+une manière, dans la pratique, de leur obéir.</p>
+
+<p>Tout cela, sous des formes si diverses et des
+aspects si différents, c’est toujours le désintéressement
+apparent, l’intérêt de la cité s’imposant à l’individu
+et lui montrant plus ou moins brutalement,
+plus ou moins délicatement, qu’il est le sien ; l’intérêt
+de la cité senti par l’individu comme intérêt
+personnel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement
+les différentes morales. Il est déjà évidemment
+moins objectif quand il <i>hiérarchise</i> les morales
+et c’est ce qu’il fait très souvent ; c’est déjà ce
+qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse
+que nous avons rapportée de lui ; c’est ce que nous
+allons le voir faire très nettement.</p>
+
+<p>Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux
+ont une morale très nette et assez complexe.
+En quoi consiste la morale élémentaire ? Se connaître
+pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce ? Ne
+pas vivre dans le moment présent ; calculer ce que
+l’acte ou le non-acte d’à présent aura de conséquences
+pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain
+et jours suivants. « Gouverner c’est prévoir »,
+disent les hommes d’État ; <i>se</i> gouverner c’est prévoir,
+dit le moraliste. Or les animaux se connaissent
+pour se conduire et se conduisent avec calcul. « L’animal
+observe les effets qu’il exerce sur l’imagination
+des autres animaux et apprend ainsi à faire un
+retour sur lui-même, <i>à se considérer objectivement</i>, à
+posséder en une certaine mesure la connaissance du
+moi. » — Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire ?
+C’est ne pas se laisser tromper par soi-même,
+c’est lutter contre soi-même en vue de la sécurité,
+c’est se dominer. L’animal connaît cela : « ne pas se
+laisser égarer par soi-même, écouter avec méfiance
+les incitations de ses appétits, demeurer méfiant à
+l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer la domination
+de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse
+même, tout cela l’animal l’entend à l’égal de
+l’homme ».</p>
+
+<p>Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et
+même plus qu’élémentaire ? S’ajuster, s’accommoder
+au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi ?
+Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se
+heurter. L’animal le fait : « ils apprennent à se dominer
+et à se déguiser, au point que certains d’entre
+eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur
+de leur entourage, à simuler la mort, à adopter
+les formes et les couleurs d’autres animaux, ou encore
+l’aspect du sable, des feuilles, des lichens ou
+des éponges… » Morale sociale, et poussée très
+loin.</p>
+
+<p>Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent
+pas en sociétés animales. Chez ceux qui vivent
+en société, on trouve non seulement des instincts
+moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des
+animaux domestiques qui, non seulement s’adaptent
+à une société <i>qui n’est pas la leur</i>, mais encore acquièrent,
+et à l’égard d’une espèce qui n’est pas la leur,
+des vertus extraordinaires.</p>
+
+<p>Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà
+précise de toute une grande partie de la morale de
+l’homme.</p>
+
+<p>Plus haut est cette morale humaine, qui consiste — la
+remarque est très fine — simplement à se considérer
+comme supérieur aux animaux. Elle est vague,
+elle est flottante ; elle est forte cependant et est peut-être
+l’origine et le germe de toute morale humaine.
+« La bête qui est en nous » a besoin d’être trompée ;
+la morale est un mensonge nécessaire pour que
+nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les
+erreurs qui résident dans les données de la morale,
+l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il n’y avait
+pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de
+cette façon il s’est pris pour quelque chose de supérieur
+et s’est imposé des lois plus sévères. » En un
+mot, l’animalité est une condition de la moralité
+humaine.</p>
+
+<p>Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part,
+à ma connaissance, déployé toute cette idée qui est
+d’une importance incomparable.</p>
+
+<p>Sont représentants parmi nous de cette première
+moralité élémentaire qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité,
+les hommes violents, cruels, mais susceptibles
+d’avoir honte quelquefois de leur violence et
+de leur cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont
+« des gradins des civilisations antérieures qui ont
+subsisté, des arriérés, qui nous montrent ce que nous
+fûmes tous » et de quoi nous sommes partis.</p>
+
+<p>Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité,
+vient la morale qui consiste à sacrifier le
+moment présent au moment futur et prévu et à se
+gouverner en conséquence : « Le premier signe que
+l’animal est devenu homme est quand ses actes ne
+se rapportent plus au bien-être momentané, mais à
+des choses durables, lorsque par conséquent
+l’homme recherche l’utilité [générale], l’appropriation
+à une fin ; c’est la première éclosion du libre
+gouvernement de la raison<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Nietzsche écrit ceci en 1877 (<i>Humain, trop humain</i>). Quelques
+années plus tard, en 1880 (<i>Aurore</i>), il écrit ce que nous
+avons cité plus haut, que les animaux <i>eux-mêmes</i> ont cette morale ;
+et il est bien plus dans le vrai. Mais sa <i>gradation</i> reste
+d’ailleurs la même : il suffit de lire ici : « le premier signe que
+l’animal tend vers l’homme… »</p>
+</div>
+<p>A un degré supérieur nous trouvons la morale qui
+consiste à agir selon les séductions de l’honorabilité :
+« L’homme veut être honoré, et il honore et c’est-à-dire
+qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant
+de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant]
+de l’opinion d’autrui sur lui. » Dans cette
+pensée « il se discipline » ; il « se soumet à des sentiments
+communs », non seulement il s’adapte au milieu,
+mais il le considère comme un juge dont il veut
+être estimé et il se considère comme juge qui doit
+être tel que les autres tiennent à être estimés par lui.
+Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime.
+En cet état commence ce que les hommes appellent
+désintéressement, c’est-à-dire l’acte par lequel
+l’homme fait remonter son intérêt à une source très
+élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt
+<i>en retour</i> : je sacrifie mon plaisir au plaisir qui me
+reviendra de l’estime que me montreront les hommes
+pour avoir sacrifié mon plaisir.</p>
+
+<p>Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de
+l’honnête, suppression de la considération de l’estime
+publique. L’homme moral « agit d’après <i>sa</i>
+propre mesure des choses » ; c’est lui qui « décide
+ce qui est honorable et ce qui est utile » ; il est une
+sorte de « législateur » moral<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Au fond il s’est substitué
+à la cité et il la sent et il la porte en lui. Ce que
+la société posait en maxime, c’est lui qui le pose. Il
+vit et agit « en individu collectif ». Son degré de désintéressement
+(n’y ayant pas de désintéressement
+absolu) est très haut. Lui aussi voit son intérêt en
+retour ; mais par un court circuit : je sacrifie mon
+plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote ? « Si un
+citoyen a une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse
+comparer à personne il ne faudra plus le regarder comme
+faisant partie de la cité… On voit bien que les lois ne sont
+nécessaires que pour les hommes égaux par leur naissance et
+leurs facultés ; pour ceux qui s’élèvent à ce point au-dessus des
+autres, il n’y a point de loi ; ils sont eux-mêmes leur propre
+loi » (<i>Politique</i>, <small>III</small>, 8).</p>
+</div>
+<p>Enfin plus haut encore se placerait une morale
+<i>sans intention</i>, qui ne se raisonnerait pas et qui n’aurait
+pas conscience d’elle-même.</p>
+
+<p>Trois stades dans l’évolution de la morale : <i>Il y a
+eu</i> une morale qui jugeait les actes par leurs conséquences.
+Était <i>bien</i> ce qui avait eu un bon résultat,
+quelle qu’eût été l’intention de cet acte ; effet rétroactif
+du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter
+et porté sur l’action.</p>
+
+<p><i>Il y a</i> — « renversement de la perspective » — une
+morale qui juge des actes, non en eux-mêmes, non
+par leur effet, mais par leur origine, par l’intention
+d’où il paraît qu’ils sont sortis.</p>
+
+<p><i>Il y aura</i> peut-être une morale qui ne tiendra
+compte ni de l’effet ni de l’intention, considérant l’intention
+comme un signe qui ne signifie rien.</p>
+
+<p>Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand
+nombre de sens, et différents, tous susceptibles d’interprétations
+multiples et douteuses.</p>
+
+<p>Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que
+dans intention il y a toujours espérance et que ce qui
+est intentionnel ne peut pas être désintéressé.</p>
+
+<p>On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel
+est un acte essentiellement conscient et que l’acte
+conscient n’est pas d’une moralité pure. Tout ce qui
+est intentionnel, tout ce qui est « prémédité, tout
+ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en
+vient à la conscience, fait encore partie de la surface,
+de sa peau, qui, comme toute peau, cache bien plus
+de choses qu’elle n’en révèle ». On soupçonnera que
+« c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel »,
+de naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte « qui lui
+prête une valeur décisive », qui lui laisse sa valeur
+pure. Ce par-delà la morale, cette morale dépassée
+et surmontée va peut-être être demain la vraie morale,
+celle où s’adonneront « les consciences les plus loyales
+et les plus délicates ».</p>
+
+<p>Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des
+plus belles pages qu’il ait écrites et des plus profondes,
+rejoint Kant, à moins que je n’entende rien
+du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin
+l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel,
+l’acte moral impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce
+autre chose que la morale qui ne donne pas ses
+raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose
+que le « Tu dois » ? L’acte moral inspiré par le « Tu
+dois » est conscient, je le reconnais ; mais il n’est
+conscient qu’à se reconnaître naïf, ingénu et impulsif.
+Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané.
+Il n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient.
+Il ne sait pas et il ne veut pas savoir ses <i>pourquoi</i>, ses
+<i>de quoi</i>, ses <i>comment</i> et ses <i>en vue de quoi</i>. Il est parce
+qu’il est et parce qu’il doit être. C’est bien l’acte à qui
+précisément son non intentionnel et son non délibéré
+prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral
+de Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir
+compte de la sanction que Kant a dit plus tard qu’il
+postule) est exactement, ou, l’on en conviendra, à
+bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en
+conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que
+l’invention éthique de Kant est à une très grande
+hauteur et le commencement au moins du troisième
+stade. <i>Il y a eu, il y a, il y aura…</i> Kant tout au moins
+a inauguré le <i>Il y aura</i>.</p>
+
+<p>Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement
+quand il esquisse, ici ou là, une hiérarchie
+des morales, semble rêver une morale <i>sans obligation</i>,
+<i>sans sanction</i> et <i>sans intention</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement
+très incomplète, a tracé le plan d’une morale à deux
+étages en quelque sorte, il a indiqué deux morales,
+dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se
+hausser jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment
+la sienne.</p>
+
+<p>La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément
+cette morale traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée
+de tant d’épigrammes et qu’il a écrasée de tant
+de mépris ; c’est la morale des « esclaves », la morale
+des « bêtes de troupeau », la morale des « tarentules » ;
+c’est la morale de la modération dans les désirs,
+de la patience, de la douceur, de la résignation,
+de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur régulier
+et mou ; c’est la morale de l’engourdissement de
+toutes les passions vives ; c’est la morale du « marécage »,
+moins la grenouille qui se veut faire aussi
+grosse que le bœuf.</p>
+
+<p>Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde ;
+mais, non seulement il convient qu’elle sied à la majorité
+des hommes, mais il affirme qu’ils <i>doivent</i> la
+pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est
+la <i>volonté d’impuissance</i>. L’impératif de la plupart
+des hommes c’est un <i>stoïcisme passif</i>. Écoutez le « pédant
+moraliste » que Nietzsche met en scène et qui
+n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous
+enseignera <i>qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales</i>
+et tout au moins qu’il y en ait deux ; que les morales,
+en quelque nombre qu’elles soient, doivent s’accommoder
+de la <i>hiérarchie</i>, et c’est-à-dire non pas de la
+hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle ;
+que, puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement
+à l’opinion de ces philosophes qui ont
+connu l’<i>homme</i> au singulier, ce qui faisait rire de
+Maistre, lequel avait connu des hommes, mais
+l’homme jamais, il faut aussi qu’il y ait plusieurs
+morales, c’est-à-dire plusieurs règles de conduite
+appropriées à la pluralité des natures ; que, puisque,
+malheureusement peut-être, la nature a organisé
+l’humanité aristocratiquement, faisant des hommes
+forts et des hommes faibles et des intelligents et des
+imbéciles, il est expédient qu’il y ait une règle pour
+les uns, très respectable, et une règle pour les autres,
+respectable également :</p>
+
+<p>« En un mot, disait un pédant moraliste, marchand
+de futilités… il s’agit toujours de savoir qui est celui-ci
+et qui est celui-là. Pour celui, par exemple, qui
+aurait été destiné et créé en vue du commandement,
+l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas
+des vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le
+gaspillage d’une vertu. Toute morale exterminatrice
+de l’égoïsme qui se croit absolue et s’applique à tout
+le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût ;
+elle est une excitation aux péchés d’omission et un
+dommage à l’égard des hommes supérieurs, rares et
+privilégiés. Il faut contraindre les morales à s’incliner
+tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les faire
+réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles
+comprennent enfin qu’<i>il est immoral de dire : Ce qui
+est juste pour l’un l’est aussi pour l’autre</i>. Ainsi parlait
+mon bonhomme de pédant moraliste. Méritait-il
+qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les
+morales à la moralité ? »</p>
+
+<p>Ainsi une morale pour le « <i lang="la" xml:lang="la">servum pecus</i> » et une
+autre pour les animaux supérieurs de l’humanité.</p>
+
+<p>— Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent
+répété depuis : « Il faut une religion pour le
+peuple. »</p>
+
+<p>— Point du tout, s’il vous plaît ; car, par son : « Il
+faut une religion pour le peuple », Voltaire entend
+qu’il faut une contrainte métaphysique pour brider
+les volontés de puissance du peuple. Au contraire,
+ou presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple,
+en obéissant à la morale qu’il lui assigne, obéisse
+à sa nature même, se conforme à l’idéal de ses désirs,
+et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux
+qui sont d’une autre nature que lui.</p>
+
+<p>Cette part faite aux petits et aux médiocres,
+Nietzsche institue pour les autres une morale qui
+n’est point du tout celle d’un immoraliste, quelque
+sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce
+titre, qui n’est point du tout le contraire de la morale
+qu’il assigne aux petits, qui est <i>autre chose</i>, qui est d’un
+autre degré, d’une autre nature, et d’une autre destination.
+C’est la morale des forts, c’est la morale de
+ceux qui, à cause de leur force, ont <i>plus</i> de droits,
+mais <i>beaucoup plus</i> de devoirs que les faibles et des
+devoirs proportionnés à leurs forces.</p>
+
+<p>Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche
+d’abord l’élaborant pour lui-même exactement
+comme un Marc-Aurèle. Il y a un <i>eis eauton</i> de
+Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de
+reconstituer d’après ses notes et carnets<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, quoiqu’il
+ne soit aucunement cohérent et encore moins
+systématique, mais parce qu’il indique les tendances
+profondes et aussi parce qu’il montre que
+Nietzsche, tout en <i>posant</i> toujours deux morales,
+en <i>voyait</i> certainement toujours d’autres, intermédiaires
+entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux
+ans) il écrivait pour lui : « Tu ne dois aimer
+ni haïr le peuple. — Tu ne dois point t’occuper de
+politique. — Tu ne dois être ni riche ni indigent. — Tu
+dois éviter le chemin de ceux qui sont illustres
+et puissants. — Tu dois prendre femme en dehors de
+ton peuple. — Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever
+tes enfants. — Tu dois n’accepter aucune des cérémonies
+de l’Église. » — Morale (on plutôt quelques
+traits de morale parmi une foule d’autres non consignés
+ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non
+aux petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais
+surtout à un homme de moyen état qui serait philosophe.
+<i>Abstention</i> à l’égard de la puissance, de la
+richesse, de l’ambition (morale des petits) ; libre
+pensée (morale de supérieur indépendant et de
+philosophe), mariage avec une étrangère (morale de
+supérieur qui veut assurer par le mélange du sang
+la force et la distinction de sa race) ; enfants élevés
+par autres que soi, mais par d’autres dont on est sûr
+(morale de supérieur, qui, se défiant de la faiblesse
+paternelle, veut greffer sa race sur des intelligences
+et des volontés étrangères, mais du reste
+amies).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir surtout la <i>Vie de Frédéric Nietzsche</i>, par Daniel
+Halévy.</p>
+</div>
+<p>En 1880 il écrivait pour lui : « Une indépendance
+qui n’offusque personne ; un orgueil doux, voilé, qui
+ne gêne pas les autres, n’enviant pas les hommes
+ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie ; un
+sommeil léger, une allure libre et paisible, pas
+d’alcool, pas d’amitiés illustres ni princières, pas
+de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de
+société, si ce n’est avec les esprits supérieurs ; à leur
+défaut le petit peuple, dont on ne peut se passer non
+plus que de contempler une végétation puissante et
+saine ; les mets les plus aisément prêts, autant que
+possible les préparer soi-même. » — Morale (ou
+plutôt quelques traits de morale) s’appliquant, non
+aux grands, non aux petits, mais à un homme
+supérieur de moyen état social. <i>Abstention</i> à l’égard
+de la puissance, de la vanité, de la gourmandise,
+de la curiosité, de la sensualité, de la causticité
+(morale de petits) ; indépendance, fierté, solitude,
+commerce seulement avec l’élite intellectuelle et
+morale dont on est ; et — d’étude et de contemplation — avec
+cette autre force, mais physique et
+physiologique, le peuple (morale des forts).</p>
+
+<p>Complétez ceci par cette confidence philosophique
+qu’il a imprimée (<i>Vol. de puiss.</i> II) : « Se faire objectif.
+Indifférence à l’égard de soi-même, [indifférence à
+l’égard des conséquences favorables ou fatales de
+ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de
+moi-même ; je ne veux pas tirer avantage de mes
+recherches de la connaissance ni échapper aux préjudices
+qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il
+y a ce que l’on pourrait appeler l’altération du caractère ;
+j’envisage froidement cette perspective ; je me
+tire hors de mon caractère, mais je ne songe pas à le
+comprendre ni à le changer… On se ferme les portes
+de la connaissance dès que l’on s’intéresse à son
+cas particulier, ou même au salut de son âme… »
+(Morale des forts, le philosophe étant placé parmi
+les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif
+du vrai, et avec désintéressement, et en sacrifiant
+au vrai ses intérêts matériels et même <i>moraux</i>.)</p>
+
+<p>Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir
+qu’il se faut oublier, Nietzsche trace la morale des
+forts, des supérieurs, des êtres d’élite.</p>
+
+<p>D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale,
+la morale, il affirme qu’elle existe : « Je ne nie
+pas, ainsi qu’il va de soi, en admettant que je ne suis
+pas fou, qu’il faut éviter et combattre beaucoup
+d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut
+faire et qu’il faut encourager beaucoup de celles que
+l’on dit morales ; mais je crois qu’il faut faire l’une
+et l’autre chose pour <i>d’autres raisons</i> qu’on a fait
+jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre
+façon de voir pour arriver enfin, peut-être très tard,
+à changer notre façon de sentir. » — Donc il a une
+morale, autre seulement que la traditionnelle.
+Voyons-la ; nous sommes autorisés à la chercher
+chez lui. Voyons sa nouvelle façon de voir et sa
+nouvelle façon de sentir.</p>
+
+<p>Cette nouvelle morale, bien entendu applicable
+seulement aux forts, a trois maximes fondamentales,
+trois impératifs, si l’on veut : Il faut <i>se surmonter</i> ;
+il faut <i>devenir ce que nous sommes</i> ; il faut <i>vivre dangereusement</i>.</p>
+
+<p>Il faut se surmonter. On a remarqué partout
+« qu’on ne risque guère de se tromper en attribuant
+les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude
+et les grandes à la vanité. » Voilà une indication.
+Qu’est-ce que la vanité ? Une tendance à
+surmonter la peur, condition primitive de l’homme,
+et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant
+à une certaine soif de considération. L’homme, dans
+la vanité, surmonte déjà son bas étage et sa moyenne.
+Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter peur,
+habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine
+soif de considération de soi-même.</p>
+
+<p>En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des
+sentiments aristocratiques : maîtrise de soi-même,
+dissimulation des sentiments intimes, politesse,
+gaîté, exactitude dans l’obéissance et le commandement,
+déférence et exigence du respect, goût des
+responsabilités, et des périls. » — Maîtrise de soi,
+pudeur, respectabilité, non-familiarité — nous
+verrons le reste plus tard — voilà des pratiques qui
+en leur fond consistent à se résister, à réprimer la
+tendance à l’abandon, à ne pas <i>se livrer</i> ; c’est surmonter
+le moi impulsif, le moi confiant, le moi mou,
+c’est se surmonter, c’est se dépasser déjà.</p>
+
+<p>Mais, quand nous essayons de nous surpasser
+ainsi, qui nous retient ? Un certain nombre de passions
+que nous connaissons bien, amour, ambition,
+avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise,
+sensualité, paresse, goût du confort… Se surmonter
+c’est dompter tout cela. C’est ici que la fameuse
+« lutte contre les passions » reprend ses droits
+et reprend place avec un nouveau sens. La morale
+est, en sa partie réprimante, qui est nécessaire, une
+« contrainte prolongée », par opposition au laisser-aller
+et par conséquent « une sorte de tyrannie contre
+la nature et aussi [partiellement] contre la raison.
+Mais ceci n’est pas une objection contre elle, à moins
+que l’on ne veuille décréter, de par une autre morale,
+que toute espèce de tyrannie et de déraison est interdite. »</p>
+
+<p>Cette contrainte, ce <i>obéir longtemps</i>, vous le
+trouvez partout, en art, en discipline sociale, pour
+aboutir à quelque chose qui vaille la peine de
+vivre sur la terre. En morale c’est la première <i>condition</i>.</p>
+
+<p>La souffrance « volontaire » est la même chose à
+un degré de plus. C’est un exercice de la volonté et
+un exercice du sacrifice, c’est un exercice de la volonté
+de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa
+« Valeur de la vie », écrit : « L’ascétisme est maladif
+et la suite d’une erreur. » — « Mais non, écrit
+Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un
+instinct que les plus nobles, les plus forts d’entre les
+hommes ont senti ; c’est un fait, il faut en tenir
+compte si on veut apprécier la valeur de la vie… »
+C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se
+dompter pour…; mais qui peut-être ne sait pour
+quelle fin, comme quelquefois les héros de Corneille
+broient leurs passions pour le plaisir de les broyer, et
+alors c’est une erreur ; mais cette erreur même est
+un signe, a un sens, révèle une tendance dont, seulement,
+certains, qui l’ont, ne comprennent pas le
+but.</p>
+
+<p>« Il y a une bravade de soi-même aux manifestations
+les plus sublimes de laquelle appartiennent
+nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes
+ont en effet un besoin si grand d’<i>exercer leur force</i> et
+leur tendance à la domination, qu’à défaut d’autres
+objets ils tombent enfin à tyranniser certaines parties
+de leur être propre… Plus d’un penseur [il songe
+sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement
+ne servent pas à accroître ou améliorer sa
+réputation ; plus d’un évoque expressément la déconsidération
+des autres sur lui, tandis qu’il lui
+serait aisé de rester par le silence un homme honoré ;
+d’autres rappellent des opinions antérieures et ne
+s’effraient pas d’être convaincus de contradiction ;
+au contraire ils s’y efforcent. Cette torture de soi-même
+est proprement un très haut degré de vanité…
+L’homme éprouve une véritable volupté à se faire
+violence par des exigences excessives et à déifier
+ensuite ce quelque chose qui commande tyranniquement
+dans son âme… »</p>
+
+<p>Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant
+jusqu’à lui, mais en sachant pourquoi, en sachant
+que c’est pour développer en soi la volonté de puissance,
+on devra livrer aux passions une guerre à la
+fois rude et habile. Nietzsche, comme aurait fait un
+philosophe grec, se plaît à tracer une méthode pour
+combattre les passions. Il ne « trouve pas moins » — et
+je crois qu’il aurait pu en trouver davantage — de
+six procédés sensiblement différents pour lutter
+contre la violence d’un instinct.</p>
+
+<p>Premièrement « on peut se faire une loi d’un
+ordre sévère et régulier dans l’asservissement de
+ses appétits ; on les soumet ainsi à une règle, on
+circonscrit leur flux dans des limites stables, pour
+gagner sur eux les intervalles pendant lesquels ils
+vous laissent tranquilles. »</p>
+
+<p>Deuxièmement — ce qui peut venir à la suite de
+ce qui précède — on peut comme « dessécher cet
+instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant des
+périodes <i>de plus en plus longues</i>. »</p>
+
+<p>Troisièmement « on peut s’abandonner avec intention
+à la satisfaction d’un instinct sauvage et
+effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour obtenir, par
+ce dégoût, domination sur cet instinct », procédé
+que Nietzsche a considéré comme pouvant réussir
+quelquefois puisqu’il l’a inscrit, mais où il n’a pas
+grande confiance puisqu’il ajoute : « en admettant
+que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant
+éreinter son cheval, se casse le cou, <i>ce qui est
+malheureusement la règle</i> en pareilles tentatives. »</p>
+
+<p>Quatrièmement : « associer à l’idée de satisfaction
+une idée pénible (le chrétien qui, caressant une femme,
+songe au ricanement du diable ; songer au mépris
+des gens dont on aime à être estimé quand on est
+sur le point de commettre un vol ; songer à ceci
+qu’en satisfaisant un appétit on lui <i>obéit</i>, chose
+humiliante : « Je ne veux pas, disait Byron, être
+l’esclave d’un appétit quelconque ».)</p>
+
+<p>Cinquièmement : « entreprendre une sorte de dislocation
+de ses puissances instinctives » en les combattant,
+soit par le travail (s’imposer une tâche),
+soit les unes par les autres, celle qui est lésée par
+la triomphante obtenant de vous encouragement et
+faveur.</p>
+
+<p>Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout
+un : favoriser la paresse, à qui toutes les passions
+font tort. La paresse a été donnée à l’homme
+comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien
+dirigé, les énerve toutes.</p>
+
+<p>Sixièmement : affaiblir et déprimer <i>toute</i> son organisation
+physique et psychique, pour affaiblir un ou
+plusieurs instincts violents, et c’est l’ascétisme,
+moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir
+user.</p>
+
+<p>Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous
+combattez un instinct c’est toujours un autre instinct
+qui <i>en vous</i> combat celui-là. Seulement cet instinct
+peut être un instinct très différent de ce qui s’appelle
+instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce
+peut être la volonté de puissance sous forme de
+volonté de puissance sur soi-même. Les hommes
+qui combattent leurs passions sont des hommes
+chez qui la volonté de puissance se plaint des
+autres instincts et vous sollicite à les combattre
+ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si
+souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté
+une passion, s’il est vrai que cela nous soit
+donné, et de ne conserver de passion que la passion
+qui a horreur des passions. — Telle est la loi de se
+surmonter et tel est l’art de se surmonter.</p>
+
+<p><i>Mais</i> il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi,
+comme aime à dire Nietzsche, qui, sans faire rentrer
+la morale dans l’esthétique, se plaît à faire entrer de
+l’esthétique dans la morale ; il y a bon goût, intelligence
+et sagesse à ne pas dompter complètement les
+passions et à n’être pas tout à fait maître de soi. La
+maîtrise de soi, prenez garde, c’est l’emprisonnement
+de soi par soi-même, et un prisonnier est un être bien
+morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et
+geôlier. « Ces professeurs de morale qui recommandent
+d’abord et avant tout à l’homme de se posséder
+soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien
+singulière, je veux dire une irritabilité constante
+devant toutes les impulsions et les penchants naturels
+et en quelque sorte une espèce de démangeaison.
+Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du
+dehors, une pensée, une attraction, une incitation,
+toujours cet homme irritable s’imagine que maintenant
+son empire sur soi-même peut être en
+danger… Il fait sans cesse un geste contre lui-même,
+l’œil perçant et méfiant, lui qui s’est institué l’éternel
+gardien de sa tour. Oui, avec cela il peut être <i>grand</i>.
+Mais combien il est devenu insupportable pour les
+autres, difficile à supporter ; et par lui-même, comme
+il s’est appauvri et éliminé des plus beaux hasards
+de l’âme ! Car il faut savoir <i>se perdre pour un temps</i>,
+si l’on veut apprendre quelque chose des êtres qui
+ne sont pas nous-mêmes. » — « Je voudrais être ce
+monsieur qui passe », dit Fantasio. L’absolu geôlier
+de soi-même ne sera jamais ce monsieur qui passe et
+n’aura même jamais la moindre communication avec
+lui.</p>
+
+<p>Que faire donc ? « Ne pas extirper les passions,
+ne pas même les affaiblir à proprement parler ; les
+<i>dominer</i>. » Ce que l’ascète ou le stoïcien doit chercher
+en domptant ses passions, ce n’est pas leur
+affaiblissement, c’est sa force. Elles ne doivent pas
+être affaiblies en elles-mêmes, elles doivent être
+affaiblies par rapport à lui ; ce n’est pas elles qui
+doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez
+fort pour <i>pouvoir</i> les briser. Mais précisément parce
+qu’il le peut, il n’a plus besoin de le faire, et il ne le
+fera pas. Au contraire. « Plus est grande la maîtrise
+de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux
+passions. Un grand homme est grand par le jeu
+qu’il laisse à ses désirs » et par sa puissance à les
+arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne doit pas
+tuer en lui l’ambition ; il doit être sûr de pouvoir la
+tuer, de telle manière qu’il la laisse agir de tout son
+élan tant qu’elle lui paraît bonne ou pour ce qui est
+des fins poursuivies, ou même comme jeu ; et qu’il
+l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit
+comme fastidieuse. Les puissances du désir doivent
+être conservées, non respectées ; gardées intactes,
+mais subalternisées. « Possédez-les, seigneur, sans
+qu’elles vous possèdent », et l’exercice du dompteur
+des passions doit être seulement l’effort pour qu’elles
+soient dessous et lui dessus.</p>
+
+<p>Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par
+sa maxime fameuse, tant de fois répétée : « l’homme
+est un être qui est fait pour se surmonter. »</p>
+
+<p>Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et
+simple, avec cette différence assez légère qu’il veut
+que les passions subsistent, mais seulement que l’on
+en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours
+et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à
+les dominer, Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un
+stoïcien pur et simple.</p>
+
+<p>Mais il ajoute : « Nous voulons devenir ce que
+nous sommes. — Sais-tu ce que te dit ta conscience ?
+Elle te dit : deviens celui que tu es. » Ceci
+c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a
+trouvé, du même coup, l’impératif de l’individualiste.
+Il faut se surmonter ; mais pourquoi ? Non
+pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission
+de soi-même, mais pour être davantage, pour
+être au maximum ce que l’on est.</p>
+
+<p>Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée,
+Nietzsche ait quelque part déclaré absurde la
+maxime : « Connais-toi toi-même », qui est absolument
+impliquée dans celle-ci : « Deviens ce que tu es » ;
+car pour se faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien
+connaître. — Quoi qu’il en soit, voilà l’Impératif : se
+développer dans le sens de sa nature, se faire en réalisation
+tout ce qu’on est en puissance. Il convient
+de remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec
+une nuance. C’est le « vivre conformément à sa
+nature », avec cette correction : non pas simplement
+<i>vivre</i> conformément à sa nature ; mais <i>se développer</i>
+conformément à sa nature ; mais <i>s’agrandir</i> conformément
+à sa nature ; vivre sa vie, mais la vivre d’une
+vie plus abondante. — On a exagéré quand on a dit
+du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant
+que possible le vivant d’un mort, quand on a dit — Nietzsche
+lui-même —  : ils se tuent pour avoir cette
+prérogative des morts qui est de ne plus mourir. Il
+faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive ; mais
+enfin ils veulent <i>seulement</i> qu’on vive, non pas
+qu’on vive abondamment, non pas qu’on vive de
+façon intense. Or c’est précisément cela qui est le
+devoir : se connaître, se mesurer, voir de quelle nature
+on est et quelles sont les puissances de cette
+nature et se développer dans ce sens.</p>
+
+<p>— Mais alors c’est dans le sens de nos passions !</p>
+
+<p>— Certainement, mais bien comprises. Pourquoi
+ne comprendrait-on pas bien ses passions ? Pourquoi
+n’aurait-on pas l’intelligence de ses passions
+comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur
+destination et de la mesure dans laquelle on peut les
+développer ? Comprendre ses passions ; et parce
+qu’on les comprend les diriger ; c’est là tout l’homme
+qui commence à être supérieur.</p>
+
+<p>Or toutes les passions sont des forces qui sont
+des faiblesses. Elles sont des forces, puisqu’elles
+sont des impulsions vigoureuses qui nous poussent
+en avant, au dehors, à une possession, à une conquête.
+Elles sont des faiblesses en ce sens qu’elles
+rompent et font basculer notre équilibre ; en ce sens
+aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se
+satisfaire : l’amour peut se repaître de rêveries énervantes
+et amollissantes ; l’ambition, de petites victoires
+de clocher et de conseil municipal ; le jeu
+(cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du
+risque), des émotions de baccara ou du bridge ;
+l’orgueil, des satisfactions ridicules de la vanité, etc.
+Se développer, s’agrandir dans le sens de ce qu’on
+est, c’est, d’après ce qui précède : 1<sup>o</sup> <i>dominer</i> ses passions
+de manière qu’elles ne rompent jamais notre
+équilibre : 2<sup>o</sup> les considérer, les prendre, les saisir
+en tant que forces et non en tant que faiblesses
+et en quelque sorte ne pas les reconnaître quand
+elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse.</p>
+
+<p>Nous nous sommes connus comme ambitieux : il
+faut nous développer dans ce sens en nous disant
+que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est
+plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes
+qu’une ambition de sous-préfecture. Nous
+nous sommes connus comme amoureux ; il faut nous
+développer dans ce sens en nous disant que, parce
+que nous sommes amoureux, rien n’est plus indigne
+de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes que les
+frêles amours élégiaques et que nous devons sentir
+ces « belles passions » généreuses qui font « l’honnête
+homme » et qui inspirent une foule de sentiments
+nobles et magnanimes. Ainsi de suite.</p>
+
+<p>Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement
+optimiste, c’est croire la nature humaine
+très bonne en son fond, ce qui est possible ; et croire
+qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons
+quelque chose d’excellent ; et croire enfin
+qu’en développant chacun ce fond de nous-mêmes
+nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au
+parfait.</p>
+
+<p>Mais si ce fond de moi était mauvais, comme,
+aussi, il est possible ? Je ne crois pas mal interpréter
+Nietzsche en lui faisant répondre : « Encore vaudrait-il
+mieux, étant mauvais, devenir ce que vous
+êtes, c’est-à-dire devenir plus mauvais. » Le fond — sentimental,
+non intellectuel — de Nietzsche,
+c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de
+l’état neutre, de l’état petit bourgeois, du « marais »
+ou du « marécage », de sorte qu’il n’est pas loin de
+sa pensée, ou plutôt de ses sentiments, d’estimer
+que mieux vaut se développer en mauvais, en
+méchant, en malfaisant, que ne point se développer
+du tout. L’humanité est peut-être faite pour lui de
+ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui
+sont sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui
+deviennent ce qu’ils sont il y a ceux qui se développent
+en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui se
+développent en laideur et en atrocité ; mais ceux-ci
+pouvaient se développer autrement ; ils ont bien
+fait, en tout cas et à tout risque, de se développer ;
+et il n’y a de méprisables que ceux du milieu,
+que ceux qui n’ont pas fait un pas, que les
+stagnants.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire
+se connaître, prendre conscience de soi, prendre
+direction de soi et se promouvoir dans le sens de sa
+nature, voilà la seconde maxime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement
+est le grand, le vrai, l’essentiel et définitif
+signe de noblesse. C’est d’abord n’avoir pas
+peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un
+agrandissement de la personnalité : elle est donc
+exactement le contraire du « devenir ce que nous
+sommes » ; elle est ensuite une « tristesse, comme
+dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse ».
+Or l’image d’une chose douteuse, le risque, exalte
+l’âme généreuse et la rend joyeuse au lieu de la
+rendre triste. « Je me rappelle toujours, dit Charlemagne
+à un de ses compagnons :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,</div>
+<div class="verse">Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux,</div>
+<div class="verse">Et que nous entendions dans les plaines voisines</div>
+<div class="verse">Le cliquetis confus des lances sarrasines.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce
+que c’est s’offrir à la sélection : c’est la vie dangereuse
+qui sépare les forts des faibles en écrasant
+ceux-ci et en mettant à part ceux-là ; c’est donc
+s’offrir à la sélection que d’adopter la vie dangereuse ;
+or, s’offrir à la sélection c’est montrer qu’au
+moins on est digne d’être choisi. Celui-là seul tente
+le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis
+pas le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être
+le plus fort ; et le respect du vainqueur pour le
+vaincu héroïque n’est pas autre chose, chez le vainqueur,
+que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé,
+il se trouve devant un égal.</p>
+
+<p>Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre
+égalité ou quasi-égalité, que le chagrin d’échouer
+est un plaisir qui égale à peu près le plaisir de
+réussir. Celui qui a dit « qu’au jeu il y a deux plaisirs,
+dont le premier est de gagner et le second de perdre »,
+était un fin psychologue. Nietzsche dit exactement
+la même chose : « Vraiment cet homme s’entend à
+l’improvisation de la vie et étonne même les observateurs
+les plus experts ; car il semble qu’il ne se
+méprenne jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux
+dangereux… Voici un tout autre homme : il fait
+manquer en somme tout ce qu’il entreprend…
+Croyez-vous qu’il soit malheureux ? Il y a longtemps
+qu’il a décidé à part soi de ne pas prendre
+autrement au sérieux des désirs et des projets personnels :
+« Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même,
+cela me réussira peut-être et au fond je ne
+sais pas si je dois avoir plus de reconnaissance à
+l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes réussites.
+Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de
+la vie se trouve ailleurs : ma fierté, ainsi que ma
+misère, se trouvent ailleurs. <i>Je connais davantage
+la vie parce que j’ai été si souvent sur le point de la
+perdre ; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie
+qu’à vous tous.</i> »</p>
+
+<p>Se surmonter, se développer en beauté — dernière
+beauté, le danger — voilà toute la morale de Nietzsche.
+C’est un stoïcisme qui commence par être le
+stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être
+un stoïcisme supérieur. Du stoïcisme surtout passif,
+tel qu’il était chez les anciens, Nietzsche fait un
+stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait à nous
+dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi ?
+Pour cela. Nietzsche nous exhorte à nous dominer
+et à être maîtres de nous-mêmes pour nous jeter
+dans l’action énergique, hardie et aventureuse et
+pour en goûter les âpres et violentes jouissances.
+C’est un stoïcisme héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque.
+C’est un stoïcisme qui ferait l’homme si
+fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas :
+« J’ai dompté mes passions » ; mais : « je les ai
+laissées vivre pour le plaisir de les dominer toujours
+et de les faire servir à leurs plus belles fins » ; et
+que l’homme ne dirait pas au malheur : « Tu n’es
+pas un mal » ; mais : « Tu es un bien, puisque tu me
+donnes l’occasion de déployer mon énergie ; et vive le
+malheur où j’ai tout l’emploi de ma force ! »</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit
+de Nietzsche l’image du héros ou du « surhomme »
+ou du candidat à la surhumanité. Signes
+de noblesse : maîtrise de soi-même, pudeur relativement
+à la révélation de ses sentiments intimes ;
+politesse ; ne pas vouloir renoncer à sa propre responsabilité
+et ne pas vouloir la partager ; compter
+ses privilèges et leurs exercices au nombre de ses
+devoirs (je suis plus fort qu’un autre ; c’est un devoir
+de plus) ; <i>ne jamais songer à rabaisser ses devoir à être
+les devoirs de tout le monde</i> ; respect des vieillards,
+ce qui est respect de la tradition, goût du péril.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit
+nombre d’hommes qui se sentiraient la force de les
+pratiquer et qui voudraient devenir de plus en plus
+ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs
+enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse
+de l’éducation ordinaire. L’éducation ordinaire se
+donne pour but « d’étouffer l’exceptionnel en faveur
+de la règle », de diriger les esprits « loin de l’exception,
+du côté de la moyenne ». L’éducation des supérieurs,
+« tenant à son service un excédent de forces »,
+serait une « serre chaude pour la culture du luxe, de
+l’exception, de la nuance, de la tentative, du danger ».</p>
+
+<p>Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces
+« prêtres », ces « jésuites » même, que Nietzsche
+n’aime point, mais dont il fait remarquer que, si
+indulgente que puisse être leur morale pour les
+autres, elle est terrible pour eux-mêmes : « Aucune
+puissance ne peut se soutenir si elle n’a pour représentants
+que des hypocrites ; l’Église catholique a
+beau posséder encore bien des éléments <i>séculiers</i>, sa
+force réside dans ces natures de prêtres, encore
+nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie pénible
+et de portée profonde et dont l’aspect et le corps
+miné parlent de veilles, de jeûnes, de prières
+ardentes, peut-être même de flagellations ; ce sont
+ces natures qui ébranlent les hommes et leur causent
+une inquiétude : « Eh ! quoi ? S’il était nécessaire de
+vivre de la sorte ! » telle est l’affreuse question que
+leur vue met sur la langue. En répandant ce doute,
+ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur
+puissance. Même les libres penseurs n’osent pas
+répliquer à un de ces détachés d’eux-mêmes avec un
+rude sens de la vérité et lui dire : « Pauvre dupe, ne
+cherche pas à duper. » Seule la différence des points
+de vue les sépare de lui, nullement une différence
+morale, de bonté ou de méchanceté ; mais ce que
+l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le traiter sans
+justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de
+l’art exécrable des Jésuites, sans considérer quelle
+violence contre soi-même s’impose individuellement
+chaque jésuite et que la pratique de vie aisée, prêchée
+par les manuels jésuitiques, doit être considérée
+comme s’appliquant, non à eux, mais à la société
+laïque ».</p>
+
+<p>Ces surhommes peuvent être au moins « préparés »
+par des hommes qui mettent au-dessus de
+tout <i>la vaillance, l’intrépidité</i> : « Je salue tous les
+indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de
+la venue d’une époque plus virile et plus grossière,
+qui mettra de nouveau en honneur <i>la bravoure avant
+tout</i>… Pour cela il faut, dès maintenant, des hommes
+vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne
+pourront certainement pas sortir du sable et de
+l’écume de la civilisation d’aujourd’hui et de l’éducation
+des grandes villes ; des hommes qui, silencieux
+et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter
+de l’activité invisible qu’ils poursuivent ;
+des hommes qui, avec une disposition à la vie intérieure,
+cherchent, pour toutes choses, ce qu’il y a
+à surmonter en elles ; des hommes qui aient en propre
+la sérénité, la patience, la simplicité et la mépris
+des grandes vanités, tout aussi bien que la générosité
+dans la victoire et l’indulgence à l’égard des
+petites vanités de tous les vaincus ; des hommes
+qui aient un jugement précis et libre sur toutes les
+victoires et sur la part de hasard qu’il y a dans toute
+victoire et dans toute gloire ; des hommes qui aient
+leurs propres fêtes, leurs propres jours de travail et
+de deuil, habitués à commander avec la sûreté du
+commandement, également prêts à obéir lorsque
+cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme
+dans l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre
+cause ; des hommes <i>plus exposés, plus terribles, plus
+heureux</i>. Car, croyez-m’en, le secret pour moissonner
+l’existence la plus féconde et la plus grande
+jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement.
+Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées !
+Construisez vos villes auprès du Vésuve !… »</p>
+
+<p>Et nous voilà bien au point : Nietzsche a toujours
+l’idée d’une société où une élite ; un peu dans son
+intérêt, un peu et beaucoup parce que telle est la
+nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer,
+<i>laisserait</i> aux bêtes de troupeau leur morale,
+une morale douce, facile, point mauvaise, mais point
+vigoureuse, prendrait même quelque soin d’encourager
+cette morale ; <i>aurait</i> pour elle-même une morale
+virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant
+l’énergie naturelle.</p>
+
+<p>« Même on peut se demander, si nous, les amis
+des lumières, dans une tactique et une organisation
+<i>toute semblable</i> [celle qu’il rêve], nous ferions
+d’aussi bons instruments, aussi admirables, de
+victoire sur nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement »
+[que les prêtres et les jésuites cités plus haut].</p>
+
+<p>Les hommes de la haute morale seraient donc
+très impérieux pour les autres, quoique beaucoup
+moins que pour eux, et ils en auraient le droit, ne se
+ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait
+le droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain
+comme ils s’aiment et même avec plus de condescendance ;
+ils seraient d’une loyauté absolue et d’une
+solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion,
+ils gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou
+soumise, et c’est un souvenir, chez un antiplatonicien,
+de la République de Platon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée ; car il
+se cherchait encore au moment où il a sombré (voir
+sa <i>Vie</i> par M. Daniel Halévy) et il se préparait à se
+contredire une fois de plus ; cette morale est bien
+une morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale
+et désir de scandaliser qui ont fait si souvent dire à
+Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il l’a bien senti
+quand il a écrit sur son carnet : « J’ai dit que je me
+place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que
+je veuille m’affranchir de toute catégorie morale ?
+Non pas ! Je repousse ceux qui exaltent la douceur
+en l’appelant le bien et ceux qui diffament l’énergie
+en l’appelant le mal [c’est bien son fond] ; mais l’histoire
+de la conscience humaine nous découvre une
+multitude d’autres valeurs morales, d’autres manières
+d’être bons, d’autres manières d’être mauvais. »</p>
+
+<p>Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a
+voulu l’être, et sa morale, quoique inachevée,
+comme il le reconnaît, est bien une morale. Elle est
+même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est
+un stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante
+et, si éloigné que je sois, en morale, d’approuver
+la manière douce, elle est trop rude pour le
+commun et même pour la moyenne honorable des
+hommes. On voit trop qu’elle est inspirée constamment
+par une pensée violemment aristocratique, et
+si je crois qu’une morale doit tendre à l’aristocratisme,
+je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle <i>en
+vienne</i>. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien
+des bêtes de troupeau et leur laisse leur morale
+médiocre et tenue par lui pour une immoralité, au
+lieu de chercher une morale qui conviendrait aux
+forts et aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi
+aux humbles.</p>
+
+<p>Et je n’entends point par là une morale moyenne et
+à mi-côte et d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur,
+mais une morale assez embrassante, au contraire,
+et compréhensive, pour susciter et encourager
+toute la force des forts et le peu de force des faibles ;
+et j’entends non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais
+que l’on comble l’entre-deux.</p>
+
+<p>Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un
+moment, il n’est plus féru de son antithèse des deux
+morales aux antipodes l’une de l’autre, il en indique
+sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci
+est, non seulement très pratique, mais fondé en bonne
+raison, et il y aura toujours nécessairement une demi-douzaine
+de morales parmi les hommes ; mais restait
+à trouver un principe général inspirant plus ou
+moins, mais inspirant toutes, ces morales différentes,
+plus intense chez l’une, moins chez l’autre,
+présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes
+ces morales une seule à différents degrés.</p>
+
+<p>Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires
+et très vraies toutes deux, qu’il y a plusieurs
+morales et qu’il n’y en a qu’une ; qu’on ne peut
+exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit
+exiger du plus bas un peu de ce qu’on exige du plus
+haut ; et cela aurait respecté et affirmé, au lieu de la
+briser ou de la nier, l’unité, relative, mais réelle, de
+l’humanité.</p>
+
+<p>Et ce principe commun était-il si difficile à trouver ?
+Je ne crois pas.</p>
+
+<p>Quant aux questions d’école, cette morale est-elle
+normative ou hypothétique, impérative ou persuasive ?
+Il est évident qu’elle est persuasive seulement,
+puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle ne
+fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme :
+sois tel et tel ; fais ceci et cela ; <i>autrement</i> tu seras
+une bête de troupeau, tu seras très vil. Par ce seul
+« autrement » — Nietzsche a raisonné ainsi quelque
+part — tout impératif est détruit. Mais, comme la
+morale de Guyau du reste, cette morale est bien dans
+le sens de la vie. Elle prend pour mobile, elle prend
+pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre
+lui-même, mais <i>une</i> des raisons de vivre les plus
+fortes, la volonté de puissance sur les autres et sur
+soi-même ; et si la vie n’est pas seulement volonté
+de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus
+que tout autre chose.</p>
+
+<p>La morale de Nietzsche dit à l’homme : veux-tu
+être fort ? Si tu n’y tiens pas, je n’ai rien à te dire et
+il y a pour toi d’autres guides. Si tu veux l’être,
+sois tel et tel ; fais ceci et cela. Or la volonté de puissance
+est partout dans la nature et elle existe chez
+l’homme à un degré extraordinaire en raison même
+de sa faiblesse primitive qui a exigé de lui un déploiement
+formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a
+bien senti cela par lui-même : faible, chétif, toujours
+malade, il a dit que sa philosophie lui avait été inspirée
+par son état et que plus il a été terrassé, plus
+l’énergie « surhumaine » lui est apparue et comme le
+remède et comme la vérité ; et l’optimisme-bravade
+comme la solution. La morale de Nietzsche est une
+sombre leçon d’énergie donnée par un débile et d’optimisme
+donnée par un malheureux. Ne fût-elle que
+cela, elle est d’abord un beau spectacle et ensuite elle
+est un cordial, un tonique et un viatique.</p>
+
+<p>Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours,
+à travers tant de détours et aussi d’erreurs,
+c’est le sentiment du beau. C’est <i>parce</i> que Nietzsche
+est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé
+du mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans
+tous les arts et dans tous les aspects de la nature et
+qu’il a admiré avec fanatisme cette beauté humaine,
+la force ; c’est parce qu’il est un artiste dilettante
+qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce
+qui le déprime et le refoule, tout ce qui le rapetisse,
+la timidité, la crainte, le scrupule, la modération,
+l’abstinence, la tempérance et la morale des petits
+et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des
+moyens et des petits. C’est pour cela qu’élevé dans
+le pessimisme et pessimiste en son fond par son
+tempérament et son caractère, il a fait comme un
+« rétablissement », de tous ses muscles, pour se
+jeter à corps perdu dans un ultra-optimisme, dans
+un optimisme par delà la confiance et l’espoir, par delà
+l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même
+dans le mal, et du bonheur, même dans le malheur.
+Pourquoi ? Parce que le pessimisme fait l’homme
+petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même,
+laid ; et parce que l’attitude dionysiaque en face du
+monde accepté tout entier, du bonheur accueilli, du
+malheur bravé, est très belle, très imposante, très
+radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille,
+« en posture d’un Dieu ».</p>
+
+<p>Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif,
+parce qu’il veut sculpter l’humanité en beauté, qu’il
+a dit à l’homme : sois fort, fort de tout ton courage, de
+toute ta résistance, de toute ton endurance, de toute
+ton audace ; sois véritablement <i lang="la" xml:lang="la">audax Iapeti genus</i> ;
+dépasse-toi, surmonte-toi, vis dangereusement, pour
+arriver au mépris du danger, c’est-à-dire de toute
+faiblesse ; tire de toi tous les éléments de force que
+tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour
+ainsi dire plus encore ; car, comme a dit La Rochefoucauld :
+« Nous avons plus de force que de volonté
+et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que
+nous nous imaginons que les choses sont impossibles »,
+et comme il a dit encore : « Rien n’est impossible ;
+il y a des voies qui conduisent à toutes choses,
+et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours
+assez de moyens » ; et comme il a dit encore :
+<i>Il s’en faut bien que nous connaissions toutes nos volontés.</i> »
+Agis d’après ces maximes et tu seras beau,
+ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi
+que tu comprendras toi-même et que tu comprendras
+le monde ; car <i>le « monde et l’existence ne peuvent paraître
+justifiés</i> », n’ont un sens, ne cessent d’être incriminables
+« <i>qu’en tant que phénomène esthétique</i> » et
+dessein esthétique, volonté de beau. — Ceci est le
+fond et presque le tout de Nietzsche. Il y a trois
+impératifs : du bien, du vrai et du beau. Nietzsche
+a senti fortement l’impératif du vrai, profondément
+celui du beau ; et la conception du bien où il est
+arrivé a été postulée en son esprit par l’impératif du
+vrai et surtout par l’impératif du beau.</p>
+
+<p>Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser,
+par suite d’humeur provocatrice, par suite de
+lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de philistinisme
+à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant
+répété, lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge
+du « crime », du « vice », de la « méchanceté », de la
+« cruauté », comme s’il eût été un vulgaire Stendhal,
+qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura
+aucune autorité parmi les hommes, et que sa haute
+morale ne sera accessible et profitable qu’à ceux, évidemment
+rares, qui sauront la dégager patiemment
+de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs,
+boutades, incartades et paradoxes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS</span></h2>
+
+
+<p>D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs
+on peut et l’on doit compter Hobbes, Saint-Simon
+et aussi Auguste Comte, en ce sens qu’il a
+voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à
+la tête desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour
+son livre, d’un incomparable talent, intitulé <i>la Morale
+et la science des mœurs</i>, se sont demandé ceci :
+la morale ne serait-elle pas, comme la physique,
+<i>tout simplement une science</i> ?</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’une science ? C’est : 1<sup>o</sup> la <i>connaissance</i>
+d’un certain nombre de faits ; 2<sup>o</sup> le ramènement de
+ces faits à un petit nombre de <i>lois</i> ou à une seule loi.
+La morale ne serait-elle pas la science des faits
+moraux à telle date, dans telle civilisation, et la
+réduction de ces faits à un certain nombre de lois
+générales ou à une seule loi ?</p>
+
+<p>Est-ce que, la <i>morale</i>, ce ne serait pas <i>les mœurs</i>,
+les mœurs étudiées avec précision et avec plénitude,
+et puis ramenées à quelques formules indiquant
+leur état général et le sens dans lequel elles se
+dirigent ?</p>
+
+<p>Ce serait étudier la « <i>réalité morale</i> ». Remarquez
+qu’il n’y a que cela de scientifique, et c’est à dire
+qu’il n’y a que cela qui soit sûr. Remarquez que
+toute formule de morale théorique et normative est
+une imagination, une construction idéale, une œuvre,
+si l’on veut, de la raison spontanée ; et raison
+spontanée ne veut rien dire que raison intuitive,
+donc une révélation dans une extase ; et il n’y a
+rien là de scientifique, la science ne s’appuyant que
+sur des faits et ne voulant et ne devant partir que
+des faits.</p>
+
+<p>Les « révélateurs » nous diront : « Mais nous
+aussi nous partons au moins <i>d’un fait</i> ; nous partons
+du fait moral, du « tu dois » que la conscience
+dit à chaque homme ; et cela est bien un fait.</p>
+
+<p>— Oui ; mais un fait qui ne contient rien, un fait
+qui ne contient pas de faits, un fait qui ne contient
+que lui, et que, en tant que fait, nous ne pouvons
+enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons
+compte ; mais nous disons qu’il n’est pas
+scientifique de fonder quoi que ce soit sur un seul
+fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de
+l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale,
+qui ne donne d’autre renseignement sur la morale
+que ceci que l’âme humaine tend à ce qu’il y
+en ait une.</p>
+
+<p>Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit <i>n’est
+pas vrai</i> ; que les morales théoriques, normatives,
+qui révèlent et qui commandent, au fond ne font
+pas autre chose que ce que nous voulons qu’on
+fasse, ne font pas autre chose que rationaliser la
+pratique morale existante, que mettre en une loi
+ce qu’elles observent comme <i>faits moraux</i> autour
+d’elles.</p>
+
+<p>D’où vient, en effet, que ces morales théoriques
+divergent par leurs théories et convergent admirablement
+par les préceptes qu’elles enseignent, une
+fois qu’elles en arrivent à ces préceptes ? Le fait n’est
+pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour
+ce qui est des théories ; ils s’accordent si bien pour ce
+qui est des préceptes que Sénèque emprunte indifféremment
+ses formules à Épicure et à Zénon. Leibniz
+montrait sans difficulté que sa morale, toute
+rationnelle, était parfaitement d’accord en ses conclusions
+avec la morale religieuse. John Stuart Mill
+fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit
+parfaitement par se confondre avec le fond même de
+l’Évangile : « Aime ton prochain comme toi-même ».
+Et c’est ce qui faisait dire, très spirituellement, à
+Schopenhauer : « Il est difficile de fonder la morale,
+il est aisé de la prêcher. »</p>
+
+<p>Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas
+être fortuite ? Que les théoriciens de la morale ont,
+quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur la moralité
+commune et y conforment leurs préceptes ; qu’ils ne
+peuvent pas « s’écarter de la conscience commune de
+leur temps » ; qu’ils ne déduisent pas, quoi qu’ils en
+puissent croire, leur pratique de la théorie, mais
+qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré,
+mal gré, la théorie est « assujettie à rationaliser la
+pratique existante ». Seulement ce qu’ils font là, ils le
+font inconsciemment, machinalement, subissant la
+pression des entours, et avec cette erreur qu’ils
+croient tirer de leurs principes leurs préceptes, alors
+qu’ils accommodent leurs préceptes, inspirés par la
+morale courante, aux principes d’où ils sont partis, ce
+qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute
+bonne foi, est toujours possible.</p>
+
+<p>Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en
+nous en rendant compte, méthodiquement, scientifiquement,
+réellement. Étudions la réalité morale,
+c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les
+classant, les ramassant, les formulant, ramenons-les
+à des lois générales.</p>
+
+<p>Ces lois générales seront la morale, la <i>morale
+réelle</i>, de notre temps. C’est tout ce qu’un esprit
+scientifique peut faire et doit faire.</p>
+
+<p>Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère
+d’être idéalisatrice, de <i>s’éloigner des faits</i>, et même
+nous ne la <i>sentons</i> comme quelque chose à quoi nous
+sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle
+s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser ;
+sans cela elle s’appellerait la réalité ou la
+nature. Rien de plus certain ; mais la morale,
+quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des
+faits ambiants ; elle <i>semble s’en éloigner</i>. En fait cet
+« idéal » n’est que « la projection » de la réalité sociale
+d’à présent, soit dans un passé lointain, soit
+dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de
+derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste
+pas moins que la plus belle morale théorique est
+inspirée par les mœurs ambiantes, que, seulement,
+elle transfigure. Les « Paradis » sont très instructifs
+à cet égard. Ils sont la projection brillante des
+mœurs mêmes du peuple à qui appartiennent ceux
+qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap
+Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent
+éternellement de choses élevées et belles ; le
+paradis de Dante est une église catholique où les
+élus se repaissent de la connaissance de Dieu ; le
+paradis de Mahomet est un jardin d’Armide et le
+paradis d’Odin un merveilleux pays de chasse.
+Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les
+élus travailleraient dans la plus stricte égalité et,
+dans une égalité pareille, recevraient chacun leur
+part des fruits recueillis ? Non, ce paradis-là n’aurait
+pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne
+pourrait l’être que par M. Jaurès.</p>
+
+<p>La morale la plus théorique n’est donc que le
+reflet en beau, mais un reflet très exact, des mœurs
+qui environnent le théoricien.</p>
+
+<p>Revenons et reprenons : ce que font inconsciemment
+les morales théoriques, nous devons le faire
+méthodiquement et scientifiquement ; et elles-mêmes
+nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à
+faire.</p>
+
+<p>Ceci est-il — car nous voyons bien qu’on va nous
+en accuser — détruire la morale courante, la morale
+qui nous entoure ; les aspirations morales de nos
+contemporains ?</p>
+
+<p>— Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est
+les consulter constamment ; non seulement les consulter,
+mais les prendre en mains tout entières
+pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique,
+scrupuleux, donc le plus respectueux du
+monde.</p>
+
+<p>— Pardon ! Ce n’est pas la <i>morale</i> de vos contemporains
+que vous clivez ; ce sont leurs mœurs, et
+cela fait une différence.</p>
+
+<p>— Les mœurs oui ; mais la morale aussi ; la morale
+pour nous fait partie des mœurs ; les aspirations
+morales les plus élevées font essentiellement partie
+des mœurs ; la foi morale d’un Kant, le monde
+comme volonté d’un Schopenhauer, la volonté de
+puissance d’un Nietzsche, sont des faits moraux d’une
+extrême importance et que nous mettons sur nos
+fiches ; la <i>métamorale</i> fait partie des mœurs comme
+fait éthique ; mais notre métier de savant n’est que
+d’étudier <i>toutes les mœurs</i> et de les ramener à leurs
+lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont
+les mœurs du monde civilisé, <i>y compris</i> ses rêveries
+éthologiques, au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, voilà ce que nous avons
+à savoir ; à quelle pensée générale ou à quel groupe
+de pensées générales peuvent-elles raisonnablement
+se ramener ; voilà ce que nous avons à
+chercher.</p>
+
+<p>Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève
+de nombreuses et fortes objections. <i>Prévue</i> par
+Renouvier, elle lui faisait dire, dans sa <i>Science de la
+morale</i> : « L’inévitable considération de l’état de
+moralité des autres pour décider de la possibilité des
+actes moraux de chaque homme, supposé moral en
+principe, est une espèce de solidarité humaine [rappel
+de la solidarité du mal que nous avons exposée
+plus haut]… C’est pour cette raison que les moralistes
+les plus rigides sont réduits à distinguer les devoirs
+en larges et stricts, parfaits et imparfaits [d’où
+toute une casuistique]… Kant lui-même, concession
+et faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs
+larges et ne sait comment marquer la limite des devoirs
+stricts… [De là] une sorte de coexistence de
+deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes
+de notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces
+morales s’attache à un <i>idéal</i> de bonté, de pardon et
+de sacrifice à réaliser en chaque personne… et prend
+la raison et la liberté pour les coefficients uniques
+des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve
+une autre morale qui parle de justice matériellement
+obligatoire, de devoirs imposés par contrainte…
+On s’explique cela sans peine, une fois remarqué,
+par l’influence d’une passion de l’homme qui <i>veut à
+la fois envisager son idéal dans les faits</i>, se flatter de
+l’y retrouver et <i>porter dans l’idéal, afin de le rendre
+mieux applicable, des maximes des notions nées des
+faits mêmes où l’idéal se trouve renversé</i>. »</p>
+
+<p>Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et
+l’extrait des mœurs contemporaines et environnantes,
+c’est se faire un idéal des notions nées des faits
+mêmes où l’idéal est renversé ; c’est, des deux morales,
+l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre
+qui en cherche un dans les faits qui le renversent,
+écarter la première et conserver précieusement la seconde,
+écarter l’excellente et garder la médiocre.</p>
+
+<p>Car enfin que m’apprendront les mœurs des
+hommes ? Elles sont surtout mauvaises. A être
+mauvais.</p>
+
+<p>— Non, elles sont surtout médiocres.</p>
+
+<p>— A être médiocre. On ne se trompera guère, dit
+Nietzsche, en attribuant les petites actions à la peur,
+les moyennes à l’habitude et les grandes à la vanité.
+Que m’enseignera le clivage ? A vivre moitié selon
+la peur, moitié selon la coutume ; car les grandes
+actions, étant rares, n’entreront pour ainsi dire
+point comme coefficient de la moyenne.</p>
+
+<p>La morale science-des-mœurs est analogue à ce
+qu’on a dit de la morale de La Fontaine : « La
+Fontaine est moral comme l’expérience. » Or ceci
+est une sottise. Est-ce que l’expérience est morale ?
+Elle est surtout démoralisante.</p>
+
+<p>La morale science-des-mœurs est analogue encore
+à la religion de l’humanité de Comte : « Adorez
+l’humanité », dit Comte.</p>
+
+<p>— Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est
+surtout méprisable. Comment voulez-vous que je
+l’adore ?</p>
+
+<p>— Que faites-vous donc ?</p>
+
+<p>— J’adore Dieu.</p>
+
+<p>— Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité
+projetée dans l’infini, avec une transfiguration
+plus ou moins adroite ?</p>
+
+<p>— Il est possible ; mais Dieu, c’est un idéal que je
+puis adorer, et comme il me commande d’aimer les
+hommes, je les aime par ce détour qui, je l’avoue,
+m’est nécessaire ; Dieu me disant : « Aime les hommes »,
+moi répondant : « Ah ! bien ! oui ! » Dieu
+me répliquant : « Je les aime bien, moi ! » et moi
+n’ayant plus rien à dire.</p>
+
+<p>Oui il y a analogie entre une morale se passant
+d’idéal et tirant le devoir de l’étude des hommes qui
+ne le pratiquent pas, et une religion se passant de
+Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le
+méritent point.</p>
+
+<p>Morale résultant de la science des mœurs ! Je vis
+au <small>XVII</small><sup>e</sup> et je lis La Bruyère. Voilà bien, avec
+de l’esprit tout autour, la science des mœurs. Remarquez
+que La Bruyère peint très souvent les bonnes
+mœurs et ne se borne pas à peindre les mauvaises.
+C’est un tableau complet du temps. Eh bien ! C’est
+d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que
+je vais me conduire ? Je suis damné.</p>
+
+<p>Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou
+dans un autre, la morale science-des-mœurs a pour
+maxime fondamentale le critérium de Kant, altéré,
+adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris.
+Kant dit : « Agis toujours comme si <i>tu voulais</i> que
+ton action <i>fût</i> érigée en règle universelle de conduite. »
+La morale science-des-mœurs dit, ou semble
+bien dire : « Agis toujours selon ce qui <i>est érigé</i> en
+règle universelle de conduite. » C’est le critérium de
+Kant, <i>moins</i> l’idéal, l’idéalisme, l’élan vers le mieux,
+qui est contenu dans le conditionnel : « ce que tu
+voudrais qui fût ». Un ancien, d’après Kant, aurait pu
+affranchir ses esclaves ; d’après la morale science-des-mœurs
+il n’aurait pas cru pouvoir le faire. Un
+patron, d’après Kant, peut admettre ses ouvriers à
+la participation aux bénéfices ; suivant la morale
+science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire.</p>
+
+<p>L’étude des mœurs, tendances, inclination des
+hommes, même non seulement de notre temps, mais
+de tous les temps, ne peut, selon l’expression de
+M. Delbos, qui me paraît excellente, que « décrire
+une volonté voulue, non expliquer une volonté voulante »
+ni, à plus forte raison, « faire vouloir ». Je
+puis considérer toutes les actions des hommes, les
+connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé ;
+mais, quand il s’agira de me décider, ce sera par
+un mouvement intérieur qui, soit approuvera, soit
+désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les
+deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui
+m’aura décidé.</p>
+
+<p>— A moins que vous n’agissiez selon la coutume !</p>
+
+<p>— Mais non pas même ! Quand on agit sans
+réflexion, on agit par imitation de la coutume, oui ;
+mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi
+sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas
+par coutume ; on agit par approbation de la coutume ;
+et ceci même est un mouvement intérieur.
+Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des
+mœurs qui me fera agir, mais quelque chose de moi
+qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de moi, c’est
+mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale
+théorique.</p>
+
+<p>« La science objective des mœurs ne peut produire,
+dit encore M. Delbos, aucune règle définie qui
+prescrive à la volonté des fins à choisir — <i>sinon par
+addition arbitraire</i>. » Cette addition arbitraire, c’est
+l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au
+<i>donné</i> que j’ai tiré de ma science des hommes ; mais,
+sans cette addition, il n’y aurait rien du tout de déterminant.
+Ma volonté s’appuie sur toute la science
+éthique que je puis avoir, pour y trouver « le moment »
+où mon action est opportune, « la matière »
+dont mon action sera remplie, la manière aussi (je
+puis imiter un homme que j’approuve) dont mon
+action sera faite, les « moyens » aussi de mon action ;
+mais « de toute ma science éthique ma volonté ne
+saurait tirer sa loi propre ».</p>
+
+<p>Singulier renversement des valeurs. Avec la science
+des mœurs c’est l’homme libre, ce me semble, qui
+est immoral. Supposons forme actuelle de la morale
+ce que Nietzsche assure avoir été la première forme
+de la morale : « La moralité n’est pas autre chose que
+l’obéissance aux mœurs ; mais les mœurs c’est la
+façon traditionnelle d’agir… [Donc] l’homme libre
+est immoral, puisque, en toutes choses, il veut
+dépendre de lui-même et non d’un usage établi. <i>Mal</i>
+est équivalent d’intellectuel, de libre, d’arbitraire,
+d’imprévu… Si une action est exécutée, non parce
+que la tradition le commande, mais pour d’autres
+raisons et même pour les raisons mêmes qui ont
+autrefois établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale
+et considérée comme telle. »</p>
+
+<p>Notez que, même de nos jours, il en est à peu près
+ainsi, à cause de cette <i>sous-morale</i> dont nous parlait
+si bien Renouvier. Mais enfin les choses sont telles.
+En morale science-des-mœurs l’homme original est
+immoral, l’homme individuel est immoral ; la liberté
+est une immoralité. La seule moralité est la moralité
+animale, et encore la moralité animale élémentaire :
+se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une
+abeille, la moralité telle qu’elle apparaît dans la
+science des mœurs est — non pas absolue ; car encore
+un individu fourmi ou un individu abeille a de l’initiative — mais
+tout près d’être absolue. Or, malgré
+tout le respect que l’on doit à ces animaux prodigieusement
+doués de l’instinct social, ne sent-on pas que
+l’homme tout au moins est constitué autrement et
+né… pour beaucoup de choses, mais en particulier
+pour chercher individuellement ses motifs d’agir.</p>
+
+<p>Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le
+chemin de sa pensée la morale science-des-mœurs
+ou quelque chose de bien approchant. Il dit un jour :
+« <i>Digne de réflexion</i> — accepter une croyance simplement
+parce qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce
+pas être de mauvaise foi [envers soi-même],
+être lâche, être paresseux ? Et donc la mauvaise foi,
+la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition
+première de la moralité ? »</p>
+
+<p>— Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître
+les mœurs et y adhérer. Et ici revient le mot, que
+je ferai revenir encore, le mot maître de la morale
+de Nietzsche : « Ne jamais songer à rabaisser nos
+devoirs à être les devoirs de tout le monde. »</p>
+
+<p>Remarquez : même les devoirs. Les devoirs ne sont
+pas la moyenne des mœurs ; ils en sont le meilleur ;
+ils sont ce que nous avons tiré de la science des
+mœurs en y ajoutant (« addition arbitraire » de
+M. Delbos) en y ajoutant de notre grâce, une <i>préférence</i>
+à l’égard de telle ou telle coutume parmi les
+cent mille ; les devoirs sont telle action que nous
+avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle,
+en type de loi. Or, même ces actions d’élite,
+même ces devoirs, quand nous songeons aux nôtres,
+nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs
+suffisants ; nous devons les dépasser, les surmonter,
+les laisser loin derrière nous et nous privilégier
+dans le devoir.</p>
+
+<p>Or ces devoirs supérieurs, ces <i>surdevoirs</i>, où en
+prendrons-nous l’idée ? Dans la science des mœurs,
+je le veux bien, mais — toujours — en y ajoutant
+quelque chose. Quoi ? Quelque chose qui, sans
+doute, ne nous serait jamais venu à l’idée si nous
+ne connaissions pas les mœurs, mais qui nous est
+inspiré, comme désir, comme aspiration, comme
+élan vers un mieux, par un mouvement intérieur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En tout cas, comme on l’a fait remarquer à
+M. Lévy-Bruhl, cette morale tirée de la science
+des mœurs serait terriblement <i>conservatrice</i>. Elle
+empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la
+moralité consiste à connaître les mœurs de ses
+contemporains et à s’y conformer, on n’inventera
+jamais une manière meilleure d’être moral ; on
+piétinera toujours ; on tournera toujours dans le
+même cercle.</p>
+
+<p>Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl,
+je ne sais à qui entendre. Les uns me reprochent
+de détruire la morale, les autres me reprochent
+de la trop conserver !</p>
+
+<p>On peut lui répliquer : mais, précisément ! Conserver
+la morale c’est la détruire, puisqu’elle est en
+son essence un désir d’amélioration ; puisqu’elle est
+une aspiration vers un mieux ; puisqu’elle contient
+essentiellement non un être, mais un <i>devenir</i>. Je
+suis moral, surtout, presque exclusivement, en ceci
+que je veux être <i>plus moral</i>. M’assigner pour tâche
+seulement de ressembler à tout le monde, c’est me
+prescrire d’être ce que je suis et non pas, comme
+Nietzsche, de devenir celui que je suis ; et non pas,
+comme la plupart des philosophes, de devenir autre
+que je ne suis. On peut donc indifféremment vous
+reprocher de « démolir » la morale et de la conserver ;
+car, si ce n’est pas la même chose, ce sont
+choses très analogues.</p>
+
+<p>Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance
+apathique à la coutume, à l’impossibilité « de procurer
+<i>ou même de concevoir</i> aucun progrès social, à
+moins que l’on ne compte sur la « <i lang="la" xml:lang="la">vis medicatrix naturæ</i> »,
+sur la nature faisant toute seule le progrès et
+l’amélioration, ce qui n’est pas chose démontrée, ni
+très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un certain
+fatalisme dans l’homme dominé par la science des
+mœurs. Il sera toujours l’homme, assez répandu
+dans le monde, du reste, qui, quand on lui dit :
+« Que faut-il faire ? » répond : « Il y en a qui font
+ainsi, d’autres de telle sorte. »</p>
+
+<p>— Mais que faut-il faire ?</p>
+
+<p>— La plupart font comme ceci.</p>
+
+<p>— Mais encore ?</p>
+
+<p>— Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement.</p>
+
+<p>— Ah ! quel homme ! » C’est l’homme de la
+science des mœurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl,
+qu’il a prévu <i>toutes</i> les objections que soulevait son
+système et qu’il y a répondu très spécieusement. Il a
+commencé par répondre, même par avance : Remarquez
+bien que je laisse intacte <i>toute la morale</i>. Cette
+morale telle que vous la suivez, soit chrétienne, soit
+stoïcienne, soit kantienne, soit sentimentale, elle
+reste tout entière ; je serais du reste bien empêché
+à la vouloir détruire ; et elle continue à vous inspirer.
+Seulement, à côté d’elle, loin d’elle, même, si
+vous voulez, j’institue une <i>science des mœurs</i> (et non
+pas <i>une morale</i>) comme il existe une physique pour
+étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une
+chose à une autre, il y a une chose nouvelle et qui
+manquait, qui est créée et qui en elle-même est éminemment
+intéressante et qui pourra peut-être, un
+jour, être utile à la première. La Bruyère ne se substitue
+pas à Bourdaloue, ni n’en a la prétention. Il
+fait de la science des mœurs, pendant que Bourdaloue
+fait de la morale.</p>
+
+<p>M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours
+de son volume ; mais ici il y a chez lui un peu de
+flottement. S’il dit cela et vingt fois, il dit aussi :
+« La science des mœurs ne détruit pas les systèmes
+de morale… mais elle les <i>remplace</i> » ; il dit aussi :
+« Une science des mœurs <i>substituée</i> à la morale
+théorique… » — Et si la science des mœurs, sans
+détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace,
+je ne vois pas trop comment elle ne la détruit
+pas ; elle ne la détruit peut-être pas ; mais ou elle
+l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on conviendra que
+c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et
+ses disciples ont bien dans l’idée que la science des
+mœurs jouera — au moins un jour — le rôle que
+jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout simplement
+en convenir. Un procureur de la République
+à Dijon, concluant dans une affaire de
+publications pornographiques, disait, en 1907 :
+« Les bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque
+où l’on vit. » (Voir <i>La Gangrène pornographique</i>,
+1908.) Voilà la morale science-des-mœurs. — Dans
+une composition de candidate à un brevet pédagogique
+on a relevé la ligne suivante : « La morale
+est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une époque. »
+Voilà la morale science-des-mœurs.</p>
+
+<p>M. Lévy-Bruhl a si bien <i>et</i> l’intention de fonder
+une morale, mettons si vous voulez une règle des
+mœurs, sur la science des mœurs, <i>et</i> de répondre à
+l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration
+morale possible, que tout ce que nous venons
+d’exposer <i>n’est que la moitié de son système</i> et
+qu’il y a une seconde partie de sa tâche, comme on
+dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première
+et où nous allons le suivre.</p>
+
+<p>A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand
+le temps en sera venu, quand la science des mœurs
+sera assez sûre et assez riche, <i>un art de la moralité</i>,
+et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par
+elle, qui permettra et qui donnera les améliorations,
+le progrès dont on nous parle tant et que l’on nous
+accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni concevoir.</p>
+
+<p>Cet <i>art</i> qui sera un art <i>rationnel</i>, se servant des
+données de la science des mœurs, comparera les
+mœurs entre elles, verra celles qui sont bonnes et
+celles qui sont meilleures, « modifiera, par des procédés
+rationnels, <i>la réalité morale donnée</i>, comme
+la mécanique et la médecine interviennent, en vue
+de ces mêmes intérêts, dans les phénomènes physiques
+et biologiques » ; suscitera et imposera, au nom
+de la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations
+diverses et constituera ainsi le progrès moral.
+« Un art rationnel sera substitué à des pratiques
+plus ou moins empiriques et illusoires. » Peut-on
+douter que si nous avions une connaissance scientifique
+de notre société, c’est-à-dire, d’une part des
+lois qui régissent les rapports entre les phénomènes,
+et d’autre part des conditions antérieures
+dont chacune des séries de phénomènes est le résultat,
+si nous en possédions en un mot les lois statiques
+et dynamiques ; peut-on douter que cette
+science ne nous permît de résoudre la plupart des
+conflits de conscience et d’agir, de la façon la plus
+économique à la fois et la plus efficace sur la réalité
+sociale où nous serons plongés ?… Et grâce à cet
+art rationnel, la réalité morale pourra être améliorée
+entre des limites qu’il est impossible de fixer d’avance. »</p>
+
+<p>Par cet « art de la moralité » ajouté à la « science
+des mœurs », M. Lévy-Bruhl <i>remplit toute la place</i>
+occupée autrefois par la morale théorique. Il a inventé
+d’abord une science morale qui par elle-même
+ne donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même,
+c’est-à-dire une chose intéressante, mais sans aucune
+utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute l’art de la
+moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les
+préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée,
+cette fois elle l’est ; et <i>aussi</i> la science sociale se trouve
+utilisable et utilisée par les données certaines, par les
+matériaux sûrs et riches qu’elle donnera à l’art de la
+moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de
+son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle
+est éliminée parce qu’elle est dûment remplacée ;
+elle est éliminée parce que deux personnages prennent
+son office, le remplissent tout entier et le remplissent
+mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle
+l’art de la moralité, la morale science-des-mœurs a
+bataille gagnée. Blücher apparaissant, de vaincu
+Wellington passe vainqueur.</p>
+
+<p>A cela deux objections, la première de peu
+d’importance : Vous reconnaissez vous-même que la
+science des mœurs est encore à faire et qu’il se passera
+beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié
+faite. Vous reconnaissez d’autre part que l’art de
+la moralité ne peut entrer en fonctions que quand la
+science des mœurs sera faite, ou à très peu près. D’ici
+ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou
+quelles seront les règles des mœurs ? Nous voilà
+immobilisés en l’attente d’un Messie. Heureux seront
+nos neveux : ils sauront ce qu’ils doivent faire ;
+malheureux nous sommes, qui savons seulement que
+d’autres sauront ce qu’ils doivent faire.</p>
+
+<p>Réponse : Ce serait déjà très beau, peut dire
+M. Lévy-Bruhl, de savoir qu’en nous appliquant
+à la science des mœurs nous travaillons à permettre
+à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant
+à la science des mœurs nous travaillons aux
+soubassements du « majestueux édifice moral »,
+comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire
+la morale telle qu’elle existe en ce moment
+et que l’on doit considérer comme une morale
+provisoire : « Là où la science ne peut pas encore
+diriger notre action et où la nécessité d’agir s’impose,
+il faut s’arrêter à la décision qui paraît aujourd’hui
+la plus raisonnable d’après l’expérience
+passée et l’ensemble de ce que nous savons… Nous
+ne vous disons pas : « Abstenez-vous tant que la
+science ne sera pas faite », nous vous disons : « Le
+mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la
+science de la nature pour intervenir dans les phénomènes
+à coup sûr, quand il le faut et dans la
+mesure où il faut ; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit
+atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse
+selon les règles provisoires les plus raisonnables
+possibles. » — Accordé.</p>
+
+<p>Seconde objection : Nous sommes au <small>XXXIII</small><sup>e</sup> siècle.
+La science morale est constituée, l’art moral a commencé
+à fonctionner. La science des mœurs constate
+les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les
+améliore. Mais <i>comment</i> les juge-t-il pour les diriger
+et les améliorer ? Dans quel esprit ? Avec quel critérium ?
+Sur quel principe ? Car la science des mœurs
+ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit.
+Elle ne connaît que des faits et des rapports entre
+les faits, et elle ne fournit à l’art de la moralité que
+des faits et des rapports entre des faits, absolument
+rien de plus. <i>Avec quoi</i> l’art moral va-t-il juger les
+mœurs pour les diriger et les faire meilleures ?
+Même, comment saura-t-il ce que c’est que le meilleur ?
+Quel sens ce mot aura-t-il pour lui ? Ce mot
+n’aura un sens que si l’art moral <i>a en lui-même</i>,
+puisée en lui-même, une notion du bon, du mauvais,
+du meilleur, du pire. Mais alors il <i>a lui-même</i> un
+esprit, un critérium, un principe ! Mais alors il est
+une morale théorique, tout simplement ! Du moment
+que vous instituez un art de la moralité, c’est une
+morale théorique que vous instituez. Du moment
+que vous instituez <i>quelque chose</i> qui estime, qui juge,
+qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui
+couronne les uns, qui condamne les autres, qui
+élimine les uns, qui conserve les autres et qui, par
+cet ensemble d’opérations, améliore l’état général
+des mœurs ou prétend l’améliorer, ce <i>quelque chose</i>,
+quelque nom que vous lui donniez, et vous avez
+beau l’appeler art et non dogme, est une morale
+théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou
+de Kant.</p>
+
+<p>Et, comme la morale la plus authentiquement
+du monde morale théorique, ce quelque chose est
+forcé d’avoir son principe, son idée générale d’après
+laquelle il établit tous ses jugements particuliers,
+toutes ses leçons, tous ses préceptes.</p>
+
+<p>— Il ne donnera ni leçons, ni préceptes !</p>
+
+<p>— La belle affaire ! Qu’importe ? Il ne prescrira
+pas, mais il proscrira. Or proscrire c’est prescrire.
+Il ne dira pas : « il faut faire cela », mais il décidera
+que telle coutume est mauvaise ; c’est prescrire
+l’autre, celle qui remplacera celle-là.</p>
+
+<p>— Il y a pourtant une différence entre un art et
+un dogme, sans cela il n’y aurait pas deux mots.
+Notre art ne commandera pas ; il n’intimera pas
+des ordres ; il n’organisera pas autour de lui une
+religion ou quasi-religion, comme font toutes les
+morales qui réussissent, et même les autres ; il
+procédera par lentes pressions sur l’opinion publique,
+par propagande, par exhortations et conseils…</p>
+
+<p>— Autrement dit ce sera une morale persuasive et
+non une morale impérative, je le reconnais parfaitement ;
+effaçons l’assimilation que j’en faisais à la
+morale de Kant ; maintenons l’assimilation que
+j’en faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce
+sera une morale persuasive ; mais ce sera une morale
+théorique et elle ne pourra pas ne pas être une
+morale théorique. Art tant que l’on voudra ; mais
+est-ce que les arts n’ont pas et ne sont pas obligés
+d’avoir leur théorie et leurs idées générales et leurs
+principes ? Est-ce que la médecine, à laquelle vous
+comparez très souvent, et avec raison, votre art de
+la moralité, n’a pas ses théories et ses idées générales
+et ses principes ? L’art moral sera une morale
+persuasive comme toutes les morales de l’antiquité,
+mais ce sera très bien et forcément une morale, toute
+une morale, avec son principe qu’elle aura tiré
+d’elle-même, tout comme le stoïcisme, sa voisine,
+la science des mœurs, étant absolument incapable
+de lui en fournir aucun.</p>
+
+<p>Je dirai même que, quoique persuasive et ne
+pouvant pas être plus, cette morale sera amenée à,
+du moins, se donner des airs très normatifs, à cause
+de ce voisinage de la science des mœurs. La science
+des mœurs ne lui fournira point ses principes et ne
+pourra lui en fournir aucun ; mais elle l’instruira,
+elle lui donnera des faits et des statistiques et, à
+cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique,
+prétendra avoir reçu de la science son principe, ses
+idées directrices — le croira, du reste, très naturellement — et
+se déclarera scientifique elle-même, se
+nommera art-moral-scientifique et se donnera toute
+l’autorité un peu insolente que se donne tout ce qui
+est scientifique ou qui croit l’être. L’art moral ne
+sera pas impératif ; mais pour rébarbatif, je gagerais
+qu’il le sera.</p>
+
+<p>En tout cas, en appelant un art de moralité à la
+suite — et au secours — de la science des mœurs,
+c’est nécessairement une morale théorique que vous
+provoquez à naître.</p>
+
+<p>M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme
+il les a prévues toutes, et y répond très fortement,
+comme toujours : « Améliorer les mœurs, me
+dira-t-on ? Quel sens peut avoir ce terme dans une
+doctrine telle que la vôtre ? Vous jugez donc de la
+valeur des règles d’action au nom d’un principe qui
+leur est extérieur et supérieur ? Vous revenez
+donc au point de vue de ceux qui, au nom de <i>la morale</i>,
+distinguent de ce qui est ce qui doit être ? — Point
+du tout… On conçoit très bien que la réalité
+donnée puisse être <i>améliorée</i> sans qu’il soit nécessaire
+d’invoquer un idéal absolu… Le sociologue peut
+constater dans la réalité sociale actuelle telle ou telle
+« <i>imperfection</i> » sans recourir pour cela à aucun
+principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de
+montrer que telle croyance par exemple ou telle
+institution sont surannées, hors d’usage et de véritables
+<i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> pour la vie sociale… Prenons,
+par exemple, la répression des actes criminels. Il y a
+cinquante ans, la théorie la plus répandue voyait
+dans la peine surtout une réparation du dommage
+apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories
+utilitaires prédominent. Mais supposons que les
+sciences de la réalité sociale aient fait des progrès
+suffisants et que nous connaissions d’une façon
+positive les conditions physiologiques, psychologiques
+et sociales des différentes sortes de délits et
+crimes : cette connaissance ne fournira-t-elle pas
+des moyens rationnels et qui ne seront plus en discussion,
+non pas, sans doute, de faire disparaître
+les crimes, mais de prendre les mesures, soit répressives,
+soit préventives, les plus propres à les réduire
+à leur minimum ?… »</p>
+
+<p>Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai
+un autre exemple à l’appui de ce raisonnement.
+L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune considération
+morale. Il aurait suffi qu’un économiste
+démontrât aux propriétaires d’esclaves, ou que les
+propriétaires d’esclaves comprissent d’eux-mêmes,
+que le travail libre rapporte plus et coûte moins que
+le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce
+qui est chose où n’entre pas un atome de moralité
+et ce qui est chose qui, même, contient une immoralité
+de premier ordre. Et par parenthèse un
+historien me montrerait que c’est précisément sur
+des considérations de ce genre qu’en réalité l’esclavage
+a été aboli, que je n’en serais pas autrement
+surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée
+par des statistiques et par une interprétation sensée
+des statistiques, suffit donc pour réaliser une amélioration
+matérielle, je le reconnais, et une amélioration
+matérielle qui peut coïncider et se confondre avec
+une amélioration morale, je le reconnais encore.</p>
+
+<p>Mais une amélioration purement morale, celle-ci
+par exemple : se sacrifier pour son pays ; celle-ci par
+exemple, moins ambitieuse : préférer sa dignité à
+son bénéfice ; celle-ci par exemple : dire, avec risques,
+ce qu’on croit vrai ; celle-ci par exemple : préférer
+n’avoir pas une place que la devoir à l’intrigue ; je
+voudrais bien savoir quelles statistiques très bien
+faites et très intelligemment interprétées pourront
+l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune.
+Les statistiques intelligemment interprétées
+inspireront à l’art moral rationnel des vérités sociologiques
+et des améliorations sociologiques, des
+vérités de bonne police et des améliorations de bonne
+police ; des vérités morales jamais, des améliorations
+morales, jamais ; ou du moins elles lui inspireront
+les vérités morales <i>déjà pratiquées</i> ; mais des
+vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent
+des améliorations morales, jamais.</p>
+
+<p>Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il
+ne faut pas tuer son père et sa mère ; car le nombre
+des gens qui tuent leur père et leur mère est sensiblement
+moins grand que celui des gens qui ne les
+tuent pas, et voilà de la statistique qui, intelligemment
+interprétée, peut amener à ce précepte : ne tuez
+ni votre père ni votre mère.</p>
+
+<p>Mais les statistiques de la science des mœurs
+n’enseigneront jamais à l’art moral rationnel de
+recommander de se sacrifier pour la vérité ou
+pour l’honneur ; car le nombre des gens qui ne
+se sacrifient point pour telles choses est un peu
+supérieur à celui des gens qui se sacrifient pour elles.</p>
+
+<p>L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement
+aperçue, n’en doutez pas, est d’avoir confondu les
+améliorations sociologiques, lesquelles peuvent être
+parfaitement réalisées par science et intelligence,
+par savoir et comprendre, avec les améliorations
+morales qui ne peuvent pas être <i>dictées</i> par les faits,
+qui ne peuvent être <i>qu’éclairées</i> par les faits et l’intelligence
+des faits.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il
+choisit dans l’ordre des faits sociologiques, et même
+dans le mien que je choisis dans l’ordre des faits
+économiques, et tort cependant dans ses raisonnements.
+Il dit : « la réalité donnée peut être améliorée
+sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un idéal
+absolu… » Un idéal absolu, non ; mais un idéal, si,
+et absolument ; car la réalité donnée ne porte pas en
+soi son amélioration et de rien on ne tire rien.
+Il faut bien, quand il s’agit, non de la valeur
+économique de quelque chose, mais de sa valeur
+morale, le comparer, non à lui, qui ne donne rien,
+mais à <i>un autre quelque chose</i> qui le dépasse ou que
+nous trouvons qui le dépasse : idéal, non pas idéal
+absolu, mais idéal ; pensée qui est pensée à propos
+des faits, mais par delà les faits.</p>
+
+<p>« Le sociologue peut constater dans la réalité
+sociale actuelle telle ou telle imperfection, sans
+recourir pour cela à aucun principe indépendant de
+l’expérience. » — « Imperfection. » Alors votre
+sociologue reconnaîtra une imperfection sans avoir
+idée du parfait ? Comment fera-t-il ? Sans avoir l’idée
+du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré
+par la chose à améliorer ? Comment fera-t-il ? — « Aucun
+principe indépendant de l’expérience. »
+Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe
+destiné à surmonter l’expérience et capable de la
+surmonter ? En vérité, je ne comprends plus du tout. — « Il
+lui suffira de montrer que telle coutume est
+surannée… » A quoi voit-on qu’une coutume est
+surannée ? En voilà un critérium ! A ce qu’elle est
+antique ? L’habitude de nourrir ses enfants est
+tellement antique qu’elle doit être surannée. — Eh !
+non ! A ce qu’elle est en désaccord avec les autres
+coutumes, incohérentes avec elles et par conséquent
+faisant <i lang="la" xml:lang="la">impedimentum</i>. A la bonne heure ; mais
+entre deux coutumes incohérentes et <i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i>
+l’une de l’autre, laquelle est l’<i lang="la" xml:lang="la">impedimentum</i> à supprimer ?
+Il y a de nos jours le suffrage universel ; sens
+du suffrage universel : les chefs doivent être choisis
+par les inférieurs ; et il y a l’administration, la magistrature,
+l’armée, toutes les hiérarchies ; sens des
+hiérarchies : les chefs sont nommés par les chefs
+supérieurs. Ces deux institutions sont incohérentes,
+sont <i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> l’une de l’autre. Lequel des deux
+<i lang="la" xml:lang="la">impedimenta</i> est à supprimer ?</p>
+
+<p>Non, la réalité sociologique <i>elle-même</i> n’a pas en
+elle de quoi indiquer <i>toutes</i> les améliorations dont
+elle est susceptible ; et la réalité morale n’a rien en
+elle qui puisse indiquer les améliorations dont elle
+est susceptible ; et il est nécessaire, si l’on se fait fort
+d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que
+je ne dis nullement qui doive être absolu, que je ne
+dis nullement qui doive être séparé et coupé de
+l’expérience, mais qui doit en être « <i>indépendant</i> »
+pour qu’il la dépasse.</p>
+
+<p>L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou
+il ne sera pas ; l’art moral rationnel sera autonome
+ou il ne sera pas ; l’art moral rationnel sera rationnel,
+précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son
+principe il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et
+non uniquement expérimental, il sera une morale
+théorique comme toutes celles auxquelles nous sommes
+habitués.</p>
+
+<p>M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même,
+subconsciemment, qu’il assimile quelque part « la
+conscience commune » à son « art moral rationnel »,
+<i>ce qui équivaut à assimiler son « art moral rationnel »
+à la conscience commune</i>. Il dit : « La conscience
+commune de chaque époque ne considère pas la
+morale pratique comme une réalité donnée, mais
+comme une expression de ce qui doit être. Le fait
+même qu’elle se manifeste sous la forme de commandements
+et de devoirs prouve assez qu’elle ne croit
+pas simplement <i>traduire</i> la réalité naturelle ; mais
+qu’elle prétend la modifier. <i>Par cette prétention elle
+semble vraiment tenir la place de l’art moral que nous
+cherchons.</i> Et ce n’est pas une pure illusion ; elle en
+tient en effet quelque peu la place, dans la mesure
+où elle exerce sur cette réalité une action qui la
+modifie. »</p>
+
+<p>Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera
+pas autre chose que la conscience commune telle
+que nous la voyons fonctionner dans son double
+rôle de greffier des mœurs et de juge des
+mœurs, de personnage qui connaît les mœurs et
+qui aussi prétend les juger pour les faire plus
+belles.</p>
+
+<p>— Certainement, répond M. Lévy-Bruhl ; seulement
+mon art moral sera un greffier informé et un
+juge éclairé. La conscience commune actuelle est un
+art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique.</p>
+
+<p>— J’entends bien ; mais croyez-vous que la conscience
+morale actuelle ne s’éclaire aucunement,
+sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore
+constituée, du moins de la connaissance des mœurs ?
+Elle s’en sert tout autant qu’elle peut et par conséquent
+elle est juste, en son temps, ce que votre art
+moral sera au sien. — Et d’autre part, croyez-vous
+qu’à votre art moral il suffira d’être plus éclairé que
+n’est la conscience commune actuelle pour n’avoir
+besoin que d’être éclairée en effet, par la réalité ? Il
+sera, proportions gardées, à un degré supérieur de
+connaissances, exactement dans la position de la
+conscience commune d’à présent par rapport à la
+science des mœurs d’à présent. La commune conscience
+d’à présent <i>connaît</i> et, pour dépasser ce qu’elle
+connaît, elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra
+davantage ; mais pour dépasser ce qu’il connaîtra
+il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre assimilation,
+très fine et très juste, de la conscience commune
+à l’art moral, assimilant l’art moral à la conscience
+commune, ne sert qu’à éclairer d’une vive
+lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une
+morale théorique, ayant plus ou moins le caractère
+et la <i>couleur</i> théorique, selon le tour d’esprit de
+ceux qui le formuleront, mais il sera une morale
+théorique se renseignant auprès de la science des
+mœurs pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle
+inventera, pour juger, pour préférer, pour améliorer.</p>
+
+<p>C’est qu’il y a une lacune dans la conception très
+belle et très large déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que
+la morale est une science, et un art, <i>et un sentiment</i>.
+Elle est une science. Elle doit connaître ; elle doit
+connaître le plus grand nombre possible de faits
+moraux, et c’est dire de faits humains. Si elle ne
+connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne développerais
+pas ce <i>truisme</i>.</p>
+
+<p>Elle doit être un art ; elle doit guérir l’humanité ;
+elle doit la faire plus saine, plus forte, plus grande
+et plus belle ; elle doit la sculpter dans le sens du
+beau :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et dans l’informe bloc des sombres multitudes</div>
+<div class="verse">La pensée en rêvant sculpte des nations.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Mais avec quoi sculptera-t-elle ? Qu’est-ce qui dirigera
+son ciseau, ses mains ? Ce qu’elle sait ? Mais ce
+qu’elle sait, c’est le bloc informe lui-même ; elle ne
+sait que cela ; elle n’a que cela devant elle ; comment
+le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce
+qu’il doit devenir, la forme de la statue ? D’aucune
+manière. La voilà impuissante. La morale-science
+est impuissante ; elle n’est que la réalité sue ; elle
+ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art
+est impuissante ; elle n’est qu’un désir que la
+réalité soit autre. La morale-science et la morale-art
+peuvent rester éternellement l’une en face de
+l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une
+sur l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui
+mette dans la pensée de la morale-art ce qu’elle veut
+faire du bloc, l’idée de l’amélioration qu’elle veut
+poursuivre, la forme de la statue.</p>
+
+<p>Je dis pour qu’elles aient prise <i>l’une sur l’autre</i>.
+Car non seulement la morale-art n’aura aucune
+prise sur la morale-science si un sentiment n’intervient
+pas dans la morale-art ; mais, même, dans ce
+même cas, la morale-science n’aura aucune prise
+sur la morale-art. Je veux dire que la morale-art
+ne s’intéressera aucunement à la morale-science,
+à la réalité morale. Supposez — car cela ne s’est
+jamais vu — que la morale-art soit en face de la
+réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre, mais
+sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la
+réalité morale soit autre <i>de telle façon ou de telle
+autre</i>. La morale-art ne s’occupera pas le moins du
+monde de la réalité morale ; elle la constatera laide
+et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la réalité
+morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou
+tel sentiment, à la transformer. Le sculpteur qui
+n’aurait pas l’idée de faire une Vénus, à cause de
+son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la
+terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment
+que la réalité ne peut pas lui donner, qu’elle ne
+peut qu’<i>exciter</i> en elle, la morale-art n’existerait pas
+du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant,
+très énergique, très suggestif et très impérieux,
+s’interposant en quelque sorte entre la morale-science
+et la morale-art, la morale-science ne sert à rien et
+la morale-art n’existe pas.</p>
+
+<p>Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce
+peut être le sentiment de la dignité humaine comme
+chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre et de la
+modération comme chez les académistes, le sentiment
+du bonheur, du souverain bonheur, comme
+chez les épicuriens, le sentiment de la charité, de
+l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de
+<i>quelque chose à respecter</i> comme chez les kantistes
+mais il faut qu’il y en ait un.</p>
+
+<p>Dès lors tout se tient. La science morale sert à
+quelque chose de plus qu’à la satisfaction de la
+curiosité ; elle devient utilisable ; l’art moral s’intéresse
+à la réalité morale et même en est furieusement
+avide, car il veut savoir tout ce qu’il a à
+réparer et l’art moral a une œuvre à faire, modifier
+la réalité morale dans le sens du sentiment
+qui le possède ; la morale est science, art et sentiment,
+c’est-à-dire tout ce qu’il faut qu’elle soit pour
+qu’elle soit.</p>
+
+<p>Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire,
+presque tout entier, je le reconnais, n’étant qu’ébauché
+ou esquissé soit dans la conscience commune,
+soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère
+que des systématisations, à un point de vue ou à
+un autre, de la conscience commune elle-même. Mon
+avis est donc qu’il est à faire, comme M. Lévy-Bruhl
+le dit ; mais il se fera sur la science des mœurs constituée
+<i>et</i> sur un sentiment qui sera venu dans le
+cœur de l’homme, non pas <i>du</i> spectacle, mais <i>au</i>
+spectacle de la réalité morale, <i>et</i> sur une théorie
+nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment,
+autrement dit sur ce sentiment traduit en formules
+précises.</p>
+
+<p>Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera
+superposée à un sentiment, lequel travaillera sur
+les données de la science des mœurs, voilà la pyramide.</p>
+
+<p>L’art, qui est habileté, adresse, inventions de
+détail, a besoin d’une théorie très nette qui le guide ;
+c’est sa ligne ; c’est son axe ; la théorie, en choses
+morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son
+essentiel précis (<i lang="la" xml:lang="la">abstine, sustine</i>) ; la science n’est
+que le <i>donné</i> des faits à élaborer, la présentation
+des matériaux.</p>
+
+<p>Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs.
+Cette morale est volontairement incomplète.
+Elle élimine de l’éthique un élément si essentiel
+qu’il me paraît en être le cœur ; elle élimine de
+l’éthique ce qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire
+ce qui la fait vivante.</p>
+
+<p>Je lis dans le <i>Traité d’éducation</i> de Schwartz
+cette remarque très terre à terre, mais très juste à
+mon avis : « Pour l’homme peu éclairé, <i>ce qui convient</i>
+est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien
+et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui ;
+un sentiment confus lui rend cette habitude sacrée,
+et quand il l’a une fois contractée, la vertu consiste
+pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est
+lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la
+morale qu’il ramène ses idées de vertu à des principes
+immuables et qu’il rectifie peu à peu les
+décisions de ce sentiment intérieur [le respect des
+règles établies par autrui] et il ne laisse pas d’éprouver
+toujours une certaine répugnance quand il faut
+en venir à une action extraordinaire et désapprouvée
+du public. »</p>
+
+<p>C’est pour cela que, malgré toutes les précautions
+prises par M. Lévy-Bruhl ; et ne disons pas précautions,
+ce qui serait injurieux et une injure bien
+injuste ; c’est pour cela que malgré le complément,
+jugé par lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par
+son art de la moralité, donne à la morale science-des-mœurs,
+cette morale a semblé à tous, partisans
+et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant
+elle diffère très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance
+radicale de l’art moral pour remplacer les
+morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art
+moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la
+doctrine à n’être que l’intronisation pure et simple
+de la science des mœurs pure et seule. Le livre de
+M. Lévy-Bruhl est intitulé <i>la Morale <span class="xsmall rm">ET</span> la science
+des mœurs</i> ; et ce <i>et</i> est bien important ; tout le monde
+a traduit par la <i>morale-science-des-mœurs</i> ou par
+morale = science des mœurs. C’est un contresens ;
+mais le contresens était facile. Il était même plus
+facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre.
+Le livre par l’importance, je ne dis pas exagérée, mais
+prédominante, qu’il donne à la science des mœurs et
+surtout par son impuissance à montrer l’art moral
+comme capable de remplacer, même dans un avenir
+éloigné, les morales théoriques, menait le lecteur à
+cette conclusion à accepter ou à rejeter : il n’y a que
+la science des mœurs ; et par conséquent la morale
+réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître
+les mœurs, en noter la moyenne et se conformer à
+cette moyenne.</p>
+
+<p>C’est <i>aussi peu que possible</i> l’opinion de l’auteur ;
+mais son livre mal compris y mène et il ne pouvait
+guère être que mal compris.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect
+pour la morale telle qu’elle existe sous ses différentes
+formes, <i>et</i> pleine d’aspirations à une morale plus
+élevée et plus parfaite, a paru généralement une
+démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de
+comprendre la morale qui prête à douter qu’il soit
+possible de la constituer solide, vivace, efficace et
+féconde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">LA MORALE DE L’HONNEUR</span></h2>
+
+
+<p>Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies
+morales qui se sont proposées aux hommes
+pour leur apprendre en quel sens ils doivent diriger
+leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la
+dirigent. Elles sont toutes en réaction plus ou moins
+vive, plus ou moins respectueuse ou irrespectueuse
+contre la doctrine de Kant. Toutes elles ont trouvé
+cette doctrine ou trop dure ou trop mystique.</p>
+
+<p>Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui
+sont le moins réacteurs, ont voulu adoucir la rigidité
+de l’impératif kantien en faisant entrer en lui ou en
+y ajoutant des mobiles de sensibilité.</p>
+
+<p>Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour
+juger de la doctrine et par conséquent ont réduit la
+doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté sa vertu indéfiniment
+productrice et féconde.</p>
+
+<p>Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant
+la morale avec <i>toute la vie</i>, l’ont diluée et comme
+noyée ; pour avoir trouvé que Kant l’isolait trop, ils
+l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre
+indistincte et insaisissable, et c’est pour eux probablement
+que M. Delbos a écrit : « Il y a <i>un élément
+proprement moral</i> des actions humaines qui doit être
+défini pour lui-même ; faute de cette définition rigoureuse,
+on risque d’<i>élargir confusément</i> et d’altérer le
+sens de la moralité, de prendre pour elle ce qui n’en
+est que l’accompagnement plus ou moins accidentel,
+la suite extérieure, de mal représenter la direction
+de la volonté dans laquelle elle consiste. »</p>
+
+<p>Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant
+l’esprit religieux, l’esprit mystique, l’esprit de commandement
+pour rien, l’esprit de prescription
+absolue et sacrée ; et aussi ce qui lui a semblé un
+stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie
+ardente et fière ; digne pourtant, lui, de comprendre
+Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre qu’il ne
+l’a pas entendu ; digne de comprendre que « tu dois
+te surmonter » est une formule aussi mystique que
+l’impératif kantien et contient au fond le même sens
+qui est celui-ci : il y a un idéal où tu dois te hausser
+coûte que coûte. — Et pourquoi ? — Parce qu’il y a
+un idéal.</p>
+
+<p>Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine
+de la morale science-des-mœurs ont été encore
+plus blessés du mysticisme kantien et, pour avoir
+une morale « positive », ont cherché à la tirer des
+faits eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant
+d’améliorer les faits et par conséquent de donner
+eux aussi une règle de conduite, mais par des idées
+tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des
+faits eux-mêmes.</p>
+
+<p>J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la
+faire, aussi impartiale aussi qu’il m’a été donné de
+la faire, de ces différentes conceptions. Il me reste à
+dire brièvement comment j’essaye d’entendre moi-même
+la position du problème moral.</p>
+
+<p>Il est incontestable, et exactement tous les philosophes
+modernes le reconnaissent, même Nietzsche
+confusément, que, comme fait, l’impératif, le Δεῖ, est
+une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous
+quelque chose nous dit : « Il y a une façon d’agir qui
+est bonne, et tu dois agir de cette façon-là. »</p>
+
+<p>Que, pour affaiblir l’autorité singulière de ce
+commandement intérieur, on, nous dise qu’il n’est
+qu’une habitude que nous avons prise, qu’il résulte
+de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation,
+qu’il résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien
+dit ; car il faut bien que ce commandement ait commencé,
+et à supposer que tous ses ordres actuels et
+tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les
+résultats de l’éducation et de l’hérédité, il faut bien
+qu’un premier ordre n’ait été le résultat ni de l’une ni
+de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce sera quelque
+chose comme ce que dit Gœthe quelque part : « le
+premier acte est libre ; mais le second est déjà conditionné
+par le premier ». Oui, mais le premier est
+libre. De même le premier commandement du
+devoir est spontané, tous les autres peuvent être la
+suite du premier transmis par l’éducation et l’hérédité.
+Oui, mais le premier était spontané. Or, pour
+que toutes les éducations et toutes les hérédités aient
+accepté la suite des affaires du premier commandement,
+il fallait bien que l’humanité tout entière fût
+faite pour être sensible à ce commandement et pour
+lui obéir ; et cela revient à dire que par une disposition
+naturelle, par constitution naturelle, elle est
+toujours sous ce commandement, comme si ce commandement
+se faisait entendre pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude
+ajoutent beaucoup, <i lang="la" xml:lang="la">labentibus annis</i>, à la force de ce
+commandement, c’est à quoi nous ne contredirons
+point ; mais sous cette forme ajoutée il existe nécessairement
+en soi.</p>
+
+<p>Disons donc simplement que le commandement
+intérieur est un élément constitutif de l’humanité.</p>
+
+<p>Maintenant quel est précisément, si nous pouvons
+arriver à quelque précision en pareil sujet, le caractère
+de ce commandement ? Est-il catégorique, c’est-à-dire
+est-il le commandement qui ne donne pas de
+raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne ; est-il
+immotivé, <i>im-mobile</i>, et, sinon paradoxal, du moins
+<i>métalogique</i> ? Tout à fait, je ne crois pas. Il se présente
+bien, à vrai dire, à très peu près, au moins,
+avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il
+semble <i>affecter</i> de ne pas donner de motifs ; il écarte
+tous les motifs et il semble mettre son point d’honneur
+à n’en pas donner. Vous lui dites :</p>
+
+<p>« J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce
+que tu me commandes ; mon intérêt…</p>
+
+<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p>
+
+<p>— Mon repos…</p>
+
+<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p>
+
+<p>— Ma considération…</p>
+
+<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p>
+
+<p>— L’intérêt même de mes concitoyens, de mon
+pays…</p>
+
+<p>— Je sais bien ; mais tu dois.</p>
+
+<p>— Je te donne mes raisons ; donne-moi les
+tiennes.</p>
+
+<p>— Je suis celui qui ne les donne pas ; qui peut-être
+n’en a pas. Tu dois, coûte que coûte. Pourquoi ? Parce
+qu’il n’y a pas à demander pourquoi. »</p>
+
+<p>C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle.
+On dirait qu’il ne veut pas descendre à plaider.
+Nous plaidons contre lui ; il n’admet pas qu’il puisse
+plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait
+nous faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est
+lui qui est le juge et qui veut rester juge ; et un juge,
+même, qui ne veut pas donner de considérants, les
+considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement
+destiné à <i>démontrer</i> qu’on a raison.</p>
+
+<p>On me dira : « Si ! Le devoir donne ses raisons,
+il donne <i>sa</i> raison. Il nous dit, — n’est-ce pas vrai,
+n’est-ce pas très net ? — il nous dit : « Fais ceci ; <i>si</i>
+tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce
+que tu hésites, ton remords commence. »</p>
+
+<p>— Très exact ; mais ceci n’est pas une <i>raison</i>.
+C’est <i>le fait même</i> du commandement impératif. Le
+remords, c’est l’impératif rétroactif. Le remords,
+c’est le devoir commandant en arrière et disant
+non plus : fais cela ; mais : tu aurais dû faire cela ;
+et qui le dit rétroactivement, sans donner plus
+de raisons et motifs que quand il le disait <i>actuellement</i>.
+Et si, actuellement, au moment où vous
+hésitez à faire quelque chose que le devoir commande,
+vous entendez le devoir vous dire : « Tu
+auras des remords », ceci n’est qu’un souvenir des
+remords que vous avez eus autrefois pour un ordre
+semblable non exécuté. Par conséquent, en paraissant
+vous dire : « Tu auras des remords », le devoir ne
+vous donne pas de raison. Il vous enjoint d’agir,
+simplement, et <i>c’est vous qui vous dites</i> : « Je sais
+bien ce qui m’attend ; <i>il</i> me commandera cela rétroactivement,
+comme il me le commande actuellement,
+et cela me sera pénible comme un ordre qu’on ne
+peut pas exécuter. »</p>
+
+<p>Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison.</p>
+
+<p>Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi ; et ceci
+même que le devoir, selon toutes les apparences et
+selon toutes nos sensations intérieures, nous commande
+ainsi d’ordinaire, le caractérise très nettement
+et lui donne un caractère véritablement à part, de
+quoi il faudra que nous nous souvenions toujours
+avec grand soin dans tout ce que nous écrirons
+ci-dessous.</p>
+
+<p>Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir
+proprement dit, le devoir d’action, le « agis de telle
+ou telle façon » n’est pas le seul impératif dont nous
+entendions la voix. Il n’est — peut-être, encore — enfin
+il n’est, selon les apparences les plus sensibles,
+que le plus fort, que le plus impérieux ; mais il est
+très certain, selon moi, qu’il y a au moins trois impératifs
+dont l’homme entend le commandement et
+qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement
+plus de raisons l’un que l’autre ; et donc ceux
+dont nous allons parler pas sensiblement plus que
+l’impératif d’action.</p>
+
+<p>Il y a l’impératif du bien ; il y a l’impératif du vrai ;
+il y a l’impératif du beau.</p>
+
+<p>Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif
+d’action et dont nous venons de parler.</p>
+
+<p>Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très
+rigoureusement de chercher le vrai et de le dire,
+coûte que coûte, dût-il nous en arriver malheur. Cet
+impératif est très impérieux et, ce me semble, ne
+donne guère plus ses raisons que l’impératif d’action.
+Il nous dit que le vrai est sacré, comme l’impératif
+d’action nous dit que le bien est sacré. D’où vient
+que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle : « Si
+j’avais la main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement
+fermée » ? D’où vient qu’un certain
+discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète et
+du romancier ? D’où vient que Platon veut exiler les
+poètes de la République ? D’où vient l’horreur de
+Kant pour le mensonge ? D’où vient l’animadversion
+au moins de la société pour le mensonge sans lequel
+pourtant — et elle le sait — elle ne pourrait pas
+vivre ? Tout cela vient d’un commandement, très
+abstrait : Il faut être vrai ; il faut chercher le vrai ;
+il faut dire le vrai.</p>
+
+<p>— Oh ! cependant ! Il y a <i>des raisons</i> pour dire le
+vrai ; il y a cette raison que l’association des hommes,
+sinon la société mondaine, a besoin de vérité, d’exactitude,
+en politique, en administration, en commerce,
+en sciences, en sciences appliquées, en statistique,
+en histoire, en géographie, en une foule de choses,
+sans quoi elle serait à chaque instant en grand danger,
+en plus de dangers qu’elle n’y est naturellement et
+par la seule force des choses.</p>
+
+<p>— Oui, oui ; mais la vérité philosophique, à quoi
+sert-elle ? La vérité qui détruit un préjugé salutaire,
+la vérité qui détruit une religion salutaire, à quoi
+sert-elle ? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent
+qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là
+même, non pas Fontenelle, mais un autre et plus
+d’un autre, a conscience du devoir de chercher la
+vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à
+détruire, à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter
+d’avoir obéi à la nécessité intellectuelle qui l’avait
+forcé à détruire ce qu’il regrettait d’avoir détruit. Il
+y a là une impulsion invincible. « Et pourtant elle
+tourne. » Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque
+la terre tourne, dire qu’elle tourne.</p>
+
+<p>On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif
+du vrai à l’impératif du bien, l’impératif
+intellectuel à l’impératif moral. Quand nous nous
+croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas,
+se demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne
+pas nous tromper, devoir envers nous-mêmes, et de
+ne pas tromper les autres, devoir altruiste ? « D’où
+la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle],
+cette conviction qui lui sert de base que la vérité
+est plus importante que toute autre chose et aussi
+plus importante que toute autre conviction ? Cette
+conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité,
+la vérité et aussi la non-vérité affirmant toutes
+deux sans cesse leur utilité. Donc la foi en la science,
+cette foi qui est incontestable, ne peut avoir tiré
+son origine d’un pareil calcul d’utilité ; <i>au contraire</i>,
+elle s’est formée malgré la démonstration constante
+de l’inutilité et du danger qui réside dans la volonté
+de vérité et dans la vérité à tout prix. Et, à tout prix,
+hélas, nous savons trop bien ce que cela veut dire
+lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel
+une croyance après l’autre. Par conséquent, volonté
+de vérité signifie : « Je ne veux pas tromper
+ni moi ni autre, <i>et nous voici sur le terrain de la
+morale</i>. »</p>
+
+<p>Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en
+puisse dire ci-dessous, retiendra toujours quelque
+chose de vrai ; mais cependant je ne crois pas
+que nous soyons précisément sur le terrain de la
+morale. Si nous étions sur le terrain de la morale,
+il y aurait simplement un conflit de devoirs moraux,
+un conflit entre le devoir de ne pas tromper, ni soi
+ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et
+de ne pas leur nuire ; et le second de ces devoirs
+étant incomparablement supérieur au premier, ce
+serait au premier, comme auprès d’un malade à qui
+l’on ment, que l’on obéirait.</p>
+
+<p>Objectera-t-on que <i>quelque chose nous dit</i> que la
+vérité, tout compte fait, en définitive, plus tard,
+sinon aujourd’hui, est salutaire ? Quelle pure hypothèse !
+Quelle vanité ! C’est Nietzsche encore qui le
+dit : « Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il
+pourrait y avoir apparence, et il y a apparence,
+que la vie est disposée en vue de l’apparence, en
+vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation,
+de l’éblouissement, de l’aveuglement. » — Donc
+rien, en vérité, ne persuade au savant, au philosophe,
+que le vrai soit salutaire ; donc, en croyant
+qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain
+de la morale, et l’impulsion qui le précipite à connaître
+la vérité n’est pas une impulsion morale.</p>
+
+<p>C’est… Quoi donc ? C’est une impulsion. C’est
+une impulsion <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i>, c’est une impulsion du
+même genre que celle du bien ; Nietzsche, quoique
+confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une
+« croyance métaphysique » ; c’est une foi. « Sommes-nous
+donc, nous aussi, encore pieux ? »</p>
+
+<p>Certes ! Vous êtes pieux envers la vérité, vous
+êtes les croyants de la vérité ; vous en êtes même
+quelquefois les fanatiques. Il y a tout simplement
+un impératif du vrai.</p>
+
+<p>Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il
+est formel, il est rigoureux, il est inflexible, il est
+superbe. Il a horreur de l’intérêt personnel ; il a
+horreur des plaisirs bas ; il a horreur des transactions
+et des compromissions ; il fait des prêtres laïques,
+des saints, des héros, des martyrs. Il est absolument
+un devoir.</p>
+
+<p>Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le
+reconnaître, que l’impératif du bien. Qui que l’on
+soit, ou à bien peu près, on a moins de remords — et
+le remords c’est le critérium — pour avoir mis
+quelque négligence à chercher la vérité que l’on n’en
+a pour avoir manqué de parole ou pour n’avoir pas
+secouru un malheureux qu’on pouvait secourir.
+L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il
+n’obéit à rien ; mais il est en second rang. Il semble
+n’intimer que des ordres qui, déjà, ont un peu l’apparence
+de conseils ; il ne dit pas tout à fait : « il
+faut », il dit plutôt : « il est beau de… » ou mieux,
+c’est entre ces deux formules que se place son
+commandement ; c’est intermédiaire. Il est une
+impulsion forte, non une impulsion absolument contraignante.
+Il donne l’anxiété, non pas l’angoisse : il
+fait plier, il n’écrase pas.</p>
+
+<p>D’autre part, il n’est pas universel. Oh ! je confesse
+qu’il l’est presque ! Il n’y a guère d’homme qui
+ne sente confusément que la vérité est un devoir,
+qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et
+quand on les sait les dire aux autres ; mais c’est
+confus et c’est faible comme impulsion chez la plupart
+des hommes.</p>
+
+<p>En prenant les choses à l’inverse, on comprendra
+mieux. La délectation de faire le mal et la délectation
+d’être dans le faux sont toutes les deux <i lang="la" xml:lang="la">mala
+gaudia mentis</i> ; mais la délectation de faire le mal
+est assez rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est
+pas vrai qu’il n’y a rien de si commun que de faire
+le mal pour le plaisir de le faire ; il y a infiniment
+de faibles, il y a, relativement, peu de <i>méchants</i> ; le
+plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne
+de l’humanité. — Le plaisir d’être dans le faux, de
+mentir, de dissimuler même sans intérêt est plus
+répandu, il est léger, frivole, presque gracieux ; il ne
+<i>retourne</i> pas l’âme tout entière, il lui donne seulement
+un faux pli, qui l’amuse, qui l’amuse sottement,
+malignement, mais qui ne la <i>pervertit</i> pas
+absolument ; il n’est pas une contorsion diabolique et
+voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif
+du vrai n’exerce fortement son action que sur
+un petit nombre d’hommes, très élevés, à la vérité,
+supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité.</p>
+
+<p>Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus ;
+qui sentent ou croient sentir la vocation de la vérité,
+de la science ; qui sentent ou croient sentir qu’il y
+va de la vérité s’ils donnent leur démission de chercheurs.</p>
+
+<p>Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle
+plus d’orgueil que l’obéissance à l’impératif du
+bien, beaucoup plus, encore que les risques ne
+soient, en général, que les mêmes. On croit même
+quelquefois que c’est justement de cet orgueil que
+l’impératif du vrai prend sa source. C’est une
+erreur de généalogie ; car il y a des chercheurs
+du vrai qui sont très modestes ; mais enfin, assez
+souvent, l’orgueil est tellement le fils démesuré de
+l’impératif du vrai qu’il paraît en être le père ; — mettons
+qu’ils soient consubstantiels.</p>
+
+<p>Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance
+à l’impératif du vrai, elles sont aussi vives,
+mais moins tendres, que celles de l’obéissance à
+l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand
+découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que
+le grand bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son
+pays. Tous deux sentent et avec une parfaite plénitude
+de conviction qu’ils ont bien fait leur métier
+d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de
+l’humanité ; mais le bienfaiteur ou le sauveur a, de
+plus, ce sentiment que des êtres vivent parce qu’il
+a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et,
+l’unissant comme par des liens de chair à un certain
+nombre de ses semblables, l’inonde d’une joie
+presque physique qu’il ne me paraît pas possible
+que l’inventeur ressente, du moins au même degré.</p>
+
+<p>En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et
+moins universellement répandu que l’impératif du
+bien mais il a presque tous les mêmes caractères
+et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre,
+il ne donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les
+donner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’impératif du beau est encore assez fort et assez
+répandu. Il a deux formes : impulsion à s’abstenir de
+faire du laid ; impulsion à créer de la beauté.</p>
+
+<p>Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du
+laid, il est aussi répandu, ce me semble, que l’impératif
+du vrai, peut-être plus. Presque tous les
+hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se
+rendre hideux, même quand ils se rendent tels ; mais
+en ce cas c’est qu’ils se trompent. La plupart des
+hommes et femmes sentent le devoir de ne pas
+mettre du désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour
+d’eux, dans leur maison, dans les rues de leur ville,
+dans les endroits par où ils passent. Le désordre n’est
+signe que de paresse ; l’amour du désordre est signe
+de folie ; il est la projection au dehors du désordre
+des idées. L’amour du désordre est une « mauvaise
+joie de l’âme » qui indique la méchanceté en général,
+mais tout particulièrement la méchanceté antisociale,
+d’où l’on a induit, non sans raison, que
+l’amour du beau ne laisse pas d’être une vertu sociale
+ou du moins de ressortir à la sociabilité.</p>
+
+<p>Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif
+aussi net, aussi pur, que l’impératif du
+vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles sensibles
+pour ne pas faire de la laideur : désir de plaire à
+son entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être
+mis au poste… Cependant ce désir semble bien
+avoir aussi quelque chose de spontané. Le désordre,
+la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire
+un besoin intérieur de rectitude et de symétrie,
+une disposition intérieure à la symétrie et à la rectitude.
+L’enfant souvent fait du désordre, par besoin
+d’activité et naissante volonté de puissance ; mais que
+souvent aussi il range méthodiquement, et non sans
+grâce de correction, ses jouets, les petits objets à
+son usage, <i>ce qui lui appartient</i> ! Il y a là le besoin
+de ne pas faire de la laideur et même un peu celui
+de créer du beau ou du joli.</p>
+
+<p>Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif
+du beau est beaucoup moins répandu ; car
+je n’y range pas la coquetterie du sauvage se parant
+de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés
+s’ornant de savantes cravates ; il n’y a guère là que
+le désir de plaire, et l’on voit que chez les vieillards
+peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout. Mais la vraie
+impulsion artistique, ciseler des figures sur des
+cornes d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe
+depuis les temps les plus reculés chez un certain
+nombre d’hommes ; et il devient la passion artistique
+chez un certain nombre d’hommes au temps de
+civilisation.</p>
+
+<p>Toujours chez un certain nombre d’hommes et
+non pas très grand. Le besoin de créer du beau ne
+travaille jamais qu’une minorité. A l’impératif du
+beau sous cette forme la majorité est insensible.
+Elle favorise ceux qui y sont sensibles ; mais elle ne
+se sent pas appelée à faire comme eux.</p>
+
+<p>Remarquez cependant que cette faveur même où
+elle les tient est une marque qu’elle sent que l’humanité
+est appelée à faire de la beauté, tout entière
+réellement, non, mais tout entière dans la personne
+de ceux qui en sont capables et qu’on <i>devra</i> honorer
+à cause de cela. « Je ne fais pas de beau, n’ayant
+pas de talent… Si ! J’en fais, je contribue à ce que
+le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant,
+couronnant ceux qui le réalisent. » Il y a là
+un quasi-impératif assez net.</p>
+
+<p>Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du
+beau sont extraordinaires. Inutile de s’étendre sur
+les plaisirs de l’artiste et sur son orgueil, analogues à
+ceux du savant. Mais ces satisfactions, il faut le dire
+comme quand il s’agissait du savant et le dire encore
+plus, ne sont pas marques d’un impératif très net et
+très pur. Le grand artiste est tellement glorifié,
+encensé, divinisé, qu’il lui serait bien difficile de
+dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou
+s’il l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai
+qu’il y a l’artiste qui n’a pas réussi et qui est heureux
+devant son œuvre et évidemment de son œuvre
+seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour
+de l’opinion publique, et quand même, ce qui du
+reste n’est jamais vrai, il ne l’espérerait que pour le
+temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire par prélibation,
+ce qui ne laisse pas d’être une jouissance
+réelle.</p>
+
+<p>Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à
+l’impératif du beau sont donc, moins que celles qui
+viennent de l’obéissance à l’impératif du vrai, beaucoup
+moins que celles qui viennent de l’obéissance
+à l’impératif du bien, <i>preuves</i> qu’il y a réellement un
+impératif. Elles sont toujours de nature mixte, étant
+toujours d’origine double.</p>
+
+<p>Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement
+quelque chose de beau ou qu’il trouve tel,
+la joie de l’artiste à se satisfaire lui-même, indépendamment
+du succès, à ce point que le succès
+d’une œuvre de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite ;
+à ce point que même le succès d’une œuvre de lui,
+jugée par lui bonne, <i>l’inquiète</i> en jetant quelque doute
+dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre ;
+tout cela indique d’une façon, selon moi, très suffisante
+l’existence d’un impératif.</p>
+
+<p>La différence de l’importance du succès aux yeux
+de l’artiste et aux yeux de l’homme d’affaires est très
+significative en effet. Personne ne méprise le succès ;
+mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste
+ne s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires,
+si l’affaire a réussi il est pleinement satisfait ; pour
+l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du public il n’est
+pas mécontent ; mais il n’est pleinement heureux que
+si elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de
+dire qu’il y a des hommes d’affaires aussi qui ne sont
+pleinement satisfaits que si l’affaire, outre qu’elle a
+réussi, leur apparaît comme ayant été menée savamment
+et qu’il y a des artistes qui sont pleinement
+satisfaits quand ils ont gagné de l’argent ; et cela
+tient à ce qu’il y a des hommes d’affaires qui sont des
+artistes et des artistes qui ne sont que des hommes
+d’affaires ; mais il est évident que le fond de ma
+remarque subsiste.</p>
+
+<p>Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à
+la vocation artistique prouvent donc un peu qu’il y
+a un impératif du beau.</p>
+
+<p>Les remords qui viennent de la désobéissance à
+l’impératif du beau ne sont pas affreux ; mais ils ne
+laissent pas d’être à considérer encore. L’artiste qui
+a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie,
+qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à
+l’art industriel, a des remords assez vifs, quelquefois
+violents. Et remarquez qu’il n’y entre pas, ou
+très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas
+rendu, ce qui ressortirait à l’impératif du bien. Non,
+la beauté qui est en lui voulait sortir et à cause
+de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà surtout,
+voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui
+l’afflige. N’est-ce pas là une marque de l’existence
+d’un impératif ? « Je suis né pour faire le bien,
+dit le bienfaiteur ; le bien veut être par moi. — Je
+suis né pour chercher le vrai, dit le savant ; le
+vrai veut éclater par ceux qui peuvent le démêler,
+et je suis de ceux-là. — Je suis né pour faire
+du beau, dit l’artiste ; le beau veut être réalisé
+par moi et souffre en moi quand je ne le réalise
+pas. »</p>
+
+<p>Oui ; il y a un impératif du beau, moins impérieux
+que les deux autres, mais qu’il me semble difficile
+de nier.</p>
+
+<p>Hiérarchie des impératifs : le bien, le vrai, le
+beau, tous trois ayant comme un noyau, disons
+mieux, comme une âme « catégorique », absolue,
+métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses
+raisons ; les deux derniers, au moins, ayant un
+mélange de persuasions motivées, une périphérie
+de mobiles, une « peau d’intentionnel », comme dit
+Nietzsche, et commandant, partie parce qu’ils commandent,
+partie parce qu’ils ont des raisons de
+commander et les donnent.</p>
+
+<p>Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord,
+souvent sont en lutte ou au moins en discordance.</p>
+
+<p>Quelquefois dans un même homme et celui-ci est
+très grand, et il s’appelle Platon, Newton, Pascal,
+Bossuet, Montesquieu, Gœthe, Lamartine, les désirs
+de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du beau
+sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours
+présents ; l’activité, ardente ou paisible ; plus souvent
+paisible, car la paix de l’âme vient de l’équilibre des
+parties de l’âme ; est triple. Ces hommes ne sont pas
+heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature,
+quand, dans le même temps, ils ne sont pas utiles
+à leurs semblables, chercheurs de vérités et créateurs
+de valeurs artistiques.</p>
+
+<p>Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les
+unes aux autres. Pour faire du bien, et convaincus,
+ce qui est peut-être vrai, que les vérités sont toujours
+bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent
+le vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent
+le revêtir pour qu’il fasse le plus d’impression
+possible sur les âmes. Ils ne sont pas fâchés d’être
+sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils
+espèrent de la connaissance quelque bien pour
+l’humanité ; et ils ne sont pas fâchés d’avoir du génie
+littéraire pour que la connaissance passe plus facilement
+et plus séductrice d’eux aux autres.</p>
+
+<p>Selon que telle ou telle des trois vocations domine
+en eux, ils lui sacrifient davantage, et par exemple
+celui-ci sera plus chercheur, celui-ci plus artiste et
+celui-ci plus apôtre ; mais toujours ils auront présentes
+à l’esprit leurs trois vocations, et leur désir
+secret, cela se voit chez tous, serait qu’elles fussent
+égales et que leurs actions diverses fissent faisceau.</p>
+
+<p>On peut mesurer les hommes à cet étiage, au
+nombre des impératifs qu’ils ont connus et auxquels
+ils ont obéi. Un Schopenhauer, un Nietzsche, admirables
+et vénérables, sont déjà au second rang, parce
+qu’ils n’ont guère songé qu’à être des héros de la
+connaissance et de merveilleux artistes, et que le sort
+de leurs semblables, sans leur être indifférent, ne les
+préoccupait pas outre mesure.</p>
+
+<p>Souvent les trois impératifs sont en désaccord, se
+gênent mutuellement et se plaignent d’être gênés les
+uns par les autres. L’impératif du bien, reconnaissons-le,
+se défie un peu, d’ordinaire, de l’impératif
+du vrai. Une vérité relative et provisoire existe,
+qu’il juge suffisante pour le bonheur des hommes.
+Ceux-là, toujours à la recherche et au pourchas,
+qui poursuivent la vérité après l’avoir trouvée, lui
+paraissent dangereux pour le repos des esprits et
+pour la sécurité des âmes et il les respecte avec
+quelque appréhension et avec une sourde hostilité.
+« Sans doute, les vérités… me disait un très honnête
+homme ; je suis un bon citoyen, j’ai un peu peur
+des vérités. » Il ne savait pas qu’il disait, à sa manière,
+exactement comme Nietzsche : « La vérité,
+cette forme la moins <i>efficace</i> de la connaissance. »</p>
+
+<p>Du côté de l’impératif du beau, l’impératif du bien
+n’a guère moins de timidités ; il en a peut-être plus.
+Il sait que l’artiste, dominé par l’amour du beau, n’a
+pas de raisons suffisantes pour désirer passionnément
+le règne du bien, qu’il y a un beau, c’est-à-dire
+un pathétique et un tragique, dans le désordre
+moral, dont l’artiste fait son profit ; qu’il y a un beau,
+c’est-à-dire un comique et un burlesque, dans le
+désordre moral, dont l’artiste fait son profit également ;
+que l’artiste, par conséquent, a un intérêt qui
+n’est pas douteux à ce que le désordre moral, sinon
+règne, du moins continue d’être assez fréquent pour
+qu’il le trouve aisément et s’étale assez pour qu’il
+s’en inspire ; que « l’homme curieux de spectacles s’en
+est fait un de la peinture de ses erreurs » et que c’est
+précisément l’artiste qui organise ce spectacle-là ;
+que l’artiste, même très honnête homme et même
+moraliste, comme un La Bruyère, à la fois déteste
+les folies des hommes et probablement serait assez
+fâchés que, disparaissant, elles emportassent avec
+elles toute la meilleure matière de son art.</p>
+
+<p>Ainsi l’homme dominé par l’impératif du bien
+n’est pas très éloigné de souhaiter vaguement
+qu’il n’y ait pas de philosophes et qu’il n’y ait
+pas d’artistes. Voyez Marc-Aurèle. La préoccupation
+artistique est aussi absolument absente de
+son ouvrage que si l’art ici-bas n’existait pas ; et
+pour ce qui est de la vérité philosophique, il la
+juge trouvée, acquise, définitive, susceptible tout
+au plus de nouvelles formules, définitions et ornements
+utiles ; mais il ne songe pas qu’on puisse
+encore la chercher, et la conscience pure et étroite
+de ce sage sur le trône, rêvé par Platon, montre,
+par les chrétiens égorgés, qu’en un autre temps
+il aurait tendu la ciguë à Socrate.</p>
+
+<p>L’impératif du vrai, pour les raisons que nous
+venons de voir et qui nous dispenseront d’être
+long, se défie réciproquement de l’impératif du
+bien. Il sent toujours en celui-ci une sourde résistance
+et une résistance de souverain à sujet,
+de quelqu’un qui a la prétention d’être maître à
+quelqu’un qui en se manifestant est un révolté. — Et
+l’impératif du vrai de son côté a aussi la prétention
+d’être un maître et même d’être tout : le vrai,
+c’est ce qui est ; ce qui n’est pas vrai n’est pas ;
+donc le bien est dans le vrai ou n’est qu’une apparence
+trompeuse, qu’une ombre séductrice, qu’un
+néant habillé. Au fond, c’est là sa conviction absolue.</p>
+
+<p>Dans la pratique, dans le cours des choses, ce
+n’est pas tout à fait cela. Le vrai reconnaît qu’il
+peut être dangereux, soit brusquement révélé et
+quand sa révélation n’a pas été assez préparée, soit
+même peut-être en soi ; et c’est pour cela même et
+parce qu’on affirme surtout quand on doute — puisque
+c’est alors que l’on comprend à quel point
+les autres peuvent douter — c’est pour cela qu’il
+tente de persuader au bien que le vrai finit toujours
+par tourner au profit du bien, qu’il n’est pas possible
+que ce qui est vrai ne soit pas bon au moins en
+puissance et par conséquent dans un certain avenir.
+Par cette attitude le vrai se subordonne diplomatiquement
+au bien et lui fait sa cour. C’est son
+attitude la plus fréquente.</p>
+
+<p>Enfin quelquefois, assez souvent, le vrai relève
+la tête et dit quelque chose comme ceci : « Je n’en
+sais rien ; mais ce m’est égal. Je ne sais pas si le
+vrai contient le bien ; je ne sais pas si la substance
+du bien n’est rien devant moi ; je ne sais pas si je
+puis, ou tout de suite ou dans la suite de l’évolution
+humaine, contribuer au bien ; je sais que j’ai mon
+droit, supérieur ou inférieur à un autre il n’importe,
+mais mon droit, intangible, et je sais qu’aucune
+considération ne doit porter l’homme à me sacrifier.
+Le vrai est ce qu’il peut ; conséquences bonnes
+ou mauvaises de lui ne le regardent pas et l’on s’en
+arrangera comme on pourra. Il est ; il veut paraître
+et le devoir de l’homme est de le trouver et de le
+manifester. » C’est quand il tient ce langage en
+coupant les rapports qui existent ou peuvent exister
+entre lui et les autres attractions qui s’exercent
+sur l’homme, que le vrai se déclare le plus nettement
+comme impératif.</p>
+
+<p>L’impératif du beau se défie de l’impératif du
+bien par les raisons pour lesquelles nous avons vu
+que l’impératif du bien se défie de l’impératif
+du beau, ce qui nous permet encore d’abréger. Il
+sent que le bien n’a guère à compter sur le beau
+pour faire le bien et il sent que le bien a parfaitement
+raison, en général, de penser ainsi. Une chose
+surtout refroidit singulièrement le beau à l’égard
+du bien, c’est la parfaite impuissance qu’aurait sa
+bonne volonté à l’endroit du bien, si elle existait.
+Quand l’artiste est dirigé par une pensée morale,
+il est sûr d’échouer comme artiste. La préoccupation
+qu’il a de prouver refroidit son imagination.
+Celle-ci ne s’échauffe que dans la volonté
+conforme à sa nature, à savoir dans la volonté de
+réaliser du beau. L’œuvre d’art conçue <i>dans le
+dessein</i> de mettre une vérité morale en lumière a
+toujours quelque chose de tendu et aussi quelque
+chose de terne. Elle ne plaît qu’à M. Tolstoï. Elle
+plaît aussi — à l’autre extrémité — aux très simples,
+qui n’ont aucune idée de beauté et qui, dans un
+livre, ne cherchent qu’un sujet d’édification. A l’immense
+majorité des lecteurs, spectateurs, regardeurs
+ou auditeurs, elle ne plaît pas. La raison en
+est, je crois, qu’elle est hybride et que par conséquent
+elle manque d’unité. Elle n’est ni assez
+complètement œuvre d’art pour que nos facultés
+esthétiques s’y appliquent, ni assez entièrement leçon
+pour que nos facultés et notre bonne volonté
+de catéchumènes y adhèrent. De l’œuvre d’art nous
+voulons que la vérité morale, s’il y a lieu, se dégage
+d’elle-même, sans que l’auteur à cela mette la
+main ; nous voulons surtout la dégager nous-mêmes,
+et à cet égard nous sommes comme Louis XIV un
+peu trop directement visé par un prédicateur et
+disant : « J’aime à prendre ma leçon au pied de la
+chaire ; je n’aime pas qu’on me la fasse. » L’artiste
+sait très bien tout cela et dit : « Dévouez-vous donc
+au bien ! Quand un artiste fait une bonne action,
+c’est une mauvaise œuvre. » L’artiste a quelque
+raison de ne pas se laisser séduire à l’impératif catégorique
+du bien.</p>
+
+<p>Du côté de l’impératif du vrai l’artiste est très
+sensiblement embarrassé. Il ne doute point que le
+vrai ne soit sa matière première ; que, s’il est dessinateur,
+peintre, sculpteur, le <i>réel</i> ne soit le fond
+même sur lequel il travaille et d’où il y a péril pour
+lui à s’écarter ; que, s’il est poète, novelliste, romancier,
+la vérité des caractères et des mœurs ne soit
+de même son « modèle » ; mais aussi il sait que
+tout cela n’est rien sans goût qui choisit et sans
+imagination qui repense, refait et complète. Il sait
+que le vrai joue d’aussi mauvais tours à l’artiste
+que le bien ; qu’il le refroidit, lui aussi, l’alourdit
+et le vulgarise ; qu’à s’en faire l’esclave on perd la
+moitié de son âme d’artiste ; que l’amour du vrai
+est la probité de l’art ; mais que l’imagination en
+est la magnificence ; et qu’aussi l’imagination a sa
+probité, est une probité ; car l’artiste doit au public
+et se doit à lui-même d’exprimer, non seulement
+ce qu’il a vu, mais la manière dont il a vu, la
+déformation même, ou malheureuse ou heureuse,
+que la vérité a subie en traversant un tempérament.</p>
+
+<p>Sachant tout cela, l’artiste voit dans le vrai son
+ami et son ennemi indissolublement unis et mêlés,
+son ami très dangereux s’il prend tant d’empire qu’il
+s’installe, qu’il s’impose, qu’il ne vous quitte pas
+et qu’on n’oserait le quitter d’un pas ; son ennemi
+utile, mais gênant, en ce qu’il vous surveille jalousement
+et vous arrête dans vos élans et est toujours
+prêt à pousser les hauts cris et les pousse sitôt que
+vous faites mine de prendre ou de ressaisir votre
+indépendance.</p>
+
+<p>Et ainsi, perplexe et irrité de sa perplexité, l’artiste
+répète le célèbre « vers corrigé » :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Rien n’est beau que le vrai ; mais il n’est pas aimable.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et même il se demande si le vrai est beau, ce qui
+n’est pas certain, le vrai pouvant bien n’être beau
+que senti par quelqu’un et par conséquent déjà déformé,
+et il se dit peut-être :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Rien n’est <i>sûr</i> que le vrai ; le beau commence au faux,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">ou, au moins, à ce qui n’est plus vrai qu’à demi.</p>
+
+<p>On conçoit qu’avec un pareil ami les relations ne
+peuvent être que mêlées de cordialité et de prudence.
+« Que le beau soit toujours camarade du
+vrai », il est indéniable ; mais il l’est aussi que « le
+divorce entre eux n’est pas nouveau » et qu’il est
+toujours imminent.</p>
+
+<p>Tels sont, selon moi, en lignes générales, les rapports
+des trois impératifs entre eux. Ils peuvent
+être très bons ; ils peuvent être tendus. Ils font
+voir la complexité de l’âme humaine et que ses
+meilleurs instincts, si bons qu’ils sont des vocations
+quasi universelles, <i>les vocations de l’homme</i> ; si bons
+qu’ils commandent, ce qui veut dire qu’ils sont des
+formes profondes de la personnalité elle-même qui
+veut s’affirmer et de la vie qui veut être ; si conformes
+à notre nature et tellement notre nature elle-même
+qu’ils suscitent des remords quand ils ne sont
+pas obéis, ce qui signifie qu’en les contrariant
+c’est notre nature même que nous refoulons et meurtrissons ;
+entrent pourtant en contradiction les uns
+avec les autres, se gênent et se heurtent, cherchent
+à s’accorder, y réussissent quelquefois
+et y échouent le plus souvent ; cherchent à
+se prêter de la force les uns aux autres et à emprunter
+de la force les uns aux autres ; n’y réussissent
+qu’à demi ; sont évidemment appelés à former
+un concert et ne font souvent qu’une cacophonie ;
+sont obligés enfin, d’ordinaire, à se sacrifier
+les uns aux autres, le plus fort, dans telle complexion
+d’homme, réduisant les deux autres à l’abdication,
+à la langueur ou au silence ; — exception faite
+pour les âmes d’où il serait difficile de dire lequel
+est le plus absent et qui par conséquent se maintiennent
+dans une honorable sérénité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Or après cette digression sur les trois impératifs,
+sorte de reconnaissance que l’on verra peut-être
+qui n’est pas inutile, le plus impérieux des
+impératifs et le plus pur, celui qui semble bien,
+seul, ne pas donner de raison du tout, être éminemment
+métalogique, est-il absolument pur en effet,
+est-il absolument immotivé, <i>im-mobile</i>, non-intentionnel,
+ou mêle-t-il lui-même quelque persuasion à
+son absolutisme ?</p>
+
+<p>Je crois que l’impératif du bien se présente
+comme absolu, très nettement, indiscutablement — <i>et
+devient persuasif dès qu’on l’analyse</i>.</p>
+
+<p>Il dit : « Il faut » et c’est tout, — comme du reste
+les deux autres ; c’est l’impulsion ; mais plus énergiquement
+et comme avec une étreinte plus rude
+que les deux autres — et puis quand on l’analyse,
+quand on l’ouvre, quand on regarde ce qu’il contient,
+quand on l’interroge, il donne une raison.</p>
+
+<p><i>Seulement il n’en donne qu’une.</i></p>
+
+<p>Les deux autres impératifs d’abord commandent,
+tout comme l’impératif du bien, puis, quand on les
+interroge, donnent <i>plusieurs</i> raisons, ou, si vous
+préférez, ont plusieurs raisons à donner. Le vrai
+donne pour ses motifs l’utilité sociale, le progrès,
+le plaisir aussi, la jouissance de la conquête, la
+jouissance de la supériorité sur les autres, la satisfaction
+de la volonté de puissance, etc., enfin beaucoup
+de raisons.</p>
+
+<p>L’impératif du beau donne pour mobiles l’utilité
+sociale, la glorification de la patrie, le plaisir aussi,
+la jouissance de la supériorité sur les autres, la
+jouissance de la création, de la paternité intellectuelle,
+de l’élargissement et de l’épanouissement
+de la personnalité, etc., enfin beaucoup de
+raisons.</p>
+
+<p>De plus, les deux impératifs du vrai et du beau
+ont une tendance que nous avons notée — ce n’est
+qu’une tendance et contrariée, mais c’est une tendance
+très nette — <i>à se réclamer chacun des deux
+autres pour se justifier</i>. L’Impératif du vrai se plaît
+à dire, quoiqu’il n’en sache rien, qu’il est probable
+que la vérité sert toujours au bien, que la vérité se
+réalise toujours en un bienfait pour l’humanité. Au
+fond, malgré les grands airs d’indépendance qu’il
+prend quelquefois, malgré ses bravades, c’est à quoi
+il tient le plus, ou l’une des choses auxquelles il
+tient davantage. Il craint infiniment la condamnation
+du pragmatisme, le mot décisionnaire du
+pragmatisme : Une vérité qui ne fait pas de bien
+n’a pas le droit d’être vraie. Aussi le vrai conjure-t-il
+le bien de lui faire crédit : « Si la vérité n’est
+pas bonne aujourd’hui, soyez certain qu’elle le sera
+un jour. Il n’est que d’attendre. » En résumé, le vrai
+se réclame du bien comme de sa cause finale, les
+jours où il n’est pas trop arrogant.</p>
+
+<p>Il se réclame aussi du beau. La vérité est belle ;
+quand elle éclate, elle frappe les yeux, les esprits,
+les âmes, d’un éclat soudain qui est essentiellement
+esthétique. Il y a une beauté du vrai qui peut dispenser
+de la beauté proprement dite. Montesquieu
+disait que le sens du vrai est le plus exquis de tous
+les sens. M. Henri Poincaré a une page admirable
+sur la beauté souveraine des vérités mathématiques.
+La beauté du vrai est la beauté par excellence, toute
+pure, toute dégagée des réalités contingentes. Elle
+met l’esprit en pleine atmosphère lumineuse. Elle
+le délivre de ces demi-affirmations qui sont des
+demi-erreurs et de ces imperfections intellectuelles
+qui, étant des imperfections, sont des laideurs.</p>
+
+<p>De même l’impératif du beau se réclame de l’impératif
+du bien et de l’impératif du vrai. Il se vante
+d’être « la splendeur du vrai », formule qu’il a
+inventée et que, pour l’autoriser, il a attribuée à
+Platon. Il se flatte d’être le vrai ramené à ses lignes
+générales et délivré de l’accidentel et d’être par
+conséquent plus vrai que le vrai lui-même ; et d’autre
+part il se réclame du bien sur cette idée, assez
+raisonnable, que, s’il est vrai qu’il n’a d’autre
+office que de donner des plaisirs, il donne du moins
+des plaisirs désintéressés, les plus désintéressés de
+tous les plaisirs, et qu’ainsi il apprend aux hommes
+le désintéressement, lequel est l’essence même
+du bien.</p>
+
+<p>Ainsi l’impératif du vrai et l’impératif du beau
+ne laissent pas, en quelque sorte, de sentir le
+besoin d’être soutenus par le concours des autres
+vocations humaines et de donner, outre leurs commandements,
+des raisons tirées des autres vocations
+elles-mêmes par lesquelles l’homme se sent
+entraîné.</p>
+
+<p>L’impératif du bien, seul, ce me semble, ne
+se réclame que de lui et paraît avoir pour
+devise : « Moi seul et c’est assez. » Il ne se
+donne pas comme vrai. Je veux dire ce n’est pas à
+la vérité qu’il fait appel. Il ne fait appel qu’à lui-même.
+Il dit : « Tu dois » et non pas : « Interroge ta
+raison, ton sens du vrai, pour savoir si ce n’est pas
+cela qui est à faire. » Ses chemins sont plus courts et
+pour ainsi parler il n’a pas de chemins : il ne passe
+pas par quelque chose pour arriver à sa décision.
+Il est directement et immédiatement décisionnaire. Il
+ne se donne pas comme vrai ; il se donne comme
+obligatoire. Il ne fait pas entendre que son contraire
+est l’erreur ; il fait entendre que son contraire est la
+ruine, la mort de l’âme. Il ne menace pas d’un obscurcissement ;
+il menace d’un anéantissement, d’une
+sorte de perdition : « Je ne te dis pas que tu te
+trompes ; je te dis que tu es perdu. »</p>
+
+<p>Il ne se réclame pas, non plus, de l’idée du beau,
+ou il ne fait pas appel, comme à un auxiliaire, à l’idée
+du beau. Plutôt même il s’en défierait. Toute l’argumentation
+de Nietzsche, contre la morale, quand il
+est ou se croit immoraliste, revient à cette accusation,
+à ce grief qu’elle est laide et enlaidissante,
+qu’elle persuade à l’homme de chercher peut-être
+les actions droites, mais non pas les actions fortes
+et partant belles, qu’elle déprime l’homme et peut-être
+le rectifie, mais le rétrécit, qu’au moins de tout
+ce qui porte le caractère du beau, expansion, audace,
+magnificence, énergie déployée, elle le détourne.
+Il reste de ce réquisitoire du moins ceci
+que le bien <i>ne tient pas</i> à ce que l’homme soit un
+modèle pour artiste et un héros de poème épique ;
+qu’il n’a pas du côté des ateliers de sculpteurs et
+des cabinets de poètes un regard de désir ou d’espérance,
+qu’il ne pousse pas l’homme à être un candidat
+à la beauté. Aucunement. Il ne le pousse qu’à
+être satisfait de lui-même, fier de lui-même, peut-être
+et tout au plus ; orgueilleux de lui-même, jamais.
+Toute ambition de beauté, même celle qui paraîtrait
+la plus naturelle et légitime, lui paraîtrait un cabotinage.
+Au fond, l’instinct moral ne <i>connaît</i> ni vérité
+ni beauté. Il ne connaît que le bien lui-même. Il ne
+connaît que la parfaite concordance entre la conception
+de l’acte bon et l’acte bon.</p>
+
+<p>Donc l’impératif du bien a cela de bien particulier
+qu’il n’emprunte rien, ne songe à emprunter
+rien aux deux autres impératifs ; et ceci de bien
+particulier encore, que, tandis que les deux autres
+impératifs, quand on les interroge, à leur commandement
+ajoutent quelques raisons, lui, à son
+commandement quand on l’analyse et quand on
+l’interroge, n’en n’ajoute qu’une.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais laquelle donc ? — <i>Il ajoute la considération
+de l’honneur.</i> Il commande et il s’en tient là, d’ordinaire.
+C’est en quoi il consiste, ou c’est son caractère
+plus proprement distinctif. Mais quand on lui
+adresse un pourquoi ? ou simplement quand on le
+considère, quand on <i>réfléchit</i> sur lui, quand on
+<i>se retourne</i> vers lui, il ajoute ceci ou plutôt il se traduit
+par ceci ; mais s’expliquer c’est encore donner
+une raison ; il ajoute donc ceci : « Fais cela, <i>ou</i> tu
+seras infâme. » Ceci c’est le devoir qui a fait
+parler l’honneur.</p>
+
+<p>Je dis que c’est la seule raison qu’il ajoute, la
+seule absolument et qu’il a une répugnance invincible
+et absolue à aller plus loin. Car enfin les autres
+impératifs, encore qu’ils commandent, ne répugnent
+point du tout, nous l’avons vu, à s’adjoindre des
+motifs divers de persuasion, et multiples. L’impératif
+du bien les proscrit tous, sauf le sien, unique,
+par une fin de non-recevoir qui s’applique à tous. Il
+dit : « Si tu as un motif, tu n’as plus de mérite », et
+voilà bien tous les motifs proscrits, toutes les intentions
+éliminées. « Si tu es fier de faire le bien, tu
+fais le bien pour en être fier ; et ton mérite disparaît,
+et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu prends
+plaisir à être honoré pour avoir fait le bien, tu fais
+le bien pour être honoré de l’avoir fait ; et ton mérite
+s’écroule, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu
+fais le bien par sympathie, par sensibilité, tu fais le
+bien pour éprouver une émotion ; et ton mérite
+s’évanouit, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu
+prends plaisir, simplement dans le fait même de
+faire le bien, ton mérite est douteux et ce n’est peut-être
+pas le bien que tu as fait. »</p>
+
+<p>Du moment que le devoir dit cela, et nous entendons
+bien qu’il le dit, non seulement il répugne à
+toute raison à donner, sauf à la sienne, mais il les
+exclut radicalement par une sorte de question préalable.
+Mais quand on l’interroge, à mon avis, il
+donne bien la sienne, l’honneur ; il dit bien : « Ne
+fais pas cela à ton aise ; tu seras infâme. » Il dit
+bien :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’honneur parle ; il suffit ; ce sont là mes oracles.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cela, il me paraît incontestable qu’il le dit.</p>
+
+<p>— Mais c’est comme s’il ne disait rien ! C’est
+comme si, simplement, il s’affirmait. C’est comme
+si, après s’être affirmé une première fois, dans le
+commandement, il s’affirmait une seconde fois.
+Honneur, devoir, c’est même chose. Qu’il dise « Le
+devoir est de… » ou « L’honneur est à… », c’est
+même chose. Il se traduit, il s’explique, moins que
+cela, il se <i>nomme</i>, et il n’ajoute aucune raison, aucun
+motif à son imperium ; il continue à être métalogique ;
+il n’est que lui-même sous un autre nom.
+Revenez tout simplement au kantisme pur et dites
+que l’impératif moral n’est point persuasif du tout et
+qu’il est catégorique, et réintégrez la foi morale.</p>
+
+<p>— J’ai déjà dit, par provision, que si se traduire
+n’est pas donner une raison, s’expliquer est déjà en
+donner une. Il y a une différence entre le simple
+commandement, sec et hautain, et la considération
+proposée de l’honneur ; il y a une différence entre
+le devoir lui-même et l’honneur ; et le devoir ne se
+propose plus tout à fait lui-même quand il présente
+l’honneur comme « équivalent du devoir », ainsi
+qu’aurait dit Guyau. Précisément il propose un
+équivalent, non plus lui ; et, disons mieux, il propose
+<i>un de ses caractères</i> comme une raison d’accepter
+<i>lui</i> ; mais c’est bien une raison qu’il donne. Le
+devoir est l’hypostase de l’honneur, soit ; mais
+quand il se présente sous la personne de l’honneur,
+par ce seul fait qu’il a changé de personne, il s’est
+fait persuasif et c’est bien une raison qu’il donne.
+« Faites cela pour moi. » Je ne donne pas de raison.
+« Faites cela pour moi qui suis votre ami. » J’en
+donne une. — « Faites cela pour moi. » Il ne donne
+pas de raison. « Faites cela pour moi qui suis
+l’honneur. » Il en donne une.</p>
+
+<p>Et la preuve c’est que maintenant vous pouvez
+répondre ; vous pouvez discuter. Quand il disait :
+« Fais ceci », vous ne pouviez que dire : « Oui », ou :
+« non ». Quand il vous parle d’honneur, vous pouvez
+dire : « Je ne sais pas si l’honneur est à cela ou à son
+contraire ; car… » Oui, il y a bien une différence
+entre le devoir et l’honneur, et quand le devoir se présente
+comme étant l’honneur, il donne bien déjà un
+motif, il vous suggère bien déjà une intention, il est
+bien déjà persuasif ; il ne fait pas de la métamorale ;
+il est un moraliste humain ; il n’est plus tout à fait
+Dieu. C’est cette légère déchéance que je voulais
+marquer. « Il n’y a pas de contrat social ; il y a
+un quasi-contrat, terme très juridique », disait
+M. Léon Bourgeois. Il n’y a pas d’impératif catégorique,
+dirai-je ; il y a, si l’on veut, un impératif
+« quasi-catégorique », ce qui, malheureusement, n’est
+pas un terme juridique, ni usité ; mais il suffit de se
+faire entendre.</p>
+
+<p>D’autre part, on me dira : « Si le devoir présente
+comme sa raison, sa raison unique, mais enfin
+sa raison, la considération de l’honneur, il ne présente
+pas une raison <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> ; il fait ce que vous
+prétendiez plus haut qu’il ne fait jamais ; il emprunte
+une raison à un autre impératif, ou plutôt il prend
+un autre impératif pour sa raison. Ne voyez-vous pas
+que <i>l’honneur</i> c’est <i>le beau</i> et que le devoir, en vous
+conseillant l’honneur, vous conseille simplement
+d’être une belle chose et d’être digne d’admiration ou
+de faire des actes beaux et dignes qu’on les admire ;
+et par votre souci de vous distinguer du kantisme
+vous faites simplement rentrer la morale dans l’esthétique. »</p>
+
+<p>Je ne crois pas ; cela ne me déplairait pas horriblement ;
+mais enfin je ne crois pas. Il y a une
+différence sensible entre le beau et l’honneur. Le
+beau excite l’admiration, l’honneur excite le respect
+et Kant ne s’y est pas trompé quand il a montré le
+respect comme le sentiment qui accompagne la réalisation
+du devoir. L’admiration s’attache à des
+choses où est l’honneur, mais par cela seul qu’elle
+s’attache à des choses aussi où l’honneur n’est pas,
+elle n’est pas le criterium de l’honneur et l’honneur
+n’est pas le beau.</p>
+
+<p>— Il peut en être <i>une partie</i>, et pour prouver que
+ce n’est pas le beau que le devoir invoque en recommandant
+l’honneur, vous devriez démontrer, non
+pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à
+lui, mais qu’à lui elle ne s’applique pas.</p>
+
+<p>— Mais non ; j’ai seulement besoin de montrer
+que le beau moral est une chose tellement différente
+du beau proprement dit qu’il est visible que dans le
+beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela
+suffit pour que la distinction soit très nettement établie.
+L’admiration qui s’applique au beau moral est
+une admiration à laquelle s’ajoute le respect et une
+manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout
+dans l’admiration pour le beau proprement dit ; et
+pour dire, je crois, beaucoup mieux, ce n’est pas le
+respect qui s’ajoute à l’admiration dans le sentiment
+qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration
+qui s’ajoute au respect ; et le respect est le fond
+même.</p>
+
+<p>Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que <i>quelquefois</i>
+au respect. Il est des choses d’honneur que l’on respecte
+et que l’on n’admire pas. Des choses d’honneur,
+on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de
+l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice,
+de la continuité aussi et une suite sans fléchissement,
+qui impose ; mais pour toutes les choses d’honneur
+et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a
+du respect.</p>
+
+<p>L’homme qui obéit au devoir, <i>ou</i> obéit purement
+et simplement ; <i>ou</i>, s’il cède à la voix du devoir en
+tant que voix de l’honneur, est un homme qui
+cherche quelque chose à respecter et qui veut le
+trouver en lui.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans
+l’esthétique. Elle pourrait, non pas s’y perdre, mais
+s’y altérer, s’y compromettre avec beaucoup de
+choses admirables, mais qui, pour admirables
+qu’elles sont, ne sont pas elle. Les grands crimes
+sont admirables. Ce qui fait que Guyau a tort, c’est
+que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il
+donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont
+aucun caractère de moralité. Je vais trop loin ? Mettons
+que, donnant pour l’instinct moral <i>toute la vie
+belle</i>, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration,
+il donne malgré lui pour morales des choses qui
+n’ont aucun caractère de moralité, parce qu’elles ne
+sont pas dignes de respect.</p>
+
+<p>Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on
+sait qu’il la cherche, est très analogue. Il consiste
+précisément à juger des choses selon le criterium de
+l’admiration, et par conséquent à donner comme
+règle de vie l’imitation de choses qui, quoique excitant
+l’admiration, ne sont pas moralement belles le
+moins du monde ; et c’est bien obéissant, en même
+temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique,
+qu’il en arrive de temps en temps à faire l’éloge de
+la violence et du crime. Le tort de Renan quand il a
+dit, sans y attacher du reste la moindre importance :
+« La beauté vaut la vertu », ce qui paraissait à
+M. Tolstoï « une effroyable stupidité » et ce qui n’est
+qu’un paradoxe un peu saugrenu, c’est d’avoir, un
+instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout
+de suite l’amenait penser : « Un saint et une
+belle femme ; ils sont beaux tous deux ; ils se
+valent. »</p>
+
+<p>Il faut donc se garder de croire qu’en proposant
+l’honneur comme mobile, le devoir propose de poursuivre
+une beauté ; il propose, ce qui est bien différent,
+de chercher quelque chose que l’on puisse respecter
+et qui peut-être, de plus, sera admirable, mais
+qu’il serait immoral de rechercher pour l’admiration
+qui pourrait vous en revenir. Remarquez en effet ce
+caractère très particulier du respect. C’est un sentiment,
+on ne peut guère lui donner d’autre nom, qui
+semble en dehors de la sensibilité, sur les limites, si
+l’on préfère, de la sensibilité ; c’est un sentiment qui
+n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance ; c’est
+un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid ; c’est
+un sentiment qui ressemble le plus qu’il soit possible
+à une idée, sans en être une ; c’est un sentiment
+qui ne déprime ni n’exalte ; car il n’est pas
+l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même,
+il n’a rien qui ressemble à l’orgueil ; c’est
+quelque chose comme un sentiment sans sensibilité.</p>
+
+<p>A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à
+l’âme une jouissance de sensibilité, et par conséquent
+il est précisément ce que le devoir peut accepter
+comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile
+de sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur
+accompagné du respect des autres pour vous et du
+respect de vous pour vous-même, laisse le devoir intact
+comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il
+est possible, aussi intact qu’un impératif à qui l’on a
+demandé ses raisons et qui en a donné une peut rester
+pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non
+intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention
+peut rester encore non intentionnelle.</p>
+
+<p>Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est
+plus lui-même, il faut l’accorder ; mais, en vérité, il
+n’est pas encore autre chose.</p>
+
+<p>Or, l’honneur étant considéré comme devenant le
+principe de la morale, qu’est-ce bien que l’honneur ?
+L’honneur est un sentiment qui, sans envisager
+l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans
+envisager l’utilité sociale quoique ne la méprisant
+pas, mais ne s’y arrêtant point, nous persuade que
+nous sommes les esclaves de notre dignité, de notre
+noblesse, <i>de ce qui nous distingue d’êtres jugées par
+nous inférieurs à nous</i> ; et qui nous assure fermement
+qu’à cette dignité, qu’à cette noblesse, <i>qu’au soin de
+ne pas déchoir</i> nous devons sacrifier tout, même la
+vie.</p>
+
+<p>Ce principe de morale ne peut pas se confondre
+avec ceux que nous avons plus haut considérés.
+Il n’est pas l’intérêt <i>personnel général</i>, l’intérêt bien
+compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à
+l’ensemble et le moment présent à la suite des moments
+futurs ; puisque nous sentons qu’à cette partie
+que l’honneur nous convie à jouer nous risquons la
+suppression de notre être tout entier.</p>
+
+<p>Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons
+qu’en dehors même de toute utilité sociale nous devons
+faire des actes pénibles qui ne satisferont que
+nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples,
+une utilité sociale, mais lointaine et dans la
+considération de laquelle nous n’entrons pas, qui ne
+pèse pas sur les décisions que l’honneur nous conseille.</p>
+
+<p>Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode,
+il s’y associe ; mais il n’est pas lui ; car maintenant
+la lutte contre les passions n’est pas notre but,
+mais un moyen et une condition de notre obéissance
+à notre principe et notre but étant placé plus loin,
+consistant à être satisfaits de nous, non point négativement
+par la <i>distinction</i> faite en nous d’éléments
+mauvais, mais <i>positivement</i>, par la <i>puissance</i> en nous
+de réaliser des choses jugées par nous belles et
+nobles ou au moins respectables.</p>
+
+<p>Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde,
+quoique moins loin de ceci que de ce qui précède ;
+car ce ne sont pas des choses grandes, larges et magnifiques
+qu’il conseille précisément, mais des choses
+respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et
+tant s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient
+bien un peu exclus ou mis au second rang par une
+morale se confondant, ou à peu près, avec la magnificence
+de la vie.</p>
+
+<p>Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie
+intense et ultra-énergique ; car il conseillera, certes,
+de se surmonter, de devenir ce qu’on est, c’est-à-dire
+de mettre en valeur ses facultés et de vivre dangereusement,
+très dangereusement, pour lui ; mais tout
+cela pour lui et non pas par volonté de puissance ou
+pour réaliser de la beauté.</p>
+
+<p>Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même ;
+il n’est pas sec et dur, quoiqu’il soit très
+impérieux ; il n’est pas muet pour ainsi dire et
+commandant du geste et du sourcil plutôt que de la
+parole, et il est au contraire très éloquent ; il est
+clair comme une idée, il est fort comme une impulsion,
+il est riche comme un sentiment.</p>
+
+<p>Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait
+<i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i>. Il est — ce que ne sont pas, comme nous
+l’avons vu, quelques autres principes de moralité — tout
+à fait étranger aux animaux (quelques semblants
+d’émulation à la course chez certaines bêtes étant
+faits rares dont on ne saurait tirer grande conclusion
+et paraissant plutôt imitation réciproque qu’émulation
+véritable). Il est proprement humain, et quand
+les philosophes disent que la moralité commence à
+l’homme, je ne les entends pas et je proteste ; mais
+s’ils veulent dire par là que l’honneur commence à
+l’homme, je les comprends et je leur dis oui.</p>
+
+<p>Il n’est point du tout étranger aux hommes du
+peuple, et bien au contraire ; il est en eux extrêmement
+net. L’homme du peuple dit, <i>au moins</i>, à ses enfants :
+« Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des
+animaux ? » Cela veut dire qu’il se sent obligé par
+quelque chose qui le distingue d’êtres jugés par lui
+inférieurs à lui, par une dignité, par une noblesse, ici
+par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme.
+Les animaux ont été inventés pour que le plus humble
+des hommes eût quelque chose au-dessous de lui, et
+au-dessus de quoi il se sentît obligé à se maintenir,
+et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas
+descendre. L’homme est un suranimal et se sent tenu
+d’être au moins un suranimal. Par quoi ? Non point
+par la raison ; il sait bien que les animaux en ont et
+il faut être philosophe pour douter de cela. Non point
+par la morale sociale ; car les animaux ont une morale
+sociale et, souvent, extrêmement élevée ; mais par
+le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur
+de l’espèce.</p>
+
+<p>C’est un sentiment essentiellement aristocratique ;
+<i>aussi</i> existe-t-il dans le peuple, qui est tout plein de
+sentiments aristocratiques ; c’est un sentiment aristocratique
+en ce sens qu’il est inséparable du désir
+de se distinguer de quelqu’un estimé inférieur.
+L’homme du peuple met son honneur à se distinguer
+des animaux, d’abord ; ensuite de tels et tels, de sa
+classe, qui se conduisent bestialement et à qui il
+dit : « Tu n’as pas honte », ce qui est le mot même de
+l’honneur ; enfin de tels et tels autres, placés plus
+haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend
+plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles,
+moins probes, moins vaillants. L’honneur est toujours
+un sentiment aristocratique.</p>
+
+<p>Une des raisons de l’esclavage antique a été une
+idée morale, très mal comprise, je le reconnais.
+L’homme, même très pauvre, voulait avoir au-dessous
+de lui des hommes qui fussent des animaux,
+pour n’être pas comme eux, pour se dire que commettre
+tels ou tels actes était descendre au niveau
+des esclaves, pour appeler serviles les idées basses,
+les sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien
+voulait qu’il y eût des esclaves, comme Flaubert
+voulait qu’il y eût des bourgeois, pour n’en pas être
+un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin,
+puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de
+fait il définissait le bourgeois comme l’ancien définissait
+l’esclave : « tout être ayant des façons basses
+de penser et de sentir ». — Ce fut une parole vraiment
+nouvelle que celle de Sénèque : <i lang="la" xml:lang="la">Servi sunt, immo
+homines</i> : « ce sont des esclaves ; non, ce sont des
+hommes ». Il y avait dans cette parole ceci : « L’honneur
+vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des esclaves
+pour que nous puissions toujours nous considérer
+comme supérieurs à quelqu’un ; mais à ce qu’il n’y
+en ait point, pour que nous soyons forcés de nous
+supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser
+les esclaves, mais ceux qui seraient dignes de
+l’être. »</p>
+
+<p>A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment
+moderne que les anciens n’ont pas connu.
+C’est une erreur. L’honneur chez les anciens s’appelait
+<i>Aidôs</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Pudor</i> :
+« Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ
+θυμῷ » — « Soyez hommes et mettez l’honneur dans
+vos âmes » (Homère). « Ἀιδὼς σωφροσύνης πλεϊστον
+μετέχει » — « L’honneur tient beaucoup de la sagesse »
+(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live
+dit : <i lang="la" xml:lang="la">Accendit animos pudor, verecundia, indignitas</i> » — « L’honneur,
+la honte, le sentiment de leur indignité,
+enflamment leurs âmes ». Juvénal dit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Summum crede nefas vitam præferre pudori</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">ce qui est la formule même de l’honneur : « Le
+dernier des crimes est de préférer à l’honneur la
+vie. »</p>
+
+<p>Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui
+le purifie, car l’honneur lui-même a besoin d’être
+purifié, l’être inférieur dont l’honneur veut que vous
+vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu
+de vous, est <i>supposé</i>. Le père d’Horace fut un honnête
+homme, mais c’était le père d’un satirique. Pour enseigner
+la morale à son fils il lui disait : « Regarde
+un tel ; il a dissipé son patrimoine ; il est très méprisé ;
+regarde un tel, il a été surpris en adultère ;
+il a une mauvaise réputation. » C’était de la médisance
+morale ou de la morale médisante. Nous avons
+en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas
+intervenir de noms propres dans sa leçon. Nous nous
+disons : « Je ne sais pas s’il y en a qui font ainsi,
+mais, <i>moi</i>, je ne suis pas de ceux-là. » Ici le sentiment
+de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort
+du domaine du réel pour entrer dans celui du possible.
+Il suppose un certain nombre de possibles
+parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide
+qu’à tout hasard il faut se distinguer et se
+séparer soigneusement, énergiquement et coûte que
+coûte.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours
+un sentiment aristocratique, ne comporte pas
+toujours quelqu’un à mépriser, ne comporte pas
+toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent
+pourrait être le sentiment de <i>tous</i> les citoyens,
+de tout un peuple, le sentiment commun de tous les
+membres de l’humanité, sans qu’il en manquât un :
+ils mépriseraient les possibles méprisables.</p>
+
+<p>L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité
+qui, sans être le contraire, est tout autre
+chose et qui rentre entièrement, selon moi, dans la
+morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec
+quelque confusion, qu’au-dessus du premier progrès,
+qui consiste à agir, non en considération du bien-être
+immédiat et momentané, mais en considération des
+choses durables (morale des animaux supérieurs),
+l’homme a atteint un degré plus élevé quand il agit
+selon le principe de l’honorabilité (je traduis <i lang="de" xml:lang="de">Ehre</i> par
+<i>honorabilité</i> et non par <i>honneur</i>, parce que c’est bien
+le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche
+entend par honorabilité le fait d’être estimé des
+autres et aussi d’estimer les autres : « Il honore et il
+veut être honoré ; il conçoit l’utile comme dépendant
+de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui
+sur lui-même. » Or ceci n’est pas proprement,
+ni même, quelquefois, pas du tout, l’honneur ; c’est
+<i>les honneurs</i>, les marques de considération sociale et
+de respect social, et cela ressortit à la morale sociale.
+C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie
+le mot <i>honneur</i>. Quand il dit que « l’honneur
+est le principe des monarchies », il veut dire, comme
+c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions
+honorifiques accordées par le roi, ratifiées par
+l’opinion publique, sont le grand mobile des vertus
+sociales dans une monarchie aristocratique. Or ceci
+n’est pas l’honneur ; c’est l’honorable.</p>
+
+<p>— Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si
+les mots ont un sens.</p>
+
+<p>— Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de
+l’honneur proprement dit. C’est déjà de l’honneur,
+puisque c’est avoir des raisons de se préférer à
+d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance
+matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas
+l’honneur proprement dit, puisque les raisons de se
+préférer ainsi nous viennent des autres, non de nous-mêmes.</p>
+
+<p>— De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit.</p>
+
+<p>— Je veux bien. Alors trois degrés : 1<sup>o</sup> à son
+bien-être matériel préférer l’estime qui nous vient
+des autres ; 2<sup>o</sup> à son bien-être matériel préférer
+l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là
+seulement que nous estimons nous-mêmes, de sorte
+que c’est une estime contrôlée par nous, ou, pour
+mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie
+avec renforcement par celle de ceux qui sont estimés
+de nous ; 3<sup>o</sup> à son bien-être matériel préférer sa
+propre estime, quand bien même il ne se trouverait
+personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes,
+nous faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas
+nous arrêter, si, tout compte fait, nous nous sentions
+sûrs de l’honneur contenu dans notre acte.</p>
+
+<p>Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de
+l’honneur ; dans le second, il y en a beaucoup plus ;
+dans le troisième, il y a honneur pur.</p>
+
+<p>Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même
+que l’on est « une âme peu commune »,
+comme dit le héros de Corneille, et qu’il est indifférent,
+pour que cela soit, que cela soit constaté, que
+quelqu’un au monde s’en aperçoive et le marque au
+tableau. On se sent alors, en obéissant à sa loi, le
+législateur.</p>
+
+<p>Aristote avait très bien vu cela, j’entends que
+l’homme supérieur est sa loi à lui-même à ce point
+même qu’il ne peut pas être soumis aux lois : « Si
+un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs
+qu’on ne puisse les comparer aux autres, il ne faudra
+plus les regarder comme faisant partie de la
+cité… Les lois ne sont nécessaires que pour les
+hommes égaux par leur naissance et par leurs
+facultés ; quant à ceux qui s’élèvent à ce point au-dessus
+des autres, il n’y a pas de loi pour eux ;
+ils sont eux-mêmes leur propre loi ; celui qui prétendrait
+leur imposer des règles se rendrait ridicule
+et eux seraient peut-être en droit de lui dire ce que
+les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant
+la cause de l’égalité entre les animaux… »</p>
+
+<p>Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient
+le concurrent de soi-même. On veut se distinguer
+non seulement des animaux, c’est trop facile quoique
+ce soit déjà très appréciable ; non seulement
+des hommes que l’on voit inférieurs à ce qu’on est,
+c’est trop facile encore ; non seulement de ces êtres
+supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait pas
+être ; mais encore de soi-même tel qu’on se voit.
+L’honneur est alors une estime de ce que l’on serait
+si l’on était meilleur. L’honneur consiste à vouloir
+mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir.
+L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous
+distinguer, c’est vous-même et ce sera toujours vous-même,
+quelque progrès sur vous-même que vous
+puissiez accomplir.</p>
+
+<p>Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si
+loin que nous fussions de lui par notre principe,
+parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire la volonté
+de puissance on peut le vouloir, et il est naturel
+qu’on le veuille pour satisfaire le sentiment de
+l’honneur et conquérir — car là aussi il y a une
+conquête — l’estime, toujours fuyant devant nous,
+de nous-mêmes. Faut-il se surmonter ? Évidemment,
+pour se distinguer de l’homme qu’on est et mériter
+l’approbation de l’homme qu’on aspire à être, et cela
+indéfiniment. — Faut-il vivre dangereusement ? Sans
+doute, sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche,
+du moins par ce fait seul qu’on trouvera toujours
+des occasions où ce ne sera pas sans risques qu’on
+pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux
+appelle le devoir. — Faut-il devenir celui
+qu’on est ? Assurément, sinon tout à fait comme
+Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on
+est un homme d’honneur et qu’on ne le sera, relativement
+encore et toujours relativement, qu’après des
+efforts persévérants pour le devenir.</p>
+
+<p>C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux
+dire chez ceux qui ont leur morale sous cette forme,
+que le devoir devient une passion. On sait assez que
+dans la morale sociale le devoir devient quelquefois
+et même assez souvent une passion. (<i>Dévouement</i> à
+ses semblables : le soldat qui meurt pour sa patrie,
+le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses
+passagers, le mécanicien « qui meurt après avoir
+renversé la vapeur », etc.) Mais le devoir devient
+une passion surtout chez ceux, peut-être uniquement
+chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art
+de l’être moral ou, sans art, le mouvement même
+de sa nature, consiste à faire une passion de la lutte
+même contre les passions, de sorte qu’il ne reste
+plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui
+combat et dompte toutes les autres. Voilà l’art de
+l’être moral, et c’est le mérite des stoïciens d’avoir
+bien connu cet art-là.</p>
+
+<p>Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire
+cet effet. Il faut qu’une idée devenue idée fixe
+et cette idée fixe devenue idée-force, mène ce combat
+contre les passions humaines. Mais encore comment
+une idée fixe devient-elle idée force ? En se pénétrant,
+en s’imprégnant de passion. Ici de quelle
+passion l’idée fixe se pénètre-t-elle ? De la passion
+de l’honneur.</p>
+
+<p>« Je ferai cela, <i>parce que c’est mon idée</i>.</p>
+
+<p>— Oui ; mais alors c’est une simple gageure.</p>
+
+<p>— Non, parce que je mets mon honneur à faire
+cela.</p>
+
+<p>— Votre honneur ?</p>
+
+<p>— Oui… enfin, tout le monde n’en ferait pas autant
+et je le fais. »</p>
+
+<p>C’est cela ; il faut que le désir de se distinguer,
+que l’idée de perfection, et en langage humain cela
+veut dire l’idée d’élite, nous soutienne dans cette
+lutte. Elle nous a <i>inspiré</i> l’idée de cette lutte, et dans
+cette lutte elle nous encourage et nous <i>appuie</i>. Alors
+« l’honneur nous enflamme ». Il est une passion et
+une passion ardente, invincible. La passion contre-passions
+a détruit ou refoulé toutes les passions et
+reste la passion maîtresse. L’<i>idée</i> seule y aurait-elle
+réussi ? Évidemment non. Il a fallu que le devoir,
+ennemi des passions, devînt, sous forme d’honneur,
+passion lui-même.</p>
+
+<p>Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir
+pousse un homme à affronter les plus grands dangers
+et même à accepter la mort certaine ; il y
+pousse exactement comme la première venue des
+passions, comme l’amour, la jalousie, l’ivrognerie
+ou le libertinage. Le devoir est devenu une passion
+enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est
+qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment
+le devoir, le devoir n’est pleinement le devoir que
+quand il est la passion du devoir.</p>
+
+<p>Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène
+psychologique assez curieux. Le devoir était une
+impulsion impérative. On ne l’a pas accepté comme
+impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a
+donné qu’une seule, mais il en a donné une, l’honneur ;
+il est devenu persuasif. Mais l’honneur devenu
+passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est
+lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est
+un détour, c’est une randonnée.</p>
+
+<p>Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que
+Kant ait jugé le devoir impératif.</p>
+
+<p>— Comme si une idée pouvait être impérative !
+dit Schopenhauer.</p>
+
+<p>— Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle
+s’est pénétrée d’un sentiment et alors que ce sentiment
+est devenu une passion, laquelle, comme
+toutes les passions, est devenue impérieuse.</p>
+
+<p>Cette passion contre-passions est souvent d’une
+extrême violence. En tant que passion, elle a besoin
+à son tour d’être réprimée. Elle devient le point
+d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se
+pique d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile,
+soit par habitude, soit par jactance, soit par obéissance
+à un préjugé qui est né de l’honneur mal compris
+ou compris étroitement. Car il y a de « faux
+jours d’honneur », et il ne faut pas dire, comme
+Sertorius : « Je ne sais si l’honneur a jamais un
+faux jour. » Le point d’honneur peut devenir cette
+démangeaison de grandeur d’âme dont certains
+héros de Corneille sont atteints, ou cette obstination
+à montrer de la volonté sans objet, de la volonté
+pour l’exercice même de la volonté, travers que certains
+héros de Corneille montrent aussi. C’est
+que, du moment qu’une idée devient une passion,
+quelque « passion noble », comme dit Vauvenargues,
+qu’elle puisse être, elle devient elle-même une
+excitation nerveuse qui altère la santé de l’âme et
+contre laquelle la santé de l’âme doit réagir ; la
+santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons
+bon sens, sens du réel, discernement, mesure,
+raison.</p>
+
+<p>Mais où sera le criterium ? Il sera l’utilité ou l’inutilité
+de cette exaltation de l’honneur <i>pour nous</i>, considérés
+comme pouvant être utiles, inutiles ou
+funestes à nos semblables. Si cette exaltation de
+l’honneur 1<sup>o</sup> n’est utile en rien, ou pourrait être
+funeste aux autres <i>actuellement</i> ; 2<sup>o</sup> comme exercice
+de notre volonté, dépasse vraisemblablement la mesure
+où notre volonté pourra <i>jamais</i> être utile aux
+autres et même atteint un point où elle pourrait leur
+être nuisible ; — alors il y a <i>chose pour rien</i> ou chose
+pour un mal, et c’est en deçà que nous devons nous
+tenir. — De même que l’ascétisme exagéré, qu’il soit
+pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique
+chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à
+ce degré où l’endurance qu’il nous donne cesse de
+pouvoir être utile à qui que ce soit, de même le
+point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité
+ou la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées
+avec les services que nous pouvons
+rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire
+ne servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite
+est flottante, mais elle n’est pas insaisissable aux
+yeux de la raison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur a ceci de particulier
+qu’elle <i>semble</i> bien être antinomique, être en
+contradiction logique avec toutes les morales
+connues.</p>
+
+<p>La morale de l’honneur <i>contrarie</i> la morale utilitaire
+individuelle, celle qui nous est commune avec
+les animaux ; car enfin si je dois me conduire conformément
+à ce qui me distingue des autres, c’est
+avant tout, non seulement mon intérêt immédiat,
+mais mon intérêt général que je dois mépriser. Me
+conduire de telle manière qu’il doive en résulter
+pour moi un bien et un bien prolongé et permanent,
+c’est agir conformément, non à l’égoïsme spontané,
+mais à l’égoïsme réfléchi, qui est plutôt un égoïsme
+redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme ; c’est
+agir non seulement comme un animal, mais comme
+un végétal qui, encore qu’il ne soit pas capable de réflexion,
+agit comme s’il réfléchissait, en fendant péniblement
+la terre <i>pour</i> arriver au complet développement
+de son être et à sa plénitude, dans les caresses
+de l’air et sous la bienfaisante influence du soleil.
+L’honneur, l’aspiration à me satisfaire moi-même
+par la supériorité sur les autres, me commande de
+mépriser cette aspiration commune à tous les êtres,
+la persévérance dans l’être. Il y a plus d’honneur,
+d’honneur élémentaire, si l’on veut, à suivre son instinct
+immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une
+manière mercantile, ce qui, ménagé, économisé et
+bien placé en ce moment, me rapportera dans un
+temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale
+de l’honneur me commande de mépriser la morale
+bassement utilitaire de la fourmi ou de l’abeille.
+Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et le moment
+de l’indigence ? C’est l’imprévoyance de la
+cigale, qui ressemble, tout au moins, à de l’honneur.
+Elle est le sacrifice du moi prévu ou qu’on pourrait
+prévoir, à l’expansion de l’être et à la prodigalité
+joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en
+ce qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux,
+craintif et avare. Ce qu’il y a de bon dans l’étourdi,
+c’est qu’il ne pense pas à lui-même.</p>
+
+<p>— Comment donc ! Il ne pense qu’à lui !</p>
+
+<p>— Peut-être ; mais le rangé y songe deux fois,
+trois fois, dix fois, ce qui fait que relativement à
+celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est bien plus
+noble. La morale de l’honneur est contraire à une
+morale qui, en son fond et de quelque nom qu’on
+l’appelle, est une sollicitude raffinée, ingénieuse,
+réfléchie et profondément calculatrice à l’égard de
+soi-même.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur <i>paraît</i> de même très
+opposée à ce qu’on appelle la morale sociale. La
+morale sociale est le fait de se conformer aux mœurs
+ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des
+autres. Or la morale de l’honneur d’abord me commande
+surtout de ne pas me conformer aux mœurs
+ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur
+des autres.</p>
+
+<p>De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes ;
+car l’honneur me commande précisément de m’en
+distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre
+indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait
+sans doute un peu grossière, mais la méthode qui se
+présenterait d’abord aux yeux et dont il resterait
+toujours quelque chose dans une méthode plus méditée,
+la méthode de la morale de l’honneur consisterait
+en ceci : connaître les mœurs des hommes
+pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tous les hommes me sont à tel point odieux</div>
+<div class="verse">Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux ;</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement
+dignes… d’indulgence que celui qui précisément a
+pour morale de ne pas être indulgent envers soi-même,
+doit commencer par se conformer, non à leurs
+mœurs, mais à quelque chose, sinon de contraire, du
+moins de très différent. Aux yeux de la morale de
+l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans
+doute, le modèle dont il faut suivre le contraire ;
+mais ils sont le modèle à ne pas suivre.</p>
+
+<p>Et le second article de la morale sociale est qu’il
+faut se consacrer au bonheur de ses semblables.
+Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît, qu’est-ce
+que c’est que le bonheur de mes semblables ? C’est
+ce qu’ils désignent comme tel, pour que je m’y consacre.
+Or ce qu’ils comprennent comme étant leur
+bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un
+qui a la morale de l’honneur pour guide. C’est
+leur prospérité matérielle, c’est le succès de leurs
+affaires, c’est l’avancement de leurs enfants, toutes
+choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur,
+sont complètement indifférentes. Si je me
+consacrais au bonheur de mes semblables tel qu’ils
+l’entendent, je passerais la plus grande partie de ma
+vie à recommander les fils de mes semblables à
+leurs examinateurs pour qu’ils fussent reçus sans le
+mériter. La morale de l’honneur fait difficulté à me
+le permettre.</p>
+
+<p>Remarquez ceci : <i>ou</i> mes semblables sont assujettis
+à leurs intérêts matériels, et la morale sociale m’ordonne
+de m’asservir, non à mes intérêts matériels,
+il est vrai, mais aux leurs ; cependant, malgré cette
+différence, c’est encore m’appliquer à <i>des</i> intérêts
+matériels, ce qui est contraire à la morale de l’honneur ; — <i>ou</i>
+ils sont comme moi les servants de la
+morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun
+besoin que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à
+tous les égards, la morale de l’honneur paraît
+parfaitement en contradiction avec la morale
+sociale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur ne <i>paraît</i> pas moins en
+contradiction avec la morale sentimentale. La morale
+sentimentale, qui, du reste, n’est que la morale
+sociale un peu ennoblie de <i lang="de" xml:lang="de">Gemuth</i>, comme Matthieu
+Arnold disait que la religion est la morale adoucie
+de sentiment, consiste à suivre le mouvement de
+sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à
+tenir compte de la sympathie que nos semblables
+nous montrent jusqu’à la prendre pour juge de notre
+moralité. C’est quelque chose comme le « aimez-vous
+les uns les autres », avec cette addition : « et
+estimez-vous bon si vous êtes aimé ». Cette morale,
+qui est excellente en ce qu’elle commande, mais qui
+risque de se tromper en son criterium, car on peut
+être aimé en dehors du bien, n’est probablement
+pas proche parente de la morale de l’honneur. Celle-ci
+ne vous recommande point d’être aimé et de vous
+faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement
+taché d’intérêt, très sensiblement égoïste ; et surtout
+elle ne vous dit point que la sympathie des autres
+soit la pierre de touche au témoignage de quoi vous
+devez vous croire bon et louable.</p>
+
+<p>L’honneur est plus haut que cela et plus hautain.
+Il vous dira que bien souvent, que le plus souvent
+peut-être, de quoi les hommes vous savent gré, c’est
+de vous montrer favorables, non pas sans doute à
+leurs vices, mais du moins à leurs faiblesses ; que la
+sympathie universelle est acquise à l’être inoffensif
+et conciliant, non à l’être véritablement bienfaisant ;
+qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs
+de l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais,
+pour commencer, lapidés par elle, écartelés et crucifiés ;
+et il ajoutera que c’est précisément pour
+cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme
+plus difficile, plus dangereuse et plus belle. « Le
+sort qui de l’honneur nous ouvre la carrière » n’est
+pas un sort agréable et ne jette point sur nos pas
+les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a
+rien de commun entre la morale de l’honneur et la
+morale sentimentale. « Morale sentimentale, disait
+Nietzsche, morale de brebis. » La morale, et Dieu
+merci, n’est pas une idylle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur ne <i>paraît</i> pas non plus bien
+d’accord avec la morale stoïcienne, et peu s’en faut
+qu’elle ne la méprise un peu. Certes, le stoïcisme <i>a
+son honneur</i>. Son honneur consiste à lutter contre les
+passions et à les étrangler ; et à se sentir, dans
+cette lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite
+à ceux qu’elles dominent. Mais le stoïcisme se
+borne là ; et, à bien considérer qu’il se borne
+là, il se confond avec la morale utilitaire, ou au
+moins il rejoint cette morale utilitaire, commune
+à nous et aux animaux, par laquelle nous nous
+mettons simplement en garde, en bons calculateurs,
+contre ce qui pourrait nous jouer de mauvais
+tours.</p>
+
+<p>Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a
+rien de moins hasardeux que la morale stoïcienne.
+Elle consiste à ne rien mettre au jeu, pour ne rien
+perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y
+a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit
+l’expérience. Il y a un moyen de ne pas se battre,
+dit le stoïcisme, c’est de ne se battre que contre soi-même.
+La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a
+un moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme,
+c’est de ne pas se mettre en route, c’est de
+ne pas s’embarquer et de se retenir des deux
+mains, de toutes ses forces, au rivage.</p>
+
+<p>Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de
+nous distinguer que dans l’action dangereuse, tentatrice,
+pleine de risques et pleine de pièges ; la
+lutte contre nos passions sans que nous les présentions
+aux tentations n’est que la lutte contre nos
+désirs et nos rêves ; en quoi l’honneur est médiocre ;
+mais ce qui est vraiment capable de nous
+donner la récompense de l’honneur satisfait et de
+l’exciter encore à vouloir être satisfait davantage,
+c’est la lutte contre nos passions à travers tout ce
+qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les
+caresser, à les exciter, à les aviver et à les assouvir.</p>
+
+<p>La morale stoïcienne est une morale de timidité
+<i>en même temps que</i> de courage ; c’est une morale
+de courage au service de la timidité ; c’est une morale
+de patience énergique, et ce que nous demandons
+c’est une morale d’énergie patiente ; c’est une
+morale qui consiste à se soumettre et à se démettre ;
+ce que nous demandons c’est une morale qui consiste
+à s’affermir pour s’affirmer ; c’est une morale
+d’où l’honneur se tire sain et sauf ; nous demandons
+une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur ;
+Horace dit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et mihi res non me rebus subjungere conor.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le stoïcisme dit plutôt :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Non mihi res, sed me rebus subjungere disco.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins,
+que nous répétons. Le stoïcisme est honorable plutôt
+qu’il n’honore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur n’est point d’accord non
+plus, ce semble, avec la morale-science-des-mœurs
+qui, après tout, n’est que la morale sociale un peu rectifiée.
+Un progrès constant réalisé par le bon sens
+sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la
+morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela
+est louable ; mais ce progrès ne peut que suivre les
+mœurs pas à pas et leur obéir en leur faisant quelques
+discrètes observations. Il nous semble voir un
+Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence
+sur Don Juan, ou un Don Quichotte qui irait où
+Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait de
+temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal.
+Qu’il n’y ait morale qui puisse faire beaucoup plus
+sur la masse des hommes, nous l’accordons ; mais
+nous en voulons une cependant qui, tout en faisant
+cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou
+plutôt — car les héros n’ont pas besoin d’être suscités
+et ne se suscitent point — donne aux héros
+leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir
+besoin ou d’avoir cure pour s’entretenir.</p>
+
+<p>La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime
+pas l’instinct moral, mais elle le stimule vraiment
+peu et se contente plus facilement qu’il ne se contente.
+Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait
+démocratique ; mais elle n’est pas du tout aristocratique ;
+elle ne dit pas que la vérité morale soit dans
+le suffrage universel, mais elle la met dans le suffrage
+universel légèrement retouché par des sages très
+respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes
+pas dans le marécage, comme dirait Nietzsche ; mais
+nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas même sur
+la colline Callichore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie,
+la morale de Guyau ; c’est bien
+le développement en beauté qu’elle recommande et
+qu’elle souhaite ; mais nous demandons : en quelle
+beauté ? parce qu’il y a des beautés de différents
+degrés et qu’il est peut-être dangereux que l’homme,
+parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie belle,
+croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie
+est trop facile, ou du moins, ce qui offre le
+même danger, elle semble l’être. N’est-elle point en
+son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas
+au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins
+d’Épicure un assez étroit parentage ? Certes, il ne
+faut pas camper la sagesse sur un mont escarpé
+et sourcilleux ; mais il ne faut pas non plus trop
+assurer aux hommes qu’on aille droit à elle par
+des routes unies, fleuries, gazonnies et doux-fleurantes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée
+des idées ou plutôt de l’état d’âme de Nietzsche que
+de toute autre chose, n’est point d’accord non plus
+avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend
+pour elle ses formules les plus éclatantes et les plus
+habituelles (se surmonter, vivre dangereusement,
+devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle écarte
+son principe même : agir par volonté de puissance.
+Ce n’est pas par volonté de puissance qu’agit l’homme
+d’honneur, c’est par volonté de respect de soi ; et
+quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est
+la première des vertus et que la psychologie est une
+dérivation du goût de propreté et que le progrès
+humain n’est pas autre chose que le progrès de la
+propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la
+morale de l’honneur qu’il a l’idée, et <i>ce n’est plus de
+la sienne</i>.</p>
+
+<p>D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique
+dérivant d’une idée très juste, sont éliminées
+par la morale de l’honneur, <i>qui n’en a pas besoin</i>, la
+morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus
+humble des animaux de troupeau qu’au plus glorieux
+des animaux d’élite. La morale de l’honneur enseigne
+au plus humble qu’il a son honneur et des devoirs
+qui en découlent ; elle reconnaît seulement que
+ces devoirs augmentent en nombre et en grandeur et
+en rigueur à mesure que l’homme est placé plus
+haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle intellectuelle
+et dans l’échelle des forces ; que par conséquent
+il y a plusieurs morales différemment dures, différemment
+lourdes et aussi prescrivant des devoirs en
+vérité très différents ; mais aussi que toutes ces morales
+ont un principe commun et une maxime
+commune : se respecter, se faire respectable à ses
+propres yeux ; et que par conséquent ces différentes
+morales, au point de vue de leur principe, n’en font
+qu’une, ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du
+genre humain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous
+nous sommes assez étendu dans la partie discussive
+de cet essai pour n’y revenir que pour mémoire, se
+sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne
+l’impératif catégorique pour un impératif qui
+sans aucun doute est persuasif et conditionnel. Elle
+croit et ici elle approuve Schopenhauer donnant
+assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état
+mystique, l’homme n’obéit à un pur commandement,
+à un commandement <i>im-mobile</i>, à un commandement
+métalogique, mais toujours à un commandement
+qui raisonne, à un commandement qui se justifie,
+et elle croit que la raison que donne l’impératif
+quand on l’interroge est un sentiment et que ce sentiment
+est le sentiment de l’honneur ; — ou elle croit,
+ce qui me paraît revenir au même, que l’impératif <i>se
+présente</i> sous forme d’impératif à celui qui croit et
+sous forme persuasive d’honneur à celui qui veut
+qu’on raisonne ; sous forme d’impératif à celui qui
+est en état mystique et sous forme persuasive d’honneur
+à celui qui est en état rationnel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction
+avec toutes les morales connues ; et de fait
+il y a entre elle et toutes ces morales des différences
+qui sont très nettes ; mais aussi j’affirme qu’elle
+rejoint toutes ces morales et qu’elle va même
+jusqu’à les absorber par la raison qu’elle les contient.
+Toutes les morales, après avoir disparu, par
+hypothèse, reparaissent quand on les considère au
+point de vue de l’honneur, et elles reparaissent,
+à mon avis, plus pleines, plus consistantes et plus
+vivantes.</p>
+
+<p>La morale élémentaire, commune aux hommes et
+aux animaux supérieurs : sacrifier l’intérêt immédiat
+à l’intérêt, personnel encore, mais général et s’étendant
+sur toute une vie, est contenue déjà dans la
+morale de l’honneur, ou contient un principe d’honneur,
+mais en tout cas ressortit à la morale de l’honneur.
+Que ce soit par sentiment ou par notion de
+l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt
+immédiat, ce n’est pas douteux ; mais il y a
+déjà chez l’homme un sentiment d’honneur à faire
+ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que
+ce sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs
+aux animaux <i>ne le font pas</i> et se livrent à la
+jouissance immédiate malgré la sollicitation de leur
+intérêt personnel général. Ceux-là donc, très nombreux,
+bien entendu, qui font ce sacrifice sont
+guidés partie par le sentiment de leur intérêt, partie
+par le sentiment de l’honneur, par cette pensée : il
+n’est pas digne de moi — et que serais-je ? pire qu’un
+animal — de me tuer pour satisfaire mon goût pour
+le manger, le boire ou le stupre. C’est de l’honneur,
+de la dignité, une dignité élémentaire, mais
+c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns
+restent. Et c’est précisément en remontant
+d’ici, à travers toutes les morales, à la morale la plus
+élevée, que nous saisirons bien et les différents
+devoirs qu’imposent les différentes morales et
+ceci que toutes, de plus en plus, se rattachent
+à l’honneur comme à leur principe, <i>ou</i>, et cela
+m’est égal, <i>sont plus elles-mêmes</i> quand elles s’y rattachent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns
+des animaux supérieurs, est ennoblie et
+renforcée par la morale de l’honneur, de telle sorte
+qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale
+quand elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même
+et si, quand elle ne l’est point, elle n’est pas
+immorale. J’ai touché plus haut ce point. Mais
+s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être
+sociable, parce que les mœurs des hommes sont
+plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes, il n’est
+pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter
+les hommes pour ne pas leur montrer une
+hostilité qui est contraire à la charité, à la bonté, à
+la bienveillance et qui évidemment dessèche le cœur.
+Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire,
+en somme, prendre leurs mœurs, et rester pur ?
+Il n’y a qu’un moyen, c’est de les fréquenter en leur
+donnant de bons exemples et <i>pour</i> leur donner de
+bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus
+conforme à l’honneur et qui le confirme et le fortifie
+davantage. La nécessité même de fréquenter les
+hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt
+de cette double nécessité de fréquenter les hommes
+et de ne pas prendre leurs mœurs résulte cette nécessité
+aussi d’être plus ferme dans l’honneur qu’on ne
+le serait restant solitaire.</p>
+
+<p>Et aussi la morale sociale nous commande d’aider
+nos pareils, de nous consacrer à eux. Et c’est une chose
+qui serait épouvantable si elle était ce qu’elle est,
+telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle consisterait
+à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au
+moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et
+demandent à l’être. Mais dès que, dans cette morale
+sociale, vous faites entrer comme un grain de morale
+de l’honneur, tout aussitôt elle change complètement.
+Vous vous mettez, et largement, au service de vos semblables
+dans les limites de ce que l’honneur vous permet
+et vous conseille. Dès lors vos semblables, forcés
+de ne vous demander que ce qui est honorable, sont
+obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et dirigent
+leur activité du côté des régions où ils savent que
+vous pouvez et voulez les aider ; de sorte que, non
+seulement vous n’êtes associés à vos semblables que
+pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours
+qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de
+vos semblables dans le sens du bien.</p>
+
+<p>Et de tout cela il faut conclure que la morale
+sociale est abominablement immorale quand elle est
+la morale sociale, et qu’elle ne devient morale que
+quand elle est sociabilité où intervient le sentiment
+de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce
+dont la société a le plus besoin, non pour pouvoir
+vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps, non chaque
+jour, mais pour tous les jours, c’est un certain
+degré d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial,
+c’est l’homme trop sociable et qui ne songe
+qu’à plaire à la société ; le véritable homme social,
+c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition
+qu’il se mêle cependant un peu à ses semblables pour
+leur donner l’exemple de l’honneur et pour les aider,
+ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera réfléchir,
+strictement dans les limites de l’honneur pur.</p>
+
+<p>Comme dans la morale élémentaire, la moralité
+consiste à préférer son bien personnel général à sa
+jouissance immédiate, de même, dans la moralité
+sociale, la morale consiste à préférer le bien social
+général et permanent au bien-être social immédiat ;
+et cette distinction c’est l’homme d’honneur qui
+la fait, et cette préférence c’est l’homme d’honneur
+qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale
+sera subordonnée à la morale de l’honneur ou
+qu’elle ne sera pas. Donc il en résulte que quand
+elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la
+morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur
+elle-même.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La fade morale sentimentale semble bien, comme
+nous l’avons assez marqué, n’avoir aucun rapport
+avec l’âpre et virile morale de l’honneur. Cependant,
+non seulement on peut concilier celle-ci avec
+celle-là ; mais encore on peut dire que celle-là n’a
+agréé à quelques philosophes que vue à travers celle-ci
+et que, si ce milieu avait disparu, la morale sentimentale
+serait apparue dans une nudité honteuse
+qui eût fait reculer ses partisans les plus passionnés.</p>
+
+<p>Faire de la sympathie que nous montrent nos
+semblables le criterium du bien, le criterium de
+notre moralité, le criterium de ceci que nous sommes
+dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation
+mentale, si nous ne nous persuadions qu’en
+nous aimant c’est le sentiment de l’honneur que
+suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve
+rien, non pas même qu’on soit aimable, encore
+moins qu’on soit digne d’être aimé, encore bien
+moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus.
+Il ne prouve absolument rien du tout. L’amour
+souffle où il veut. Et cette comparaison de l’amour
+avec un souffle venu des régions du hasard est si juste
+que les Romains appelaient la popularité <i lang="la" xml:lang="la">aura popularis</i>.
+Or l’amour de nos semblables pour nous c’est la
+popularité. Et la popularité est la fille même du hasard.
+Elle naît exactement, non pas même d’un je ne
+sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque
+chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît
+littéralement d’on ne sait quoi et d’on ne saura
+jamais quoi. Elle est un des scandales de la raison.
+Avec elle on n’a pas même la règle de la négative
+et l’on ne peut pas dire, ce qui serait une certitude,
+que son existence est signe qu’elle est imméritée.
+Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée
+souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude
+touchant ses mérites. Elle est ce qui n’est signe de
+rien.</p>
+
+<p>Et il en faut dire autant de la popularité restreinte,
+de ce que j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique.
+Un homme — rien de plus fréquent — est
+adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère
+(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des
+bohèmes, des fous, des égoïstes et des apaches. Rien
+n’irrite davantage l’honnête homme dévoué aux siens
+et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui plus
+est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache.
+Il en est ainsi, s’il y a une providence, précisément
+<i>pour que</i> l’honnête homme ne tienne pas compte de
+la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne
+donne pas dans la morale sentimentale.</p>
+
+<p>Tant y a que la morale sentimentale porte en elle
+un terrible germe d’erreur.</p>
+
+<p><i>Mais</i>, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale
+le sentiment de l’honneur et du respect, comme
+font évidemment tous ceux qui ont tenu compte
+de cette morale, alors elle se transforme immédiatement.
+Si l’on suppose que l’on ne sera aimé qu’en
+proportion de sa vertu et de son honneur, qu’en
+proportion de ce qui <i>devrait</i> en effet vous faire aimer,
+alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale
+sentimentale. La morale sentimentale est fondée par
+des moralistes naïfs sur la sympathie humaine, non
+telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être ; non
+telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait
+honte de ce qu’elle est. Et comme, malgré tout, il
+arrive que la sympathie humaine ne se trompe
+pas et va en effet là où elle devrait aller toujours ;
+comme, surtout, elle se trompe sur l’application
+de ses sentiments et souvent aime bien
+par amour de la vertu et de l’honneur, mais des
+gens qui en sont absolument dépourvus et à qui
+elle les attribue, le moraliste a été un peu autorisé,
+pourvu qu’il fût un peu myope, à dire : soyez
+sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la
+vertu et à l’honneur (ce qui est à peu près vrai),
+et si vous vous sentez l’objet de la sympathie,
+concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes
+vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos
+semblables.</p>
+
+<p>C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la
+morale de la sympathie, à la condition que la sympathie
+soit bien placée. On peut dire que tout le
+théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la
+sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent,
+c’est bien d’être aimés ; seulement ils ont le
+culte de l’honneur et sont persuadés, et avec raison,
+que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront
+aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur,
+qu’ils ne seront aimés qu’<i>en l’honneur</i> comme d’autres
+ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces conditions,
+morale d’honneur et morale de sympathie se confondent.
+La morale de l’honneur <i>est</i> la morale de
+sympathie elle-même, à supposer que les sympathies
+sont morales et à ne vouloir que de celles qui
+le sont.</p>
+
+<p>La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder
+avec le stoïcisme. Elle le complète. Elle en
+accepte complètement le principe : lutte contre toi-même ;
+car il est bien évident que la première <i>distinction</i>
+que nous devions et aussi que nous puissions
+chercher, c’est celle qui consiste à ne point s’aimer
+et à n’être point désarmé contre soi-même par le sentiment
+de ses mérites. De plus, nous avons vu que
+la morale de l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire
+à l’homme de se distinguer d’êtres inférieurs à lui, ou
+d’êtres supposés inférieurs à lui, ne laisse pas de lui
+indiquer un être particulièrement dont il doit se distinguer,
+à savoir lui-même, qu’il doit dépasser,
+à savoir lui-même, qu’il doit surmonter, à savoir
+lui-même et, jusqu’à ce point, la morale de l’honneur,
+non seulement donne la main au stoïcisme,
+mais elle est le stoïcisme. — Passé ce point,
+elle le complète <i>et lui donne son sens</i>. Car enfin
+pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter
+soi-même ?</p>
+
+<p>— Pour cela même, pour dompter ses passions.</p>
+
+<p>— Mais, c’est un sport !</p>
+
+<p>— C’est un beau sport.</p>
+
+<p>— C’est donc de la beauté que vous voulez faire ?
+Il y a d’autres manières, peut-être moins sombres
+et moins tristes de faire de la beauté.</p>
+
+<p>— Pour dompter les passions qui sont
+laides.</p>
+
+<p>— C’est donc de la beauté que vous voulez faire.
+Il y a d’autres manières, et moins sombres, et moins
+tristes, de faire de la beauté, et peut-être même avec
+ces passions que vous méprisez.</p>
+
+<p>— Pour ne pas être dévoré par les passions, ce
+qui rend malheureux.</p>
+
+<p>— C’est donc le bonheur que vous recherchez ?
+Vous êtes des épicuriens.</p>
+
+<p>Ils ont pourtant raison ; seulement ils ne songent
+pas à introduire dans la loi du devoir le vrai sentiment
+qui la vivifie. Ils connaissent très bien ce sentiment,
+mais ils ne le reconnaissent pas ; je veux dire
+qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point.
+C’est bien par honneur que vous agissez ; c’est bien
+pour vous distinguer d’autres êtres jugés par vous
+inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous
+inférieur à ce que vous pourriez devenir ; de telle
+sorte que, de victoire en victoire, d’homme surmonté
+en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui
+est un Dieu ; c’est bien pour cela que vous agissez,
+certainement ; mais vous ne l’avez pas suffisamment
+démêlé et, manque de cela, votre morale paraît quelque
+chose comme un jeu sublime.</p>
+
+<p>Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle
+est le <i lang="la" xml:lang="la">nisus</i> éternel de l’humanité voulant toujours
+laisser quelque chose derrière elle.</p>
+
+<p>Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec
+quelque apparence de raison à votre morale, à savoir
+d’être trop individualiste et de ne guère pousser
+l’homme au dévouement envers ses semblables,
+disparaît aussitôt quand c’est d’honneur que l’on
+parle et non plus seulement de vertu stoïque.
+L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même,
+de par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se
+distinguera et qu’il ne méritera son propre respect,
+que quand, non content d’étrangler ses passions
+dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de
+s’isoler, il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration
+morale. Vous le faites, certes, par votre
+prédication ; mais il est évidemment honorable de
+le faire par l’action, par l’élaboration des législations
+meilleures, par la répression et la correction et le
+relèvement des peuples qui entraveraient le progrès
+de la civilisation morale, etc.</p>
+
+<p>Et… vous le faites par la prédication ! Pourquoi
+le faites-vous ? Je ne sais pas trop. La prédication
+suppose qu’on veut une humanité tout entière pénétrée
+des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous
+que toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire
+fût composée d’individus isolés les uns des
+autres, et c’est-à-dire ne fût plus l’humanité ? Votre
+morale, si excellente, conduit à faire un genre humain
+d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité
+en prêchant. Vous visez le petit nombre de
+ceux qui sont capables de vivre comme vous, mais
+qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement
+de côté la majorité du genre humain. Je rêve
+mieux pour vous et je dis qu’il y a au fond de vos
+principes mêmes un principe de vie qui pourrait être
+proposé à l’humanité tout entière : guerre aux passions,
+non pour se faire invincibles, mais pour vaincre
+le mal sous toutes ses formes. Quel mal ? Le
+mal de déchoir.</p>
+
+<p>Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le
+stoïcisme, et je dis replacée parce qu’elle y est chez
+elle, fait un stoïcisme élargi, agrandi, plus actif et
+plus vivant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur peut rectifier et compléter
+de même la morale-science-et-art-des-mœurs. Il est
+dans votre nature, car vous êtes surtout un savant,
+un studieux, de considérer la « réalité morale », les
+mœurs des hommes, principalement pour les étudier,
+car vous êtes un savant, un studieux, mais aussi pour
+en tirer une leçon à l’usage des hommes et même au
+vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon,
+du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez
+pas, comme à une pierre de touche, comme
+à un instrument de contrôle, comme à un instrument
+de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez
+formé. Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet
+idéal dans tout projet, si modeste soit-il, « d’amélioration »
+de vos semblables ou de vous-même, que
+vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il ? Un des
+idéals, assurément, que les diverses morales que
+nous avons examinées ont inventés et proposés aux
+hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous quelque
+chose d’insuffisant ; nous voilà ramenés à l’idéal honneur
+comme étant celui qu’inconsciemment peut-être
+vous consulterez à chaque amélioration de détail,
+que vous, très modeste et ne voulant procéder que
+par progrès insensibles, vous proposerez.</p>
+
+<p>Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal
+honneur que vous vous adresserez instinctivement,
+et peut-être sans le savoir, dès que vous ferez
+de « l’art moral ». Car vous, peut-être avec raison,
+vous n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un
+eudémoniste et ne croyez guère au bonheur ; et vous
+n’êtes pas un poète et vous n’êtes guère partisan de la
+vie expansive ou de la vie intense et violente ; vous
+êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour
+l’humanité et un peu sceptique sur les puissances
+de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous songerez,
+qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment
+toutes les fois que vous envisagez une
+amélioration possible, c’est à ceci : plus d’<i>humanité</i>
+entre les hommes, moins de violences, moins de
+meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous
+êtes surtout <i>instruit</i> des mœurs des hommes, vous
+êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur
+fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions
+basses et leurs passions hautes, et c’est assurément
+à un certain milieu et entre-deux que
+vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent
+dans ce sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur
+que, dans ce dessein, vous faites appel. Toutes
+vos améliorations se ramèneront à ceci : soyez
+corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions
+qui sentent la vengeance, c’est-à-dire
+l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée,
+c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et
+l’inertie, c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité
+inférieure. Tout cela c’est de l’honneur
+d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre
+les hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui
+est précisément ce qu’il vous faut.</p>
+
+<p>Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne
+dirai pas introduit auprès de vous, car vous l’avez,
+mais mieux connu, mieux saisi, votre préoccupation
+principale prend tout son sens. Certes, on
+n’a jamais assez connu les mœurs des hommes pour
+adapter et ajuster à chacune de leurs tendances, dans
+la mesure juste, comme correctif, le principe de l’honneur :
+« Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de
+l’être d’une façon qui vous distingue de l’ambitieux
+vulgaire ; il est digne de vous, qui êtes colérique, de
+ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour vous
+distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et
+infantile ; etc. » La science des mœurs devient alors
+le diagnostic, qui n’est jamais assez informé, et l’art
+moral devient une médication employant une panacée,
+mot qui fera sourire, mais une panacée a
+formes multiples et toujours appropriée au tempérament
+du malade. L’art des mœurs est l’art d’introduire
+dans les mœurs autant de sentiment de
+l’honneur qu’elles en pourront comporter dans
+telle situation donnée, ce qui comporte les connaître
+à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses
+et toutes leurs forces.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur s’accommode encore de la
+morale de Guyau, de la morale expansion de la vie,
+et elle la complète heureusement. La morale c’est
+la vie en beauté. Je le veux bien ; mais à quoi reconnaîtrons-nous
+la beauté ? Quel sera le criterium de
+la beauté ? C’est ce que Guyau n’a jamais dit, et
+c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce
+que <i>ce qui semble beau</i> est partout et par conséquent
+tout est moral. Mais si nous arrivons à savoir
+ce qui est humainement beau et si nous démêlons
+que ce qui est humainement beau c’est
+tout ce qui nous élève au-dessus de quelque
+chose jugé par nous indigent ; comme le sens de
+la beauté et le sens de la vie et le sens de la
+vie belle se fait lumineux et presque précis ! Et
+comme alors, oui, je puis dire : être moral c’est
+vivre ; vivre véritablement étant augmenter en moi
+la valeur de la vie. Car maintenant, j’ai en mains
+une <i>valeur</i>, ce que je n’avais pas tout à l’heure. Il
+a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système,
+sans changer en soi, eût toute sa vertu.
+Il me dirigeait vraiment de tous les côtés ; il me
+dirige maintenant de tous les côtés encore, mais avec
+une boussole très exacte qui me fait éviter les
+écueils de chaque région et dans chaque région me
+fait voguer par une mer sûre vers des terres fécondes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de
+le dire, a un point de départ qui n’est pas très différent
+de celui de Guyau, si tant est qu’il ne soit pas le
+même, de la morale de l’honneur appliquée au
+nietzschéisme, nous dirons à peu près la même
+chose. La morale de Guyau devient la morale de
+l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend
+l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de
+l’honneur elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais
+ce qui est probable, par héroïsme il a entendu la joie
+de l’honneur qui se satisfait. Si nous rencontrions
+toujours les formules favorites de Nietzsche quand
+nous exposions la doctrine de l’honneur comme
+principe de la morale, c’est que tout ce qui est signe
+de force est signe de force morale, et tout ce qui est
+exercice de force est exercice de force morale, à une
+certaine condition, et qu’il ne reste plus à savoir
+que pour quelle cause et dans quel dessein la force
+se met en action, pour savoir si elle est morale ou si
+elle ne l’est pas ; et le seul tort de Nietzsche, considérable
+il est vrai, est d’avoir cru que la force est
+morale en soi, ou, puisqu’il récuse le mot moral,
+d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne règle de
+notre développement.</p>
+
+<p>Il a dit, en bon Allemand négateur du droit :
+« Vous dites que c’est la bonne cause qui justifie
+la guerre ? Je vous dis que c’est la bonne guerre qui
+sanctifie toute cause. » Voilà ce qui nous sépare ;
+mais s’il avait compris une fois pleinement ce qu’à
+chaque instant il est tout près de comprendre, que
+la force se trompe sur elle-même comme la faiblesse,
+et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou
+mauvais emploi, toutes ses directions générales le
+menaient à préconiser et à introniser la force noble,
+et c’est-à-dire celle qui se méprise elle-même quand
+elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il
+dit lui-même le jour où à sa formule : « L’homme
+est quelque chose qui doit se surmonter », laquelle
+toute seule n’est encore rien, il ajoute : « Que votre
+amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes
+espérances et que votre plus haute espérance
+soit la plus haute pensée de la vie », équation entre
+l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on
+espère de la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même.</p>
+
+<p>Tous les « signes de noblesse » de Nietzsche sont
+des signes du désir chez l’homme de se distinguer de
+ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi de soi-même
+trop facilement content de soi. Et comme son
+stoïcisme est un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme
+d’action soit dominé et dirigé par ce sentiment que
+l’homme doit se dominer et dominer les autres
+pour l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie
+devient celle du courage au service du bien.</p>
+
+<p>Elle devient celle de Montaigne en un jour de
+stoïcisme chrétien : « O la vile chose et abjecte que
+l’homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ! — Voilà
+un bon mot et un utile désir, mais pareillement
+absurde ; car de faire la poignée plus grande
+que le poing, la brassée plus grande que le bras et
+d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos jambes,
+cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme
+se monte au-dessus de soi et de l’humanité ; car il
+ne peut voir que de ses yeux et saisir que de ses
+prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement
+la main ; il s’élèvera, abondamment et renonçant
+à ses propres moyens et se laissant hausser
+et soulever par des moyens purement célestes. C’est
+à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque de prétendre
+à cette divine et miraculeuse métamorphose. » — Il
+est vrai, dirai-je ; mais, même sans avoir recours
+à la foi, en langage philosophique, cela veut
+dire : l’homme doit se surmonter et ne peut pas
+se surmonter ; c’est donc d’accomplir sur lui un
+miracle qu’on lui demande quand on lui dit : « Surmonte-toi »,
+et il est étrange qu’un incrédule comme
+Nietzsche l’y convie ; mais ce miracle, si l’homme
+y croit, il commence à être accompli ; s’il s’y
+applique avec une énergie qui sera en raison de
+l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli ; et
+c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura
+atteint ses limites, surmontant tout ce qu’il <i>paraissait</i>
+être et tout ce que lui-même croyait qu’il
+était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes
+ces nobles démarches et de cette métamorphose
+quasi divine, c’est un acte de foi en l’honneur, en
+l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de notre
+céleste origine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale
+même de Kant avec une sorte d’addition qui ne
+fait que la modifier, qui ne fait que la ramener à être
+persuasive comme toutes les morales non religieuses,
+qui ne fait que la laïciser, si l’on me permet ce badinage,
+c’est ce que tout cet essai aura déjà suffisamment
+mis en lumière. La morale de Kant commande,
+la morale de l’honneur persuade impérativement
+par la bouche d’un personnage qui commande par
+un conseil, mais qui très rapidement revient lui-même
+à commander sans phrases. La morale de
+l’honneur explique la morale de Kant, ou plutôt fait
+qu’elle s’explique ; elle fait parler la grande muette ;
+elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif.</p>
+
+<p>Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est
+vrai encore que toute action inspirée par des mobiles
+intéressés n’est pas morale et que ne <i>s’achemine</i>
+à être morale qu’une action inspirée par des mobiles
+intéressés et par un « commencement d’amour de
+Dieu », c’est-à-dire du bien pour lui-même. Il est
+vrai encore que l’échelle des valeurs des actions est
+établie par cette considération que plus une action
+s’écarte de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une
+idée pure, plus elle est morale. Mais il n’est plus
+vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien ou d’un
+quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher
+de l’idée à la fois la plus élevée et la plus capable
+de s’élever sans cesse et la plus universelle et la plus
+capable d’être universelle.</p>
+
+<p>Il est vrai encore qu’une action inspirée par la
+seule sensibilité n’est pas morale ; mais il n’est
+plus vrai que « le sentiment même de la pitié et
+de la compassion tendre est <i>à charge</i> à l’homme
+bien intentionné quand il intervient avant l’examen
+de cette question : où est le devoir ? et qu’il
+est le principe de la détermination qu’on prend,
+parce qu’il vient troubler l’action de ses sereines
+maximes ; et qu’aussi lui faut-il souhaiter d’y échapper
+pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice,
+la Raison ». Non, cela n’est pas vrai ; et Schiller a
+raison en son épigramme : « Je sers volontiers mes
+amis, mais, hélas je le fais avec plaisir ; j’ai un remords. — Eh
+bien, efforce-toi de le faire avec répugnance,
+et ce sera le devoir. » Ce qui est vrai, c’est que
+l’<i>accord</i> entre la sensibilité et la raison est le signe
+du vrai et qu’il faut souhaiter, non pas d’échapper à
+la sensibilité, mais qu’elle se rencontre avec la
+raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un
+commandement sec, froid et silencieux, mais par
+une instigation chaleureuse et éloquente qui tienne
+déjà un peu de la sensibilité. C’est celle de l’honneur.
+L’honneur est le médiateur entre la sensibilité
+et la raison ; il est l’interprète de la raison
+auprès de la sensibilité.</p>
+
+<p>Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur
+quand il observe que le sentiment qui <i>reçoit</i>, pour
+ainsi parler, la loi morale dans le cœur de l’homme,
+c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité
+<i>a</i> pour le commandement moral. Or respecte-t-on
+un commandement pur et simple ? Non ; on lui
+obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce
+qu’on respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la
+vénération et jusqu’au culte, c’est la raison du commandement
+ou le caractère de celui qui commande.
+Ce qu’on respecte dans le commandement moral,
+c’est l’honneur qu’il nous donne pour sa raison ou le
+personnage de l’honneur sous lequel il nous apparaît.
+C’est cela qu’on peut respecter et que l’on respecte.
+En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale
+et la sensibilité, le levier entre la loi morale et la
+sensibilité, Kant a trouvé ce à quoi, vraiment et
+réellement, <i lang="la" xml:lang="la">in actu</i>, nous obéissons quand nous
+sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous
+nous respectons, quand nous nous respectons nous
+sommes moraux ; quand nous avons trouvé ce
+qui en nous est non aimable — pour nous c’est nous
+tout entier — mais respectable, et quand c’est à
+cela que nous nous attachons, nous sommes moraux.
+Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a
+fondé la morale sur l’honneur, mais il l’a <i>vue</i> fondée
+sur lui.</p>
+
+<p>Son criterium même est plein de cette idée ; car
+agir de telle manière que nous puissions vouloir que
+la maxime d’après laquelle nous agissons soit une
+loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité
+là-dedans ; il y a un commencement de sensibilité ;
+c’est vouloir avoir l’honneur d’être le législateur du
+genre humain ; je dis trop ? oui ; eh bien, c’est
+vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer
+comme législateur du genre humain ; c’est dire :
+« J’agis bien ; si tout le monde faisait ainsi… » ; et
+ce n’est pas forcément de l’orgueil ; ce n’est pas
+nécessairement de la fierté ; mais c’est un sentiment
+d’honneur très vif, c’est le sentiment de s’être distingué
+de beaucoup d’autres jugés inférieurs à
+nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La
+morale de l’honneur ne fait que prendre Kant par
+un certain biais et le rendre plus accessible. Elle
+ne fait que mettre un pont entre son escarpement
+et nous.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse
+à tous, à tous elle fait appel et tous peuvent
+la recevoir. Mais à tous elle propose de se distinguer,
+de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il
+supposé, de se faire préférables. Elle est tout
+entière, grâce peut-être à une interprétation particulière,
+mais enfin elle est tout entière dans le fier
+mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux
+comme saluer en finissant : « Gardons-nous de rabaisser
+nos privilèges à être les privilèges de tout le
+monde » ; car il s’agit d’être privilégiés, d’être plus
+haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos
+devoirs. Nietzsche le dit encore : « Compter nos
+privilèges et leurs exercices au nombre de nos devoirs. »
+Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose
+plus forts, en quelque chose plus intelligents, en
+quelque chose plus vertueux que d’autres. Or autant
+de privilèges, autant de devoirs ; et plus nous avons
+de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est
+ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer,
+tous tant que nous sommes, puisque chacun
+de nous a son petit côté de supériorité, <i>nous
+devons nous considérer comme des privilégiés du
+devoir</i>.</p>
+
+<p>Remarquez que, comme il arrive souvent, la formule
+de Nietzsche peut se retourner et rester vraie.
+Nous ne devons pas rabaisser nos privilèges à être les
+privilèges de tout le monde. Nous devons aussi rabaisser
+nos privilèges à être les privilèges de tout le
+monde ; c’est-à-dire vouloir que tout le monde pratique
+nos vertus et faire tous nos efforts pour qu’ils
+les pratiquent ; et c’est en effet ce que les plus saints
+d’entre nous veulent de tout leur cœur. Mais pourquoi
+vouloir cette égalité ? Pour en sortir. Pourquoi
+vouloir que nos privilèges soient rendus communs ?
+Pour en chercher d’autres. Pourquoi vouloir que
+les devoirs pratiqués par nous soient pratiqués par
+tout le monde ? Pour nous créer d’autres devoirs, plus
+grands, plus lourds, plus impérieux et plus nobles,
+ou les mêmes poussés plus loin. Et ainsi de suite et
+toujours, et voilà la formule de Nietzsche réintégrée :
+nous aurons toujours des devoirs dont nous serons
+toujours jaloux comme de privilèges.</p>
+
+<p>Et l’humanité, d’échelons en échelons, se surmontera
+toujours, les plus élevés tendant la main à ceux
+qui seront restés plus bas, ayant un double désir,
+une double volonté, qui n’a rien de contradictoire,
+d’être toujours rejoints, et d’être toujours
+supérieurs.</p>
+
+<p>Ainsi le veut l’Honneur, qui est le Devoir à l’état
+dynamique, qui fut le roi des combats sanglants, qui
+peut devenir le roi des combats pacifiques, le roi des
+rivalités salutaires, le roi des émulations sacrées, à
+la conquête, toujours à faire, jamais faite, toujours
+essayée, toujours commencée, toujours espérée, de
+la souveraine vertu, qui est le souverain bien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’aurais peut-être dû — et aussi bien c’est peut-être
+ce que je devrais toujours faire — ne pas écrire
+ce volume ; et me contenter de transcrire cette ligne
+d’Alfred de Vigny : « L’honneur, c’est la poésie du
+devoir. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Avant Kant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">La morale de Kant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">38</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Le néo-kantisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">80</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">La morale sans obligation ni sanction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">104</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">La morale de Nietzsche</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">139</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">La morale science-des-mœurs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">215</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">La morale de l’honneur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">257</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">Poitiers. — Société française d’imprimerie.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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