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Tome Ier: +Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome Il: +Développement des sociétés. (_Épuisé._) + +LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). +In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. +(_Épuisé._) + +LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. +(_Épuisé._) + +LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. +(_Épuisé._) + +LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les +documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) +(_Épuisé._) + +LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 11e édition. + +PSYCHOLOGIE DES FOULES. 31e édition. + +PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 40e édition. + +PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 30e mille. + +PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 19e mille. + +LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 17e mille. + +LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 16e mille. + +APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille. + +LA VIE DES VÉRITÉS. 11e mille. + +ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 30e mille. + +PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille. + +HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 12e mille. + +PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 42e mille. + +LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE. 4e mille + +LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 11e mille. + +L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE. + + +2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES + +LA FUMÉE DU TABAC.--ANALYSES CHIMIQUES. (_Épuisé._) + +RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME DU +CRANE. In-8. (_Épuisé._) + +LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la +description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. +(_Épuisé._) + +LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de +carte et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol +in-18. (Gauthier-Villars.) + +L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 4e +édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies +instantanées. (Flammarion.) + +MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible. +Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.) + +L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 43e mille + +L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures. 25e mille. + +Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, +Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, +Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages. + +A LA LIBRAIRIE FLAMMARION + +L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon, +in-8º avec portrait. + + + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous les pays. + +Copyright 1927, by ERNEST FLAMMARION. + + + + + Au + COLONEL SADI CARNOT + en souvenir + de longues années d’amitié. + + GUSTAVE LE BON. + + + + +INTRODUCTION + +PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE + + +L’âge actuel représente une période de progrès et de bouleversements qui +différencient profondément la civilisation moderne de toutes celles que +l’humanité a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa longue +histoire. Les peuples se trouvent entre un monde qui finit et un monde +qui commence. + +La structure du monde nouveau dépendra de l’issue du conflit entre les +forces créatrices, les forces conservatrices et les forces destructrices +qui agitent la vie des peuples. + +Les forces créatrices nées chaque jour dans les laboratoires et les +usines ont transformé la vie matérielle et donné aux civilisations une +physionomie nouvelle. + +Les forces conservatrices représentent l’héritage ancestral des peuples. +C’est le domaine de la vie inconsciente où s’élaborent les principaux +mobiles de la conduite. + +Les forces destructrices agissent en sens contraire des précédentes. Les +ambitions des souverains, les rivalités entre peuples, le mécontentement +des multitudes, les révolutions, appartiennent au grand cycle des forces +destructrices. Les catastrophes observées depuis les débuts de la +dernière guerre montrent à quel point elles peuvent ravager le monde. + +La plupart des problèmes que nous étudierons dans cet ouvrage résultent +des menaces que les forces destructrices continuent à faire peser sur +les divers pays. La grande préoccupation des gouvernants est de trouver +les moyens de limiter leur action. + +Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie actuelle du monde +pour constater ce rôle des forces destructrices. + + * * * * * + +Presque tous les pays de l’Europe: Allemagne, Italie, Pologne, etc., +sont divisés par des rivalités de frontières et ne songent qu’à +s’agrandir aux dépens de leurs voisins. + +A ces menaces de conflits extérieurs se joignent encore des menaces de +conflits intérieurs déterminés par les rivalités des partis. Pour se +soustraire à l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes +nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été réduites à subir des +dictatures. + +Les peuples les plus stabilisés par un long passé n’ont pu échapper à +l’anarchie dont l’Europe est aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une +grève générale faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs +occasionna des pertes dont le montant a été évalué au coût d’une grande +guerre. + +La politique extérieure de l’Empire britannique n’est pas moins troublée +que sa politique intérieure. Après avoir perdu l’Irlande il voit les +dominions réclamer leur indépendance et les marchés étrangers, qui le +faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000 chômeurs montrent la +gravité de cette situation. + +Les autres États européens ne sont pas dans une situation meilleure. La +Russie retourne à la barbarie, l’Allemagne essaie péniblement de refaire +sa situation économique, la France est en proie à des divisions qui ont +failli ruiner son existence financière. + +L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur d’autres parties du +monde. L’Orient entier, de la Turquie à la Chine, se trouve livré à des +luttes civiles redoutables. + + * * * * * + +Alors qu’une grande partie du monde semble plongée dans le chaos, +l’Amérique, seul pays ayant profité de la guerre, a pu se soustraire aux +causes de ruine dont tous les peuples furent victimes. Plus de la moitié +de l’or du monde est passée entre ses mains. Les plus grands États de +l’Europe sont ses débiteurs. Elle exerce de plus en plus sur eux une +hégémonie financière parfois très lourde. Affranchis de toute influence +socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires fort supérieurs à ceux +des autres pays et mènent une existence aisée qu’envieraient la plupart +des bourgeois européens. + + * * * * * + +Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus grand peut-être, +puisqu’il menace l’existence même des civilisations, résulte des progrès +réalisés dans les moyens de destruction. Les découvertes de la science +ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a pas suivi celle +de l’intelligence, des procédés de destruction tellement puissants que +de grandes capitales pourraient être anéanties en quelques heures. C’est +un péril que le monde n’avait pas encore connu. + +Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée, des hommes d’État +éminents ont fondé une Société des Nations, où les représentants des +peuples cherchent, au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix. + +Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions montrent que les hommes +sont souvent plus séparés par des différences de sentiments que par des +divergences d’intérêts. + +Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est d’ailleurs pas +nouvelle. Après les grandes périodes de luttes, les pays épuisés +cherchèrent toujours des combinaisons capables de maintenir la paix. A +la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes le congrès de Vienne, +véritable société des nations, espérait, lui aussi, terminer l’ère des +conflits. + +Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces tant que +n’apparaissent pas des difficultés que les décisions pacifiques sont +impuissantes à résoudre. On a justement remarqué que si la Société des +Nations avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie, la +réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun des minuscules +États dont se composait alors l’Italie se fût adressé à la Société des +Nations qui aurait dû employer son influence à les protéger. + +Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la situation du monde +à un moment donné ont une utilité provisoire incontestable; mais leur +influence ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus les +nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie. + + * * * * * + +A côté des efforts tentés par la Société des Nations pour établir la +paix, les diplomates cherchent à la fixer par la vieille méthode des +alliances. L’histoire ancienne ou moderne montre malheureusement que les +traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être en harmonie avec +les intérêts des parties contractantes. On le vit une fois de plus dans +la dernière guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre +son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré de formels +engagements. + +De nos jours, les seules bases efficaces des alliances résident dans la +communauté des intérêts économiques. C’est à une telle communauté qu’est +dû le rapprochement de la France et de l’Allemagne. + +Les associations économiques internationales, comme celle formée +récemment entre la France, l’Allemagne et divers pays pour régler +certaines productions, celle de l’acier notamment, feront plus pour le +maintien de la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement et +d’arbitrage péniblement élaborés dans les congrès. + + * * * * * + +Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel les peuples ont +plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire. Malheureusement la raison +joue un rôle bien faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué +encore, depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique +de l’évolution démocratique moderne. + +Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la raison n’agit pas +plus efficacement sur elles que sur le cours d’un torrent. Les futures +guerres naîtront peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui +balaieront en un instant toutes les conventions péniblement édifiées par +les diplomates. La guerre de 1870 est justement née d’une explosion de +fureur des multitudes déchaînée par une dépêche habilement falsifiée. + +Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses des luttes futures +seront des guerres intérieures issues de révolutions populaires +provoquées par les apôtres de la religion socialiste. + + * * * * * + +On dit justement que gouverner, c’est prévoir; mais comment lire dans +l’enchevêtrement compliqué des causes dont les grands événements +résultent? + +La difficulté est considérable parce qu’en politique des causes très +petites produisent parfois des effets très grands. C’est ainsi que jadis +les visions d’un obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières +conséquences, avec la création d’une religion nouvelle, la fondation +d’un immense empire et, comme conséquences lointaines, les croisades qui +précipitèrent l’Europe sur l’Orient. + +Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les moindres rivalités +entre états voisins, même fort petits, peuvent déchaîner un conflit +universel. La dernière guerre en est un exemple. + + * * * * * + +Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut au moins mettre en +évidence quelques-uns des facteurs principaux qui semblent devoir +influencer l’évolution prochaine du monde. + +Aux forces destructrices d’origine plus ou moins ancienne, énumérées au +début de ce chapitre, se joignent des forces destructrices nouvelles, le +syndicalisme et le socialisme notamment, résultant de la prédominance +moderne des influences collectives. + +Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent à se diviser en +petits groupes ne considérant chacun que ses intérêts et totalement +indifférents à l’intérêt général. La puissance des syndicats est devenue +très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser entièrement +l’Angleterre en provoquant une grève générale. + +Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent maintenant la classe des +fonctionnaires et celle des instituteurs. La Confédération générale du +travail, qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé les +défenseurs professionnels de l’État. + +Il en est résulté que le gouvernement se trouve aussi impuissant contre +les exigences de ses employés que l’était le gouvernement italien avant +l’arrivée du fascisme. + + * * * * * + +L’association des intérêts corporatifs constituant le syndicalisme ne +doit pas être confondue avec le socialisme qui remet à l’État, et non +aux corporations, la gestion générale des entreprises. + +Le socialisme est à la fois un mouvement politique et religieux, il tire +sa force non de sa doctrine mais des éléments mystiques qui lui servent +de soutien. + +Son succès contribue à prouver que, des âges les plus reculés de +l’histoire aux temps modernes, les hommes ne se passèrent jamais d’une +foi religieuse pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble aussi +irréductible que la faim et l’amour. + + * * * * * + +Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer la puissance +s’opposent, non seulement les forces créatrices issues des laboratoires, +mais aussi les forces conservatrices créées par le passé. + +Une des plus dangereuses illusions politiques de notre âge est de croire +qu’un peuple puisse se dégager des influences ancestrales d’où sa nature +dérive. + +De cette illusion furent victimes les hommes de la Révolution quand ils +croyaient pouvoir fonder une ère nouvelle destinée à marquer leur +rupture complète avec le passé. + +De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui les partis +politiques extrêmes, prétendant transformer les sociétés à coups de +décrets. Ils oublient que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de +son passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en naissant. Des +combinaisons politiques diverses pourront lui être imposées un instant, +mais elles ne dureront qu’à la condition d’être en rapport avec le +substratum ancestral des mentalités que ces institutions doivent régir. +Les organisations en apparence nouvelles dérivent le plus souvent des +organisations passées comme la plante dérive de la graine. C’est +justement pourquoi l’histoire des peuples stabilisés par leur vie +antérieure présente une grande continuité, malgré les bouleversements +apparents dont elle est parfois remplie. + + * * * * * + +Un célèbre homme d’État assurait récemment que: + +«Les questions économiques, politiques et morales sont subordonnées à +des lois générales, dont la méthode expérimentale, sainement appliquée, +permet de rechercher les fondements et d’établir la permanence.» + +En réalité ces lois générales sont fort mal connues et c’est pourquoi +l’empirisme joue en politique un rôle prépondérant. + +Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance des mobiles qui font +mouvoir les hommes. C’est donc à la psychologie qu’il faut s’adresser +pour essayer de comprendre les événements dont la succession constitue +l’histoire. Elle explique un grand nombre de phénomènes politiques, +militaires et sociaux. Les causes de la propagation du socialisme, les +oscillations des volontés populaires, le rôle mystique des croyances, +les finances elles-mêmes sont du ressort de la psychologie. + +Pour les gouvernants modernes, cette science est devenue indispensable. +C’est en utilisant ses lois que les Américains sont parvenus à résoudre +sur leur territoire le problème de la lutte des classes qui menace le +vieux monde de formidables conflits. C’est pour avoir méconnu certaines +lois de la psychologie collective, que les chefs de grands empires ont +plongé l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations dont elle n’est +pas sortie encore. + +Étant donnée la prépondérance moderne des influences collectives c’est +surtout la psychologie des foules qu’il importe de bien connaître. Nous +savons aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité +collective sont bien différentes. Contrairement à une croyance très +générale encore, l’être collectif est fort inférieur à l’être +individuel. + +Une des grandes erreurs de la politique moderne est de croire que les +jugements des hommes en groupe sont supérieurs à ceux de l’individu +isolé. Pour les politiciens les décisions des foules représentent de +suprêmes vérités. + +Sans doute les vertus collectives maintiennent la prospérité des peuples +mais c’est seulement de la pensée individuelle que jaillissent les idées +qui élèvent le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur. + + * * * * * + +C’est encore au domaine de la psychologie collective qu’appartient +l’étude des influences ancestrales qui dominent la vie des peuples. Chez +ceux ayant un long passé l’âme de la race limite les oscillations des +volontés populaires que les événements font naître. L’âme d’une race +c’est la mer immuable et profonde, l’âme d’une foule représente les +vagues mobiles que la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme +cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons dans cet ouvrage +que malgré toutes les révolutions les actes des vivants restent soumis à +l’impérieuse volonté des morts. + + + + +L’évolution actuelle du monde + + + + +LIVRE PREMIER + +LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES DANS L’HISTOIRE + + +Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu varié, mais +les peuples furent successivement soumis à des influences qui les +orientèrent de façons différentes. + +Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours guidé l’homme au +cours de son histoire, sont venues s’ajouter les forces nouvelles, +issues des laboratoires. Elles ont transformé les civilisations. En +moins d’un siècle, quelques-unes de ces forces: la vapeur, et +l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des peuples des +influences beaucoup plus profondes que toutes celles subies pendant la +succession des âges antérieurs. + +Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop connu pour qu’il soit +utile de l’étudier longuement, il suffira de rappeler à quel point une +seule des découvertes modernes, celle des forces motrices extraites de +la houille, a changé la vie sociale des nations et conditionne les +volontés des gouvernements. + +La vie politique du monde est en partie soumise, aujourd’hui, au +prodigieux pouvoir que la science a fait surgir de l’inerte houille, +considérée, il y a un siècle à peine, comme une insignifiante matière. +C’est, d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous les éléments +de la civilisation moderne, mais aussi des moyens de destruction d’une +puissance telle que dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir +instantanément les plus brillantes capitales. + +Les peuples possédant des mines importantes de houille--ou de son +succédané, le pétrole--détiennent, par ce seul fait, une supériorité +économique et politique immense. + +C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer les mers et, par +conséquent, le commerce du monde. Ce ne furent pas du tout, comme on l’a +répété parfois, les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien +la découverte de mines nouvelles de houille sur son territoire, qui la +conduisit à son haut degré de prospérité. La houille fut l’origine de la +puissance industrielle de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à +supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale sur tous les +points du globe. De cette prétention une guerre mondiale devait +fatalement sortir. Les autres causes invoquées pour expliquer les +origines du conflit sont accessoires. + +Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme au point de vue +commodité, mais sa production reste limitée. C’est pourquoi nous voyons +tous les peuples rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les +sources d’un si précieux liquide. + +Le pétrole et la houille ont déterminé la politique mondiale de +l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, elle est obligée +d’importer ses vivres. Ils sont payés avec des marchandises fabriquées +dans ses usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt le +chômage. + +Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle des forces motrices +grandit chaque jour dans la vie politique des peuples. Leur influence ne +se fait pas sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités de +l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant de charbon et n’étant pas +très sûr que l’Amérique lui en fournira toujours, négocie d’importants +traités avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir +exploiter à son profit les mines de Sibérie. + + * * * * * + +Le rôle considérable joué dans l’histoire politique des peuples par les +découvertes scientifiques permet de pressentir les transformations que +d’autres découvertes feront surgir. + +Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique qui changerait +entièrement les conditions d’existence des hommes, on peut dire que la +nature contient des forces inutilisées encore, telles que la chaleur +solaire, qui seront sûrement captées. + +Dans un travail déjà ancien je faisais observer que la machine à vapeur +qui utilise à peine la dixième partie du charbon qu’elle consomme était +un instrument barbare destiné à figurer comme curiosité dans les musées +de l’avenir. + +Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite du charbon, +sous forme d’électricité, au fond des mines, pourra être expédiée au +loin par de simples fils. + + * * * * * + +A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est si grand se +trouvent des forces immatérielles dont l’action fut toujours +considérable et même prépondérante à certaines périodes de la vie des +peuples. + +Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des laboratoires et +qui ne se contestent pas, le monde continue à être régi par une série de +forces mystiques extériorisées sous forme de croyances religieuses ou +politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles gouvernent les +peuples depuis les origines de l’Histoire et leur forme seule a changé. + +Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de Mahomet servirent +de base à de grandes civilisations ont vu leur prestige pâlir ou +disparaître. Mais elles ont été remplacées par des illusions politiques +ou sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique analogue à celui +des anciens dieux. + + * * * * * + +Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, et aussi celle de +leurs maîtres, est, comme je l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une +définition facile. Il se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir +surnaturel à des dieux, des dogmes ou des formules. L’homme soumis à une +croyance religieuse est un mystique. Robespierre, faisant couper +hâtivement des têtes pour établir le règne de la vertu, était un +mystique. Mystique au même degré, le communiste persuadé que la +réalisation de l’évangile judéo-germanique de Karl Marx ferait surgir le +paradis ici-bas. + +La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient +considérable. Rien ne lui semblant au-dessus du triomphe de sa foi, il +sacrifiera sa fortune et sa vie pour l’imposer. + +Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, aucun +argument ne pourrait l’influencer. L’amour maternel lui-même cède devant +elle. A l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait en +Perse, les femmes, plutôt que de renoncer à leur foi, amenaient +elles-mêmes leurs enfants aux bourreaux et les voyaient déchiqueter sous +leurs yeux avec une délirante joie. En Russie, il existe encore des +sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les hommes et les femmes +s’imposent les plus atroces mutilations, et nous ne sommes pas très loin +du temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient à des +centaines d’hommes de périr avec eux sur des bûchers. + +La force du bolchevisme est justement de posséder un certain nombre de +convaincus disposés à ravager le monde pour faire triompher leur +croyance. + + * * * * * + +Comment naît, grandit et meurt une foi mystique? J’ai trop souvent +traité ce sujet dans mes livres pour y revenir encore. D’une très +sommaire façon, on peut dire que la persistance du mysticisme dans +l’Histoire tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre +l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs tenus pour +infaillibles. + +Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd ses dieux, il cherche +aussitôt à les remplacer. La doctrine socialiste possède, aujourd’hui, +le pouvoir mystique attribué aux anciennes divinités. + + * * * * * + +Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant longtemps méconnu, et +le mot mysticisme lui-même, de plus en plus usité en politique +aujourd’hui, était, il y a une quinzaine d’années à peine, employé +presque exclusivement dans un sens religieux. Me trouvant un jour avec +Bergson chez Émile Ollivier, nous eûmes une longue discussion sur le +vrai sens du mot _mystique_. Bergson m’opposait les dictionnaires +accumulés sur une table pour me prouver que ce terme ne pouvait avoir +qu’une signification religieuse. Cet avis n’était pas le mien, puisque +je venais d’écrire un livre sur _La Révolution Française_, où je +montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme dans cette +grande tragédie. + +Je ne convertis naturellement personne, mais je suis certain +qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, j’aurais plus de succès. +Une preuve m’en fut récemment fournie par un petit livre publié sous ce +titre: _Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire_, écrit par un ancien +Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué universitaire, la connaissance +du rôle du mysticisme dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable +à celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas. + +Les idées ne triomphant en France qu’après avoir passé par l’Université, +l’action du mysticisme dans la politique ancienne et moderne deviendra +bientôt une vérité classique et se substituera à des interprétations +dites rationnelles qui n’expliquaient rien[1]. + + [1] Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les + harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du + Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti + républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où + l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée: «Quand un + parti fait un programme, il doit y verser de la mystique»... Si l’on + abandonne la mystique des programmes, etc. + +En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives du Nil à celles du +Gange, il a peuplé le monde d’êtres divins, imaginaires sans doute, mais +assez puissants cependant pour avoir orienté de grandes civilisations. + +De nos jours, les dieux personnels ont fait place à des formules +mystiques douées de magiques pouvoirs et capables, elles aussi, +d’asservir les âmes. + + * * * * * + +Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale possible qu’une +autre foi mystique. Il n’en est plus de même maintenant. Des nécessités +économiques impérieuses, ignorées de nos pères, se dressent contre les +formes diverses du mysticisme. + +Mais quelle que soit la puissance des forces économiques nouvelles, +aujourd’hui, comme hier et probablement comme demain, les peuples auront +besoin d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se tournent +vers le socialisme, le communisme et les pires formes de l’illusion, +c’est surtout parce que, ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs +âmes, ils cherchent à en découvrir d’autres, capables d’orienter leurs +pensées et leurs volontés. + + * * * * * + +A côté des influences mystiques qui mènent les peuples, il faut placer +les influences affectives, c’est-à-dire cette gamme immense des +sentiments et des passions qui dirigent la conduite. Comme les forces +mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles qu’on pourrait +croire irrésistibles. + +Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à montrer +combien est faible le rôle de la raison devant les influences mystiques +et affectives qui jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront +longtemps sans doute à le gouverner encore. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT NAISSENT LES OPINIONS ET LES CROYANCES. + +ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE + + +Des âges les plus reculés aux temps modernes, la crédulité a joué un +rôle fondamental dans l’histoire. Elle a créé des divinités puissantes +qui ont orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations. +Elle a fait surgir du néant les pyramides, les pagodes, les cathédrales +et toutes les merveilles de l’art qui ont embelli la vie. Sans la +crédulité, l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes, +disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre pâture. + + * * * * * + +La crédulité antique peupla le monde d’une légion de divinités de +l’existence desquelles on ne doutait jamais. + +Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes ou nuisibles, +redoutables toujours, se mêlèrent constamment aux actions des hommes. +Quelques rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini par douter de +leur existence, mais son scepticisme n’avait pas d’écho. + +L’histoire des dieux de tous les âges constitue un des plus merveilleux +et des plus instructifs phénomènes de la psychologie. Que des peuples +arrivés aux phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer +comme indubitablement prouvée l’existence de divinités purement +chimériques, montre clairement que l’imagination est capable de créer +des phénomènes illusoires tenus ensuite pour d’incontestables vérités. +En dehors des phénomènes scientifiques expérimentalement démontrés, on +peut toujours se demander où finit la vérité et où commence l’erreur. + + * * * * * + +Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se croyait libéré de +toutes les illusions du passé, la raison pure devenait son seul guide. + +L’observation plus attentive des faits a prouvé cependant la persistance +de l’antique crédulité. En dehors des laboratoires, cette +crédulité--crédulité religieuse, crédulité politique, crédulité pour +toutes les formes du merveilleux,--continue à dominer les esprits. + +Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité n’est pas du tout un +simple résultat de l’ignorance puisqu’elle s’observe, ainsi que le +démontrent les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus illustres +savants. Les vieilles croyances religieuses, la magie et le spiritisme, +trouvent chez eux de fervents adeptes. + +Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque où je cherchais à +déterminer les sources psychologiques des opinions et des croyances qui +ont le plus influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la foi +d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit le Créateur des +mondes innombrables qui peuplent l’espace laisser périr son fils dans un +affreux supplice, pour racheter la faute de lointains ancêtres. De +telles énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres de la raison +comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne leur a pas semblé prodigieux +de voir un Dieu assez féroce pour condamner au feu éternel de faibles +créatures ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides décrets. + +Des croyances du même ordre observées dans toutes les religions, chez +tous les peuples, démontrent d’une péremptoire façon que l’absurdité +d’un dogme ne saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la +plus haute n’empêche pas la croyance dans des dogmes qu’aucun argument +rationnel ne saurait défendre. + +Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène en constatant que la +genèse des connaissances scientifiques et celle des croyances obéissent +à des formes de logique différentes superposées quelquefois, mais ne +s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée maintenant. + + * * * * * + +En dehors des besoins organiques à la satisfaction desquels est +consacrée la plus grande partie de son existence, l’homme est orienté +dans la vie par des opinions plus ou moins provisoires et des croyances +généralement durables. + +Croyances et connaissances sont des opérations mentales fort +différentes. + +Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires contrairement à +l’opinion de plusieurs philosophes. + +Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui fait admettre +en bloc une doctrine et accepter ses prescriptions. + +Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion mentale et +rarement la raison sont les facteurs habituels des opinions et des +croyances. + +La connaissance diffère beaucoup de la croyance, c’est une opération +consciente lentement édifiée par l’observation et l’expérience. +L’humanité eut pendant longtemps des croyances avant de posséder des +connaissances. + + * * * * * + +Croyances et connaissances appartenant à des cycles différents de la vie +mentale, ne s’influençant pas, on comprend que des hommes éminents +puissent professer d’enfantines croyances. Admettre par exemple, comme +d’indiscutables certitudes les plus chimériques réminiscences de la +sorcellerie du moyen âge. + +Ce serait donc une illusion de croire que la compétence sur certains +sujets scientifiques doive s’accompagner d’une compétence égale sur des +sujets religieux ou politiques. + +Les croyances politiques et religieuses ont des raisons que la logique +rationnelle ignore et n’influence guère. + +On verra par les exemples qui vont suivre que la crédulité continue à +jouer un rôle essentiel dans l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous +avons consacré un chapitre spécial à son étude. + + * * * * * + +Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des morts, le sabbat, le +diable, les maléfices, etc., exercèrent une grande influence. De leur +pouvoir, nul ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient leurs +relations avec le diable et confessaient, malgré la crainte des +supplices, s’être rendus au sabbat. + +Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si nombreux que les +bûchers destinés à brûler vifs les sorciers ne s’éteignaient guère. De +savants ouvrages rédigés par des magistrats éminents indiquaient la +marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons. + +Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous Louis XIII. Convaincu +d’avoir envoyé une légion de diables dans le corps des Ursulines de +Loudun, Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures +qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan. + +Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de diables, de larves, +de fantômes, fils des ténèbres, avait fini par s’évanouir. On croyait +les sorciers relégués dans des villages éloignés de toute civilisation. + +La crédulité étant indestructible, les illusions ont changé de forme, +mais sans disparaître. C’est ainsi que de nos jours on a vu renaître et +grandir, sous des aspects à peine différents de ceux du passé, toute +l’antique magie: évocation des morts au moyen de tables tournantes, +lévitation, matérialisation des esprits, etc. + +Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. Le grand chimiste +William Crookes assure avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme +qui se matérialisait journellement devant lui. Le distingué physicien +anglais Lodge a publié un livre où il relate, avec force détails, +l’existence que mène dans un autre monde son fils Raymond, tué à la +guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir vu et examiné +longuement un guerrier casqué sorti du corps d’un médium. + +De telles croyances, appartenant au domaine de l’irrationnel, ne peuvent +être discutées. Les millions d’hommes persuadés que l’archange Gabriel +fut envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les fondements d’une +religion nouvelle ne sauraient être influencés par aucun raisonnement. +La foi du croyant, ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle +de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu constater moi-même, +par diverses expériences, avec quelle facilité les savants se laissent +illusionner dès qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique. + + * * * * * + +La crédulité est infinie même sur des sujets de science pure. Il suffit +que les opinions soient suggérées par des hommes auxquels leur situation +confère un grand prestige. Les lettres de personnages illustres, +fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, et insérées +dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, la polarisation des +rayons uraniques affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire des +fameux rayons N en sont de mémorables exemples. + +L’histoire des faux autographes est trop connue pour qu’il soit utile de +la rappeler. On sait que cette prodigieuse aventure fournit à Daudet les +éléments de son roman: _L’Immortel_. + +L’histoire de la polarisation supposée des rayons uraniques est aussi +caractéristique. Lorsque Becquerel découvrit, en 1895, après Paul de +Saint-Victor, les émanations spontanées de l’uranium, il crut se trouver +en présence d’une sorte de phosphorescence et il institua des +expériences «prouvant catégoriquement suivant lui que les rayons émis se +réfractent, se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la lumière». + +Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au moyen d’expériences +relatées dans mon livre _L’Évolution de la matière_, fut acceptée +pendant trois ans par tous les savants de l’Europe et retarda +considérablement la découverte des phénomènes radio-actifs. On reconnut +finalement, comme je n’avais cessé de le répéter, être en présence d’une +force jusqu’alors inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je +donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique. + +Le cas des rayons N, que tous les physiciens français crurent voir +pendant deux ans et n’aperçurent plus une seule fois quand fut dissipée +la suggestion dont ils étaient victimes, est plus instructif encore. + +Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je me bornerai à +rappeler que la découverte illusoire des rayons N fut faite par un +professeur auquel ses titres académiques conféraient un grand prestige. +Ce professeur, de tempérament très nerveux, possédait à un haut degré le +pouvoir de suggestion particulier plusieurs fois observé en Europe et +dans l’Inde surtout, qui fait admettre comme réalités toutes les +affirmations du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien Mascart, +que délégua l’Académie des Sciences pour aller constater au laboratoire +de l’inventeur l’exactitude de ses assertions, fut victime de cette +prodigieuse hallucination: mesurer la déviation et la longueur d’onde de +rayons qui n’existaient que dans la cervelle du suggestionneur. + +Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie pour récompenser +l’auteur de cette grande découverte et pendant deux ans les _Comptes +rendus de l’Académie des sciences_ fourmillèrent de notes où étaient +décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses de ces rayons. M. +Jean Becquerel annonçait les avoir chloroformés; M. d’Arsonval faisait à +leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent ami, Émile +Picard, en perdait le sommeil. + +L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs que par de légères +variations d’éclat d’une plaque phosphorescente sur laquelle ils étaient +projetés. Ce qui explique un peu la suggestibilité des savants croyant +les observer. + +L’illusion collective fut brusquement dissipée par la célèbre expérience +d’un physicien étranger auquel l’inventeur des rayons N montrait la +déviation supposée de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant été +subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur des rayons N +continua néanmoins à mesurer la prétendue déviation des imaginaires +rayons. + +L’expérience était catégorique. Elle fut définitive puisqu’aucun des +physiciens qui avaient vu tant de fois les rayons N ne parvinrent jamais +à les revoir. L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des sciences +cessa brusquement. + +Il serait facile de multiplier des exemples analogues du rôle de la +crédulité, surtout dans les sciences demi-exactes comme la médecine. + + * * * * * + +Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes les lois +générales de la naissance et de la propagation des croyances: + +1º Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel sont +complètement indépendants et ne s’influencent pas. + +2º Des savants éminents peuvent perdre tout esprit critique dès qu’ils +pénètrent dans le cycle de la croyance. + +3º L’absurdité des dogmes--dogmes religieux et politiques,--ne saurait +nuire à leur propagation. + +4º Les croyances mystiques s’établissent et se propagent par l’influence +du prestige, de la suggestion et de la contagion. Le raisonnement ne +joue aucun rôle dans leur propagation. + +5º La conversion à une croyance mystique se fait souvent instantanément +comme celle de Pauline dans _Polyeucte_ adoptant brusquement une +religion dont elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant: «Je vois, je +sais, je crois, je suis désabusée!» + +6º Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination qui fait admettre +comme des réalités toutes leurs suggestions. + +7º La caractéristique d’une croyance mystique quelconque est de n’être +influençable ni par l’observation, ni par l’expérience, ni par le +raisonnement. + +8º La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que par une suggestion +plus forte. Le croyant ne renonce alors à sa croyance que pour en +adopter une autre du même ordre. + +9º Certaines croyances politiques, telles que le socialisme et le +communisme, se répandent surtout parce que, possédant tous les +caractères des croyances religieuses, elles créent rapidement la foi. + +10º Le croyant éprouve toujours un besoin intense de propager sa foi et +sacrifie volontiers sa vie et celle des autres pour la faire triompher. + +11º La vision d’un phénomène d’ordre mystique par de nombreux témoins ne +prouve rien en faveur de sa réalité. Les témoignages des milliers +d’hommes ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais constitué +une preuve de l’existence du diable et du sabbat. + +12º L’origine mystique des croyances les différencie des simples +opinions. Ces dernières sont constituées par l’adhésion momentanée à une +proposition. C’est pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance, +réussit à modifier les opinions. + +13º Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit mystique reste +indestructible. + + + + +CHAPITRE III + +LES CONFLITS ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS + + +Parmi les éléments divers qui orientent la vie des peuples il faut +encore citer, à côté des besoins matériels et des influences mystiques, +l’impérieuse volonté des morts. + +La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme des vivants, commence à +étudier celle des morts dont l’invisible armée domine le monde et +gouverne l’Histoire. + +Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que reposent les morts. +Continuant à vivre en nous-mêmes, ils sont les vrais maîtres de la +plupart de nos actions. Quand nous croyons agir librement, nous +obéissons, le plus souvent, à leurs volontés. + +Cette armée des morts représente ce qu’on appelle très justement l’âme +d’une race, âme d’autant plus forte que la collectivité constituée par +les morts est plus homogène. + +Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser une race au moyen +de morts possédant des volontés communes et agissant, par conséquent, +d’identique façon dans les circonstances importantes, demande +généralement des siècles. + + * * * * * + +Comment se forme l’âme d’une race? + +Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions ou des conquêtes +représente une simple poussière d’individus, momentanément agrégée par +la volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que le chef +disparaît ou que sa puissance faiblit. + +Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut qu’elle ait subi, +comme en Prusse, une discipline militaire rigoureuse, ou qu’elle ait +accepté pendant des siècles, comme en Angleterre, un réseau de +traditions, de coutumes et de croyances identiques. + +Lorsque les caractères psychologiques d’une race sont suffisamment +fixés, ils se transmettent par l’hérédité avec autant de régularité que +les caractères anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans +cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui donne une même +orientation de conduite. + +A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant l’armature mentale de +la race, se superpose l’âme individuelle consciente sans cesse modifiée +par le milieu, les événements, l’éducation, etc. + +Cette âme individuelle présente souvent la mobilité des vagues de la +mer, mais, chez les races stabilisées, ses oscillations sont limitées +par l’influence de l’âme ancestrale. + + * * * * * + +Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de celle des vivants par +certains caractères,--notamment la fixité. + +Toujours conservateurs, les morts possèdent des volontés impérieuses qui +ne fléchissent pas. + +Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts de la race, +c’est-à-dire la vie des morts, est aussi menacée que celle des vivants. +Ce furent les morts qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par +une mobilisation imprévue à renoncer instantanément à ses intérêts +journaliers pour marcher à la frontière. + +Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en cas de guerre ne +recula. Pourquoi? Leur obéissance spontanée fut-elle le fruit de +réflexions rationnelles? En aucune façon. Elle eut pour unique source +l’irrésistible volonté des morts. + +Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent pas les vivants +qui ne sentent pas comme eux. C’est l’armée des morts qui força +l’Angleterre à donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de +l’Autriche à se diviser en États distincts. Le rôle des morts dans les +origines de la dernière guerre fut considérable. + +La puissance des morts est si forte qu’elle ne peut être détruite que +par celle d’autres morts. C’est justement ce qui arrive lorsqu’on croise +des individus de races diverses. Les morts d’origines différentes ne +s’accordant pas impriment à l’âme consciente des impulsions +contradictoires. C’est pourquoi les croisements sur une grande échelle +dissocient rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des influences +contraires, un peuple de métis est comparable au vaisseau voguant sans +gouvernail au gré des vents. + +C’est pour avoir méconnu ces principes que les Espagnols perdirent +toutes leurs colonies alors que les Anglais, qui ne se mélangent pas aux +indigènes, ont conservé les leurs. + +Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires, +conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup +d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon +suivante: + +_Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans +la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on +voudrait lui imposer, oriente sa destinée._ + +Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion. +Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions +identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le +cas de l’Amérique. + +Elle forme deux grands continents presque entièrement séparés: les +États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les +États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés +d’éléments indigènes. + +Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les +institutions politiques des États-Unis: séparation des pouvoirs, +ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade +des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune +stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur +seul régime réel. + +De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe +entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont +l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds, +subir des révolutions violentes; mais le passé, c’est-à-dire l’action +des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de +l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au +pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs. + +La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui +confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les +morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence. +Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la +merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop +stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif, +ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment +en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles +qu’au prix de révolutions violentes. + +Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les +vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les +peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes, +suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé. + + * * * * * + +Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France +comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de +ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent +cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres +que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait +établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui +supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il +institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains +prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi +constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces +derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense +majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques +conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère. + +La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans; mais si +elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les +changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République, +la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du +gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la +présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif +durant la longue période des persécutions religieuses. + +La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles +reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles +oscillations entre l’anarchie et la réaction. + +Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences +extrémistes: menaces contre le capital et l’industrie, luttes de +classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions +résultent des conflits entre les vivants et les morts. + + + + +CHAPITRE IV + +LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE + + +Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie +universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle +des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours +étrangère. + +Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements +l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont +que des opinions suggérées. + +En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus +instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des +foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée +d’erreurs. + + * * * * * + +A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis +cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande +partie, créée par des erreurs de psychologie. + +Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à +entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa +chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire +afficher les ordonnances qui le renversèrent. + +Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III +à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de +lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait +bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire. + +Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur +impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y +compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent +avec enthousiasme la victoire de la Prusse. + +La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une +lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il +croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans +armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais +l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait +nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant +les limites fixées. + +Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au +point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de +cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé +d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en +réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et +celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure. + +Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la +conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On +le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes, +appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient +qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il +fallait réduire les armements. + + * * * * * + +La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de +transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple +frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule +devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement +plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il +falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de +provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher +la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des +Français. + +L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des +réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses. + +Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de +déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais +elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc., +réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût +probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les +mêmes résultats qu’en France. + + * * * * * + +Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle +n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective +que le gouvernement des hommes est si difficile. + +Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de +personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des +peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires. + +Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque +être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de +personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se +manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer. + +La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la +constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il +fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère. +Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera +transformé; l’homme doux pourra devenir violent; le pacifiste, +belliqueux; le vertueux verra se désagréger ses vertus. + +J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite +des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait +d’expliquer comment des bourgeois pacifiques: notaires, magistrats, +médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes +par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des +monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus +les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur +conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils +ne pouvaient la comprendre. + + * * * * * + +Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la +disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance +des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement +formées pendant un temps très long. + +Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de +créer et de maintenir les personnalités artificielles durables. + +La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire +Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même +très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences +ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés +dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme. + +L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles +transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme +slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une +stabilisation durable. + + * * * * * + +Si les grandes variations de personnalités observées pendant les +révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race +agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités +momentanément formées. + +Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière +guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande +parfois la durée d’une génération. + +Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des +personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que +celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations +précédentes. + +L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est +identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace +et que résumait la maxime: _Carpe diem._ Elle est misérable et +ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se +tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations. + + * * * * * + +Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une +période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la +chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État +sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée +l’Histoire. + + + + +LIVRE II + +LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES + + +Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas +à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes +nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à +s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de +leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains +principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique +monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour +plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires +sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense +empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires +doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière +asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités +intestines empêchent d’apercevoir le danger. + + * * * * * + +Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge +actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre +solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à +s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces +nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action +sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules. + +Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut +plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions +dans le monde entier. + +Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous +traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle. +Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de +l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous +voyons grandir. + +Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le +souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui +précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon. + + * * * * * + +Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il +semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles +s’associeraient contre un futur agresseur. + +Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président +Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient +s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait +de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer +à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au +moins pour quelque temps. + +Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré +les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des +États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet. + +Les différences de mentalité des divers peuples constituent les +principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour +fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité. + +Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des +peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un +but commun. + +Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou +injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de +justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les +invoquent. + +Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un +peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est +différente. + +N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les +formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues +d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement +acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant +raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient +naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser +par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de +toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout +pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye +devant un ennemi ne les respectant pas. + +Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain, +irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les +passions et les haines qui animent encore les peuples. + + * * * * * + +La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour +n’être pas vaincues au dehors. + +Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la +fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de +tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des +différences d’intérêts. + +Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des +mentalités plus profondes encore. + +Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer, +je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de +pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables +n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une +incompréhension totale domine leurs relations. + +Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les +forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des +peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le +poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie +sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la +destinée des nations. + +Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il +faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont +intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent +d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale +est plus manifeste encore. + +C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la +France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles,--sans même +parler des vingt ans de guerre contre Napoléon--qu’on peut expliquer +l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples. + +On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande +continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en +Angleterre, les partis au pouvoir: conservateurs, libéraux, socialistes +même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette +continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle +pouvait souhaiter. + +Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la +présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à +voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors +sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur +l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis +l’Allemagne. + + * * * * * + +On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples, +dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant, +domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races +différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou +leurs doctrines. + +Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres +sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement +pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les +autres. + +Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs +conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du +premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent +parfois en violence. + +Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas +l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales, +telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître +immensément la puissance et la richesse des peuples. + +J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance +motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le +travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions +d’ouvriers[2]. + + [2] Voir, pour les détails de ces calculs, les _Enseignements + psychologiques de la guerre_, 36e édition, chez Flammarion. + + * * * * * + +Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les +guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de +propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont +remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus +rares: ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison +de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès +des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de +jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute +la partie valide d’une population. + +L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à +s’aimer, au moins à se supporter? + +Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou +théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui, +directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur +lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la +paix si ses voisins veulent la guerre. + +Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations +internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste +toujours soumis aux influences de l’antique barbarie. + + + + +CHAPITRE II + +LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES + + +Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé +la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent +convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le +président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde +allait s’ouvrir pour le monde. + +Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à +coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à +coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent +partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à +l’horizon. + +De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur +tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se +tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles +espérances. + +Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les +rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des +illusions dans la vie des peuples. + + * * * * * + +La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de +celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je +viens de parler. + +Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais +les solutions proposées restent bien enfantines. + +Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils? +Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières +qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de +fabriquer des explosifs? C’est complètement impossible, puisque les +plus dangereux de ces explosifs--la nitro-glycérine, par +exemple--s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument +inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans +l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre? +Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont +les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons. + +Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer +l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont +absolument rien obtenu. + +Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque, +sont donc entièrement illusoires. + + * * * * * + +L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique. +J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé +notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me +conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre +d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que +les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les +firent naître. + +Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie +qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut, +contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance, +dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp. + +En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne +saurait trop le redire, leur seul guide. + +Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus +indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne +serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de +s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions +faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement +inutiles. + + * * * * * + +Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux +aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables +congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces +congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données +les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet +utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne +pouvoir se passer. + +Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes. +Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se +croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement +demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos +effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les +milices, devant une armée disciplinée. + +La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences +encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que +séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul +facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte +d’un ennemi qui profiterait de leur désunion. + +Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée +serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère +n’ont rien de trop paradoxal: + +«Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y +a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la +forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même +joug.» + +Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain +réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne +devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître. + + * * * * * + +Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de +savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau +a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un +livre fort intéressant: _La guerre et la paix_. Nous reproduisons ici +plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude +règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les +idées chimériques restent prédominantes. + +C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la +série des réponses. + + Suivant lui, «la France ne peut avoir de sécurité que dans une + fédération européenne faisant partie de la Société des Nations». + +L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique +fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa +réponse «est vague et insuffisante». + +M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis +encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent +sur l’avenir. + + «Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas + de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son + étude, ne s’est produite qu’une seule fois.» Il espère que «la guerre + pourra disparaître comme a disparu l’esclavage» et considère comme + possible la formation «d’une morale internationale qui rende tous les + peuples incapables de désirer la guerre». + + Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, «à empêcher les + gouvernements de faire la guerre aux peuples»; pour y arriver, «il + suffirait: 1º De désarmer tous les grands États, les seuls capables de + vouloir la guerre; 2º De supprimer toute fabrication d’armes». + +Rien, on le voit, de plus simple! + +M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et +considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité. + + «La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous + les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous + devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens + matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment + s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste + chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine + entre concitoyens?... Je reste partisan des ententes économiques et + coloniales avec l’Allemagne... + + L’auteur conclut en disant: + + «Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la + défensive armée.» + +M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible +confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations. + + «Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la + sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais + fait... Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur + un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité + est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la + métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu + abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution + simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la + surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être, + mais, en tout cas, plus énergiques.» + +M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la +guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant +à croire que: + + [3] Il est permis de ne pas partager les idées politiques de M. + Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant possède + une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la preuve + lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur la + dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible, + il publia, en tête de _La Revue Scientifique_ de janvier 1906, un + grand article intitulé: «Réflexions à propos de la Théorie de la + Matière de Gustave Le Bon.» Il y défendait mes idées, sans tenir + compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères de + l’Académie des Sciences. + + «Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien, + n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de + l’humanité». + +Il ajoute: + + «Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en + servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de + maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée.» + + * * * * * + +Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies +pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche +germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers, +s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle +réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée +d’attaquer leurs voisins. + +La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui +divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus +sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis +disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps +antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les +temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs +dissensions intestines. + +La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de +sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu. + + + + +CHAPITRE III + +LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES + + +Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la +Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs +qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus +sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des +représentants de chaque pays. + +Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui +du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac +Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les +illusions des gouvernants. + +La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que +l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde. + +Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la +paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle +facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes +pour la provoquer ou se la faire déclarer. + +Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse +Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province,--la +Silésie, notamment,--laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver +ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck +n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer +en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea +un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile: une +France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de +risquer son aventure. + +Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder +leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de +sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire? + +Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent +chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien +efficace du droit et des ambitions transformées en droit. + +Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté +puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes +aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres +peuples--la France notamment--qui suivant eux devraient se contenter, +comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils +devraient désarmer! + + * * * * * + +Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut +contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez +justes. En voici quelques-unes: + + «Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant + certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et + pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des + apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à + l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des + pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous + donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et + dangereuse illusion.» + +Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système +d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes: + + «Je dis aux petites nations: + + «Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous + vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui + n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la + catastrophe, c’est l’arbitrage.» + +Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui +le tribunal d’arbitrage: + + «La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur + demander: + + «--Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage? + + «Et la deuxième sera de leur dire: + + «--Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous + toujours les enfants des ténèbres?» + +Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son +prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être +difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer +en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés +d’«enfants des ténèbres». L’intervention d’une flotte de cuirassés +serait probablement beaucoup plus efficace. + + * * * * * + +Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques +harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui +animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les +autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer +cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la +supériorité sur les alliances. + +Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la +dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions +qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force +même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de +nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant +besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français, +ont été conduits à s’unir. + +Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui, +suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des +hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à +ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a +si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de +paix prolongée. + + * * * * * + +La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une +association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le +grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de +la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme +des hommes. + +Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et +c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement. + +Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant +les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur +ne fut si épais qu’aujourd’hui. + +La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte +tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par +la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et +mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne +connaît pas la raison. + +Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à +Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que +ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants +résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne +pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces +grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles +capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le +socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles +d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4]. + + [4] C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand lorsqu’il + résolut de profiter de sa haute situation morale pour établir entre + la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a qualifié d’esprit de + Locarno. Les difficultés colossales de cette tâche n’avaient pas + échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu la preuve dans la petite + carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno au début de son + entreprise: + + Locarno, 17 octobre 1925. + + «Mon cher bon Docteur, + + «Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai + souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez pas, + dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez ma + chimérique entreprise: + + «Enfin le destin favorise quelquefois les fous. + + «Toutes mes amitiés. A bientôt. + + «ARISTIDE BRIAND.» + +C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions +mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur +qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a +plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible, +édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes +civilisations. + + + + +LIVRE III + +LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES + + +Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois +assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la +force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles +pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les +guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient +donc une grande utilité pour les pays victorieux. + +Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux +époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de +la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme +maintenant par millions. + +Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes +aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais +aussi le vaincu; elles abaissent en outre la vigueur de la population. +Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste +pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection +négative est donc source de régression et non de progrès. + +Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes +allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère +meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la +dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles +idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les +petites armées de métier ont été remplacées par des millions de +combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites, +mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité. + + * * * * * + +Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire +les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre +dans les luttes modernes. + +On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges +illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident +qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal +de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité. + +Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très +meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées +par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et +de certains diplomates pour ne pas le prévoir. + +Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit, +les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans «ma +Psychologie politique», sur les conséquences qu’entraînerait une guerre +en Europe: + + «N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la + disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises. + «_Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées + entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne + renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme._» + +On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces +prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune +pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites +par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle +guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les +anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à +renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour +contraindre le vaincu à demander la paix. + +Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur +un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou +dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille +hommes? + +Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables +seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le +vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des +victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de +terreur plus efficaces que le gain des batailles. + +C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent +une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la +soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces +procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les +écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment. + +Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction +précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche, +c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment +probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce +n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et +plusieurs départements français. + + * * * * * + +Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la +dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront +beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs +habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants, +procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira +certainement plus de la guerre que les armées. + +Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire +proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense +intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée +d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une +collectivité que ses moyens de défense font juger invincible. + + + + +CHAPITRE II + +POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES + + +En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le +prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les +illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande +association pourrait leur fournir en cas d’agression. + +La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La +nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de +l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent +les peuples désarmés ou insuffisamment armés. + + * * * * * + +Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable. + +La première est que certaines guerres sont inévitables; la seconde que +si la plupart des guerres sont aussi ruineuses pour le vainqueur que +pour le vaincu, il en est cependant dont le vainqueur retire des +avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré la paix. + +Considérons d’abord les guerres inévitables. + +Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un peuple est attaqué par un +autre, telle la guerre franco-allemande, telles encore les luttes +soutenues par la France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois +la guerre entre le Japon et la Russie et de nos jours celle de la +Turquie contre la Grèce. + +L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une guerre peut être à la fois +inévitable et très avantageuse pour le vainqueur. + +On connaît les origines de cette guerre. La lutte mondiale avait +colossalement accru l’Empire britannique. La Mésopotamie, la Palestine, +l’Afrique allemande, etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination +en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait chaque jour. + +Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y adjoindre Constantinople, +clef de l’Asie. C’est alors qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M. +Lloyd George, que «la Providence a donné à la race anglaise la mission +de civiliser une partie de l’univers». + +Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne restait plus qu’à +refouler les Turcs hors d’Europe et à faire occuper Constantinople par +un peuple que sa faiblesse eût maintenu facilement sous la main de +l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission. + +Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent une série de délégués +à Londres. Le ministre qui devait plus tard subir pendant trois mois à +Lausanne leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les recevoir. + +Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les Grecs, soutenus par +les canons et l’or britanniques, occupaient Smyrne et une partie de la +Turquie, en attendant l’heure de marcher sur Constantinople. + +Réfugiés dans les régions montagneuses voisines d’Angora, les musulmans +semblaient dans une situation désespérée. + +Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un général la transforma +complètement. Avec une armée bien inférieure en munitions et en hommes à +celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les Grecs en complète +déroute et les expulsa jusqu’au dernier du territoire ottoman. + +Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. Ce n’était +pas, en réalité, les Grecs, mais bien l’Angleterre et aussi un peu +l’Europe qui, aux yeux des musulmans, devenaient les vaincus. + +Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de troupes contre la +Turquie, les délégués d’Angora venus à Lausanne signer la paix parlèrent +en vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables +exigences: évacuation complète de Constantinople par les Anglais, +abandon des capitulations, etc., tout fut accepté. + +Les discussions de Lausanne eurent un retentissement considérable dans +le monde de l’Islam. L’ancien chef du gouvernement anglais, M. Lloyd +George, écrivait avec raison: + + «Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais signée. + Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques leur + avaient enlevé en quatre longues années de guerre. C’est une tache + indélébile sur la politique étrangère du gouvernement.» + +Les journaux italiens exprimèrent la même opinion sur la paix de +Lausanne. _L’Idea Nazionale_ disait: + + «Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé devant + la Turquie. + + L’Europe--ou plus exactement l’Angleterre, représentant l’Europe et + l’Occident--avait commis l’erreur grossière d’accepter la catastrophe + grecque comme sa propre défaite. Elle a effacé sa grande victoire + mondiale devant la petite victoire locale des Turcs; elle s’est laissé + dicter par les kémalistes le «pacte national» d’Angora; elle est + passée directement de l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui + reléguait la Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation + manifeste du traité de Lausanne.» + +La victoire qui détermina cette brusque déviation de la marche du destin +sera souvent invoquée contre l’opinion des économistes, soutenant que +les guerres sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le +vainqueur autant que le vaincu. + +Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en seraient aujourd’hui +les Turcs sans la victoire de Smyrne? Et si le Japon, petit peuple fort +dédaigné de l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui +d’égal à égal avec les plus grandes puissances, n’est-ce pas simplement +parce qu’il anéantit en quelques heures la flotte russe à Toutshima et +força le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix? + +Dans les temps modernes comme dans les temps antiques, la victoire reste +le thermomètre décisif de la force d’un peuple. + + * * * * * + +Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, on pourrait +faire figurer aussi la dernière guerre. Elle représente l’effort +accompli par l’Allemagne pour la conquête de l’hégémonie que lui +disputait l’Angleterre. + +Certains hommes d’État anglais ont complètement oublié l’origine +véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent que l’Angleterre entra dans +le conflit uniquement pour venir au secours de la France et lui +reprochent son ingratitude. + +M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise sur ce point +quand il disait: + + «Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait tant de + sacrifices en hommes et en argent? Elle serait dans l’état où se + trouve actuellement l’Allemagne.» + +L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire que si la France +avait été écrasée, l’Allemagne ne se fût pas tournée immédiatement +contre l’Angleterre, concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que +la France? + +Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre sont fort +bien marqués dans les réflexions suivantes de l’empereur Guillaume II: + + «J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu former + avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour + mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, qui cherche à + confisquer le monde à son profit.» + +M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment de la guerre, des hommes +d’État influents, dont il fut le plus actif, voulaient que l’Angleterre +restât neutre. Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée +allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement les intérêts +anglais en se dirigeant sur Anvers. + +Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, semblent persuadés +que c’est l’Angleterre qui vint au secours de la France. Lorsque, dans +un nombre d’années indéterminé encore, il sera possible d’étudier avec +impartialité les origines de la grande guerre, les historiens +reconnaîtront, sans aucun doute, qu’en dépit des apparences, ce fut, +tout au contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. On +considérera alors la conflagration européenne comme une Hutte pour +l’hégémonie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Si la France, la Belgique +et d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce qu’ils se +trouvèrent sur le chemin des deux grands rivaux qui aspiraient à la +domination commerciale du monde. + +A examiner seulement les résultats de la guerre, il n’est pas douteux +que c’est grâce à la France que l’Angleterre triompha d’un rival dont +elle sentait grandir la menace puissante. Grâce encore à la France, elle +hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer un empire +tellement immense que, suivant la déclaration même de lord Curzon au +Parlement, il dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver. + +A la liste des guerres presque inévitables, il faut ajouter la future +lutte entre le Japon et les États-Unis, conséquence du refus de +l’Amérique d’accepter sur son sol l’excédent de population que le Japon +ne pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion d’y revenir en +étudiant les conséquences d’un développement trop rapide de la +population. + + + + +CHAPITRE III + +LES GUERRES RÉSULTANT D’UN EXCÉDENT DE POPULATION + + +Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance des lois que +les Latins. Il en existe peu qui les respectent moins. + +C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir des lois que les +Latins en accumulent sans cesse et c’est parce que l’expérience leur +montre l’impuissance des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps. + +Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt remplacées par +d’autres, chargées des mêmes espérances, et nos parlements resteront des +machines à légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois utiles +naissent des nécessités et des coutumes, mais ne les précèdent pas. + +Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien faible et demeurent +incapables de refaire les sociétés--contrairement aux convictions de +certains partis politiques,--elles peuvent exercer une action +destructrice très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi de huit +heures dans la marine rendait notre commerce extérieur de plus en plus +impuissant à lutter contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement +anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi également que les +décrets sur les loyers ont paralysé la construction d’habitations +nouvelles et rendu plus aiguë une crise à laquelle ces décrets +prétendaient remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées par les +socialistes contre le capital, la propriété et l’industrie, ont +déterminé rapidement la fuite des capitaux à l’étranger, provoqué une +baisse considérable de la valeur du franc et, par voie de conséquence, +un nouvel accroissement du prix de la vie. + + * * * * * + +Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui tant d’esprits en +France, va nous fournir un nouvel exemple des illusions sur la puissance +attribuée aux lois. + +Chacun sait que le chiffre de la population française reste à peu près +stationnaire. On formerait une bibliothèque avec la collection des +discours, conférences et règlements destinés à augmenter ce chiffre. + +Les propositions des réformateurs se ramènent le plus souvent à établir +des impôts sur les célibataires au profit des familles nombreuses. Une +des plus typiques de ces suggestions est celle de l’académicien Émile +Picard que ses méditations prolongées conduisirent à proposer un impôt +spécial aux dépens des individus n’ayant pas trois enfants et au profit +des familles qui les possèdent. + +Le simplisme déconcertant de telles conceptions prouve à quel point le +problème de la natalité reste incompris. + + * * * * * + +Étant données les causes profondes des variations de la natalité, on +peut considérer comme certain que les lois et discours formulés depuis +vingt-cinq ans n’ont accru nulle part le chiffre de la population. + +Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la question de plus +près, les économistes ont fini par découvrir que la plupart des pays de +l’Europe présentaient des excédents de population. Un des plus savants +d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait observer: + + «Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée et se + procurait de plus en plus difficilement les moyens de subsistance, et + encore grâce aux ressources de moins en moins abondantes du nouveau + monde. Aujourd’hui, la capacité de production des peuples est si + réduite qu’on peut affirmer que l’Europe possède un excédent + d’habitants qu’elle ne pourra bientôt plus nourrir.» + +Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés par leur surcroît de +population. L’Angleterre a quinze cent mille chômeurs; l’Allemagne, un +million sept cent mille; l’Italie, dont la population augmente de plus +d’un demi-million par an, ne saura bientôt, comme l’a fait observer M. +Mussolini, où déverser l’excédent de ses habitants. + +La difficulté sera d’autant plus grande que les pays étrangers se +ferment chaque jour davantage. Les États-Unis ont déjà réduit à quatre +mille cinq cents par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront +l’entrée. Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent aussi, +maintenant, pour empêcher l’immigration. + +Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un excédent de +population leur constituerait un droit à s’emparer des colonies pour y +verser cet excédent. Le journal anglais _Observer_ du 12 décembre 1926 a +fait à ce propos les très justes réflexions suivantes: + + «Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très forte, à + s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point de vue + philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une natalité trop + forte est tout aussi valable que celle qui soutient que les annexions + forcées sont justifiables dans le cas d’une race qui se plaît à + produire un excédent biologique. Nous vivons à une époque où le nombre + seul compte de moins en moins.» + +La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle moderne du nombre +reste assez contestable. Il est possible que le nombre devrait compter +de moins en moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en plus. + + * * * * * + +Les Asiatiques sont également victimes d’une trop intense natalité. Le +Japon, qui contenait trente-trois millions d’habitants il y a un +demi-siècle, en possède aujourd’hui soixante millions et ne sachant +littéralement où placer cet excédent, voudrait forcer les États-Unis, +qui s’y refusent, à l’accepter. + +Tous les peuples orientaux, dont aucune considération n’a modéré la +fécondité, se multiplient avec la même effrayante rapidité. L’Inde est +surpeuplée et le serait beaucoup plus encore si des famines qui font +périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre famine d’Orissa, ne +ramenaient fréquemment la population à un chiffre en rapport avec ses +moyens de subsistance. + +La Russie a subi un accroissement analogue: de soixante-cinq millions +d’habitants en 1850, elle est passée aujourd’hui à cent soixante-dix +millions. Or, d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population +dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer ou envahir +militairement ses voisins. Ce sont de telles émigrations qui +détruisirent en Gaule la civilisation romaine. + + * * * * * + +L’observation et le raisonnement démontrent facilement que les +législateurs sont impuissants à modifier par des décrets les nécessités +économiques et psychologiques qui déterminent le mouvement d’une +population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, par des mesures +hygiéniques convenables, à réduire la mortalité, comme y a réussi +l’Allemagne. La mortalité infantile est en effet moitié plus forte en +France que dans les pays germaniques. + +L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance des lois sur le +mouvement de la population. Le plus frappant est celui de l’empereur +Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina être assez fort pour +remédier par des mesures draconiennes à la diminution de la population +romaine. Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes +engendrées par les guerres sociales qui amenèrent la destruction de la +république et son remplacement par des dictateurs couronnés. + +C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres que s’était édifié +l’empire. Les socialistes de l’époque, dont les doctrines ne différaient +guère de celles des socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que +ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient +considérablement réduit la population romaine. A lui seul, Sylla avait +fait massacrer plus de vingt-cinq mille citoyens. Marius, chef du parti +populaire, avait fait égorger par milliers les plus éminents citoyens de +Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers. + +Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, Auguste essaya +d’accroître le nombre des citoyens par d’impératifs décrets. La loi +Julia, par exemple, frappait de peines sévères les célibataires et +récompensait d’avantages divers le mariage et la paternité. Les +résultats obtenus furent nuls. Rome continua à rester dépeuplée de +Romains et peuplée d’étrangers. Ce fut une des causes principales de sa +décadence. + + * * * * * + +La tendance fondamentale de la nature est de faire naître infiniment +plus d’êtres qu’elle n’en peut nourrir. Cette fécondité, qui joua un +rôle prépondérant dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, a +exercé une action aussi importante dans d’histoire des peuples. + +Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol des moyens de +subsistance, ils vont les chercher au dehors. L’histoire de divers pays +est surtout celle des invasions qu’ils ont entreprises ou subies. + +Quand ces invasions se multiplient, les peuples envahis ne résistent pas +longtemps. Malgré toute sa force, la civilisation romaine périt sous un +flot d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de culture. Les +Babyloniens et les Assyriens avait déjà connu un pareil sort. + +La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour ses voisins. +L’Allemagne n’était pas trop peuplée encore, au moment de la guerre, +mais elle allait bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était +invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement des nations +voisines. Mais tous les peuples menacés par l’Allemagne s’unirent pour +opposer le nombre au nombre. Il en sera sans doute de même dans +l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera probablement longtemps +avant d’entreprendre une nouvelle invasion. + + * * * * * + +L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs modernes tient à ce +principe fondamental, ignoré évidemment des réformateurs, que le +mouvement de la population résulte de nécessités supérieures aux +volontés des législateurs. + +D’une façon générale, on peut dire que les naissances diminuent quand +l’enfant devient, comme dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à +élever. Les naissances se multiplient chez les paysans, où l’enfant +constitue au contraire une utilité. Chez les ouvriers, la natalité +diminue en même temps que la nuptialité augmente, parce que la femme est +productive, et que l’enfant apparaît souvent comme un accident gênant et +dispendieux. + + * * * * * + +En dehors des causes particulières qui font varier la natalité dans les +diverses classes sociales, on peut dire que la situation économique +présente du monde aura bientôt pour résultat une limitation certaine de +la population. La surproduction est générale, et générale aussi son +inévitable conséquence, le chômage. + +On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce à ses marchandises, +la presque totalité de son alimentation. Ne trouvant plus depuis la +guerre un sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications et +subit un lourd chômage. + +Avant que la Grande-Bretagne revienne à son ancienne richesse sa +population devra diminuer notablement. + +Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont le sol ne pourra pas +nourrir ses habitants deviendront fatalement les moins prospères. + +Cette destinée ne menace pas la France, puisque son sol produit la +presque totalité de ses moyens de subsistance et les produirait +entièrement si l’on faisait subir à l’agriculture des perfectionnements +analogues à ceux qu’a réalisés l’Allemagne. + + * * * * * + +La destinée des peuples dont la multiplication est trop rapide se trouve +chargée de périls. + +Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien commandant de l’escadre +asiatique des États-Unis, déclarait que, «lorsque la population +américaine atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé de se +livrer à des guerres agressives pour donner des territoires nouveaux à +ses habitants». C’est là une application de la vieille loi de Malthus, +dont la justesse, bien que souvent contestée, fut toujours vérifiée par +l’Histoire. + + * * * * * + +Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons dire que malgré les +lamentations des philanthropes, la France n’a pas à regretter de voir sa +population rester stationnaire. Elle possède un nombre presque suffisant +d’habitants; il ne lui en faudrait qu’un peu plus pour éviter l’invasion +d’ouvriers étrangers. + +Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces thèses. Elles +paraissaient paradoxales alors, mais les événements en ont montré +l’exactitude. + +Plusieurs économistes ont fini par arriver aux mêmes conclusions. Je me +crois donc fondé à répéter avec l’un d’eux: + + «De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de la + surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain; si + bien que toute la question internationale, les guerres possibles de + l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent directement.» + + + + +CHAPITRE IV + +LES CONFLITS AVEC L’ISLAM + + +Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué un rôle considérable +dans l’histoire. Les Musulmans dominèrent longtemps l’Espagne, le nord +de l’Afrique, l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter +contre leur puissance, le monde européen entreprit plusieurs croisades. + +Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit à quelques îlots +tels que la Turquie et le Maroc, mais son influence sur les âmes s’étend +jusqu’aux confins de la Chine. + +On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la dernière guerre et +on sait aussi que l’insurrection du Maroc a coûté bien des millions à la +France et à l’Espagne. + +Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, il fallut une +importante armée commandée par un illustre maréchal. + +Le chef musulman a été capturé, mais la pacification complète du Maroc +exigera beaucoup de temps encore. + +Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les a exposées dans +plusieurs interviews, notamment dans celle reproduite par le journal +italien _El Popolo_. + +Il attribue à cette guerre une origine religieuse et assure que les +Espagnols l’avaient entreprise pour exécuter une partie du testament, +vieux de cinq cents ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la +nécessité de détruire l’Islamisme. + +Avec les indications publiées dans diverses interviews et la +connaissance de la mentalité musulmane, on peut déterminer les pensées +d’Abd-el-Krim. En voici une approximative esquisse: + + «Ma situation est glorieuse; j’ai détruit, il y a peu d’années, une + armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel et obligé le + roi d’Espagne à me payer une rançon de quatre millions de pesetas pour + racheter ses prisonniers. Finalement, l’Espagne avait renoncé à + l’occupation du Maroc. + + «Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que j’en + triompherais aussi facilement que des Espagnols. La France m’a vaincu + mais n’y a réussi qu’en envoyant contre moi une grande armée commandée + par le plus habile de ses maréchaux. + + «L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque son + gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus devant le + parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la paix. + + «Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient enregistrés + par tous les journaux de l’univers, c’est parce que je représentais la + puissance musulmane, très redoutée depuis qu’à Smyrne un autre général + musulman vainquit une armée grecque appuyée par le gouvernement + britannique. + + «Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque sans chef, + puisque le commandeur des croyants a été si maladroitement expulsé de + Constantinople. + + «Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand empire + musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde? Mes ancêtres ont + occupé la plus grande partie du territoire espagnol pendant plusieurs + siècles et l’ont civilisée, ainsi d’ailleurs que le reste de l’Europe. + N’est-ce pas dans les grandes universités musulmanes de l’Espagne que + tous les étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient + s’instruire et chercher dans nos livres la connaissance de la + civilisation gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, les + seuls représentants? + + «Sans doute, ces temps sont passés; mais le drapeau de la foi + islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui oublient qu’un + peuple ne renonce pas impunément à ses dieux, doit être arboré par + quelqu’un. Les deux cent cinquante millions de Musulmans dispersés + dans le monde ont besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je + pas ce chef? Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas + terminée encore.» + + * * * * * + +Le conflit marocain acquiert une grande importance quand on le rapproche +des événements récents dont la Turquie musulmane a été et est encore le +siège. + +Le canon ne constitue pas uniquement, comme on le dit quelquefois, +l’_ultima ratio regum_, mais aussi la dernière raison des idéals qui +cherchent à triompher. + +L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de ces rares époques où les +peuples renoncent aux dieux qu’ils adoraient pour en choisir d’autres. + +On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme dans les annales +du monde. Il sut donner à des nomades ignorés de l’histoire une +communauté d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, en +quelques années, de conquérir une partie de l’Empire romain et de fonder +un royaume étendu de l’Espagne aux rives du Gange. + +A la suite d’événements divers qui amenèrent, beaucoup plus tard, la +conquête de Constantinople par les Turcs, cette grande ville était +devenue le centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur des +croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde. + +L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de races les plus +diverses. C’est au nom de cette puissante foi que les cinquante millions +de Musulmans de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre, +et au nom de la foi musulmane encore qu’un chef marocain put lancer ses +tribus contre les chrétiens considérés comme ennemis de leur croyance. + +Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman renoncent, en +Turquie, aux forces religieuses qui unissaient leurs âmes et prétendent +lui substituer un nationalisme étranger à toute religion, ne tenant +compte que des intérêts de chaque peuple. + +Après avoir chassé le chef suprême des croyants de Constantinople, les +fondateurs de la nouvelle république turque, établie à Angora, croient +pouvoir remplacer l’ancien idéal musulman par des principes +démocratiques européens. Une politique exclusivement localisée à la +Turquie entraîna l’abandon de toute solidarité religieuse et c’est +pourquoi, pendant les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le +Parlement turc renonça à la fraternité musulmane. + +Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire la politique fondée +sur le nationalisme plus forte que celle établie sur le panislamisme +religieux? L’expérience seule pourra répondre. + +En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant l’idée d’une patrie +locale, basée sur la communauté de race, à l’idée d’une patrie générale +basée sur la communauté de croyance, les Turcs sont évidemment entrés +dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y gagnera sûrement, mais il +est douteux que les pays orientaux y gagnent quelque chose, puisque si +les principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique chaque +contrée musulmane se trouverait réduite à elle-même. + + * * * * * + +La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison de la protection que +lui accordèrent les socialistes. Si on les avait écoutés, la Tunisie et +l’Algérie eussent été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée +à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes n’aient pas +perçu de telles évidences montre une fois encore à quel point les idées +les plus claires peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés +par une croyance. + +Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point encore très localisé du +monde musulman, l’Islam constitue toujours une grande force et il en +coûterait cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour l’avoir +ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à l’Angleterre l’espoir de +posséder définitivement Constantinople en lançant les Grecs contre la +Turquie. + + * * * * * + +Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart des populations +balkaniques, les Musulmans en général, ceux de Turquie en particulier, +sont considérés par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de la +politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares dépourvus de +culture. Leur opinion est assez bien résumée dans une publication: +_Étude Franco-Grecque_, dont voici un passage: + + «Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un grand + destructeur; il n’admet d’autre science que la connaissance du Coran. + Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands fléaux qui jamais se + soient abattus sur le monde.» + +Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a jamais vu un des +merveilleux monuments musulmans de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde. +Il ignore le rôle prépondérant joué par les universités musulmanes dans +la civilisation européenne. + +C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent les livres +servant de guides aux politiciens modernes. Le chef du gouvernement +anglais n’en connaissait probablement pas d’autres quand il songeait à +expulser les Musulmans de l’Europe. + +Sans doute, les Turcs ont successivement perdu--le plus souvent au +profit de l’Angleterre--les plus importants fragments de leur empire: +Bulgarie, Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte etc., +mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en sauver le reste. + +Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté d’étendre sa propagande en +Turquie, n’y a obtenu aucun succès. Ses visées sur les détroits et +Constantinople, conformes aux anciennes prétentions des tzars, inspirent +naturellement aux Turcs une profonde méfiance. + +La France pourrait en profiter pour renouer ses anciennes relations avec +la Turquie, mais l’influence des socialistes entrave toute sa politique +extérieure. + + + + +CHAPITRE V + +LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES + + +Pondant que se multiplient en Europe congrès et conférences destinés à +rendre la paix moins précaire, des dangers plus graves, peut-être, que +les menaces de guerres européennes, grandissent en Orient. + +Notre petite planète est habitée, on le sait, par 1700 millions +d’hommes, sur lesquels 500 millions de blancs exploitent plus ou moins à +leur profit, depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur: +nègres, jaunes, etc., considérés comme des races inférieures. + +Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, prétendent +repousser leurs anciens maîtres. L’Inde et d’autres colonies réclament +l’indépendance. L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de +Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus subir l’influence +étrangère. + + * * * * * + +L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve d’autant plus ébranlée +que la solidarité européenne qui maintenait cette hégémonie s’est +désagrégée. L’Asie sait les États européens profondément divisés et +incapables d’union. Elle n’ignore pas que les blancs ne pourraient plus, +comme à l’époque de la révolte des Boxers, envoyer une expédition +internationale en Chine. + +La défaite écrasante infligée par les Japonais aux Russes a d’ailleurs +montré aux Asiatiques que l’Europe n’était plus invincible. + +En Orient comme en Occident, certains mots possèdent un magique empire. +Des formules telles que: «L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains», +soulèvent les âmes, bien que ne correspondant à aucune possibilité. Que +deviendrait, par exemple, l’Inde, sans la domination anglaise? Ce +qu’elle était à l’époque de la puissance mogole: une collection de +royaumes profondément séparés par la race, la religion, la langue, sans +industrie, sans commerce et constamment en guerre. On connaît également +le sort misérable des républiques nègres: Haïti, Libéria, etc., que les +hasards des guerres coloniales avaient fait naître. + +Les illusions sur le pouvoir transformateur des institutions européennes +que les Orientaux rêvent d’adopter, menacent également, nous l’avons vu, +de désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi du prophète. + +Les soixante millions de musulmans qui prétendent ravir aux Anglais la +domination de l’Inde deviendront peu dangereux le jour où ils auront +perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté de croyances ne +serait bientôt plus qu’une poussière d’hommes. + +Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de commettre des erreurs +dont tant d’Européens sont victimes quand ils oublient que les phases +politiques, comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies que +par étapes successives. + + * * * * * + +Cette évolution, ou plutôt cette révolution de l’Orient, a surtout +inquiété l’Angleterre, qui espérait conserver l’hégémonie commerciale du +monde définitivement conquise par la dernière guerre. + +On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout industriel, est obligée de +se procurer au dehors les produits nécessaires à son alimentation, alors +que la France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre des produits +de son sol. Il est donc naturel que les questions coloniales, un peu +négligées en France, jouent un rôle capital en Angleterre. + +Sans doute, les colonies anglaises constituent pour elle, comme le +disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, mais elles sont d’abord un +moyen de vivre. Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient +bientôt de famine dans leur île. + + * * * * * + +Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, ancien ministre des +Colonies, envisage comme fort menaçante une guerre que pourraient faire, +sans trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux l’Occident. + +Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer l’Europe, et qui ont +vivement frappé cet homme d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les +luttes économiques seraient peut-être plus meurtrières. + +Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas avoir attiré +l’attention de M. Sarraut, je vais résumer quelques-unes des pages que +j’écrivis, jadis, à ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la +suite d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement +français. + +Les luttes militaires font périr en bloc un grand nombre d’hommes, mais +les luttes économiques comme celles qui se préparent entre l’Orient et +l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, n’accumuleraient pas +moins de ruines. + +Par suite de l’évolution industrielle qui transforme aujourd’hui le +monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur commercial de l’Occident, +au lieu d’être, comme jadis, envahi par lui. + +Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient avec elles ni +hommes, ni canons, c’est-à-dire rien de ce qu’on puisse vaincre, mais +seulement des forces que l’on ne peut pas vaincre. + +Dans la phase actuelle du monde, les armes avec lesquelles combattaient +autrefois les peuples tendent de plus en plus à se transformer. Ils +lutteront probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs produits +industriels et agricoles qu’avec leurs canons. + +Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en plus d’appartenir à +l’Occident. Le rapprochement des deux mondes sous l’influence de la +vapeur et de l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation +générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et, par +conséquent, des salaires à la surface du globe. + +Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera déterminé par celui de +la journée de travail dont se contentent les peuples ayant le moins de +besoins et pouvant, par suite, produire à meilleur marché. + +Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité du +monde et qui sont en même temps les plus sobres de tous les peuples, +deviendront fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires +s’élèveront probablement un peu, mais ceux des Européens devront +s’abaisser considérablement. + +Nos descendants se trouveront en face d’une lourde tâche s’ils veulent +demeurer quelque temps encore à l’avant-garde de l’humanité, et ne pas +sombrer trop vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution +conduisent fatalement les hommes, les empires et les dieux. + + * * * * * + +Le bref exposé qui précède explique comment les problèmes de l’Orient +seront bientôt plus graves que les maigres questions politiques qui +préoccupent tant les Européens aujourd’hui. Un des plus importants, +peut-être, résultera du développement rapide de la puissance du Japon. +Cette nouvelle puissance paraît devoir exercer en Orient une hégémonie +analogue à celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident. + +Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, le Japon traite +d’égal à égal avec les grandes puissances européennes. Sa flotte est une +des premières du monde. Les États-Unis jettent des regards inquiets vers +ce minuscule pays, dont il y a moins d’un siècle l’Europe connaissait à +peine l’existence, et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable. +Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au jour où, à la +stupéfaction universelle, il obligea le plus vaste empire du monde à +signer une humiliante paix. + +Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil Levant est capable, +aujourd’hui, de tenir tête aux grandes puissances et vise à devenir +maître de l’Asie. + +Une de ses forces principales réside dans l’accroissement rapide de sa +population. Alors que plusieurs peuples de l’Occident voient diminuer +leur natalité, celle du Japon augmente annuellement de près d’un +million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions d’habitants de +1870 dépassent soixante millions aujourd’hui. + +Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le Japon à chercher des +territoires pour y verser l’excédent de sa population. Impossible de +caser cet excédent en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait +pas aux États-Unis et dans les Dominions anglais: Australie, Canada, +etc. Mais Anglais et Américains ne veulent à aucun prix accepter +l’invasion des jaunes et leurs raisons ont une grande force. + +Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, grâce à sa sobriété, +travailler à des prix beaucoup moins élevés que ceux des blancs, ferait +aux ouvriers de race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent +ensuite que la race japonaise se multipliant beaucoup plus vite que la +race blanche, les États-Unis et l’Australie deviendraient, en peu +d’années, par ce seul fait, de véritables colonies japonaises. + +On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement disposés à suivre +le conseil humanitaire donné par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu +pour faire place aux Japonais. + +Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque part l’excédent +d’une population que, prochainement, ils ne pourront plus nourrir, +entreront fatalement en lutte avec les peuples refusant de les accepter +sur leurs territoires. + +Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes scientifiques +imprévues, cette lutte semble aussi inévitable que le furent, jadis, +celles de l’empire romain contre les invasions germaniques déterminées, +elles aussi, par un excédent de population. + + * * * * * + +J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, depuis que j’ai +appris à le connaître. J’étais très lié avec un de ses plus éminents +représentants, le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet éminent +homme d’État voulut bien traduire en japonais plusieurs de mes ouvrages +et publier une longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie +politique. Nous avons souvent causé du problème qui vient d’être exposé, +sans y découvrir de solution claire. Ce sont justement les remarquables +qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité et aussi leur +fécondité, qui les rendent si dangereux pour des peuples ne possédant +pas des aptitudes pareillement développées. Il faut donc laisser à +l’avenir le soin de résoudre un problème dont aucune solution pacifique +n’apparaît encore. + + * * * * * + +Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion plus haut, M. +Albert Sarraut envisage non seulement la lutte entre le Japon et les +États-Unis, mais aussi celle de l’Europe contre tous les peuples de +l’Orient, et il écrit: + + «Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes, + éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès duquel la + guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que la valeur d’une + escarmouche.» + +Il est évidemment possible que les peuples de l’Orient, ayant les armées +russes à leur tête, envahissent un jour l’Occident. Un journaliste +assurait que le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance +entre le Japon, la Russie et l’Allemagne. + +On peut échafauder sur de tels sujets une foule d’hypothèses +effrayantes. Mais leur réalisation doit être envisagée comme appartenant +à la série des événements sur lesquels nous ne pouvons rien, tels qu’un +tremblement de terre ou le refroidissement inévitable de notre planète. + + + + +CHAPITRE VI + +LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS POPULAIRES + + +Les trente congrès réunis à Londres et à Paris pendant dix ans, et les +règlements de la Société des Nations, avaient pour but d’empêcher les +guerres entre peuples rivaux; mais personne ne paraît s’être préoccupé +des conflits entre les partis politiques d’un même peuple. + +Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux que les guerres +extérieures. Si le triomphe momentané du communisme en Hongrie, en +Allemagne et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus +destructeur encore que des guerres d’invasion. + +Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle de quelques grands +pays de l’Europe montrera à quel point les guerres sociales deviennent +menaçantes. + +Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions sociales, dont +la plupart des pays de l’Europe,--Allemagne, Russie, Autriche, Hongrie, +Grèce, Bulgarie, Turquie, etc.--ont été récemment victimes, nous ne +considérerons que les trois grandes nations latines: l’Italie, l’Espagne +et la France. + + * * * * * + +On sait dans quel désordre les succès du communisme et du syndicalisme +avaient plongé l’Italie. Le pillage des propriétés et des usines ainsi +que les assassinats étaient journaliers. L’armée devenait hésitante, +l’action du pouvoir royal complètement nulle. + +Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens combattants se réunirent +sous le commandement d’un chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de +sauver leur pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, le +futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à l’accepter comme chef +du gouvernement. + +L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt tous les suffrages. Les +socialistes eux-mêmes se déclarèrent ses partisans. + +Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des guerres intérieures. + +L’Espagne a été--comme l’Italie--menacée d’une guerre civile et n’en fut +également préservée que par un dictateur. Le coup d’État réalisé, en +septembre 1933, par le général Primo de Rivera, et le Directoire +militaire qui en est sorti ont totalement supprimé les partis politiques +espagnols, toujours en luttes acharnées. Constitution, ministres, Sénat, +tout a été balayé et, il faut bien le constater, à la grande +satisfaction du pays. + +La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de révolutions analogues +à celles de l’Italie et de l’Espagne, mais elle en est menacée par +l’intervention croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus +nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de l’Europe, dépendra +des résultats de la lutte entre les partis qui préparent les guerres +intérieures et ceux qui tâchent de les prévenir. + +Le conflit entre les forces de destruction et celles de cohésion grandit +chaque jour. Ces deux forces s’équilibrent à peu près en France; c’est +pourquoi il sera relativement facile d’y faire pencher la balance d’un +côté ou de l’autre. + +On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories de jacobins qui +préféreraient voir périr le pays plutôt que leurs principes, un +gouvernement dominé par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en +supprimant l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité des Alsaciens +en prétendant supprimer leurs anciennes libertés. Un nouveau +gouvernement, comprenant que l’art de gouverner ne consiste pas à +appliquer des théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en +quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses libertés et à +calmer les catholiques en rétablissant l’ambassade auprès du pape. +C’était fort simple; mais, à un certain moment, le fanatisme des +extrémistes inspirait une telle crainte que les ministres timorés +n’osaient pas résister à des suggestions devenues bientôt des ordres. + + * * * * * + +L’action des foules est aujourd’hui prépondérante dans tous les états +modernes, et c’est en partie pour cette raison que les gouvernements +européens deviennent si instables. Leur existence dépend de votes +populaires toujours incertains. + +Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de l’influence des masses +dans la conduite des nations. Leurs sentiments sont violents, leur +raison faible et leur aptitude à prévoir complètement nulle. + +L’incapacité des foules à prévoir les conséquences de leurs actes et +surtout de leurs votes, fut toujours un péril pour les gouvernements +populaires. Elles obéissent aux impulsions du moment comme jadis Ésaü +vendant son droit d’aînesse futur pour un plat de lentilles présent. +Cette mentalité est celle du barbare, et l’homme le plus intelligent +mêlé à une foule agissante redevient un barbare. + + * * * * * + +On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes populaires en +oubliant que le vote d’un électeur traduit beaucoup plus son +mécontentement que ses opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce +mécontentement que les meneurs conduisent les hommes. + +Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à un capitaine condamné à +mort pour trahison, puis à un autre officier ayant voulu livrer un +bâtiment à l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives +que de pareils votes sembleraient supposer? En aucune façon. Ces +électeurs révolutionnaires étaient simplement des mécontents. + +Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre de socialistes au +parlement eurent pour origine de tels mécontentements exploités par les +meneurs. + +Du groupe des mécontents faisaient partie des fonctionnaires irrités de +ne pas obtenir les salaires réclamés, des universitaires sourdement +indignés de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient, +de petits bourgeois exaspérés de l’élévation constante du prix de la +vie, qu’ils attribuaient au gouvernement, etc. + +Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, et firent de si +brillantes promesses de réformes que les électeurs se laissèrent +facilement séduire. + +Les sentiments populaires sont généralement perturbés par les flatteries +des politiciens. «Le peuple ne se trompe jamais», disait déjà +Robespierre. Les politiciens modernes répètent cette assertion, et +enseignent aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent tout +obtenir. Le résultat de cette propagande est d’avoir fait naître des +espérances et des haines aveugles dans l’âme des multitudes. + +Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la haine sont ainsi +devenus les véritables mobiles d’action des gouvernants obligés de +suivre les impulsions populaires. + + * * * * * + +L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris les plus +rationalisés, tels que l’Angleterre et le Danemark, des sentiments que +je viens d’énumérer, explique l’orientation universelle vers des partis +extrémistes riches en promesses. + +Il est donc naturel que la religion socialiste, avec ses mystiques +espérances de bonheur, se généralise. Le communisme, qui promet aux âmes +simples le retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes étaient +en commun fait également des progrès dans les couches inférieures des +populations. + +Comme il est impossible de faire entrer beaucoup d’idées à la fois dans +les cervelles primitives, et qu’il s’agit surtout pour les meneurs +d’exciter des sentiments d’hostilité, quelques formules suffisent: lutte +des classes, dictature du prolétariat, suppression du capitalisme, +socialisation des richesses, etc. Sur dix mille électeurs, on n’en +trouverait peut-être pas un capable d’expliquer nettement le sens de ces +formules, et surtout de pressentir les conséquences de leur application, +mais elles impressionnent les auditeurs et cela suffit au but poursuivi +par les meneurs. + +Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri de tout argument +rationnel. La plupart des ouvriers restent persuadés qu’ils travaillent +uniquement pour enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers +remplaceraient facilement. + + * * * * * + +Comment expliquer que tous les pays ne voient pas leur civilisation +périr sous l’influence des forces révolutionnaires destructives, qui +continuent à grandir, et les menaces de guerre civiles redoutables? +Pourquoi, dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils que +transitoirement extrémistes et généralement suivis de votes très +conservateurs? + +Simplement parce que le mécontentement et l’irritation dont nous +parlions plus haut, sont des sentiments momentanés, recouvrant un +substratum rigide constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant sur +cette âme ancestrale que les dictateurs italien et espagnol purent +sauver leur pays de l’anarchie. + +On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant derrière des agitations +violentes, mais fugitives comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de +la race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances où les +intérêts de cette race sont menacés. L’âme collective des foules est +très mobile, l’âme de la race très fixe quand elle a été stabilisée par +un long passé. + +L’accroissement de la puissance des foules a été considérablement +favorisé par l’évolution profonde de l’industrie. La multiplication +immense d’ouvriers sur un même point a déterminé la création de forces +collectives telles que le syndicalisme dont le rôle grandit constamment. + + * * * * * + +Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend de plus en plus à +obéir aux volontés oscillantes des multitudes. Et comme les +civilisations sont arrivées à un degré de complication auquel les +cerveaux suffisamment développés peuvent seuls s’adapter, il en résulte +une tendance générale des foules à ramener violemment les sociétés à des +phases d’évolution inférieures mieux en rapport avec leur mentalité. Les +progrès du communisme traduisent cette aspiration. + +Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, les foules sont +aujourd’hui en conflit avec les élites, bien qu’elles ne puissent se +passer d’elles. + + + + +LIVRE IV + +LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE CONFLIT ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET LES ANCIENS PRINCIPES + + +«Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui domine le monde. Les +Romains eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se +gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers +lorsqu’ils se conduisirent sur un autre.» + +Il est évidemment utile de posséder des principes directeurs et +dangereux de les perdre. Malheureusement, ces principes ne se +choisissent pas toujours, et la nécessité peut forcer à renoncer aux +meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les Romains subirent les +guerres civiles qui transformèrent leur république en empire, et ce +n’est pas volontairement non plus que le Sénat romain finit par laisser +les légionnaires renverser et élire les empereurs, ce qui fut une des +causes de la décadence de Rome. + + * * * * * + +Les conflits entre d’anciens principes politiques et des nécessités +nouvelles constituent une phase critique de la vie des peuples. Il en +résulte généralement une orientation différente de leurs destinées. + +L’Angleterre peut être citée comme exemple de conflits entre d’anciens +principes et des nécessités imprévues obligeant à les modifier. + +Un de ses principes essentiels était le libre-échange. Il avait assuré +la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et semblait inviolable. + +Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant autocratiquement +des colonies lointaines. Plusieurs de ces colonies sont devenues des +Dominions, possédant des parlements, presque indépendants. Ils +consentirent à envoyer des troupes au secours de la métropole pendant la +grande guerre, mais les y obliger eût été impossible. On en eut la +preuve lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le premier ministre +de l’Empire britannique ayant demandé des soldats aux Dominions vit sa +requête rejetée par tous. + +Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. On le constata +notamment lorsque leurs représentants réunis à Londres demandèrent que +l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les marchandises des +autres pays, réservât principalement sa clientèle à ses anciennes +colonies. + +L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre ses chemins de fer, +ses canaux, etc., affirma ne pouvoir les obtenir qu’en exportant les +produits de son agriculture et de son élevage. Il fallait donc que +l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée sur son +territoire des marchandises d’autres pays et, par conséquent, adoptât +des principes contraires à la liberté d’échange qui avait créé la +prospérité de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à +déclarer que son pays n’accepterait la venue d’ouvriers anglais sur le +territoire australien qu’autant que l’Angleterre lui assurerait ses +marchés. Il fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant +spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait les débouchés que +le reste du globe ne lui fournit plus. L’Empire britannique, quoique +dispersé dans les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur +lui-même. + +Une des difficultés du problème est que tous les dominions, le Canada +notamment, n’ayant pas les mêmes intérêts ne professent pas les mêmes +principes. Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie développée, +n’ont nullement l’intention de la sacrifier aux besoins des +manufacturiers anglais. + +Parmi les causes de la campagne protectionniste figure encore le désir +de fermer en grande partie le marché britannique à la concurrence +allemande et américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement, +vendre leurs produits aux Allemands, mais acheter le moins possible les +marchandises de ces derniers. + +Les perturbations économiques dont l’Angleterre est aujourd’hui victime +sont considérables. En 1926 elle était obligée de nourrir 1.500 mille +chômeurs, charge fort lourde pour son budget. + +Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, résulte de ce que, +ayant perdu ses plus importants clients: Russie, Allemagne, Autriche, et +aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire le chiffre de ses +exportations et, par conséquent, celui de sa production. + + * * * * * + +La lutte entre les anciens principes et les nécessités nouvelles +s’accompagne souvent d’illusions politiques capables d’aveugler les +peuples sur leurs véritables intérêts. + +Certains pays, comme la France et la Belgique, sont difficilement +gouvernables par suite des principes contradictoires des partis +politiques qui se succèdent au pouvoir. Les difficultés créées par les +rivalités politiques dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, sont +devenues telles que pour les surmonter il a fallu recourir à des +dictatures. + +L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, n’a pas échappé au +désordre engendré par les conflits entre les principes anciens et les +nécessités nouvelles. J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force +était surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef suprême des +croyants pour le remplacer par un président de république et un +parlement. Les auteurs de cette transformation s’imaginaient sans doute +que des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour. + + * * * * * + +Si les luttes entre les nécessités et les principes résultaient +seulement de l’apparition d’exigences économiques dues aux progrès de +l’évolution scientifique et industrielle, il serait relativement facile +d’en triompher. Elles sont malheureusement aussi les conséquences +d’exigences populaires n’ayant que des illusions sentimentales ou +mystiques pour soutien. + +Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes comme +l’Angleterre, étaient obligés de renoncer à certains principes +fondamentaux de leur politique. Elle en est même arrivée à placer +momentanément à la tête de son gouvernement le chef du parti socialiste. +Il est vrai qu’en Angleterre le poids de la tradition est si fort que ce +ministre socialiste gouverna exactement comme l’eût fait un ministre +conservateur. Loin de réduire les armements il en accrut l’importance. + +Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités économiques +nouvelles ont plongé l’Europe dans une série de bouleversements dont la +fin ne s’entrevoit pas encore. + + * * * * * + +Les observations qui précèdent suffiraient à montrer que le gouvernement +des peuples modernes est entouré de difficultés formidables que les âges +antérieurs n’avaient pas connues. + +Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains n’avaient pas à +se préoccuper des répercussions infinies que l’interdépendance des +nations engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques principes +universellement admis et rarement contestés. + +La situation des conducteurs d’hommes est actuellement bien différente. +Une simple erreur de jugement engendre parfois de terribles +catastrophes. Pour s’être trompés dans leurs prévisions les souverains +de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé leurs peuples +dans un abîme de désolation. + + * * * * * + +Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, entourés de forces dont la +puissance dépasse souvent celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État +modernes gouvernent au jour le jour, dominés par la crainte des +conséquences de leurs actes. + +A l’exception de quelques illuminés poursuivant des chimères, les +gouvernants actuels vivent dans l’incertitude et doivent souvent +entendre, à l’heure du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, devenu +roi: + + «Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, de l’écheveau + emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie... Macbeth a tué le + sommeil. Macbeth ne dormira plus.» + +Ces complications de la politique grandissent sans cesse. La vie +matérielle et morale des peuples est bouleversée. Les idéals qui +orientaient la conduite ont perdu leur prestige. + +La désagrégation des anciens concepts est générale. Les vieux rêves de +fraternité se voient remplacés par des haines violentes entre les divers +peuples, et aussi entre les classes de chaque peuple. + +L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, pour conséquence, dans +tous les pays, l’avènement de partis extrêmes proposant des formules +pour assurer le bonheur. + +Cette période d’anarchie ne saurait durer; l’équilibre détruit finit +toujours par renaître. Nous savons ce qu’était la société d’hier, nous +voyons celle d’aujourd’hui. Que sera celle de demain? + + + + +CHAPITRE II + +ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES. + +DIVISION DES SOCIÉTÉS EN GROUPEMENTS CORPORATIFS + + +En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une menace et dont +l’expérience russe a montré l’impuissance et les dangers, deux éléments +politiques nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés modernes. + +Le premier est la substitution des forces collectives aux forces +individuelles, le second la division des grandes sociétés homogènes en +petits groupes hétérogènes ou syndicats. + +Les gouvernements modernes sont de plus en plus dominés par les forces +collectives. Jadis, un chef d’État se préoccupait fort peu des exigences +populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer puisqu’elle arrivait +rarement jusqu’à lui. + +Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés populaires agissent +profondément sur les volonté conscientes et surtout inconscientes des +gouvernants. + +Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, les guerres de +1870 et 1914, peuvent être donnés comme exemples d’actes attribués aux +volontés de souverains supposés tout puissants, alors que ces actes sont +issus en réalité de volontés collectives. + +En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà rappelé qu’elle naquit +d’une explosion soudaine d’indignation populaire provoquée par une +dépêche inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une guerre avec +la France était nécessaire pour fonder l’unité allemande. Utilisant +l’irritabilité collective du peuple français, il obligea Napoléon III, +qui déjà malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la guerre. + +Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur Guillaume par la +volonté de son entourage, conforme d’ailleurs aux conclusions de tous +les écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique était de +posséder une armée et une flotte assez fortes pour imposer ses volontés +sans jamais avoir besoin de déclarer la guerre. + +Une des caractéristiques des volontés collectives est qu’avant d’agir +sur les volontés conscientes individuelles, elles agissent d’abord sur +les volontés inconscientes. La mode opère justement de cette façon: +arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent à ses lois. Son +despotisme est tel que toutes les classes sociales, des plus humbles aux +plus élevées, le subissent sans discussion. L’homme moderne devient de +plus en plus un être collectif et l’originalité est de moins en moins +tolérée. + +Les opinions collectives, issues d’événements du moment, sont +généralement très instables. Celles fondées sur les croyances +religieuses et politiques sont au contraire assez fixes, comme +l’histoire des religions et des partis politiques le prouve. + +La force de ces croyances collectives est de donner à tous les hommes +des volontés identiques, c’est-à-dire une unité de pensée et de +sentiment qui les font agir d’une même façon dans des conditions +semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est si considérable. + + * * * * * + +Parmi les conséquences des influences collectives qui dominent le monde +moderne il faut citer la transformation progressive des sociétés en +petits groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement préoccupés des +intérêts de leurs groupes, ces syndicats restent indifférents à +l’intérêt général. + +Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois contre un +ennemi politique commun, mais ces deux doctrines sont fort différentes. + +Le socialisme veut confier à un État omnipotent la gestion de toutes les +entreprises; le syndicalisme prétend établir dans l’État une série de +petits états indépendants. Les formules syndicalistes: la mine aux +mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., représentent bien les +tendances de la doctrine. + +Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, constitue, au moins en +théorie, une forme parfaite d’altruisme social. Le syndicalisme +représente au contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents +à l’intérêt général. + +Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des théories politiques, +le seul but les intéressant est l’augmentation de leurs salaires. Pour +l’obtenir ils ne reculent pas, comme l’ont montré en France et en +Angleterre les cheminots, les mineurs et les postiers, devant l’arrêt +total de la vie d’un pays. + +Dans sa dernière menace de grève, le syndicat anglais des cheminots +annonçait qu’il arrêterait brusquement tous les trains de chemin de fer +quand cela lui plairait, sans prévenir le public. + +Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les chefs d’entreprise +aient l’argent nécessaire pour satisfaire leurs demandes. Ils exigent +qu’on impose à leur profit le reste de la nation. + +C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement anglais en accordant +aux mineurs des suppléments de salaire aux frais du trésor pour empêcher +la fermeture des mines. Cette maladroite concession ne pouvant durer, +les subsides furent supprimés et il en résulta une grève de six mois qui +menaça l’existence industrielle de l’Angleterre. + +Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, animés d’intérêts +corporatifs souvent contraires à l’intérêt commun, n’a conquis sa +puissance actuelle qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne +chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, mines, +chemins de fer, etc.; mais son apparition n’est pas nouvelle dans +l’Histoire. Il fit périr dans les dissensions plusieurs républiques +italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour échapper à l’anarchie +syndicaliste, l’illustre république en fut réduite à subir le joug des +Médicis. + +Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui deux grandes forces +contre lesquelles les sociétés auront souvent à lutter. + + + + +CHAPITRE III + +LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES + + +Toutes les civilisations furent toujours guidées par les élites, +c’est-à-dire par un petit nombre d’individus possédant une intelligence +supérieure à celle des multitudes. + +Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles +eurent toujours pour caractéristique extérieure le prestige. Dès que ce +prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à +disparaître. + +C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. Pour des +raisons diverses, les élites perdent de plus en plus leur influence. +L’aveugle multitude se dresse contre elles et prétend les remplacer. + + * * * * * + +Comment se crée et se perd le prestige? Ayant déjà étudié cette question +ailleurs il serait inutile d’y revenir. Remarquons seulement que le +mécontentement général créé par l’incapacité de divers Parlements +suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique exercé jadis par +certaines classes dirigeantes est si affaibli aujourd’hui. + +Tant que les élites conservent leur prestige, les gouvernements restent +assez forts pour se faire obéir; lorsque ces élites sont divisées en +groupes politiques rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et +le pays tombe dans l’anarchie. + +En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, la victoire du +nombre a été complète. En France, les anciennes élites semblent +conserver encore quelque autorité; mais cette autorité s’affaiblit +chaque jour et le torrent populaire avance. Des députés craintifs ne +cherchent plus qu’à plaire aux volontés mobiles des électeurs et +oublient de plus en plus les intérêts généraux de leur patrie. + + * * * * * + +Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait soustrait à la révolte du +nombre. Le peuple anglais était le plus traditionaliste de l’univers. +Une politique immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés des +morts orientaient impérieusement les actions des vivants. Comment un tel +peuple eût-il pu se révolter contre des élites dont l’influence +séculaire avait déterminé sa grandeur? + +Et voici qu’une importante fraction d’une nation qui semblait un bloc +immuable, solidifié pour toujours, a récemment tenté une des plus +profondes révolutions dont les chroniques du monde aient gardé la +mémoire. + +Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, et sans aucun +signe précurseur de l’orage, postes, usines, chemins de fer, bateaux, en +un mot, tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, cessa de +fonctionner. + +Si le gouvernement n’avait pas immédiatement trouvé assez de volontaires +pour remplacer sommairement les millions d’ouvriers ayant cessé le +travail, l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette grève générale +ou à périr de famine, ou à prendre comme maîtres de l’empire les chefs +du mouvement révolutionnaire: roi, ministres, parlement eussent disparu +comme, jadis, les dirigeants de la Russie, pour faire place à la petite +oligarchie de meneurs représentant la puissance du nombre. + +Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement anglais +conserva un prestige assez fort pour opposer une barrière au nombre; +mais combien de temps encore pourra-t-il dominer une immense armée fort +dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable au service +d’exigences d’une réalisation impossible? + + * * * * * + +Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance des chefs de +l’Internationale, la foule anglaise des grévistes ne trouva, en dehors +de quelques platoniques adhésions de fonctionnaires français et de +révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres pays. Une fois +encore, le nationalisme fut plus fort que l’internationalisme. + +L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires français aux +grévistes anglais mérite d’être noté, parce qu’il révèle à quel point le +principe d’autorité se désagrège en France. Une telle adhésion eût +constitué un phénomène invraisemblable, il y a quelques années. + +Si les agents de l’administration anglaise, au lieu d’aider leur +gouvernement à se défendre, se fussent joints aux fonctionnaires +français pour se mettre du côté des révoltés, toute la puissance de +l’Angleterre se fût écroulée rapidement. + +Parmi les enseignements de la grève anglaise, un des plus typiques est +l’obéissance aveugle des syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs. +Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi. + +La même obéissance s’observa en Italie et en Espagne, lorsque +l’énergique action des dictateurs supprima les violences exercées par le +syndicalisme. Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. Les +foules sont trop incapables de penser et de raisonner pour se passer +d’un chef. + +Dans les révolutions analogues à celle dont la nation anglaise faillit +être victime, l’influence des meneurs est rendue facile parce qu’elle a +pour soutien des intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation +de salaires; mais l’Histoire prouve que les multitudes ne sont pas +toujours conduites par des motifs aussi intéressés. Des mobiles très +immatériels, comme une croyance politique ou religieuse, suffisent +parfois à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples dans un +livre jadis publié sous ce titre: _Les Opinions et les Croyances_. + + * * * * * + +La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus d’une fois au cours +de l’Histoire. De l’antiquité grecque à nos jours, elle a coûté à divers +peuples leur indépendance. + +Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée par la révolte du +nombre ne sont pas nombreux. La dictature d’un chef est un des plus +efficaces. Nous avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à +cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et l’Espagne pour +échapper aux désordres causés par les socialistes. + +Les formes nouvelles des aspirations populaires ont été nettement +marquées par lord Grey, dans les lignes suivantes relatives à la grève +anglaise: + + «La grève générale a posé un problème dans lequel la question des + salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne s’agit pas, + maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, mais si le + gouvernement démocratique parlementaire doit être renversé. C’est par + ce gouvernement démocratique que la liberté a été conquise et c’est + par lui seul qu’elle peut être maintenue. Les autres solutions sont le + fascisme ou le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la + liberté et lui sont funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la + liberté de la presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté + même de se mettre en grève.» + +C’est justement parce que l’idéal démocratique dont vivaient les nations +modernes a perdu son empire sur les âmes que plusieurs peuples sont +entrés dans une période de bouleversements qui ne prendra fin que le +jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier les pensées et pacifier +les cœurs. + + + + +CHAPITRE IV + +LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE + + +Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de +l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit +éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois. + +Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que +de changements depuis moins de cent cinquante ans! Paris, momentanément +devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine; +la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant, +arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre +son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe. + +A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis +perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt +l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis, +qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique. + +Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une +petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige, +devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque +empire des tzars et rêver la domination de l’Asie. + + * * * * * + +L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à +l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit +conquis à son tour. + +L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la +guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il +connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à +l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait +que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des +savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand. + +La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son +hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de +l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les +volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, «que la +Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les +peuples». + +Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les +Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de +l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord, +industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur +race les rendait, suivant eux, détenteurs. + + * * * * * + +Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future +Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien +constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à +un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle +bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son +débiteur. + +L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de +tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de +régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par +la France. + +Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire +britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors +que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et +sous celui de l’Amérique. + + * * * * * + +On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa +dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les +premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents +millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent +vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois +milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand +viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre. + +Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée +ces conventions. Les lignes suivantes du _Gaulois_ résument assez bien +l’opinion générale: + + «... Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens, + des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi + draconien soit supportable par six générations de Français.» + +Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement +invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible. + +Un grand journal anglais, le _Morning Post_, faisait, à propos de la +situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes: + + «... Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui + résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une + prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la + guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires + alliés; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à + supporter tous les frais.» + + * * * * * + +Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses +économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir +d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que +l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences +successives. + +Le «Français moyen», étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que +l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre, +prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si +lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que «les +bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle +aurait pu rêver». + + * * * * * + +Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les +combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens +populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le +nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils +professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de +l’Amérique des opinions bien erronées. + +La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une +reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon +droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son +secours? + +Tous les documents publiés depuis cette époque,--parmi lesquels les +aveux des intéressés eux-mêmes--ont montré que les interventions en +faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce +fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique +participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la +dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir +autrement. + +En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de +se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et +l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre. +Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur +Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était +menacée. + +La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre. +Comme l’écrivait justement le _Morning Post_: + + «C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide + dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition + de la sécurité de l’Angleterre.» + +Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant +pas à ses côtés; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire +britannique subît le même sort? Si la Grande-Bretagne put rester neutre +en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte +suffisante pour résister à celle de l’Angleterre. + + * * * * * + +La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations +hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On +pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de +l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie +et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un +conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était, +au fond qu’une guerre anglo-germanique. + +Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique, +qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le +torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle +finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de +l’Allemagne. + + * * * * * + +Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les +États-Unis ont largement bénéficié du conflit. + + «La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis + une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde.» + +La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se +gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante +armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une +technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à +dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses +ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est +supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens. + +C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des +doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande +partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On +conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les +utopies socialistes. + +C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber +sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante +à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant, +comme les États-Unis, cet oppressif régime. + +Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on +peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de +son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du +monde. + + * * * * * + +Comme le faisait remarquer un journal espagnol, _Sol_ du 8 septembre +1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance +commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement. + + «Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique. + Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes + sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières + premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique. + + Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière.» + +Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la +commission des réparations, publiées par le _Temps_ du 4 février 1927, +montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la +domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe: + + «L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des + États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la + tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils + voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne + paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera.» + +Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux +États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit +combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de +l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue. + +Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait +considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se +trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd +tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que +l’Europe deviendrait infiniment pauvre. + +Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons, +notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les +peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de +servitude. + + + + +LIVRE V + +NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES. + +POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA +DICTATURE + + +Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté +sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de +gouvernement: monarchie, république, etc. + +C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les +institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée +et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas +créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à +l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la +crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli +sept millions de suffrages. + +Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues +encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne +se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation +géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps +antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les +crues du Nil. + +De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que +grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de +l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie. + +Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le +plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de +la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime. +L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne +monarchique d’hier. On a dit avec raison: + + «La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel, + subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que + c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la + souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la + démocratie.» + + * * * * * + +Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des +lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au +moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de +décrets. + +Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux +révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais +cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions +qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré +un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime +communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement +au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la +propriété individuelle. + +Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la _Revue +hebdomadaire_: + + «Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de + toutes les sociétés humaines: la propriété privée, la liberté des + transactions, la monnaie, bientôt l’héritage... + + Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui + soient restés encore un monopole de l’État.» + +Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant +plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut +simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels +les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que +ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des +propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française +put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les +paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront +naturellement à tout retour de l’ancien régime. + +La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les +institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa +structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de +les découvrir. + +Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans +des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre +désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement +aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus +simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de +dictature reparaît partout. + + * * * * * + +Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve +l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant +les complications de l’âge moderne. + +Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à +résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme +celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques +meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs: les clubs pendant la +Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait +avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la +Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti: +autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle, +etc. + +Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire +que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à +dominer les groupes modérés à volontés faibles. + +Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un +autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses +propositions. + +Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si +impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille +Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la +guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs: Danton, +puis Robespierre. + +Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses +auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre +Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux +électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se +virent obligés au contraire de les augmenter. + + * * * * * + +Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de +l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut +bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en +Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays. + +L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de +l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre, +berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment +s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la +_Westminster Gazette_: + + «Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe + occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui + implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite + que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système + actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs + réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que + les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser + une période de gouvernements autocratiques.» + +Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités +ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes +menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs +auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures +les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions, +renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien +rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les +termes suivants cet aspect de la vie parlementaire: + + «Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à + quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de + budget.» + +Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il +subira forcément la transformation suivante: + +Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour +une période limitée de quatre ou cinq ans. + +M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une +dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du +Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront +être indépendants de tels votes. + + * * * * * + +L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de +dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec +certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs. + +Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir +insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait: «que les +dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires, +mais, au contraire, des partis de gauche.» Bonaparte fut appuyé, en +effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini +appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les +dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future +dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la +Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux +monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les +dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était +chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos +jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un +simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par +la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo +de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés. + +Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si +l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en +seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature +militaire ou une dictature communiste. + +Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états +européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la +Révolution française. De la vieille devise: «Liberté, égalité, +fraternité», toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé +son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et +de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci. + +Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays +européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en +dictatures. + + * * * * * + +En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement +qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut +être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les +forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces +collectives qui prétendent les remplacer. + +Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction, +elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines +formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les +parlements, deviennent incapables de le gouverner. + +Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à +la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux +puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse +formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible; sans lui +pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils. + +Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives +ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes +les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La +colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti +personne. + + * * * * * + +Le parlementarisme, issu des votes populaires, avait établi une sorte de +transaction entre la pensée individuelle et les forces collectives; +mais, avec les nécessités de l’évolution moderne, les Parlements sont +devenus, en raison même des infériorités psychologiques de toutes les +collectivités, totalement impuissants, quand ils n’ont pas à leur tête +une personnalité suffisamment forte. C’est justement pourquoi, depuis +plusieurs années, les premiers ministres des divers parlements tendent +comme je le disais plus haut à se transformer en véritables dictateurs. + +Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme arrive à reprendre son +rôle de conducteur du monde. S’il devait succomber devant la force +brutale et aveugle des foules, les grandes civilisations subiraient une +décadence qui précéderait de bien peu la fin de leur histoire. + + + + +CHAPITRE II + +LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE RÉALISÉES EN EUROPE + + +Les dictatures nouvellement nées en Europe ont revêtu des formes +diverses suivant les pays: prolétarienne en Russie, militaire en +Espagne, en Turquie en Pologne et en Grèce, politique en Italie. + +Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, qui ne diffère qu’en +théorie de l’ancien tzarisme, la dictature grecque, qui ne représente +qu’un conflit d’ambition militaire, les dictatures polonaise et turque +qui restent encore un régime demi-constitutionnel, nous n’envisagerons +ici que les dictatures italienne et espagnole. Nous dirons ensuite +quelques mots de la demi-dictature spontanément réalisée en France à +l’époque de la chute du franc. + + * * * * * + +La dictature italienne sortit de l’excès du désordre dans lequel +socialistes et syndicalistes avaient plongé l’Italie. Meurtres et +pillages ne se comptaient plus. L’armée restait indifférente, le roi +impuissant. + +On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, mit fin au désordre +en marchant sur Rome à la tête d’une légion d’anciens combattants et +détermina le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement. + +Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et en fait, le dictateur, +dégagé de l’influence d’un parlement qu’il ne conserva que pour la +forme, sut réorganiser rapidement son pays. + +Résumant les doctrines du nouveau maître, le _Matin_ écrivait: + + «Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse des siens. + A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la discipline, + à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie.» + +L’énergie et le jugement du dictateur le firent accepter par tous les +partis, y compris le communisme et le syndicalisme. Les dirigeants de la +Confédération du Travail demandèrent à s’associer au nouveau +gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent à leurs théories. + +Cette conversion des socialistes ne constituait pas, d’ailleurs, un +phénomène bien nouveau. Seule, la rapidité de cette conversion pouvait +étonner. + +Un des plus influents socialistes déclara «mort le socialisme +idéologique». Ajoutant, très justement, que la guerre avait fourni une +preuve catégorique que «le sentiment de race a toujours prévalu sur +l’idéologie de l’unité internationale de classe». + +Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables de capacité +politique: Suivant lui: «les divisions entre bourgeois et prolétaires +sont de vieilles méthodes de classement qui ont fait leur temps». Il +s’est très bien rendu compte que dans les temps modernes la puissance +des chefs d’État, rois, ministres ou dictateurs même dépend en grande +partie de conditions économiques extérieures dont les gouvernements ne +sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, que la vie industrielle de +l’Italie dépend en grande partie de l’Angleterre et des divers pays qui +lui fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces nécessités que le +monde n’avait pas encore connues influencent considérablement la +politique étrangère des nations qui s’y trouvent soumises. + +Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules l’importance des +conditions économiques qui régissent aujourd’hui la vie des peuples, le +dictateur italien se propose de donner un ministère aux organisations +ouvrières, «afin de les convaincre que l’administration d’un État est +chose extrêmement difficile et complexe, qu’il n’y faut guère +improviser, ni faire table rase, comme il est arrivé au cours de +certaines révolutions». + +Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans l’âme des +multitudes de sérieux progrès se trouveront réalisés. + +En attendant, le dictateur a pris des mesures fort sages, qu’un +parlement n’aurait jamais pu imposer. + + «Il a également compris que, contrairement aux théories socialistes, + un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative privée le maximum + de liberté d’action et renoncer à toutes législations, interventions + et entraves qui peuvent sans doute satisfaire les démagogies + parlementaires, mais qui, comme l’expérience l’a démontré, + n’aboutissent qu’à être absolument pernicieuses. Tous les systèmes + économiques négligeant la libre initiative et les ressorts individuels + seront, dans un bref délai, voués à une complète faillite. + + Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé de + confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, notamment celui des + téléphones.» + +Ces mesures judicieuses représentent exactement le contraire de ce que +les socialistes veulent réaliser en France. + +L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée qu’en prenant l’utilité +comme élément de jugement. L’opinion générale en Europe a très bien été +formulée par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome devant une +réunion de journalistes, et dont le _Matin_ du 21 janvier 1927 a donné +l’extrait suivant: + + «Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement italien ne + s’appuie pas sur une base démocratique. + + _Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec + vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte + victorieuse._ + + _Votre mouvement a rendu service au monde entier._ + + L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces + subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une + coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant + l’honneur et la stabilité de la société civile, elle donne l’antidote + nécessaire au poison russe.» + + * * * * * + +Laissant de côté l’Italie,--qui constitue un des rares exemples où une +dictature prolongée ait été utile à un peuple--arrivons à l’Espagne. + +La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers dirigés par le +général de Rivera. Elle fut comme en Italie la conséquence d’un état +d’anarchie contre lequel la royauté restait impuissante. + +Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que les assassinats +socialistes se multipliaient d’inquiétante façon. Depuis trois ans, des +centaines de citoyens étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi +eux figuraient un président du Conseil, un archevêque, quatre +gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. Syndicalistes et +communistes ne se ménageaient d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que +le chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des extrémistes +encore plus extrémistes que lui. + +Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature tremblait et +l’anarchie commençait à gagner l’armée. Des juntes +militaires,--associations de type soviétique,--prétendaient imposer +leurs volontés aux ministres, régler les conditions d’avancement, etc. +L’indiscipline devenait générale: plusieurs provinces entamaient des +mouvements séparatistes. + +La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire que la dictature +italienne. Après avoir éliminé les ministres et le parlement, le +dictateur espagnol gouverna son pays avec un directoire composé de dix +généraux. + +Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera «jusqu’à ce que +des hommes capables et d’une moralité absolue soient trouvés pour +gouverner l’Espagne». On les cherche encore. + +Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements +constitutionnels le roi subit toutes les volontés du dictateur, y +compris la confiscation des biens personnels d’anciens ministres choisis +par lui. Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, que +les rois modernes finiront par posséder moins de liberté que les plus +humbles de leurs sujets. + +Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne est menacé, +selon une loi commune à toutes les dictatures militaires, des rivalités +de généraux ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir. +L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique donne une idée assez +claire du sort des pays dans lesquels la puissance des compétitions +individuelles est supérieure à celle des lois. + + * * * * * + +La France n’a pas été obligée de subir un régime dictatorial aussi +absolu que ceux de l’Italie et de l’Espagne; mais, pour la sauver de +l’anarchie financière dont elle était menacée, il fallut confier au +Président du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué par le droit +de formuler des décrets sans prendre l’avis du Parlement. Les événements +qui amenèrent à cette situation ont été exposés par l’importante revue +anglaise _New statesman_ du 15 janvier 1927 dans les termes suivants: + + «Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau cabinet avec + M. Caillaux aux finances. + + M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc descendait + sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace donnait des + signes de colère. Le capital s’évadait du pays. Le Trésor était vide. + M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre lorsque le 17 juillet + il renversa le cabinet Briand-Caillaux. Son propre ministère fut + renversé après une seule journée d’existence. Dans les rues, comme le + franc touchait presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient + une trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa + nef sur les rochers et la France se trouvait «à deux doigts» de la + ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir formidable. Il + travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. Le franc fut + arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position qu’il pût défendre. + Une caisse d’amortissement fut créée pour venir en aide au Trésor. La + Chambre, profondément alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et + rapidement M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de + gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait été + farouchement combattue par les députés. Le budget fut voté en + trente-six jours. Depuis des générations, la France n’avait pas eu le + spectacle que lui donnait l’action de M. Poincaré.» + + * * * * * + +Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il faut bien +reconnaître que si les peuples sont les uns après les autres poussés +vers des formes variées de dictature, c’est qu’elles correspondent à des +nécessités nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait surgir. + + + + +CHAPITRE III + +RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER DES DICTATURES + + +Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains moments de la vie +des peuples, il importe aussi d’en mentionner les dangers. + +L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout +contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve l’histoire, entraîner un +peuple vers d’irréparables désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur +les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement de +l’Autriche par la Prusse, il préparait sa future défaite en 1870 et la +guerre de 1914 qui en représente une lointaine conséquence. + +Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de maladresses, dont +chacune constituait un acte dictatorial, que Guillaume II amena les +pacifiques commerçants des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette +lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue restait fort +douteuse avant l’intervention américaine. + +J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des erreurs du même ordre, +notamment quand le ministre Lloyd George usa de son pouvoir presque +dictatorial pour lancer la Grèce contre la Turquie dans l’espoir de +conquérir indirectement Constantinople. + +La politique dictatoriale du même ministre envers la France ne fut pas +plus heureuse. Elle faillit faire perdre à l’Angleterre une alliance qui +lui était aussi nécessaire qu’à son ancienne alliée. + +Bien d’autres exemples montrent la funeste influence que peuvent parfois +exercer les dictateurs. Les plus puissants que le monde ait connus +depuis longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant en Europe, +le Président Wilson. Lénine ramena la Russie à la barbarie et le +Président Wilson fut un des principaux auteurs de la désorganisation +européenne actuelle. + +Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État américain vit ses +décisions dictatoriales acceptées comme des oracles. Oubliant que les +empires naissent de nécessités historiques accumulées et ne sont pas +créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de l’Europe en +ne prenant que l’idéologique principe des nationalités pour guide. Ce +principe lui inspira la rédaction d’un traité de paix où, dédaignant +mille ans d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans vie +économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer. + + * * * * * + +Les dictatures prolongées présentent cet autre danger d’amener +rapidement l’affaissement du caractère de ceux qui les subissent. Sans +doute la dictature d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour +longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence despotique +de ses successeurs, l’âme romaine se désagrégea et perdit les qualités +de caractère qui avaient maintenu à travers les âges la grandeur de +Rome. + +La soumission des Romains à la puissance impériale était devenue +complète. Lorsqu’un César de la décadence pénétrait au Sénat, les +sénateurs tremblaient devant lui et applaudissaient avec frénésie quand, +sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns d’entre eux au +supplice. Les Conventionnels ne montraient pas moins de servilité +lorsqu’ils applaudissaient Robespierre marquant pour l’échafaud les +collègues ayant cessé de lui plaire. + + * * * * * + +Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, c’est que la plupart +des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un +maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite. + +Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui de liberté et jamais +pourtant ils ne se soumirent aussi facilement à toutes les servitudes. +Si le besoin d’égalité ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu +tout prestige. Certains partis, le communisme par exemple, la rejettent +complètement et attendent avec respect les ordres venus de lointains +despotes. Des millions de syndicalistes se conforment aux injonctions +impérieuses de leurs chefs. Sur un geste de ces maîtres, les chemins de +fer d’un pays cessent de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon, +les flottes marchandes suspendent leur commerce. Tous les éléments de la +vie sociale se trouvent ainsi paralysés. + +Les purs socialistes ne se soucient pas davantage de liberté. Leur rêve +est un étatisme étroit gouvernant avec rigidité la vie des citoyens. Les +lois votées sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en plus +les traces de liberté dont les hommes jouissaient encore. Dans les pays +latins ils semblent s’y résigner facilement. + +Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental dont la +connaissance éclaire ce qui précède. Si les universités des États-Unis +considèrent comme essentielle l’éducation du caractère, si négligée des +universités latines, c’est qu’elles savent bien que l’homme qui parvient +à se dominer lui-même n’a pas besoin d’être gouverné par d’autres. +Possédant une discipline interne qui le dispense de toute discipline +externe, il est son propre dictateur. Rien ne remplace pareille +dictature. + + + + +LIVRE VI + +LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL + + +La haine du régime dit capitaliste est devenue un des éléments +fondamentaux du socialisme et du communisme. Leur but principal est de +détruire ce régime soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées +imposées au capital. + +Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des mots, il ne sera +pas inutile de résumer brièvement les idées qu’on peut se faire +aujourd’hui sur la nature du capital. + +Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension des mots, +beaucoup plus peut-être que celle des idées, se trouve à l’origine de +bien des mouvements révolutionnaires. + +Examinons donc le sens réel du terme _capital_, l’un des plus chargés +d’illusions de l’âge moderne. + +Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement d’un prélèvement +sur le salaire des ouvriers. Son principal rôle serait de constituer des +rentes à une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes. + + * * * * * + +Certaines idées très répandues encore sur le capital correspondent à une +phase ancienne d’évolution que les progrès de l’industrie ont fait +disparaître depuis longtemps. + +Sous sa forme primitive, le capital était représenté par des trésors, +l’or notamment, accumulés dans des coffres d’où ils sortaient rarement; +sa valeur restait par conséquent invariable. + +Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa grandeur, loin +d’être invariable, varie sans cesse. Elle dépend en effet de divers +facteurs: l’intelligence entre autres. + +J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la richesse d’un individu +ou d’un peuple dépend de la rapidité de circulation du capital dont il +dispose. Peu importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence +des facteurs capacité et travail, sa vitesse de circulation devient +considérable. + +Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique la grandeur de la +force vive. Elle est égale, on le sait, au demi-produit de la masse par +le carré de la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée d’une +grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante qu’une balle cent fois plus +lourde, mais de faible vitesse. + +Cette analogie mécanique doit être introduite dans les définitions de la +richesse. L’or enfermé dans un coffre représente une balle de fusil +immobilisée. La vitesse seule rend actifs l’or et la balle. + +Il faut donc toujours, dans les définitions de la richesse, considérer +ces deux facteurs: grandeur du capital et rapidité de sa circulation. + +Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout de la capacité: +capacité technique de l’ouvrier et surtout capacité de la direction. + +Ces notions fondamentales se répandent de plus en plus. Résumant mes +explications à ce sujet, M. l’ingénieur en chef Marcel Bloch rappelait, +dans un remarquable rapport sur l’organisation des chemins de fer, ma +démonstration que l’importance du capital dépend de la vitesse de sa +circulation. Un capital relativement modeste, mais à circulation rapide, +aura bientôt une grandeur très supérieure à celle d’un capital important +mais à faible vitesse de circulation. La vitesse c’est de la richesse. +Travailler vite c’est s’enrichir, travailler lentement c’est +s’appauvrir. + + * * * * * + +Dans les trois facteurs dont se compose le capital moderne: l’or, +l’intelligence et le travail, l’intelligence est généralement le plus +important. On a constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que dans +beaucoup d’usines le rendement était au moins doublé en y introduisant +le facteur capacité. + +Contrairement aux croyances communistes, la capacité intellectuelle, qui +dépassait à peine jadis en valeur la capacité manuelle, lui est, +aujourd’hui, si supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la +première. + +C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser les découvertes +dont profite l’humanité, alors que la capacité manuelle ne profite guère +qu’à chaque travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel de +l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une petite élite. + +Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel de la vie +industrielle; vouloir le réduire par toute une série de mesures +vexatoires comme le rêvent les socialistes, c’est méconnaître son rôle +prépondérant dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital n’a +d’autre résultat que d’augmenter le prix des objets et de rendre +l’existence plus chère. + + * * * * * + +Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers latins, sont bien +comprises de leurs confrères américains. Plusieurs journaux ont +mentionné la pétition signée par des ouvriers pour obtenir qu’un grand +constructeur d’automobiles fût exempté des impôts capables de réduire +son capital. Les signataires comprenaient parfaitement que ces impôts +auraient pour résultat final d’augmenter le prix de vente des +automobiles dont un grand nombre d’entre eux étaient acquéreurs. + +L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création de l’envie et de +la haine, il ne ferait qu’appauvrir davantage les classes dont il +prétend améliorer le sort. + +Les théories socialistes ont été réfutées tant de fois et ont reçu un si +clair démenti des expériences tentées dans divers pays, qu’il serait +inutile d’y revenir. + +Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, chaque jour. Le +capital, qui soutient les industries, se diffuse actuellement de plus en +plus en un tel nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus +pouvant être qualifiés de grands capitalistes. + + * * * * * + +A quelques-unes des considérations qui précèdent sur le régime +capitaliste, les socialistes répondent que, s’ils veulent supprimer les +capitalistes, leur intention n’est nullement de détruire le capital, +mais bien de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors chargé de +la gestion de toutes les industries. + +Malheureusement pour cette conception, des expériences cent fois +répétées ont prouvé que les produits des industries gérées par l’État, +c’est-à-dire par un personnel non intéressé au succès des entreprises, +reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie privée. Le prix +de revient des marchandises fabriquées dans les pays étatisés serait tel +qu’elles ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits dus à +l’industrie des pays ayant échappé au régime socialiste. La Russie +soviétique en fournit un frappant exemple. + + * * * * * + +Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des questions concernant le +capital et la monnaie qui le représente, je me bornerai à résumer en +propositions brèves quelques points fondamentaux: + +--La valeur d’un capital dépend surtout de la rapidité de sa +circulation. + +--La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or qu’il possède, moins +encore dans des monnaies artificielles sans garantie, fabriquées à +volonté. Un peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits de son +sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs ou supérieurs à ses +besoins. + +--Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit; c’est +ce qui arrive lorsque les marchandises qu’il fabrique deviennent, par +suite de la réduction des heures de travail ou d’autres motifs, trop +chères pour être exportées. + +--Quand un peuple exporte une quantité de marchandises d’une valeur +exactement égale à celle qu’il importe, sa monnaie, fût-elle entièrement +fiduciaire, garde le même pouvoir d’achat. + +--Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises qu’il n’en exporte, et +si faute de ressources il est obligé d’effectuer ses paiements en +monnaie fiduciaire, cette monnaie subit une perte dépendant du degré de +confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises achetées au +dehors augmentant forcément de prix, l’élévation du coût de la vie en +sera la conséquence. + +--Dans les échanges de marchandises de valeur équivalente, l’or +n’intervient que comme unité de compte, sans qu’il soit besoin de le +déplacer des caisses où il est conservé. + +--Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur quelconque dispose d’un +temps suffisant, il peut, par le mécanisme de l’amortissement, réduire +cette dette, si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible qu’on +le désire. + + + + +CHAPITRE II + +LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL + + +Le mécontentement général, dont les effets ont été étudiés plusieurs +fois au cours de cet ouvrage, s’observe surtout dans la masse ouvrière +bien que sa situation matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante +qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant à l’ancien étalon-or, +ont considérablement augmenté. + +Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient de nouvelles +aspirations et de nouveaux besoins qui dépassèrent bientôt les moyens de +les satisfaire. Par un phénomène déjà observé à la veille de la +Révolution, la haine des classes inférieures à l’égard des classes +supérieures s’est accrue en même temps que par leurs ressources, les +premières se rapprochaient des secondes. On pourrait énoncer, comme une +loi de philosophie politique que, dans la vie des peuples les grandes +inégalités de situation sociale se tolèrent facilement alors que les +inégalités légères ne se supportent pas. + +Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont devenus des +caractéristiques de la mentalité populaire moderne. Le rêve de nombreux +travailleurs est de s’emparer violemment des mines, des usines, des +chemins de fer, etc., pour les administrer à leur profit. Les formules: +la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., +synthétisent parfaitement ces aspirations. + +L’illusion des classes ouvrières est de croire qu’elles gagneraient +quelque chose à cette transformation alors qu’elles y perdraient +beaucoup. + +Les productions industrielles modernes exigent, en effet, non seulement +des capitaux mais surtout des capacités. Sans elles les industries les +plus brillantes péricliteraient rapidement. + +Le public entier profite des concentrations industrielles actuelles, +dues à la combinaison des grands capitaux et des grandes capacités. Il +est évident, par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une dizaine +d’ouvriers aura fatalement des prix de revient plus élevés que celui +dont l’usine comprend un millier de travailleurs. Le petit patron est en +effet obligé, pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever une +part importante sur le travail de chaque ouvrier, alors qu’un chef +d’usine employant, je suppose, mille ouvriers, gagnerait soixante-quinze +mille francs par an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq +centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier payé cinquante francs +par jour. + +Réduire les prix de revient, comme le fait la grande industrie, dite +capitaliste, c’est, en réalité, accroître l’aisance des ouvriers +puisque, avec la même somme, ils peuvent acheter plus d’objets. + + * * * * * + +L’observation démontre que si le rôle du capital est important dans +l’industrie moderne, celui de l’intelligence l’est plus encore. Seul, en +effet, le capital intellectuel peut faire fructifier le capital +matériel. + +Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie d’un chef +d’entreprise et celle des ouvriers qu’il dirige. Travaillant à ses +risques et périls, engageant de gros capitaux et oscillant sans cesse +entre la richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions +personnelles très rigoureuses, le grand industriel exerce +nécessairement, dans la civilisation moderne une action considérable. + + «Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions + d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au temps de la reine + Elisabeth, que cinq millions de personnes, elle ne le doit pas, comme, + le fait observer l’Économiste Lysis, à ses travailleurs manuels, mais + à ses chefs d’entreprise, à ses techniciens.» + + * * * * * + +Les socialistes essaient de persuader aux classes ouvrières qu’elles +gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui en s’emparant des mines, des +usines et de tous les moyens de production pour en confier la gestion à +l’État. + +L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent rappelé, que +les usines administrées par des chefs non intéressés au succès des +entreprises donnaient de pauvres résultats. Celles gérées par +l’État--tabacs, allumettes, par exemple--fournissent des produits +extrêmement coûteux. Celles administrées par des ouvriers--la verrerie +de Carmaux, entre autres--donnent des résultats plus médiocres encore, +même avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête. + +La faible valeur des gestions ouvrières est encore démontrée par +l’histoire des coopératives de production, qui ont échoué presque +partout, alors que les coopératives de consommation, qui vendent, mais +ne produisent pas, réussissent généralement. + +Des raisons psychologiques très simples expliquent ces échecs. Un +directeur à traitement fixe, élu par les travailleurs, n’a ni +l’indépendance d’action, ni le pouvoir, ni l’initiative, ni même +l’intérêt nécessaire à la bonne marche d’une entreprise. + + * * * * * + +Un des grands problèmes modernes est la répartition équitable des +bénéfices de la production entre les trois sources de cette production: +intelligence, capital et travail. + +Nombreux furent les essais effectués pour modifier cette répartition. + +La solution du problème serait très simple, si les producteurs, +participant aux bénéfices, participaient également aux pertes, comme les +actionnaires de toutes les entreprises industrielles. + +Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer aux bénéfices et +non aux pertes. + +Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient revenir en +totalité aux ouvriers; or, comme nous le disions plus haut, il est +évident que sans le capital, qui supporte seul l’installation des +entreprises et les risques à courir, et sans l’intelligence, qui dirige, +aucune production économique n’est possible. + +Il est évident aussi que les grands industriels ont tout intérêt à faire +participer l’ouvrier aux bénéfices, afin de l’intéresser à la bonne +marche de l’entreprise et stimuler son activité. C’est ce qui se fait à +peu près partout maintenant. + +De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui la part de +l’ouvrier grandit constamment alors que celle du capital et de +l’intelligence se restreint de plus en plus. + +D’après les renseignements fournis par _L’Illustration Économique_, les +bénéfices des entreprises minières se répartiraient de la façon +suivante: + + «49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à la + réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital. + + Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération du capital, + soient répartis entre les ouvriers, le salaire de chacun s’en + trouverait accru de bien peu.» + +Examinant les bénéfices d’une des plus prospères usines du monde, celle +d’Essen, qui occupait avant la guerre 439.000 ouvriers, recevant par an +870 millions de marks de salaires, le même auteur fait remarquer que la +répartition entre les ouvriers de la totalité des sommes distribuées en +dividende aux actionnaires n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks +par an. L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait donc +qu’une somme infime à leur salaire. + +Non seulement la répartition totale des bénéfices entre les ouvriers +n’augmenterait que d’une façon insignifiante leurs salaires, mais en +outre cette augmentation provisoire serait rapidement suivie d’une +réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition de +l’intelligence directrice entraînerait une diminution importante de la +production des usines. + +Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de grandes illusions en +supposant qu’une entreprise dirigée par eux, ou simplement sur la +gestion de laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, leur +rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent actuellement. + + * * * * * + +L’expérience et le raisonnement étant sans influence sur les convaincus, +les illusions ouvrières restent indestructibles. Malgré toutes les +démonstrations, les socialistes continuent à professer à l’égard du +capital une haine intense qui, dans les pays où leur influence peut +s’exercer, se manifeste par des lois vexatoires, désastreuses pour +l’industrie. + +Au cours d’une conversation relatée par _Le Temps_, un observateur +autrichien faisait remarquer qu’à Vienne, la municipalité socialiste +s’est appliquée par tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, à +tarir l’une après l’autre toutes les sources de l’énergie et de +l’activité humaines: impôts extravagants sur les automobiles, dont le +seul résultat a été d’anéantir cette industrie et de priver de travail +de nombreux ouvriers; impôts non moins extravagants sur la fabrication +des objets de luxe qui faisait vivre Vienne et dont le prix, +démesurément majoré par les taxes, les a rendus invendables à +l’étranger, etc. + + «Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour se rendre + compte des conséquences lamentables qu’entraîne l’application des + doctrines socialistes.» + +Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, ajoute à ce propos: + + «J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements font leur + possible pour que ceux qui sont riches cessent bientôt de l’être et + que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune envie de le devenir. C’est + ce dernier point surtout qui est grave. On s’efforce d’imposer à tous + la même médiocrité paresseuse.» + + «En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il y ait + beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le deviennent s’accroît + de jour en jour. Et, cependant, il n’y a pas de pays au monde où les + ouvriers touchent d’aussi gros salaires et soient aussi contents.» + +Les socialistes se soucient peu de telles considérations. Leurs mesures +vexatoires dérivent d’un idéal de basse envie qui ne peut se satisfaire +qu’en appauvrissant les riches pour établir l’égalité dans la misère. + + * * * * * + +La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, n’est pas nouvelle. +Elle se manifesta bien des fois au cours des siècles et occasionna la +chute de puissants empires. La Grèce antique, notamment, en fut victime. +De la guerre du Péloponèse à la conquête romaine, l’histoire grecque +n’est que le récit des luttes entre les classes fortunées et celles qui +ne l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que les socialistes +modernes, les Grecs crurent, après avoir acquis l’égalité des droits +politiques, pouvoir imposer au moyen de lois l’égalité des conditions. +Le seul résultat obtenu fut une série de guerres civiles et de +dévastations. + +Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient une civilisation +que les peuples mirent bien des siècles à égaler. Des philosophes comme +Socrate, Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, des +organisateurs comme Alexandre, illuminaient le monde de leur génie. Un +siècle et demi après cette période, unique dans l’Histoire, les luttes +sociales avaient conduit la Grèce à une si complète décadence que les +Romains n’eurent aucune peine à la réduire en servitude. Les descendants +des grands hommes, dont la gloire demeure si vivante encore, furent +vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. L’évolution des peuples +change souvent, mais les lois psychologiques qui en orientent le cours +restent invariables. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME DE LA LUTTE DES CLASSES + + +L’Histoire se compose surtout du récit des conflits entre peuples et des +luttes entre les diverses classes d’un même peuple. + +Les conflits entre peuples eurent, parfois, des résultats utiles. C’est +par les armes que Rome établit sa civilisation dans le monde et finit +par imposer une paix universelle. + +Mais si les guerres entre peuples eurent parfois des résultats heureux, +celles entre les classes d’un même peuple n’engendrèrent que des +désastres et la fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions +entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui conduisirent la +Grèce à la servitude et condamnèrent la république romaine à subir le +joug des empereurs. + +De nos jours, les guerres entre classes furent également l’origine de +lourds désastres. Les luttes sociales de 1848 amenèrent la dictature +impériale qui se termina par Sedan. + +Des événements plus récents encore ont montré les conséquences des +luttes de classes. Elles provoquèrent la décadence de la Russie et le +massacre des intellectuels auxquels ce vaste empire devait quelque +apparence de civilisation. + +L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa aux massacres et +aux ruines qu’enfantent toujours les luttes de classes que par +l’énergique intervention d’un dictateur. On sait aussi que ce fut +seulement l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement doué de +pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France d’une faillite financière +résultant des menaces de luttes de classes dues au pouvoir croissant des +socialistes. + +Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes, +hier comme aujourd’hui, des luttes de classes déterminent fatalement la +ruine des peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer comme +grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes découvrant les moyens sûrs +d’éviter de telles luttes. + + * * * * * + +Une des premières tentatives réalisées pour établir l’union entre les +classes sociales est due au Christianisme. Ne pouvant supprimer les +différences résultant d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles +son paradis futur où tous les hommes seraient égaux. + +Cette bienfaisante chimère donna, pendant des siècles, des espérances +empêchant les hommes de trop souffrir des inégalités dont ils étaient +victimes. Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre des +divinités du monde antique dans le vaste panthéon où reposent les dieux +morts, il faudrait toujours saluer avec respect la grande ombre qui +voila aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés du sort. + +Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses ont perdu leur pouvoir +pacificateur sur les âmes. Il fallait donc découvrir d’autres moyens +pour effacer les inégalités que les peuples modernes ne supportaient +plus. + +L’union des classes de situations diverses semblant impossible aux +socialistes, ils proclamaient la nécessité d’une lutte entre ces +classes. Leur but final n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité +générale mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, les +classes supérieures aux classes inférieures. La formule «dictature du +prolétariat» résume bien cette conception. Contre de telles menaces +l’Europe civilisée cherche à se défendre aujourd’hui. + + * * * * * + +Ce grand problème de l’union des classes, considéré comme insoluble par +des moyens pacifiques, a cependant été résolu de la plus brillante façon +aux États-Unis, grâce à l’application de certains principes économiques +et psychologiques. + +Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé et l’ami du patron, +et se trouve, on ne saurait trop le rappeler, dans une situation +supérieure à celle de la plupart des bourgeois européens. + +Le succès obtenu par les Américains est d’autant plus remarquable qu’eux +aussi ont dû, comme en Europe, subir des conflits de classes. Sans +doute, le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les ouvriers +américains, qui le considèrent comme une forme d’esclavage acceptable +seulement par des mentalités inférieures; mais le syndicalisme, très +puissant pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine de sérieux +conflits entre ouvriers et patrons avant l’union établie aujourd’hui. + + * * * * * + +L’association de classes que la mentalité et les intérêts semblaient +devoir toujours séparer, a eu pour auteurs des industriels éminents, +doués d’une sagacité économique et psychologique fort remarquable. + +La fusion des classes obtenue par eux a été constatée dans beaucoup de +publications, et tout récemment encore, par une délégation d’ouvriers +anglais envoyée en Amérique par le _Daily Mail_. + +Les rapports de ces délégués ont été traduits par la Société +d’Encouragement pour l’Industrie; ils sont précédés d’un résumé de M. de +Fréminville où est montré à quel point sont devenues cordiales les +relations entre ouvriers et patrons. + + «La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit cet + auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre patrons et + ouvriers absolument différentes de celles qui existent dans les usines + de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, du reste, sur une + conception entièrement nouvelle des intérêts du patron et de + l’ouvrier.» + +En Amérique, patrons et employés sont des associés; en Angleterre et en +France, des ennemis. Cette brève formule condense leur histoire. + + * * * * * + +La principale cause de la situation actuelle de l’industrie américaine +tient, en grande partie, à l’application de divers principes +fondamentaux dus au grand industriel Taylor. + + «Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques + contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, et par conséquent + la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, ne pouvait être + évité qu’en limitant la production. A ces assertions, Taylor et son + école opposaient que le plus bas prix de revient est parfaitement + compatible avec le salaire le plus élevé; le haut salaire de + l’ouvrier, augmentant sa puissance d’achat, crée pour l’industrie un + marché énorme, en face duquel la surproduction n’est pas à craindre. + + «Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que Taylor + rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les patrons + comprirent très vite qu’une production infiniment supérieure à celle + d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, pour l’obtenir, + organiser le travail dans ses moindres détails, éviter à l’ouvrier + toute fatigue inutile, le payer largement afin de l’intéresser à + l’application de toutes les mesures de nature à augmenter sa + production. L’ouvrier devait être traité en collaborateur, en associé; + il fallait tout faire pour améliorer ses conditions d’existence. + + «L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles méthodes. + Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes antérieures, se sont + laissé entraîner dans le mouvement général. + + «Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait + l’énorme majorité des consommateurs, le marché même de l’industrie. Ce + marché est d’autant meilleur que la puissance d’achat de l’ouvrier est + plus grande, c’est-à-dire que les salaires sont plus élevés, et que + les produits de l’industrie peuvent être offerts à des prix plus bas.» + +Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats des méthodes +américaines venaient d’un pays en proie à une crise industrielle d’une +gravité exceptionnelle, dont les anciennes formules de la lutte des +classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses entre ouvriers +et patrons, de la restriction de la production, n’avaient pu donner la +solution. + + * * * * * + +Ce qui précède montre nettement que la mentalité des ouvriers américains +est devenue fort différente de celle des travailleurs anglais et +français, en lutte constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très +bien montré dans les lignes suivantes les formes de ce conflit en +Angleterre: + + «Même lorsque les meneurs des Trade’s unions permettent aux ouvriers + de travailler, ils restreignent leur travail de telle sorte qu’il en + résulte les plus graves inconvénients. Par exemple, un navire est + retenu au port 24 heures de plus qu’il ne faudrait, parce que à la fin + de la journée il reste quelques rivets à poser, et que les ouvriers + refusent de travailler les quelques minutes nécessaires pour achever + la réparation. «Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent + fixer que 300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils + en fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces + sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines sont + fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment que ce + système est un crime économique dont pâtit le consommateur, car il + empêche l’industrie britannique de soutenir la concurrence étrangère.» + + * * * * * + +Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers anglais pose les +questions suivantes: + + «Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, sont-ils la + cause de la prospérité actuelle ou son effet? La production élevée + a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice versa?» + +Ces questions ont été posées à toutes les personnes compétentes. +L’opinion générale était nettement que la politique des hauts salaires a +précédé la production plus importante et plus économique et, par +conséquent, la consommation et la prospérité plus grandes. + +D’après les dernières statistiques le marché national consommerait 92 p. +100 des marchandises produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se +passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de surproduction, +puisqu’elle consomme presque tout ce qu’elle produit. + + * * * * * + +Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes observations +consignées dans les rapports des ouvriers anglais, j’en citerai +seulement quelques-unes. + +Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie des États-Unis +sont entre les mains des grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté +des socialistes européens, est un des principaux éléments de succès de +l’industrie américaine. Les enquêteurs ont constaté que les grosses +usines, exigeant naturellement d’importants capitaux, sont bien plus +avantageuses pour les ouvriers que les petites. + +Le problème de la participation aux bénéfices a été résolu de la plus +simple façon, en Amérique. Les chefs d’entreprise facilitent aux +ouvriers l’achat d’actions de leurs usines. + +C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance il y a fort +longtemps. + +Le système du travail aux pièces est peu pratiqué aux États-Unis. Les +salaires sont rarement au-dessous de dix livres par semaine (environ +douze cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante mille francs +par an). + +L’ouvrier américain touche, généralement, une pension quand il est trop +âgé pour travailler. Des assurances mettent sa famille à l’abri, en cas +d’accident. + + * * * * * + +L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est l’objet de +méticuleuses recherches. L’expérience a prouvé que de telles +améliorations sont aussi profitables au patron qu’à l’ouvrier. C’est +ainsi qu’il a été constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers, +l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement accru. + +Association entre patrons et employés, hauts salaires, soins constants +donnés aux ouvriers, perfectionnements de l’outillage: telles sont les +causes principales de la prospérité industrielle des États-Unis. Elle +devient chaque jour supérieure à l’industrie européenne, rongée par la +lutte des classes et les illusions socialistes. + +L’association amicale entre patrons et ouvriers est l’application d’un +principe psychologique que connaissaient sûrement les hommes de la +préhistoire, mais si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir +constamment. + +Cet antique principe peut être formulé dans les termes suivants: +l’intérêt individuel étant très supérieur à l’intérêt collectif, c’est +toujours au premier qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes. + +La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles +auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à +ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités +les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus +haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des +dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les +ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de +philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester +quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain +cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux +ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a +permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les +effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe. + +Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain, +avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères +français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme +plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel +qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé. + +En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des +siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles +et psychologues plus habiles encore. + + * * * * * + +Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par +l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste +ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable +des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des +ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la +misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre. + +Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer +les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que +la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend +beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et +souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au +cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse +facilement influencer par les promesses de paradis que lui font +entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités +fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur. + + + + +LIVRE VII + +LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE + + +Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes +est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les +patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté +de les renouveler grandit chaque jour. + +Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris +ceux considérés comme les plus prospères,--l’Angleterre, notamment. + +La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité +apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts +successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le +paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine +de milliards, soit la moitié du budget. + +Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas +manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des +régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers +payés avec les emprunts et l’inflation. + +Mais ces opérations devaient fatalement avoir un terme. La France finit +par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à +l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en +réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie. + +En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les +Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune. + +Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les +emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à +tous les yeux. + +Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi +sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres +s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très +appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au +contraire, leurs ressources s’élever considérablement. + + * * * * * + +En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la +guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la +France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe +entière et augmentent chaque jour. + +Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des +pays asiatiques: colonies, pays de protectorat, etc. + +Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que +manufacturait l’Europe. + +«Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de +fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance +de l’Angleterre.» + +La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de +l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et +l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de +l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans +une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à +Londres. + +La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug +économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des +matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans +le monde. + +L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail +y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable. + +Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit +l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays +encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus +à l’indépendance. + + «L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte, + en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit _L’Illustration + Économique_. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension + des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de + l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se + refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe + proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer + économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous + assujettir.» + +Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui +travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences. + +Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle +régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi: le taux +des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni +par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux +des marchandises. + +Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents +millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour +incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs +britanniques. + +Un économiste anglais disait récemment, à ce propos: + + «Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à + mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les + salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre + de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse + absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la + famine... Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en + 1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise + du voisin.» + + * * * * * + +Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles +politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences +des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant +la guerre. + +L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est +d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre +et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à +l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a +dit avec raison «qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales +avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique». + +Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le _Neues Wiener +Tageblatt_, «une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a +souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer +un gain énorme». + +Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie +financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour +une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore +maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre +intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés +par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux +alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre. + +Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils +inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, _La +Nation_, de New-York: + + «Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours + froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en + position d’autocrate du monde de la finance. Le président des + États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque + unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos + anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de + l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée + en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le + savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur + permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui, + autrement, dormirait improductif dans leur caisse.» + +Cette opinion n’est pas isolée. La revue _American Review of Review_ de +décembre 1926, s’exprime comme il suit: + + «Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons + posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons + des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de + l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute + nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les + versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous + aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses + nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les + choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou + entrerait en guerre. + + L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop + conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même + en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où + naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le + sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation + pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement + existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents + de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous + profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à + l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se + développer sans arrêt.» + +L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher +le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout +une fructueuse opération. + + * * * * * + +Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution +moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier +lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et +aplanir les dissensions qui les séparent. + +On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le +président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe. +La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république; +l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments: Tchécoslovaquie, +Yougoslavie, Hongrie, etc. + +L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les +nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer +les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche, +ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne; l’Italie +veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des +causes de conflit grandissent partout. + +Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas +à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de +leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur +pour réaliser leurs chimères; la jalousie, l’envie et la haine dominent +l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance +de tels sentiments? + +Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace +qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder +le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les +contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions: tel est +le dilemme qui se pose aujourd’hui. + + + + +CHAPITRE II + +LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE + + +Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de +l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre: illusions +politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme +des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des +esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont +déjoué leurs prévisions. + +L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands +en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure +par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était +invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant +des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas. + +La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle +d’illusions qui devait provoquer bien des ruines. + +La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes +principales de la terrible situation financière où la France est +aujourd’hui plongée. + +Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne +ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient +réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations +proposées. + +Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années +aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation +exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les +usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été +réduites au chômage. + +Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions +dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la +persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le +Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards +furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que +cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les +finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne, +puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à +payer les dettes de la France envers ses alliés. + +Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut +une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule +magique: «l’Allemagne paiera», fit accepter toutes les prodigalités. Les +ministres dépensaient sans compter. + +Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et +quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent +recours à l’inflation. + +Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer +ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de +l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia +de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les +marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours +mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est +consacrée à payer les intérêts de ses emprunts. + + * * * * * + +Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers +semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont +succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées: +spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de +remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent +d’ailleurs complètement nulles. + +Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances +disait: «Je me heurte à des phénomènes inconnus.» + +Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres +étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions +n’aveuglaient pas. + +On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les +résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence. + +1º Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses +dépenses sont supérieures à ses recettes. + +2º Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays: persécution +des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux +ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine. + +3º Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa +production et son commerce puis réduire ses dépenses. + + * * * * * + +Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents +suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M. +Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit: 150 +milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme +et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra +bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations +des régions libérées. + +Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16 +milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards +de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français, +ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125 +francs la livre. + +Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards; c’est à +peu près le chiffre donné par le _Journal de la Société de statistique +de Paris du 19 mai 1926_. + +Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards, +dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des +dépenses obligatoires: service des rentes, pensions, etc. Voici, +d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme: dette intérieure +12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions, +pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions. + +L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales +ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses. + +Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et +demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce +chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui +sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100 +milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve +d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards. + +A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la +chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène +observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation. + +Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant +la guerre; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois +plus chère. + + * * * * * + +La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence +la ruine de plusieurs classes de la population française. + +L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est +trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils +n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000 +francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur +réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence +mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le +cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000 +francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre. + +De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs +et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les +premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises; les +derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus +beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc. + +En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre. +Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont +vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur. + +Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers +l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne +bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant +la pauvreté. + + * * * * * + +Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à +l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez +illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts, +ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies. +Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa +richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie. + +Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis +longtemps. M. Cayeux a montré, dans _L’Ingénieur Français_, à quel +point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable, +nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient +celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides +qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes +de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. «Les uns après les +autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation +d’outre-Rhin.» + +Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à +une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus. + +Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont +bien insuffisants encore. + +Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux +importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier. + +C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond +Poincaré, recommandait, dans un important discours, «d’intensifier sous +toutes les formes la production métropolitaine et coloniale». + + «Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de + réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie, + si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne + présente pas un excédent permanent.» + + * * * * * + +La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de +l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces +aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays. +La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en +interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement +élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de +fer notamment. + +C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont +appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le +Ministre du travail s’exprimait comme il suit: + + «L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant + entreprendre la réglementation des autres professions: hôtels, + restaurants, cafés, banques, assurances, salons de coiffure, + pharmacies, etc... au total, sur 7.000.000 de travailleurs français + pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à l’heure actuelle + 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y échapperont pas + longtemps.» + +M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la curiosité de +rechercher ce que coûtait à la France, l’application de cette +désastreuse loi, conservée en théorie, mais rejetée en pratique depuis +longtemps, par les Allemands. + +Voici quelques-uns de ses calculs: + + «Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de 8 heures + avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait annuellement + 4.056.000.000 d’heures de travail.» + + Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait remarquer que: + «les pertes de richesse économique sont de 8 milliards 112 millions de + francs par année... L’auteur ajoute que les heures de travail ainsi + perdues ont été faites: par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont + venus combler la défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si + l’ouvrier français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne + se serait pas produite. + + D’après les calculs du même auteur, «ces ouvriers étrangers + enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions de + francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près de dix + milliards qui ont franchi la frontière.» + +Cette importante exportation des capitaux a sûrement contribué à +l’élévation du change, et à l’augmentation du coût de la vie qui en a +été la suite. Les exemples qui précèdent, joints malheureusement à +beaucoup d’autres, montrent que la France a été victime non pas +seulement de ses dépenses, mais d’une accumulation d’erreurs politiques +et financières. + + + + +CHAPITRE III + +LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES SITUATIONS FINANCIÈRES + + +Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je l’ai rappelé +ailleurs, un des plus importants progrès réalisés dans les sciences. +Elles ont été transformées lorsque furent découverts les instruments de +mesure tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés avec la +précision des mesures. C’est ainsi que la découverte du bolomètre, qui +permet d’évaluer les variations de température d’un millionième de +degré, a montré que le spectre solaire invisible était immensément plus +long que le spectre visible. Il en résultait que l’œil humain ne perçoit +qu’une infime portion de la lumière qui enveloppe les choses. + +Malheureusement, la découverte d’instruments de mesure des forces qui a +transformé la physique, n’a pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine +de la psychologie. Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, la +tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision encore. Très +vagues sont les indications qui prétendent en déterminer +approximativement la grandeur. + + * * * * * + +Des événements imprévus ont permis de découvrir une méthode permettant +de mesurer avec la rigoureuse précision qui n’appartient qu’aux +chiffres, l’opinion collective de l’univers sur la situation financière +de divers pays. + +Cette méthode de mesure est constituée par la cote des changes. +Véritable thermomètre psychologique, elle formule nettement l’opinion +générale sur la situation financière d’un pays. Devant ses chiffres, les +gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses indications fut +instantanément renversée toute une équipe ministérielle, et le parlement +obligé d’accepter un chef de gouvernement dont, quelques jours +auparavant, il n’aurait voulu à aucun prix. + + * * * * * + +Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. Le nouveau +thermomètre psychologique révèle la synthèse d’un immense réseau de +forces collectives. + +Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui vient de surgir de +l’infini tourbillon des causes. On pourrait feuilleter longtemps des +pages d’histoire avant de découvrir, parmi les anciens maîtres du monde, +papes, rois et empereurs, un pouvoir politique ayant égalé celui de la +force nouvelle que les temps modernes ont vu naître. + +Les centres de son rayonnement ne sont situés ni dans les parlements, ni +dans les palais des rois, mais dans les édifices imposants où siègent +les Bourses des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes que +partent les chiffres qui domineront les volontés des parlements, des +souverains et des peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse, +les révolutions, l’anarchie et les dictatures. + +De quelles influences la puissance nouvelle dont nous venons de montrer +la grandeur est-elle formée? + +Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite de découvertes +permettant à certains personnages disséminés dans tout l’univers, +d’associer un instant leurs volontés individuelles pour la transformer +en une seule volonté collective. + +Sur quels éléments se basent les jugements de cette volonté collective +dont les arrêts instantanés exercent une influence si colossale? + +Dans les cas les plus simples, cette volonté collective est d’une +interprétation facile, mais il n’en est pas toujours ainsi. On comprend +la brusque hausse d’une cinquantaine de francs de la livre, quand arriva +au pouvoir un président du Conseil soumis aux volontés socialistes. Le +tribunal mondial entrevit immédiatement l’évasion des capitaux et les +mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer la ruine de +la France. + +Dans des cas aussi simples, la relation des effets aux causes apparaît +nettement. Elle s’aperçoit moins dans les circonstances ordinaires. + +Sans prétendre résoudre entièrement le problème de l’unanimité des +volontés collectives, on peut dire qu’avec la suppression des distances +par le télégraphe, il se forme dans le monde, sur certaines questions +essentielles, une opinion universelle moyenne que la contagion mentale +propage rapidement. + +Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements de certains +pays pour provoquer la confiance collective et assainir leur monnaie +sont les équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat habile +devant un tribunal redouté dont les décisions sans appel peuvent avoir +les plus lourdes conséquences sur la vie d’un peuple. + + * * * * * + +Les forces qui régirent le monde aux diverses périodes de son histoire +étant inaccessibles à la mentalité populaire furent transformées en +personnalités divines ou humaines douées d’imaginaires pouvoirs. + +Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des forces qui dirigent la +naissance des chiffres enregistrés par les Bourses dépend, dans la +croyance populaire, des volontés d’une petite oligarchie de tout +puissants banquiers que les socialistes poursuivent de leur haine et +dont les chefs d’État sollicitent le concours. + +Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à l’erreur populaire: +ils croient, eux aussi, qu’avec le concours de quelques puissants +banquiers, la situation financière d’un pays pourrait être transformée. +Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le cours d’une monnaie +fût changé. + +En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire. L’expérience suffirait à +montrer que les millions, parfois prêtés par les princes de la finance, +pour modifier le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis sans +résultat durable. + +Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé à quel point les forces +individuelles étaient impuissantes à lutter contre l’immense agrégat de +forces économiques collectives qui, de nos jours, déterminent la marche +financière du monde. + + * * * * * + +Dans la plupart des pays européens: France, Italie, Belgique, Pologne, +Autriche, etc., les problèmes financiers sont aujourd’hui au premier +plan. Ils conditionnent la vie politique et sociale tout entière. + +Les deux points essentiels de ces problèmes sont l’équilibre du budget +et la création d’une monnaie à valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise +à aucune oscillation. + +Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent pas d’une solution +facile, puisque les experts nommés dans divers pays pour les résoudre +ont généralement abouti à d’insuffisants résultats. + +Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs: les experts ne font, en effet, +entrer dans leurs calculs que des éléments économiques mesurables, alors +que les problèmes à résoudre sont souvent dominés par des facteurs +psychologiques échappant à toute mesure. + + + + +CHAPITRE IV + +DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES + + +Parmi les moyens employés par les États européens, la France notamment, +pour restaurer leur situation financière, figurent les économies que +pourraient produire les transformations opérées dans des administrations +compliquées et coûteuses. + +Le gouvernement français a débuté dans cette tâche par la phase aisée +des suppressions qui précède la période plus difficile des +réorganisations. + + * * * * * + +La coûteuse multiplication des fonctionnaires a des causes +psychologiques lointaines que nous résumerons bientôt; elle résulte +également du régime démocratique. Chaque député réclame la création +d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de ses électeurs, +et les ministres ont trop besoin du vote des parlementaires pour leur +refuser ces créations. C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé +d’une formidable façon. + +Le même phénomène s’observe depuis longtemps dans la plupart des pays +dotés d’un régime parlementaire,--l’Italie, notamment. Il fallut la +révolution fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent de personnel +qui le ruinait et l’opprimait. + + * * * * * + +Cette multiplication des fonctionnaires est une des causes de la +coûteuse complication de l’administration française; mais il en existe +d’autres, plus profondes encore. + +Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est peut-être le plus +conservateur de tous les peuples, et c’est pourquoi une administration +adaptée aux besoins d’époques antérieures et qui vieillissait chaque +jour, a pu se conserver sans changement, depuis la période lointaine où +elle fut réorganisée par Napoléon. + +Les régimes politiques ont péri tour à tour, des partis nouveaux sont +nés, des révolutions ont balayé les trônes; seule, la vieille +administration française est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir +qu’aucun bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que les +souverains, les parlements et les ministres, elle continue à gouverner +despotiquement la France. + +Tout en conservant des cadres invariables, les administrations publiques +se sont compliquées en vieillissant et ont formé, finalement, une série +de petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons étanches. + +Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques de nos +administrations; il est traduit clairement dans l’histoire souvent +rappelée--parce qu’elle est typique--de ces trottoirs parisiens, dépavés +et repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité d’une +entente entre les administrations chargées de la pose du gaz, de l’eau +et du téléphone pour exécuter leur travail en même temps. + +Dans toutes les administrations, les bureaux vivent séparés et +persistent à ne pas se connaître. Il en résulte que la moindre affaire +demande au public des dérangements énormes. + +L’impuissance des administrations à se concerter dans un intérêt commun +est spéciale à la France. Elle ne s’observe pas en Allemagne. + +Cette différence avait beaucoup frappé un grand industriel du Nord, M. +Guérin, qui, accepté par les gouvernements allemand et français comme +intermédiaire pendant la guerre pour la distribution des vivres reçus +d’Amérique, avait l’autorisation de se rendre alternativement à Paris et +à Berlin afin de régler les difficultés relatives à cette distribution. + +--A Berlin, disait-il devant moi, alors même que l’affaire en cours +concernait plusieurs administrations, la décision m’était remise en +vingt-quatre heures. A Paris, pour la même affaire, je passais souvent +huit jours à courir de ministère en ministère, renvoyé de bureau en +bureau sans pouvoir obtenir une solution. + + * * * * * + +Toute tentative de réforme administrative se heurte dans certains pays, +la France notamment, à des concepts psychologiques fondamentaux auxquels +l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force. + +C’est en raison de telles influences que notre histoire présente, malgré +des apparences contraires, une remarquable continuité dans les régimes +divers qui se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays à +l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus absorbant. + +L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes ne pouvaient changer. +Sous des noms nouveaux, nous continuons, en réalité, l’ancien régime. + +Sous la pression d’une mentalité créée par des siècles d’efforts, l’État +a fini par absorber la gestion d’une foule d’entreprises et a substitué +de plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens. Le +développement du socialisme, c’est-à-dire de l’étatisme, ne représente, +en fait, que la suprême floraison d’un long passé, la conséquence +dernière d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes ne +font que continuer une tradition historique en réclamant chaque jour +davantage l’intervention de l’État. On peut tout au plus leur reprocher +d’aller un peu loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député +du Creusot préconisait récemment la reprise par l’État non seulement des +usines, mais aussi de la terre. Tout ce que récolteraient les paysans +appartiendrait à la collectivité. + +On ne peut dire que le socialisme nous menace puisque, en réalité, il +est établi depuis longtemps. J’ai souvent répété que, malgré tant +d’apparences contraires, il n’existait en France qu’un seul parti +politique: l’étatisme. + +Cette assertion ne serait contestable que s’il était possible de citer +un seul groupe politique français qui ne réclamât pas constamment, dans +les moindres actes de la vie publique ou privée, l’intervention de +l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance. + + * * * * * + +L’influence absorbante de l’État est une conséquence des difficultés +qu’éprouva en France le pouvoir central à unifier les diverses provinces +dont se composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les dernières +phases de la vie locale. Cette vie étant détruite, l’initiative des +citoyens, anéantie, ne pouvait renaître. + +L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation parce que son unité est +toute récente, puisqu’elle remonte seulement à 1874. Si la vie +provinciale, disparue en France, est restée, au contraire, très vivante +en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes, principautés, etc., +dont se compose aujourd’hui l’Empire, avait joui d’une existence +indépendante pendant des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus +guère qu’un grand centre intellectuel: Paris, l’Allemagne en compte +plusieurs. + + * * * * * + +La formidable et coûteuse complication des moindres opérations +administratives en France est trop connue pour qu’il soit utile d’y +revenir longuement. Elle fut bien des fois signalée au Parlement et, +notamment dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur le budget +de la Marine. On y lisait que: + + «Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets il faut des + pièces de comptabilité demandant quinze jours de travail; des + centaines d’employés sont exclusivement occupés à calculer, à + transcrire, à copier dans d’innombrables registres, à reproduire sur + d’innombrables feuilles volantes, à diviser, à totaliser.» + +Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon, dans des cas +identiques, opérait l’industrie privée, visita un établissement +industriel consacré, comme les arsenaux de l’État, à la construction des +navires. Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés brésiliens, +un grand croiseur et plusieurs bâtiments à voile. Malgré les nombreux +détails exigés par cette fabrication, un seul livre indiquant les +entrées, les sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de +chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix de l’industrie +privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins élevés que ceux des arsenaux de +l’État. + +Ces différences de prix de revient s’observent dans tous les domaines. +L’ingénieur R. Carnot écrivait, récemment, que les bateaux charbonniers +réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p. +100 à celui des navires dirigés par les importateurs travaillant pour +leur compte. + +Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes. _Le Matin_ en a +fourni un nouvel exemple avec l’histoire de la liquidation des stocks +américains d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer cette +liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier commença par +remplacer les centaines d’employés officiels par huit agents de son +choix. En quelques jours, la liquidation était achevée. + + * * * * * + +Les causes de la coûteuse complication de la gestion de l’État sont tout +à fait indépendantes de l’intelligence des employés. Elle résulte +surtout de leur terreur des responsabilités, conséquence du réseau de +vérifications superposées et minutieuses dont les moindres actes de +chaque agent sont enveloppés. L’omission de la plus légère formalité est +sévèrement relevée. + +La crainte des responsabilités et l’accumulation des règlements dans les +administrations rendent extrêmement compliquées et longues des +opérations qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que quelques +minutes. On en peut juger par l’histoire que citait jadis au Parlement +M. Delcassé, sur les longs rapports échangés entre une demi-douzaine de +chefs de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos de fer +figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la comptabilité. +L’intervention directe du ministre fut finalement nécessaire pour +trancher cette grave question. + + * * * * * + +L’organisation conduisant aux complications qui viennent d’être +signalées n’a pas seulement pour résultat un gaspillage énorme d’argent, +mais aussi un véritable écrasement du public sous le poids de formalités +accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui, le moindre acte +administratif. _Le Temps_ faisait, à ce propos, les réflexions +suivantes: + + «La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle + signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de + formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et dont il + est las. Tant de démarches dans tant de bureaux, tant de paperasses à + faire signer et contresigner, tant d’autorisations à solliciter, et + tant de retards interminables dus à l’ingénieuse superposition de + contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent jamais de rien; tant de + déclarations échelonnées tout le long de l’année à propos de tout; + l’impossibilité de se mouvoir sans la permission en règle de qui de + droit: voilà bien ce que voudraient voir disparaître ou, du moins, + s’atténuer l’immense majorité des Français.» + + * * * * * + +On entrevoit déjà combien seront difficiles les réformes projetées. + +Les peuples très conservateurs, et par conséquent n’ayant pas su +évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire au joug de coutumes devenues +trop pesantes que par des révolutions violentes. + +Ce qui précède suffit à montrer que la réduction du personnel +administratif aura bien peu d’effet, si elle n’est accompagnée d’une +transformation complète des méthodes. Cette transformation sera +difficile, car l’aptitude à l’organisation est une des plus rares +facultés de l’esprit humain. + +Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra demander des réformes. +Qu’il s’agisse de finances, d’industrie ou de guerre, les collectivités +se sont toujours montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à +organiser qu’à décider. + +Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit inutile, mais à la +condition formelle qu’elle soit consultative et non dirigeante. Quand +Bonaparte rédigea le code qui devait fusionner en lois uniformes le +droit coutumier régissant alors les diverses provinces de France, il +laissait discuter librement devant lui les membres du Conseil d’État, +mais décidait seul du texte qui serait adopté. + + * * * * * + +Les considérations qui précèdent étaient nécessaires pour montrer de +quelles difficultés seront entourées les réformes projetées. Plus on +avance dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les institutions +des peuples dépendent surtout d’influences psychologiques créées par un +long passé. L’âme latine est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée +d’influences ataviques fort lourdes. + +Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance des peuples +nécessiteront, cependant, une violente réaction contre l’étatisme qui +domine la France. Il n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens +et leurs entreprises dans un inextricable et paralysant réseau de +formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives. + + * * * * * + +Des réformes administratives auraient même été totalement impossibles +sans les événements qui forcèrent les députés à donner au Président du +Conseil le droit dictatorial d’opérer des transformations sans +l’autorisation du Parlement. + +En raison des origines de notre Parlement, toute économie se heurtait, +en effet, à un mur d’impossibilités qu’aucune volonté n’avait réussi à +briser encore. + +Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies il constatait +rapidement qu’en France, comme le disait un jour devant moi un ancien +ministre de Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour +supprimer un cantonnier inutile; le ministre qui aurait tenté un tel +acte d’autorité se serait vu menacé d’interpellations et d’ennuis divers +par tous les députés du département auquel aurait appartenu le +cantonnier supprimé. Plus impossible encore de fermer un collège sans +élèves, un tribunal sans clients, un arsenal sans travail, etc. + +Non seulement les ministres restaient impuissants à réaliser la moindre +économie, mais ils étaient amenés, chaque jour, par des députés que +leurs électeurs harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles et à +multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers on peut citer la +distribution, pour de simple fêtes locales à certaines communes +privilégiées, de centaines de millions prélevés sur le «fonds commun» et +toutes les dépenses inutiles critiquées dans les rapports de la Cour des +comptes. + +Pour opérer des réformes semblables à celles de Mussolini en Italie, il +fallut bien accorder au Président du Conseil la faculté de réaliser ces +économies par décret sans consulter le Parlement. + +Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement d’imposer +impérativement les réformes jugées nécessaires, on ne doit pas croire +qu’il soit facile de les imposer par simple décret. Le décret est une +force, mais la mentalité de ceux auxquels on va l’imposer est une autre +force capable de paralyser la première. + + + + +LIVRE VIII + +ROLE DE LA MONNAIE DANS L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES FORMES DIVERSES DE LA MONNAIE: APPARENCES ET RÉALITÉS + + +La vie de plusieurs peuples européens est suspendue aujourd’hui à leur +monnaie. Les questions de change, de stabilisation, etc., profondément +ignorées du public il y a quelques années à peine, exercent maintenant +une action prépondérante. Souvent mal comprises elles furent l’origine +d’erreurs qui firent perdre des centaines de millions à divers États. + +Pour jeter un peu de lumière sur un sujet aussi compliqué il faut +remonter aux principes très simples d’où les notions accessoires +dérivent; nous allons l’essayer maintenant. + + * * * * * + +_Origines et nature de la monnaie?_--On peut considérer comme monnaie +tout objet pouvant servir de moyen d’échange. + +Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses servent de +monnaie. C’est la phase dite du troc, à laquelle reviennent les nations +civilisées quand leur ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les +marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro, une foule d’objets: +le stère de bois, l’hectolitre de blé, le quintal de charbon, etc., +devinrent des unités monétaires servant aux transactions. Les guerriers +du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils échangeaient un +bœuf contre un bouclier. + +Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie usuelle, comme l’indiquait +l’expression «mettre à quelqu’un un bœuf sur la langue», c’est-à-dire +acheter son silence. + +Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un maniement facile, on +chercha naturellement une autre marchandise aisée à manier et possédant, +en même temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des métaux +divers, l’or et l’argent notamment, divisés en petits fragments, +finirent par devenir la monnaie universelle. + +A une époque relativement récente on chercha les moyens d’éviter les +transports incommodes de monnaies en les déposant dans les coffres-forts +d’établissements spéciaux chargés de les conserver et qui donnaient, en +échange, des reçus indiquant que l’or et l’argent déposés seraient +rendus immédiatement à toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant +la guerre le billet de banque n’était pas autre chose puisqu’il +représentait simplement le reçu d’un dépôt remboursable à volonté. + +Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque à coût forcé, non +échangeable contre une valeur métallique, n’a aucune analogie avec +l’ancien billet de banque remboursable à vue. Il constitue simplement un +titre d’emprunt sans date de remboursement et se trouve comme tous les +titres analogues soumis aux fluctuations du change. + +Cette créance peut être comparée à un titre de rente dont la seule +garantie est la confiance inspirée par l’état émetteur. Son cours varie +avec les oscillations de cette confiance. La cote de la Bourse, comme il +a été précédemment expliqué représente les arrêts sans appel d’une sorte +de tribunal mondial décidant du degré de confiance inspiré par les +divers états. + + * * * * * + +La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique permet aux +états de créer une source artificielle de richesse momentanée. Mais, à +mesure que les émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation, la +confiance diminue et la valeur des billets émis descend rapidement vers +zéro, comme l’Allemagne en fit l’expérience. + +L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme le ferait, +d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques. + +Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée se termine +toujours par la ruine, elle montre aussi que cette inflation peut rendre +momentanément de grands services à un pays. + +C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de banque à cours +forcé que l’Angleterre put se procurer les ressources nécessaires pour +combattre Napoléon. Plus heureux que nos billets modernes, les billets +anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur cours et, après la +guerre, ils purent être bientôt remboursés au pair. + +Ce fut également avec le mark à cours forcé que les Allemands +reconstruisirent leur flotte, bâtirent de grandes usines et préparèrent +leur renaissance économique. Elle leur servit également à se constituer +à l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent plus +tard la garantie d’une nouvelle monnaie dès que l’ancien mark, tombé au +voisinage de zéro, fut retiré de la circulation. + +Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour servir de garantie à une +émission importante de la nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une +garantie hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles. Les +billets alors émis étaient comparables aux obligations hypothécaires de +notre Crédit foncier, c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait +seul de cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite aux +variations du change et resta aussi stable que la livre anglaise ou les +dollars américains. + +La très instructive évolution du mark allemand présente, entre autres +particularités, ce phénomène curieux qu’avec sa mauvaise monnaie +constituée par ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément un +certain degré de prospérité, alors qu’avec sa bonne monnaie elle se +trouve gênée, comme le montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son +territoire. + +Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie qu’on ne pourrait +multiplier qu’en retombant dans l’inflation. + +En France, l’inflation fut pratiquée sur une large échelle et donna +pendant quelques années l’illusion de la richesse, mais emprunts et +inflation se multiplièrent tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de 40 +milliards, plus de la moitié est consacrée au versement de l’intérêt des +sommes empruntées. + + * * * * * + +L’expérience d’un peuple servant rarement à un autre, la France a répété +les mêmes erreurs que l’Allemagne sur l’inflation et les emprunts. + +En France, comme en Allemagne, on mit un certain temps à comprendre que +le billet de banque ne peut constituer une valeur invariable qu’à partir +du jour où il est échangeable à volonté contre une quantité d’or ou +d’argent égale à celle imprimée sur le billet. C’est un principe +fondamental dont l’importance apparaîtra dans les problèmes de la +stabilisation et de la revalorisation que nous allons étudier +maintenant. + + + + +CHAPITRE II + +STABILISATION ET REVALORISATION + + +La guerre ayant obligé les grands états européens à des dépenses fort +supérieures à leurs ressources, ils ont été forcés d’utiliser la monnaie +artificielle constituée par des billets de banque sans garantie. Cette +source apparente de richesse étant d’un emploi facile, tous les États en +ont abusé jusqu’au moment où la monnaie artificielle ainsi créée perdit +toute sa valeur comme en Allemagne, ou seulement une grande partie de sa +valeur comme en France, en Belgique, etc. + +Les gouvernements ayant fini par constater que la baisse continue de la +monnaie rendait les relations commerciales fort difficiles, il était +nécessaire de trouver un remède à cette situation. + +Plusieurs méthodes furent successivement tentées, résumons-les +brièvement. + + * * * * * + +La plus simple paraissait être de réduire la valeur attribuée aux +billets dépréciés, déclarer comme les Belges, par exemple, que l’ancien +billet de 5 francs ne serait plus admis que pour un franc. Quel que soit +le nom donné à l’opération, elle constitue une simple faillite. Dans le +cas de la Belgique, la faillite a été de 80 p. 100. + +A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent forcée, d’autres +États, comme la France, se sont contentés, jusqu’à l’heure où j’écris +ces lignes, d’une stabilisation de fait, c’est-à-dire de la +stabilisation établie par la loi générale de l’offre et de la demande. +Cette manière d’opérer est conforme à la conception des économistes qui +pensent que: + + «La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même + lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie a été + stable sur le marché des changes.» + +D’autres économistes assurent que la revalorisation du franc obtenue par +la prospérité industrielle croissante d’un pays, serait supérieure à la +faillite constituée par une stabilisation légale. Ils font remarquer que +la revalorisation succédant à la dévalorisation n’est pas un fait unique +dans l’histoire, puisque l’Angleterre fit la guerre à Napoléon avec des +billets de banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de 50 p. +100 de leur valeur, mais reprirent progressivement leur ancien cours, +après une prospérité industrielle d’une quinzaine d’années. + +Cet exemple ne semble pas malheureusement applicable à la situation de +divers pays, la France notamment. + +Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en effet, établis à +des époques où les valeurs successives du franc étaient fort +différentes. Il est évident, par exemple, que les emprunts contractés à +la parité or, c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore +baissé, et ceux contractés à un moment où le franc avait perdu les +quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, malgré la similitude des +chiffres inscrits sur les billets, des valeurs bien différentes. On le +voit immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des changes on convertit +en dollars ou en livres les valeurs énoncées en francs. + + * * * * * + +La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation d’une dette +immédiatement exigible en dette à échéance lointaine, est un des moyens +proposés non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les dates de +paiements et alléger, par conséquent, les charges financières d’un pays. + +Le gouvernement belge employa cette méthode, lorsque utilisant les +pouvoirs absolus obtenus du parlement, le roi décréta, le 31 juillet +1926, la consolidation de la quasi totalité de la dette flottante +intérieure, représentée par des bons qui atteignaient quatre milliards, +et dont l’échéance de près de la moitié venait le premier décembre +suivant. Les créanciers recevaient, en échange de leurs anciens titres, +des actions privilégiées de la Société Nationale des chemins de fer. Les +porteurs refusant cet échange devaient être remboursés par tirage au +sort dans la mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une +très incertaine façon. + +La moralité financière de cette opération est évidemment contestable; la +question était de savoir si elle était préférable à l’inflation à +laquelle il eût fallu recourir pour rembourser les bons à leur échéance. + + * * * * * + +La tentative au retour à l’étalon or par une faillite partielle, comme +en Belgique, est une opération avantageuse en apparence au point de vue +mathématique, mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier point +de vue qu’au point de vue psychologique. + +Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour les raisons que +voici: + +Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est accepté à l’étranger que +pour vingt francs, le franc est momentanément stabilisé au cinquième de +sa valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que si l’on donnait, +comme le font les Belges, un billet de vingt francs convertissable en +or, en échange d’un billet de cent francs ordinaire. + +En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, sont +psychologiquement bien différentes. Le franc a, en effet, conservé, dans +divers pays, en France surtout, un prestige mystique indépendant de sa +valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait un salaire de +dix francs-or au lieu de cinquante francs-papier, ce qui serait pourtant +la même chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant moins +que ses fournisseurs habituels ne se décideraient que lentement à lui +donner pour ses dix francs-or une quantité de marchandises identique à +celle livrée pour cinquante francs-papier. + +Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser définitivement +le franc au cinquième de son ancienne valeur, opération consistant +réellement en une faillite de 80 p. 100, «on semble oublier, comme le +fait remarquer la _Westminster Gazette_, que ce serait supprimer +définitivement une part très importante des richesses et des biens que +possède la population.» + +Évidemment la stabilisation de fait, indépendante de toute action +gouvernementale, a réduit le franc au cinquième de sa valeur, mais les +intéressés conservent l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien +taux. + +Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont au fond la même +chose, mais la stabilisation forcée consacrant, comme celle de la +Belgique, une ruine définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne +laisse place à aucune espérance. La stabilisation naturelle permet au +contraire d’espérer le retour de la monnaie à son ancienne valeur. Or, +en politique comme en religion, les hommes vivent surtout d’espérances. + +Ces influences psychologiques, que ne voient pas toujours les experts, +rendent fort dangereuses les solutions radicales qu’ils proposent en +leur donnant des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments ne +suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une stabilisation forcée +comme celle dont nous venons de montrer les inconvénients +psychologiques. + +Les raisons mathématiques de l’opération réalisée en Belgique ne +seraient valables que si les billets nouvellement émis avaient une +représentation équivalente en or dans les caisses de la banque qui les a +émis, mais il n’en a rien été. + +Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter d’une garantie en or +très inférieure au chiffre d’émission des billets. + +Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle en or se +trouveront, par ce seul fait, soumis aux spéculations de la Bourse, +c’est-à-dire à toutes les fluctuations du change. Les Belges en feront +probablement bientôt l’expérience. + + * * * * * + +Étant donné la situation de la France au moment où j’écris ce livre, on +peut dire que la meilleure solution actuelle des problèmes de la +stabilisation est celle formulée par le ministre des Finances à la +tribune: + + «Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation légale. + Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient par la + sagesse; elle n’existera que lorsque toutes les principales causes de + trouble monétaire auront disparu, et malheureusement nous n’en sommes + pas encore là.» + +On sait les violentes critiques que provoqua, chez les députés +socialistes, le refus du ministre de stabiliser légalement la monnaie. +Convaincus que les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs +législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un décret pour obliger +tous les peuples de l’univers à accepter les billets de banque français +au cours déterminé par une loi. + +Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre avec une monnaie +dépréciée, mais ne pas oublier qu’une monnaie quelconque devient +excellente dès que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons de +les améliorer et renonçons, malgré les conseils des experts, aux +dangereux emprunts étrangers. Ils alourdiraient encore notre budget par +le paiement des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la France +sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve déjà beaucoup trop. + + * * * * * + +On a souvent représenté les Américains comme spéculant contre les +monnaies européennes dépréciées pour en faire baisser le cours; ils +sont, au contraire, très intéressés à la stabilisation de ces monnaies, +celle de la France notamment. Dans une conférence faite à l’Association +économique internationale, M. Owen D. Young, un des auteurs du plan +Dawes, faisait remarquer: + + Qu’«il était plus important pour les États-Unis de restaurer la + stabilité des monnaies du monde et de les sauver des fluctuations des + changes que d’obtenir le paiement de nos créances sur les nations + étrangères.» + + «--C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les moyens + d’échange entre tous les pays reposent sur une base qui rende le + crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi aussi l’or qui reste + en la possession des États-Unis constitue un fonds de garantie pour + les valeurs du monde.» + + * * * * * + +Le problème de la stabilisation des monnaies, à l’étude duquel vient +d’être consacré ce chapitre, est un nouvel exemple des conflits entre +les forces économiques et les influences psychologiques qui +caractérisent l’âge actuel. + +La solution des problèmes résultant de ces conflits reste difficile. Ils +représentent, en effet, des équations dont les divers termes n’ont pas +de commune mesure. Elles contiennent des éléments économiques qui se +pèsent facilement et des influences psychologiques dont aucune méthode +ne permet d’évaluer exactement la grandeur. Les forces économiques +pondérables tendent à dominer le monde, mais les impondérables forces +psychologiques sont parfois plus puissantes encore. + + + + +CHAPITRE III + +FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DU PROBLÈME DE LA STABILISATION + + +Nous venons d’étudier sommairement le problème de la stabilisation. Il +ne sera pas sans intérêt de rappeler quelques-unes des discussions dont +il fut l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les questions +économiques nouvelles entremêlées d’influences politiques et +psychologiques, il est difficile d’arriver à des certitudes. + +On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens de restaurer nos +finances, et notamment d’améliorer la valeur du franc, une commission +d’experts fut chargée de découvrir les méthodes à employer. Après de +laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils suivants: + +1º reconnaître immédiatement les dettes envers les États-Unis; + +2º faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir une masse de +manœuvre permettant d’empêcher les oscillations du franc; + +3º stabiliser la valeur du franc par décret. + +Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs conseils ne fut +suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, comme le faisait remarquer +ironiquement un grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement +contraire à celle indiquée par les experts. Ils déclaraient +indispensable la reconnaissance des dettes extérieures, et ces dettes +n’ont pas été reconnues. Ils déclaraient non moins indispensable un +grand emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans qu’il ait été +fait aucun emprunt. Ils déclaraient une stabilisation légale du franc +nécessaire et aucune stabilisation n’a été effectuée. + +Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul homme a été fort +supérieure à celle d’une collectivité. Le ministre des finances a marqué +combien à la tribune, il eût été onéreux de suivre les conseils des +experts, lorsqu’il disait: «que la situation actuelle eût été beaucoup +plus redoutable si nous avions stabilisé à un taux élevé avec le +concours de l’étranger». + + * * * * * + +Dans les problèmes relatifs à la valorisation du franc, les illusions +ont joué, comme dans beaucoup d’opinions collectives, un rôle +prépondérant. + +Les experts se sont inspirés des illusions les plus répandues et c’est +pourquoi leurs conclusions furent si médiocres. En ce qui concerne, +notamment, la stabilisation par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur +de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement observer que: + + «... La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, parce que + la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition législative, + qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et non artificiel, + entre les ressources et les engagements. Stabilisation n’est pas + stabilité; stabilisation ne garantit pas stabilité.» + + * * * * * + +Les problèmes posés aux experts étaient à la fois d’ordre économique et +psychologique. C’est en s’appuyant principalement sur les facteurs +psychologiques que le gouvernement réussit à relever la valeur du franc. + +Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, à un certain moment, la +situation avait été critique: + + «Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, avait + averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension des paiements + de l’établissement. Les demandes de remboursement des bons de la + Défense Nationale affluaient. Les menaces du cartel avaient tué la + confiance. Le 20 juillet 1926, la livre sterling était cotée en bourse + 240 fr. 25, le dollar 49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à + 44 fr. 50... L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle + qui eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité + de suspendre ses paiements.» + +La situation fut transformée par un nouveau Président du Conseil qui sut +inspirer confiance. + +Les conséquences de son intervention furent rapides: à la date du 11 +décembre 1926 la livre est à 122 fr. 50, avec une diminution de près de +120 points sur le mois de juillet. + +La crise qui avait failli emporter le crédit de la France, et qui +ébranla le pays tout entier, fut une crise de confiance. + +La confiance qui permit le relèvement du franc fut le résultat de +plusieurs facteurs, notamment le rétablissement de l’équilibre +budgétaire et la barrière opposée aux menaces socialistes. + +Un grand journal a très bien résumé, dans les termes suivants, ce rôle +des influences psychologiques: + + «Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la livre à + 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les socialistes n’ont + plus eu de prise sur le gouvernement, la livre à 123 francs, la + stabilité de fait.» + +La confiance est un des soutiens psychologiques de la monnaie mais ce +soutien est provisoire. Ainsi que je l’ai précédemment rappelé le cours +de la monnaie ne peut être maintenu que par l’accroissement de la +richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et de l’industrie. +Les questions de monnaie s’évanouissent fatalement dès qu’un pays peut +payer ses importations avec ses exportations. Toute monnaie devient +alors presque inutile. + + * * * * * + +Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc n’avait pas échappé +aux experts, mais les moyens proposés par eux pour la rétablir auraient +été probablement plus dangereux qu’utiles. + +Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons dit plus haut: 1º +l’urgence de régler les dettes interalliées; 2º la nécessité de faire un +emprunt important destiné à procurer à la Banque de France les devises +nécessaires pour augmenter la garantie des billets de banque, et +accroître ainsi leur valeur; 3º la stabilisation du franc par décret. + +Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc dépassant toutes les +espérances des experts avait été obtenue sans aucun des moyens indiqués +par eux. On saisira les causes des illusions dont cette collectivité +d’hommes sages fut victime en discutant les causes de leurs +propositions. + + * * * * * + +_Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer la situation +financière?_ A en croire les experts et plusieurs économistes,--anglais +et américains, surtout,--l’amélioration de la situation financière de la +France aurait été liée à la reconnaissance des dettes envers ses anciens +alliés. + +Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, que le paiement +annuel de nombreux milliards à l’étranger, loin d’améliorer le franc, +n’aurait fait qu’en précipiter la chute. Pour se procurer les livres et +les dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu vendre, en effet, +sur les marchés étrangers des quantités colossales de francs. En raison +de la souveraine loi de l’offre et de la demande, cette opération eût +fait baisser énormément la valeur du franc, résultat exactement +contraire à celui espéré. + +En admettant même que les banquiers étrangers aient pu être influencés +par la reconnaissance des dettes, il est infiniment probable que le +nombre de milliards prêtés par eux eût été très au-dessous de la réserve +d’or nécessaire pour améliorer le cours des cinquante milliards environ +des billets de banque français en circulation. + +J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent à voir +l’inconvénient de ces dettes si aisément reconnues par les experts. Aux +citations déjà reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai encore +celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre aux États-Unis: + + «Il est inconcevable, que le reste du monde continue à faire des + affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où chaque pays verra + peser sur ses propres industries des impôts écrasants payables aux + États-Unis sous une forme ne différant pas beaucoup du tribut que Rome + imposait à ses ennemis.» + +Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé des notions +psychologiques bien judicieuses sur sa mentalité des banquiers +américains. Ces banquiers sont, en réalité, des commerçants ne désirant +pas laisser improductif l’or constituant leur marchandise. Non seulement +ils demandent à l’utiliser en prêts fructueux, mais ils cherchent aussi +à prendre des intérêts dans les industries susceptibles de rapport. +C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup d’actions +d’entreprises diverses en Allemagne. + +On voit par ce qui précède que la proposition des experts d’améliorer +notre situation financière par la reconnaissance de lourdes dettes à +l’étranger constituait une illusion dangereuse. + + * * * * * + +_Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en Bourse?_ Cette +illusion, partagée par d’éminents financiers, a coûté un milliard à +l’Allemagne, quand elle voulut empêcher la chute du mark, et 500 +millions à la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation. + +Semblable illusion a été également partagée par tous les ministres des +finances français qui se sont succédé depuis quelque temps. Elle a +englouti bien des millions et, sans un changement de ministère, la +réserve d’or de la Banque de France eût subi un anéantissement total. + +Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance des dettes de la +France envers ses alliés, ils supposaient sans doute, eux aussi, qu’avec +les milliards prêtés par les banquiers étrangers émus de cette +reconnaissance des dettes, on pourrait constituer «une masse de +manœuvre» permettant, par des rachats méthodiques, de maintenir le cours +du franc. + +Assurément, on peut, par des demandes d’une devise en Bourse, faire +monter artificiellement son cours; mais, pour réussir à maintenir +indéfiniment ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur +de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque c’est justement sa +pauvreté en or qui occasionne la dépréciation de la monnaie. + +Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers que le rachat en or +de la monnaie dépréciée inspirera une telle confiance qu’après quelques +remboursements le public conservera son papier sans en demander +l’échange. + +De cette illusion dont furent successivement victimes les gouvernants +allemand et belge, nous aurions été victimes à notre tour, en suivant +les mêmes errements. + +Tant que la Belgique, à l’époque de sa première tentative de +stabilisation, posséda assez d’or ou de devises équivalentes pour +racheter ses francs sur le marché, elle put maintenir la livre à 107 +francs; mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les +remboursements furent forcément suspendus. La livre remonta rapidement à +150 francs, taux qu’elle devait dépasser bientôt. + +L’amélioration d’une monnaie par des rachats en Bourse n’a encore réussi +à aucun État. + +L’impossibilité de maintenir artificiellement le taux d’une monnaie +fiduciaire par des rachats en Bourse ne semble pas due uniquement à des +motifs économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines raisons +mathématiques. + +Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un joueur à fortune +finie, jouant avec le possesseur d’une fortune infinie, est fatalement +condamné à la ruine. Une Bourse quelconque, en raison de ses relations +télégraphiques instantanées avec toutes les autres Bourses de l’univers, +représente une immense salle de jeu contenant tous les spéculateurs du +monde. Le pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à fortune +limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à fortune illimitée est +constitué par la totalité des joueurs du monde. En raison de la loi +mathématique formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire +un simple État, est fatalement condamné à engloutir tout l’or qu’il +possède dans la tentative de faire monter le cours de sa monnaie. + +Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique qui précède, +l’expérience prouve qu’aucun rachat en Bourse ne peut faire remonter +longtemps la valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance dans +cette monnaie. + +A défaut des expériences précédemment rappelées et des arguments qui +viennent d’être énoncés, un raisonnement bien simple montrera aisément +combien sont erronées les espérances relatives à l’efficacité d’une +masse de manœuvre. + +Supposons, en effet, qu’un État possède une masse de manœuvre déclarée +suffisante pour ôter aux spéculateurs l’idée de provoquer par des ventes +la baisse d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était réelle, il +s’ensuivrait que le pays possédant une certaine masse de manœuvre +pourrait imprimer un nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer +à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt le plus riche +pays de l’univers. + + + + +LIVRE IX + +ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES. + +LA RELIGION SOCIALISTE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES + + +Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont la pensée éclaira tant +de générations revenaient à la lumière, ils seraient éblouis par la +simple énumération des merveilles réalisées depuis un siècle: des +forces, jadis insoupçonnées, mises au service de l’homme, l’espace +conquis, la foudre captée, la parole instantanément transmise à travers +le monde et bien d’autres découvertes encore. + +Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, mais leur pénétrant +génie découvrirait vite que, si la raison a transformé l’aspect matériel +des civilisations, elle exerce sur la conduite des hommes bien peu +d’action encore. Les croyances politiques et sociales modernes ont les +mêmes bases sentimentales et mystiques que les croyances religieuses +antérieures. Les passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns +contre les autres sont identiques à celles qui les arment aujourd’hui. +Les dissensions qui ruinèrent la Grèce antique, les luttes civiles qui +mirent fin à la République romaine sont nées de sentiments semblables à +ceux qui bouleversent encore la vie des nations. + + * * * * * + +Devant les découvertes de la science, les philosophes espéraient que +notre siècle deviendrait celui de la raison pure, que les temples et les +casernes seraient remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des +forces supérieures à celles dont disposaient les dieux et qu’une +concorde universelle unirait les peuples. + +Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment des +découvertes d’origine rationnelle auraient-elles pu modifier les +sentiments qui forment la trame de notre nature? + +La science a fourni aux sentiments de nouveaux moyens d’action, mais ne +les a pas transformés. Et c’est pourquoi les découvertes scientifiques, +loin d’introduire la paix dans le monde, n’ont fait que rendre les +guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles que celles du passé. + +Les savants dont je parlais plus haut constateraient également que les +illusions mystiques sont aussi puissantes aujourd’hui qu’elles l’étaient +de leur temps. Faisant partie de la nature de l’homme, elles ne meurent +pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient très vite +que les fidèles, prosternés il y a 8.000 ans devant les autels d’Isis, +les socialistes transformant l’État en arbitre souverain de la destinée +des hommes appartiennent, au point de vue psychologique, à la même +famille. Les influences mystiques qui dominaient les premiers sont +identiques à celles qui dominent les seconds. + +Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement la mort de leurs +dieux, et c’est pourquoi, dès qu’un idéal divin se transforme, la +civilisation qu’il inspirait se transforme également. + +Sous l’influence des idéals issus des méditations de Bouddha, de Jésus +et de Mahomet, de grands empires ont été détruits et d’autres ont été +fondés. + + * * * * * + +En dehors des idéals religieux, chaque époque fut influencée par un +idéal politique qui change généralement après un petit nombre de +générations. C’est ainsi, par exemple, qu’en France au XVIIe siècle, +l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée par Louis XIV. Au +XVIIIe siècle, la révolution réussit à détruire en partie l’ancien +régime, elle aboutit finalement à la création de monarchies +constitutionnelles laissant aux peuples des pouvoirs politiques dont des +révolutions successives amenèrent l’extension. Le XXe siècle vit le +développement des pouvoirs populaires et, en même temps, la formation de +grands états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués par +la réunion de petits états jadis séparés. + +Le développement des idées démocratiques, celles d’égalité surtout, eut +pour aboutissement final l’extension des influences socialistes. Leur +application dans divers pays enfanta des désordres qui ont déjà ramené +plusieurs grands états de l’Europe à des formes diverses de dictature. +Elles semblent destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes +continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux nécessités qui +dirigent aujourd’hui le monde. + +L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs montre combien il +est difficile pour les peuples fatigués d’un idéal ancien d’en créer un +nouveau capable d’unifier les âmes. + +La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui qu’un idéal n’a +d’influence durable que s’il ne se heurte pas, comme l’idéal socialiste, +aux exigences économiques nouvelles que les progrès des sciences et de +l’industrie ont fait surgir. + + * * * * * + +Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, dans le monde: +l’idéal religieux, l’idéal national, l’idéal international. + +L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup de nations, n’a +cependant d’influence politique profonde que chez les peuples de l’Asie, +ceux de l’Asie musulmane notamment. En Europe la religion socialiste +tend à se substituer aux anciennes croyances religieuses. + +L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est développé chez +beaucoup de peuples depuis la guerre, en particulier chez ceux +artificiellement créés par le traité de paix. + +L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, est défendu par +les socialistes et les communistes, qui s’imaginent que la suppression +de la patrie engendrerait une paix universelle. + +L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas d’idéal sans que sa +civilisation se transforme bientôt, il en résulte que l’avenir des +peuples dépendra de l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs +pensées. + +Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart des idéals +deviennent d’illusoires fantômes, mais, les observations répétées +pendant de longs siècles prouvent que ces fantômes engendrèrent de +vivantes réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé le monde, et +du fond de leur tombeau, ils orientent encore la pensée de plusieurs +millions d’hommes. + + * * * * * + +Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques quelquefois, +ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir de créer l’unité de sentiments et de +pensée sans laquelle aucune civilisation n’a encore pu durer. + +La puissante action d’idéals mystiques échappe aux partisans de la +théorie dite matérialiste de l’histoire. Ses adeptes soutiennent que les +peuples sont uniquement conduits par des besoins matériels, alors qu’en +réalité la plupart des grands événements formant la trame de l’histoire +ont eu pour origine des idéals mystiques bien étrangers à ces besoins. +La fondation de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de +religion et bien d’autres événements du même ordre, eurent des +influences mystiques pour cause et non des besoins matériels. Tout +autant que les besoins, les idéals dirigent l’âme des peuples. + + * * * * * + +De nos jours, l’importance des idéals religieux est devenue, chez +beaucoup de peuples, bien moindre que celles des idéals politiques ou +sociaux, tels que le désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc. + +L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal national, souvent +qualifié d’impérialisme, faillit triompher avec les armées allemandes, +mais il ne fut pas le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui +remplace aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme n’a jamais +pu se passer. + +Comme tous les idéals, il inspire des convictions qu’aucun raisonnement +ne saurait effleurer, mais ces convictions, qui sont une des conditions +de sa force, constituent également une cause de sa faiblesse. Le monde +est arrivé en effet à une époque où des nécessités économiques qui ne +fléchissent pas limitent étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque +Mahomet, au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, réussissait à +bouleverser le vieux monde, il ne trouvait pas devant lui +l’infranchissable mur des nécessités économiques que les disciples de +Karl Marx rencontrent maintenant. + +Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste est bien faible, +son action destructrice peut devenir considérable. La Russie en fit +l’expérience. Il fallut l’influence d’un tout-puissant dictateur pour +mettre fin en Italie aux désordres engendrés par l’application de la +doctrine. + + * * * * * + +De tous les idéals légués par le passé, un des plus puissants encore est +l’idéal national constitué par le culte de la patrie. + +A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit de voyager un +peu pour comprendre en quoi consiste une patrie. + +La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux dont les +générations nouvelles continuent la vie, mais cet ensemble de +traditions, de pensées, de sentiments communs, de préjugés même, qui +font que tous les hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de +transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme chez des +peuples étrangers pour leur faire rapidement saisir la profondeur de +l’abîme psychologique qui sépare des peuples de mentalités différentes. + +On constate ces divergences quand sont réunis dans un Congrès des hommes +de patries différentes. Bientôt éclatent les dissemblances, non pas +seulement d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les empêchent +de se comprendre. Leurs croyances politiques les rapprochent un instant +mais leur passé les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt. + +L’histoire du monde antique montre clairement, elle aussi, la puissance +de l’idée de patrie. Les Romains dominèrent et civilisèrent le monde +tant que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, sous l’influence +des guerres civiles créées par les luttes sociales, le culte de la +patrie s’affaiblit dans les cœurs, la décadence commença. + + * * * * * + +On peut résumer ce qui précède dans les conclusions suivantes: + +En dehors des besoins matériels nécessaires à l’entretien de sa vie, +l’homme est guidé par des éléments affectifs: ambition, haine, amour, +etc., par des influences mystiques: croyances religieuses, politiques ou +sociales et par des influences rationnelles dont le pouvoir est encore +bien faible. + +Les croyances mystiques engendrent les idéals qui dominent chaque peuple +et lui permettent de ne pas rester une poussière d’hommes sans +résistance et sans force. + +Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, tendent à être +remplacés par des dogmes et des formules auxquels est attribuée la même +puissance, mais qui se heurtent à des nécessités économiques +irréductibles. + +Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde continueront +jusqu’au jour où les besoins mystiques, qui ne sauraient périr, +puisqu’ils font partie de la pâture humaine, auront créé un idéal +nouveau ne se heurtant pas aux réalités économiques qui transforment +l’âge moderne. + + + + +CHAPITRE II + +LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE + + +On ne comprend bien la force du socialisme et du communisme qu’en les +considérant comme une religion nouvelle inspirant la même foi mystique +que les religions antérieures. + +Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où je la formulais dans +un de mes plus anciens livres, est généralement admise aujourd’hui, même +par les socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de la +tribune parlementaire dans les termes suivants: + + «Quand on vient nous dire: «Vous êtes une église», on ne nous offense + pas... Nous sommes une catholicité! Nous aussi prétendons à la + domination spirituelle. Nous aussi créons quelque chose qui ressemble + à une foi. Nous aussi, comme l’Église catholique, avons l’orgueil + d’envisager les événements et les choses _sub specie æternitatis_. + + ... Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable par + l’Église; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, c’est à + cette succession spirituelle que nous prétendons.» + +La naissance d’une religion, phénomène assez rare dans l’histoire, est +toujours accompagnée de bouleversements. Des méditations de Bouddha sous +l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, surgit une religion +qui changea l’existence de l’Extrême-Orient et dirige encore la pensée +de quatre cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina des +transformations aussi profondes. Le dieu sorti des rêves de Mahomet +permit à d’obscurs nomades de fonder un immense empire disparu +aujourd’hui, mais dont la foi qui le fit naître est toujours vivante. + +Si les religions possèdent une pareille force, c’est qu’elles donnent +aux hommes ces pensées et ces sentiments communs qui créent l’unité et, +par conséquent, la puissance des nations. + + * * * * * + +L’inégale expansion du socialisme chez les divers peuples tient aux +différences de mentalité qui les séparent. On résumerait sommairement +quelques-unes de ces différences par une classification des peuples en +étatistes et individualistes. + +Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises sont dirigées +par l’initiative privée. Chez les étatistes, le gouvernement se trouvant +chargé du plus grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne +conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance fort restreinte. + +C’est précisément en raison de ces divergences de mentalité que les +peuples individualistes, les Américains surtout, repoussent avec horreur +le socialisme. Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, s’il +n’était entouré d’autant de menaces de ruine et de dévastation. + +Les Américains se montrent justement fiers de leur individualisme et si, +par nécessité militaire, ils ont dû subir l’étatisme pendant la guerre, +ils l’ont rejeté dès la signature de la paix. + + * * * * * + +Les différences de constitution mentale qui viennent d’être signalées +ont des conséquences aussi importantes au point de vue économique qu’au +point de vue social. + +Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé que toutes les +fabrications de l’État sont beaucoup plus onéreuses que celles de +l’industrie privée, les peuples définitivement socialisés se +trouveraient dans un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui +ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant vivre qu’en se +procurant à l’étranger les matières premières que leur sol ne fournit +pas, doivent les payer avec des marchandises dont les prix ne dépassent +pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial. + +Une nation entièrement étatisée par le socialisme serait obligée de +vendre ses produits un prix plus élevé que ceux de ses rivaux. Elle +deviendrait fatalement alors une nation de vie chère, de chômage et, par +conséquent, comme en Russie, de misère pour les ouvriers dont le +socialisme prétend améliorer le sort. + + * * * * * + +Parmi les points essentiels du socialisme se trouve la suppression du +capitalisme et du salariat. Un savant économiste a très bien montré, +dans les lignes suivantes, publiées par le _Temps_, les côtés illusoires +des théories socialistes sur ces questions fondamentales. + + «Le salariat étant considéré comme un mode barbare de rémunération qui + laisse toujours le travailleur aux prises avec les inquiétudes de + l’avenir, les socialistes voudraient transmettre à l’État la + responsabilité de la création continue du travail dont le profit + global serait réparti entre les travailleurs, sans perception + intermédiaire. Il s’agit moins pour eux de supprimer effectivement le + capital que de l’arracher à ses possesseurs actuels pour leur enlever + du même coup la direction des affaires. Ainsi une révolution serait + nécessaire, mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de + ses intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. Du + moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents de leur + destinée. + + Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de cette formule en + Russie: un fonctionnarisme beaucoup plus onéreux que le patronat, et + surtout l’incapacité d’adapter la production à la consommation. + L’ouvrier se retrouva finalement plus salarié que jamais, mais à des + taux moindres et soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut + concevoir toute «l’économique» d’un pays centralisée entre les mains + des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État.» + +Sans doute le salariat subira la loi commune qui oblige les institutions +à changer. La fusion des intérêts de l’ouvrier avec ceux du patron comme +en Amérique, la possession par les travailleurs d’une partie des actions +des entreprises auxquelles ils collaborent, montre que le salariat +évoluera, mais dans un sens fort différent de celui rêvé par les +socialistes. + + * * * * * + +Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir contre cette loi +psychologique irréductible que l’initiative et l’effort individuel +constituent, d’après l’expérience, des stimulants qu’aucun sentiment +collectif n’arrive à remplacer. + +Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait été réalisé il y a un +siècle sous l’influence d’un gouvernement international autocratique. +Tous les salaires ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres +éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, étant trouvés +supprimés, aucun progrès nouveau n’aurait pu naître. Les chemins de fer, +l’électricité et les diverses découvertes qui ont transformé la +civilisation seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à mener la vie de +privations à laquelle il était alors condamné. + +Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent ans se réalisait +demain, le résultat serait identique, la naissance de tout progrès se +verrait empêchée et tant que durerait ce régime, l’humanité resterait +maintenue exactement au point où elle se trouve aujourd’hui. + + * * * * * + +Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils sentent bien, +cependant, que leur régime mettrait en grand état d’infériorité les +peuples qui l’accepteraient. Et c’est pourquoi leur rêve tend à +l’établissement d’une dictature internationale, qui réglerait pour +l’univers la production, les salaires, les prix, les échanges, etc., de +façon à supprimer toute concurrence industrielle et commerciale. + + «Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans la vie + respective des nations, une sorte de légalité internationale; il + faudra admettre une sorte de limitation.» + +Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient simplement que +le monde devrait être régi par un gouvernement socialiste, lequel +constituerait nécessairement une dictature internationale absolue. + + * * * * * + +La force de la religion socialiste ne réside nullement dans sa doctrine, +mais, je le répète, dans les sentiments qui lui servent de soutien. + +Le plus caractéristique de ces sentiments est un besoin d’égalité d’où +résulte la haine intense de toutes les supériorités de la fortune et de +l’intelligence. + +Les diverses formes de supériorités étant individuelles et jamais +collectives, on conçoit aisément que l’être collectif les ait toujours +mal supportées. Peu importe à la multitude que les merveilles de la +science et de l’art, qui, en transformant les civilisations, +transformèrent également le sort des travailleurs, soient exclusivement +dues à des capacités individuelles. Elle veut régner à son tour. La +formule: «Dictature du prolétariat» traduit nettement cette aspiration. +Il est donc naturel que le premier acte du socialisme triomphant en +Russie ait été le massacre systématique de toutes les élites. + +«L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur qui ne peut souffrir +le bien des autres.» + +A cet élément de force, le socialisme joint encore le besoin d’une foi +mystique dont les peuples ne purent jamais se passer. + +Devenu une religion, le socialisme échappe par ce seul fait à +l’influence de la raison et de l’expérience. Les religions qui menèrent +toujours le monde ne sont pas nées de la raison et ne craignent pas nos +raisons. + +Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, ni l’esclavage +qu’elle impose qui pourraient entraver la diffusion de la religion +socialiste. + + * * * * * + +Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, mais qui tendent +à se confondre. D’abord, le socialisme que l’on pourrait qualifier de +bourgeois, parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes; puis, le +socialisme populaire, qualifié de communisme, défendu principalement par +les meneurs de la classe ouvrière. + +Ces deux frères se combattent quelquefois, mais poursuivent exactement +les mêmes buts: suppression de la propriété privée, expropriation des +entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils ne diffèrent +que dans les méthodes de propagande. Le socialisme bourgeois a +l’illusion de pouvoir transformer la société avec des lois, le +communisme voudrait la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite. + +En attendant que la religion socialiste unisse les hommes, elle n’a fait +que les diviser davantage. Ses résultats les plus clairs ont été de +ramener à la barbarie la Russie, seul pays qui l’ait entièrement +adoptée, et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur. + + * * * * * + +Il est attristant de songer que tant d’accumulations de ruines et tant +de sang versé pour transformer la vie sociale des peuples, c’est-à-dire +en réalité refaire leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le +nom des institutions détruites. + +Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations que j’ai souvent +répétées, un éminent académicien, M. Bourdeau, écrivait dans le journal +des _Débats_: + + «A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les thèses + du docteur Gustave Le Bon? Celle-ci, tout d’abord, que les révolutions + ne changent point le caractère des peuples et que, si elles brisent la + chaîne des traditions, elles en forgent de nouvelles sur le modèle des + anciennes. Le culte de Lénine n’a fait que remplacer celui du tzar. De + même, la dictature militaire et policière sur le prolétariat n’a fait + que renforcer celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a + été dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé. + L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique + et l’égalité sociale.» + + * * * * * + +Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il attire les partis +politiques incertains qui espèrent, en s’alliant à lui, conquérir les +suffrages des électeurs. + +Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements +révolutionnaires est analogue à celle qui régit la chute des corps. En +deux années, la même charrette conduisit au fatal couteau les doux +Girondins qui croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois et +des discours, le farouche Danton, fondateur d’un tribunal destiné à +faire périr sans retards inutiles les contempteurs de sa foi, enfin le +sombre Robespierre, espérant régénérer la France en abattant le plus +grand nombre possible de têtes. + +Cette courbe des mouvements révolutionnaires a été également observée en +Russie. Après la pâle Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine +avec ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux chinois, +destinés à raffiner les supplices. + +Les conséquences de l’extrémisme sont partout les mêmes. Au couperet de +Robespierre, aux fusillades de Lénine, succède bientôt le sabre du +dictateur, qui met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore +surgi en Russie, mais sa venue est inévitable. + + * * * * * + +Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France est parfois +révolutionnaire, comme tous les pays à évolution trop lente, elle +possède une âme ancestrale stabilisée depuis longtemps, qui la rend +finalement très conservatrice. + +Ce double caractère: révolutionnaire dans la forme, conservateur dans le +fond, doit être retenu pour comprendre notre histoire et l’invariable +tendance des foules à se tourner vers un César libérateur quand +l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au moment où la France, +fatiguée du désordre révolutionnaire, cherchait un maître. Elle explique +le second Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des progrès +socialistes, accorda sept millions de suffrages au dictateur qui +promettait de rétablir l’ordre. Les événements de l’Histoire semblent +issus d’imprévisibles hasards; ils sont, en réalité, régis par des lois +éternelles. + + * * * * * + +Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer contre les +doctrines socialistes, elles continuent à se propager parce qu’elles ont +pour adeptes l’immense légion des hommes mécontents de leur sort et +auxquels les anciens idéals ne suffisent plus. + +Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de petits bourgeois qui +ont envoyé beaucoup d’extrémistes au Parlement parce qu’ils mettaient en +eux l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître l’aisance que +les perturbations financières avaient fait disparaître. Ils +abandonneront d’ailleurs bien vite le socialisme, quand ils verront que +ses défenseurs sont incapables de leur rendre l’aisance perdue. + +Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le plus influent des +journaux socialistes français, donne un exposé très net des aspirations +du parti, et des conséquences que leur réalisation pourrait entraîner. + +A propos du 1er mai 1926, ce journal invitait les membres du parti: + + «A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la + nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes, + seules mesures susceptibles de faire payer effectivement les riches. + + ... La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur les + gouvernants au service des banquiers «colonisateurs» une pression + prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints de faire la + paix.» + +La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui dans tous +les éléments de la vie journalière jusque dans les administrations +municipales, qui tendent de plus en plus à intervenir dans les +industries et le commerce local. On a fait observer avec raison que le +socialisme municipal est bien autrement dangereux que le socialisme +d’État, étant donné l’infiltration communiste dans maintes localités +urbaines ou rurales. + + * * * * * + +L’âge actuel représente une période d’incertitudes résultant des +conflits qui divisent les peuples et les partis politiques de chaque +peuple. + +Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne n’aura pas +trouvé un idéal nouveau possédant, comme les anciens, le pouvoir de +diriger la vie, de créer les volontés fortes et les persévérants +labeurs. L’idéal socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer +un tel rôle. + +Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, peut-être, par la +mentalité révolutionnaire et envieuse qu’il propage, que par les +doctrines qu’il propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à se +réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités économiques et +d’impossibilités psychologiques qui en révèlent bientôt l’impuissance; +mais la mentalité nouvellement créée subsiste. + +Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité de leurs +doctrines, s’en prennent aux hommes et, comme en Russie, massacrent par +milliers tous ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès. + + * * * * * + +En politique, les raisonnements ont peu d’action, seules des expériences +répétées finissent par agir sur l’âme des peuples. Elles n’agissent +malheureusement qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent fort +cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent la Russie et faillirent +ruiner l’Italie, avaient été précédées d’autres expériences également +fort coûteuses, En France, notamment, en 1848 et en 1871. + +En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division de la France en +partis rivaux, et finalement la nomination par 7.000.000 de suffrages +d’un dictateur couronné qui devait conduire plus tard la France à une +dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune socialiste eut +pour conséquences de nombreux massacres et l’incendie des plus beaux +monuments de la capitale. + + * * * * * + +Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, sont devenus fort +dangereux. On a évalué à huit cent mille le nombre des électeurs +communistes en France, chiffre très supérieur aux deux cent mille +Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que les chefs moscovites +du bolchevisme classent le parti communiste français au second rang par +sa puissance. + +Le parti radical, qui jouait en France un rôle considérable alors qu’il +était unifié, se traîne de plus en plus à la remorque du socialisme, +grand pôle d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se passer +d’une croyance capable d’orienter leurs pensées. + +Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales finissent +toujours par limiter les dangereuses oscillations des foules. Mais ces +forces agissent lentement et ne sauraient prévenir les ravages exercés +par les influences extrémistes. + +On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du dehors, mais il faut +craindre davantage peut-être les ennemis du dedans. + +Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que représentants de +théories diverses, s’unissent partout contre l’ordre social établi. Ils +l’ont brisé en Russie et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et +en Grèce. + + * * * * * + +Les conséquences de l’évolution socialiste étaient depuis longtemps +faciles à prévoir, car ce n’est pas d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que +sous des formes diverses cette doctrine a fait son apparition dans le +monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les guerres sociales, +après avoir conduit la Grèce à la servitude, contribuèrent à amener la +fin de la république romaine et la venue des Césars, j’écrivais: + + «Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir la + redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir durer, il + fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet âge. On + se demande, parfois, comment les Romains du temps des empereurs, + supportaient si facilement les férocités furieuses de tels despotes. + C’est qu’eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les guerres + civiles, les proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en + étaient arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments + de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment les remplacer. + Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, ce fut l’écrasement + final sous le pied des barbares, la fin d’un monde. L’Histoire tourne + dans le même cercle.» + + + + +CHAPITRE III + +LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE + + +En dehors des théories qui lui servent quelquefois de support, mais dont +la plupart des sectateurs de la doctrine n’ont jamais entendu parler, le +bolchevisme constitue une mentalité spéciale fort répandue aujourd’hui. + +En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, alors que la doctrine +politique ne s’est développée qu’en Russie et n’a envahi certains états +civilisés, comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée par ceux-là +mêmes qui l’avaient acceptée? + +La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques principales, un +esprit de révolte permanent contre toutes les formes d’autorité, à +l’exception de celle des chefs de la doctrine, la haine jalouse de +toutes les supériorités, le retour aux instincts primitifs, l’ardent +désir de supprimer violemment les contraintes sociales que la +civilisation oppose à ces instincts. + +Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se manifestait déjà dès les +débuts de la paix. J’en eus la première notion lorsque des milliers +d’électeurs parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste, +sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa doctrine. + +Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, je cherchais +à me renseigner le soir même de cette élection auprès d’un vieux +philosophe de mes amis. + +Il était malheureusement aussi ignorant que moi, mais m’assura que, si +je voulais bien dîner avec lui, les propos de sa bonne, très révoltée +depuis quelque temps, pourraient me documenter. + +Ils me documentèrent en effet; bien que faiblement érudite, la servante +bolcheviste me donna en réponse à mes interrogations d’assez judicieux +conseils. + +--Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement de la vie. +Les livres, ça parle de choses mortes et c’est pourquoi les savants qui +passent leur temps à les lire ne savent pas grand chose du monde. +Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous à comprendre le +bolchevisme. + +Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces conseils contenaient un +fonds de vérité dont je m’empressai de tenir compte. + +Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, en effet, je +rencontrai chez un ami qui faisait réparer son appartement une équipe +d’ouvriers divers échangeant, à propos de l’élection récente, des +réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues d’aménité pour les +patrons qui les employaient. Me mêlant à leur conversation, je déclarai +d’un air entendu au plus bruyant des orateurs de la bande que le +bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions des propagateurs +de la doctrine, une application des principes de Karl Marx. + +--Karl Marx? Connais pas. Ça doit être un des rois boches détrônés +récemment. Les rois et les bourgeois, n’en faut plus. C’est l’ouvrier +qui doit être bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme. + +Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment clair, me fit continuer +mes recherches. + +Elles furent instructives, puisque de leur ensemble se dégageait +nettement l’armature de la mentalité bolcheviste: haine de l’ouvrier +contre le patron, hostilité des employés contre leurs chefs, jalousie +générale des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération des +instincts que les contraintes sociales réprimaient jadis, mépris de +l’autorité partout. + +De ces observations et d’autres du même ordre il ressortait assez +clairement que le bolchevisme désignait sous un nom nouveau un état +mental extrêmement ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le +déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son frère de la prospérité +duquel il était jaloux est le véritable ancêtre des bolchevistes. Caïn +traita Abel exactement comme Lénine devait traiter plus tard les +bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence. + + * * * * * + +Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité bolcheviste. Disons, +maintenant, quelques mots de la doctrine. + +Rajeunie en apparence par des théories livresques, elle n’est qu’un +simple retour au communisme des premiers âges. + +Ces théories représentent, en réalité, le besoin des révolutions +triomphantes de trouver une justification rationnelle à leurs violences. +_Le Contrat Social_ de J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive +de l’homme uniquement perverti par les sociétés, fut la bible de +Robespierre et servit à rationaliser la guillotine. L’œuvre du juif Karl +Marx, dont les doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de +Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. Elle permit de +justifier les systématiques massacres des intellectuels et le pillage +général des fortunes. + +En fait, les foules révoltées ne se préoccupent guère des systèmes. Il +n’existe que de bien lointains rapports entre l’idéologie marxiste et +l’organisation des républiques soviétiques. Les communistes russes +connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et les communistes +français ne le connaissent pas davantage. L’un d’eux avouait, au +parlement français, n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien +célèbre. Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent un +si grand nombre d’assertions démenties plus tard par les événements, que +leur lecture suffirait à guérir du communisme tout esprit impartial. + +Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, il sera +suffisant d’indiquer sommairement les formes que le bolchevisme revêt +dans la pratique. + + * * * * * + +Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental semblerait +représenter la domination totale de l’être individuel par l’être +collectif. En Russie, une pyramide de conseils ouvriers, dits soviets, +s’étend du village au comité central directeur. En sont exclus les +bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels. + +Cette dictature apparente du prolétariat n’est en réalité qu’une +fiction. La machine gouvernementale reste entièrement dirigée par un +petit nombre de chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les +libertés, celles de la parole et de la presse notamment. Des fusillades +sommaires terminent immédiatement la moindre tentative d’opposition. + +Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple continuation de +l’ancien régime tsariste. Il se maintient pour des raisons identiques à +celles qui soutenaient ce régime. La Russie demi-barbare, composée de +races différentes, ne peut, comme tous les pays asiatiques, conserver +une certaine unité que sous la main de chefs absolus. + + * * * * * + +L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas unique en Orient. La +Chine, notamment, expérimenta le communisme plusieurs fois. Au XIe +siècle, sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée fut abolie, +les capitaux, les terres et les industries mis en commun. + +Après une quinzaine d’années d’expérience, les ouvriers et paysans +renversèrent le régime dont les graves inconvénients avaient fini par +les frapper. La terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par +suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt personnel +n’animait plus. + +Une nouvelle expérience du communisme faillit ruiner la Chine vers le +milieu du dernier siècle. Elle dura également une quinzaine d’années, au +bout desquelles les masses elles-mêmes virent que, loin d’être diminuée +par le nouveau régime, leur misère augmentait. + + * * * * * + +Si le communisme tend à se répandre chez certaines grandes nations, +c’est, comme je l’ai fait remarquer déjà, que les civilisations, à +mesure qu’elles se compliquent, traînent derrière elles un nombre +immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux par conséquent de +les renverser. + +Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. Lorsqu’une race +inférieure arrive à dominer accidentellement par la force une +civilisation trop élevée pour elle, cette dernière est détruite avec +violence. On le vit, notamment, lorsque les barbares anéantirent en +Gaule la civilisation romaine, trop raffinée pour eux. On le vit +également, de nos jours, lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti +anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation que les +Européens leur avaient apportée. + +Des phénomènes du même ordre se manifestent actuellement en Russie. Un +observateur judicieux, M. Chessin, explique comment le régime communiste +fit une guerre féroce aux intellectuels. Il rapporte cette profession de +foi publiée par la _Pravda_: + + «L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, il + a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier noir de crasse.» + +Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, proclame que, «dans +chaque intellectuel, il voit un ennemi du pouvoir soviétique». + +C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement de l’histoire, de +la philosophie, de la morale a été exclu des écoles. + + «Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir ont + interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, dans les + bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, Aristote, Descartes, + Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs russes modernes eux-mêmes sont + exclus.» + +D’après le même auteur les professeurs des universités seraient choisis +parmi les élèves des écoles ouvrières, n’ayant d’autres connaissances +que les quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments de +grammaire. + +La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de civilisation que +rêvent tous les inadaptés. + + * * * * * + +Nous venons de résumer brièvement la mentalité bolcheviste, la doctrine +bolcheviste et ses applications. + +La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la mentalité qui l’inspire +plus dangereuse encore. Si elle continuait à envahir le monde, elle +saperait définitivement tous les principes servant de base aux grandes +civilisations. + +La doctrine bolcheviste est en train de détruire le capital matériel des +peuples, mais la mentalité bolcheviste menace un capital moral plus +précieux que de fugitives richesses et dont la création a demandé de +longs siècles d’efforts. + + + + +CHAPITRE IV + +LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME CONTRE LA CIVILISATION + + +Le socialisme et sa forme dernière le communisme peuvent être envisagés +sous trois aspects différents: 1º comme religion; 2º comme doctrine +politique; 3º comme état mental. + +L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. La doctrine +socialiste est à peu près celle jadis formulée par Karl Marx. La +religion est constituée par les espérances d’un paradis terrestre promis +aux prolétaires: l’usine aux ouvriers, la mine aux mineurs, la paix +imposée par des réunions internationales d’ouvriers. Plus de guerres, +plus de misère. + + * * * * * + +Une croyance politique ou religieuse représente un bloc dont chacun +extrait ce qui est conforme à la nature de son esprit, c’est pourquoi, +en passant d’un peuple à un autre, croyances politiques et croyances +religieuses se transforment au point de devenir parfois méconnaissables. +C’est ainsi, par exemple, que le bouddhisme, religion d’abord dépourvue +de divinités, devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. Les +livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, demeurent toujours +sacrés bien qu’étant devenus différents de la croyance dont ils +traduisaient d’abord la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais +ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il représentait jadis. + +En appliquant ces observations au bolchevisme, on constate qu’il +représente, suivant les pays, des idées assez différentes souvent sans +rapport avec le marxisme théoriquement resté son évangile. + +Chez la plupart des peuples, le communisme constitue simplement une +tendance à la libération des instincts primitifs, le besoin intense de +détruire l’ordre social établi et le désir, pour les pauvres, de +s’emparer de la fortune des riches. + +En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes ne dissimulent pas +leur programme. Une guerre civile générale en est pour eux le prélude +nécessaire. + +Le journal _l’Humanité_ l’a très bien marqué dans les lignes suivantes, +écrites en mars 1927, à propos du projet de loi sur la réorganisation de +l’armée: + + «Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation pour le + temps de guerre est clair. + + Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser la + transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de + préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat.» + +Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà connus des anciens +Grecs, fut la cause principale des conflits sociaux qui se terminèrent +par leur servitude. + +Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne s’établit et ne se +maintient quelque temps que par un despotisme très dur. La Russie en +fournit aujourd’hui un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est si +tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la dictature du prolétariat +était, en réalité, une dictature sur le prolétariat. + + * * * * * + +M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants l’effroyable régime +soviétique. + + «Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies + stimulatrices de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans des + conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé à un niveau + des plus médiocres. Les joies, à part quelques manifestations + artistiques dans les grandes villes, sont réduites à rien. Les espoirs + sont vains, les ambitions interdites. Il n’y a plus d’élite, + c’est-à-dire plus personne qui, par son effort, ait le droit de + conquérir du pouvoir en même temps que des capacités et du bonheur + individuel. S’enrichir est un crime, s’élever au-dessus des autres une + trahison. + + «... Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra peu à + peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser aux grandes + organisations de l’État, bien des gens construisent de leurs mains des + masures, en remplaçant les vitres par n’importe quoi et en fabriquant + sur un établi de fortune les quelques objets indispensables. Les + agriculteurs ne travaillent plus que pour leur propre subsistance.» + +Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un pareil régime. S’il a +pu durer en Russie, c’est que, comme le disait déjà Michelet: «Ce grand +pays asiatique, demi barbare, pratiqua toujours le communisme.» Dans +beaucoup de régions, les terres appartenaient en commun depuis longtemps +à tous les habitants des villages. + + * * * * * + +Le communisme ne se recrute pas seulement dans le monde ouvrier +illettré, mais aussi comme je l’ai plusieurs fois rappelé, dans +l’immense armée des inadaptés, c’est-à-dire des êtres vivant dans une +civilisation trop compliquée pour eux, ou dont ils croient avoir à se +plaindre. + +Font partie de cette grande armée les individus mécontents de leur sort, +et ceux victimes de tares héréditaires: hérédo-syphilitiques, fils +d’alcooliques, etc.; êtres incomplets auxquels les soins d’une +puériculture compliquée permettent péniblement de végéter. Ils sont des +ennemis irréductibles de tout ce qui dépasse leur mentalité inférieure. +Pendant le triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata que les +communistes atteints de tares héréditaires déployèrent une férocité +impitoyable à l’égard de leurs victimes, faisant périr les plus éminents +citoyens dans d’affreux supplices. + +Subissant la loi rappelée plus haut, commune à toutes les croyances, le +communisme s’est transformé en changeant de milieu. En Chine et dans +l’Inde, il est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise: «La +Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et le rejet des influences +étrangères.» + + * * * * * + +Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent vivre +parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit. + +L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux exemples de ces +situations diverses. Dans la Rome antique, comme dans l’Angleterre +moderne, l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se +heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très puissant dominait en +Europe l’idéal politique alors assez faible. De nos jours, l’idéal +religieux et l’idéal politique sont entrés en conflit chez plusieurs +peuples et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des idéals +contraires finissent généralement par provoquer des luttes prolongées. +L’Europe fut déjà ensanglantée par de tels conflits à l’époque des +guerres de religion. Actuellement, le radicalisme est entré en lutte +contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, et toute une série de +persécutions en fut la suite. + + * * * * * + +Le monde a fini par devenir assez indifférent aux questions religieuses, +mais il a vu renaître, depuis un siècle, la lutte de la foule contre les +élites qui a si souvent agité les peuples au cours de leur histoire. Les +attaques du socialisme et du communisme contre l’ordre établi sont des +manifestations indirectes de ce grand conflit. + +C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes soumises au +socialisme qu’est, depuis un siècle, tissée en partie notre histoire. + +Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes et peuvent se résumer +de la façon suivante: + +A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, mais comme ce triomphe +s’accompagne bientôt de désordres et de ruines, une réaction se +manifeste, un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. Ce +pouvoir sans contrôle finit par commettre des erreurs politiques qui +provoquent sa chute. + +Ces phases diverses se sont succédé en France depuis un siècle, comme +nous l’avons déjà rappelé. + + * * * * * + +Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, mais le syndicalisme les +préoccupe beaucoup moins. Il est cependant, je le répète, aussi +dangereux que le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet plus +rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes des postiers et des +cheminots en France, celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels +dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des nations. Le +socialisme est une menace lointaine, le syndicalisme un danger immédiat. + +Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons sur les conclusions +déjà formulées, que les luttes intérieures sont devenues plus menaçantes +que les luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis tant +d’inutiles congrès. + + + + +CHAPITRE V + +LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME + + +LE «FRANÇAIS MOYEN», peu initié aux mystères des intérêts généraux et +privés qui font mouvoir les hommes d’État, ne doit rien comprendre à +certaines oscillations de la politique contemporaine. + +Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement communiste de la +Russie, et, quelques années plus tard, un autre ministre, également +anglais, rompt toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement. + +Mêmes variations en France. Les bolchevistes y possèdent une ambassade, +les simples communistes s’associent parfois aux radicaux dans les +élections. Puis, tout change. «Le communisme, voilà l’ennemi!» affirme +un radical socialiste, devenu ministre, et la guerre est déclarée aux +anciens alliés. + + * * * * * + +Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile d’en douter. Qu’on ait +mis aussi longtemps à s’en apercevoir montre à quelle limite +invraisemblable certains hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement. + +Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet, leurs intentions +destructrices. Un de leurs chefs affirmait, devant le Parlement, que +l’antagonisme s’accentuait partout entre la bourgeoisie et la classe +ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait la +destruction des classes dirigeantes par une guerre civile sans pitié. + +Les communistes se préparent à passer de la théorie à l’action. +Plusieurs journaux, notamment _La Revue de Paris_ du 15 mai 1927, ont +signalé l’organisation autour de Paris d’une véritable armée communiste +de plus de douze mille hommes, ayant en réserve un important matériel de +guerre. Les soldats de cette milice ont un uniforme spécial et sont +commandés par des officiers que dirige un état-major. + +Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée, le gouvernement +pourrait être, d’après l’opinion de personnages compétents, brusquement +renversé par un coup de main analogue à celui qui, en 1871, substitua le +pouvoir de quelques insurgés à celui de M. Thiers. + +On sait de quels incendies et de quels massacres fut suivie la +domination de Paris par la Commune. Il serait inutile d’insister sur ces +leçons du passé; la mémoire affective est trop courte pour que les +hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés par le souvenir +d’événements datant d’un demi-siècle. Leurs futurs intérêts électoraux +les aveuglent au point de les rendre impuissants à percevoir les menaces +de l’heure présente. + + * * * * * + +La découverte du péril communiste, brusquement effectuée par le ministre +de l’Intérieur, est bien tardive. Les poursuites proposées pour +combattre le danger ont une valeur singulièrement faible. + +Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux envers les +communistes? Ce n’est pas seulement parce que les deux partis furent +souvent associés dans les campagnes électorales. L’indulgence du parti +radical a des causes psychologiques plus profondes. + +Le communisme est le terme ultime et inévitable du radicalisme. Il se +borne, en effet, à développer les conséquences du principe d’égalité. + + «Le communisme, écrit _Le Temps_, est tout à fait dans la tradition de + 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre Révolution en ce + qu’elle eut de plus destructeur et de plus sanglant?... La pure + doctrine des révolutionnaires de 1793, c’est, théoriquement, + l’affranchissement de l’individu, pratiquement son écrasement total + sous le poids de la collectivité... Les actes des radicaux parlent + plus clair encore que leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours + plus à gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà, + sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le plus + dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même. C’est que, + derrière leurs doctrines particulières il y a, pour les Jacobins du + jour aussi bien que pour ceux d’hier, la doctrine fondamentale, la + pensée directrice et inspiratrice, celle du _Contrat Social_, qui + exige «l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la + communauté». «Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre + n’est à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens, sa + personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême direction de la + volonté générale»... C’est _Le Contrat Social_ qui est la loi et les + prophètes des gauches radicales. Et si nous leur permettons d’abattre + tous les organismes sociaux qui sont les meilleurs boulevards de la + liberté individuelle, de la liberté de posséder, de la liberté d’agir, + même de la liberté de penser, contre les agressions violentes d’un + parti disposant à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu + qui tombe en esclavage... La «pensée de Robespierre» qui n’exista + d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par J.-J. + Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes.» + +Bien que le jugement qui précède sur la Révolution soit un peu sommaire +on ne peut nier que le communisme dérive de l’idée d’égalité. En +essayant de libérer l’homme des illusions religieuses qui avaient +orienté sa vie pendant de longs siècles, la Révolution conduisit à +rechercher sur la terre l’égalité qui jadis devait être réalisée dans le +ciel. + +Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité n’est pas +compatible avec celle de la liberté. La Russie communiste n’a pu +subsister qu’en supprimant toutes les libertés. Devenu dieu à son tour, +l’État s’est montré aussi intolérant que les divinités du passé. + + * * * * * + +Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical pour combattre un +frère, provisoirement ennemi, le communisme. Si les élections ne +ramènent pas, comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés au +pouvoir, la France a bien des chances de subir un régime socialiste plus +ou moins voisin du communisme. Il engendrera naturellement, comme en +Italie, une période de désordre à laquelle, suivant une loi séculaire +vérifiée maintes fois au cours des âges, mettra fin la main pesante d’un +dictateur. + +C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion encore générale, les +foules les plus révolutionnaires en apparence redoutent le désordre et +finissent toutes par réclamer un maître. Ce ne fut pas la peur, comme le +disait Lucrèce, mais l’espérance et le besoin d’une direction mentale +qui peuplèrent de divinités le monde antique. + +Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les multitudes ce besoin +d’être dirigées. Et c’est pourquoi nous voyons les troupes +syndicalistes, socialistes et communistes obéir si aveuglément et si +fidèlement aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du reste, des +volontés fortes qui s’imposent alors que nos gouvernants n’ont que des +volontés faibles dépourvues de prestige. + + * * * * * + +Une révolution socialiste peut très bien triompher en France comme elle +a triomphé d’une façon durable en Russie et d’une façon momentanée en +Italie. Mais le régime socialiste ne saurait durer, parce que la +doctrine se heurte à des barrières économiques contre lesquelles toutes +les théories restent impuissantes. + +La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien que le régime +socialiste y soit théoriquement conservé, les gouvernants se voient +forcés de renoncer progressivement à son application. L’expérience leur +a prouvé, en effet, que sous le régime communiste, le salaire de +l’ouvrier était beaucoup moins élevé que sous l’ancien régime +capitaliste. + +La cause de cette différence est très simple. La Russie, comme +d’ailleurs la plupart des peuples de l’univers, ne peut vivre qu’en +achetant au dehors les produits que son sol ne fournit pas. Elle les +paie, naturellement, avec ses marchandises; mais, pour que ces dernières +puissent servir de monnaie d’échange, il faut que leur prix de vente sur +les marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix des concurrents. Or, +l’expérience a toujours prouvé, et elle vient de le démontrer une fois +encore, en Russie, que les produits fabriqués par l’industrie étatisée +reviennent beaucoup plus cher que ceux de l’industrie privée. + +Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est emparé, en Russie, de +la fabrication de tous les produits; mais leur prix de revient est trop +élevé pour donner aucun bénéfice. + + «La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon marché: le + niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de vingt-cinq pour cent + celui du marché international. Lorsque certains produits se présentent + dans des conditions de prix avantageuses, comme les céréales par + exemple, les frais qu’occasionne l’appareil bureaucratique de l’État + sont tellement élevés qu’elle exporte à perte.» + +Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point les nécessités +économiques qui mènent le monde l’emportent sur les rêveries des +illuminés qui voudraient le réformer à leur gré. + + * * * * * + +Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin: «Toutes les libertés, +y compris celle d’opinion, sont immédiatement supprimées. Le +gouvernement seul a le droit de penser et d’agir.» + +En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il plus heureux qu’en +régime capitaliste? Aucune des personnes ayant visité la Russie n’a +encore répondu par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à +l’esclavage complet du travailleur, et nullement à son émancipation, que +serait entreprise l’effroyable guerre civile rêvée par les communistes +dans l’espoir de défaire la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous +les progrès de la civilisation, les améliorations sociales dont la +classe ouvrière profite. + +Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables conséquences du +communisme. Ces régimes ne comportent aucune liberté; mais, alors que le +communisme appartient à la série des forces destructives, le fascisme et +le militarisme font partie des forces constructives. + + * * * * * + +On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui, possédant la formule +magique capable de faire jaillir l’eau du sol, mais ignorant celle +pouvant l’arrêter, fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir. + +Nos imprudents radicaux pourraient bien être victimes, eux aussi, de la +force destructrice des communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les +périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme assurait ne pas +connaître d’ennemis à gauche. C’était pourtant à gauche que +grandissaient les futurs destructeurs de son parti. Suivant une loi +constante de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non réprimés à +leurs débuts s’accélèrent rapidement et finissent par acquérir une +irrésistible puissance. + + * * * * * + +Nous avons souvent eu occasion de revenir sur cette notion fondamentale +que les institutions, les religions, les langues et les arts ne passent +jamais d’un peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux ont mis +longtemps à comprendre cette vérité, contraire d’ailleurs aux fondements +mêmes de leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent plus +clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité plus haut a très bien vu +que le marxisme allemand transporté en Russie y a subi de profonds +changements. + + «Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à la substance + primitive du matérialisme marxiste le double alliage de ces deux + éléments nouveaux: le messianisme russe et les ambitions propres de la + politique russe... Le communisme actuel porte la double empreinte de + la pathologie et de l’impérialisme russe. A la première, il emprunte + une idée mystique de rénovation du monde par la destruction de + l’esprit de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions + immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique russe + contre les intérêts ou les influences politiques du même Occident.» + + * * * * * + +Diverses élections ont montré la puissance du communisme sur l’âme +populaire. La propagande entreprise contre la société moderne par les +adeptes du bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un +précédent ouvrage[5], une croisade comparable à la propagande islamique +au temps de Mahomet et aux grandes croisades religieuses qui +précipitèrent l’Occident sur l’Orient au moyen âge. + + [5] _Psychologie des Temps Nouveaux_ (12e édition). + +Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes récents accordés +aux candidats du parti communiste proviennent toujours de véritables +convaincus. Ils sont émis surtout par l’immense armée des mécontents +dont les perturbations sociales issues de la guerre accroissent chaque +jour le nombre. Ces mécontents votent pour les disciples de Lénine comme +ils votaient, jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger. Aucun +argument rationnel ne guide leurs votes. + + * * * * * + +Les causes de mécontentement des électeurs ne sont pas uniquement +d’ordre matériel. Sans doute, comme le disait à la Chambre le chef du +parti communiste, il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays, une +antipathie profonde entre la bourgeoisie et la classe ouvrière; mais +l’orateur aurait pu ajouter aussi que la même antipathie s’observe entre +les diverses classes de la bourgeoisie. + +Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le chef communiste, à ce +que la classe ouvrière serait écrasée et exploitée par la bourgeoisie? +En réalité, le motif est plus apparent que réel. Beaucoup d’ouvriers +sont assez instruits pour savoir que les gros bénéfices industriels +proviennent de la longue addition de sommes infimes perçues sur chacun +d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs augmenterait d’une +insignifiante façon leurs salaires. Le communisme s’est d’ailleurs +répandu dans des classes, très convenablement rétribuées, comme celle +des instituteurs. + + * * * * * + +Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer les motifs +de l’antipathie constatée entre les diverses classes de la population, +quelles en sont les vraies causes? + +Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des «impondérables», terme +fort impropre d’ailleurs, car ces impondérables possèdent un poids +immense. Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent à le +bouleverser encore. + +C’est dans l’action de ces impondérables et non dans les mobiles +généralement invoqués qu’il faut chercher les causes profondes des +divisions qui s’accentuent entre les diverses couches de la société +française. + +Sans prétendre déterminer toutes les causes de ce phénomène, nous nous +bornerons à constater que la France est divisée en classes nombreuses +extrêmement distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant à peine et où +les individus privilégiés par leurs titres, leur fortune, leurs emplois, +etc., professent pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes de +ce sentiment en éprouvent de vives blessures d’amour-propre. Or, les +blessures de cette nature jouèrent un rôle considérable dans la genèse +de beaucoup de révolutions,--la Révolution française, notamment. + +De nos jours, les privilèges de la naissance ont été remplacés par des +privilèges résultant de concours, mais la nouvelle féodalité issue de +ces concours est parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore que +l’ancienne féodalité, issue de la naissance et moins facilement tolérée. + +Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence par la Révolution +française. Il suffit de vivre dans une petite ville de province pour y +constater la persistance de ce régime avec les rivalités et les +inimitiés qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes +électorales surtout, est considérable. + +La force immense des États-Unis est de n’être pas divisés en classes. +Ouvriers et patrons ont à peu près le même costume, le même genre de vie +et, malgré la différence de situation, se fréquentent comme le font en +France les officiers, quel que soit leur grade. + + * * * * * + +Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat, l’égalité des +conditions, le communisme veut d’abord détruire tous les éléments de la +civilisation: industrie, armée, colonies, etc. + +C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de se défendre. Les +moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux. Le plus fondamental est +d’exiger le respect des lois et d’empêcher énergiquement la propagande +antimilitariste répandue dans l’armée par plus de vingt journaux +communistes. Aucun gouvernement ne saurait subsister sans l’appui d’une +armée. + +Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être supprimée que par +des réformes analogues à celles résumées dans un autre chapitre et qui +ont fait de l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique se +trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la France est le +pays des inégalités profondes dissimulées sous des formules d’égalité +apparente. Les révolutions déplaceront peut-être ces inégalités, mais ne +les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait partie, chez +certains peuples, d’un héritage ancestral que les révolutions +n’atteignent pas. + + + + +CHAPITRE VI + +LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE. + +VISIONS D’AVENIR + + +Les périodes de désordre et d’anarchie dont est entrecoupée l’histoire +des peuples aboutissent généralement à des phases momentanées de +stabilisation. Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV dans +les temps modernes sont des exemples de telles phases. + +Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions avant +Auguste, guerres de religion et insurbordination de la noblesse avant +Louis XIV, préparèrent ces périodes de provisoire fixité. + +Les États-Unis représentent aujourd’hui une des rares parties du globe +ayant atteint une certaine stabilité. L’Europe reste dans une phase de +crises résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que la période +actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies. On se bornera à +en énumérer quelques-unes. + + * * * * * + +La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée dans les relations +des peuples. L’évolution industrielle du monde a créé entre les nations +une si étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient +subsister les unes sans les autres. + +Mais en même temps que la communauté d’intérêts rapprochait les hommes, +la divergence de leurs héréditaires sentiments les séparait. Jamais les +haines entre nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui. + +L’antinomie entre les conceptions politiques n’est pas moins profonde. +D’antiques monarchies ont été remplacées par des gouvernements +démocratiques. Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent +plus. + +Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements, grandissait +aussi leur impuissance à bien gouverner. Cette impuissance devint telle +dans divers pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs +comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers ministres munis, +comme en France et en Angleterre, de pouvoirs presque dictatoriaux. + +Les peuples modernes semblent donc condamnés à choisir entre les deux +termes de cette antinomie: subir des gouvernements collectifs +impuissants ou accepter des dictatures personnelles avec tous leurs +dangers. + +Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits entre peuples +différents ou entre classes d’un même peuple constituent des antinomies +aussi dangereuses que les précédentes. + +Très dangereuse encore l’antinomie créée par les besoins croissants +d’égalité et les inégalités issues des complications scientifiques et +industrielles du monde moderne. Confusément sentie par l’immense armée +des inadaptés, cette antinomie les conduit à vouloir ramener violemment +à des formes inférieures les civilisations trop compliquées pour des +cerveaux insuffisamment évolués. + + * * * * * + +Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont pour cause principale +l’opposition entre des réalités qui ne fléchissent pas et des illusions +que la poursuite d’idéals nouveaux fait naître. + +Les conséquences de ces conflits ne sauraient être déterminées encore. +Il n’est pas de cerveau assez vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et +de sa civilisation. + +La simple énumération des bouleversements qui se sont succédé depuis la +Révolution française suffirait à montrer la difficulté de telles +prévisions. + +Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir l’ombre d’un +Bonaparte derrière les violences de Robespierre et les désordres du +Directoire, mais comment eût-il deviné la série de révolutions et +d’événements divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours? L’imprévisible +domine l’Histoire. + + * * * * * + +Les destinées de l’Europe dépendront de la solution donnée à certains +problèmes fondamentaux dont les plus importants sont les suivants: + +1º La France et l’Angleterre pourront-elles éviter une nouvelle guerre +avec l’Allemagne isolée ou associée à la Russie? 2º L’Europe est-elle +menacée d’un grand conflit avec l’Asie? 3º Le monde occidental +pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes? 4º L’hégémonie +économique du monde, que la guerre avait transférée de l’Allemagne à +l’Angleterre, passera-t-elle de l’Europe à un autre continent? 5º Les +États européens en seront-ils réduits à devenir les vassaux économiques +et financiers de l’Amérique? + +La solution de ces divers problèmes dépendra surtout de la prédominance, +impossible à prévoir, de certains éléments de la vie mentale des +peuples. + +Les influences affective, mystique et rationnelle qui mènent les peuples +agissent dans le même sens aux époques brillantes des civilisations. Une +révolution est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit. + +De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui semblent dominer; mais +cette domination ne s’observe, eu réalité, que dans les laboratoires et +les usines. En dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et +affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent souvent aux +influences rationnelles, et c’est là une des grandes causes du chaos où +l’Europe est plongée. + + * * * * * + +Les conflits entre les influences mystiques affectives et rationnelles +qui se disputent l’orientation du monde, se manifestent journellement +dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris celles des intérêts +économiques. Et c’est pourquoi on peut se demander si les haines +profondes divisant les peuples pèseront plus dans la balance de leurs +destinées que les intérêts économiques capables de les rapprocher. + +Si la logique rationnelle dirigeait le cours de l’Histoire, les hommes +admettraient sans discussion qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à +se combattre; mais les impulsions affectives et mystiques d’où la +plupart de nos actions dérivent ont une force si grande que les intérêts +rationnels les plus clairs s’évanouissent souvent devant elles. On eut +une nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine entreprit +d’expulser violemment les étrangers. Malgré la communauté évidente de +leurs intérêts, les diverses nations ne réussirent que très +difficilement à s’unir un peu pour se défendre. + + * * * * * + +La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions pacifiques ou +guerrières de l’empire germanique, c’est-à-dire de la prédominance que +pourraient prendre sur les intérêts rationnels les besoins de revanche +et de grandeur. + +Si les influences rationnelles ne prédominent pas, une nouvelle guerre +européenne est certaine dans un délai qui ne saurait être immédiat, +parce que tous les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui un +ardent besoin de paix, mais dans un délai moins long que celui qui a +séparé la guerre de 1870 du dernier conflit. + +Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs du désarmement, plus +les grandes nations seront armées plus elles auront de chances d’éviter +une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples suffisamment forts. +Réduire les armées à une sorte de milice, comme le voulaient les +socialistes avant 1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore, +serait assurer la guerre. + + * * * * * + +Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe les hommes d’État qui +dirigent ses destinées? Leurs opinions semblent généralement dominées +par la question de savoir si la paix pourra être maintenue et si +l’Europe repoussera définitivement, comme y a réussi l’Italie, les +influences socialistes. + +«Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, affirmait le premier +ministre de l’empire britannique, M. Chamberlain, elle aurait pour +conséquence la fin dernière des civilisations de l’Occident.» Les +grandes capitales modernes: Londres, Paris, Rome, etc., qui illuminèrent +le monde d’un si vif éclat, auraient le sort de Ninive, Babylone et des +nombreuses cités antiques dont il ne subsiste que des ruines et des +souvenirs. + +Le même ministre considère qu’en dehors des guerres, «la propagation du +socialisme est le grand danger menaçant l’Europe». + +Les hommes d’État français un peu clairvoyants semblent aussi +pessimistes: + + «... L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est + profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs... Égalité dans le + demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel; égalité dans la misère, + voilà pour l’ordre économique, en attendant l’excès suprême, qui + serait de détruire ce que l’on ne peut pas avoir.» + +Une des grandes forces des États-Unis est d’être entièrement libérés des +influences socialistes qui rongent l’Europe et la menacent d’un retour à +la barbarie. + + + + +CONCLUSIONS + + +Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage ayant déjà été +résumées dans plusieurs chapitres, il suffira de rappeler les plus +importantes. + +Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente, en effet, une +période de conflits dont l’issue reste ignorée, entre des illusions +politiques et des nécessités économiques nouvelles. + +Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant. Comme le +christianisme à ses débuts, il est devenu la religion des mécontents et +des inadaptés que les grandes civilisations suscitent fatalement. + +Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener un monde trop élevé +pour eux à des formes d’organisation mieux en rapport avec leur +mentalité. + +Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis hériteraient du +flambeau de la civilisation, pendant que les grandes capitales +européennes subiraient une décadence analogue à celle dont la Russie +socialisée est devenue victime. + + * * * * * + +En même temps que grandissait le rôle perturbateur des illusions +politiques grandissait aussi l’influence de la science dans toutes les +formes de l’évolution moderne. Elle a transformé l’existence matérielle +des peuples et aussi leur pensée. + +Son action dans le monde moral est loin cependant d’avoir égalé son rôle +dans le monde matériel. Elle s’est montrée incapable d’établir la paix +entre les hommes et de créer un idéal assez fort pour les orienter. + +Malgré ses patientes investigations, la philosophie n’a pas mieux réussi +que la science à résoudre les grands problèmes qui se posent à la +curiosité des penseurs: l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé, +éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses dérivent la vie et +la pensée, l’homme n’est-il qu’un infime atome perdu dans une immensité +à laquelle il est impossible d’attribuer un commencement ni d’entrevoir +une fin? Insolubles problèmes. + +Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires espérances se +retournent vers les divinités du passé ou se soumettent aveuglément à +des doctrines auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs. + + * * * * * + +Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et la science semblent +impuissantes encore à régir le monde moral que la religiosité ancestrale +est si lente à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions +savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les temples de la +connaissance, constitués par les laboratoires, ont d’ailleurs une +architecture bien sévère auprès de celle des édifices grandioses où, à +l’ombre des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les mobiles de +l’activité des hommes. Apôtres de la science et apôtres des religions ne +parlent pas la même langue. Alors que les seconds promettent les futures +félicités d’un éternel paradis, les premiers ne s’occupent que de +présentes réalités. + + * * * * * + +L’évolution des points fondamentaux de la pensée humaine, depuis les +origines de l’histoire, peut être résumée de la façon suivante: + +Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit dominé par des forces +supérieures que la crainte et l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter +lançait la foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir les +moissons. + +Des siècles de recherches furent nécessaires pour découvrir que les +dieux personnels étaient l’illusoire image de forces impersonnelles +inaccessibles à la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais +l’électricité, qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune, mais +l’attraction de certains astres, qui souleva les mers. + +Sans doute, la nature intime de ces forces restait complètement ignorée, +mais l’on savait au moins qu’elles ne résultaient pas de divins +caprices. + +Ce passage des anciens dieux personnels à des forces impersonnelles +constitue un des grands progrès de l’esprit humain; ses conséquences ont +été capitales. + +L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à des lois tellement +rigides que les dieux seuls pouvaient en changer le cours, devenait +capable de lutter victorieusement contre elle. + +De cette grande découverte résultèrent des transformations profondes +dans la marche des civilisations. Conquérir les forces de la nature +sembla plus efficace alors que de solliciter la protection des dieux. + +Avec les progrès nés de cette conquête des horizons imprévus surgissent +et déjà s’entrevoit l’aurore d’une humanité nouvelle assez évoluée pour +comprendre, avec les raisons premières des choses, les mystères +formidables dont le monde reste encore enveloppé. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION + Physionomie actuelle du monde. + + LIVRE PREMIER + Les forces qui mènent le monde. + + Chapitre I.--Les forces matérielles et immatérielles dans + l’histoire 19 + -- II.--Comment naissent les opinions et les croyances. + Rôle de la crédulité dans l’histoire 21 + -- III.--Les conflits entre les vivants et les morts 38 + -- IV.--Les conséquences politiques des erreurs de + psychologie 45 + + LIVRE DEUXIÈME + Les illusions sur le problème de la sécurité. + + Chapitre I.--Les rivalités des peuples et les illusions + pacifistes 51 + -- II.--Les illusions sur le désarmement et les alliances 59 + -- III.--Les illusions sur la valeur des arbitrages 67 + + LIVRE TROISIÈME + Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences. + + Chapitre I.--Caractères destructeurs des prochaines guerres 73 + -- II.--Pourquoi certaines guerres sont inévitables 78 + -- III.--Les guerres résultant d’un excédent de population 84 + -- IV.--Les conflits avec l’Islam 93 + -- V.--Les menaces de conflits asiatiques 99 + -- VI.--Les guerres intérieures et les volontés populaires 107 + + LIVRE QUATRIÈME + Les forces politiques nouvelles. + + Chapitre I.--Le conflit entre les nécessités économiques + nouvelles et les anciens principes 115 + -- II.--Rôle moderne des forces collectives. Division des + sociétés en groupements corporatifs 122 + -- III.--La lutte du nombre contre les élites 127 + -- IV.--Les pôles politiques nouveaux et les futurs maîtres + du monde 132 + + LIVRE CINQUIÈME + Nécessités déterminant les institutions politiques. + Pourquoi l’Europe marche vers la dictature. + + Chapitre I.--La décadence du parlementarisme et l’évolution des + peuples vers la dictature 141 + -- II.--Les formes récentes de dictature réalisées en Europe 150 + -- III.--Raisons psychologiques du danger des dictatures 157 + + LIVRE SIXIÈME + Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses. + + Chapitre I.--Les illusions sur la nature du capital 161 + -- II.--Les conflits entre l’intelligence, le capital et le + travail 168 + -- III.--Comment l’Amérique a résolu le problème de la lutte + des classes 176 + + LIVRE SEPTIÈME + La situation financière du monde. + + Chapitre I.--L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie + financière de l’Amérique 187 + -- II.--La situation financière de la France 195 + -- III.--Le thermomètre psychologique des situations + financières 204 + -- IV.--Difficultés psychologiques des réformes + administratives 209 + + LIVRE HUITIÈME + Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde. + + Chapitre I.--Les formes diverses de la monnaie. Apparences et + réalités 221 + -- II.--Stabilisation et revalorisation 226 + -- III.--Facteurs économiques et psychologiques du problème + de la stabilisation 234 + + LIVRE NEUVIÈME + Rôle de l’idéal dans la vie des peuples. + La religion socialiste. + + Chapitre I.--L’évolution des idéals modernes 243 + -- II.--Les progrès de la religion socialiste 251 + -- III.--La mentalité bolcheviste 265 + -- IV.--Luttes du socialisme et du syndicalisme contre la + civilisation 273 + -- V.--La défense contre le communisme 279 + -- VI.--Les antinomies de l’âge moderne. Visions d’avenir 291 + + Conclusions 298 + + + + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7-1927. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 *** |
