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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***
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+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ L’évolution actuelle
+ du monde
+
+ Illusions et réalités
+
+ Les forces immatérielles dans l’histoire.
+ Les conflits entre les vivants et les morts.
+ Les illusions sur la sécurité.
+ Pourquoi certaines guerres sont inévitables.
+ Le nombre contre les élites.
+ Les futurs maîtres du monde.
+ L’évolution de l’Europe vers la dictature.
+ La religion socialiste.--Visions d’avenir.
+
+
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PARIS
+ 1927
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE
+
+VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
+
+VOYAGE AU NÉPAL, avec nombreuses illustrations, d’après les
+photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration
+(publié par le _Tour du Monde_).
+
+L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier:
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome Il:
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
+(_Épuisé._)
+
+LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.
+(_Épuisé._)
+
+LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
+(_Épuisé._)
+
+LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 11e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DES FOULES. 31e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 40e édition.
+
+PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 30e mille.
+
+PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 19e mille.
+
+LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 17e mille.
+
+LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 16e mille.
+
+APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille.
+
+LA VIE DES VÉRITÉS. 11e mille.
+
+ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 30e mille.
+
+PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille.
+
+HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 12e mille.
+
+PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 42e mille.
+
+LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE. 4e mille
+
+LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 11e mille.
+
+L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE.
+
+
+2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES
+
+LA FUMÉE DU TABAC.--ANALYSES CHIMIQUES. (_Épuisé._)
+
+RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME DU
+CRANE. In-8. (_Épuisé._)
+
+LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la
+description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
+(_Épuisé._)
+
+LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+carte et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol
+in-18. (Gauthier-Villars.)
+
+L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 4e
+édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies
+instantanées. (Flammarion.)
+
+MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible.
+Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.)
+
+L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 43e mille
+
+L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures. 25e mille.
+
+Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc,
+Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
+
+A LA LIBRAIRIE FLAMMARION
+
+L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon,
+in-8º avec portrait.
+
+
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous les pays.
+
+Copyright 1927, by ERNEST FLAMMARION.
+
+
+
+
+ Au
+ COLONEL SADI CARNOT
+ en souvenir
+ de longues années d’amitié.
+
+ GUSTAVE LE BON.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE
+
+
+L’âge actuel représente une période de progrès et de bouleversements qui
+différencient profondément la civilisation moderne de toutes celles que
+l’humanité a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa longue
+histoire. Les peuples se trouvent entre un monde qui finit et un monde
+qui commence.
+
+La structure du monde nouveau dépendra de l’issue du conflit entre les
+forces créatrices, les forces conservatrices et les forces destructrices
+qui agitent la vie des peuples.
+
+Les forces créatrices nées chaque jour dans les laboratoires et les
+usines ont transformé la vie matérielle et donné aux civilisations une
+physionomie nouvelle.
+
+Les forces conservatrices représentent l’héritage ancestral des peuples.
+C’est le domaine de la vie inconsciente où s’élaborent les principaux
+mobiles de la conduite.
+
+Les forces destructrices agissent en sens contraire des précédentes. Les
+ambitions des souverains, les rivalités entre peuples, le mécontentement
+des multitudes, les révolutions, appartiennent au grand cycle des forces
+destructrices. Les catastrophes observées depuis les débuts de la
+dernière guerre montrent à quel point elles peuvent ravager le monde.
+
+La plupart des problèmes que nous étudierons dans cet ouvrage résultent
+des menaces que les forces destructrices continuent à faire peser sur
+les divers pays. La grande préoccupation des gouvernants est de trouver
+les moyens de limiter leur action.
+
+Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie actuelle du monde
+pour constater ce rôle des forces destructrices.
+
+ * * * * *
+
+Presque tous les pays de l’Europe: Allemagne, Italie, Pologne, etc.,
+sont divisés par des rivalités de frontières et ne songent qu’à
+s’agrandir aux dépens de leurs voisins.
+
+A ces menaces de conflits extérieurs se joignent encore des menaces de
+conflits intérieurs déterminés par les rivalités des partis. Pour se
+soustraire à l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes
+nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été réduites à subir des
+dictatures.
+
+Les peuples les plus stabilisés par un long passé n’ont pu échapper à
+l’anarchie dont l’Europe est aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une
+grève générale faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs
+occasionna des pertes dont le montant a été évalué au coût d’une grande
+guerre.
+
+La politique extérieure de l’Empire britannique n’est pas moins troublée
+que sa politique intérieure. Après avoir perdu l’Irlande il voit les
+dominions réclamer leur indépendance et les marchés étrangers, qui le
+faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000 chômeurs montrent la
+gravité de cette situation.
+
+Les autres États européens ne sont pas dans une situation meilleure. La
+Russie retourne à la barbarie, l’Allemagne essaie péniblement de refaire
+sa situation économique, la France est en proie à des divisions qui ont
+failli ruiner son existence financière.
+
+L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur d’autres parties du
+monde. L’Orient entier, de la Turquie à la Chine, se trouve livré à des
+luttes civiles redoutables.
+
+ * * * * *
+
+Alors qu’une grande partie du monde semble plongée dans le chaos,
+l’Amérique, seul pays ayant profité de la guerre, a pu se soustraire aux
+causes de ruine dont tous les peuples furent victimes. Plus de la moitié
+de l’or du monde est passée entre ses mains. Les plus grands États de
+l’Europe sont ses débiteurs. Elle exerce de plus en plus sur eux une
+hégémonie financière parfois très lourde. Affranchis de toute influence
+socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires fort supérieurs à ceux
+des autres pays et mènent une existence aisée qu’envieraient la plupart
+des bourgeois européens.
+
+ * * * * *
+
+Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus grand peut-être,
+puisqu’il menace l’existence même des civilisations, résulte des progrès
+réalisés dans les moyens de destruction. Les découvertes de la science
+ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a pas suivi celle
+de l’intelligence, des procédés de destruction tellement puissants que
+de grandes capitales pourraient être anéanties en quelques heures. C’est
+un péril que le monde n’avait pas encore connu.
+
+Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée, des hommes d’État
+éminents ont fondé une Société des Nations, où les représentants des
+peuples cherchent, au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix.
+
+Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions montrent que les hommes
+sont souvent plus séparés par des différences de sentiments que par des
+divergences d’intérêts.
+
+Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est d’ailleurs pas
+nouvelle. Après les grandes périodes de luttes, les pays épuisés
+cherchèrent toujours des combinaisons capables de maintenir la paix. A
+la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes le congrès de Vienne,
+véritable société des nations, espérait, lui aussi, terminer l’ère des
+conflits.
+
+Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces tant que
+n’apparaissent pas des difficultés que les décisions pacifiques sont
+impuissantes à résoudre. On a justement remarqué que si la Société des
+Nations avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie, la
+réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun des minuscules
+États dont se composait alors l’Italie se fût adressé à la Société des
+Nations qui aurait dû employer son influence à les protéger.
+
+Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la situation du monde
+à un moment donné ont une utilité provisoire incontestable; mais leur
+influence ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus les
+nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie.
+
+ * * * * *
+
+A côté des efforts tentés par la Société des Nations pour établir la
+paix, les diplomates cherchent à la fixer par la vieille méthode des
+alliances. L’histoire ancienne ou moderne montre malheureusement que les
+traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être en harmonie avec
+les intérêts des parties contractantes. On le vit une fois de plus dans
+la dernière guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre
+son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré de formels
+engagements.
+
+De nos jours, les seules bases efficaces des alliances résident dans la
+communauté des intérêts économiques. C’est à une telle communauté qu’est
+dû le rapprochement de la France et de l’Allemagne.
+
+Les associations économiques internationales, comme celle formée
+récemment entre la France, l’Allemagne et divers pays pour régler
+certaines productions, celle de l’acier notamment, feront plus pour le
+maintien de la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement et
+d’arbitrage péniblement élaborés dans les congrès.
+
+ * * * * *
+
+Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel les peuples ont
+plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire. Malheureusement la raison
+joue un rôle bien faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué
+encore, depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique
+de l’évolution démocratique moderne.
+
+Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la raison n’agit pas
+plus efficacement sur elles que sur le cours d’un torrent. Les futures
+guerres naîtront peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui
+balaieront en un instant toutes les conventions péniblement édifiées par
+les diplomates. La guerre de 1870 est justement née d’une explosion de
+fureur des multitudes déchaînée par une dépêche habilement falsifiée.
+
+Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses des luttes futures
+seront des guerres intérieures issues de révolutions populaires
+provoquées par les apôtres de la religion socialiste.
+
+ * * * * *
+
+On dit justement que gouverner, c’est prévoir; mais comment lire dans
+l’enchevêtrement compliqué des causes dont les grands événements
+résultent?
+
+La difficulté est considérable parce qu’en politique des causes très
+petites produisent parfois des effets très grands. C’est ainsi que jadis
+les visions d’un obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières
+conséquences, avec la création d’une religion nouvelle, la fondation
+d’un immense empire et, comme conséquences lointaines, les croisades qui
+précipitèrent l’Europe sur l’Orient.
+
+Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les moindres rivalités
+entre états voisins, même fort petits, peuvent déchaîner un conflit
+universel. La dernière guerre en est un exemple.
+
+ * * * * *
+
+Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut au moins mettre en
+évidence quelques-uns des facteurs principaux qui semblent devoir
+influencer l’évolution prochaine du monde.
+
+Aux forces destructrices d’origine plus ou moins ancienne, énumérées au
+début de ce chapitre, se joignent des forces destructrices nouvelles, le
+syndicalisme et le socialisme notamment, résultant de la prédominance
+moderne des influences collectives.
+
+Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent à se diviser en
+petits groupes ne considérant chacun que ses intérêts et totalement
+indifférents à l’intérêt général. La puissance des syndicats est devenue
+très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser entièrement
+l’Angleterre en provoquant une grève générale.
+
+Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent maintenant la classe des
+fonctionnaires et celle des instituteurs. La Confédération générale du
+travail, qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé les
+défenseurs professionnels de l’État.
+
+Il en est résulté que le gouvernement se trouve aussi impuissant contre
+les exigences de ses employés que l’était le gouvernement italien avant
+l’arrivée du fascisme.
+
+ * * * * *
+
+L’association des intérêts corporatifs constituant le syndicalisme ne
+doit pas être confondue avec le socialisme qui remet à l’État, et non
+aux corporations, la gestion générale des entreprises.
+
+Le socialisme est à la fois un mouvement politique et religieux, il tire
+sa force non de sa doctrine mais des éléments mystiques qui lui servent
+de soutien.
+
+Son succès contribue à prouver que, des âges les plus reculés de
+l’histoire aux temps modernes, les hommes ne se passèrent jamais d’une
+foi religieuse pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble aussi
+irréductible que la faim et l’amour.
+
+ * * * * *
+
+Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer la puissance
+s’opposent, non seulement les forces créatrices issues des laboratoires,
+mais aussi les forces conservatrices créées par le passé.
+
+Une des plus dangereuses illusions politiques de notre âge est de croire
+qu’un peuple puisse se dégager des influences ancestrales d’où sa nature
+dérive.
+
+De cette illusion furent victimes les hommes de la Révolution quand ils
+croyaient pouvoir fonder une ère nouvelle destinée à marquer leur
+rupture complète avec le passé.
+
+De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui les partis
+politiques extrêmes, prétendant transformer les sociétés à coups de
+décrets. Ils oublient que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de
+son passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en naissant. Des
+combinaisons politiques diverses pourront lui être imposées un instant,
+mais elles ne dureront qu’à la condition d’être en rapport avec le
+substratum ancestral des mentalités que ces institutions doivent régir.
+Les organisations en apparence nouvelles dérivent le plus souvent des
+organisations passées comme la plante dérive de la graine. C’est
+justement pourquoi l’histoire des peuples stabilisés par leur vie
+antérieure présente une grande continuité, malgré les bouleversements
+apparents dont elle est parfois remplie.
+
+ * * * * *
+
+Un célèbre homme d’État assurait récemment que:
+
+«Les questions économiques, politiques et morales sont subordonnées à
+des lois générales, dont la méthode expérimentale, sainement appliquée,
+permet de rechercher les fondements et d’établir la permanence.»
+
+En réalité ces lois générales sont fort mal connues et c’est pourquoi
+l’empirisme joue en politique un rôle prépondérant.
+
+Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance des mobiles qui font
+mouvoir les hommes. C’est donc à la psychologie qu’il faut s’adresser
+pour essayer de comprendre les événements dont la succession constitue
+l’histoire. Elle explique un grand nombre de phénomènes politiques,
+militaires et sociaux. Les causes de la propagation du socialisme, les
+oscillations des volontés populaires, le rôle mystique des croyances,
+les finances elles-mêmes sont du ressort de la psychologie.
+
+Pour les gouvernants modernes, cette science est devenue indispensable.
+C’est en utilisant ses lois que les Américains sont parvenus à résoudre
+sur leur territoire le problème de la lutte des classes qui menace le
+vieux monde de formidables conflits. C’est pour avoir méconnu certaines
+lois de la psychologie collective, que les chefs de grands empires ont
+plongé l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations dont elle n’est
+pas sortie encore.
+
+Étant donnée la prépondérance moderne des influences collectives c’est
+surtout la psychologie des foules qu’il importe de bien connaître. Nous
+savons aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité
+collective sont bien différentes. Contrairement à une croyance très
+générale encore, l’être collectif est fort inférieur à l’être
+individuel.
+
+Une des grandes erreurs de la politique moderne est de croire que les
+jugements des hommes en groupe sont supérieurs à ceux de l’individu
+isolé. Pour les politiciens les décisions des foules représentent de
+suprêmes vérités.
+
+Sans doute les vertus collectives maintiennent la prospérité des peuples
+mais c’est seulement de la pensée individuelle que jaillissent les idées
+qui élèvent le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur.
+
+ * * * * *
+
+C’est encore au domaine de la psychologie collective qu’appartient
+l’étude des influences ancestrales qui dominent la vie des peuples. Chez
+ceux ayant un long passé l’âme de la race limite les oscillations des
+volontés populaires que les événements font naître. L’âme d’une race
+c’est la mer immuable et profonde, l’âme d’une foule représente les
+vagues mobiles que la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme
+cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons dans cet ouvrage
+que malgré toutes les révolutions les actes des vivants restent soumis à
+l’impérieuse volonté des morts.
+
+
+
+
+L’évolution actuelle du monde
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES DANS L’HISTOIRE
+
+
+Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu varié, mais
+les peuples furent successivement soumis à des influences qui les
+orientèrent de façons différentes.
+
+Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours guidé l’homme au
+cours de son histoire, sont venues s’ajouter les forces nouvelles,
+issues des laboratoires. Elles ont transformé les civilisations. En
+moins d’un siècle, quelques-unes de ces forces: la vapeur, et
+l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des peuples des
+influences beaucoup plus profondes que toutes celles subies pendant la
+succession des âges antérieurs.
+
+Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop connu pour qu’il soit
+utile de l’étudier longuement, il suffira de rappeler à quel point une
+seule des découvertes modernes, celle des forces motrices extraites de
+la houille, a changé la vie sociale des nations et conditionne les
+volontés des gouvernements.
+
+La vie politique du monde est en partie soumise, aujourd’hui, au
+prodigieux pouvoir que la science a fait surgir de l’inerte houille,
+considérée, il y a un siècle à peine, comme une insignifiante matière.
+C’est, d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous les éléments
+de la civilisation moderne, mais aussi des moyens de destruction d’une
+puissance telle que dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir
+instantanément les plus brillantes capitales.
+
+Les peuples possédant des mines importantes de houille--ou de son
+succédané, le pétrole--détiennent, par ce seul fait, une supériorité
+économique et politique immense.
+
+C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer les mers et, par
+conséquent, le commerce du monde. Ce ne furent pas du tout, comme on l’a
+répété parfois, les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien
+la découverte de mines nouvelles de houille sur son territoire, qui la
+conduisit à son haut degré de prospérité. La houille fut l’origine de la
+puissance industrielle de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à
+supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale sur tous les
+points du globe. De cette prétention une guerre mondiale devait
+fatalement sortir. Les autres causes invoquées pour expliquer les
+origines du conflit sont accessoires.
+
+Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme au point de vue
+commodité, mais sa production reste limitée. C’est pourquoi nous voyons
+tous les peuples rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les
+sources d’un si précieux liquide.
+
+Le pétrole et la houille ont déterminé la politique mondiale de
+l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, elle est obligée
+d’importer ses vivres. Ils sont payés avec des marchandises fabriquées
+dans ses usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt le
+chômage.
+
+Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle des forces motrices
+grandit chaque jour dans la vie politique des peuples. Leur influence ne
+se fait pas sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités de
+l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant de charbon et n’étant pas
+très sûr que l’Amérique lui en fournira toujours, négocie d’importants
+traités avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir
+exploiter à son profit les mines de Sibérie.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle considérable joué dans l’histoire politique des peuples par les
+découvertes scientifiques permet de pressentir les transformations que
+d’autres découvertes feront surgir.
+
+Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique qui changerait
+entièrement les conditions d’existence des hommes, on peut dire que la
+nature contient des forces inutilisées encore, telles que la chaleur
+solaire, qui seront sûrement captées.
+
+Dans un travail déjà ancien je faisais observer que la machine à vapeur
+qui utilise à peine la dixième partie du charbon qu’elle consomme était
+un instrument barbare destiné à figurer comme curiosité dans les musées
+de l’avenir.
+
+Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite du charbon,
+sous forme d’électricité, au fond des mines, pourra être expédiée au
+loin par de simples fils.
+
+ * * * * *
+
+A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est si grand se
+trouvent des forces immatérielles dont l’action fut toujours
+considérable et même prépondérante à certaines périodes de la vie des
+peuples.
+
+Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des laboratoires et
+qui ne se contestent pas, le monde continue à être régi par une série de
+forces mystiques extériorisées sous forme de croyances religieuses ou
+politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles gouvernent les
+peuples depuis les origines de l’Histoire et leur forme seule a changé.
+
+Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de Mahomet servirent
+de base à de grandes civilisations ont vu leur prestige pâlir ou
+disparaître. Mais elles ont été remplacées par des illusions politiques
+ou sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique analogue à celui
+des anciens dieux.
+
+ * * * * *
+
+Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, et aussi celle de
+leurs maîtres, est, comme je l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une
+définition facile. Il se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir
+surnaturel à des dieux, des dogmes ou des formules. L’homme soumis à une
+croyance religieuse est un mystique. Robespierre, faisant couper
+hâtivement des têtes pour établir le règne de la vertu, était un
+mystique. Mystique au même degré, le communiste persuadé que la
+réalisation de l’évangile judéo-germanique de Karl Marx ferait surgir le
+paradis ici-bas.
+
+La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient
+considérable. Rien ne lui semblant au-dessus du triomphe de sa foi, il
+sacrifiera sa fortune et sa vie pour l’imposer.
+
+Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, aucun
+argument ne pourrait l’influencer. L’amour maternel lui-même cède devant
+elle. A l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait en
+Perse, les femmes, plutôt que de renoncer à leur foi, amenaient
+elles-mêmes leurs enfants aux bourreaux et les voyaient déchiqueter sous
+leurs yeux avec une délirante joie. En Russie, il existe encore des
+sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les hommes et les femmes
+s’imposent les plus atroces mutilations, et nous ne sommes pas très loin
+du temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient à des
+centaines d’hommes de périr avec eux sur des bûchers.
+
+La force du bolchevisme est justement de posséder un certain nombre de
+convaincus disposés à ravager le monde pour faire triompher leur
+croyance.
+
+ * * * * *
+
+Comment naît, grandit et meurt une foi mystique? J’ai trop souvent
+traité ce sujet dans mes livres pour y revenir encore. D’une très
+sommaire façon, on peut dire que la persistance du mysticisme dans
+l’Histoire tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre
+l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs tenus pour
+infaillibles.
+
+Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd ses dieux, il cherche
+aussitôt à les remplacer. La doctrine socialiste possède, aujourd’hui,
+le pouvoir mystique attribué aux anciennes divinités.
+
+ * * * * *
+
+Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant longtemps méconnu, et
+le mot mysticisme lui-même, de plus en plus usité en politique
+aujourd’hui, était, il y a une quinzaine d’années à peine, employé
+presque exclusivement dans un sens religieux. Me trouvant un jour avec
+Bergson chez Émile Ollivier, nous eûmes une longue discussion sur le
+vrai sens du mot _mystique_. Bergson m’opposait les dictionnaires
+accumulés sur une table pour me prouver que ce terme ne pouvait avoir
+qu’une signification religieuse. Cet avis n’était pas le mien, puisque
+je venais d’écrire un livre sur _La Révolution Française_, où je
+montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme dans cette
+grande tragédie.
+
+Je ne convertis naturellement personne, mais je suis certain
+qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, j’aurais plus de succès.
+Une preuve m’en fut récemment fournie par un petit livre publié sous ce
+titre: _Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire_, écrit par un ancien
+Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué universitaire, la connaissance
+du rôle du mysticisme dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable
+à celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas.
+
+Les idées ne triomphant en France qu’après avoir passé par l’Université,
+l’action du mysticisme dans la politique ancienne et moderne deviendra
+bientôt une vérité classique et se substituera à des interprétations
+dites rationnelles qui n’expliquaient rien[1].
+
+ [1] Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les
+ harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du
+ Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti
+ républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où
+ l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée: «Quand un
+ parti fait un programme, il doit y verser de la mystique»... Si l’on
+ abandonne la mystique des programmes, etc.
+
+En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives du Nil à celles du
+Gange, il a peuplé le monde d’êtres divins, imaginaires sans doute, mais
+assez puissants cependant pour avoir orienté de grandes civilisations.
+
+De nos jours, les dieux personnels ont fait place à des formules
+mystiques douées de magiques pouvoirs et capables, elles aussi,
+d’asservir les âmes.
+
+ * * * * *
+
+Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale possible qu’une
+autre foi mystique. Il n’en est plus de même maintenant. Des nécessités
+économiques impérieuses, ignorées de nos pères, se dressent contre les
+formes diverses du mysticisme.
+
+Mais quelle que soit la puissance des forces économiques nouvelles,
+aujourd’hui, comme hier et probablement comme demain, les peuples auront
+besoin d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se tournent
+vers le socialisme, le communisme et les pires formes de l’illusion,
+c’est surtout parce que, ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs
+âmes, ils cherchent à en découvrir d’autres, capables d’orienter leurs
+pensées et leurs volontés.
+
+ * * * * *
+
+A côté des influences mystiques qui mènent les peuples, il faut placer
+les influences affectives, c’est-à-dire cette gamme immense des
+sentiments et des passions qui dirigent la conduite. Comme les forces
+mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles qu’on pourrait
+croire irrésistibles.
+
+Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à montrer
+combien est faible le rôle de la raison devant les influences mystiques
+et affectives qui jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront
+longtemps sans doute à le gouverner encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT NAISSENT LES OPINIONS ET LES CROYANCES.
+
+ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE
+
+
+Des âges les plus reculés aux temps modernes, la crédulité a joué un
+rôle fondamental dans l’histoire. Elle a créé des divinités puissantes
+qui ont orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations.
+Elle a fait surgir du néant les pyramides, les pagodes, les cathédrales
+et toutes les merveilles de l’art qui ont embelli la vie. Sans la
+crédulité, l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes,
+disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre pâture.
+
+ * * * * *
+
+La crédulité antique peupla le monde d’une légion de divinités de
+l’existence desquelles on ne doutait jamais.
+
+Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes ou nuisibles,
+redoutables toujours, se mêlèrent constamment aux actions des hommes.
+Quelques rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini par douter de
+leur existence, mais son scepticisme n’avait pas d’écho.
+
+L’histoire des dieux de tous les âges constitue un des plus merveilleux
+et des plus instructifs phénomènes de la psychologie. Que des peuples
+arrivés aux phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer
+comme indubitablement prouvée l’existence de divinités purement
+chimériques, montre clairement que l’imagination est capable de créer
+des phénomènes illusoires tenus ensuite pour d’incontestables vérités.
+En dehors des phénomènes scientifiques expérimentalement démontrés, on
+peut toujours se demander où finit la vérité et où commence l’erreur.
+
+ * * * * *
+
+Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se croyait libéré de
+toutes les illusions du passé, la raison pure devenait son seul guide.
+
+L’observation plus attentive des faits a prouvé cependant la persistance
+de l’antique crédulité. En dehors des laboratoires, cette
+crédulité--crédulité religieuse, crédulité politique, crédulité pour
+toutes les formes du merveilleux,--continue à dominer les esprits.
+
+Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité n’est pas du tout un
+simple résultat de l’ignorance puisqu’elle s’observe, ainsi que le
+démontrent les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus illustres
+savants. Les vieilles croyances religieuses, la magie et le spiritisme,
+trouvent chez eux de fervents adeptes.
+
+Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque où je cherchais à
+déterminer les sources psychologiques des opinions et des croyances qui
+ont le plus influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la foi
+d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit le Créateur des
+mondes innombrables qui peuplent l’espace laisser périr son fils dans un
+affreux supplice, pour racheter la faute de lointains ancêtres. De
+telles énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres de la raison
+comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne leur a pas semblé prodigieux
+de voir un Dieu assez féroce pour condamner au feu éternel de faibles
+créatures ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides décrets.
+
+Des croyances du même ordre observées dans toutes les religions, chez
+tous les peuples, démontrent d’une péremptoire façon que l’absurdité
+d’un dogme ne saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la
+plus haute n’empêche pas la croyance dans des dogmes qu’aucun argument
+rationnel ne saurait défendre.
+
+Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène en constatant que la
+genèse des connaissances scientifiques et celle des croyances obéissent
+à des formes de logique différentes superposées quelquefois, mais ne
+s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée maintenant.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des besoins organiques à la satisfaction desquels est
+consacrée la plus grande partie de son existence, l’homme est orienté
+dans la vie par des opinions plus ou moins provisoires et des croyances
+généralement durables.
+
+Croyances et connaissances sont des opérations mentales fort
+différentes.
+
+Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires contrairement à
+l’opinion de plusieurs philosophes.
+
+Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui fait admettre
+en bloc une doctrine et accepter ses prescriptions.
+
+Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion mentale et
+rarement la raison sont les facteurs habituels des opinions et des
+croyances.
+
+La connaissance diffère beaucoup de la croyance, c’est une opération
+consciente lentement édifiée par l’observation et l’expérience.
+L’humanité eut pendant longtemps des croyances avant de posséder des
+connaissances.
+
+ * * * * *
+
+Croyances et connaissances appartenant à des cycles différents de la vie
+mentale, ne s’influençant pas, on comprend que des hommes éminents
+puissent professer d’enfantines croyances. Admettre par exemple, comme
+d’indiscutables certitudes les plus chimériques réminiscences de la
+sorcellerie du moyen âge.
+
+Ce serait donc une illusion de croire que la compétence sur certains
+sujets scientifiques doive s’accompagner d’une compétence égale sur des
+sujets religieux ou politiques.
+
+Les croyances politiques et religieuses ont des raisons que la logique
+rationnelle ignore et n’influence guère.
+
+On verra par les exemples qui vont suivre que la crédulité continue à
+jouer un rôle essentiel dans l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous
+avons consacré un chapitre spécial à son étude.
+
+ * * * * *
+
+Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des morts, le sabbat, le
+diable, les maléfices, etc., exercèrent une grande influence. De leur
+pouvoir, nul ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient leurs
+relations avec le diable et confessaient, malgré la crainte des
+supplices, s’être rendus au sabbat.
+
+Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si nombreux que les
+bûchers destinés à brûler vifs les sorciers ne s’éteignaient guère. De
+savants ouvrages rédigés par des magistrats éminents indiquaient la
+marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons.
+
+Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous Louis XIII. Convaincu
+d’avoir envoyé une légion de diables dans le corps des Ursulines de
+Loudun, Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures
+qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan.
+
+Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de diables, de larves,
+de fantômes, fils des ténèbres, avait fini par s’évanouir. On croyait
+les sorciers relégués dans des villages éloignés de toute civilisation.
+
+La crédulité étant indestructible, les illusions ont changé de forme,
+mais sans disparaître. C’est ainsi que de nos jours on a vu renaître et
+grandir, sous des aspects à peine différents de ceux du passé, toute
+l’antique magie: évocation des morts au moyen de tables tournantes,
+lévitation, matérialisation des esprits, etc.
+
+Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. Le grand chimiste
+William Crookes assure avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme
+qui se matérialisait journellement devant lui. Le distingué physicien
+anglais Lodge a publié un livre où il relate, avec force détails,
+l’existence que mène dans un autre monde son fils Raymond, tué à la
+guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir vu et examiné
+longuement un guerrier casqué sorti du corps d’un médium.
+
+De telles croyances, appartenant au domaine de l’irrationnel, ne peuvent
+être discutées. Les millions d’hommes persuadés que l’archange Gabriel
+fut envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les fondements d’une
+religion nouvelle ne sauraient être influencés par aucun raisonnement.
+La foi du croyant, ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle
+de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu constater moi-même,
+par diverses expériences, avec quelle facilité les savants se laissent
+illusionner dès qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique.
+
+ * * * * *
+
+La crédulité est infinie même sur des sujets de science pure. Il suffit
+que les opinions soient suggérées par des hommes auxquels leur situation
+confère un grand prestige. Les lettres de personnages illustres,
+fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, et insérées
+dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, la polarisation des
+rayons uraniques affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire des
+fameux rayons N en sont de mémorables exemples.
+
+L’histoire des faux autographes est trop connue pour qu’il soit utile de
+la rappeler. On sait que cette prodigieuse aventure fournit à Daudet les
+éléments de son roman: _L’Immortel_.
+
+L’histoire de la polarisation supposée des rayons uraniques est aussi
+caractéristique. Lorsque Becquerel découvrit, en 1895, après Paul de
+Saint-Victor, les émanations spontanées de l’uranium, il crut se trouver
+en présence d’une sorte de phosphorescence et il institua des
+expériences «prouvant catégoriquement suivant lui que les rayons émis se
+réfractent, se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la lumière».
+
+Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au moyen d’expériences
+relatées dans mon livre _L’Évolution de la matière_, fut acceptée
+pendant trois ans par tous les savants de l’Europe et retarda
+considérablement la découverte des phénomènes radio-actifs. On reconnut
+finalement, comme je n’avais cessé de le répéter, être en présence d’une
+force jusqu’alors inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je
+donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique.
+
+Le cas des rayons N, que tous les physiciens français crurent voir
+pendant deux ans et n’aperçurent plus une seule fois quand fut dissipée
+la suggestion dont ils étaient victimes, est plus instructif encore.
+
+Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je me bornerai à
+rappeler que la découverte illusoire des rayons N fut faite par un
+professeur auquel ses titres académiques conféraient un grand prestige.
+Ce professeur, de tempérament très nerveux, possédait à un haut degré le
+pouvoir de suggestion particulier plusieurs fois observé en Europe et
+dans l’Inde surtout, qui fait admettre comme réalités toutes les
+affirmations du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien Mascart,
+que délégua l’Académie des Sciences pour aller constater au laboratoire
+de l’inventeur l’exactitude de ses assertions, fut victime de cette
+prodigieuse hallucination: mesurer la déviation et la longueur d’onde de
+rayons qui n’existaient que dans la cervelle du suggestionneur.
+
+Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie pour récompenser
+l’auteur de cette grande découverte et pendant deux ans les _Comptes
+rendus de l’Académie des sciences_ fourmillèrent de notes où étaient
+décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses de ces rayons. M.
+Jean Becquerel annonçait les avoir chloroformés; M. d’Arsonval faisait à
+leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent ami, Émile
+Picard, en perdait le sommeil.
+
+L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs que par de légères
+variations d’éclat d’une plaque phosphorescente sur laquelle ils étaient
+projetés. Ce qui explique un peu la suggestibilité des savants croyant
+les observer.
+
+L’illusion collective fut brusquement dissipée par la célèbre expérience
+d’un physicien étranger auquel l’inventeur des rayons N montrait la
+déviation supposée de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant été
+subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur des rayons N
+continua néanmoins à mesurer la prétendue déviation des imaginaires
+rayons.
+
+L’expérience était catégorique. Elle fut définitive puisqu’aucun des
+physiciens qui avaient vu tant de fois les rayons N ne parvinrent jamais
+à les revoir. L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des sciences
+cessa brusquement.
+
+Il serait facile de multiplier des exemples analogues du rôle de la
+crédulité, surtout dans les sciences demi-exactes comme la médecine.
+
+ * * * * *
+
+Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes les lois
+générales de la naissance et de la propagation des croyances:
+
+1º Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel sont
+complètement indépendants et ne s’influencent pas.
+
+2º Des savants éminents peuvent perdre tout esprit critique dès qu’ils
+pénètrent dans le cycle de la croyance.
+
+3º L’absurdité des dogmes--dogmes religieux et politiques,--ne saurait
+nuire à leur propagation.
+
+4º Les croyances mystiques s’établissent et se propagent par l’influence
+du prestige, de la suggestion et de la contagion. Le raisonnement ne
+joue aucun rôle dans leur propagation.
+
+5º La conversion à une croyance mystique se fait souvent instantanément
+comme celle de Pauline dans _Polyeucte_ adoptant brusquement une
+religion dont elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant: «Je vois, je
+sais, je crois, je suis désabusée!»
+
+6º Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination qui fait admettre
+comme des réalités toutes leurs suggestions.
+
+7º La caractéristique d’une croyance mystique quelconque est de n’être
+influençable ni par l’observation, ni par l’expérience, ni par le
+raisonnement.
+
+8º La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que par une suggestion
+plus forte. Le croyant ne renonce alors à sa croyance que pour en
+adopter une autre du même ordre.
+
+9º Certaines croyances politiques, telles que le socialisme et le
+communisme, se répandent surtout parce que, possédant tous les
+caractères des croyances religieuses, elles créent rapidement la foi.
+
+10º Le croyant éprouve toujours un besoin intense de propager sa foi et
+sacrifie volontiers sa vie et celle des autres pour la faire triompher.
+
+11º La vision d’un phénomène d’ordre mystique par de nombreux témoins ne
+prouve rien en faveur de sa réalité. Les témoignages des milliers
+d’hommes ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais constitué
+une preuve de l’existence du diable et du sabbat.
+
+12º L’origine mystique des croyances les différencie des simples
+opinions. Ces dernières sont constituées par l’adhésion momentanée à une
+proposition. C’est pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance,
+réussit à modifier les opinions.
+
+13º Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit mystique reste
+indestructible.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CONFLITS ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS
+
+
+Parmi les éléments divers qui orientent la vie des peuples il faut
+encore citer, à côté des besoins matériels et des influences mystiques,
+l’impérieuse volonté des morts.
+
+La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme des vivants, commence à
+étudier celle des morts dont l’invisible armée domine le monde et
+gouverne l’Histoire.
+
+Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que reposent les morts.
+Continuant à vivre en nous-mêmes, ils sont les vrais maîtres de la
+plupart de nos actions. Quand nous croyons agir librement, nous
+obéissons, le plus souvent, à leurs volontés.
+
+Cette armée des morts représente ce qu’on appelle très justement l’âme
+d’une race, âme d’autant plus forte que la collectivité constituée par
+les morts est plus homogène.
+
+Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser une race au moyen
+de morts possédant des volontés communes et agissant, par conséquent,
+d’identique façon dans les circonstances importantes, demande
+généralement des siècles.
+
+ * * * * *
+
+Comment se forme l’âme d’une race?
+
+Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions ou des conquêtes
+représente une simple poussière d’individus, momentanément agrégée par
+la volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que le chef
+disparaît ou que sa puissance faiblit.
+
+Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut qu’elle ait subi,
+comme en Prusse, une discipline militaire rigoureuse, ou qu’elle ait
+accepté pendant des siècles, comme en Angleterre, un réseau de
+traditions, de coutumes et de croyances identiques.
+
+Lorsque les caractères psychologiques d’une race sont suffisamment
+fixés, ils se transmettent par l’hérédité avec autant de régularité que
+les caractères anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans
+cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui donne une même
+orientation de conduite.
+
+A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant l’armature mentale de
+la race, se superpose l’âme individuelle consciente sans cesse modifiée
+par le milieu, les événements, l’éducation, etc.
+
+Cette âme individuelle présente souvent la mobilité des vagues de la
+mer, mais, chez les races stabilisées, ses oscillations sont limitées
+par l’influence de l’âme ancestrale.
+
+ * * * * *
+
+Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de celle des vivants par
+certains caractères,--notamment la fixité.
+
+Toujours conservateurs, les morts possèdent des volontés impérieuses qui
+ne fléchissent pas.
+
+Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts de la race,
+c’est-à-dire la vie des morts, est aussi menacée que celle des vivants.
+Ce furent les morts qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par
+une mobilisation imprévue à renoncer instantanément à ses intérêts
+journaliers pour marcher à la frontière.
+
+Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en cas de guerre ne
+recula. Pourquoi? Leur obéissance spontanée fut-elle le fruit de
+réflexions rationnelles? En aucune façon. Elle eut pour unique source
+l’irrésistible volonté des morts.
+
+Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent pas les vivants
+qui ne sentent pas comme eux. C’est l’armée des morts qui força
+l’Angleterre à donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de
+l’Autriche à se diviser en États distincts. Le rôle des morts dans les
+origines de la dernière guerre fut considérable.
+
+La puissance des morts est si forte qu’elle ne peut être détruite que
+par celle d’autres morts. C’est justement ce qui arrive lorsqu’on croise
+des individus de races diverses. Les morts d’origines différentes ne
+s’accordant pas impriment à l’âme consciente des impulsions
+contradictoires. C’est pourquoi les croisements sur une grande échelle
+dissocient rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des influences
+contraires, un peuple de métis est comparable au vaisseau voguant sans
+gouvernail au gré des vents.
+
+C’est pour avoir méconnu ces principes que les Espagnols perdirent
+toutes leurs colonies alors que les Anglais, qui ne se mélangent pas aux
+indigènes, ont conservé les leurs.
+
+Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires,
+conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup
+d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon
+suivante:
+
+_Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans
+la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on
+voudrait lui imposer, oriente sa destinée._
+
+Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion.
+Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions
+identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le
+cas de l’Amérique.
+
+Elle forme deux grands continents presque entièrement séparés: les
+États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les
+États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés
+d’éléments indigènes.
+
+Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les
+institutions politiques des États-Unis: séparation des pouvoirs,
+ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade
+des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune
+stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur
+seul régime réel.
+
+De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe
+entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont
+l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds,
+subir des révolutions violentes; mais le passé, c’est-à-dire l’action
+des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de
+l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au
+pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs.
+
+La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui
+confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les
+morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence.
+Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la
+merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop
+stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif,
+ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment
+en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles
+qu’au prix de révolutions violentes.
+
+Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les
+vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les
+peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes,
+suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé.
+
+ * * * * *
+
+Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France
+comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de
+ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent
+cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres
+que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait
+établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui
+supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il
+institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains
+prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi
+constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces
+derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense
+majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques
+conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère.
+
+La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans; mais si
+elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les
+changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République,
+la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du
+gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la
+présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif
+durant la longue période des persécutions religieuses.
+
+La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles
+reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles
+oscillations entre l’anarchie et la réaction.
+
+Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences
+extrémistes: menaces contre le capital et l’industrie, luttes de
+classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions
+résultent des conflits entre les vivants et les morts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
+
+
+Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie
+universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle
+des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours
+étrangère.
+
+Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements
+l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont
+que des opinions suggérées.
+
+En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus
+instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des
+foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée
+d’erreurs.
+
+ * * * * *
+
+A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis
+cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande
+partie, créée par des erreurs de psychologie.
+
+Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à
+entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa
+chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire
+afficher les ordonnances qui le renversèrent.
+
+Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III
+à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de
+lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait
+bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire.
+
+Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur
+impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y
+compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent
+avec enthousiasme la victoire de la Prusse.
+
+La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une
+lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il
+croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans
+armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais
+l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait
+nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant
+les limites fixées.
+
+Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au
+point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de
+cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé
+d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en
+réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et
+celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure.
+
+Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la
+conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On
+le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes,
+appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient
+qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il
+fallait réduire les armements.
+
+ * * * * *
+
+La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de
+transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple
+frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule
+devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement
+plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il
+falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de
+provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher
+la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des
+Français.
+
+L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des
+réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses.
+
+Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de
+déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais
+elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc.,
+réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût
+probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les
+mêmes résultats qu’en France.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle
+n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective
+que le gouvernement des hommes est si difficile.
+
+Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de
+personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des
+peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires.
+
+Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque
+être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de
+personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se
+manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer.
+
+La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la
+constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il
+fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère.
+Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera
+transformé; l’homme doux pourra devenir violent; le pacifiste,
+belliqueux; le vertueux verra se désagréger ses vertus.
+
+J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite
+des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait
+d’expliquer comment des bourgeois pacifiques: notaires, magistrats,
+médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes
+par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des
+monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus
+les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur
+conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils
+ne pouvaient la comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la
+disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance
+des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement
+formées pendant un temps très long.
+
+Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de
+créer et de maintenir les personnalités artificielles durables.
+
+La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire
+Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même
+très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences
+ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés
+dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme.
+
+L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles
+transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme
+slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une
+stabilisation durable.
+
+ * * * * *
+
+Si les grandes variations de personnalités observées pendant les
+révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race
+agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités
+momentanément formées.
+
+Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière
+guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande
+parfois la durée d’une génération.
+
+Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des
+personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que
+celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations
+précédentes.
+
+L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est
+identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace
+et que résumait la maxime: _Carpe diem._ Elle est misérable et
+ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se
+tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations.
+
+ * * * * *
+
+Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une
+période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la
+chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État
+sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée
+l’Histoire.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES
+
+
+Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas
+à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes
+nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à
+s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de
+leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains
+principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique
+monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour
+plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires
+sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense
+empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires
+doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière
+asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités
+intestines empêchent d’apercevoir le danger.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge
+actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre
+solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à
+s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces
+nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action
+sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules.
+
+Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut
+plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions
+dans le monde entier.
+
+Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous
+traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle.
+Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de
+l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous
+voyons grandir.
+
+Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le
+souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui
+précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.
+
+ * * * * *
+
+Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il
+semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles
+s’associeraient contre un futur agresseur.
+
+Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président
+Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient
+s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait
+de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer
+à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au
+moins pour quelque temps.
+
+Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré
+les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des
+États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet.
+
+Les différences de mentalité des divers peuples constituent les
+principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour
+fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité.
+
+Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des
+peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un
+but commun.
+
+Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou
+injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de
+justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les
+invoquent.
+
+Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un
+peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est
+différente.
+
+N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les
+formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues
+d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement
+acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant
+raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient
+naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser
+par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de
+toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout
+pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye
+devant un ennemi ne les respectant pas.
+
+Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain,
+irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les
+passions et les haines qui animent encore les peuples.
+
+ * * * * *
+
+La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour
+n’être pas vaincues au dehors.
+
+Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la
+fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de
+tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des
+différences d’intérêts.
+
+Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des
+mentalités plus profondes encore.
+
+Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer,
+je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de
+pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables
+n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une
+incompréhension totale domine leurs relations.
+
+Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les
+forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des
+peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le
+poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie
+sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la
+destinée des nations.
+
+Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il
+faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont
+intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent
+d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale
+est plus manifeste encore.
+
+C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la
+France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles,--sans même
+parler des vingt ans de guerre contre Napoléon--qu’on peut expliquer
+l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples.
+
+On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande
+continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en
+Angleterre, les partis au pouvoir: conservateurs, libéraux, socialistes
+même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette
+continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle
+pouvait souhaiter.
+
+Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la
+présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à
+voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors
+sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur
+l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis
+l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples,
+dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant,
+domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races
+différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou
+leurs doctrines.
+
+Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres
+sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement
+pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les
+autres.
+
+Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs
+conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du
+premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent
+parfois en violence.
+
+Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas
+l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales,
+telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître
+immensément la puissance et la richesse des peuples.
+
+J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance
+motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le
+travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions
+d’ouvriers[2].
+
+ [2] Voir, pour les détails de ces calculs, les _Enseignements
+ psychologiques de la guerre_, 36e édition, chez Flammarion.
+
+ * * * * *
+
+Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les
+guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de
+propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont
+remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus
+rares: ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison
+de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès
+des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de
+jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute
+la partie valide d’une population.
+
+L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à
+s’aimer, au moins à se supporter?
+
+Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou
+théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui,
+directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur
+lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la
+paix si ses voisins veulent la guerre.
+
+Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations
+internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste
+toujours soumis aux influences de l’antique barbarie.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES
+
+
+Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé
+la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent
+convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le
+président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde
+allait s’ouvrir pour le monde.
+
+Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à
+coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à
+coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent
+partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à
+l’horizon.
+
+De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur
+tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se
+tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles
+espérances.
+
+Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les
+rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des
+illusions dans la vie des peuples.
+
+ * * * * *
+
+La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de
+celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je
+viens de parler.
+
+Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais
+les solutions proposées restent bien enfantines.
+
+Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils?
+Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières
+qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de
+fabriquer des explosifs? C’est complètement impossible, puisque les
+plus dangereux de ces explosifs--la nitro-glycérine, par
+exemple--s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument
+inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans
+l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre?
+Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont
+les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons.
+
+Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer
+l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont
+absolument rien obtenu.
+
+Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque,
+sont donc entièrement illusoires.
+
+ * * * * *
+
+L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique.
+J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé
+notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me
+conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre
+d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que
+les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les
+firent naître.
+
+Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie
+qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut,
+contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance,
+dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.
+
+En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne
+saurait trop le redire, leur seul guide.
+
+Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus
+indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne
+serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de
+s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions
+faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement
+inutiles.
+
+ * * * * *
+
+Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux
+aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables
+congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces
+congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données
+les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet
+utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne
+pouvoir se passer.
+
+Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes.
+Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se
+croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement
+demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos
+effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les
+milices, devant une armée disciplinée.
+
+La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences
+encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que
+séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul
+facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte
+d’un ennemi qui profiterait de leur désunion.
+
+Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée
+serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère
+n’ont rien de trop paradoxal:
+
+«Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y
+a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la
+forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même
+joug.»
+
+Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain
+réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne
+devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.
+
+ * * * * *
+
+Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de
+savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau
+a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un
+livre fort intéressant: _La guerre et la paix_. Nous reproduisons ici
+plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude
+règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les
+idées chimériques restent prédominantes.
+
+C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la
+série des réponses.
+
+ Suivant lui, «la France ne peut avoir de sécurité que dans une
+ fédération européenne faisant partie de la Société des Nations».
+
+L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique
+fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa
+réponse «est vague et insuffisante».
+
+M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis
+encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent
+sur l’avenir.
+
+ «Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas
+ de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son
+ étude, ne s’est produite qu’une seule fois.» Il espère que «la guerre
+ pourra disparaître comme a disparu l’esclavage» et considère comme
+ possible la formation «d’une morale internationale qui rende tous les
+ peuples incapables de désirer la guerre».
+
+ Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, «à empêcher les
+ gouvernements de faire la guerre aux peuples»; pour y arriver, «il
+ suffirait: 1º De désarmer tous les grands États, les seuls capables de
+ vouloir la guerre; 2º De supprimer toute fabrication d’armes».
+
+Rien, on le voit, de plus simple!
+
+M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et
+considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité.
+
+ «La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous
+ les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous
+ devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens
+ matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment
+ s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste
+ chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine
+ entre concitoyens?... Je reste partisan des ententes économiques et
+ coloniales avec l’Allemagne...
+
+ L’auteur conclut en disant:
+
+ «Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la
+ défensive armée.»
+
+M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible
+confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations.
+
+ «Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la
+ sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais
+ fait... Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur
+ un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité
+ est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la
+ métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu
+ abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution
+ simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la
+ surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être,
+ mais, en tout cas, plus énergiques.»
+
+M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la
+guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant
+à croire que:
+
+ [3] Il est permis de ne pas partager les idées politiques de M.
+ Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant possède
+ une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la preuve
+ lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur la
+ dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible,
+ il publia, en tête de _La Revue Scientifique_ de janvier 1906, un
+ grand article intitulé: «Réflexions à propos de la Théorie de la
+ Matière de Gustave Le Bon.» Il y défendait mes idées, sans tenir
+ compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères de
+ l’Académie des Sciences.
+
+ «Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien,
+ n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de
+ l’humanité».
+
+Il ajoute:
+
+ «Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en
+ servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de
+ maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée.»
+
+ * * * * *
+
+Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies
+pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche
+germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers,
+s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle
+réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée
+d’attaquer leurs voisins.
+
+La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui
+divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus
+sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis
+disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps
+antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les
+temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs
+dissensions intestines.
+
+La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de
+sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES
+
+
+Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la
+Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs
+qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus
+sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des
+représentants de chaque pays.
+
+Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui
+du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac
+Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les
+illusions des gouvernants.
+
+La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que
+l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde.
+
+Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la
+paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle
+facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes
+pour la provoquer ou se la faire déclarer.
+
+Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse
+Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province,--la
+Silésie, notamment,--laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver
+ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck
+n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer
+en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea
+un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile: une
+France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de
+risquer son aventure.
+
+Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder
+leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de
+sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire?
+
+Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent
+chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien
+efficace du droit et des ambitions transformées en droit.
+
+Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté
+puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes
+aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres
+peuples--la France notamment--qui suivant eux devraient se contenter,
+comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils
+devraient désarmer!
+
+ * * * * *
+
+Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut
+contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez
+justes. En voici quelques-unes:
+
+ «Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant
+ certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et
+ pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des
+ apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à
+ l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des
+ pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous
+ donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et
+ dangereuse illusion.»
+
+Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système
+d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes:
+
+ «Je dis aux petites nations:
+
+ «Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous
+ vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui
+ n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la
+ catastrophe, c’est l’arbitrage.»
+
+Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui
+le tribunal d’arbitrage:
+
+ «La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur
+ demander:
+
+ «--Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage?
+
+ «Et la deuxième sera de leur dire:
+
+ «--Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous
+ toujours les enfants des ténèbres?»
+
+Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son
+prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être
+difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer
+en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés
+d’«enfants des ténèbres». L’intervention d’une flotte de cuirassés
+serait probablement beaucoup plus efficace.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques
+harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui
+animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les
+autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer
+cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la
+supériorité sur les alliances.
+
+Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la
+dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions
+qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force
+même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de
+nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant
+besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français,
+ont été conduits à s’unir.
+
+Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui,
+suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des
+hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à
+ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a
+si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de
+paix prolongée.
+
+ * * * * *
+
+La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une
+association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le
+grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de
+la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme
+des hommes.
+
+Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et
+c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement.
+
+Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant
+les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur
+ne fut si épais qu’aujourd’hui.
+
+La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte
+tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par
+la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et
+mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne
+connaît pas la raison.
+
+Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à
+Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que
+ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants
+résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne
+pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces
+grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles
+capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le
+socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles
+d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4].
+
+ [4] C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand lorsqu’il
+ résolut de profiter de sa haute situation morale pour établir entre
+ la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a qualifié d’esprit de
+ Locarno. Les difficultés colossales de cette tâche n’avaient pas
+ échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu la preuve dans la petite
+ carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno au début de son
+ entreprise:
+
+ Locarno, 17 octobre 1925.
+
+ «Mon cher bon Docteur,
+
+ «Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai
+ souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez pas,
+ dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez ma
+ chimérique entreprise:
+
+ «Enfin le destin favorise quelquefois les fous.
+
+ «Toutes mes amitiés. A bientôt.
+
+ «ARISTIDE BRIAND.»
+
+C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions
+mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur
+qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a
+plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible,
+édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes
+civilisations.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES
+
+
+Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois
+assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la
+force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles
+pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les
+guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient
+donc une grande utilité pour les pays victorieux.
+
+Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux
+époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de
+la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme
+maintenant par millions.
+
+Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes
+aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais
+aussi le vaincu; elles abaissent en outre la vigueur de la population.
+Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste
+pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection
+négative est donc source de régression et non de progrès.
+
+Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes
+allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère
+meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la
+dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles
+idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les
+petites armées de métier ont été remplacées par des millions de
+combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites,
+mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité.
+
+ * * * * *
+
+Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire
+les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre
+dans les luttes modernes.
+
+On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges
+illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident
+qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal
+de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité.
+
+Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très
+meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées
+par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et
+de certains diplomates pour ne pas le prévoir.
+
+Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit,
+les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans «ma
+Psychologie politique», sur les conséquences qu’entraînerait une guerre
+en Europe:
+
+ «N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la
+ disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises.
+ «_Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées
+ entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne
+ renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme._»
+
+On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces
+prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune
+pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites
+par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle
+guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les
+anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à
+renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour
+contraindre le vaincu à demander la paix.
+
+Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur
+un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou
+dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille
+hommes?
+
+Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables
+seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le
+vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des
+victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de
+terreur plus efficaces que le gain des batailles.
+
+C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent
+une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la
+soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces
+procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les
+écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment.
+
+Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction
+précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche,
+c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment
+probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce
+n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et
+plusieurs départements français.
+
+ * * * * *
+
+Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la
+dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront
+beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs
+habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants,
+procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira
+certainement plus de la guerre que les armées.
+
+Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire
+proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense
+intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée
+d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une
+collectivité que ses moyens de défense font juger invincible.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES
+
+
+En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le
+prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les
+illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande
+association pourrait leur fournir en cas d’agression.
+
+La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La
+nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de
+l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent
+les peuples désarmés ou insuffisamment armés.
+
+ * * * * *
+
+Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable.
+
+La première est que certaines guerres sont inévitables; la seconde que
+si la plupart des guerres sont aussi ruineuses pour le vainqueur que
+pour le vaincu, il en est cependant dont le vainqueur retire des
+avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré la paix.
+
+Considérons d’abord les guerres inévitables.
+
+Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un peuple est attaqué par un
+autre, telle la guerre franco-allemande, telles encore les luttes
+soutenues par la France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois
+la guerre entre le Japon et la Russie et de nos jours celle de la
+Turquie contre la Grèce.
+
+L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une guerre peut être à la fois
+inévitable et très avantageuse pour le vainqueur.
+
+On connaît les origines de cette guerre. La lutte mondiale avait
+colossalement accru l’Empire britannique. La Mésopotamie, la Palestine,
+l’Afrique allemande, etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination
+en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait chaque jour.
+
+Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y adjoindre Constantinople,
+clef de l’Asie. C’est alors qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M.
+Lloyd George, que «la Providence a donné à la race anglaise la mission
+de civiliser une partie de l’univers».
+
+Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne restait plus qu’à
+refouler les Turcs hors d’Europe et à faire occuper Constantinople par
+un peuple que sa faiblesse eût maintenu facilement sous la main de
+l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission.
+
+Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent une série de délégués
+à Londres. Le ministre qui devait plus tard subir pendant trois mois à
+Lausanne leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les recevoir.
+
+Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les Grecs, soutenus par
+les canons et l’or britanniques, occupaient Smyrne et une partie de la
+Turquie, en attendant l’heure de marcher sur Constantinople.
+
+Réfugiés dans les régions montagneuses voisines d’Angora, les musulmans
+semblaient dans une situation désespérée.
+
+Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un général la transforma
+complètement. Avec une armée bien inférieure en munitions et en hommes à
+celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les Grecs en complète
+déroute et les expulsa jusqu’au dernier du territoire ottoman.
+
+Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. Ce n’était
+pas, en réalité, les Grecs, mais bien l’Angleterre et aussi un peu
+l’Europe qui, aux yeux des musulmans, devenaient les vaincus.
+
+Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de troupes contre la
+Turquie, les délégués d’Angora venus à Lausanne signer la paix parlèrent
+en vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables
+exigences: évacuation complète de Constantinople par les Anglais,
+abandon des capitulations, etc., tout fut accepté.
+
+Les discussions de Lausanne eurent un retentissement considérable dans
+le monde de l’Islam. L’ancien chef du gouvernement anglais, M. Lloyd
+George, écrivait avec raison:
+
+ «Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais signée.
+ Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques leur
+ avaient enlevé en quatre longues années de guerre. C’est une tache
+ indélébile sur la politique étrangère du gouvernement.»
+
+Les journaux italiens exprimèrent la même opinion sur la paix de
+Lausanne. _L’Idea Nazionale_ disait:
+
+ «Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé devant
+ la Turquie.
+
+ L’Europe--ou plus exactement l’Angleterre, représentant l’Europe et
+ l’Occident--avait commis l’erreur grossière d’accepter la catastrophe
+ grecque comme sa propre défaite. Elle a effacé sa grande victoire
+ mondiale devant la petite victoire locale des Turcs; elle s’est laissé
+ dicter par les kémalistes le «pacte national» d’Angora; elle est
+ passée directement de l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui
+ reléguait la Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation
+ manifeste du traité de Lausanne.»
+
+La victoire qui détermina cette brusque déviation de la marche du destin
+sera souvent invoquée contre l’opinion des économistes, soutenant que
+les guerres sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le
+vainqueur autant que le vaincu.
+
+Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en seraient aujourd’hui
+les Turcs sans la victoire de Smyrne? Et si le Japon, petit peuple fort
+dédaigné de l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui
+d’égal à égal avec les plus grandes puissances, n’est-ce pas simplement
+parce qu’il anéantit en quelques heures la flotte russe à Toutshima et
+força le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix?
+
+Dans les temps modernes comme dans les temps antiques, la victoire reste
+le thermomètre décisif de la force d’un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, on pourrait
+faire figurer aussi la dernière guerre. Elle représente l’effort
+accompli par l’Allemagne pour la conquête de l’hégémonie que lui
+disputait l’Angleterre.
+
+Certains hommes d’État anglais ont complètement oublié l’origine
+véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent que l’Angleterre entra dans
+le conflit uniquement pour venir au secours de la France et lui
+reprochent son ingratitude.
+
+M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise sur ce point
+quand il disait:
+
+ «Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait tant de
+ sacrifices en hommes et en argent? Elle serait dans l’état où se
+ trouve actuellement l’Allemagne.»
+
+L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire que si la France
+avait été écrasée, l’Allemagne ne se fût pas tournée immédiatement
+contre l’Angleterre, concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que
+la France?
+
+Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre sont fort
+bien marqués dans les réflexions suivantes de l’empereur Guillaume II:
+
+ «J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu former
+ avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour
+ mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, qui cherche à
+ confisquer le monde à son profit.»
+
+M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment de la guerre, des hommes
+d’État influents, dont il fut le plus actif, voulaient que l’Angleterre
+restât neutre. Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée
+allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement les intérêts
+anglais en se dirigeant sur Anvers.
+
+Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, semblent persuadés
+que c’est l’Angleterre qui vint au secours de la France. Lorsque, dans
+un nombre d’années indéterminé encore, il sera possible d’étudier avec
+impartialité les origines de la grande guerre, les historiens
+reconnaîtront, sans aucun doute, qu’en dépit des apparences, ce fut,
+tout au contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. On
+considérera alors la conflagration européenne comme une Hutte pour
+l’hégémonie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Si la France, la Belgique
+et d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce qu’ils se
+trouvèrent sur le chemin des deux grands rivaux qui aspiraient à la
+domination commerciale du monde.
+
+A examiner seulement les résultats de la guerre, il n’est pas douteux
+que c’est grâce à la France que l’Angleterre triompha d’un rival dont
+elle sentait grandir la menace puissante. Grâce encore à la France, elle
+hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer un empire
+tellement immense que, suivant la déclaration même de lord Curzon au
+Parlement, il dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver.
+
+A la liste des guerres presque inévitables, il faut ajouter la future
+lutte entre le Japon et les États-Unis, conséquence du refus de
+l’Amérique d’accepter sur son sol l’excédent de population que le Japon
+ne pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion d’y revenir en
+étudiant les conséquences d’un développement trop rapide de la
+population.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES GUERRES RÉSULTANT D’UN EXCÉDENT DE POPULATION
+
+
+Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance des lois que
+les Latins. Il en existe peu qui les respectent moins.
+
+C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir des lois que les
+Latins en accumulent sans cesse et c’est parce que l’expérience leur
+montre l’impuissance des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps.
+
+Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt remplacées par
+d’autres, chargées des mêmes espérances, et nos parlements resteront des
+machines à légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois utiles
+naissent des nécessités et des coutumes, mais ne les précèdent pas.
+
+Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien faible et demeurent
+incapables de refaire les sociétés--contrairement aux convictions de
+certains partis politiques,--elles peuvent exercer une action
+destructrice très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi de huit
+heures dans la marine rendait notre commerce extérieur de plus en plus
+impuissant à lutter contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement
+anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi également que les
+décrets sur les loyers ont paralysé la construction d’habitations
+nouvelles et rendu plus aiguë une crise à laquelle ces décrets
+prétendaient remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées par les
+socialistes contre le capital, la propriété et l’industrie, ont
+déterminé rapidement la fuite des capitaux à l’étranger, provoqué une
+baisse considérable de la valeur du franc et, par voie de conséquence,
+un nouvel accroissement du prix de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui tant d’esprits en
+France, va nous fournir un nouvel exemple des illusions sur la puissance
+attribuée aux lois.
+
+Chacun sait que le chiffre de la population française reste à peu près
+stationnaire. On formerait une bibliothèque avec la collection des
+discours, conférences et règlements destinés à augmenter ce chiffre.
+
+Les propositions des réformateurs se ramènent le plus souvent à établir
+des impôts sur les célibataires au profit des familles nombreuses. Une
+des plus typiques de ces suggestions est celle de l’académicien Émile
+Picard que ses méditations prolongées conduisirent à proposer un impôt
+spécial aux dépens des individus n’ayant pas trois enfants et au profit
+des familles qui les possèdent.
+
+Le simplisme déconcertant de telles conceptions prouve à quel point le
+problème de la natalité reste incompris.
+
+ * * * * *
+
+Étant données les causes profondes des variations de la natalité, on
+peut considérer comme certain que les lois et discours formulés depuis
+vingt-cinq ans n’ont accru nulle part le chiffre de la population.
+
+Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la question de plus
+près, les économistes ont fini par découvrir que la plupart des pays de
+l’Europe présentaient des excédents de population. Un des plus savants
+d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait observer:
+
+ «Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée et se
+ procurait de plus en plus difficilement les moyens de subsistance, et
+ encore grâce aux ressources de moins en moins abondantes du nouveau
+ monde. Aujourd’hui, la capacité de production des peuples est si
+ réduite qu’on peut affirmer que l’Europe possède un excédent
+ d’habitants qu’elle ne pourra bientôt plus nourrir.»
+
+Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés par leur surcroît de
+population. L’Angleterre a quinze cent mille chômeurs; l’Allemagne, un
+million sept cent mille; l’Italie, dont la population augmente de plus
+d’un demi-million par an, ne saura bientôt, comme l’a fait observer M.
+Mussolini, où déverser l’excédent de ses habitants.
+
+La difficulté sera d’autant plus grande que les pays étrangers se
+ferment chaque jour davantage. Les États-Unis ont déjà réduit à quatre
+mille cinq cents par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront
+l’entrée. Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent aussi,
+maintenant, pour empêcher l’immigration.
+
+Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un excédent de
+population leur constituerait un droit à s’emparer des colonies pour y
+verser cet excédent. Le journal anglais _Observer_ du 12 décembre 1926 a
+fait à ce propos les très justes réflexions suivantes:
+
+ «Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très forte, à
+ s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point de vue
+ philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une natalité trop
+ forte est tout aussi valable que celle qui soutient que les annexions
+ forcées sont justifiables dans le cas d’une race qui se plaît à
+ produire un excédent biologique. Nous vivons à une époque où le nombre
+ seul compte de moins en moins.»
+
+La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle moderne du nombre
+reste assez contestable. Il est possible que le nombre devrait compter
+de moins en moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en plus.
+
+ * * * * *
+
+Les Asiatiques sont également victimes d’une trop intense natalité. Le
+Japon, qui contenait trente-trois millions d’habitants il y a un
+demi-siècle, en possède aujourd’hui soixante millions et ne sachant
+littéralement où placer cet excédent, voudrait forcer les États-Unis,
+qui s’y refusent, à l’accepter.
+
+Tous les peuples orientaux, dont aucune considération n’a modéré la
+fécondité, se multiplient avec la même effrayante rapidité. L’Inde est
+surpeuplée et le serait beaucoup plus encore si des famines qui font
+périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre famine d’Orissa, ne
+ramenaient fréquemment la population à un chiffre en rapport avec ses
+moyens de subsistance.
+
+La Russie a subi un accroissement analogue: de soixante-cinq millions
+d’habitants en 1850, elle est passée aujourd’hui à cent soixante-dix
+millions. Or, d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population
+dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer ou envahir
+militairement ses voisins. Ce sont de telles émigrations qui
+détruisirent en Gaule la civilisation romaine.
+
+ * * * * *
+
+L’observation et le raisonnement démontrent facilement que les
+législateurs sont impuissants à modifier par des décrets les nécessités
+économiques et psychologiques qui déterminent le mouvement d’une
+population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, par des mesures
+hygiéniques convenables, à réduire la mortalité, comme y a réussi
+l’Allemagne. La mortalité infantile est en effet moitié plus forte en
+France que dans les pays germaniques.
+
+L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance des lois sur le
+mouvement de la population. Le plus frappant est celui de l’empereur
+Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina être assez fort pour
+remédier par des mesures draconiennes à la diminution de la population
+romaine. Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes
+engendrées par les guerres sociales qui amenèrent la destruction de la
+république et son remplacement par des dictateurs couronnés.
+
+C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres que s’était édifié
+l’empire. Les socialistes de l’époque, dont les doctrines ne différaient
+guère de celles des socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que
+ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient
+considérablement réduit la population romaine. A lui seul, Sylla avait
+fait massacrer plus de vingt-cinq mille citoyens. Marius, chef du parti
+populaire, avait fait égorger par milliers les plus éminents citoyens de
+Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers.
+
+Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, Auguste essaya
+d’accroître le nombre des citoyens par d’impératifs décrets. La loi
+Julia, par exemple, frappait de peines sévères les célibataires et
+récompensait d’avantages divers le mariage et la paternité. Les
+résultats obtenus furent nuls. Rome continua à rester dépeuplée de
+Romains et peuplée d’étrangers. Ce fut une des causes principales de sa
+décadence.
+
+ * * * * *
+
+La tendance fondamentale de la nature est de faire naître infiniment
+plus d’êtres qu’elle n’en peut nourrir. Cette fécondité, qui joua un
+rôle prépondérant dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, a
+exercé une action aussi importante dans d’histoire des peuples.
+
+Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol des moyens de
+subsistance, ils vont les chercher au dehors. L’histoire de divers pays
+est surtout celle des invasions qu’ils ont entreprises ou subies.
+
+Quand ces invasions se multiplient, les peuples envahis ne résistent pas
+longtemps. Malgré toute sa force, la civilisation romaine périt sous un
+flot d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de culture. Les
+Babyloniens et les Assyriens avait déjà connu un pareil sort.
+
+La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour ses voisins.
+L’Allemagne n’était pas trop peuplée encore, au moment de la guerre,
+mais elle allait bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était
+invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement des nations
+voisines. Mais tous les peuples menacés par l’Allemagne s’unirent pour
+opposer le nombre au nombre. Il en sera sans doute de même dans
+l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera probablement longtemps
+avant d’entreprendre une nouvelle invasion.
+
+ * * * * *
+
+L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs modernes tient à ce
+principe fondamental, ignoré évidemment des réformateurs, que le
+mouvement de la population résulte de nécessités supérieures aux
+volontés des législateurs.
+
+D’une façon générale, on peut dire que les naissances diminuent quand
+l’enfant devient, comme dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à
+élever. Les naissances se multiplient chez les paysans, où l’enfant
+constitue au contraire une utilité. Chez les ouvriers, la natalité
+diminue en même temps que la nuptialité augmente, parce que la femme est
+productive, et que l’enfant apparaît souvent comme un accident gênant et
+dispendieux.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des causes particulières qui font varier la natalité dans les
+diverses classes sociales, on peut dire que la situation économique
+présente du monde aura bientôt pour résultat une limitation certaine de
+la population. La surproduction est générale, et générale aussi son
+inévitable conséquence, le chômage.
+
+On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce à ses marchandises,
+la presque totalité de son alimentation. Ne trouvant plus depuis la
+guerre un sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications et
+subit un lourd chômage.
+
+Avant que la Grande-Bretagne revienne à son ancienne richesse sa
+population devra diminuer notablement.
+
+Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont le sol ne pourra pas
+nourrir ses habitants deviendront fatalement les moins prospères.
+
+Cette destinée ne menace pas la France, puisque son sol produit la
+presque totalité de ses moyens de subsistance et les produirait
+entièrement si l’on faisait subir à l’agriculture des perfectionnements
+analogues à ceux qu’a réalisés l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+La destinée des peuples dont la multiplication est trop rapide se trouve
+chargée de périls.
+
+Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien commandant de l’escadre
+asiatique des États-Unis, déclarait que, «lorsque la population
+américaine atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé de se
+livrer à des guerres agressives pour donner des territoires nouveaux à
+ses habitants». C’est là une application de la vieille loi de Malthus,
+dont la justesse, bien que souvent contestée, fut toujours vérifiée par
+l’Histoire.
+
+ * * * * *
+
+Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons dire que malgré les
+lamentations des philanthropes, la France n’a pas à regretter de voir sa
+population rester stationnaire. Elle possède un nombre presque suffisant
+d’habitants; il ne lui en faudrait qu’un peu plus pour éviter l’invasion
+d’ouvriers étrangers.
+
+Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces thèses. Elles
+paraissaient paradoxales alors, mais les événements en ont montré
+l’exactitude.
+
+Plusieurs économistes ont fini par arriver aux mêmes conclusions. Je me
+crois donc fondé à répéter avec l’un d’eux:
+
+ «De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de la
+ surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain; si
+ bien que toute la question internationale, les guerres possibles de
+ l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent directement.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES CONFLITS AVEC L’ISLAM
+
+
+Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué un rôle considérable
+dans l’histoire. Les Musulmans dominèrent longtemps l’Espagne, le nord
+de l’Afrique, l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter
+contre leur puissance, le monde européen entreprit plusieurs croisades.
+
+Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit à quelques îlots
+tels que la Turquie et le Maroc, mais son influence sur les âmes s’étend
+jusqu’aux confins de la Chine.
+
+On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la dernière guerre et
+on sait aussi que l’insurrection du Maroc a coûté bien des millions à la
+France et à l’Espagne.
+
+Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, il fallut une
+importante armée commandée par un illustre maréchal.
+
+Le chef musulman a été capturé, mais la pacification complète du Maroc
+exigera beaucoup de temps encore.
+
+Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les a exposées dans
+plusieurs interviews, notamment dans celle reproduite par le journal
+italien _El Popolo_.
+
+Il attribue à cette guerre une origine religieuse et assure que les
+Espagnols l’avaient entreprise pour exécuter une partie du testament,
+vieux de cinq cents ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la
+nécessité de détruire l’Islamisme.
+
+Avec les indications publiées dans diverses interviews et la
+connaissance de la mentalité musulmane, on peut déterminer les pensées
+d’Abd-el-Krim. En voici une approximative esquisse:
+
+ «Ma situation est glorieuse; j’ai détruit, il y a peu d’années, une
+ armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel et obligé le
+ roi d’Espagne à me payer une rançon de quatre millions de pesetas pour
+ racheter ses prisonniers. Finalement, l’Espagne avait renoncé à
+ l’occupation du Maroc.
+
+ «Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que j’en
+ triompherais aussi facilement que des Espagnols. La France m’a vaincu
+ mais n’y a réussi qu’en envoyant contre moi une grande armée commandée
+ par le plus habile de ses maréchaux.
+
+ «L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque son
+ gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus devant le
+ parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la paix.
+
+ «Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient enregistrés
+ par tous les journaux de l’univers, c’est parce que je représentais la
+ puissance musulmane, très redoutée depuis qu’à Smyrne un autre général
+ musulman vainquit une armée grecque appuyée par le gouvernement
+ britannique.
+
+ «Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque sans chef,
+ puisque le commandeur des croyants a été si maladroitement expulsé de
+ Constantinople.
+
+ «Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand empire
+ musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde? Mes ancêtres ont
+ occupé la plus grande partie du territoire espagnol pendant plusieurs
+ siècles et l’ont civilisée, ainsi d’ailleurs que le reste de l’Europe.
+ N’est-ce pas dans les grandes universités musulmanes de l’Espagne que
+ tous les étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient
+ s’instruire et chercher dans nos livres la connaissance de la
+ civilisation gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, les
+ seuls représentants?
+
+ «Sans doute, ces temps sont passés; mais le drapeau de la foi
+ islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui oublient qu’un
+ peuple ne renonce pas impunément à ses dieux, doit être arboré par
+ quelqu’un. Les deux cent cinquante millions de Musulmans dispersés
+ dans le monde ont besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je
+ pas ce chef? Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas
+ terminée encore.»
+
+ * * * * *
+
+Le conflit marocain acquiert une grande importance quand on le rapproche
+des événements récents dont la Turquie musulmane a été et est encore le
+siège.
+
+Le canon ne constitue pas uniquement, comme on le dit quelquefois,
+l’_ultima ratio regum_, mais aussi la dernière raison des idéals qui
+cherchent à triompher.
+
+L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de ces rares époques où les
+peuples renoncent aux dieux qu’ils adoraient pour en choisir d’autres.
+
+On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme dans les annales
+du monde. Il sut donner à des nomades ignorés de l’histoire une
+communauté d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, en
+quelques années, de conquérir une partie de l’Empire romain et de fonder
+un royaume étendu de l’Espagne aux rives du Gange.
+
+A la suite d’événements divers qui amenèrent, beaucoup plus tard, la
+conquête de Constantinople par les Turcs, cette grande ville était
+devenue le centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur des
+croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde.
+
+L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de races les plus
+diverses. C’est au nom de cette puissante foi que les cinquante millions
+de Musulmans de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre,
+et au nom de la foi musulmane encore qu’un chef marocain put lancer ses
+tribus contre les chrétiens considérés comme ennemis de leur croyance.
+
+Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman renoncent, en
+Turquie, aux forces religieuses qui unissaient leurs âmes et prétendent
+lui substituer un nationalisme étranger à toute religion, ne tenant
+compte que des intérêts de chaque peuple.
+
+Après avoir chassé le chef suprême des croyants de Constantinople, les
+fondateurs de la nouvelle république turque, établie à Angora, croient
+pouvoir remplacer l’ancien idéal musulman par des principes
+démocratiques européens. Une politique exclusivement localisée à la
+Turquie entraîna l’abandon de toute solidarité religieuse et c’est
+pourquoi, pendant les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le
+Parlement turc renonça à la fraternité musulmane.
+
+Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire la politique fondée
+sur le nationalisme plus forte que celle établie sur le panislamisme
+religieux? L’expérience seule pourra répondre.
+
+En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant l’idée d’une patrie
+locale, basée sur la communauté de race, à l’idée d’une patrie générale
+basée sur la communauté de croyance, les Turcs sont évidemment entrés
+dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y gagnera sûrement, mais il
+est douteux que les pays orientaux y gagnent quelque chose, puisque si
+les principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique chaque
+contrée musulmane se trouverait réduite à elle-même.
+
+ * * * * *
+
+La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison de la protection que
+lui accordèrent les socialistes. Si on les avait écoutés, la Tunisie et
+l’Algérie eussent été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée
+à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes n’aient pas
+perçu de telles évidences montre une fois encore à quel point les idées
+les plus claires peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés
+par une croyance.
+
+Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point encore très localisé du
+monde musulman, l’Islam constitue toujours une grande force et il en
+coûterait cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour l’avoir
+ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à l’Angleterre l’espoir de
+posséder définitivement Constantinople en lançant les Grecs contre la
+Turquie.
+
+ * * * * *
+
+Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart des populations
+balkaniques, les Musulmans en général, ceux de Turquie en particulier,
+sont considérés par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de la
+politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares dépourvus de
+culture. Leur opinion est assez bien résumée dans une publication:
+_Étude Franco-Grecque_, dont voici un passage:
+
+ «Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un grand
+ destructeur; il n’admet d’autre science que la connaissance du Coran.
+ Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands fléaux qui jamais se
+ soient abattus sur le monde.»
+
+Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a jamais vu un des
+merveilleux monuments musulmans de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde.
+Il ignore le rôle prépondérant joué par les universités musulmanes dans
+la civilisation européenne.
+
+C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent les livres
+servant de guides aux politiciens modernes. Le chef du gouvernement
+anglais n’en connaissait probablement pas d’autres quand il songeait à
+expulser les Musulmans de l’Europe.
+
+Sans doute, les Turcs ont successivement perdu--le plus souvent au
+profit de l’Angleterre--les plus importants fragments de leur empire:
+Bulgarie, Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte etc.,
+mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en sauver le reste.
+
+Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté d’étendre sa propagande en
+Turquie, n’y a obtenu aucun succès. Ses visées sur les détroits et
+Constantinople, conformes aux anciennes prétentions des tzars, inspirent
+naturellement aux Turcs une profonde méfiance.
+
+La France pourrait en profiter pour renouer ses anciennes relations avec
+la Turquie, mais l’influence des socialistes entrave toute sa politique
+extérieure.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES
+
+
+Pondant que se multiplient en Europe congrès et conférences destinés à
+rendre la paix moins précaire, des dangers plus graves, peut-être, que
+les menaces de guerres européennes, grandissent en Orient.
+
+Notre petite planète est habitée, on le sait, par 1700 millions
+d’hommes, sur lesquels 500 millions de blancs exploitent plus ou moins à
+leur profit, depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur:
+nègres, jaunes, etc., considérés comme des races inférieures.
+
+Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, prétendent
+repousser leurs anciens maîtres. L’Inde et d’autres colonies réclament
+l’indépendance. L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de
+Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus subir l’influence
+étrangère.
+
+ * * * * *
+
+L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve d’autant plus ébranlée
+que la solidarité européenne qui maintenait cette hégémonie s’est
+désagrégée. L’Asie sait les États européens profondément divisés et
+incapables d’union. Elle n’ignore pas que les blancs ne pourraient plus,
+comme à l’époque de la révolte des Boxers, envoyer une expédition
+internationale en Chine.
+
+La défaite écrasante infligée par les Japonais aux Russes a d’ailleurs
+montré aux Asiatiques que l’Europe n’était plus invincible.
+
+En Orient comme en Occident, certains mots possèdent un magique empire.
+Des formules telles que: «L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains»,
+soulèvent les âmes, bien que ne correspondant à aucune possibilité. Que
+deviendrait, par exemple, l’Inde, sans la domination anglaise? Ce
+qu’elle était à l’époque de la puissance mogole: une collection de
+royaumes profondément séparés par la race, la religion, la langue, sans
+industrie, sans commerce et constamment en guerre. On connaît également
+le sort misérable des républiques nègres: Haïti, Libéria, etc., que les
+hasards des guerres coloniales avaient fait naître.
+
+Les illusions sur le pouvoir transformateur des institutions européennes
+que les Orientaux rêvent d’adopter, menacent également, nous l’avons vu,
+de désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi du prophète.
+
+Les soixante millions de musulmans qui prétendent ravir aux Anglais la
+domination de l’Inde deviendront peu dangereux le jour où ils auront
+perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté de croyances ne
+serait bientôt plus qu’une poussière d’hommes.
+
+Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de commettre des erreurs
+dont tant d’Européens sont victimes quand ils oublient que les phases
+politiques, comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies que
+par étapes successives.
+
+ * * * * *
+
+Cette évolution, ou plutôt cette révolution de l’Orient, a surtout
+inquiété l’Angleterre, qui espérait conserver l’hégémonie commerciale du
+monde définitivement conquise par la dernière guerre.
+
+On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout industriel, est obligée de
+se procurer au dehors les produits nécessaires à son alimentation, alors
+que la France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre des produits
+de son sol. Il est donc naturel que les questions coloniales, un peu
+négligées en France, jouent un rôle capital en Angleterre.
+
+Sans doute, les colonies anglaises constituent pour elle, comme le
+disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, mais elles sont d’abord un
+moyen de vivre. Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient
+bientôt de famine dans leur île.
+
+ * * * * *
+
+Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, ancien ministre des
+Colonies, envisage comme fort menaçante une guerre que pourraient faire,
+sans trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux l’Occident.
+
+Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer l’Europe, et qui ont
+vivement frappé cet homme d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les
+luttes économiques seraient peut-être plus meurtrières.
+
+Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas avoir attiré
+l’attention de M. Sarraut, je vais résumer quelques-unes des pages que
+j’écrivis, jadis, à ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la
+suite d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement
+français.
+
+Les luttes militaires font périr en bloc un grand nombre d’hommes, mais
+les luttes économiques comme celles qui se préparent entre l’Orient et
+l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, n’accumuleraient pas
+moins de ruines.
+
+Par suite de l’évolution industrielle qui transforme aujourd’hui le
+monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur commercial de l’Occident,
+au lieu d’être, comme jadis, envahi par lui.
+
+Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient avec elles ni
+hommes, ni canons, c’est-à-dire rien de ce qu’on puisse vaincre, mais
+seulement des forces que l’on ne peut pas vaincre.
+
+Dans la phase actuelle du monde, les armes avec lesquelles combattaient
+autrefois les peuples tendent de plus en plus à se transformer. Ils
+lutteront probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs produits
+industriels et agricoles qu’avec leurs canons.
+
+Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en plus d’appartenir à
+l’Occident. Le rapprochement des deux mondes sous l’influence de la
+vapeur et de l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation
+générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et, par
+conséquent, des salaires à la surface du globe.
+
+Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera déterminé par celui de
+la journée de travail dont se contentent les peuples ayant le moins de
+besoins et pouvant, par suite, produire à meilleur marché.
+
+Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité du
+monde et qui sont en même temps les plus sobres de tous les peuples,
+deviendront fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires
+s’élèveront probablement un peu, mais ceux des Européens devront
+s’abaisser considérablement.
+
+Nos descendants se trouveront en face d’une lourde tâche s’ils veulent
+demeurer quelque temps encore à l’avant-garde de l’humanité, et ne pas
+sombrer trop vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution
+conduisent fatalement les hommes, les empires et les dieux.
+
+ * * * * *
+
+Le bref exposé qui précède explique comment les problèmes de l’Orient
+seront bientôt plus graves que les maigres questions politiques qui
+préoccupent tant les Européens aujourd’hui. Un des plus importants,
+peut-être, résultera du développement rapide de la puissance du Japon.
+Cette nouvelle puissance paraît devoir exercer en Orient une hégémonie
+analogue à celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident.
+
+Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, le Japon traite
+d’égal à égal avec les grandes puissances européennes. Sa flotte est une
+des premières du monde. Les États-Unis jettent des regards inquiets vers
+ce minuscule pays, dont il y a moins d’un siècle l’Europe connaissait à
+peine l’existence, et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable.
+Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au jour où, à la
+stupéfaction universelle, il obligea le plus vaste empire du monde à
+signer une humiliante paix.
+
+Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil Levant est capable,
+aujourd’hui, de tenir tête aux grandes puissances et vise à devenir
+maître de l’Asie.
+
+Une de ses forces principales réside dans l’accroissement rapide de sa
+population. Alors que plusieurs peuples de l’Occident voient diminuer
+leur natalité, celle du Japon augmente annuellement de près d’un
+million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions d’habitants de
+1870 dépassent soixante millions aujourd’hui.
+
+Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le Japon à chercher des
+territoires pour y verser l’excédent de sa population. Impossible de
+caser cet excédent en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait
+pas aux États-Unis et dans les Dominions anglais: Australie, Canada,
+etc. Mais Anglais et Américains ne veulent à aucun prix accepter
+l’invasion des jaunes et leurs raisons ont une grande force.
+
+Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, grâce à sa sobriété,
+travailler à des prix beaucoup moins élevés que ceux des blancs, ferait
+aux ouvriers de race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent
+ensuite que la race japonaise se multipliant beaucoup plus vite que la
+race blanche, les États-Unis et l’Australie deviendraient, en peu
+d’années, par ce seul fait, de véritables colonies japonaises.
+
+On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement disposés à suivre
+le conseil humanitaire donné par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu
+pour faire place aux Japonais.
+
+Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque part l’excédent
+d’une population que, prochainement, ils ne pourront plus nourrir,
+entreront fatalement en lutte avec les peuples refusant de les accepter
+sur leurs territoires.
+
+Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes scientifiques
+imprévues, cette lutte semble aussi inévitable que le furent, jadis,
+celles de l’empire romain contre les invasions germaniques déterminées,
+elles aussi, par un excédent de population.
+
+ * * * * *
+
+J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, depuis que j’ai
+appris à le connaître. J’étais très lié avec un de ses plus éminents
+représentants, le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet éminent
+homme d’État voulut bien traduire en japonais plusieurs de mes ouvrages
+et publier une longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie
+politique. Nous avons souvent causé du problème qui vient d’être exposé,
+sans y découvrir de solution claire. Ce sont justement les remarquables
+qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité et aussi leur
+fécondité, qui les rendent si dangereux pour des peuples ne possédant
+pas des aptitudes pareillement développées. Il faut donc laisser à
+l’avenir le soin de résoudre un problème dont aucune solution pacifique
+n’apparaît encore.
+
+ * * * * *
+
+Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion plus haut, M.
+Albert Sarraut envisage non seulement la lutte entre le Japon et les
+États-Unis, mais aussi celle de l’Europe contre tous les peuples de
+l’Orient, et il écrit:
+
+ «Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes,
+ éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès duquel la
+ guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que la valeur d’une
+ escarmouche.»
+
+Il est évidemment possible que les peuples de l’Orient, ayant les armées
+russes à leur tête, envahissent un jour l’Occident. Un journaliste
+assurait que le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance
+entre le Japon, la Russie et l’Allemagne.
+
+On peut échafauder sur de tels sujets une foule d’hypothèses
+effrayantes. Mais leur réalisation doit être envisagée comme appartenant
+à la série des événements sur lesquels nous ne pouvons rien, tels qu’un
+tremblement de terre ou le refroidissement inévitable de notre planète.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS POPULAIRES
+
+
+Les trente congrès réunis à Londres et à Paris pendant dix ans, et les
+règlements de la Société des Nations, avaient pour but d’empêcher les
+guerres entre peuples rivaux; mais personne ne paraît s’être préoccupé
+des conflits entre les partis politiques d’un même peuple.
+
+Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux que les guerres
+extérieures. Si le triomphe momentané du communisme en Hongrie, en
+Allemagne et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus
+destructeur encore que des guerres d’invasion.
+
+Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle de quelques grands
+pays de l’Europe montrera à quel point les guerres sociales deviennent
+menaçantes.
+
+Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions sociales, dont
+la plupart des pays de l’Europe,--Allemagne, Russie, Autriche, Hongrie,
+Grèce, Bulgarie, Turquie, etc.--ont été récemment victimes, nous ne
+considérerons que les trois grandes nations latines: l’Italie, l’Espagne
+et la France.
+
+ * * * * *
+
+On sait dans quel désordre les succès du communisme et du syndicalisme
+avaient plongé l’Italie. Le pillage des propriétés et des usines ainsi
+que les assassinats étaient journaliers. L’armée devenait hésitante,
+l’action du pouvoir royal complètement nulle.
+
+Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens combattants se réunirent
+sous le commandement d’un chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de
+sauver leur pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, le
+futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à l’accepter comme chef
+du gouvernement.
+
+L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt tous les suffrages. Les
+socialistes eux-mêmes se déclarèrent ses partisans.
+
+Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des guerres intérieures.
+
+L’Espagne a été--comme l’Italie--menacée d’une guerre civile et n’en fut
+également préservée que par un dictateur. Le coup d’État réalisé, en
+septembre 1933, par le général Primo de Rivera, et le Directoire
+militaire qui en est sorti ont totalement supprimé les partis politiques
+espagnols, toujours en luttes acharnées. Constitution, ministres, Sénat,
+tout a été balayé et, il faut bien le constater, à la grande
+satisfaction du pays.
+
+La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de révolutions analogues
+à celles de l’Italie et de l’Espagne, mais elle en est menacée par
+l’intervention croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus
+nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de l’Europe, dépendra
+des résultats de la lutte entre les partis qui préparent les guerres
+intérieures et ceux qui tâchent de les prévenir.
+
+Le conflit entre les forces de destruction et celles de cohésion grandit
+chaque jour. Ces deux forces s’équilibrent à peu près en France; c’est
+pourquoi il sera relativement facile d’y faire pencher la balance d’un
+côté ou de l’autre.
+
+On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories de jacobins qui
+préféreraient voir périr le pays plutôt que leurs principes, un
+gouvernement dominé par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en
+supprimant l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité des Alsaciens
+en prétendant supprimer leurs anciennes libertés. Un nouveau
+gouvernement, comprenant que l’art de gouverner ne consiste pas à
+appliquer des théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en
+quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses libertés et à
+calmer les catholiques en rétablissant l’ambassade auprès du pape.
+C’était fort simple; mais, à un certain moment, le fanatisme des
+extrémistes inspirait une telle crainte que les ministres timorés
+n’osaient pas résister à des suggestions devenues bientôt des ordres.
+
+ * * * * *
+
+L’action des foules est aujourd’hui prépondérante dans tous les états
+modernes, et c’est en partie pour cette raison que les gouvernements
+européens deviennent si instables. Leur existence dépend de votes
+populaires toujours incertains.
+
+Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de l’influence des masses
+dans la conduite des nations. Leurs sentiments sont violents, leur
+raison faible et leur aptitude à prévoir complètement nulle.
+
+L’incapacité des foules à prévoir les conséquences de leurs actes et
+surtout de leurs votes, fut toujours un péril pour les gouvernements
+populaires. Elles obéissent aux impulsions du moment comme jadis Ésaü
+vendant son droit d’aînesse futur pour un plat de lentilles présent.
+Cette mentalité est celle du barbare, et l’homme le plus intelligent
+mêlé à une foule agissante redevient un barbare.
+
+ * * * * *
+
+On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes populaires en
+oubliant que le vote d’un électeur traduit beaucoup plus son
+mécontentement que ses opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce
+mécontentement que les meneurs conduisent les hommes.
+
+Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à un capitaine condamné à
+mort pour trahison, puis à un autre officier ayant voulu livrer un
+bâtiment à l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives
+que de pareils votes sembleraient supposer? En aucune façon. Ces
+électeurs révolutionnaires étaient simplement des mécontents.
+
+Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre de socialistes au
+parlement eurent pour origine de tels mécontentements exploités par les
+meneurs.
+
+Du groupe des mécontents faisaient partie des fonctionnaires irrités de
+ne pas obtenir les salaires réclamés, des universitaires sourdement
+indignés de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient,
+de petits bourgeois exaspérés de l’élévation constante du prix de la
+vie, qu’ils attribuaient au gouvernement, etc.
+
+Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, et firent de si
+brillantes promesses de réformes que les électeurs se laissèrent
+facilement séduire.
+
+Les sentiments populaires sont généralement perturbés par les flatteries
+des politiciens. «Le peuple ne se trompe jamais», disait déjà
+Robespierre. Les politiciens modernes répètent cette assertion, et
+enseignent aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent tout
+obtenir. Le résultat de cette propagande est d’avoir fait naître des
+espérances et des haines aveugles dans l’âme des multitudes.
+
+Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la haine sont ainsi
+devenus les véritables mobiles d’action des gouvernants obligés de
+suivre les impulsions populaires.
+
+ * * * * *
+
+L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris les plus
+rationalisés, tels que l’Angleterre et le Danemark, des sentiments que
+je viens d’énumérer, explique l’orientation universelle vers des partis
+extrémistes riches en promesses.
+
+Il est donc naturel que la religion socialiste, avec ses mystiques
+espérances de bonheur, se généralise. Le communisme, qui promet aux âmes
+simples le retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes étaient
+en commun fait également des progrès dans les couches inférieures des
+populations.
+
+Comme il est impossible de faire entrer beaucoup d’idées à la fois dans
+les cervelles primitives, et qu’il s’agit surtout pour les meneurs
+d’exciter des sentiments d’hostilité, quelques formules suffisent: lutte
+des classes, dictature du prolétariat, suppression du capitalisme,
+socialisation des richesses, etc. Sur dix mille électeurs, on n’en
+trouverait peut-être pas un capable d’expliquer nettement le sens de ces
+formules, et surtout de pressentir les conséquences de leur application,
+mais elles impressionnent les auditeurs et cela suffit au but poursuivi
+par les meneurs.
+
+Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri de tout argument
+rationnel. La plupart des ouvriers restent persuadés qu’ils travaillent
+uniquement pour enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers
+remplaceraient facilement.
+
+ * * * * *
+
+Comment expliquer que tous les pays ne voient pas leur civilisation
+périr sous l’influence des forces révolutionnaires destructives, qui
+continuent à grandir, et les menaces de guerre civiles redoutables?
+Pourquoi, dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils que
+transitoirement extrémistes et généralement suivis de votes très
+conservateurs?
+
+Simplement parce que le mécontentement et l’irritation dont nous
+parlions plus haut, sont des sentiments momentanés, recouvrant un
+substratum rigide constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant sur
+cette âme ancestrale que les dictateurs italien et espagnol purent
+sauver leur pays de l’anarchie.
+
+On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant derrière des agitations
+violentes, mais fugitives comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de
+la race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances où les
+intérêts de cette race sont menacés. L’âme collective des foules est
+très mobile, l’âme de la race très fixe quand elle a été stabilisée par
+un long passé.
+
+L’accroissement de la puissance des foules a été considérablement
+favorisé par l’évolution profonde de l’industrie. La multiplication
+immense d’ouvriers sur un même point a déterminé la création de forces
+collectives telles que le syndicalisme dont le rôle grandit constamment.
+
+ * * * * *
+
+Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend de plus en plus à
+obéir aux volontés oscillantes des multitudes. Et comme les
+civilisations sont arrivées à un degré de complication auquel les
+cerveaux suffisamment développés peuvent seuls s’adapter, il en résulte
+une tendance générale des foules à ramener violemment les sociétés à des
+phases d’évolution inférieures mieux en rapport avec leur mentalité. Les
+progrès du communisme traduisent cette aspiration.
+
+Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, les foules sont
+aujourd’hui en conflit avec les élites, bien qu’elles ne puissent se
+passer d’elles.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE CONFLIT ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET LES ANCIENS PRINCIPES
+
+
+«Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui domine le monde. Les
+Romains eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se
+gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers
+lorsqu’ils se conduisirent sur un autre.»
+
+Il est évidemment utile de posséder des principes directeurs et
+dangereux de les perdre. Malheureusement, ces principes ne se
+choisissent pas toujours, et la nécessité peut forcer à renoncer aux
+meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les Romains subirent les
+guerres civiles qui transformèrent leur république en empire, et ce
+n’est pas volontairement non plus que le Sénat romain finit par laisser
+les légionnaires renverser et élire les empereurs, ce qui fut une des
+causes de la décadence de Rome.
+
+ * * * * *
+
+Les conflits entre d’anciens principes politiques et des nécessités
+nouvelles constituent une phase critique de la vie des peuples. Il en
+résulte généralement une orientation différente de leurs destinées.
+
+L’Angleterre peut être citée comme exemple de conflits entre d’anciens
+principes et des nécessités imprévues obligeant à les modifier.
+
+Un de ses principes essentiels était le libre-échange. Il avait assuré
+la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et semblait inviolable.
+
+Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant autocratiquement
+des colonies lointaines. Plusieurs de ces colonies sont devenues des
+Dominions, possédant des parlements, presque indépendants. Ils
+consentirent à envoyer des troupes au secours de la métropole pendant la
+grande guerre, mais les y obliger eût été impossible. On en eut la
+preuve lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le premier ministre
+de l’Empire britannique ayant demandé des soldats aux Dominions vit sa
+requête rejetée par tous.
+
+Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. On le constata
+notamment lorsque leurs représentants réunis à Londres demandèrent que
+l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les marchandises des
+autres pays, réservât principalement sa clientèle à ses anciennes
+colonies.
+
+L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre ses chemins de fer,
+ses canaux, etc., affirma ne pouvoir les obtenir qu’en exportant les
+produits de son agriculture et de son élevage. Il fallait donc que
+l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée sur son
+territoire des marchandises d’autres pays et, par conséquent, adoptât
+des principes contraires à la liberté d’échange qui avait créé la
+prospérité de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à
+déclarer que son pays n’accepterait la venue d’ouvriers anglais sur le
+territoire australien qu’autant que l’Angleterre lui assurerait ses
+marchés. Il fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant
+spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait les débouchés que
+le reste du globe ne lui fournit plus. L’Empire britannique, quoique
+dispersé dans les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur
+lui-même.
+
+Une des difficultés du problème est que tous les dominions, le Canada
+notamment, n’ayant pas les mêmes intérêts ne professent pas les mêmes
+principes. Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie développée,
+n’ont nullement l’intention de la sacrifier aux besoins des
+manufacturiers anglais.
+
+Parmi les causes de la campagne protectionniste figure encore le désir
+de fermer en grande partie le marché britannique à la concurrence
+allemande et américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement,
+vendre leurs produits aux Allemands, mais acheter le moins possible les
+marchandises de ces derniers.
+
+Les perturbations économiques dont l’Angleterre est aujourd’hui victime
+sont considérables. En 1926 elle était obligée de nourrir 1.500 mille
+chômeurs, charge fort lourde pour son budget.
+
+Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, résulte de ce que,
+ayant perdu ses plus importants clients: Russie, Allemagne, Autriche, et
+aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire le chiffre de ses
+exportations et, par conséquent, celui de sa production.
+
+ * * * * *
+
+La lutte entre les anciens principes et les nécessités nouvelles
+s’accompagne souvent d’illusions politiques capables d’aveugler les
+peuples sur leurs véritables intérêts.
+
+Certains pays, comme la France et la Belgique, sont difficilement
+gouvernables par suite des principes contradictoires des partis
+politiques qui se succèdent au pouvoir. Les difficultés créées par les
+rivalités politiques dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, sont
+devenues telles que pour les surmonter il a fallu recourir à des
+dictatures.
+
+L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, n’a pas échappé au
+désordre engendré par les conflits entre les principes anciens et les
+nécessités nouvelles. J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force
+était surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef suprême des
+croyants pour le remplacer par un président de république et un
+parlement. Les auteurs de cette transformation s’imaginaient sans doute
+que des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour.
+
+ * * * * *
+
+Si les luttes entre les nécessités et les principes résultaient
+seulement de l’apparition d’exigences économiques dues aux progrès de
+l’évolution scientifique et industrielle, il serait relativement facile
+d’en triompher. Elles sont malheureusement aussi les conséquences
+d’exigences populaires n’ayant que des illusions sentimentales ou
+mystiques pour soutien.
+
+Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes comme
+l’Angleterre, étaient obligés de renoncer à certains principes
+fondamentaux de leur politique. Elle en est même arrivée à placer
+momentanément à la tête de son gouvernement le chef du parti socialiste.
+Il est vrai qu’en Angleterre le poids de la tradition est si fort que ce
+ministre socialiste gouverna exactement comme l’eût fait un ministre
+conservateur. Loin de réduire les armements il en accrut l’importance.
+
+Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités économiques
+nouvelles ont plongé l’Europe dans une série de bouleversements dont la
+fin ne s’entrevoit pas encore.
+
+ * * * * *
+
+Les observations qui précèdent suffiraient à montrer que le gouvernement
+des peuples modernes est entouré de difficultés formidables que les âges
+antérieurs n’avaient pas connues.
+
+Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains n’avaient pas à
+se préoccuper des répercussions infinies que l’interdépendance des
+nations engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques principes
+universellement admis et rarement contestés.
+
+La situation des conducteurs d’hommes est actuellement bien différente.
+Une simple erreur de jugement engendre parfois de terribles
+catastrophes. Pour s’être trompés dans leurs prévisions les souverains
+de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé leurs peuples
+dans un abîme de désolation.
+
+ * * * * *
+
+Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, entourés de forces dont la
+puissance dépasse souvent celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État
+modernes gouvernent au jour le jour, dominés par la crainte des
+conséquences de leurs actes.
+
+A l’exception de quelques illuminés poursuivant des chimères, les
+gouvernants actuels vivent dans l’incertitude et doivent souvent
+entendre, à l’heure du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, devenu
+roi:
+
+ «Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, de l’écheveau
+ emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie... Macbeth a tué le
+ sommeil. Macbeth ne dormira plus.»
+
+Ces complications de la politique grandissent sans cesse. La vie
+matérielle et morale des peuples est bouleversée. Les idéals qui
+orientaient la conduite ont perdu leur prestige.
+
+La désagrégation des anciens concepts est générale. Les vieux rêves de
+fraternité se voient remplacés par des haines violentes entre les divers
+peuples, et aussi entre les classes de chaque peuple.
+
+L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, pour conséquence, dans
+tous les pays, l’avènement de partis extrêmes proposant des formules
+pour assurer le bonheur.
+
+Cette période d’anarchie ne saurait durer; l’équilibre détruit finit
+toujours par renaître. Nous savons ce qu’était la société d’hier, nous
+voyons celle d’aujourd’hui. Que sera celle de demain?
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES.
+
+DIVISION DES SOCIÉTÉS EN GROUPEMENTS CORPORATIFS
+
+
+En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une menace et dont
+l’expérience russe a montré l’impuissance et les dangers, deux éléments
+politiques nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés modernes.
+
+Le premier est la substitution des forces collectives aux forces
+individuelles, le second la division des grandes sociétés homogènes en
+petits groupes hétérogènes ou syndicats.
+
+Les gouvernements modernes sont de plus en plus dominés par les forces
+collectives. Jadis, un chef d’État se préoccupait fort peu des exigences
+populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer puisqu’elle arrivait
+rarement jusqu’à lui.
+
+Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés populaires agissent
+profondément sur les volonté conscientes et surtout inconscientes des
+gouvernants.
+
+Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, les guerres de
+1870 et 1914, peuvent être donnés comme exemples d’actes attribués aux
+volontés de souverains supposés tout puissants, alors que ces actes sont
+issus en réalité de volontés collectives.
+
+En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà rappelé qu’elle naquit
+d’une explosion soudaine d’indignation populaire provoquée par une
+dépêche inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une guerre avec
+la France était nécessaire pour fonder l’unité allemande. Utilisant
+l’irritabilité collective du peuple français, il obligea Napoléon III,
+qui déjà malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la guerre.
+
+Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur Guillaume par la
+volonté de son entourage, conforme d’ailleurs aux conclusions de tous
+les écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique était de
+posséder une armée et une flotte assez fortes pour imposer ses volontés
+sans jamais avoir besoin de déclarer la guerre.
+
+Une des caractéristiques des volontés collectives est qu’avant d’agir
+sur les volontés conscientes individuelles, elles agissent d’abord sur
+les volontés inconscientes. La mode opère justement de cette façon:
+arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent à ses lois. Son
+despotisme est tel que toutes les classes sociales, des plus humbles aux
+plus élevées, le subissent sans discussion. L’homme moderne devient de
+plus en plus un être collectif et l’originalité est de moins en moins
+tolérée.
+
+Les opinions collectives, issues d’événements du moment, sont
+généralement très instables. Celles fondées sur les croyances
+religieuses et politiques sont au contraire assez fixes, comme
+l’histoire des religions et des partis politiques le prouve.
+
+La force de ces croyances collectives est de donner à tous les hommes
+des volontés identiques, c’est-à-dire une unité de pensée et de
+sentiment qui les font agir d’une même façon dans des conditions
+semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est si considérable.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les conséquences des influences collectives qui dominent le monde
+moderne il faut citer la transformation progressive des sociétés en
+petits groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement préoccupés des
+intérêts de leurs groupes, ces syndicats restent indifférents à
+l’intérêt général.
+
+Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois contre un
+ennemi politique commun, mais ces deux doctrines sont fort différentes.
+
+Le socialisme veut confier à un État omnipotent la gestion de toutes les
+entreprises; le syndicalisme prétend établir dans l’État une série de
+petits états indépendants. Les formules syndicalistes: la mine aux
+mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., représentent bien les
+tendances de la doctrine.
+
+Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, constitue, au moins en
+théorie, une forme parfaite d’altruisme social. Le syndicalisme
+représente au contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents
+à l’intérêt général.
+
+Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des théories politiques,
+le seul but les intéressant est l’augmentation de leurs salaires. Pour
+l’obtenir ils ne reculent pas, comme l’ont montré en France et en
+Angleterre les cheminots, les mineurs et les postiers, devant l’arrêt
+total de la vie d’un pays.
+
+Dans sa dernière menace de grève, le syndicat anglais des cheminots
+annonçait qu’il arrêterait brusquement tous les trains de chemin de fer
+quand cela lui plairait, sans prévenir le public.
+
+Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les chefs d’entreprise
+aient l’argent nécessaire pour satisfaire leurs demandes. Ils exigent
+qu’on impose à leur profit le reste de la nation.
+
+C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement anglais en accordant
+aux mineurs des suppléments de salaire aux frais du trésor pour empêcher
+la fermeture des mines. Cette maladroite concession ne pouvant durer,
+les subsides furent supprimés et il en résulta une grève de six mois qui
+menaça l’existence industrielle de l’Angleterre.
+
+Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, animés d’intérêts
+corporatifs souvent contraires à l’intérêt commun, n’a conquis sa
+puissance actuelle qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne
+chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, mines,
+chemins de fer, etc.; mais son apparition n’est pas nouvelle dans
+l’Histoire. Il fit périr dans les dissensions plusieurs républiques
+italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour échapper à l’anarchie
+syndicaliste, l’illustre république en fut réduite à subir le joug des
+Médicis.
+
+Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui deux grandes forces
+contre lesquelles les sociétés auront souvent à lutter.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES
+
+
+Toutes les civilisations furent toujours guidées par les élites,
+c’est-à-dire par un petit nombre d’individus possédant une intelligence
+supérieure à celle des multitudes.
+
+Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles
+eurent toujours pour caractéristique extérieure le prestige. Dès que ce
+prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à
+disparaître.
+
+C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. Pour des
+raisons diverses, les élites perdent de plus en plus leur influence.
+L’aveugle multitude se dresse contre elles et prétend les remplacer.
+
+ * * * * *
+
+Comment se crée et se perd le prestige? Ayant déjà étudié cette question
+ailleurs il serait inutile d’y revenir. Remarquons seulement que le
+mécontentement général créé par l’incapacité de divers Parlements
+suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique exercé jadis par
+certaines classes dirigeantes est si affaibli aujourd’hui.
+
+Tant que les élites conservent leur prestige, les gouvernements restent
+assez forts pour se faire obéir; lorsque ces élites sont divisées en
+groupes politiques rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et
+le pays tombe dans l’anarchie.
+
+En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, la victoire du
+nombre a été complète. En France, les anciennes élites semblent
+conserver encore quelque autorité; mais cette autorité s’affaiblit
+chaque jour et le torrent populaire avance. Des députés craintifs ne
+cherchent plus qu’à plaire aux volontés mobiles des électeurs et
+oublient de plus en plus les intérêts généraux de leur patrie.
+
+ * * * * *
+
+Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait soustrait à la révolte du
+nombre. Le peuple anglais était le plus traditionaliste de l’univers.
+Une politique immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés des
+morts orientaient impérieusement les actions des vivants. Comment un tel
+peuple eût-il pu se révolter contre des élites dont l’influence
+séculaire avait déterminé sa grandeur?
+
+Et voici qu’une importante fraction d’une nation qui semblait un bloc
+immuable, solidifié pour toujours, a récemment tenté une des plus
+profondes révolutions dont les chroniques du monde aient gardé la
+mémoire.
+
+Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, et sans aucun
+signe précurseur de l’orage, postes, usines, chemins de fer, bateaux, en
+un mot, tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, cessa de
+fonctionner.
+
+Si le gouvernement n’avait pas immédiatement trouvé assez de volontaires
+pour remplacer sommairement les millions d’ouvriers ayant cessé le
+travail, l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette grève générale
+ou à périr de famine, ou à prendre comme maîtres de l’empire les chefs
+du mouvement révolutionnaire: roi, ministres, parlement eussent disparu
+comme, jadis, les dirigeants de la Russie, pour faire place à la petite
+oligarchie de meneurs représentant la puissance du nombre.
+
+Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement anglais
+conserva un prestige assez fort pour opposer une barrière au nombre;
+mais combien de temps encore pourra-t-il dominer une immense armée fort
+dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable au service
+d’exigences d’une réalisation impossible?
+
+ * * * * *
+
+Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance des chefs de
+l’Internationale, la foule anglaise des grévistes ne trouva, en dehors
+de quelques platoniques adhésions de fonctionnaires français et de
+révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres pays. Une fois
+encore, le nationalisme fut plus fort que l’internationalisme.
+
+L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires français aux
+grévistes anglais mérite d’être noté, parce qu’il révèle à quel point le
+principe d’autorité se désagrège en France. Une telle adhésion eût
+constitué un phénomène invraisemblable, il y a quelques années.
+
+Si les agents de l’administration anglaise, au lieu d’aider leur
+gouvernement à se défendre, se fussent joints aux fonctionnaires
+français pour se mettre du côté des révoltés, toute la puissance de
+l’Angleterre se fût écroulée rapidement.
+
+Parmi les enseignements de la grève anglaise, un des plus typiques est
+l’obéissance aveugle des syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs.
+Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi.
+
+La même obéissance s’observa en Italie et en Espagne, lorsque
+l’énergique action des dictateurs supprima les violences exercées par le
+syndicalisme. Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. Les
+foules sont trop incapables de penser et de raisonner pour se passer
+d’un chef.
+
+Dans les révolutions analogues à celle dont la nation anglaise faillit
+être victime, l’influence des meneurs est rendue facile parce qu’elle a
+pour soutien des intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation
+de salaires; mais l’Histoire prouve que les multitudes ne sont pas
+toujours conduites par des motifs aussi intéressés. Des mobiles très
+immatériels, comme une croyance politique ou religieuse, suffisent
+parfois à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples dans un
+livre jadis publié sous ce titre: _Les Opinions et les Croyances_.
+
+ * * * * *
+
+La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus d’une fois au cours
+de l’Histoire. De l’antiquité grecque à nos jours, elle a coûté à divers
+peuples leur indépendance.
+
+Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée par la révolte du
+nombre ne sont pas nombreux. La dictature d’un chef est un des plus
+efficaces. Nous avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à
+cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et l’Espagne pour
+échapper aux désordres causés par les socialistes.
+
+Les formes nouvelles des aspirations populaires ont été nettement
+marquées par lord Grey, dans les lignes suivantes relatives à la grève
+anglaise:
+
+ «La grève générale a posé un problème dans lequel la question des
+ salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne s’agit pas,
+ maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, mais si le
+ gouvernement démocratique parlementaire doit être renversé. C’est par
+ ce gouvernement démocratique que la liberté a été conquise et c’est
+ par lui seul qu’elle peut être maintenue. Les autres solutions sont le
+ fascisme ou le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la
+ liberté et lui sont funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la
+ liberté de la presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté
+ même de se mettre en grève.»
+
+C’est justement parce que l’idéal démocratique dont vivaient les nations
+modernes a perdu son empire sur les âmes que plusieurs peuples sont
+entrés dans une période de bouleversements qui ne prendra fin que le
+jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier les pensées et pacifier
+les cœurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE
+
+
+Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de
+l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit
+éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.
+
+Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que
+de changements depuis moins de cent cinquante ans! Paris, momentanément
+devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine;
+la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant,
+arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre
+son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe.
+
+A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis
+perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt
+l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis,
+qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique.
+
+Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une
+petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige,
+devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque
+empire des tzars et rêver la domination de l’Asie.
+
+ * * * * *
+
+L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à
+l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit
+conquis à son tour.
+
+L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la
+guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il
+connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à
+l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait
+que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des
+savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand.
+
+La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son
+hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de
+l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les
+volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, «que la
+Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les
+peuples».
+
+Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les
+Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de
+l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord,
+industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur
+race les rendait, suivant eux, détenteurs.
+
+ * * * * *
+
+Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future
+Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien
+constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à
+un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle
+bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son
+débiteur.
+
+L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de
+tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de
+régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par
+la France.
+
+Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire
+britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors
+que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et
+sous celui de l’Amérique.
+
+ * * * * *
+
+On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa
+dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les
+premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents
+millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent
+vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois
+milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand
+viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.
+
+Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée
+ces conventions. Les lignes suivantes du _Gaulois_ résument assez bien
+l’opinion générale:
+
+ «... Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens,
+ des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi
+ draconien soit supportable par six générations de Français.»
+
+Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement
+invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible.
+
+Un grand journal anglais, le _Morning Post_, faisait, à propos de la
+situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes:
+
+ «... Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui
+ résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une
+ prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la
+ guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires
+ alliés; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à
+ supporter tous les frais.»
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses
+économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir
+d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que
+l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences
+successives.
+
+Le «Français moyen», étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que
+l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre,
+prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si
+lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que «les
+bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle
+aurait pu rêver».
+
+ * * * * *
+
+Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les
+combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens
+populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le
+nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils
+professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de
+l’Amérique des opinions bien erronées.
+
+La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une
+reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon
+droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son
+secours?
+
+Tous les documents publiés depuis cette époque,--parmi lesquels les
+aveux des intéressés eux-mêmes--ont montré que les interventions en
+faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce
+fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique
+participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la
+dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir
+autrement.
+
+En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de
+se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et
+l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre.
+Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur
+Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était
+menacée.
+
+La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre.
+Comme l’écrivait justement le _Morning Post_:
+
+ «C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide
+ dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition
+ de la sécurité de l’Angleterre.»
+
+Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant
+pas à ses côtés; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire
+britannique subît le même sort? Si la Grande-Bretagne put rester neutre
+en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte
+suffisante pour résister à celle de l’Angleterre.
+
+ * * * * *
+
+La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations
+hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On
+pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de
+l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie
+et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un
+conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était,
+au fond qu’une guerre anglo-germanique.
+
+Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique,
+qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le
+torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle
+finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de
+l’Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les
+États-Unis ont largement bénéficié du conflit.
+
+ «La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis
+ une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde.»
+
+La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se
+gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante
+armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une
+technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à
+dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses
+ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est
+supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens.
+
+C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des
+doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande
+partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On
+conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les
+utopies socialistes.
+
+C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber
+sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante
+à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant,
+comme les États-Unis, cet oppressif régime.
+
+Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on
+peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de
+son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du
+monde.
+
+ * * * * *
+
+Comme le faisait remarquer un journal espagnol, _Sol_ du 8 septembre
+1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance
+commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement.
+
+ «Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique.
+ Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes
+ sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières
+ premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique.
+
+ Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière.»
+
+Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la
+commission des réparations, publiées par le _Temps_ du 4 février 1927,
+montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la
+domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe:
+
+ «L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des
+ États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la
+ tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils
+ voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne
+ paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera.»
+
+Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux
+États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit
+combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de
+l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue.
+
+Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait
+considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se
+trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd
+tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que
+l’Europe deviendrait infiniment pauvre.
+
+Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons,
+notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les
+peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de
+servitude.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES.
+
+POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA
+DICTATURE
+
+
+Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté
+sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de
+gouvernement: monarchie, république, etc.
+
+C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les
+institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée
+et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas
+créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à
+l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la
+crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli
+sept millions de suffrages.
+
+Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues
+encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne
+se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation
+géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps
+antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les
+crues du Nil.
+
+De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que
+grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de
+l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.
+
+Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le
+plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de
+la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime.
+L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne
+monarchique d’hier. On a dit avec raison:
+
+ «La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel,
+ subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que
+ c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la
+ souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la
+ démocratie.»
+
+ * * * * *
+
+Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des
+lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au
+moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de
+décrets.
+
+Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux
+révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais
+cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions
+qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré
+un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime
+communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement
+au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la
+propriété individuelle.
+
+Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la _Revue
+hebdomadaire_:
+
+ «Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de
+ toutes les sociétés humaines: la propriété privée, la liberté des
+ transactions, la monnaie, bientôt l’héritage...
+
+ Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui
+ soient restés encore un monopole de l’État.»
+
+Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant
+plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut
+simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels
+les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que
+ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des
+propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française
+put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les
+paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront
+naturellement à tout retour de l’ancien régime.
+
+La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les
+institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa
+structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de
+les découvrir.
+
+Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans
+des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre
+désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement
+aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus
+simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de
+dictature reparaît partout.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve
+l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant
+les complications de l’âge moderne.
+
+Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à
+résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme
+celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques
+meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs: les clubs pendant la
+Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait
+avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la
+Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti:
+autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle,
+etc.
+
+Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire
+que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à
+dominer les groupes modérés à volontés faibles.
+
+Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un
+autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses
+propositions.
+
+Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si
+impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille
+Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la
+guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs: Danton,
+puis Robespierre.
+
+Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses
+auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre
+Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux
+électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se
+virent obligés au contraire de les augmenter.
+
+ * * * * *
+
+Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de
+l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut
+bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en
+Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays.
+
+L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de
+l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre,
+berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment
+s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la
+_Westminster Gazette_:
+
+ «Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe
+ occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui
+ implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite
+ que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système
+ actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs
+ réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que
+ les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser
+ une période de gouvernements autocratiques.»
+
+Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités
+ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes
+menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs
+auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures
+les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions,
+renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien
+rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les
+termes suivants cet aspect de la vie parlementaire:
+
+ «Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à
+ quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de
+ budget.»
+
+Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il
+subira forcément la transformation suivante:
+
+Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour
+une période limitée de quatre ou cinq ans.
+
+M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une
+dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du
+Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront
+être indépendants de tels votes.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de
+dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec
+certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs.
+
+Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir
+insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait: «que les
+dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires,
+mais, au contraire, des partis de gauche.» Bonaparte fut appuyé, en
+effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini
+appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les
+dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future
+dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la
+Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux
+monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les
+dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était
+chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos
+jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un
+simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par
+la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo
+de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés.
+
+Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si
+l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en
+seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature
+militaire ou une dictature communiste.
+
+Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états
+européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la
+Révolution française. De la vieille devise: «Liberté, égalité,
+fraternité», toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé
+son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et
+de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci.
+
+Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays
+européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en
+dictatures.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement
+qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut
+être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les
+forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces
+collectives qui prétendent les remplacer.
+
+Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction,
+elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines
+formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les
+parlements, deviennent incapables de le gouverner.
+
+Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à
+la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux
+puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse
+formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible; sans lui
+pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils.
+
+Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives
+ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes
+les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La
+colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti
+personne.
+
+ * * * * *
+
+Le parlementarisme, issu des votes populaires, avait établi une sorte de
+transaction entre la pensée individuelle et les forces collectives;
+mais, avec les nécessités de l’évolution moderne, les Parlements sont
+devenus, en raison même des infériorités psychologiques de toutes les
+collectivités, totalement impuissants, quand ils n’ont pas à leur tête
+une personnalité suffisamment forte. C’est justement pourquoi, depuis
+plusieurs années, les premiers ministres des divers parlements tendent
+comme je le disais plus haut à se transformer en véritables dictateurs.
+
+Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme arrive à reprendre son
+rôle de conducteur du monde. S’il devait succomber devant la force
+brutale et aveugle des foules, les grandes civilisations subiraient une
+décadence qui précéderait de bien peu la fin de leur histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE RÉALISÉES EN EUROPE
+
+
+Les dictatures nouvellement nées en Europe ont revêtu des formes
+diverses suivant les pays: prolétarienne en Russie, militaire en
+Espagne, en Turquie en Pologne et en Grèce, politique en Italie.
+
+Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, qui ne diffère qu’en
+théorie de l’ancien tzarisme, la dictature grecque, qui ne représente
+qu’un conflit d’ambition militaire, les dictatures polonaise et turque
+qui restent encore un régime demi-constitutionnel, nous n’envisagerons
+ici que les dictatures italienne et espagnole. Nous dirons ensuite
+quelques mots de la demi-dictature spontanément réalisée en France à
+l’époque de la chute du franc.
+
+ * * * * *
+
+La dictature italienne sortit de l’excès du désordre dans lequel
+socialistes et syndicalistes avaient plongé l’Italie. Meurtres et
+pillages ne se comptaient plus. L’armée restait indifférente, le roi
+impuissant.
+
+On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, mit fin au désordre
+en marchant sur Rome à la tête d’une légion d’anciens combattants et
+détermina le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement.
+
+Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et en fait, le dictateur,
+dégagé de l’influence d’un parlement qu’il ne conserva que pour la
+forme, sut réorganiser rapidement son pays.
+
+Résumant les doctrines du nouveau maître, le _Matin_ écrivait:
+
+ «Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse des siens.
+ A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la discipline,
+ à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie.»
+
+L’énergie et le jugement du dictateur le firent accepter par tous les
+partis, y compris le communisme et le syndicalisme. Les dirigeants de la
+Confédération du Travail demandèrent à s’associer au nouveau
+gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent à leurs théories.
+
+Cette conversion des socialistes ne constituait pas, d’ailleurs, un
+phénomène bien nouveau. Seule, la rapidité de cette conversion pouvait
+étonner.
+
+Un des plus influents socialistes déclara «mort le socialisme
+idéologique». Ajoutant, très justement, que la guerre avait fourni une
+preuve catégorique que «le sentiment de race a toujours prévalu sur
+l’idéologie de l’unité internationale de classe».
+
+Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables de capacité
+politique: Suivant lui: «les divisions entre bourgeois et prolétaires
+sont de vieilles méthodes de classement qui ont fait leur temps». Il
+s’est très bien rendu compte que dans les temps modernes la puissance
+des chefs d’État, rois, ministres ou dictateurs même dépend en grande
+partie de conditions économiques extérieures dont les gouvernements ne
+sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, que la vie industrielle de
+l’Italie dépend en grande partie de l’Angleterre et des divers pays qui
+lui fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces nécessités que le
+monde n’avait pas encore connues influencent considérablement la
+politique étrangère des nations qui s’y trouvent soumises.
+
+Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules l’importance des
+conditions économiques qui régissent aujourd’hui la vie des peuples, le
+dictateur italien se propose de donner un ministère aux organisations
+ouvrières, «afin de les convaincre que l’administration d’un État est
+chose extrêmement difficile et complexe, qu’il n’y faut guère
+improviser, ni faire table rase, comme il est arrivé au cours de
+certaines révolutions».
+
+Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans l’âme des
+multitudes de sérieux progrès se trouveront réalisés.
+
+En attendant, le dictateur a pris des mesures fort sages, qu’un
+parlement n’aurait jamais pu imposer.
+
+ «Il a également compris que, contrairement aux théories socialistes,
+ un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative privée le maximum
+ de liberté d’action et renoncer à toutes législations, interventions
+ et entraves qui peuvent sans doute satisfaire les démagogies
+ parlementaires, mais qui, comme l’expérience l’a démontré,
+ n’aboutissent qu’à être absolument pernicieuses. Tous les systèmes
+ économiques négligeant la libre initiative et les ressorts individuels
+ seront, dans un bref délai, voués à une complète faillite.
+
+ Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé de
+ confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, notamment celui des
+ téléphones.»
+
+Ces mesures judicieuses représentent exactement le contraire de ce que
+les socialistes veulent réaliser en France.
+
+L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée qu’en prenant l’utilité
+comme élément de jugement. L’opinion générale en Europe a très bien été
+formulée par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome devant une
+réunion de journalistes, et dont le _Matin_ du 21 janvier 1927 a donné
+l’extrait suivant:
+
+ «Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement italien ne
+ s’appuie pas sur une base démocratique.
+
+ _Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec
+ vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte
+ victorieuse._
+
+ _Votre mouvement a rendu service au monde entier._
+
+ L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces
+ subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une
+ coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant
+ l’honneur et la stabilité de la société civile, elle donne l’antidote
+ nécessaire au poison russe.»
+
+ * * * * *
+
+Laissant de côté l’Italie,--qui constitue un des rares exemples où une
+dictature prolongée ait été utile à un peuple--arrivons à l’Espagne.
+
+La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers dirigés par le
+général de Rivera. Elle fut comme en Italie la conséquence d’un état
+d’anarchie contre lequel la royauté restait impuissante.
+
+Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que les assassinats
+socialistes se multipliaient d’inquiétante façon. Depuis trois ans, des
+centaines de citoyens étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi
+eux figuraient un président du Conseil, un archevêque, quatre
+gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. Syndicalistes et
+communistes ne se ménageaient d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que
+le chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des extrémistes
+encore plus extrémistes que lui.
+
+Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature tremblait et
+l’anarchie commençait à gagner l’armée. Des juntes
+militaires,--associations de type soviétique,--prétendaient imposer
+leurs volontés aux ministres, régler les conditions d’avancement, etc.
+L’indiscipline devenait générale: plusieurs provinces entamaient des
+mouvements séparatistes.
+
+La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire que la dictature
+italienne. Après avoir éliminé les ministres et le parlement, le
+dictateur espagnol gouverna son pays avec un directoire composé de dix
+généraux.
+
+Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera «jusqu’à ce que
+des hommes capables et d’une moralité absolue soient trouvés pour
+gouverner l’Espagne». On les cherche encore.
+
+Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements
+constitutionnels le roi subit toutes les volontés du dictateur, y
+compris la confiscation des biens personnels d’anciens ministres choisis
+par lui. Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, que
+les rois modernes finiront par posséder moins de liberté que les plus
+humbles de leurs sujets.
+
+Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne est menacé,
+selon une loi commune à toutes les dictatures militaires, des rivalités
+de généraux ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir.
+L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique donne une idée assez
+claire du sort des pays dans lesquels la puissance des compétitions
+individuelles est supérieure à celle des lois.
+
+ * * * * *
+
+La France n’a pas été obligée de subir un régime dictatorial aussi
+absolu que ceux de l’Italie et de l’Espagne; mais, pour la sauver de
+l’anarchie financière dont elle était menacée, il fallut confier au
+Président du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué par le droit
+de formuler des décrets sans prendre l’avis du Parlement. Les événements
+qui amenèrent à cette situation ont été exposés par l’importante revue
+anglaise _New statesman_ du 15 janvier 1927 dans les termes suivants:
+
+ «Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau cabinet avec
+ M. Caillaux aux finances.
+
+ M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc descendait
+ sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace donnait des
+ signes de colère. Le capital s’évadait du pays. Le Trésor était vide.
+ M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre lorsque le 17 juillet
+ il renversa le cabinet Briand-Caillaux. Son propre ministère fut
+ renversé après une seule journée d’existence. Dans les rues, comme le
+ franc touchait presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient
+ une trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa
+ nef sur les rochers et la France se trouvait «à deux doigts» de la
+ ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir formidable. Il
+ travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. Le franc fut
+ arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position qu’il pût défendre.
+ Une caisse d’amortissement fut créée pour venir en aide au Trésor. La
+ Chambre, profondément alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et
+ rapidement M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de
+ gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait été
+ farouchement combattue par les députés. Le budget fut voté en
+ trente-six jours. Depuis des générations, la France n’avait pas eu le
+ spectacle que lui donnait l’action de M. Poincaré.»
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il faut bien
+reconnaître que si les peuples sont les uns après les autres poussés
+vers des formes variées de dictature, c’est qu’elles correspondent à des
+nécessités nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait surgir.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER DES DICTATURES
+
+
+Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains moments de la vie
+des peuples, il importe aussi d’en mentionner les dangers.
+
+L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout
+contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve l’histoire, entraîner un
+peuple vers d’irréparables désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur
+les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement de
+l’Autriche par la Prusse, il préparait sa future défaite en 1870 et la
+guerre de 1914 qui en représente une lointaine conséquence.
+
+Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de maladresses, dont
+chacune constituait un acte dictatorial, que Guillaume II amena les
+pacifiques commerçants des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette
+lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue restait fort
+douteuse avant l’intervention américaine.
+
+J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des erreurs du même ordre,
+notamment quand le ministre Lloyd George usa de son pouvoir presque
+dictatorial pour lancer la Grèce contre la Turquie dans l’espoir de
+conquérir indirectement Constantinople.
+
+La politique dictatoriale du même ministre envers la France ne fut pas
+plus heureuse. Elle faillit faire perdre à l’Angleterre une alliance qui
+lui était aussi nécessaire qu’à son ancienne alliée.
+
+Bien d’autres exemples montrent la funeste influence que peuvent parfois
+exercer les dictateurs. Les plus puissants que le monde ait connus
+depuis longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant en Europe,
+le Président Wilson. Lénine ramena la Russie à la barbarie et le
+Président Wilson fut un des principaux auteurs de la désorganisation
+européenne actuelle.
+
+Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État américain vit ses
+décisions dictatoriales acceptées comme des oracles. Oubliant que les
+empires naissent de nécessités historiques accumulées et ne sont pas
+créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de l’Europe en
+ne prenant que l’idéologique principe des nationalités pour guide. Ce
+principe lui inspira la rédaction d’un traité de paix où, dédaignant
+mille ans d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans vie
+économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer.
+
+ * * * * *
+
+Les dictatures prolongées présentent cet autre danger d’amener
+rapidement l’affaissement du caractère de ceux qui les subissent. Sans
+doute la dictature d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour
+longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence despotique
+de ses successeurs, l’âme romaine se désagrégea et perdit les qualités
+de caractère qui avaient maintenu à travers les âges la grandeur de
+Rome.
+
+La soumission des Romains à la puissance impériale était devenue
+complète. Lorsqu’un César de la décadence pénétrait au Sénat, les
+sénateurs tremblaient devant lui et applaudissaient avec frénésie quand,
+sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns d’entre eux au
+supplice. Les Conventionnels ne montraient pas moins de servilité
+lorsqu’ils applaudissaient Robespierre marquant pour l’échafaud les
+collègues ayant cessé de lui plaire.
+
+ * * * * *
+
+Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, c’est que la plupart
+des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un
+maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite.
+
+Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui de liberté et jamais
+pourtant ils ne se soumirent aussi facilement à toutes les servitudes.
+Si le besoin d’égalité ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu
+tout prestige. Certains partis, le communisme par exemple, la rejettent
+complètement et attendent avec respect les ordres venus de lointains
+despotes. Des millions de syndicalistes se conforment aux injonctions
+impérieuses de leurs chefs. Sur un geste de ces maîtres, les chemins de
+fer d’un pays cessent de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon,
+les flottes marchandes suspendent leur commerce. Tous les éléments de la
+vie sociale se trouvent ainsi paralysés.
+
+Les purs socialistes ne se soucient pas davantage de liberté. Leur rêve
+est un étatisme étroit gouvernant avec rigidité la vie des citoyens. Les
+lois votées sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en plus
+les traces de liberté dont les hommes jouissaient encore. Dans les pays
+latins ils semblent s’y résigner facilement.
+
+Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental dont la
+connaissance éclaire ce qui précède. Si les universités des États-Unis
+considèrent comme essentielle l’éducation du caractère, si négligée des
+universités latines, c’est qu’elles savent bien que l’homme qui parvient
+à se dominer lui-même n’a pas besoin d’être gouverné par d’autres.
+Possédant une discipline interne qui le dispense de toute discipline
+externe, il est son propre dictateur. Rien ne remplace pareille
+dictature.
+
+
+
+
+LIVRE VI
+
+LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL
+
+
+La haine du régime dit capitaliste est devenue un des éléments
+fondamentaux du socialisme et du communisme. Leur but principal est de
+détruire ce régime soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées
+imposées au capital.
+
+Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des mots, il ne sera
+pas inutile de résumer brièvement les idées qu’on peut se faire
+aujourd’hui sur la nature du capital.
+
+Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension des mots,
+beaucoup plus peut-être que celle des idées, se trouve à l’origine de
+bien des mouvements révolutionnaires.
+
+Examinons donc le sens réel du terme _capital_, l’un des plus chargés
+d’illusions de l’âge moderne.
+
+Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement d’un prélèvement
+sur le salaire des ouvriers. Son principal rôle serait de constituer des
+rentes à une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes.
+
+ * * * * *
+
+Certaines idées très répandues encore sur le capital correspondent à une
+phase ancienne d’évolution que les progrès de l’industrie ont fait
+disparaître depuis longtemps.
+
+Sous sa forme primitive, le capital était représenté par des trésors,
+l’or notamment, accumulés dans des coffres d’où ils sortaient rarement;
+sa valeur restait par conséquent invariable.
+
+Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa grandeur, loin
+d’être invariable, varie sans cesse. Elle dépend en effet de divers
+facteurs: l’intelligence entre autres.
+
+J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la richesse d’un individu
+ou d’un peuple dépend de la rapidité de circulation du capital dont il
+dispose. Peu importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence
+des facteurs capacité et travail, sa vitesse de circulation devient
+considérable.
+
+Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique la grandeur de la
+force vive. Elle est égale, on le sait, au demi-produit de la masse par
+le carré de la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée d’une
+grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante qu’une balle cent fois plus
+lourde, mais de faible vitesse.
+
+Cette analogie mécanique doit être introduite dans les définitions de la
+richesse. L’or enfermé dans un coffre représente une balle de fusil
+immobilisée. La vitesse seule rend actifs l’or et la balle.
+
+Il faut donc toujours, dans les définitions de la richesse, considérer
+ces deux facteurs: grandeur du capital et rapidité de sa circulation.
+
+Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout de la capacité:
+capacité technique de l’ouvrier et surtout capacité de la direction.
+
+Ces notions fondamentales se répandent de plus en plus. Résumant mes
+explications à ce sujet, M. l’ingénieur en chef Marcel Bloch rappelait,
+dans un remarquable rapport sur l’organisation des chemins de fer, ma
+démonstration que l’importance du capital dépend de la vitesse de sa
+circulation. Un capital relativement modeste, mais à circulation rapide,
+aura bientôt une grandeur très supérieure à celle d’un capital important
+mais à faible vitesse de circulation. La vitesse c’est de la richesse.
+Travailler vite c’est s’enrichir, travailler lentement c’est
+s’appauvrir.
+
+ * * * * *
+
+Dans les trois facteurs dont se compose le capital moderne: l’or,
+l’intelligence et le travail, l’intelligence est généralement le plus
+important. On a constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que dans
+beaucoup d’usines le rendement était au moins doublé en y introduisant
+le facteur capacité.
+
+Contrairement aux croyances communistes, la capacité intellectuelle, qui
+dépassait à peine jadis en valeur la capacité manuelle, lui est,
+aujourd’hui, si supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la
+première.
+
+C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser les découvertes
+dont profite l’humanité, alors que la capacité manuelle ne profite guère
+qu’à chaque travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel de
+l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une petite élite.
+
+Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel de la vie
+industrielle; vouloir le réduire par toute une série de mesures
+vexatoires comme le rêvent les socialistes, c’est méconnaître son rôle
+prépondérant dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital n’a
+d’autre résultat que d’augmenter le prix des objets et de rendre
+l’existence plus chère.
+
+ * * * * *
+
+Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers latins, sont bien
+comprises de leurs confrères américains. Plusieurs journaux ont
+mentionné la pétition signée par des ouvriers pour obtenir qu’un grand
+constructeur d’automobiles fût exempté des impôts capables de réduire
+son capital. Les signataires comprenaient parfaitement que ces impôts
+auraient pour résultat final d’augmenter le prix de vente des
+automobiles dont un grand nombre d’entre eux étaient acquéreurs.
+
+L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création de l’envie et de
+la haine, il ne ferait qu’appauvrir davantage les classes dont il
+prétend améliorer le sort.
+
+Les théories socialistes ont été réfutées tant de fois et ont reçu un si
+clair démenti des expériences tentées dans divers pays, qu’il serait
+inutile d’y revenir.
+
+Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, chaque jour. Le
+capital, qui soutient les industries, se diffuse actuellement de plus en
+plus en un tel nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus
+pouvant être qualifiés de grands capitalistes.
+
+ * * * * *
+
+A quelques-unes des considérations qui précèdent sur le régime
+capitaliste, les socialistes répondent que, s’ils veulent supprimer les
+capitalistes, leur intention n’est nullement de détruire le capital,
+mais bien de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors chargé de
+la gestion de toutes les industries.
+
+Malheureusement pour cette conception, des expériences cent fois
+répétées ont prouvé que les produits des industries gérées par l’État,
+c’est-à-dire par un personnel non intéressé au succès des entreprises,
+reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie privée. Le prix
+de revient des marchandises fabriquées dans les pays étatisés serait tel
+qu’elles ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits dus à
+l’industrie des pays ayant échappé au régime socialiste. La Russie
+soviétique en fournit un frappant exemple.
+
+ * * * * *
+
+Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des questions concernant le
+capital et la monnaie qui le représente, je me bornerai à résumer en
+propositions brèves quelques points fondamentaux:
+
+--La valeur d’un capital dépend surtout de la rapidité de sa
+circulation.
+
+--La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or qu’il possède, moins
+encore dans des monnaies artificielles sans garantie, fabriquées à
+volonté. Un peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits de son
+sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs ou supérieurs à ses
+besoins.
+
+--Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit; c’est
+ce qui arrive lorsque les marchandises qu’il fabrique deviennent, par
+suite de la réduction des heures de travail ou d’autres motifs, trop
+chères pour être exportées.
+
+--Quand un peuple exporte une quantité de marchandises d’une valeur
+exactement égale à celle qu’il importe, sa monnaie, fût-elle entièrement
+fiduciaire, garde le même pouvoir d’achat.
+
+--Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises qu’il n’en exporte, et
+si faute de ressources il est obligé d’effectuer ses paiements en
+monnaie fiduciaire, cette monnaie subit une perte dépendant du degré de
+confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises achetées au
+dehors augmentant forcément de prix, l’élévation du coût de la vie en
+sera la conséquence.
+
+--Dans les échanges de marchandises de valeur équivalente, l’or
+n’intervient que comme unité de compte, sans qu’il soit besoin de le
+déplacer des caisses où il est conservé.
+
+--Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur quelconque dispose d’un
+temps suffisant, il peut, par le mécanisme de l’amortissement, réduire
+cette dette, si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible qu’on
+le désire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL
+
+
+Le mécontentement général, dont les effets ont été étudiés plusieurs
+fois au cours de cet ouvrage, s’observe surtout dans la masse ouvrière
+bien que sa situation matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante
+qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant à l’ancien étalon-or,
+ont considérablement augmenté.
+
+Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient de nouvelles
+aspirations et de nouveaux besoins qui dépassèrent bientôt les moyens de
+les satisfaire. Par un phénomène déjà observé à la veille de la
+Révolution, la haine des classes inférieures à l’égard des classes
+supérieures s’est accrue en même temps que par leurs ressources, les
+premières se rapprochaient des secondes. On pourrait énoncer, comme une
+loi de philosophie politique que, dans la vie des peuples les grandes
+inégalités de situation sociale se tolèrent facilement alors que les
+inégalités légères ne se supportent pas.
+
+Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont devenus des
+caractéristiques de la mentalité populaire moderne. Le rêve de nombreux
+travailleurs est de s’emparer violemment des mines, des usines, des
+chemins de fer, etc., pour les administrer à leur profit. Les formules:
+la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc.,
+synthétisent parfaitement ces aspirations.
+
+L’illusion des classes ouvrières est de croire qu’elles gagneraient
+quelque chose à cette transformation alors qu’elles y perdraient
+beaucoup.
+
+Les productions industrielles modernes exigent, en effet, non seulement
+des capitaux mais surtout des capacités. Sans elles les industries les
+plus brillantes péricliteraient rapidement.
+
+Le public entier profite des concentrations industrielles actuelles,
+dues à la combinaison des grands capitaux et des grandes capacités. Il
+est évident, par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une dizaine
+d’ouvriers aura fatalement des prix de revient plus élevés que celui
+dont l’usine comprend un millier de travailleurs. Le petit patron est en
+effet obligé, pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever une
+part importante sur le travail de chaque ouvrier, alors qu’un chef
+d’usine employant, je suppose, mille ouvriers, gagnerait soixante-quinze
+mille francs par an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq
+centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier payé cinquante francs
+par jour.
+
+Réduire les prix de revient, comme le fait la grande industrie, dite
+capitaliste, c’est, en réalité, accroître l’aisance des ouvriers
+puisque, avec la même somme, ils peuvent acheter plus d’objets.
+
+ * * * * *
+
+L’observation démontre que si le rôle du capital est important dans
+l’industrie moderne, celui de l’intelligence l’est plus encore. Seul, en
+effet, le capital intellectuel peut faire fructifier le capital
+matériel.
+
+Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie d’un chef
+d’entreprise et celle des ouvriers qu’il dirige. Travaillant à ses
+risques et périls, engageant de gros capitaux et oscillant sans cesse
+entre la richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions
+personnelles très rigoureuses, le grand industriel exerce
+nécessairement, dans la civilisation moderne une action considérable.
+
+ «Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions
+ d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au temps de la reine
+ Elisabeth, que cinq millions de personnes, elle ne le doit pas, comme,
+ le fait observer l’Économiste Lysis, à ses travailleurs manuels, mais
+ à ses chefs d’entreprise, à ses techniciens.»
+
+ * * * * *
+
+Les socialistes essaient de persuader aux classes ouvrières qu’elles
+gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui en s’emparant des mines, des
+usines et de tous les moyens de production pour en confier la gestion à
+l’État.
+
+L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent rappelé, que
+les usines administrées par des chefs non intéressés au succès des
+entreprises donnaient de pauvres résultats. Celles gérées par
+l’État--tabacs, allumettes, par exemple--fournissent des produits
+extrêmement coûteux. Celles administrées par des ouvriers--la verrerie
+de Carmaux, entre autres--donnent des résultats plus médiocres encore,
+même avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête.
+
+La faible valeur des gestions ouvrières est encore démontrée par
+l’histoire des coopératives de production, qui ont échoué presque
+partout, alors que les coopératives de consommation, qui vendent, mais
+ne produisent pas, réussissent généralement.
+
+Des raisons psychologiques très simples expliquent ces échecs. Un
+directeur à traitement fixe, élu par les travailleurs, n’a ni
+l’indépendance d’action, ni le pouvoir, ni l’initiative, ni même
+l’intérêt nécessaire à la bonne marche d’une entreprise.
+
+ * * * * *
+
+Un des grands problèmes modernes est la répartition équitable des
+bénéfices de la production entre les trois sources de cette production:
+intelligence, capital et travail.
+
+Nombreux furent les essais effectués pour modifier cette répartition.
+
+La solution du problème serait très simple, si les producteurs,
+participant aux bénéfices, participaient également aux pertes, comme les
+actionnaires de toutes les entreprises industrielles.
+
+Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer aux bénéfices et
+non aux pertes.
+
+Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient revenir en
+totalité aux ouvriers; or, comme nous le disions plus haut, il est
+évident que sans le capital, qui supporte seul l’installation des
+entreprises et les risques à courir, et sans l’intelligence, qui dirige,
+aucune production économique n’est possible.
+
+Il est évident aussi que les grands industriels ont tout intérêt à faire
+participer l’ouvrier aux bénéfices, afin de l’intéresser à la bonne
+marche de l’entreprise et stimuler son activité. C’est ce qui se fait à
+peu près partout maintenant.
+
+De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui la part de
+l’ouvrier grandit constamment alors que celle du capital et de
+l’intelligence se restreint de plus en plus.
+
+D’après les renseignements fournis par _L’Illustration Économique_, les
+bénéfices des entreprises minières se répartiraient de la façon
+suivante:
+
+ «49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à la
+ réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital.
+
+ Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération du capital,
+ soient répartis entre les ouvriers, le salaire de chacun s’en
+ trouverait accru de bien peu.»
+
+Examinant les bénéfices d’une des plus prospères usines du monde, celle
+d’Essen, qui occupait avant la guerre 439.000 ouvriers, recevant par an
+870 millions de marks de salaires, le même auteur fait remarquer que la
+répartition entre les ouvriers de la totalité des sommes distribuées en
+dividende aux actionnaires n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks
+par an. L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait donc
+qu’une somme infime à leur salaire.
+
+Non seulement la répartition totale des bénéfices entre les ouvriers
+n’augmenterait que d’une façon insignifiante leurs salaires, mais en
+outre cette augmentation provisoire serait rapidement suivie d’une
+réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition de
+l’intelligence directrice entraînerait une diminution importante de la
+production des usines.
+
+Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de grandes illusions en
+supposant qu’une entreprise dirigée par eux, ou simplement sur la
+gestion de laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, leur
+rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent actuellement.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience et le raisonnement étant sans influence sur les convaincus,
+les illusions ouvrières restent indestructibles. Malgré toutes les
+démonstrations, les socialistes continuent à professer à l’égard du
+capital une haine intense qui, dans les pays où leur influence peut
+s’exercer, se manifeste par des lois vexatoires, désastreuses pour
+l’industrie.
+
+Au cours d’une conversation relatée par _Le Temps_, un observateur
+autrichien faisait remarquer qu’à Vienne, la municipalité socialiste
+s’est appliquée par tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, à
+tarir l’une après l’autre toutes les sources de l’énergie et de
+l’activité humaines: impôts extravagants sur les automobiles, dont le
+seul résultat a été d’anéantir cette industrie et de priver de travail
+de nombreux ouvriers; impôts non moins extravagants sur la fabrication
+des objets de luxe qui faisait vivre Vienne et dont le prix,
+démesurément majoré par les taxes, les a rendus invendables à
+l’étranger, etc.
+
+ «Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour se rendre
+ compte des conséquences lamentables qu’entraîne l’application des
+ doctrines socialistes.»
+
+Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, ajoute à ce propos:
+
+ «J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements font leur
+ possible pour que ceux qui sont riches cessent bientôt de l’être et
+ que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune envie de le devenir. C’est
+ ce dernier point surtout qui est grave. On s’efforce d’imposer à tous
+ la même médiocrité paresseuse.»
+
+ «En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il y ait
+ beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le deviennent s’accroît
+ de jour en jour. Et, cependant, il n’y a pas de pays au monde où les
+ ouvriers touchent d’aussi gros salaires et soient aussi contents.»
+
+Les socialistes se soucient peu de telles considérations. Leurs mesures
+vexatoires dérivent d’un idéal de basse envie qui ne peut se satisfaire
+qu’en appauvrissant les riches pour établir l’égalité dans la misère.
+
+ * * * * *
+
+La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, n’est pas nouvelle.
+Elle se manifesta bien des fois au cours des siècles et occasionna la
+chute de puissants empires. La Grèce antique, notamment, en fut victime.
+De la guerre du Péloponèse à la conquête romaine, l’histoire grecque
+n’est que le récit des luttes entre les classes fortunées et celles qui
+ne l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que les socialistes
+modernes, les Grecs crurent, après avoir acquis l’égalité des droits
+politiques, pouvoir imposer au moyen de lois l’égalité des conditions.
+Le seul résultat obtenu fut une série de guerres civiles et de
+dévastations.
+
+Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient une civilisation
+que les peuples mirent bien des siècles à égaler. Des philosophes comme
+Socrate, Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, des
+organisateurs comme Alexandre, illuminaient le monde de leur génie. Un
+siècle et demi après cette période, unique dans l’Histoire, les luttes
+sociales avaient conduit la Grèce à une si complète décadence que les
+Romains n’eurent aucune peine à la réduire en servitude. Les descendants
+des grands hommes, dont la gloire demeure si vivante encore, furent
+vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. L’évolution des peuples
+change souvent, mais les lois psychologiques qui en orientent le cours
+restent invariables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME DE LA LUTTE DES CLASSES
+
+
+L’Histoire se compose surtout du récit des conflits entre peuples et des
+luttes entre les diverses classes d’un même peuple.
+
+Les conflits entre peuples eurent, parfois, des résultats utiles. C’est
+par les armes que Rome établit sa civilisation dans le monde et finit
+par imposer une paix universelle.
+
+Mais si les guerres entre peuples eurent parfois des résultats heureux,
+celles entre les classes d’un même peuple n’engendrèrent que des
+désastres et la fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions
+entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui conduisirent la
+Grèce à la servitude et condamnèrent la république romaine à subir le
+joug des empereurs.
+
+De nos jours, les guerres entre classes furent également l’origine de
+lourds désastres. Les luttes sociales de 1848 amenèrent la dictature
+impériale qui se termina par Sedan.
+
+Des événements plus récents encore ont montré les conséquences des
+luttes de classes. Elles provoquèrent la décadence de la Russie et le
+massacre des intellectuels auxquels ce vaste empire devait quelque
+apparence de civilisation.
+
+L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa aux massacres et
+aux ruines qu’enfantent toujours les luttes de classes que par
+l’énergique intervention d’un dictateur. On sait aussi que ce fut
+seulement l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement doué de
+pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France d’une faillite financière
+résultant des menaces de luttes de classes dues au pouvoir croissant des
+socialistes.
+
+Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes,
+hier comme aujourd’hui, des luttes de classes déterminent fatalement la
+ruine des peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer comme
+grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes découvrant les moyens sûrs
+d’éviter de telles luttes.
+
+ * * * * *
+
+Une des premières tentatives réalisées pour établir l’union entre les
+classes sociales est due au Christianisme. Ne pouvant supprimer les
+différences résultant d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles
+son paradis futur où tous les hommes seraient égaux.
+
+Cette bienfaisante chimère donna, pendant des siècles, des espérances
+empêchant les hommes de trop souffrir des inégalités dont ils étaient
+victimes. Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre des
+divinités du monde antique dans le vaste panthéon où reposent les dieux
+morts, il faudrait toujours saluer avec respect la grande ombre qui
+voila aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés du sort.
+
+Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses ont perdu leur pouvoir
+pacificateur sur les âmes. Il fallait donc découvrir d’autres moyens
+pour effacer les inégalités que les peuples modernes ne supportaient
+plus.
+
+L’union des classes de situations diverses semblant impossible aux
+socialistes, ils proclamaient la nécessité d’une lutte entre ces
+classes. Leur but final n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité
+générale mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, les
+classes supérieures aux classes inférieures. La formule «dictature du
+prolétariat» résume bien cette conception. Contre de telles menaces
+l’Europe civilisée cherche à se défendre aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Ce grand problème de l’union des classes, considéré comme insoluble par
+des moyens pacifiques, a cependant été résolu de la plus brillante façon
+aux États-Unis, grâce à l’application de certains principes économiques
+et psychologiques.
+
+Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé et l’ami du patron,
+et se trouve, on ne saurait trop le rappeler, dans une situation
+supérieure à celle de la plupart des bourgeois européens.
+
+Le succès obtenu par les Américains est d’autant plus remarquable qu’eux
+aussi ont dû, comme en Europe, subir des conflits de classes. Sans
+doute, le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les ouvriers
+américains, qui le considèrent comme une forme d’esclavage acceptable
+seulement par des mentalités inférieures; mais le syndicalisme, très
+puissant pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine de sérieux
+conflits entre ouvriers et patrons avant l’union établie aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+L’association de classes que la mentalité et les intérêts semblaient
+devoir toujours séparer, a eu pour auteurs des industriels éminents,
+doués d’une sagacité économique et psychologique fort remarquable.
+
+La fusion des classes obtenue par eux a été constatée dans beaucoup de
+publications, et tout récemment encore, par une délégation d’ouvriers
+anglais envoyée en Amérique par le _Daily Mail_.
+
+Les rapports de ces délégués ont été traduits par la Société
+d’Encouragement pour l’Industrie; ils sont précédés d’un résumé de M. de
+Fréminville où est montré à quel point sont devenues cordiales les
+relations entre ouvriers et patrons.
+
+ «La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit cet
+ auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre patrons et
+ ouvriers absolument différentes de celles qui existent dans les usines
+ de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, du reste, sur une
+ conception entièrement nouvelle des intérêts du patron et de
+ l’ouvrier.»
+
+En Amérique, patrons et employés sont des associés; en Angleterre et en
+France, des ennemis. Cette brève formule condense leur histoire.
+
+ * * * * *
+
+La principale cause de la situation actuelle de l’industrie américaine
+tient, en grande partie, à l’application de divers principes
+fondamentaux dus au grand industriel Taylor.
+
+ «Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques
+ contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, et par conséquent
+ la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, ne pouvait être
+ évité qu’en limitant la production. A ces assertions, Taylor et son
+ école opposaient que le plus bas prix de revient est parfaitement
+ compatible avec le salaire le plus élevé; le haut salaire de
+ l’ouvrier, augmentant sa puissance d’achat, crée pour l’industrie un
+ marché énorme, en face duquel la surproduction n’est pas à craindre.
+
+ «Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que Taylor
+ rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les patrons
+ comprirent très vite qu’une production infiniment supérieure à celle
+ d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, pour l’obtenir,
+ organiser le travail dans ses moindres détails, éviter à l’ouvrier
+ toute fatigue inutile, le payer largement afin de l’intéresser à
+ l’application de toutes les mesures de nature à augmenter sa
+ production. L’ouvrier devait être traité en collaborateur, en associé;
+ il fallait tout faire pour améliorer ses conditions d’existence.
+
+ «L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles méthodes.
+ Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes antérieures, se sont
+ laissé entraîner dans le mouvement général.
+
+ «Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait
+ l’énorme majorité des consommateurs, le marché même de l’industrie. Ce
+ marché est d’autant meilleur que la puissance d’achat de l’ouvrier est
+ plus grande, c’est-à-dire que les salaires sont plus élevés, et que
+ les produits de l’industrie peuvent être offerts à des prix plus bas.»
+
+Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats des méthodes
+américaines venaient d’un pays en proie à une crise industrielle d’une
+gravité exceptionnelle, dont les anciennes formules de la lutte des
+classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses entre ouvriers
+et patrons, de la restriction de la production, n’avaient pu donner la
+solution.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui précède montre nettement que la mentalité des ouvriers américains
+est devenue fort différente de celle des travailleurs anglais et
+français, en lutte constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très
+bien montré dans les lignes suivantes les formes de ce conflit en
+Angleterre:
+
+ «Même lorsque les meneurs des Trade’s unions permettent aux ouvriers
+ de travailler, ils restreignent leur travail de telle sorte qu’il en
+ résulte les plus graves inconvénients. Par exemple, un navire est
+ retenu au port 24 heures de plus qu’il ne faudrait, parce que à la fin
+ de la journée il reste quelques rivets à poser, et que les ouvriers
+ refusent de travailler les quelques minutes nécessaires pour achever
+ la réparation. «Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent
+ fixer que 300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils
+ en fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces
+ sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines sont
+ fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment que ce
+ système est un crime économique dont pâtit le consommateur, car il
+ empêche l’industrie britannique de soutenir la concurrence étrangère.»
+
+ * * * * *
+
+Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers anglais pose les
+questions suivantes:
+
+ «Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, sont-ils la
+ cause de la prospérité actuelle ou son effet? La production élevée
+ a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice versa?»
+
+Ces questions ont été posées à toutes les personnes compétentes.
+L’opinion générale était nettement que la politique des hauts salaires a
+précédé la production plus importante et plus économique et, par
+conséquent, la consommation et la prospérité plus grandes.
+
+D’après les dernières statistiques le marché national consommerait 92 p.
+100 des marchandises produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se
+passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de surproduction,
+puisqu’elle consomme presque tout ce qu’elle produit.
+
+ * * * * *
+
+Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes observations
+consignées dans les rapports des ouvriers anglais, j’en citerai
+seulement quelques-unes.
+
+Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie des États-Unis
+sont entre les mains des grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté
+des socialistes européens, est un des principaux éléments de succès de
+l’industrie américaine. Les enquêteurs ont constaté que les grosses
+usines, exigeant naturellement d’importants capitaux, sont bien plus
+avantageuses pour les ouvriers que les petites.
+
+Le problème de la participation aux bénéfices a été résolu de la plus
+simple façon, en Amérique. Les chefs d’entreprise facilitent aux
+ouvriers l’achat d’actions de leurs usines.
+
+C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance il y a fort
+longtemps.
+
+Le système du travail aux pièces est peu pratiqué aux États-Unis. Les
+salaires sont rarement au-dessous de dix livres par semaine (environ
+douze cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante mille francs
+par an).
+
+L’ouvrier américain touche, généralement, une pension quand il est trop
+âgé pour travailler. Des assurances mettent sa famille à l’abri, en cas
+d’accident.
+
+ * * * * *
+
+L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est l’objet de
+méticuleuses recherches. L’expérience a prouvé que de telles
+améliorations sont aussi profitables au patron qu’à l’ouvrier. C’est
+ainsi qu’il a été constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers,
+l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement accru.
+
+Association entre patrons et employés, hauts salaires, soins constants
+donnés aux ouvriers, perfectionnements de l’outillage: telles sont les
+causes principales de la prospérité industrielle des États-Unis. Elle
+devient chaque jour supérieure à l’industrie européenne, rongée par la
+lutte des classes et les illusions socialistes.
+
+L’association amicale entre patrons et ouvriers est l’application d’un
+principe psychologique que connaissaient sûrement les hommes de la
+préhistoire, mais si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir
+constamment.
+
+Cet antique principe peut être formulé dans les termes suivants:
+l’intérêt individuel étant très supérieur à l’intérêt collectif, c’est
+toujours au premier qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes.
+
+La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles
+auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à
+ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités
+les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus
+haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des
+dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les
+ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de
+philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester
+quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain
+cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux
+ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a
+permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les
+effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe.
+
+Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain,
+avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères
+français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme
+plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel
+qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé.
+
+En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des
+siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles
+et psychologues plus habiles encore.
+
+ * * * * *
+
+Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par
+l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste
+ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable
+des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des
+ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la
+misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre.
+
+Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer
+les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que
+la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend
+beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et
+souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au
+cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse
+facilement influencer par les promesses de paradis que lui font
+entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités
+fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.
+
+
+
+
+LIVRE VII
+
+LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE
+
+
+Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes
+est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les
+patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté
+de les renouveler grandit chaque jour.
+
+Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris
+ceux considérés comme les plus prospères,--l’Angleterre, notamment.
+
+La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité
+apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts
+successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le
+paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine
+de milliards, soit la moitié du budget.
+
+Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas
+manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des
+régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers
+payés avec les emprunts et l’inflation.
+
+Mais ces opérations devaient fatalement avoir un terme. La France finit
+par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à
+l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en
+réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.
+
+En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les
+Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune.
+
+Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les
+emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à
+tous les yeux.
+
+Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi
+sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres
+s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très
+appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au
+contraire, leurs ressources s’élever considérablement.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la
+guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la
+France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe
+entière et augmentent chaque jour.
+
+Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des
+pays asiatiques: colonies, pays de protectorat, etc.
+
+Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que
+manufacturait l’Europe.
+
+«Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de
+fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance
+de l’Angleterre.»
+
+La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de
+l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et
+l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de
+l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans
+une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à
+Londres.
+
+La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug
+économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des
+matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans
+le monde.
+
+L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail
+y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable.
+
+Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit
+l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays
+encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus
+à l’indépendance.
+
+ «L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte,
+ en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit _L’Illustration
+ Économique_. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension
+ des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de
+ l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se
+ refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe
+ proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer
+ économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous
+ assujettir.»
+
+Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui
+travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences.
+
+Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle
+régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi: le taux
+des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni
+par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux
+des marchandises.
+
+Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents
+millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour
+incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs
+britanniques.
+
+Un économiste anglais disait récemment, à ce propos:
+
+ «Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à
+ mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les
+ salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre
+ de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse
+ absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la
+ famine... Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en
+ 1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise
+ du voisin.»
+
+ * * * * *
+
+Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles
+politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences
+des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant
+la guerre.
+
+L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est
+d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre
+et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à
+l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a
+dit avec raison «qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales
+avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique».
+
+Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le _Neues Wiener
+Tageblatt_, «une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a
+souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer
+un gain énorme».
+
+Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie
+financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour
+une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore
+maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre
+intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés
+par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux
+alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.
+
+Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils
+inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, _La
+Nation_, de New-York:
+
+ «Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours
+ froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en
+ position d’autocrate du monde de la finance. Le président des
+ États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque
+ unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos
+ anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de
+ l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée
+ en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le
+ savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur
+ permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui,
+ autrement, dormirait improductif dans leur caisse.»
+
+Cette opinion n’est pas isolée. La revue _American Review of Review_ de
+décembre 1926, s’exprime comme il suit:
+
+ «Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons
+ posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons
+ des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de
+ l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute
+ nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les
+ versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous
+ aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses
+ nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les
+ choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou
+ entrerait en guerre.
+
+ L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop
+ conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même
+ en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où
+ naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le
+ sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation
+ pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement
+ existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents
+ de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous
+ profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à
+ l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se
+ développer sans arrêt.»
+
+L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher
+le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout
+une fructueuse opération.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution
+moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier
+lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et
+aplanir les dissensions qui les séparent.
+
+On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le
+président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe.
+La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république;
+l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments: Tchécoslovaquie,
+Yougoslavie, Hongrie, etc.
+
+L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les
+nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer
+les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche,
+ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne; l’Italie
+veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des
+causes de conflit grandissent partout.
+
+Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas
+à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de
+leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur
+pour réaliser leurs chimères; la jalousie, l’envie et la haine dominent
+l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance
+de tels sentiments?
+
+Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace
+qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder
+le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les
+contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions: tel est
+le dilemme qui se pose aujourd’hui.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE
+
+
+Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de
+l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre: illusions
+politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme
+des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des
+esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont
+déjoué leurs prévisions.
+
+L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands
+en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure
+par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était
+invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant
+des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas.
+
+La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle
+d’illusions qui devait provoquer bien des ruines.
+
+La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes
+principales de la terrible situation financière où la France est
+aujourd’hui plongée.
+
+Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne
+ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient
+réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations
+proposées.
+
+Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années
+aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation
+exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les
+usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été
+réduites au chômage.
+
+Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions
+dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la
+persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le
+Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards
+furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que
+cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les
+finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne,
+puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à
+payer les dettes de la France envers ses alliés.
+
+Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut
+une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule
+magique: «l’Allemagne paiera», fit accepter toutes les prodigalités. Les
+ministres dépensaient sans compter.
+
+Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et
+quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent
+recours à l’inflation.
+
+Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer
+ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de
+l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia
+de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les
+marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours
+mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est
+consacrée à payer les intérêts de ses emprunts.
+
+ * * * * *
+
+Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers
+semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont
+succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées:
+spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de
+remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent
+d’ailleurs complètement nulles.
+
+Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances
+disait: «Je me heurte à des phénomènes inconnus.»
+
+Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres
+étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions
+n’aveuglaient pas.
+
+On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les
+résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence.
+
+1º Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses
+dépenses sont supérieures à ses recettes.
+
+2º Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays: persécution
+des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux
+ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.
+
+3º Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa
+production et son commerce puis réduire ses dépenses.
+
+ * * * * *
+
+Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents
+suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M.
+Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit: 150
+milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme
+et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra
+bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations
+des régions libérées.
+
+Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16
+milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards
+de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français,
+ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125
+francs la livre.
+
+Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards; c’est à
+peu près le chiffre donné par le _Journal de la Société de statistique
+de Paris du 19 mai 1926_.
+
+Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards,
+dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des
+dépenses obligatoires: service des rentes, pensions, etc. Voici,
+d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme: dette intérieure
+12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions,
+pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.
+
+L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales
+ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses.
+
+Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et
+demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce
+chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui
+sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100
+milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve
+d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards.
+
+A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la
+chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène
+observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.
+
+Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant
+la guerre; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois
+plus chère.
+
+ * * * * *
+
+La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence
+la ruine de plusieurs classes de la population française.
+
+L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est
+trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils
+n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000
+francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur
+réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence
+mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le
+cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000
+francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre.
+
+De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs
+et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les
+premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises; les
+derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus
+beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc.
+
+En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre.
+Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont
+vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur.
+
+Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers
+l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne
+bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant
+la pauvreté.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à
+l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez
+illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts,
+ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies.
+Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa
+richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie.
+
+Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis
+longtemps. M. Cayeux a montré, dans _L’Ingénieur Français_, à quel
+point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable,
+nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient
+celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides
+qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes
+de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. «Les uns après les
+autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation
+d’outre-Rhin.»
+
+Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à
+une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.
+
+Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont
+bien insuffisants encore.
+
+Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux
+importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier.
+
+C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond
+Poincaré, recommandait, dans un important discours, «d’intensifier sous
+toutes les formes la production métropolitaine et coloniale».
+
+ «Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de
+ réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie,
+ si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne
+ présente pas un excédent permanent.»
+
+ * * * * *
+
+La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de
+l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces
+aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays.
+La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en
+interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement
+élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de
+fer notamment.
+
+C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont
+appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le
+Ministre du travail s’exprimait comme il suit:
+
+ «L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant
+ entreprendre la réglementation des autres professions: hôtels,
+ restaurants, cafés, banques, assurances, salons de coiffure,
+ pharmacies, etc... au total, sur 7.000.000 de travailleurs français
+ pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à l’heure actuelle
+ 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y échapperont pas
+ longtemps.»
+
+M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la curiosité de
+rechercher ce que coûtait à la France, l’application de cette
+désastreuse loi, conservée en théorie, mais rejetée en pratique depuis
+longtemps, par les Allemands.
+
+Voici quelques-uns de ses calculs:
+
+ «Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de 8 heures
+ avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait annuellement
+ 4.056.000.000 d’heures de travail.»
+
+ Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait remarquer que:
+ «les pertes de richesse économique sont de 8 milliards 112 millions de
+ francs par année... L’auteur ajoute que les heures de travail ainsi
+ perdues ont été faites: par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont
+ venus combler la défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si
+ l’ouvrier français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne
+ se serait pas produite.
+
+ D’après les calculs du même auteur, «ces ouvriers étrangers
+ enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions de
+ francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près de dix
+ milliards qui ont franchi la frontière.»
+
+Cette importante exportation des capitaux a sûrement contribué à
+l’élévation du change, et à l’augmentation du coût de la vie qui en a
+été la suite. Les exemples qui précèdent, joints malheureusement à
+beaucoup d’autres, montrent que la France a été victime non pas
+seulement de ses dépenses, mais d’une accumulation d’erreurs politiques
+et financières.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES SITUATIONS FINANCIÈRES
+
+
+Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je l’ai rappelé
+ailleurs, un des plus importants progrès réalisés dans les sciences.
+Elles ont été transformées lorsque furent découverts les instruments de
+mesure tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés avec la
+précision des mesures. C’est ainsi que la découverte du bolomètre, qui
+permet d’évaluer les variations de température d’un millionième de
+degré, a montré que le spectre solaire invisible était immensément plus
+long que le spectre visible. Il en résultait que l’œil humain ne perçoit
+qu’une infime portion de la lumière qui enveloppe les choses.
+
+Malheureusement, la découverte d’instruments de mesure des forces qui a
+transformé la physique, n’a pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine
+de la psychologie. Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, la
+tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision encore. Très
+vagues sont les indications qui prétendent en déterminer
+approximativement la grandeur.
+
+ * * * * *
+
+Des événements imprévus ont permis de découvrir une méthode permettant
+de mesurer avec la rigoureuse précision qui n’appartient qu’aux
+chiffres, l’opinion collective de l’univers sur la situation financière
+de divers pays.
+
+Cette méthode de mesure est constituée par la cote des changes.
+Véritable thermomètre psychologique, elle formule nettement l’opinion
+générale sur la situation financière d’un pays. Devant ses chiffres, les
+gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses indications fut
+instantanément renversée toute une équipe ministérielle, et le parlement
+obligé d’accepter un chef de gouvernement dont, quelques jours
+auparavant, il n’aurait voulu à aucun prix.
+
+ * * * * *
+
+Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. Le nouveau
+thermomètre psychologique révèle la synthèse d’un immense réseau de
+forces collectives.
+
+Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui vient de surgir de
+l’infini tourbillon des causes. On pourrait feuilleter longtemps des
+pages d’histoire avant de découvrir, parmi les anciens maîtres du monde,
+papes, rois et empereurs, un pouvoir politique ayant égalé celui de la
+force nouvelle que les temps modernes ont vu naître.
+
+Les centres de son rayonnement ne sont situés ni dans les parlements, ni
+dans les palais des rois, mais dans les édifices imposants où siègent
+les Bourses des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes que
+partent les chiffres qui domineront les volontés des parlements, des
+souverains et des peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse,
+les révolutions, l’anarchie et les dictatures.
+
+De quelles influences la puissance nouvelle dont nous venons de montrer
+la grandeur est-elle formée?
+
+Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite de découvertes
+permettant à certains personnages disséminés dans tout l’univers,
+d’associer un instant leurs volontés individuelles pour la transformer
+en une seule volonté collective.
+
+Sur quels éléments se basent les jugements de cette volonté collective
+dont les arrêts instantanés exercent une influence si colossale?
+
+Dans les cas les plus simples, cette volonté collective est d’une
+interprétation facile, mais il n’en est pas toujours ainsi. On comprend
+la brusque hausse d’une cinquantaine de francs de la livre, quand arriva
+au pouvoir un président du Conseil soumis aux volontés socialistes. Le
+tribunal mondial entrevit immédiatement l’évasion des capitaux et les
+mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer la ruine de
+la France.
+
+Dans des cas aussi simples, la relation des effets aux causes apparaît
+nettement. Elle s’aperçoit moins dans les circonstances ordinaires.
+
+Sans prétendre résoudre entièrement le problème de l’unanimité des
+volontés collectives, on peut dire qu’avec la suppression des distances
+par le télégraphe, il se forme dans le monde, sur certaines questions
+essentielles, une opinion universelle moyenne que la contagion mentale
+propage rapidement.
+
+Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements de certains
+pays pour provoquer la confiance collective et assainir leur monnaie
+sont les équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat habile
+devant un tribunal redouté dont les décisions sans appel peuvent avoir
+les plus lourdes conséquences sur la vie d’un peuple.
+
+ * * * * *
+
+Les forces qui régirent le monde aux diverses périodes de son histoire
+étant inaccessibles à la mentalité populaire furent transformées en
+personnalités divines ou humaines douées d’imaginaires pouvoirs.
+
+Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des forces qui dirigent la
+naissance des chiffres enregistrés par les Bourses dépend, dans la
+croyance populaire, des volontés d’une petite oligarchie de tout
+puissants banquiers que les socialistes poursuivent de leur haine et
+dont les chefs d’État sollicitent le concours.
+
+Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à l’erreur populaire:
+ils croient, eux aussi, qu’avec le concours de quelques puissants
+banquiers, la situation financière d’un pays pourrait être transformée.
+Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le cours d’une monnaie
+fût changé.
+
+En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire. L’expérience suffirait à
+montrer que les millions, parfois prêtés par les princes de la finance,
+pour modifier le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis sans
+résultat durable.
+
+Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé à quel point les forces
+individuelles étaient impuissantes à lutter contre l’immense agrégat de
+forces économiques collectives qui, de nos jours, déterminent la marche
+financière du monde.
+
+ * * * * *
+
+Dans la plupart des pays européens: France, Italie, Belgique, Pologne,
+Autriche, etc., les problèmes financiers sont aujourd’hui au premier
+plan. Ils conditionnent la vie politique et sociale tout entière.
+
+Les deux points essentiels de ces problèmes sont l’équilibre du budget
+et la création d’une monnaie à valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise
+à aucune oscillation.
+
+Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent pas d’une solution
+facile, puisque les experts nommés dans divers pays pour les résoudre
+ont généralement abouti à d’insuffisants résultats.
+
+Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs: les experts ne font, en effet,
+entrer dans leurs calculs que des éléments économiques mesurables, alors
+que les problèmes à résoudre sont souvent dominés par des facteurs
+psychologiques échappant à toute mesure.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES
+
+
+Parmi les moyens employés par les États européens, la France notamment,
+pour restaurer leur situation financière, figurent les économies que
+pourraient produire les transformations opérées dans des administrations
+compliquées et coûteuses.
+
+Le gouvernement français a débuté dans cette tâche par la phase aisée
+des suppressions qui précède la période plus difficile des
+réorganisations.
+
+ * * * * *
+
+La coûteuse multiplication des fonctionnaires a des causes
+psychologiques lointaines que nous résumerons bientôt; elle résulte
+également du régime démocratique. Chaque député réclame la création
+d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de ses électeurs,
+et les ministres ont trop besoin du vote des parlementaires pour leur
+refuser ces créations. C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé
+d’une formidable façon.
+
+Le même phénomène s’observe depuis longtemps dans la plupart des pays
+dotés d’un régime parlementaire,--l’Italie, notamment. Il fallut la
+révolution fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent de personnel
+qui le ruinait et l’opprimait.
+
+ * * * * *
+
+Cette multiplication des fonctionnaires est une des causes de la
+coûteuse complication de l’administration française; mais il en existe
+d’autres, plus profondes encore.
+
+Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est peut-être le plus
+conservateur de tous les peuples, et c’est pourquoi une administration
+adaptée aux besoins d’époques antérieures et qui vieillissait chaque
+jour, a pu se conserver sans changement, depuis la période lointaine où
+elle fut réorganisée par Napoléon.
+
+Les régimes politiques ont péri tour à tour, des partis nouveaux sont
+nés, des révolutions ont balayé les trônes; seule, la vieille
+administration française est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir
+qu’aucun bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que les
+souverains, les parlements et les ministres, elle continue à gouverner
+despotiquement la France.
+
+Tout en conservant des cadres invariables, les administrations publiques
+se sont compliquées en vieillissant et ont formé, finalement, une série
+de petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons étanches.
+
+Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques de nos
+administrations; il est traduit clairement dans l’histoire souvent
+rappelée--parce qu’elle est typique--de ces trottoirs parisiens, dépavés
+et repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité d’une
+entente entre les administrations chargées de la pose du gaz, de l’eau
+et du téléphone pour exécuter leur travail en même temps.
+
+Dans toutes les administrations, les bureaux vivent séparés et
+persistent à ne pas se connaître. Il en résulte que la moindre affaire
+demande au public des dérangements énormes.
+
+L’impuissance des administrations à se concerter dans un intérêt commun
+est spéciale à la France. Elle ne s’observe pas en Allemagne.
+
+Cette différence avait beaucoup frappé un grand industriel du Nord, M.
+Guérin, qui, accepté par les gouvernements allemand et français comme
+intermédiaire pendant la guerre pour la distribution des vivres reçus
+d’Amérique, avait l’autorisation de se rendre alternativement à Paris et
+à Berlin afin de régler les difficultés relatives à cette distribution.
+
+--A Berlin, disait-il devant moi, alors même que l’affaire en cours
+concernait plusieurs administrations, la décision m’était remise en
+vingt-quatre heures. A Paris, pour la même affaire, je passais souvent
+huit jours à courir de ministère en ministère, renvoyé de bureau en
+bureau sans pouvoir obtenir une solution.
+
+ * * * * *
+
+Toute tentative de réforme administrative se heurte dans certains pays,
+la France notamment, à des concepts psychologiques fondamentaux auxquels
+l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force.
+
+C’est en raison de telles influences que notre histoire présente, malgré
+des apparences contraires, une remarquable continuité dans les régimes
+divers qui se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays à
+l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus absorbant.
+
+L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes ne pouvaient changer.
+Sous des noms nouveaux, nous continuons, en réalité, l’ancien régime.
+
+Sous la pression d’une mentalité créée par des siècles d’efforts, l’État
+a fini par absorber la gestion d’une foule d’entreprises et a substitué
+de plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens. Le
+développement du socialisme, c’est-à-dire de l’étatisme, ne représente,
+en fait, que la suprême floraison d’un long passé, la conséquence
+dernière d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes ne
+font que continuer une tradition historique en réclamant chaque jour
+davantage l’intervention de l’État. On peut tout au plus leur reprocher
+d’aller un peu loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député
+du Creusot préconisait récemment la reprise par l’État non seulement des
+usines, mais aussi de la terre. Tout ce que récolteraient les paysans
+appartiendrait à la collectivité.
+
+On ne peut dire que le socialisme nous menace puisque, en réalité, il
+est établi depuis longtemps. J’ai souvent répété que, malgré tant
+d’apparences contraires, il n’existait en France qu’un seul parti
+politique: l’étatisme.
+
+Cette assertion ne serait contestable que s’il était possible de citer
+un seul groupe politique français qui ne réclamât pas constamment, dans
+les moindres actes de la vie publique ou privée, l’intervention de
+l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance.
+
+ * * * * *
+
+L’influence absorbante de l’État est une conséquence des difficultés
+qu’éprouva en France le pouvoir central à unifier les diverses provinces
+dont se composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les dernières
+phases de la vie locale. Cette vie étant détruite, l’initiative des
+citoyens, anéantie, ne pouvait renaître.
+
+L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation parce que son unité est
+toute récente, puisqu’elle remonte seulement à 1874. Si la vie
+provinciale, disparue en France, est restée, au contraire, très vivante
+en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes, principautés, etc.,
+dont se compose aujourd’hui l’Empire, avait joui d’une existence
+indépendante pendant des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus
+guère qu’un grand centre intellectuel: Paris, l’Allemagne en compte
+plusieurs.
+
+ * * * * *
+
+La formidable et coûteuse complication des moindres opérations
+administratives en France est trop connue pour qu’il soit utile d’y
+revenir longuement. Elle fut bien des fois signalée au Parlement et,
+notamment dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur le budget
+de la Marine. On y lisait que:
+
+ «Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets il faut des
+ pièces de comptabilité demandant quinze jours de travail; des
+ centaines d’employés sont exclusivement occupés à calculer, à
+ transcrire, à copier dans d’innombrables registres, à reproduire sur
+ d’innombrables feuilles volantes, à diviser, à totaliser.»
+
+Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon, dans des cas
+identiques, opérait l’industrie privée, visita un établissement
+industriel consacré, comme les arsenaux de l’État, à la construction des
+navires. Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés brésiliens,
+un grand croiseur et plusieurs bâtiments à voile. Malgré les nombreux
+détails exigés par cette fabrication, un seul livre indiquant les
+entrées, les sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de
+chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix de l’industrie
+privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins élevés que ceux des arsenaux de
+l’État.
+
+Ces différences de prix de revient s’observent dans tous les domaines.
+L’ingénieur R. Carnot écrivait, récemment, que les bateaux charbonniers
+réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p.
+100 à celui des navires dirigés par les importateurs travaillant pour
+leur compte.
+
+Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes. _Le Matin_ en a
+fourni un nouvel exemple avec l’histoire de la liquidation des stocks
+américains d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer cette
+liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier commença par
+remplacer les centaines d’employés officiels par huit agents de son
+choix. En quelques jours, la liquidation était achevée.
+
+ * * * * *
+
+Les causes de la coûteuse complication de la gestion de l’État sont tout
+à fait indépendantes de l’intelligence des employés. Elle résulte
+surtout de leur terreur des responsabilités, conséquence du réseau de
+vérifications superposées et minutieuses dont les moindres actes de
+chaque agent sont enveloppés. L’omission de la plus légère formalité est
+sévèrement relevée.
+
+La crainte des responsabilités et l’accumulation des règlements dans les
+administrations rendent extrêmement compliquées et longues des
+opérations qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que quelques
+minutes. On en peut juger par l’histoire que citait jadis au Parlement
+M. Delcassé, sur les longs rapports échangés entre une demi-douzaine de
+chefs de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos de fer
+figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la comptabilité.
+L’intervention directe du ministre fut finalement nécessaire pour
+trancher cette grave question.
+
+ * * * * *
+
+L’organisation conduisant aux complications qui viennent d’être
+signalées n’a pas seulement pour résultat un gaspillage énorme d’argent,
+mais aussi un véritable écrasement du public sous le poids de formalités
+accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui, le moindre acte
+administratif. _Le Temps_ faisait, à ce propos, les réflexions
+suivantes:
+
+ «La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle
+ signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de
+ formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et dont il
+ est las. Tant de démarches dans tant de bureaux, tant de paperasses à
+ faire signer et contresigner, tant d’autorisations à solliciter, et
+ tant de retards interminables dus à l’ingénieuse superposition de
+ contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent jamais de rien; tant de
+ déclarations échelonnées tout le long de l’année à propos de tout;
+ l’impossibilité de se mouvoir sans la permission en règle de qui de
+ droit: voilà bien ce que voudraient voir disparaître ou, du moins,
+ s’atténuer l’immense majorité des Français.»
+
+ * * * * *
+
+On entrevoit déjà combien seront difficiles les réformes projetées.
+
+Les peuples très conservateurs, et par conséquent n’ayant pas su
+évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire au joug de coutumes devenues
+trop pesantes que par des révolutions violentes.
+
+Ce qui précède suffit à montrer que la réduction du personnel
+administratif aura bien peu d’effet, si elle n’est accompagnée d’une
+transformation complète des méthodes. Cette transformation sera
+difficile, car l’aptitude à l’organisation est une des plus rares
+facultés de l’esprit humain.
+
+Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra demander des réformes.
+Qu’il s’agisse de finances, d’industrie ou de guerre, les collectivités
+se sont toujours montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à
+organiser qu’à décider.
+
+Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit inutile, mais à la
+condition formelle qu’elle soit consultative et non dirigeante. Quand
+Bonaparte rédigea le code qui devait fusionner en lois uniformes le
+droit coutumier régissant alors les diverses provinces de France, il
+laissait discuter librement devant lui les membres du Conseil d’État,
+mais décidait seul du texte qui serait adopté.
+
+ * * * * *
+
+Les considérations qui précèdent étaient nécessaires pour montrer de
+quelles difficultés seront entourées les réformes projetées. Plus on
+avance dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les institutions
+des peuples dépendent surtout d’influences psychologiques créées par un
+long passé. L’âme latine est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée
+d’influences ataviques fort lourdes.
+
+Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance des peuples
+nécessiteront, cependant, une violente réaction contre l’étatisme qui
+domine la France. Il n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens
+et leurs entreprises dans un inextricable et paralysant réseau de
+formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives.
+
+ * * * * *
+
+Des réformes administratives auraient même été totalement impossibles
+sans les événements qui forcèrent les députés à donner au Président du
+Conseil le droit dictatorial d’opérer des transformations sans
+l’autorisation du Parlement.
+
+En raison des origines de notre Parlement, toute économie se heurtait,
+en effet, à un mur d’impossibilités qu’aucune volonté n’avait réussi à
+briser encore.
+
+Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies il constatait
+rapidement qu’en France, comme le disait un jour devant moi un ancien
+ministre de Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour
+supprimer un cantonnier inutile; le ministre qui aurait tenté un tel
+acte d’autorité se serait vu menacé d’interpellations et d’ennuis divers
+par tous les députés du département auquel aurait appartenu le
+cantonnier supprimé. Plus impossible encore de fermer un collège sans
+élèves, un tribunal sans clients, un arsenal sans travail, etc.
+
+Non seulement les ministres restaient impuissants à réaliser la moindre
+économie, mais ils étaient amenés, chaque jour, par des députés que
+leurs électeurs harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles et à
+multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers on peut citer la
+distribution, pour de simple fêtes locales à certaines communes
+privilégiées, de centaines de millions prélevés sur le «fonds commun» et
+toutes les dépenses inutiles critiquées dans les rapports de la Cour des
+comptes.
+
+Pour opérer des réformes semblables à celles de Mussolini en Italie, il
+fallut bien accorder au Président du Conseil la faculté de réaliser ces
+économies par décret sans consulter le Parlement.
+
+Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement d’imposer
+impérativement les réformes jugées nécessaires, on ne doit pas croire
+qu’il soit facile de les imposer par simple décret. Le décret est une
+force, mais la mentalité de ceux auxquels on va l’imposer est une autre
+force capable de paralyser la première.
+
+
+
+
+LIVRE VIII
+
+ROLE DE LA MONNAIE DANS L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES FORMES DIVERSES DE LA MONNAIE: APPARENCES ET RÉALITÉS
+
+
+La vie de plusieurs peuples européens est suspendue aujourd’hui à leur
+monnaie. Les questions de change, de stabilisation, etc., profondément
+ignorées du public il y a quelques années à peine, exercent maintenant
+une action prépondérante. Souvent mal comprises elles furent l’origine
+d’erreurs qui firent perdre des centaines de millions à divers États.
+
+Pour jeter un peu de lumière sur un sujet aussi compliqué il faut
+remonter aux principes très simples d’où les notions accessoires
+dérivent; nous allons l’essayer maintenant.
+
+ * * * * *
+
+_Origines et nature de la monnaie?_--On peut considérer comme monnaie
+tout objet pouvant servir de moyen d’échange.
+
+Chez les peuples primitifs, des matières fort diverses servent de
+monnaie. C’est la phase dite du troc, à laquelle reviennent les nations
+civilisées quand leur ancienne monnaie n’est plus acceptée. Lorsque les
+marks tombèrent en Allemagne au voisinage de zéro, une foule d’objets:
+le stère de bois, l’hectolitre de blé, le quintal de charbon, etc.,
+devinrent des unités monétaires servant aux transactions. Les guerriers
+du temps d’Homère n’opéraient pas autrement lorsqu’ils échangeaient un
+bœuf contre un bouclier.
+
+Le bœuf resta longtemps une forme de monnaie usuelle, comme l’indiquait
+l’expression «mettre à quelqu’un un bœuf sur la langue», c’est-à-dire
+acheter son silence.
+
+Le bœuf, ou des unités analogues, n’étant pas d’un maniement facile, on
+chercha naturellement une autre marchandise aisée à manier et possédant,
+en même temps, une certaine valeur sous un faible poids. Des métaux
+divers, l’or et l’argent notamment, divisés en petits fragments,
+finirent par devenir la monnaie universelle.
+
+A une époque relativement récente on chercha les moyens d’éviter les
+transports incommodes de monnaies en les déposant dans les coffres-forts
+d’établissements spéciaux chargés de les conserver et qui donnaient, en
+échange, des reçus indiquant que l’or et l’argent déposés seraient
+rendus immédiatement à toute personne présentant ce reçu de dépôt. Avant
+la guerre le billet de banque n’était pas autre chose puisqu’il
+représentait simplement le reçu d’un dépôt remboursable à volonté.
+
+Malgré ses apparences, le nouveau billet de banque à coût forcé, non
+échangeable contre une valeur métallique, n’a aucune analogie avec
+l’ancien billet de banque remboursable à vue. Il constitue simplement un
+titre d’emprunt sans date de remboursement et se trouve comme tous les
+titres analogues soumis aux fluctuations du change.
+
+Cette créance peut être comparée à un titre de rente dont la seule
+garantie est la confiance inspirée par l’état émetteur. Son cours varie
+avec les oscillations de cette confiance. La cote de la Bourse, comme il
+a été précédemment expliqué représente les arrêts sans appel d’une sorte
+de tribunal mondial décidant du degré de confiance inspiré par les
+divers états.
+
+ * * * * *
+
+La facilité d’émettre des billets sans garantie métallique permet aux
+états de créer une source artificielle de richesse momentanée. Mais, à
+mesure que les émissions augmentent, phénomène qualifié d’inflation, la
+confiance diminue et la valeur des billets émis descend rapidement vers
+zéro, comme l’Allemagne en fit l’expérience.
+
+L’inflation continue aboutit donc à la ruine, comme le ferait,
+d’ailleurs, la répétition d’emprunts quelconques.
+
+Mais si l’expérience prouve que l’inflation prolongée se termine
+toujours par la ruine, elle montre aussi que cette inflation peut rendre
+momentanément de grands services à un pays.
+
+C’est grâce, en effet, à l’emploi prolongé de billets de banque à cours
+forcé que l’Angleterre put se procurer les ressources nécessaires pour
+combattre Napoléon. Plus heureux que nos billets modernes, les billets
+anglais ne perdirent jamais plus de 50 p. 100 de leur cours et, après la
+guerre, ils purent être bientôt remboursés au pair.
+
+Ce fut également avec le mark à cours forcé que les Allemands
+reconstruisirent leur flotte, bâtirent de grandes usines et préparèrent
+leur renaissance économique. Elle leur servit également à se constituer
+à l’étranger une réserve de devises appréciées qui constituèrent plus
+tard la garantie d’une nouvelle monnaie dès que l’ancien mark, tombé au
+voisinage de zéro, fut retiré de la circulation.
+
+Cette réserve s’étant montrée insuffisante pour servir de garantie à une
+émission importante de la nouvelle monnaie, il fallut y ajouter une
+garantie hypothécaire portant sur un certain nombre d’immeubles. Les
+billets alors émis étaient comparables aux obligations hypothécaires de
+notre Crédit foncier, c’est à dire parfaitement garantis. Par le fait
+seul de cette garantie, la nouvelle monnaie se trouva soustraite aux
+variations du change et resta aussi stable que la livre anglaise ou les
+dollars américains.
+
+La très instructive évolution du mark allemand présente, entre autres
+particularités, ce phénomène curieux qu’avec sa mauvaise monnaie
+constituée par ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément un
+certain degré de prospérité, alors qu’avec sa bonne monnaie elle se
+trouve gênée, comme le montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son
+territoire.
+
+Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie qu’on ne pourrait
+multiplier qu’en retombant dans l’inflation.
+
+En France, l’inflation fut pratiquée sur une large échelle et donna
+pendant quelques années l’illusion de la richesse, mais emprunts et
+inflation se multiplièrent tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de 40
+milliards, plus de la moitié est consacrée au versement de l’intérêt des
+sommes empruntées.
+
+ * * * * *
+
+L’expérience d’un peuple servant rarement à un autre, la France a répété
+les mêmes erreurs que l’Allemagne sur l’inflation et les emprunts.
+
+En France, comme en Allemagne, on mit un certain temps à comprendre que
+le billet de banque ne peut constituer une valeur invariable qu’à partir
+du jour où il est échangeable à volonté contre une quantité d’or ou
+d’argent égale à celle imprimée sur le billet. C’est un principe
+fondamental dont l’importance apparaîtra dans les problèmes de la
+stabilisation et de la revalorisation que nous allons étudier
+maintenant.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+STABILISATION ET REVALORISATION
+
+
+La guerre ayant obligé les grands états européens à des dépenses fort
+supérieures à leurs ressources, ils ont été forcés d’utiliser la monnaie
+artificielle constituée par des billets de banque sans garantie. Cette
+source apparente de richesse étant d’un emploi facile, tous les États en
+ont abusé jusqu’au moment où la monnaie artificielle ainsi créée perdit
+toute sa valeur comme en Allemagne, ou seulement une grande partie de sa
+valeur comme en France, en Belgique, etc.
+
+Les gouvernements ayant fini par constater que la baisse continue de la
+monnaie rendait les relations commerciales fort difficiles, il était
+nécessaire de trouver un remède à cette situation.
+
+Plusieurs méthodes furent successivement tentées, résumons-les
+brièvement.
+
+ * * * * *
+
+La plus simple paraissait être de réduire la valeur attribuée aux
+billets dépréciés, déclarer comme les Belges, par exemple, que l’ancien
+billet de 5 francs ne serait plus admis que pour un franc. Quel que soit
+le nom donné à l’opération, elle constitue une simple faillite. Dans le
+cas de la Belgique, la faillite a été de 80 p. 100.
+
+A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent forcée, d’autres
+États, comme la France, se sont contentés, jusqu’à l’heure où j’écris
+ces lignes, d’une stabilisation de fait, c’est-à-dire de la
+stabilisation établie par la loi générale de l’offre et de la demande.
+Cette manière d’opérer est conforme à la conception des économistes qui
+pensent que:
+
+ «La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même
+ lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie a été
+ stable sur le marché des changes.»
+
+D’autres économistes assurent que la revalorisation du franc obtenue par
+la prospérité industrielle croissante d’un pays, serait supérieure à la
+faillite constituée par une stabilisation légale. Ils font remarquer que
+la revalorisation succédant à la dévalorisation n’est pas un fait unique
+dans l’histoire, puisque l’Angleterre fit la guerre à Napoléon avec des
+billets de banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de 50 p.
+100 de leur valeur, mais reprirent progressivement leur ancien cours,
+après une prospérité industrielle d’une quinzaine d’années.
+
+Cet exemple ne semble pas malheureusement applicable à la situation de
+divers pays, la France notamment.
+
+Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en effet, établis à
+des époques où les valeurs successives du franc étaient fort
+différentes. Il est évident, par exemple, que les emprunts contractés à
+la parité or, c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore
+baissé, et ceux contractés à un moment où le franc avait perdu les
+quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, malgré la similitude des
+chiffres inscrits sur les billets, des valeurs bien différentes. On le
+voit immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des changes on convertit
+en dollars ou en livres les valeurs énoncées en francs.
+
+ * * * * *
+
+La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation d’une dette
+immédiatement exigible en dette à échéance lointaine, est un des moyens
+proposés non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les dates de
+paiements et alléger, par conséquent, les charges financières d’un pays.
+
+Le gouvernement belge employa cette méthode, lorsque utilisant les
+pouvoirs absolus obtenus du parlement, le roi décréta, le 31 juillet
+1926, la consolidation de la quasi totalité de la dette flottante
+intérieure, représentée par des bons qui atteignaient quatre milliards,
+et dont l’échéance de près de la moitié venait le premier décembre
+suivant. Les créanciers recevaient, en échange de leurs anciens titres,
+des actions privilégiées de la Société Nationale des chemins de fer. Les
+porteurs refusant cet échange devaient être remboursés par tirage au
+sort dans la mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une
+très incertaine façon.
+
+La moralité financière de cette opération est évidemment contestable; la
+question était de savoir si elle était préférable à l’inflation à
+laquelle il eût fallu recourir pour rembourser les bons à leur échéance.
+
+ * * * * *
+
+La tentative au retour à l’étalon or par une faillite partielle, comme
+en Belgique, est une opération avantageuse en apparence au point de vue
+mathématique, mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier point
+de vue qu’au point de vue psychologique.
+
+Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour les raisons que
+voici:
+
+Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est accepté à l’étranger que
+pour vingt francs, le franc est momentanément stabilisé au cinquième de
+sa valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que si l’on donnait,
+comme le font les Belges, un billet de vingt francs convertissable en
+or, en échange d’un billet de cent francs ordinaire.
+
+En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, sont
+psychologiquement bien différentes. Le franc a, en effet, conservé, dans
+divers pays, en France surtout, un prestige mystique indépendant de sa
+valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait un salaire de
+dix francs-or au lieu de cinquante francs-papier, ce qui serait pourtant
+la même chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant moins
+que ses fournisseurs habituels ne se décideraient que lentement à lui
+donner pour ses dix francs-or une quantité de marchandises identique à
+celle livrée pour cinquante francs-papier.
+
+Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser définitivement
+le franc au cinquième de son ancienne valeur, opération consistant
+réellement en une faillite de 80 p. 100, «on semble oublier, comme le
+fait remarquer la _Westminster Gazette_, que ce serait supprimer
+définitivement une part très importante des richesses et des biens que
+possède la population.»
+
+Évidemment la stabilisation de fait, indépendante de toute action
+gouvernementale, a réduit le franc au cinquième de sa valeur, mais les
+intéressés conservent l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien
+taux.
+
+Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont au fond la même
+chose, mais la stabilisation forcée consacrant, comme celle de la
+Belgique, une ruine définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne
+laisse place à aucune espérance. La stabilisation naturelle permet au
+contraire d’espérer le retour de la monnaie à son ancienne valeur. Or,
+en politique comme en religion, les hommes vivent surtout d’espérances.
+
+Ces influences psychologiques, que ne voient pas toujours les experts,
+rendent fort dangereuses les solutions radicales qu’ils proposent en
+leur donnant des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments ne
+suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une stabilisation forcée
+comme celle dont nous venons de montrer les inconvénients
+psychologiques.
+
+Les raisons mathématiques de l’opération réalisée en Belgique ne
+seraient valables que si les billets nouvellement émis avaient une
+représentation équivalente en or dans les caisses de la banque qui les a
+émis, mais il n’en a rien été.
+
+Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter d’une garantie en or
+très inférieure au chiffre d’émission des billets.
+
+Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle en or se
+trouveront, par ce seul fait, soumis aux spéculations de la Bourse,
+c’est-à-dire à toutes les fluctuations du change. Les Belges en feront
+probablement bientôt l’expérience.
+
+ * * * * *
+
+Étant donné la situation de la France au moment où j’écris ce livre, on
+peut dire que la meilleure solution actuelle des problèmes de la
+stabilisation est celle formulée par le ministre des Finances à la
+tribune:
+
+ «Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation légale.
+ Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient par la
+ sagesse; elle n’existera que lorsque toutes les principales causes de
+ trouble monétaire auront disparu, et malheureusement nous n’en sommes
+ pas encore là.»
+
+On sait les violentes critiques que provoqua, chez les députés
+socialistes, le refus du ministre de stabiliser légalement la monnaie.
+Convaincus que les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs
+législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un décret pour obliger
+tous les peuples de l’univers à accepter les billets de banque français
+au cours déterminé par une loi.
+
+Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre avec une monnaie
+dépréciée, mais ne pas oublier qu’une monnaie quelconque devient
+excellente dès que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons de
+les améliorer et renonçons, malgré les conseils des experts, aux
+dangereux emprunts étrangers. Ils alourdiraient encore notre budget par
+le paiement des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la France
+sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve déjà beaucoup trop.
+
+ * * * * *
+
+On a souvent représenté les Américains comme spéculant contre les
+monnaies européennes dépréciées pour en faire baisser le cours; ils
+sont, au contraire, très intéressés à la stabilisation de ces monnaies,
+celle de la France notamment. Dans une conférence faite à l’Association
+économique internationale, M. Owen D. Young, un des auteurs du plan
+Dawes, faisait remarquer:
+
+ Qu’«il était plus important pour les États-Unis de restaurer la
+ stabilité des monnaies du monde et de les sauver des fluctuations des
+ changes que d’obtenir le paiement de nos créances sur les nations
+ étrangères.»
+
+ «--C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les moyens
+ d’échange entre tous les pays reposent sur une base qui rende le
+ crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi aussi l’or qui reste
+ en la possession des États-Unis constitue un fonds de garantie pour
+ les valeurs du monde.»
+
+ * * * * *
+
+Le problème de la stabilisation des monnaies, à l’étude duquel vient
+d’être consacré ce chapitre, est un nouvel exemple des conflits entre
+les forces économiques et les influences psychologiques qui
+caractérisent l’âge actuel.
+
+La solution des problèmes résultant de ces conflits reste difficile. Ils
+représentent, en effet, des équations dont les divers termes n’ont pas
+de commune mesure. Elles contiennent des éléments économiques qui se
+pèsent facilement et des influences psychologiques dont aucune méthode
+ne permet d’évaluer exactement la grandeur. Les forces économiques
+pondérables tendent à dominer le monde, mais les impondérables forces
+psychologiques sont parfois plus puissantes encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DU PROBLÈME DE LA STABILISATION
+
+
+Nous venons d’étudier sommairement le problème de la stabilisation. Il
+ne sera pas sans intérêt de rappeler quelques-unes des discussions dont
+il fut l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les questions
+économiques nouvelles entremêlées d’influences politiques et
+psychologiques, il est difficile d’arriver à des certitudes.
+
+On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens de restaurer nos
+finances, et notamment d’améliorer la valeur du franc, une commission
+d’experts fut chargée de découvrir les méthodes à employer. Après de
+laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils suivants:
+
+1º reconnaître immédiatement les dettes envers les États-Unis;
+
+2º faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir une masse de
+manœuvre permettant d’empêcher les oscillations du franc;
+
+3º stabiliser la valeur du franc par décret.
+
+Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs conseils ne fut
+suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, comme le faisait remarquer
+ironiquement un grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement
+contraire à celle indiquée par les experts. Ils déclaraient
+indispensable la reconnaissance des dettes extérieures, et ces dettes
+n’ont pas été reconnues. Ils déclaraient non moins indispensable un
+grand emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans qu’il ait été
+fait aucun emprunt. Ils déclaraient une stabilisation légale du franc
+nécessaire et aucune stabilisation n’a été effectuée.
+
+Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul homme a été fort
+supérieure à celle d’une collectivité. Le ministre des finances a marqué
+combien à la tribune, il eût été onéreux de suivre les conseils des
+experts, lorsqu’il disait: «que la situation actuelle eût été beaucoup
+plus redoutable si nous avions stabilisé à un taux élevé avec le
+concours de l’étranger».
+
+ * * * * *
+
+Dans les problèmes relatifs à la valorisation du franc, les illusions
+ont joué, comme dans beaucoup d’opinions collectives, un rôle
+prépondérant.
+
+Les experts se sont inspirés des illusions les plus répandues et c’est
+pourquoi leurs conclusions furent si médiocres. En ce qui concerne,
+notamment, la stabilisation par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur
+de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement observer que:
+
+ «... La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, parce que
+ la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition législative,
+ qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et non artificiel,
+ entre les ressources et les engagements. Stabilisation n’est pas
+ stabilité; stabilisation ne garantit pas stabilité.»
+
+ * * * * *
+
+Les problèmes posés aux experts étaient à la fois d’ordre économique et
+psychologique. C’est en s’appuyant principalement sur les facteurs
+psychologiques que le gouvernement réussit à relever la valeur du franc.
+
+Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, à un certain moment, la
+situation avait été critique:
+
+ «Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, avait
+ averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension des paiements
+ de l’établissement. Les demandes de remboursement des bons de la
+ Défense Nationale affluaient. Les menaces du cartel avaient tué la
+ confiance. Le 20 juillet 1926, la livre sterling était cotée en bourse
+ 240 fr. 25, le dollar 49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à
+ 44 fr. 50... L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle
+ qui eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité
+ de suspendre ses paiements.»
+
+La situation fut transformée par un nouveau Président du Conseil qui sut
+inspirer confiance.
+
+Les conséquences de son intervention furent rapides: à la date du 11
+décembre 1926 la livre est à 122 fr. 50, avec une diminution de près de
+120 points sur le mois de juillet.
+
+La crise qui avait failli emporter le crédit de la France, et qui
+ébranla le pays tout entier, fut une crise de confiance.
+
+La confiance qui permit le relèvement du franc fut le résultat de
+plusieurs facteurs, notamment le rétablissement de l’équilibre
+budgétaire et la barrière opposée aux menaces socialistes.
+
+Un grand journal a très bien résumé, dans les termes suivants, ce rôle
+des influences psychologiques:
+
+ «Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la livre à
+ 240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les socialistes n’ont
+ plus eu de prise sur le gouvernement, la livre à 123 francs, la
+ stabilité de fait.»
+
+La confiance est un des soutiens psychologiques de la monnaie mais ce
+soutien est provisoire. Ainsi que je l’ai précédemment rappelé le cours
+de la monnaie ne peut être maintenu que par l’accroissement de la
+richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et de l’industrie.
+Les questions de monnaie s’évanouissent fatalement dès qu’un pays peut
+payer ses importations avec ses exportations. Toute monnaie devient
+alors presque inutile.
+
+ * * * * *
+
+Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc n’avait pas échappé
+aux experts, mais les moyens proposés par eux pour la rétablir auraient
+été probablement plus dangereux qu’utiles.
+
+Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons dit plus haut: 1º
+l’urgence de régler les dettes interalliées; 2º la nécessité de faire un
+emprunt important destiné à procurer à la Banque de France les devises
+nécessaires pour augmenter la garantie des billets de banque, et
+accroître ainsi leur valeur; 3º la stabilisation du franc par décret.
+
+Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc dépassant toutes les
+espérances des experts avait été obtenue sans aucun des moyens indiqués
+par eux. On saisira les causes des illusions dont cette collectivité
+d’hommes sages fut victime en discutant les causes de leurs
+propositions.
+
+ * * * * *
+
+_Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer la situation
+financière?_ A en croire les experts et plusieurs économistes,--anglais
+et américains, surtout,--l’amélioration de la situation financière de la
+France aurait été liée à la reconnaissance des dettes envers ses anciens
+alliés.
+
+Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, que le paiement
+annuel de nombreux milliards à l’étranger, loin d’améliorer le franc,
+n’aurait fait qu’en précipiter la chute. Pour se procurer les livres et
+les dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu vendre, en effet,
+sur les marchés étrangers des quantités colossales de francs. En raison
+de la souveraine loi de l’offre et de la demande, cette opération eût
+fait baisser énormément la valeur du franc, résultat exactement
+contraire à celui espéré.
+
+En admettant même que les banquiers étrangers aient pu être influencés
+par la reconnaissance des dettes, il est infiniment probable que le
+nombre de milliards prêtés par eux eût été très au-dessous de la réserve
+d’or nécessaire pour améliorer le cours des cinquante milliards environ
+des billets de banque français en circulation.
+
+J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent à voir
+l’inconvénient de ces dettes si aisément reconnues par les experts. Aux
+citations déjà reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai encore
+celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre aux États-Unis:
+
+ «Il est inconcevable, que le reste du monde continue à faire des
+ affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où chaque pays verra
+ peser sur ses propres industries des impôts écrasants payables aux
+ États-Unis sous une forme ne différant pas beaucoup du tribut que Rome
+ imposait à ses ennemis.»
+
+Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé des notions
+psychologiques bien judicieuses sur sa mentalité des banquiers
+américains. Ces banquiers sont, en réalité, des commerçants ne désirant
+pas laisser improductif l’or constituant leur marchandise. Non seulement
+ils demandent à l’utiliser en prêts fructueux, mais ils cherchent aussi
+à prendre des intérêts dans les industries susceptibles de rapport.
+C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup d’actions
+d’entreprises diverses en Allemagne.
+
+On voit par ce qui précède que la proposition des experts d’améliorer
+notre situation financière par la reconnaissance de lourdes dettes à
+l’étranger constituait une illusion dangereuse.
+
+ * * * * *
+
+_Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en Bourse?_ Cette
+illusion, partagée par d’éminents financiers, a coûté un milliard à
+l’Allemagne, quand elle voulut empêcher la chute du mark, et 500
+millions à la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation.
+
+Semblable illusion a été également partagée par tous les ministres des
+finances français qui se sont succédé depuis quelque temps. Elle a
+englouti bien des millions et, sans un changement de ministère, la
+réserve d’or de la Banque de France eût subi un anéantissement total.
+
+Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance des dettes de la
+France envers ses alliés, ils supposaient sans doute, eux aussi, qu’avec
+les milliards prêtés par les banquiers étrangers émus de cette
+reconnaissance des dettes, on pourrait constituer «une masse de
+manœuvre» permettant, par des rachats méthodiques, de maintenir le cours
+du franc.
+
+Assurément, on peut, par des demandes d’une devise en Bourse, faire
+monter artificiellement son cours; mais, pour réussir à maintenir
+indéfiniment ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur
+de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque c’est justement sa
+pauvreté en or qui occasionne la dépréciation de la monnaie.
+
+Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers que le rachat en or
+de la monnaie dépréciée inspirera une telle confiance qu’après quelques
+remboursements le public conservera son papier sans en demander
+l’échange.
+
+De cette illusion dont furent successivement victimes les gouvernants
+allemand et belge, nous aurions été victimes à notre tour, en suivant
+les mêmes errements.
+
+Tant que la Belgique, à l’époque de sa première tentative de
+stabilisation, posséda assez d’or ou de devises équivalentes pour
+racheter ses francs sur le marché, elle put maintenir la livre à 107
+francs; mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les
+remboursements furent forcément suspendus. La livre remonta rapidement à
+150 francs, taux qu’elle devait dépasser bientôt.
+
+L’amélioration d’une monnaie par des rachats en Bourse n’a encore réussi
+à aucun État.
+
+L’impossibilité de maintenir artificiellement le taux d’une monnaie
+fiduciaire par des rachats en Bourse ne semble pas due uniquement à des
+motifs économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines raisons
+mathématiques.
+
+Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un joueur à fortune
+finie, jouant avec le possesseur d’une fortune infinie, est fatalement
+condamné à la ruine. Une Bourse quelconque, en raison de ses relations
+télégraphiques instantanées avec toutes les autres Bourses de l’univers,
+représente une immense salle de jeu contenant tous les spéculateurs du
+monde. Le pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à fortune
+limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à fortune illimitée est
+constitué par la totalité des joueurs du monde. En raison de la loi
+mathématique formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire
+un simple État, est fatalement condamné à engloutir tout l’or qu’il
+possède dans la tentative de faire monter le cours de sa monnaie.
+
+Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique qui précède,
+l’expérience prouve qu’aucun rachat en Bourse ne peut faire remonter
+longtemps la valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance dans
+cette monnaie.
+
+A défaut des expériences précédemment rappelées et des arguments qui
+viennent d’être énoncés, un raisonnement bien simple montrera aisément
+combien sont erronées les espérances relatives à l’efficacité d’une
+masse de manœuvre.
+
+Supposons, en effet, qu’un État possède une masse de manœuvre déclarée
+suffisante pour ôter aux spéculateurs l’idée de provoquer par des ventes
+la baisse d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était réelle, il
+s’ensuivrait que le pays possédant une certaine masse de manœuvre
+pourrait imprimer un nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer
+à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt le plus riche
+pays de l’univers.
+
+
+
+
+LIVRE IX
+
+ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES.
+
+LA RELIGION SOCIALISTE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES
+
+
+Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont la pensée éclaira tant
+de générations revenaient à la lumière, ils seraient éblouis par la
+simple énumération des merveilles réalisées depuis un siècle: des
+forces, jadis insoupçonnées, mises au service de l’homme, l’espace
+conquis, la foudre captée, la parole instantanément transmise à travers
+le monde et bien d’autres découvertes encore.
+
+Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, mais leur pénétrant
+génie découvrirait vite que, si la raison a transformé l’aspect matériel
+des civilisations, elle exerce sur la conduite des hommes bien peu
+d’action encore. Les croyances politiques et sociales modernes ont les
+mêmes bases sentimentales et mystiques que les croyances religieuses
+antérieures. Les passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns
+contre les autres sont identiques à celles qui les arment aujourd’hui.
+Les dissensions qui ruinèrent la Grèce antique, les luttes civiles qui
+mirent fin à la République romaine sont nées de sentiments semblables à
+ceux qui bouleversent encore la vie des nations.
+
+ * * * * *
+
+Devant les découvertes de la science, les philosophes espéraient que
+notre siècle deviendrait celui de la raison pure, que les temples et les
+casernes seraient remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des
+forces supérieures à celles dont disposaient les dieux et qu’une
+concorde universelle unirait les peuples.
+
+Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment des
+découvertes d’origine rationnelle auraient-elles pu modifier les
+sentiments qui forment la trame de notre nature?
+
+La science a fourni aux sentiments de nouveaux moyens d’action, mais ne
+les a pas transformés. Et c’est pourquoi les découvertes scientifiques,
+loin d’introduire la paix dans le monde, n’ont fait que rendre les
+guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles que celles du passé.
+
+Les savants dont je parlais plus haut constateraient également que les
+illusions mystiques sont aussi puissantes aujourd’hui qu’elles l’étaient
+de leur temps. Faisant partie de la nature de l’homme, elles ne meurent
+pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient très vite
+que les fidèles, prosternés il y a 8.000 ans devant les autels d’Isis,
+les socialistes transformant l’État en arbitre souverain de la destinée
+des hommes appartiennent, au point de vue psychologique, à la même
+famille. Les influences mystiques qui dominaient les premiers sont
+identiques à celles qui dominent les seconds.
+
+Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement la mort de leurs
+dieux, et c’est pourquoi, dès qu’un idéal divin se transforme, la
+civilisation qu’il inspirait se transforme également.
+
+Sous l’influence des idéals issus des méditations de Bouddha, de Jésus
+et de Mahomet, de grands empires ont été détruits et d’autres ont été
+fondés.
+
+ * * * * *
+
+En dehors des idéals religieux, chaque époque fut influencée par un
+idéal politique qui change généralement après un petit nombre de
+générations. C’est ainsi, par exemple, qu’en France au XVIIe siècle,
+l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée par Louis XIV. Au
+XVIIIe siècle, la révolution réussit à détruire en partie l’ancien
+régime, elle aboutit finalement à la création de monarchies
+constitutionnelles laissant aux peuples des pouvoirs politiques dont des
+révolutions successives amenèrent l’extension. Le XXe siècle vit le
+développement des pouvoirs populaires et, en même temps, la formation de
+grands états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués par
+la réunion de petits états jadis séparés.
+
+Le développement des idées démocratiques, celles d’égalité surtout, eut
+pour aboutissement final l’extension des influences socialistes. Leur
+application dans divers pays enfanta des désordres qui ont déjà ramené
+plusieurs grands états de l’Europe à des formes diverses de dictature.
+Elles semblent destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes
+continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux nécessités qui
+dirigent aujourd’hui le monde.
+
+L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs montre combien il
+est difficile pour les peuples fatigués d’un idéal ancien d’en créer un
+nouveau capable d’unifier les âmes.
+
+La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui qu’un idéal n’a
+d’influence durable que s’il ne se heurte pas, comme l’idéal socialiste,
+aux exigences économiques nouvelles que les progrès des sciences et de
+l’industrie ont fait surgir.
+
+ * * * * *
+
+Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, dans le monde:
+l’idéal religieux, l’idéal national, l’idéal international.
+
+L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup de nations, n’a
+cependant d’influence politique profonde que chez les peuples de l’Asie,
+ceux de l’Asie musulmane notamment. En Europe la religion socialiste
+tend à se substituer aux anciennes croyances religieuses.
+
+L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est développé chez
+beaucoup de peuples depuis la guerre, en particulier chez ceux
+artificiellement créés par le traité de paix.
+
+L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, est défendu par
+les socialistes et les communistes, qui s’imaginent que la suppression
+de la patrie engendrerait une paix universelle.
+
+L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas d’idéal sans que sa
+civilisation se transforme bientôt, il en résulte que l’avenir des
+peuples dépendra de l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs
+pensées.
+
+Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart des idéals
+deviennent d’illusoires fantômes, mais, les observations répétées
+pendant de longs siècles prouvent que ces fantômes engendrèrent de
+vivantes réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé le monde, et
+du fond de leur tombeau, ils orientent encore la pensée de plusieurs
+millions d’hommes.
+
+ * * * * *
+
+Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques quelquefois,
+ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir de créer l’unité de sentiments et de
+pensée sans laquelle aucune civilisation n’a encore pu durer.
+
+La puissante action d’idéals mystiques échappe aux partisans de la
+théorie dite matérialiste de l’histoire. Ses adeptes soutiennent que les
+peuples sont uniquement conduits par des besoins matériels, alors qu’en
+réalité la plupart des grands événements formant la trame de l’histoire
+ont eu pour origine des idéals mystiques bien étrangers à ces besoins.
+La fondation de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de
+religion et bien d’autres événements du même ordre, eurent des
+influences mystiques pour cause et non des besoins matériels. Tout
+autant que les besoins, les idéals dirigent l’âme des peuples.
+
+ * * * * *
+
+De nos jours, l’importance des idéals religieux est devenue, chez
+beaucoup de peuples, bien moindre que celles des idéals politiques ou
+sociaux, tels que le désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc.
+
+L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal national, souvent
+qualifié d’impérialisme, faillit triompher avec les armées allemandes,
+mais il ne fut pas le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui
+remplace aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme n’a jamais
+pu se passer.
+
+Comme tous les idéals, il inspire des convictions qu’aucun raisonnement
+ne saurait effleurer, mais ces convictions, qui sont une des conditions
+de sa force, constituent également une cause de sa faiblesse. Le monde
+est arrivé en effet à une époque où des nécessités économiques qui ne
+fléchissent pas limitent étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque
+Mahomet, au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, réussissait à
+bouleverser le vieux monde, il ne trouvait pas devant lui
+l’infranchissable mur des nécessités économiques que les disciples de
+Karl Marx rencontrent maintenant.
+
+Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste est bien faible,
+son action destructrice peut devenir considérable. La Russie en fit
+l’expérience. Il fallut l’influence d’un tout-puissant dictateur pour
+mettre fin en Italie aux désordres engendrés par l’application de la
+doctrine.
+
+ * * * * *
+
+De tous les idéals légués par le passé, un des plus puissants encore est
+l’idéal national constitué par le culte de la patrie.
+
+A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit de voyager un
+peu pour comprendre en quoi consiste une patrie.
+
+La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux dont les
+générations nouvelles continuent la vie, mais cet ensemble de
+traditions, de pensées, de sentiments communs, de préjugés même, qui
+font que tous les hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de
+transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme chez des
+peuples étrangers pour leur faire rapidement saisir la profondeur de
+l’abîme psychologique qui sépare des peuples de mentalités différentes.
+
+On constate ces divergences quand sont réunis dans un Congrès des hommes
+de patries différentes. Bientôt éclatent les dissemblances, non pas
+seulement d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les empêchent
+de se comprendre. Leurs croyances politiques les rapprochent un instant
+mais leur passé les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt.
+
+L’histoire du monde antique montre clairement, elle aussi, la puissance
+de l’idée de patrie. Les Romains dominèrent et civilisèrent le monde
+tant que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, sous l’influence
+des guerres civiles créées par les luttes sociales, le culte de la
+patrie s’affaiblit dans les cœurs, la décadence commença.
+
+ * * * * *
+
+On peut résumer ce qui précède dans les conclusions suivantes:
+
+En dehors des besoins matériels nécessaires à l’entretien de sa vie,
+l’homme est guidé par des éléments affectifs: ambition, haine, amour,
+etc., par des influences mystiques: croyances religieuses, politiques ou
+sociales et par des influences rationnelles dont le pouvoir est encore
+bien faible.
+
+Les croyances mystiques engendrent les idéals qui dominent chaque peuple
+et lui permettent de ne pas rester une poussière d’hommes sans
+résistance et sans force.
+
+Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, tendent à être
+remplacés par des dogmes et des formules auxquels est attribuée la même
+puissance, mais qui se heurtent à des nécessités économiques
+irréductibles.
+
+Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde continueront
+jusqu’au jour où les besoins mystiques, qui ne sauraient périr,
+puisqu’ils font partie de la pâture humaine, auront créé un idéal
+nouveau ne se heurtant pas aux réalités économiques qui transforment
+l’âge moderne.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE
+
+
+On ne comprend bien la force du socialisme et du communisme qu’en les
+considérant comme une religion nouvelle inspirant la même foi mystique
+que les religions antérieures.
+
+Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où je la formulais dans
+un de mes plus anciens livres, est généralement admise aujourd’hui, même
+par les socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de la
+tribune parlementaire dans les termes suivants:
+
+ «Quand on vient nous dire: «Vous êtes une église», on ne nous offense
+ pas... Nous sommes une catholicité! Nous aussi prétendons à la
+ domination spirituelle. Nous aussi créons quelque chose qui ressemble
+ à une foi. Nous aussi, comme l’Église catholique, avons l’orgueil
+ d’envisager les événements et les choses _sub specie æternitatis_.
+
+ ... Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable par
+ l’Église; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, c’est à
+ cette succession spirituelle que nous prétendons.»
+
+La naissance d’une religion, phénomène assez rare dans l’histoire, est
+toujours accompagnée de bouleversements. Des méditations de Bouddha sous
+l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, surgit une religion
+qui changea l’existence de l’Extrême-Orient et dirige encore la pensée
+de quatre cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina des
+transformations aussi profondes. Le dieu sorti des rêves de Mahomet
+permit à d’obscurs nomades de fonder un immense empire disparu
+aujourd’hui, mais dont la foi qui le fit naître est toujours vivante.
+
+Si les religions possèdent une pareille force, c’est qu’elles donnent
+aux hommes ces pensées et ces sentiments communs qui créent l’unité et,
+par conséquent, la puissance des nations.
+
+ * * * * *
+
+L’inégale expansion du socialisme chez les divers peuples tient aux
+différences de mentalité qui les séparent. On résumerait sommairement
+quelques-unes de ces différences par une classification des peuples en
+étatistes et individualistes.
+
+Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises sont dirigées
+par l’initiative privée. Chez les étatistes, le gouvernement se trouvant
+chargé du plus grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne
+conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance fort restreinte.
+
+C’est précisément en raison de ces divergences de mentalité que les
+peuples individualistes, les Américains surtout, repoussent avec horreur
+le socialisme. Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, s’il
+n’était entouré d’autant de menaces de ruine et de dévastation.
+
+Les Américains se montrent justement fiers de leur individualisme et si,
+par nécessité militaire, ils ont dû subir l’étatisme pendant la guerre,
+ils l’ont rejeté dès la signature de la paix.
+
+ * * * * *
+
+Les différences de constitution mentale qui viennent d’être signalées
+ont des conséquences aussi importantes au point de vue économique qu’au
+point de vue social.
+
+Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé que toutes les
+fabrications de l’État sont beaucoup plus onéreuses que celles de
+l’industrie privée, les peuples définitivement socialisés se
+trouveraient dans un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui
+ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant vivre qu’en se
+procurant à l’étranger les matières premières que leur sol ne fournit
+pas, doivent les payer avec des marchandises dont les prix ne dépassent
+pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial.
+
+Une nation entièrement étatisée par le socialisme serait obligée de
+vendre ses produits un prix plus élevé que ceux de ses rivaux. Elle
+deviendrait fatalement alors une nation de vie chère, de chômage et, par
+conséquent, comme en Russie, de misère pour les ouvriers dont le
+socialisme prétend améliorer le sort.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les points essentiels du socialisme se trouve la suppression du
+capitalisme et du salariat. Un savant économiste a très bien montré,
+dans les lignes suivantes, publiées par le _Temps_, les côtés illusoires
+des théories socialistes sur ces questions fondamentales.
+
+ «Le salariat étant considéré comme un mode barbare de rémunération qui
+ laisse toujours le travailleur aux prises avec les inquiétudes de
+ l’avenir, les socialistes voudraient transmettre à l’État la
+ responsabilité de la création continue du travail dont le profit
+ global serait réparti entre les travailleurs, sans perception
+ intermédiaire. Il s’agit moins pour eux de supprimer effectivement le
+ capital que de l’arracher à ses possesseurs actuels pour leur enlever
+ du même coup la direction des affaires. Ainsi une révolution serait
+ nécessaire, mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de
+ ses intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. Du
+ moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents de leur
+ destinée.
+
+ Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de cette formule en
+ Russie: un fonctionnarisme beaucoup plus onéreux que le patronat, et
+ surtout l’incapacité d’adapter la production à la consommation.
+ L’ouvrier se retrouva finalement plus salarié que jamais, mais à des
+ taux moindres et soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut
+ concevoir toute «l’économique» d’un pays centralisée entre les mains
+ des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État.»
+
+Sans doute le salariat subira la loi commune qui oblige les institutions
+à changer. La fusion des intérêts de l’ouvrier avec ceux du patron comme
+en Amérique, la possession par les travailleurs d’une partie des actions
+des entreprises auxquelles ils collaborent, montre que le salariat
+évoluera, mais dans un sens fort différent de celui rêvé par les
+socialistes.
+
+ * * * * *
+
+Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir contre cette loi
+psychologique irréductible que l’initiative et l’effort individuel
+constituent, d’après l’expérience, des stimulants qu’aucun sentiment
+collectif n’arrive à remplacer.
+
+Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait été réalisé il y a un
+siècle sous l’influence d’un gouvernement international autocratique.
+Tous les salaires ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres
+éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, étant trouvés
+supprimés, aucun progrès nouveau n’aurait pu naître. Les chemins de fer,
+l’électricité et les diverses découvertes qui ont transformé la
+civilisation seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à mener la vie de
+privations à laquelle il était alors condamné.
+
+Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent ans se réalisait
+demain, le résultat serait identique, la naissance de tout progrès se
+verrait empêchée et tant que durerait ce régime, l’humanité resterait
+maintenue exactement au point où elle se trouve aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils sentent bien,
+cependant, que leur régime mettrait en grand état d’infériorité les
+peuples qui l’accepteraient. Et c’est pourquoi leur rêve tend à
+l’établissement d’une dictature internationale, qui réglerait pour
+l’univers la production, les salaires, les prix, les échanges, etc., de
+façon à supprimer toute concurrence industrielle et commerciale.
+
+ «Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans la vie
+ respective des nations, une sorte de légalité internationale; il
+ faudra admettre une sorte de limitation.»
+
+Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient simplement que
+le monde devrait être régi par un gouvernement socialiste, lequel
+constituerait nécessairement une dictature internationale absolue.
+
+ * * * * *
+
+La force de la religion socialiste ne réside nullement dans sa doctrine,
+mais, je le répète, dans les sentiments qui lui servent de soutien.
+
+Le plus caractéristique de ces sentiments est un besoin d’égalité d’où
+résulte la haine intense de toutes les supériorités de la fortune et de
+l’intelligence.
+
+Les diverses formes de supériorités étant individuelles et jamais
+collectives, on conçoit aisément que l’être collectif les ait toujours
+mal supportées. Peu importe à la multitude que les merveilles de la
+science et de l’art, qui, en transformant les civilisations,
+transformèrent également le sort des travailleurs, soient exclusivement
+dues à des capacités individuelles. Elle veut régner à son tour. La
+formule: «Dictature du prolétariat» traduit nettement cette aspiration.
+Il est donc naturel que le premier acte du socialisme triomphant en
+Russie ait été le massacre systématique de toutes les élites.
+
+«L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur qui ne peut souffrir
+le bien des autres.»
+
+A cet élément de force, le socialisme joint encore le besoin d’une foi
+mystique dont les peuples ne purent jamais se passer.
+
+Devenu une religion, le socialisme échappe par ce seul fait à
+l’influence de la raison et de l’expérience. Les religions qui menèrent
+toujours le monde ne sont pas nées de la raison et ne craignent pas nos
+raisons.
+
+Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, ni l’esclavage
+qu’elle impose qui pourraient entraver la diffusion de la religion
+socialiste.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, mais qui tendent
+à se confondre. D’abord, le socialisme que l’on pourrait qualifier de
+bourgeois, parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes; puis, le
+socialisme populaire, qualifié de communisme, défendu principalement par
+les meneurs de la classe ouvrière.
+
+Ces deux frères se combattent quelquefois, mais poursuivent exactement
+les mêmes buts: suppression de la propriété privée, expropriation des
+entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils ne diffèrent
+que dans les méthodes de propagande. Le socialisme bourgeois a
+l’illusion de pouvoir transformer la société avec des lois, le
+communisme voudrait la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite.
+
+En attendant que la religion socialiste unisse les hommes, elle n’a fait
+que les diviser davantage. Ses résultats les plus clairs ont été de
+ramener à la barbarie la Russie, seul pays qui l’ait entièrement
+adoptée, et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur.
+
+ * * * * *
+
+Il est attristant de songer que tant d’accumulations de ruines et tant
+de sang versé pour transformer la vie sociale des peuples, c’est-à-dire
+en réalité refaire leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le
+nom des institutions détruites.
+
+Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations que j’ai souvent
+répétées, un éminent académicien, M. Bourdeau, écrivait dans le journal
+des _Débats_:
+
+ «A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les thèses
+ du docteur Gustave Le Bon? Celle-ci, tout d’abord, que les révolutions
+ ne changent point le caractère des peuples et que, si elles brisent la
+ chaîne des traditions, elles en forgent de nouvelles sur le modèle des
+ anciennes. Le culte de Lénine n’a fait que remplacer celui du tzar. De
+ même, la dictature militaire et policière sur le prolétariat n’a fait
+ que renforcer celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a
+ été dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé.
+ L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique
+ et l’égalité sociale.»
+
+ * * * * *
+
+Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il attire les partis
+politiques incertains qui espèrent, en s’alliant à lui, conquérir les
+suffrages des électeurs.
+
+Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements
+révolutionnaires est analogue à celle qui régit la chute des corps. En
+deux années, la même charrette conduisit au fatal couteau les doux
+Girondins qui croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois et
+des discours, le farouche Danton, fondateur d’un tribunal destiné à
+faire périr sans retards inutiles les contempteurs de sa foi, enfin le
+sombre Robespierre, espérant régénérer la France en abattant le plus
+grand nombre possible de têtes.
+
+Cette courbe des mouvements révolutionnaires a été également observée en
+Russie. Après la pâle Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine
+avec ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux chinois,
+destinés à raffiner les supplices.
+
+Les conséquences de l’extrémisme sont partout les mêmes. Au couperet de
+Robespierre, aux fusillades de Lénine, succède bientôt le sabre du
+dictateur, qui met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore
+surgi en Russie, mais sa venue est inévitable.
+
+ * * * * *
+
+Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France est parfois
+révolutionnaire, comme tous les pays à évolution trop lente, elle
+possède une âme ancestrale stabilisée depuis longtemps, qui la rend
+finalement très conservatrice.
+
+Ce double caractère: révolutionnaire dans la forme, conservateur dans le
+fond, doit être retenu pour comprendre notre histoire et l’invariable
+tendance des foules à se tourner vers un César libérateur quand
+l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au moment où la France,
+fatiguée du désordre révolutionnaire, cherchait un maître. Elle explique
+le second Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des progrès
+socialistes, accorda sept millions de suffrages au dictateur qui
+promettait de rétablir l’ordre. Les événements de l’Histoire semblent
+issus d’imprévisibles hasards; ils sont, en réalité, régis par des lois
+éternelles.
+
+ * * * * *
+
+Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer contre les
+doctrines socialistes, elles continuent à se propager parce qu’elles ont
+pour adeptes l’immense légion des hommes mécontents de leur sort et
+auxquels les anciens idéals ne suffisent plus.
+
+Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de petits bourgeois qui
+ont envoyé beaucoup d’extrémistes au Parlement parce qu’ils mettaient en
+eux l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître l’aisance que
+les perturbations financières avaient fait disparaître. Ils
+abandonneront d’ailleurs bien vite le socialisme, quand ils verront que
+ses défenseurs sont incapables de leur rendre l’aisance perdue.
+
+Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le plus influent des
+journaux socialistes français, donne un exposé très net des aspirations
+du parti, et des conséquences que leur réalisation pourrait entraîner.
+
+A propos du 1er mai 1926, ce journal invitait les membres du parti:
+
+ «A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la
+ nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes,
+ seules mesures susceptibles de faire payer effectivement les riches.
+
+ ... La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur les
+ gouvernants au service des banquiers «colonisateurs» une pression
+ prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints de faire la
+ paix.»
+
+La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui dans tous
+les éléments de la vie journalière jusque dans les administrations
+municipales, qui tendent de plus en plus à intervenir dans les
+industries et le commerce local. On a fait observer avec raison que le
+socialisme municipal est bien autrement dangereux que le socialisme
+d’État, étant donné l’infiltration communiste dans maintes localités
+urbaines ou rurales.
+
+ * * * * *
+
+L’âge actuel représente une période d’incertitudes résultant des
+conflits qui divisent les peuples et les partis politiques de chaque
+peuple.
+
+Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne n’aura pas
+trouvé un idéal nouveau possédant, comme les anciens, le pouvoir de
+diriger la vie, de créer les volontés fortes et les persévérants
+labeurs. L’idéal socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer
+un tel rôle.
+
+Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, peut-être, par la
+mentalité révolutionnaire et envieuse qu’il propage, que par les
+doctrines qu’il propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à se
+réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités économiques et
+d’impossibilités psychologiques qui en révèlent bientôt l’impuissance;
+mais la mentalité nouvellement créée subsiste.
+
+Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité de leurs
+doctrines, s’en prennent aux hommes et, comme en Russie, massacrent par
+milliers tous ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès.
+
+ * * * * *
+
+En politique, les raisonnements ont peu d’action, seules des expériences
+répétées finissent par agir sur l’âme des peuples. Elles n’agissent
+malheureusement qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent fort
+cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent la Russie et faillirent
+ruiner l’Italie, avaient été précédées d’autres expériences également
+fort coûteuses, En France, notamment, en 1848 et en 1871.
+
+En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division de la France en
+partis rivaux, et finalement la nomination par 7.000.000 de suffrages
+d’un dictateur couronné qui devait conduire plus tard la France à une
+dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune socialiste eut
+pour conséquences de nombreux massacres et l’incendie des plus beaux
+monuments de la capitale.
+
+ * * * * *
+
+Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, sont devenus fort
+dangereux. On a évalué à huit cent mille le nombre des électeurs
+communistes en France, chiffre très supérieur aux deux cent mille
+Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que les chefs moscovites
+du bolchevisme classent le parti communiste français au second rang par
+sa puissance.
+
+Le parti radical, qui jouait en France un rôle considérable alors qu’il
+était unifié, se traîne de plus en plus à la remorque du socialisme,
+grand pôle d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se passer
+d’une croyance capable d’orienter leurs pensées.
+
+Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales finissent
+toujours par limiter les dangereuses oscillations des foules. Mais ces
+forces agissent lentement et ne sauraient prévenir les ravages exercés
+par les influences extrémistes.
+
+On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du dehors, mais il faut
+craindre davantage peut-être les ennemis du dedans.
+
+Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que représentants de
+théories diverses, s’unissent partout contre l’ordre social établi. Ils
+l’ont brisé en Russie et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et
+en Grèce.
+
+ * * * * *
+
+Les conséquences de l’évolution socialiste étaient depuis longtemps
+faciles à prévoir, car ce n’est pas d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que
+sous des formes diverses cette doctrine a fait son apparition dans le
+monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les guerres sociales,
+après avoir conduit la Grèce à la servitude, contribuèrent à amener la
+fin de la république romaine et la venue des Césars, j’écrivais:
+
+ «Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir la
+ redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir durer, il
+ fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet âge. On
+ se demande, parfois, comment les Romains du temps des empereurs,
+ supportaient si facilement les férocités furieuses de tels despotes.
+ C’est qu’eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les guerres
+ civiles, les proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en
+ étaient arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments
+ de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment les remplacer.
+ Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, ce fut l’écrasement
+ final sous le pied des barbares, la fin d’un monde. L’Histoire tourne
+ dans le même cercle.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE
+
+
+En dehors des théories qui lui servent quelquefois de support, mais dont
+la plupart des sectateurs de la doctrine n’ont jamais entendu parler, le
+bolchevisme constitue une mentalité spéciale fort répandue aujourd’hui.
+
+En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, alors que la doctrine
+politique ne s’est développée qu’en Russie et n’a envahi certains états
+civilisés, comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée par ceux-là
+mêmes qui l’avaient acceptée?
+
+La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques principales, un
+esprit de révolte permanent contre toutes les formes d’autorité, à
+l’exception de celle des chefs de la doctrine, la haine jalouse de
+toutes les supériorités, le retour aux instincts primitifs, l’ardent
+désir de supprimer violemment les contraintes sociales que la
+civilisation oppose à ces instincts.
+
+Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se manifestait déjà dès les
+débuts de la paix. J’en eus la première notion lorsque des milliers
+d’électeurs parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste,
+sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa doctrine.
+
+Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, je cherchais
+à me renseigner le soir même de cette élection auprès d’un vieux
+philosophe de mes amis.
+
+Il était malheureusement aussi ignorant que moi, mais m’assura que, si
+je voulais bien dîner avec lui, les propos de sa bonne, très révoltée
+depuis quelque temps, pourraient me documenter.
+
+Ils me documentèrent en effet; bien que faiblement érudite, la servante
+bolcheviste me donna en réponse à mes interrogations d’assez judicieux
+conseils.
+
+--Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement de la vie.
+Les livres, ça parle de choses mortes et c’est pourquoi les savants qui
+passent leur temps à les lire ne savent pas grand chose du monde.
+Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous à comprendre le
+bolchevisme.
+
+Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces conseils contenaient un
+fonds de vérité dont je m’empressai de tenir compte.
+
+Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, en effet, je
+rencontrai chez un ami qui faisait réparer son appartement une équipe
+d’ouvriers divers échangeant, à propos de l’élection récente, des
+réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues d’aménité pour les
+patrons qui les employaient. Me mêlant à leur conversation, je déclarai
+d’un air entendu au plus bruyant des orateurs de la bande que le
+bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions des propagateurs
+de la doctrine, une application des principes de Karl Marx.
+
+--Karl Marx? Connais pas. Ça doit être un des rois boches détrônés
+récemment. Les rois et les bourgeois, n’en faut plus. C’est l’ouvrier
+qui doit être bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme.
+
+Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment clair, me fit continuer
+mes recherches.
+
+Elles furent instructives, puisque de leur ensemble se dégageait
+nettement l’armature de la mentalité bolcheviste: haine de l’ouvrier
+contre le patron, hostilité des employés contre leurs chefs, jalousie
+générale des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération des
+instincts que les contraintes sociales réprimaient jadis, mépris de
+l’autorité partout.
+
+De ces observations et d’autres du même ordre il ressortait assez
+clairement que le bolchevisme désignait sous un nom nouveau un état
+mental extrêmement ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le
+déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son frère de la prospérité
+duquel il était jaloux est le véritable ancêtre des bolchevistes. Caïn
+traita Abel exactement comme Lénine devait traiter plus tard les
+bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité bolcheviste. Disons,
+maintenant, quelques mots de la doctrine.
+
+Rajeunie en apparence par des théories livresques, elle n’est qu’un
+simple retour au communisme des premiers âges.
+
+Ces théories représentent, en réalité, le besoin des révolutions
+triomphantes de trouver une justification rationnelle à leurs violences.
+_Le Contrat Social_ de J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive
+de l’homme uniquement perverti par les sociétés, fut la bible de
+Robespierre et servit à rationaliser la guillotine. L’œuvre du juif Karl
+Marx, dont les doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de
+Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. Elle permit de
+justifier les systématiques massacres des intellectuels et le pillage
+général des fortunes.
+
+En fait, les foules révoltées ne se préoccupent guère des systèmes. Il
+n’existe que de bien lointains rapports entre l’idéologie marxiste et
+l’organisation des républiques soviétiques. Les communistes russes
+connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et les communistes
+français ne le connaissent pas davantage. L’un d’eux avouait, au
+parlement français, n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien
+célèbre. Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent un
+si grand nombre d’assertions démenties plus tard par les événements, que
+leur lecture suffirait à guérir du communisme tout esprit impartial.
+
+Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, il sera
+suffisant d’indiquer sommairement les formes que le bolchevisme revêt
+dans la pratique.
+
+ * * * * *
+
+Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental semblerait
+représenter la domination totale de l’être individuel par l’être
+collectif. En Russie, une pyramide de conseils ouvriers, dits soviets,
+s’étend du village au comité central directeur. En sont exclus les
+bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels.
+
+Cette dictature apparente du prolétariat n’est en réalité qu’une
+fiction. La machine gouvernementale reste entièrement dirigée par un
+petit nombre de chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les
+libertés, celles de la parole et de la presse notamment. Des fusillades
+sommaires terminent immédiatement la moindre tentative d’opposition.
+
+Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple continuation de
+l’ancien régime tsariste. Il se maintient pour des raisons identiques à
+celles qui soutenaient ce régime. La Russie demi-barbare, composée de
+races différentes, ne peut, comme tous les pays asiatiques, conserver
+une certaine unité que sous la main de chefs absolus.
+
+ * * * * *
+
+L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas unique en Orient. La
+Chine, notamment, expérimenta le communisme plusieurs fois. Au XIe
+siècle, sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée fut abolie,
+les capitaux, les terres et les industries mis en commun.
+
+Après une quinzaine d’années d’expérience, les ouvriers et paysans
+renversèrent le régime dont les graves inconvénients avaient fini par
+les frapper. La terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par
+suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt personnel
+n’animait plus.
+
+Une nouvelle expérience du communisme faillit ruiner la Chine vers le
+milieu du dernier siècle. Elle dura également une quinzaine d’années, au
+bout desquelles les masses elles-mêmes virent que, loin d’être diminuée
+par le nouveau régime, leur misère augmentait.
+
+ * * * * *
+
+Si le communisme tend à se répandre chez certaines grandes nations,
+c’est, comme je l’ai fait remarquer déjà, que les civilisations, à
+mesure qu’elles se compliquent, traînent derrière elles un nombre
+immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux par conséquent de
+les renverser.
+
+Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. Lorsqu’une race
+inférieure arrive à dominer accidentellement par la force une
+civilisation trop élevée pour elle, cette dernière est détruite avec
+violence. On le vit, notamment, lorsque les barbares anéantirent en
+Gaule la civilisation romaine, trop raffinée pour eux. On le vit
+également, de nos jours, lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti
+anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation que les
+Européens leur avaient apportée.
+
+Des phénomènes du même ordre se manifestent actuellement en Russie. Un
+observateur judicieux, M. Chessin, explique comment le régime communiste
+fit une guerre féroce aux intellectuels. Il rapporte cette profession de
+foi publiée par la _Pravda_:
+
+ «L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, il
+ a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier noir de crasse.»
+
+Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, proclame que, «dans
+chaque intellectuel, il voit un ennemi du pouvoir soviétique».
+
+C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement de l’histoire, de
+la philosophie, de la morale a été exclu des écoles.
+
+ «Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir ont
+ interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, dans les
+ bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, Aristote, Descartes,
+ Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs russes modernes eux-mêmes sont
+ exclus.»
+
+D’après le même auteur les professeurs des universités seraient choisis
+parmi les élèves des écoles ouvrières, n’ayant d’autres connaissances
+que les quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments de
+grammaire.
+
+La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de civilisation que
+rêvent tous les inadaptés.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons de résumer brièvement la mentalité bolcheviste, la doctrine
+bolcheviste et ses applications.
+
+La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la mentalité qui l’inspire
+plus dangereuse encore. Si elle continuait à envahir le monde, elle
+saperait définitivement tous les principes servant de base aux grandes
+civilisations.
+
+La doctrine bolcheviste est en train de détruire le capital matériel des
+peuples, mais la mentalité bolcheviste menace un capital moral plus
+précieux que de fugitives richesses et dont la création a demandé de
+longs siècles d’efforts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME CONTRE LA CIVILISATION
+
+
+Le socialisme et sa forme dernière le communisme peuvent être envisagés
+sous trois aspects différents: 1º comme religion; 2º comme doctrine
+politique; 3º comme état mental.
+
+L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. La doctrine
+socialiste est à peu près celle jadis formulée par Karl Marx. La
+religion est constituée par les espérances d’un paradis terrestre promis
+aux prolétaires: l’usine aux ouvriers, la mine aux mineurs, la paix
+imposée par des réunions internationales d’ouvriers. Plus de guerres,
+plus de misère.
+
+ * * * * *
+
+Une croyance politique ou religieuse représente un bloc dont chacun
+extrait ce qui est conforme à la nature de son esprit, c’est pourquoi,
+en passant d’un peuple à un autre, croyances politiques et croyances
+religieuses se transforment au point de devenir parfois méconnaissables.
+C’est ainsi, par exemple, que le bouddhisme, religion d’abord dépourvue
+de divinités, devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. Les
+livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, demeurent toujours
+sacrés bien qu’étant devenus différents de la croyance dont ils
+traduisaient d’abord la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais
+ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il représentait jadis.
+
+En appliquant ces observations au bolchevisme, on constate qu’il
+représente, suivant les pays, des idées assez différentes souvent sans
+rapport avec le marxisme théoriquement resté son évangile.
+
+Chez la plupart des peuples, le communisme constitue simplement une
+tendance à la libération des instincts primitifs, le besoin intense de
+détruire l’ordre social établi et le désir, pour les pauvres, de
+s’emparer de la fortune des riches.
+
+En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes ne dissimulent pas
+leur programme. Une guerre civile générale en est pour eux le prélude
+nécessaire.
+
+Le journal _l’Humanité_ l’a très bien marqué dans les lignes suivantes,
+écrites en mars 1927, à propos du projet de loi sur la réorganisation de
+l’armée:
+
+ «Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation pour le
+ temps de guerre est clair.
+
+ Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser la
+ transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de
+ préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat.»
+
+Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà connus des anciens
+Grecs, fut la cause principale des conflits sociaux qui se terminèrent
+par leur servitude.
+
+Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne s’établit et ne se
+maintient quelque temps que par un despotisme très dur. La Russie en
+fournit aujourd’hui un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est si
+tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la dictature du prolétariat
+était, en réalité, une dictature sur le prolétariat.
+
+ * * * * *
+
+M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants l’effroyable régime
+soviétique.
+
+ «Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies
+ stimulatrices de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans des
+ conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé à un niveau
+ des plus médiocres. Les joies, à part quelques manifestations
+ artistiques dans les grandes villes, sont réduites à rien. Les espoirs
+ sont vains, les ambitions interdites. Il n’y a plus d’élite,
+ c’est-à-dire plus personne qui, par son effort, ait le droit de
+ conquérir du pouvoir en même temps que des capacités et du bonheur
+ individuel. S’enrichir est un crime, s’élever au-dessus des autres une
+ trahison.
+
+ «... Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra peu à
+ peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser aux grandes
+ organisations de l’État, bien des gens construisent de leurs mains des
+ masures, en remplaçant les vitres par n’importe quoi et en fabriquant
+ sur un établi de fortune les quelques objets indispensables. Les
+ agriculteurs ne travaillent plus que pour leur propre subsistance.»
+
+Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un pareil régime. S’il a
+pu durer en Russie, c’est que, comme le disait déjà Michelet: «Ce grand
+pays asiatique, demi barbare, pratiqua toujours le communisme.» Dans
+beaucoup de régions, les terres appartenaient en commun depuis longtemps
+à tous les habitants des villages.
+
+ * * * * *
+
+Le communisme ne se recrute pas seulement dans le monde ouvrier
+illettré, mais aussi comme je l’ai plusieurs fois rappelé, dans
+l’immense armée des inadaptés, c’est-à-dire des êtres vivant dans une
+civilisation trop compliquée pour eux, ou dont ils croient avoir à se
+plaindre.
+
+Font partie de cette grande armée les individus mécontents de leur sort,
+et ceux victimes de tares héréditaires: hérédo-syphilitiques, fils
+d’alcooliques, etc.; êtres incomplets auxquels les soins d’une
+puériculture compliquée permettent péniblement de végéter. Ils sont des
+ennemis irréductibles de tout ce qui dépasse leur mentalité inférieure.
+Pendant le triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata que les
+communistes atteints de tares héréditaires déployèrent une férocité
+impitoyable à l’égard de leurs victimes, faisant périr les plus éminents
+citoyens dans d’affreux supplices.
+
+Subissant la loi rappelée plus haut, commune à toutes les croyances, le
+communisme s’est transformé en changeant de milieu. En Chine et dans
+l’Inde, il est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise: «La
+Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et le rejet des influences
+étrangères.»
+
+ * * * * *
+
+Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent vivre
+parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit.
+
+L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux exemples de ces
+situations diverses. Dans la Rome antique, comme dans l’Angleterre
+moderne, l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se
+heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très puissant dominait en
+Europe l’idéal politique alors assez faible. De nos jours, l’idéal
+religieux et l’idéal politique sont entrés en conflit chez plusieurs
+peuples et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des idéals
+contraires finissent généralement par provoquer des luttes prolongées.
+L’Europe fut déjà ensanglantée par de tels conflits à l’époque des
+guerres de religion. Actuellement, le radicalisme est entré en lutte
+contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, et toute une série de
+persécutions en fut la suite.
+
+ * * * * *
+
+Le monde a fini par devenir assez indifférent aux questions religieuses,
+mais il a vu renaître, depuis un siècle, la lutte de la foule contre les
+élites qui a si souvent agité les peuples au cours de leur histoire. Les
+attaques du socialisme et du communisme contre l’ordre établi sont des
+manifestations indirectes de ce grand conflit.
+
+C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes soumises au
+socialisme qu’est, depuis un siècle, tissée en partie notre histoire.
+
+Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes et peuvent se résumer
+de la façon suivante:
+
+A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, mais comme ce triomphe
+s’accompagne bientôt de désordres et de ruines, une réaction se
+manifeste, un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. Ce
+pouvoir sans contrôle finit par commettre des erreurs politiques qui
+provoquent sa chute.
+
+Ces phases diverses se sont succédé en France depuis un siècle, comme
+nous l’avons déjà rappelé.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, mais le syndicalisme les
+préoccupe beaucoup moins. Il est cependant, je le répète, aussi
+dangereux que le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet plus
+rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes des postiers et des
+cheminots en France, celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels
+dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des nations. Le
+socialisme est une menace lointaine, le syndicalisme un danger immédiat.
+
+Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons sur les conclusions
+déjà formulées, que les luttes intérieures sont devenues plus menaçantes
+que les luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis tant
+d’inutiles congrès.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME
+
+
+LE «FRANÇAIS MOYEN», peu initié aux mystères des intérêts généraux et
+privés qui font mouvoir les hommes d’État, ne doit rien comprendre à
+certaines oscillations de la politique contemporaine.
+
+Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement communiste de la
+Russie, et, quelques années plus tard, un autre ministre, également
+anglais, rompt toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement.
+
+Mêmes variations en France. Les bolchevistes y possèdent une ambassade,
+les simples communistes s’associent parfois aux radicaux dans les
+élections. Puis, tout change. «Le communisme, voilà l’ennemi!» affirme
+un radical socialiste, devenu ministre, et la guerre est déclarée aux
+anciens alliés.
+
+ * * * * *
+
+Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile d’en douter. Qu’on ait
+mis aussi longtemps à s’en apercevoir montre à quelle limite
+invraisemblable certains hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement.
+
+Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet, leurs intentions
+destructrices. Un de leurs chefs affirmait, devant le Parlement, que
+l’antagonisme s’accentuait partout entre la bourgeoisie et la classe
+ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait la
+destruction des classes dirigeantes par une guerre civile sans pitié.
+
+Les communistes se préparent à passer de la théorie à l’action.
+Plusieurs journaux, notamment _La Revue de Paris_ du 15 mai 1927, ont
+signalé l’organisation autour de Paris d’une véritable armée communiste
+de plus de douze mille hommes, ayant en réserve un important matériel de
+guerre. Les soldats de cette milice ont un uniforme spécial et sont
+commandés par des officiers que dirige un état-major.
+
+Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée, le gouvernement
+pourrait être, d’après l’opinion de personnages compétents, brusquement
+renversé par un coup de main analogue à celui qui, en 1871, substitua le
+pouvoir de quelques insurgés à celui de M. Thiers.
+
+On sait de quels incendies et de quels massacres fut suivie la
+domination de Paris par la Commune. Il serait inutile d’insister sur ces
+leçons du passé; la mémoire affective est trop courte pour que les
+hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés par le souvenir
+d’événements datant d’un demi-siècle. Leurs futurs intérêts électoraux
+les aveuglent au point de les rendre impuissants à percevoir les menaces
+de l’heure présente.
+
+ * * * * *
+
+La découverte du péril communiste, brusquement effectuée par le ministre
+de l’Intérieur, est bien tardive. Les poursuites proposées pour
+combattre le danger ont une valeur singulièrement faible.
+
+Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux envers les
+communistes? Ce n’est pas seulement parce que les deux partis furent
+souvent associés dans les campagnes électorales. L’indulgence du parti
+radical a des causes psychologiques plus profondes.
+
+Le communisme est le terme ultime et inévitable du radicalisme. Il se
+borne, en effet, à développer les conséquences du principe d’égalité.
+
+ «Le communisme, écrit _Le Temps_, est tout à fait dans la tradition de
+ 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre Révolution en ce
+ qu’elle eut de plus destructeur et de plus sanglant?... La pure
+ doctrine des révolutionnaires de 1793, c’est, théoriquement,
+ l’affranchissement de l’individu, pratiquement son écrasement total
+ sous le poids de la collectivité... Les actes des radicaux parlent
+ plus clair encore que leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours
+ plus à gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà,
+ sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le plus
+ dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même. C’est que,
+ derrière leurs doctrines particulières il y a, pour les Jacobins du
+ jour aussi bien que pour ceux d’hier, la doctrine fondamentale, la
+ pensée directrice et inspiratrice, celle du _Contrat Social_, qui
+ exige «l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la
+ communauté». «Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre
+ n’est à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens, sa
+ personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême direction de la
+ volonté générale»... C’est _Le Contrat Social_ qui est la loi et les
+ prophètes des gauches radicales. Et si nous leur permettons d’abattre
+ tous les organismes sociaux qui sont les meilleurs boulevards de la
+ liberté individuelle, de la liberté de posséder, de la liberté d’agir,
+ même de la liberté de penser, contre les agressions violentes d’un
+ parti disposant à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu
+ qui tombe en esclavage... La «pensée de Robespierre» qui n’exista
+ d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par J.-J.
+ Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes.»
+
+Bien que le jugement qui précède sur la Révolution soit un peu sommaire
+on ne peut nier que le communisme dérive de l’idée d’égalité. En
+essayant de libérer l’homme des illusions religieuses qui avaient
+orienté sa vie pendant de longs siècles, la Révolution conduisit à
+rechercher sur la terre l’égalité qui jadis devait être réalisée dans le
+ciel.
+
+Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité n’est pas
+compatible avec celle de la liberté. La Russie communiste n’a pu
+subsister qu’en supprimant toutes les libertés. Devenu dieu à son tour,
+l’État s’est montré aussi intolérant que les divinités du passé.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical pour combattre un
+frère, provisoirement ennemi, le communisme. Si les élections ne
+ramènent pas, comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés au
+pouvoir, la France a bien des chances de subir un régime socialiste plus
+ou moins voisin du communisme. Il engendrera naturellement, comme en
+Italie, une période de désordre à laquelle, suivant une loi séculaire
+vérifiée maintes fois au cours des âges, mettra fin la main pesante d’un
+dictateur.
+
+C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion encore générale, les
+foules les plus révolutionnaires en apparence redoutent le désordre et
+finissent toutes par réclamer un maître. Ce ne fut pas la peur, comme le
+disait Lucrèce, mais l’espérance et le besoin d’une direction mentale
+qui peuplèrent de divinités le monde antique.
+
+Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les multitudes ce besoin
+d’être dirigées. Et c’est pourquoi nous voyons les troupes
+syndicalistes, socialistes et communistes obéir si aveuglément et si
+fidèlement aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du reste, des
+volontés fortes qui s’imposent alors que nos gouvernants n’ont que des
+volontés faibles dépourvues de prestige.
+
+ * * * * *
+
+Une révolution socialiste peut très bien triompher en France comme elle
+a triomphé d’une façon durable en Russie et d’une façon momentanée en
+Italie. Mais le régime socialiste ne saurait durer, parce que la
+doctrine se heurte à des barrières économiques contre lesquelles toutes
+les théories restent impuissantes.
+
+La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien que le régime
+socialiste y soit théoriquement conservé, les gouvernants se voient
+forcés de renoncer progressivement à son application. L’expérience leur
+a prouvé, en effet, que sous le régime communiste, le salaire de
+l’ouvrier était beaucoup moins élevé que sous l’ancien régime
+capitaliste.
+
+La cause de cette différence est très simple. La Russie, comme
+d’ailleurs la plupart des peuples de l’univers, ne peut vivre qu’en
+achetant au dehors les produits que son sol ne fournit pas. Elle les
+paie, naturellement, avec ses marchandises; mais, pour que ces dernières
+puissent servir de monnaie d’échange, il faut que leur prix de vente sur
+les marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix des concurrents. Or,
+l’expérience a toujours prouvé, et elle vient de le démontrer une fois
+encore, en Russie, que les produits fabriqués par l’industrie étatisée
+reviennent beaucoup plus cher que ceux de l’industrie privée.
+
+Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est emparé, en Russie, de
+la fabrication de tous les produits; mais leur prix de revient est trop
+élevé pour donner aucun bénéfice.
+
+ «La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon marché: le
+ niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de vingt-cinq pour cent
+ celui du marché international. Lorsque certains produits se présentent
+ dans des conditions de prix avantageuses, comme les céréales par
+ exemple, les frais qu’occasionne l’appareil bureaucratique de l’État
+ sont tellement élevés qu’elle exporte à perte.»
+
+Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point les nécessités
+économiques qui mènent le monde l’emportent sur les rêveries des
+illuminés qui voudraient le réformer à leur gré.
+
+ * * * * *
+
+Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin: «Toutes les libertés,
+y compris celle d’opinion, sont immédiatement supprimées. Le
+gouvernement seul a le droit de penser et d’agir.»
+
+En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il plus heureux qu’en
+régime capitaliste? Aucune des personnes ayant visité la Russie n’a
+encore répondu par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à
+l’esclavage complet du travailleur, et nullement à son émancipation, que
+serait entreprise l’effroyable guerre civile rêvée par les communistes
+dans l’espoir de défaire la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous
+les progrès de la civilisation, les améliorations sociales dont la
+classe ouvrière profite.
+
+Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables conséquences du
+communisme. Ces régimes ne comportent aucune liberté; mais, alors que le
+communisme appartient à la série des forces destructives, le fascisme et
+le militarisme font partie des forces constructives.
+
+ * * * * *
+
+On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui, possédant la formule
+magique capable de faire jaillir l’eau du sol, mais ignorant celle
+pouvant l’arrêter, fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir.
+
+Nos imprudents radicaux pourraient bien être victimes, eux aussi, de la
+force destructrice des communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les
+périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme assurait ne pas
+connaître d’ennemis à gauche. C’était pourtant à gauche que
+grandissaient les futurs destructeurs de son parti. Suivant une loi
+constante de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non réprimés à
+leurs débuts s’accélèrent rapidement et finissent par acquérir une
+irrésistible puissance.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons souvent eu occasion de revenir sur cette notion fondamentale
+que les institutions, les religions, les langues et les arts ne passent
+jamais d’un peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux ont mis
+longtemps à comprendre cette vérité, contraire d’ailleurs aux fondements
+mêmes de leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent plus
+clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité plus haut a très bien vu
+que le marxisme allemand transporté en Russie y a subi de profonds
+changements.
+
+ «Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à la substance
+ primitive du matérialisme marxiste le double alliage de ces deux
+ éléments nouveaux: le messianisme russe et les ambitions propres de la
+ politique russe... Le communisme actuel porte la double empreinte de
+ la pathologie et de l’impérialisme russe. A la première, il emprunte
+ une idée mystique de rénovation du monde par la destruction de
+ l’esprit de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions
+ immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique russe
+ contre les intérêts ou les influences politiques du même Occident.»
+
+ * * * * *
+
+Diverses élections ont montré la puissance du communisme sur l’âme
+populaire. La propagande entreprise contre la société moderne par les
+adeptes du bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un
+précédent ouvrage[5], une croisade comparable à la propagande islamique
+au temps de Mahomet et aux grandes croisades religieuses qui
+précipitèrent l’Occident sur l’Orient au moyen âge.
+
+ [5] _Psychologie des Temps Nouveaux_ (12e édition).
+
+Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes récents accordés
+aux candidats du parti communiste proviennent toujours de véritables
+convaincus. Ils sont émis surtout par l’immense armée des mécontents
+dont les perturbations sociales issues de la guerre accroissent chaque
+jour le nombre. Ces mécontents votent pour les disciples de Lénine comme
+ils votaient, jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger. Aucun
+argument rationnel ne guide leurs votes.
+
+ * * * * *
+
+Les causes de mécontentement des électeurs ne sont pas uniquement
+d’ordre matériel. Sans doute, comme le disait à la Chambre le chef du
+parti communiste, il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays, une
+antipathie profonde entre la bourgeoisie et la classe ouvrière; mais
+l’orateur aurait pu ajouter aussi que la même antipathie s’observe entre
+les diverses classes de la bourgeoisie.
+
+Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le chef communiste, à ce
+que la classe ouvrière serait écrasée et exploitée par la bourgeoisie?
+En réalité, le motif est plus apparent que réel. Beaucoup d’ouvriers
+sont assez instruits pour savoir que les gros bénéfices industriels
+proviennent de la longue addition de sommes infimes perçues sur chacun
+d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs augmenterait d’une
+insignifiante façon leurs salaires. Le communisme s’est d’ailleurs
+répandu dans des classes, très convenablement rétribuées, comme celle
+des instituteurs.
+
+ * * * * *
+
+Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer les motifs
+de l’antipathie constatée entre les diverses classes de la population,
+quelles en sont les vraies causes?
+
+Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des «impondérables», terme
+fort impropre d’ailleurs, car ces impondérables possèdent un poids
+immense. Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent à le
+bouleverser encore.
+
+C’est dans l’action de ces impondérables et non dans les mobiles
+généralement invoqués qu’il faut chercher les causes profondes des
+divisions qui s’accentuent entre les diverses couches de la société
+française.
+
+Sans prétendre déterminer toutes les causes de ce phénomène, nous nous
+bornerons à constater que la France est divisée en classes nombreuses
+extrêmement distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant à peine et où
+les individus privilégiés par leurs titres, leur fortune, leurs emplois,
+etc., professent pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes de
+ce sentiment en éprouvent de vives blessures d’amour-propre. Or, les
+blessures de cette nature jouèrent un rôle considérable dans la genèse
+de beaucoup de révolutions,--la Révolution française, notamment.
+
+De nos jours, les privilèges de la naissance ont été remplacés par des
+privilèges résultant de concours, mais la nouvelle féodalité issue de
+ces concours est parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore que
+l’ancienne féodalité, issue de la naissance et moins facilement tolérée.
+
+Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence par la Révolution
+française. Il suffit de vivre dans une petite ville de province pour y
+constater la persistance de ce régime avec les rivalités et les
+inimitiés qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes
+électorales surtout, est considérable.
+
+La force immense des États-Unis est de n’être pas divisés en classes.
+Ouvriers et patrons ont à peu près le même costume, le même genre de vie
+et, malgré la différence de situation, se fréquentent comme le font en
+France les officiers, quel que soit leur grade.
+
+ * * * * *
+
+Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat, l’égalité des
+conditions, le communisme veut d’abord détruire tous les éléments de la
+civilisation: industrie, armée, colonies, etc.
+
+C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de se défendre. Les
+moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux. Le plus fondamental est
+d’exiger le respect des lois et d’empêcher énergiquement la propagande
+antimilitariste répandue dans l’armée par plus de vingt journaux
+communistes. Aucun gouvernement ne saurait subsister sans l’appui d’une
+armée.
+
+Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être supprimée que par
+des réformes analogues à celles résumées dans un autre chapitre et qui
+ont fait de l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique se
+trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la France est le
+pays des inégalités profondes dissimulées sous des formules d’égalité
+apparente. Les révolutions déplaceront peut-être ces inégalités, mais ne
+les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait partie, chez
+certains peuples, d’un héritage ancestral que les révolutions
+n’atteignent pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE.
+
+VISIONS D’AVENIR
+
+
+Les périodes de désordre et d’anarchie dont est entrecoupée l’histoire
+des peuples aboutissent généralement à des phases momentanées de
+stabilisation. Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV dans
+les temps modernes sont des exemples de telles phases.
+
+Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions avant
+Auguste, guerres de religion et insurbordination de la noblesse avant
+Louis XIV, préparèrent ces périodes de provisoire fixité.
+
+Les États-Unis représentent aujourd’hui une des rares parties du globe
+ayant atteint une certaine stabilité. L’Europe reste dans une phase de
+crises résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que la période
+actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies. On se bornera à
+en énumérer quelques-unes.
+
+ * * * * *
+
+La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée dans les relations
+des peuples. L’évolution industrielle du monde a créé entre les nations
+une si étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient
+subsister les unes sans les autres.
+
+Mais en même temps que la communauté d’intérêts rapprochait les hommes,
+la divergence de leurs héréditaires sentiments les séparait. Jamais les
+haines entre nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui.
+
+L’antinomie entre les conceptions politiques n’est pas moins profonde.
+D’antiques monarchies ont été remplacées par des gouvernements
+démocratiques. Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent
+plus.
+
+Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements, grandissait
+aussi leur impuissance à bien gouverner. Cette impuissance devint telle
+dans divers pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs
+comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers ministres munis,
+comme en France et en Angleterre, de pouvoirs presque dictatoriaux.
+
+Les peuples modernes semblent donc condamnés à choisir entre les deux
+termes de cette antinomie: subir des gouvernements collectifs
+impuissants ou accepter des dictatures personnelles avec tous leurs
+dangers.
+
+Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits entre peuples
+différents ou entre classes d’un même peuple constituent des antinomies
+aussi dangereuses que les précédentes.
+
+Très dangereuse encore l’antinomie créée par les besoins croissants
+d’égalité et les inégalités issues des complications scientifiques et
+industrielles du monde moderne. Confusément sentie par l’immense armée
+des inadaptés, cette antinomie les conduit à vouloir ramener violemment
+à des formes inférieures les civilisations trop compliquées pour des
+cerveaux insuffisamment évolués.
+
+ * * * * *
+
+Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont pour cause principale
+l’opposition entre des réalités qui ne fléchissent pas et des illusions
+que la poursuite d’idéals nouveaux fait naître.
+
+Les conséquences de ces conflits ne sauraient être déterminées encore.
+Il n’est pas de cerveau assez vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et
+de sa civilisation.
+
+La simple énumération des bouleversements qui se sont succédé depuis la
+Révolution française suffirait à montrer la difficulté de telles
+prévisions.
+
+Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir l’ombre d’un
+Bonaparte derrière les violences de Robespierre et les désordres du
+Directoire, mais comment eût-il deviné la série de révolutions et
+d’événements divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours? L’imprévisible
+domine l’Histoire.
+
+ * * * * *
+
+Les destinées de l’Europe dépendront de la solution donnée à certains
+problèmes fondamentaux dont les plus importants sont les suivants:
+
+1º La France et l’Angleterre pourront-elles éviter une nouvelle guerre
+avec l’Allemagne isolée ou associée à la Russie? 2º L’Europe est-elle
+menacée d’un grand conflit avec l’Asie? 3º Le monde occidental
+pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes? 4º L’hégémonie
+économique du monde, que la guerre avait transférée de l’Allemagne à
+l’Angleterre, passera-t-elle de l’Europe à un autre continent? 5º Les
+États européens en seront-ils réduits à devenir les vassaux économiques
+et financiers de l’Amérique?
+
+La solution de ces divers problèmes dépendra surtout de la prédominance,
+impossible à prévoir, de certains éléments de la vie mentale des
+peuples.
+
+Les influences affective, mystique et rationnelle qui mènent les peuples
+agissent dans le même sens aux époques brillantes des civilisations. Une
+révolution est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit.
+
+De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui semblent dominer; mais
+cette domination ne s’observe, eu réalité, que dans les laboratoires et
+les usines. En dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et
+affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent souvent aux
+influences rationnelles, et c’est là une des grandes causes du chaos où
+l’Europe est plongée.
+
+ * * * * *
+
+Les conflits entre les influences mystiques affectives et rationnelles
+qui se disputent l’orientation du monde, se manifestent journellement
+dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris celles des intérêts
+économiques. Et c’est pourquoi on peut se demander si les haines
+profondes divisant les peuples pèseront plus dans la balance de leurs
+destinées que les intérêts économiques capables de les rapprocher.
+
+Si la logique rationnelle dirigeait le cours de l’Histoire, les hommes
+admettraient sans discussion qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à
+se combattre; mais les impulsions affectives et mystiques d’où la
+plupart de nos actions dérivent ont une force si grande que les intérêts
+rationnels les plus clairs s’évanouissent souvent devant elles. On eut
+une nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine entreprit
+d’expulser violemment les étrangers. Malgré la communauté évidente de
+leurs intérêts, les diverses nations ne réussirent que très
+difficilement à s’unir un peu pour se défendre.
+
+ * * * * *
+
+La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions pacifiques ou
+guerrières de l’empire germanique, c’est-à-dire de la prédominance que
+pourraient prendre sur les intérêts rationnels les besoins de revanche
+et de grandeur.
+
+Si les influences rationnelles ne prédominent pas, une nouvelle guerre
+européenne est certaine dans un délai qui ne saurait être immédiat,
+parce que tous les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui un
+ardent besoin de paix, mais dans un délai moins long que celui qui a
+séparé la guerre de 1870 du dernier conflit.
+
+Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs du désarmement, plus
+les grandes nations seront armées plus elles auront de chances d’éviter
+une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples suffisamment forts.
+Réduire les armées à une sorte de milice, comme le voulaient les
+socialistes avant 1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore,
+serait assurer la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe les hommes d’État qui
+dirigent ses destinées? Leurs opinions semblent généralement dominées
+par la question de savoir si la paix pourra être maintenue et si
+l’Europe repoussera définitivement, comme y a réussi l’Italie, les
+influences socialistes.
+
+«Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, affirmait le premier
+ministre de l’empire britannique, M. Chamberlain, elle aurait pour
+conséquence la fin dernière des civilisations de l’Occident.» Les
+grandes capitales modernes: Londres, Paris, Rome, etc., qui illuminèrent
+le monde d’un si vif éclat, auraient le sort de Ninive, Babylone et des
+nombreuses cités antiques dont il ne subsiste que des ruines et des
+souvenirs.
+
+Le même ministre considère qu’en dehors des guerres, «la propagation du
+socialisme est le grand danger menaçant l’Europe».
+
+Les hommes d’État français un peu clairvoyants semblent aussi
+pessimistes:
+
+ «... L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est
+ profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs... Égalité dans le
+ demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel; égalité dans la misère,
+ voilà pour l’ordre économique, en attendant l’excès suprême, qui
+ serait de détruire ce que l’on ne peut pas avoir.»
+
+Une des grandes forces des États-Unis est d’être entièrement libérés des
+influences socialistes qui rongent l’Europe et la menacent d’un retour à
+la barbarie.
+
+
+
+
+CONCLUSIONS
+
+
+Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage ayant déjà été
+résumées dans plusieurs chapitres, il suffira de rappeler les plus
+importantes.
+
+Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente, en effet, une
+période de conflits dont l’issue reste ignorée, entre des illusions
+politiques et des nécessités économiques nouvelles.
+
+Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant. Comme le
+christianisme à ses débuts, il est devenu la religion des mécontents et
+des inadaptés que les grandes civilisations suscitent fatalement.
+
+Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener un monde trop élevé
+pour eux à des formes d’organisation mieux en rapport avec leur
+mentalité.
+
+Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis hériteraient du
+flambeau de la civilisation, pendant que les grandes capitales
+européennes subiraient une décadence analogue à celle dont la Russie
+socialisée est devenue victime.
+
+ * * * * *
+
+En même temps que grandissait le rôle perturbateur des illusions
+politiques grandissait aussi l’influence de la science dans toutes les
+formes de l’évolution moderne. Elle a transformé l’existence matérielle
+des peuples et aussi leur pensée.
+
+Son action dans le monde moral est loin cependant d’avoir égalé son rôle
+dans le monde matériel. Elle s’est montrée incapable d’établir la paix
+entre les hommes et de créer un idéal assez fort pour les orienter.
+
+Malgré ses patientes investigations, la philosophie n’a pas mieux réussi
+que la science à résoudre les grands problèmes qui se posent à la
+curiosité des penseurs: l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé,
+éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses dérivent la vie et
+la pensée, l’homme n’est-il qu’un infime atome perdu dans une immensité
+à laquelle il est impossible d’attribuer un commencement ni d’entrevoir
+une fin? Insolubles problèmes.
+
+Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires espérances se
+retournent vers les divinités du passé ou se soumettent aveuglément à
+des doctrines auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs.
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et la science semblent
+impuissantes encore à régir le monde moral que la religiosité ancestrale
+est si lente à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions
+savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les temples de la
+connaissance, constitués par les laboratoires, ont d’ailleurs une
+architecture bien sévère auprès de celle des édifices grandioses où, à
+l’ombre des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les mobiles de
+l’activité des hommes. Apôtres de la science et apôtres des religions ne
+parlent pas la même langue. Alors que les seconds promettent les futures
+félicités d’un éternel paradis, les premiers ne s’occupent que de
+présentes réalités.
+
+ * * * * *
+
+L’évolution des points fondamentaux de la pensée humaine, depuis les
+origines de l’histoire, peut être résumée de la façon suivante:
+
+Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit dominé par des forces
+supérieures que la crainte et l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter
+lançait la foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir les
+moissons.
+
+Des siècles de recherches furent nécessaires pour découvrir que les
+dieux personnels étaient l’illusoire image de forces impersonnelles
+inaccessibles à la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais
+l’électricité, qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune, mais
+l’attraction de certains astres, qui souleva les mers.
+
+Sans doute, la nature intime de ces forces restait complètement ignorée,
+mais l’on savait au moins qu’elles ne résultaient pas de divins
+caprices.
+
+Ce passage des anciens dieux personnels à des forces impersonnelles
+constitue un des grands progrès de l’esprit humain; ses conséquences ont
+été capitales.
+
+L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à des lois tellement
+rigides que les dieux seuls pouvaient en changer le cours, devenait
+capable de lutter victorieusement contre elle.
+
+De cette grande découverte résultèrent des transformations profondes
+dans la marche des civilisations. Conquérir les forces de la nature
+sembla plus efficace alors que de solliciter la protection des dieux.
+
+Avec les progrès nés de cette conquête des horizons imprévus surgissent
+et déjà s’entrevoit l’aurore d’une humanité nouvelle assez évoluée pour
+comprendre, avec les raisons premières des choses, les mystères
+formidables dont le monde reste encore enveloppé.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INTRODUCTION
+ Physionomie actuelle du monde.
+
+ LIVRE PREMIER
+ Les forces qui mènent le monde.
+
+ Chapitre I.--Les forces matérielles et immatérielles dans
+ l’histoire 19
+ -- II.--Comment naissent les opinions et les croyances.
+ Rôle de la crédulité dans l’histoire 21
+ -- III.--Les conflits entre les vivants et les morts 38
+ -- IV.--Les conséquences politiques des erreurs de
+ psychologie 45
+
+ LIVRE DEUXIÈME
+ Les illusions sur le problème de la sécurité.
+
+ Chapitre I.--Les rivalités des peuples et les illusions
+ pacifistes 51
+ -- II.--Les illusions sur le désarmement et les alliances 59
+ -- III.--Les illusions sur la valeur des arbitrages 67
+
+ LIVRE TROISIÈME
+ Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences.
+
+ Chapitre I.--Caractères destructeurs des prochaines guerres 73
+ -- II.--Pourquoi certaines guerres sont inévitables 78
+ -- III.--Les guerres résultant d’un excédent de population 84
+ -- IV.--Les conflits avec l’Islam 93
+ -- V.--Les menaces de conflits asiatiques 99
+ -- VI.--Les guerres intérieures et les volontés populaires 107
+
+ LIVRE QUATRIÈME
+ Les forces politiques nouvelles.
+
+ Chapitre I.--Le conflit entre les nécessités économiques
+ nouvelles et les anciens principes 115
+ -- II.--Rôle moderne des forces collectives. Division des
+ sociétés en groupements corporatifs 122
+ -- III.--La lutte du nombre contre les élites 127
+ -- IV.--Les pôles politiques nouveaux et les futurs maîtres
+ du monde 132
+
+ LIVRE CINQUIÈME
+ Nécessités déterminant les institutions politiques.
+ Pourquoi l’Europe marche vers la dictature.
+
+ Chapitre I.--La décadence du parlementarisme et l’évolution des
+ peuples vers la dictature 141
+ -- II.--Les formes récentes de dictature réalisées en Europe 150
+ -- III.--Raisons psychologiques du danger des dictatures 157
+
+ LIVRE SIXIÈME
+ Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses.
+
+ Chapitre I.--Les illusions sur la nature du capital 161
+ -- II.--Les conflits entre l’intelligence, le capital et le
+ travail 168
+ -- III.--Comment l’Amérique a résolu le problème de la lutte
+ des classes 176
+
+ LIVRE SEPTIÈME
+ La situation financière du monde.
+
+ Chapitre I.--L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie
+ financière de l’Amérique 187
+ -- II.--La situation financière de la France 195
+ -- III.--Le thermomètre psychologique des situations
+ financières 204
+ -- IV.--Difficultés psychologiques des réformes
+ administratives 209
+
+ LIVRE HUITIÈME
+ Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde.
+
+ Chapitre I.--Les formes diverses de la monnaie. Apparences et
+ réalités 221
+ -- II.--Stabilisation et revalorisation 226
+ -- III.--Facteurs économiques et psychologiques du problème
+ de la stabilisation 234
+
+ LIVRE NEUVIÈME
+ Rôle de l’idéal dans la vie des peuples.
+ La religion socialiste.
+
+ Chapitre I.--L’évolution des idéals modernes 243
+ -- II.--Les progrès de la religion socialiste 251
+ -- III.--La mentalité bolcheviste 265
+ -- IV.--Luttes du socialisme et du syndicalisme contre la
+ civilisation 273
+ -- V.--La défense contre le communisme 279
+ -- VI.--Les antinomies de l’âge moderne. Visions d’avenir 291
+
+ Conclusions 298
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+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7-1927.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76269 ***