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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 ***
+
+
+
+
+
+
+ GEORGE AURIOL, TRISTAN BERNARD
+ GEORGES COURTELINE
+ JULES RENARD, PIERRE VEBER
+
+ X...
+ ROMAN IMPROMPTU
+
+
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PARIS
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés
+ pour tous les pays.
+
+
+
+
+DES MÊMES AUTEURS
+
+Chez le même éditeur:
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+ L’HOTELLERIE DU TEMPS-PERDU.
+ LE TOUR DU CADRAN.
+ SOIXANTE A L’HEURE.
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+ L’AFFAIRE LARCIER, roman.
+ CORINNE ET CORENTIN, roman.
+ L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, roman.
+ LA FAUNE DES PLATEAUX.
+ FÉERIE BOURGEOISE, roman.
+ LE JEU DE MASSACRE.
+ LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre).
+ LE TAXI FANTOME.
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+ BOUBOUROCHE.
+ LES GAITÉS DE L’ESCADRON.
+ LE TRAIN DE 8 H. 47.
+ LES LINOTTES.
+ UN CLIENT SÉRIEUX.
+ AH! JEUNESSE!
+ MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR.
+ LES FEMMES D’AMIS.
+ LIDOIRE ET POTIRON.
+ LA PHILOSOPHIE DE GEORGES COURTELINE.
+
+
+THÉATRE
+
+Tome I: BOUBOUROCHE.--UN CLIENT SÉRIEUX.--LES BOULINGRIN.--MONSIEUR
+BADIN.--LA CRUCHE.--LA PEUR DES COUPS.--LA PAIX CHEZ SOI.--LE
+COMMISSAIRE EST BON ENFANT.
+
+Tome II: LE GENDARME EST SANS PITIÉ.--LA CONVERSION
+D’ALCESTE.--LIDOIRE.--THÉODORE CHERCHE DES ALLUMETTES.--LES GAITÉS DE
+L’ESCADRON.--LE DROIT AUX ÉTRENNES.--HORTENSE COUCHE-TOI.--L’ARTICLE
+330.--LES BALANCES.--GROS CHAGRINS.
+
+
+JULES RENARD
+
+ HISTOIRES NATURELLES. Illustré.
+ POIL DE CAROTTE, roman. Illustré.
+
+
+PIERRE VEBER
+
+ MADEMOISELLE FANNY.
+ UNE PASSADE, roman. Illustré. (En collaboration avec Willy).
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Au roman qui suit, quelques mots d’explication sont nécessaires. Il est
+temps de dire aux lecteurs ce qu’est l’_X..._, roman impromptu par les
+humoristes G. Auriol, Tristan Bernard, Courteline, Jules Renard et
+Pierre Veber.
+
+Les humoristes ci-dessus (dont l’éloge n’est plus à faire, puisqu’ils
+s’en sont chargés à plusieurs reprises), ces humoristes pensèrent qu’il
+serait bon de relever le niveau littéraire des lecteurs de romans. Ils
+imaginèrent d’écrire en collaboration un roman dit _impromptu_, sans
+plan préconçu, sans sujet arrêté. Le _Gil Blas_ voulut bien accueillir
+cette tentative, qui n’a d’autre précédent que la _Croix-de-Berny._
+
+Il fut convenu que l’on tirerait au sort les noms des cinq auteurs, afin
+d’établir l’ordre dans lequel ils se succéderaient; chacun devait écrire
+un feuilleton faisant suite à celui qui le commandait. Le premier de la
+liste donnerait le titre du roman et le personnage qui, seul, fût
+invulnérable (précaution qui assurerait un semblant d’unité à l’œuvre).
+
+Le sort établit la liste suivante:
+
+ PIERRE VEBER
+ JULES RENARD
+ TRISTAN BERNARD
+ GEORGES COURTELINE
+ GEORGE AURIOL
+
+Le roman devait comprendre 30 à 35 feuilletons. Chaque feuilleton serait
+signé. Toute modification des personnages était autorisée, sauf la
+modification de sexe. Il était permis de tuer ceux qui déplaisaient (à
+l’exception de X...). Il était également permis d’en introduire
+d’autres, même s’ils ne prenaient aucune part à l’action. Ladite action
+pouvait être transportée dans toutes les parties du monde; en pareil
+cas, il importe de prévenir le lecteur, qui ne se méfierait pas, par
+quelques phrases explicatives.
+
+Donc, résumons nos intentions: Nous avons voulu faire du
+roman-feuilleton une chose purement mécanique, simplifiant la besogne
+par la division du travail. En même temps, la coopération au travail,
+ainsi qu’aux bénéfices, éminemment socialiste, est d’un exemple
+excellent pour nos confrères. Nous espérons que notre tentative aura
+contribué du moins à ranimer l’esprit de corps, qui tend à disparaître
+de plus en plus chez les littérateurs. Il se peut que le roman ainsi
+composé soit d’une sottise navrante; il se peut (et nous le souhaitons)
+qu’il soit, au contraire, d’une gaieté parfaite; il aura du moins
+l’attrait de l’imprévu aussi bien pour nos lecteurs que pour nous-même.
+
+PIERRE VEBER.
+
+(Paris, 1895)
+
+
+
+
+X...
+
+
+
+
+PIERRE VEBER
+
+
+
+
+I
+
+UNE SITUATION QUI N’A PAS DE NOM
+
+
+Le monsieur, d’un certain âge, que deux sergents de ville tenaient aux
+biceps, n’eut pas l’air surpris lorsqu’on le présenta au commissaire.
+
+--Voilà, dit le brigadier, un gaillard que nous avons pincé en train de
+jeter des pierres dans les fenêtres de Mme veuve Coignet, 53, avenue
+Montaigne. C’est un anarchiste de la pire espèce.
+
+Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait le local, comme s’il
+avait l’intention d’y établir une industrie quelconque. Assurément, «il
+en avait vu bien d’autres» et ne gaspillait pas l’émotion.
+
+Le commissaire lui demanda:
+
+--Vos nom et prénoms?
+
+--Je n’en ai pas, répondit le monsieur.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Je ne m’appelle pas.
+
+--Allons donc! Vous refusez de dire qui vous êtes?
+
+--Je ne suis pas.
+
+--Vous voulez plaisanter avec la justice, mon garçon; vous faites le
+mariolle, hein? Ça vous passera, joli jeune homme...
+
+--Monsieur, je ne plaisante pas. Je n’ai pas de nom parce que je suis
+mort, il y a dix ans, dans la catastrophe du _Squale_.
+
+Le commissaire, soudain, changea d’attitude; il pensa: «J’ai affaire à
+un pauvre fol», et il s’empressa d’adopter le ton d’exquise courtoisie
+que les magistrats réservent aux seuls déments:
+
+--Ah! oui, je vois qui vous êtes... l’Empereur du Maroc, n’est-ce pas?
+et vous venez d’hériter de 600 millions? Que Votre Majesté daigne
+m’excuser... ces messieurs vont La reconduire en voiture.
+
+--Monsieur, vous vous méprenez: je ne suis pas fou. Je vous affirme que
+_je suis bien mort_, et j’ajoute que c’est ce qui me tue. Vous avez
+peut-être entendu parler de ce naufragé du _Squale_ qui revint en France
+dix ans après le sinistre?...
+
+--Oui. On n’a jamais élucidé cette affaire-là; c’est tout récent,
+n’est-ce pas?
+
+--Tout récent; le naufragé en question, c’est moi. Parmi les noms des
+passagers qui avaient péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà
+pourquoi je n’ai plus de nom.
+
+--Comment avez-vous fait pour vivre dix ans sans état civil?
+
+--J’étais dans un pays où l’on ne s’inquiète pas de contrôler l’identité
+des gens, et puis cela m’amusait un peu de faire peau neuve; aussi
+n’ai-je pas réclamé, lorsque j’ai appris que l’on me croyait mort.
+J’étais bien là où je me trouvais et je n’avais aucune hâte de rentrer
+en France. J’ai passé dix bonnes années là-bas, à New-York, sous le nom
+de Hicks.
+
+--Alors, vous vous nommez Hicks?
+
+--Non plus. Car, au bout de dix ans, j’ai voulu reprendre mon véritable
+nom; trop tard, il y avait prescription. Or, j’avais avoué que Hicks
+n’était pas mon patronyme; il n’y avait plus moyen de le reprendre. A
+cette heure, je suis dans une situation plus triste que celle du bâtard,
+qui, lui, a au moins un prénom.
+
+--Tout ça ne m’explique pas pourquoi vous jetez des pierres dans les
+carreaux. Finissons-en: je suis pressé d’aller me coucher.
+
+--Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir? D’ailleurs je jetais des
+pierres dans _mes_ carreaux.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que ma femme ne voulait pas m’ouvrir, c’est clair.
+
+--Ah! ah! vous êtes marié...? Et pourquoi votre femme ne voulait-elle
+pas vous ouvrir?
+
+--Mais parce que je suis mort depuis dix ans! Quand j’ai vu qu’à
+New-York on refusait de me reconnaître, j’ai pensé: «Je vais retourner à
+Paris, où j’ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra, elle.» J’arrive
+ici; je m’informe de Mme veuve Coignet...
+
+--Je comprends: vous avez trouvé votre femme remariée... C’est très
+curieux!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Et vous réclamez votre femme qui ne veut plus de vous?
+
+--Vous n’y êtes pas du tout. Vous devez penser que j’ai, maintenant, un
+grand détachement des choses humaines. Avec mon état civil, une partie
+de moi est morte; il m’est impossible désormais de m’irriter ou de me
+réjouir. Comprenez-vous? je me survis, et la mélancolie indifférente qui
+est ma nuance d’âme ne se teinte d’aucun courroux. Je pensais donc que
+ma femme n’avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant dix ans.
+J’aurais accepté qu’elle se fût remariée.
+
+--Si elle ne s’est pas remariée, de quoi vous plaignez-vous? Faites-vous
+connaître.
+
+--C’est ce que j’ai fait; j’ai trouvé ma femme avec un amant. Le nom de
+mes ancêtres m’est d’autant plus précieux qu’il ne m’appartient plus. Ma
+veuve le traîne dans la boue; tout le quartier sait qu’elle vit
+maritalement avec un capitaine d’artillerie. J’ai exigé qu’elle
+régularisât; elle ne veut pas; elle refuse même de me recevoir.
+
+--Introduisez une demande en rétablissement d’état civil; et quand vous
+aurez été reconnu, vous demanderez le divorce.
+
+--Vous n’ignorez pas qu’on ne meurt qu’une fois. J’ai réclamé, imploré,
+quémandé, postulé, je n’ai rien obtenu. On s’est borné à interroger ma
+veuve; elle a toujours nié que je fusse son mari. Elle a raison, après
+tout; ma fortune était suffisante pour deux; elle ne suffirait pas pour
+un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j’ai beaucoup changé;
+personne ne m’a trouvé ressemblant. Je ne vous trompais donc pas quand
+je vous disais que j’étais mort depuis dix ans et que je n’avais plus de
+nom.
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Je
+n’ai plus droit à la Justice et je n’attends rien que de moi-même.
+
+--Ici, nous ne sommes pas d’accord. Promettez-moi de vous tenir
+tranquille; à cette seule condition je vous rendrai la liberté.
+
+--Je ne promets rien. Car vous n’avez pas réfléchi à ceci: _on ne
+m’arrête pas_. Pour m’arrêter, il faudrait mille formalités pour
+lesquelles il est nécessaire que je possède un nom. Je suis un fantôme.
+Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet père pour tapage nocturne? Non,
+n’est-ce pas? Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu’un
+procès-verbal contre moi. Ma situation comporte mille ennuis; elle me
+prive des plus élémentaires avantages sociaux, mais elle me dispense des
+servitudes y-afférentes.
+
+Le commissaire parut vivement intéressé par ce raisonnement; il calcula
+la quantité de travail supplémentaire qui lui incomberait s’il retenait
+ce prévenu anonyme, et il se résolut à l’indulgence:
+
+--Vous pouvez vous retirer; mais n’y revenez plus.
+
+--Laissez aller monsieur.
+
+Le monsieur quitta le commissariat. Un instant, sous le porche, il
+contempla le ciel, comme s’il en allait choir une solution filante. Puis
+il s’en fut, du pas d’un homme que rien n’inquiète, à l’avenir.
+
+Il se rendit au 53 de l’avenue Montaigne, où, à cette heure tardive, sa
+femme et l’amant d’icelle devaient être sans défiance. Il ne savait pas
+ce qu’il allait leur dire, mais il comptait sur le hasard, l’inépuisable
+hasard, qui fournit les contenances et les mots qui vont avec. Il
+verrait; l’important était d’arriver à une transaction.
+
+Il sonna: sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement:
+
+--Ne vous effrayez pas, c’est encore moi. Mais je n’ai pas de mauvaises
+intentions.
+
+--Vous savez qu’_Il_ est là.
+
+--Ma chère veuve, je viens vous ennuyer pour la dernière fois. Je désire
+_lui_ parler, et vous assisterez à notre entretien.
+
+--Qui dois-je annoncer?
+
+--Mais... Ah! oui, c’est vrai... je n’y pensais plus. Annoncez M. X...
+tout court.
+
+La femme sortit. X... resta dans l’antichambre, inspecta le local. Sur
+la cheminée, son portrait souriait dans un cadre orné d’un crêpe;
+devant, une fleur artificielle faisait semblant de se faner dans un vase
+de porcelaine.
+
+Rien n’était changé, et cela n’avait rien de surprenant, car il est
+certain que rien ne change et que «tout est bien toujours la même
+chose», selon le mot de l’écrivain allemand. Il prit la fleur et la mit
+à sa boutonnière.
+
+La porte du salon s’ouvrit:
+
+--Si vous voulez vous donner la peine d’entrer?
+
+_L’autre_ était là. Le capitaine était un homme entre deux âges, mais
+non entre deux maîtresses; petit, replet...
+
+Après tout, vais-je m’attarder à décrire un personnage dont la vie ne
+tient qu’à un fil, qui peut être tué d’un moment à l’autre par le
+caprice de mes collaborateurs?
+
+Il se leva, indiqua un siège. X... parla en ces termes:
+
+--J’ai annoncé à madame que je n’avais aucune mauvaise intention; je
+réitère cette annonce pour que vous laissiez en repos le revolver autour
+duquel, imprudemment, votre dextre se joue dans la poche de votre
+veston. Aussi bien, n’êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je me
+présente les mains pleines de conciliation. Vous savez qui je suis.
+
+--Mais... je n’ai pas l’honneur...
+
+--Si, vous avez l’honneur. Entre nous, vous pouvez avouer que vous
+_savez_ qui je suis. Sans reproches, je vous ferai observer que vous
+occupez ici ma place; mes biens sont les vôtres, ma femme vous
+appartient. Je ne réclame rien de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas
+assez égoïste pour vous dégoûter de ma succession. Par contre, j’exige
+absolument que vous régularisiez.
+
+--Régulariser? Quel intérêt cela a-t-il pour vous?
+
+--Amour-propre d’outre-tombe... J’ai toujours eu le goût des positions
+nettes; je ne veux pas que l’on dise que ma veuve fait la noce. Je vous
+avertis qu’en cas de refus de votre part, je suis prêt aux représailles.
+
+--Lesquelles?
+
+--Ce serait trop long à vous expliquer. Vous soupçonnez que je suis prêt
+à vous infliger mille supplices chinois. Aussi, je vous conseille de
+vous soumettre.
+
+--Il y a néanmoins un obstacle au mariage que vous voulez m’imposer...
+Je suis déjà marié.
+
+--Ah! bah!
+
+--Oui. Ma femme est partie en bombe, il y a une dizaine d’années, avec
+un ami à moi. Depuis, ils n’ont plus donné signe de vie. Cependant, en
+me mariant, je m’expose à être bigame; m’y obligerez-vous?
+
+X... médita; il reprit:
+
+--Pourquoi pas? On ne pourra prouver votre bigamie qu’en démontrant
+l’existence de votre première femme; or celle-ci a tout intérêt à ne pas
+se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle régularisé.
+N’éprouvez-vous pas quelque joie à mettre au monde de petites
+monstruosités légales?
+
+Le capitaine répondit:
+
+
+
+
+JULES RENARD
+
+
+
+
+II
+
+LA RÉPONSE DU CAPITAINE ET LA RÉPLIQUE DE X...
+
+
+--Monsieur, vous m’ennuyez avec votre histoire. Elle est à dormir
+debout, sur un pied. Vous vous dites: «Voilà une bonne bête de
+capitaine, un capitaine de Courteline: je peux le faire poser.» Et vous
+me faites poser. Dans quel but? Je ne sais pas; pour gagner un pari,
+sans doute, une somme infime, soixante-quinze francs peut-être, ou
+quelque dîner. Et vous inventez cette catastrophe de la _Gascogne_.
+
+--Du _Squale_, reprit doucement X...
+
+--Tant pis pour vous. Avec la _Gascogne_, vous m’intéressiez. C’est un
+bateau superbe, admirablement monté, le type modèle de notre marine.
+Pleurons la _Gascogne_ tant que vous voudrez, mais je me moque du
+_Squale_ ou de sa carcasse au fond des eaux, s’il en reste. Passons. On
+vous croit mort. D’abord, ça vous va pendant dix ans. Puis ça ne vous va
+plus. M’expliquerez-vous cette lubie? Quand on est mort, c’est pour tout
+le temps!
+
+--Oui; mais quand on n’est pas mort?
+
+--Quand on n’est pas mort, on le dit le soir même, le lendemain, huit
+jours après, au plus tard. On télégraphie à sa famille désolée. On
+rassure ses parents affligés, ses amis inquiets. Vous, malin, vous vous
+distinguez. Il vous faut de l’original, des coups de théâtre préparés de
+loin, un retour à effet, une situation embrouillée, du mauvais
+feuilleton de sous-off, et ça vous amuse de réclamer un nom que vous ne
+vous rappelez même plus, au bout de dix années. Pourquoi dix?
+
+--Parce qu’il y a prescription.
+
+--C’est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez. Apprenez qu’il n’y a
+pas de prescription amissive des noms. La propriété du nom est
+inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter votre Larousse...
+ici, toujours à droite. Je me suis interdit de le changer de place, par
+déférence pour son poids. Quel meuble! Vous y lirez une demi-colonne de
+renseignements désastreux pour votre cause. Ça vous ennuie, hein! mon
+naufragé?
+
+--Du tout, répliqua X..., qui reprenait sa bonne humeur en lisant le
+Larousse. Mais, si j’ai droit à mon nom, il me faut au moins rétablir
+mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon identité.
+
+--Et moi, dégourdi! ne suis-je pas là pour un coup? s’écria le
+capitaine. Citez-moi devant le tribunal. Pensez-vous que j’aie peur? Me
+croyez-vous capable d’un faux témoignage? Est-ce que j’ignore votre nom?
+Est-ce que j’ignore que vous vous appelez...
+
+--Taisez-vous, fit X... vivement: vous allez tout gâter.
+
+--Bon! bon! dit le capitaine. Gardez votre incognito, si vous y tenez.
+J’aime autant ne plus vous connaître. J’ai horreur des nouvelles
+relations. Mais alors, que venez-vous f... ici? Reprendre votre femme?
+Aline! Aline! écoute un peu.
+
+--Tiens, vous l’appelez Aline? Moi je l’appelais Marthe.
+
+--Moi, dit le capitaine, je l’appelle Aline: C’est plus court et ça
+efface le passé. Aline, regarde le monsieur, regarde-le bien, et dis si
+tu l’aimes mieux que moi.
+
+--Oh! mon ami!... fit Aline.
+
+--Ne comprends-tu pas? dit le capitaine. Je te demande si tu préfères
+coucher avec le monsieur qu’avec moi.
+
+Aline ne sut que rougir et se retirer.
+
+--Vous voyez, dit à X... le capitaine, quelle impression vous lui
+produisez. Elle vous tourne le dos. Ayez donc l’amabilité de m’en faire
+autant.
+
+--Monsieur, expliqua X... qui se raffermissait, je vous le répète, je ne
+réclame ni ma femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes l’amant de
+Marthe...
+
+--Aline, Aline, rectifia le capitaine.
+
+--Mettons Marthe-Aline, dit X... Je vous prie de l’épouser, c’est-à-dire
+de régulariser, pour mon honneur.
+
+--Encore? s’écria le capitaine. Nous n’avançons pas, nous piétinons:
+nous n’en sortirons jamais. Il me prie de régulariser pour son honneur.
+Il a des mots charmants. Dites donc, jeune homme qui parlez si haut de
+régulariser, êtes-vous en règle avec votre service militaire? Quand vous
+vous prélassiez là-bas, à New-York, qui faisait vos premiers vingt-huit
+jours, vos seconds vingt-huit jours, et vos treize jours?
+
+--Oh! répondit X... avec suffisance, il y a prescription.
+
+--Décidément, c’est une rage. Sachez, pékin retour d’Amérique, que le
+sous-lieutenant n’a qu’un galon, que le lieutenant en a déjà deux, mais
+que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez qu’un capitaine ne reçoit
+de personne des leçons de code militaire, et sachez qu’il n’y a
+prescription pour les déserteurs, en temps de paix, qu’au bout de trente
+années, et que sur un signe de moi, on peut vous coffrer.
+
+--Vous ne ferez pas ce signe, dit X... En vous sommant d’épouser ma
+femme pour mon honneur, je m’adresse non au capitaine, mais à l’homme
+d’honneur. Restez donc assis.
+
+--Vous connaissez mon faible, dit le capitaine, qui se levait avec cette
+solennité qu’ont perfectionnée en France les hymnes russes. Je pense,
+comme vous, qu’un homme ne saurait vivre sans honneur. Voici mon
+revolver. Je me retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous.
+
+--Vous voulez que je me brûle la cervelle?
+
+--Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine. Je veux que chacun fasse
+son devoir.
+
+--Vous oubliez notre unique statut, dit froidement X... Je regrette
+qu’il me soit impossible de me suicider. Ça terminerait tout, et mon
+Dieu! j’en ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel sourire
+qu’il avait appris des cannibales forains de New-York, s’il m’est
+défendu de me supprimer moi-même, rien ne m’empêche de vous tuer. Je
+n’ai qu’à tourner contre vous cette arme que, si imprudemment, vous
+m’avez prêtée.
+
+--Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais: elle n’est pas
+chargée.
+
+--Nous verrons bien, dit X... Je vous autorise à commander le feu. Du
+courage, comme à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous ferme, le
+buste droit, la tête haute, l’œil sur le petit trou noir.
+
+--Je me rends, dit le capitaine: j’épouserai.
+
+--Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie. Ma première était
+stupide. Oui, quelle drôle d’idée de vous forcer à épouser ma femme! La
+belle vengeance! A peine si je vous mettais dans l’embarras. Je
+consolidais plutôt votre bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref,
+je raisonnais comme un serin. Maintenant, mon capitaine, c’est moi qui
+répouse. Depuis que nous bavardons, des souvenirs m’attendrissent. Il
+fait bon ici. Il fait chaud, doux. C’est propre, gentil, intime. Vous
+n’avez rien changé, et pourtant cela me paraît mieux qu’autrefois. Effet
+d’absence. Ma femme même me replaît. Il me semble qu’elle a gardé ses
+qualités de jadis, sous mon règne, et que vous lui en avez ajouté
+quelques-unes dont je profiterai. Quand je pense que j’allais vous
+laisser ce nid et son oiseau, vous y installer définitivement,
+maritalement, et partir, sans regret, ma sotte vanité satisfaite... de
+quoi? je vous le demande!... Imbécile! imbécile! Deux fois imbécile: une
+pour moi, l’autre pour vous. Marthe! Marthe! écoute, écoute ici.
+
+--Que désirent ces messieurs? dit Marthe circonspecte.
+
+--Voici monsieur, qui est ton amant, dit X..., et voici ton mari, qui a
+un revolver. Si tu consens à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si
+tu préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis.
+
+--Aline! s’écria le capitaine.
+
+--Marthe! implora X...
+
+--Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse.
+
+--Vous l’entendez, mon capitaine. Elle se met du côté où le revolver ne
+part pas, du côté du manche. Vous l’impressionnez moins qu’une arme à
+feu, ce qui ne saurait vous humilier. Bombez la poitrine.
+
+--C’est un assassinat, dit le capitaine.
+
+--Conformément à la loi du flagrant délit, dit X...
+
+--C’est une lâcheté, dit le capitaine.
+
+--Vous insultez le jury qui m’acquittera, dit X...
+
+--Vous refusez de vous battre?
+
+--J’aime mieux vous abattre.
+
+--Je vous défie de prendre une de ces deux épées accrochées au mur.
+
+--Elles ne sont pas à moi, dit X..., jamais je ne touche une épée. Je me
+souviens seulement d’avoir brandi une lance dans une pantomime, sur le
+pont du _Squale_. Attention! voulez-vous compter, mon capitaine?
+
+--Je ne suis pas prêt et je vous propose de m’en aller, dit le
+capitaine.
+
+--Assez loin pour que je n’entende plus parler de vous? demanda X...
+
+--Oui, là, foi d’officier.
+
+--Ramassez votre casquette et filez, dit X...
+
+--J’ai l’air d’un régisseur qui remet ses clefs, dit le capitaine.
+J’espère avoir administré loyalement vos biens. J’abandonne même
+quelques petits acquêts à la communauté. Tout autre que moi, peut-être,
+se jugerait sévèrement, et je croirais manquer de crânerie gauloise,
+s’il n’était ridicule de se laisser tuer pour une femme qu’on a vu
+vieillir de dix ans et qui vous lâche.
+
+--Je vous prie de l’excuser à cause du revolver, dit X... La chair à
+canon est faible.
+
+--Je n’insiste plus, dit le capitaine. Il me reste à vous souhaiter, mon
+cher monsieur Co...
+
+--Chut! Je me nomme X...
+
+--Mes compliments. C’est un joli nom de savant inconnu. Où me
+conseillez-vous d’aller, maintenant?
+
+--A New-York. Je vous donnerai des lettres.
+
+--Je déteste le porc salé.
+
+--Allez passer une revue de détail.
+
+--Je suis en retraite.
+
+--Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez au claque, allez vous
+coucher, allez à Kiel, allez avec nos peintres à Berlin, allez au
+diable; mais, je vous en prie, comme je tiens toujours votre pistolet
+par le bon bout, si vous ne voulez pas que ça recommence et que ça
+finisse mal, allez-vous-en!
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+III
+
+COMME ON SE RETROUVE
+
+
+La porte d’en bas se referma bruyamment. Le capitaine avait quitté la
+maison.
+
+Marthe et son mari étaient restés de chaque côté de la cheminée, un peu
+pâles l’un et l’autre. Et, pendant quelques minutes, ils gardèrent le
+silence, occupés, malgré leur trouble, à un mutuel examen.
+
+X... était stupéfait de l’heureux changement qui s’était opéré chez sa
+femme. La sèche petite brunette de jadis était maintenant une blonde
+grasse. (Bienfaits d’une vie paisible et d’une excellente eau de
+teinture.)
+
+Lui, de son côté, n’avait pas considérablement vieilli. Son visage, un
+peu hâlé et sans moustache, s’encadrait de deux abondants favoris, dont
+l’un se trouvait être postiche (à la suite de quelle aventure?)
+
+X... et Marthe, après s’être examinés, ne trouvaient rien à se dire, et
+leur émotion ne s’apaisait pas. Il semblait que rien ne subsistât des
+événements de ces dix dernières années.
+
+Pourtant la chaîne de leurs conversations quotidiennes ne s’était pas
+encore raccrochée. X... essayait en vain de parler, et Marthe ne
+trouvait mot. A la fin, le mari, avec un violent effort sur lui-même,
+fit un pas vers sa femme, et, d’une voix un peu altérée:
+
+--Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau froid?
+
+C’était son mets de prédilection. Très souvent, jadis, en revenant d’un
+concert de cors de chasse, où il la menait trois fois la semaine, ils
+allaient grappiller à minuit dans les armoires de cuisine, râflant des
+œufs durs, un morceau de bouilli, l’aile de poulet froid mise de côté
+pour le déjeuner du lendemain.
+
+Marthe, à la question de son mari, répondit de sa voix douce qu’il n’y
+avait pas de veau froid, mais qu’il devait rester du gigot et des
+aubergines. Puis elle s’échappa pour préparer un souper.
+
+X..., resté seul, éprouva de nouveau cette impression pénible d’un
+recommencement après dix ans d’aventures inutiles. Son naufrage, avec
+toutes ses péripéties, lui semblait aussi insignifiant qu’un naufrage de
+gravure, et le capitaine de sa femme lui parut une fiction à trois
+galons d’or. Il piochait dans sa mémoire comme dans une terre de mort,
+n’en retirait que des souvenirs inertes, à qui il tâchait en vain de
+rendre la vie. Il s’évoqua dans son île déserte, se nourrissant de
+plantes diverses, et réduit, pour se friser les favoris, à chauffer au
+feu vacillant d’un bois résineux deux baguettes de cocotier. Un soir,
+dans les broussailles, acculé contre des rochers, il s’était trouvé tête
+à tête avec une hyène affamée, et tous deux s’étaient regardés, les yeux
+dans les yeux, pendant six mortels quarts d’heure. Après quoi, l’hyène
+affamée, qui ne voyait sans doute dans cette occupation qu’un moyen de
+tuer le temps, avait simplement quitté la place.
+
+D’autre part, il retrouvait son fumoir de jadis avec les mêmes
+dispositions, les mêmes ornements. A peine le capitaine avait-il comblé
+quelques vides par des images de son choix: _Joseph et Putiphar_,
+_Monsieur Thiers sur son lit de mort_, _Capture d’un jeune sanglier_.
+Mais X... remarqua que, par une attention touchante, on avait laissé là
+ses diplômes encadrés, son diplôme de licencié ès-lettres et son
+certificat de maître nageur. Il ne vit point seulement que, par une
+autre attention touchante, sa femme avait gratté son nom sur ces
+parchemins pour le remplacer par celui d’un capitaine usurpateur.
+
+X... avait fait le tour de la chambre et était revenu s’asseoir au coin
+du feu. Ici se plaça un épisode attendrissant.
+
+Par l’entre-bâillement d’une porte se glissa un grand chien noir à longs
+poils. Ce chien, d’un bond joyeux, vint sauter tout autour de X...,
+qu’il lécha à la figure avec effusion, se livrant à force gambades et à
+force aboiements joyeux, s’arrêtant parfois les pattes droites et, la
+tête haute, se gargarisant d’un hurlement prolongé, destiné sans doute à
+informer tous les barbets du quartier qu’il y avait du nouveau ce
+soir-là.
+
+X... s’extasia sur cette fidélité canine, que dix ans d’absence
+n’avaient pu entamer. A son tour, il combla le chien de caresses.
+«Martin! la belle fille! Oui, c’est elle! Oui, c’était la petite Martin.
+Elle était contente de revoir son vieux maître! Elle avait trouvé le
+temps long après son vieux maître! Oui, le beau Martin. Holà! Doucement.
+Holà! Oui, le beau Martin!»
+
+A ce moment, Marthe rentrait, tenant un plateau chargé de victuailles.
+
+--Tu sais, dit X... d’un ton qu’il s’efforçait en vain de rendre dégagé,
+tu sais, Martin m’a reconnu.
+
+--C’est d’autant plus méritoire à lui, dit Marthe de sa voix douce,
+qu’il ne te connaît pas. C’est un nouveau Martin, qui n’a que cinq ans,
+et que j’ai acheté après la mort de l’autre. Mais n’est-ce pas qu’il lui
+ressemble?
+
+Ils s’attablèrent. La pendule sonna dix heures.
+
+--Ça fait minuit moins le quart, dit X..., en levant le nez.
+
+C’était bien ça. Il n’avait pas oublié le retard habituel de la pendule.
+
+En causant avec sa femme, X..., la dévisageant, la retrouvait identique
+(malgré qu’elle fût plus grasse) et charmante du charme des choses
+recouvrées. Sous l’influence d’une demi-bouteille de champagne, d’un
+jeûne assez long et de la tiédeur du logis, sous la simple influence,
+que diable! de sa naturelle virilité, il brûlait de continuer le cours
+de ses constatations. Pourtant, avant d’aller plus loin, il fuma une
+pipe. Et ce fut Marthe qui alla chercher au râtelier la pipe bien
+culottée du capitaine. Il la déclara excellente.
+
+--Oui, dit Marthe, le capitaine la fumait bien souvent. Il fumait
+beaucoup, et même trop pour un homme si peu habitué à se laver les
+dents.
+
+X... s’était levé, et, insensiblement, il avait attiré Marthe vers un
+assez large divan placé près de la bibliothèque. L’aventure eut un
+certain charme.
+
+--Ah! dit Marthe dans l’instant d’apaisement qui suivit cette première
+rencontre, je ne regrette pas le capitaine. Il était bon, affectueux,
+mais vraiment mal tenu de sa personne. De plus, il avait une vilaine
+maladie, et même je t’avoue que je ne suis pas tranquille.
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+IV
+
+A LA RECHERCHE D’UNE AME SŒUR
+
+
+Nous avons laissé le capitaine à la porte de la maison. Il tombait une
+pluie si dense que la rue semblait un vaste aquarium. Heureusement, un
+cheval, son cocher et un fiacre ruisselants vinrent à passer devant
+l’officier, qui les héla pour se mettre à l’abri. Mais, une fois dans la
+voiture, il hésita longuement sur l’adresse à donner.
+
+Pendant la scène de rupture, il n’avait eu qu’une pensée en tête. Ce
+n’était pas une pensée de vengeance, car ce capitaine avait une grande
+âme généreuse. Ce n’était pas non plus une idée de raccommodement
+possible, car il était fier autant que brave. Non: il se disait
+simplement: «Dans un instant, j’aurai rompu toute attache avec Mme X...
+et je pourrai aller voir les filles.»
+
+Car ç’avait été pendant de longues années le désir toujours inassouvi de
+cet homme timide et bon. Marthe, avec sa tendresse, le tenait en des
+chaînes étroites. Si bien cachées qu’eussent été ses fredaines, elles
+n’eussent point échappé, selon lui, à cette douce compagne, et la
+crainte d’être soupçonné immobilisait le vieil homme de guerre, lui que
+rien pourtant n’avait jamais effrayé dans sa rude carrière d’officier
+d’habillement.
+
+Il était toujours perplexe, quand, se disant tout à coup qu’il ne
+pouvait quitter ainsi, sans un mot d’adieu, l’infidèle, il donna au
+cocher l’adresse du Grand-Hôtel, où il savait trouver un bureau
+télégraphique encore ouvert.
+
+Et il brouilla de ces lignes fébriles le calme azur du petit bleu:
+
+ «Madame,
+
+«Je n’ajouterai aucun commentaire à ce qui s’est passé tout à l’heure.
+Veuillez faire descendre demain, à la première heure, chez votre
+concierge, les six chemises qu’on m’a livrées jeudi dernier, toutes mes
+bottines, mon costume neuf et la photographie de ma mère.
+
+ «LÉON.»
+
+Puis il dit au cocher:
+
+--90, rue Saint-Georges.
+
+C’était là qu’il avait connu jadis une jeune femme, Mlle Ferdinande, et
+un hasard lui avait appris, trois ans auparavant, qu’elle demeurait
+toujours à la même adresse.
+
+Rue Saint-Georges, à l’entresol, deux fenêtres étaient faiblement
+éclairées. Le capitaine gravit les vingt marches dans l’escalier sombre
+et sonna à la porte de droite. Il sonna deux fois, trois fois, quatre
+fois. A la fin, des pas glissèrent derrière la porte, qui ne s’ouvrit
+point, et une voix cria:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+Il dit son nom.
+
+La voix demanda:
+
+--Est-ce pressant?
+
+Et comme le capitaine, interloqué, ne répondait pas, la voix continua:
+
+--Le docteur est malade. Il ne peut pas se déranger.
+
+Et les pas s’éloignèrent.
+
+Le capitaine jeta une nouvelle adresse au cocher: 76, rue de Trévise.
+Chemin faisant, il scrutait toutes les boutiques encore ouvertes, épiant
+les doubles fonds possibles. Mais rien d’assez précis ne pouvait lui
+permettre une démarche quelconque.
+
+Rue de Trévise, la maison était sombre. Toutes les fenêtres dormaient.
+Le capitaine n’osa monter, crainte d’une méprise nouvelle.
+
+Alors il acheta un journal et consulta les petites annonces équivoques
+de la dernière page: _Madame Paddy, leçons d’anglais, 39, rue
+Montholon._ A l’adresse indiquée, au troisième étage, il y avait une
+fenêtre éclairée. Le capitaine monta au troisième. Après le premier coup
+de sonnette, un vieillard vint lui ouvrir.
+
+--C’est bien ici que demeure Mme Paddy?
+
+--C’est bien ici; mais que voulez-vous? demanda le vieillard avec un
+fort accent allemand.
+
+--Je désirerais prendre une leçon d’anglais.
+
+--Ce n’est pas l’heure. Mme Paddy est en train de se coucher.
+
+--Raison de plus, fit observer le capitaine.
+
+Sans comprendre, le vieillard alla prévenir Mme Paddy. Le capitaine,
+ému, attendait dans un petit salon. Mme Paddy apparut enfin, avec des
+tire-bouchons gris aux tempes et un peignoir usé.
+
+--Faites-moi donner une leçon d’anglais, dit le capitaine, avec une
+impatience toute militaire.
+
+--Je vous en donnerai moi-même, dit la vieille dame; mais le matin, de
+neuf heures à midi, et, l’après-midi, de deux à sept heures.
+
+--Ah! fit le capitaine, vous donnez vraiment des leçons d’anglais?
+
+--A votre disposition, dit la vieille dame. Venez demain à neuf heures.
+
+--Je vous remercie, dit sèchement le capitaine. Je sais parfaitement
+l’anglais.
+
+Il ajouta, furieux:
+
+--On n’annonce pas qu’on donne des leçons d’anglais quand on donne
+véritablement des leçons d’anglais.
+
+Et il s’en alla, laissant les deux vieillards un peu surpris.
+
+Le capitaine, en remontant dans sa voiture, était fort désappointé. De
+guerre lasse, il résolut de se rendre dans une maison publique.
+
+Il se rappela qu’il avait passé jadis des moments assez convenables dans
+une petite maison plate, sise au coin de la rue de Steinkerque et du
+boulevard Rochechouart. Il donna cette adresse au cocher. «J’aurais dû
+commencer par là», se dit-il avec satisfaction, durant que la voiture
+montait péniblement la rue Rochechouart. Elle prit la rue Turgot,
+traversa la place d’Anvers et le boulevard extérieur et s’arrêta devant
+une maison neuve, de belle apparence. La petite maison avait grandi
+depuis qu’on ne l’avait vue.
+
+En revanche, le numéro avait rapetissé dans de notables proportions. Le
+capitaine entendit le cocher qui riait dans sa barbe.
+
+--_Il_ est démoli! disait cette brute, _il_ est démoli depuis deux ans.
+
+Vexé, le capitaine paya sa voiture et s’en alla au hasard, sur le
+boulevard extérieur. La pluie avait cessé. Des ombres passaient sous les
+tristes réverbères.
+
+
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+
+
+
+V
+
+OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC UN NOUVEAU PERSONNAGE
+
+
+Cependant, à l’angle du boulevard et de la rue Germain-Pilon, un
+vieillard blanc, bien que vert encore, allait et venait, d’un pas
+fébrile. Un manteau de couleur foncée l’enveloppait des pieds à la tête,
+et, à la lueur d’un bec de gaz fiché dans le plâtre d’un mur, au-dessus
+d’un bureau de tabac, les rares passants pouvaient voir des larmes
+échappées de ses yeux rouler sur sa barbe de neige en gouttelettes
+pressées et fines.
+
+--Oh! honte! murmurait-il; oh! cruel attentat, dont mon honneur, après
+vingt ans, garde encore la brûlure ardente!... Quoi? tu conserveras,
+cœur déçu, tendre et éternel blessé, le souvenir perpétuellement frais
+de ton affront?... Quoi? jusqu’aux portes du tombeau, tu sentiras couler
+doucement le sang de ta plaie incurable?...
+
+La neige s’était mise à tomber; mais le vieillard, tout à sa pensée,
+semblait ne pas s’en être aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un
+regard de hautain défi:
+
+--Eh bien, cria-t-il, sois maudit! Dieu d’inclémence, Dieu d’injustice!
+toi que, depuis vingt ans, je prie en vain, toi que n’a pas su émouvoir
+le spectacle de ma douleur, toi de qui, depuis vingt années, j’implore
+inutilement le concours et l’intervention toute-puissante, demeure à
+jamais abhorré! Je jette ton nom en pâture à l’exécration des
+générations à venir!
+
+Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes, une voix, dans
+l’éloignement, chanta:
+
+ Mon oncle Agénor m’avait bien promis
+ La peau de son derrière pour m’en fair’un habit.
+ I’n’ma rien donné, c’est un vieux fourneau;
+ J’lui prêterai mon nez pour s’en faire un couteau.
+
+ Frotte, frotte,
+ Petit pousse-crotte;
+ Frott’-moi l’dos,
+ Petit Dugourdeau.
+
+Nous avons dit du vieillard qu’il était déjà blanc et vert.
+
+Soudain il devint rouge.
+
+--Si c’était lui!... murmura-t-il.
+
+Puis, avec un affreux sourire:
+
+--Oh! connaître enfin cet Ennemi!... le tenir là, l’écraser de mes
+genoux écumants, arracher à son épouvante un aveu dans un dernier
+râle!!!
+
+La voix, qui se rapprochait, reprit:
+
+ Mon oncle Ildefons’ devait me donner
+ Pour m’en faire un’chemis’ tous les poils de son nez.
+ Mais il a lâch’ment trompé mon espoir!...
+ Je lui prêt’rai mon nez pour s’en faire un’passoire.
+
+ Frotte, frotte,
+ Petit pousse-crotte;
+ Frott’-moi l’dos,
+ Petit Dugourdeau.
+
+Le vieillard avança la tête, s’efforçant à pénétrer les ténèbres de
+cette nuit d’hiver.
+
+Un promeneur attardé s’avançait les deux mains enfouies dans les poches.
+C’était un homme aux puissantes épaules, à la moustache grisonnante
+achevée en fil de fer. Il était décoré de la Légion d’honneur, et son
+buste roulait sur ses hanches avec ce mouvement de steam-boat
+particulier aux personnes qui ont longtemps porté l’uniforme.
+
+--Allons! prononça le vieillard d’une voix que lui seul entendit.
+Assurons-nous à l’instant même!
+
+Et, aussitôt, bondissant hors de la ligne d’ombre, coulée du pied des
+maisons, qui le dérobait aux regards:
+
+--Halte! cria-t-il. Halte-là!
+
+Le capitaine (nos lecteurs l’ont déjà reconnu) eut un léger recul
+effaré.
+
+--Eh! fit-il.
+
+D’une voix où l’irritation le disputait au mépris:
+
+--Oses-tu bien, reprit le vieillard, venir troubler la quiétude du lieu
+qui fut témoin de tes crimes? As-tu la mémoire si courte ou le remords
+pèse-t-il si peu sur ta conscience que tu ne redoutes pas d’insulter de
+vociférations incongrues ces mêmes échos qui, il y a vingt ans,
+retentirent de cris de la victime? SOUVIENS-TOI! AH! SOUVIENS-TOI!...
+Songe à cette nuit détestable où, dédaigneux des lois sociales,
+ternissant à la fois l’éclat de mon blason et la pureté irréprochable
+d’un nom que ton infortuné père avait porté avant toi, tu imprimas la
+plus infâme des souillures aux fastes mêmes de l’Histoire. Ai-je besoin
+de t’en dire plus long? Me contraindras-tu à l’horreur de piétiner une
+fois encore les boues sanglantes du passé?... Dois-je te rappeler de
+quel attentat monstrueux tu flétris, pour l’éternité, les mânes glorieux
+de Thémistocle?
+
+Froid mais correct, le capitaine souleva au-dessus de son front le
+chapeau haut de forme qui le coiffait, un chapeau aux ailes retroussées,
+larges et creuses comme des péroraisons de discours académiques.
+
+--Une simple question, fit-il. Est-ce que vous auriez l’intention de
+vous payer ma figure?
+
+--Mais... fit le vieillard.
+
+Il poursuivit:
+
+--C’est parce que de deux choses l’une: ou vous êtes ivre ou vous êtes
+fou. Si vous êtes fou, allez vous faire soigner; si vous êtes ivre,
+allez vous mettre au lit. Il est minuit et demi; j’ai affaire; et je
+vous prie de me lâcher le coude.
+
+Le vieillard eut un rictus dont rien ne saurait exprimer l’excès de
+féroce ironie:
+
+--Ne tente pas de nier, reprit-il. Tu souillas--et de quelle
+façon!...--le fantôme du grand capitaine dont s’illustre l’antiquité.
+Mais ce ne devait être là que le point de départ d’une existence vouée
+tout entière à la débauche! Pourquoi faut-il qu’aveugle aux larmes de ta
+mère, sourd aux justes représentations de ton aïeul expirant tu n’aies
+pas opposé la digue de la pudeur au flot envahissant de ta perversité
+précoce? Hélas! la soif des voluptés malsaines torturait ton cœur de
+damné! Les plus infâmes appétits se jouaient, pareils à des jeunes
+agneaux, en ton âme, plus immonde cent fois qu’une sentine!... La coupe
+des plaisirs était là, offerte à ta concupiscence. Un mouvement eût
+suffi pour l’écarter de tes doigts!... Ce mouvement, tu ne le fis pas.
+Ta main s’avança, tremblante de désir, et, dix minutes plus tard, tu
+avais ajouté à la liste, déjà si longue, de tes crimes, la plus noire,
+la plus monstrueuse, la plus infâme des turpitudes: TU AVAIS ARRACHÉ
+MILTIADE A SES DEVOIRS!!!
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+--Oui, enfin, c’est une idée fixe, déclara doucement le capitaine. Eh
+bien! je dois vous en prévenir, je suis un homme très patient, mais il
+ne faut pas abuser. Je vous répète que j’ai affaire.
+
+--Ne m’oblige pas, reprit le vieillard, à te replacer sous les yeux la
+liste de tes forfaits sans nombre.
+
+--Voulez-vous vous en aller?
+
+--Ne me force pas à évoquer ici le visage baigné de larmes du jeune et
+triste Astyanax, enlevé par ta main criminelle à la plus tendre des
+mères.
+
+--Voulez-vous vous ôter de là?
+
+--N’exige pas que je fasse revivre, en un tel lieu et à cette heure, les
+hurlements d’Anadyomède...
+
+--Voulez-vous me laisser passer?
+
+--... les plaintes d’Héliogabale captif...
+
+--Nous allons nous fâcher, mon brave.
+
+--... les cris de vengeance des Thébains...
+
+--Pour la dernière fois, oui ou non, voulez-vous...
+
+--... et des lamentations, si légitimes, hélas! des Chiottes que tu
+massacras!!!
+
+Le capitaine, quand le sang lui montait à la tête, devenait vert comme
+un poireau.
+
+A ces mots, plus pâle qu’un linceul:
+
+--Vous dites? cria-t-il. Vous dites?
+
+--Je dis, expliqua le vieillard, que les infortunés habitants de l’île
+de Chio...
+
+Mais il n’en put dire plus long.
+
+--Moi!... j’ai massacré des chiottes! hurla le capitaine, ivre de rage.
+Moi, j’ai massacré des chiottes!... Ça, par exemple, c’est trop fort!...
+
+Les yeux lui sortaient de la tête, à l’évoqué de cette extravagante
+boucherie. Il perdit, du coup, toute mesure, et, envoyant à un
+demi-mètre derrière soi cette main qui avait tant de fois indiqué aux
+soldats le chemin de la gloire, il la ramena, grand ouverte, sur le
+visage du vieillard.
+
+Dans le silence de la nuit, le vieillard sonna comme un gong.
+
+Il fléchit sous le coup. Puis, s’étant redressé:
+
+--Je me suis trompé, déclara-t-il sur le ton de la plus extrême
+politesse: vous n’êtes pas celui que je cherchais. Veuillez agréer mes
+excuses.
+
+A cette déclaration inattendue:
+
+--Qui donc êtes-vous, homme étrange? questionna le capitaine d’une voix
+où balbutiait l’angoisse.
+
+L’inconnu fit un pas en avant et, fixant sur les yeux de son
+interlocuteur ses yeux, que les pleurs et les veilles avaient comme
+enfoncés au fond de leurs orbites:
+
+--Vous voulez le savoir? fit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous l’exigez?
+
+--Je l’exige.
+
+--Prenez garde à ce que vous me demandez!... Dieu ne veut pas qu’on
+viole ses secrets!...
+
+--Je ne crois pas en Dieu.
+
+--Malheureux!...
+
+--Je ne crois pas en Dieu, vous dis-je!
+
+--Craignez du moins.
+
+--Je ne crains rien. La peur, vieillard, m’est inconnue.
+
+Le vieillard soupira longuement.
+
+--Soit! fit-il, qu’il soit fait selon votre désir.
+
+Et, s’étant penché à l’oreille du capitaine, dont le cœur battait à se
+rompre:
+
+--Apprenez toute la vérité, prononça-t-il avec une solennelle lenteur:
+je suis le vidame de Buthenblant!...
+
+--Le vidame de Buthenblant!!!
+
+--Lui-même.
+
+Le capitaine poussa un cri terrible et s’évanouit.
+
+
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+
+
+
+VI
+
+DANS LEQUEL LE CAPITAINE ÔTE SA REDINGOTE
+
+
+Quand le capitaine reprit ses sens, l’étrange vieillard s’éloignait, en
+fredonnant une chanson anglo-française:
+
+ Il commence à se fair’ tard,
+ Twinkle, twinkle, little star!
+ Il commence à se faire tard,
+ Regagnons la ru’ Mouff’tard.
+
+Lorsque le petit point noir qu’il ne tarda pas à devenir se fut confondu
+avec les brumes vespérales, le capitaine alluma un demi-londrès et
+poursuivit sa route dans la direction de la place Blanche.
+
+Il était environ minuit et demi, et,--ne craignons pas de le dire,--le
+ciel était clair comme une lame de sabre.
+
+Quelques bicyclistes attardés passaient, aussi rapides que des sylphes,
+égrenant le long des trottoirs leurs petits grelottements stupides.
+
+Le capitaine atteignit sans encombres le nº 101 du boulevard de Clichy,
+et, comme il levait les yeux par le plus grand des hasards, ou peut-être
+même pour vérifier si la petite étoile persistait à «twinkler» ainsi
+qu’elle y avait été si galamment invitée, il vit de la lumière aux
+fenêtres du premier étage.
+
+--Tiens! pensa-t-il, les Bigorneau ne sont pas encore couchés.
+
+A ce premier étage du 101 demeuraient, en effet, Tancrède Bigorneau, son
+ami, notaire de la Compagnie des tramways N.-N.-O.,--et son épouse.
+
+Le capitaine pensa simplement: «Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore
+couchés»,--et rien d’autre.
+
+C’était un de ces hommes tout ronds qui constatent sans approfondir.
+
+Il eût pu, évidemment, déduire de cela que, sans doute, les Bigorneau
+étaient allés se divertir aux _Gaietés de l’Escadron_, ou qu’ils avaient
+dîné en ville, ou que Mme Bigorneau brodait quelque pantoufle, tandis
+que Bigorneau achevait un travail pressé.
+
+Mais aucune supposition de ce genre ne lui vint, et il se borna à
+murmurer:
+
+--Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore couchés!
+
+Si quelqu’un l’avait croisé en ce moment, ce quelqu’un, à moins d’être
+sourd, eût pu l’entendre murmurer les paroles en question;--mais,
+personne n’étant passé, nul ne les entendit.
+
+En ce cas, direz-vous, comment savez-vous qu’il les prononça?
+
+Ceci est notre affaire. Nous l’avons su d’une façon ou d’une autre...
+
+Nous autres, romanciers naturalistes, nous avons à notre disposition des
+procédés spéciaux qui nous permettent de nous procurer sans difficulté
+les renseignements les plus volatils.
+
+Mais ce n’est pas le moment de parler de cela.
+
+Tout ce que nous pouvons vous confier (à la condition, toutefois, que
+vous n’en disiez rien à personne), c’est que, ces paroles proférées, le
+capitaine allait mettre le cap sur le Moulin-Rouge, dont les pourpres
+tournoyantes semblaient le fasciner, lorsque, soudain, une des fenêtres
+du premier étage s’ouvrit.
+
+Une dame en peignoir mauve parut sur le balcon, et:
+
+--Psitt! fit-elle.
+
+Elle fit «psitt» une seconde fois, et le capitaine, après un instant
+d’hésitation, constata que ce «psitt» s’adressait bien à lui--car il
+était le seul personnage vivant actuellement en scène sur l’Extérieur.
+
+--Eh bien? souffla-t-il.
+
+--Il est parti, répondit la dame mauve, il a pris le train de onze
+heures quarante-sept. Tu peux monter...
+
+Le capitaine ne se le fit pas répéter deux fois, et, cependant que,
+l’index de la main gauche sur la bouche, la dame en mauve refermait
+silencieusement la fenêtre, il sonna.
+
+Il doubla la loge du concierge en poussant un grognement vague et
+grimpa.
+
+ Grimpons, légère, légère,
+ Grimpons légèrement!
+
+La porte de l’appartement s’ouvrit, et, dès qu’il fut dans le vestibule,
+deux bras parfumés et nus entourèrent son cou d’un vivant cache-nez.
+
+L’ascension rapide qu’il venait d’accomplir ayant provoqué chez lui une
+légère quinte, la dame murmura:
+
+--Si vous toussez, prenez mes lèvres vermeilles!
+
+Il les prit.
+
+Mais, presque aussitôt, il fut sevré de leur ambroisie. L’enivrant
+cache-nez se dénoua, et la dame demanda:
+
+--Tu as donc fait couper ta barbe, mon chéri?
+
+N’ayant obtenu aucune réponse, elle entraîna son hôte dans la chambre à
+coucher, et, lorsqu’à la lueur de la petite lampe nickelée elle aperçut
+les traits martials de celui qu’elle avait appelé «son chéri», elle
+devint pâle comme la nappe sur laquelle nous écrivons ces lignes.
+
+--Vous ici, capitaine? s’écria-t-elle.
+
+--Moi-z-ici, fit-il, moi-z-ici.
+
+Puis, ayant relégué son chapeau sur la cheminée, tranquillement il ôta
+sa redingote.
+
+--Que faites-vous? demanda Mme Bigorneau.
+
+--Je retire ma redingote.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, si je ne la retirais pas, il me serait absolument
+impossible d’enlever ensuite mon gilet.
+
+--Vous avez donc l’intention d’ôter votre gilet?
+
+--Mon gilet et le reste, déclara-t-il.
+
+--Dans quel but?
+
+--Dans l’unique but de ne pas prendre un repos que j’ai cependant bien
+gagné.
+
+Ceci dit, il se débarrassa de son gilet, déposa sa montre sur une
+console et joncha le sol de sa cravate; puis, ayant pris place sur le
+canapé où Mme Bigorneau s’était assise:
+
+--Un beau temps! fit-il.
+
+Elle ne répondit rien.
+
+Il reprit:
+
+--Alors ce bon Bigornel nous a quittés. Encore une partie de pêche, sans
+doute... Il a pris le train de 11 heures 47. Bonne affaire. Excellente
+idée. S’il fait ce temps-là demain, Bigorneau prendra beaucoup de
+poisson.
+
+Comme elle ne répondait toujours rien, il leva les yeux au plafond et
+répéta:
+
+--Quel beau temps!
+
+Mme Bigorneau parut alors émerger de la profonde stupeur dans laquelle
+elle s’était laissé choir.
+
+--Capitaine, dit-elle, vous devriez vous en aller... votre conduite
+n’est pas celle d’un galant homme.
+
+--Comment? fit-il, je passais tranquillement sur la voie publique...
+Vous m’avez appelé. Vous m’avez dit: «Bigorneau est parti. Viens!» Je
+suis venu. J’ai pensé que la solitude vous effrayait, que vous ne
+pouviez supporter l’idée d’être seule dans cet appartement, à la merci
+des voleurs et des assassins, que le craquement des meubles vous
+épouvantait... J’ai eu pitié de vous, et, en dépit de mes nombreux
+rendez-vous d’affaires, je suis monté. N’est-ce pas le fait d’un galant
+homme?
+
+--Vous arrangez les choses à votre façon, dit-elle.
+
+--Et à la façon de Barbari, mon ami et mon maître, rétorqua-t-il, en lui
+entourant la taille de son bras.
+
+Il continua:
+
+--Si ma présence vous ennuie, pourquoi diable m’avez-vous hélé?
+
+--Votre présence ne m’ennuie pas absolument; mais je dois vous dire la
+vérité. Ce n’était pas vous que j’appelais. La forme de votre chapeau
+m’a trompée: je vous ai pris pour un autre, et cet autre est mon amant.
+Vous me l’avez fait rater: il a dû passer quelques minutes après vous,
+et, ne me voyant pas, il sera rentré chez lui... Voilà pourquoi je suis
+si furieuse.
+
+--Il n’avait qu’à être exact, répondit le capitaine, et, puisqu’il n’est
+pas venu, je le remplacerai. Je crois, du reste, qu’il est préférable
+que vous trompiez Bigorneau avec un vieil ami comme moi... En tout cas,
+il est absolument nécessaire que vous le trompiez. Si vous ne le
+trompiez pas, il ne prendrait rien, et vous seriez le dindon de la
+farce, puisque vous adorez la friture...
+
+Elle sourit et se leva. Ses cheveux blonds en profitèrent pour se
+répandre en nappes dorées sur ses épaules, tandis que son peignoir,
+trouvant l’occasion unique pour un tel exercice, se mettait à bâiller
+éperdument.
+
+--Vous êtes la plus gracieuse créature que je connaisse, dit le
+capitaine, et vous paraissez douée du plus délicieux caractère qu’on
+puisse souhaiter. Je vous adore...
+
+--Vous m’adorez? Elle est bonne!... Mais vous ne songiez même pas à moi
+il y a un quart d’heure...
+
+--C’est exact. Il y a cinq minutes, mon âme était vide de vous--et,
+maintenant, votre image est à jamais installée sur la cimaise de mon
+cœur.
+
+--S’il en est ainsi, dit-elle, je renonce à vous expulser.
+
+Elle toussa légèrement et poursuivit:
+
+--Ma physionomie vous plaît, et mon caractère vous semble bon. Mais, en
+vérité, que dites-vous des jambes que voici?
+
+Elle retroussa son peignoir jusqu’au genou et découvrit une paire de
+mollets dignes de notre Académie nationale de musique:
+
+--Que dites-vous de ça, capitaine?
+
+--C’est exquis.
+
+--Le Créateur, en effet, n’a pas oublié de me garnir les tibias, fit
+Élise Bigorneau.
+
+Puis, sur une nouvelle manœuvre de jupes--prenons un ris, prenons-en
+deux!--elle ajouta:
+
+--Mais il n’a rien négligé non plus pour l’agrément de mes fémurs.
+
+--Jamais fémurs ne furent plus divinement adornés, répondit le
+capitaine, et je ne crains pas de leur décerner hautement ici le titre
+de cuisses.
+
+--Mes jambes vous agréent, continua la charmante jeune dame, et mon
+visage ne vous est point antipathique; mais si vous voulez vous donner
+la peine de promener une main distraite sur mon corsage, ici, au-dessus
+du cœur, j’ose espérer que vous serez également satisfait.
+
+Elle lui prit la main et la glissa dans l’échancrure du peignoir...
+
+Au contact de cette chair fraîche et souève, le capitaine devint rouge
+comme une grenade.
+
+--Élise, rugit-il, soyez à moi! Il faut que vous soyez à moi
+sur-le-champ.
+
+Elle se dégagea:
+
+--Je suis à vous dans une minute, dit-elle simplement.
+
+Et elle disparut dans le cabinet de toilette.
+
+
+
+
+PIERRE VEBER
+
+
+
+
+VII
+
+OÙ LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA REDINGOTE ET UNE PERSONNE QU’IL
+A CONNUE AUTREFOIS
+
+
+Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux bruits d’à côté; il
+n’eut même pas la tentation de placer son œil au trou de la serrure. A
+quoi bon? Tout vient à point...
+
+Il ne profita pas de ce répit pour descendre dans son laboratoire intime
+et s’analyser. Le capitaine, on l’a dit, était de ces hommes forts, mais
+peu compliqués, qui vivent les minutes comme elles viennent. Seulement,
+il avait le souci d’être à la hauteur des circonstances, et il repassait
+en lui-même les images licencieuses dont, à l’ordinaire, l’évocation
+était d’un effet sûr.
+
+En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements qui demandaient le
+plus de travail à enlever. Certes, il eût été malséant à lui d’ôter tous
+ses linges; mais certains gestes de gens qui se dévêtissent sont assez
+gauches et vulgaires, et le capitaine ne voulait pas les exécuter en
+public. C’est ainsi qu’il défit ses bottines sans les ôter et déboutonna
+son gilet de flanelle sous sa chemise, afin de le quitter en même temps
+que celle-ci, le moment venu.
+
+Il était prêt: en deux mouvements, il pouvait se transformer de même
+qu’au théâtre les mendiants se muent en fées. Un timbre sonna. Le
+capitaine pensa:
+
+--Tiens! elle a gardé la femme de chambre... Tant mieux, car j’ai faim.
+Voici le _bon gîte_ et, tout à l’heure, _le reste_; un _bon souper_ sera
+de rigueur ensuite.
+
+On frappa; il dit, sans se retourner:
+
+--Entrez!
+
+--Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir vous déranger. J’arrive de
+Limoges et je vous demande l’hospitalité pour une nuit.
+
+Le capitaine bondit vers l’arrivante, une vieille dame à repentirs
+blancs. Vous croyez peut-être qu’il perdit son sang-froid? Nullement! En
+moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (et pourtant j’écris assez
+vite), il envisagea la situation:
+
+--Bon! une parente de province débarque chez Bigorneau sans être
+attendue... d’ici à deux secondes, Élise va entrer dans la chambre...
+l’adultère sera aussitôt constaté par cette cousine... elle préviendra
+Bigorneau, qui fera une musique impossible... en tout cas, la réputation
+de la chère aimée est compromise... Du toupet, comme disait Danton.
+
+Aussi, d’une voix où la politesse cachait mal l’irritation, il s’écria:
+
+--Bigorneau? Vous vous trompez, madame: ce n’est pas ici, c’est
+au-dessus! Sonnez fort.
+
+Et mentalement, il ajouta:
+
+--Au-dessus, c’est un appartement à louer! Tu resteras bien dix minutes,
+et cela me donnera le temps de déguerpir.
+
+La vieille dame sortit, en s’excusant. Elle avait à peine disparu que le
+capitaine repassa en hâte son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate,
+boutonna divers hiatus naguère savamment préparés et coiffa son chapeau.
+Au moment de sortir, il se demanda s’il importait de prévenir Mme
+Bigorneau; il conclut:
+
+--Ça prendrait trop de temps. La vieille va redescendre chez le
+concierge, qui la conduira ici. Ces dames s’arrangeront.
+
+Il se contenta de placer bien en vue une carte de visite sur laquelle il
+avait écrit au crayon:
+
+ «Chère madame,
+
+«Je descends chercher de la bière. Ne vous impatientez pas.
+
+ «L.»
+
+Puis il se glissa dans l’antichambre et, de là, dans l’escalier. Au
+palier supérieur, la vieille cousine ne se lassait pas d’éveiller à
+coups de sonnette les échos de l’appartement à louer.
+
+Le capitaine descendit, demanda «la-porte-s’il-vous-plaît» et sortit
+d’un pas gaillard.
+
+Le ciel affichait toujours le même nombre d’étoiles. Pas une de moins.
+Mais le Moulin n’était plus Rouge à cette heure tardive, et les rues
+s’allongeaient dénuées de passants.
+
+Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset: y tenaient congrès
+quatre effigies de Napoléon III, chacune de la valeur de 1 franc. Il
+calcula: «2 francs de chambre, 1 franc de viande, et 0,30 de vin. Cela
+me permettra d’attendre le jour; j’irai demain réclamer mes biens avenue
+Montaigne.»
+
+A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre, où il savait trouver
+une charcuterie de nuit. Sur son passage, les cafés fermaient; la
+guillotine articulée des devantures s’abaissait lentement; les gaziers
+avec leurs perches prenaient au vol les papillons de clarté des
+réverbères; au seuil des brasseries, des messieurs et dames tout en
+fourrures choisissaient des points de direction vers Cythère. Le
+capitaine soupira, car il était resté sur son appétit d’amour, et il
+regrettait d’être dépareillé. Il traversa les boulevards, et c’est
+vainement que des fantômes lui proposèrent d’acheter le _Soir_.
+
+Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée, versait des torrents de
+lumière sur ses obscurs contemplateurs. Au centre, dominant comme en une
+apothéose l’harmonie des galantines et des têtes roulées, des veaux
+piqués et des foies-gras, une dame en tablier blanc et en fausses
+manches de toile candide, coupait des tranches minces et larges à même
+les terrines, puis elle les insérait dans la fente d’un morceau de pain,
+les bénissait d’un signe de croix de moutarde, y joignait deux
+cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait le tout à
+l’acheteur.
+
+Auprès d’elle, des sous-chéroubim affûtaient des couteaux, détachaient
+des boudins, séparaient des côtelettes et taillaient dans la plaie
+incurvée des jambons roses. Et la procession des noctambules affamés
+défilait sans cesse devant le comptoir féerique. Du doigt, ils
+désignaient leur emplette, ou bien fouillaient avec une fourche dans les
+compartiments d’un échaudoir, en retiraient une saucisse plate. Et le
+couvercle de la boîte, en se rabattant, soufflait une exquise haleine de
+bonnes choses pas chères en train de mijoter.
+
+C’étaient des gens de toutes castes, des brahmanes en riches
+pelleteries, des yoghis journalistes sortant de leurs antres, des pârsis
+du _high-life_ en habit, accompagnés de leurs petites amies, très
+égayées de souper avec les mangeailles des pauvres; puis les parias, les
+va-nu-pieds et les traîne-savates qui venaient varier un peu la
+monotonie d’avoir toujours faim. Et, auprès, des hétaïres horribles, de
+celles qui font illusion aux seuls poivrots et leur vendent à bas prix
+des faveurs défraîchies; en cheveux et vêtues de peignoirs sombres,
+elles discutaient à haute voix les mérites des charcuteries, avec des
+allusions d’une traditionnelle grivoiserie.
+
+Dans l’angle le plus reculé de la salle, sous les pendentifs des
+quartiers de lard, un vieux bonhomme, accroupi, chantait doucement un
+refrain empreint d’un maniérisme dix-huitième siècle:
+
+ L’Amour s’en vient en sa nacelle,
+ Accueillez-le, ma toute belle,
+ Chloris, il vous attend...
+ Mais la brise est par trop volage,
+ L’Amour a repris son voyage:
+ Chloris, il n’est plus temps.
+
+Le capitaine entra et jetant, d’un geste noble, l’effigie de l’homme de
+Sedan:
+
+--Vingt sous d’assortiment! demanda-t-il.
+
+Une des mégères le dévisagea, puis s’écria:
+
+--Bah! Léon!!
+
+A l’appel de son prénom, le capitaine eut un mouvement involontaire; la
+femme en cheveux s’excusa:
+
+--Vous offensez pas si je vous appelle Léon: c’est que vous ressemblez
+en mieux à une personne...
+
+--... Que vous avez beaucoup aimée, peut-être? répondit-il en riant.
+
+--Ah! fichtre non! pas des masses! Mais ça, ça me regarde, pas vrai?
+
+--Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine à se tenir debout.
+
+--Alors, reprit la femme, c’est pour ça que j’ai dit: «Tiens, Léon!» Ça
+m’a remué des souvenirs... Non, ne prenez pas de terrine de lièvre; ils
+la font avec du bœuf avarié. Prenez plutôt une petite queue de porc: ça
+ne trompe pas... Oui, Léon, le seul homme qui m’ait laissée
+indifférente... enfin, mon mari.
+
+--Vous avez été mariée? fit le capitaine d’un air dégagé quoique
+empressé.
+
+--Un peu, mon neveu. J’ose le dire, je n’ai pas toujours été ce que je
+suis! j’ai occupé un rang dans la société... A ta place, je demanderais
+moins de gelée et un peu plus de cornichons, mon gros chien... J’ai été
+une femme honnête. Seulement, tu comprends, je suis seule sur le globe,
+j’ai plus d’appui; mon amant a été _fait_ la semaine dernière, et me
+voilà sans un bras pour me défendre. Ce qu’il me faudrait ce serait un
+homme comme toi, ni beau ni laid, mais fidèle et sûr, et pas trop
+exigeant sous le rapport de l’argent.
+
+--Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous fûtes mariée?
+
+--Je viens de te l’annoncer... Avec un type à son aise... Passe-moi un
+de tes cornichons... merci... Avec un soldat et un gradé, encore...
+
+--Ah! Et il est mort?...
+
+--Oui... non... sais pas... pas curieuse... je l’ai lâché.
+
+--Vous avez quitté le domicile conjugal?
+
+--Oui, j’ai quitté le... chose... Encore un cornichon s’il t’en reste...
+j’ai filé en compagnie d’un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans.
+J’avais assez des militaires.
+
+--Vous avez déjà connu des militaires?...
+
+--Oui, tous les officiers du régiment de mon mari... C’était une enquête
+personnelle que j’avais commencée; j’avais tenu à la mener jusqu’au
+bout.
+
+J’ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie, il m’a plantée là, pour
+s’enfuir avec une connaissance de wagon... Voilà... on se prend les uns
+aux autres et on se quitte les uns pour les autres... C’est ça la vie...
+Redemande donc du veau piqué. Non, c’est moi qui te l’offre, tu me
+plais. Fais donc pas de fierté.
+
+--Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité n’était pas moins piquée
+que le veau qu’il mangeait, votre mari n’a pas couru à vos trousses?
+
+--Ouiche! Il n’était pas assez dégourdi: un capitaine d’habillement...
+
+--Oh! reprit-il, soudain éclairé, un officier du 270e, hein?
+
+--Bah!... Tu l’as connu? Léon Napau... Tu lui ressembles en mieux.
+
+Elle continuait à parler; mais Léon ne l’écoutait plus. Il la
+reconnaissait à cette heure: c’était Célia! Mais combien enlaidie depuis
+dix ans! devenue grasse, informe, la figure couperosée, les yeux rouges,
+la voix rauque. Elle lui plut ainsi: il lui trouva désormais l’attrait
+des choses détraquées. Lui qui voulait tout à l’heure connaître des
+filles, il était servi à souhait; en outre, il pouvait s’offrir cette
+spéciale vengeance: devenir incognito l’amant de cœur de cette femme qui
+jadis l’avait tant détesté et trompé.
+
+Il lui dit donc:
+
+--J’ai été l’ami de Léon Napau!
+
+--Un ami de Napau, avec qui je n’ai pas encore couché! Tu serais le
+seul! Il faut réparer cet oubli.
+
+Et elle l’entraîna au dehors.
+
+
+
+
+JULES RENARD
+
+
+
+
+VIII
+
+X... CHEZ LES INDIENS
+
+
+Si nous revenions à X..., ce «gros mouton», comme l’appelle Marthe? Il
+me semble qu’il fait un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite
+la corvée de le mener jusqu’au bout et n’a droit qu’aux sorties
+indispensables et pressantes. C’est le héros de notre roman. N’y pensons
+jamais, soit; mais parlons-en toujours un peu. Qu’il tienne de la place;
+qu’au premier signe il réponde: «Présent!» et, chaque fois qu’il voudra
+se sauver, donnons un vif croc dans les jambes croisées de son X...
+
+Je le retrouve encore abattu par cet exercice qui est l’unique manière
+de répondre à l’indiscrète question du _Mercure de France_:
+
+«Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan de relations
+intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et l’Allemagne
+et quels seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour y parvenir?»
+
+Collé de la sorte au pied du mur frontière, un honnête homme ne discute
+pas. Il attire sur son cœur sa noble et docile épouse. Il l’étreint de
+ses bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées, tâchent de faire un
+enfant, c’est-à-dire un soldat de plus.
+
+Ainsi les petites revues savent, quand il le faut, rendre service aux
+grands pays.
+
+--Tu m’aimes donc toujours? demanda Marthe, avec cet étirement des bras
+et des jambes particulier aux poulpes mal écrasés.
+
+--Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau du plaisir, dit X..., et il
+me plaît d’en écouter le murmure qui s’éloigne.
+
+--Tiens! c’est mignon, ça, fit Marthe. On dirait de l’indien.
+
+--Tu réveilles en moi de doux souvenirs.
+
+--Aurais-tu vu des Indiens? demanda Marthe, palpitante.
+
+--Je commence, se contenta de répondre X... Après neuf ans de séjour,
+New-York me devint inhabitable. On n’y parlait que de Paul Bourget. On
+ne pouvait plus faire une course sans craindre de passer sous son
+objectif. Comme celui de Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la
+ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu qu’un lac, d’aller
+voir des hommes qui scalpent pour de bon: je partis à la recherche du
+dernier des Mohicans.
+
+--Il est mort en 1757, fit Marthe.
+
+--Tu ne parles que du dernier, reprit X... Moi, je parle du dernier
+_irrévocablement_, comme sur les affiches. Qu’on se le dise. N’exige
+point, ma chère petite Marthe retrouvée, que je te raconte les détails
+d’un voyage long et monotone comme un volume de Pierre Loti, et qu’il te
+suffise de savoir que j’arrivai enfin au bord d’une rivière où
+j’aperçus...
+
+Voici déjà que je t’intéresse: tu frissonnes, et, si tu étais mère, tu
+jetterais un regard d’anxiété au berceau de ton enfant, pour t’assurer
+qu’il y dort près de toi, tranquille... J’aperçus, dis-je, sur l’autre
+bord de la rivière, un être partiellement vêtu. Debout, immobile, il
+semblait faire sécher au soleil la teinture d’iode qui n’était que la
+couleur naturelle de sa peau.
+
+«--Qui va là? demandai-je étourdiment, comme le locataire d’un septième
+étage qu’on dérange.
+
+«--Ça ne te regarde pas!» telle fut la réponse que je devinai, car
+l’Indien se dispensa de dire un mot ou de faire un geste, et il me parut
+d’un calme d’où je n’espérai le tirer que s’il y consentait, et non par
+ma propre force ni par celle de deux bœufs attelés au même joug.
+D’ailleurs je réfléchis que j’avais mal posé la question et que c’était
+moi qui «allais là», tandis que lui restait sur place. Il avait donc le
+droit d’interroger. Comme il n’en usait pas, je résolus de lui faire des
+avances pacifiques, et je levai un doigt vers le ciel.
+
+--Qu’est-ce que ça voulait dire? demanda Marthe.
+
+--Ça voulait dire: Je suis seul. Ne crains point que j’aie derrière moi
+une armée nombreuse comme les feuilles de la forêt, car, si j’avais
+cette armée, j’ouvrirais et je fermerais mes dix doigts le plus
+rapidement possible, sans m’arrêter.
+
+--Et que dit l’Indien?... demanda Marthe.
+
+--Je crois qu’au fond ça lui était égal. Aucun de ses muscles ne
+broncha... ou alors, ils bronchèrent tous avec un tel ensemble qu’on ne
+pouvait distinguer le jeu de l’un du jeu des autres. Je crus devoir
+changer adroitement le sujet de la conversation: je tirai de ma poche
+une pièce de cent sous, «l’honneur moderne», dit Marcadet, et je la fis
+briller au soleil comme une petite lune maligne. Aussitôt, l’Indien
+sauta dans un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me tendit
+galamment la main pour m’y faire entrer. Je m’installai et lui dis, en
+langue universelle:
+
+«--Comment t’appelles-tu, fils de la Nature?
+
+«--L’Aiguille; c’est, dit-il, le nom de guerre que me donne ma tribu à
+cause de mon adresse à l’arc. Mais un nom en vaut un autre: dis le tien.
+
+«--X..., répondis-je; c’est le nom que je mérite par la perfection avec
+laquelle j’imite le sifflement des reptiles.
+
+«--Que me veux-tu? La terre du visage pâle manque-t-elle de gibier au
+point qu’il braconne sur la terre des autres?
+
+«--En effet, dis-je, le gibier de mon pays devient rare. Tu parcourrais
+nos plaines sans y trouver une trace de buffle ou d’éléphant, et les
+couvées de perdrix ont mal réussi cette année. Mais l’odeur du gibier
+n’est pas ce qui m’attire.
+
+«--Ton wigwam manque-t-il de femmes? dit l’Aiguille. As-tu faim de la
+chair des nôtres?
+
+«--Non, l’Aiguille, je peux attendre: j’ai pris mes précautions avant de
+partir.
+
+«--Que désires-tu donc? Parle avec celle des deux pointes de ta langue
+fourchue qui dit la vérité.
+
+«--Je désire l’adresse du dernier des Mohicans.
+
+«--Le daim est léger mais faible; le cerf est agile mais fort.
+
+«--Je ne dis pas le contraire, l’Aiguille.
+
+«--C’est moi le cerf, et toi, le daim.
+
+«--D’accord, mon cher l’Aiguille, et je prie humblement le cerf de
+donner au daim l’adresse du dernier des Mohicans.
+
+«--As-tu des yeux pour ne pas voir? dit l’Aiguille; les araignées
+ont-elles tissé leur toile sur tes prunelles? Le dernier des Mohicans,
+c’est moi!
+
+«--On dit ça, répliquai-je, ironique.
+
+«--As-tu mal aux cheveux? Faut-il que je t’en débarrasse? s’écria
+l’Aiguille, irrité.
+
+«--Il me semblait avoir lu le récit de sa mort.
+
+«--Les visages de farine lisent des livres, répliqua l’Aiguille. Les
+mensonges du cœur ne leur suffisent plus: ils apprennent les mensonges
+écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit la terre, le ciel et
+l’eau.
+
+«--Tu oublies le feu, grande Aiguille.
+
+«--La veille d’une bataille, continua l’Aiguille sans relever
+l’impertinence, un chef brave craint-il de faire des politesses à sa
+femme, et, le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfiniment pour
+elle le fruit confié? Non: le fruit crève l’écorce. Et le fruit, c’est
+moi. J’ai dit.
+
+«--Bien dit. Puisque c’est toi le dernier des Mohicans, je te conjure de
+me mener dans ton village et de me présenter à ta famille. Je paierai ce
+qu’il faudra.
+
+«--Les visages poudrés ont des traîtres, dit l’Aiguille.
+
+«--Pardon, ils n’en avaient qu’un: Dreyfus, et justice est faite,
+répondis-je avec une fierté mêlée de honte. D’ailleurs, tu peux me
+fouiller.»
+
+L’Aiguille ne se le fit pas répéter.
+
+Il me prit mon tabac à manger, mon canif, ma montre et un certain objet
+dont, tu le sais, Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans
+cette histoire, sinon le principal rôle, du moins le premier des
+secondaires.
+
+--Quel objet? dit Marthe. Je me perds en conjectures.
+
+--Patience, répliqua X..., heureux de l’effet produit. Mon unique souci
+est de piquer ta curiosité. Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et,
+de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur mes genoux le plus
+possible du poids de ton corps.
+
+--Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en étais où l’Aiguille...
+
+--Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir et les dépose au fond du
+canot. Puis il saisit les avirons et me dit: «Suis-moi.»
+
+La recommandation était superflue, car, si une chose en suit une autre,
+c’est l’arrière d’un canot dès que l’avant s’ébranle.
+
+«--De la prudence, fis-je, hein? l’Aiguille!
+
+«--Es-tu donc, dit-il, une pierre qui va au fond de l’eau?
+
+«--Je ne sais nager que dans la joie, l’Aiguille, et, si ta coque
+chavire, je ne resterai pas une minute de plus à la surface.
+
+«--Les caïmans t’empêcheront de couler, grand X..., à moins que tu ne
+sois un oiseau pour déployer tes ailes.»
+
+Cette phrase ambiguë me choqua, et j’allais me croire traité de voleur,
+lorsque nous entendîmes le mugissement d’une cataracte.
+
+--Vous étiez perdus! s’écria Marthe, les doigts joints.
+
+--Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire une pareille bêtise, puisque me
+voilà? répliqua X..., dont les mains avaient disparu. Je poussai,
+d’ailleurs, le même cri que toi.
+
+Mais l’Aiguille me dit avec mépris:
+
+«--Mon frère a-t-il l’habitude de se désaltérer aux gourdes pleines de
+feu?»
+
+--Je ne comprends plus, dit Marthe.
+
+--Cela signifiait: «Mon frère boit-il trop d’eau-de-vie? S’enivre-t-il
+de liqueurs fortes? Et veut-il que d’un coup de tomahawk, je fasse
+rentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent au moindre danger?»
+
+A ces mots, l’Aiguille rama vers la rive. Il me débarqua, se débarqua
+lui-même, prit le canot, le chargea sans façon sur mes épaules, et,
+tandis qu’il écartait les hautes herbes, je portais le frêle esquif, et,
+d’un pas rassuré, nous côtoyâmes la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la
+cataracte, et nous aurions, avec une égale aisance, remonté n’importe
+quel courant.
+
+Comme je le complimentais de cette manière d’écluser, l’Aiguille me dit:
+
+«--Figure-de-Craie, il est plus facile de voir courir un chat sauvage
+que de le prendre.
+
+«--Je m’en doutais, l’Aiguille, bien que le rapport m’échappe.
+
+«--Oiseau babillard, ce qu’on ne peut faire par la force, il faut le
+faire par la ruse.
+
+«--Évidemment, dis-je, mais à quoi cela nous avance-t-il?»
+
+En effet, nous n’avancions plus. Les herbes devenaient inextricables.
+Elles se multipliaient en grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de
+_la tête_, et l’Aiguille même, justifiât-il son nom à la lettre, n’y
+pénétrait pas.
+
+«--As-tu une allumette?» me demanda l’Indien.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu’un sonne!
+
+--Qu’il entre, dit X... Je finirai mon histoire une autre fois.
+Souviens-toi, chère Zibeline, que je m’arrête juste au moment où
+l’Aiguille et moi nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin,
+mettre le feu à une forêt tout entière.
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+IX
+
+L’HÔTEL DE SÉNÉGAMBIE
+
+
+On sonna une seconde fois.
+
+--La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit Marthe.
+
+Elle alluma un bougeoir.
+
+--Accompagne-moi, dit-elle à X... J’ai peur d’y aller seule.
+
+La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine, sur le palier sombre, un
+individu d’assez mauvaise mine, coiffé d’un melon à bords plats.
+
+X... allait refermer la porte sans plus d’explications, quand l’inconnu
+poussa un cri étrange, rauque, guttural, qui fit trembler les murs et
+les barreaux de l’escalier.
+
+La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière et s’était laissé choir
+sur une chaise, à demi-morte de peur.
+
+A sa grande surprise, X... ouvrit la porte toute grande et tomba dans
+les bras de l’inconnu, qu’il embrassa avec effusion.
+
+Il l’attira dans l’antichambre et, le présentant à Marthe:
+
+--Mon ami, l’Aiguille, dit-il, le dernier des Mohicans.
+
+Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina le nouveau venu. Il était
+vêtu d’une petite jaquette noire, d’un pantalon à raies et d’une chemise
+à col cassé. X..., quand le Mohican eut ôté son chapeau, s’aperçut qu’il
+avait coupé sa longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués
+maintenant sur son front rouge, se partageaient en deux bandeaux.
+
+Quand ils furent installés tous trois dans le petit salon:
+
+--Mon frère au visage sombre, dit X..., m’expliquera-t-il par quel
+prodige il se trouve en ce moment à Paris?
+
+--Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il y a quelques mois, la mort
+d’un oncle d’Europe qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas
+fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner ses guêtres de
+cuir le long de la rivière Hudson. Il s’embarqua comme aide-cuisinier
+sur un steamer et débarqua au Havre, d’où il gagna Paris péniblement, en
+vivant du prix des leçons de tatouage qu’il donnait, de ci, de là, dans
+les casernes. Arrivé à Paris, il se mit à la recherche de l’hôtel de
+Sénégambie, où, selon les messages, le vieux Delaware avait brisé son
+calumet. Pas plus d’hôtel de Sénégambie que sur la bosse d’un bison
+sauvage.
+
+--Amère déception, dit X...
+
+--Tu parles, reprit le dernier des Mohicans. Les leçons de tatouage se
+faisaient rares. Je rencontrai, à l’hôtel où j’étais descendu, un
+Aïssaoua mangeur de verre, qui m’aida de ses conseils. C’est un charmant
+garçon, avec qui j’ai passé de bonnes heures.
+
+--Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe.
+
+--Il n’y a pas, reprit l’Aiguille, de compagnon plus économique qu’un
+Aïssaoua, mangeur de verre et de porcelaine. Quand je l’emmène à la
+brasserie, non seulement il ne boit point, mais il mange une bonne
+partie de mes soucoupes, ce qui me permet de ne payer au garçon qu’une
+faible partie des bocks consommés.
+
+--Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous être de quelque secours?
+
+--Ce frère au visage noir, répondit l’Aiguille, est un garçon à la
+coule. Sur ses conseils, ton frère, qui fut toujours agile pour
+chevaucher sans selle les chevaux sauvages, postula pour entrer comme
+côtier à la Compagnie des omnibus. Mais on n’y reçoit que des Français.
+Je me tournai alors d’un autre côté et, grâce à des relations que
+l’Aïssaoua sut me procurer, je trouvai enfin la position que j’ai
+aujourd’hui, ce qui me met à l’abri du besoin.
+
+--Quelle position? demanda X...
+
+--Une femme au visage pâle, répondit gravement le Mohican, s’est prise
+d’une grande passion pour ton frère et lui donne les pièces d’or et
+d’argent qu’elle-même reçoit d’autres visages pâles. Aussi ton frère
+vit-il aussi librement dans ta grande ville que s’il s’abreuvait encore
+aux eaux du Potomac.
+
+X... garda le silence. Mais, au bout d’un instant, il ne put s’empêcher
+de dire que la conduite du dernier des Mohicans ne manquerait pas d’être
+sévèrement interprétée par certaines personnes et que les glorieux
+ancêtres Delawares, s’ils apprenaient la chose dans l’autre monde,
+pourraient bien n’être pas contents.
+
+--Je vénère mes darons, affirma l’Aiguille, en s’inclinant jusqu’à
+terre. Quant à prétendre qu’ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en
+se relevant, c’est aussi fort que de jouer au bouchon dans une forêt
+vierge avec des boutons de fleurs d’oranger. Mes aïeux étaient des
+hommes très fiers, qui ne s’assujettissaient point aux soins du wigwam
+et qui regardaient leurs compagnes comme de simples domestiques. Mais si
+ces dames leur rapportaient, au retour d’une visite au camp des visages
+pâles, de l’eau de feu, des pâtés de venaison et des chaînes de montre,
+ils fermaient, croyez-le bien, leurs yeux intrépides.
+
+--Pourtant, objecta X..., le grave Chingachkook? Et le terrible Uncas?
+
+--C’était tout mecs, dos et marlous, répondit l’Aiguille. On ne
+s’intitule pas le Grand-Serpent ou le Cerf-Agile quand on a l’intention
+de mener une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur personne,
+pas?...
+
+Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en vidant sur la table le
+contenu d’un portefeuille.
+
+X... et sa femme virent une belle collection de mèches de cheveux noirs,
+blonds et roux dont quelques-uns, moins fins, se contournaient en
+volutes.
+
+--Le gibier ne manque pas, dit l’Aiguille. Les femmes au visage pâle
+aiment beaucoup ton frère, qu’elles appellent Amadou. Je dirai même
+qu’elles l’aiment trop.
+
+Et il fredonna:
+
+ L’aut’jour avec Thérèse,
+ Arrivant à son heure,
+ Je vis avec terreur
+ Qu’à s’mettait à son aise.
+
+Pardon, madame.
+
+--Voyons, dit X..., comment as-tu su que j’habitais ici et par quel
+hasard t’amènes-tu chez moi au moment précis où je réintègre le domicile
+conjugal après une absence de dix ans?
+
+--Mon frère pâle était tout à l’heure chez le quart-d’œil. Il n’a pas
+remarqué sur un banc son frère au visage sombre, qui lui faisait des
+signes d’intelligence, interceptés constamment par les flics?
+
+--J’ai bien cru voir, en effet, quelqu’un qui se démenait dans l’ombre;
+mais j’étais trop occupé à ce moment pour y faire attention.
+
+--Ton frère va assez souvent chez le quart-d’œil, continua placidement
+le dernier des Mohicans. Il lui arrive même parfois de passer la nuit
+dans ce petit abri que les visages pâles dénomment violon. Ce soir, on
+m’avait arrêté pour affaires graves; mais faut croire qu’il y avait
+erreur sur la personne, car j’ai été relâché au bout d’une heure.
+J’avais retenu ton adresse. Je me suis dépêché de venir te voir, avec un
+petit détour: le temps d’aller rassurer Irma et d’y faire payer mon
+sapin...
+
+C’est pas tout ça, mes enfants, continua l’Aiguille. Maintenant qu’on
+s’est revu, il s’agirait de se concerter pour retrouver l’hôtel de
+Sénégambie et les pépètes du vieux Delaware.
+
+--Tu es sûr que l’hôtel de Sénégambie n’existe pas à Paris?
+
+--J’en suis sûr. D’ailleurs, le message ne parlait pas de Paris. Il
+disait simplement: _Oncle de France décédé à l’hôtel de Sénégambie._ Et
+c’était signé «Bigorneau». Qui peut être ce Bigorneau? Un secrétaire, un
+homme d’affaires, un domestique?
+
+--Il s’agit donc, dit X..., de chercher dans quelle ville de France ou
+d’Europe se trouve l’hôtel de Sénégambie. Ça doit être dans une grande
+ville.
+
+--Qui sait? dit l’Aiguille, bien que je voie peu, à la vérité, le noble
+Delaware échouant à Étampes (plum’ aux tempes) ou à Sisteron (plum’ au
+front).
+
+--Écoute, dit X...: il se fait tard, et je crois qu’il est grand temps
+d’aller se coucher. Tu viendras déjeuner demain matin.
+
+--Ça ne se refuse pas, dit l’Aiguille. Faudra-t-il amener le mangeur de
+verre? Vous savez qu’il n’est pas difficile à nourrir. Avec un litre
+vide, mon frère pâle en verra la farce.
+
+--Ce n’est pas ça, dit Marthe, la salle à manger est un peu étroite.
+Nous ferons connaissance avec votre ami plus tard.
+
+--C’est comme vous voudrez, dit l’Aiguille.
+
+Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait trois pas que ses
+sourcils se froncèrent. Il aspira l’air avec véhémence et poussa un cri
+rauque, le cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De son index
+tendu, il désigna une des fleurs du tapis. X... s’approcha et distingua
+une faible trace de poussière blanchâtre, qui gardait la forme d’une
+semelle de bottine.
+
+Le dernier des Mohicans avait rampé jusqu’à l’empreinte. Il la flaira en
+silence. Puis il dit à voix basse, en se relevant:
+
+--Le chef aux trois galons d’or a passé par là. Il avait certainement
+des intentions mauvaises, car la plante est plus appuyée que le talon.
+Mon frère au visage pâle n’a-t-il pas dit chez le commissaire que sa
+femme vivait avec un capitaine?
+
+--C’est juste, dit X... Tu as un beau flair de Mohican. Mais tu te
+fiches dedans, en voulant nous épater. A preuve que la trace en question
+est la trace de mon pied.
+
+Et, posant sa bottine sur l’empreinte, il fit constater une concordance
+irréfutable.
+
+--Possible, dit l’Aiguille. Ceci n’est qu’un détail. L’important est de
+retrouver l’hôtel de Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle qui
+répond au nom de Bigorneau. Ton frère viendra donc déjeuner demain. En
+retour, vous lui permettrez de vous offrir à dîner et de vous emmener au
+bastringue.
+
+Il prit congé. X... resta seul avec Marthe. Ils avaient, dans un court
+espace de temps, évoqué suffisamment de souvenirs pour un homme seul et
+pour une seule dame. Ils s’allèrent mettre au lit et n’évoquèrent pas
+plus avant.
+
+
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+
+
+
+X
+
+APPARITION DE DEUX INGÉNUES
+
+
+Huit jours après les événements que nous venons de rapporter, par une
+splendide après-midi d’hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot,
+en méditant sur l’inconstance des femmes et l’inanité des biens de ce
+monde. Or, comme il tournait le boulevard, il tomba sur un groupe
+compact de cinquante à soixante personnes, au sein duquel s’agitait et
+gesticulait une silhouette aperçue de dos, aux cheveux plus blancs que
+la neige, que coiffait un chapeau de feutre vaste comme le Champ de
+Mars.
+
+En face de ce personnage, un inconnu aux larges épaules d’hercule
+rougeoyait d’exaspération et répétait sans se lasser, d’une voix qui
+voulait être calme et n’y réussissait qu’à demi:
+
+--Je vais péter comme une chaudière! Je vais péter comme une chaudière!
+
+Le capitaine était d’un naturel curieux.
+
+Il s’approcha; par-dessus la houle des têtes, qu’il dominait de sa haute
+taille, il jeta un avide coup d’œil.
+
+--Allez-vous me ficher la paix? criait l’homme aux épaules d’hercule. Je
+vais péter comme une chaudière, je vous dis!...
+
+Mais:
+
+--Tu es le plus infâme des hommes! répondit la silhouette vue de dos.
+
+--Je vais péter!...
+
+--Le plus lâche et le plus vil de tous!
+
+--Je vais péter!!
+
+--M’obligeras-tu à consommer publiquement ta honte et ton déshonneur?
+Dois-je te jeter, devant tous, à la face l’épithète--l’horrible
+épithète--que le succube, jusqu’à ce jour, a seul osé disputer au
+vampire?
+
+--Je vais péter!!!
+
+--Ah! c’est ainsi? Eh, bien, moi, je vais tout dire, vociféra l’homme
+aux cheveux de neige. Tu as profané les mânes éplorées de l’infortuné
+Étéocle! Ose dire que ce n’est pas vrai!
+
+A ces mots:
+
+--C’en est trop! Je pète! cria l’hercule, les yeux flambants d’un
+sauvage désir de vengeance.
+
+Il dit, et, d’un geste énergique, il ramena en arrière de lui sa main,
+plus large qu’une casquette.
+
+Ce fut un éclair: rien de plus.
+
+Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à l’élasticité d’une bande
+de billard, la main rebroussa chemin brusquement: elle redescendit le
+courant avec la prestesse gracieuse d’une périssoire lancée à toute
+force de rames...
+
+Le vieillard, frappé au visage, rendit un son métallique.
+
+La foule, indignée, n’eut qu’un cri:
+
+--Oh!...
+
+Puis:
+
+ Quoi? frapper un vieillard chenu...
+
+(s’écrièrent les assistants avec un touchant unisson)
+
+ Quelle lâcheté sans égale!
+ Le visage outragé de ce pauvre inconnu
+ Arbore la rougeur des flammes du Bengale!
+ Sur l’homme au cœur abject qui n’a pas hésité
+ A jeter un vieillard en pâture à sa rage,
+ Tombons à l’unanimité!...
+ Nous sommes cent contre un! Courage!
+
+Et nul doute que ces paroles eussent été suivies d’un effet immédiat si
+le vieillard, opposant de ses bras écartés une digue à la vindicte
+publique, ne se fût écrié:
+
+--Arrêtez!... Cet homme n’est pas celui que je cherche!
+
+La foule devint pâle de surprise.
+
+--Allons! poursuivit le vieillard d’une voix sourde où se plaignait un
+immense découragement, ce sera pour une autre fois!... Monsieur,
+ajouta-t-il, je vous prie d’oublier les propos inconsidérés que je me
+suis permis tout à l’heure. C’est à un autre qu’ils s’adressaient.
+
+Du coup:
+
+--Eh! parbleu! se dit le capitaine, je savais bien que cette voix ne
+m’était pas inconnue!... C’est le vidame de Buthenblant!
+
+C’était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux demoiselles: Odette
+et Odyle, deux anges de pureté et de grâce, de qui les yeux étaient
+quatre bleuets et les bouches deux petits pots de fraises. Semblablement
+habillées, elles portaient, l’une et l’autre, la même toque de loutre
+hérissée d’une plume de pintade, la même jupe à carreaux blancs et
+noirs, le même mantelet mastic agrémenté par la fantaisie du couturier
+de petits losanges de frangipane.
+
+L’incident clos et la foule dissipée:
+
+--Eh bien, tu es content, papa? ironisa la plus jeune des deux. Tu t’es
+encore fait f... une gifle!
+
+--Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une lente gravité. Tu ne sais
+pas ce que tu dis.
+
+--Ça, par exemple, c’est tapé! déclara aussitôt la seconde jeune fille.
+Et puis, d’abord, si tu voulais bien être polie avec l’auteur de nos
+jours? «Tu t’es fait f... une gifle; tu t’es fait f... une gifle!» En
+voilà une façon de parler!
+
+L’autre se dressa sur ses ergots.
+
+--Pardon. Ce sont des ordres? dit-elle.
+
+--Parfaitement.
+
+--Oui? Eh bien, ma chère, tu peux te les mettre quelque part.
+
+--Je peux me les mettre quelque part?
+
+--Sans l’ombre d’un doute.
+
+--Répète-le.
+
+--Je le répète.
+
+--Odette, mon trésor, fit Odyle, je vais aller te cueillir les puces.
+
+--Odyle, mon cœur, dit Odette, je vais aller te peser le foie de veau.
+
+Odette blêmit; Odyle s’empourpra d’un lever d’aube.
+
+--Chameau! cria celle-ci.
+
+--Volaille! hurla celle-là.
+
+--Rosse!
+
+--Gueuse!
+
+--Saleté!
+
+--Pourriture!
+
+Le parapluie brandi par le vide des espaces, les deux vierges allaient
+s’élancer l’une sur l’autre, quand:
+
+--Mesdemoiselles de Buthenblant, peut-être? questionna le capitaine, qui
+s’était avancé le chapeau à la main.
+
+Le vidame eut un tressaillement de surprise.
+
+--Ah! c’est vous, capitaine, fit-il. Enchanté de vous retrouver. Mes
+filles, en effet!
+
+Le capitaine sourit.
+
+--Elles sont charmantes, déclara-t-il.
+
+Mais il n’en put dire plus long.
+
+--Oh! c’te poire! Oh! c’te poire! s’exclamaient d’une seule voix les
+demoiselles de Buthenblant. Non, pige-moi la gueule du monsieur!...
+C’est ce blair, surtout! c’est ce blair! Ah! non! mince de bobéchon!
+A-t-i une tête!... A-t-i une tête!...
+
+Rouge de confusion:
+
+--Je n’ai pas la prétention d’être un Adonis, fit le capitaine avec une
+certaine sécheresse. Je me borne à être de ceux dont on ne dit rien.
+
+Le vidame prit la parole:
+
+--Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites n’ont jamais connu
+leur mère; elles ont été élevées par moi, en sorte que leur éducation
+manque de ce je ne sais quoi qui ne s’acquiert que de la main des
+femmes.
+
+--Quoi? s’écria le capitaine, qui sentit ses yeux se tremper de larmes,
+si jeunes et déjà orphelines!
+
+Le vidame hocha la tête.
+
+--Non, prononça-t-il d’une voix sourde.
+
+--Comment? non!... Mais, alors...
+
+--Ah! c’est une sombre histoire! murmura le vieillard, pensif.
+
+Le capitaine s’exclama:
+
+--Une histoire! Contez-moi ça, vidame, je vous prie.
+
+--Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant, si l’heure qu’il
+est et le lieu où nous nous trouvons ne m’interdisaient de le faire.
+
+--Ah?
+
+--Oui... le récit de mes malheurs--les plus cruels, les plus
+effroyables, peut-être, qu’un homme ait jamais soufferts,--ne peut se
+faire que de minuit à deux heures du matin dans certains quartiers de
+Paris.
+
+Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas sa profonde stupéfaction:
+
+--Qu’est-ce que vous faites lundi soir? reprit-il.
+
+--Mais... rien.
+
+--En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi à une heure et demie
+du matin au coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.
+
+--J’y serai.
+
+--C’est bien. Votre main!
+
+--La voici.
+
+--Elle tremble.
+
+--Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur m’était inconnue.
+
+--Regardez-moi dans les yeux.
+
+--Je vous regarde.
+
+--Capitaine, vous pâlissez!
+
+--Je ne pâlis jamais, vidame!
+
+Le vidame épongea son front, baigné de sueur.
+
+--Quel homme! murmura-t-il.
+
+Et, à haute voix:
+
+--Adieu!
+
+--Adieu!
+
+--A bientôt!
+
+--A bientôt... Mesdemoiselles...
+
+Le capitaine s’inclina jusqu’à terre.
+
+Quand il se redressa:
+
+--Ciel! s’écria-t-il.
+
+Il était seul!... LE VIDAME ET LES DEUX JEUNES FILLES AVAIENT
+DISPARU!...
+
+Quelle que fût sa force d’âme, le capitaine ne put résister à
+l’inattendu d’un tel coup. Il passa sa main sur ses yeux et s’évanouit
+pour la seconde fois.
+
+
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+
+
+
+XI
+
+OÙ LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAUBECK DANS DES CIRCONSTANCES
+ASSEZ SINGULIÈRES
+
+
+Rue Saint-Vincent.
+
+Il pouvait être minuit ou minuit moins le quart.
+
+La lune était rare. Le noir régnait sur la ville. Des silhouettes
+fantasques se dessinaient dans les angles des bâtisses. Par-dessus le
+mur du cimetière, des bouts de tombe se découpaient, grises sur le ciel
+noir.
+
+Un promeneur attardé qui passait par là s’arrêta devant un réverbère
+éteint, et, s’adressant à une personne absente, il cria:
+
+--Oui, monsieur, je suis Maubeck, le journaliste!... et il y a gros à
+parier que bien des gens ne pourraient pas en dire autant! Maubeck, le
+journaliste, c’est moi, monsieur, et personne ne me persuadera le
+contraire. Voici ma carte, la carte qui me donne accès à la Bibliothèque
+nationale! Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste--courtier en
+observations pour le bureau des Longitudes.
+
+Ayant énoncé cette singulière qualité, l’individu qui prétendait avec
+tant d’énergie s’appeler Maubeck parut céder à un instant d’indécision.
+Ne sachant s’il devait continuer sa route ou se laisser choir sur le
+sol, il hésitait.
+
+Pourtant, après quelques vacillations assez périlleuses, il se remit en
+marche.
+
+Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau, il s’arrêta.
+
+--Je suis gris? vociféra-t-il. Moi? je suis gris? C’est trop fort!
+Apprenez donc à qui vous parlez! Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le
+journaliste! Voulez-vous voir ma carte? Ah! je sais bien qu’on en veut à
+Maubeck! On a même été jusqu’à prétendre qu’il était mort!... Oui, oui,
+je le sais: on m’a tout raconté! Mais Maubeck se moque du
+qu’en-dira-t-on: Maubeck poursuivra son œuvre en dépit des envieux.
+Maubeck ne craint rien! Maubeck est un brave, et, s’il y a quelqu’un
+derrière ce mur, Maubeck le défie! Oui, monsieur! Allons, sortez,
+émergez, montrez-vous! Combien êtes-vous derrière cette muraille? Je ne
+me cache pas, moi! Je ne suis pas masqué! Voici ma carte!...
+
+Comme il achevait ces mots, M. Maubeck heurta violemment du crâne une
+petite porte verte qu’il n’avait vraisemblablement pas remarquée:
+
+--Tiens! murmura-t-il, c’est bizarre! Je croyais demeurer plus loin que
+cela!
+
+Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir longtemps tourmenté la
+serrure, il entra, paraissant avoir oublié tout ce qu’il venait de dire.
+
+Une chandelle brûlait sur la cheminée.
+
+Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier reposait dans le seau à
+charbon, bien que ce ne fût pas son domicile attitré, il s’en empara,
+l’alluma et se jeta dans un fauteuil.
+
+--Ah! ah! fit-il, en développant un gros nuage de fumée, c’est drôle! Le
+mobilier de Maubeck danse la ronde ce soir! infiniment drôle! Chaque
+fois que Maubeck boit du genièvre, le mobilier de Maubeck se met à
+danser! Comment trouvez-vous le bouillon?... Ah! ah! ah! c’est très
+amusant!
+
+Et, fredonnant un petit air pour accompagner la valse imaginaire de ses
+meubles, il se mit à ricaner doucement.
+
+Durant quelques minutes, il s’abandonna à la rêverie.
+
+Puis, tout à coup, sa figure se rembrunit. Il rejeta sa pipe dans le
+seau, se leva, fit deux ou trois fois le tour du salon, tira son
+portefeuille, examina sa carte, se frappa le front et, finalement, ayant
+plongé précipitamment sa main dans la poche de son gilet, il se mit à
+compter.
+
+--Un sou, trois sous, douze sous, cinquante centimes, deux francs; un
+sou, deux sous, six sous, un franc... Quatre francs cinquante!... Quatre
+francs cinquante!... répéta-t-il, soucieux, quatre francs et cinquante
+centimes!... Diable! _l’argent devient rare!_
+
+M. Maubeck n’avait pas achevé de formuler cette attristante réflexion
+lorsqu’une voix goguenarde cria derrière lui:
+
+--Menteur!
+
+--Quoi? Qu’y a-t-il? Voulez-vous ma carte?
+
+--Je dis que Maubeck est un menteur, répéta l’ironique voix, Maubeck est
+gris. Je sais bien que Maubeck est gris comme trente-six grives--et il
+faudrait être bien malin pour m’enlever cette conviction de la tête.
+Mais je dis aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est plus grave!
+
+--Qui ose dire cela?
+
+--Moi! répondit la voix, en faisant entendre un bruit de monnaies
+secouées. Moi! M. Tirelire, ici présent sur la cheminée! J’affirme que
+M. Maubeck est gris, mortellement gris et que M. Maubeck est un menteur!
+Et, de plus, j’ajoute cela: Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle,
+et Maubeck se casse le nez!
+
+La stupéfaction de l’éminent courtier en observations fut telle qu’il ne
+trouva rien à répondre.
+
+Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée et aperçut son
+interlocuteur.
+
+C’était un petit bonhomme en terre cuite, vert du haut en bas, ventru
+comme une pomme et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de hauteur.
+Le sommet de son tricorne était fendu d’un large trou.
+
+Après quelques minutes de silence, M. Tirelire fit de nouveau sonner les
+pièces de monnaie qui paraissaient habiter son ventre, puis, s’adressant
+à des personnages fictifs, ou peut-être même aux différentes pièces du
+fringant mobilier de M. Maubeck, il reprit la parole:
+
+«--M. Maubeck est comme les autres! cria-t-il. M. Maubeck est un niais.
+Je n’ose dire que M. Maubeck est un imbécile; mais, s’il est quelqu’un
+ici qui prétende m’empêcher de proclamer que M. Maubeck est un superbe
+niais, qu’il vienne! Je l’attends!
+
+«M. Maubeck croit aux bruits qui courent et aux nouvelles qu’on lance.
+Il croit à la fin du monde. Il se figure que l’agriculture manque de
+bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce agonise et que
+l’argent devient rare!! A qui comparer M. Maubeck, si ce n’est au plus
+piteux des jocrisses? Vraiment la naïveté de M. Maubeck est inouïe!»
+
+Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique. Après s’être
+bruyamment mouché, il reprit:
+
+«--Remarquez bien que M. Maubeck est journaliste: il est donc
+impardonnable! Ah! ah! ah! la bonne farce! L’agriculture manque de bras!
+M. Maubeck va sans doute nous apprendre aussi que les capitalistes ne
+dépensent plus rien! S’il était passé sur le quai Conti, il ne parlerait
+pas avec autant de légèreté, sans doute!
+
+«M. Maubeck se figure qu’il n’y a plus d’argent, qu’on va frapper des
+écus en bois des îles et que, dans dix ans, les collectionneurs
+rechercheront la dernière pièce de cent sous comme un objet de la plus
+haute rareté! Dans dix ans? Que dis-je? Dans trois ans, dans six mois,
+demain peut-être, demain, M. Maubeck paiera son boulanger avec des
+coquillages et son propriétaire avec de vagues verroteries!... Peuple!
+admire la naïveté de M. Maubeck!
+
+«Évidemment, quelque vertigineux que puisse être le jobardisme de M.
+Maubeck, évidemment M. Maubeck ne parlerait pas comme il parle si jamais
+il était passé par la rue Guénégaud et par le quai Conti!
+
+ * * * * *
+
+«Foule! tu lapiderais cet homme si, connaissant la merveilleuse
+organisation de la MONNAIE, il persistait à tenir un pareil langage!
+
+«... Mais cet homme ne connaît pas la MONNAIE. Il ne soupçonne pas
+l’existence de cet édifice incomparable! Jamais ses pauvres yeux de
+crabe, atteints d’une incurable myopie, n’ont considéré les dix mille
+employés qui grouillent dans cet admirable temple! Jamais! Jamais! Ce
+vil colporteur d’observations météorologiques, ignore le «langage de
+l’argent», et jamais il n’a entendu parler de la «mise en circulation!»
+
+«Il se figure, le pauvre hère, qu’on laisse moisir les lingots d’or au
+fond des caves,--et que, là, parmi les champignons sordides et les
+louches détritus, ils s’effritent peu à peu sous la mandibule avide des
+cloportes!
+
+«Académie! tes palmes pour l’illustre Maubeck, qui vient de découvrir la
+mite du ludovic d’or, le charançon de la thune et le ver blanc des
+fafiots!
+
+«Triste sire! Pauvre bougre! Méprisable nullité!
+
+«Les dix mille employés, il ne les a jamais vus, ce pauvre individu, ce
+misérable quidam, ce quelconque et négligeable zéro! Il ne les a pas
+vus, levés dès l’aube, répandant l’or et l’argent parmi le peuple,
+inondant la ville de leurs richesses!
+
+«Sombre et fangeux bernard-l’ermite, tu n’es donc jamais sorti de ta
+coquille? Tu ne sais donc pas que, selon leur grade, ces employés
+reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr., 100.000 fr., 50.000
+fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou 50 fr. qu’ils doivent dépenser, distribuer
+avant le coucher du soleil!...
+
+«Distribuer est bien, mais il s’agit de distribuer intelligemment. Pour
+distribuer, il faut des renseignements et des notes, il faut du flair,
+de l’œil, du tact--il faut du génie!
+
+«Le commis qui distribue 50 francs, comme celui qui distribue 50
+millions, doit émietter la somme qu’on lui confie en cinquante ou cent
+achats habilement combinés et rapporter avec lui toutes les factures
+acquittées, ainsi que les marchandises achetées lorsque la chose est
+praticable! Sans quoi, notre jeune homme, ayant acquis un diamant d’un
+million ou une montre de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix
+heures du matin et s’en irait dissiper dans les estaminets et brasseries
+les quatre francs cinquante qu’il gagne!
+
+«O honte! M. Maubeck n’est pas informé de ces choses! Le clair flambeau
+de la Vérité n’a jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur
+intellect! Il ignore que l’employé rentrant au bureau avec un reliquat
+serait impitoyablement révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante
+centimes.
+
+«Maubeck, le journaliste, le courtier, l’agent d’affaires,
+l’entomologiste! Maubeck ne voit pas les flots d’or jetés chaque jour
+sur le pavé de Paris! Au lieu de dire: «L’argent est mal distribué,
+l’incurie règne à la MONNAIE, il conviendrait de renverser le chef des
+Argentiers de la R. F. et de renouveler le personnel de la Banque...»
+
+«Au lieu de proposer des distributions d’argent au coin des rues avec le
+concours de MM. les donneurs de prospectus, M. Maubeck s’écrie:
+«L’argent devient rare!»
+
+«Erreur! Erreur! Erreur!!!... Oblitération! Folie! Gâtisme! Fange dans
+l’œil! L’argent n’est pas rare! Jamais l’argent ne deviendra rare! Il
+est mal distribué, mal réparti, et voilà tout!
+
+«Ceci est mon dernier mot! Je n’ai plus rien à dire. Et pourtant si,
+encore un cri. Je demande la parole:
+
+«Que le diable emporte M. Maubeck!»
+
+Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant de nouveau ses précieux
+intestins, souffla coléreusement la chandelle.
+
+Et l’on n’entendit plus dans la chambre silencieuse que les ronflements
+sourds de M. Maubeck, endormi.
+
+
+
+
+PIERRE VEBER
+
+
+
+
+XII
+
+MAUBECK HÉRITE
+
+
+Avant rêvé cela, Maubeck se réveilla.
+
+Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck. Ses paupières ne lui
+permettaient d’émettre qu’un tout petit regard d’abord; puis elles se
+fermaient. Quelques minutes après, Maubeck arrivait à les soulever et
+glissait un second regard, plus grand; mais, vite jalouses du soleil,
+elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maubeck, violemment, se
+dressait sur son séant, parvenait à écarquiller les yeux, et renaissait
+à la vie réelle; alors, selon son expression, «il faisait le point»,
+c’est-à-dire qu’il établissait avec précision l’endroit où il se
+trouvait.
+
+Les réveils étaient pour Maubeck une source perpétuelle de surprises.
+Jamais, au grand jamais, à l’instar du Sultan, il ne s’était endormi
+deux fois de suite au même endroit; non qu’il craignît d’être assassiné,
+mais la Destinée se plaisait à ballotter cet homme. Cinq nuits par an,
+il couchait dans son lit, dont deux nuits au moins tout habillé; les
+autres nuits, il couchait sur la descente de lit, ou sur le paillasson
+de la porte, ou sous la table de travail, ou dans le corridor, ou au
+poste, ou sur un banc de boulevard, ou dans le lit d’une personne d’un
+sexe opposé au sien.
+
+Cette fois, il s’était endormi devant la cheminée, la tête dans le foyer
+refroidi. Il dit, sentencieusement:
+
+ * * * * *
+
+«Je me suis couvert la tête de cendres, j’ai revêtu le dur cilice, et
+j’ai pleuré Jérusalem.»
+
+ * * * * *
+
+Puis il ajouta:
+
+«Il me semble que j’ai la gueule de bois. Tout porte à croire que j’ai
+bu hier... Qu’ai-je accompli?... Été porter la température probable,
+selon mon habitude, dans les journaux; inspecté mes pluviomètres... noté
+la dépression barométrique à la tour Eiffel... Dîné chez le vidame de
+Buthenblant.» (Ici les souvenirs s’obnubilent.)
+
+Maubeck-le-Journaliste s’interrompit pour aveindre le nez hébraïque d’un
+siphon, but une moitié dudit, et reprit:
+
+«Bon dîner... jeunes filles avenantes, élevées à l’américaine...
+L’aînée, un beau contralto, a traité sa sœur de _petite morue_...
+Causerie animée. Je crois qu’au dessert, après les alcools, j’ai demandé
+au vidame la main d’une de ses filles, celle qu’il voudrait... Je ne
+m’en dédis pas; mais j’avais déjà bu.
+
+«Qu’ai-je accompli après?»
+
+Il remâcha le goût amer que laissent à la bouche du sage les voluptés
+humaines et les liqueurs fortes.
+
+«J’ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à Jonas, au Mallet, à Lapoire,
+au Rat, à Jules Simon, à l’abbaye de Thélème; là, j’ai dû encore boire.»
+
+Il se leva. Un nimbe lumineux entourait pour lui les contours des
+objets. Il alla tremper sa tête dans un seau d’eau, y resta le temps que
+mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle au fond des mers;
+près d’étouffer, il émergea, prit du souffle et se retrempa; à la
+quatrième reprise, les idées circulaient de nouveau. Maubeck se peigna,
+mit du linge, brossa ses habits et présenta à la glace un gentilhomme
+pas trop ravagé, assez correct: trente ans à peine, un nez un peu gros,
+une bonne figure noire barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux
+châtains frisés... un ensemble qui n’eût pas déparé l’intérieur des
+Buthenblant.
+
+«Au travail! établissons la température pour demain.» Il tira un jeu de
+zanzibar, agita les dés, les lança sur le tapis vert de la table et
+compta les points et, prenant sa plume, écrivit: «5 + 3 + 7 = 15.
+Température moyenne; orages dans le Nord; temps probable: 8 + 2 + 2 + 4
+= 16. Pluie mêlée de vent; nuages, éclaircie vers midi, etc.» Il fut
+interrompu par le concierge, qui lui tendit une lettre.
+
+Maubeck en examina la suscription et s’écria: «Qu’est-ce que cette chère
+vieille canaille de Bigorneau peut bien me vouloir? M’inviter à dîner?
+Je refuserai: je n’ai pas pardonné à Élise la nuit blanche qu’elle me
+fit passer devant sa fenêtre, tandis que son mari pêchait à la ligne.
+Elle manqua de parole après m’avoir donné rendez-vous! On ne fait pas
+ces choses-là à Maubeck-le-Journaliste. Je n’irai chez Bigorneau que
+quand Élise se sera excusée.» Il décacheta la lettre: «Tiens, ce n’est
+pas signé! Est-ce que le notaire Bigorneau cultiverait la lettre
+anonyme?
+
+ «Mon cher ami,
+
+«Pourquoi ne vous voit-on plus? Faut-il que j’aille vous relancer chez
+vous? J’ai besoin de vous parler, au plus tôt, pour une affaire
+importante qui vous concerne. Passez un de ces matins, rue de Douai.»
+
+ * * * * *
+
+Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du soleil sur l’horizon:
+«Midi moins vingt; j’ai le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant
+le déjeuner.»
+
+ * * * * *
+
+Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole de poche, se coiffa de son
+chapeau et descendit.
+
+Rue de Douai, à l’étude de Maître Bigorneau, le maître-clerc, à l’aide
+d’une cisaille, découpait des ombres chinoises dans une vieille boîte
+d’Albert; deux autres clercs jouaient à qui cracherait le plus haut
+contre le mur, et le saute-ruisseau guillotinait des mouches avec un
+vieux coupe-cigares; cela sentait l’étude modèle, solide et bien
+achalandée. Maubeck demanda:
+
+--Maître Bigorneau, s’il vous plaît.
+
+--Il est en Chine, répondit finement le clerc.
+
+--Il est dans le sieau: il trempe.
+
+--Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu pour que tu ne sois pas si...
+sot, surenchérit un autre clerc.
+
+--Puis-je lui parler? continua Maubeck sans s’émouvoir.
+
+--Il est en main.
+
+--Un coup de pied quelque part vous ferait-il plaisir? interrogea
+Maubeck, en ouvrant la porte de la barrière qui séparait les clercs de
+l’éventuel public.
+
+Le maître clerc comprit soudain que les plus courtes plaisanteries sont
+les meilleures. Il se leva aussitôt et demanda:
+
+--Qui dois-je annoncer?
+
+--M. Maubeck, journaliste.
+
+Bigorneau l’accueillit avec une joie d’épagneul, lui serra la dextre
+dans sa main droite, tandis que la gauche la tapotait à petits coups
+affectueux. M. Bigorneau avait cette honnête et franche et souriante
+figure qui est l’apanage des canailles d’affaires; il semblait un vieux
+magistrat de roman, défroqué et bonasse.
+
+Échange de compliments, enquête sanitaire réciproque. Bigorneau
+s’installa dans un fauteuil, approcha une règle de ses yeux, l’examina
+avec soin, tandis qu’il disait d’un ton de voix naturel:
+
+--Vous vous êtes demandé ce que je désirais de vous, Maubeck? Je désire
+faire votre fortune, simplement.
+
+Maubeck eut le tranquille faciès de l’individu qui ne coupe pas dans les
+ponts. Bigorneau attendit qu’on le remerciât; Maubeck ne bougea pas. Le
+notaire poursuivit:
+
+--Vous nous inspirez beaucoup d’amitié, à moi et à ma femme. Élise
+trouve que vous nous négligez; moi, je veille sur vous et je vous ai
+trouvé une affaire splendide: vous n’avez qu’à vous baisser pour
+ramasser. Avouez, mon gaillard, que vous grillez de curiosité, hé?
+
+--En effet, même que ça sent le roussi...
+
+--Voici l’affaire. Il y a quelques mois mourait dans une petite localité
+près Paris un mien client, M. de la Warre; cet ancien peau-rouge s’était
+enrichi dans le commerce des cheveux. Oui, il avait apporté d’Amérique
+tous les scalps de la tribu des Mohicans, dont il était l’Avant-Dernier;
+ce millier de chevelures lui avait formé un fonds de boutique, il
+s’était établi marchand de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré,
+M. de la Warre se retira des affaires avec plus de quatorze millions de
+fortune. Il me confia la gestion de cette somme.
+
+--Elle était en bonnes mains!
+
+--N’est-ce pas? dit Bigorneau sans vouloir discerner l’intention
+ironique de cette interruption... Plus un testament, rédigé naguère dans
+son pays natal, testament que je devrais ouvrir après sa mort. Le vieux
+de la Warre n’avait pu se faire à l’existence européenne: il couchait
+tantôt ici, tantôt là, en vrai nomade.
+
+--Je connais ça...
+
+--Il mourut à l’_hôtel de Sénégambie_, à Levallois-Perret. Prévenu par
+dépêche, j’ouvris alors le testament. M. de la Warre léguait tous ses
+biens, en valeurs nominatives:
+
+1º A un nommé Coignet, qu’il avait connu là-bas, chez les peaux-rouges.
+Ce Coignet est mort dans la catastrophe du _Squale_, bien avant le décès
+de notre client.»
+
+Jusqu’ici, Maître Bigorneau n’avait pas menti; mais, soudain, il se mit
+à altérer la vérité d’une prodigieuse façon:
+
+--Restaient les deux autres légataires. Je les ai vainement cherchés.
+J’ai envoyé télégrammes sur télégrammes au premier, un Mohican nommé
+l’_Aiguille_; il doit être défunt également; j’ai écrit pour avoir son
+certificat de décès; je l’aurai dans quelques jours. Le dernier
+légataire est un militaire gâteux et retraité dans une maison d’asile.»
+
+Maître Bigorneau ne disait pas que ce militaire n’était autre que son
+bon ami le capitaine Léon Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware;
+qu’il avait soigneusement intercepté toute lettre pouvant le prévenir du
+décès de son oncle. Quelle sale canaille que ce Bigorneau! il me
+dégoûte, et j’ai presque envie de le tuer.
+
+Il reprit:
+
+--En somme, l’héritier de cette splendide fortune est ce vieux gâteux,
+qui ne tardera pas à mourir, et c’est encore à l’État que l’argent
+reviendra. Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck?
+
+--Si, très mal. L’État est mon ennemi intime. Mais en quoi tant cela me
+concerne-t-il?
+
+--Si vous en voulez à l’État, moi je ne lui en veux pas moins; il m’a
+trop souvent mis à contribution pour que je ne lui rende pas la
+pareille. Il ne faut pas, entendez-vous, _il ne faut pas_ que cet
+héritage tombe en déshérence, quand il y a tant de pauvres bougres qui
+crèvent la faim.
+
+--A qui le dites-vous!
+
+--Donc, j’ai songé à cette combinaison: vous êtes fils naturel, hein?
+
+--_Je n’ai jamais connu ma mère!_ chantonna Maubeck, et il ajouta:
+
+--Je n’ai jamais connu mon père non plus.
+
+--Vous êtes né en Amérique, je crois?...
+
+--Oui, mais je ne sais où, dans un territoire contesté.
+
+--Eh bien, grâce à des moyens très simples, je fais de vous le fils de
+M. de la Ware; vous présentez vos titres: le testament est nul, comme
+antérieur à votre naissance, et, d’après la coutume des Mohicans, vous
+entrez en possession de l’héritage paternel... dont vous me donnez la
+moitié.
+
+--Toujours selon la coutume des Mohicans?
+
+--Enfin, cela vous va-t-il? Je vous donne un père et une fortune! Ça ne
+fait de tort à personne.
+
+Assurément, Maubeck n’était pas une canaille; mais c’était ce que les
+moralistes classificateurs nomment _une bonne gouape_; il avait beaucoup
+de bonté et aussi peu de sens moral qu’un bâton de chaise. Il entrevit
+la possibilité de s’enrichir, de devenir un homme du monde, d’avoir un
+laquais qui le reconduirait quand il serait poivre, et une voiture qui
+le ramènerait chez lui; plus de courses dans les observatoires et dans
+les journaux; des cigares à bague, des vêtements élégants, un crédit
+dans les brasseries, et qui sait? Le vidame de Buthenblant lui
+accorderait peut-être une de ses filles, l’aînée, celle qui a un si beau
+contralto. Enfin, ce qui le décidait, c’est que «ça ne faisait de tort à
+personne». Donc, il demanda:
+
+--Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autres héritiers?
+
+--Je vous le jure sur mon honneur.
+
+--Vous n’avez pas autre chose à jurer? Enfin, ça me suffit. Eh bien! je
+puis vous l’avouer en confidence, mon brave Bigorneau... je suis le fils
+de votre feu client, le vieux... comment donc?
+
+--De la Ware.
+
+--C’est ça même. Donnez-moi mon héritage, et que ça ne traîne pas.
+
+
+
+
+JULES RENARD
+
+
+
+
+XIII
+
+MARTHE ET LE MOHICAN
+
+
+--Comment, c’est déjà vous? dit Marthe.
+
+--«Déjà!» Quel mot cruel! dit le Mohican.
+
+--Vous n’avez pas de chance. Mon mari vient de sortir. Il
+m’embarrassait. Ma bonne est malade, et je suis obligée de préparer le
+déjeuner moi-même.
+
+--Et vous dites que je n’ai pas de chance! murmura le Mohican.
+
+--Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne peut tarder. Feuilletez la
+_Revue blanche_. Je retourne à la cuisine.
+
+--Je vais avec vous, dit l’Aiguille.
+
+--Pourquoi faire, monsieur l’Aiguille? Je n’ai pas besoin de vous.
+
+--Pour que nous brûlions ensemble quelques plats.
+
+--Vous avez une drôle de figure.
+
+--Marthe, il faut que je vous parle.
+
+--C’est sérieux. Vous m’inquiétez. Le temps d’ôter mon tablier, et je
+suis à vous.
+
+--Gardez votre tablier, Marthe! gardez vos bras nus, ce teint animé et
+cette légère sueur qui perle à votre front.
+
+--Expliquez-vous vite. Qu’y a-t-il pour votre service?
+
+--Marthe, je veux savoir de vous, de vous seule, comment les
+Parisiennes, les vraies, celles de votre monde, accomplissent le doux
+crime d’amour.
+
+--Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée, vous auriez trop
+chaud. Je ne comprends pas très bien.
+
+--Toute la nuit dernière, j’ai lu ce livre, dit l’Aiguille, qui jeta sur
+une table l’_Amour moderne_. Et ce qui s’y passe diffère tellement de ce
+qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne vos auteurs de badiner. Je
+veux des preuves. Et à qui les demander sinon à la femme de mon meilleur
+ami?
+
+--Je vous remercie de la préférence, dit Marthe.
+
+--Et d’abord, dit l’Aiguille, ne remarquez-vous rien de neuf en moi,
+aucune transformation?
+
+--Si: on dirait que votre costume vous va mieux et que vous êtes peigné,
+lavé, presque propre.
+
+--Et ne vous semble-t-il point que je parle plus simplement?
+
+--Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre nous, votre langage
+métaphorique manquait de clarté, et ça tenait une place!
+
+--L’Indien est souple, dit l’Aiguille, sa langue plus docile que le
+mastic.
+
+--Voilà que vous recommencez, dit Marthe.
+
+--Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je compte que vous achèverez de me
+former le goût, et, quand j’aurai lu l’œuvre entière de votre romancier
+à la mode, je m’exprimerai comme le ruisseau coule. Déjà je subis
+l’influence de ce milieu. A peine entré, j’ai des idées mélancoliques.
+Je parie que nous sommes ici dans votre _souffroir_.
+
+--Mon souffroir?
+
+--Oui, c’est-à-dire la pièce où, d’ordinaire, vous sentez une amertume
+infinie noyer votre cœur.
+
+--J’ai toujours été heureuse en amour, dit Marthe avec fierté.
+
+--C’est donc votre _aimoir_?
+
+--C’est le bureau de mon mari, dit Marthe. Je n’aime que dans ma chambre
+à coucher.
+
+--Quoi? s’écria le Mohican déçu, vous n’avez aucune pièce qui vous soit
+privée et dont le nom se termine en _oir_?
+
+--J’ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux baissés.
+
+--Montrez-moi donc, dit l’Aiguille, comment vous vaquez aux soins de
+votre toilette: que vos pieds veinés de bleu jouent librement dans des
+mules garnies de duvet de cygne; mettez à vos jambes des bas d’une soie
+aussi fine que votre peau; lacez votre corset signé par une grande
+faiseuse, et que la houpette de poudre coure sur vos épaules nues,
+tandis que vos cheveux se tordront devant cette glace.
+
+--Vous êtes un enfant, l’Aiguille. Suis-je femme à donner une leçon de
+coiffure quand mon rôti est sur le feu?
+
+--J’ai tort, dit l’Aiguille. Je procède sans ordre. Je débute par la
+fin. Excusez et permettez-moi de vous attirer dans ce coin. Comme vos
+poignets sont minces!
+
+--C’est pour que le bracelet qu’on m’offre soit toujours assez grand,
+dit Marthe.
+
+--Comme cette tête repose sur votre nuque!
+
+--N’importe quelle tête en ferait autant, dit Marthe.
+
+--Oh! les fines dents blanches!
+
+--C’est pour mieux souper, Mohican!
+
+--Vos yeux brillent d’un vif éclat.
+
+--C’est le reflet de mon fourneau, dit Marthe.
+
+--Je ne peux comparer votre bouche qu’à une fleur.
+
+--Une fleur artificielle, mon gracieux homme des bois, car il y a
+longtemps qu’elle dure, et je ne vous cacherai pas que plus d’un homme
+promena dessus, sans la faner, les chenilles de ses lèvres.
+
+--Il se dégage de vous un attrait indéfinissable, dit l’Aiguille.
+
+--Ne vous cassez point la tête pour le définir, dit Marthe. Je suis
+comme ça. Prenez-moi ou laissez-moi.
+
+A ces mots, prononcés par la jeune femme d’une voix résignée, l’Aiguille
+se rapprocha d’elle de quelques «séants». Il oubliait le livre de
+l’_Amour moderne_ sur la table, son enquête littéraire, le reste des
+questions à poser. Et Marthe oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand
+sauvage la charmaient, et elle ne trouvait pas commune sa peau de
+souliers de bains de mer. Cependant elle feignit de se lever.
+
+--Je serais horriblement vexée, fit-elle, si vous disiez plus tard qu’on
+mange mal chez nous.
+
+Mais l’Aiguille la retint:
+
+--Il faut que je vous avoue encore une de mes curiosités, dit-il.
+Qu’appelle-t-on une _chaise longue_? Il doit y en avoir une ici; où
+est-elle? Je vous supplie, Marthe, de me l’enseigner.
+
+--Si mon mari surgissait... dit Marthe.
+
+--Par exemple! Je lui conseillerais de se plaindre, dit le Mohican. Ce
+serait d’une rare ingratitude. J’espère qu’il se souvient de mon
+hospitalité.
+
+--Je dresse une oreille piquée par la mouche de l’indiscrétion, dit
+Marthe. Aurait-il offensé madame l’Aiguille?
+
+--Peu s’en est fallu, dit le Mohican. Mais j’étais là.
+
+--Le misérable! dit Marthe. Vous les avez surpris?
+
+--Le plus surpris, ce fut moi, dit l’Aiguille, quand une de mes
+femmes...
+
+--Vous êtes polygame? Vous avez plusieurs femmes?
+
+--Ne m’en parlez pas... J’en suis dégoûté... Lorsque l’une d’elles,
+dis-je, se jeta à mes pieds, s’arrachant les cheveux, criant vengeance!
+
+--Mon mari l’avait séduite, violée peut-être.
+
+--Mais non: dédaignée! Il lui résistait, elle voulait l’assassiner.
+J’appelai votre mari et, sévèrement: «X..., lui dis-je, disculpe-toi:
+cette femme prétend que tu l’insultes.--Frère, me répondit X..., je n’en
+peux plus. Je demande grâce.--Point de grâce! les femmes sont créées
+afin qu’on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur de celle-ci? Elle
+n’est ni la plus vieille, ni la plus laide, ni la moins avide de
+plaisir.--Frère, elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes femmes,
+lasses de jaune, aiment trop le blanc. Si tu ne les enfermes, elles me
+tueront.--Préfères-tu mourir au poteau de guerre?» lui dis-je.
+
+Cette menace, dont je me servais à chaque instant comme d’une scie,
+produisit son effet. Plein d’une nouvelle ardeur, il se précipita...
+
+--Assez! pacha burlesque, dit Marthe. Ton sérail a mis mon pauvre mari
+dans un bel état!
+
+--Vous pensez si je vais me gêner à mon tour, dit l’Aiguille.
+
+--Et vous me croyez capable de me prêter à ce libre échange? dit Marthe.
+
+--Une femme contre trois ou quatre cents, c’est flatteur, dit
+l’Aiguille. Montrez-vous digne d’une pareille lutte.
+
+--Je la refuse, dit Marthe.
+
+--Bien, bien, bien, répliqua l’Aiguille. Je le dirai à votre mari, et
+vous serez grondée. Je le connais; il me doit sa femme: il me la
+prêtera.
+
+--Sa femme et sa bonne, dit Marthe.
+
+--Je ne me ferai pas prier par la bonne non plus, dit le Mohican.
+
+La deuxième moitié de ce singulier dialogue avait jeté un chaud entre
+Marthe et l’Aiguille. Ils s’écartaient de l’_Amour moderne_ et de ses
+formules compliquées. Il n’y avait plus en présence un homme des bois et
+une femme du monde. Il y avait deux ennemis réconciliables, qui, les
+diverses étapes de la conversation franchies, se trouvaient dans
+l’extrême nécessité de faire les bêtes ou d’avoir l’air bébêtes.
+
+Avec une habileté qu’apprécia même notre Mohican inexpérimenté, Marthe
+saisit le livre sur la table, se cacha comme derrière un éventail et,
+minaudière:
+
+--Désirez-vous quelque autre explication? lui dit-elle.
+
+D’un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber le livre par terre.
+
+--Notez, dit Marthe, que nous n’avons rien ici de ce qu’il faudrait
+selon ce livre. Je regrette de ne vous offrir qu’un vilain cadre. Nous
+sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne sommes pas riches, riches.
+Les bibelots coûtent trop cher pour que j’en déniche à profusion. A
+d’autres les vitrines de japonaiseries! Si vous espériez des boîtes de
+laques, des saxes, des cartels Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de
+ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis, qui devrait être une
+peau d’ours, c’est une carpette. Jamais je ne trempe dans un encrier à
+fermoir d’argent un porte-plume d’écaille et d’or. Un tableau de genre
+ferait sans doute mieux votre affaire que ces vieilles photographies de
+famille, auxquelles je tiens. Je me moque des demi-teintes. Le soleil,
+nullement tamisé par des étoffes harmonieuses, s’étale comme chez lui
+sur notre papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô beau guerrier
+de cuivre, je ne suis ni élégante, ni raffinée, ni tourbillon. Une foule
+de nuances m’échappent. On traverserait à pied sec mon âme peu profonde.
+Ne cherche pas le sens de l’imperceptible sourire qui effleure ma
+bouche. Je souris parce que je veux être gentille, voilà tout. Je ne me
+replie point sur moi-même: je me développe vers mes amis. Aucune plaie
+inguérissable ne saigne dans mon cœur. Je suis une bonne petite femme
+sincère, qui laisse des traces dans le sable, qui pèse sur la chaise où
+elle s’assied, qui sait son poids et son âge, bref une femme nature et
+catholique.
+
+Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre franchement ses deux mains
+au Mohican. Elle s’aperçut qu’il les serrait jusqu’au coude et qu’il
+remontait en pressant, et que ses pommettes se coloraient d’un rouge
+noir comme deux œufs de Pâques villageois.
+
+--Qu’avez-vous? lui dit-elle, câline.
+
+--Le sang de mes aïeux court, affolé, dans mes veines, dit l’Aiguille.
+Mes narines flairent des odeurs suaves; mes tempes...
+
+--Ferme ton phonographe anthologique, dit Marthe, qui lui colla sur le
+mufle une de ses mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas déjeuner
+avec ça. Mon mari va peut-être rentrer dans cinq minutes; mais, en cinq
+minutes une femme comme moi fait bien des choses avec un homme comme
+toi, viens.
+
+--Où, où, où? hennit le Mohican.
+
+--Faute de souffroir, d’aimoir et de reposoir, dans mon peignoir, cher
+adoré tout doré, lui dit Marthe.
+
+Le mélange des races s’opéra. La femme de X... et le dernier des
+Mohicans montèrent au ciel. Mais l’homme était plus prompt. Il était
+déjà tombé du sommet que Marthe se trouvait encore au milieu de
+l’échelle.
+
+Bien que meurtri de sa chute et désenchanté, il continuait à sourire
+complaisamment et, par politesse, laissait encore allumé, passé
+l’extinction des feux de son âme, le feu de ses regards. Une petite
+odeur de transpiration, qui l’avait enfiévré tout à l’heure chez sa
+maîtresse, l’impressionna maintenant désagréablement. Marthe, gisant à
+ses côtés, lui parut énorme, encombrante, échouée sur une grève d’où la
+mer de ses désirs venait de se retirer.
+
+Il lui tapotait la joue d’une main distraite et persistait à répéter
+mécaniquement: «Je t’aime, je t’aime», comme un coucou dit: «Coucou!
+coucou!»
+
+Soudain, la porte s’ouvrit, et X... livide, apparut dans l’embrasure.
+
+Il tenait à la main un revolver, et s’écria, d’une voix entrecoupée:
+
+--C’est... c’est indigne... c’est... c’est odieux... L’Aiguille!... Toi!
+Un vieil ami... toi que j’aimais... Ah! c’est mal!... D’ailleurs, je
+vais te tuer comme un chien! Quant à la misérable, hurla-t-il avec
+fureur, je la chasse... entendez-vous? je la chasse!
+
+Puis il ajouta, d’un ton calme:
+
+--Voilà ce qu’aurait dit un mari d’il y a vingt ans. Mais, aujourd’hui,
+les idées sont bien changées. Le vent est à l’indulgence conjugale, et
+le cocuage se soigne par le mépris. Entre nous, mon vieux l’Aiguille,
+c’est à la vie, à la mort... Oui, expliqua-t-il, qu’est-ce qui peut
+gâter une vieille amitié? C’est qu’un des amis fasse la blague de
+séduire la femme de l’autre. Tu as séduit ma femme et je sens que ma
+sympathie pour toi n’est altérée en rien. Il y a de fortes chances pour
+que rien ne vienne la gâter désormais... Garde-toi cependant,
+ajouta-t-il, de choisir, à table, dans le plat de poulet, le morceau que
+je préfère ou de prendre mon dernier cigare quand les bureaux de tabac
+sont fermés.
+
+Marthe s’était retirée discrètement pour aller préparer l’omelette et
+mettre le beefsteak sur le feu.
+
+--Et voilà, dit placidement X..., comme ces cas embarrassants se
+résolvent, en l’an de grâce 1895, entre hommes civilisés. Jusqu’en 1915
+sans doute, le revolver conjugal sera un instrument démodé. Le chiffre
+de la mortalité restera le même, tout en changeant de rubrique, car les
+maladies secrètes se propageront avec plus de facilité. Puis, en 1915 ou
+en 1920, quelqu’un fouillant dans les lieux communs hors d’usage pour y
+trouver un paradoxe, sortira cette vérité repeinte à neuf qu’il est bon
+d’avoir une femme à soi tout seul et qu’il faut donner carrière à son
+libre instinct de possession. Alors on retournera chez les armuriers.
+
+--Je dois avoir l’air un peu bête? fit observer l’amant.
+
+--C’est bien ton tour, dit le mari. Ce qui me gêne désormais, c’est que,
+si tu deviens riche, la crainte de passer à tes yeux pour un sale
+monsieur m’empêchera d’accepter tes libéralités.
+
+--Allons, allons, dit l’Aiguille, nous ne sommes pas des gens comme les
+autres.
+
+--C’est ce que, comme tous les camarades, je finirai sans doute par me
+dire, dit X...
+
+Et le Mohican sentit que, dans sa chasse à l’héritage, il avait
+désormais un allié solide.
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+XIV
+
+MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT
+
+
+Bien qu’il errât à l’aventure, ainsi qu’un chien perdu, dans les rues de
+Paris, et qu’il passât pour tout à fait loufoque en certains milieux, le
+vidame de Buthenblant appartenait à la société la plus aristocratique.
+Il possédait de vastes héritages dans le Berri, et toutes ses
+extravagances ne l’empêchaient pas de gérer sa fortune avec le soin le
+plus méticuleux. On pouvait lui tirer ses cheveux blancs, lui donner des
+soufflets et l’accabler d’injures; mais il était radicalement impossible
+de le taper de cent sous.
+
+L’origine de la fortune des Buthenblant remonte à
+Françoise-Artémie-Marie de Buthenblant, qui fut remarquée par Henri IV,
+et à Fabien-Jean-Anicet de Buthenblant, qui fut distingué par Henri III.
+
+Resté seul, après la disparition de sa femme, avec deux petites filles
+de dix à onze ans, Louis-Enogat-Norbert de Buthenblant fut d’abord assez
+embarrassé, car il n’avait pas d’idées arrêtées sur l’éducation des
+demoiselles. Il finit par essayer de deux systèmes différents. Tandis
+que son aînée, Odette, menait la vie la plus libre, sortant le soir à sa
+guise, ayant la clef de la maison et celle de la bibliothèque, où
+s’entassaient pêle-mêle des traités de médecine et les ouvrages les plus
+licencieux, Odyle, la cadette, claquemurée en un couvent, réduite aux
+romans d’André Theuriet et de Mme Gréville, ne voyait jamais sa sœur et
+ne sortait qu’accompagnée d’une austère gouvernante.
+
+Le résultat de ces éducations aussi diverses ne se fit pas attendre.
+Presque en même temps, vers leur seizième année, Odette et Odyle
+accouchèrent de deux petits garçons.
+
+Ce double incident acheva d’éclairer le vidame! Les deux séducteurs,
+après avoir pris des renseignements sur la fortune des Buthenblant, se
+présentèrent successivement chez l’heureux grand-père, dans l’intention
+avouée de réparer. Le vidame les reconduisit jusqu’à la porte avec son
+fouet de chasse.
+
+Puis il dit à ses filles:
+
+--Vous avez souffert. Vous voyez ce qu’il en coûte de s’amuser
+imprudemment. Soyez désormais libres toutes deux et n’attachez pas aux
+rapprochements sexuels une importance tragique qu’il n’est plus de mode
+de leur accorder. Vous êtes jeunes, vous êtes jolies, vous avez
+maintenant de l’expérience. Faites bien attention seulement. Ma fortune
+n’est pas inépuisable. Un moment d’oubli se paie par de longs mois de
+nourrice.
+
+La blonde Odette et la blonde Odyle ne se le firent pas dire deux fois.
+Elles étaient bien jolies toutes les deux. Le visage d’Odette était doux
+et candide, car elle avait toujours vécu librement, acceptant la vie
+comme elle s’offrait sans chercher à savoir trop de choses. Le visage
+d’Odyle, sous la dure contrainte du couvent, avait pris un air charmant
+d’obstination têtue. Ses yeux gris étaient moins à fleur de vie que ceux
+d’Odette: ils paraissaient plus renfermés sous ses sourcils défiants, et
+son petit menton revêche semblait bien décidé au combat.
+
+Leur maternité précoce leur avait élargi les hanches, et l’œil
+s’éjouissait au contour de leur corsage loyal, que leurs jeunes formes
+suffisaient à remplir.
+
+Peu à peu, le vieux Buthenblant les laissa de plus en plus libres, car
+sa manie prenait une tournure assez grave. (On a beau dire: il ne jouit
+pas de toutes ses facultés, l’homme, si vénérable soit-il, qui se refuse
+à manger de la viande de conserve sous prétexte que ce sont encore
+
+ Les restes refroidis du funèbre repas
+
+que jadis Atrée offrit à Thyeste.)
+
+Pour être issues d’une lignée d’ancêtres particulièrement vicieux,
+Odette et Odyle avaient dans l’âme une curiosité toujours en éveil, un
+besoin éperdu de variété dans la vie. Elles s’amusaient aux plaisirs
+spéciaux de leur monde, mais elles en souhaitaient d’autres encore.
+
+Leur grande joie était de s’en aller toutes seules aux courses, sur la
+pelouse, où elles jouaient chacune cinquante sous au pari mutuel. Elles
+s’étaient acheté pour ces expéditions des chapeaux à 9 francs 90, des
+vestes trop courtes en drap marron, bordées d’une ganse noire. Elles
+montaient dans les tapissières et, bonnes filles, laissaient les genoux
+voisins fraterniser--non sans intentions borgiesques--avec les leurs.
+
+Ce jeudi d’avril, il y avait des courses au bois de Boulogne. Odette et
+Odyle, coiffées en chien fou, avaient quitté leur hôtel de l’avenue
+Kléber et attendaient sur le trottoir de l’avenue Victor-Hugo ces
+longues voitures (Clichy-Pigalle-Anvers!) qui vont du boulevard
+Rochechouart aux tribunes de Longchamp.
+
+Plusieurs de ces voitures passèrent, au trot de leurs cinq chevaux,
+bondées de voyageurs, insolentes comme tous les omnibus complets. Enfin,
+dans une tapissière en forme de char-à-bancs découvert, des places
+vacantes se devinèrent de loin, au cri de racolage que poussait le
+conducteur: «Les cô-ourses! v’là pour les coûrses!»
+
+Odette et Odyle, se hissant sur les difficiles marche-pied,
+s’installèrent dans un des compartiments, où restaient encore deux
+places libres. Puis, au grand contentement des voyageurs, la voiture
+étant au complet, le conducteur poussa un joyeux: «Allez! roulez!»
+L’attelage, enlevé d’un coup de fouet, poursuivit sa route à toute
+allure. Et un chapeau haut de forme déclara d’un air satisfait qu’on
+arriverait «pour la première».
+
+Les deux jeunes filles examinèrent leurs voisins. Le plus absorbant, le
+plus autoritaire était un gros homme à moustache rousse, qui se déclara
+le plus intime ami du jockey Dodge. Il y a ainsi dans chaque voiture de
+courses le plus intime ami, le dépositaire unique des secrets du jockey
+en renom.
+
+Auprès de l’ami de Dodge, écoutant ses paroles avec docilité, un jeune
+homme de dix-huit ans, mal vêtu et mal nourri, ouvrait une bouche de
+brochet affamé entre deux joues pâles qui s’effilochaient en poils
+blonds. Et, à côté, un vieil homme tendait une face rasée et meurtrie où
+la Destinée semblait s’être fait les poings.
+
+Sur l’autre banquette, où était assise Odyle, les deux sœurs
+remarquèrent un personnage assez bizarre, à la figure exotique, aux
+pommettes saillantes, au teint marron clair. Il avait pour voisins un
+monsieur à favoris et une dame jeune encore, dont les cheveux étaient
+teints en blond.
+
+--Saint-Fidèle, hasarda le jeune brochet affamé, a fait dimanche dernier
+une bien belle course, n’est-ce pas?
+
+--Oui, acquiesça avec condescendance l’ami de Dodge, oui, la bête est
+bonne. Mais ils ont meilleur que ça dans la maison.
+
+--Ah! dit le brochet.
+
+--Ils ont un poulain qu’ils n’ont pas encore sorti, affirma l’ami de
+Dodge, et qu’ils ne sortiront, ajouta-t-il d’un ton mystérieux, que
+lorsque le moment sera venu. Ce poulain-là rend douze livres à
+Saint-Fidèle et le bat les mains dans ses poches.
+
+--Et que pensez-vous de Filipo-Lippi? risqua encore le brochet.
+
+--J’ai touché ça, dit l’ami de Dodge. J’avais le tuyau depuis quinze
+jours.
+
+A ce moment, le vieil homme meurtri sortit de sa torpeur et dit d’un ton
+sentencieux:
+
+--Faut djoë li tchivol di missi Djékminn... Bônn... Bônn tchivol.
+
+--Entends-tu? dit Odette à Odyle, il faut jouer le cheval de M.
+Jacquemin.
+
+--Est-ce que nous rentrerons dîner chez nous? demanda Odette.
+
+--Mais oui, dit Odyle, puisque Bigorneau vient à la maison.
+
+A ce nom de Bigorneau, l’homme au visage exotique, le monsieur à favoris
+et la dame aux cheveux teints tournèrent brusquement la tête à droite,
+du côté d’Odyle, comme trois disques aiguillés simultanément dans la
+direction de la voie libre.
+
+--Je ne t’ai pas dit, continua Odyle, que Bigorneau était venu après
+déjeuner, pendant que tu t’habillais. Il nous amènera ce soir Maubeck,
+le journaliste. Figure-toi que Maubeck a hérité de quatorze millions
+d’un parent à lui, un vieil Indien d’Amérique, un nommé Delaware.
+
+Ce nom fut le signal d’une nouvelle manœuvre d’aiguillage. La dame aux
+cheveux teints se tourna vivement vers l’homme roux, qui regarda l’homme
+aux favoris.
+
+Puis le Mohican se pencha vers X... et vers Marthe:
+
+--Bonne idée que j’ai eue de vous emmener aux courses. Il s’agit
+maintenant de ne pas perdre de vue ces deux petites garces-là.
+
+Comment «ces deux petites garces-là»?... Comment, les demoiselles de
+Buthenblant se laissaient prendre le genou dans des tapissières de
+courses?... Comment, elles avaient eu chacune un enfant?...
+
+Mais pas du tout! Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ça, et je
+déplore que Tristan Bernard se soit laissé entraîner à ce point par la
+fougue de son imagination. Certes, nul plus que moi au monde ne rend
+justice à l’originalité de l’auteur des _Pieds nickelés_; je confesse
+qu’il a l’étoffe non seulement d’un écrivain, mais encore d’un
+psychologue; j’admire sa raillerie discrète, son observation plaisante,
+la finesse toujours heureuse de sa répartie. Mais de là à lui
+reconnaître le droit d’immoler la Vérité sur les autels de la pure
+Fantaisie et de dire «ces petites garces-là» en parlant des demoiselles
+de Buthenblant, il y a un écart.
+
+«Ces deux petites garces-là!... Ces deux petites garces-là!...»
+
+Enfin, voyons, ai-je raison? Je prends la peine de chercher des figures,
+je les porte dans mon cerveau un laps de temps plus ou moins long, je me
+soumets, en ma sincérité d’artiste, aux lenteurs laborieuses de la
+gestation, et, quand, enfin, j’ai réussi à mettre à peu près sur leurs
+pieds deux jeunes filles au cœur plus candide que ne l’est le lys
+lui-même, à la pureté plus immaculée que ne l’est la robe de l’hermine,
+un monsieur vient et dit: «Ces deux petites garces-là.» Non! Ah! non!
+C’est aller trop loin, et je supplie le lecteur de tenir pour non avenu,
+du moins en ce qui concerne certains détails, le récit qui a précédé
+celui-ci. Il est exact sur plus d’un point (je me fais même un devoir de
+reconnaître que l’origine de la fortune des Buthenblant y est relatée en
+lignes à la fois succinctes et marquées au sceau même de
+l’authenticité); mais, quant au reste, pas un mot de vrai!
+
+Entendons-nous une fois pour toutes.
+
+Les demoiselles de Buthenblant constituent les deux types d’ingénues
+indispensables à tout roman qui se respecte. Illuminer de leur jeunesse,
+de leur grâce et de leur sourire les sombres pages de ce livre, telle
+est la tâche qui leur incombe. Évidemment, têtes un peu folles,
+cervelles d’oiseaux--d’oiseaux qu’elles sont, puisqu’elles sont femmes,
+vierges et jeunes--elles apportent dans leur manière d’être une
+simplicité instinctive, une ignorance de la complication, faites, c’est
+possible, pour donner le change, égarer sur de fausses pistes
+l’appréciation des personnes habituées à ne voir des choses que les
+mensongères apparences. Mais, quoi? qui dit ingénuité, dit le droit,
+pour tout ingénu, d’aller devant soi sans regarder à ses pieds et de
+parler comme les moutons bêlent. Je me rappelle mon obstination, étant
+enfant, à chantonner devant ma grand’mère, sur de petits motifs
+mélodiques improvisés tout exprès, des inscriptions lues par moi au
+passage sur le plâtre pustuleux d’un mur et d’où il résultait qu’un tel
+était un ci ou un l’autre. Je faisais acte d’ingénuité, rien de plus, et
+mon aïeule, en me traitant chaque fois de petit effronté et de cochon,
+témoignait de son manque absolu de clairvoyance.
+
+De même, les petites Buthenblant font acte d’ingénuité en se lançant
+réciproquement à la figure des épithètes dont le sens précis échappe à
+leur innocence.
+
+N’est-il pas manifeste que l’outrance même d’un tel langage révèle la
+pureté sans bornes des deux enfants, qui ne redoutent point d’en
+profaner leurs jeunes lèvres? Cela est clair comme le jour, et il
+faudrait être à la fois le dernier des insensés et le plus incurable des
+aveugles pour ne point demeurer ébloui devant des évidences qui crèvent
+les yeux.
+
+Ceci dit, et les choses ramenées à leurs justes proportions, je reprends
+au point où l’a laissé mon honorable prédécesseur le récit des malheurs
+de X...
+
+
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+
+
+
+XV
+
+OÙ X... ÉPROUVE UNE IMMENSE ÉMOTION
+
+
+Il était deux heures moins cinq lorsque la tapissière qui transportait
+aux courses les demoiselles de Buthenblant, notre vieil ami l’Aiguille,
+Marthe et le héros de cette histoire (j’ai nommé X...) écrasa de ses
+roues les herbes raréfiées de la pelouse de Longchamp.
+
+Or, comme X... mettait pied à terre:
+
+--Je ne me trompe pas, fit, en s’approchant de lui, un personnage coiffé
+d’une casquette de loutre, chaussé de souliers de bains de mer et de qui
+s’entr’ouvrait le gilet sur la double bande vermillon d’une ceinture de
+gymnastique; c’est bien vous qui êtes M. X...?
+
+--Oui, dit X..., étonné. Pourquoi?
+
+--Ne parlez pas si haut, murmura l’inconnu, jetant autour de soi un coup
+d’œil d’inquiétude. Vous avez entendu parler, il y a un instant, dans la
+voiture qui nous amenait, d’un héritage de quatorze millions?
+
+--En effet.
+
+--Ah! Eh bien, qu’est-ce que vous diriez si je vous disais, moi: «Mon
+cher, cet héritage vous revient de droit; d’habiles coquins tirent des
+plans pour le détourner à leur profit; mais dites un mot, un seul mot,
+et je vous fais entrer en possession de votre dû!»
+
+--Je dirais... hurla X...
+
+--Pour Dieu! ne gueulez pas comme ça! dit l’étranger.
+
+D’une voix à peine perceptible:
+
+--Je dirais, reprit X..., que je vous en aurais une éternelle
+reconnaissance.
+
+--Bien. Et ensuite.
+
+--Quoi, «et ensuite»?
+
+--Ne faites pas l’idiot, je vous en prie. Vous savez très bien ce que je
+veux dire.
+
+X... affecta de s’absorber en une profonde rêverie.
+
+Brusquement:
+
+--Ah! pardon! fit-il. Vous voulez, peut-être, parler de la petite
+commission d’usage?
+
+--Peut-être.
+
+--C’est trop juste. Causons-en. Mon Dieu, nous vivons en des temps où
+l’existence est hors de prix. Tout augmente!... les loyers, la
+nourriture, le vin!... Et, après tout, quatorze millions, ce n’est pas
+la Californie!... Je pense donc qu’en tenant à votre disposition un
+chèque de deux à trois cents francs...
+
+L’inconnu--nous l’appellerons Z... jusqu’à plus ample informé--eut un
+pâle sourire d’ironie.
+
+Il apprécia:
+
+--Vous n’êtes pas dur!
+
+Puis, précis comme une règle de trois:
+
+--Je veux cinquante pour cent.
+
+--Combien?
+
+--Cinquante pour cent.
+
+--Cinquante pour cent... Sept millions sur quatorze, alors?
+
+--Oui.
+
+--C’est de la douce démence. Transigeons. Cinquante louis!
+
+--Non.
+
+--Et un tuyau.
+
+--Impossible! mille regrets.
+
+--Enfin, combien?
+
+--J’ai fait mon prix. Sept millions, pas un sou de moins. C’est à
+prendre ou à laisser.
+
+--En ce cas, je n’hésite pas. Je prends.
+
+--Et vous avez rudement raison, conclut l’homme aux souliers de bains de
+mer. Mais quittons-nous, car on nous regarde. Je serai vendredi soir, à
+onze heures précises, au CAFÉ DE LA POSTE. A bon entendeur salut!
+
+Déjà Z... était loin, enlevé par le tourbillon de la foule.
+
+X... resté seul:
+
+--Qui est ce monsieur? demanda Marthe, qui s’était approchée, intriguée.
+
+--Ne t’inquiète pas, répondit X...: ça n’a aucun intérêt. C’est pour un
+héritage de quatorze millions.
+
+--Tu vas hériter de...
+
+--On le dit.
+
+--Mazette! j’ai eu bon nez de plaquer le capitaine! Ce n’est pas à lui
+que ces choses-là arriveraient.
+
+--C’est un fourneau, le capitaine, déclara X... avec un haussement
+d’épaules. Et, pendant que j’y pense, une question: Connais-tu le CAFÉ
+DE LA POSTE?
+
+--Ma foi, non.
+
+--Le diable t’emporte. Tu ne seras donc jamais bonne à rien?
+
+--Édouard!... reprocha doucement Marthe.
+
+X... allait répliquer, quand il éprouva tout à coup une singulière
+impression de pesanteur dans les pans de sa redingote.
+
+S’étant assuré, de la main:
+
+--Tiens!... Qu’est-ce que c’est que ça?...
+
+C’était le bottin de Paris, que, par mégarde, il avait glissé dans sa
+poche avec sa pipe et son tabac. Cette découverte le fit sourire.
+
+--Que je suis distrait! pensa-t-il. Quel petit étourneau je fais!
+
+Il s’était installé dans l’herbe. A ses cuisses, dressées et écartées
+devant lui comme une façon de lutrin, il adossa le lourd volume, qu’il
+se mit en devoir de feuilleter.
+
+--Voyons!... Cafés!... Cafés!... Cafés!...--Ah!
+
+Il avait trouvé.
+
+Soudain:
+
+--Tonnerre de Dieu! Bon sang de bon sort!
+
+--Qu’est-ce qu’il y a? dit Marthe, effarée.
+
+--Il y a, répondit-il, qu’il existe au bottin trente et un CAFÉS DE LA
+POSTE et qu’avec la meilleure volonté du monde je ne puis me trouver
+dans trente et un cafés à la fois, le même jour et à la même heure.
+
+--Ah! sapristi!
+
+X... s’était pris les tempes dans les mains; il cherchait, l’œil
+écarquillé sur le vague d’un rêve.
+
+--Café de la Poste!... Café de la Poste!... Est-il possible d’être bête
+comme ça?...
+
+D’un large geste découragé, il compléta sa pensée. Mais il y a un Dieu,
+comme dit l’autre. X..., justement, en profanait le nom sacré quand Z...
+vint à repasser devant lui, ramené par le même tourbillon qui l’avait
+entraîné tout à l’heure.
+
+--Ah! s’exclama joyeusement X... Monsieur!... Chose!... Machin!...
+L’homme à la casquette!...
+
+L’interpellé se retourna.
+
+--Ah! c’est vous?
+
+--Vous êtes fou, mon cher, avec votre Café de la Poste! Il y en a trente
+et un à Paris.
+
+--Trente et un!
+
+--Pas un de moins.
+
+Z... éclata de rire.
+
+--Étais-je bête! fit-il.
+
+Puis, mystérieusement:
+
+--Rendez-vous, à l’heure dite, vendredi matin, dans la grande seconde
+salle à droite du Café du Théâtre. Chut!
+
+Il dit et, de nouveau, disparut dans la foule.
+
+
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+
+
+
+XVI
+
+CHEZ LE MYRE OTHON
+
+ चित्ते निवेश्य परिकल्पितसर्व्वयोगाः
+ रूपोच्चयेन विहिता मनसा कृता नु ।
+ स्त्रीरत्नसृष्टिरपरा प्रतिभाति सा मे
+ धातुर्विभुत्वमनुचिन्त्य वपुश्च तस्याः ॥
+
+
+En vertu de quelle puissance occulte cette carte de visite adhérait-elle
+au bois de la porte? C’est ce que nous ne saurions dire.
+
+Aucun clou, aucune vis, aucune punaise.
+
+Et pourtant cette carte était fixée à la porte aussi solidement, aussi
+étroitement que le coquillage au rocher.
+
+A l’aide d’une planche de cuivre gravée en creux, les mots suivants
+avaient été imprimés sur ce bristol:
+
+ OTHON
+ _Myre, Mage et Théosophe_
+
+X... ayant frappé, la porte s’ouvrit. Un homme parut dont la barbe était
+noire, la voix blanche et les cheveux poivre et sel.
+
+Il demanda:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je suis X...
+
+--Que faites-vous?
+
+--Je suis quidam...
+
+--Entrez!
+
+La pièce dans laquelle X... pénétra était spacieuse, haute de plafond,
+comme la plupart de celles qui composent les appartements de la place
+Royale.
+
+Une énorme bibliothèque, farouchement voilée de vert, occupait le fond
+de cette salle. Près de la bibliothèque, une momie se dressait dans sa
+gaîne de carton bariolé:
+
+C’était celle d’Achbar, chef des scribes d’Amenhotpou Ier--ce flambeau
+de la dix-huitième dynastie.
+
+Aucun crâne sur les crédences, nul fémur, pas de chats rôdeurs ni de
+miteux hiboux empaillés au sommet des vieux bahuts.
+
+Pas de vieux bahuts, du reste. Aux murs, seulement, quelques
+lithographies d’Odilon Redon.
+
+Le mage présenta un fauteuil à X... et parla de nouveau:
+
+--J’ai beaucoup entendu parler de vous aux mercredis matins de la
+comtesse de Zélande, dit-il, et je serais heureux de connaître le but de
+votre visite. Que puis-je faire pour vous être agréable?... La belle
+Otero...
+
+--J’estime profondément, répondit X..., l’éminent homme du monde que
+vous êtes, mais c’est particulièrement avec le mage que je souhaiterais
+m’entretenir.
+
+L’illustre Othon enleva rapidement le ruban violet dont s’adornait sa
+boutonnière et:
+
+--Le kabbaliste vous écoute, fit-il. Tournez votre visage vers l’ouest,
+ouvrez légèrement la pointe du pied droit et parlez sans crainte. De
+quoi s’agit-il?
+
+--D’une affaire de la plus haute importance.
+
+--Quelle hauteur?
+
+--Quatorze millions.
+
+--Bien. Bourse, courses, rapt, vol ou héritage?
+
+--Héritage.
+
+--Bon! Que voulez-vous connaître? L’endroit où le testament a été caché?
+l’arbre au pied duquel il faut creuser pour le découvrir?
+
+--Non. Je n’ai sur cette succession aucun indice. Tous les
+renseignements sont détenus par un individu que je ne connais pas et que
+j’ai rencontré aux courses d’Auteuil. Il m’a donné rendez-vous au café
+du Théâtre. Or il y a à Paris soixante-six cafés du théâtre... Je
+désirerais savoir duquel il est question.
+
+Ayant ainsi parlé, X... se mit à explorer fiévreusement les poches de sa
+redingote.
+
+--Que cherchez-vous? demanda Othon.
+
+--Vous le savez bien, puisque vous êtes mage!
+
+--Oui, je le sais; je ne vous le demandais que pour voir si vous me
+répondriez franchement, au lieu d’obéir à un imbécile sentiment de
+politesse...
+
+--Vous êtes trop aimable, vraiment... Eh bien, oui, je cherchais un
+cigare... mais je n’en ai plus... Lorsque je ne fume pas, je suis le
+plus malheureux des hommes... Auriez-vous, par hasard...
+
+--Je ne fume pas, répondit Othon: mais il est facile de tout arranger.
+La lévitation est une force en vertu de laquelle je puis m’élever, moi,
+mage de première classe, à une hauteur de huit mètres. La moitié de cela
+suffirait, attendu que le but à atteindre n’est situé qu’à trois mètres
+cinquante du parquet.
+
+Avec l’aisance cappazzéenne d’un ballon rouge délivré de son fil, le
+mage s’enleva. Son crâne fit un petit bruit en heurtant le plafond; mais
+il ne s’en inquiéta pas. Il prit sur la corniche de la bibliothèque un
+mince paquet blanc et redescendit.
+
+Le paquet était ployé «selon la formule» et contenait des graines. Il
+les jeta négligemment dans un vase de Chine plein d’humus et prononça
+quelques paroles inintelligibles.
+
+--Les fakirs des vallées du Gange et de la Djamma se figurent avoir le
+monopole de la végétation spontanée, fit-il! mais voyez donc!
+
+X... regarda, et, à sa grande stupeur, il vit sortir du vase de Chine un
+superbe pied de tabac.
+
+Incontinent, la plante se mit à grandir et à fleurir; puis, de verte
+qu’elle était, elle devint brune et légèrement se recroquevilla comme
+sous l’action d’un soleil torride.
+
+Othon arracha à la solanée sa plus large feuille, la roula sur son genou
+et la présenta à X... en disant:
+
+--_Fina flor de la Vuelta Abajo_, mon cher! Goûtez-moi ça et vous m’en
+direz des nouvelles!
+
+X... alluma le cigare et le déclara exquis.
+
+--Ce n’est pas tout ça, reprit alors Othon; nous disions donc qu’il
+s’agissait de découvrir ce vieux café du Théâtre! Or il est
+indispensable qu’avant de me mettre en communication avec les esprits,
+je me livre à quelques petites ablutions. Vous permettez...
+
+--Mais, comment! faites donc... Désirez-vous que je me retire?
+
+--Nullement! C’est inutile. J’ai là le _fac simile_ exact de l’anneau de
+Gygès... Je vais le mettre et, par conséquent, me rendre invisible.
+Tenez, ça y est!
+
+--Époilant! fit X...
+
+--Époilant, non! répondit l’imperceptible Othon, époilant non, mais pas
+ordinaire, pourtant! Enfin, chacun son métier, n’est-ce pas?...
+
+--Sans doute!
+
+--Tandis que vous achèverez votre cigare, mon cher X..., je vais enlever
+mes vêtements et me purifier dans l’eau boriquée. Ensuite, je me
+débarrasserai également de mon corps comme d’un importun paletot. Mon
+âme, n’étant plus alors vêtue que de son peresprit (ou, si vous le
+préférez, de sa flanelle spirituelle), se trouvera alors dans les
+conditions requises pour correspondre avec les puissances de l’Au-Delà.
+Ne vous impatientez pas: j’en ai à peine pour cinq minutes...
+
+Le myre n’avait pas menti. X... distingua parfaitement le bruit de l’eau
+remuée dans un vaisseau de zinc, puis la chute sourde d’un corps sur le
+parquet.
+
+Au bout de quelques instants, il entendit un clair petit bruit argentin;
+une sorte de grosse bague roula parmi les bibelots de la cheminée, et
+Othon s’offrit de nouveau à sa vue.
+
+--Voilà qui est fait, dit-il, en s’ébrouant avec cette jovialité
+particulière à l’homme qui sort de son tub; voilà qui est fait; le temps
+de passer ma robe de pourpre maintenant, et je suis à vous.
+
+Il disparut dans un grand placard, et à peine y était-il qu’il se mit à
+hurler comme un âne dont on taquine le fondement avec un fer rouge.
+
+--Qu’avez-vous? interrogea X..., effrayé.
+
+--Oh! rien! répondit le théosophe, rien! Il fait tellement noir
+là-dedans que je me suis encore trompé...
+
+Il rentra dans la salle, vêtu d’une longue tunique rouge.
+
+--Figurez-vous que j’avais endossé par erreur la robe de Nessus, dit-il.
+Vous voyez ça d’ici, comme j’étais à mon aise...
+
+Puis, consultant sa montre:
+
+--Eh eh! reprit-il, sept heures déjà! Il s’agit de ne pas nous amuser
+maintenant. Voilà le bouton. Faisons l’obscurité, et en avant! Prenez ma
+main. Bien! Asseyez-vous là. Parfait! Maintenant, appuyez ces deux
+disques contre vos oreilles...
+
+--Qu’est-ce que c’est que ça? demanda X...
+
+--C’est un téléphone astral, répondit le myre Othon. Vous pouvez
+actuellement questionner les esprits au sujet de votre fameux café du
+Théâtre... Allez! _vous êtes en communication avec Jules César_.
+
+--Hallo! allo! cria une voix grêle.
+
+--Hallo! allo! répondit X...
+
+Hallo! (Dri-dri-dri-dri-dri.)
+
+--Hallo!!!... Je suis bien en communication avec Jules César, n’est-ce
+pas?
+
+--Oui, parfaitement. Qu’est-ce que vous désirez? Un exemplaire de mes
+_Commentaires_? Je n’en ai plus: j’ai envoyé le dernier ce matin à
+Sarcey... Allo!
+
+--Hallo! Non, mon cher maître, ce n’est pas cela... Un simple
+renseignement... Vraiment, je suis confus... Hallo! Pourriez-vous me
+dire où se trouve certain Café du Théâtre...
+
+--Le Café du Théâtre?
+
+--Oui.
+
+--Comment voulez-vous que je sache cela? Je ne vais jamais au café...
+Demandez cela à Bonaparte: il vous dira ça, lui!
+
+--_Vous êtes en communication avec Napoléon Ier_, dit Othon.
+
+--Basta! cria la voix grêle, qu’est-ce que c’est encore? Hallo! hallo!
+Encore un magazine américain qui me demande la collection complète de
+mes portraits?
+
+--Non, sire, pardonnez-moi. Je voudrais simplement savoir où est situé
+le Café du Théâtre... Jules César prétend qu’il n’y a que vous qui
+puissiez...
+
+--Jules César! Jules César! En voilà un fourneau! Basta! De quoi se
+mêle-t-il encore, celui-là? Demandez ça au père Baedecker et fichez-moi
+la paix!
+
+--_Vous êtes_, dit le mage, _en communication avec Baedecker l’Ancien_.
+
+--Hallo! fit la voix de Polichinelle.
+
+--Hallo! fit X... Est-ce à Baedecker l’Ancien...
+
+--Oui.
+
+--Un homme m’a donné rendez-vous au Café du Théâtre. Où est-ce?
+
+--Où avez-vous vu cet homme?
+
+--Aux courses de Longchamp.
+
+--Tribune ou pesage?
+
+--Pelouse.
+
+--Brun, rouge ou blond?
+
+--Brun.
+
+--Souliers de bains de mer?
+
+--Oui.
+
+--Casquette de loutre?
+
+--Oui.
+
+--Je sais qui c’est. Cet homme est Gaspard le Book. Du hideux
+accouplement de 4 et de 7 est né 28 l’infâme. 28 a égaré Gaspard, et
+c’est pourquoi vous ignorez ce que vous devriez savoir. En d’autres
+termes, Gaspard vient de faire ses vingt-huit jours, et c’est ce qui le
+rend si écervelé. Gaspard, en vous quittant, a pris l’express de six
+heures. Il n’a oublié qu’une chose: c’est de vous dire où il allait. Le
+Café du Théâtre, où il vous a donné rendez-vous, se trouve près du
+boulevard extérieur, au milieu de la rue Germain-Pilon.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ce dernier mot achevait à peine d’impressionner le tympan de X... que
+déjà l’obscurité avait cessé dans le local du mage.
+
+Celui-ci était assis près de son nouvel ami. Il souriait, et la modeste
+violette académique avait reparu sur le revers sénestre de son vêtement.
+
+--Vous êtes content? dit-il.
+
+--Enchanté, mon cher mage. Mais, dites-moi, combien vous dois-je?
+
+--Absolument rien! Je suis trop heureux de vous avoir été agréable...
+Seulement, ajouta-t-il en reconduisant X..., seulement, j’espère bien
+que vous ne m’oublierez pas lorsque vous aurez palpé les quatorze
+millions.
+
+--Comptez sur moi, répondit X...
+
+Et il descendit l’escalier quatre à quatre.
+
+_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que la gomme
+arabique est soluble dans l’eau. Le myre Othon, qui avait à sa
+disposition plusieurs onces de cette précieuse matière, en avait sans
+doute fait fondre une certaine quantité. Et, qui sait? peut-être
+s’était-il servi de cette composition pour coller la carte de visite sur
+le panneau supérieur de sa porte?
+
+
+
+
+PIERRE VEBER
+
+
+
+
+XVII
+
+UNE SOIRÉE CHEZ LES BUTHENBLANT
+
+
+Le dîner fut très animé. Le vidame portait non seulement tous ses
+ordres, mais quelques croix qu’il avait empruntées à des amis.
+
+A sa droite, il avait Mme Bigorneau. Corsage à peine échancré: Élise
+aimait mieux réserver des surprises à celui de ses voisins de table
+qu’elle appellerait à des entrevues plus intimes. Elle portait
+simplement des palmes académiques en diamant.
+
+A gauche du vidame, Marthe elle-même. Comment se trouvait-elle là? On va
+peut-être crier à l’invraisemblance.
+
+Et puis après? Est-ce que la vie est vraisemblable? Est-ce que la
+_Princesse de Bagdad_ est vraisemblable? Est-il vraisemblable qu’un
+simple ouvrier tanneur parvienne aux plus hautes dignités? Et, si
+j’avais le temps, je vous raconterais des traits de mon existence qui
+sont à peine croyables...
+
+Marthe s’était liée sur la pelouse de Longchamp avec les petites
+Buthenblant; elle leur avait offert une place dans le fiacre qui la
+ramenait, et, comme une politesse en vaut une autre, les jeunes filles
+l’avaient invitée à dîner. X..., prévenu par dépêche, était venu la
+rejoindre; ils se trouvaient donc dans la place. Vous voyez comme c’est
+rudimentaire.
+
+En face du vidame, sa fille aînée, Odette, et sa fille cadette, Odyle,
+toutes deux très décolletées, comme il sied à deux filles honnêtes et
+qui n’ont rien à cacher dans le présent, sinon dans le passé.
+D’ailleurs, ce procédé est de simple probité envers les célibataires à
+marier.
+
+Maubeck, assis entre elles, semblait très gêné; il s’efforçait de ne pas
+avoir l’air de regarder ce qui ne le regardait pas, et, en outre, un
+réflexe de naturelle curiosité le poussait à considérer ses voisines; la
+peur de paraître mal élevé gâtait tout son plaisir. Enfin, il aperçut
+que Marthe, devant lui, était aussi fort galamment dévêtue; alors il
+trouva où fixer ses yeux, par-delà le prétexte d’un compotier et sans
+blesser la bienséance.
+
+Plus loin, X... causait avec Odyle, et la conversation, assez
+indifférente au-dessus de la table, était plus animée au-dessous: X...
+faisait, comme on dit, un pied de cour. Près d’Odette, le notaire
+Bigorneau se multipliait en petits soins; il affirmait à la jeune fille
+qu’il pourrait être son père, afin de risquer certaines privautés, et,
+dès qu’elles avaient été acceptées sans récriminations, il lui
+affirmait, soudain rajeuni, qu’il pouvait être encore son cousin.
+
+Pour remplissage, il y avait un certain nombre d’invités qui se
+bornaient à jeter quelques brindilles d’onomatopées dans le feu de la
+conversation; ils mangeaient peu, comprenant que leur rôle effacé ne
+leur accordait pas le droit de puiser plus d’une cuillerée dans chaque
+plat. Ces convives sans importance se connaissaient, se parlaient à
+mi-voix et se confiaient des soupçons outrageants sur la moralité des
+invités nouveau-venus et mieux partagés.
+
+Enfin, Marthe comprenait qu’elle se trouvait dans le _vrai_ monde.
+
+Au début du dîner, le vidame, s’adressant à Bigorneau, lui dit:
+
+--Mon cher notaire, j’ai eu la délicate attention d’inviter le capitaine
+Napau, votre ami.
+
+Aussitôt, trois figures se décomposèrent: celle de X..., furieux de
+retrouver partout son remplaçant; celle de Bigorneau, qui redoutait
+qu’une indiscrétion ne révélât au capitaine la mort de son oncle, le
+vieux de la Ware; enfin, celle d’Élise, encore mal remise de sa dernière
+alerte. Pour Marthe, passive et résignée, elle acceptait d’avance sans
+bénéfice d’inventaire tous les événements possibles.
+
+Mais les figures se rassérénèrent quand le vidame ajouta:
+
+--Napau ne viendra qu’assez tard dans la soirée: il est retenu dans une
+autre maison.
+
+Bigorneau aiguilla aussitôt l’entretien dans une autre voie:
+
+--Monsieur Hicks, que pensez-vous des mines d’or?
+
+--Mais j’estime...
+
+--Vous êtes dans le vrai, reprit aussitôt le vidame, et, à l’appui de
+votre thèse, je citerai un fait curieux dont je fus témoin.
+
+Il entama une histoire de placer qu’il continua durant deux plats.
+C’était sa coutume: sachant combien il est fatigant de parler tout haut
+pendant que l’on dîne, et désireux d’éviter toute contrainte à ses
+hôtes, il avait soin--l’exquis maître de maison!--de placer ainsi quatre
+ou cinq longues anecdotes, pendant lesquelles il était permis aux
+convives de réfléchir, ou de se nourrir, ou de flirter ou de calculer
+leurs dépenses, ou de ne rien faire. Ou bien, il créait des discussions
+entre les rares amateurs de ce genre de sport. Les jeunes filles
+continuèrent à s’égayer avec leurs voisins, et Maubeck ne cessa de
+regarder Marthe dans le blanc des yeux et dans le blanc de la peau.
+
+Au dessert, les dames restèrent: le vidame voulait épargner aux maris
+l’ennui de raconter plus tard à leurs femmes les polissonneries que l’on
+se croit obligé de dire entre hommes. Ah! cet homme-là savait recevoir.
+
+On plaça au milieu de la table un narghileh muni d’autant de tuyaux
+qu’il y avait de convives; on l’alluma, et les liqueurs passèrent de
+main en main. Lors, le vidame prit la parole:
+
+--Notre ami Maubeck vient d’hériter de quatorze millions, légués par son
+père, le vieux M. de la Ware...
+
+--Hugh! interrompit une voix gutturale.
+
+Tout le monde se retourna; mais pouvait-on penser que ce bruit émanât du
+maître-d’hôtel de couleur foncée qui servait à table? Des regards
+soupçonneux et farceurs s’égarèrent sur un vieux parent pauvre,
+sourd-muet de naissance.
+
+--Notre ami Bigorneau s’emploie à mettre notre hôte en possession de son
+bien. Je propose de boire au repos du digne M. de la Ware et à la santé
+de nos amis.
+
+--Hugh! fit encore la voix.
+
+On regarda le sourd-muet, avec blâme cette fois. Seuls X... et Marthe
+avaient reconnu l’exclamation nationale du Mohican: l’Aiguille était là,
+sous le frac du maître-d’hôtel.
+
+--Toutes ces dames au salon, dit gaiement le vidame, en offrant son bras
+à Marthe.
+
+On se leva. Mais l’Aiguille retint Bigorneau par la basque de son habit
+et lui souffla dans l’oreille:
+
+--Visage blême, langue dorée, esprit pervers. Le cleb est sur la piste;
+l’homme sur lequel les rayons du couchant ont déteint veut vous dire
+quelque chose.
+
+--Où donc, que j’y coure? murmura le notaire, effaré.
+
+--Ici. Restez.
+
+Pendant qu’ils s’entretiennent, suivons les autres.
+
+Le salon du vidame était spécialement disposé pour le flirt: le
+prévoyant Buthenblant, soucieux avant tout de conserver un bon renom de
+gaieté à sa maison, avait divisé la grande pièce en un certain nombre de
+petits _box_ à l’aide de grands paravents de bambou laqué vert pâle,
+ornés de mousselines à grandes fleurs.
+
+Chacun de ces box formait donc un petit flirtoir, meublé d’un divan bas
+pour deux personnes, de coussins et tabourets, tablettes et veilleuse à
+l’électricité: aux murs, de gracieuses compositions d’Auriol. Là, les
+couples pouvaient s’isoler et comploter. D’heure en heure, un esclave
+frappait contre les paravents, apportait à boire et se retirait
+discrètement. Auprès de la cheminée, un espace libre était réservé pour
+ceux qui souhaitaient se réunir.
+
+Les invités, chacun avec sa chacune, avaient pris place entre les
+paravents; le vidame avait soin de caser son monde, et, apercevant X...
+tout seul, il fit signe à Odette de l’aller rejoindre dans la stalle
+qu’il s’était choisie.
+
+Odette accourut toute en mousseline rose et sourires, et s’assit aux
+côtés d’X...
+
+--Vous cherchez quelque chose, mademoiselle? dit-il assez gauchement.
+
+--Oui: vous. Je vous ai trouvé, je suis contente.
+
+--Et... à quoi puis-je vous être bon?
+
+--Mais à flirter, parbleu!
+
+--Je ne sais pas: j’arrive de ma province.
+
+--Oh! je ne tarderai pas à vous apprendre. Pour commencer, prenez ma
+main droite et serrez-la doucement entre vos mains.
+
+--Oui... Et puis?
+
+--Approchez-vous petit à petit jusqu’à me frôler... Mieux encore: soyons
+comme en un wagon complet.
+
+--Soit... Et puis?
+
+--Penchez-vous sur moi tout à fait, et essayez de découvrir derrière le
+cristallin de mes yeux les pensées complexes qui n’y sont pas.
+
+--Voilà... Et puis?
+
+--Oh! que vous êtes emprunté! Mais posez-moi une foule de questions
+saugrenues et grossières; amenez-moi à vous décrire mon âme, puis mon
+corps; tâchez de savoir si je suis instruite de choses que je dois
+ignorer et laissez-moi comprendre le double sens des ingénieuses
+porcheries que la digestion vous inspirera; arrivons ensemble à de
+telles confidences et de tels rapports que nous nous dégoûtions
+mutuellement et que vous ne me désiriez même plus pour maîtresse.
+
+--Est-ce flirter?... Vous exigez...
+
+--Si, si. J’en ai vu bien d’autres. Si vous vous dérobez, je croirai que
+vous me dédaignez. Mais n’oubliez pas que quelqu’un agit de même, à la
+même heure, avec votre femme.
+
+--Vous êtes charmante, reprit X..., enthousiasmé; vous êtes un miracle
+de grâce ingénue.
+
+--Allez-y. Il n’y a pas de danger: je ne mords pas. Parlons du baiser et
+de l’union des âmes, tandis que nos mains voisinent. C’est l’heure
+délicieuse où l’on retourne aux états préhistoriques. Voyez: je vous
+tends mon cœur, mon âme, mes lèvres, mon corps, enfin tout, sauf ce qui
+serait le complément obligé du don de moi-même; mais c’est si peu de
+chose, en vérité, que je le réserve à mon futur mari.»
+
+Ainsi, les hôtes du vidame passaient agréablement le temps; les invités
+sans importance, ceux qui n’avaient pas le droit au flirt, pratiquaient
+des trous imperceptibles dans les paravents afin de suivre les
+évolutions des couples voisins, et, à ce jeu, chacun trouvait son
+compte.
+
+Cependant, Maubeck s’était assis près de Marthe, et, avec l’aisance d’un
+habitué, il l’avait attirée contre sa mâle poitrine.
+
+--Chère madame, dit-il, ne pensez-vous pas qu’il serait bon d’éviter les
+préliminaires et d’entrer en matière sans délai?
+
+Marthe, toujours étonnée et faible, acquiesça.
+
+--Donc, appelez-moi Jean-Louis tout court. Je ne reviendrai pas sur ce
+que mes yeux vous ont dit durant tout le repas...
+
+--Ils parlaient éloquemment!
+
+--N’est-ce pas? Vous avez donc compris leur langage?...
+
+--Oui; mais... dites-moi... _pas ici?_
+
+A cet aveu naïf, Maubeck ne se sentit pas de joie. Soudain, il songea:
+«Diable! je n’ai pas de garçonnière élégante; ma chambre est orde et
+puante; je ne saurais mener cette femme du monde dans un hôtel garni; il
+me faut à toute force un intérieur capitonné... Oh! que je suis sot!
+Pourquoi chercher si loin? A cette heure, la domesticité dîne, les
+maîtres de la maison et les invités sont retenus ici. J’ai l’hôtel des
+Buthenblant à ma disposition et n’hésite que sur le choix des chambres.
+
+Il dit à Marthe:
+
+--Chère madame, vous plairait-il de visiter avec moi l’étage supérieur?
+Filons sans attirer l’attention.
+
+Ils quittèrent le salon; Maubeck conduisit Marthe à travers les couloirs
+jusqu’à la chambre du vidame, et alors...
+
+Alors, ô portraits de famille, ancêtres figés dans les cadres, nobles
+aïeux engoncés dans la fraise, vous vîtes ceux qui la cueillaient à
+votre barbe, et vous ne descendîtes pas! Maubeck profana la couche du
+vidame.
+
+Marthe, résignée, n’eut pas un mouvement de révolte; uniquement
+préoccupée de guetter les bruits du dehors et les pas des intrus qui
+pouvaient survenir à l’improviste, elle se soumettait, indifférente, à
+cette nouvelle fantaisie de la destinée. Aussi bien, puisqu’elle avait
+fait le bonheur de tant de contemporains, pourquoi se fût-elle refusée à
+Maubeck, sinon par caprice?
+
+Au moment où ils se ressaisissaient l’un et l’autre et se préparaient à
+redescendre au salon, un bruit formidable retentit à l’étage au-dessous.
+
+
+
+
+JULES RENARD
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE DUEL
+
+
+--Cocher, vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.
+
+Le cocher n’y manqua point. Maubeck descendit le premier du fiacre, fit
+descendre l’Aiguille et, comme un domestique stylé, tint la portière
+ouverte.
+
+Bientôt l’Aiguille remonta, et Maubeck dit encore au cocher:
+
+--Vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.
+
+Le cocher pensa ce qu’il voulut, mais il garda ses réflexions pour lui.
+Chacun ses besoins. On le prenait à l’heure. Plus on l’arrêterait, moins
+on le fatiguerait.
+
+--Mon cher Mohican, dit Maubeck à l’Aiguille, nous ne nous arrêterons
+jamais assez.
+
+--Pourtant, dit l’Aiguille, une fois suffit.
+
+--Laissez-moi vous soigner, dit Maubeck. Je vous ai promis et je me suis
+promis que vous sortiriez sain et sauf de ce duel, et j’en réponds si
+vous m’obéissez à la lettre. D’abord, urinez, urinez. Un coup d’épée
+dans une vessie pleine peut être mortel, et ce n’est rien quand on a
+pris ses précautions. Allons, descendez une dernière fois: je serai
+tranquille.
+
+--J’aurais préféré étrangler le notaire, dit le Mohican.
+
+--Et le manger après, sauvage incorrigible! dit Maubeck. Il était temps
+de vous l’arracher.
+
+--Pourquoi ne voulait-il pas me rendre mes millions?
+
+--Comme ça, tout de suite, en pièces de dix sous? Tu t’imagines qu’un
+notaire va en soirée avec quatorze millions dans sa poche et que, sur un
+signe du premier Peau-Rouge venu, il doit les lui compter.
+
+--Les aura-t-il là-bas?
+
+--Là-bas, il aura une épée pointue, phéniquée et passée au feu, et il
+essaiera de te crever le ventre. Et c’est très gentil de sa part. Il
+avait le droit de te faire arrêter, mener au poste et condamner, pour
+coups et blessures, à six mois de prison. Il aime mieux se battre. Ce
+goût m’étonne chez un notaire. Il doit être rudement fort à l’épée. Je
+te conseille de bien te tenir. As-tu pris une leçon hier?
+
+--L’escrime m’ennuie, dit le Mohican bref.
+
+--Tous les mêmes, ces duellistes! dit Maubeck. Ceux qui manient une épée
+comme un parasol sont les plus enragés. Celui-ci saute à la gorge du
+notaire; j’accours, je lui épargne un assassinat, je lui arrange un duel
+et lui donne l’adresse d’un maître d’armes pour qu’il figure décemment
+sur le terrain; il ne bouge pas, il s’en moque, il attend les bras
+croisés, et moi, simple témoin, je me tourmente à sa place, je prends
+deux leçons par jour au lieu d’une, et je relis mon code d’homme
+d’honneur, et je m’entraîne, et je suis prêt, tandis que tu ne songes
+même pas à écrire ton testament. Il faut que je prépare ce petit papier
+où tu n’oublies point tes amis et que je te prie de le signer et de le
+dater. Cocher! arrêtez-nous devant un café.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Maubeck, le journaliste, raisonnait sensément. La succession de la Ware
+attirait par trop d’amateurs. L’heure était venue d’en supprimer
+quelques-uns. Après la querelle, il avait dit au notaire suffoqué:
+«L’occasion est bonne: ce Mohican ne sait tirer que l’arbalète. Vous
+êtes un sournois pilier de salle d’armes: délivrez-nous du Mohican.» Et
+il disait au Mohican: «Vous en avez une veine! Le notaire embrouillait
+si habilement vos affaires qu’il vous fallait plaider. Le procès durait
+dix années. Puisqu’il commet la sottise de se battre, d’un seul coup
+infaillible que je vous montrerai, renvoyez ce notaire à ses aïeux.»
+
+«Et si, comme je l’espère, pensait Maubeck, le notaire véreux et le
+Mohican légitime s’embrochent l’un l’autre, le soir même je me présente
+à l’étude avec ce papier en règle, je donne cent sous au clerc et je
+râfle l’héritage. C’est propre, et d’une suffisante logique.»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ils arrivèrent les premiers au rendez-vous, suivis d’un second fiacre où
+se trouvaient le médecin et l’autre témoin. Le médecin portait sa boîte;
+le témoin, une paire d’épées. L’endroit choisi était une vieille salle
+de bal de la banlieue, où seuls les duellistes s’obstinaient à danser
+encore et que le propriétaire mettait gracieusement à la disposition de
+ces messieurs, au prix de cinquante francs la séance.
+
+Maubeck prenait déjà l’air narquois d’un homme correct qu’on va faire
+poser, quand Bigorneau et ses témoins parurent. Dès qu’il les vit,
+Maubeck éleva son chapeau vers le ciel, puis l’abaissa lentement, ainsi
+qu’un haltère, et le Mohican crut qu’il allait le poser sur le sol et le
+ramasser ensuite avec ses dents.
+
+Tous ces messieurs l’imitèrent, solennels, excepté le dédaigneux
+Mohican.
+
+--Salue donc, lui souffla Maubeck: le duel, c’est l’art de saluer.
+
+--Je veux lui sucer le sang, dit l’Aiguille.
+
+--Tâche d’être convenable, dit le journaliste, et ne me trouble pas dans
+mes délicates fonctions de directeur de combat.
+
+De la pointe du pied, il mesura la distance sur le plancher, et, comme
+ça ne marquait pas, il recommençait gravement. Il jeta deux fois une
+pièce en l’air. Elle retomba sur pile ou sur face, comme il lui plut.
+Personne ne vérifia, et Maubeck dit, imperturbable:
+
+--A nous les épées, à vous la place, messieurs.
+
+Les médecins ouvrirent leurs boîtes, allumèrent une lampe et, à la
+manière des aiguiseurs de couteaux, promenèrent les épées au-dessus de
+la flamme. Très intéressé, l’Aiguille suivait de si près ces préparatifs
+de guerre qu’à chaque instant Maubeck devait l’écarter.
+
+Bigorneau marchait de long en large, les mains derrière le dos, et
+feignait de regarder, pendus au mur, des cadres que les crottes de
+mouches enveloppaient comme d’une légère dentelle à petits pois.
+
+--Déshabille-toi dans un coin, dit Maubeck à l’Aiguille.
+
+Et il surveilla lui-même la toilette de Bigorneau. Le notaire, qui
+portait d’habitude un lorgnon, avait acheté, pour la circonstance, sur
+l’avis du plus compétent de ses témoins, des lunettes bleues à travers
+lesquelles il voyait noir. Elles étaient énormes comme celles des
+casseurs de cailloux. Selon le témoin expérimenté, elles devaient
+protéger les yeux et effrayer l’ennemi.
+
+Comme, dans leur altercation suivie de voies de fait, l’Aiguille lui
+avait griffé, mordu peut-être le visage, Bigorneau s’était collé au
+front, aux pommettes et au nez, des carrés de taffetas gommé. Ils
+complétaient son aspect terrible, et un observateur étranger, même
+attentif, aurait malaisément deviné lequel, du notaire ou de l’Aiguille,
+pouvait se dire le véritable Mohican.
+
+Cependant, Maubeck tâtait Bigorneau et frappait sur sa poitrine pour
+voir si elle ne sonnait pas la cuirasse traîtresse.
+
+--Otez vos bretelles, lui dit-il.
+
+--Mais mon pantalon va tomber, dit le notaire.
+
+--L’usage de la main gauche n’est pas interdit pour retenir son
+pantalon, répliqua Maubeck.
+
+Comme il palpait plus bas, il fronça les sourcils:
+
+--Qu’est-ce que je sens là? Un bandage? Un bandage pare un coup d’épée:
+enlevez, dit-il sèchement.
+
+--Jamais, dit Bigorneau. Tout croulerait. J’aurais l’air de me battre
+ventre à terre.
+
+On délibéra longuement. Les médecins, consultés, se consultèrent, et un
+témoin spirituel dit à Maubeck:
+
+--Personne n’empêche votre ami de mettre une ceinture de chasteté.
+
+Ce n’eût pas été du luxe, car l’Aiguille attendait la fin de cette
+discussion dans son coin, tout nu.
+
+Maubeck lui avait dit: «Déshabille-toi.» Il venait d’obéir.
+
+Avec une égale docilité, il remit sa culotte.
+
+--Du calme, lui dit Maubeck. Garde-toi d’attaquer et de te fendre. Pare
+et riposte. Si tu bêtifies, si tu te précipites comme un fou, si tu me
+déshonores, je ne te revois de ma vie.
+
+Puis il rapprocha les deux adversaires. Il offrit à chacun une épée,
+saisit les pointes, non sans péril, car celle du Mohican faillit
+l’éborgner, et, les joignant sur sa propre poitrine:
+
+--Allez, messieurs, dit-il, et faites en gens d’honneur.
+
+Aucun n’alla.
+
+Le Mohican se retint parce que c’était la consigne formelle, et le
+notaire, par tempérament.
+
+A la première reprise, les épées ne se touchèrent pas. Le Mohican,
+debout sur ses jambes, tenait son épée comme on tient une règle pour
+s’assurer qu’elle est droite, et le notaire, baissé, qui semblait perdre
+son derrière, tournait mécaniquement la sienne comme pour percer un
+tonneau de vin ou remuer une vague salade.
+
+--Halte! dit le témoin chargé de compter les deux minutes de reprise.
+
+Maubeck emmena l’Aiguille d’un côté et, les dents serrées, lui cria,
+d’une voix de gorge:
+
+--Bravo! tu tiens ton homme. Il n’en peut déjà plus.
+
+En effet, de l’autre côté, le notaire se livrait comme un poulain à ses
+témoins, qui lui couvraient les épaules, l’asseyaient et lui faisaient
+avaler un verre de rhum.
+
+A la deuxième reprise, il y eut un léger choc d’épées. Le Mohican ne
+s’en émut pas et resta immobile.
+
+Quant au notaire, après avoir d’abord tâtonné comme un aveugle de son
+bâton, il semblait vouloir tricoter maintenant, et on entendait parfois
+le son des crochets.
+
+--Halte! dit l’homme à la montre.
+
+--Parfait, dit Maubeck au Mohican. Tu le tiens toujours, et je donnerais
+cher pour être à ta place. Marche pourtant un petit peu.
+
+A la troisième reprise, il parut évident que, seule, la chute du plafond
+pouvait occasionner mort d’homme. Car, si le Mohican marchait à petits
+pas, comme c’était prescrit, le notaire reculait d’autant, et la zone de
+sécurité ne diminuait point. De nouveau, on se reposa. Les témoins du
+notaire lui épongèrent le front, et il suça une pastille et quelques
+grains de raisin.
+
+Et Maubeck répétait à l’Aiguille:
+
+--Ça va de mieux en mieux. Patience: il ne reculera pas jusqu’à demain.
+
+Mais, à la quatrième reprise, Bigorneau prouva qu’il était capable de
+faire à reculons le tour du monde. Il ne tremblait plus. Au début, il
+redoutait une catastrophe. A présent, il reculait presque rassuré et
+préoccupé seulement de retarder la légendaire piqûre. Déjà les témoins
+commençaient de sourire et d’échanger leurs impressions.
+
+--Ça se passera bien, disait l’un. Nous terminerons au premier sang.
+
+--Oui, disait Maubeck, quoique mon client m’inquiète: il bout.
+
+--M. Bigorneau nous a juré d’être sage, dit un autre. Pourvu qu’il ne
+s’énerve pas! C’est une bonne idée que nous avons eue d’interdire les
+corps-à-corps.
+
+Et les médecins se disaient, d’un ton poli:
+
+--Serrez votre trousse, mon cher confrère: la mienne suffira.
+
+Ils sifflotaient, chantonnaient et se proposaient une partie de savate
+pour tuer au moins le temps.
+
+A la cinquième reprise, tous eurent une grosse peur. La lutte s’avivait.
+Le poignet du Mohican semblait sérieusement menacé. Témoins et médecins
+se penchèrent, au risque de se faire crever les yeux. Ils visaient pour
+Bigorneau. Du doigt, ils lui auraient indiqué la bonne place, celle
+qu’une égratignure intéresserait entre toutes. Acharné, Bigorneau
+lardait, lardait, dessus, dessous, à côté, dans le vide, et le
+flegmatique Mohican, la main gauche levée, son inutile lame horizontale,
+ne s’y opposait pas. Maubeck cria: «Halte!» trois fois, vainement,
+pressa le poignet, pinça la peau. Il n’y avait rien. L’assistance poussa
+un soupir de satisfaction désolée.
+
+A la sixième reprise, quelqu’un parla de commander de la bière pour tous
+et un bouquet pour le glorieux vainqueur, qu’on ne pouvait manquer de
+connaître prochainement.
+
+Mais à la septième reprise, le Mohican parla.
+
+--Assez! dit-il. Vous n’êtes que des chiens!
+
+Il bondit vers Bigorneau, le débarrassa de son épée, et, brandissant les
+deux, une dans chaque main, il se mit à courir par la salle de bal, avec
+des hurlements farouches, cavalier seul, sur un cheval imaginaire.
+
+--La bête s’échappe du Parisien, cria Maubeck; elle va nous massacrer.
+Sauve qui peut.
+
+Mais tous étaient déjà dehors.
+
+Maubeck eut la présence d’esprit d’enfermer à clef le Mohican dans la
+salle de bal, où, prisonnier forcené, il put rugir à son aise et
+transpercer de coups d’épée furieux la redingote de Bigorneau.
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+XIX
+
+OÙ LA SITUATION SEMBLE S’ÉCLAIRER, MAIS BIEN FAIBLEMENT
+
+
+Le Mohican rugissait encore dans la salle de bal que Maître Bigorneau
+était déjà rendu à sa chère étude et que Maubeck, tout à ses noirs
+projets, arpentait sinistrement la rue des Vieilles-Haudriettes.
+
+Ce même jour, mesdemoiselles de Buthenblant, après les fatigues du bal,
+s’étaient levées assez tard et s’habillaient pour le garden-party de la
+comtesse de Romadère. Vénus Astarté, surgissant de son vaste tub d’onde
+amère, était plus marmoréenne sans doute, mais moins séduisante
+qu’Odette de Buthenblant procédant à sa toilette matinale, et, pour les
+murs tendus de la chambre claire, c’était le cas ou jamais d’avoir, non
+pas des oreilles, mais des yeux.
+
+Odyle, déjà prête, sa fine tête blonde disparaissant entre deux manches
+énormes de surah vert clair, considérait longuement, appuyée à la
+cheminée, un fin portrait d’enfant.
+
+--Tu ne devrais pas laisser traîner ainsi le portrait d’Albin, dit
+Odette. Moi, je cache soigneusement celui de mon petit Réginald. Pense
+donc: Courteline n’aurait qu’à entrer un jour dans cette chambre! Lui
+qui nous croit si pures, si innocentes! Quel sale coup pour la fanfare
+s’il apprenait que nous nous sommes... surtout qu’Albin te ressemble
+joliment!
+
+--Ces bons gosses! dit Odyle. Qu’il me tarde de les revoir! Albin a
+trois ans et un mois, sans que ça paraisse, et ton Réginald va sur ses
+quatre ans. Je voudrais les avoir une minute, rien qu’une petite minute.
+Voici deux mois, sais-tu? qu’ils sont à l’université d’Oxford.
+
+--C’est égal. Nous avons bien fait de les y envoyer. Papa commençait à
+les raser avec son éducation spartiate.
+
+--Cette idée d’avoir soûlé devant eux Fred, le palefrenier! D’autant
+plus que, comme essai d’exemple salutaire, ça m’a paru plutôt raté. Fred
+était tellement drôle avec ses zigzags que les deux petits se sont mis à
+l’imiter. Ils étaient ravis. Pendant huit jours, ils ont joué à faire
+l’homme soûl, et ils ont conçu une grande admiration pour Fred, parce
+qu’il faisait l’homme soûl beaucoup mieux qu’eux.
+
+Décidément, Courteline a tort s’il pense que le fait d’avoir eu un
+gosse, deux gosses, trois gosses suffit à rendre les femmes moins
+ingénues. Celles-là, Odette et Odyle, étaient aussi fraîches, plus
+fraîches encore qu’avant leur mésaventure. Étant mieux renseignées,
+elles ne s’égaraient pas, à l’instar de certaines vierges de leur âge,
+dans des hypothèses plus ou moins sadiques. Les hommes ne leur
+apparaissaient pas comme des êtres inconnus, mystérieux, minotauresques.
+A la suite de leur première expérience, elles disaient simplement: «Les
+hommes sont des canailles et des menteurs», sauf à s’imaginer, à la
+première déclaration d’amour émanant du premier godelureau venu, que
+celui-là, au moins, faisait exception à la règle. (Notation
+psychologique très subtile.)
+
+Quand Odette fut prête, Odyle appela la vieille nourrice qui, les jours
+où elles étaient des jeunes filles bien élevées, les accompagnait chez
+leurs amies. Et il n’y avait de leur part aucune hypocrisie. Ce n’est
+pas le rang social, mais l’élégance de leur costume qui empêche les
+jeunes filles de bonne famille de sortir seules. (Fine remarque.)
+
+Voici donc les petites Buthenblant en route avec leur gouvernante. Ce
+sont, tout compte établi, deux petites filles parfaites, à qui l’on
+donnerait le bon Dieu sans confession plus facilement sans doute
+qu’après confession.
+
+Quittons ces demoiselles au coin de l’avenue Montaigne et retournons au
+logis de X... Marthe et son mari, après une nuit calme, s’éveillent
+gaiement dans le grand lit d’acajou. Entrons... Non. Attendons un
+instant. On ne peut pas entrer en ce moment.
+
+--Après déjeuner, dit X... à sa femme, j’irai prendre des nouvelles de
+notre ami l’Aiguille et voir s’il s’est bien tiré de son duel avec le
+notaire. Pendant ce temps, toi, qui n’as rien à faire, tu pourras
+pousser jusqu’à l’étude Bigorneau, où tu tâcheras d’avoir des tuyaux
+exacts sur cette fameuse succession. Tu me feras penser également, ce
+soir, à mon rendez-vous du Café du Théâtre.
+
+X... sortit, comme il avait dit, sitôt son déjeuner terminé, et Marthe,
+une demi-heure après, quitta, elle aussi, la maison de l’avenue
+Montaigne. Mais elle n’avait pas fait vingt pas qu’elle tressauta. Le
+capitaine était devant elle.
+
+--Aline! dit-il avec une émotion, Aline! j’ai à vous parler.
+
+Qu’était donc devenu cet énergique homme de guerre depuis cette nuit
+inoubliable où, après de terribles pérégrinations, il finit par
+rencontrer son ancienne femme dans une charcuterie du quartier des
+Halles? On se souvient qu’à ce moment le capitaine, de plus en plus
+énervé par des déceptions successives, n’avait pas été mécontent
+d’aborder à ce havre de salut. Il avait donc accompagné sa femme dans
+une vieille maison de la rue Saint-Honoré.
+
+Cette vieille maison eût mérité d’être classée dans les monuments
+historiques, moins sans doute en raison de son architecture que des
+événements de haute importance dont elle avait été le théâtre.
+
+On y montrait encore la salle basse où le sage Turgot, le lendemain de
+la révocation de l’Édit de Nantes, se rencontra avec Agrippa d’Aubigné.
+On sait que cette entrevue fut en quelque sorte le signal de cette
+longue série de coups d’État qui débute par la conspiration des poudres
+pour aboutir si tragiquement à l’assassinat de Warwick.
+
+A la même table où s’était signé ce complot, le terrible Concini devait
+élaborer plus tard son projet de blocus continental. Mais les historiens
+ne s’accordent pas sur ce point. Et l’autorité de Philippe de Commines
+est singulièrement diminuée par cette considération qu’ayant rompu toute
+attache avec Robert Peel et Buckingham, il devait être naturellement
+porté à ménager les susceptibilités de la famille de Habsbourg.
+
+Après cette petite débauche d’érudition, revenons, s’il vous plaît, au
+capitaine, que tous ces souvenirs historiques occupaient moins à la
+vérité, que la perspective d’arriver prochainement à ses fins. A la
+lueur d’une courte bougie, ils montèrent l’escalier de pierre.
+
+Comme ils arrivaient au deuxième étage, une porte s’ouvrit et une bonne
+apparut, qui dit précipitamment à la femme du capitaine:
+
+--Madame, l’oncle Bob est là.
+
+Madame eut un sursaut d’impatience. Elle se tourna vers le capitaine:
+
+--Que c’est ennuyeux, chéri! Tu ne peux pas rester ce soir. J’ai chez
+moi un vieil animal d’Africain que je ne peux pas balancer.
+
+Le capitaine mordit sa moustache.
+
+--Enfin, tant pis! dit-il à la fin. Que veux-tu? ajouta-t-il, résigné,
+j’en serai quitte pour revenir demain.
+
+Il lui restait deux francs. Il alla coucher à l’hôtel du Renard-Blanc et
+de la Boussole.
+
+Le lendemain, dans l’après-midi, il s’en fut prendre chez le concierge
+de l’avenue Montaigne les six chemises et le costume neuf que Marthe y
+avait fait descendre. Il trouva dans une poche un portefeuille et un
+billet de cinq cents francs. C’était une attention délicate. Le
+capitaine ne s’attarda pas à penser qu’elle eût été plus délicate encore
+si l’on avait joint au billet de cinq cents francs les quelques milliers
+de francs de titres au porteur qu’il avait laissés dans le coffre-fort
+de X...
+
+Toute la journée, ayant ses six chemises sous son bras, son costume neuf
+sous l’autre, il se promena, un peu abruti, dans les rues de Paris.
+Parfois, il s’arrêtait à la terrasse d’un café, où il occupait trois
+chaises, pour lui et son bagage. Les paquets s’abîmaient. Il fallait à
+chaque instant les reficeler. Vers six heures, il se décida à louer une
+nouvelle chambre, comme entrepôt. Puis, pour tuer le temps, il alla
+jusqu’au dîner dans une académie de billard.
+
+Il avait sur lui de quoi s’amuser. Mais, à cette heure, les femmes ne
+lui disaient plus rien, hormis une seule, qui était Marthe. Il la
+connaissait des pieds à la tête, depuis le grain de rousseur qu’elle
+avait sur le front, près d’un sourcil, jusqu’au durillon invétéré qui
+tachait de jaune foncé son petit orteil. Ah! Aline! Il s’était cru
+lassé, presque écœuré d’elle. Et, maintenant, il sentait l’attachement
+qu’il avait pour elle, après cette séparation d’un jour.
+
+Aussi le soir, ne retourna-t-il point rue Saint-Honoré, où, d’ailleurs,
+il eût risqué de rencontrer le mystérieux oncle Bob. Il se coucha de
+bonne heure, dormit mal et résolut d’aller attendre Marthe le lendemain,
+devant sa maison, afin de lui parler à tout prix.
+
+--Aline, lui dit-il d’un ton précipité, il faut que tu sois à moi
+encore. Je te veux. Je ne peux pas me passer de toi. Je ne te demande
+pas de reprendre la vie commune. Mais je veux que tu sois à moi de temps
+en temps. Il le faut.
+
+Marthe repartit doucement:
+
+--Quand tu voudras.
+
+--Tout de suite, dit le capitaine.
+
+--Il faut que j’aille d’abord chez le notaire faire une course pressée.
+
+--Eh bien, nous allons prendre un fiacre, que je garderai. Je
+t’attendrai dans la voiture.
+
+--C’est entendu.
+
+Les voitures étaient rares. Enfin, ils aperçurent une de ces petites
+masures ambulantes qu’on appelle un fiacre à galerie (_fiacre à
+galerie_: appareil de fer et de bois pour pousser les chevaux malades).
+
+Cet équipage semblait composé d’un cheval aveugle et d’un carrosse
+paralytique. Une sorte d’Esquimau alcoolique, privé certainement de deux
+ou trois sens, était installé sur le siège. Le capitaine lui donna
+l’adresse du notaire.
+
+Une fois dans le fiacre avec Marthe, il eût bien commencé dès l’abord
+les hostilités. Mais la voiture traversait des rues fréquentées. Il
+essaya d’abaisser les stores, qui s’y refusèrent énergiquement. A la
+première tentative qu’il fit pour soulever la vitre, la portière poussa
+un grognement significatif, et le capitaine n’insista pas.
+
+--Tu ne resteras pas longtemps? dit-il avec tendresse.
+
+--Cinq minutes, répondit Marthe.
+
+Elle entra dans l’étude et demanda Maître Bigorneau... Maître Bigorneau
+allait être libre à l’instant.
+
+--Il y a du nouveau, monsieur Phaltzar, disait le maître-clerc à un
+client élégamment barbu et bien habillé. Le patron s’est battu ce matin.
+
+--Pas possible! dit M. Phaltzar.
+
+--Vous le lui demanderez, dit le maître-clerc. Il s’est battu comme un
+lion, paraît-il. «Pendant trois quarts d’heure, nous a-t-il dit, j’ai
+tenu mon adversaire devant mon épée. Il était écumant. Il ne tenait qu’à
+moi de faire deux pas en avant. J’aurais pu le transpercer de part en
+part.»
+
+Quand le notaire fut libre, le monsieur bien habillé passa galamment son
+tour à Marthe, qui entra chez le patron.
+
+Que se passa-t-il dans le cabinet notarial? Bigorneau, enhardi par ses
+aventures de guerre, se montra-t-il entreprenant? Marthe ne sortait
+plus, et le monsieur bien habillé s’impatientait au point de regretter
+sa galanterie de tout à l’heure. Il dit au principal clerc:
+
+--Prévenez donc Maître Bigorneau que je n’ai qu’un mot à lui dire. Qu’il
+vienne me parler sur le pas de la porte.
+
+Mais, au coup frappé à la porte, une voix essoufflée répondit: «Tout à
+l’heure!»
+
+Alors le monsieur bien habillé en prit son parti. Il appela le petit
+clerc de l’étude:
+
+--Tiens, voilà dix sous. Descends jusque dans la rue. Tu verras un
+monsieur dans une voiture et tu lui diras ceci: «La personne qui était
+avec vous me charge de vous dire d’aller l’attendre au buffet de la gare
+de Lyon. Elle y sera dans une heure.»
+
+Le petit clerc descendit. Il y avait deux voitures devant la porte: une
+victoria vide et un fiacre à galerie. Dans le fiacre à galerie se
+trouvait un monsieur d’un certain âge, et qui se faisait encore plus
+vieux.
+
+--Monsieur, dit le petit clerc, la personne qui était avec vous me
+charge de vous dire d’aller l’attendre au buffet de la gare de Lyon.
+Elle y sera dans une heure.
+
+Le capitaine réfléchit quelques secondes. Puis, froidement:
+
+--Bien, dit-il.
+
+Et il donna au cocher l’adresse de la gare de Lyon. La masure ambulante
+s’ébranla, en pleurant de tous ses essieux. Le petit clerc remonta à
+l’étude.
+
+Sur ces entrefaites, un monsieur qui fumait nerveusement son cigare, en
+se promenant le long de la victoria vide, tira sa montre:
+
+--Cet animal de Phaltzar n’en finira pas. Il en avait pour deux minutes
+soi-disant. Et il est là depuis une demi-heure! Il ne s’épate plus.
+
+
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+
+
+
+XX
+
+UN BOUGE
+
+
+Nos lecteurs n’ont pas oublié la recommandation faite au capitaine par
+le vidame de Buthenblant: «Vendredi, à une heure du matin, au coin de la
+rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.»
+
+Le capitaine, que la curiosité avait empêché de dîner, fut au
+rendez-vous à l’heure dite. Nous devons même à la vérité de confesser
+qu’il y arriva un peu saoul, ayant passé toute sa soirée au Clou, à
+absorber bock sur bock en se faisant traiter d’idiot et de prop’-à-rien
+par le père Chamouillet, qui appelle ça «jouer au whist». Une forme
+haute surmontée d’un haute-forme et qu’enveloppait des pieds au col un
+manteau de conspirateur se dressait, à l’endroit désigné, vague dans le
+vague, plus vague, de la nuit.
+
+Le capitaine pensa:
+
+--C’est lui.
+
+C’était le vidame en effet.
+
+Les deux hommes marchèrent l’un à l’autre.
+
+--Qui va là?
+
+--Capitaine Napau.
+
+--Vidame de Buthenblant.
+
+--Serviteur au vidame.
+
+--Capitaine, c’est moi qui suis le vôtre.
+
+Le bruit de deux mains qui se secouent en une étreinte affectueuse
+troubla le silence de la rue.
+
+--Vous êtes toujours dans les mêmes dispositions? dit le vidame de
+Buthenblant.
+
+--Certes.
+
+--Je ne doute point de votre bravoure, mais les révélations que vous
+allez entendre dépassent tellement...
+
+Le capitaine l’interrompit:
+
+--Quelles qu’elles soient, quelles qu’elles puissent être, je jure de
+les écouter du même œil imperturbable dont j’ai cent fois, au cours de
+ma longue carrière, regardé le danger et la mort.
+
+--C’est bien, dit le vidame; je vous crois. Entrons ici. C’est un petit
+café tranquille où il n’y a que des souteneurs. Nous serons très bien
+pour causer.
+
+En même temps, il posa les doigts sur le bec de cane, qu’il fit jouer,
+d’un établissement de marchand de vin, dont la façade, masquée de
+mousselines empoussiérées, mettait dans les ténèbres profondes du dehors
+la louche et indécise clarté d’une veilleuse.
+
+La porte s’entr’ouvrit.
+
+Comme le capitaine allait en franchir le seuil:
+
+--Attendez! murmura le vidame. Jetez d’abord un coup d’œil et prêtez
+l’oreille à ce qui va se dire.
+
+Le capitaine obéit.
+
+Il regarda, l’œil collé à l’entre-bâillement de la porte.
+
+C’était le bouge infâme lui-même, une turne immonde, au plafond bas, que
+la fumée des pipes avait culotté d’un ton de caramel et que semblait
+fortifier de tourelles intérieures une longue théorie de tonneaux
+accotés les uns aux autres.
+
+Devant le comptoir d’étain, que le vin débordé des verres sillonnait de
+rigoles violacées, quatre buveurs se tenaient debout, quatre gars râblés
+et puissants, dont les casquettes hors de toute vraisemblance
+trahissaient la profession innommable, non moins que la coupe des
+cheveux, les moustaches en crotte de lapin et la cravate groseille à
+maquereau.
+
+Nous demanderons à nos lecteurs de leur présenter, sans plus tarder, ces
+différents personnages:
+
+Le premier s’appelait Poussevent, dit la Mouillette.
+
+Le second s’appelait Painracis, dit le Pétrousquin-des-Familles.
+
+Le troisième s’appelait Foirotte, dit Honoré (pourquoi Honoré?).
+
+Le dernier... (Je rougis devant un tel aveu!) le dernier... (Donnez-moi,
+mon Dieu, la force d’aller jusqu’au bout!...) le dernier s’appelait
+l’Aiguille, dit le dernier des Mohicans!!
+
+Faisant revivre en la mémoire reconnaissante, l’image du chanteur
+Rivoire, dont Jules Jouy a écrit avec raison qu’il avait été l’un des
+plus admirables comiques de ce siècle, et qui émerveilla mon
+adolescence, jadis, au Concert-Parisien, par sa création de
+Grenouillard; il était habillé de la façon suivante. Un grimpant à
+larges carreaux alternativement blancs et noirs, retenu sur le ventre
+par une ceinture écarlate haute de vingt-cinq centimètres, lui moulait
+les cuisses et les genoux, puis s’achevait en entonnoir renversé sur la
+tapisserie aux tons fins de deux pantoufles illustrées, représentant,
+l’une, une pipe posée sur un paquet de tabac; l’autre, un as de cœur,
+grandeur naturelle, cachant la tige d’une rose encore en bouton. Sur son
+veston de velours brun, à côtes, scintillait une constellation de
+boutons de cuivre repoussé, encadrant des têtes de molosses aux larges
+gueules aboyantes. Une casquette de piqueur plongeait sur ses sourcils,
+qu’elle abaissait en une double barre broussailleuse vers une paire
+d’yeux plus flamboyants cent fois et plus féroces que des yeux de fauve.
+Enfin, sur sa poitrine velue, hérissée de crins comme une malle,
+bâillait sa chemise impudique, serrée seulement au col d’une cravate
+lavallière colorée en roseurs d’aurore.
+
+Justement, il était en train de narrer une aventure, et son visage
+exprimait l’infatuation satisfaite du monsieur qui triomphe d’en
+raconter une bonne.
+
+Le capitaine et le vidame écoutèrent avec attention.
+
+«--C’est bon! expliquait ce cynique personnage. Je radine donc à la
+carrée pour l’histoire de repiquer un peu à la galette et de me caler
+les profondes. Juste, j’me fous le blaire dans ma môme, qui revenait
+d’un coup de turbin.
+
+«J’y dis:
+
+--«Ma fille, c’est pas tout ça. Passe voir un peu à la monnaie, vu que
+j’m’ai fait enfler le mou au zanzi et que j’ai en bas trois, quat’
+copains en train de poirotter chez le bistro.»
+
+«A dit:
+
+«--Y a rien de fait: c’est pas le jour.
+
+«--Quoi? que j’i fais alorss, c’est pas le jour?...»
+
+«Je commençais à rogner, comme de jus’.
+
+«--Oh! mais pardon! que j’dis, pardon! Faudrait voir à voir, sivouplaît,
+et à ne pas faire de blague avec les choses sérieuses; ça ne prend pas
+avec moi, le chiqué. Des pépètes ou à tabac: y a pas de milieu.»
+
+«Bon! A c’qu’a s’met pas à chialler? Moi, c’est épatant comme j’aime ça.
+Je tourne au vert, un vrai sous-bois!
+
+--«Ta malle! que j’y dis; ta malle! ferme-la donc: on voit Gouffé. Et
+pis, d’ailleurs, ça fait le compte, hein? Éclaire ou y aura de
+l’erreur.»
+
+«Devinez qu’est-ce qu’a me répond? Qu’a n’avait fait qu’un miché de
+vingt pélauds, juste de quoi payer une bavette à son gosse».
+
+A ces paroles, Poussevent dit la Mouillette, Painracis dit le
+Pétrousquin-des-Familles, et Foirotte dit Honoré, éclatèrent d’un rire
+formidable.
+
+«--Des bavettes? hurla le premier; j’te vas régaler, Octavie!
+
+«--La vie de famille, quoi! fit le second.
+
+«--Pourquoi pas une limace, tout de suite? ajouta le troisième, dont la
+bouche grimaça sur un rictus abominable. Pourquoi pas un col marin?
+
+L’Aiguille haussa l’épaule; il eut, de ses bras écartés, un large geste
+d’évidence, puis:
+
+«--Moi, là-dessus, reprit-il, la colère me prend. J’y chauffe le gniasse
+à pleine main et je te lui refile un marron à i en fêler le ciboulot;
+après quoi, j’y administre une tournée dans les règles, oh! mais là,
+queq’ chose de bath! C’est pas pour me fout’ de gants, mais j’ai la
+patte sèche quand je m’y mets! Mince de fête, oh! là là! menteur! Et aïe
+donc! et crache donc, bonne femme! et mon poing sur la gueule, et mon
+souïer dans l’ventre, et en voulez-vous, d’l’ail, d’l’gnon,
+d’l’échalote?... Alle en rotait!... Mon vieux, y avait de quoi se
+marrer!
+
+«--Oh! je m’en doute! affirma Foirotte dit Honoré, en séchant du revers
+de sa main ses veux, tout mouillés d’allégresse.
+
+«--V’là comme c’est! conclut l’orateur; j’suis bon fieu, mais j’aime pas
+qu’on rie avec l’argent.»
+
+Il appliqua sur le zinc du comptoir le coup de poing où s’affirment les
+convictions ardentes.
+
+«--Enfin, nom de Dieu, j’ai t’i’ tort?... Si on les laissait faire,
+toutes ces bougresses-là, a n’en ficheraient pas une secousse. C’est
+feignasse comme des couleuvres.
+
+«--Comme des couleuvres, approuva Painracis.»
+
+Poussevent, rêveur, murmura:
+
+«--Rien que des rosses!
+
+«--Comme j’i ai dit, poursuivit l’Aiguille, t’es là que tu fais de la
+musique; c’est de la blague! T’as qu’à patiner comme tout le monde:
+t’auras pus de pétard avec ton petit homme.
+
+«--Parbleu! approuva Poussevent.
+
+«--Et, pour en finir, t’as le poignon? demanda le
+Pétrousquin-des-Familles, qui paraissait porté à voir les choses par
+leurs seuls côtés sérieux.
+
+«--Des fois!» répondit l’Aiguille.
+
+Il avait tiré de sa poche une pièce de cent sous toute neuve. Il se
+l’appliqua devant l’œil gauche, où elle demeura comme collée,
+emprisonnée entre l’arcade sourcilière et le relief léger de la
+pommette.
+
+Il rigola:
+
+«--Mince de mirette, oh, là! là!... Hein, père Prosper, vous n’en avez
+pas eu beaucoup, dans vot’famille, des cousins qu’avaient l’œil comme
+ça?»
+
+Le patron, qui avait écouté le récit du souteneur avec une attention
+soutenue et l’avait salué au passage de hochements de tête approbatifs,
+eut le rire condescendant, plein de bonhomie, d’un négociant désireux
+d’être agréable à sa clientèle.
+
+Ayant déclaré avec conviction:
+
+--Est-i’ rigolo, ce l’Aiguille!... Il ferait rire un cheval, ma
+parole!... Qu’est-ce que ces messieurs désirent prendre? ajouta-t-il.
+
+--Entrez maintenant! souffla alors le vidame de Buthenblant à l’oreille
+du capitaine.
+
+--Entrons, répéta celui-ci.
+
+Pâle de colère, il était rouge d’indignation.
+
+C’était un homme très économe. Il avait inventé de se faire des
+casquettes avec ses vieux chapeaux, dont il sciait les bords avec un
+canif, réservant seulement, par devant, une visière de 10 centimètres.
+
+Il poussa la porte du bouge; puis, soulevant au-dessus de son front
+l’extravagante coiffure qui le recouvrait:
+
+--Salut! fit-il.
+
+Au même instant:
+
+--Ventre du Christ! exclama derrière lui le vidame.
+
+A travers le paquet de fumée qui venait de lui sauter aux yeux, il avait
+distingué les visages bien connus de Maubeck, de Gaspard-le-Book, de
+Bigorneau, de X... et de Marthe.
+
+
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+
+
+
+XXI
+
+LES NAUFRAGÉS DE LA RUE GERMAIN-PILON
+
+
+Un client ayant demandé une bouteille de pale ale, le garçon commit
+l’extrême imprudence de ne pas répondre: «Boum!» C’est ce qui le perdit.
+
+Car, au même instant, ce mot, qu’en de telles circonstances les rites de
+la Limonade prescrivent formellement, ce mot «Boum!» fut proféré par une
+voix de tonnerre--et, brusquement l’obscurité régna dans la salle.
+
+Les plâtres, briques, moellons, torchis, stylobates, verres, petits
+verres, cuillers et soucoupes,--tasses, demi-tasses, bancs, petits
+bancs, banquettes, tabourets, pierres de sucre, cerises à l’eau-de-vie
+et autres accessoires se mirent à pleuvoir de toutes parts, tandis que
+les vitres, violemment arrachées de leurs alvéoles, s’éparpillaient sur
+le sol avec un fracas infernal.
+
+Que s’était-il donc passé?
+
+Ceci:
+
+Avec l’étourderie d’un jeune sanglier lancé à la poursuite d’un
+papillon, le garçon s’était précipité, muni d’une chandelle, dans le
+cabinet dit «de société», lequel n’avait pas été ouvert depuis trois
+jours. Or, un bec de gaz ayant été laissé, béant dans ce réduit, théâtre
+de tant d’idylles, une explosion s’était produite.
+
+Et voilà! Si cela ne vous suffit pas, vous êtes bougrement difficiles!
+
+Certes, je ne prétends pas qu’une explosion soit le cataclysme le plus
+sensationnel et le plus rare qui puisse «égayer» les tranquilles
+affluents du boulevard extérieur; mais ce qui me vexe, c’est de vous
+entendre murmurer avec «votre petit air»:
+
+--Oh! une explosion, rien que ça!
+
+Eh bien, oui, une explosion--rien que ça!
+
+Une simple explosion. Et c’est pourquoi le matériel du Café des Mecs,
+ordinairement si paisible, s’était mis à voltiger, tourbillonner et
+virevolter avec l’enthousiasme et la véhémence que nous avons mentionnés
+en amont de ce récit.
+
+Et vous savez, quand le matériel d’un café, fût-il blanc et hanté par
+les plus calmes vieux petits rentiers du quartier, quand le matériel
+d’un café, dis-je, prend ainsi le mors aux dents, au risque de se
+convertir en miettes, il y a de fortes chances pour que les clients de
+l’estaminet soient endommagés eux aussi avant la fin de la valse.
+
+Si je fais cette petite remarque en passant, c’est simplement pour vous
+faire sentir qu’une explosion n’est pas toujours un événement aussi
+négligeable qu’on veut bien le dire. Il y a explosion et explosion,
+voilà tout.
+
+Mais revenons à nos décombres...
+
+... Malgré leur perspicacité bien connue, les sergents de ville accourus
+en toute hâte se rendirent difficilement compte de l’étendue du
+désastre.
+
+En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin de se munir, les gardes
+de la place Dancourt ne virent tout d’abord qu’un épais nuage de plâtre,
+auquel succéda un autre nuage non moins compact et de plâtre également.
+
+Au bout d’un petit temps, pourtant, ils entendirent un gémissement et
+ils en conclurent que tout le monde n’était pas mort.
+
+Bientôt, le gémissement prit une forme plus précise--si tant est qu’un
+gémissement puisse affecter une forme quelconque--et devint un
+grognement.
+
+Le grognement, à son tour, se dessina très nettement et se mua en juron.
+
+Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d’autres paroles:
+
+--Sacrebleu! dit la voix, et ma bouteille de pale-ale, garçon?
+
+Mais nul ne répondit. Et, bien qu’il ne fût plus alors qu’un informe
+paquet de loques sanguinolentes, le garçon tint à donner lui-même le
+signal de cet absolu mutisme.
+
+Ce garçon était, de son vivant, le dernier des chenapans, souteneur à
+ses moments perdus; mais, en somme, ce n’était pas un mauvais bougre, et
+personne ne trouvera mauvais, j’imagine, que je signale ici le tact et
+la retenue dont il fit preuve en cette occurrence.
+
+Mais passons.
+
+Lorsqu’enfin le plâtre se fut un peu dissipé, les sergots s’avancèrent
+sur le lieu du sinistre. Un épouvantable spectacle s’offrit alors à
+leurs yeux, arrondis par la stupeur.
+
+Çà et là, parmi les débris de toute nature, des corps gisaient,
+lamentablement déchiquetés.
+
+Sur les glaces brisées, au milieu des taches de sang, l’ironique Hasard
+était venu plaquer des débris de poissons rouges.
+
+Le patron de l’établissement, prématurément décapité, contemplait, la
+tête dans le bassin où jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc,
+son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé les liqueurs et sirops
+de fantaisie.
+
+Tout était ruine et deuil.
+
+--Garçon! et mon pale-ale? répéta la voix déjà entendue.
+
+Les sergots se dirigèrent vers l’endroit d’où partait le bruit, et,
+après mille recherches infructueuses, ils finirent par aveindre d’un tas
+de pardessus contre lequel ils avaient buté un personnage que vous
+reconnaîtriez tous sans hésiter si, usant de mon talent quasi
+holbeinien, il me plaisait de retracer ici son portrait.
+
+Cet homme était Maubeck le journaliste.
+
+Les sbires l’ayant mis sur ses pieds à grand’peine, Maubeck retomba
+presque aussitôt parmi les _covertcoats_, car il était (est-il besoin de
+le dire?) aussi gris que possible--plus gris même que de coutume,
+attendu qu’il était abominablement souillé de poussière.
+
+Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu’il avait affaire aux gens de
+la police. Cela lui rendit un peu d’énergie, qu’il utilisa sans plus
+tarder.
+
+--Quoi? quoi? gueula-t-il. Qu’est-ce qu’il y a maintenant? Ne me frappez
+pas, vous savez! Vous n’avez pas le droit de me frapper. Je suis Maubeck
+le publiciste!
+
+Au même instant, le tas de houppelandes s’anima de nouveau, tel un océan
+de théâtre agité par le vent des coulisses, et de ce flot laineux surgit
+un monsieur dont le moindre cheveu était presque aussi gros qu’un fil de
+fer et dont le visage n’était pas moins coloré qu’un jambon de
+Westphalie.
+
+--Ah! c’est toi, Maubeck! fit le nouveau naufragé. Tu fais bien de le
+dire, mon garçon! Ah! c’est toi, Maubeck! Ah! fripouille! Ah! salaud!
+Ah! cochon! Ah! voleur! Je ne suis vraiment pas fâché de te rencontrer,
+Maubeck! Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te dérange pas,
+viande crue, je vais commencer la conversation à coups de soulier.
+
+Mais, devant l’inertie du journaliste, qui le regardait en souriant et
+non sans baver quelque peu, la fureur de l’ultime Mohican (c’était lui,
+vous avez bien deviné), la fureur du Mohican tomba brusquement.
+
+Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil de mai, l’enveloppe
+périmée de la chrysalide.
+
+Et de ce cocon rejeté par l’Indien s’évada, sonore et jovial, le
+papillon de la soudaine bonne humeur.
+
+--Ce vieux Maubeck! cria-t-il, en lui tendant la main. Le voilà donc, ce
+vieux Maubeck! ce cher et brave vieux Maubeck! Hallo! hallo! Maubeck!
+Comment ça va? _How are your head, old fellow?_
+
+--Prendre un verre? articula Maubeck.
+
+--Sans doute! répondit l’autre. Jamais je ne refuse de trinquer avec un
+vieux copain, tu sais bien. Ah! ah! ah! ce vieux Maubeck!... Y a-t-il du
+temps qu’on s’est vu, hein? Qui diable aurait cru qu’on se retrouverait
+ici?
+
+--Arçon! pale-ale! grogna Maubeck.
+
+Le brigadier, qui avait écouté silencieusement cet étrange colloque,
+jugea que le moment était venu d’intervenir:
+
+--Il n’y a bas de karzon! fit-il avec dignité. C’est inudile de vaire du
+bodin izi. Tonnez-moi fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous
+témande... fous foyez pien qu’il y a ein agzident!...
+
+--Un accident? dit Maubeck. Sur quelle ligne? Tamponnement, oui?
+
+--Mais non. C’est un egplocion. Fous êdes donc bien zaoul pour ne pas
+voir que l’édablizement est témoli?
+
+Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur son séant et ouvrit les
+yeux.
+
+--Tiens! en effet, murmura-t-il, effaré. Qu’est-ce qu’il y a? Ç’a a donc
+changé de propriétaire ici?
+
+--Buisque ché fous tis, continua le brigadier, buisque ché fous tis que
+z’est une egplocion de kace... Eze-que fous foulez me vaire aller, fous,
+bar egzemble?...
+
+--Egplocion! dit l’Aiguille. Qu’est-ce que c’est que ça?
+
+--C’est le gaz! répondit Maubeck, c’est le gaz qui s’est montré trop
+expansif!
+
+Là-dessus, il se releva péniblement et, saisissant le bras de l’Indien
+comme une bouée de sauvetage, il s’y accrocha avec frénésie.
+
+--Trop expansif! répéta-t-il. Se méfier des effusions de ce gaillard-là!
+Trop expansif, le gaz! Trop expansif!
+
+Ce disant, il grimpa sur les gisants pardessus, lesquels se remirent
+aussitôt à grogner et à déferler furieusement.
+
+Un macfarlane projeté aux cinq cents diables fut immédiatement suivi
+d’un cyclone de pèlerines, et X... apparut, frais comme l’œil.
+
+--Il fait chaud ce soir, constata-t-il simplement.
+
+Puis, laissant traîner un vague coup d’œil sur les environs, il demanda:
+
+--Qu’est-ce qu’il y a donc?
+
+--Z’est un egplocion, expliqua le brigadier, un egplocion de kase. Fous
+allez venir avec moi au boste...
+
+--Pourquoi? Nous n’avons pas fait explosion, nous...
+
+--Za ne fait rien. Il faut tonner fos noms et brénoms.
+
+--Une minute alors! répondit X... Nous avons des amis et des parents
+là-dedans: il nous faut les reconnaître... Monsieur le brigadier,
+voulez-vous avoir la complaisance de bien vouloir nous éclairer, s’il
+vous plaît?
+
+Le brigadier, muni de son falot, suivit X... et l’Aiguille, qui se
+mirent en devoir d’inspecter
+
+ Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
+
+Ils constatèrent ainsi le décès de Marthe, de Bigorneau, du capitaine,
+de Gaspard le Book et d’une quantité de filles et seigneurs sans
+importance. Le vidame n’était qu’évanoui.
+
+--Bigorneau est scalpé, fini, ratiboisé, souffla le Mohican. Bonne
+affaire!
+
+Et, serrant convulsivement la main de X...:
+
+--A nous les quatorze millions, murmura-t-il.
+
+Puis se retournant vers le chef des agents, il annonça:
+
+--Nous sommes à vos ordres.
+
+--Par izi, fit le brigadier, en élevant sa lanterne à la hauteur de son
+œil.
+
+Et ils se mirent en marche, remorquant Maubeck, que les plus tragiques
+événements ne parvenaient décidément pas à dégriser.
+
+En passant devant le zinc, l’illustre journaliste s’arrêta un instant.
+
+Après avoir contemplé le mastroquet étêté, il étendit la main d’un air
+fatal et bredouilla:
+
+--La justice des hommes est satisfaite!
+
+Puis, solennellement, il sortit.
+
+
+
+
+PIERRE VEBER
+
+
+
+
+XXII
+
+UN ORAGE TERMINÉ PAR UN COUP DE TONNERRE
+
+
+Ce qui s’était passé un peu avant l’explosion on le devine (et ceux qui
+ne l’auront pas deviné non seulement n’auront pas gagné la montre de
+nickel, mais encore passeront pour des sots fieffés): Gaspard le Book
+avait mis X... au courant de l’héritage, comme il l’avait promis, et il
+avait eu la délicatesse de mourir sans faire signer aucun papier à
+l’intéressé.
+
+Aussi, quand, au poste de police, on demanda à X... s’il connaissait
+l’homme-aux-souliers-de-bains-de-mer, il répondit, sans même vibrer: «Je
+n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté.»
+
+Lorsqu’il eut pris le deuil de Marthe (et, à ce propos, il remarqua
+qu’un grand nombre de messieurs inconnus de lui suivaient le cercueil en
+pleurant), lorsqu’il eut pris le deuil, il se rendit à l’étude de Maître
+Bigorneau. Il fut reçu par le successeur du feu notaire, le maître-clerc
+aux ombres chinoises, qui le pria de repasser un autre jour, «car,
+disait-il, une difficulté s’élevait: il devait donc convoquer les autres
+ayants-droit de la succession de la Ware.»
+
+Aussitôt, X... commença de cultiver le cactus de l’ingratitude dans le
+terreau de sa conscience. Il considéra l’Aiguille d’un œil sournois et
+pensa que, la race des Peaux-Rouges étant destinée à disparaître, la
+mort d’un de ses adhérents importerait peu. Il exhorta l’Aiguille à
+sortir sans paletot, à boire des alcools, à se ruer dans la basse
+débauche. Le Mohican, sans défiance, suivait tous ses conseils et
+inclinait à la phtisie quand le successeur de Maître Bigorneau pria les
+deux amis de se rendre à l’étude le lendemain. L’Aiguille, qui ne savait
+pas que X... eût droit à l’héritage, demanda:
+
+--Pourquoi t’écrit-il?
+
+--Parce que, répondit X..., je suis inscrit, moi aussi, sur le
+testament.
+
+--Ah! dit l’Aiguille...
+
+Puis, après un moment de réflexion:
+
+--Pourquoi me l’avais-tu caché? Tu es un faux frère, tu joues un vilain
+jeu... Serpent caché dans la peau d’une gazelle.
+
+--Tu parles charabia... Un serpent ne peut pas se cacher dans la peau
+d’une gazelle: ça ne tromperait personne. Et puis en voilà assez. Si ma
+conduite te déplaît, tu n’as qu’à filer d’ici. Je t’héberge depuis trop
+longtemps; du vivant de Marthe, tu avais une raison d’être; elle est
+morte: donc, le seul lien qui nous unissait est rompu. Je réclame ma
+part de l’héritage, et je marche pour moi.
+
+--Contre moi?
+
+--Contre toi.
+
+--Hugh! dit le Mohican.
+
+--Et, tu sais, s’il n’y a pas de peintres à Berlin, il y a des juges.
+Mal blanchi, trotte sec.
+
+Le Mohican mit dans un mouchoir les pantoufles de rechange qu’il avait
+chez X..., jeta un regard féroce à son ancien ami et descendit.
+
+Le lendemain (c’était un mercredi, si j’ai bonne mémoire), X... prit une
+canne à épée et se rendit rue de Douai. En route, il se répétait: «Je
+serai calme: une dignité froide, de la fermeté, relevée d’une pointe
+d’ironie. Si ce Peau-Rouge sans papiers croit me faire peur, il se
+trompe. Et dire qu’il y a un mois je me suis offert pour l’aider dans
+ses recherches. Quelle triste chose que l’humanité!»
+
+Il entra dans la salle d’attente de l’étude. L’Aiguille s’y trouvait
+déjà et, armé d’un énorme _bowie-knife_, se taillait les ongles.
+Maubeck, dans le coin opposé, consultait la liste des maisons à vendre.
+X... prit un indicateur des chemins de fer et combina un voyage de Paris
+à Constantinople en passant par Haarlem et Skjolwiken; mais de lents
+nuages d’orage s’amassaient entre ces hommes.
+
+Un clerc ouvrit la porte et proclama: «Quand ces messieurs voudront...»
+Mais nul ne bougea: chacun voulait laisser aux adversaires la première
+place; puis, après réflexion, les trois hommes se précipitèrent, en se
+bousculant, dans le bureau du notaire. Celui-ci les attendait et leur
+désigna leurs places autour de la table verte:
+
+--Messieurs, leur dit-il, j’ai pris le parti de vous convoquer. Vous
+n’ignorez pas, sans doute, que le testament de M. de la Ware, dont je
+vais vous donner lecture, intéressait au même titre que vous une des
+victimes de la rue Germain-Pilon; il va sans dire que, ladite étant
+décédée sans héritiers, sa part est réversible sur ses co-héritiers.
+
+--Son co-héritier, voulez-vous dire! déclara X... avec défi.
+
+Maubeck grogna, et l’Aiguille planta son _bowie-knife_ dans la table.
+
+Le notaire, un peu surpris, déplia le testament, et, quand il en eut
+terminé la lecture, il s’adressa à X...:
+
+--Monsieur, jusqu’à nouvel ordre, vous êtes mort, car M. l’Aiguille, ici
+présent, ayant présenté votre certificat de décès ces jours-ci, la
+succession lui est acquise comme dernier héritier.
+
+--Je plaiderai! cria X... Je ne souffrirai pas que le dernier des
+moricauds...
+
+--Des Mohicans, rectifia Maubeck, qui n’avait encore rien dit.
+
+--Si... Que le dernier des moricauds m’arrache mon bien! On verra...
+
+L’Aiguille dédaigna de relever cette provocation; mais, à son tour, il
+s’émut quand le notaire reprit:
+
+--D’ailleurs, en dernier ressort, la succession n’appartient ni à M.
+X..., ni à M. l’Aiguille. Elle appartient au fils du défunt, à M.
+Maubeck.
+
+--Ha! ha! ricana l’Aiguille, il faudra voir ça. Que ce monsieur prouve
+seulement sa parenté.
+
+--Il paraît qu’il l’a prouvée, car mon honorable prédécesseur était en
+train d’obtenir...
+
+--Bigorneau était une vieille canaille, prononça l’Aiguille, un individu
+capable de tout.
+
+--N’insultez pas mon bienfaiteur! rugit Maubeck.
+
+--Tais-toi, face-de-guimauve, ou je te cloue comme un hanneton!
+
+Et il tira de la table le ci-dessus _bowie-knife_. X... attendait et se
+demandait de quel côté il se rangerait le cas échéant; pour le moment,
+il guettait les événements. Maubeck et le Mohican, en arrêt, se
+regardaient d’une sinistre manière, tout en souhaitant intérieurement
+qu’une âme charitable vînt s’interposer. Le notaire cherchait à se
+sauver sans risques. Bref, l’orage était en son plein, quand le
+saute-ruisseau apparut soudain, blême, hagard, les yeux déments: une
+entrée à la Mounet-Sully; il bégaya:
+
+--Au... au secours!... Un... un revenant! Il est là! Il m’est apparu!...
+Il demande à vous parler!...
+
+Aussitôt, le Mohican et Maubeck firent trêve. Le notaire demanda:
+
+--Qui ça?
+
+--Le mort... M. de la Ware!
+
+La surprise amena un accord entre les compétiteurs. Maubeck, un peu
+inquiet, se demanda s’il ne s’agissait pas d’une comédie dont feu
+Bigorneau avait oublié de le prévenir, et il redoutait de commettre
+quelque gaffe. X... bâilla de surprise, et le Mohican, saisi de terreur
+surnaturelle, se glissa sous la table.
+
+Le saute-ruisseau tomba à genoux, et le notaire se mit à claquer des
+dents.
+
+Alors dans le cadre de la porte parut un vieux gentilhomme correct,
+rasé, basané, un peu grassouillet et souriant, qui parla ainsi:
+
+--Mon cher Ripoche, j’ai appris que vous aviez succédé à ce pauvre
+Bigorneau. Enchanté. Excusez-moi de vous déranger tandis que vous êtes
+en affaires; je n’ai qu’un petit mot à vous dire: ces messieurs me
+pardonneront.
+
+--Vous! bégaya le notaire... vous! c’est vous!
+
+--J’en suis à peu près sûr, dit le vieil homme, en riant.
+
+--Ce n’est pas une vision... un fantôme?
+
+--Dame! tâtez ce bras; voyez donc ce ressort!
+
+--Alors, vous n’êtes pas mort?
+
+--Mon cher ami, cette facétie est déplacée.
+
+--Tout cela me semble inouï. Vous êtes certain d’être vivant?
+
+--Parbleu!
+
+--Et moi, suis-je vivant? reprit le notaire inquiet.
+
+--Ripoche, vous perdez la tête, ma parole!
+
+--Enfin, Maître Bigorneau a-t-il reçu une dépêche de votre secrétaire,
+datée de Levallois, hôtel de Sénégambie? Oui ou non?
+
+--Certes; il y a de cela environ trois mois.
+
+--Oui ou non, cette dépêche annonçait-elle votre décès?
+
+--Jamais! Rappelez-vous!
+
+--Que diable! dit le notaire, je ne suis pas fou. Il y a quatre mois,
+sur l’ordre de Maître Bigorneau, je vous avais écrit à Stockholm, votre
+dernière adresse; je vous signalais une excellente spéculation, pour
+laquelle vous avez hésité, car j’ai attendu vainement votre réponse. Il
+s’agissait d’une usine de grains de café. Au bout d’un mois, tandis que
+je me préparais à vous écrire une seconde fois pour obtenir votre
+décision, je reçus de votre secrétaire une dépêche ainsi conçue: «_M. de
+la Ware décédé._»
+
+--Non, DÉCIDÉ... décidé à acheter l’usine!
+
+Le notaire resta un instant sidéré par la stupeur. Puis il aveignit un
+cartonnier, y fouilla et tira un papier bleu qu’il tendit au faux
+défunt:
+
+--Voyez plutôt!
+
+--Bah! Elle est bien bonne, dit M. de la Ware, en riant. Vous avez
+raison: c’est une erreur du télégraphe; il y a _décédé_ au lieu de
+_décidé_. Mon secrétaire n’a jamais su faire les boucles des _e_.
+
+--C’est assez regrettable, dit Ripoche, car j’ai dérangé en pure perte
+ces messieurs, à qui j’ai lu vos dernières volontés.
+
+--Oui? Mais je vous reconnais. Vous êtes X... Enchanté de vous voir en
+bonne santé.
+
+--Croyez que c’est réciproque, dit X... d’un ton navré.
+
+--Bonjour, frère de mon père! dit le Mohican, en sortant de dessous la
+table.
+
+--Toi aussi, l’Aiguille! dit le vieux monsieur attendri.
+
+Il serra les mains tendues, embrassa les joues offertes. Soudain, il
+aperçut Maubeck, qui restait immobile à l’écart, et cherchait à gagner
+la sortie sans être remarqué. Le vieillard tressaillit, se jeta sur
+Maubeck et lui demanda d’une voix tremblante:
+
+--Pardon, monsieur, n’auriez-vous pas sur vous la croix de madame votre
+mère?
+
+--Parfaitement, dit Maubeck étonné.
+
+Et il pêcha dans son col une croix d’or très simple attachée à un ruban
+crasseux. Le vieux de la Ware la regarda avec attention, et, soudain,
+attirant dans ses bras le pauvre Maubeck, de plus en plus stupéfait:
+
+--Dieu soit loué, s’écria-t-il: j’ai retrouvé mon fils!
+
+
+
+
+JULES RENARD
+
+
+
+
+XXIII
+
+DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE OU LE SUICIDE DU MOHICAN PAR L’ASSASSINAT
+
+
+--Puisque Marthe est morte, se dit le Mohican, il ne me reste plus qu’à
+mourir.
+
+C’était facile. Dans une ville aussi capitale que Paris, les occasions
+ne manquent pas, Dieu soit loué, et, si l’Aiguille avait pu se contenter
+d’une mort commune et raisonnable, ce serait déjà fait. Mais notre
+littérature abondante gâterait le sauvage le plus naturel et du meilleur
+teint. Et l’Aiguille dévorait chaque soir, avant de se coucher, le roman
+du jour.
+
+Tout le monde s’accorde sur ce point qu’il y a trop de livres. Les
+auteurs le disent, les éditeurs le répètent, et le public le prouve.
+Jamais vérité ne fut plus unanimement reconnue. Chacun voit le mal, et
+personne ne propose le remède, si aisément applicable: puisque les
+auteurs écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque les éditeurs
+éditent trop, qu’ils éditent moins. Et, puisque le public ne peut pas
+tout acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter rien. De
+sorte qu’auteurs, éditeurs et public se trouveront enfin dans la
+nécessité d’être assez aimables pour nous ficher la paix.
+
+Je commence.
+
+Après avoir légué aux hôpitaux sa part d’un héritage sur lequel il ne
+comptait plus, l’Aiguille se mit à chercher un genre de mort digne de
+lui. Aussitôt ses lectures l’égarèrent. Il demanda à l’histoire ancienne
+des exemples de fins tragiques et singulières. Quelques-uns lui parurent
+si démodés qu’il les écarta sans les essayer. Mais deux ou trois le
+séduisirent par leur simplicité, d’ailleurs moins réelle qu’apparente.
+
+D’abord, il acheta au Terminus une livre de raisins à grosses graines et
+l’avala gloutonnement. Tous les pépins passèrent droit; aucun ne voulut
+passer de travers.
+
+Ce premier échec faillit décourager le Mohican. Heureusement, les gens
+qui se suicident n’ont pas leur tête à eux, et, le lendemain, sa folie
+le reprit.
+
+Il se fit raser les cheveux jusqu’à paraître chauve, et se promena sur
+les trottoirs, le crâne à l’air.
+
+Les piétons ne le remarquèrent même pas et les voyageurs des impériales
+d’omnibus se dirent:
+
+--C’est un homme qui a perdu son chapeau, emporté par le vent.
+
+Et ce fut tout. Rien ne changea dans l’ordre des choses. Aucun aigle
+n’imagina de confondre le crâne poli de l’Aiguille avec un rocher et n’y
+laissa tomber une tortue pour la casser.
+
+--Cette vieille femme a plus de chance que moi, se dit le Mohican.
+
+En effet, la vieille femme poussait devant elle une petite voiture
+pleine de tortues grouillantes. Mais toutes, quoi qu’en pensât
+l’Aiguille, n’étaient pas tombées d’une serre d’aigle.
+
+L’idée lui vint alors de se tuer comme le roi de France Louis XII, qui
+mourut d’épuisement «pour avoir voulu faire du gentil compaignon
+avecques sa femme».
+
+Mais Marthe était morte, et les autres femmes parlaient peu au cœur du
+Mohican inconsolable.
+
+D’après Agrippa d’Aubigné, comme Henri IV faisait ses affaires dans la
+huche d’une paysanne, celle-ci accourut, furieuse, pour lui fendre la
+tête d’un coup de serpe. On l’arrêta à propos.
+
+Mais ce moyen, non plus, n’est guère pratique.
+
+--Allons mourir à la campagne, se dit l’Aiguille, et, je l’espère,
+d’autre chose que d’ennui, ajouta-t-il mystérieusement.
+
+Il prit, gare Saint-Lazare, un billet pour Maisons-Laffitte et acheta au
+plus désert du parc quelques mètres de terrain.
+
+Il divisa son lot en deux parties. Dans la première, il tria avec soin
+les culs de bouteille des mottes de terre qui pouvaient être cultivées,
+et ce fut le commencement de son jardin.
+
+Sur la seconde, il bâtit une cabane. Il y mit le temps, car, au lieu de
+se procurer à prix d’argent les matériaux nécessaires, il préféra les
+voler. Une à une, il tira ses pierres des jardins du voisinage, et il
+les colla avec de la boue: il n’entrait pas dans sa pensée de construire
+un monument plus durable que l’airain.
+
+Il trouva sur le chantier d’une nouvelle voie ferrée une pile de rails
+qui semblaient n’appartenir à personne. Il choisit discrètement le plus
+rouillé. Il en fit l’unique poutre de son immeuble. Il se garda de le
+couper, le bout qui dépassait pouvant servir un jour, s’il prenait à
+l’Aiguille fantaisie de s’agrandir. Toutefois, à l’extrémité, il
+suspendit un rameau de verdure, vulgairement dénommé bouchon, et dont le
+sens n’échapperait à personne. Pour les promeneurs altérés, ce serait
+une enseigne et, pour le garde du parc, le signe de joie d’un pauvre
+maçon content d’avoir fini sa bâtisse.
+
+La couverture était une heureuse mosaïque de tuiles, d’ardoises et
+d’assiettes plates ramassées çà et là.
+
+L’Aiguille obtint une fenêtre commode rien qu’en oubliant de mettre une
+pierre.
+
+Il se refusa d’y poser un carreau: c’est inutile de creuser des trous si
+on les bouche après.
+
+Il enfonça dans la terre, jusqu’au ventre, une barrique: voilà un puits
+et sa margelle.
+
+Diverses villas inhabitées lui fournirent sa modeste batterie de
+cuisine.
+
+Comme les lapins se multiplient avec une telle rapidité qu’on ne
+s’aperçoit jamais de leur disparition, il en ramena trois ou quatre
+couples par l’oreille et les installa dans des cages si ingénieusement
+comprises qu’une seule targette, tournant autour d’un clou, fermait deux
+portes à la fois.
+
+Quant aux poules, elles vinrent d’elles-mêmes, poussées par leur
+instinct de liberté extravagante. Les poules dédaignent le grain tout
+prêt et n’ont de plaisir à chercher leur nourriture que là où elles ne
+trouvent rien.
+
+Un coq, naturellement, les suivit.
+
+La basse-cour de l’Aiguille fut vite au complet. De temps en temps, il
+attira un pigeon, d’un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient,
+mais chacun se disait: «C’est un garde!»
+
+L’Aiguille fit surtout preuve d’habileté dans l’achat de ses vins. Il
+surveillait les départs des villégiateurs et s’offrant à reprendre les
+fonds de tonneaux, qu’il eût été trop coûteux d’emporter à Paris. Il les
+chargeait sur une brouette, y joignait des restes de charbon, des
+litres, des vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs
+voyages et disait chaque fois:
+
+--Marchez! On s’arrangera. Je paierai ce qu’il faut.
+
+Au dernier voyage, il disait:
+
+--Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse. Vous reviendrez nous voir
+cette semaine. C’est si peu loin! Nous ferons nos petits comptes. Je
+plumerai un poulet à votre intention. Les pêches de mon pêcher
+mûrissent. Vous en emplirez vos poches. Hâtez-vous: vous allez manquer
+le train.
+
+Ainsi on s’arrangeait toujours. Et le mélange des fonds de tonneaux
+donnait au vin de l’Aiguille un petit goût qui n’était qu’à lui.
+
+Grâce à son commerce prospère, le Mohican oubliait-il Marthe?
+Renonçait-il à ses idées funèbres?
+
+Nullement, comme on va le voir. Patience! S’il suivait le chemin le plus
+long vers la mort, il y arriva pourtant.
+
+Une nuit, on frappa à sa porte.
+
+Le Mohican sourit.
+
+--Je parie qu’enfin les voilà, dit-il. Si j’avais un chien, il les
+éloignerait par ses jappements. J’ai eu bon nez de me priver de chien.
+
+Il ouvrit la porte. En effet, c’étaient eux.
+
+--Entrez, leur dit l’Aiguille. Je vous attendais.
+
+Pastourelle et Picpante (il faut donner tout de suite leurs noms pour
+dépister la police) pénétrèrent dans l’humble demeure.
+
+--Peut-on boire une bouteille ici? demanda Pastourelle.
+
+--Deux si vous voulez, dit l’Aiguille.
+
+Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous sur la table:
+
+--Réglez-vous.
+
+L’Aiguille rendit la monnaie et eut soin de laisser rouler à terre une
+pièce d’or.
+
+--Oh! oh! fit Picpante, vous en avez beaucoup comme celle-là?
+
+--J’en ai d’autres, dit simplement l’Aiguille.
+
+Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards, non sans résultat.
+L’Aiguille feignit la candeur et l’inattention.
+
+--Où les serrez-vous d’ordinaire, vos jaunets? reprit Picpante.
+
+--Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette.
+
+--C’est bon à savoir, dit Pastourelle.
+
+Il parla bas à l’oreille de Picpante.
+
+--Demandez-le-lui tout de même, répondit Picpante, pour l’acquit de
+notre conscience. C’est une formalité!
+
+--Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au Mohican, nous donner votre
+chaussette économique?
+
+--Donner? Non, dit l’Aiguille. Ce n’est pas pour me faire prier, mais
+l’argent se gagne. Que m’offrez-vous en échange?
+
+Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau de leur poche.
+
+--Ces couteaux vous plairaient-ils?
+
+--C’est maigre, dit l’Aiguille. Si, au moins, il y en avait une
+douzaine.
+
+--Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle.
+
+--Voyons voir, dit l’Aiguille.
+
+--Voyez, s’écrièrent ensemble Picpante et Pastourelle.
+
+A ces mots, les deux misérables se précipitèrent sur le Mohican, et,
+l’un par devant, l’autre par derrière, ils lui livrèrent les douze coups
+de couteau promis.
+
+Le temps de murmurer: «Marthe!» de se rappeler, en une vision suprême,
+son pays natal, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, et le dernier
+des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable fois.
+
+Et, comme Pastourelle, généreux, voulait donner encore un coup de
+couteau, treize pour la douzaine, Picpante lui retint le bras:
+
+--Assez, dit-il. Le mieux est l’ennemi du bien.
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+XXIV
+
+DANS L’AUTRE MONDE
+
+
+Je ne sais pas si vous êtes comme moi: je n’ai pas encore pu me consoler
+de la mort de Marthe. Du temps qu’elle était en vie, elle ne me
+préoccupait pas trop. Mais c’était pour moi une joie inconsciente de
+sentir à la portée de la main cette grasse fille blonde, pas farouche,
+toujours prête à causer du pays. Et le capitaine, le brave capitaine, ne
+vous manque-t-il pas? C’était, lui aussi, un sympathique, cet amant
+toujours déçu.
+
+Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas se débattre en ce triste
+monde, au milieu de leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X..., cet
+incolore héros de roman, l’oncle de la Ware, cet Américain d’opérette,
+et Maubeck, cet ivrogne aux desseins malsains? Suivons plutôt Marthe et
+le capitaine dans leur vie infra-terrestre. Mais, auparavant, s’il vous
+plaît, faisons trois pas, trois petits pas en arrière.
+
+On se souvient que la fatale erreur d’un clerc de notaire avait envoyé
+le capitaine au buffet de la gare de Lyon. Il y passa six heures
+d’horloge à attendre Marthe, en lisant de bout en bout l’Indicateur
+des chemins de fer depuis le tarif des abonnements sur la
+Grande-Ceinture jusqu’à l’échelle des prix des fauteuils-lits et des
+coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l’idée lui vint qu’il retrouverait
+sans doute Marthe au Café du Théâtre, où elle devait, avait-elle
+affirmé, se rendre le soir même, en compagnie de X... C’est donc là que
+le capitaine s’en fut chercher sa maîtresse... et la mort.
+
+Au commandement de «Boum!» proféré par une explosion de gaz, les âmes de
+Bigorneau, du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book avaient quitté
+leurs enveloppes périssables. Puis elles s’étaient senti transporter
+dans une vaste plaine souterraine et sur les rives d’un fleuve noir.
+
+C’était le fleuve Achéron lui-même, qu’on traversait pour cinquante
+centimes (soixante centimes les dimanches et jours fériés). L’entreprise
+n’était plus au nocher Caron, qui avait passé la main à une société
+anonyme et faisait maintenant du yachting en amateur sur le Cocyte et
+sur le Phlégéthon.
+
+Des ombres qui n’avaient pas de quoi payer le passage erraient sur les
+bords, ainsi que des pierreuses. Marthe et ses compagnons s’installèrent
+dans le bateau, qui glissa sur l’eau sombre, où des poissons blancs se
+figeaient de place en place, comme les larmes d’argent d’un drap
+funèbre.
+
+Je ne sais plus si c’est avant ou si c’est après avoir traversé le
+fleuve que Marthe et ses compagnons durent apaiser par des gâteaux la
+colère d’Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes rogues, gardait
+l’entrée du royaume plutonien.
+
+Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense, où on les fit attendre des
+heures et des heures.
+
+--Je croyais que, quand on était mort, c’était fini et qu’on ne vous
+embêtait plus, dit patiemment le capitaine, qui tenait à la main son
+livret militaire.
+
+--C’est pourtant vrai que nous sommes morts! dit Marthe, étonnée.
+
+--Nous sommes morts! dirent aussi Gaspard le Book et Bigorneau.
+
+Ils n’en revenaient pas. On vint leur annoncer qu’ils avaient tout
+l’après-midi pour le promener et pour visiter les enfers. Mais il
+fallait être rentré sans faute à l’appel de huit heures: c’est à ce
+moment que leur logement leur serait désigné.
+
+--On va probablement vous mettre dans l’annexe, dit un gardien à
+Bigorneau.
+
+--Il y a donc une annexe? demanda le capitaine.
+
+--C’est forcé, dit le gardien, avec les cent mille personnes qui
+rappliquent ici tous les jours. Il faut vous dire que ça n’a pas été
+bien compris comme installation. On a ménagé trop d’espace aux
+Champs-Elysées et pas assez au Tartare. Ce qui fait que, maintenant, on
+est obligé de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs, une bonne
+partie des feignants du Tartare.
+
+--Il est très bien, ce guide, dit le capitaine à Marthe. Comment vous
+appelle-t-on, mon ami?
+
+--Virgile, pour vous servir, dit le gardien.
+
+Et il ajouta:
+
+--Ils m’appellent aussi le Cygne de Mantoue, rapport à ces vers latins
+que j’ai faits et que vous n’êtes pas sans connaître.
+
+--Oui, oui, dit poliment le capitaine, je me souviens.
+
+--Avec votre permission, dit Virgile, je vais vous conduire dans les
+endroits intéressants à visiter. On va d’abord aller voir les supplices.
+C’est tout près d’ici, à main droite.
+
+C’était, en effet, tout près. Après avoir marché trois minutes à peine,
+ils aperçurent une petite montagne qu’un gaillard de forte taille
+escaladait péniblement, en poussant devant lui un énorme rocher. Son
+effort faisait saillir de beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book
+l’examinèrent avec attention.
+
+--C’est Sisyphe? demanda Bigorneau.
+
+Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau cligna de l’œil. Le
+rocher, poussé par le vigoureux Sisyphe, n’était plus qu’à cinq mètres
+du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement à Gaspard le Book:
+
+--Cinq louis que la pierre retombe!
+
+--Tenu, répondit le Book.
+
+Au même instant, le terrible rocher, après avoir oscillé sur sa base,
+s’échappa des bras de Sisyphe et roula jusqu’au bas de la montagne avec
+un bruit épouvantable.
+
+--Quitte ou double! dit le tranquille Bigorneau.
+
+Gaspard accepta encore le pari et suivit d’un œil anxieux l’effort de
+Sisyphe, qui gravissait à nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le
+rocher roula bruyamment vers la terre.
+
+--Bougre de cochon de malagauche! s’écria Gaspard.
+
+--Quitte ou double! dit allégrement Bigorneau.
+
+Sisyphe, encore une fois, s’attelait à la besogne.
+
+--Aïe donc! criait Gaspard, qui lui eût volontiers prêté la main. Aïe
+donc! Un bon coup de chien! Tu y arrives! Cale sur la droite! Non: ça
+s’échappe à gauche! Vas-y vas-y, garçon! Tu y es!... Nom d’un tonneau!
+Coquin de sort!
+
+Le lourd quartier de roc avait encore roulé dans la vallée.
+
+--Quitte ou double! vociféra Gaspard.
+
+Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le tira doucement par la manche:
+
+--Vous voyez pas qu’on est en train de vous empiler? C’est arrangé
+d’avance.
+
+Ils s’éloignèrent, après un dernier regard à Sisyphe.
+
+--Quel dur travail! dit le capitaine.
+
+--Non, dit Virgile: c’est un coup à attraper.
+
+Nos promeneurs visitèrent encore quelques suppliciés classiques, puis
+ils exprimèrent le désir d’aller aux Champs-Elysées, pour contempler le
+séjour des bienheureux.
+
+--Y a-t-il quelques personnages célèbres que ces messieurs et dames
+tiennent à rencontrer particulièrement? demanda Virgile.
+
+Ils hésitèrent.
+
+--Moi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le beau Dunois.
+
+Le capitaine s’écria d’une voix mâle:
+
+--Menez-moi auprès d’Annibal, de Duguesclin et de Joseph Barra,
+l’héroïque petit tambour!
+
+Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes bleues.
+
+--Montrez-moi... Messaline, dit-il à voix basse.
+
+--Et monsieur? demanda Virgile à Gaspard le Book.
+
+--Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard.
+
+--Gustavi? dit Virgile.
+
+--Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu’est mort voilà six semaines et
+qui m’erdoit trois francs d’une partie de manille.
+
+On arriva dans une avenue paisible, où habitaient les gens vertueux. Le
+matin, l’aurore, avant de monter sur la terre, venait se lever devant
+eux, exprès pour eux. Ils avaient tous de petites maisonnettes et de
+petits jardins potagers, comme les condamnés de la Nouvelle-Calédonie.
+
+Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent sur une vaste place où
+s’édifiaient les paradis des différentes conceptions. Un grand mur,
+derrière lequel il ne se passait rien, portait cette inscription en
+lettres énormes: «Nirvâna bouddhique.» Une porte, au milieu de ce mur,
+s’ouvrait sur le néant, et deux grands-prêtres: Pod-Baal et
+Baal-Hederin, étaient postés à chaque battant.
+
+Le capitaine eut une idée subite.
+
+--Où est le septième ciel? demanda-t-il à Virgile.
+
+Et des préoccupations terrestres rentrèrent sournoisement dans son âme.
+
+Virgile tendit le bras vers un bâtiment turc où un chiffre 7, de belles
+dimensions, était peint sur la façade.
+
+--Vous m’assurez que c’est bien? dit le capitaine avec émotion.
+
+--C’est très bien installé, dit Virgile. Si vous voulez vous en rendre
+compte, vous n’avez qu’à y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec
+madame, sur la place.
+
+--Oui, oui, dit le capitaine.
+
+--Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de Mantoue.
+
+Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré dans le bâtiment turc. Le
+capitaine s’était arrêté à une boutique voisine pour changer une pièce
+de dix francs contre deux pièces de cent sous. Comme il allait à son
+tour pousser la petite porte à claire-voie, Virgile lui tapa sur
+l’épaule.
+
+--Voici justement Annibal, que vous demandiez tout à l’heure.
+
+Et il lui présenta un homme basané, de belle carrure.
+
+--Très heureux de faire votre connaissance, dit Annibal. Si vous voulez
+prendre quelque chose avec moi, j’ai là deux amis, Bonaparte et César,
+que je vous présenterai.
+
+Comment refuser? Le capitaine suivit Annibal au mess des grands
+capitaines.
+
+
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+
+
+
+XXV
+
+HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20
+
+
+Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de neuf heures du matin.
+
+A travers les rideaux mal clos, un rayon de soleil pénétrait dans la
+chambre et, n’ayant rien d’autre à faire pour l’instant, s’amusait à
+mettre de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table de toilette.
+
+Au dehors, on entendait l’aigu glapissement d’un rempailleur de chaises
+et la mélancolique ritournelle d’une marchande de mouron.
+
+Une femme qui semblait soudoyée par les princes du pessimisme pour jeter
+un peu de mort dans l’âme du pauvre monde, réclamait sur un ton lugubre
+les «chiffons, chapeaux, habits à vendre». Sa mélopée rampante qui
+sombrait dans le brouhaha général, et s’effarait à l’approche des
+tramways gueulards, revenait de minute en minute ainsi qu’un glas dans
+la tempête...
+
+Enfin cette sorcière s’éloigna, chassée par les premiers marchands de
+robinets, et bientôt les flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres
+pyrénéennes.
+
+Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure, effleura d’une main
+distraite les purs contours de sa gorge et se mit en devoir de quitter
+le lit.
+
+Mais où diable était sa chemise?
+
+Le malicieux vêtement de batiste s’était enroulé autour d’elle ainsi
+qu’une mince cordelette, la livrant toute au contact plus âpre des
+draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant de voile, le défriper
+minutieusement.
+
+Cela lui rappela le temps, presque lointain déjà, où, toute gamine, à la
+campagne, elle faisait fleurir avant l’heure les joyeux coquelicots.
+
+Non pas qu’elle possédât une âme de poète ni qu’elle fût douée d’une
+très extravagante imagination, mais parce que, justement, sa chemise
+était rose, de ce rose pâle généralement adopté par les jeunes papavers.
+
+Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes enrubannées et se
+dressa sur le lit, qu’elle franchit d’un bond.
+
+Elle consulta la pendule, s’étira, bâilla, éveilla la sonorité d’une
+porcelaine; mais, lorsqu’il lui fallut mettre ses bas, il arriva ce qui
+arrive presque toujours en pareil cas: elle ne les trouva point.
+
+Les bas ont un instinct de migration très développé, une perpétuelle
+soif de voyages.
+
+Non contents d’avoir trotté tout le jour sur les mollets de leurs
+propriétaires et d’avoir parfois impudiquement voltigé dans le demi-jour
+des garçonnières esthétiques, au risque d’éborgner les peintures
+symboliques dont s’enorgueillissent ces séjours, les bas éprouvent
+encore le besoin de vadrouiller la nuit pour leur propre compte.
+
+Lorsqu’on les quitte, ils prennent des airs las, des attitudes de
+petites saintes Nitouche exténuées, et, flasques, se laissent choir
+comme des choses mortes. Mais, dès que vous avez soufflé la bougie,
+voilà qu’ils commencent leurs pérégrinations, explorant les dessous des
+meubles, se faufilant sous les tapis, se glissant parmi les vêtements
+amoncelés, si bien que, le matin, quand il s’agit de les dénicher, il
+n’y a absolument rien de fait.
+
+Après un quart d’heure de recherches, pourtant, Odyle aperçut les siens,
+qui, du fronton de l’armoire à glace, la lorgnaient sournoisement, ainsi
+que deux petits serpents moqueurs.
+
+Elle les enfila, boucla sur eux la soie rutilante des jarretières; puis,
+s’étant rapprochée du lit, elle entreprit d’imiter le cri du jabiru.
+
+«Drôle d’idée!» diriez-vous, si je ne prenais la sage précaution de vous
+confier qu’il y avait un monsieur emmi le dodo.
+
+Cette révélation faite, je suppose que vous trouverez cela tout naturel.
+A qui n’est-il pas arrivé, en effet, d’éveiller un compagnon, mâle ou
+femelle, avec le chant national du jabiru, du choucas ou de tout autre
+oiselet?
+
+Au gloussement poussé par Mlle de Buthenblant, le gentleman répondit par
+un petit jappement de chien de prairie; puis, ayant envoyé paître les
+oreillers qui l’opprimaient:
+
+--Chères lectrices, fit-il, ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi qui
+suis Maubeck le journaliste.
+
+Habitué à parler constamment au public, Maubeck adorait ce genre de
+plaisanteries.
+
+Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait une anecdote à ses amis,
+il lui arrivait communément de débuter par ces mots: «Notre excellent
+confrère Maubeck nous fait parvenir la note suivante, que nous nous
+hâtons d’insérer.»
+
+Odyle ne fut donc pas autrement surprise de l’entendre apostropher ses
+lectrices absentes; elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus
+de son nez, et, comme il cherchait à la retenir pour lui communiquer
+«sous toutes réserves» quelque document de la plus haute importance,
+preste, elle se dégagea, en disant:
+
+--Dis donc, mon vieux, pas de blagues, hein? Tu sais qu’il est neuf
+heures?...
+
+--Ouâ! fit Maubeck. Tu rigoles?
+
+--Pas le moins du monde. C’est sérieux. _Look up!_ Neuf moins quatre au
+beffroi... Ainsi, tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu veux
+arriver à temps. Il te faut d’abord aller chez Jules le coiffeur,
+ensuite chez Barjau, le chapelier, puis chez le tailleur...
+
+--Eh bien, et toi, petite tomate?
+
+--Moi? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière doit m’apporter mes
+frusques ici, ainsi que la blanche fleur du divin oranger. Quant à la
+coiffure, macache! Tu ne te figures sans doute pas que je serais assez
+gnolle, assez chochotte, assez poireau pour aller me faire friser comme
+un toutou? Ah! non, alors! C’est bon pour les pintades de la rue
+Saint-Denis, ce truc-là! Moi: trois épingles, un petit peigne et un coup
+de brosse, ça y est!... A propos, as-tu songé aux prospectus?
+
+--Quels prospectus?
+
+--Tu sais bien, les circulaires, quoi!
+
+--Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi!
+
+--Eh bien, oui, les machines... les choses... les systèmes... Comment ça
+s’appelle-t-il donc, ces fourbis-là? les lettres, les billets de faire
+part?...
+
+--Ah! bon, les billets! Oui, oui! J’y suis allé hier, j’ai porté le
+texte au graveur. C’est le graveur du prince de Galles, tu sais: ça va
+être d’un rupin extravagant, nos prospectus... comme tu dis. D’un côté,
+le blason des de la Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume de faucon
+et d’un calumet. De l’autre, l’albe écu des Buthenblant, avec sa flèche
+et sa fière devise: «_En blanc j’y boute ma sagette._»
+
+--Bravo! bravo! cria Odyle à travers les glouglous de l’eau dentifrice.
+Ce sera tout à fait chouette! Le faubourg en deviendra fol!
+
+Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se gargarisait, elle
+poursuivit:
+
+--Nous devons être à la mairie pour onze heures et demie; à midi, à
+l’église. Par conséquent, à une heure, nous serons libres!... Paraît
+qu’on casse la croûte au Continental et qu’ensuite on va au bois de
+Boulogne... Ça va être amusant de passer sous les cascades comme des
+épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au Jardin d’acclimentation et
+de grimper sur les chameaux en robe blanche...
+
+--Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, sur les autruches, les
+méharis, les zèbres, onagres, buffles et zébus: je te le promets.
+
+--Veine! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi!
+
+--Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous nous appartiendrons: tu seras
+mon chou, mon bijou, mon caillou--mon chien, mon bien--mon chat, mon
+rat, mon fla--tu seras ma femme en un mot, chère petite Odyle, chère,
+chère petite fiancée...
+
+Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette et reprit:
+
+--Comme on s’est bien aimé depuis hier, hein?... Tout de même, c’est
+bien mieux de ne se marier qu’après la nuit des noces... Qu’en
+penses-tu?
+
+--Bien sûr! fit-elle, bien sûr que c’est mieux! Comme ça, on se connaît,
+on n’a pas l’air de deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas lorsque
+arrive le terrible moment de la comparution devant monsieur le maire...
+
+--Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, dans quatre heures, tu auras
+cessé d’appartenir au noble clan des Buthenblant: tu seras une de la
+Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw, ma petite squaw chérie, le
+soleil de ma prairie, la joie de mon wigwam--et, si quelqu’un te regarde
+de trop près, j’aurai le droit de le scalper!
+
+--Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai. Dans quatre heures, je serai
+ta squaw, dans trois heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite
+Étoile-du-Matin pour la vie... Dis donc...
+
+--Quoi?
+
+--Quand il fera beau, on ira se promener au Bois sur nos mustangs, hein?
+Ça sera très drôle.
+
+--Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, répondit le publiciste.
+
+Un court silence succéda à ces paroles. Tandis que Maubeck achevait son
+cigarillo, Odyle se peignait.
+
+Et, soudain, Maubeck appela:
+
+--Chérie!
+
+--Quoi? fit-elle.
+
+--Plus que deux heures et demie. Deux petites heures et demie. Au bout
+de ce temps, tu ne seras plus ma fiancée.
+
+--Oui, fit-elle: l’aiguille tourne.
+
+--L’aiguille tourne et le soleil monte, répondit Maubeck.
+
+Et, comme elle passait près de lui, il la saisit par son jupon, qui
+craqua, et l’attira entre ses bras.
+
+--Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il. Dans deux heures
+vingt-cinq, tu auras cessé d’être une Buthenblant. Profite du temps qui
+te reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite fois, ma fiancée!
+
+--Tu n’y penses pas! gémit-elle. Mais nous ne serons jamais prêts!...
+
+--Si, si! répliqua-t-il, nous serons prêts tout de même. Je veux encore
+ton petit corps pâle avant que tu ne deviennes une peau-rouge...
+
+Derechef, elle voulut parler; mais force lui fut de résorber ses
+paroles, car il avait glissé sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la
+targette ardente du baiser.
+
+
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+
+
+
+XXVI
+
+OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA TRAGIQUE HISTOIRE
+
+
+On se rappelle qu’au même instant où le capitaine s’apprêtait à pénétrer
+dans le cabaret de la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant avait
+bondi comme un chacal, en s’écriant:
+
+--Ventre du Christ!!!
+
+Je reprends le récit au point où j’avais dû le laisser, faute de place.
+
+Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine ouvrait la bouche pour
+solliciter des éclaircissements, quand le vidame, l’entraînant de force
+au dehors:
+
+--Vite, s’exclama-t-il. Vite donc!... Arrivez, ou nous sommes perdus!
+
+Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons du vieillard, qui
+répétait sans se lasser: «Mais arrivez donc, malheureux... Je vous dis
+qu’il y va de nos deux existences!» il s’élança par les ténèbres
+empuanties du passage Piemontesi. Au même instant, répercuté par les
+échos, un coup de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.
+
+--Que vous disais-je? murmura le vidame. Une seconde plus tôt, c’était
+fait de nous!
+
+--C’est vrai! déclara le capitaine. Vidame, je vous dois la vie.
+
+A présent, ils dévalaient par la pente raide et mal pavée du passage de
+l’Élysée-des-Beaux-Arts, débouchaient de là sur la place Pigalle, où le
+jardin d’hiver de l’Abbaye de Thélème flambait derrière ses vitraux avec
+des airs de grosse théière. Au détour de la rue Frochot, une silhouette
+qui se dressa devant eux à l’improviste les fit sursauter d’épouvante;
+mais, aussitôt, ils se calmèrent, ayant reconnu, à la clarté d’un bec de
+gaz planté au bord du trottoir, le visage de Paul Delmet, le sympathique
+auteur des _Stances à Manon_, lequel regagnait ses pénates tout en
+composant dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux du poète
+Jacques Madeleine:
+
+ Quand, après l’exquise journée
+ Qui n’aura pas de lendemain,
+ L’heure du départ fut sonnée,
+ Je ne t’ai pas tendu la main.
+
+ La nuit tombait, la nuit profonde;
+ Les contours flottaient indécis.
+ Mes yeux, de larmes obscurcis,
+ Ne voyaient plus la tête blonde.
+
+Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau.
+
+--Plouplou va bien? questionna-t-il.
+
+Il n’attendit point la réponse, et, tandis que Delmet, que l’étonnement
+immobilisait sur place, songeait, en ajustant sur la courbe de son nez
+son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir si le pavé était
+toujours à la même place: «Ah! ça, mais c’est le capitaine!... Qu’est-ce
+qu’il a à courir comme ça?» lui, cavalait aux côtés du vidame, dans la
+direction de la rue Breda. Le compositeur, suffoqué, vit se perdre dans
+l’éloignement les dos baignés de lune des deux hommes.
+
+Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir s’arrêter. Leurs pas
+précipités sonnaient dans le silence. De la place Saint-Georges,
+qu’ils franchirent d’un bond, ils s’élancèrent dans la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, qu’ils parcoururent pareils à deux balles de
+Lebel, traversèrent ainsi que deux flèches le carrefour des Écrasés,
+gagnèrent la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine suait à
+grosses gouttes; le vidame claquait des dents, en proie à une indicible
+terreur. Devant eux s’allongeait le trottoir, interminable. De temps en
+temps, une rue, franchie d’une enjambée, leur laissait dans l’œil la
+vision, entr’aperçue comme en un cauchemar, d’une enfilade de réverbères
+prolongés jusqu’à l’infini. La place du Théâtre-Français, qu’ils
+gobèrent d’une bouchée, dormait d’un sommeil sans rêves; à travers un
+voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie, aux hautes fenêtres
+rectangulaires écarquillant sur le vide du dehors la fixité inquiétante
+particulière aux yeux d’aveugle. Ce fut ensuite le Carrousel, qui les
+noya d’un bain d’éblouissante clarté; le pont Royal, hérissé de becs de
+gaz sur chacun de ses deux parapets; le quai d’Orsay, enfin, bordé, dans
+l’éloignement, d’une masse opaque trouée çà et là d’ajours blêmes sur
+lesquels des paquets de feuillages découpaient de mouvants fantômes: les
+ruines de la Cour des Comptes.
+
+A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le moiré argenté d’un reflet
+de lune.
+
+A l’angle de la rue Bellechasse, le capitaine eut la fâcheuse idée de
+vouloir lancer un coup de pied dans un vieux chapeau haut de forme qui
+traînait sur la chaussée dans l’attente du crochet final.
+Malheureusement, un pavé était caché dessous. L’infortuné se retourna
+les doigts de pied du côté que ce n’était pas vrai et s’abattit sur la
+figure, en jurant tous les noms de Dieu de la création. Mais, comme le
+vidame s’effarait, criait: «Arrivez donc, mille diables!... Les
+assassins sont sur nos traces...», il se redressa du mieux qu’il put,
+montrant une face craquelée, où perlait le sang en frêles gouttelettes.
+Sur le plastron de sa chemise, révélé dans l’écartement de son gilet, du
+crottin recueilli au vol mettait de délicates pendeloques.
+
+Un instant immobilisés, ils repartirent de plus belle, les oreilles
+toujours hantées du bruit des coups de feu de tout à l’heure. De la rue
+Bellechasse, qui ne fut rien à leur galop extravagant, ils tombèrent
+dans la rue Vaneau, atteignirent les envers paisibles du Bon
+Marché, connurent tour à tour le calme provincial de la rue
+Notre-Dame-des-Champs, le vide élargi de la rue de Rennes, les abords
+inquiétants de la gare Montparnasse, dont le cadran éclairé marquait
+trois heures du matin.
+
+A la fin, ils échouèrent en un immense chantier, où des cubes de granit
+carraient leurs masses immobiles, étayées de scies gigantesques.
+
+--Halte!... murmura le vidame.
+
+Ils s’arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait, troublé seulement,
+là-bas, tout là-bas, des meuglements navrants d’une vache emprisonnée
+dans un wagon de bestiaux. De lointaines locomotives se jetaient des
+appels continus.
+
+--Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage s’était lentement
+rasséréné. Ils ne nous trouveront pas ici.
+
+Il dit et, ayant tiré des poches de sa redingote un mouchoir rouge,
+brodé au coin d’une petite couronne de vidame, il l’étendit à même le
+sol et posa ses fesses dessus.
+
+Le capitaine en fit autant de son côté.
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+--Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître l’histoire de ma vie. Je
+vais vous la conter brièvement. Je vous préviens que c’est tragique.
+
+--Tant mieux! répondit le capitaine, qui avait entendu «très chic» et
+qui se frottait d’avance les mains à l’idée de bien rigoler.
+
+«--Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça sur mon chemin par une
+belle matinée de printemps de l’année 1837, et qui devait devenir ma
+compagne, était, certes, l’égale des déesses par la grâce et par la
+beauté. Reine par le charme, elle l’était aussi par l’esprit, et sa vue
+me frappa de ce coup de foudre qui est l’indice des grandes et
+incurables passions. Au cours d’une entrevue que je sollicitai d’elle et
+qu’elle daigna m’accorder, je lui fis l’aveu sans ambages de la flamme
+qui me dévorait; elle m’avoua--jour d’ivresse!--y répondre!... Six
+semaines plus tard, je conduisais à l’autel, rouge de pudeur sous ses
+longs voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la plus exquise
+des fiancées!...
+
+«A une nuit de noces dont la douceur a laissé comme un goût de miel aux
+lèvres de mon souvenir...»
+
+--Ah! bravo!... Très bien!... Très joli!... interrompit le capitaine,
+transporté d’admiration.
+
+Le vidame, modeste, continua:
+
+«--... succédèrent onze ans de vie calme, d’une joie pure et sans
+mélange. Et, chaque soir, agenouillé, en chemise, en les poils d’ours de
+la descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de m’avoir comblé de
+ses grâces; j’élevais vers sa toute-puissance mon cœur débordant de
+gratitude!
+
+«Hélas!... que ne me puis-je épargner l’affreuse douleur d’aller plus
+loin?...
+
+«Une nuit que j’étais revenu à l’improviste d’un petit voyage en
+province, mon étonnement fut extrême d’apercevoir un rais de lumière
+sous la porte de la chambre à coucher conjugale. Il était minuit et
+demi. Quel pouvait être ce mystère?... D’une main qu’enfiévrait
+l’inquiétude, je fis jouer le bouton de la porte... Un cri!... «Ciel!
+mon mari!...» Soufflée à la hâte, la lampe posée sur la table de nuit
+s’éteignit comme un éclair. Je fus envahi de ténèbres, noyé dans une
+obscurité de tombeau, au sein de laquelle brinqueballait un méli-mélo de
+chaises culbutées, renversées les unes sur les autres, cependant que la
+voix éperdue d’un quidam hurlait: «Nom de Dieu de nom de Dieu! où ai-je
+fourré mes bottines?» L’abominable vérité venait de m’apparaître tout
+entière!... «Misérable! hurlai-je, misérable!... Tu ne périras que de ma
+main!» A la même minute: «Te tairas-tu?» s’exclama la voix anonyme. «Tu
+ne périras...» répétais-je. Je n’en pus dire davantage. Une gifle venait
+de s’abattre sur ma joue, une gifle phénoménale, dont la violence
+m’étourdit... Je tombai sur le sol et perdis connaissance...
+
+«Quand je revins à moi, j’étais seul. L’aube pointait, en pâleurs
+rosées, par les ajours des persiennes closes...»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je lis ce feuilleton,
+m’apprend que le capitaine a péri, ces jours-ci, victime d’une explosion
+de gaz. Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X..., si
+bien que je n’étais pas au courant de cette fin prématurée. Arguant de
+l’ignorance où j’étais d’un accident que rien ne donnait à prévoir, je
+présente mes excuses aux lecteurs du _Gil Blas_ pour la liberté que j’ai
+prise de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder toute leur
+indulgence.
+
+
+
+
+PIERRE VEBER
+
+
+
+
+XXVII
+
+X... FAIT UNE FIN
+
+
+Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle Odyle de Buthenblant
+fut un événement ultra _select_. Témoins de la mariée: Georges
+Courteline et lord Raleigh; témoins du marié: Georges Auriol et Coquelin
+Cadet. Remarqué dans l’assistance MM..., etc., etc.; enfin, il n’y avait
+que des ducs à c’te noce-là.
+
+Durant la cérémonie, X... s’était senti très ému: il enviait le jeune
+couple, radieux parmi la gloire des orgues et l’apothéose des cierges.
+Il vint serrer la main de Maubeck, causa un instant avec le vieux de la
+Ware, qui le retint par sa croix du Nicham et lui dit:
+
+--Ça ne vous tente pas?
+
+--Ma blessure est trop récente.
+
+--Quelle blessure?... Ah! vous parlez de votre squaw. Elle est dans les
+terrains de chasse, auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas veuf à
+votre âge, que diable!... Il y a plus d’un mois que vous avez perdu
+Marthe: ne désirez-vous pas commencer à l’oublier?
+
+--Je pourrai la remplacer... Je ne pourrai pas l’oublier!
+
+Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci Odette, sa sœur, était
+plus jolie que feu M. Jamais. Elle eut pour X... tout seul un sourire
+subtil; elle lui serra la main avec une douce fermeté, et X... se
+souvint qu’un mois auparavant, lors des obsèques de Marthe, dans
+l’affectueux _shake-hand_ de condoléance, elle lui avait semblé glisser
+une déclaration de candidature.
+
+Il rentra, en remuant des songeries à la rose.
+
+Or, la nuit suivante, X..., s’éveillant en sursaut, aperçut, assise sur
+le pied de son lit, une forme de lumière bleuâtre, et il reconnut
+Marthe. Il ne s’effraya point: en cette fin de siècle, l’Autre Monde
+voisine trop souvent avec celui-ci pour que les apparitions nous
+étonnent encore. Il dit:
+
+--C’est bien aimable à toi d’être venue me voir.
+
+--Je n’ai qu’un petit moment à te donner.
+
+--Tu es casée, là-haut?
+
+--Oui, pas mal, au grand 7. J’ai mon jour de sortie par semaine, pas
+trop de travail et une bonne nourriture. Mais parlons de choses
+pressées. Mon pauvre chien, tu es soucieux: tu commences à t’ennuyer
+d’être seul.
+
+--Ma douleur... débuta X...
+
+--Oh! je sais bien, on dit ça; mais il faut être sérieux. Ça me flatte
+que tu me gardes ta foi; pourtant je me mets à ta place: ta santé avant
+tout. Et puis, je te connais, tu finiras par faire des sottises... Et,
+si tu veux suivre mon conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle
+qui reste. Je suis sûre qu’elle ne te déteste pas.
+
+--Tiens! Mais c’est une idée... On peut essayer...
+
+--Et, d’ailleurs, je t’avoue que j’aimerais être remplacée par une
+petite fille comme celle-là, bien convenable, bien douce, qui prendra
+soin de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons, bonsoir...
+
+--Tu t’en vas déjà?
+
+--Oui: on me demande aux tables tournantes.
+
+L’ombre de Marthe se pencha sur le front de X..., le rafraîchit d’un
+immatériel baiser et disparut par la fenêtre entr’ouverte.
+
+Le lendemain matin, X..., en s’éveillant, fit son examen de conscience.
+Évidemment, feue Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir
+d’être veuf. Donc, le collage le guettait: il fallait aviser. Odette
+passa dans le champ de ses réflexions, et, dès lors, son parti fut pris.
+
+Après déjeuner, il revêtit sa redingote la plus longue, noua sa cravate
+la plus épaisse, chaussa ses souliers les plus brillants et choisit ses
+gants les plus clairs; il s’en fut à l’hôtel des Buthenblant. Odette le
+reçut:
+
+--Mon père s’excuse; il est à votre disposition dans quelques minutes:
+le temps de réparer le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai
+compagnie; cela ne vous ennuie pas?
+
+--Du tout, au contraire: je viens pour ça. J’ai une chose à vous
+demander.
+
+--Je parie qu’il s’agit d’une vente de charité!
+
+--Non. Regardez-moi en face! Maintenant, de profil! Sincèrement, comment
+me trouvez-vous?
+
+--Vous n’êtes pas vilain, surtout depuis que vous avez coupé vos
+favoris. Le deuil vous va à merveille.
+
+--Donc, vous m’accepteriez pour mari?
+
+--Ah! c’est ça qui vous amène?
+
+--Je croyais... il m’avait semblé que je ne vous déplaisais pas?
+
+--Certes... Mais il n’était pas nécessaire de m’épouser... nous pouvions
+nous mettre ensemble sans ça... Après tout, vous avez raison... C’est
+une des faces de la question... Je commence à être en âge de me
+marier... mon bébé a besoin d’un père... et, puisque ma sœur est
+casée...
+
+--Vous consentiriez peut-être?
+
+--Oh! ne nous emballons pas. Examinons les faits. Ne croyez pas que je
+sois une jeune fille pervertie, cupide et sans cœur. Mais j’ai de
+l’expérience et je sais la valeur des choses; à notre époque, les
+chaumières sont hors de prix, si les cœurs sont pour rien. Vous êtes
+veuf, et, de mon côté, j’ai un enfant. Ça se vaut comme position; tous
+deux, nous sommes _éprouvés_ dans les divers sens du mot. Vous n’êtes
+pas laid (presque la beauté pour un homme), et, moi je suis mieux que
+jolie. Kifkif. J’ai, du chef de ma mère, six cent mille francs placés à
+5% en des industries solides; mon père me servira en outre vingt mille
+francs de pension par an. Or, si je vous vends mon corbillon, qu’y
+met-on?
+
+--Un million, reprit X... J’en ai rapporté la moitié de mon voyage
+d’Amérique; l’autre moitié me vient de ma femme, dont j’héritai. Tout en
+Fonds Anglais consolidés.
+
+--Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans arrière-pensée, que nous
+nous aimons. Et, désormais, qu’il ne soit plus question d’argent entre
+nous!
+
+Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers sur les lèvres. Puis
+X... se rendit dans le cabinet de travail où le vidame avait l’habitude
+de dormir l’après-midi.
+
+--Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je n’irai pas par quatre
+chemins!
+
+Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions et des
+préparations. Le vidame s’efforça de l’y suivre et, enfin, l’en tira
+brutalement:
+
+--Aboutissez.
+
+--Je viens... (au fait, vous avez raison)... je viens vous demander la
+main de votre fille Odette.
+
+--Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s’était rembruni, ma fille fera
+le mariage qui lui plaira, et Dieu me garde de contrarier ses
+inclinations en lui imposant ou même en lui proposant un fiancé.
+
+--Je vous ai épargné ce souci; je lui ai demandé à elle-même si elle
+m’agréait.
+
+--Comment? Vous avez osé... sans mon aveu...
+
+--Dame! puisque vous refusez de proposer...
+
+--C’est un peu violent! hurla le vidame, en se levant.
+
+--Je ne suis point un parti splendide; néanmoins, je ne suis point un
+mauvais... parti.
+
+--Vous n’êtes pas assez riche!
+
+--A nous deux, nous aurons cent mille francs de rente.
+
+--La misère à Paris! D’abord, Odette ne vous convient pas; elle a un
+enfant...
+
+--C’est autant de moins à faire, répondit pacifiquement X...
+
+--Elle est très colère et coquette.
+
+--Je suis très doux et j’aime que l’on s’habille bien.
+
+--Elle n’est pas la femme qu’il vous faut, et vous n’êtes pas son homme.
+
+--Dites que je ne suis pas _votre_ homme!
+
+--Puis vous êtes trop vieux!
+
+--Moi? J’ai l’âme d’un enfant.
+
+--Alors, vous êtes trop jeune!
+
+A ces mots, X... se leva à son tour:
+
+--Vidame, prenez garde!
+
+--Je ne veux pas d’un homme que sa femme a trompé à
+bouche-que-veux-tu!...
+
+--Vidame!!
+
+--D’un homme qui arrive on ne sait d’où...
+
+--Vidame!!!
+
+--Un vagabond qui n’a même pas de nom!
+
+X... bondit et, prenant ses distances, envoya à toute volée sur la joue
+vénérable du père d’Odette un solide, retentissant et magistral soufflet
+qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres en vibrèrent.
+
+X..., soudain revenu à lui, contemplait son ouvrage avec horreur. Mais
+le vidame se releva prestement; une joie intense lui illuminait la face:
+
+--Dites! oh! dites! il y a vingt ans, n’avez-vous pas connu, avenue
+Kléber, une femme mariée?
+
+--Il y a vingt ans?... une vieille aventure de jeunesse. Oh! ça n’a pas
+d’importance... Attendez donc... Oui... en effet... une femme dont je
+n’ai jamais su le nom...
+
+--De grâce! Rappelez vos souvenirs. Je suis sur la piste d’une
+certitude... Est-ce que vous avez connu cette femme longtemps?
+
+--Non. Un soir, le mari est rentré à l’improviste, et peu s’en est fallu
+que je ne fusse pincé. Près d’être arrêté, dans l’obscurité j’allongeai
+à ce fâcheux une gifle qui lui fit lâcher prise...
+
+--Une gifle énorme, une gifle monstrueuse, dont j’ai vainement demandé
+la rime pendant vingt ans! Car le mari, c’était moi, monsieur! Ah! vous
+pouvez vous vanter de m’avoir fait chercher!
+
+X... comprit qu’il n’avait plus à espérer; il prit son chapeau et se
+dirigea vers la porte:
+
+--Monsieur de Buthenblant, quoiqu’il y ait prescription, croyez que je
+suis désolé d’avoir contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser aussi
+le petit mouvement de vivacité plus récent... j’en suis durement puni.
+Adieu.
+
+Le vidame l’arrêta:
+
+--Où allez-vous, monsieur? Ne me devez-vous pas une réparation pour les
+trois offenses: deux gifles et... le reste?
+
+--Assurément. Je suis à vos ordres.
+
+--Alors, mon cher X..., j’exige la seule réparation logique...
+
+--Laquelle?
+
+--Épousez ma fille!
+
+X... tomba dans les bras du vidame, et, du fond de leurs cadres, sous
+l’embu des siècles, les portraits d’ancêtres sourirent approbativement.
+
+Le vidame avait casé ses deux filles. L’une était mariée à Maubeck,
+l’autre était fiancée à X... Le lourd mystère s’était éclairci qui
+pesait depuis de longues années sur la vie des Buthenblant. Il semblait
+donc que le vidame n’eût plus de raisons valables pour vaguer et pour
+divaguer. Or il vagua et divagua de plus belle.
+
+Il donnait depuis quelque temps des symptômes alarmants. C’est ainsi que
+nous l’avons vu, après le terrible accident du café du Théâtre, s’en
+aller dans les environs de la gare Montparnasse avec le plongeur de
+l’établissement, qu’il prit avec obstination pour le capitaine, et à qui
+il tint absolument à confier le secret de son existence.
+
+Cependant, X... s’employait à réunir les papiers nécessaires à son
+mariage. Il lui manquait son acte de naissance, qu’il avait jadis prêté
+à une vieille négresse sans espoir de retour; un certificat de domicile,
+qu’il ne pouvait obtenir de sa concierge, n’ayant pas les six mois de
+résidence exigés, et, enfin, son livret militaire, qu’un jour, dénué de
+ressources, il avait mis en loterie à la Nouvelle-Orléans.
+
+Il n’avait, en somme, en fait de pièces d’identité, qu’une carte
+d’abonnement de dix douches sulfureuses, délivrée par un modeste
+établissement de bains.
+
+Il vint à bout de ces difficultés.
+
+Sa ville natale lui fournit un autre extrait de naissance. Il corrompit
+son concierge pour le certificat de domicile et se procura à la
+gendarmerie un nouveau livret militaire, moyennant huit jours de prison.
+
+Enfin, la veille du mariage civil, il alla trouver le vidame et lui fit
+la révélation suivante:
+
+--Père, aujourd’hui, et par faveur spéciale, vous allez savoir mon
+véritable nom. L’officier de l’état civil, circonvenu par moi, le
+prononcera à voix basse, au moment des questions d’usage, que personne
+dans l’assistance ne l’entendra. Ce nom, sur lequel je vous prierai de
+solidifier, à l’instant même, toute la cire de vos oreilles, ce nom,
+personne ne l’a jamais connu, si ce n’est mon père, ma nourrice et un
+médecin de village. Marthe elle-même, ma feue femme, n’a jamais eu de
+notions exactes sur ma véritable identité. Vous comprendrez que je ne me
+serais pas dissimulé sous le nom de X... pendant dix années et près de
+trente feuilletons si je m’appelais simplement Coignet, Coquillard ou
+Coromandel.
+
+Il dit et se pencha vers l’oreille du vidame. L’effet du mot proféré à
+voix basse fut si foudroyant que le vieillard, tel un homme dégrisé, en
+recouvra pour quelques minutes la raison.
+
+--Fichtre! s’écria-t-il.
+
+Et il s’inclina jusqu’à terre.
+
+Puis il ajouta, employant une locution consacrée par son ami Courteline:
+
+--Ce n’est pas de l’eau de boudin.
+
+X... pensait alors: «J’ai peut-être eu tort de confier mon secret, mon
+terrible secret, à ce vieillard sans cervelle.»
+
+
+
+
+TRISTAN BERNARD
+
+
+
+
+XXVIII
+
+REVENONS AU CAPITAINE
+
+
+Quand le capitaine entra au mess avec Annibal, il aperçut tout d’abord
+Vercingétorix, qui, appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches
+de sous-officier rengagé, et la Pucelle d’Orléans, très engraissée,
+étageant sur des soucoupes de petits tas de morceaux de sucre.
+
+L’endroit était paisible et ressemblait à un vieux café de province,
+avec ses tables de marbre, ses boiseries un peu sales et ses lambris
+dédorés.
+
+Bayard, assis à une banquette, était en train de tancer son ordonnance,
+un serviteur loyal pourtant. La Trémoille s’assoupissait devant une
+absinthe. Turenne s’endormait sur un canon.
+
+--Vous êtes bien ici, dit le capitaine poliment.
+
+--Vous n’êtes pas difficile, répondit le rude Annibal. Ce qu’on se fait
+des cheveux! C’est rien que de le dire. Et ce que l’administration est
+rapia, ce qu’on vise à l’économie! Il faut regarder tout ça de près, mon
+cher. Ils ont meublé nos chambres avec de vieux meubles engloutis dans
+des tremblements de terre.
+
+Ils s’approchèrent d’une table où un homme mûr, d’une belle taille et
+d’un profil régulier, tendit la main, d’un geste lassé, à Annibal.
+
+--Jules César, dit Annibal. Le capitaine Napau. Bonaparte n’est pas
+encore arrivé?
+
+--Il était là tout à l’heure, dit Jules César. Où est-il maintenant? Ce
+n’est pas difficile à dire. Il est dans les environs du kiosque à
+journaux. Où est Bonaparte? Est-ce que ça se demande? Il attend les
+journaux du matin. Et, quand il aura fini les journaux du matin, il ira
+attendre ceux du soir. Et, si, par malheur, il y a encore quelque chose
+sur lui, il en sera puant, comme à son ordinaire. Je le vois qui s’amène
+de son air négligent: «Avez-vous lu le compte rendu de la pièce des
+Bouffes-du-Nord, _Napoléon à Boulogne_? Ce n’est pas mal.» Ou bien, il
+nous dit, détaché: «Il vient encore de paraître un livre sur moâ. Je ne
+sais pas ce qu’ils ont. C’est le huitième depuis six semaines.»
+_Napoléon et les femmes_! _Napoléon et les lettres_! _Napoléon et les
+moules à gaufres_! Qu’est-ce qu’il vient nous embêter avec ça? On s’en
+fout.
+
+--C’était un bien grand homme de guerre, hasarda timidement le
+capitaine.
+
+--Mais oui! mais oui! dit Jules César. C’est entendu. Annibal, ici
+présent, est aussi un grand homme de guerre, et il n’en fait pas plus de
+rouspète pour ça.
+
+--Et Jules César? dit Annibal. César, ce n’est pas parce que vous êtes
+là, mais il faut vous rendre ce qui est à vous. Votre conquête de la
+Gaule, ça n’a l’air de rien. Mais c’était quelque chose de pommé, et pas
+commode avec ça.
+
+--Et je n’avais pas de canons, pas de fusils, dit César.
+
+«Les Gaulois n’en avaient pas non plus», pensa le capitaine.
+
+--Ce qu’on est injuste chez vous! dit César. C’est-à-dire que c’en est
+dégoûtant. Toute la gloire à l’un, v’lan! et rien aux autres. Ce n’est
+pas que j’y tienne, par Jupiter! Si vous saviez ce que ça m’est
+équilatéral qu’on prononce mon nom gros comme ça ou petit comme ça, ou
+même qu’on ne le prononce pas du tout! Mais ça m’embête, à la fin, de
+voir exalter des gens sans qu’on sache ni comment ni pourquoi, tandis
+que d’autres qui le mériteraient tout autant, pour ne pas dire plus,
+sont oubliés presque complètement. Tenez, ce Vercingétorix, qui est
+là-bas, eh bien, on a parlé de lui pendant un temps; puis, maintenant,
+plus rien. Eh bien, je vous l’affirme, moi qui l’ai connu, celui-là,
+c’était un lapin!
+
+--Vous l’avez battu, dit le capitaine.
+
+--Je l’ai battu, sans doute, dit César. Mais ça n’empêche pas que
+c’était un lapin. Il n’y a jamais eu de déshonneur à être battu par moi.
+
+Il se leva.
+
+--Vous êtes là pour un moment, n’est-ce pas? Je vous retrouverai tout à
+l’heure. Je m’en vais faire un petit tour jusque par là-bas.
+
+Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit d’un ceinturon de cuir
+jaune et sortit en cambrant les reins.
+
+--Quel conquérant admirable que ce César! dit le capitaine à Annibal.
+
+--Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça, et ça se répétera peut-être
+encore. Je veux bien, moi. Je ne vous dirai pas qu’à regarder les choses
+de près l’impression reste la même. Il a battu des barbares avec de
+bonnes troupes romaines. J’en ai connu d’autres qui ont battu des
+Romains avec des soldats barbares. C’est une nuance. Enfin, ce qu’on ne
+peut pas lui refuser, c’est d’être bêcheur, jaloux et, conséquemment,
+salaud pour les camarades. Ce que j’en dis n’est fichtre pas pour
+défendre Napoléon. Celui-là, on ne l’éreintera jamais assez.
+
+Le capitaine se disait intérieurement: «C’est pourtant vrai, je suis
+avec Annibal, j’ai parlé à Jules César et je vais voir Napoléon.» Il
+s’étonnait de n’en avoir pas plus de joie. Il n’osait souffler mot,
+hasardait, de temps en temps, pour dire quelque chose, une assertion
+évidente, qui entraînerait, à coup sûr, l’approbation de son noble
+interlocuteur. Il disait: «Le temps est un peu couvert», ou bien: «Vous
+avez dû être bien content le jour où vous avez gagné la bataille de
+Cannes.»
+
+Ce qui l’intriguait surtout, c’étaient les délices de Capoue, où Annibal
+avait commis la faute de s’endormir avec toute son armée. Mais il n’en
+put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement. A chacune de ses
+questions, Annibal clignait de l’œil, souriait mystérieusement, la
+bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée, avec l’air d’un homme
+qui ne veut rien dire, tout en sachant bien long sur les différentes
+formes de la rigolade.
+
+Peu à peu, aux allusions qu’il fit à ces vagues plaisirs soldatesques,
+le capitaine était repris par la hantise de son désir inassouvi. Son
+orgueil de se trouver avec tous ces grands hommes se blasait. Et, malgré
+lui, il pensait au grand 7, où Bigorneau et Gaspard le Book lui
+apparaissaient dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des joies
+orientales.
+
+--Je vous demande pardon, dit-il à Annibal. J’ai des amis qui
+m’attendent près d’ici. Le temps de leur dire deux mots, et je suis à
+vous.
+
+--Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout notre temps pour causer.
+Nous avons l’éternité.
+
+Et il monta au premier étage pour faire un billard.
+
+Mais, à la porte, le capitaine se heurta à Jules César, qui ramenait
+Bonaparte. Les deux conquérants retinrent Napau, qui dut prendre un
+vermouth avec eux.
+
+--Vous n’allez pas vous sauver comme ça, dit César. On dirait que vous
+fuyez Annibal. Ce n’est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais
+fallait-il que nos généraux romains fussent nuls à l’époque pour se
+laisser flanquer des tripotées par un idiot pareil! Je n’ai jamais
+compris le succès qu’on a fait à ce pauvre imbécile.
+
+Le capitaine réussit enfin à prendre congé. Il arriva sur la place, en
+vue du septième ciel. Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en
+sortaient.
+
+--Ah! mon cher, s’écria Gaspard, on ne vous dit que ça. C’est rupin, il
+n’y a pas à dire.
+
+--Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine avec allégresse.
+
+Mais, au moment où il allait franchir le seuil, un garçon en tablier
+l’arrêta:
+
+--Vous ne pouvez pas entrer là, s’écria-t-il.
+
+--Et pourquoi ça donc? demanda le capitaine.
+
+--Il y a eu du tapage dernièrement, et la maison, sans distinction de
+grade, est consignée à la troupe.
+
+
+
+
+GEORGES COURTELINE
+
+
+
+
+XXIX
+
+OÙ X... RÉVÈLE SA PERSONNALITÉ
+
+
+Cependant, guidés par un sentiment d’économie--bien naturel à des
+millionnaires sur le point de se mettre en ménage--Odette et X...
+avaient arrêté le projet d’aller dîner seuls, tout seuls, en amoureux
+qu’ils étaient, dans une maison de quinzième ordre. C’est dire qu’ils
+étaient allés briffer aux «Assassins», une façon d’auberge de mélo,
+juchée au sommet de la butte Montmartre, à l’angle de la rue des Saules
+et de la ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le seuil quand
+l’horloge d’une église lointaine éparpilla dans la brume du soir huit
+coups espacés, huit lents coups qu’éternisa l’un après l’autre le calme
+délicieux de cette fin de beau jour.
+
+Une mélancolie de rêve dans l’œil:
+
+--L’admirable coucher de soleil! fit X... en stopant sur place.
+
+Sous ses yeux, à perle de vue, s’étendaient de tristes banlieues,
+hérissées de hautes cheminées, semées çà et là de bourgades dont les
+maisons, que noyaient des pâleurs vespérales, s’espaçaient par petits
+lots, pareilles à des troupeaux d’immobiles brebis. Au loin, très loin,
+des horizons boisés se détachaient inégalement sur un rideau de pourpre
+aveuglante.
+
+--Très joli! apprécia Odette. Si nous dînions, hein? Je crève de faim.
+
+X..., d’un signe de tête, acquiesça.
+
+Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d’étain où des brocs aux ventres
+rebondis, mêlés à des bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient
+des images de capucins pleins de soupe qui vont danser le rigodon avec
+des demoiselles de l’Armée du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent
+trois degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils firent jouer le
+loquet, et demeurèrent abasourdis de la clameur formidable qui saluait
+leur apparition:
+
+--C’te gueule!... C’te gueule!... C’te gueule!...
+
+Toute une smala, debout dressée, les huait: trente convives au moins,
+pressés comme des anchois autour d’une table trop petite. Là, régnaient
+Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme une casserole et nu comme
+un petit saint Jean: Louis Marsolleau, au rire d’éternel bébé;
+Chamouillet, aux yeux de souris; Simonet, au visage de roi assyrien;
+Édouard le Bijoutier; Norès, le gai chanteur; les Gallo, enfin, et leur
+frère, une espèce d’hercule aux épaules plus larges qu’une bibliothèque,
+lequel, excessivement saoul, bien qu’on n’en fût encore qu’aux haricots
+rouges, faisait une vie de patachon, emplissait de tonitruances les
+échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à la vue d’Odette, qui
+avait eu le toupet de s’habiller en mariée, de parer ses blonds cheveux
+de fleurs d’oranger symboliques, il eut une idée de génie: il cria qu’on
+allait regarder si elle avait un pantalon!... Alors ce fut du joli! La
+motion avait été accueillie par une acclamation d’unanime enthousiasme.
+Il y eut un branle-bas général. Des chaises, culbutées, s’abattirent; un
+litre de vin, renversé d’un coup de coude, tomba comme un héros vaincu
+et se mit à pisser sur la table un liquide vaguement violâtre, subdivisé
+en petites couleuvres dégueulasses qu’enfermaient, à tribord et à
+babord, des soulèvements de nappe imbibée, comparables à ces cloches
+aqueuses levées sur la peau d’un malade auquel un habile médecin a posé
+des vésicatoires. En même temps, Odette poussait, sans reprendre
+haleine, des cris de jeune cochon emmené à la foire. L’effort de dix
+bras réunis, ligués pour une cause commune, l’avait enlevée comme un
+fétu, la voiturait par les espaces, à la fois verte de terreur et
+crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major, un pain jocko au bout
+de la main, agité au-dessus de son crâne, dégotait; mais le plus
+chouette, c’était Gallo. Le gaillard ne s’était pas vanté d’avoir
+renversé sur ses genoux toute une assiettée de potage, si bien qu’il
+demeurait navré de montrer un pantalon pâle où des filaments de
+vermicelle grouillaient comme des asticots sur une tache élargie de
+bouillon. Et, plein d’une douceur entêtée, il répétait: «C’est du
+vermicelle; ça ne tache pas! C’est du vermicelle; ça ne tache pas! que
+madame Gallo, meurtrie jusqu’au vif en ses instincts de ménagère
+économe, répétait, de son côté: «Tu vois, Charles, comme tu es cochon!
+Tu vois, Charles, comme tu es cochon!» Elle finit par prendre une carafe
+et par en inonder les cuisses de son mari, dont les formes apparurent en
+gracieuses saillies, en reliefs arrondis et discrets, faits pour ravir
+de contentement les regards des personnes présentes.
+
+Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers l’extrémité de la salle,
+dont un piano meublait le fond. On y assit la jeune mariée, qui
+redoublait de hurlements, serrait comme à l’écrou ses jambes, enlacées,
+menacées de mains criminelles, dont on devinait la triomphante marche en
+avant au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand les jambes enfin
+apparurent, blanches, achevées en l’emprisonnement de deux souliers
+minuscules, blancs aussi, X..., qui était resté en arrière, le visage
+contrarié et souriant, eut le claquement de lèvres agacé d’un monsieur
+qui veut bien avoir bon caractère, à la condition, bien entendu, qu’on
+ne pousse pas les choses à l’extrême.
+
+--Ah! bien, non, fit-il. Pas de blagues, hein?
+
+Mais il n’en put dire davantage.
+
+--Ta gueule! lui cria le beau-frère de Gallo. Ta gueule on va te sortir!
+
+Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait des aboiements furieux.
+D’une intelligence supérieure que compliquait un sens très fin de la
+logique, l’idée que l’on pût se battre pour rire dépassait sa
+compréhension, si bien que ce noble animal, n’écoutant que son courage,
+s’était précipité au secours de l’innocence menacée. Dressé sur ses
+pattes de derrière, il faisait le tour des assaillants, en un pas
+sautillant de menuet, braillant à faire saigner les oreilles et
+tamponnant de ses mains--je dis: «de ses mains»--les fonds de culotte de
+Norès, de Marsolleau, de Simonet et d’Édouard le Bijoutier, tandis que
+ceux-ci, impatientés, lui ruaient doucement dans la figure.
+
+Soudain:
+
+--Assez!... Cela suffit! clama X..., abattant un formidable coup de
+canne parmi la débandade des verres et des assiettes.
+
+--Tu dis?... fit le beau-frère de Gallo, stupéfié d’une pareille audace.
+
+--Je dis, répliqua X..., que la plaisanterie a plus que suffisamment
+duré et qu’il est temps d’y mettre un terme!
+
+Ainsi s’exprima X..., avec un tel accent d’autorité que les âmes des
+assaillants défaillirent d’un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui
+se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard noir d’effarement et
+d’inquiétude. La bouche, restée bée, de Brandimbourg disait l’excès de
+stupéfaction de l’auteur des _Croquis du vice_, cependant que Norès, une
+pâleur livide répandue sur les joues, jetait furtivement à l’oreille
+d’Édouard le Bijoutier:
+
+--Qui est ce mystérieux inconnu?
+
+Casimir s’était tu, conquis, lui aussi, à l’étonnement général. Entre
+les candélabres, veufs de bougies, fixés à l’avant du piano pendaient
+les jambes, libérées et inertes, de celle en les veines de qui coulait
+le sang des Buthenblant. Au milieu du profond silence:
+
+--Quelqu’un, dit X..., vient de demander: «Qui est ce mystérieux
+inconnu?» Je vais répondre à la question.
+
+Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le coup de clarté du
+bec de gaz suspendu au plafond, et, là, élevant jusqu’à sa face sa
+dextre aux doigts chargés de bagues, il arracha l’un après l’autre les
+favoris d’agent de change qui lui enfermaient les joues: deux crêpés
+postiches, d’un roux sombre.
+
+--Salut à la majesté tombée! prononça-t-il avec une solennelle lenteur.
+
+Il y eut un cri, un seul:
+
+--Que vois-je?...
+
+Sur les épaules du personnage qui a donné son nom à ce livre souriait le
+masque vivant, au nez arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes
+tendues à l’appas des sensualités, de l’infortuné roi dont le sang
+généreux inonda le pavé de la place de la Concorde le 21 janvier
+1793!...
+
+--Louis XVI!... cria Mme Gallo, pétrie d’érudition.
+
+X... eut un sourire plein de tristesse, mais d’une infinie bonté.
+
+--Pas tout à fait, dit-il: son arrière-petit-fils seulement.
+
+Puis:
+
+--Vous voyez en moi le dernier des Naundorff, survivant d’une race qu’on
+croyait éteinte et héritier direct du trône des rois de France!
+
+Respectueusement, les yeux baignés de douces larmes, les assistants se
+découvrirent.
+
+
+
+
+GEORGE AURIOL
+
+
+
+
+XXX
+
+LARGUEZ LES AMARRES
+
+
+La maison était blanche. La porte, verte. C’était une des plus blanches
+maisons de Pantin. C’était la porte la plus verte du monde. Si verte que
+les vieux messieurs du pays la venaient contempler chaque matin afin de
+réconforter leurs pauvres yeux, gâtés par les veilles.
+
+Au-dessus de cette porte, à côté d’une plaque d’assurances, et non loin
+d’un nid d’hirondelles s’étalaient deux panonceaux dorés, sur chacun
+desquels on pouvait lire l’inscription suivante:
+
+ ÉTUDES DE MŒURS
+
+Mais on pouvait également ne pas la lire.
+
+Vers cinq heures du soir, un homme s’arrêta devant cet immeuble.
+
+Seul? Non. Une dame l’accompagnait, qui fit halte, elle aussi, au seuil
+du paisible édifice.
+
+Comme il allait sonner, l’homme entendit chanter de l’autre côté de la
+porte.
+
+Il appuya sur le bras de la femme sa main, ponctuée de longs poils
+noirs, et dit:
+
+--Écoute!
+
+--Qu’est-ce qu’il y a? fit-elle.
+
+--On chante...
+
+--On chante?
+
+--Oui.
+
+Quelqu’un chantait en effet.
+
+Qui? On. Quoi? Ceci:
+
+ Trois petits oiseaux en bas âge,
+ Par un beau matin de juillet,
+ Grignotaient un grain de millet
+ Dans un bosquet du voisinage.
+ Ils trottinaient allègrement
+ Parmi le thym et l’herbe fraîche,
+ Quand, muni d’une canne à pêche,
+ Parut un chasseur allemand!
+ Pa-rut un chasss-eur allle-mand!...
+
+ Hérissant ses ailes légères,
+ Lui dit...
+
+... Ce que dit au féroce étranger le plus jeune des trois oiseaux, il
+fut impossible de l’apprendre, car, soudain, de furieux aboiements
+éclatèrent, qui, presque aussitôt, furent suivis de ululements terribles
+et de sinistres glapissements. A son grand regret, l’anonyme chanteur
+dut interrompre sa petite rapsodie patriotique.
+
+Sa voix, un instant auparavant plus douce et plus caressante qu’un
+gargarisme au miel, devint aigre subitement comme trente-six potées de
+moutarde.
+
+--Ici, Schnaps! vociféra-t-il. Ici, sale cochon! Prends garde à toi,
+salopiot! Si je te pince, je vais te raboter les fesses, et comme il
+faut!
+
+On entendit un bruit de chaînes violemment secouées, quelques
+claquements de fouet, un gémissement de tramway mal graissé qui stoppe;
+puis ce fut le silence.
+
+Schnaps avait son compte.
+
+--Sonnes-tu? demanda la dame.
+
+--Non, répondit l’homme.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas sonner?
+
+--Je ne refuse pas de sonner, fit l’homme. Je n’ai aucune raison pour
+cela. Au moment où tu m’as questionné, je ne sonnais pas. Je t’ai donc
+répondu: «Non.» C’est-à-dire: «Non, je ne sonne pas en ce moment; si tu
+crois que je suis en train de sonner, tu te trompes.» Mais, maintenant,
+je vais sonner.
+
+--Tu vas sonner maintenant? Ah!
+
+--Oui. Cela t’étonne ou te contrarie?
+
+--Non, non, pas le moins du monde. Lorsque tu m’as annoncé que tu te
+préparais à sonner, j’ai tout bonnement répondu: «Ah!» pour te montrer
+que j’avais bien entendu, que j’avais saisi le sens exact de tes
+paroles. Est-ce que cela n’est pas correct?
+
+--_That’s correct!_ fit l’homme.
+
+Il tira le pied de biche, et au même instant, la porte verte s’ouvrit.
+Un jeune mousse vêtu d’une livrée écarlate et nanti d’un visage
+d’écureuil parut, sa toque galonnée à la main, et dit:
+
+--M’sieur et dame!
+
+--Tu chantes très bien, mon petit ami, déclara la dame.
+
+--Je ne chante pas bien, répondit le mousse, mais je fais ce que je
+peux, et ce que je fais, il y en a beaucoup qui ne sont pas fichus de le
+faire.
+
+--Mousse, demanda l’homme, est-ce que la chose est prête?
+
+--Quelle chose, Votre Honneur?
+
+--La chose en question.
+
+--Tout est paré, Votre Honneur.
+
+--Et ces messieurs, sont-ils là? Lorsque je dis: «Sont-ils là?»
+entends-moi bien, mousse: je ne te demande pas s’ils sont ici, à cette
+place que nous occupons... Je vois bien qu’ils ne sont pas ici. Je
+désire simplement savoir s’ils sont dans la maison ou sur le territoire
+qui l’environne.
+
+--Ils sont sur le bowling-green au fond du jardin, Votre Honneur. Si
+Votre Honneur veut me suivre, je vais La conduire.
+
+--Va! fit l’homme: nous te suivons.
+
+Après avoir traversé la cour d’entrée, le parterre néerlandais, le
+jardin anglais et le parc, l’homme, la femme et leur guide entrèrent
+dans une petite prairie, au milieu de laquelle se balançait un aérostat.
+
+Près de ce ballon, cinq gentlemen fumaient de longues pipes hollandaises
+en dégustant des bières britanniques. Et il y avait apparemment quelques
+instants déjà qu’ils avaient entrepris de se rafraîchir, car, si le
+nombre des bouteilles vides qu’ils avaient rejetées sur le gazon était
+moins fabuleux que celui des étoiles qui grouillent au firmament, il
+était quatre fois plus considérable, certes, que celui des petits astres
+blancs qui constellent l’azur de ton drapeau, libre Amérique.
+
+Dès qu’ils eurent aperçu les nouveaux arrivants, les cinq gentlemen se
+levèrent et saluèrent, avec des gestes parallèles et d’identiques
+sourires.
+
+L’homme et sa compagne s’inclinèrent également, puis ils furent
+s’asseoir dans la nacelle du ballon, où le groom rutilant ne tarda pas à
+leur apporter de la bière d’York, des pipes de Gouda et du tabac de la
+Semois.
+
+Après avoir longuement bu, à l’instar de leurs amis, l’homme et la femme
+allumèrent leurs pipes et, doucement, se mirent à fumer.
+
+Au bout d’un petit temps, le visiteur mâle se découvrit.
+
+Il se découvrit et, s’adressant aux cinq distingués buveurs, ou plus
+particulièrement peut-être à celui qui paraissait être le syndic de la
+bande:
+
+--Camarades! cria-t-il, êtes-vous prêts à m’entendre?
+
+--Camarades! êtes-vous prêts à l’entendre? demanda le président, en se
+tournant vers ses acolytes.
+
+Les quatre gentlemen s’inclinèrent affirmativement; sur quoi, le
+président lança:
+
+--Nous sommes prêts!
+
+L’homme reprit:
+
+--Ma vie était entre vos mains: vous pouviez me noyer, me pendre, me
+brûler, m’asphyxier, me guillotiner, m’étouffer, m’empoisonner ou me
+faire lâchement poignarder par des Napolitains de bas étage. Vous ne
+l’avez pas fait. Si je suis ici en ce moment, cette pipe à la main et ce
+vague sourire sur les lèvres, c’est à vous que je le dois. Merci.
+
+--Il n’y a pas de quoi! murmura le chef.
+
+L’homme poursuivit:
+
+--«Ami, m’avez-vous dit, sois _notre homme_: notre homme de bronze et
+notre homme de paille, notre homme de confiance, notre homme d’affaires,
+notre homme du monde et, au besoin, notre homme d’équipe! Sois _notre
+homme_ m’avez-vous dit, et il ne te sera fait aucun mal.» Ai-je été
+_votre homme_ ainsi que vous l’entendiez?
+
+--Oui.
+
+--Ai-je fidèlement exécuté tous vos ordres et me suis-je prêté sans
+murmurer à toutes vos fantaisies? Nuit et jour, me suis-je tenu à votre
+disposition? Où il vous a plu de m’envoyer, suis-je allé? Suis-je revenu
+d’où j’étais toutes et quantes fois il vous a semblé bon de me rappeler?
+Ai-je gardé le silence sur ce que vous vouliez céler? Ai-je dit toutes
+les choses qu’il vous agréait que je disse?
+
+--Oui.
+
+--Mes actes, mes gestes, mes grimaces et mes tics sont-ils constamment
+restés en accord avec vos désirs?
+
+--Oui.
+
+--J’étais seul. Vous m’avez dit: «Sois deux! Cette femme est pour toi:
+prends-la.» L’ai-je prise?
+
+--Tu l’as prise.
+
+--Sans hésitation?
+
+--Sans hésitation.
+
+--Êtes-vous contents de moi?
+
+--Nous sommes contents.
+
+--Un mot alors, camarades.
+
+--Parle!
+
+--Maintenant que cette femme est mienne et que j’appartiens à cette
+femme, suis-je parvenu au terme de ma mission? Ai-je reconquis le droit
+d’être moi-même et puis-je enfin prendre congé de vous?
+
+--Tu es libre.
+
+--J’emmènerai donc mon épouse, ce soir même, là-bas, ailleurs ou autre
+part. J’ai été le jouet du hasard durant toute ma vie, et je ne veux
+avoir d’autre guide que le hasard au cours de mon voyage de noces...
+
+--Tes paroles sont-elles la translation exacte de ta pensée? demanda le
+syndic.
+
+--Oui! fit l’homme.
+
+--Alors, qu’il soit fait selon ta volonté!
+
+En prononçant ces paroles, le président tira de la poche de son gilet
+une hache d’abordage et, d’un seul coup, trancha le câble de l’aérostat.
+
+Libre de ses entraves, le ballon monta droit dans le ciel pendant
+environ six minutes, puis, ayant trouvé la route du nord, rapidement il
+s’éloigna dans la direction de la Norvège.
+
+Il s’éloigna, emportant Odette et X..., tandis qu’avec la joie saine des
+artisans dont la tâche est enfin terminée Pierre Veber, Jules Renard,
+Tristan Bernard, Georges Courteline et George Auriol débouchaient
+gaiement de nouvelles bouteilles.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ Pages.
+ I.--Une situation qui n’a pas de nom 9
+ II.--La réponse du capitaine et la réplique de X... 17
+ III.--Comme on se retrouve 24
+ IV.--A la recherche d’une âme sœur 29
+ V.--Où le lecteur fait connaissance avec un nouveau
+ personnage 34
+ VI.--Dans lequel le capitaine ôte sa redingote 41
+ VII.--Où le capitaine remet successivement sa redingote et
+ une personne qu’il a connue autrefois 49
+ VIII.--X... chez les Indiens 57
+ IX.--L’hôtel de Sénégambie 65
+ X.--Apparition de deux ingénues 72
+ XI.--Où le lecteur fait la connaissance de M. Maubeck 79
+ XII.--Maubeck hérite 87
+ XIII.--Marthe et le Mohican 96
+ XIV.--Mesdemoiselles de Buthenblant 107
+ XV.--Où X... éprouve une immense émotion 116
+ XVI.--Chez le myre Othon 121
+ XVII.--Une soirée chez les Buthenblant 130
+ XVIII.--Le duel 139
+ XIX.--Où la situation semble s’éclairer, mais bien faiblement 148
+ XX.--Un bouge 157
+ XXI.--Les naufragés de la rue Germain-Pilon 165
+ XXII.--Un orage terminé par un coup de tonnerre 173
+ XXIII.--De plus en plus loufoque, ou le suicide du Mohican par
+ l’assassinat 181
+ XXIV.--Dans l’autre monde 189
+ XXV.--Hôtel de Tananarive, chambre 20 197
+ XXVI.--Où le vidame de Buthenblant raconte sa tragique
+ histoire 205
+ XXVII.--X... fait une fin 212
+ XXVIII.--Revenons au capitaine 222
+ XXIX.--Où X... révèle sa personnalité 228
+ XXX.--Larguez les amarres! 235
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PIERRE VEBER: Avertissement; pages 9-16, 49-56, 87-95, 130-138, 173-180,
+212-221.
+
+JULES RENARD: pages 17-23, 57-64, 96-106, 139-147, 181-188.
+
+TRISTAN BERNARD: pages 24-33, 65-71, 107-115, 148-156, 189-196, 222-227.
+
+G. COURTELINE: pages 34-40, 72-78, 116-120, 157-164, 205-211, 228-234.
+
+G. AURIOL: pages 41-48, 79-86, 121-129, 165-172, 197-204, 235-242.
+
+
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3-1927.
+
+
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+
+Le passage en sanskrit en tête du chapitre XVI est tiré de l’acte 2 de
+_la Reconnaissance de Sacountala_, édition de Chézy, Paris, 1830, qui le
+traduit ainsi:
+
+«Quand je réfléchis sur la puissance de Brahmâ et sur les perfections de
+cette femme incomparable, il me semble que ce n’est qu’après avoir réuni
+dans sa pensée tous les élémens propres à produire les plus belles
+formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu’il
+s’est enfin arrêté à l’expression de cette beauté divine, le
+chef-d’œuvre de la création.»
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 ***
diff --git a/75972-h/75972-h.htm b/75972-h/75972-h.htm
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+ <title>X… | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">GEORGE AURIOL, TRISTAN BERNARD<br>
+GEORGES COURTELINE<br>
+JULES RENARD, PIERRE VEBER</p>
+
+<h1>X…</h1>
+
+<p class="c">ROMAN IMPROMPTU</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</span><br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PARIS</span></p>
+
+<p class="c small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">DES MÊMES AUTEURS<br>
+<span class="i">Chez le même éditeur :</span></p>
+
+
+<p class="c">GEORGE AURIOL</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">HOTELLERIE DU TEMPS-PERDU</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LE TOUR DU CADRAN</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">SOIXANTE A L’HEURE</span>.</li>
+</ul>
+
+<p class="c">TRISTAN BERNARD</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">AFFAIRE LARCIER</span>, roman.</li>
+<li><span class="xsmall">CORINNE ET CORENTIN</span>, roman.</li>
+<li><span class="xsmall">L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET</span>, roman.</li>
+<li><span class="xsmall">LA FAUNE DES PLATEAUX</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">FÉERIE BOURGEOISE</span>, roman.</li>
+<li><span class="xsmall">LE JEU DE MASSACRE</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LE POIL CIVIL</span> (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre).</li>
+<li><span class="xsmall">LE TAXI FANTOME</span>.</li>
+</ul>
+
+<p class="c">GEORGES COURTELINE</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">BOUBOUROCHE</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LES GAITÉS DE L</span>’<span class="xsmall">ESCADRON</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LE TRAIN DE</span> 8 <span class="xsmall">H</span>. 47.</li>
+<li><span class="xsmall">LES LINOTTES</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">UN CLIENT SÉRIEUX</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">AH</span> ! <span class="xsmall">JEUNESSE</span> !</li>
+<li><span class="xsmall">MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LES FEMMES D</span>’<span class="xsmall">AMIS</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LIDOIRE ET POTIRON</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">LA PHILOSOPHIE DE GEORGES COURTELINE</span>.</li>
+</ul>
+
+<p class="c small ssf">THÉATRE</p>
+
+<p class="drap">Tome I : <span class="xsmall">BOUBOUROCHE</span>. — <span class="xsmall">UN CLIENT SÉRIEUX</span>. — <span class="xsmall">LES BOULINGRIN</span>. — <span class="xsmall">MONSIEUR
+BADIN</span>. — <span class="xsmall">LA CRUCHE</span>. — <span class="xsmall">LA PEUR DES COUPS</span>. — <span class="xsmall">LA PAIX
+CHEZ SOI</span>. — <span class="xsmall">LE COMMISSAIRE EST BON ENFANT</span>.</p>
+
+<p class="drap">Tome II : <span class="xsmall">LE GENDARME EST SANS PITIÉ</span>. — <span class="xsmall">LA CONVERSION D</span>’<span class="xsmall">ALCESTE</span>. — <span class="xsmall">LIDOIRE</span>. — <span class="xsmall">THÉODORE
+CHERCHE DES ALLUMETTES</span>. — <span class="xsmall">LES GAITÉS DE
+L</span>’<span class="xsmall">ESCADRON</span>. — <span class="xsmall">LE DROIT AUX ÉTRENNES</span>. — <span class="xsmall">HORTENSE COUCHE-TOI</span>. — <span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">ARTICLE</span>
+330. — <span class="xsmall">LES BALANCES</span>. — <span class="xsmall">GROS CHAGRINS</span>.</p>
+
+
+<p class="c">JULES RENARD</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">HISTOIRES NATURELLES</span>. Illustré.</li>
+<li><span class="xsmall">POIL DE CAROTTE</span>, roman. Illustré.</li>
+</ul>
+
+<p class="c">PIERRE VEBER</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">MADEMOISELLE FANNY</span>.</li>
+<li><span class="xsmall">UNE PASSADE</span>, roman. Illustré. (En collaboration avec Willy).</li>
+</ul>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT</h2>
+
+
+<p>Au roman qui suit, quelques mots d’explication
+sont nécessaires. Il est temps de dire aux
+lecteurs ce qu’est l’<i>X…</i>, roman impromptu par
+les humoristes G. Auriol, Tristan Bernard, Courteline,
+Jules Renard et Pierre Veber.</p>
+
+<p>Les humoristes ci-dessus (dont l’éloge n’est
+plus à faire, puisqu’ils s’en sont chargés à plusieurs
+reprises), ces humoristes pensèrent qu’il
+serait bon de relever le niveau littéraire des lecteurs
+de romans. Ils imaginèrent d’écrire en collaboration
+un roman dit <i>impromptu</i>, sans plan
+préconçu, sans sujet arrêté. Le <i>Gil Blas</i> voulut
+bien accueillir cette tentative, qui n’a d’autre précédent
+que la <i>Croix-de-Berny.</i></p>
+
+<p>Il fut convenu que l’on tirerait au sort les
+noms des cinq auteurs, afin d’établir l’ordre
+dans lequel ils se succéderaient ; chacun devait
+écrire un feuilleton faisant suite à celui qui le
+commandait. Le premier de la liste donnerait le
+titre du roman et le personnage qui, seul, fût invulnérable
+(précaution qui assurerait un semblant
+d’unité à l’œuvre).</p>
+
+<p>Le sort établit la liste suivante :</p>
+
+<div class="flex"><ul>
+<li class="xsmall">PIERRE VEBER</li>
+<li class="xsmall">JULES RENARD</li>
+<li class="xsmall">TRISTAN BERNARD</li>
+<li class="xsmall">GEORGES COURTELINE</li>
+<li class="xsmall">GEORGE AURIOL</li>
+</ul></div>
+<p>Le roman devait comprendre 30 à 35 feuilletons.
+Chaque feuilleton serait signé. Toute modification
+des personnages était autorisée, sauf la
+modification de sexe. Il était permis de tuer
+ceux qui déplaisaient (à l’exception de X…). Il
+était également permis d’en introduire d’autres,
+même s’ils ne prenaient aucune part à l’action.
+Ladite action pouvait être transportée dans toutes
+les parties du monde ; en pareil cas, il importe
+de prévenir le lecteur, qui ne se méfierait pas,
+par quelques phrases explicatives.</p>
+
+<p>Donc, résumons nos intentions : Nous avons
+voulu faire du roman-feuilleton une chose purement
+mécanique, simplifiant la besogne par la
+division du travail. En même temps, la coopération
+au travail, ainsi qu’aux bénéfices, éminemment
+socialiste, est d’un exemple excellent pour
+nos confrères. Nous espérons que notre tentative
+aura contribué du moins à ranimer l’esprit de
+corps, qui tend à disparaître de plus en plus chez
+les littérateurs. Il se peut que le roman ainsi
+composé soit d’une sottise navrante ; il se peut
+(et nous le souhaitons) qu’il soit, au contraire,
+d’une gaieté parfaite ; il aura du moins l’attrait
+de l’imprévu aussi bien pour nos lecteurs que
+pour nous-même.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Pierre Veber.</span></p>
+
+<p class="gap small">(Paris, 1895)</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">X…</p>
+
+
+
+
+<p class="by">PIERRE VEBER</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+<span class="xsmall">UNE SITUATION QUI N’A PAS DE NOM</span></h2>
+
+
+<p>Le monsieur, d’un certain âge, que deux sergents
+de ville tenaient aux biceps, n’eut pas l’air
+surpris lorsqu’on le présenta au commissaire.</p>
+
+<p>— Voilà, dit le brigadier, un gaillard que
+nous avons pincé en train de jeter des pierres
+dans les fenêtres de M<sup>me</sup> veuve Coignet, 53, avenue
+Montaigne. C’est un anarchiste de la pire espèce.</p>
+
+<p>Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait
+le local, comme s’il avait l’intention d’y
+établir une industrie quelconque. Assurément,
+« il en avait vu bien d’autres » et ne gaspillait
+pas l’émotion.</p>
+
+<p>Le commissaire lui demanda :</p>
+
+<p>— Vos nom et prénoms ?</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas, répondit le monsieur.</p>
+
+<p>— Comment vous appelez-vous ?</p>
+
+<p>— Je ne m’appelle pas.</p>
+
+<p>— Allons donc ! Vous refusez de dire qui vous
+êtes ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas.</p>
+
+<p>— Vous voulez plaisanter avec la justice, mon
+garçon ; vous faites le mariolle, hein ? Ça vous
+passera, joli jeune homme…</p>
+
+<p>— Monsieur, je ne plaisante pas. Je n’ai pas
+de nom parce que je suis mort, il y a dix ans,
+dans la catastrophe du <i>Squale</i>.</p>
+
+<p>Le commissaire, soudain, changea d’attitude ;
+il pensa : « J’ai affaire à un pauvre fol », et il
+s’empressa d’adopter le ton d’exquise courtoisie
+que les magistrats réservent aux seuls déments :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, je vois qui vous êtes… l’Empereur
+du Maroc, n’est-ce pas ? et vous venez
+d’hériter de 600 millions ? Que Votre Majesté
+daigne m’excuser… ces messieurs vont La reconduire
+en voiture.</p>
+
+<p>— Monsieur, vous vous méprenez : je ne suis
+pas fou. Je vous affirme que <i>je suis bien mort</i>, et
+j’ajoute que c’est ce qui me tue. Vous avez peut-être
+entendu parler de ce naufragé du <i>Squale</i> qui
+revint en France dix ans après le sinistre ?…</p>
+
+<p>— Oui. On n’a jamais élucidé cette affaire-là ;
+c’est tout récent, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Tout récent ; le naufragé en question, c’est
+moi. Parmi les noms des passagers qui avaient
+péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà
+pourquoi je n’ai plus de nom.</p>
+
+<p>— Comment avez-vous fait pour vivre dix ans
+sans état civil ?</p>
+
+<p>— J’étais dans un pays où l’on ne s’inquiète
+pas de contrôler l’identité des gens, et puis cela
+m’amusait un peu de faire peau neuve ; aussi
+n’ai-je pas réclamé, lorsque j’ai appris que l’on
+me croyait mort. J’étais bien là où je me trouvais
+et je n’avais aucune hâte de rentrer en
+France. J’ai passé dix bonnes années là-bas, à
+New-York, sous le nom de Hicks.</p>
+
+<p>— Alors, vous vous nommez Hicks ?</p>
+
+<p>— Non plus. Car, au bout de dix ans, j’ai
+voulu reprendre mon véritable nom ; trop tard,
+il y avait prescription. Or, j’avais avoué que
+Hicks n’était pas mon patronyme ; il n’y avait
+plus moyen de le reprendre. A cette heure, je suis
+dans une situation plus triste que celle du bâtard,
+qui, lui, a au moins un prénom.</p>
+
+<p>— Tout ça ne m’explique pas pourquoi vous
+jetez des pierres dans les carreaux. Finissons-en :
+je suis pressé d’aller me coucher.</p>
+
+<p>— Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir ?
+D’ailleurs je jetais des pierres dans <i>mes</i> carreaux.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que ma femme ne voulait pas m’ouvrir,
+c’est clair.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! vous êtes marié…? Et pourquoi
+votre femme ne voulait-elle pas vous ouvrir ?</p>
+
+<p>— Mais parce que je suis mort depuis dix ans !
+Quand j’ai vu qu’à New-York on refusait de me
+reconnaître, j’ai pensé : « Je vais retourner à
+Paris, où j’ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra,
+elle. » J’arrive ici ; je m’informe de
+M<sup>me</sup> veuve Coignet…</p>
+
+<p>— Je comprends : vous avez trouvé votre
+femme remariée… C’est très curieux !</p>
+
+<p>— Vous trouvez ?</p>
+
+<p>— Et vous réclamez votre femme qui ne veut
+plus de vous ?</p>
+
+<p>— Vous n’y êtes pas du tout. Vous devez penser
+que j’ai, maintenant, un grand détachement
+des choses humaines. Avec mon état civil, une
+partie de moi est morte ; il m’est impossible désormais
+de m’irriter ou de me réjouir. Comprenez-vous ?
+je me survis, et la mélancolie indifférente
+qui est ma nuance d’âme ne se teinte d’aucun
+courroux. Je pensais donc que ma femme
+n’avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant
+dix ans. J’aurais accepté qu’elle se fût remariée.</p>
+
+<p>— Si elle ne s’est pas remariée, de quoi vous
+plaignez-vous ? Faites-vous connaître.</p>
+
+<p>— C’est ce que j’ai fait ; j’ai trouvé ma femme
+avec un amant. Le nom de mes ancêtres m’est
+d’autant plus précieux qu’il ne m’appartient
+plus. Ma veuve le traîne dans la boue ; tout le
+quartier sait qu’elle vit maritalement avec un
+capitaine d’artillerie. J’ai exigé qu’elle régularisât ;
+elle ne veut pas ; elle refuse même de me
+recevoir.</p>
+
+<p>— Introduisez une demande en rétablissement
+d’état civil ; et quand vous aurez été reconnu,
+vous demanderez le divorce.</p>
+
+<p>— Vous n’ignorez pas qu’on ne meurt qu’une
+fois. J’ai réclamé, imploré, quémandé, postulé,
+je n’ai rien obtenu. On s’est borné à interroger
+ma veuve ; elle a toujours nié que je fusse son
+mari. Elle a raison, après tout ; ma fortune était
+suffisante pour deux ; elle ne suffirait pas pour
+un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j’ai
+beaucoup changé ; personne ne m’a trouvé ressemblant.
+Je ne vous trompais donc pas quand
+je vous disais que j’étais mort depuis dix ans et
+que je n’avais plus de nom.</p>
+
+<p>— Que comptez-vous faire ?</p>
+
+<p>— Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus,
+tantôt au-dessous. Je n’ai plus droit à la Justice
+et je n’attends rien que de moi-même.</p>
+
+<p>— Ici, nous ne sommes pas d’accord. Promettez-moi
+de vous tenir tranquille ; à cette seule
+condition je vous rendrai la liberté.</p>
+
+<p>— Je ne promets rien. Car vous n’avez pas réfléchi
+à ceci : <i>on ne m’arrête pas</i>. Pour m’arrêter,
+il faudrait mille formalités pour lesquelles il
+est nécessaire que je possède un nom. Je suis un
+fantôme. Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet
+père pour tapage nocturne ? Non, n’est-ce pas ?
+Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu’un
+procès-verbal contre moi. Ma situation comporte
+mille ennuis ; elle me prive des plus élémentaires
+avantages sociaux, mais elle me dispense
+des servitudes y-afférentes.</p>
+
+<p>Le commissaire parut vivement intéressé par
+ce raisonnement ; il calcula la quantité de travail
+supplémentaire qui lui incomberait s’il retenait
+ce prévenu anonyme, et il se résolut à l’indulgence :</p>
+
+<p>— Vous pouvez vous retirer ; mais n’y revenez
+plus.</p>
+
+<p>— Laissez aller monsieur.</p>
+
+<p>Le monsieur quitta le commissariat. Un instant,
+sous le porche, il contempla le ciel, comme
+s’il en allait choir une solution filante. Puis
+il s’en fut, du pas d’un homme que rien n’inquiète,
+à l’avenir.</p>
+
+<p>Il se rendit au 53 de l’avenue Montaigne, où,
+à cette heure tardive, sa femme et l’amant d’icelle
+devaient être sans défiance. Il ne savait pas
+ce qu’il allait leur dire, mais il comptait sur le
+hasard, l’inépuisable hasard, qui fournit les contenances
+et les mots qui vont avec. Il verrait ;
+l’important était d’arriver à une transaction.</p>
+
+<p>Il sonna : sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement :</p>
+
+<p>— Ne vous effrayez pas, c’est encore moi. Mais
+je n’ai pas de mauvaises intentions.</p>
+
+<p>— Vous savez qu’<i>Il</i> est là.</p>
+
+<p>— Ma chère veuve, je viens vous ennuyer
+pour la dernière fois. Je désire <i>lui</i> parler, et vous
+assisterez à notre entretien.</p>
+
+<p>— Qui dois-je annoncer ?</p>
+
+<p>— Mais… Ah ! oui, c’est vrai… je n’y pensais
+plus. Annoncez M. X… tout court.</p>
+
+<p>La femme sortit. X… resta dans l’antichambre,
+inspecta le local. Sur la cheminée, son portrait
+souriait dans un cadre orné d’un crêpe ; devant,
+une fleur artificielle faisait semblant de se faner
+dans un vase de porcelaine.</p>
+
+<p>Rien n’était changé, et cela n’avait rien de
+surprenant, car il est certain que rien ne change
+et que « tout est bien toujours la même chose »,
+selon le mot de l’écrivain allemand. Il prit la
+fleur et la mit à sa boutonnière.</p>
+
+<p>La porte du salon s’ouvrit :</p>
+
+<p>— Si vous voulez vous donner la peine d’entrer ?</p>
+
+<p><i>L’autre</i> était là. Le capitaine était un homme
+entre deux âges, mais non entre deux maîtresses ;
+petit, replet…</p>
+
+<p>Après tout, vais-je m’attarder à décrire un personnage
+dont la vie ne tient qu’à un fil, qui peut
+être tué d’un moment à l’autre par le caprice de
+mes collaborateurs ?</p>
+
+<p>Il se leva, indiqua un siège. X… parla en ces
+termes :</p>
+
+<p>— J’ai annoncé à madame que je n’avais aucune
+mauvaise intention ; je réitère cette annonce
+pour que vous laissiez en repos le revolver
+autour duquel, imprudemment, votre dextre se
+joue dans la poche de votre veston. Aussi bien,
+n’êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je
+me présente les mains pleines de conciliation.
+Vous savez qui je suis.</p>
+
+<p>— Mais… je n’ai pas l’honneur…</p>
+
+<p>— Si, vous avez l’honneur. Entre nous, vous
+pouvez avouer que vous <i>savez</i> qui je suis. Sans
+reproches, je vous ferai observer que vous occupez
+ici ma place ; mes biens sont les vôtres,
+ma femme vous appartient. Je ne réclame rien
+de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas assez
+égoïste pour vous dégoûter de ma succession.
+Par contre, j’exige absolument que vous régularisiez.</p>
+
+<p>— Régulariser ? Quel intérêt cela a-t-il pour
+vous ?</p>
+
+<p>— Amour-propre d’outre-tombe… J’ai toujours
+eu le goût des positions nettes ; je ne veux
+pas que l’on dise que ma veuve fait la noce. Je
+vous avertis qu’en cas de refus de votre part, je
+suis prêt aux représailles.</p>
+
+<p>— Lesquelles ?</p>
+
+<p>— Ce serait trop long à vous expliquer. Vous
+soupçonnez que je suis prêt à vous infliger mille
+supplices chinois. Aussi, je vous conseille de
+vous soumettre.</p>
+
+<p>— Il y a néanmoins un obstacle au mariage
+que vous voulez m’imposer… Je suis déjà marié.</p>
+
+<p>— Ah ! bah !</p>
+
+<p>— Oui. Ma femme est partie en bombe, il y
+a une dizaine d’années, avec un ami à moi. Depuis,
+ils n’ont plus donné signe de vie. Cependant,
+en me mariant, je m’expose à être bigame ; m’y
+obligerez-vous ?</p>
+
+<p>X… médita ; il reprit :</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? On ne pourra prouver votre
+bigamie qu’en démontrant l’existence de votre
+première femme ; or celle-ci a tout intérêt à ne
+pas se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle
+régularisé. N’éprouvez-vous pas quelque joie à
+mettre au monde de petites monstruosités légales ?</p>
+
+<p>Le capitaine répondit :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">JULES RENARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="xsmall">LA RÉPONSE DU CAPITAINE ET LA RÉPLIQUE DE X…</span></h2>
+
+
+<p>— Monsieur, vous m’ennuyez avec votre histoire.
+Elle est à dormir debout, sur un pied. Vous
+vous dites : « Voilà une bonne bête de capitaine,
+un capitaine de Courteline : je peux le faire
+poser. » Et vous me faites poser. Dans quel but ?
+Je ne sais pas ; pour gagner un pari, sans doute,
+une somme infime, soixante-quinze francs peut-être,
+ou quelque dîner. Et vous inventez cette
+catastrophe de la <i>Gascogne</i>.</p>
+
+<p>— Du <i>Squale</i>, reprit doucement X…</p>
+
+<p>— Tant pis pour vous. Avec la <i>Gascogne</i>,
+vous m’intéressiez. C’est un bateau superbe,
+admirablement monté, le type modèle de notre marine.
+Pleurons la <i>Gascogne</i> tant que vous voudrez,
+mais je me moque du <i>Squale</i> ou de sa carcasse au
+fond des eaux, s’il en reste. Passons. On vous croit
+mort. D’abord, ça vous va pendant dix ans. Puis
+ça ne vous va plus. M’expliquerez-vous cette lubie ?
+Quand on est mort, c’est pour tout le temps !</p>
+
+<p>— Oui ; mais quand on n’est pas mort ?</p>
+
+<p>— Quand on n’est pas mort, on le dit le soir
+même, le lendemain, huit jours après, au plus
+tard. On télégraphie à sa famille désolée. On
+rassure ses parents affligés, ses amis inquiets.
+Vous, malin, vous vous distinguez. Il vous faut
+de l’original, des coups de théâtre préparés de
+loin, un retour à effet, une situation embrouillée,
+du mauvais feuilleton de sous-off, et ça vous
+amuse de réclamer un nom que vous ne vous rappelez
+même plus, au bout de dix années. Pourquoi
+dix ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il y a prescription.</p>
+
+<p>— C’est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez.
+Apprenez qu’il n’y a pas de prescription
+amissive des noms. La propriété du nom est
+inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter
+votre Larousse… ici, toujours à droite. Je me
+suis interdit de le changer de place, par déférence
+pour son poids. Quel meuble ! Vous y lirez une
+demi-colonne de renseignements désastreux pour
+votre cause. Ça vous ennuie, hein ! mon naufragé ?</p>
+
+<p>— Du tout, répliqua X…, qui reprenait sa
+bonne humeur en lisant le Larousse. Mais, si j’ai
+droit à mon nom, il me faut au moins rétablir
+mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon
+identité.</p>
+
+<p>— Et moi, dégourdi ! ne suis-je pas là pour
+un coup ? s’écria le capitaine. Citez-moi devant
+le tribunal. Pensez-vous que j’aie peur ? Me
+croyez-vous capable d’un faux témoignage ? Est-ce
+que j’ignore votre nom ? Est-ce que j’ignore
+que vous vous appelez…</p>
+
+<p>— Taisez-vous, fit X… vivement : vous allez
+tout gâter.</p>
+
+<p>— Bon ! bon ! dit le capitaine. Gardez votre
+incognito, si vous y tenez. J’aime autant ne plus
+vous connaître. J’ai horreur des nouvelles relations.
+Mais alors, que venez-vous f… ici ? Reprendre
+votre femme ? Aline ! Aline ! écoute un
+peu.</p>
+
+<p>— Tiens, vous l’appelez Aline ? Moi je l’appelais
+Marthe.</p>
+
+<p>— Moi, dit le capitaine, je l’appelle Aline :
+C’est plus court et ça efface le passé. Aline, regarde
+le monsieur, regarde-le bien, et dis si tu
+l’aimes mieux que moi.</p>
+
+<p>— Oh ! mon ami !… fit Aline.</p>
+
+<p>— Ne comprends-tu pas ? dit le capitaine. Je
+te demande si tu préfères coucher avec le monsieur
+qu’avec moi.</p>
+
+<p>Aline ne sut que rougir et se retirer.</p>
+
+<p>— Vous voyez, dit à X… le capitaine, quelle
+impression vous lui produisez. Elle vous tourne le
+dos. Ayez donc l’amabilité de m’en faire autant.</p>
+
+<p>— Monsieur, expliqua X… qui se raffermissait,
+je vous le répète, je ne réclame ni ma
+femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes
+l’amant de Marthe…</p>
+
+<p>— Aline, Aline, rectifia le capitaine.</p>
+
+<p>— Mettons Marthe-Aline, dit X… Je vous prie
+de l’épouser, c’est-à-dire de régulariser, pour
+mon honneur.</p>
+
+<p>— Encore ? s’écria le capitaine. Nous n’avançons
+pas, nous piétinons : nous n’en sortirons
+jamais. Il me prie de régulariser pour son honneur.
+Il a des mots charmants. Dites donc, jeune
+homme qui parlez si haut de régulariser, êtes-vous
+en règle avec votre service militaire ? Quand
+vous vous prélassiez là-bas, à New-York, qui faisait
+vos premiers vingt-huit jours, vos seconds
+vingt-huit jours, et vos treize jours ?</p>
+
+<p>— Oh ! répondit X… avec suffisance, il y a
+prescription.</p>
+
+<p>— Décidément, c’est une rage. Sachez, pékin
+retour d’Amérique, que le sous-lieutenant n’a
+qu’un galon, que le lieutenant en a déjà deux,
+mais que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez
+qu’un capitaine ne reçoit de personne des leçons
+de code militaire, et sachez qu’il n’y a
+prescription pour les déserteurs, en temps de
+paix, qu’au bout de trente années, et que sur un
+signe de moi, on peut vous coffrer.</p>
+
+<p>— Vous ne ferez pas ce signe, dit X… En
+vous sommant d’épouser ma femme pour mon
+honneur, je m’adresse non au capitaine, mais à
+l’homme d’honneur. Restez donc assis.</p>
+
+<p>— Vous connaissez mon faible, dit le capitaine,
+qui se levait avec cette solennité qu’ont
+perfectionnée en France les hymnes russes. Je
+pense, comme vous, qu’un homme ne saurait
+vivre sans honneur. Voici mon revolver. Je me
+retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous.</p>
+
+<p>— Vous voulez que je me brûle la cervelle ?</p>
+
+<p>— Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine.
+Je veux que chacun fasse son devoir.</p>
+
+<p>— Vous oubliez notre unique statut, dit froidement
+X… Je regrette qu’il me soit impossible de
+me suicider. Ça terminerait tout, et mon Dieu ! j’en
+ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel
+sourire qu’il avait appris des cannibales forains
+de New-York, s’il m’est défendu de me supprimer
+moi-même, rien ne m’empêche de vous tuer. Je
+n’ai qu’à tourner contre vous cette arme que, si
+imprudemment, vous m’avez prêtée.</p>
+
+<p>— Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais :
+elle n’est pas chargée.</p>
+
+<p>— Nous verrons bien, dit X… Je vous autorise
+à commander le feu. Du courage, comme
+à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous
+ferme, le buste droit, la tête haute, l’œil sur le
+petit trou noir.</p>
+
+<p>— Je me rends, dit le capitaine : j’épouserai.</p>
+
+<p>— Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie.
+Ma première était stupide. Oui, quelle
+drôle d’idée de vous forcer à épouser ma femme !
+La belle vengeance ! A peine si je vous mettais
+dans l’embarras. Je consolidais plutôt votre
+bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref, je
+raisonnais comme un serin. Maintenant, mon
+capitaine, c’est moi qui répouse. Depuis que nous
+bavardons, des souvenirs m’attendrissent. Il fait
+bon ici. Il fait chaud, doux. C’est propre, gentil,
+intime. Vous n’avez rien changé, et pourtant cela
+me paraît mieux qu’autrefois. Effet d’absence.
+Ma femme même me replaît. Il me semble qu’elle
+a gardé ses qualités de jadis, sous mon règne,
+et que vous lui en avez ajouté quelques-unes
+dont je profiterai. Quand je pense que j’allais
+vous laisser ce nid et son oiseau, vous y installer
+définitivement, maritalement, et partir, sans
+regret, ma sotte vanité satisfaite… de quoi ? je
+vous le demande !… Imbécile ! imbécile ! Deux
+fois imbécile : une pour moi, l’autre pour vous.
+Marthe ! Marthe ! écoute, écoute ici.</p>
+
+<p>— Que désirent ces messieurs ? dit Marthe
+circonspecte.</p>
+
+<p>— Voici monsieur, qui est ton amant, dit X…,
+et voici ton mari, qui a un revolver. Si tu consens
+à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si tu
+préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis.</p>
+
+<p>— Aline ! s’écria le capitaine.</p>
+
+<p>— Marthe ! implora X…</p>
+
+<p>— Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse.</p>
+
+<p>— Vous l’entendez, mon capitaine. Elle se met
+du côté où le revolver ne part pas, du côté du
+manche. Vous l’impressionnez moins qu’une
+arme à feu, ce qui ne saurait vous humilier.
+Bombez la poitrine.</p>
+
+<p>— C’est un assassinat, dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Conformément à la loi du flagrant délit,
+dit X…</p>
+
+<p>— C’est une lâcheté, dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Vous insultez le jury qui m’acquittera,
+dit X…</p>
+
+<p>— Vous refusez de vous battre ?</p>
+
+<p>— J’aime mieux vous abattre.</p>
+
+<p>— Je vous défie de prendre une de ces deux
+épées accrochées au mur.</p>
+
+<p>— Elles ne sont pas à moi, dit X…, jamais je
+ne touche une épée. Je me souviens seulement
+d’avoir brandi une lance dans une pantomime,
+sur le pont du <i>Squale</i>. Attention ! voulez-vous
+compter, mon capitaine ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas prêt et je vous propose de
+m’en aller, dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Assez loin pour que je n’entende plus parler
+de vous ? demanda X…</p>
+
+<p>— Oui, là, foi d’officier.</p>
+
+<p>— Ramassez votre casquette et filez, dit X…</p>
+
+<p>— J’ai l’air d’un régisseur qui remet ses clefs,
+dit le capitaine. J’espère avoir administré loyalement
+vos biens. J’abandonne même quelques
+petits acquêts à la communauté. Tout autre que
+moi, peut-être, se jugerait sévèrement, et je croirais
+manquer de crânerie gauloise, s’il n’était
+ridicule de se laisser tuer pour une femme qu’on
+a vu vieillir de dix ans et qui vous lâche.</p>
+
+<p>— Je vous prie de l’excuser à cause du revolver,
+dit X… La chair à canon est faible.</p>
+
+<p>— Je n’insiste plus, dit le capitaine. Il me reste
+à vous souhaiter, mon cher monsieur Co…</p>
+
+<p>— Chut ! Je me nomme X…</p>
+
+<p>— Mes compliments. C’est un joli nom de
+savant inconnu. Où me conseillez-vous d’aller,
+maintenant ?</p>
+
+<p>— A New-York. Je vous donnerai des lettres.</p>
+
+<p>— Je déteste le porc salé.</p>
+
+<p>— Allez passer une revue de détail.</p>
+
+<p>— Je suis en retraite.</p>
+
+<p>— Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez
+au claque, allez vous coucher, allez à Kiel, allez
+avec nos peintres à Berlin, allez au diable ; mais,
+je vous en prie, comme je tiens toujours votre
+pistolet par le bon bout, si vous ne voulez pas
+que ça recommence et que ça finisse mal, allez-vous-en !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="xsmall">COMME ON SE RETROUVE</span></h2>
+
+
+<p>La porte d’en bas se referma bruyamment.
+Le capitaine avait quitté la maison.</p>
+
+<p>Marthe et son mari étaient restés de chaque
+côté de la cheminée, un peu pâles l’un et l’autre.
+Et, pendant quelques minutes, ils gardèrent le
+silence, occupés, malgré leur trouble, à un mutuel
+examen.</p>
+
+<p>X… était stupéfait de l’heureux changement
+qui s’était opéré chez sa femme. La sèche petite
+brunette de jadis était maintenant une blonde
+grasse. (Bienfaits d’une vie paisible et d’une excellente
+eau de teinture.)</p>
+
+<p>Lui, de son côté, n’avait pas considérablement
+vieilli. Son visage, un peu hâlé et sans moustache,
+s’encadrait de deux abondants favoris,
+dont l’un se trouvait être postiche (à la suite de
+quelle aventure ?)</p>
+
+<p>X… et Marthe, après s’être examinés, ne trouvaient
+rien à se dire, et leur émotion ne s’apaisait
+pas. Il semblait que rien ne subsistât des
+événements de ces dix dernières années.</p>
+
+<p>Pourtant la chaîne de leurs conversations quotidiennes
+ne s’était pas encore raccrochée. X…
+essayait en vain de parler, et Marthe ne trouvait
+mot. A la fin, le mari, avec un violent effort
+sur lui-même, fit un pas vers sa femme, et, d’une
+voix un peu altérée :</p>
+
+<p>— Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau
+froid ?</p>
+
+<p>C’était son mets de prédilection. Très souvent,
+jadis, en revenant d’un concert de cors de chasse,
+où il la menait trois fois la semaine, ils allaient
+grappiller à minuit dans les armoires de cuisine,
+râflant des œufs durs, un morceau de bouilli,
+l’aile de poulet froid mise de côté pour le déjeuner
+du lendemain.</p>
+
+<p>Marthe, à la question de son mari, répondit de
+sa voix douce qu’il n’y avait pas de veau froid,
+mais qu’il devait rester du gigot et des aubergines.
+Puis elle s’échappa pour préparer un
+souper.</p>
+
+<p>X…, resté seul, éprouva de nouveau cette impression
+pénible d’un recommencement après
+dix ans d’aventures inutiles. Son naufrage, avec
+toutes ses péripéties, lui semblait aussi insignifiant
+qu’un naufrage de gravure, et le capitaine
+de sa femme lui parut une fiction à trois galons
+d’or. Il piochait dans sa mémoire comme dans
+une terre de mort, n’en retirait que des souvenirs
+inertes, à qui il tâchait en vain de rendre la vie.
+Il s’évoqua dans son île déserte, se nourrissant
+de plantes diverses, et réduit, pour se friser les
+favoris, à chauffer au feu vacillant d’un bois résineux
+deux baguettes de cocotier. Un soir, dans les
+broussailles, acculé contre des rochers, il s’était
+trouvé tête à tête avec une hyène affamée, et tous
+deux s’étaient regardés, les yeux dans les yeux,
+pendant six mortels quarts d’heure. Après quoi,
+l’hyène affamée, qui ne voyait sans doute dans
+cette occupation qu’un moyen de tuer le temps,
+avait simplement quitté la place.</p>
+
+<p>D’autre part, il retrouvait son fumoir de jadis
+avec les mêmes dispositions, les mêmes ornements.
+A peine le capitaine avait-il comblé
+quelques vides par des images de son choix :
+<i>Joseph et Putiphar</i>, <i>Monsieur Thiers sur son lit
+de mort</i>, <i>Capture d’un jeune sanglier</i>. Mais X…
+remarqua que, par une attention touchante, on
+avait laissé là ses diplômes encadrés, son diplôme
+de licencié ès-lettres et son certificat de maître
+nageur. Il ne vit point seulement que, par une
+autre attention touchante, sa femme avait gratté
+son nom sur ces parchemins pour le remplacer
+par celui d’un capitaine usurpateur.</p>
+
+<p>X… avait fait le tour de la chambre et était
+revenu s’asseoir au coin du feu. Ici se plaça un
+épisode attendrissant.</p>
+
+<p>Par l’entre-bâillement d’une porte se glissa
+un grand chien noir à longs poils. Ce chien, d’un
+bond joyeux, vint sauter tout autour de X…,
+qu’il lécha à la figure avec effusion, se livrant à
+force gambades et à force aboiements joyeux,
+s’arrêtant parfois les pattes droites et, la tête
+haute, se gargarisant d’un hurlement prolongé,
+destiné sans doute à informer tous les barbets du
+quartier qu’il y avait du nouveau ce soir-là.</p>
+
+<p>X… s’extasia sur cette fidélité canine, que dix
+ans d’absence n’avaient pu entamer. A son
+tour, il combla le chien de caresses. « Martin !
+la belle fille ! Oui, c’est elle ! Oui, c’était la
+petite Martin. Elle était contente de revoir son
+vieux maître ! Elle avait trouvé le temps long
+après son vieux maître ! Oui, le beau Martin.
+Holà ! Doucement. Holà ! Oui, le beau Martin ! »</p>
+
+<p>A ce moment, Marthe rentrait, tenant un plateau
+chargé de victuailles.</p>
+
+<p>— Tu sais, dit X… d’un ton qu’il s’efforçait
+en vain de rendre dégagé, tu sais, Martin m’a
+reconnu.</p>
+
+<p>— C’est d’autant plus méritoire à lui, dit
+Marthe de sa voix douce, qu’il ne te connaît pas.
+C’est un nouveau Martin, qui n’a que cinq ans,
+et que j’ai acheté après la mort de l’autre. Mais
+n’est-ce pas qu’il lui ressemble ?</p>
+
+<p>Ils s’attablèrent. La pendule sonna dix heures.</p>
+
+<p>— Ça fait minuit moins le quart, dit X…, en
+levant le nez.</p>
+
+<p>C’était bien ça. Il n’avait pas oublié le retard
+habituel de la pendule.</p>
+
+<p>En causant avec sa femme, X…, la dévisageant,
+la retrouvait identique (malgré qu’elle fût
+plus grasse) et charmante du charme des choses
+recouvrées. Sous l’influence d’une demi-bouteille
+de champagne, d’un jeûne assez long et de la
+tiédeur du logis, sous la simple influence, que
+diable ! de sa naturelle virilité, il brûlait de
+continuer le cours de ses constatations. Pourtant,
+avant d’aller plus loin, il fuma une pipe. Et ce
+fut Marthe qui alla chercher au râtelier la pipe
+bien culottée du capitaine. Il la déclara excellente.</p>
+
+<p>— Oui, dit Marthe, le capitaine la fumait bien
+souvent. Il fumait beaucoup, et même trop pour
+un homme si peu habitué à se laver les dents.</p>
+
+<p>X… s’était levé, et, insensiblement, il avait
+attiré Marthe vers un assez large divan placé près
+de la bibliothèque. L’aventure eut un certain
+charme.</p>
+
+<p>— Ah ! dit Marthe dans l’instant d’apaisement
+qui suivit cette première rencontre, je ne regrette
+pas le capitaine. Il était bon, affectueux, mais
+vraiment mal tenu de sa personne. De plus, il
+avait une vilaine maladie, et même je t’avoue
+que je ne suis pas tranquille.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="xsmall">A LA RECHERCHE D’UNE AME SŒUR</span></h2>
+
+
+<p>Nous avons laissé le capitaine à la porte de
+la maison. Il tombait une pluie si dense que la
+rue semblait un vaste aquarium. Heureusement,
+un cheval, son cocher et un fiacre ruisselants
+vinrent à passer devant l’officier, qui les héla
+pour se mettre à l’abri. Mais, une fois dans la
+voiture, il hésita longuement sur l’adresse à
+donner.</p>
+
+<p>Pendant la scène de rupture, il n’avait eu
+qu’une pensée en tête. Ce n’était pas une pensée
+de vengeance, car ce capitaine avait une grande
+âme généreuse. Ce n’était pas non plus une idée
+de raccommodement possible, car il était fier autant
+que brave. Non : il se disait simplement :
+« Dans un instant, j’aurai rompu toute attache
+avec M<sup>me</sup> X… et je pourrai aller voir les filles. »</p>
+
+<p>Car ç’avait été pendant de longues années le
+désir toujours inassouvi de cet homme timide et
+bon. Marthe, avec sa tendresse, le tenait en des
+chaînes étroites. Si bien cachées qu’eussent été
+ses fredaines, elles n’eussent point échappé, selon
+lui, à cette douce compagne, et la crainte d’être
+soupçonné immobilisait le vieil homme de
+guerre, lui que rien pourtant n’avait jamais
+effrayé dans sa rude carrière d’officier d’habillement.</p>
+
+<p>Il était toujours perplexe, quand, se disant
+tout à coup qu’il ne pouvait quitter ainsi, sans
+un mot d’adieu, l’infidèle, il donna au cocher
+l’adresse du Grand-Hôtel, où il savait trouver un
+bureau télégraphique encore ouvert.</p>
+
+<p>Et il brouilla de ces lignes fébriles le calme
+azur du petit bleu :</p>
+
+<p class="ind">« Madame,</p>
+
+<p>« Je n’ajouterai aucun commentaire à ce qui
+s’est passé tout à l’heure. Veuillez faire descendre
+demain, à la première heure, chez votre
+concierge, les six chemises qu’on m’a livrées
+jeudi dernier, toutes mes bottines, mon costume
+neuf et la photographie de ma mère.</p>
+
+<p class="sign">« <span class="sc">Léon</span>. »</p>
+
+<p>Puis il dit au cocher :</p>
+
+<p>— 90, rue Saint-Georges.</p>
+
+<p>C’était là qu’il avait connu jadis une jeune
+femme, M<sup>lle</sup> Ferdinande, et un hasard lui avait
+appris, trois ans auparavant, qu’elle demeurait
+toujours à la même adresse.</p>
+
+<p>Rue Saint-Georges, à l’entresol, deux fenêtres
+étaient faiblement éclairées. Le capitaine gravit
+les vingt marches dans l’escalier sombre et sonna
+à la porte de droite. Il sonna deux fois, trois
+fois, quatre fois. A la fin, des pas glissèrent derrière
+la porte, qui ne s’ouvrit point, et une voix
+cria :</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous ?</p>
+
+<p>Il dit son nom.</p>
+
+<p>La voix demanda :</p>
+
+<p>— Est-ce pressant ?</p>
+
+<p>Et comme le capitaine, interloqué, ne répondait
+pas, la voix continua :</p>
+
+<p>— Le docteur est malade. Il ne peut pas se
+déranger.</p>
+
+<p>Et les pas s’éloignèrent.</p>
+
+<p>Le capitaine jeta une nouvelle adresse au cocher :
+76, rue de Trévise. Chemin faisant, il
+scrutait toutes les boutiques encore ouvertes,
+épiant les doubles fonds possibles. Mais rien
+d’assez précis ne pouvait lui permettre une démarche
+quelconque.</p>
+
+<p>Rue de Trévise, la maison était sombre. Toutes
+les fenêtres dormaient. Le capitaine n’osa monter,
+crainte d’une méprise nouvelle.</p>
+
+<p>Alors il acheta un journal et consulta les petites
+annonces équivoques de la dernière page :
+<i>Madame Paddy, leçons d’anglais, 39, rue Montholon.</i>
+A l’adresse indiquée, au troisième étage,
+il y avait une fenêtre éclairée. Le capitaine monta
+au troisième. Après le premier coup de sonnette,
+un vieillard vint lui ouvrir.</p>
+
+<p>— C’est bien ici que demeure M<sup>me</sup> Paddy ?</p>
+
+<p>— C’est bien ici ; mais que voulez-vous ? demanda
+le vieillard avec un fort accent allemand.</p>
+
+<p>— Je désirerais prendre une leçon d’anglais.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas l’heure. M<sup>me</sup> Paddy est en train
+de se coucher.</p>
+
+<p>— Raison de plus, fit observer le capitaine.</p>
+
+<p>Sans comprendre, le vieillard alla prévenir
+M<sup>me</sup> Paddy. Le capitaine, ému, attendait dans un
+petit salon. M<sup>me</sup> Paddy apparut enfin, avec des
+tire-bouchons gris aux tempes et un peignoir usé.</p>
+
+<p>— Faites-moi donner une leçon d’anglais, dit
+le capitaine, avec une impatience toute militaire.</p>
+
+<p>— Je vous en donnerai moi-même, dit la
+vieille dame ; mais le matin, de neuf heures à
+midi, et, l’après-midi, de deux à sept heures.</p>
+
+<p>— Ah ! fit le capitaine, vous donnez vraiment
+des leçons d’anglais ?</p>
+
+<p>— A votre disposition, dit la vieille dame.
+Venez demain à neuf heures.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, dit sèchement le capitaine.
+Je sais parfaitement l’anglais.</p>
+
+<p>Il ajouta, furieux :</p>
+
+<p>— On n’annonce pas qu’on donne des leçons
+d’anglais quand on donne véritablement des leçons
+d’anglais.</p>
+
+<p>Et il s’en alla, laissant les deux vieillards un
+peu surpris.</p>
+
+<p>Le capitaine, en remontant dans sa voiture,
+était fort désappointé. De guerre lasse, il résolut
+de se rendre dans une maison publique.</p>
+
+<p>Il se rappela qu’il avait passé jadis des moments
+assez convenables dans une petite maison
+plate, sise au coin de la rue de Steinkerque et du
+boulevard Rochechouart. Il donna cette adresse
+au cocher. « J’aurais dû commencer par là »,
+se dit-il avec satisfaction, durant que la voiture
+montait péniblement la rue Rochechouart. Elle
+prit la rue Turgot, traversa la place d’Anvers et
+le boulevard extérieur et s’arrêta devant une maison
+neuve, de belle apparence. La petite maison
+avait grandi depuis qu’on ne l’avait vue.</p>
+
+<p>En revanche, le numéro avait rapetissé dans
+de notables proportions. Le capitaine entendit le
+cocher qui riait dans sa barbe.</p>
+
+<p>— <i>Il</i> est démoli ! disait cette brute, <i>il</i> est démoli
+depuis deux ans.</p>
+
+<p>Vexé, le capitaine paya sa voiture et s’en alla
+au hasard, sur le boulevard extérieur. La pluie
+avait cessé. Des ombres passaient sous les tristes
+réverbères.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGES COURTELINE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="xsmall">OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC UN
+NOUVEAU PERSONNAGE</span></h2>
+
+
+<p>Cependant, à l’angle du boulevard et de la rue
+Germain-Pilon, un vieillard blanc, bien que vert
+encore, allait et venait, d’un pas fébrile. Un manteau
+de couleur foncée l’enveloppait des pieds à
+la tête, et, à la lueur d’un bec de gaz fiché dans
+le plâtre d’un mur, au-dessus d’un bureau de
+tabac, les rares passants pouvaient voir des
+larmes échappées de ses yeux rouler sur sa barbe
+de neige en gouttelettes pressées et fines.</p>
+
+<p>— Oh ! honte ! murmurait-il ; oh ! cruel attentat,
+dont mon honneur, après vingt ans, garde
+encore la brûlure ardente !… Quoi ? tu conserveras,
+cœur déçu, tendre et éternel blessé, le
+souvenir perpétuellement frais de ton affront ?…
+Quoi ? jusqu’aux portes du tombeau, tu sentiras
+couler doucement le sang de ta plaie incurable ?…</p>
+
+<p>La neige s’était mise à tomber ; mais le vieillard,
+tout à sa pensée, semblait ne pas s’en être
+aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un regard de
+hautain défi :</p>
+
+<p>— Eh bien, cria-t-il, sois maudit ! Dieu d’inclémence,
+Dieu d’injustice ! toi que, depuis vingt
+ans, je prie en vain, toi que n’a pas su émouvoir
+le spectacle de ma douleur, toi de qui, depuis
+vingt années, j’implore inutilement le concours
+et l’intervention toute-puissante, demeure à jamais
+abhorré ! Je jette ton nom en pâture à
+l’exécration des générations à venir !</p>
+
+<p>Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes,
+une voix, dans l’éloignement, chanta :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i1">Mon oncle Agénor m’avait bien promis</div>
+<div class="verse">La peau de son derrière pour m’en fair’un habit.</div>
+<div class="verse i1">I’n’ma rien donné, c’est un vieux fourneau ;</div>
+<div class="verse">J’lui prêterai mon nez pour s’en faire un couteau.</div>
+
+<div class="verse i5 stanza">Frotte, frotte,</div>
+<div class="verse i3">Petit pousse-crotte ;</div>
+<div class="verse i5">Frott’-moi l’dos,</div>
+<div class="verse i3">Petit Dugourdeau.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Nous avons dit du vieillard qu’il était déjà
+blanc et vert.</p>
+
+<p>Soudain il devint rouge.</p>
+
+<p>— Si c’était lui !… murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, avec un affreux sourire :</p>
+
+<p>— Oh ! connaître enfin cet Ennemi !… le
+tenir là, l’écraser de mes genoux écumants, arracher
+à son épouvante un aveu dans un dernier
+râle !!!</p>
+
+<p>La voix, qui se rapprochait, reprit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i1">Mon oncle Ildefons’ devait me donner</div>
+<div class="verse">Pour m’en faire un’chemis’ tous les poils de son nez.</div>
+<div class="verse i1">Mais il a lâch’ment trompé mon espoir !…</div>
+<div class="verse">Je lui prêt’rai mon nez pour s’en faire un’passoire.</div>
+
+<div class="verse i5 stanza">Frotte, frotte,</div>
+<div class="verse i3">Petit pousse-crotte ;</div>
+<div class="verse i5">Frott’-moi l’dos,</div>
+<div class="verse i3">Petit Dugourdeau.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le vieillard avança la tête, s’efforçant à pénétrer
+les ténèbres de cette nuit d’hiver.</p>
+
+<p>Un promeneur attardé s’avançait les deux
+mains enfouies dans les poches. C’était un
+homme aux puissantes épaules, à la moustache
+grisonnante achevée en fil de fer. Il était décoré
+de la Légion d’honneur, et son buste roulait sur
+ses hanches avec ce mouvement de <span lang="en" xml:lang="en">steam-boat</span>
+particulier aux personnes qui ont longtemps
+porté l’uniforme.</p>
+
+<p>— Allons ! prononça le vieillard d’une voix
+que lui seul entendit. Assurons-nous à l’instant
+même !</p>
+
+<p>Et, aussitôt, bondissant hors de la ligne
+d’ombre, coulée du pied des maisons, qui le dérobait
+aux regards :</p>
+
+<p>— Halte ! cria-t-il. Halte-là !</p>
+
+<p>Le capitaine (nos lecteurs l’ont déjà reconnu)
+eut un léger recul effaré.</p>
+
+<p>— Eh ! fit-il.</p>
+
+<p>D’une voix où l’irritation le disputait au mépris :</p>
+
+<p>— Oses-tu bien, reprit le vieillard, venir troubler
+la quiétude du lieu qui fut témoin de tes
+crimes ? As-tu la mémoire si courte ou le remords
+pèse-t-il si peu sur ta conscience que tu ne redoutes
+pas d’insulter de vociférations incongrues
+ces mêmes échos qui, il y a vingt ans, retentirent
+de cris de la victime ? <span class="sc">Souviens-toi ! Ah ! souviens-toi !…</span>
+Songe à cette nuit détestable où,
+dédaigneux des lois sociales, ternissant à la fois
+l’éclat de mon blason et la pureté irréprochable
+d’un nom que ton infortuné père avait porté
+avant toi, tu imprimas la plus infâme des souillures
+aux fastes mêmes de l’Histoire. Ai-je besoin
+de t’en dire plus long ? Me contraindras-tu à
+l’horreur de piétiner une fois encore les boues
+sanglantes du passé ?… Dois-je te rappeler de
+quel attentat monstrueux tu flétris, pour l’éternité,
+les mânes glorieux de Thémistocle ?</p>
+
+<p>Froid mais correct, le capitaine souleva au-dessus
+de son front le chapeau haut de forme qui
+le coiffait, un chapeau aux ailes retroussées,
+larges et creuses comme des péroraisons de discours
+académiques.</p>
+
+<p>— Une simple question, fit-il. Est-ce que vous
+auriez l’intention de vous payer ma figure ?</p>
+
+<p>— Mais… fit le vieillard.</p>
+
+<p>Il poursuivit :</p>
+
+<p>— C’est parce que de deux choses l’une : ou
+vous êtes ivre ou vous êtes fou. Si vous êtes fou,
+allez vous faire soigner ; si vous êtes ivre, allez
+vous mettre au lit. Il est minuit et demi ; j’ai
+affaire ; et je vous prie de me lâcher le coude.</p>
+
+<p>Le vieillard eut un rictus dont rien ne saurait
+exprimer l’excès de féroce ironie :</p>
+
+<p>— Ne tente pas de nier, reprit-il. Tu souillas — et
+de quelle façon !… — le fantôme du grand
+capitaine dont s’illustre l’antiquité. Mais ce ne
+devait être là que le point de départ d’une existence
+vouée tout entière à la débauche ! Pourquoi
+faut-il qu’aveugle aux larmes de ta mère, sourd
+aux justes représentations de ton aïeul expirant
+tu n’aies pas opposé la digue de la pudeur au flot
+envahissant de ta perversité précoce ? Hélas ! la
+soif des voluptés malsaines torturait ton cœur de
+damné ! Les plus infâmes appétits se jouaient,
+pareils à des jeunes agneaux, en ton âme, plus
+immonde cent fois qu’une sentine !… La coupe
+des plaisirs était là, offerte à ta concupiscence.
+Un mouvement eût suffi pour l’écarter de tes
+doigts !… Ce mouvement, tu ne le fis pas. Ta
+main s’avança, tremblante de désir, et, dix minutes
+plus tard, tu avais ajouté à la liste, déjà si
+longue, de tes crimes, la plus noire, la plus monstrueuse,
+la plus infâme des turpitudes : TU AVAIS
+ARRACHÉ MILTIADE A SES DEVOIRS !!!</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence.</p>
+
+<p>— Oui, enfin, c’est une idée fixe, déclara doucement
+le capitaine. Eh bien ! je dois vous en
+prévenir, je suis un homme très patient, mais il ne
+faut pas abuser. Je vous répète que j’ai affaire.</p>
+
+<p>— Ne m’oblige pas, reprit le vieillard, à te
+replacer sous les yeux la liste de tes forfaits sans
+nombre.</p>
+
+<p>— Voulez-vous vous en aller ?</p>
+
+<p>— Ne me force pas à évoquer ici le visage
+baigné de larmes du jeune et triste Astyanax,
+enlevé par ta main criminelle à la plus tendre
+des mères.</p>
+
+<p>— Voulez-vous vous ôter de là ?</p>
+
+<p>— N’exige pas que je fasse revivre, en un tel
+lieu et à cette heure, les hurlements d’Anadyomède…</p>
+
+<p>— Voulez-vous me laisser passer ?</p>
+
+<p>— … les plaintes d’Héliogabale captif…</p>
+
+<p>— Nous allons nous fâcher, mon brave.</p>
+
+<p>— … les cris de vengeance des Thébains…</p>
+
+<p>— Pour la dernière fois, oui ou non, voulez-vous…</p>
+
+<p>— … et des lamentations, si légitimes, hélas !
+des Chiottes que tu massacras !!!</p>
+
+<p>Le capitaine, quand le sang lui montait à la
+tête, devenait vert comme un poireau.</p>
+
+<p>A ces mots, plus pâle qu’un linceul :</p>
+
+<p>— Vous dites ? cria-t-il. Vous dites ?</p>
+
+<p>— Je dis, expliqua le vieillard, que les infortunés
+habitants de l’île de Chio…</p>
+
+<p>Mais il n’en put dire plus long.</p>
+
+<p>— Moi !… j’ai massacré des chiottes ! hurla le
+capitaine, ivre de rage. Moi, j’ai massacré des
+chiottes !… Ça, par exemple, c’est trop fort !…</p>
+
+<p>Les yeux lui sortaient de la tête, à l’évoqué
+de cette extravagante boucherie. Il perdit, du
+coup, toute mesure, et, envoyant à un demi-mètre
+derrière soi cette main qui avait tant de fois
+indiqué aux soldats le chemin de la gloire, il la
+ramena, grand ouverte, sur le visage du vieillard.</p>
+
+<p>Dans le silence de la nuit, le vieillard sonna
+comme un gong.</p>
+
+<p>Il fléchit sous le coup. Puis, s’étant redressé :</p>
+
+<p>— Je me suis trompé, déclara-t-il sur le ton
+de la plus extrême politesse : vous n’êtes pas celui
+que je cherchais. Veuillez agréer mes excuses.</p>
+
+<p>A cette déclaration inattendue :</p>
+
+<p>— Qui donc êtes-vous, homme étrange ? questionna
+le capitaine d’une voix où balbutiait l’angoisse.</p>
+
+<p>L’inconnu fit un pas en avant et, fixant sur les
+yeux de son interlocuteur ses yeux, que les pleurs
+et les veilles avaient comme enfoncés au fond
+de leurs orbites :</p>
+
+<p>— Vous voulez le savoir ? fit-il.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous l’exigez ?</p>
+
+<p>— Je l’exige.</p>
+
+<p>— Prenez garde à ce que vous me demandez !…
+Dieu ne veut pas qu’on viole ses secrets !…</p>
+
+<p>— Je ne crois pas en Dieu.</p>
+
+<p>— Malheureux !…</p>
+
+<p>— Je ne crois pas en Dieu, vous dis-je !</p>
+
+<p>— Craignez du moins.</p>
+
+<p>— Je ne crains rien. La peur, vieillard, m’est
+inconnue.</p>
+
+<p>Le vieillard soupira longuement.</p>
+
+<p>— Soit ! fit-il, qu’il soit fait selon votre désir.</p>
+
+<p>Et, s’étant penché à l’oreille du capitaine, dont
+le cœur battait à se rompre :</p>
+
+<p>— Apprenez toute la vérité, prononça-t-il avec
+une solennelle lenteur : je suis le vidame de
+Buthenblant !…</p>
+
+<p>— Le vidame de Buthenblant !!!</p>
+
+<p>— Lui-même.</p>
+
+<p>Le capitaine poussa un cri terrible et s’évanouit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGE AURIOL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="xsmall">DANS LEQUEL LE CAPITAINE ÔTE SA REDINGOTE</span></h2>
+
+
+<p>Quand le capitaine reprit ses sens, l’étrange
+vieillard s’éloignait, en fredonnant une chanson
+anglo-française :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il commence à se fair’ tard,</div>
+<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Twinkle, twinkle, little star !</div>
+<div class="verse">Il commence à se faire tard,</div>
+<div class="verse">Regagnons la ru’ Mouff’tard.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Lorsque le petit point noir qu’il ne tarda pas à
+devenir se fut confondu avec les brumes vespérales,
+le capitaine alluma un demi-londrès et
+poursuivit sa route dans la direction de la place
+Blanche.</p>
+
+<p>Il était environ minuit et demi, et, — ne
+craignons pas de le dire, — le ciel était clair
+comme une lame de sabre.</p>
+
+<p>Quelques bicyclistes attardés passaient, aussi
+rapides que des sylphes, égrenant le long des
+trottoirs leurs petits grelottements stupides.</p>
+
+<p>Le capitaine atteignit sans encombres le n<sup>o</sup> 101
+du boulevard de Clichy, et, comme il levait les
+yeux par le plus grand des hasards, ou peut-être
+même pour vérifier si la petite étoile persistait à
+« twinkler » ainsi qu’elle y avait été si galamment
+invitée, il vit de la lumière aux fenêtres du
+premier étage.</p>
+
+<p>— Tiens ! pensa-t-il, les Bigorneau ne sont pas
+encore couchés.</p>
+
+<p>A ce premier étage du 101 demeuraient, en
+effet, Tancrède Bigorneau, son ami, notaire de la
+Compagnie des tramways N.-N.-O., — et son
+épouse.</p>
+
+<p>Le capitaine pensa simplement : « Tiens ! les
+Bigorneau ne sont pas encore couchés », — et
+rien d’autre.</p>
+
+<p>C’était un de ces hommes tout ronds qui constatent
+sans approfondir.</p>
+
+<p>Il eût pu, évidemment, déduire de cela que,
+sans doute, les Bigorneau étaient allés se divertir
+aux <i>Gaietés de l’Escadron</i>, ou qu’ils avaient dîné
+en ville, ou que M<sup>me</sup> Bigorneau brodait quelque
+pantoufle, tandis que Bigorneau achevait un travail
+pressé.</p>
+
+<p>Mais aucune supposition de ce genre ne lui
+vint, et il se borna à murmurer :</p>
+
+<p>— Tiens ! les Bigorneau ne sont pas encore
+couchés !</p>
+
+<p>Si quelqu’un l’avait croisé en ce moment, ce
+quelqu’un, à moins d’être sourd, eût pu l’entendre
+murmurer les paroles en question ; — mais,
+personne n’étant passé, nul ne les entendit.</p>
+
+<p>En ce cas, direz-vous, comment savez-vous
+qu’il les prononça ?</p>
+
+<p>Ceci est notre affaire. Nous l’avons su d’une
+façon ou d’une autre…</p>
+
+<p>Nous autres, romanciers naturalistes, nous
+avons à notre disposition des procédés spéciaux
+qui nous permettent de nous procurer sans difficulté
+les renseignements les plus volatils.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas le moment de parler de cela.</p>
+
+<p>Tout ce que nous pouvons vous confier (à la
+condition, toutefois, que vous n’en disiez rien à
+personne), c’est que, ces paroles proférées, le
+capitaine allait mettre le cap sur le Moulin-Rouge,
+dont les pourpres tournoyantes semblaient le fasciner,
+lorsque, soudain, une des fenêtres du premier
+étage s’ouvrit.</p>
+
+<p>Une dame en peignoir mauve parut sur le
+balcon, et :</p>
+
+<p>— Psitt ! fit-elle.</p>
+
+<p>Elle fit « psitt » une seconde fois, et le capitaine,
+après un instant d’hésitation, constata que ce
+« psitt » s’adressait bien à lui — car il était le
+seul personnage vivant actuellement en scène sur
+l’Extérieur.</p>
+
+<p>— Eh bien ? souffla-t-il.</p>
+
+<p>— Il est parti, répondit la dame mauve, il a
+pris le train de onze heures quarante-sept. Tu
+peux monter…</p>
+
+<p>Le capitaine ne se le fit pas répéter deux fois,
+et, cependant que, l’index de la main gauche sur
+la bouche, la dame en mauve refermait silencieusement
+la fenêtre, il sonna.</p>
+
+<p>Il doubla la loge du concierge en poussant un
+grognement vague et grimpa.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Grimpons, légère, légère,</div>
+<div class="verse">Grimpons légèrement !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La porte de l’appartement s’ouvrit, et, dès qu’il
+fut dans le vestibule, deux bras parfumés et nus
+entourèrent son cou d’un vivant cache-nez.</p>
+
+<p>L’ascension rapide qu’il venait d’accomplir
+ayant provoqué chez lui une légère quinte, la
+dame murmura :</p>
+
+<p>— Si vous toussez, prenez mes lèvres vermeilles !</p>
+
+<p>Il les prit.</p>
+
+<p>Mais, presque aussitôt, il fut sevré de leur
+ambroisie. L’enivrant cache-nez se dénoua, et la
+dame demanda :</p>
+
+<p>— Tu as donc fait couper ta barbe, mon
+chéri ?</p>
+
+<p>N’ayant obtenu aucune réponse, elle entraîna
+son hôte dans la chambre à coucher, et, lorsqu’à
+la lueur de la petite lampe nickelée elle aperçut
+les traits martials de celui qu’elle avait appelé
+« son chéri », elle devint pâle comme la nappe
+sur laquelle nous écrivons ces lignes.</p>
+
+<p>— Vous ici, capitaine ? s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>— Moi-z-ici, fit-il, moi-z-ici.</p>
+
+<p>Puis, ayant relégué son chapeau sur la cheminée,
+tranquillement il ôta sa redingote.</p>
+
+<p>— Que faites-vous ? demanda M<sup>me</sup> Bigorneau.</p>
+
+<p>— Je retire ma redingote.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que, si je ne la retirais pas, il me
+serait absolument impossible d’enlever ensuite
+mon gilet.</p>
+
+<p>— Vous avez donc l’intention d’ôter votre
+gilet ?</p>
+
+<p>— Mon gilet et le reste, déclara-t-il.</p>
+
+<p>— Dans quel but ?</p>
+
+<p>— Dans l’unique but de ne pas prendre un
+repos que j’ai cependant bien gagné.</p>
+
+<p>Ceci dit, il se débarrassa de son gilet, déposa
+sa montre sur une console et joncha le sol de sa
+cravate ; puis, ayant pris place sur le canapé où
+M<sup>me</sup> Bigorneau s’était assise :</p>
+
+<p>— Un beau temps ! fit-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit rien.</p>
+
+<p>Il reprit :</p>
+
+<p>— Alors ce bon Bigornel nous a quittés. Encore
+une partie de pêche, sans doute… Il a pris
+le train de 11 heures 47. Bonne affaire. Excellente
+idée. S’il fait ce temps-là demain, Bigorneau
+prendra beaucoup de poisson.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait toujours rien, il leva
+les yeux au plafond et répéta :</p>
+
+<p>— Quel beau temps !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bigorneau parut alors émerger de la profonde
+stupeur dans laquelle elle s’était laissé
+choir.</p>
+
+<p>— Capitaine, dit-elle, vous devriez vous en
+aller… votre conduite n’est pas celle d’un galant
+homme.</p>
+
+<p>— Comment ? fit-il, je passais tranquillement
+sur la voie publique… Vous m’avez appelé. Vous
+m’avez dit : « Bigorneau est parti. Viens ! » Je
+suis venu. J’ai pensé que la solitude vous
+effrayait, que vous ne pouviez supporter l’idée
+d’être seule dans cet appartement, à la merci des
+voleurs et des assassins, que le craquement des
+meubles vous épouvantait… J’ai eu pitié de vous,
+et, en dépit de mes nombreux rendez-vous d’affaires,
+je suis monté. N’est-ce pas le fait d’un
+galant homme ?</p>
+
+<p>— Vous arrangez les choses à votre façon,
+dit-elle.</p>
+
+<p>— Et à la façon de Barbari, mon ami et mon
+maître, rétorqua-t-il, en lui entourant la taille de
+son bras.</p>
+
+<p>Il continua :</p>
+
+<p>— Si ma présence vous ennuie, pourquoi
+diable m’avez-vous hélé ?</p>
+
+<p>— Votre présence ne m’ennuie pas absolument ;
+mais je dois vous dire la vérité. Ce n’était
+pas vous que j’appelais. La forme de votre chapeau
+m’a trompée : je vous ai pris pour un
+autre, et cet autre est mon amant. Vous me l’avez
+fait rater : il a dû passer quelques minutes après
+vous, et, ne me voyant pas, il sera rentré chez
+lui… Voilà pourquoi je suis si furieuse.</p>
+
+<p>— Il n’avait qu’à être exact, répondit le capitaine,
+et, puisqu’il n’est pas venu, je le remplacerai.
+Je crois, du reste, qu’il est préférable que
+vous trompiez Bigorneau avec un vieil ami
+comme moi… En tout cas, il est absolument
+nécessaire que vous le trompiez. Si vous ne le
+trompiez pas, il ne prendrait rien, et vous seriez
+le dindon de la farce, puisque vous adorez la
+friture…</p>
+
+<p>Elle sourit et se leva. Ses cheveux blonds en
+profitèrent pour se répandre en nappes dorées sur
+ses épaules, tandis que son peignoir, trouvant
+l’occasion unique pour un tel exercice, se mettait
+à bâiller éperdument.</p>
+
+<p>— Vous êtes la plus gracieuse créature que je
+connaisse, dit le capitaine, et vous paraissez douée
+du plus délicieux caractère qu’on puisse souhaiter.
+Je vous adore…</p>
+
+<p>— Vous m’adorez ? Elle est bonne !… Mais
+vous ne songiez même pas à moi il y a un quart
+d’heure…</p>
+
+<p>— C’est exact. Il y a cinq minutes, mon âme
+était vide de vous — et, maintenant, votre image
+est à jamais installée sur la cimaise de mon
+cœur.</p>
+
+<p>— S’il en est ainsi, dit-elle, je renonce à vous
+expulser.</p>
+
+<p>Elle toussa légèrement et poursuivit :</p>
+
+<p>— Ma physionomie vous plaît, et mon caractère
+vous semble bon. Mais, en vérité, que dites-vous
+des jambes que voici ?</p>
+
+<p>Elle retroussa son peignoir jusqu’au genou et
+découvrit une paire de mollets dignes de notre
+Académie nationale de musique :</p>
+
+<p>— Que dites-vous de ça, capitaine ?</p>
+
+<p>— C’est exquis.</p>
+
+<p>— Le Créateur, en effet, n’a pas oublié de me
+garnir les tibias, fit Élise Bigorneau.</p>
+
+<p>Puis, sur une nouvelle manœuvre de jupes — prenons
+un ris, prenons-en deux ! — elle
+ajouta :</p>
+
+<p>— Mais il n’a rien négligé non plus pour
+l’agrément de mes fémurs.</p>
+
+<p>— Jamais fémurs ne furent plus divinement
+adornés, répondit le capitaine, et je ne crains pas
+de leur décerner hautement ici le titre de cuisses.</p>
+
+<p>— Mes jambes vous agréent, continua la charmante
+jeune dame, et mon visage ne vous est
+point antipathique ; mais si vous voulez vous
+donner la peine de promener une main distraite
+sur mon corsage, ici, au-dessus du cœur, j’ose
+espérer que vous serez également satisfait.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main et la glissa dans l’échancrure
+du peignoir…</p>
+
+<p>Au contact de cette chair fraîche et souève, le
+capitaine devint rouge comme une grenade.</p>
+
+<p>— Élise, rugit-il, soyez à moi ! Il faut que vous
+soyez à moi sur-le-champ.</p>
+
+<p>Elle se dégagea :</p>
+
+<p>— Je suis à vous dans une minute, dit-elle
+simplement.</p>
+
+<p>Et elle disparut dans le cabinet de toilette.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">PIERRE VEBER</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="xsmall">OÙ LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA REDINGOTE
+ET UNE PERSONNE QU’IL A CONNUE
+AUTREFOIS</span></h2>
+
+
+<p>Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux
+bruits d’à côté ; il n’eut même pas la tentation de
+placer son œil au trou de la serrure. A quoi bon ?
+Tout vient à point…</p>
+
+<p>Il ne profita pas de ce répit pour descendre
+dans son laboratoire intime et s’analyser. Le
+capitaine, on l’a dit, était de ces hommes forts,
+mais peu compliqués, qui vivent les minutes
+comme elles viennent. Seulement, il avait le souci
+d’être à la hauteur des circonstances, et il repassait
+en lui-même les images licencieuses dont, à
+l’ordinaire, l’évocation était d’un effet sûr.</p>
+
+<p>En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements
+qui demandaient le plus de travail à enlever.
+Certes, il eût été malséant à lui d’ôter tous
+ses linges ; mais certains gestes de gens qui se
+dévêtissent sont assez gauches et vulgaires, et le
+capitaine ne voulait pas les exécuter en public.
+C’est ainsi qu’il défit ses bottines sans les ôter
+et déboutonna son gilet de flanelle sous sa chemise,
+afin de le quitter en même temps que
+celle-ci, le moment venu.</p>
+
+<p>Il était prêt : en deux mouvements, il pouvait
+se transformer de même qu’au théâtre les mendiants
+se muent en fées. Un timbre sonna. Le
+capitaine pensa :</p>
+
+<p>— Tiens ! elle a gardé la femme de chambre…
+Tant mieux, car j’ai faim. Voici le <i>bon gîte</i> et,
+tout à l’heure, <i>le reste</i> ; un <i>bon souper</i> sera de
+rigueur ensuite.</p>
+
+<p>On frappa ; il dit, sans se retourner :</p>
+
+<p>— Entrez !</p>
+
+<p>— Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir
+vous déranger. J’arrive de Limoges et je vous
+demande l’hospitalité pour une nuit.</p>
+
+<p>Le capitaine bondit vers l’arrivante, une vieille
+dame à repentirs blancs. Vous croyez peut-être
+qu’il perdit son sang-froid ? Nullement ! En
+moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (et
+pourtant j’écris assez vite), il envisagea la situation :</p>
+
+<p>— Bon ! une parente de province débarque
+chez Bigorneau sans être attendue… d’ici à deux
+secondes, Élise va entrer dans la chambre…
+l’adultère sera aussitôt constaté par cette cousine…
+elle préviendra Bigorneau, qui fera une
+musique impossible… en tout cas, la réputation
+de la chère aimée est compromise… Du toupet,
+comme disait Danton.</p>
+
+<p>Aussi, d’une voix où la politesse cachait mal
+l’irritation, il s’écria :</p>
+
+<p>— Bigorneau ? Vous vous trompez, madame :
+ce n’est pas ici, c’est au-dessus ! Sonnez fort.</p>
+
+<p>Et mentalement, il ajouta :</p>
+
+<p>— Au-dessus, c’est un appartement à louer !
+Tu resteras bien dix minutes, et cela me donnera
+le temps de déguerpir.</p>
+
+<p>La vieille dame sortit, en s’excusant. Elle avait
+à peine disparu que le capitaine repassa en hâte
+son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate,
+boutonna divers hiatus naguère savamment préparés
+et coiffa son chapeau. Au moment de sortir,
+il se demanda s’il importait de prévenir M<sup>me</sup> Bigorneau ;
+il conclut :</p>
+
+<p>— Ça prendrait trop de temps. La vieille va
+redescendre chez le concierge, qui la conduira
+ici. Ces dames s’arrangeront.</p>
+
+<p>Il se contenta de placer bien en vue une carte
+de visite sur laquelle il avait écrit au crayon :</p>
+
+<p class="ind">« Chère madame,</p>
+
+<p>« Je descends chercher de la bière. Ne vous
+impatientez pas.</p>
+
+<p class="sign">« L. »</p>
+
+<p>Puis il se glissa dans l’antichambre et, de là,
+dans l’escalier. Au palier supérieur, la vieille
+cousine ne se lassait pas d’éveiller à coups de
+sonnette les échos de l’appartement à louer.</p>
+
+<p>Le capitaine descendit, demanda « la-porte-s’il-vous-plaît »
+et sortit d’un pas gaillard.</p>
+
+<p>Le ciel affichait toujours le même nombre
+d’étoiles. Pas une de moins. Mais le Moulin
+n’était plus Rouge à cette heure tardive, et les
+rues s’allongeaient dénuées de passants.</p>
+
+<p>Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset :
+y tenaient congrès quatre effigies de Napoléon
+III, chacune de la valeur de 1 franc. Il calcula :
+« 2 francs de chambre, 1 franc de viande,
+et 0,30 de vin. Cela me permettra d’attendre le
+jour ; j’irai demain réclamer mes biens avenue
+Montaigne. »</p>
+
+<p>A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre,
+où il savait trouver une charcuterie de
+nuit. Sur son passage, les cafés fermaient ; la
+guillotine articulée des devantures s’abaissait lentement ;
+les gaziers avec leurs perches prenaient
+au vol les papillons de clarté des réverbères ; au
+seuil des brasseries, des messieurs et dames tout
+en fourrures choisissaient des points de direction
+vers Cythère. Le capitaine soupira, car il était
+resté sur son appétit d’amour, et il regrettait
+d’être dépareillé. Il traversa les boulevards, et
+c’est vainement que des fantômes lui proposèrent
+d’acheter le <i>Soir</i>.</p>
+
+<p>Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée,
+versait des torrents de lumière sur ses obscurs
+contemplateurs. Au centre, dominant comme en
+une apothéose l’harmonie des galantines et des
+têtes roulées, des veaux piqués et des foies-gras,
+une dame en tablier blanc et en fausses manches
+de toile candide, coupait des tranches minces et
+larges à même les terrines, puis elle les insérait
+dans la fente d’un morceau de pain, les bénissait
+d’un signe de croix de moutarde, y joignait deux
+cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait
+le tout à l’acheteur.</p>
+
+<p>Auprès d’elle, des sous-chéroubim affûtaient des
+couteaux, détachaient des boudins, séparaient des
+côtelettes et taillaient dans la plaie incurvée des
+jambons roses. Et la procession des noctambules
+affamés défilait sans cesse devant le comptoir
+féerique. Du doigt, ils désignaient leur emplette,
+ou bien fouillaient avec une fourche dans les compartiments
+d’un échaudoir, en retiraient une saucisse
+plate. Et le couvercle de la boîte, en se
+rabattant, soufflait une exquise haleine de bonnes
+choses pas chères en train de mijoter.</p>
+
+<p>C’étaient des gens de toutes castes, des brahmanes
+en riches pelleteries, des yoghis journalistes
+sortant de leurs antres, des pârsis du <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i>
+en habit, accompagnés de leurs petites amies,
+très égayées de souper avec les mangeailles des
+pauvres ; puis les parias, les va-nu-pieds et les
+traîne-savates qui venaient varier un peu la monotonie
+d’avoir toujours faim. Et, auprès, des
+hétaïres horribles, de celles qui font illusion aux
+seuls poivrots et leur vendent à bas prix des faveurs
+défraîchies ; en cheveux et vêtues de peignoirs
+sombres, elles discutaient à haute voix
+les mérites des charcuteries, avec des allusions
+d’une traditionnelle grivoiserie.</p>
+
+<p>Dans l’angle le plus reculé de la salle, sous les
+pendentifs des quartiers de lard, un vieux bonhomme,
+accroupi, chantait doucement un refrain
+empreint d’un maniérisme dix-huitième siècle :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’Amour s’en vient en sa nacelle,</div>
+<div class="verse">Accueillez-le, ma toute belle,</div>
+<div class="verse i1">Chloris, il vous attend…</div>
+<div class="verse">Mais la brise est par trop volage,</div>
+<div class="verse">L’Amour a repris son voyage :</div>
+<div class="verse i1">Chloris, il n’est plus temps.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le capitaine entra et jetant, d’un geste noble,
+l’effigie de l’homme de Sedan :</p>
+
+<p>— Vingt sous d’assortiment ! demanda-t-il.</p>
+
+<p>Une des mégères le dévisagea, puis s’écria :</p>
+
+<p>— Bah ! Léon !!</p>
+
+<p>A l’appel de son prénom, le capitaine eut un
+mouvement involontaire ; la femme en cheveux
+s’excusa :</p>
+
+<p>— Vous offensez pas si je vous appelle Léon :
+c’est que vous ressemblez en mieux à une personne…</p>
+
+<p>— … Que vous avez beaucoup aimée, peut-être ?
+répondit-il en riant.</p>
+
+<p>— Ah ! fichtre non ! pas des masses ! Mais ça,
+ça me regarde, pas vrai ?</p>
+
+<p>— Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine
+à se tenir debout.</p>
+
+<p>— Alors, reprit la femme, c’est pour ça que
+j’ai dit : « Tiens, Léon ! » Ça m’a remué des
+souvenirs… Non, ne prenez pas de terrine de
+lièvre ; ils la font avec du bœuf avarié. Prenez
+plutôt une petite queue de porc : ça ne trompe
+pas… Oui, Léon, le seul homme qui m’ait laissée
+indifférente… enfin, mon mari.</p>
+
+<p>— Vous avez été mariée ? fit le capitaine d’un
+air dégagé quoique empressé.</p>
+
+<p>— Un peu, mon neveu. J’ose le dire, je n’ai
+pas toujours été ce que je suis ! j’ai occupé un
+rang dans la société… A ta place, je demanderais
+moins de gelée et un peu plus de cornichons,
+mon gros chien… J’ai été une femme honnête.
+Seulement, tu comprends, je suis seule sur le
+globe, j’ai plus d’appui ; mon amant a été <i>fait</i>
+la semaine dernière, et me voilà sans un bras
+pour me défendre. Ce qu’il me faudrait ce serait
+un homme comme toi, ni beau ni laid, mais
+fidèle et sûr, et pas trop exigeant sous le rapport
+de l’argent.</p>
+
+<p>— Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous
+fûtes mariée ?</p>
+
+<p>— Je viens de te l’annoncer… Avec un type
+à son aise… Passe-moi un de tes cornichons…
+merci… Avec un soldat et un gradé, encore…</p>
+
+<p>— Ah ! Et il est mort ?…</p>
+
+<p>— Oui… non… sais pas… pas curieuse… je
+l’ai lâché.</p>
+
+<p>— Vous avez quitté le domicile conjugal ?</p>
+
+<p>— Oui, j’ai quitté le… chose… Encore un
+cornichon s’il t’en reste… j’ai filé en compagnie
+d’un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans.
+J’avais assez des militaires.</p>
+
+<p>— Vous avez déjà connu des militaires ?…</p>
+
+<p>— Oui, tous les officiers du régiment de mon
+mari… C’était une enquête personnelle que j’avais
+commencée ; j’avais tenu à la mener jusqu’au
+bout.</p>
+
+<p>J’ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie,
+il m’a plantée là, pour s’enfuir avec une connaissance
+de wagon… Voilà… on se prend les
+uns aux autres et on se quitte les uns pour les
+autres… C’est ça la vie… Redemande donc du
+veau piqué. Non, c’est moi qui te l’offre, tu me
+plais. Fais donc pas de fierté.</p>
+
+<p>— Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité
+n’était pas moins piquée que le veau qu’il mangeait,
+votre mari n’a pas couru à vos trousses ?</p>
+
+<p>— Ouiche ! Il n’était pas assez dégourdi : un
+capitaine d’habillement…</p>
+
+<p>— Oh ! reprit-il, soudain éclairé, un officier
+du 270<sup>e</sup>, hein ?</p>
+
+<p>— Bah !… Tu l’as connu ? Léon Napau… Tu
+lui ressembles en mieux.</p>
+
+<p>Elle continuait à parler ; mais Léon ne l’écoutait
+plus. Il la reconnaissait à cette heure : c’était
+Célia ! Mais combien enlaidie depuis dix ans ! devenue
+grasse, informe, la figure couperosée, les
+yeux rouges, la voix rauque. Elle lui plut ainsi :
+il lui trouva désormais l’attrait des choses détraquées.
+Lui qui voulait tout à l’heure connaître
+des filles, il était servi à souhait ; en outre, il
+pouvait s’offrir cette spéciale vengeance : devenir
+incognito l’amant de cœur de cette femme qui
+jadis l’avait tant détesté et trompé.</p>
+
+<p>Il lui dit donc :</p>
+
+<p>— J’ai été l’ami de Léon Napau !</p>
+
+<p>— Un ami de Napau, avec qui je n’ai pas encore
+couché ! Tu serais le seul ! Il faut réparer
+cet oubli.</p>
+
+<p>Et elle l’entraîna au dehors.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">JULES RENARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">X… CHEZ LES INDIENS</span></h2>
+
+
+<p>Si nous revenions à X…, ce « gros mouton »,
+comme l’appelle Marthe ? Il me semble qu’il fait
+un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite
+la corvée de le mener jusqu’au bout et n’a droit
+qu’aux sorties indispensables et pressantes. C’est
+le héros de notre roman. N’y pensons jamais,
+soit ; mais parlons-en toujours un peu. Qu’il
+tienne de la place ; qu’au premier signe il réponde :
+« Présent ! » et, chaque fois qu’il voudra
+se sauver, donnons un vif croc dans les jambes
+croisées de son X…</p>
+
+<p>Je le retrouve encore abattu par cet exercice
+qui est l’unique manière de répondre à l’indiscrète
+question du <i>Mercure de France</i> :</p>
+
+<p>« Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan
+de relations intellectuelles et sociales plus
+suivies entre la France et l’Allemagne et quels
+seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour
+y parvenir ? »</p>
+
+<p>Collé de la sorte au pied du mur frontière, un
+honnête homme ne discute pas. Il attire sur son
+cœur sa noble et docile épouse. Il l’étreint de ses
+bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées,
+tâchent de faire un enfant, c’est-à-dire un soldat
+de plus.</p>
+
+<p>Ainsi les petites revues savent, quand il le
+faut, rendre service aux grands pays.</p>
+
+<p>— Tu m’aimes donc toujours ? demanda
+Marthe, avec cet étirement des bras et des jambes
+particulier aux poulpes mal écrasés.</p>
+
+<p>— Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau
+du plaisir, dit X…, et il me plaît d’en écouter le
+murmure qui s’éloigne.</p>
+
+<p>— Tiens ! c’est mignon, ça, fit Marthe. On dirait
+de l’indien.</p>
+
+<p>— Tu réveilles en moi de doux souvenirs.</p>
+
+<p>— Aurais-tu vu des Indiens ? demanda
+Marthe, palpitante.</p>
+
+<p>— Je commence, se contenta de répondre X…
+Après neuf ans de séjour, New-York me devint
+inhabitable. On n’y parlait que de Paul Bourget.
+On ne pouvait plus faire une course sans craindre
+de passer sous son objectif. Comme celui de
+Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la
+ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu
+qu’un lac, d’aller voir des hommes qui scalpent
+pour de bon : je partis à la recherche du dernier
+des Mohicans.</p>
+
+<p>— Il est mort en 1757, fit Marthe.</p>
+
+<p>— Tu ne parles que du dernier, reprit X…
+Moi, je parle du dernier <i>irrévocablement</i>, comme
+sur les affiches. Qu’on se le dise. N’exige point,
+ma chère petite Marthe retrouvée, que je te raconte
+les détails d’un voyage long et monotone
+comme un volume de Pierre Loti, et qu’il te
+suffise de savoir que j’arrivai enfin au bord d’une
+rivière où j’aperçus…</p>
+
+<p>Voici déjà que je t’intéresse : tu frissonnes, et,
+si tu étais mère, tu jetterais un regard d’anxiété
+au berceau de ton enfant, pour t’assurer qu’il y
+dort près de toi, tranquille… J’aperçus, dis-je,
+sur l’autre bord de la rivière, un être partiellement
+vêtu. Debout, immobile, il semblait faire
+sécher au soleil la teinture d’iode qui n’était que
+la couleur naturelle de sa peau.</p>
+
+<p>«  — Qui va là ? demandai-je étourdiment,
+comme le locataire d’un septième étage qu’on
+dérange.</p>
+
+<p>«  — Ça ne te regarde pas ! » telle fut la réponse
+que je devinai, car l’Indien se dispensa
+de dire un mot ou de faire un geste, et il me
+parut d’un calme d’où je n’espérai le tirer que
+s’il y consentait, et non par ma propre force ni
+par celle de deux bœufs attelés au même joug.
+D’ailleurs je réfléchis que j’avais mal posé la
+question et que c’était moi qui « allais là », tandis
+que lui restait sur place. Il avait donc le droit
+d’interroger. Comme il n’en usait pas, je résolus
+de lui faire des avances pacifiques, et je levai
+un doigt vers le ciel.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça voulait dire ? demanda
+Marthe.</p>
+
+<p>— Ça voulait dire : Je suis seul. Ne crains
+point que j’aie derrière moi une armée nombreuse
+comme les feuilles de la forêt, car, si
+j’avais cette armée, j’ouvrirais et je fermerais
+mes dix doigts le plus rapidement possible, sans
+m’arrêter.</p>
+
+<p>— Et que dit l’Indien ?… demanda Marthe.</p>
+
+<p>— Je crois qu’au fond ça lui était égal. Aucun
+de ses muscles ne broncha… ou alors, ils
+bronchèrent tous avec un tel ensemble qu’on ne
+pouvait distinguer le jeu de l’un du jeu des
+autres. Je crus devoir changer adroitement le sujet
+de la conversation : je tirai de ma poche une
+pièce de cent sous, « l’honneur moderne », dit
+Marcadet, et je la fis briller au soleil comme une
+petite lune maligne. Aussitôt, l’Indien sauta dans
+un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me
+tendit galamment la main pour m’y faire entrer.
+Je m’installai et lui dis, en langue universelle :</p>
+
+<p>«  — Comment t’appelles-tu, fils de la Nature ?</p>
+
+<p>«  — L’Aiguille ; c’est, dit-il, le nom de guerre
+que me donne ma tribu à cause de mon adresse
+à l’arc. Mais un nom en vaut un autre : dis le
+tien.</p>
+
+<p>«  — X…, répondis-je ; c’est le nom que je
+mérite par la perfection avec laquelle j’imite
+le sifflement des reptiles.</p>
+
+<p>«  — Que me veux-tu ? La terre du visage pâle
+manque-t-elle de gibier au point qu’il braconne
+sur la terre des autres ?</p>
+
+<p>«  — En effet, dis-je, le gibier de mon pays
+devient rare. Tu parcourrais nos plaines sans y
+trouver une trace de buffle ou d’éléphant, et les
+couvées de perdrix ont mal réussi cette année.
+Mais l’odeur du gibier n’est pas ce qui m’attire.</p>
+
+<p>«  — Ton wigwam manque-t-il de femmes ?
+dit l’Aiguille. As-tu faim de la chair des nôtres ?</p>
+
+<p>«  — Non, l’Aiguille, je peux attendre : j’ai
+pris mes précautions avant de partir.</p>
+
+<p>«  — Que désires-tu donc ? Parle avec celle des
+deux pointes de ta langue fourchue qui dit la
+vérité.</p>
+
+<p>«  — Je désire l’adresse du dernier des Mohicans.</p>
+
+<p>«  — Le daim est léger mais faible ; le cerf est
+agile mais fort.</p>
+
+<p>«  — Je ne dis pas le contraire, l’Aiguille.</p>
+
+<p>«  — C’est moi le cerf, et toi, le daim.</p>
+
+<p>«  — D’accord, mon cher l’Aiguille, et je prie
+humblement le cerf de donner au daim l’adresse
+du dernier des Mohicans.</p>
+
+<p>«  — As-tu des yeux pour ne pas voir ? dit
+l’Aiguille ; les araignées ont-elles tissé leur toile
+sur tes prunelles ? Le dernier des Mohicans, c’est
+moi !</p>
+
+<p>«  — On dit ça, répliquai-je, ironique.</p>
+
+<p>«  — As-tu mal aux cheveux ? Faut-il que je
+t’en débarrasse ? s’écria l’Aiguille, irrité.</p>
+
+<p>«  — Il me semblait avoir lu le récit de sa
+mort.</p>
+
+<p>«  — Les visages de farine lisent des livres,
+répliqua l’Aiguille. Les mensonges du cœur ne
+leur suffisent plus : ils apprennent les mensonges
+écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit
+la terre, le ciel et l’eau.</p>
+
+<p>«  — Tu oublies le feu, grande Aiguille.</p>
+
+<p>«  — La veille d’une bataille, continua l’Aiguille
+sans relever l’impertinence, un chef brave
+craint-il de faire des politesses à sa femme, et,
+le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfiniment
+pour elle le fruit confié ? Non : le fruit
+crève l’écorce. Et le fruit, c’est moi. J’ai dit.</p>
+
+<p>«  — Bien dit. Puisque c’est toi le dernier des
+Mohicans, je te conjure de me mener dans ton
+village et de me présenter à ta famille. Je paierai
+ce qu’il faudra.</p>
+
+<p>«  — Les visages poudrés ont des traîtres, dit
+l’Aiguille.</p>
+
+<p>«  — Pardon, ils n’en avaient qu’un : Dreyfus,
+et justice est faite, répondis-je avec une fierté
+mêlée de honte. D’ailleurs, tu peux me fouiller. »</p>
+
+<p>L’Aiguille ne se le fit pas répéter.</p>
+
+<p>Il me prit mon tabac à manger, mon canif,
+ma montre et un certain objet dont, tu le sais,
+Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans
+cette histoire, sinon le principal rôle, du moins
+le premier des secondaires.</p>
+
+<p>— Quel objet ? dit Marthe. Je me perds en
+conjectures.</p>
+
+<p>— Patience, répliqua X…, heureux de l’effet
+produit. Mon unique souci est de piquer ta curiosité.
+Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et,
+de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur
+mes genoux le plus possible du poids de ton
+corps.</p>
+
+<p>— Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en
+étais où l’Aiguille…</p>
+
+<p>— Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir
+et les dépose au fond du canot. Puis il
+saisit les avirons et me dit : « Suis-moi. »</p>
+
+<p>La recommandation était superflue, car, si une
+chose en suit une autre, c’est l’arrière d’un canot
+dès que l’avant s’ébranle.</p>
+
+<p>«  — De la prudence, fis-je, hein ? l’Aiguille !</p>
+
+<p>«  — Es-tu donc, dit-il, une pierre qui va au
+fond de l’eau ?</p>
+
+<p>«  — Je ne sais nager que dans la joie, l’Aiguille,
+et, si ta coque chavire, je ne resterai pas
+une minute de plus à la surface.</p>
+
+<p>«  — Les caïmans t’empêcheront de couler,
+grand X…, à moins que tu ne sois un oiseau
+pour déployer tes ailes. »</p>
+
+<p>Cette phrase ambiguë me choqua, et j’allais me
+croire traité de voleur, lorsque nous entendîmes
+le mugissement d’une cataracte.</p>
+
+<p>— Vous étiez perdus ! s’écria Marthe, les doigts
+joints.</p>
+
+<p>— Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire
+une pareille bêtise, puisque me voilà ? répliqua
+X…, dont les mains avaient disparu. Je poussai,
+d’ailleurs, le même cri que toi.</p>
+
+<p>Mais l’Aiguille me dit avec mépris :</p>
+
+<p>«  — Mon frère a-t-il l’habitude de se désaltérer
+aux gourdes pleines de feu ? »</p>
+
+<p>— Je ne comprends plus, dit Marthe.</p>
+
+<p>— Cela signifiait : « Mon frère boit-il trop
+d’eau-de-vie ? S’enivre-t-il de liqueurs fortes ?
+Et veut-il que d’un coup de tomahawk, je fasse
+rentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent
+au moindre danger ? »</p>
+
+<p>A ces mots, l’Aiguille rama vers la rive. Il me
+débarqua, se débarqua lui-même, prit le canot,
+le chargea sans façon sur mes épaules, et, tandis
+qu’il écartait les hautes herbes, je portais le
+frêle esquif, et, d’un pas rassuré, nous côtoyâmes
+la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la cataracte,
+et nous aurions, avec une égale aisance, remonté
+n’importe quel courant.</p>
+
+<p>Comme je le complimentais de cette manière
+d’écluser, l’Aiguille me dit :</p>
+
+<p>«  — Figure-de-Craie, il est plus facile de voir
+courir un chat sauvage que de le prendre.</p>
+
+<p>«  — Je m’en doutais, l’Aiguille, bien que le
+rapport m’échappe.</p>
+
+<p>«  — Oiseau babillard, ce qu’on ne peut faire
+par la force, il faut le faire par la ruse.</p>
+
+<p>«  — Évidemment, dis-je, mais à quoi cela
+nous avance-t-il ? »</p>
+
+<p>En effet, nous n’avancions plus. Les herbes devenaient
+inextricables. Elles se multipliaient en
+grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de <i>la
+tête</i>, et l’Aiguille même, justifiât-il son nom à
+la lettre, n’y pénétrait pas.</p>
+
+<p>«  — As-tu une allumette ? » me demanda
+l’Indien.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu’un
+sonne !</p>
+
+<p>— Qu’il entre, dit X… Je finirai mon histoire
+une autre fois. Souviens-toi, chère Zibeline, que
+je m’arrête juste au moment où l’Aiguille et moi
+nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin,
+mettre le feu à une forêt tout entière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="xsmall">L’HÔTEL DE SÉNÉGAMBIE</span></h2>
+
+
+<p>On sonna une seconde fois.</p>
+
+<p>— La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit
+Marthe.</p>
+
+<p>Elle alluma un bougeoir.</p>
+
+<p>— Accompagne-moi, dit-elle à X… J’ai peur
+d’y aller seule.</p>
+
+<p>La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine,
+sur le palier sombre, un individu d’assez mauvaise
+mine, coiffé d’un melon à bords plats.</p>
+
+<p>X… allait refermer la porte sans plus d’explications,
+quand l’inconnu poussa un cri étrange,
+rauque, guttural, qui fit trembler les murs et les
+barreaux de l’escalier.</p>
+
+<p>La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière
+et s’était laissé choir sur une chaise, à demi-morte
+de peur.</p>
+
+<p>A sa grande surprise, X… ouvrit la porte toute
+grande et tomba dans les bras de l’inconnu, qu’il
+embrassa avec effusion.</p>
+
+<p>Il l’attira dans l’antichambre et, le présentant
+à Marthe :</p>
+
+<p>— Mon ami, l’Aiguille, dit-il, le dernier des
+Mohicans.</p>
+
+<p>Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina
+le nouveau venu. Il était vêtu d’une petite jaquette
+noire, d’un pantalon à raies et d’une chemise
+à col cassé. X…, quand le Mohican eut ôté
+son chapeau, s’aperçut qu’il avait coupé sa
+longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués
+maintenant sur son front rouge, se partageaient
+en deux bandeaux.</p>
+
+<p>Quand ils furent installés tous trois dans le
+petit salon :</p>
+
+<p>— Mon frère au visage sombre, dit X…, m’expliquera-t-il
+par quel prodige il se trouve en ce
+moment à Paris ?</p>
+
+<p>— Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il
+y a quelques mois, la mort d’un oncle d’Europe
+qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas
+fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner
+ses guêtres de cuir le long de la rivière Hudson.
+Il s’embarqua comme aide-cuisinier sur un steamer
+et débarqua au Havre, d’où il gagna Paris
+péniblement, en vivant du prix des leçons de
+tatouage qu’il donnait, de ci, de là, dans les casernes.
+Arrivé à Paris, il se mit à la recherche
+de l’hôtel de Sénégambie, où, selon les messages,
+le vieux Delaware avait brisé son calumet. Pas
+plus d’hôtel de Sénégambie que sur la bosse d’un
+bison sauvage.</p>
+
+<p>— Amère déception, dit X…</p>
+
+<p>— Tu parles, reprit le dernier des Mohicans.
+Les leçons de tatouage se faisaient rares. Je rencontrai,
+à l’hôtel où j’étais descendu, un Aïssaoua
+mangeur de verre, qui m’aida de ses conseils.
+C’est un charmant garçon, avec qui j’ai passé de
+bonnes heures.</p>
+
+<p>— Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas, reprit l’Aiguille, de compagnon
+plus économique qu’un Aïssaoua, mangeur
+de verre et de porcelaine. Quand je l’emmène à
+la brasserie, non seulement il ne boit point, mais
+il mange une bonne partie de mes soucoupes, ce
+qui me permet de ne payer au garçon qu’une
+faible partie des bocks consommés.</p>
+
+<p>— Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous
+être de quelque secours ?</p>
+
+<p>— Ce frère au visage noir, répondit l’Aiguille,
+est un garçon à la coule. Sur ses conseils, ton
+frère, qui fut toujours agile pour chevaucher
+sans selle les chevaux sauvages, postula pour
+entrer comme côtier à la Compagnie des omnibus.
+Mais on n’y reçoit que des Français. Je me
+tournai alors d’un autre côté et, grâce à des relations
+que l’Aïssaoua sut me procurer, je trouvai
+enfin la position que j’ai aujourd’hui, ce qui me
+met à l’abri du besoin.</p>
+
+<p>— Quelle position ? demanda X…</p>
+
+<p>— Une femme au visage pâle, répondit gravement
+le Mohican, s’est prise d’une grande passion
+pour ton frère et lui donne les pièces d’or et d’argent
+qu’elle-même reçoit d’autres visages pâles.
+Aussi ton frère vit-il aussi librement dans ta
+grande ville que s’il s’abreuvait encore aux eaux
+du Potomac.</p>
+
+<p>X… garda le silence. Mais, au bout d’un instant,
+il ne put s’empêcher de dire que la conduite
+du dernier des Mohicans ne manquerait pas d’être
+sévèrement interprétée par certaines personnes et
+que les glorieux ancêtres Delawares, s’ils apprenaient
+la chose dans l’autre monde, pourraient
+bien n’être pas contents.</p>
+
+<p>— Je vénère mes darons, affirma l’Aiguille,
+en s’inclinant jusqu’à terre. Quant à prétendre
+qu’ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en se
+relevant, c’est aussi fort que de jouer au bouchon
+dans une forêt vierge avec des boutons de
+fleurs d’oranger. Mes aïeux étaient des hommes
+très fiers, qui ne s’assujettissaient point aux soins
+du wigwam et qui regardaient leurs compagnes
+comme de simples domestiques. Mais si ces dames
+leur rapportaient, au retour d’une visite au camp
+des visages pâles, de l’eau de feu, des pâtés de
+venaison et des chaînes de montre, ils fermaient,
+croyez-le bien, leurs yeux intrépides.</p>
+
+<p>— Pourtant, objecta X…, le grave Chingachkook ?
+Et le terrible Uncas ?</p>
+
+<p>— C’était tout mecs, dos et marlous, répondit
+l’Aiguille. On ne s’intitule pas le Grand-Serpent
+ou le Cerf-Agile quand on a l’intention de mener
+une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur
+personne, pas ?…</p>
+
+<p>Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en
+vidant sur la table le contenu d’un portefeuille.</p>
+
+<p>X… et sa femme virent une belle collection de
+mèches de cheveux noirs, blonds et roux dont
+quelques-uns, moins fins, se contournaient en
+volutes.</p>
+
+<p>— Le gibier ne manque pas, dit l’Aiguille. Les
+femmes au visage pâle aiment beaucoup ton
+frère, qu’elles appellent Amadou. Je dirai même
+qu’elles l’aiment trop.</p>
+
+<p>Et il fredonna :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i1">L’aut’jour avec Thérèse,</div>
+<div class="verse">Arrivant à son heure,</div>
+<div class="verse i1">Je vis avec terreur</div>
+<div class="verse i1">Qu’à s’mettait à son aise.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Pardon, madame.</p>
+
+<p>— Voyons, dit X…, comment as-tu su que
+j’habitais ici et par quel hasard t’amènes-tu chez
+moi au moment précis où je réintègre le domicile
+conjugal après une absence de dix ans ?</p>
+
+<p>— Mon frère pâle était tout à l’heure chez le
+quart-d’œil. Il n’a pas remarqué sur un banc son
+frère au visage sombre, qui lui faisait des signes
+d’intelligence, interceptés constamment par les
+flics ?</p>
+
+<p>— J’ai bien cru voir, en effet, quelqu’un qui
+se démenait dans l’ombre ; mais j’étais trop occupé
+à ce moment pour y faire attention.</p>
+
+<p>— Ton frère va assez souvent chez le quart-d’œil,
+continua placidement le dernier des Mohicans.
+Il lui arrive même parfois de passer la nuit
+dans ce petit abri que les visages pâles dénomment
+violon. Ce soir, on m’avait arrêté pour
+affaires graves ; mais faut croire qu’il y avait
+erreur sur la personne, car j’ai été relâché au
+bout d’une heure. J’avais retenu ton adresse. Je
+me suis dépêché de venir te voir, avec un petit
+détour : le temps d’aller rassurer Irma et d’y
+faire payer mon sapin…</p>
+
+<p>C’est pas tout ça, mes enfants, continua
+l’Aiguille. Maintenant qu’on s’est revu, il s’agirait
+de se concerter pour retrouver l’hôtel de Sénégambie
+et les pépètes du vieux Delaware.</p>
+
+<p>— Tu es sûr que l’hôtel de Sénégambie
+n’existe pas à Paris ?</p>
+
+<p>— J’en suis sûr. D’ailleurs, le message ne parlait
+pas de Paris. Il disait simplement : <i>Oncle de
+France décédé à l’hôtel de Sénégambie.</i> Et c’était
+signé « Bigorneau ». Qui peut être ce Bigorneau ?
+Un secrétaire, un homme d’affaires, un domestique ?</p>
+
+<p>— Il s’agit donc, dit X…, de chercher dans
+quelle ville de France ou d’Europe se trouve
+l’hôtel de Sénégambie. Ça doit être dans une
+grande ville.</p>
+
+<p>— Qui sait ? dit l’Aiguille, bien que je voie
+peu, à la vérité, le noble Delaware échouant à
+Étampes (plum’ aux tempes) ou à Sisteron (plum’
+au front).</p>
+
+<p>— Écoute, dit X… : il se fait tard, et je crois
+qu’il est grand temps d’aller se coucher. Tu
+viendras déjeuner demain matin.</p>
+
+<p>— Ça ne se refuse pas, dit l’Aiguille. Faudra-t-il
+amener le mangeur de verre ? Vous savez qu’il
+n’est pas difficile à nourrir. Avec un litre vide,
+mon frère pâle en verra la farce.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas ça, dit Marthe, la salle à manger
+est un peu étroite. Nous ferons connaissance
+avec votre ami plus tard.</p>
+
+<p>— C’est comme vous voudrez, dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait
+trois pas que ses sourcils se froncèrent. Il aspira
+l’air avec véhémence et poussa un cri rauque, le
+cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De
+son index tendu, il désigna une des fleurs du tapis.
+X… s’approcha et distingua une faible trace
+de poussière blanchâtre, qui gardait la forme
+d’une semelle de bottine.</p>
+
+<p>Le dernier des Mohicans avait rampé jusqu’à
+l’empreinte. Il la flaira en silence. Puis il dit à
+voix basse, en se relevant :</p>
+
+<p>— Le chef aux trois galons d’or a passé par là.
+Il avait certainement des intentions mauvaises,
+car la plante est plus appuyée que le talon. Mon
+frère au visage pâle n’a-t-il pas dit chez le commissaire
+que sa femme vivait avec un capitaine ?</p>
+
+<p>— C’est juste, dit X… Tu as un beau flair de
+Mohican. Mais tu te fiches dedans, en voulant
+nous épater. A preuve que la trace en question
+est la trace de mon pied.</p>
+
+<p>Et, posant sa bottine sur l’empreinte, il fit constater
+une concordance irréfutable.</p>
+
+<p>— Possible, dit l’Aiguille. Ceci n’est qu’un
+détail. L’important est de retrouver l’hôtel de
+Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle
+qui répond au nom de Bigorneau. Ton frère
+viendra donc déjeuner demain. En retour, vous
+lui permettrez de vous offrir à dîner et de vous
+emmener au bastringue.</p>
+
+<p>Il prit congé. X… resta seul avec Marthe. Ils
+avaient, dans un court espace de temps, évoqué
+suffisamment de souvenirs pour un homme seul
+et pour une seule dame. Ils s’allèrent mettre au
+lit et n’évoquèrent pas plus avant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGES COURTELINE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="xsmall">APPARITION DE DEUX INGÉNUES</span></h2>
+
+
+<p>Huit jours après les événements que nous venons
+de rapporter, par une splendide après-midi
+d’hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot,
+en méditant sur l’inconstance des femmes et l’inanité
+des biens de ce monde. Or, comme il tournait
+le boulevard, il tomba sur un groupe compact de
+cinquante à soixante personnes, au sein duquel
+s’agitait et gesticulait une silhouette aperçue de
+dos, aux cheveux plus blancs que la neige, que
+coiffait un chapeau de feutre vaste comme le
+Champ de Mars.</p>
+
+<p>En face de ce personnage, un inconnu aux
+larges épaules d’hercule rougeoyait d’exaspération
+et répétait sans se lasser, d’une voix qui
+voulait être calme et n’y réussissait qu’à demi :</p>
+
+<p>— Je vais péter comme une chaudière ! Je vais
+péter comme une chaudière !</p>
+
+<p>Le capitaine était d’un naturel curieux.</p>
+
+<p>Il s’approcha ; par-dessus la houle des têtes,
+qu’il dominait de sa haute taille, il jeta un avide
+coup d’œil.</p>
+
+<p>— Allez-vous me ficher la paix ? criait
+l’homme aux épaules d’hercule. Je vais péter
+comme une chaudière, je vous dis !…</p>
+
+<p>Mais :</p>
+
+<p>— Tu es le plus infâme des hommes ! répondit
+la silhouette vue de dos.</p>
+
+<p>— Je vais péter !…</p>
+
+<p>— Le plus lâche et le plus vil de tous !</p>
+
+<p>— Je vais péter !!</p>
+
+<p>— M’obligeras-tu à consommer publiquement
+ta honte et ton déshonneur ? Dois-je te jeter,
+devant tous, à la face l’épithète — l’horrible épithète — que
+le succube, jusqu’à ce jour, a seul
+osé disputer au vampire ?</p>
+
+<p>— Je vais péter !!!</p>
+
+<p>— Ah ! c’est ainsi ? Eh, bien, moi, je vais tout
+dire, vociféra l’homme aux cheveux de neige. Tu
+as profané les mânes éplorées de l’infortuné
+Étéocle ! Ose dire que ce n’est pas vrai !</p>
+
+<p>A ces mots :</p>
+
+<p>— C’en est trop ! Je pète ! cria l’hercule, les
+yeux flambants d’un sauvage désir de vengeance.</p>
+
+<p>Il dit, et, d’un geste énergique, il ramena en
+arrière de lui sa main, plus large qu’une casquette.</p>
+
+<p>Ce fut un éclair : rien de plus.</p>
+
+<p>Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à
+l’élasticité d’une bande de billard, la main rebroussa
+chemin brusquement : elle redescendit
+le courant avec la prestesse gracieuse d’une périssoire
+lancée à toute force de rames…</p>
+
+<p>Le vieillard, frappé au visage, rendit un son
+métallique.</p>
+
+<p>La foule, indignée, n’eut qu’un cri :</p>
+
+<p>— Oh !…</p>
+
+<p>Puis :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quoi ? frapper un vieillard chenu…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">(s’écrièrent les assistants avec un touchant unisson)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i3">Quelle lâcheté sans égale !</div>
+<div class="verse">Le visage outragé de ce pauvre inconnu</div>
+<div class="verse">Arbore la rougeur des flammes du Bengale !</div>
+<div class="verse">Sur l’homme au cœur abject qui n’a pas hésité</div>
+<div class="verse">A jeter un vieillard en pâture à sa rage,</div>
+<div class="verse i2">Tombons à l’unanimité !…</div>
+<div class="verse">Nous sommes cent contre un ! Courage !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et nul doute que ces paroles eussent été suivies
+d’un effet immédiat si le vieillard, opposant
+de ses bras écartés une digue à la vindicte publique,
+ne se fût écrié :</p>
+
+<p>— Arrêtez !… Cet homme n’est pas celui que
+je cherche !</p>
+
+<p>La foule devint pâle de surprise.</p>
+
+<p>— Allons ! poursuivit le vieillard d’une voix
+sourde où se plaignait un immense découragement,
+ce sera pour une autre fois !… Monsieur,
+ajouta-t-il, je vous prie d’oublier les propos inconsidérés
+que je me suis permis tout à l’heure.
+C’est à un autre qu’ils s’adressaient.</p>
+
+<p>Du coup :</p>
+
+<p>— Eh ! parbleu ! se dit le capitaine, je savais
+bien que cette voix ne m’était pas inconnue !…
+C’est le vidame de Buthenblant !</p>
+
+<p>C’était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux
+demoiselles : Odette et Odyle, deux anges de
+pureté et de grâce, de qui les yeux étaient quatre
+bleuets et les bouches deux petits pots de fraises.
+Semblablement habillées, elles portaient, l’une
+et l’autre, la même toque de loutre hérissée d’une
+plume de pintade, la même jupe à carreaux
+blancs et noirs, le même mantelet mastic agrémenté
+par la fantaisie du couturier de petits losanges
+de frangipane.</p>
+
+<p>L’incident clos et la foule dissipée :</p>
+
+<p>— Eh bien, tu es content, papa ? ironisa
+la plus jeune des deux. Tu t’es encore fait f…
+une gifle !</p>
+
+<p>— Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une
+lente gravité. Tu ne sais pas ce que tu dis.</p>
+
+<p>— Ça, par exemple, c’est tapé ! déclara
+aussitôt la seconde jeune fille. Et puis, d’abord,
+si tu voulais bien être polie avec l’auteur de
+nos jours ? « Tu t’es fait f… une gifle ; tu t’es
+fait f… une gifle ! » En voilà une façon de
+parler !</p>
+
+<p>L’autre se dressa sur ses ergots.</p>
+
+<p>— Pardon. Ce sont des ordres ? dit-elle.</p>
+
+<p>— Parfaitement.</p>
+
+<p>— Oui ? Eh bien, ma chère, tu peux te les
+mettre quelque part.</p>
+
+<p>— Je peux me les mettre quelque part ?</p>
+
+<p>— Sans l’ombre d’un doute.</p>
+
+<p>— Répète-le.</p>
+
+<p>— Je le répète.</p>
+
+<p>— Odette, mon trésor, fit Odyle, je vais aller
+te cueillir les puces.</p>
+
+<p>— Odyle, mon cœur, dit Odette, je vais aller
+te peser le foie de veau.</p>
+
+<p>Odette blêmit ; Odyle s’empourpra d’un lever
+d’aube.</p>
+
+<p>— Chameau ! cria celle-ci.</p>
+
+<p>— Volaille ! hurla celle-là.</p>
+
+<p>— Rosse !</p>
+
+<p>— Gueuse !</p>
+
+<p>— Saleté !</p>
+
+<p>— Pourriture !</p>
+
+<p>Le parapluie brandi par le vide des espaces,
+les deux vierges allaient s’élancer l’une sur
+l’autre, quand :</p>
+
+<p>— Mesdemoiselles de Buthenblant, peut-être ?
+questionna le capitaine, qui s’était avancé
+le chapeau à la main.</p>
+
+<p>Le vidame eut un tressaillement de surprise.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est vous, capitaine, fit-il. Enchanté
+de vous retrouver. Mes filles, en effet !</p>
+
+<p>Le capitaine sourit.</p>
+
+<p>— Elles sont charmantes, déclara-t-il.</p>
+
+<p>Mais il n’en put dire plus long.</p>
+
+<p>— Oh ! c’te poire ! Oh ! c’te poire ! s’exclamaient
+d’une seule voix les demoiselles de Buthenblant.
+Non, pige-moi la gueule du monsieur !…
+C’est ce blair, surtout ! c’est ce blair !
+Ah ! non ! mince de bobéchon ! A-t-i une tête !…
+A-t-i une tête !…</p>
+
+<p>Rouge de confusion :</p>
+
+<p>— Je n’ai pas la prétention d’être un Adonis,
+fit le capitaine avec une certaine sécheresse. Je
+me borne à être de ceux dont on ne dit rien.</p>
+
+<p>Le vidame prit la parole :</p>
+
+<p>— Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites
+n’ont jamais connu leur mère ; elles ont été
+élevées par moi, en sorte que leur éducation
+manque de ce je ne sais quoi qui ne s’acquiert
+que de la main des femmes.</p>
+
+<p>— Quoi ? s’écria le capitaine, qui sentit ses
+yeux se tremper de larmes, si jeunes et déjà orphelines !</p>
+
+<p>Le vidame hocha la tête.</p>
+
+<p>— Non, prononça-t-il d’une voix sourde.</p>
+
+<p>— Comment ? non !… Mais, alors…</p>
+
+<p>— Ah ! c’est une sombre histoire ! murmura
+le vieillard, pensif.</p>
+
+<p>Le capitaine s’exclama :</p>
+
+<p>— Une histoire ! Contez-moi ça, vidame, je
+vous prie.</p>
+
+<p>— Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant,
+si l’heure qu’il est et le lieu où nous
+nous trouvons ne m’interdisaient de le faire.</p>
+
+<p>— Ah ?</p>
+
+<p>— Oui… le récit de mes malheurs — les plus
+cruels, les plus effroyables, peut-être, qu’un
+homme ait jamais soufferts, — ne peut se faire
+que de minuit à deux heures du matin dans certains
+quartiers de Paris.</p>
+
+<p>Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas
+sa profonde stupéfaction :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous faites lundi soir ? reprit-il.</p>
+
+<p>— Mais… rien.</p>
+
+<p>— En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi
+à une heure et demie du matin au coin de
+la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.</p>
+
+<p>— J’y serai.</p>
+
+<p>— C’est bien. Votre main !</p>
+
+<p>— La voici.</p>
+
+<p>— Elle tremble.</p>
+
+<p>— Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur
+m’était inconnue.</p>
+
+<p>— Regardez-moi dans les yeux.</p>
+
+<p>— Je vous regarde.</p>
+
+<p>— Capitaine, vous pâlissez !</p>
+
+<p>— Je ne pâlis jamais, vidame !</p>
+
+<p>Le vidame épongea son front, baigné de
+sueur.</p>
+
+<p>— Quel homme ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et, à haute voix :</p>
+
+<p>— Adieu !</p>
+
+<p>— Adieu !</p>
+
+<p>— A bientôt !</p>
+
+<p>— A bientôt… Mesdemoiselles…</p>
+
+<p>Le capitaine s’inclina jusqu’à terre.</p>
+
+<p>Quand il se redressa :</p>
+
+<p>— Ciel ! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>Il était seul !… <span class="xsmall">LE VIDAME ET LES DEUX JEUNES
+FILLES AVAIENT DISPARU</span> !…</p>
+
+<p>Quelle que fût sa force d’âme, le capitaine ne
+put résister à l’inattendu d’un tel coup. Il passa
+sa main sur ses yeux et s’évanouit pour la seconde
+fois.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGE AURIOL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+<span class="xsmall">OÙ LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAUBECK
+DANS DES CIRCONSTANCES ASSEZ SINGULIÈRES</span></h2>
+
+
+<p>Rue Saint-Vincent.</p>
+
+<p>Il pouvait être minuit ou minuit moins le
+quart.</p>
+
+<p>La lune était rare. Le noir régnait sur la ville.
+Des silhouettes fantasques se dessinaient dans
+les angles des bâtisses. Par-dessus le mur du cimetière,
+des bouts de tombe se découpaient,
+grises sur le ciel noir.</p>
+
+<p>Un promeneur attardé qui passait par là s’arrêta
+devant un réverbère éteint, et, s’adressant
+à une personne absente, il cria :</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, je suis Maubeck, le journaliste !…
+et il y a gros à parier que bien des gens
+ne pourraient pas en dire autant ! Maubeck, le
+journaliste, c’est moi, monsieur, et personne ne
+me persuadera le contraire. Voici ma carte, la
+carte qui me donne accès à la Bibliothèque nationale !
+Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste — courtier
+en observations pour le bureau
+des Longitudes.</p>
+
+<p>Ayant énoncé cette singulière qualité, l’individu
+qui prétendait avec tant d’énergie s’appeler
+Maubeck parut céder à un instant d’indécision.
+Ne sachant s’il devait continuer sa route ou se
+laisser choir sur le sol, il hésitait.</p>
+
+<p>Pourtant, après quelques vacillations assez
+périlleuses, il se remit en marche.</p>
+
+<p>Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau,
+il s’arrêta.</p>
+
+<p>— Je suis gris ? vociféra-t-il. Moi ? je suis
+gris ? C’est trop fort ! Apprenez donc à qui vous
+parlez ! Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le
+journaliste ! Voulez-vous voir ma carte ? Ah ! je
+sais bien qu’on en veut à Maubeck ! On a même
+été jusqu’à prétendre qu’il était mort !… Oui,
+oui, je le sais : on m’a tout raconté ! Mais Maubeck
+se moque du qu’en-dira-t-on : Maubeck
+poursuivra son œuvre en dépit des envieux. Maubeck
+ne craint rien ! Maubeck est un brave, et,
+s’il y a quelqu’un derrière ce mur, Maubeck le
+défie ! Oui, monsieur ! Allons, sortez, émergez,
+montrez-vous ! Combien êtes-vous derrière cette
+muraille ? Je ne me cache pas, moi ! Je ne suis
+pas masqué ! Voici ma carte !…</p>
+
+<p>Comme il achevait ces mots, M. Maubeck
+heurta violemment du crâne une petite porte
+verte qu’il n’avait vraisemblablement pas remarquée :</p>
+
+<p>— Tiens ! murmura-t-il, c’est bizarre ! Je
+croyais demeurer plus loin que cela !</p>
+
+<p>Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir
+longtemps tourmenté la serrure, il entra, paraissant
+avoir oublié tout ce qu’il venait de dire.</p>
+
+<p>Une chandelle brûlait sur la cheminée.</p>
+
+<p>Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier
+reposait dans le seau à charbon, bien que ce
+ne fût pas son domicile attitré, il s’en empara,
+l’alluma et se jeta dans un fauteuil.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! fit-il, en développant un gros
+nuage de fumée, c’est drôle ! Le mobilier de
+Maubeck danse la ronde ce soir ! infiniment
+drôle ! Chaque fois que Maubeck boit du genièvre,
+le mobilier de Maubeck se met à danser !
+Comment trouvez-vous le bouillon ?… Ah ! ah !
+ah ! c’est très amusant !</p>
+
+<p>Et, fredonnant un petit air pour accompagner
+la valse imaginaire de ses meubles, il se mit à
+ricaner doucement.</p>
+
+<p>Durant quelques minutes, il s’abandonna à la
+rêverie.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, sa figure se rembrunit. Il rejeta
+sa pipe dans le seau, se leva, fit deux ou
+trois fois le tour du salon, tira son portefeuille,
+examina sa carte, se frappa le front et, finalement,
+ayant plongé précipitamment sa main
+dans la poche de son gilet, il se mit à compter.</p>
+
+<p>— Un sou, trois sous, douze sous, cinquante
+centimes, deux francs ; un sou, deux sous, six
+sous, un franc… Quatre francs cinquante !…
+Quatre francs cinquante !… répéta-t-il, soucieux,
+quatre francs et cinquante centimes !… Diable !
+<i>l’argent devient rare !</i></p>
+
+<p>M. Maubeck n’avait pas achevé de formuler
+cette attristante réflexion lorsqu’une voix goguenarde
+cria derrière lui :</p>
+
+<p>— Menteur !</p>
+
+<p>— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Voulez-vous ma carte ?</p>
+
+<p>— Je dis que Maubeck est un menteur, répéta
+l’ironique voix, Maubeck est gris. Je sais
+bien que Maubeck est gris comme trente-six
+grives — et il faudrait être bien malin pour
+m’enlever cette conviction de la tête. Mais je dis
+aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est
+plus grave !</p>
+
+<p>— Qui ose dire cela ?</p>
+
+<p>— Moi ! répondit la voix, en faisant entendre
+un bruit de monnaies secouées. Moi ! M. Tirelire,
+ici présent sur la cheminée ! J’affirme que
+M. Maubeck est gris, mortellement gris et que
+M. Maubeck est un menteur ! Et, de plus, j’ajoute
+cela : Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle,
+et Maubeck se casse le nez !</p>
+
+<p>La stupéfaction de l’éminent courtier en observations
+fut telle qu’il ne trouva rien à répondre.</p>
+
+<p>Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée
+et aperçut son interlocuteur.</p>
+
+<p>C’était un petit bonhomme en terre cuite,
+vert du haut en bas, ventru comme une pomme
+et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de
+hauteur. Le sommet de son tricorne était fendu
+d’un large trou.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de silence, M. Tirelire
+fit de nouveau sonner les pièces de monnaie
+qui paraissaient habiter son ventre, puis, s’adressant
+à des personnages fictifs, ou peut-être
+même aux différentes pièces du fringant mobilier
+de M. Maubeck, il reprit la parole :</p>
+
+<p>«  — M. Maubeck est comme les autres ! cria-t-il.
+M. Maubeck est un niais. Je n’ose dire que
+M. Maubeck est un imbécile ; mais, s’il est quelqu’un
+ici qui prétende m’empêcher de proclamer
+que M. Maubeck est un superbe niais, qu’il
+vienne ! Je l’attends !</p>
+
+<p>« M. Maubeck croit aux bruits qui courent et
+aux nouvelles qu’on lance. Il croit à la fin du
+monde. Il se figure que l’agriculture manque de
+bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce
+agonise et que l’argent devient rare !! A
+qui comparer M. Maubeck, si ce n’est au plus
+piteux des jocrisses ? Vraiment la naïveté de
+M. Maubeck est inouïe ! »</p>
+
+<p>Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique.
+Après s’être bruyamment mouché, il
+reprit :</p>
+
+<p>«  — Remarquez bien que M. Maubeck est
+journaliste : il est donc impardonnable ! Ah !
+ah ! ah ! la bonne farce ! L’agriculture manque
+de bras ! M. Maubeck va sans doute nous apprendre
+aussi que les capitalistes ne dépensent
+plus rien ! S’il était passé sur le quai Conti, il ne
+parlerait pas avec autant de légèreté, sans doute !</p>
+
+<p>« M. Maubeck se figure qu’il n’y a plus d’argent,
+qu’on va frapper des écus en bois des îles
+et que, dans dix ans, les collectionneurs rechercheront
+la dernière pièce de cent sous comme un
+objet de la plus haute rareté ! Dans dix ans ?
+Que dis-je ? Dans trois ans, dans six mois, demain
+peut-être, demain, M. Maubeck paiera son
+boulanger avec des coquillages et son propriétaire
+avec de vagues verroteries !… Peuple ! admire
+la naïveté de M. Maubeck !</p>
+
+<p>« Évidemment, quelque vertigineux que
+puisse être le jobardisme de M. Maubeck, évidemment
+M. Maubeck ne parlerait pas comme
+il parle si jamais il était passé par la rue Guénégaud
+et par le quai Conti !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Foule ! tu lapiderais cet homme si, connaissant
+la merveilleuse organisation de la <span class="sc">Monnaie</span>,
+il persistait à tenir un pareil langage !</p>
+
+<p>« … Mais cet homme ne connaît pas la <span class="sc">Monnaie</span>.
+Il ne soupçonne pas l’existence de cet édifice
+incomparable ! Jamais ses pauvres yeux de
+crabe, atteints d’une incurable myopie, n’ont
+considéré les dix mille employés qui grouillent
+dans cet admirable temple ! Jamais ! Jamais ! Ce
+vil colporteur d’observations météorologiques,
+ignore le « langage de l’argent », et jamais il n’a
+entendu parler de la « mise en circulation ! »</p>
+
+<p>« Il se figure, le pauvre hère, qu’on laisse
+moisir les lingots d’or au fond des caves, — et
+que, là, parmi les champignons sordides et les
+louches détritus, ils s’effritent peu à peu sous
+la mandibule avide des cloportes !</p>
+
+<p>« Académie ! tes palmes pour l’illustre Maubeck,
+qui vient de découvrir la mite du ludovic
+d’or, le charançon de la thune et le ver blanc
+des fafiots !</p>
+
+<p>« Triste sire ! Pauvre bougre ! Méprisable nullité !</p>
+
+<p>« Les dix mille employés, il ne les a jamais
+vus, ce pauvre individu, ce misérable quidam,
+ce quelconque et négligeable zéro ! Il ne les a
+pas vus, levés dès l’aube, répandant l’or et l’argent
+parmi le peuple, inondant la ville de leurs
+richesses !</p>
+
+<p>« Sombre et fangeux bernard-l’ermite, tu n’es
+donc jamais sorti de ta coquille ? Tu ne sais
+donc pas que, selon leur grade, ces employés
+reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr.,
+100.000 fr., 50.000 fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou
+50 fr. qu’ils doivent dépenser, distribuer avant
+le coucher du soleil !…</p>
+
+<p>« Distribuer est bien, mais il s’agit de distribuer
+intelligemment. Pour distribuer, il faut des
+renseignements et des notes, il faut du flair, de
+l’œil, du tact — il faut du génie !</p>
+
+<p>« Le commis qui distribue 50 francs, comme
+celui qui distribue 50 millions, doit émietter la
+somme qu’on lui confie en cinquante ou cent
+achats habilement combinés et rapporter avec lui
+toutes les factures acquittées, ainsi que les marchandises
+achetées lorsque la chose est praticable !
+Sans quoi, notre jeune homme, ayant
+acquis un diamant d’un million ou une montre
+de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix
+heures du matin et s’en irait dissiper dans les estaminets
+et brasseries les quatre francs cinquante
+qu’il gagne !</p>
+
+<p>« O honte ! M. Maubeck n’est pas informé de
+ces choses ! Le clair flambeau de la Vérité n’a
+jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur
+intellect ! Il ignore que l’employé rentrant
+au bureau avec un reliquat serait impitoyablement
+révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante
+centimes.</p>
+
+<p>« Maubeck, le journaliste, le courtier, l’agent
+d’affaires, l’entomologiste ! Maubeck ne voit pas
+les flots d’or jetés chaque jour sur le pavé de
+Paris ! Au lieu de dire : « L’argent est mal distribué,
+l’incurie règne à la <span class="sc">Monnaie</span>, il conviendrait
+de renverser le chef des Argentiers
+de la R. F. et de renouveler le personnel de la
+Banque… »</p>
+
+<p>« Au lieu de proposer des distributions d’argent
+au coin des rues avec le concours de MM. les
+donneurs de prospectus, M. Maubeck s’écrie :
+« L’argent devient rare ! »</p>
+
+<p>« Erreur ! Erreur ! Erreur !!!… Oblitération !
+Folie ! Gâtisme ! Fange dans l’œil ! L’argent
+n’est pas rare ! Jamais l’argent ne deviendra
+rare ! Il est mal distribué, mal réparti, et voilà
+tout !</p>
+
+<p>« Ceci est mon dernier mot ! Je n’ai plus rien
+à dire. Et pourtant si, encore un cri. Je demande
+la parole :</p>
+
+<p>« Que le diable emporte M. Maubeck ! »</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant
+de nouveau ses précieux intestins, souffla
+coléreusement la chandelle.</p>
+
+<p>Et l’on n’entendit plus dans la chambre silencieuse
+que les ronflements sourds de M. Maubeck,
+endormi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">PIERRE VEBER</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="xsmall">MAUBECK HÉRITE</span></h2>
+
+
+<p>Avant rêvé cela, Maubeck se réveilla.</p>
+
+<p>Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck.
+Ses paupières ne lui permettaient d’émettre
+qu’un tout petit regard d’abord ; puis
+elles se fermaient. Quelques minutes après, Maubeck
+arrivait à les soulever et glissait un second
+regard, plus grand ; mais, vite jalouses du soleil,
+elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maubeck,
+violemment, se dressait sur son séant, parvenait
+à écarquiller les yeux, et renaissait à la
+vie réelle ; alors, selon son expression, « il faisait
+le point », c’est-à-dire qu’il établissait avec précision
+l’endroit où il se trouvait.</p>
+
+<p>Les réveils étaient pour Maubeck une source
+perpétuelle de surprises. Jamais, au grand jamais,
+à l’instar du Sultan, il ne s’était endormi
+deux fois de suite au même endroit ; non qu’il
+craignît d’être assassiné, mais la Destinée se plaisait
+à ballotter cet homme. Cinq nuits par an,
+il couchait dans son lit, dont deux nuits au
+moins tout habillé ; les autres nuits, il couchait
+sur la descente de lit, ou sur le paillasson de la
+porte, ou sous la table de travail, ou dans le corridor,
+ou au poste, ou sur un banc de boulevard,
+ou dans le lit d’une personne d’un sexe
+opposé au sien.</p>
+
+<p>Cette fois, il s’était endormi devant la cheminée,
+la tête dans le foyer refroidi. Il dit, sentencieusement :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Je me suis couvert la tête de cendres, j’ai
+revêtu le dur cilice, et j’ai pleuré Jérusalem. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Puis il ajouta :</p>
+
+<p>« Il me semble que j’ai la gueule de bois.
+Tout porte à croire que j’ai bu hier… Qu’ai-je
+accompli ?… Été porter la température probable,
+selon mon habitude, dans les journaux ; inspecté
+mes pluviomètres… noté la dépression barométrique
+à la tour Eiffel… Dîné chez le vidame de
+Buthenblant. » (Ici les souvenirs s’obnubilent.)</p>
+
+<p>Maubeck-le-Journaliste s’interrompit pour
+aveindre le nez hébraïque d’un siphon, but une
+moitié dudit, et reprit :</p>
+
+<p>« Bon dîner… jeunes filles avenantes, élevées
+à l’américaine… L’aînée, un beau contralto, a
+traité sa sœur de <i>petite morue</i>… Causerie animée.
+Je crois qu’au dessert, après les alcools,
+j’ai demandé au vidame la main d’une de ses
+filles, celle qu’il voudrait… Je ne m’en dédis
+pas ; mais j’avais déjà bu.</p>
+
+<p>« Qu’ai-je accompli après ? »</p>
+
+<p>Il remâcha le goût amer que laissent à la
+bouche du sage les voluptés humaines et les liqueurs
+fortes.</p>
+
+<p>« J’ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à
+Jonas, au Mallet, à Lapoire, au Rat, à Jules Simon,
+à l’abbaye de Thélème ; là, j’ai dû encore
+boire. »</p>
+
+<p>Il se leva. Un nimbe lumineux entourait pour
+lui les contours des objets. Il alla tremper sa
+tête dans un seau d’eau, y resta le temps que
+mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle
+au fond des mers ; près d’étouffer, il émergea,
+prit du souffle et se retrempa ; à la quatrième reprise,
+les idées circulaient de nouveau. Maubeck
+se peigna, mit du linge, brossa ses habits
+et présenta à la glace un gentilhomme pas
+trop ravagé, assez correct : trente ans à peine,
+un nez un peu gros, une bonne figure noire
+barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux
+châtains frisés… un ensemble qui n’eût pas déparé
+l’intérieur des Buthenblant.</p>
+
+<p>« Au travail ! établissons la température pour
+demain. » Il tira un jeu de zanzibar, agita les dés,
+les lança sur le tapis vert de la table et compta
+les points et, prenant sa plume, écrivit :
+« 5 + 3 + 7 = 15. Température moyenne ;
+orages dans le Nord ; temps probable :
+8 + 2 + 2 + 4 = 16. Pluie mêlée de vent ;
+nuages, éclaircie vers midi, etc. » Il fut interrompu
+par le concierge, qui lui tendit une lettre.</p>
+
+<p>Maubeck en examina la suscription et s’écria :
+« Qu’est-ce que cette chère vieille canaille de
+Bigorneau peut bien me vouloir ? M’inviter à
+dîner ? Je refuserai : je n’ai pas pardonné à Élise
+la nuit blanche qu’elle me fit passer devant sa
+fenêtre, tandis que son mari pêchait à la ligne.
+Elle manqua de parole après m’avoir donné rendez-vous !
+On ne fait pas ces choses-là à Maubeck-le-Journaliste.
+Je n’irai chez Bigorneau que
+quand Élise se sera excusée. » Il décacheta la
+lettre : « Tiens, ce n’est pas signé ! Est-ce que
+le notaire Bigorneau cultiverait la lettre anonyme ?</p>
+
+<p class="ind">« Mon cher ami,</p>
+
+<p>« Pourquoi ne vous voit-on plus ? Faut-il que
+j’aille vous relancer chez vous ? J’ai besoin de
+vous parler, au plus tôt, pour une affaire importante
+qui vous concerne. Passez un de ces
+matins, rue de Douai. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du
+soleil sur l’horizon : « Midi moins vingt ; j’ai
+le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant
+le déjeuner. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole
+de poche, se coiffa de son chapeau et descendit.</p>
+
+<p>Rue de Douai, à l’étude de M<sup>e</sup> Bigorneau, le
+maître-clerc, à l’aide d’une cisaille, découpait
+des ombres chinoises dans une vieille boîte d’Albert ;
+deux autres clercs jouaient à qui cracherait
+le plus haut contre le mur, et le saute-ruisseau
+guillotinait des mouches avec un vieux
+coupe-cigares ; cela sentait l’étude modèle, solide
+et bien achalandée. Maubeck demanda :</p>
+
+<p>— M<sup>e</sup> Bigorneau, s’il vous plaît.</p>
+
+<p>— Il est en Chine, répondit finement le clerc.</p>
+
+<p>— Il est dans le sieau : il trempe.</p>
+
+<p>— Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu
+pour que tu ne sois pas si… sot, surenchérit
+un autre clerc.</p>
+
+<p>— Puis-je lui parler ? continua Maubeck sans
+s’émouvoir.</p>
+
+<p>— Il est en main.</p>
+
+<p>— Un coup de pied quelque part vous ferait-il
+plaisir ? interrogea Maubeck, en ouvrant la porte
+de la barrière qui séparait les clercs de l’éventuel
+public.</p>
+
+<p>Le maître clerc comprit soudain que les plus
+courtes plaisanteries sont les meilleures. Il se
+leva aussitôt et demanda :</p>
+
+<p>— Qui dois-je annoncer ?</p>
+
+<p>— M. Maubeck, journaliste.</p>
+
+<p>Bigorneau l’accueillit avec une joie d’épagneul,
+lui serra la dextre dans sa main droite, tandis
+que la gauche la tapotait à petits coups affectueux.
+M. Bigorneau avait cette honnête et franche
+et souriante figure qui est l’apanage des canailles
+d’affaires ; il semblait un vieux magistrat
+de roman, défroqué et bonasse.</p>
+
+<p>Échange de compliments, enquête sanitaire réciproque.
+Bigorneau s’installa dans un fauteuil,
+approcha une règle de ses yeux, l’examina avec
+soin, tandis qu’il disait d’un ton de voix naturel :</p>
+
+<p>— Vous vous êtes demandé ce que je désirais
+de vous, Maubeck ? Je désire faire votre fortune,
+simplement.</p>
+
+<p>Maubeck eut le tranquille faciès de l’individu
+qui ne coupe pas dans les ponts. Bigorneau attendit
+qu’on le remerciât ; Maubeck ne bougea
+pas. Le notaire poursuivit :</p>
+
+<p>— Vous nous inspirez beaucoup d’amitié, à
+moi et à ma femme. Élise trouve que vous nous
+négligez ; moi, je veille sur vous et je vous ai
+trouvé une affaire splendide : vous n’avez qu’à
+vous baisser pour ramasser. Avouez, mon gaillard,
+que vous grillez de curiosité, hé ?</p>
+
+<p>— En effet, même que ça sent le roussi…</p>
+
+<p>— Voici l’affaire. Il y a quelques mois mourait
+dans une petite localité près Paris un mien
+client, M. de la Warre ; cet ancien peau-rouge
+s’était enrichi dans le commerce des cheveux.
+Oui, il avait apporté d’Amérique tous les scalps
+de la tribu des Mohicans, dont il était l’Avant-Dernier ;
+ce millier de chevelures lui avait formé
+un fonds de boutique, il s’était établi marchand
+de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré,
+M. de la Warre se retira des affaires avec
+plus de quatorze millions de fortune. Il me confia
+la gestion de cette somme.</p>
+
+<p>— Elle était en bonnes mains !</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ? dit Bigorneau sans vouloir
+discerner l’intention ironique de cette interruption…
+Plus un testament, rédigé naguère dans
+son pays natal, testament que je devrais ouvrir
+après sa mort. Le vieux de la Warre n’avait pu se
+faire à l’existence européenne : il couchait tantôt
+ici, tantôt là, en vrai nomade.</p>
+
+<p>— Je connais ça…</p>
+
+<p>— Il mourut à l’<i>hôtel de Sénégambie</i>, à Levallois-Perret.
+Prévenu par dépêche, j’ouvris alors
+le testament. M. de la Warre léguait tous ses
+biens, en valeurs nominatives :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> A un nommé Coignet, qu’il avait connu
+là-bas, chez les peaux-rouges. Ce Coignet est
+mort dans la catastrophe du <i>Squale</i>, bien avant
+le décès de notre client. »</p>
+
+<p>Jusqu’ici, M<sup>e</sup> Bigorneau n’avait pas menti ;
+mais, soudain, il se mit à altérer la vérité d’une
+prodigieuse façon :</p>
+
+<p>— Restaient les deux autres légataires. Je les
+ai vainement cherchés. J’ai envoyé télégrammes
+sur télégrammes au premier, un Mohican nommé
+l’<i>Aiguille</i> ; il doit être défunt également ; j’ai
+écrit pour avoir son certificat de décès ; je l’aurai
+dans quelques jours. Le dernier légataire est
+un militaire gâteux et retraité dans une maison
+d’asile. »</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bigorneau ne disait pas que ce militaire
+n’était autre que son bon ami le capitaine Léon
+Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware ;
+qu’il avait soigneusement intercepté toute lettre
+pouvant le prévenir du décès de son oncle. Quelle
+sale canaille que ce Bigorneau ! il me dégoûte, et
+j’ai presque envie de le tuer.</p>
+
+<p>Il reprit :</p>
+
+<p>— En somme, l’héritier de cette splendide
+fortune est ce vieux gâteux, qui ne tardera pas à
+mourir, et c’est encore à l’État que l’argent reviendra.
+Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck ?</p>
+
+<p>— Si, très mal. L’État est mon ennemi intime.
+Mais en quoi tant cela me concerne-t-il ?</p>
+
+<p>— Si vous en voulez à l’État, moi je ne lui en
+veux pas moins ; il m’a trop souvent mis à contribution
+pour que je ne lui rende pas la pareille.
+Il ne faut pas, entendez-vous, <i>il ne faut
+pas</i> que cet héritage tombe en déshérence, quand
+il y a tant de pauvres bougres qui crèvent la
+faim.</p>
+
+<p>— A qui le dites-vous !</p>
+
+<p>— Donc, j’ai songé à cette combinaison : vous
+êtes fils naturel, hein ?</p>
+
+<p>— <i>Je n’ai jamais connu ma mère !</i> chantonna
+Maubeck, et il ajouta :</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais connu mon père non plus.</p>
+
+<p>— Vous êtes né en Amérique, je crois ?…</p>
+
+<p>— Oui, mais je ne sais où, dans un territoire
+contesté.</p>
+
+<p>— Eh bien, grâce à des moyens très simples,
+je fais de vous le fils de M. de la Ware ; vous
+présentez vos titres : le testament est nul, comme
+antérieur à votre naissance, et, d’après la coutume
+des Mohicans, vous entrez en possession
+de l’héritage paternel… dont vous me donnez
+la moitié.</p>
+
+<p>— Toujours selon la coutume des Mohicans ?</p>
+
+<p>— Enfin, cela vous va-t-il ? Je vous donne un
+père et une fortune ! Ça ne fait de tort à personne.</p>
+
+<p>Assurément, Maubeck n’était pas une canaille ;
+mais c’était ce que les moralistes classificateurs
+nomment <i>une bonne gouape</i> ; il avait beaucoup
+de bonté et aussi peu de sens moral qu’un bâton
+de chaise. Il entrevit la possibilité de s’enrichir,
+de devenir un homme du monde, d’avoir un
+laquais qui le reconduirait quand il serait poivre,
+et une voiture qui le ramènerait chez lui ; plus
+de courses dans les observatoires et dans les journaux ;
+des cigares à bague, des vêtements élégants,
+un crédit dans les brasseries, et qui sait ?
+Le vidame de Buthenblant lui accorderait peut-être
+une de ses filles, l’aînée, celle qui a un si
+beau contralto. Enfin, ce qui le décidait, c’est
+que « ça ne faisait de tort à personne ». Donc,
+il demanda :</p>
+
+<p>— Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autres héritiers ?</p>
+
+<p>— Je vous le jure sur mon honneur.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas autre chose à jurer ? Enfin,
+ça me suffit. Eh bien ! je puis vous l’avouer en
+confidence, mon brave Bigorneau… je suis le
+fils de votre feu client, le vieux… comment
+donc ?</p>
+
+<p>— De la Ware.</p>
+
+<p>— C’est ça même. Donnez-moi mon héritage,
+et que ça ne traîne pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">JULES RENARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="xsmall">MARTHE ET LE MOHICAN</span></h2>
+
+
+<p>— Comment, c’est déjà vous ? dit Marthe.</p>
+
+<p>— « Déjà ! » Quel mot cruel ! dit le Mohican.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas de chance. Mon mari vient
+de sortir. Il m’embarrassait. Ma bonne est malade,
+et je suis obligée de préparer le déjeuner
+moi-même.</p>
+
+<p>— Et vous dites que je n’ai pas de chance !
+murmura le Mohican.</p>
+
+<p>— Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne
+peut tarder. Feuilletez la <i>Revue blanche</i>. Je retourne
+à la cuisine.</p>
+
+<p>— Je vais avec vous, dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>— Pourquoi faire, monsieur l’Aiguille ? Je
+n’ai pas besoin de vous.</p>
+
+<p>— Pour que nous brûlions ensemble quelques
+plats.</p>
+
+<p>— Vous avez une drôle de figure.</p>
+
+<p>— Marthe, il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>— C’est sérieux. Vous m’inquiétez. Le temps
+d’ôter mon tablier, et je suis à vous.</p>
+
+<p>— Gardez votre tablier, Marthe ! gardez vos
+bras nus, ce teint animé et cette légère sueur
+qui perle à votre front.</p>
+
+<p>— Expliquez-vous vite. Qu’y a-t-il pour votre
+service ?</p>
+
+<p>— Marthe, je veux savoir de vous, de vous
+seule, comment les Parisiennes, les vraies, celles
+de votre monde, accomplissent le doux crime
+d’amour.</p>
+
+<p>— Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée,
+vous auriez trop chaud. Je ne comprends
+pas très bien.</p>
+
+<p>— Toute la nuit dernière, j’ai lu ce livre, dit
+l’Aiguille, qui jeta sur une table l’<i>Amour moderne</i>.
+Et ce qui s’y passe diffère tellement de
+ce qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne
+vos auteurs de badiner. Je veux des
+preuves. Et à qui les demander sinon à la femme
+de mon meilleur ami ?</p>
+
+<p>— Je vous remercie de la préférence, dit
+Marthe.</p>
+
+<p>— Et d’abord, dit l’Aiguille, ne remarquez-vous
+rien de neuf en moi, aucune transformation ?</p>
+
+<p>— Si : on dirait que votre costume vous va
+mieux et que vous êtes peigné, lavé, presque
+propre.</p>
+
+<p>— Et ne vous semble-t-il point que je parle
+plus simplement ?</p>
+
+<p>— Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre
+nous, votre langage métaphorique manquait de
+clarté, et ça tenait une place !</p>
+
+<p>— L’Indien est souple, dit l’Aiguille, sa langue
+plus docile que le mastic.</p>
+
+<p>— Voilà que vous recommencez, dit Marthe.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je
+compte que vous achèverez de me former le goût,
+et, quand j’aurai lu l’œuvre entière de votre romancier
+à la mode, je m’exprimerai comme le
+ruisseau coule. Déjà je subis l’influence de ce
+milieu. A peine entré, j’ai des idées mélancoliques.
+Je parie que nous sommes ici dans votre
+<i>souffroir</i>.</p>
+
+<p>— Mon souffroir ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est-à-dire la pièce où, d’ordinaire,
+vous sentez une amertume infinie noyer votre
+cœur.</p>
+
+<p>— J’ai toujours été heureuse en amour, dit
+Marthe avec fierté.</p>
+
+<p>— C’est donc votre <i>aimoir</i> ?</p>
+
+<p>— C’est le bureau de mon mari, dit Marthe.
+Je n’aime que dans ma chambre à coucher.</p>
+
+<p>— Quoi ? s’écria le Mohican déçu, vous n’avez
+aucune pièce qui vous soit privée et dont le nom
+se termine en <i>oir</i> ?</p>
+
+<p>— J’ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux
+baissés.</p>
+
+<p>— Montrez-moi donc, dit l’Aiguille, comment
+vous vaquez aux soins de votre toilette : que vos
+pieds veinés de bleu jouent librement dans des
+mules garnies de duvet de cygne ; mettez à vos
+jambes des bas d’une soie aussi fine que votre
+peau ; lacez votre corset signé par une grande
+faiseuse, et que la houpette de poudre coure sur
+vos épaules nues, tandis que vos cheveux se tordront
+devant cette glace.</p>
+
+<p>— Vous êtes un enfant, l’Aiguille. Suis-je
+femme à donner une leçon de coiffure quand
+mon rôti est sur le feu ?</p>
+
+<p>— J’ai tort, dit l’Aiguille. Je procède sans
+ordre. Je débute par la fin. Excusez et permettez-moi
+de vous attirer dans ce coin. Comme vos
+poignets sont minces !</p>
+
+<p>— C’est pour que le bracelet qu’on m’offre
+soit toujours assez grand, dit Marthe.</p>
+
+<p>— Comme cette tête repose sur votre nuque !</p>
+
+<p>— N’importe quelle tête en ferait autant, dit
+Marthe.</p>
+
+<p>— Oh ! les fines dents blanches !</p>
+
+<p>— C’est pour mieux souper, Mohican !</p>
+
+<p>— Vos yeux brillent d’un vif éclat.</p>
+
+<p>— C’est le reflet de mon fourneau, dit
+Marthe.</p>
+
+<p>— Je ne peux comparer votre bouche qu’à
+une fleur.</p>
+
+<p>— Une fleur artificielle, mon gracieux homme
+des bois, car il y a longtemps qu’elle dure, et je
+ne vous cacherai pas que plus d’un homme promena
+dessus, sans la faner, les chenilles de ses
+lèvres.</p>
+
+<p>— Il se dégage de vous un attrait indéfinissable,
+dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>— Ne vous cassez point la tête pour le définir,
+dit Marthe. Je suis comme ça. Prenez-moi
+ou laissez-moi.</p>
+
+<p>A ces mots, prononcés par la jeune femme
+d’une voix résignée, l’Aiguille se rapprocha d’elle
+de quelques « séants ». Il oubliait le livre de
+l’<i>Amour moderne</i> sur la table, son enquête littéraire,
+le reste des questions à poser. Et Marthe
+oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand sauvage
+la charmaient, et elle ne trouvait pas commune
+sa peau de souliers de bains de mer. Cependant
+elle feignit de se lever.</p>
+
+<p>— Je serais horriblement vexée, fit-elle, si
+vous disiez plus tard qu’on mange mal chez
+nous.</p>
+
+<p>Mais l’Aiguille la retint :</p>
+
+<p>— Il faut que je vous avoue encore une de
+mes curiosités, dit-il. Qu’appelle-t-on une <i>chaise
+longue</i> ? Il doit y en avoir une ici ; où est-elle ?
+Je vous supplie, Marthe, de me l’enseigner.</p>
+
+<p>— Si mon mari surgissait… dit Marthe.</p>
+
+<p>— Par exemple ! Je lui conseillerais de se
+plaindre, dit le Mohican. Ce serait d’une rare
+ingratitude. J’espère qu’il se souvient de mon
+hospitalité.</p>
+
+<p>— Je dresse une oreille piquée par la mouche
+de l’indiscrétion, dit Marthe. Aurait-il offensé
+madame l’Aiguille ?</p>
+
+<p>— Peu s’en est fallu, dit le Mohican. Mais
+j’étais là.</p>
+
+<p>— Le misérable ! dit Marthe. Vous les avez surpris ?</p>
+
+<p>— Le plus surpris, ce fut moi, dit l’Aiguille,
+quand une de mes femmes…</p>
+
+<p>— Vous êtes polygame ? Vous avez plusieurs
+femmes ?</p>
+
+<p>— Ne m’en parlez pas… J’en suis dégoûté…
+Lorsque l’une d’elles, dis-je, se jeta à mes pieds,
+s’arrachant les cheveux, criant vengeance !</p>
+
+<p>— Mon mari l’avait séduite, violée peut-être.</p>
+
+<p>— Mais non : dédaignée ! Il lui résistait, elle
+voulait l’assassiner. J’appelai votre mari et, sévèrement :
+« X…, lui dis-je, disculpe-toi : cette
+femme prétend que tu l’insultes. — Frère, me répondit
+X…, je n’en peux plus. Je demande grâce. — Point
+de grâce ! les femmes sont créées afin
+qu’on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur
+de celle-ci ? Elle n’est ni la plus vieille, ni la
+plus laide, ni la moins avide de plaisir. — Frère,
+elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes
+femmes, lasses de jaune, aiment trop le blanc.
+Si tu ne les enfermes, elles me tueront. — Préfères-tu
+mourir au poteau de guerre ? » lui dis-je.</p>
+
+<p>Cette menace, dont je me servais à chaque
+instant comme d’une scie, produisit son effet.
+Plein d’une nouvelle ardeur, il se précipita…</p>
+
+<p>— Assez ! pacha burlesque, dit Marthe. Ton
+sérail a mis mon pauvre mari dans un bel état !</p>
+
+<p>— Vous pensez si je vais me gêner à mon
+tour, dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>— Et vous me croyez capable de me prêter à
+ce libre échange ? dit Marthe.</p>
+
+<p>— Une femme contre trois ou quatre cents,
+c’est flatteur, dit l’Aiguille. Montrez-vous digne
+d’une pareille lutte.</p>
+
+<p>— Je la refuse, dit Marthe.</p>
+
+<p>— Bien, bien, bien, répliqua l’Aiguille. Je le
+dirai à votre mari, et vous serez grondée. Je le
+connais ; il me doit sa femme : il me la prêtera.</p>
+
+<p>— Sa femme et sa bonne, dit Marthe.</p>
+
+<p>— Je ne me ferai pas prier par la bonne non
+plus, dit le Mohican.</p>
+
+<p>La deuxième moitié de ce singulier dialogue
+avait jeté un chaud entre Marthe et l’Aiguille.
+Ils s’écartaient de l’<i>Amour moderne</i> et de ses
+formules compliquées. Il n’y avait plus en présence
+un homme des bois et une femme du
+monde. Il y avait deux ennemis réconciliables,
+qui, les diverses étapes de la conversation franchies,
+se trouvaient dans l’extrême nécessité de
+faire les bêtes ou d’avoir l’air bébêtes.</p>
+
+<p>Avec une habileté qu’apprécia même notre
+Mohican inexpérimenté, Marthe saisit le livre
+sur la table, se cacha comme derrière un éventail
+et, minaudière :</p>
+
+<p>— Désirez-vous quelque autre explication ? lui
+dit-elle.</p>
+
+<p>D’un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber
+le livre par terre.</p>
+
+<p>— Notez, dit Marthe, que nous n’avons rien
+ici de ce qu’il faudrait selon ce livre. Je regrette
+de ne vous offrir qu’un vilain cadre. Nous
+sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne
+sommes pas riches, riches. Les bibelots coûtent
+trop cher pour que j’en déniche à profusion.
+A d’autres les vitrines de japonaiseries ! Si vous
+espériez des boîtes de laques, des saxes, des cartels
+Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de
+ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis,
+qui devrait être une peau d’ours, c’est une carpette.
+Jamais je ne trempe dans un encrier à fermoir
+d’argent un porte-plume d’écaille et d’or.
+Un tableau de genre ferait sans doute mieux
+votre affaire que ces vieilles photographies de famille,
+auxquelles je tiens. Je me moque des demi-teintes.
+Le soleil, nullement tamisé par des étoffes
+harmonieuses, s’étale comme chez lui sur notre
+papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô
+beau guerrier de cuivre, je ne suis ni élégante,
+ni raffinée, ni tourbillon. Une foule de nuances
+m’échappent. On traverserait à pied sec mon
+âme peu profonde. Ne cherche pas le sens de l’imperceptible
+sourire qui effleure ma bouche. Je
+souris parce que je veux être gentille, voilà tout.
+Je ne me replie point sur moi-même : je me
+développe vers mes amis. Aucune plaie inguérissable
+ne saigne dans mon cœur. Je suis une
+bonne petite femme sincère, qui laisse des traces
+dans le sable, qui pèse sur la chaise où elle s’assied,
+qui sait son poids et son âge, bref une
+femme nature et catholique.</p>
+
+<p>Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre
+franchement ses deux mains au Mohican. Elle
+s’aperçut qu’il les serrait jusqu’au coude et qu’il
+remontait en pressant, et que ses pommettes se
+coloraient d’un rouge noir comme deux œufs de
+Pâques villageois.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous ? lui dit-elle, câline.</p>
+
+<p>— Le sang de mes aïeux court, affolé, dans
+mes veines, dit l’Aiguille. Mes narines flairent
+des odeurs suaves ; mes tempes…</p>
+
+<p>— Ferme ton phonographe anthologique, dit
+Marthe, qui lui colla sur le mufle une de ses
+mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas
+déjeuner avec ça. Mon mari va peut-être rentrer
+dans cinq minutes ; mais, en cinq minutes une
+femme comme moi fait bien des choses avec un
+homme comme toi, viens.</p>
+
+<p>— Où, où, où ? hennit le Mohican.</p>
+
+<p>— Faute de souffroir, d’aimoir et de reposoir,
+dans mon peignoir, cher adoré tout doré, lui dit
+Marthe.</p>
+
+<p>Le mélange des races s’opéra. La femme de
+X… et le dernier des Mohicans montèrent au
+ciel. Mais l’homme était plus prompt. Il était déjà
+tombé du sommet que Marthe se trouvait encore
+au milieu de l’échelle.</p>
+
+<p>Bien que meurtri de sa chute et désenchanté,
+il continuait à sourire complaisamment et, par
+politesse, laissait encore allumé, passé l’extinction
+des feux de son âme, le feu de ses regards.
+Une petite odeur de transpiration, qui l’avait enfiévré
+tout à l’heure chez sa maîtresse, l’impressionna
+maintenant désagréablement. Marthe, gisant
+à ses côtés, lui parut énorme, encombrante,
+échouée sur une grève d’où la mer de ses désirs
+venait de se retirer.</p>
+
+<p>Il lui tapotait la joue d’une main distraite et
+persistait à répéter mécaniquement : « Je t’aime,
+je t’aime », comme un coucou dit : « Coucou !
+coucou ! »</p>
+
+<p>Soudain, la porte s’ouvrit, et X… livide, apparut
+dans l’embrasure.</p>
+
+<p>Il tenait à la main un revolver, et s’écria,
+d’une voix entrecoupée :</p>
+
+<p>— C’est… c’est indigne… c’est… c’est odieux…
+L’Aiguille !… Toi ! Un vieil ami… toi que j’aimais…
+Ah ! c’est mal !… D’ailleurs, je vais te
+tuer comme un chien ! Quant à la misérable,
+hurla-t-il avec fureur, je la chasse… entendez-vous ?
+je la chasse !</p>
+
+<p>Puis il ajouta, d’un ton calme :</p>
+
+<p>— Voilà ce qu’aurait dit un mari d’il y a
+vingt ans. Mais, aujourd’hui, les idées sont bien
+changées. Le vent est à l’indulgence conjugale,
+et le cocuage se soigne par le mépris. Entre
+nous, mon vieux l’Aiguille, c’est à la vie, à la
+mort… Oui, expliqua-t-il, qu’est-ce qui peut gâter
+une vieille amitié ? C’est qu’un des amis fasse
+la blague de séduire la femme de l’autre. Tu as
+séduit ma femme et je sens que ma sympathie
+pour toi n’est altérée en rien. Il y a de fortes
+chances pour que rien ne vienne la gâter désormais…
+Garde-toi cependant, ajouta-t-il, de choisir,
+à table, dans le plat de poulet, le morceau
+que je préfère ou de prendre mon dernier
+cigare quand les bureaux de tabac sont fermés.</p>
+
+<p>Marthe s’était retirée discrètement pour aller
+préparer l’omelette et mettre le beefsteak sur le
+feu.</p>
+
+<p>— Et voilà, dit placidement X…, comme ces
+cas embarrassants se résolvent, en l’an de grâce
+1895, entre hommes civilisés. Jusqu’en 1915 sans
+doute, le revolver conjugal sera un instrument
+démodé. Le chiffre de la mortalité restera le
+même, tout en changeant de rubrique, car les
+maladies secrètes se propageront avec plus de facilité.
+Puis, en 1915 ou en 1920, quelqu’un fouillant
+dans les lieux communs hors d’usage pour
+y trouver un paradoxe, sortira cette vérité repeinte
+à neuf qu’il est bon d’avoir une femme
+à soi tout seul et qu’il faut donner carrière à son
+libre instinct de possession. Alors on retournera
+chez les armuriers.</p>
+
+<p>— Je dois avoir l’air un peu bête ? fit observer
+l’amant.</p>
+
+<p>— C’est bien ton tour, dit le mari. Ce qui me
+gêne désormais, c’est que, si tu deviens riche,
+la crainte de passer à tes yeux pour un sale monsieur
+m’empêchera d’accepter tes libéralités.</p>
+
+<p>— Allons, allons, dit l’Aiguille, nous ne
+sommes pas des gens comme les autres.</p>
+
+<p>— C’est ce que, comme tous les camarades,
+je finirai sans doute par me dire, dit X…</p>
+
+<p>Et le Mohican sentit que, dans sa chasse à l’héritage,
+il avait désormais un allié solide.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br>
+<span class="xsmall">MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT</span></h2>
+
+
+<p>Bien qu’il errât à l’aventure, ainsi qu’un
+chien perdu, dans les rues de Paris, et qu’il passât
+pour tout à fait loufoque en certains milieux,
+le vidame de Buthenblant appartenait à la société
+la plus aristocratique. Il possédait de vastes héritages
+dans le Berri, et toutes ses extravagances ne
+l’empêchaient pas de gérer sa fortune avec le
+soin le plus méticuleux. On pouvait lui tirer ses
+cheveux blancs, lui donner des soufflets et l’accabler
+d’injures ; mais il était radicalement impossible
+de le taper de cent sous.</p>
+
+<p>L’origine de la fortune des Buthenblant remonte
+à Françoise-Artémie-Marie de Buthenblant,
+qui fut remarquée par Henri IV, et à Fabien-Jean-Anicet
+de Buthenblant, qui fut distingué
+par Henri III.</p>
+
+<p>Resté seul, après la disparition de sa femme,
+avec deux petites filles de dix à onze ans, Louis-Enogat-Norbert
+de Buthenblant fut d’abord assez
+embarrassé, car il n’avait pas d’idées arrêtées sur
+l’éducation des demoiselles. Il finit par essayer
+de deux systèmes différents. Tandis que son aînée,
+Odette, menait la vie la plus libre, sortant
+le soir à sa guise, ayant la clef de la maison et
+celle de la bibliothèque, où s’entassaient pêle-mêle
+des traités de médecine et les ouvrages les
+plus licencieux, Odyle, la cadette, claquemurée
+en un couvent, réduite aux romans d’André
+Theuriet et de M<sup>me</sup> Gréville, ne voyait jamais
+sa sœur et ne sortait qu’accompagnée d’une austère
+gouvernante.</p>
+
+<p>Le résultat de ces éducations aussi diverses ne
+se fit pas attendre. Presque en même temps, vers
+leur seizième année, Odette et Odyle accouchèrent
+de deux petits garçons.</p>
+
+<p>Ce double incident acheva d’éclairer le vidame !
+Les deux séducteurs, après avoir pris des renseignements
+sur la fortune des Buthenblant, se
+présentèrent successivement chez l’heureux
+grand-père, dans l’intention avouée de réparer.
+Le vidame les reconduisit jusqu’à la porte avec
+son fouet de chasse.</p>
+
+<p>Puis il dit à ses filles :</p>
+
+<p>— Vous avez souffert. Vous voyez ce qu’il en
+coûte de s’amuser imprudemment. Soyez désormais
+libres toutes deux et n’attachez pas aux
+rapprochements sexuels une importance tragique
+qu’il n’est plus de mode de leur accorder.
+Vous êtes jeunes, vous êtes jolies, vous avez
+maintenant de l’expérience. Faites bien attention
+seulement. Ma fortune n’est pas inépuisable.
+Un moment d’oubli se paie par de longs
+mois de nourrice.</p>
+
+<p>La blonde Odette et la blonde Odyle ne se le
+firent pas dire deux fois. Elles étaient bien jolies
+toutes les deux. Le visage d’Odette était
+doux et candide, car elle avait toujours vécu
+librement, acceptant la vie comme elle s’offrait
+sans chercher à savoir trop de choses. Le visage
+d’Odyle, sous la dure contrainte du couvent,
+avait pris un air charmant d’obstination têtue.
+Ses yeux gris étaient moins à fleur de vie que
+ceux d’Odette : ils paraissaient plus renfermés
+sous ses sourcils défiants, et son petit menton
+revêche semblait bien décidé au combat.</p>
+
+<p>Leur maternité précoce leur avait élargi les
+hanches, et l’œil s’éjouissait au contour de leur
+corsage loyal, que leurs jeunes formes suffisaient
+à remplir.</p>
+
+<p>Peu à peu, le vieux Buthenblant les laissa de
+plus en plus libres, car sa manie prenait une
+tournure assez grave. (On a beau dire : il ne
+jouit pas de toutes ses facultés, l’homme, si vénérable
+soit-il, qui se refuse à manger de la
+viande de conserve sous prétexte que ce sont
+encore</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les restes refroidis du funèbre repas</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">que jadis Atrée offrit à Thyeste.)</p>
+
+<p>Pour être issues d’une lignée d’ancêtres particulièrement
+vicieux, Odette et Odyle avaient
+dans l’âme une curiosité toujours en éveil, un
+besoin éperdu de variété dans la vie. Elles s’amusaient
+aux plaisirs spéciaux de leur monde,
+mais elles en souhaitaient d’autres encore.</p>
+
+<p>Leur grande joie était de s’en aller toutes
+seules aux courses, sur la pelouse, où elles
+jouaient chacune cinquante sous au pari mutuel.
+Elles s’étaient acheté pour ces expéditions des
+chapeaux à 9 francs 90, des vestes trop courtes
+en drap marron, bordées d’une ganse noire. Elles
+montaient dans les tapissières et, bonnes filles,
+laissaient les genoux voisins fraterniser — non
+sans intentions borgiesques — avec les leurs.</p>
+
+<p>Ce jeudi d’avril, il y avait des courses au bois
+de Boulogne. Odette et Odyle, coiffées en chien
+fou, avaient quitté leur hôtel de l’avenue Kléber
+et attendaient sur le trottoir de l’avenue Victor-Hugo
+ces longues voitures (Clichy-Pigalle-Anvers !)
+qui vont du boulevard Rochechouart aux
+tribunes de Longchamp.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces voitures passèrent, au trot
+de leurs cinq chevaux, bondées de voyageurs, insolentes
+comme tous les omnibus complets. Enfin,
+dans une tapissière en forme de char-à-bancs
+découvert, des places vacantes se devinèrent de
+loin, au cri de racolage que poussait le conducteur :
+« Les cô-ourses ! v’là pour les coûrses ! »</p>
+
+<p>Odette et Odyle, se hissant sur les difficiles
+marche-pied, s’installèrent dans un des compartiments,
+où restaient encore deux places libres.
+Puis, au grand contentement des voyageurs, la
+voiture étant au complet, le conducteur poussa
+un joyeux : « Allez ! roulez ! » L’attelage, enlevé
+d’un coup de fouet, poursuivit sa route à
+toute allure. Et un chapeau haut de forme déclara
+d’un air satisfait qu’on arriverait « pour
+la première ».</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles examinèrent leurs voisins.
+Le plus absorbant, le plus autoritaire était
+un gros homme à moustache rousse, qui se déclara
+le plus intime ami du jockey Dodge. Il y
+a ainsi dans chaque voiture de courses le plus
+intime ami, le dépositaire unique des secrets
+du jockey en renom.</p>
+
+<p>Auprès de l’ami de Dodge, écoutant ses paroles
+avec docilité, un jeune homme de dix-huit
+ans, mal vêtu et mal nourri, ouvrait une bouche
+de brochet affamé entre deux joues pâles qui
+s’effilochaient en poils blonds. Et, à côté, un
+vieil homme tendait une face rasée et meurtrie
+où la Destinée semblait s’être fait les poings.</p>
+
+<p>Sur l’autre banquette, où était assise Odyle,
+les deux sœurs remarquèrent un personnage assez
+bizarre, à la figure exotique, aux pommettes
+saillantes, au teint marron clair. Il avait pour
+voisins un monsieur à favoris et une dame jeune
+encore, dont les cheveux étaient teints en blond.</p>
+
+<p>— Saint-Fidèle, hasarda le jeune brochet affamé,
+a fait dimanche dernier une bien belle
+course, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui, acquiesça avec condescendance l’ami
+de Dodge, oui, la bête est bonne. Mais ils ont
+meilleur que ça dans la maison.</p>
+
+<p>— Ah ! dit le brochet.</p>
+
+<p>— Ils ont un poulain qu’ils n’ont pas encore
+sorti, affirma l’ami de Dodge, et qu’ils ne sortiront,
+ajouta-t-il d’un ton mystérieux, que lorsque
+le moment sera venu. Ce poulain-là rend
+douze livres à Saint-Fidèle et le bat les mains
+dans ses poches.</p>
+
+<p>— Et que pensez-vous de Filipo-Lippi ? risqua
+encore le brochet.</p>
+
+<p>— J’ai touché ça, dit l’ami de Dodge. J’avais
+le tuyau depuis quinze jours.</p>
+
+<p>A ce moment, le vieil homme meurtri sortit
+de sa torpeur et dit d’un ton sentencieux :</p>
+
+<p>— Faut djoë li tchivol di missi Djékminn…
+Bônn… Bônn tchivol.</p>
+
+<p>— Entends-tu ? dit Odette à Odyle, il faut jouer
+le cheval de M. Jacquemin.</p>
+
+<p>— Est-ce que nous rentrerons dîner chez nous ?
+demanda Odette.</p>
+
+<p>— Mais oui, dit Odyle, puisque Bigorneau
+vient à la maison.</p>
+
+<p>A ce nom de Bigorneau, l’homme au visage
+exotique, le monsieur à favoris et la dame aux
+cheveux teints tournèrent brusquement la tête
+à droite, du côté d’Odyle, comme trois disques
+aiguillés simultanément dans la direction de la
+voie libre.</p>
+
+<p>— Je ne t’ai pas dit, continua Odyle, que Bigorneau
+était venu après déjeuner, pendant que
+tu t’habillais. Il nous amènera ce soir Maubeck,
+le journaliste. Figure-toi que Maubeck a hérité
+de quatorze millions d’un parent à lui, un vieil
+Indien d’Amérique, un nommé Delaware.</p>
+
+<p>Ce nom fut le signal d’une nouvelle manœuvre
+d’aiguillage. La dame aux cheveux teints se
+tourna vivement vers l’homme roux, qui regarda
+l’homme aux favoris.</p>
+
+<p>Puis le Mohican se pencha vers X… et vers
+Marthe :</p>
+
+<p>— Bonne idée que j’ai eue de vous emmener
+aux courses. Il s’agit maintenant de ne pas perdre
+de vue ces deux petites garces-là.</p>
+
+<p>Comment « ces deux petites garces-là » ?…
+Comment, les demoiselles de Buthenblant se laissaient
+prendre le genou dans des tapissières de
+courses ?… Comment, elles avaient eu chacune
+un enfant ?…</p>
+
+<p>Mais pas du tout ! Il n’y a pas un mot de vrai
+dans tout ça, et je déplore que Tristan Bernard
+se soit laissé entraîner à ce point par la fougue
+de son imagination. Certes, nul plus que moi
+au monde ne rend justice à l’originalité de l’auteur
+des <i>Pieds nickelés</i> ; je confesse qu’il a l’étoffe
+non seulement d’un écrivain, mais encore d’un
+psychologue ; j’admire sa raillerie discrète, son
+observation plaisante, la finesse toujours heureuse
+de sa répartie. Mais de là à lui reconnaître
+le droit d’immoler la Vérité sur les autels de la
+pure Fantaisie et de dire « ces petites garces-là »
+en parlant des demoiselles de Buthenblant, il y
+a un écart.</p>
+
+<p>« Ces deux petites garces-là !… Ces deux petites
+garces-là !… »</p>
+
+<p>Enfin, voyons, ai-je raison ? Je prends la peine
+de chercher des figures, je les porte dans mon
+cerveau un laps de temps plus ou moins long,
+je me soumets, en ma sincérité d’artiste, aux
+lenteurs laborieuses de la gestation, et, quand,
+enfin, j’ai réussi à mettre à peu près sur leurs
+pieds deux jeunes filles au cœur plus candide
+que ne l’est le lys lui-même, à la pureté plus
+immaculée que ne l’est la robe de l’hermine, un
+monsieur vient et dit : « Ces deux petites garces-là. »
+Non ! Ah ! non ! C’est aller trop loin, et je
+supplie le lecteur de tenir pour non avenu, du
+moins en ce qui concerne certains détails, le
+récit qui a précédé celui-ci. Il est exact sur plus
+d’un point (je me fais même un devoir de reconnaître
+que l’origine de la fortune des Buthenblant
+y est relatée en lignes à la fois succinctes et
+marquées au sceau même de l’authenticité) ;
+mais, quant au reste, pas un mot de vrai !</p>
+
+<p>Entendons-nous une fois pour toutes.</p>
+
+<p>Les demoiselles de Buthenblant constituent les
+deux types d’ingénues indispensables à tout roman
+qui se respecte. Illuminer de leur jeunesse,
+de leur grâce et de leur sourire les sombres pages
+de ce livre, telle est la tâche qui leur incombe.
+Évidemment, têtes un peu folles, cervelles d’oiseaux — d’oiseaux
+qu’elles sont, puisqu’elles
+sont femmes, vierges et jeunes — elles apportent
+dans leur manière d’être une simplicité instinctive,
+une ignorance de la complication, faites,
+c’est possible, pour donner le change, égarer sur
+de fausses pistes l’appréciation des personnes habituées
+à ne voir des choses que les mensongères
+apparences. Mais, quoi ? qui dit ingénuité,
+dit le droit, pour tout ingénu, d’aller devant soi
+sans regarder à ses pieds et de parler comme les
+moutons bêlent. Je me rappelle mon obstination,
+étant enfant, à chantonner devant ma grand’mère,
+sur de petits motifs mélodiques improvisés
+tout exprès, des inscriptions lues par moi au passage
+sur le plâtre pustuleux d’un mur et d’où il
+résultait qu’un tel était un ci ou un l’autre. Je
+faisais acte d’ingénuité, rien de plus, et mon
+aïeule, en me traitant chaque fois de petit effronté
+et de cochon, témoignait de son manque absolu
+de clairvoyance.</p>
+
+<p>De même, les petites Buthenblant font acte
+d’ingénuité en se lançant réciproquement à la
+figure des épithètes dont le sens précis échappe
+à leur innocence.</p>
+
+<p>N’est-il pas manifeste que l’outrance même
+d’un tel langage révèle la pureté sans bornes
+des deux enfants, qui ne redoutent point d’en
+profaner leurs jeunes lèvres ? Cela est clair
+comme le jour, et il faudrait être à la fois le dernier
+des insensés et le plus incurable des aveugles
+pour ne point demeurer ébloui devant des
+évidences qui crèvent les yeux.</p>
+
+<p>Ceci dit, et les choses ramenées à leurs justes
+proportions, je reprends au point où l’a laissé
+mon honorable prédécesseur le récit des malheurs
+de X…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGES COURTELINE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br>
+<span class="xsmall">OÙ X… ÉPROUVE UNE IMMENSE ÉMOTION</span></h2>
+
+
+<p>Il était deux heures moins cinq lorsque la
+tapissière qui transportait aux courses les demoiselles
+de Buthenblant, notre vieil ami l’Aiguille,
+Marthe et le héros de cette histoire (j’ai
+nommé X…) écrasa de ses roues les herbes raréfiées
+de la pelouse de Longchamp.</p>
+
+<p>Or, comme X… mettait pied à terre :</p>
+
+<p>— Je ne me trompe pas, fit, en s’approchant
+de lui, un personnage coiffé d’une casquette de
+loutre, chaussé de souliers de bains de mer et
+de qui s’entr’ouvrait le gilet sur la double bande
+vermillon d’une ceinture de gymnastique ; c’est
+bien vous qui êtes M. X…?</p>
+
+<p>— Oui, dit X…, étonné. Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Ne parlez pas si haut, murmura l’inconnu,
+jetant autour de soi un coup d’œil d’inquiétude.
+Vous avez entendu parler, il y a un instant, dans
+la voiture qui nous amenait, d’un héritage de
+quatorze millions ?</p>
+
+<p>— En effet.</p>
+
+<p>— Ah ! Eh bien, qu’est-ce que vous diriez si
+je vous disais, moi : « Mon cher, cet héritage
+vous revient de droit ; d’habiles coquins tirent
+des plans pour le détourner à leur profit ; mais
+dites un mot, un seul mot, et je vous fais entrer
+en possession de votre dû ! »</p>
+
+<p>— Je dirais… hurla X…</p>
+
+<p>— Pour Dieu ! ne gueulez pas comme ça ! dit
+l’étranger.</p>
+
+<p>D’une voix à peine perceptible :</p>
+
+<p>— Je dirais, reprit X…, que je vous en aurais
+une éternelle reconnaissance.</p>
+
+<p>— Bien. Et ensuite.</p>
+
+<p>— Quoi, « et ensuite » ?</p>
+
+<p>— Ne faites pas l’idiot, je vous en prie. Vous
+savez très bien ce que je veux dire.</p>
+
+<p>X… affecta de s’absorber en une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Brusquement :</p>
+
+<p>— Ah ! pardon ! fit-il. Vous voulez, peut-être,
+parler de la petite commission d’usage ?</p>
+
+<p>— Peut-être.</p>
+
+<p>— C’est trop juste. Causons-en. Mon Dieu,
+nous vivons en des temps où l’existence est hors
+de prix. Tout augmente !… les loyers, la nourriture,
+le vin !… Et, après tout, quatorze millions,
+ce n’est pas la Californie !… Je pense donc
+qu’en tenant à votre disposition un chèque de
+deux à trois cents francs…</p>
+
+<p>L’inconnu — nous l’appellerons Z… jusqu’à
+plus ample informé — eut un pâle sourire d’ironie.</p>
+
+<p>Il apprécia :</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas dur !</p>
+
+<p>Puis, précis comme une règle de trois :</p>
+
+<p>— Je veux cinquante pour cent.</p>
+
+<p>— Combien ?</p>
+
+<p>— Cinquante pour cent.</p>
+
+<p>— Cinquante pour cent… Sept millions sur
+quatorze, alors ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— C’est de la douce démence. Transigeons.
+Cinquante louis !</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Et un tuyau.</p>
+
+<p>— Impossible ! mille regrets.</p>
+
+<p>— Enfin, combien ?</p>
+
+<p>— J’ai fait mon prix. Sept millions, pas un
+sou de moins. C’est à prendre ou à laisser.</p>
+
+<p>— En ce cas, je n’hésite pas. Je prends.</p>
+
+<p>— Et vous avez rudement raison, conclut
+l’homme aux souliers de bains de mer. Mais
+quittons-nous, car on nous regarde. Je serai vendredi
+soir, à onze heures précises, au <span class="sc">Café de la
+Poste</span>. A bon entendeur salut !</p>
+
+<p>Déjà Z… était loin, enlevé par le tourbillon
+de la foule.</p>
+
+<p>X… resté seul :</p>
+
+<p>— Qui est ce monsieur ? demanda Marthe, qui
+s’était approchée, intriguée.</p>
+
+<p>— Ne t’inquiète pas, répondit X… : ça n’a
+aucun intérêt. C’est pour un héritage de quatorze
+millions.</p>
+
+<p>— Tu vas hériter de…</p>
+
+<p>— On le dit.</p>
+
+<p>— Mazette ! j’ai eu bon nez de plaquer le capitaine !
+Ce n’est pas à lui que ces choses-là arriveraient.</p>
+
+<p>— C’est un fourneau, le capitaine, déclara
+X… avec un haussement d’épaules. Et, pendant
+que j’y pense, une question : Connais-tu le <span class="sc">Café
+de la Poste</span> ?</p>
+
+<p>— Ma foi, non.</p>
+
+<p>— Le diable t’emporte. Tu ne seras donc jamais
+bonne à rien ?</p>
+
+<p>— Édouard !… reprocha doucement Marthe.</p>
+
+<p>X… allait répliquer, quand il éprouva tout à
+coup une singulière impression de pesanteur
+dans les pans de sa redingote.</p>
+
+<p>S’étant assuré, de la main :</p>
+
+<p>— Tiens !… Qu’est-ce que c’est que ça ?…</p>
+
+<p>C’était le bottin de Paris, que, par mégarde,
+il avait glissé dans sa poche avec sa pipe et son
+tabac. Cette découverte le fit sourire.</p>
+
+<p>— Que je suis distrait ! pensa-t-il. Quel petit
+étourneau je fais !</p>
+
+<p>Il s’était installé dans l’herbe. A ses cuisses,
+dressées et écartées devant lui comme une façon
+de lutrin, il adossa le lourd volume, qu’il se mit
+en devoir de feuilleter.</p>
+
+<p>— Voyons !… Cafés !… Cafés !… Cafés !… — Ah !</p>
+
+<p>Il avait trouvé.</p>
+
+<p>Soudain :</p>
+
+<p>— Tonnerre de Dieu ! Bon sang de bon sort !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Marthe, effarée.</p>
+
+<p>— Il y a, répondit-il, qu’il existe au bottin
+trente et un <span class="sc">Cafés de la Poste</span> et qu’avec la meilleure
+volonté du monde je ne puis me trouver
+dans trente et un cafés à la fois, le même jour
+et à la même heure.</p>
+
+<p>— Ah ! sapristi !</p>
+
+<p>X… s’était pris les tempes dans les mains ; il
+cherchait, l’œil écarquillé sur le vague d’un rêve.</p>
+
+<p>— Café de la Poste !… Café de la Poste !…
+Est-il possible d’être bête comme ça ?…</p>
+
+<p>D’un large geste découragé, il compléta sa
+pensée. Mais il y a un Dieu, comme dit l’autre.
+X…, justement, en profanait le nom sacré quand
+Z… vint à repasser devant lui, ramené par le
+même tourbillon qui l’avait entraîné tout à
+l’heure.</p>
+
+<p>— Ah ! s’exclama joyeusement X… Monsieur !…
+Chose !… Machin !… L’homme à la
+casquette !…</p>
+
+<p>L’interpellé se retourna.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est vous ?</p>
+
+<p>— Vous êtes fou, mon cher, avec votre Café de
+la Poste ! Il y en a trente et un à Paris.</p>
+
+<p>— Trente et un !</p>
+
+<p>— Pas un de moins.</p>
+
+<p>Z… éclata de rire.</p>
+
+<p>— Étais-je bête ! fit-il.</p>
+
+<p>Puis, mystérieusement :</p>
+
+<p>— Rendez-vous, à l’heure dite, vendredi matin,
+dans la grande seconde salle à droite du Café
+du Théâtre. Chut !</p>
+
+<p>Il dit et, de nouveau, disparut dans la foule.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGE AURIOL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br>
+<span class="xsmall">CHEZ LE MYRE OTHON</span></h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="r"><img src="images/sanskrit.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">चित्ते निवेश्य परिकल्पितसर्व्वयोगाः</div>
+<div class="verse">रूपोच्चयेन विहिता मनसा कृता नु ।</div>
+<div class="verse">स्त्रीरत्नसृष्टिरपरा प्रतिभाति सा मे</div>
+<div class="verse">धातुर्विभुत्वमनुचिन्त्य वपुश्च तस्याः ॥</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+
+<p>En vertu de quelle puissance occulte cette
+carte de visite adhérait-elle au bois de la porte ?
+C’est ce que nous ne saurions dire.</p>
+
+<p>Aucun clou, aucune vis, aucune punaise.</p>
+
+<p>Et pourtant cette carte était fixée à la porte
+aussi solidement, aussi étroitement que le coquillage
+au rocher.</p>
+
+<p>A l’aide d’une planche de cuivre gravée en
+creux, les mots suivants avaient été imprimés sur
+ce bristol :</p>
+
+
+<p class="c">OTHON<br>
+<i>Myre, Mage et Théosophe</i></p>
+
+
+<p>X… ayant frappé, la porte s’ouvrit. Un homme
+parut dont la barbe était noire, la voix blanche
+et les cheveux poivre et sel.</p>
+
+<p>Il demanda :</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous ?</p>
+
+<p>— Je suis X…</p>
+
+<p>— Que faites-vous ?</p>
+
+<p>— Je suis quidam…</p>
+
+<p>— Entrez !</p>
+
+<p>La pièce dans laquelle X… pénétra était spacieuse,
+haute de plafond, comme la plupart de
+celles qui composent les appartements de la place
+Royale.</p>
+
+<p>Une énorme bibliothèque, farouchement voilée
+de vert, occupait le fond de cette salle. Près
+de la bibliothèque, une momie se dressait dans
+sa gaîne de carton bariolé :</p>
+
+<p>C’était celle d’Achbar, chef des scribes d’Amenhotpou
+I<sup>er</sup> — ce flambeau de la dix-huitième
+dynastie.</p>
+
+<p>Aucun crâne sur les crédences, nul fémur, pas
+de chats rôdeurs ni de miteux hiboux empaillés
+au sommet des vieux bahuts.</p>
+
+<p>Pas de vieux bahuts, du reste. Aux murs, seulement,
+quelques lithographies d’Odilon Redon.</p>
+
+<p>Le mage présenta un fauteuil à X… et parla de
+nouveau :</p>
+
+<p>— J’ai beaucoup entendu parler de vous aux
+mercredis matins de la comtesse de Zélande,
+dit-il, et je serais heureux de connaître le but de
+votre visite. Que puis-je faire pour vous être
+agréable ?… La belle Otero…</p>
+
+<p>— J’estime profondément, répondit X…, l’éminent
+homme du monde que vous êtes, mais
+c’est particulièrement avec le mage que je souhaiterais
+m’entretenir.</p>
+
+<p>L’illustre Othon enleva rapidement le ruban
+violet dont s’adornait sa boutonnière et :</p>
+
+<p>— Le kabbaliste vous écoute, fit-il. Tournez
+votre visage vers l’ouest, ouvrez légèrement la
+pointe du pied droit et parlez sans crainte. De
+quoi s’agit-il ?</p>
+
+<p>— D’une affaire de la plus haute importance.</p>
+
+<p>— Quelle hauteur ?</p>
+
+<p>— Quatorze millions.</p>
+
+<p>— Bien. Bourse, courses, rapt, vol ou héritage ?</p>
+
+<p>— Héritage.</p>
+
+<p>— Bon ! Que voulez-vous connaître ? L’endroit
+où le testament a été caché ? l’arbre au pied duquel
+il faut creuser pour le découvrir ?</p>
+
+<p>— Non. Je n’ai sur cette succession aucun indice.
+Tous les renseignements sont détenus par
+un individu que je ne connais pas et que j’ai
+rencontré aux courses d’Auteuil. Il m’a donné
+rendez-vous au café du Théâtre. Or il y a à Paris
+soixante-six cafés du théâtre… Je désirerais savoir
+duquel il est question.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, X… se mit à explorer fiévreusement
+les poches de sa redingote.</p>
+
+<p>— Que cherchez-vous ? demanda Othon.</p>
+
+<p>— Vous le savez bien, puisque vous êtes mage !</p>
+
+<p>— Oui, je le sais ; je ne vous le demandais que
+pour voir si vous me répondriez franchement,
+au lieu d’obéir à un imbécile sentiment de politesse…</p>
+
+<p>— Vous êtes trop aimable, vraiment… Eh
+bien, oui, je cherchais un cigare… mais je n’en
+ai plus… Lorsque je ne fume pas, je suis le plus
+malheureux des hommes… Auriez-vous, par hasard…</p>
+
+<p>— Je ne fume pas, répondit Othon : mais il
+est facile de tout arranger. La lévitation est une
+force en vertu de laquelle je puis m’élever, moi,
+mage de première classe, à une hauteur de huit
+mètres. La moitié de cela suffirait, attendu que
+le but à atteindre n’est situé qu’à trois mètres
+cinquante du parquet.</p>
+
+<p>Avec l’aisance cappazzéenne d’un ballon rouge
+délivré de son fil, le mage s’enleva. Son crâne fit
+un petit bruit en heurtant le plafond ; mais il ne
+s’en inquiéta pas. Il prit sur la corniche de la bibliothèque
+un mince paquet blanc et redescendit.</p>
+
+<p>Le paquet était ployé « selon la formule » et
+contenait des graines. Il les jeta négligemment
+dans un vase de Chine plein d’humus et prononça
+quelques paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>— Les fakirs des vallées du Gange et de la
+Djamma se figurent avoir le monopole de la végétation
+spontanée, fit-il ! mais voyez donc !</p>
+
+<p>X… regarda, et, à sa grande stupeur, il vit
+sortir du vase de Chine un superbe pied de tabac.</p>
+
+<p>Incontinent, la plante se mit à grandir et à
+fleurir ; puis, de verte qu’elle était, elle devint
+brune et légèrement se recroquevilla comme
+sous l’action d’un soleil torride.</p>
+
+<p>Othon arracha à la solanée sa plus large feuille,
+la roula sur son genou et la présenta à X… en
+disant :</p>
+
+<p>— <i lang="es" xml:lang="es">Fina flor de la Vuelta Abajo</i>, mon cher !
+Goûtez-moi ça et vous m’en direz des nouvelles !</p>
+
+<p>X… alluma le cigare et le déclara exquis.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas tout ça, reprit alors Othon ;
+nous disions donc qu’il s’agissait de découvrir
+ce vieux café du Théâtre ! Or il est indispensable
+qu’avant de me mettre en communication avec
+les esprits, je me livre à quelques petites ablutions.
+Vous permettez…</p>
+
+<p>— Mais, comment ! faites donc… Désirez-vous
+que je me retire ?</p>
+
+<p>— Nullement ! C’est inutile. J’ai là le <i lang="la" xml:lang="la">fac simile</i>
+exact de l’anneau de Gygès… Je vais le
+mettre et, par conséquent, me rendre invisible.
+Tenez, ça y est !</p>
+
+<p>— Époilant ! fit X…</p>
+
+<p>— Époilant, non ! répondit l’imperceptible
+Othon, époilant non, mais pas ordinaire, pourtant !
+Enfin, chacun son métier, n’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>— Sans doute !</p>
+
+<p>— Tandis que vous achèverez votre cigare,
+mon cher X…, je vais enlever mes vêtements et
+me purifier dans l’eau boriquée. Ensuite, je me
+débarrasserai également de mon corps comme
+d’un importun paletot. Mon âme, n’étant plus
+alors vêtue que de son peresprit (ou, si vous le
+préférez, de sa flanelle spirituelle), se trouvera
+alors dans les conditions requises pour correspondre
+avec les puissances de l’Au-Delà. Ne vous
+impatientez pas : j’en ai à peine pour cinq minutes…</p>
+
+<p>Le myre n’avait pas menti. X… distingua parfaitement
+le bruit de l’eau remuée dans un vaisseau
+de zinc, puis la chute sourde d’un corps
+sur le parquet.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, il entendit un
+clair petit bruit argentin ; une sorte de grosse
+bague roula parmi les bibelots de la cheminée,
+et Othon s’offrit de nouveau à sa vue.</p>
+
+<p>— Voilà qui est fait, dit-il, en s’ébrouant avec
+cette jovialité particulière à l’homme qui sort
+de son tub ; voilà qui est fait ; le temps de passer
+ma robe de pourpre maintenant, et je suis à
+vous.</p>
+
+<p>Il disparut dans un grand placard, et à peine
+y était-il qu’il se mit à hurler comme un âne
+dont on taquine le fondement avec un fer rouge.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous ? interrogea X…, effrayé.</p>
+
+<p>— Oh ! rien ! répondit le théosophe, rien ! Il
+fait tellement noir là-dedans que je me suis encore
+trompé…</p>
+
+<p>Il rentra dans la salle, vêtu d’une longue
+tunique rouge.</p>
+
+<p>— Figurez-vous que j’avais endossé par erreur
+la robe de Nessus, dit-il. Vous voyez ça d’ici,
+comme j’étais à mon aise…</p>
+
+<p>Puis, consultant sa montre :</p>
+
+<p>— Eh eh ! reprit-il, sept heures déjà ! Il s’agit
+de ne pas nous amuser maintenant. Voilà le bouton.
+Faisons l’obscurité, et en avant ! Prenez ma
+main. Bien ! Asseyez-vous là. Parfait ! Maintenant,
+appuyez ces deux disques contre vos
+oreilles…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda X…</p>
+
+<p>— C’est un téléphone astral, répondit le myre
+Othon. Vous pouvez actuellement questionner
+les esprits au sujet de votre fameux café du
+Théâtre… Allez ! <i>vous êtes en communication
+avec Jules César</i>.</p>
+
+<p>— Hallo ! allo ! cria une voix grêle.</p>
+
+<p>— Hallo ! allo ! répondit X…</p>
+
+<p>Hallo ! (Dri-dri-dri-dri-dri.)</p>
+
+<p>— Hallo !!!… Je suis bien en communication
+avec Jules César, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui, parfaitement. Qu’est-ce que vous désirez ?
+Un exemplaire de mes <i>Commentaires</i> ? Je
+n’en ai plus : j’ai envoyé le dernier ce matin à
+Sarcey… Allo !</p>
+
+<p>— Hallo ! Non, mon cher maître, ce n’est pas
+cela… Un simple renseignement… Vraiment, je
+suis confus… Hallo ! Pourriez-vous me dire où
+se trouve certain Café du Théâtre…</p>
+
+<p>— Le Café du Théâtre ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je sache cela ? Je
+ne vais jamais au café… Demandez cela à Bonaparte :
+il vous dira ça, lui !</p>
+
+<p>— <i>Vous êtes en communication avec Napoléon
+I<sup>er</sup></i>, dit Othon.</p>
+
+<p>— Basta ! cria la voix grêle, qu’est-ce que
+c’est encore ? Hallo ! hallo ! Encore un magazine
+américain qui me demande la collection complète
+de mes portraits ?</p>
+
+<p>— Non, sire, pardonnez-moi. Je voudrais simplement
+savoir où est situé le Café du Théâtre…
+Jules César prétend qu’il n’y a que vous qui puissiez…</p>
+
+<p>— Jules César ! Jules César ! En voilà un fourneau !
+Basta ! De quoi se mêle-t-il encore, celui-là ?
+Demandez ça au père Baedecker et fichez-moi
+la paix !</p>
+
+<p>— <i>Vous êtes</i>, dit le mage, <i>en communication
+avec Baedecker l’Ancien</i>.</p>
+
+<p>— Hallo ! fit la voix de Polichinelle.</p>
+
+<p>— Hallo ! fit X… Est-ce à Baedecker l’Ancien…</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Un homme m’a donné rendez-vous au Café
+du Théâtre. Où est-ce ?</p>
+
+<p>— Où avez-vous vu cet homme ?</p>
+
+<p>— Aux courses de Longchamp.</p>
+
+<p>— Tribune ou pesage ?</p>
+
+<p>— Pelouse.</p>
+
+<p>— Brun, rouge ou blond ?</p>
+
+<p>— Brun.</p>
+
+<p>— Souliers de bains de mer ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Casquette de loutre ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Je sais qui c’est. Cet homme est Gaspard le
+Book. Du hideux accouplement de 4 et de 7 est
+né 28 l’infâme. 28 a égaré Gaspard, et c’est pourquoi
+vous ignorez ce que vous devriez savoir.
+En d’autres termes, Gaspard vient de faire ses
+vingt-huit jours, et c’est ce qui le rend si écervelé.
+Gaspard, en vous quittant, a pris l’express
+de six heures. Il n’a oublié qu’une chose : c’est
+de vous dire où il allait. Le Café du Théâtre, où
+il vous a donné rendez-vous, se trouve près du
+boulevard extérieur, au milieu de la rue Germain-Pilon.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Ce dernier mot achevait à peine d’impressionner
+le tympan de X… que déjà l’obscurité avait
+cessé dans le local du mage.</p>
+
+<p>Celui-ci était assis près de son nouvel ami. Il
+souriait, et la modeste violette académique avait
+reparu sur le revers sénestre de son vêtement.</p>
+
+<p>— Vous êtes content ? dit-il.</p>
+
+<p>— Enchanté, mon cher mage. Mais, dites-moi,
+combien vous dois-je ?</p>
+
+<p>— Absolument rien ! Je suis trop heureux de
+vous avoir été agréable… Seulement, ajouta-t-il
+en reconduisant X…, seulement, j’espère bien
+que vous ne m’oublierez pas lorsque vous aurez
+palpé les quatorze millions.</p>
+
+<p>— Comptez sur moi, répondit X…</p>
+
+<p>Et il descendit l’escalier quatre à quatre.</p>
+
+<p><i>P.-S.</i> — Au moment de mettre sous presse,
+nous apprenons que la gomme arabique est soluble
+dans l’eau. Le myre Othon, qui avait à sa
+disposition plusieurs onces de cette précieuse matière,
+en avait sans doute fait fondre une certaine
+quantité. Et, qui sait ? peut-être s’était-il
+servi de cette composition pour coller la carte de
+visite sur le panneau supérieur de sa porte ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">PIERRE VEBER</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br>
+<span class="xsmall">UNE SOIRÉE CHEZ LES BUTHENBLANT</span></h2>
+
+
+<p>Le dîner fut très animé. Le vidame portait non
+seulement tous ses ordres, mais quelques croix
+qu’il avait empruntées à des amis.</p>
+
+<p>A sa droite, il avait M<sup>me</sup> Bigorneau. Corsage à
+peine échancré : Élise aimait mieux réserver des
+surprises à celui de ses voisins de table qu’elle
+appellerait à des entrevues plus intimes. Elle portait
+simplement des palmes académiques en diamant.</p>
+
+<p>A gauche du vidame, Marthe elle-même. Comment
+se trouvait-elle là ? On va peut-être crier
+à l’invraisemblance.</p>
+
+<p>Et puis après ? Est-ce que la vie est vraisemblable ?
+Est-ce que la <i>Princesse de Bagdad</i> est
+vraisemblable ? Est-il vraisemblable qu’un
+simple ouvrier tanneur parvienne aux plus
+hautes dignités ? Et, si j’avais le temps, je vous
+raconterais des traits de mon existence qui sont
+à peine croyables…</p>
+
+<p>Marthe s’était liée sur la pelouse de Longchamp
+avec les petites Buthenblant ; elle leur
+avait offert une place dans le fiacre qui la ramenait,
+et, comme une politesse en vaut une autre,
+les jeunes filles l’avaient invitée à dîner. X…,
+prévenu par dépêche, était venu la rejoindre ; ils
+se trouvaient donc dans la place. Vous voyez
+comme c’est rudimentaire.</p>
+
+<p>En face du vidame, sa fille aînée, Odette, et sa
+fille cadette, Odyle, toutes deux très décolletées,
+comme il sied à deux filles honnêtes et qui n’ont
+rien à cacher dans le présent, sinon dans le passé.
+D’ailleurs, ce procédé est de simple probité envers
+les célibataires à marier.</p>
+
+<p>Maubeck, assis entre elles, semblait très gêné ;
+il s’efforçait de ne pas avoir l’air de regarder ce
+qui ne le regardait pas, et, en outre, un réflexe de
+naturelle curiosité le poussait à considérer ses
+voisines ; la peur de paraître mal élevé gâtait tout
+son plaisir. Enfin, il aperçut que Marthe, devant
+lui, était aussi fort galamment dévêtue ; alors il
+trouva où fixer ses yeux, par-delà le prétexte d’un
+compotier et sans blesser la bienséance.</p>
+
+<p>Plus loin, X… causait avec Odyle, et la conversation,
+assez indifférente au-dessus de la
+table, était plus animée au-dessous : X… faisait,
+comme on dit, un pied de cour. Près d’Odette,
+le notaire Bigorneau se multipliait en petits soins ;
+il affirmait à la jeune fille qu’il pourrait être son
+père, afin de risquer certaines privautés, et, dès
+qu’elles avaient été acceptées sans récriminations,
+il lui affirmait, soudain rajeuni, qu’il pouvait
+être encore son cousin.</p>
+
+<p>Pour remplissage, il y avait un certain nombre
+d’invités qui se bornaient à jeter quelques brindilles
+d’onomatopées dans le feu de la conversation ;
+ils mangeaient peu, comprenant que leur
+rôle effacé ne leur accordait pas le droit de puiser
+plus d’une cuillerée dans chaque plat. Ces convives
+sans importance se connaissaient, se parlaient
+à mi-voix et se confiaient des soupçons outrageants
+sur la moralité des invités nouveau-venus
+et mieux partagés.</p>
+
+<p>Enfin, Marthe comprenait qu’elle se trouvait
+dans le <i>vrai</i> monde.</p>
+
+<p>Au début du dîner, le vidame, s’adressant à
+Bigorneau, lui dit :</p>
+
+<p>— Mon cher notaire, j’ai eu la délicate attention
+d’inviter le capitaine Napau, votre ami.</p>
+
+<p>Aussitôt, trois figures se décomposèrent : celle
+de X…, furieux de retrouver partout son remplaçant ;
+celle de Bigorneau, qui redoutait qu’une
+indiscrétion ne révélât au capitaine la mort de
+son oncle, le vieux de la Ware ; enfin, celle d’Élise,
+encore mal remise de sa dernière alerte. Pour
+Marthe, passive et résignée, elle acceptait d’avance
+sans bénéfice d’inventaire tous les événements
+possibles.</p>
+
+<p>Mais les figures se rassérénèrent quand le vidame
+ajouta :</p>
+
+<p>— Napau ne viendra qu’assez tard dans la
+soirée : il est retenu dans une autre maison.</p>
+
+<p>Bigorneau aiguilla aussitôt l’entretien dans une
+autre voie :</p>
+
+<p>— Monsieur Hicks, que pensez-vous des mines
+d’or ?</p>
+
+<p>— Mais j’estime…</p>
+
+<p>— Vous êtes dans le vrai, reprit aussitôt le vidame,
+et, à l’appui de votre thèse, je citerai un
+fait curieux dont je fus témoin.</p>
+
+<p>Il entama une histoire de placer qu’il continua
+durant deux plats. C’était sa coutume : sachant
+combien il est fatigant de parler tout haut
+pendant que l’on dîne, et désireux d’éviter toute
+contrainte à ses hôtes, il avait soin — l’exquis
+maître de maison ! — de placer ainsi quatre ou
+cinq longues anecdotes, pendant lesquelles il
+était permis aux convives de réfléchir, ou de se
+nourrir, ou de flirter ou de calculer leurs dépenses,
+ou de ne rien faire. Ou bien, il créait des
+discussions entre les rares amateurs de ce genre
+de sport. Les jeunes filles continuèrent à s’égayer
+avec leurs voisins, et Maubeck ne cessa de regarder
+Marthe dans le blanc des yeux et dans le blanc
+de la peau.</p>
+
+<p>Au dessert, les dames restèrent : le vidame voulait
+épargner aux maris l’ennui de raconter plus
+tard à leurs femmes les polissonneries que l’on se
+croit obligé de dire entre hommes. Ah ! cet
+homme-là savait recevoir.</p>
+
+<p>On plaça au milieu de la table un narghileh
+muni d’autant de tuyaux qu’il y avait de convives ;
+on l’alluma, et les liqueurs passèrent de
+main en main. Lors, le vidame prit la parole :</p>
+
+<p>— Notre ami Maubeck vient d’hériter de quatorze
+millions, légués par son père, le vieux M. de
+la Ware…</p>
+
+<p>— Hugh ! interrompit une voix gutturale.</p>
+
+<p>Tout le monde se retourna ; mais pouvait-on
+penser que ce bruit émanât du maître-d’hôtel de
+couleur foncée qui servait à table ? Des regards
+soupçonneux et farceurs s’égarèrent sur un vieux
+parent pauvre, sourd-muet de naissance.</p>
+
+<p>— Notre ami Bigorneau s’emploie à mettre
+notre hôte en possession de son bien. Je propose
+de boire au repos du digne M. de la Ware et à la
+santé de nos amis.</p>
+
+<p>— Hugh ! fit encore la voix.</p>
+
+<p>On regarda le sourd-muet, avec blâme cette
+fois. Seuls X… et Marthe avaient reconnu l’exclamation
+nationale du Mohican : l’Aiguille était
+là, sous le frac du maître-d’hôtel.</p>
+
+<p>— Toutes ces dames au salon, dit gaiement le
+vidame, en offrant son bras à Marthe.</p>
+
+<p>On se leva. Mais l’Aiguille retint Bigorneau par
+la basque de son habit et lui souffla dans l’oreille :</p>
+
+<p>— Visage blême, langue dorée, esprit pervers.
+Le cleb est sur la piste ; l’homme sur lequel
+les rayons du couchant ont déteint veut vous
+dire quelque chose.</p>
+
+<p>— Où donc, que j’y coure ? murmura le notaire,
+effaré.</p>
+
+<p>— Ici. Restez.</p>
+
+<p>Pendant qu’ils s’entretiennent, suivons les
+autres.</p>
+
+<p>Le salon du vidame était spécialement disposé
+pour le flirt : le prévoyant Buthenblant, soucieux
+avant tout de conserver un bon renom de gaieté
+à sa maison, avait divisé la grande pièce en un
+certain nombre de petits <i>box</i> à l’aide de grands
+paravents de bambou laqué vert pâle, ornés de
+mousselines à grandes fleurs.</p>
+
+<p>Chacun de ces box formait donc un petit
+flirtoir, meublé d’un divan bas pour deux personnes,
+de coussins et tabourets, tablettes et
+veilleuse à l’électricité : aux murs, de gracieuses
+compositions d’Auriol. Là, les couples pouvaient
+s’isoler et comploter. D’heure en heure, un esclave
+frappait contre les paravents, apportait à
+boire et se retirait discrètement. Auprès de la
+cheminée, un espace libre était réservé pour ceux
+qui souhaitaient se réunir.</p>
+
+<p>Les invités, chacun avec sa chacune, avaient
+pris place entre les paravents ; le vidame avait
+soin de caser son monde, et, apercevant X… tout
+seul, il fit signe à Odette de l’aller rejoindre dans
+la stalle qu’il s’était choisie.</p>
+
+<p>Odette accourut toute en mousseline rose et
+sourires, et s’assit aux côtés d’X…</p>
+
+<p>— Vous cherchez quelque chose, mademoiselle ?
+dit-il assez gauchement.</p>
+
+<p>— Oui : vous. Je vous ai trouvé, je suis contente.</p>
+
+<p>— Et… à quoi puis-je vous être bon ?</p>
+
+<p>— Mais à flirter, parbleu !</p>
+
+<p>— Je ne sais pas : j’arrive de ma province.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne tarderai pas à vous apprendre.
+Pour commencer, prenez ma main droite et serrez-la
+doucement entre vos mains.</p>
+
+<p>— Oui… Et puis ?</p>
+
+<p>— Approchez-vous petit à petit jusqu’à me
+frôler… Mieux encore : soyons comme en un
+wagon complet.</p>
+
+<p>— Soit… Et puis ?</p>
+
+<p>— Penchez-vous sur moi tout à fait, et essayez
+de découvrir derrière le cristallin de mes yeux
+les pensées complexes qui n’y sont pas.</p>
+
+<p>— Voilà… Et puis ?</p>
+
+<p>— Oh ! que vous êtes emprunté ! Mais posez-moi
+une foule de questions saugrenues et grossières ;
+amenez-moi à vous décrire mon âme,
+puis mon corps ; tâchez de savoir si je suis instruite
+de choses que je dois ignorer et laissez-moi
+comprendre le double sens des ingénieuses porcheries
+que la digestion vous inspirera ; arrivons
+ensemble à de telles confidences et de tels rapports
+que nous nous dégoûtions mutuellement et
+que vous ne me désiriez même plus pour maîtresse.</p>
+
+<p>— Est-ce flirter ?… Vous exigez…</p>
+
+<p>— Si, si. J’en ai vu bien d’autres. Si vous vous
+dérobez, je croirai que vous me dédaignez. Mais
+n’oubliez pas que quelqu’un agit de même, à la
+même heure, avec votre femme.</p>
+
+<p>— Vous êtes charmante, reprit X…, enthousiasmé ;
+vous êtes un miracle de grâce ingénue.</p>
+
+<p>— Allez-y. Il n’y a pas de danger : je ne mords
+pas. Parlons du baiser et de l’union des âmes,
+tandis que nos mains voisinent. C’est l’heure délicieuse
+où l’on retourne aux états préhistoriques.
+Voyez : je vous tends mon cœur, mon âme, mes
+lèvres, mon corps, enfin tout, sauf ce qui serait
+le complément obligé du don de moi-même ;
+mais c’est si peu de chose, en vérité, que je le
+réserve à mon futur mari. »</p>
+
+<p>Ainsi, les hôtes du vidame passaient agréablement
+le temps ; les invités sans importance, ceux
+qui n’avaient pas le droit au flirt, pratiquaient
+des trous imperceptibles dans les paravents afin
+de suivre les évolutions des couples voisins, et, à
+ce jeu, chacun trouvait son compte.</p>
+
+<p>Cependant, Maubeck s’était assis près de
+Marthe, et, avec l’aisance d’un habitué, il l’avait
+attirée contre sa mâle poitrine.</p>
+
+<p>— Chère madame, dit-il, ne pensez-vous pas
+qu’il serait bon d’éviter les préliminaires et d’entrer
+en matière sans délai ?</p>
+
+<p>Marthe, toujours étonnée et faible, acquiesça.</p>
+
+<p>— Donc, appelez-moi Jean-Louis tout court.
+Je ne reviendrai pas sur ce que mes yeux vous
+ont dit durant tout le repas…</p>
+
+<p>— Ils parlaient éloquemment !</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ? Vous avez donc compris leur
+langage ?…</p>
+
+<p>— Oui ; mais… dites-moi… <i>pas ici ?</i></p>
+
+<p>A cet aveu naïf, Maubeck ne se sentit pas de
+joie. Soudain, il songea : « Diable ! je n’ai pas
+de garçonnière élégante ; ma chambre est orde et
+puante ; je ne saurais mener cette femme du
+monde dans un hôtel garni ; il me faut à toute
+force un intérieur capitonné… Oh ! que je suis
+sot ! Pourquoi chercher si loin ? A cette heure,
+la domesticité dîne, les maîtres de la maison et
+les invités sont retenus ici. J’ai l’hôtel des Buthenblant
+à ma disposition et n’hésite que sur le
+choix des chambres.</p>
+
+<p>Il dit à Marthe :</p>
+
+<p>— Chère madame, vous plairait-il de visiter
+avec moi l’étage supérieur ? Filons sans attirer
+l’attention.</p>
+
+<p>Ils quittèrent le salon ; Maubeck conduisit
+Marthe à travers les couloirs jusqu’à la chambre
+du vidame, et alors…</p>
+
+<p>Alors, ô portraits de famille, ancêtres figés
+dans les cadres, nobles aïeux engoncés dans la
+fraise, vous vîtes ceux qui la cueillaient à votre
+barbe, et vous ne descendîtes pas ! Maubeck profana
+la couche du vidame.</p>
+
+<p>Marthe, résignée, n’eut pas un mouvement de
+révolte ; uniquement préoccupée de guetter les
+bruits du dehors et les pas des intrus qui pouvaient
+survenir à l’improviste, elle se soumettait,
+indifférente, à cette nouvelle fantaisie de la destinée.
+Aussi bien, puisqu’elle avait fait le
+bonheur de tant de contemporains, pourquoi se
+fût-elle refusée à Maubeck, sinon par caprice ?</p>
+
+<p>Au moment où ils se ressaisissaient l’un et
+l’autre et se préparaient à redescendre au salon,
+un bruit formidable retentit à l’étage au-dessous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">JULES RENARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br>
+<span class="xsmall">LE DUEL</span></h2>
+
+
+<p>— Cocher, vous vous arrêterez à la prochaine
+pissotière.</p>
+
+<p>Le cocher n’y manqua point. Maubeck descendit
+le premier du fiacre, fit descendre l’Aiguille
+et, comme un domestique stylé, tint la portière
+ouverte.</p>
+
+<p>Bientôt l’Aiguille remonta, et Maubeck dit encore
+au cocher :</p>
+
+<p>— Vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.</p>
+
+<p>Le cocher pensa ce qu’il voulut, mais il garda
+ses réflexions pour lui. Chacun ses besoins. On
+le prenait à l’heure. Plus on l’arrêterait, moins
+on le fatiguerait.</p>
+
+<p>— Mon cher Mohican, dit Maubeck à l’Aiguille,
+nous ne nous arrêterons jamais assez.</p>
+
+<p>— Pourtant, dit l’Aiguille, une fois suffit.</p>
+
+<p>— Laissez-moi vous soigner, dit Maubeck. Je
+vous ai promis et je me suis promis que vous
+sortiriez sain et sauf de ce duel, et j’en réponds
+si vous m’obéissez à la lettre. D’abord, urinez,
+urinez. Un coup d’épée dans une vessie pleine
+peut être mortel, et ce n’est rien quand on a pris
+ses précautions. Allons, descendez une dernière
+fois : je serai tranquille.</p>
+
+<p>— J’aurais préféré étrangler le notaire, dit le
+Mohican.</p>
+
+<p>— Et le manger après, sauvage incorrigible !
+dit Maubeck. Il était temps de vous l’arracher.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne voulait-il pas me rendre mes
+millions ?</p>
+
+<p>— Comme ça, tout de suite, en pièces de dix
+sous ? Tu t’imagines qu’un notaire va en soirée
+avec quatorze millions dans sa poche et que, sur
+un signe du premier Peau-Rouge venu, il doit les
+lui compter.</p>
+
+<p>— Les aura-t-il là-bas ?</p>
+
+<p>— Là-bas, il aura une épée pointue, phéniquée
+et passée au feu, et il essaiera de te crever
+le ventre. Et c’est très gentil de sa part. Il avait le
+droit de te faire arrêter, mener au poste et condamner,
+pour coups et blessures, à six mois de
+prison. Il aime mieux se battre. Ce goût m’étonne
+chez un notaire. Il doit être rudement fort
+à l’épée. Je te conseille de bien te tenir. As-tu
+pris une leçon hier ?</p>
+
+<p>— L’escrime m’ennuie, dit le Mohican bref.</p>
+
+<p>— Tous les mêmes, ces duellistes ! dit Maubeck.
+Ceux qui manient une épée comme un parasol
+sont les plus enragés. Celui-ci saute à la
+gorge du notaire ; j’accours, je lui épargne un
+assassinat, je lui arrange un duel et lui donne
+l’adresse d’un maître d’armes pour qu’il figure
+décemment sur le terrain ; il ne bouge pas, il s’en
+moque, il attend les bras croisés, et moi, simple
+témoin, je me tourmente à sa place, je prends
+deux leçons par jour au lieu d’une, et je relis
+mon code d’homme d’honneur, et je m’entraîne,
+et je suis prêt, tandis que tu ne songes même pas
+à écrire ton testament. Il faut que je prépare ce
+petit papier où tu n’oublies point tes amis et que
+je te prie de le signer et de le dater. Cocher ! arrêtez-nous
+devant un café.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Maubeck, le journaliste, raisonnait sensément.
+La succession de la Ware attirait par trop d’amateurs.
+L’heure était venue d’en supprimer
+quelques-uns. Après la querelle, il avait dit au
+notaire suffoqué : « L’occasion est bonne : ce
+Mohican ne sait tirer que l’arbalète. Vous êtes un
+sournois pilier de salle d’armes : délivrez-nous
+du Mohican. » Et il disait au Mohican : « Vous
+en avez une veine ! Le notaire embrouillait si habilement
+vos affaires qu’il vous fallait plaider. Le
+procès durait dix années. Puisqu’il commet la
+sottise de se battre, d’un seul coup infaillible que
+je vous montrerai, renvoyez ce notaire à ses
+aïeux. »</p>
+
+<p>« Et si, comme je l’espère, pensait Maubeck, le
+notaire véreux et le Mohican légitime s’embrochent
+l’un l’autre, le soir même je me présente
+à l’étude avec ce papier en règle, je donne cent
+sous au clerc et je râfle l’héritage. C’est propre,
+et d’une suffisante logique. »</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Ils arrivèrent les premiers au rendez-vous,
+suivis d’un second fiacre où se trouvaient le médecin
+et l’autre témoin. Le médecin portait sa
+boîte ; le témoin, une paire d’épées. L’endroit
+choisi était une vieille salle de bal de la banlieue,
+où seuls les duellistes s’obstinaient à danser encore
+et que le propriétaire mettait gracieusement
+à la disposition de ces messieurs, au prix de cinquante
+francs la séance.</p>
+
+<p>Maubeck prenait déjà l’air narquois d’un
+homme correct qu’on va faire poser, quand Bigorneau
+et ses témoins parurent. Dès qu’il les
+vit, Maubeck éleva son chapeau vers le ciel, puis
+l’abaissa lentement, ainsi qu’un haltère, et le
+Mohican crut qu’il allait le poser sur le sol et le
+ramasser ensuite avec ses dents.</p>
+
+<p>Tous ces messieurs l’imitèrent, solennels, excepté
+le dédaigneux Mohican.</p>
+
+<p>— Salue donc, lui souffla Maubeck : le duel,
+c’est l’art de saluer.</p>
+
+<p>— Je veux lui sucer le sang, dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>— Tâche d’être convenable, dit le journaliste,
+et ne me trouble pas dans mes délicates fonctions
+de directeur de combat.</p>
+
+<p>De la pointe du pied, il mesura la distance sur
+le plancher, et, comme ça ne marquait pas, il
+recommençait gravement. Il jeta deux fois une
+pièce en l’air. Elle retomba sur pile ou sur face,
+comme il lui plut. Personne ne vérifia, et Maubeck
+dit, imperturbable :</p>
+
+<p>— A nous les épées, à vous la place, messieurs.</p>
+
+<p>Les médecins ouvrirent leurs boîtes, allumèrent
+une lampe et, à la manière des aiguiseurs
+de couteaux, promenèrent les épées au-dessus de
+la flamme. Très intéressé, l’Aiguille suivait de si
+près ces préparatifs de guerre qu’à chaque instant
+Maubeck devait l’écarter.</p>
+
+<p>Bigorneau marchait de long en large, les mains
+derrière le dos, et feignait de regarder, pendus au
+mur, des cadres que les crottes de mouches enveloppaient
+comme d’une légère dentelle à petits
+pois.</p>
+
+<p>— Déshabille-toi dans un coin, dit Maubeck
+à l’Aiguille.</p>
+
+<p>Et il surveilla lui-même la toilette de Bigorneau.
+Le notaire, qui portait d’habitude un lorgnon,
+avait acheté, pour la circonstance, sur l’avis
+du plus compétent de ses témoins, des lunettes
+bleues à travers lesquelles il voyait noir. Elles
+étaient énormes comme celles des casseurs de
+cailloux. Selon le témoin expérimenté, elles devaient
+protéger les yeux et effrayer l’ennemi.</p>
+
+<p>Comme, dans leur altercation suivie de voies
+de fait, l’Aiguille lui avait griffé, mordu peut-être
+le visage, Bigorneau s’était collé au front,
+aux pommettes et au nez, des carrés de taffetas
+gommé. Ils complétaient son aspect terrible, et
+un observateur étranger, même attentif, aurait
+malaisément deviné lequel, du notaire ou de l’Aiguille,
+pouvait se dire le véritable Mohican.</p>
+
+<p>Cependant, Maubeck tâtait Bigorneau et frappait
+sur sa poitrine pour voir si elle ne sonnait
+pas la cuirasse traîtresse.</p>
+
+<p>— Otez vos bretelles, lui dit-il.</p>
+
+<p>— Mais mon pantalon va tomber, dit le notaire.</p>
+
+<p>— L’usage de la main gauche n’est pas interdit
+pour retenir son pantalon, répliqua Maubeck.</p>
+
+<p>Comme il palpait plus bas, il fronça les sourcils :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que je sens là ? Un bandage ? Un
+bandage pare un coup d’épée : enlevez, dit-il sèchement.</p>
+
+<p>— Jamais, dit Bigorneau. Tout croulerait.
+J’aurais l’air de me battre ventre à terre.</p>
+
+<p>On délibéra longuement. Les médecins, consultés,
+se consultèrent, et un témoin spirituel dit
+à Maubeck :</p>
+
+<p>— Personne n’empêche votre ami de mettre
+une ceinture de chasteté.</p>
+
+<p>Ce n’eût pas été du luxe, car l’Aiguille attendait
+la fin de cette discussion dans son coin, tout
+nu.</p>
+
+<p>Maubeck lui avait dit : « Déshabille-toi. » Il
+venait d’obéir.</p>
+
+<p>Avec une égale docilité, il remit sa culotte.</p>
+
+<p>— Du calme, lui dit Maubeck. Garde-toi d’attaquer
+et de te fendre. Pare et riposte. Si tu bêtifies,
+si tu te précipites comme un fou, si tu me
+déshonores, je ne te revois de ma vie.</p>
+
+<p>Puis il rapprocha les deux adversaires. Il offrit
+à chacun une épée, saisit les pointes, non
+sans péril, car celle du Mohican faillit l’éborgner,
+et, les joignant sur sa propre poitrine :</p>
+
+<p>— Allez, messieurs, dit-il, et faites en gens
+d’honneur.</p>
+
+<p>Aucun n’alla.</p>
+
+<p>Le Mohican se retint parce que c’était la consigne
+formelle, et le notaire, par tempérament.</p>
+
+<p>A la première reprise, les épées ne se touchèrent
+pas. Le Mohican, debout sur ses jambes,
+tenait son épée comme on tient une règle pour
+s’assurer qu’elle est droite, et le notaire, baissé,
+qui semblait perdre son derrière, tournait mécaniquement
+la sienne comme pour percer un tonneau
+de vin ou remuer une vague salade.</p>
+
+<p>— Halte ! dit le témoin chargé de compter
+les deux minutes de reprise.</p>
+
+<p>Maubeck emmena l’Aiguille d’un côté et, les
+dents serrées, lui cria, d’une voix de gorge :</p>
+
+<p>— Bravo ! tu tiens ton homme. Il n’en peut
+déjà plus.</p>
+
+<p>En effet, de l’autre côté, le notaire se livrait
+comme un poulain à ses témoins, qui lui couvraient
+les épaules, l’asseyaient et lui faisaient
+avaler un verre de rhum.</p>
+
+<p>A la deuxième reprise, il y eut un léger choc
+d’épées. Le Mohican ne s’en émut pas et resta
+immobile.</p>
+
+<p>Quant au notaire, après avoir d’abord tâtonné
+comme un aveugle de son bâton, il semblait vouloir
+tricoter maintenant, et on entendait parfois
+le son des crochets.</p>
+
+<p>— Halte ! dit l’homme à la montre.</p>
+
+<p>— Parfait, dit Maubeck au Mohican. Tu le
+tiens toujours, et je donnerais cher pour être à
+ta place. Marche pourtant un petit peu.</p>
+
+<p>A la troisième reprise, il parut évident que,
+seule, la chute du plafond pouvait occasionner
+mort d’homme. Car, si le Mohican marchait à
+petits pas, comme c’était prescrit, le notaire reculait
+d’autant, et la zone de sécurité ne diminuait
+point. De nouveau, on se reposa. Les témoins
+du notaire lui épongèrent le front, et il
+suça une pastille et quelques grains de raisin.</p>
+
+<p>Et Maubeck répétait à l’Aiguille :</p>
+
+<p>— Ça va de mieux en mieux. Patience : il ne
+reculera pas jusqu’à demain.</p>
+
+<p>Mais, à la quatrième reprise, Bigorneau prouva
+qu’il était capable de faire à reculons le tour du
+monde. Il ne tremblait plus. Au début, il redoutait
+une catastrophe. A présent, il reculait presque
+rassuré et préoccupé seulement de retarder la légendaire
+piqûre. Déjà les témoins commençaient
+de sourire et d’échanger leurs impressions.</p>
+
+<p>— Ça se passera bien, disait l’un. Nous terminerons
+au premier sang.</p>
+
+<p>— Oui, disait Maubeck, quoique mon client
+m’inquiète : il bout.</p>
+
+<p>— M. Bigorneau nous a juré d’être sage, dit
+un autre. Pourvu qu’il ne s’énerve pas ! C’est
+une bonne idée que nous avons eue d’interdire
+les corps-à-corps.</p>
+
+<p>Et les médecins se disaient, d’un ton poli :</p>
+
+<p>— Serrez votre trousse, mon cher confrère : la
+mienne suffira.</p>
+
+<p>Ils sifflotaient, chantonnaient et se proposaient
+une partie de savate pour tuer au moins le temps.</p>
+
+<p>A la cinquième reprise, tous eurent une grosse
+peur. La lutte s’avivait. Le poignet du Mohican
+semblait sérieusement menacé. Témoins et médecins
+se penchèrent, au risque de se faire crever
+les yeux. Ils visaient pour Bigorneau. Du doigt,
+ils lui auraient indiqué la bonne place, celle
+qu’une égratignure intéresserait entre toutes.
+Acharné, Bigorneau lardait, lardait, dessus, dessous,
+à côté, dans le vide, et le flegmatique Mohican,
+la main gauche levée, son inutile lame horizontale,
+ne s’y opposait pas. Maubeck cria :
+« Halte ! » trois fois, vainement, pressa le poignet,
+pinça la peau. Il n’y avait rien. L’assistance
+poussa un soupir de satisfaction désolée.</p>
+
+<p>A la sixième reprise, quelqu’un parla de commander
+de la bière pour tous et un bouquet pour
+le glorieux vainqueur, qu’on ne pouvait manquer
+de connaître prochainement.</p>
+
+<p>Mais à la septième reprise, le Mohican parla.</p>
+
+<p>— Assez ! dit-il. Vous n’êtes que des chiens !</p>
+
+<p>Il bondit vers Bigorneau, le débarrassa de son
+épée, et, brandissant les deux, une dans chaque
+main, il se mit à courir par la salle de bal, avec
+des hurlements farouches, cavalier seul, sur un
+cheval imaginaire.</p>
+
+<p>— La bête s’échappe du Parisien, cria Maubeck ;
+elle va nous massacrer. Sauve qui peut.</p>
+
+<p>Mais tous étaient déjà dehors.</p>
+
+<p>Maubeck eut la présence d’esprit d’enfermer
+à clef le Mohican dans la salle de bal, où, prisonnier
+forcené, il put rugir à son aise et transpercer
+de coups d’épée furieux la redingote de Bigorneau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br>
+<span class="xsmall">OÙ LA SITUATION SEMBLE S’ÉCLAIRER, MAIS BIEN
+FAIBLEMENT</span></h2>
+
+
+<p>Le Mohican rugissait encore dans la salle de
+bal que M<sup>e</sup> Bigorneau était déjà rendu à sa chère
+étude et que Maubeck, tout à ses noirs projets,
+arpentait sinistrement la rue des Vieilles-Haudriettes.</p>
+
+<p>Ce même jour, mesdemoiselles de Buthenblant,
+après les fatigues du bal, s’étaient levées assez
+tard et s’habillaient pour le garden-party de la
+comtesse de Romadère. Vénus Astarté, surgissant
+de son vaste tub d’onde amère, était plus
+marmoréenne sans doute, mais moins séduisante
+qu’Odette de Buthenblant procédant à sa toilette
+matinale, et, pour les murs tendus de la chambre
+claire, c’était le cas ou jamais d’avoir, non pas
+des oreilles, mais des yeux.</p>
+
+<p>Odyle, déjà prête, sa fine tête blonde disparaissant
+entre deux manches énormes de surah vert
+clair, considérait longuement, appuyée à la cheminée,
+un fin portrait d’enfant.</p>
+
+<p>— Tu ne devrais pas laisser traîner ainsi le
+portrait d’Albin, dit Odette. Moi, je cache soigneusement
+celui de mon petit Réginald. Pense
+donc : Courteline n’aurait qu’à entrer un jour
+dans cette chambre ! Lui qui nous croit si pures,
+si innocentes ! Quel sale coup pour la fanfare
+s’il apprenait que nous nous sommes… surtout
+qu’Albin te ressemble joliment !</p>
+
+<p>— Ces bons gosses ! dit Odyle. Qu’il me tarde
+de les revoir ! Albin a trois ans et un mois, sans
+que ça paraisse, et ton Réginald va sur ses quatre
+ans. Je voudrais les avoir une minute, rien
+qu’une petite minute. Voici deux mois, sais-tu ?
+qu’ils sont à l’université d’Oxford.</p>
+
+<p>— C’est égal. Nous avons bien fait de les y
+envoyer. Papa commençait à les raser avec son
+éducation spartiate.</p>
+
+<p>— Cette idée d’avoir soûlé devant eux Fred,
+le palefrenier ! D’autant plus que, comme essai
+d’exemple salutaire, ça m’a paru plutôt raté. Fred
+était tellement drôle avec ses zigzags que les deux
+petits se sont mis à l’imiter. Ils étaient ravis.
+Pendant huit jours, ils ont joué à faire l’homme
+soûl, et ils ont conçu une grande admiration
+pour Fred, parce qu’il faisait l’homme soûl beaucoup
+mieux qu’eux.</p>
+
+<p>Décidément, Courteline a tort s’il pense que le
+fait d’avoir eu un gosse, deux gosses, trois gosses
+suffit à rendre les femmes moins ingénues. Celles-là,
+Odette et Odyle, étaient aussi fraîches, plus
+fraîches encore qu’avant leur mésaventure. Étant
+mieux renseignées, elles ne s’égaraient pas, à
+l’instar de certaines vierges de leur âge, dans des
+hypothèses plus ou moins sadiques. Les hommes
+ne leur apparaissaient pas comme des êtres inconnus,
+mystérieux, minotauresques. A la suite de
+leur première expérience, elles disaient simplement :
+« Les hommes sont des canailles et des
+menteurs », sauf à s’imaginer, à la première déclaration
+d’amour émanant du premier godelureau
+venu, que celui-là, au moins, faisait exception
+à la règle. (Notation psychologique très subtile.)</p>
+
+<p>Quand Odette fut prête, Odyle appela la vieille
+nourrice qui, les jours où elles étaient des jeunes
+filles bien élevées, les accompagnait chez leurs
+amies. Et il n’y avait de leur part aucune hypocrisie.
+Ce n’est pas le rang social, mais l’élégance
+de leur costume qui empêche les jeunes filles de
+bonne famille de sortir seules. (Fine remarque.)</p>
+
+<p>Voici donc les petites Buthenblant en route
+avec leur gouvernante. Ce sont, tout compte
+établi, deux petites filles parfaites, à qui l’on
+donnerait le bon Dieu sans confession plus facilement
+sans doute qu’après confession.</p>
+
+<p>Quittons ces demoiselles au coin de l’avenue
+Montaigne et retournons au logis de X… Marthe
+et son mari, après une nuit calme, s’éveillent
+gaiement dans le grand lit d’acajou. Entrons…
+Non. Attendons un instant. On ne peut pas entrer
+en ce moment.</p>
+
+<p>— Après déjeuner, dit X… à sa femme, j’irai
+prendre des nouvelles de notre ami l’Aiguille et
+voir s’il s’est bien tiré de son duel avec le notaire.
+Pendant ce temps, toi, qui n’as rien à faire,
+tu pourras pousser jusqu’à l’étude Bigorneau, où
+tu tâcheras d’avoir des tuyaux exacts sur cette
+fameuse succession. Tu me feras penser également,
+ce soir, à mon rendez-vous du Café du
+Théâtre.</p>
+
+<p>X… sortit, comme il avait dit, sitôt son déjeuner
+terminé, et Marthe, une demi-heure après,
+quitta, elle aussi, la maison de l’avenue Montaigne.
+Mais elle n’avait pas fait vingt pas qu’elle
+tressauta. Le capitaine était devant elle.</p>
+
+<p>— Aline ! dit-il avec une émotion, Aline ! j’ai
+à vous parler.</p>
+
+<p>Qu’était donc devenu cet énergique homme de
+guerre depuis cette nuit inoubliable où, après de
+terribles pérégrinations, il finit par rencontrer
+son ancienne femme dans une charcuterie du
+quartier des Halles ? On se souvient qu’à ce moment
+le capitaine, de plus en plus énervé par des
+déceptions successives, n’avait pas été mécontent
+d’aborder à ce havre de salut. Il avait donc accompagné
+sa femme dans une vieille maison de
+la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Cette vieille maison eût mérité d’être classée
+dans les monuments historiques, moins sans
+doute en raison de son architecture que des événements
+de haute importance dont elle avait été
+le théâtre.</p>
+
+<p>On y montrait encore la salle basse où le sage
+Turgot, le lendemain de la révocation de l’Édit
+de Nantes, se rencontra avec Agrippa d’Aubigné.
+On sait que cette entrevue fut en quelque sorte
+le signal de cette longue série de coups d’État
+qui débute par la conspiration des poudres pour
+aboutir si tragiquement à l’assassinat de Warwick.</p>
+
+<p>A la même table où s’était signé ce complot,
+le terrible Concini devait élaborer plus tard son
+projet de blocus continental. Mais les historiens
+ne s’accordent pas sur ce point. Et l’autorité de
+Philippe de Commines est singulièrement diminuée
+par cette considération qu’ayant rompu
+toute attache avec Robert Peel et Buckingham, il
+devait être naturellement porté à ménager les susceptibilités
+de la famille de Habsbourg.</p>
+
+<p>Après cette petite débauche d’érudition, revenons,
+s’il vous plaît, au capitaine, que tous ces
+souvenirs historiques occupaient moins à la vérité,
+que la perspective d’arriver prochainement
+à ses fins. A la lueur d’une courte bougie, ils
+montèrent l’escalier de pierre.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient au deuxième étage, une
+porte s’ouvrit et une bonne apparut, qui dit
+précipitamment à la femme du capitaine :</p>
+
+<p>— Madame, l’oncle Bob est là.</p>
+
+<p>Madame eut un sursaut d’impatience. Elle se
+tourna vers le capitaine :</p>
+
+<p>— Que c’est ennuyeux, chéri ! Tu ne peux
+pas rester ce soir. J’ai chez moi un vieil animal
+d’Africain que je ne peux pas balancer.</p>
+
+<p>Le capitaine mordit sa moustache.</p>
+
+<p>— Enfin, tant pis ! dit-il à la fin. Que veux-tu ?
+ajouta-t-il, résigné, j’en serai quitte pour revenir
+demain.</p>
+
+<p>Il lui restait deux francs. Il alla coucher à
+l’hôtel du Renard-Blanc et de la Boussole.</p>
+
+<p>Le lendemain, dans l’après-midi, il s’en fut
+prendre chez le concierge de l’avenue Montaigne
+les six chemises et le costume neuf que Marthe
+y avait fait descendre. Il trouva dans une poche
+un portefeuille et un billet de cinq cents francs.
+C’était une attention délicate. Le capitaine ne
+s’attarda pas à penser qu’elle eût été plus délicate
+encore si l’on avait joint au billet de cinq
+cents francs les quelques milliers de francs de
+titres au porteur qu’il avait laissés dans le coffre-fort
+de X…</p>
+
+<p>Toute la journée, ayant ses six chemises sous
+son bras, son costume neuf sous l’autre, il se
+promena, un peu abruti, dans les rues de Paris.
+Parfois, il s’arrêtait à la terrasse d’un café, où il
+occupait trois chaises, pour lui et son bagage.
+Les paquets s’abîmaient. Il fallait à chaque instant
+les reficeler. Vers six heures, il se décida à
+louer une nouvelle chambre, comme entrepôt.
+Puis, pour tuer le temps, il alla jusqu’au dîner
+dans une académie de billard.</p>
+
+<p>Il avait sur lui de quoi s’amuser. Mais, à cette
+heure, les femmes ne lui disaient plus rien, hormis
+une seule, qui était Marthe. Il la connaissait
+des pieds à la tête, depuis le grain de rousseur
+qu’elle avait sur le front, près d’un sourcil, jusqu’au
+durillon invétéré qui tachait de jaune
+foncé son petit orteil. Ah ! Aline ! Il s’était cru
+lassé, presque écœuré d’elle. Et, maintenant, il
+sentait l’attachement qu’il avait pour elle, après
+cette séparation d’un jour.</p>
+
+<p>Aussi le soir, ne retourna-t-il point rue Saint-Honoré,
+où, d’ailleurs, il eût risqué de rencontrer
+le mystérieux oncle Bob. Il se coucha de
+bonne heure, dormit mal et résolut d’aller attendre
+Marthe le lendemain, devant sa maison,
+afin de lui parler à tout prix.</p>
+
+<p>— Aline, lui dit-il d’un ton précipité, il faut
+que tu sois à moi encore. Je te veux. Je ne peux
+pas me passer de toi. Je ne te demande pas de
+reprendre la vie commune. Mais je veux que tu
+sois à moi de temps en temps. Il le faut.</p>
+
+<p>Marthe repartit doucement :</p>
+
+<p>— Quand tu voudras.</p>
+
+<p>— Tout de suite, dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Il faut que j’aille d’abord chez le notaire
+faire une course pressée.</p>
+
+<p>— Eh bien, nous allons prendre un fiacre,
+que je garderai. Je t’attendrai dans la voiture.</p>
+
+<p>— C’est entendu.</p>
+
+<p>Les voitures étaient rares. Enfin, ils aperçurent
+une de ces petites masures ambulantes qu’on
+appelle un fiacre à galerie (<i>fiacre à galerie</i> : appareil
+de fer et de bois pour pousser les chevaux
+malades).</p>
+
+<p>Cet équipage semblait composé d’un cheval
+aveugle et d’un carrosse paralytique. Une sorte
+d’Esquimau alcoolique, privé certainement de
+deux ou trois sens, était installé sur le siège. Le
+capitaine lui donna l’adresse du notaire.</p>
+
+<p>Une fois dans le fiacre avec Marthe, il eût bien
+commencé dès l’abord les hostilités. Mais la voiture
+traversait des rues fréquentées. Il essaya
+d’abaisser les stores, qui s’y refusèrent énergiquement.
+A la première tentative qu’il fit pour
+soulever la vitre, la portière poussa un grognement
+significatif, et le capitaine n’insista pas.</p>
+
+<p>— Tu ne resteras pas longtemps ? dit-il avec
+tendresse.</p>
+
+<p>— Cinq minutes, répondit Marthe.</p>
+
+<p>Elle entra dans l’étude et demanda M<sup>e</sup> Bigorneau…
+M<sup>e</sup> Bigorneau allait être libre à l’instant.</p>
+
+<p>— Il y a du nouveau, monsieur Phaltzar,
+disait le maître-clerc à un client élégamment
+barbu et bien habillé. Le patron s’est battu ce
+matin.</p>
+
+<p>— Pas possible ! dit M. Phaltzar.</p>
+
+<p>— Vous le lui demanderez, dit le maître-clerc.
+Il s’est battu comme un lion, paraît-il. « Pendant
+trois quarts d’heure, nous a-t-il dit, j’ai
+tenu mon adversaire devant mon épée. Il était
+écumant. Il ne tenait qu’à moi de faire deux
+pas en avant. J’aurais pu le transpercer de part
+en part. »</p>
+
+<p>Quand le notaire fut libre, le monsieur bien
+habillé passa galamment son tour à Marthe, qui
+entra chez le patron.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il dans le cabinet notarial ? Bigorneau,
+enhardi par ses aventures de guerre,
+se montra-t-il entreprenant ? Marthe ne sortait
+plus, et le monsieur bien habillé s’impatientait
+au point de regretter sa galanterie de tout à
+l’heure. Il dit au principal clerc :</p>
+
+<p>— Prévenez donc M<sup>e</sup> Bigorneau que je n’ai
+qu’un mot à lui dire. Qu’il vienne me parler
+sur le pas de la porte.</p>
+
+<p>Mais, au coup frappé à la porte, une voix essoufflée
+répondit : « Tout à l’heure ! »</p>
+
+<p>Alors le monsieur bien habillé en prit son
+parti. Il appela le petit clerc de l’étude :</p>
+
+<p>— Tiens, voilà dix sous. Descends jusque dans
+la rue. Tu verras un monsieur dans une voiture
+et tu lui diras ceci : « La personne qui était
+avec vous me charge de vous dire d’aller l’attendre
+au buffet de la gare de Lyon. Elle y sera
+dans une heure. »</p>
+
+<p>Le petit clerc descendit. Il y avait deux
+voitures devant la porte : une victoria vide et
+un fiacre à galerie. Dans le fiacre à galerie se
+trouvait un monsieur d’un certain âge, et qui se
+faisait encore plus vieux.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit le petit clerc, la personne qui
+était avec vous me charge de vous dire d’aller
+l’attendre au buffet de la gare de Lyon. Elle y
+sera dans une heure.</p>
+
+<p>Le capitaine réfléchit quelques secondes. Puis,
+froidement :</p>
+
+<p>— Bien, dit-il.</p>
+
+<p>Et il donna au cocher l’adresse de la gare de
+Lyon. La masure ambulante s’ébranla, en pleurant
+de tous ses essieux. Le petit clerc remonta
+à l’étude.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un monsieur qui fumait
+nerveusement son cigare, en se promenant le
+long de la victoria vide, tira sa montre :</p>
+
+<p>— Cet animal de Phaltzar n’en finira pas. Il
+en avait pour deux minutes soi-disant. Et il est
+là depuis une demi-heure ! Il ne s’épate plus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGES COURTELINE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br>
+<span class="xsmall">UN BOUGE</span></h2>
+
+
+<p>Nos lecteurs n’ont pas oublié la recommandation
+faite au capitaine par le vidame de Buthenblant :
+« Vendredi, à une heure du matin, au
+coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi. »</p>
+
+<p>Le capitaine, que la curiosité avait empêché
+de dîner, fut au rendez-vous à l’heure dite. Nous
+devons même à la vérité de confesser qu’il y
+arriva un peu saoul, ayant passé toute sa soirée
+au Clou, à absorber bock sur bock en se
+faisant traiter d’idiot et de prop’-à-rien par le
+père Chamouillet, qui appelle ça « jouer au
+whist ». Une forme haute surmontée d’un haute-forme
+et qu’enveloppait des pieds au col un manteau
+de conspirateur se dressait, à l’endroit désigné,
+vague dans le vague, plus vague, de la
+nuit.</p>
+
+<p>Le capitaine pensa :</p>
+
+<p>— C’est lui.</p>
+
+<p>C’était le vidame en effet.</p>
+
+<p>Les deux hommes marchèrent l’un à l’autre.</p>
+
+<p>— Qui va là ?</p>
+
+<p>— Capitaine Napau.</p>
+
+<p>— Vidame de Buthenblant.</p>
+
+<p>— Serviteur au vidame.</p>
+
+<p>— Capitaine, c’est moi qui suis le vôtre.</p>
+
+<p>Le bruit de deux mains qui se secouent en une
+étreinte affectueuse troubla le silence de la rue.</p>
+
+<p>— Vous êtes toujours dans les mêmes dispositions ?
+dit le vidame de Buthenblant.</p>
+
+<p>— Certes.</p>
+
+<p>— Je ne doute point de votre bravoure, mais
+les révélations que vous allez entendre dépassent
+tellement…</p>
+
+<p>Le capitaine l’interrompit :</p>
+
+<p>— Quelles qu’elles soient, quelles qu’elles
+puissent être, je jure de les écouter du même
+œil imperturbable dont j’ai cent fois, au cours
+de ma longue carrière, regardé le danger et la
+mort.</p>
+
+<p>— C’est bien, dit le vidame ; je vous crois.
+Entrons ici. C’est un petit café tranquille où il
+n’y a que des souteneurs. Nous serons très bien
+pour causer.</p>
+
+<p>En même temps, il posa les doigts sur le bec
+de cane, qu’il fit jouer, d’un établissement de
+marchand de vin, dont la façade, masquée de
+mousselines empoussiérées, mettait dans les ténèbres
+profondes du dehors la louche et indécise
+clarté d’une veilleuse.</p>
+
+<p>La porte s’entr’ouvrit.</p>
+
+<p>Comme le capitaine allait en franchir le seuil :</p>
+
+<p>— Attendez ! murmura le vidame. Jetez d’abord
+un coup d’œil et prêtez l’oreille à ce qui va
+se dire.</p>
+
+<p>Le capitaine obéit.</p>
+
+<p>Il regarda, l’œil collé à l’entre-bâillement de
+la porte.</p>
+
+<p>C’était le bouge infâme lui-même, une turne
+immonde, au plafond bas, que la fumée des pipes
+avait culotté d’un ton de caramel et que semblait
+fortifier de tourelles intérieures une longue
+théorie de tonneaux accotés les uns aux autres.</p>
+
+<p>Devant le comptoir d’étain, que le vin débordé
+des verres sillonnait de rigoles violacées, quatre
+buveurs se tenaient debout, quatre gars râblés
+et puissants, dont les casquettes hors de toute
+vraisemblance trahissaient la profession innommable,
+non moins que la coupe des cheveux, les
+moustaches en crotte de lapin et la cravate groseille
+à maquereau.</p>
+
+<p>Nous demanderons à nos lecteurs de leur présenter,
+sans plus tarder, ces différents personnages :</p>
+
+<p>Le premier s’appelait Poussevent, dit la Mouillette.</p>
+
+<p>Le second s’appelait Painracis, dit le Pétrousquin-des-Familles.</p>
+
+<p>Le troisième s’appelait Foirotte, dit Honoré
+(pourquoi Honoré ?).</p>
+
+<p>Le dernier… (Je rougis devant un tel aveu !)
+le dernier… (Donnez-moi, mon Dieu, la force
+d’aller jusqu’au bout !…) le dernier s’appelait
+l’Aiguille, dit le dernier des Mohicans !!</p>
+
+<p>Faisant revivre en la mémoire reconnaissante,
+l’image du chanteur Rivoire, dont Jules Jouy
+a écrit avec raison qu’il avait été l’un des plus
+admirables comiques de ce siècle, et qui émerveilla
+mon adolescence, jadis, au Concert-Parisien,
+par sa création de Grenouillard ; il était
+habillé de la façon suivante. Un grimpant à larges
+carreaux alternativement blancs et noirs, retenu
+sur le ventre par une ceinture écarlate haute de
+vingt-cinq centimètres, lui moulait les cuisses
+et les genoux, puis s’achevait en entonnoir renversé
+sur la tapisserie aux tons fins de deux pantoufles
+illustrées, représentant, l’une, une pipe
+posée sur un paquet de tabac ; l’autre, un as de
+cœur, grandeur naturelle, cachant la tige d’une
+rose encore en bouton. Sur son veston de velours
+brun, à côtes, scintillait une constellation de
+boutons de cuivre repoussé, encadrant des têtes
+de molosses aux larges gueules aboyantes. Une
+casquette de piqueur plongeait sur ses sourcils,
+qu’elle abaissait en une double barre broussailleuse
+vers une paire d’yeux plus flamboyants cent
+fois et plus féroces que des yeux de fauve. Enfin,
+sur sa poitrine velue, hérissée de crins comme
+une malle, bâillait sa chemise impudique, serrée
+seulement au col d’une cravate lavallière colorée
+en roseurs d’aurore.</p>
+
+<p>Justement, il était en train de narrer une aventure,
+et son visage exprimait l’infatuation satisfaite
+du monsieur qui triomphe d’en raconter
+une bonne.</p>
+
+<p>Le capitaine et le vidame écoutèrent avec attention.</p>
+
+<p>«  — C’est bon ! expliquait ce cynique personnage.
+Je radine donc à la carrée pour l’histoire
+de repiquer un peu à la galette et de me caler
+les profondes. Juste, j’me fous le blaire dans ma
+môme, qui revenait d’un coup de turbin.</p>
+
+<p>« J’y dis :</p>
+
+<p>— « Ma fille, c’est pas tout ça. Passe voir un
+peu à la monnaie, vu que j’m’ai fait enfler le
+mou au zanzi et que j’ai en bas trois, quat’
+copains en train de poirotter chez le bistro. »</p>
+
+<p>« A dit :</p>
+
+<p>«  — Y a rien de fait : c’est pas le jour.</p>
+
+<p>«  — Quoi ? que j’i fais alorss, c’est pas le
+jour ?… »</p>
+
+<p>« Je commençais à rogner, comme de jus’.</p>
+
+<p>«  — Oh ! mais pardon ! que j’dis, pardon !
+Faudrait voir à voir, sivouplaît, et à ne pas
+faire de blague avec les choses sérieuses ; ça
+ne prend pas avec moi, le chiqué. Des pépètes
+ou à tabac : y a pas de milieu. »</p>
+
+<p>« Bon ! A c’qu’a s’met pas à chialler ? Moi,
+c’est épatant comme j’aime ça. Je tourne au vert,
+un vrai sous-bois !</p>
+
+<p>— « Ta malle ! que j’y dis ; ta malle ! ferme-la
+donc : on voit Gouffé. Et pis, d’ailleurs, ça
+fait le compte, hein ? Éclaire ou y aura de
+l’erreur. »</p>
+
+<p>« Devinez qu’est-ce qu’a me répond ? Qu’a
+n’avait fait qu’un miché de vingt pélauds, juste
+de quoi payer une bavette à son gosse ».</p>
+
+<p>A ces paroles, Poussevent dit la Mouillette,
+Painracis dit le Pétrousquin-des-Familles, et Foirotte
+dit Honoré, éclatèrent d’un rire formidable.</p>
+
+<p>«  — Des bavettes ? hurla le premier ; j’te vas
+régaler, Octavie !</p>
+
+<p>«  — La vie de famille, quoi ! fit le second.</p>
+
+<p>«  — Pourquoi pas une limace, tout de suite ?
+ajouta le troisième, dont la bouche grimaça sur
+un rictus abominable. Pourquoi pas un col
+marin ?</p>
+
+<p>L’Aiguille haussa l’épaule ; il eut, de ses bras
+écartés, un large geste d’évidence, puis :</p>
+
+<p>«  — Moi, là-dessus, reprit-il, la colère me
+prend. J’y chauffe le gniasse à pleine main et
+je te lui refile un marron à i en fêler le ciboulot ;
+après quoi, j’y administre une tournée dans
+les règles, oh ! mais là, queq’ chose de bath !
+C’est pas pour me fout’ de gants, mais j’ai la
+patte sèche quand je m’y mets ! Mince de fête,
+oh ! là là ! menteur ! Et aïe donc ! et crache
+donc, bonne femme ! et mon poing sur la
+gueule, et mon souïer dans l’ventre, et en voulez-vous,
+d’l’ail, d’l’gnon, d’l’échalote ?… Alle en
+rotait !… Mon vieux, y avait de quoi se marrer !</p>
+
+<p>«  — Oh ! je m’en doute ! affirma Foirotte dit
+Honoré, en séchant du revers de sa main ses
+veux, tout mouillés d’allégresse.</p>
+
+<p>«  — V’là comme c’est ! conclut l’orateur ;
+j’suis bon fieu, mais j’aime pas qu’on rie avec
+l’argent. »</p>
+
+<p>Il appliqua sur le zinc du comptoir le coup de
+poing où s’affirment les convictions ardentes.</p>
+
+<p>«  — Enfin, nom de Dieu, j’ai t’i’ tort ?… Si
+on les laissait faire, toutes ces bougresses-là, a
+n’en ficheraient pas une secousse. C’est feignasse
+comme des couleuvres.</p>
+
+<p>«  — Comme des couleuvres, approuva Painracis. »</p>
+
+<p>Poussevent, rêveur, murmura :</p>
+
+<p>«  — Rien que des rosses !</p>
+
+<p>«  — Comme j’i ai dit, poursuivit l’Aiguille,
+t’es là que tu fais de la musique ; c’est de la
+blague ! T’as qu’à patiner comme tout le monde :
+t’auras pus de pétard avec ton petit homme.</p>
+
+<p>«  — Parbleu ! approuva Poussevent.</p>
+
+<p>«  — Et, pour en finir, t’as le poignon ? demanda
+le Pétrousquin-des-Familles, qui paraissait
+porté à voir les choses par leurs seuls côtés
+sérieux.</p>
+
+<p>«  — Des fois ! » répondit l’Aiguille.</p>
+
+<p>Il avait tiré de sa poche une pièce de cent
+sous toute neuve. Il se l’appliqua devant l’œil
+gauche, où elle demeura comme collée, emprisonnée
+entre l’arcade sourcilière et le relief léger
+de la pommette.</p>
+
+<p>Il rigola :</p>
+
+<p>«  — Mince de mirette, oh, là ! là !… Hein,
+père Prosper, vous n’en avez pas eu beaucoup,
+dans vot’famille, des cousins qu’avaient l’œil
+comme ça ? »</p>
+
+<p>Le patron, qui avait écouté le récit du souteneur
+avec une attention soutenue et l’avait salué
+au passage de hochements de tête approbatifs, eut
+le rire condescendant, plein de bonhomie, d’un
+négociant désireux d’être agréable à sa clientèle.</p>
+
+<p>Ayant déclaré avec conviction :</p>
+
+<p>— Est-i’ rigolo, ce l’Aiguille !… Il ferait rire
+un cheval, ma parole !… Qu’est-ce que ces messieurs
+désirent prendre ? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>— Entrez maintenant ! souffla alors le vidame
+de Buthenblant à l’oreille du capitaine.</p>
+
+<p>— Entrons, répéta celui-ci.</p>
+
+<p>Pâle de colère, il était rouge d’indignation.</p>
+
+<p>C’était un homme très économe. Il avait inventé
+de se faire des casquettes avec ses vieux
+chapeaux, dont il sciait les bords avec un canif,
+réservant seulement, par devant, une visière de
+10 centimètres.</p>
+
+<p>Il poussa la porte du bouge ; puis, soulevant
+au-dessus de son front l’extravagante coiffure
+qui le recouvrait :</p>
+
+<p>— Salut ! fit-il.</p>
+
+<p>Au même instant :</p>
+
+<p>— Ventre du Christ ! exclama derrière lui le
+vidame.</p>
+
+<p>A travers le paquet de fumée qui venait de
+lui sauter aux yeux, il avait distingué les visages
+bien connus de Maubeck, de Gaspard-le-Book,
+de Bigorneau, de X… et de Marthe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGE AURIOL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br>
+<span class="xsmall">LES NAUFRAGÉS DE LA RUE GERMAIN-PILON</span></h2>
+
+
+<p>Un client ayant demandé une bouteille de pale
+ale, le garçon commit l’extrême imprudence
+de ne pas répondre : « Boum ! » C’est ce qui le
+perdit.</p>
+
+<p>Car, au même instant, ce mot, qu’en de telles
+circonstances les rites de la Limonade prescrivent
+formellement, ce mot « Boum ! » fut proféré
+par une voix de tonnerre — et, brusquement
+l’obscurité régna dans la salle.</p>
+
+<p>Les plâtres, briques, moellons, torchis, stylobates,
+verres, petits verres, cuillers et soucoupes, — tasses,
+demi-tasses, bancs, petits
+bancs, banquettes, tabourets, pierres de sucre,
+cerises à l’eau-de-vie et autres accessoires se mirent
+à pleuvoir de toutes parts, tandis que les vitres,
+violemment arrachées de leurs alvéoles,
+s’éparpillaient sur le sol avec un fracas infernal.</p>
+
+<p>Que s’était-il donc passé ?</p>
+
+<p>Ceci :</p>
+
+<p>Avec l’étourderie d’un jeune sanglier lancé à
+la poursuite d’un papillon, le garçon s’était
+précipité, muni d’une chandelle, dans le cabinet
+dit « de société », lequel n’avait pas été
+ouvert depuis trois jours. Or, un bec de gaz
+ayant été laissé, béant dans ce réduit, théâtre de
+tant d’idylles, une explosion s’était produite.</p>
+
+<p>Et voilà ! Si cela ne vous suffit pas, vous êtes
+bougrement difficiles !</p>
+
+<p>Certes, je ne prétends pas qu’une explosion
+soit le cataclysme le plus sensationnel et le plus
+rare qui puisse « égayer » les tranquilles affluents
+du boulevard extérieur ; mais ce qui me vexe,
+c’est de vous entendre murmurer avec « votre
+petit air » :</p>
+
+<p>— Oh ! une explosion, rien que ça !</p>
+
+<p>Eh bien, oui, une explosion — rien que ça !</p>
+
+<p>Une simple explosion. Et c’est pourquoi le
+matériel du Café des Mecs, ordinairement si paisible,
+s’était mis à voltiger, tourbillonner et virevolter
+avec l’enthousiasme et la véhémence que
+nous avons mentionnés en amont de ce récit.</p>
+
+<p>Et vous savez, quand le matériel d’un café,
+fût-il blanc et hanté par les plus calmes vieux
+petits rentiers du quartier, quand le matériel
+d’un café, dis-je, prend ainsi le mors aux dents,
+au risque de se convertir en miettes, il y a de
+fortes chances pour que les clients de l’estaminet
+soient endommagés eux aussi avant la fin de
+la valse.</p>
+
+<p>Si je fais cette petite remarque en passant,
+c’est simplement pour vous faire sentir qu’une
+explosion n’est pas toujours un événement aussi
+négligeable qu’on veut bien le dire. Il y a explosion
+et explosion, voilà tout.</p>
+
+<p>Mais revenons à nos décombres…</p>
+
+<p>… Malgré leur perspicacité bien connue, les
+sergents de ville accourus en toute hâte se rendirent
+difficilement compte de l’étendue du désastre.</p>
+
+<p>En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin
+de se munir, les gardes de la place Dancourt
+ne virent tout d’abord qu’un épais nuage de
+plâtre, auquel succéda un autre nuage non moins
+compact et de plâtre également.</p>
+
+<p>Au bout d’un petit temps, pourtant, ils entendirent
+un gémissement et ils en conclurent que
+tout le monde n’était pas mort.</p>
+
+<p>Bientôt, le gémissement prit une forme plus
+précise — si tant est qu’un gémissement puisse
+affecter une forme quelconque — et devint un
+grognement.</p>
+
+<p>Le grognement, à son tour, se dessina très
+nettement et se mua en juron.</p>
+
+<p>Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d’autres
+paroles :</p>
+
+<p>— Sacrebleu ! dit la voix, et ma bouteille de
+<span lang="en" xml:lang="en">pale-ale</span>, garçon ?</p>
+
+<p>Mais nul ne répondit. Et, bien qu’il ne fût
+plus alors qu’un informe paquet de loques sanguinolentes,
+le garçon tint à donner lui-même le
+signal de cet absolu mutisme.</p>
+
+<p>Ce garçon était, de son vivant, le dernier des
+chenapans, souteneur à ses moments perdus ;
+mais, en somme, ce n’était pas un mauvais
+bougre, et personne ne trouvera mauvais, j’imagine,
+que je signale ici le tact et la retenue dont
+il fit preuve en cette occurrence.</p>
+
+<p>Mais passons.</p>
+
+<p>Lorsqu’enfin le plâtre se fut un peu dissipé,
+les sergots s’avancèrent sur le lieu du sinistre.
+Un épouvantable spectacle s’offrit alors à leurs
+yeux, arrondis par la stupeur.</p>
+
+<p>Çà et là, parmi les débris de toute nature,
+des corps gisaient, lamentablement déchiquetés.</p>
+
+<p>Sur les glaces brisées, au milieu des taches
+de sang, l’ironique Hasard était venu plaquer
+des débris de poissons rouges.</p>
+
+<p>Le patron de l’établissement, prématurément
+décapité, contemplait, la tête dans le bassin où
+jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc,
+son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé
+les liqueurs et sirops de fantaisie.</p>
+
+<p>Tout était ruine et deuil.</p>
+
+<p>— Garçon ! et mon <span lang="en" xml:lang="en">pale-ale</span> ? répéta la voix
+déjà entendue.</p>
+
+<p>Les sergots se dirigèrent vers l’endroit d’où
+partait le bruit, et, après mille recherches infructueuses,
+ils finirent par aveindre d’un tas
+de pardessus contre lequel ils avaient buté un
+personnage que vous reconnaîtriez tous sans hésiter
+si, usant de mon talent quasi holbeinien,
+il me plaisait de retracer ici son portrait.</p>
+
+<p>Cet homme était Maubeck le journaliste.</p>
+
+<p>Les sbires l’ayant mis sur ses pieds à grand’peine,
+Maubeck retomba presque aussitôt parmi
+les <i lang="en" xml:lang="en">covertcoats</i>, car il était (est-il besoin de le
+dire ?) aussi gris que possible — plus gris même
+que de coutume, attendu qu’il était abominablement
+souillé de poussière.</p>
+
+<p>Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu’il
+avait affaire aux gens de la police. Cela lui rendit
+un peu d’énergie, qu’il utilisa sans plus tarder.</p>
+
+<p>— Quoi ? quoi ? gueula-t-il. Qu’est-ce qu’il y
+a maintenant ? Ne me frappez pas, vous savez !
+Vous n’avez pas le droit de me frapper. Je suis
+Maubeck le publiciste !</p>
+
+<p>Au même instant, le tas de houppelandes s’anima
+de nouveau, tel un océan de théâtre agité
+par le vent des coulisses, et de ce flot laineux
+surgit un monsieur dont le moindre cheveu
+était presque aussi gros qu’un fil de fer et dont
+le visage n’était pas moins coloré qu’un jambon
+de Westphalie.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est toi, Maubeck ! fit le nouveau
+naufragé. Tu fais bien de le dire, mon garçon !
+Ah ! c’est toi, Maubeck ! Ah ! fripouille ! Ah !
+salaud ! Ah ! cochon ! Ah ! voleur ! Je ne suis
+vraiment pas fâché de te rencontrer, Maubeck !
+Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te
+dérange pas, viande crue, je vais commencer la
+conversation à coups de soulier.</p>
+
+<p>Mais, devant l’inertie du journaliste, qui le
+regardait en souriant et non sans baver quelque
+peu, la fureur de l’ultime Mohican (c’était lui,
+vous avez bien deviné), la fureur du Mohican
+tomba brusquement.</p>
+
+<p>Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil
+de mai, l’enveloppe périmée de la chrysalide.</p>
+
+<p>Et de ce cocon rejeté par l’Indien s’évada,
+sonore et jovial, le papillon de la soudaine bonne
+humeur.</p>
+
+<p>— Ce vieux Maubeck ! cria-t-il, en lui tendant
+la main. Le voilà donc, ce vieux Maubeck ! ce
+cher et brave vieux Maubeck ! Hallo ! hallo !
+Maubeck ! Comment ça va ? <i lang="en" xml:lang="en">How are your head,
+old fellow ?</i></p>
+
+<p>— Prendre un verre ? articula Maubeck.</p>
+
+<p>— Sans doute ! répondit l’autre. Jamais je ne
+refuse de trinquer avec un vieux copain, tu sais
+bien. Ah ! ah ! ah ! ce vieux Maubeck !… Y a-t-il
+du temps qu’on s’est vu, hein ? Qui diable
+aurait cru qu’on se retrouverait ici ?</p>
+
+<p>— Arçon ! <span lang="en" xml:lang="en">pale-ale</span> ! grogna Maubeck.</p>
+
+<p>Le brigadier, qui avait écouté silencieusement
+cet étrange colloque, jugea que le moment était
+venu d’intervenir :</p>
+
+<p>— Il n’y a bas de karzon ! fit-il avec dignité.
+C’est inudile de vaire du bodin izi. Tonnez-moi
+fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous témande…
+fous foyez pien qu’il y a ein agzident !…</p>
+
+<p>— Un accident ? dit Maubeck. Sur quelle
+ligne ? Tamponnement, oui ?</p>
+
+<p>— Mais non. C’est un egplocion. Fous êdes
+donc bien zaoul pour ne pas voir que l’édablizement
+est témoli ?</p>
+
+<p>Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur
+son séant et ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>— Tiens ! en effet, murmura-t-il, effaré.
+Qu’est-ce qu’il y a ? Ç’a a donc changé de propriétaire
+ici ?</p>
+
+<p>— Buisque ché fous tis, continua le brigadier,
+buisque ché fous tis que z’est une egplocion de
+kace… Eze-que fous foulez me vaire aller, fous,
+bar egzemble ?…</p>
+
+<p>— Egplocion ! dit l’Aiguille. Qu’est-ce que
+c’est que ça ?</p>
+
+<p>— C’est le gaz ! répondit Maubeck, c’est le
+gaz qui s’est montré trop expansif !</p>
+
+<p>Là-dessus, il se releva péniblement et, saisissant
+le bras de l’Indien comme une bouée de
+sauvetage, il s’y accrocha avec frénésie.</p>
+
+<p>— Trop expansif ! répéta-t-il. Se méfier des
+effusions de ce gaillard-là ! Trop expansif, le
+gaz ! Trop expansif !</p>
+
+<p>Ce disant, il grimpa sur les gisants pardessus,
+lesquels se remirent aussitôt à grogner et à déferler
+furieusement.</p>
+
+<p>Un macfarlane projeté aux cinq cents diables
+fut immédiatement suivi d’un cyclone de pèlerines,
+et X… apparut, frais comme l’œil.</p>
+
+<p>— Il fait chaud ce soir, constata-t-il simplement.</p>
+
+<p>Puis, laissant traîner un vague coup d’œil sur
+les environs, il demanda :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a donc ?</p>
+
+<p>— Z’est un egplocion, expliqua le brigadier,
+un egplocion de kase. Fous allez venir avec moi
+au boste…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Nous n’avons pas fait explosion,
+nous…</p>
+
+<p>— Za ne fait rien. Il faut tonner fos noms et
+brénoms.</p>
+
+<p>— Une minute alors ! répondit X… Nous
+avons des amis et des parents là-dedans : il nous
+faut les reconnaître… Monsieur le brigadier, voulez-vous
+avoir la complaisance de bien vouloir
+nous éclairer, s’il vous plaît ?</p>
+
+<p>Le brigadier, muni de son falot, suivit X… et
+l’Aiguille, qui se mirent en devoir d’inspecter</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ils constatèrent ainsi le décès de Marthe, de
+Bigorneau, du capitaine, de Gaspard le Book et
+d’une quantité de filles et seigneurs sans importance.
+Le vidame n’était qu’évanoui.</p>
+
+<p>— Bigorneau est scalpé, fini, ratiboisé, souffla
+le Mohican. Bonne affaire !</p>
+
+<p>Et, serrant convulsivement la main de X… :</p>
+
+<p>— A nous les quatorze millions, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers le chef des agents, il
+annonça :</p>
+
+<p>— Nous sommes à vos ordres.</p>
+
+<p>— Par izi, fit le brigadier, en élevant sa lanterne
+à la hauteur de son œil.</p>
+
+<p>Et ils se mirent en marche, remorquant Maubeck,
+que les plus tragiques événements ne parvenaient
+décidément pas à dégriser.</p>
+
+<p>En passant devant le zinc, l’illustre journaliste
+s’arrêta un instant.</p>
+
+<p>Après avoir contemplé le mastroquet étêté,
+il étendit la main d’un air fatal et bredouilla :</p>
+
+<p>— La justice des hommes est satisfaite !</p>
+
+<p>Puis, solennellement, il sortit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">PIERRE VEBER</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br>
+<span class="xsmall">UN ORAGE TERMINÉ PAR UN COUP DE TONNERRE</span></h2>
+
+
+<p>Ce qui s’était passé un peu avant l’explosion
+on le devine (et ceux qui ne l’auront pas deviné
+non seulement n’auront pas gagné la montre
+de nickel, mais encore passeront pour des sots
+fieffés) : Gaspard le Book avait mis X… au courant
+de l’héritage, comme il l’avait promis, et
+il avait eu la délicatesse de mourir sans faire
+signer aucun papier à l’intéressé.</p>
+
+<p>Aussi, quand, au poste de police, on demanda
+à X… s’il connaissait l’homme-aux-souliers-de-bains-de-mer,
+il répondit, sans même vibrer :
+« Je n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté. »</p>
+
+<p>Lorsqu’il eut pris le deuil de Marthe (et, à ce
+propos, il remarqua qu’un grand nombre de
+messieurs inconnus de lui suivaient le cercueil
+en pleurant), lorsqu’il eut pris le deuil, il se
+rendit à l’étude de M<sup>e</sup> Bigorneau. Il fut reçu
+par le successeur du feu notaire, le maître-clerc
+aux ombres chinoises, qui le pria de repasser
+un autre jour, « car, disait-il, une difficulté s’élevait :
+il devait donc convoquer les autres ayants-droit
+de la succession de la Ware. »</p>
+
+<p>Aussitôt, X… commença de cultiver le cactus
+de l’ingratitude dans le terreau de sa conscience.
+Il considéra l’Aiguille d’un œil sournois et pensa
+que, la race des Peaux-Rouges étant destinée à
+disparaître, la mort d’un de ses adhérents importerait
+peu. Il exhorta l’Aiguille à sortir sans
+paletot, à boire des alcools, à se ruer dans la
+basse débauche. Le Mohican, sans défiance, suivait
+tous ses conseils et inclinait à la phtisie
+quand le successeur de M<sup>e</sup> Bigorneau pria les
+deux amis de se rendre à l’étude le lendemain.
+L’Aiguille, qui ne savait pas que X… eût droit
+à l’héritage, demanda :</p>
+
+<p>— Pourquoi t’écrit-il ?</p>
+
+<p>— Parce que, répondit X…, je suis inscrit,
+moi aussi, sur le testament.</p>
+
+<p>— Ah ! dit l’Aiguille…</p>
+
+<p>Puis, après un moment de réflexion :</p>
+
+<p>— Pourquoi me l’avais-tu caché ? Tu es un
+faux frère, tu joues un vilain jeu… Serpent caché
+dans la peau d’une gazelle.</p>
+
+<p>— Tu parles charabia… Un serpent ne peut
+pas se cacher dans la peau d’une gazelle : ça
+ne tromperait personne. Et puis en voilà assez.
+Si ma conduite te déplaît, tu n’as qu’à filer d’ici.
+Je t’héberge depuis trop longtemps ; du vivant
+de Marthe, tu avais une raison d’être ; elle est
+morte : donc, le seul lien qui nous unissait est
+rompu. Je réclame ma part de l’héritage, et je
+marche pour moi.</p>
+
+<p>— Contre moi ?</p>
+
+<p>— Contre toi.</p>
+
+<p>— Hugh ! dit le Mohican.</p>
+
+<p>— Et, tu sais, s’il n’y a pas de peintres à
+Berlin, il y a des juges. Mal blanchi, trotte sec.</p>
+
+<p>Le Mohican mit dans un mouchoir les pantoufles
+de rechange qu’il avait chez X…, jeta un
+regard féroce à son ancien ami et descendit.</p>
+
+<p>Le lendemain (c’était un mercredi, si j’ai
+bonne mémoire), X… prit une canne à épée et
+se rendit rue de Douai. En route, il se répétait :
+« Je serai calme : une dignité froide, de la fermeté,
+relevée d’une pointe d’ironie. Si ce Peau-Rouge
+sans papiers croit me faire peur, il se
+trompe. Et dire qu’il y a un mois je me suis
+offert pour l’aider dans ses recherches. Quelle
+triste chose que l’humanité ! »</p>
+
+<p>Il entra dans la salle d’attente de l’étude. L’Aiguille
+s’y trouvait déjà et, armé d’un énorme
+<i lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</i>, se taillait les ongles. Maubeck, dans
+le coin opposé, consultait la liste des maisons
+à vendre. X… prit un indicateur des chemins
+de fer et combina un voyage de Paris à Constantinople
+en passant par Haarlem et Skjolwiken ;
+mais de lents nuages d’orage s’amassaient
+entre ces hommes.</p>
+
+<p>Un clerc ouvrit la porte et proclama : « Quand
+ces messieurs voudront… » Mais nul ne bougea :
+chacun voulait laisser aux adversaires la première
+place ; puis, après réflexion, les trois
+hommes se précipitèrent, en se bousculant, dans
+le bureau du notaire. Celui-ci les attendait et leur
+désigna leurs places autour de la table verte :</p>
+
+<p>— Messieurs, leur dit-il, j’ai pris le parti de
+vous convoquer. Vous n’ignorez pas, sans doute,
+que le testament de M. de la Ware, dont je
+vais vous donner lecture, intéressait au même
+titre que vous une des victimes de la rue Germain-Pilon ;
+il va sans dire que, ladite étant
+décédée sans héritiers, sa part est réversible sur
+ses co-héritiers.</p>
+
+<p>— Son co-héritier, voulez-vous dire ! déclara
+X… avec défi.</p>
+
+<p>Maubeck grogna, et l’Aiguille planta son
+<i lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</i> dans la table.</p>
+
+<p>Le notaire, un peu surpris, déplia le testament,
+et, quand il en eut terminé la lecture, il
+s’adressa à X… :</p>
+
+<p>— Monsieur, jusqu’à nouvel ordre, vous êtes
+mort, car M. l’Aiguille, ici présent, ayant présenté
+votre certificat de décès ces jours-ci, la succession
+lui est acquise comme dernier héritier.</p>
+
+<p>— Je plaiderai ! cria X… Je ne souffrirai pas
+que le dernier des moricauds…</p>
+
+<p>— Des Mohicans, rectifia Maubeck, qui n’avait
+encore rien dit.</p>
+
+<p>— Si… Que le dernier des moricauds m’arrache
+mon bien ! On verra…</p>
+
+<p>L’Aiguille dédaigna de relever cette provocation ;
+mais, à son tour, il s’émut quand le notaire
+reprit :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, en dernier ressort, la succession
+n’appartient ni à M. X…, ni à M. l’Aiguille.
+Elle appartient au fils du défunt, à M. Maubeck.</p>
+
+<p>— Ha ! ha ! ricana l’Aiguille, il faudra voir
+ça. Que ce monsieur prouve seulement sa parenté.</p>
+
+<p>— Il paraît qu’il l’a prouvée, car mon honorable
+prédécesseur était en train d’obtenir…</p>
+
+<p>— Bigorneau était une vieille canaille, prononça
+l’Aiguille, un individu capable de tout.</p>
+
+<p>— N’insultez pas mon bienfaiteur ! rugit Maubeck.</p>
+
+<p>— Tais-toi, face-de-guimauve, ou je te cloue
+comme un hanneton !</p>
+
+<p>Et il tira de la table le ci-dessus <i lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</i>.
+X… attendait et se demandait de quel côté il se
+rangerait le cas échéant ; pour le moment, il
+guettait les événements. Maubeck et le Mohican,
+en arrêt, se regardaient d’une sinistre manière,
+tout en souhaitant intérieurement qu’une âme
+charitable vînt s’interposer. Le notaire cherchait
+à se sauver sans risques. Bref, l’orage était en
+son plein, quand le saute-ruisseau apparut soudain,
+blême, hagard, les yeux déments : une
+entrée à la Mounet-Sully ; il bégaya :</p>
+
+<p>— Au… au secours !… Un… un revenant ! Il
+est là ! Il m’est apparu !… Il demande à vous
+parler !…</p>
+
+<p>Aussitôt, le Mohican et Maubeck firent trêve.
+Le notaire demanda :</p>
+
+<p>— Qui ça ?</p>
+
+<p>— Le mort… M. de la Ware !</p>
+
+<p>La surprise amena un accord entre les compétiteurs.
+Maubeck, un peu inquiet, se demanda
+s’il ne s’agissait pas d’une comédie dont feu
+Bigorneau avait oublié de le prévenir, et il redoutait
+de commettre quelque gaffe. X… bâilla
+de surprise, et le Mohican, saisi de terreur surnaturelle,
+se glissa sous la table.</p>
+
+<p>Le saute-ruisseau tomba à genoux, et le notaire
+se mit à claquer des dents.</p>
+
+<p>Alors dans le cadre de la porte parut un vieux
+gentilhomme correct, rasé, basané, un peu grassouillet
+et souriant, qui parla ainsi :</p>
+
+<p>— Mon cher Ripoche, j’ai appris que vous
+aviez succédé à ce pauvre Bigorneau. Enchanté.
+Excusez-moi de vous déranger tandis que vous
+êtes en affaires ; je n’ai qu’un petit mot à vous
+dire : ces messieurs me pardonneront.</p>
+
+<p>— Vous ! bégaya le notaire… vous ! c’est
+vous !</p>
+
+<p>— J’en suis à peu près sûr, dit le vieil
+homme, en riant.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas une vision… un fantôme ?</p>
+
+<p>— Dame ! tâtez ce bras ; voyez donc ce ressort !</p>
+
+<p>— Alors, vous n’êtes pas mort ?</p>
+
+<p>— Mon cher ami, cette facétie est déplacée.</p>
+
+<p>— Tout cela me semble inouï. Vous êtes certain
+d’être vivant ?</p>
+
+<p>— Parbleu !</p>
+
+<p>— Et moi, suis-je vivant ? reprit le notaire
+inquiet.</p>
+
+<p>— Ripoche, vous perdez la tête, ma parole !</p>
+
+<p>— Enfin, M<sup>e</sup> Bigorneau a-t-il reçu une dépêche
+de votre secrétaire, datée de Levallois, hôtel
+de Sénégambie ? Oui ou non ?</p>
+
+<p>— Certes ; il y a de cela environ trois mois.</p>
+
+<p>— Oui ou non, cette dépêche annonçait-elle
+votre décès ?</p>
+
+<p>— Jamais ! Rappelez-vous !</p>
+
+<p>— Que diable ! dit le notaire, je ne suis pas
+fou. Il y a quatre mois, sur l’ordre de M<sup>e</sup> Bigorneau,
+je vous avais écrit à Stockholm, votre dernière
+adresse ; je vous signalais une excellente
+spéculation, pour laquelle vous avez hésité, car
+j’ai attendu vainement votre réponse. Il s’agissait
+d’une usine de grains de café. Au bout d’un
+mois, tandis que je me préparais à vous écrire
+une seconde fois pour obtenir votre décision, je
+reçus de votre secrétaire une dépêche ainsi conçue :
+« <i>M. de la Ware décédé.</i> »</p>
+
+<p>— Non, <span class="xsmall">DÉCIDÉ</span>… décidé à acheter l’usine !</p>
+
+<p>Le notaire resta un instant sidéré par la stupeur.
+Puis il aveignit un cartonnier, y fouilla
+et tira un papier bleu qu’il tendit au faux défunt :</p>
+
+<p>— Voyez plutôt !</p>
+
+<p>— Bah ! Elle est bien bonne, dit M. de la
+Ware, en riant. Vous avez raison : c’est une erreur
+du télégraphe ; il y a <i>décédé</i> au lieu de <i>décidé</i>.
+Mon secrétaire n’a jamais su faire les boucles
+des <i>e</i>.</p>
+
+<p>— C’est assez regrettable, dit Ripoche, car j’ai
+dérangé en pure perte ces messieurs, à qui j’ai
+lu vos dernières volontés.</p>
+
+<p>— Oui ? Mais je vous reconnais. Vous êtes X…
+Enchanté de vous voir en bonne santé.</p>
+
+<p>— Croyez que c’est réciproque, dit X… d’un
+ton navré.</p>
+
+<p>— Bonjour, frère de mon père ! dit le Mohican,
+en sortant de dessous la table.</p>
+
+<p>— Toi aussi, l’Aiguille ! dit le vieux monsieur
+attendri.</p>
+
+<p>Il serra les mains tendues, embrassa les joues
+offertes. Soudain, il aperçut Maubeck, qui restait
+immobile à l’écart, et cherchait à gagner
+la sortie sans être remarqué. Le vieillard tressaillit,
+se jeta sur Maubeck et lui demanda d’une
+voix tremblante :</p>
+
+<p>— Pardon, monsieur, n’auriez-vous pas sur
+vous la croix de madame votre mère ?</p>
+
+<p>— Parfaitement, dit Maubeck étonné.</p>
+
+<p>Et il pêcha dans son col une croix d’or très
+simple attachée à un ruban crasseux. Le vieux
+de la Ware la regarda avec attention, et, soudain,
+attirant dans ses bras le pauvre Maubeck,
+de plus en plus stupéfait :</p>
+
+<p>— Dieu soit loué, s’écria-t-il : j’ai retrouvé
+mon fils !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">JULES RENARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c23">XXIII<br>
+<span class="xsmall">DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE
+OU LE SUICIDE DU MOHICAN PAR L’ASSASSINAT</span></h2>
+
+
+<p>— Puisque Marthe est morte, se dit le Mohican,
+il ne me reste plus qu’à mourir.</p>
+
+<p>C’était facile. Dans une ville aussi capitale
+que Paris, les occasions ne manquent pas, Dieu
+soit loué, et, si l’Aiguille avait pu se contenter
+d’une mort commune et raisonnable, ce serait
+déjà fait. Mais notre littérature abondante gâterait
+le sauvage le plus naturel et du meilleur
+teint. Et l’Aiguille dévorait chaque soir, avant
+de se coucher, le roman du jour.</p>
+
+<p>Tout le monde s’accorde sur ce point qu’il y
+a trop de livres. Les auteurs le disent, les éditeurs
+le répètent, et le public le prouve. Jamais
+vérité ne fut plus unanimement reconnue.
+Chacun voit le mal, et personne ne propose le
+remède, si aisément applicable : puisque les auteurs
+écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque
+les éditeurs éditent trop, qu’ils éditent
+moins. Et, puisque le public ne peut pas tout
+acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter
+rien. De sorte qu’auteurs, éditeurs et public
+se trouveront enfin dans la nécessité d’être
+assez aimables pour nous ficher la paix.</p>
+
+<p>Je commence.</p>
+
+<p>Après avoir légué aux hôpitaux sa part d’un
+héritage sur lequel il ne comptait plus, l’Aiguille
+se mit à chercher un genre de mort digne
+de lui. Aussitôt ses lectures l’égarèrent. Il demanda
+à l’histoire ancienne des exemples de
+fins tragiques et singulières. Quelques-uns lui
+parurent si démodés qu’il les écarta sans les essayer.
+Mais deux ou trois le séduisirent par leur
+simplicité, d’ailleurs moins réelle qu’apparente.</p>
+
+<p>D’abord, il acheta au Terminus une livre de
+raisins à grosses graines et l’avala gloutonnement.
+Tous les pépins passèrent droit ; aucun ne
+voulut passer de travers.</p>
+
+<p>Ce premier échec faillit décourager le Mohican.
+Heureusement, les gens qui se suicident
+n’ont pas leur tête à eux, et, le lendemain, sa
+folie le reprit.</p>
+
+<p>Il se fit raser les cheveux jusqu’à paraître
+chauve, et se promena sur les trottoirs, le crâne
+à l’air.</p>
+
+<p>Les piétons ne le remarquèrent même pas et
+les voyageurs des impériales d’omnibus se dirent :</p>
+
+<p>— C’est un homme qui a perdu son chapeau,
+emporté par le vent.</p>
+
+<p>Et ce fut tout. Rien ne changea dans l’ordre
+des choses. Aucun aigle n’imagina de confondre
+le crâne poli de l’Aiguille avec un rocher et n’y
+laissa tomber une tortue pour la casser.</p>
+
+<p>— Cette vieille femme a plus de chance que
+moi, se dit le Mohican.</p>
+
+<p>En effet, la vieille femme poussait devant elle
+une petite voiture pleine de tortues grouillantes.
+Mais toutes, quoi qu’en pensât l’Aiguille, n’étaient
+pas tombées d’une serre d’aigle.</p>
+
+<p>L’idée lui vint alors de se tuer comme le roi
+de France Louis XII, qui mourut d’épuisement
+« pour avoir voulu faire du gentil compaignon
+avecques sa femme ».</p>
+
+<p>Mais Marthe était morte, et les autres femmes
+parlaient peu au cœur du Mohican inconsolable.</p>
+
+<p>D’après Agrippa d’Aubigné, comme Henri IV
+faisait ses affaires dans la huche d’une paysanne,
+celle-ci accourut, furieuse, pour lui fendre la
+tête d’un coup de serpe. On l’arrêta à propos.</p>
+
+<p>Mais ce moyen, non plus, n’est guère pratique.</p>
+
+<p>— Allons mourir à la campagne, se dit l’Aiguille,
+et, je l’espère, d’autre chose que d’ennui,
+ajouta-t-il mystérieusement.</p>
+
+<p>Il prit, gare Saint-Lazare, un billet pour
+Maisons-Laffitte et acheta au plus désert du parc
+quelques mètres de terrain.</p>
+
+<p>Il divisa son lot en deux parties. Dans la première,
+il tria avec soin les culs de bouteille des
+mottes de terre qui pouvaient être cultivées, et
+ce fut le commencement de son jardin.</p>
+
+<p>Sur la seconde, il bâtit une cabane. Il y mit
+le temps, car, au lieu de se procurer à prix d’argent
+les matériaux nécessaires, il préféra les voler.
+Une à une, il tira ses pierres des jardins
+du voisinage, et il les colla avec de la boue :
+il n’entrait pas dans sa pensée de construire un
+monument plus durable que l’airain.</p>
+
+<p>Il trouva sur le chantier d’une nouvelle voie
+ferrée une pile de rails qui semblaient n’appartenir
+à personne. Il choisit discrètement le plus
+rouillé. Il en fit l’unique poutre de son immeuble.
+Il se garda de le couper, le bout qui
+dépassait pouvant servir un jour, s’il prenait à
+l’Aiguille fantaisie de s’agrandir. Toutefois, à
+l’extrémité, il suspendit un rameau de verdure,
+vulgairement dénommé bouchon, et dont le sens
+n’échapperait à personne. Pour les promeneurs
+altérés, ce serait une enseigne et, pour le garde
+du parc, le signe de joie d’un pauvre maçon content
+d’avoir fini sa bâtisse.</p>
+
+<p>La couverture était une heureuse mosaïque de
+tuiles, d’ardoises et d’assiettes plates ramassées
+çà et là.</p>
+
+<p>L’Aiguille obtint une fenêtre commode rien
+qu’en oubliant de mettre une pierre.</p>
+
+<p>Il se refusa d’y poser un carreau : c’est inutile
+de creuser des trous si on les bouche après.</p>
+
+<p>Il enfonça dans la terre, jusqu’au ventre, une
+barrique : voilà un puits et sa margelle.</p>
+
+<p>Diverses villas inhabitées lui fournirent sa modeste
+batterie de cuisine.</p>
+
+<p>Comme les lapins se multiplient avec une telle
+rapidité qu’on ne s’aperçoit jamais de leur disparition,
+il en ramena trois ou quatre couples
+par l’oreille et les installa dans des cages si ingénieusement
+comprises qu’une seule targette,
+tournant autour d’un clou, fermait deux portes
+à la fois.</p>
+
+<p>Quant aux poules, elles vinrent d’elles-mêmes,
+poussées par leur instinct de liberté extravagante.
+Les poules dédaignent le grain tout prêt
+et n’ont de plaisir à chercher leur nourriture
+que là où elles ne trouvent rien.</p>
+
+<p>Un coq, naturellement, les suivit.</p>
+
+<p>La basse-cour de l’Aiguille fut vite au complet.
+De temps en temps, il attira un pigeon,
+d’un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient,
+mais chacun se disait : « C’est un garde ! »</p>
+
+<p>L’Aiguille fit surtout preuve d’habileté dans
+l’achat de ses vins. Il surveillait les départs des
+villégiateurs et s’offrant à reprendre les fonds
+de tonneaux, qu’il eût été trop coûteux d’emporter
+à Paris. Il les chargeait sur une brouette, y
+joignait des restes de charbon, des litres, des
+vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs
+voyages et disait chaque fois :</p>
+
+<p>— Marchez ! On s’arrangera. Je paierai ce
+qu’il faut.</p>
+
+<p>Au dernier voyage, il disait :</p>
+
+<p>— Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse.
+Vous reviendrez nous voir cette semaine. C’est
+si peu loin ! Nous ferons nos petits comptes. Je
+plumerai un poulet à votre intention. Les pêches
+de mon pêcher mûrissent. Vous en emplirez vos
+poches. Hâtez-vous : vous allez manquer le train.</p>
+
+<p>Ainsi on s’arrangeait toujours. Et le mélange
+des fonds de tonneaux donnait au vin de l’Aiguille
+un petit goût qui n’était qu’à lui.</p>
+
+<p>Grâce à son commerce prospère, le Mohican
+oubliait-il Marthe ? Renonçait-il à ses idées funèbres ?</p>
+
+<p>Nullement, comme on va le voir. Patience !
+S’il suivait le chemin le plus long vers la mort,
+il y arriva pourtant.</p>
+
+<p>Une nuit, on frappa à sa porte.</p>
+
+<p>Le Mohican sourit.</p>
+
+<p>— Je parie qu’enfin les voilà, dit-il. Si j’avais
+un chien, il les éloignerait par ses jappements.
+J’ai eu bon nez de me priver de chien.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte. En effet, c’étaient eux.</p>
+
+<p>— Entrez, leur dit l’Aiguille. Je vous attendais.</p>
+
+<p>Pastourelle et Picpante (il faut donner tout
+de suite leurs noms pour dépister la police) pénétrèrent
+dans l’humble demeure.</p>
+
+<p>— Peut-on boire une bouteille ici ? demanda
+Pastourelle.</p>
+
+<p>— Deux si vous voulez, dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous
+sur la table :</p>
+
+<p>— Réglez-vous.</p>
+
+<p>L’Aiguille rendit la monnaie et eut soin de
+laisser rouler à terre une pièce d’or.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! fit Picpante, vous en avez beaucoup
+comme celle-là ?</p>
+
+<p>— J’en ai d’autres, dit simplement l’Aiguille.</p>
+
+<p>Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards,
+non sans résultat. L’Aiguille feignit la
+candeur et l’inattention.</p>
+
+<p>— Où les serrez-vous d’ordinaire, vos jaunets ?
+reprit Picpante.</p>
+
+<p>— Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette.</p>
+
+<p>— C’est bon à savoir, dit Pastourelle.</p>
+
+<p>Il parla bas à l’oreille de Picpante.</p>
+
+<p>— Demandez-le-lui tout de même, répondit
+Picpante, pour l’acquit de notre conscience. C’est
+une formalité !</p>
+
+<p>— Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au
+Mohican, nous donner votre chaussette économique ?</p>
+
+<p>— Donner ? Non, dit l’Aiguille. Ce n’est pas
+pour me faire prier, mais l’argent se gagne. Que
+m’offrez-vous en échange ?</p>
+
+<p>Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau
+de leur poche.</p>
+
+<p>— Ces couteaux vous plairaient-ils ?</p>
+
+<p>— C’est maigre, dit l’Aiguille. Si, au moins,
+il y en avait une douzaine.</p>
+
+<p>— Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle.</p>
+
+<p>— Voyons voir, dit l’Aiguille.</p>
+
+<p>— Voyez, s’écrièrent ensemble Picpante et
+Pastourelle.</p>
+
+<p>A ces mots, les deux misérables se précipitèrent
+sur le Mohican, et, l’un par devant, l’autre
+par derrière, ils lui livrèrent les douze coups de
+couteau promis.</p>
+
+<p>Le temps de murmurer : « Marthe ! » de se
+rappeler, en une vision suprême, son pays natal,
+ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, et le dernier
+des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable
+fois.</p>
+
+<p>Et, comme Pastourelle, généreux, voulait donner
+encore un coup de couteau, treize pour la
+douzaine, Picpante lui retint le bras :</p>
+
+<p>— Assez, dit-il. Le mieux est l’ennemi du
+bien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c24">XXIV<br>
+<span class="xsmall">DANS L’AUTRE MONDE</span></h2>
+
+
+<p>Je ne sais pas si vous êtes comme moi : je
+n’ai pas encore pu me consoler de la mort de
+Marthe. Du temps qu’elle était en vie, elle ne
+me préoccupait pas trop. Mais c’était pour moi
+une joie inconsciente de sentir à la portée de
+la main cette grasse fille blonde, pas farouche,
+toujours prête à causer du pays. Et le capitaine,
+le brave capitaine, ne vous manque-t-il pas ?
+C’était, lui aussi, un sympathique, cet amant
+toujours déçu.</p>
+
+<p>Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas
+se débattre en ce triste monde, au milieu de
+leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X…,
+cet incolore héros de roman, l’oncle de la Ware,
+cet Américain d’opérette, et Maubeck, cet ivrogne
+aux desseins malsains ? Suivons plutôt
+Marthe et le capitaine dans leur vie infra-terrestre.
+Mais, auparavant, s’il vous plaît, faisons
+trois pas, trois petits pas en arrière.</p>
+
+<p>On se souvient que la fatale erreur d’un clerc
+de notaire avait envoyé le capitaine au buffet
+de la gare de Lyon. Il y passa six heures d’horloge
+à attendre Marthe, en lisant de bout en
+bout l’Indicateur des chemins de fer depuis le
+tarif des abonnements sur la Grande-Ceinture
+jusqu’à l’échelle des prix des fauteuils-lits et des
+coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l’idée lui vint
+qu’il retrouverait sans doute Marthe au Café du
+Théâtre, où elle devait, avait-elle affirmé, se
+rendre le soir même, en compagnie de X… C’est
+donc là que le capitaine s’en fut chercher sa maîtresse…
+et la mort.</p>
+
+<p>Au commandement de « Boum ! » proféré par
+une explosion de gaz, les âmes de Bigorneau,
+du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book
+avaient quitté leurs enveloppes périssables. Puis
+elles s’étaient senti transporter dans une vaste
+plaine souterraine et sur les rives d’un fleuve
+noir.</p>
+
+<p>C’était le fleuve Achéron lui-même, qu’on
+traversait pour cinquante centimes (soixante centimes
+les dimanches et jours fériés). L’entreprise
+n’était plus au nocher Caron, qui avait passé la
+main à une société anonyme et faisait maintenant
+du yachting en amateur sur le Cocyte et
+sur le Phlégéthon.</p>
+
+<p>Des ombres qui n’avaient pas de quoi payer
+le passage erraient sur les bords, ainsi que des
+pierreuses. Marthe et ses compagnons s’installèrent
+dans le bateau, qui glissa sur l’eau sombre,
+où des poissons blancs se figeaient de place
+en place, comme les larmes d’argent d’un drap
+funèbre.</p>
+
+<p>Je ne sais plus si c’est avant ou si c’est après
+avoir traversé le fleuve que Marthe et ses compagnons
+durent apaiser par des gâteaux la colère
+d’Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes
+rogues, gardait l’entrée du royaume plutonien.</p>
+
+<p>Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense,
+où on les fit attendre des heures et des heures.</p>
+
+<p>— Je croyais que, quand on était mort, c’était
+fini et qu’on ne vous embêtait plus, dit patiemment
+le capitaine, qui tenait à la main son livret
+militaire.</p>
+
+<p>— C’est pourtant vrai que nous sommes
+morts ! dit Marthe, étonnée.</p>
+
+<p>— Nous sommes morts ! dirent aussi Gaspard
+le Book et Bigorneau.</p>
+
+<p>Ils n’en revenaient pas. On vint leur annoncer
+qu’ils avaient tout l’après-midi pour le promener
+et pour visiter les enfers. Mais il fallait
+être rentré sans faute à l’appel de huit heures :
+c’est à ce moment que leur logement leur serait
+désigné.</p>
+
+<p>— On va probablement vous mettre dans l’annexe,
+dit un gardien à Bigorneau.</p>
+
+<p>— Il y a donc une annexe ? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>— C’est forcé, dit le gardien, avec les cent
+mille personnes qui rappliquent ici tous les
+jours. Il faut vous dire que ça n’a pas été bien
+compris comme installation. On a ménagé trop
+d’espace aux Champs-Elysées et pas assez au Tartare.
+Ce qui fait que, maintenant, on est obligé
+de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs,
+une bonne partie des feignants du Tartare.</p>
+
+<p>— Il est très bien, ce guide, dit le capitaine
+à Marthe. Comment vous appelle-t-on, mon
+ami ?</p>
+
+<p>— Virgile, pour vous servir, dit le gardien.</p>
+
+<p>Et il ajouta :</p>
+
+<p>— Ils m’appellent aussi le Cygne de Mantoue,
+rapport à ces vers latins que j’ai faits et que vous
+n’êtes pas sans connaître.</p>
+
+<p>— Oui, oui, dit poliment le capitaine, je me
+souviens.</p>
+
+<p>— Avec votre permission, dit Virgile, je vais
+vous conduire dans les endroits intéressants à
+visiter. On va d’abord aller voir les supplices.
+C’est tout près d’ici, à main droite.</p>
+
+<p>C’était, en effet, tout près. Après avoir marché
+trois minutes à peine, ils aperçurent une
+petite montagne qu’un gaillard de forte taille
+escaladait péniblement, en poussant devant lui
+un énorme rocher. Son effort faisait saillir de
+beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book
+l’examinèrent avec attention.</p>
+
+<p>— C’est Sisyphe ? demanda Bigorneau.</p>
+
+<p>Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau
+cligna de l’œil. Le rocher, poussé par le
+vigoureux Sisyphe, n’était plus qu’à cinq mètres
+du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement
+à Gaspard le Book :</p>
+
+<p>— Cinq louis que la pierre retombe !</p>
+
+<p>— Tenu, répondit le Book.</p>
+
+<p>Au même instant, le terrible rocher, après
+avoir oscillé sur sa base, s’échappa des bras de
+Sisyphe et roula jusqu’au bas de la montagne
+avec un bruit épouvantable.</p>
+
+<p>— Quitte ou double ! dit le tranquille Bigorneau.</p>
+
+<p>Gaspard accepta encore le pari et suivit d’un
+œil anxieux l’effort de Sisyphe, qui gravissait à
+nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le rocher
+roula bruyamment vers la terre.</p>
+
+<p>— Bougre de cochon de malagauche ! s’écria
+Gaspard.</p>
+
+<p>— Quitte ou double ! dit allégrement Bigorneau.</p>
+
+<p>Sisyphe, encore une fois, s’attelait à la besogne.</p>
+
+<p>— Aïe donc ! criait Gaspard, qui lui eût volontiers
+prêté la main. Aïe donc ! Un bon coup
+de chien ! Tu y arrives ! Cale sur la droite ! Non :
+ça s’échappe à gauche ! Vas-y vas-y, garçon !
+Tu y es !… Nom d’un tonneau ! Coquin de
+sort !</p>
+
+<p>Le lourd quartier de roc avait encore roulé
+dans la vallée.</p>
+
+<p>— Quitte ou double ! vociféra Gaspard.</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le
+tira doucement par la manche :</p>
+
+<p>— Vous voyez pas qu’on est en train de vous
+empiler ? C’est arrangé d’avance.</p>
+
+<p>Ils s’éloignèrent, après un dernier regard à
+Sisyphe.</p>
+
+<p>— Quel dur travail ! dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Non, dit Virgile : c’est un coup à attraper.</p>
+
+<p>Nos promeneurs visitèrent encore quelques
+suppliciés classiques, puis ils exprimèrent le désir
+d’aller aux Champs-Elysées, pour contempler
+le séjour des bienheureux.</p>
+
+<p>— Y a-t-il quelques personnages célèbres que
+ces messieurs et dames tiennent à rencontrer particulièrement ?
+demanda Virgile.</p>
+
+<p>Ils hésitèrent.</p>
+
+<p>— Moi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le
+beau Dunois.</p>
+
+<p>Le capitaine s’écria d’une voix mâle :</p>
+
+<p>— Menez-moi auprès d’Annibal, de Duguesclin
+et de Joseph Barra, l’héroïque petit tambour !</p>
+
+<p>Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes
+bleues.</p>
+
+<p>— Montrez-moi… Messaline, dit-il à voix
+basse.</p>
+
+<p>— Et monsieur ? demanda Virgile à Gaspard
+le Book.</p>
+
+<p>— Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard.</p>
+
+<p>— Gustavi ? dit Virgile.</p>
+
+<p>— Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu’est
+mort voilà six semaines et qui m’erdoit trois
+francs d’une partie de manille.</p>
+
+<p>On arriva dans une avenue paisible, où habitaient
+les gens vertueux. Le matin, l’aurore,
+avant de monter sur la terre, venait se lever
+devant eux, exprès pour eux. Ils avaient tous
+de petites maisonnettes et de petits jardins potagers,
+comme les condamnés de la Nouvelle-Calédonie.</p>
+
+<p>Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent
+sur une vaste place où s’édifiaient les paradis
+des différentes conceptions. Un grand mur, derrière
+lequel il ne se passait rien, portait cette
+inscription en lettres énormes : « Nirvâna bouddhique. »
+Une porte, au milieu de ce mur, s’ouvrait
+sur le néant, et deux grands-prêtres : Pod-Baal
+et Baal-Hederin, étaient postés à chaque
+battant.</p>
+
+<p>Le capitaine eut une idée subite.</p>
+
+<p>— Où est le septième ciel ? demanda-t-il à
+Virgile.</p>
+
+<p>Et des préoccupations terrestres rentrèrent
+sournoisement dans son âme.</p>
+
+<p>Virgile tendit le bras vers un bâtiment turc
+où un chiffre 7, de belles dimensions, était peint
+sur la façade.</p>
+
+<p>— Vous m’assurez que c’est bien ? dit le capitaine
+avec émotion.</p>
+
+<p>— C’est très bien installé, dit Virgile. Si vous
+voulez vous en rendre compte, vous n’avez qu’à
+y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec
+madame, sur la place.</p>
+
+<p>— Oui, oui, dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de
+Mantoue.</p>
+
+<p>Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré
+dans le bâtiment turc. Le capitaine s’était arrêté
+à une boutique voisine pour changer une pièce
+de dix francs contre deux pièces de cent sous.
+Comme il allait à son tour pousser la petite porte
+à claire-voie, Virgile lui tapa sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Voici justement Annibal, que vous demandiez
+tout à l’heure.</p>
+
+<p>Et il lui présenta un homme basané, de belle
+carrure.</p>
+
+<p>— Très heureux de faire votre connaissance,
+dit Annibal. Si vous voulez prendre quelque
+chose avec moi, j’ai là deux amis, Bonaparte et
+César, que je vous présenterai.</p>
+
+<p>Comment refuser ? Le capitaine suivit Annibal
+au mess des grands capitaines.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGE AURIOL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c25">XXV<br>
+<span class="xsmall">HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20</span></h2>
+
+
+<p>Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de
+neuf heures du matin.</p>
+
+<p>A travers les rideaux mal clos, un rayon de
+soleil pénétrait dans la chambre et, n’ayant rien
+d’autre à faire pour l’instant, s’amusait à mettre
+de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table
+de toilette.</p>
+
+<p>Au dehors, on entendait l’aigu glapissement
+d’un rempailleur de chaises et la mélancolique
+ritournelle d’une marchande de mouron.</p>
+
+<p>Une femme qui semblait soudoyée par les
+princes du pessimisme pour jeter un peu de mort
+dans l’âme du pauvre monde, réclamait sur un
+ton lugubre les « chiffons, chapeaux, habits à
+vendre ». Sa mélopée rampante qui sombrait
+dans le brouhaha général, et s’effarait à l’approche
+des tramways gueulards, revenait de minute
+en minute ainsi qu’un glas dans la tempête…</p>
+
+<p>Enfin cette sorcière s’éloigna, chassée par les
+premiers marchands de robinets, et bientôt les
+flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres
+pyrénéennes.</p>
+
+<p>Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure,
+effleura d’une main distraite les purs contours
+de sa gorge et se mit en devoir de quitter
+le lit.</p>
+
+<p>Mais où diable était sa chemise ?</p>
+
+<p>Le malicieux vêtement de batiste s’était enroulé
+autour d’elle ainsi qu’une mince cordelette,
+la livrant toute au contact plus âpre des
+draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant
+de voile, le défriper minutieusement.</p>
+
+<p>Cela lui rappela le temps, presque lointain
+déjà, où, toute gamine, à la campagne, elle faisait
+fleurir avant l’heure les joyeux coquelicots.</p>
+
+<p>Non pas qu’elle possédât une âme de poète ni
+qu’elle fût douée d’une très extravagante imagination,
+mais parce que, justement, sa chemise
+était rose, de ce rose pâle généralement adopté
+par les jeunes papavers.</p>
+
+<p>Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes
+enrubannées et se dressa sur le lit, qu’elle
+franchit d’un bond.</p>
+
+<p>Elle consulta la pendule, s’étira, bâilla, éveilla
+la sonorité d’une porcelaine ; mais, lorsqu’il lui
+fallut mettre ses bas, il arriva ce qui arrive
+presque toujours en pareil cas : elle ne les trouva
+point.</p>
+
+<p>Les bas ont un instinct de migration très développé,
+une perpétuelle soif de voyages.</p>
+
+<p>Non contents d’avoir trotté tout le jour sur
+les mollets de leurs propriétaires et d’avoir parfois
+impudiquement voltigé dans le demi-jour
+des garçonnières esthétiques, au risque d’éborgner
+les peintures symboliques dont s’enorgueillissent
+ces séjours, les bas éprouvent encore le
+besoin de vadrouiller la nuit pour leur propre
+compte.</p>
+
+<p>Lorsqu’on les quitte, ils prennent des airs
+las, des attitudes de petites saintes Nitouche exténuées,
+et, flasques, se laissent choir comme
+des choses mortes. Mais, dès que vous avez soufflé
+la bougie, voilà qu’ils commencent leurs pérégrinations,
+explorant les dessous des meubles,
+se faufilant sous les tapis, se glissant parmi les
+vêtements amoncelés, si bien que, le matin,
+quand il s’agit de les dénicher, il n’y a absolument
+rien de fait.</p>
+
+<p>Après un quart d’heure de recherches, pourtant,
+Odyle aperçut les siens, qui, du fronton
+de l’armoire à glace, la lorgnaient sournoisement,
+ainsi que deux petits serpents moqueurs.</p>
+
+<p>Elle les enfila, boucla sur eux la soie rutilante
+des jarretières ; puis, s’étant rapprochée du lit,
+elle entreprit d’imiter le cri du jabiru.</p>
+
+<p>« Drôle d’idée ! » diriez-vous, si je ne prenais
+la sage précaution de vous confier qu’il y avait
+un monsieur emmi le dodo.</p>
+
+<p>Cette révélation faite, je suppose que vous
+trouverez cela tout naturel. A qui n’est-il pas
+arrivé, en effet, d’éveiller un compagnon, mâle
+ou femelle, avec le chant national du jabiru, du
+choucas ou de tout autre oiselet ?</p>
+
+<p>Au gloussement poussé par M<sup>lle</sup> de Buthenblant,
+le gentleman répondit par un petit jappement
+de chien de prairie ; puis, ayant envoyé
+paître les oreillers qui l’opprimaient :</p>
+
+<p>— Chères lectrices, fit-il, ne me reconnaissez-vous
+pas ? C’est moi qui suis Maubeck le journaliste.</p>
+
+<p>Habitué à parler constamment au public, Maubeck
+adorait ce genre de plaisanteries.</p>
+
+<p>Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait
+une anecdote à ses amis, il lui arrivait communément
+de débuter par ces mots : « Notre excellent
+confrère Maubeck nous fait parvenir la note
+suivante, que nous nous hâtons d’insérer. »</p>
+
+<p>Odyle ne fut donc pas autrement surprise de
+l’entendre apostropher ses lectrices absentes ;
+elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus
+de son nez, et, comme il cherchait à la
+retenir pour lui communiquer « sous toutes réserves »
+quelque document de la plus haute importance,
+preste, elle se dégagea, en disant :</p>
+
+<p>— Dis donc, mon vieux, pas de blagues,
+hein ? Tu sais qu’il est neuf heures ?…</p>
+
+<p>— Ouâ ! fit Maubeck. Tu rigoles ?</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde. C’est sérieux.
+<i lang="en" xml:lang="en">Look up !</i> Neuf moins quatre au beffroi… Ainsi,
+tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu
+veux arriver à temps. Il te faut d’abord aller
+chez Jules le coiffeur, ensuite chez Barjau, le
+chapelier, puis chez le tailleur…</p>
+
+<p>— Eh bien, et toi, petite tomate ?</p>
+
+<p>— Moi ? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière
+doit m’apporter mes frusques ici, ainsi
+que la blanche fleur du divin oranger. Quant à
+la coiffure, macache ! Tu ne te figures sans doute
+pas que je serais assez gnolle, assez chochotte,
+assez poireau pour aller me faire friser comme
+un toutou ? Ah ! non, alors ! C’est bon pour les
+pintades de la rue Saint-Denis, ce truc-là ! Moi :
+trois épingles, un petit peigne et un coup de
+brosse, ça y est !… A propos, as-tu songé aux
+prospectus ?</p>
+
+<p>— Quels prospectus ?</p>
+
+<p>— Tu sais bien, les circulaires, quoi !</p>
+
+<p>— Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi !</p>
+
+<p>— Eh bien, oui, les machines… les choses…
+les systèmes… Comment ça s’appelle-t-il donc,
+ces fourbis-là ? les lettres, les billets de faire
+part ?…</p>
+
+<p>— Ah ! bon, les billets ! Oui, oui ! J’y suis
+allé hier, j’ai porté le texte au graveur. C’est le
+graveur du prince de Galles, tu sais : ça va être
+d’un rupin extravagant, nos prospectus…
+comme tu dis. D’un côté, le blason des de la
+Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume
+de faucon et d’un calumet. De l’autre, l’albe
+écu des Buthenblant, avec sa flèche et sa fière
+devise : « <i>En blanc j’y boute ma sagette.</i> »</p>
+
+<p>— Bravo ! bravo ! cria Odyle à travers les
+glouglous de l’eau dentifrice. Ce sera tout à fait
+chouette ! Le faubourg en deviendra fol !</p>
+
+<p>Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se
+gargarisait, elle poursuivit :</p>
+
+<p>— Nous devons être à la mairie pour onze
+heures et demie ; à midi, à l’église. Par conséquent,
+à une heure, nous serons libres !… Paraît
+qu’on casse la croûte au Continental et
+qu’ensuite on va au bois de Boulogne… Ça va
+être amusant de passer sous les cascades comme
+des épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au
+Jardin d’acclimentation et de grimper sur les
+chameaux en robe blanche…</p>
+
+<p>— Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants,
+sur les autruches, les méharis, les zèbres,
+onagres, buffles et zébus : je te le promets.</p>
+
+<p>— Veine ! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi !</p>
+
+<p>— Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous
+nous appartiendrons : tu seras mon chou, mon
+bijou, mon caillou — mon chien, mon bien — mon
+chat, mon rat, mon fla — tu seras ma
+femme en un mot, chère petite Odyle, chère,
+chère petite fiancée…</p>
+
+<p>Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette
+et reprit :</p>
+
+<p>— Comme on s’est bien aimé depuis hier,
+hein ?… Tout de même, c’est bien mieux de ne
+se marier qu’après la nuit des noces… Qu’en
+penses-tu ?</p>
+
+<p>— Bien sûr ! fit-elle, bien sûr que c’est mieux !
+Comme ça, on se connaît, on n’a pas l’air de
+deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas
+lorsque arrive le terrible moment de la comparution
+devant monsieur le maire…</p>
+
+<p>— Dans quatre heures, poursuivit Maubeck,
+dans quatre heures, tu auras cessé d’appartenir
+au noble clan des Buthenblant : tu seras une de
+la Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw,
+ma petite squaw chérie, le soleil de ma prairie,
+la joie de mon wigwam — et, si quelqu’un te
+regarde de trop près, j’aurai le droit de le scalper !</p>
+
+<p>— Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai.
+Dans quatre heures, je serai ta squaw, dans trois
+heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite
+Étoile-du-Matin pour la vie… Dis donc…</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Quand il fera beau, on ira se promener au
+Bois sur nos mustangs, hein ? Ça sera très drôle.</p>
+
+<p>— Tout ce que ma squaw voudra, on le fera,
+répondit le publiciste.</p>
+
+<p>Un court silence succéda à ces paroles. Tandis
+que Maubeck achevait son cigarillo, Odyle
+se peignait.</p>
+
+<p>Et, soudain, Maubeck appela :</p>
+
+<p>— Chérie !</p>
+
+<p>— Quoi ? fit-elle.</p>
+
+<p>— Plus que deux heures et demie. Deux petites
+heures et demie. Au bout de ce temps, tu
+ne seras plus ma fiancée.</p>
+
+<p>— Oui, fit-elle : l’aiguille tourne.</p>
+
+<p>— L’aiguille tourne et le soleil monte, répondit
+Maubeck.</p>
+
+<p>Et, comme elle passait près de lui, il la saisit
+par son jupon, qui craqua, et l’attira entre ses
+bras.</p>
+
+<p>— Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il.
+Dans deux heures vingt-cinq, tu auras cessé
+d’être une Buthenblant. Profite du temps qui te
+reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite
+fois, ma fiancée !</p>
+
+<p>— Tu n’y penses pas ! gémit-elle. Mais nous
+ne serons jamais prêts !…</p>
+
+<p>— Si, si ! répliqua-t-il, nous serons prêts tout
+de même. Je veux encore ton petit corps pâle
+avant que tu ne deviennes une peau-rouge…</p>
+
+<p>Derechef, elle voulut parler ; mais force lui
+fut de résorber ses paroles, car il avait glissé
+sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la targette
+ardente du baiser.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGES COURTELINE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c26">XXVI<br>
+<span class="xsmall">OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA
+TRAGIQUE HISTOIRE</span></h2>
+
+
+<p>On se rappelle qu’au même instant où le capitaine
+s’apprêtait à pénétrer dans le cabaret de
+la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant
+avait bondi comme un chacal, en s’écriant :</p>
+
+<p>— Ventre du Christ !!!</p>
+
+<p>Je reprends le récit au point où j’avais dû le
+laisser, faute de place.</p>
+
+<p>Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine
+ouvrait la bouche pour solliciter des éclaircissements,
+quand le vidame, l’entraînant de force
+au dehors :</p>
+
+<p>— Vite, s’exclama-t-il. Vite donc !… Arrivez,
+ou nous sommes perdus !</p>
+
+<p>Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons
+du vieillard, qui répétait sans se lasser : « Mais
+arrivez donc, malheureux… Je vous dis qu’il y
+va de nos deux existences ! » il s’élança par les
+ténèbres empuanties du passage Piemontesi. Au
+même instant, répercuté par les échos, un coup
+de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.</p>
+
+<p>— Que vous disais-je ? murmura le vidame.
+Une seconde plus tôt, c’était fait de nous !</p>
+
+<p>— C’est vrai ! déclara le capitaine. Vidame, je
+vous dois la vie.</p>
+
+<p>A présent, ils dévalaient par la pente raide et
+mal pavée du passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts,
+débouchaient de là sur la place Pigalle, où le jardin
+d’hiver de l’Abbaye de Thélème flambait derrière
+ses vitraux avec des airs de grosse théière.
+Au détour de la rue Frochot, une silhouette qui
+se dressa devant eux à l’improviste les fit sursauter
+d’épouvante ; mais, aussitôt, ils se calmèrent,
+ayant reconnu, à la clarté d’un bec de gaz
+planté au bord du trottoir, le visage de Paul
+Delmet, le sympathique auteur des <i>Stances à Manon</i>,
+lequel regagnait ses pénates tout en composant
+dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux
+du poète Jacques Madeleine :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand, après l’exquise journée</div>
+<div class="verse">Qui n’aura pas de lendemain,</div>
+<div class="verse">L’heure du départ fut sonnée,</div>
+<div class="verse">Je ne t’ai pas tendu la main.</div>
+
+<div class="verse stanza">La nuit tombait, la nuit profonde ;</div>
+<div class="verse">Les contours flottaient indécis.</div>
+<div class="verse">Mes yeux, de larmes obscurcis,</div>
+<div class="verse">Ne voyaient plus la tête blonde.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau.</p>
+
+<p>— Plouplou va bien ? questionna-t-il.</p>
+
+<p>Il n’attendit point la réponse, et, tandis que
+Delmet, que l’étonnement immobilisait sur place,
+songeait, en ajustant sur la courbe de son nez
+son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir
+si le pavé était toujours à la même place : « Ah !
+ça, mais c’est le capitaine !… Qu’est-ce qu’il a à
+courir comme ça ? » lui, cavalait aux côtés du vidame,
+dans la direction de la rue Breda. Le compositeur,
+suffoqué, vit se perdre dans l’éloignement
+les dos baignés de lune des deux hommes.</p>
+
+<p>Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir
+s’arrêter. Leurs pas précipités sonnaient dans le
+silence. De la place Saint-Georges, qu’ils franchirent
+d’un bond, ils s’élancèrent dans la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, qu’ils parcoururent pareils
+à deux balles de Lebel, traversèrent ainsi que
+deux flèches le carrefour des Écrasés, gagnèrent
+la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine
+suait à grosses gouttes ; le vidame claquait des
+dents, en proie à une indicible terreur. Devant
+eux s’allongeait le trottoir, interminable. De
+temps en temps, une rue, franchie d’une enjambée,
+leur laissait dans l’œil la vision, entr’aperçue
+comme en un cauchemar, d’une enfilade de
+réverbères prolongés jusqu’à l’infini. La place du
+Théâtre-Français, qu’ils gobèrent d’une bouchée,
+dormait d’un sommeil sans rêves ; à travers un
+voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie,
+aux hautes fenêtres rectangulaires écarquillant
+sur le vide du dehors la fixité inquiétante particulière
+aux yeux d’aveugle. Ce fut ensuite le
+Carrousel, qui les noya d’un bain d’éblouissante
+clarté ; le pont Royal, hérissé de becs de gaz sur
+chacun de ses deux parapets ; le quai d’Orsay, enfin,
+bordé, dans l’éloignement, d’une masse
+opaque trouée çà et là d’ajours blêmes sur lesquels
+des paquets de feuillages découpaient de
+mouvants fantômes : les ruines de la Cour des
+Comptes.</p>
+
+<p>A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le
+moiré argenté d’un reflet de lune.</p>
+
+<p>A l’angle de la rue Bellechasse, le capitaine
+eut la fâcheuse idée de vouloir lancer un coup
+de pied dans un vieux chapeau haut de forme
+qui traînait sur la chaussée dans l’attente du
+crochet final. Malheureusement, un pavé était
+caché dessous. L’infortuné se retourna les doigts
+de pied du côté que ce n’était pas vrai et s’abattit
+sur la figure, en jurant tous les noms de Dieu de
+la création. Mais, comme le vidame s’effarait,
+criait : « Arrivez donc, mille diables !… Les assassins
+sont sur nos traces… », il se redressa du
+mieux qu’il put, montrant une face craquelée, où
+perlait le sang en frêles gouttelettes. Sur le plastron
+de sa chemise, révélé dans l’écartement de
+son gilet, du crottin recueilli au vol mettait de
+délicates pendeloques.</p>
+
+<p>Un instant immobilisés, ils repartirent de
+plus belle, les oreilles toujours hantées du bruit
+des coups de feu de tout à l’heure. De la rue Bellechasse,
+qui ne fut rien à leur galop extravagant,
+ils tombèrent dans la rue Vaneau, atteignirent
+les envers paisibles du Bon Marché, connurent
+tour à tour le calme provincial de la rue Notre-Dame-des-Champs,
+le vide élargi de la rue de
+Rennes, les abords inquiétants de la gare Montparnasse,
+dont le cadran éclairé marquait trois
+heures du matin.</p>
+
+<p>A la fin, ils échouèrent en un immense chantier,
+où des cubes de granit carraient leurs masses
+immobiles, étayées de scies gigantesques.</p>
+
+<p>— Halte !… murmura le vidame.</p>
+
+<p>Ils s’arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait,
+troublé seulement, là-bas, tout là-bas,
+des meuglements navrants d’une vache emprisonnée
+dans un wagon de bestiaux. De lointaines
+locomotives se jetaient des appels continus.</p>
+
+<p>— Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage
+s’était lentement rasséréné. Ils ne nous trouveront
+pas ici.</p>
+
+<p>Il dit et, ayant tiré des poches de sa redingote
+un mouchoir rouge, brodé au coin d’une petite
+couronne de vidame, il l’étendit à même le sol
+et posa ses fesses dessus.</p>
+
+<p>Le capitaine en fit autant de son côté.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence.</p>
+
+<p>— Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître
+l’histoire de ma vie. Je vais vous la conter
+brièvement. Je vous préviens que c’est tragique.</p>
+
+<p>— Tant mieux ! répondit le capitaine, qui
+avait entendu « très chic » et qui se frottait d’avance
+les mains à l’idée de bien rigoler.</p>
+
+<p>«  — Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça
+sur mon chemin par une belle matinée de printemps
+de l’année 1837, et qui devait devenir ma
+compagne, était, certes, l’égale des déesses par la
+grâce et par la beauté. Reine par le charme, elle
+l’était aussi par l’esprit, et sa vue me frappa de
+ce coup de foudre qui est l’indice des grandes et
+incurables passions. Au cours d’une entrevue que
+je sollicitai d’elle et qu’elle daigna m’accorder,
+je lui fis l’aveu sans ambages de la flamme qui
+me dévorait ; elle m’avoua — jour d’ivresse ! — y
+répondre !… Six semaines plus tard, je conduisais
+à l’autel, rouge de pudeur sous ses longs
+voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la
+plus exquise des fiancées !…</p>
+
+<p>« A une nuit de noces dont la douceur a laissé
+comme un goût de miel aux lèvres de mon souvenir… »</p>
+
+<p>— Ah ! bravo !… Très bien !… Très joli !…
+interrompit le capitaine, transporté d’admiration.</p>
+
+<p>Le vidame, modeste, continua :</p>
+
+<p>«  — … succédèrent onze ans de vie calme,
+d’une joie pure et sans mélange. Et, chaque soir,
+agenouillé, en chemise, en les poils d’ours de la
+descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de
+m’avoir comblé de ses grâces ; j’élevais vers sa
+toute-puissance mon cœur débordant de gratitude !</p>
+
+<p>« Hélas !… que ne me puis-je épargner l’affreuse
+douleur d’aller plus loin ?…</p>
+
+<p>« Une nuit que j’étais revenu à l’improviste
+d’un petit voyage en province, mon étonnement
+fut extrême d’apercevoir un rais de lumière sous
+la porte de la chambre à coucher conjugale. Il
+était minuit et demi. Quel pouvait être ce mystère ?…
+D’une main qu’enfiévrait l’inquiétude,
+je fis jouer le bouton de la porte… Un cri !…
+« Ciel ! mon mari !… » Soufflée à la hâte, la
+lampe posée sur la table de nuit s’éteignit comme
+un éclair. Je fus envahi de ténèbres, noyé dans
+une obscurité de tombeau, au sein de laquelle
+brinqueballait un méli-mélo de chaises culbutées,
+renversées les unes sur les autres, cependant que
+la voix éperdue d’un quidam hurlait : « Nom de
+Dieu de nom de Dieu ! où ai-je fourré mes
+bottines ? » L’abominable vérité venait de
+m’apparaître tout entière !… « Misérable ! hurlai-je,
+misérable !… Tu ne périras que de ma
+main ! » A la même minute : « Te tairas-tu ? »
+s’exclama la voix anonyme. « Tu ne périras… »
+répétais-je. Je n’en pus dire davantage. Une gifle
+venait de s’abattre sur ma joue, une gifle phénoménale,
+dont la violence m’étourdit… Je tombai
+sur le sol et perdis connaissance…</p>
+
+<p>« Quand je revins à moi, j’étais seul. L’aube
+pointait, en pâleurs rosées, par les ajours des
+persiennes closes… »</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je
+lis ce feuilleton, m’apprend que le capitaine a
+péri, ces jours-ci, victime d’une explosion de gaz.
+Mes nombreuses occupations ne me permettent
+pas de lire X…, si bien que je n’étais pas au
+courant de cette fin prématurée. Arguant de l’ignorance
+où j’étais d’un accident que rien ne
+donnait à prévoir, je présente mes excuses aux
+lecteurs du <i>Gil Blas</i> pour la liberté que j’ai prise
+de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder
+toute leur indulgence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">PIERRE VEBER</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c27">XXVII<br>
+<span class="xsmall">X… FAIT UNE FIN</span></h2>
+
+
+<p>Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle
+Odyle de Buthenblant fut un événement
+ultra <i lang="en" xml:lang="en">select</i>. Témoins de la mariée : Georges Courteline
+et lord Raleigh ; témoins du marié : Georges
+Auriol et Coquelin Cadet. Remarqué dans
+l’assistance MM…, etc., etc. ; enfin, il n’y avait
+que des ducs à c’te noce-là.</p>
+
+<p>Durant la cérémonie, X… s’était senti très
+ému : il enviait le jeune couple, radieux parmi
+la gloire des orgues et l’apothéose des cierges. Il
+vint serrer la main de Maubeck, causa un instant
+avec le vieux de la Ware, qui le retint par sa croix
+du Nicham et lui dit :</p>
+
+<p>— Ça ne vous tente pas ?</p>
+
+<p>— Ma blessure est trop récente.</p>
+
+<p>— Quelle blessure ?… Ah ! vous parlez de
+votre squaw. Elle est dans les terrains de chasse,
+auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas
+veuf à votre âge, que diable !… Il y a plus d’un
+mois que vous avez perdu Marthe : ne désirez-vous
+pas commencer à l’oublier ?</p>
+
+<p>— Je pourrai la remplacer… Je ne pourrai
+pas l’oublier !</p>
+
+<p>Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci
+Odette, sa sœur, était plus jolie que feu M. Jamais.
+Elle eut pour X… tout seul un sourire subtil ;
+elle lui serra la main avec une douce fermeté,
+et X… se souvint qu’un mois auparavant, lors des
+obsèques de Marthe, dans l’affectueux <i lang="en" xml:lang="en">shake-hand</i>
+de condoléance, elle lui avait semblé glisser une
+déclaration de candidature.</p>
+
+<p>Il rentra, en remuant des songeries à la rose.</p>
+
+<p>Or, la nuit suivante, X…, s’éveillant en sursaut,
+aperçut, assise sur le pied de son lit, une
+forme de lumière bleuâtre, et il reconnut Marthe.
+Il ne s’effraya point : en cette fin de siècle, l’Autre
+Monde voisine trop souvent avec celui-ci pour que
+les apparitions nous étonnent encore. Il dit :</p>
+
+<p>— C’est bien aimable à toi d’être venue me
+voir.</p>
+
+<p>— Je n’ai qu’un petit moment à te donner.</p>
+
+<p>— Tu es casée, là-haut ?</p>
+
+<p>— Oui, pas mal, au grand 7. J’ai mon jour de
+sortie par semaine, pas trop de travail et une
+bonne nourriture. Mais parlons de choses pressées.
+Mon pauvre chien, tu es soucieux : tu commences
+à t’ennuyer d’être seul.</p>
+
+<p>— Ma douleur… débuta X…</p>
+
+<p>— Oh ! je sais bien, on dit ça ; mais il faut
+être sérieux. Ça me flatte que tu me gardes ta
+foi ; pourtant je me mets à ta place : ta santé
+avant tout. Et puis, je te connais, tu finiras par
+faire des sottises… Et, si tu veux suivre mon
+conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle
+qui reste. Je suis sûre qu’elle ne te déteste pas.</p>
+
+<p>— Tiens ! Mais c’est une idée… On peut essayer…</p>
+
+<p>— Et, d’ailleurs, je t’avoue que j’aimerais être
+remplacée par une petite fille comme celle-là,
+bien convenable, bien douce, qui prendra soin
+de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons,
+bonsoir…</p>
+
+<p>— Tu t’en vas déjà ?</p>
+
+<p>— Oui : on me demande aux tables tournantes.</p>
+
+<p>L’ombre de Marthe se pencha sur le front de
+X…, le rafraîchit d’un immatériel baiser et disparut
+par la fenêtre entr’ouverte.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, X…, en s’éveillant, fit
+son examen de conscience. Évidemment, feue
+Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir
+d’être veuf. Donc, le collage le guettait : il
+fallait aviser. Odette passa dans le champ de ses
+réflexions, et, dès lors, son parti fut pris.</p>
+
+<p>Après déjeuner, il revêtit sa redingote la
+plus longue, noua sa cravate la plus épaisse,
+chaussa ses souliers les plus brillants et choisit
+ses gants les plus clairs ; il s’en fut à l’hôtel des
+Buthenblant. Odette le reçut :</p>
+
+<p>— Mon père s’excuse ; il est à votre disposition
+dans quelques minutes : le temps de réparer
+le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai compagnie ;
+cela ne vous ennuie pas ?</p>
+
+<p>— Du tout, au contraire : je viens pour ça. J’ai
+une chose à vous demander.</p>
+
+<p>— Je parie qu’il s’agit d’une vente de charité !</p>
+
+<p>— Non. Regardez-moi en face ! Maintenant, de
+profil ! Sincèrement, comment me trouvez-vous ?</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas vilain, surtout depuis que
+vous avez coupé vos favoris. Le deuil vous va à
+merveille.</p>
+
+<p>— Donc, vous m’accepteriez pour mari ?</p>
+
+<p>— Ah ! c’est ça qui vous amène ?</p>
+
+<p>— Je croyais… il m’avait semblé que je ne
+vous déplaisais pas ?</p>
+
+<p>— Certes… Mais il n’était pas nécessaire de
+m’épouser… nous pouvions nous mettre ensemble
+sans ça… Après tout, vous avez raison… C’est
+une des faces de la question… Je commence à
+être en âge de me marier… mon bébé a besoin
+d’un père… et, puisque ma sœur est casée…</p>
+
+<p>— Vous consentiriez peut-être ?</p>
+
+<p>— Oh ! ne nous emballons pas. Examinons les
+faits. Ne croyez pas que je sois une jeune fille
+pervertie, cupide et sans cœur. Mais j’ai de l’expérience
+et je sais la valeur des choses ; à notre
+époque, les chaumières sont hors de prix, si les
+cœurs sont pour rien. Vous êtes veuf, et, de mon
+côté, j’ai un enfant. Ça se vaut comme position ;
+tous deux, nous sommes <i>éprouvés</i> dans les divers
+sens du mot. Vous n’êtes pas laid (presque la
+beauté pour un homme), et, moi je suis mieux
+que jolie. Kifkif. J’ai, du chef de ma mère, six
+cent mille francs placés à 5% en des industries
+solides ; mon père me servira en outre vingt mille
+francs de pension par an. Or, si je vous vends
+mon corbillon, qu’y met-on ?</p>
+
+<p>— Un million, reprit X… J’en ai rapporté la
+moitié de mon voyage d’Amérique ; l’autre moitié
+me vient de ma femme, dont j’héritai. Tout
+en Fonds Anglais consolidés.</p>
+
+<p>— Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans
+arrière-pensée, que nous nous aimons. Et, désormais,
+qu’il ne soit plus question d’argent entre
+nous !</p>
+
+<p>Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers
+sur les lèvres. Puis X… se rendit dans le
+cabinet de travail où le vidame avait l’habitude
+de dormir l’après-midi.</p>
+
+<p>— Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je
+n’irai pas par quatre chemins !</p>
+
+<p>Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions
+et des préparations. Le vidame s’efforça
+de l’y suivre et, enfin, l’en tira brutalement :</p>
+
+<p>— Aboutissez.</p>
+
+<p>— Je viens… (au fait, vous avez raison)…
+je viens vous demander la main de votre fille
+Odette.</p>
+
+<p>— Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s’était
+rembruni, ma fille fera le mariage qui lui
+plaira, et Dieu me garde de contrarier ses inclinations
+en lui imposant ou même en lui proposant
+un fiancé.</p>
+
+<p>— Je vous ai épargné ce souci ; je lui ai demandé
+à elle-même si elle m’agréait.</p>
+
+<p>— Comment ? Vous avez osé… sans mon
+aveu…</p>
+
+<p>— Dame ! puisque vous refusez de proposer…</p>
+
+<p>— C’est un peu violent ! hurla le vidame, en
+se levant.</p>
+
+<p>— Je ne suis point un parti splendide ; néanmoins,
+je ne suis point un mauvais… parti.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas assez riche !</p>
+
+<p>— A nous deux, nous aurons cent mille francs
+de rente.</p>
+
+<p>— La misère à Paris ! D’abord, Odette ne vous
+convient pas ; elle a un enfant…</p>
+
+<p>— C’est autant de moins à faire, répondit pacifiquement
+X…</p>
+
+<p>— Elle est très colère et coquette.</p>
+
+<p>— Je suis très doux et j’aime que l’on s’habille
+bien.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas la femme qu’il vous faut, et
+vous n’êtes pas son homme.</p>
+
+<p>— Dites que je ne suis pas <i>votre</i> homme !</p>
+
+<p>— Puis vous êtes trop vieux !</p>
+
+<p>— Moi ? J’ai l’âme d’un enfant.</p>
+
+<p>— Alors, vous êtes trop jeune !</p>
+
+<p>A ces mots, X… se leva à son tour :</p>
+
+<p>— Vidame, prenez garde !</p>
+
+<p>— Je ne veux pas d’un homme que sa femme
+a trompé à bouche-que-veux-tu !…</p>
+
+<p>— Vidame !!</p>
+
+<p>— D’un homme qui arrive on ne sait d’où…</p>
+
+<p>— Vidame !!!</p>
+
+<p>— Un vagabond qui n’a même pas de nom !</p>
+
+<p>X… bondit et, prenant ses distances, envoya
+à toute volée sur la joue vénérable du père d’Odette
+un solide, retentissant et magistral soufflet
+qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres
+en vibrèrent.</p>
+
+<p>X…, soudain revenu à lui, contemplait son
+ouvrage avec horreur. Mais le vidame se releva
+prestement ; une joie intense lui illuminait la
+face :</p>
+
+<p>— Dites ! oh ! dites ! il y a vingt ans, n’avez-vous
+pas connu, avenue Kléber, une femme mariée ?</p>
+
+<p>— Il y a vingt ans ?… une vieille aventure de
+jeunesse. Oh ! ça n’a pas d’importance… Attendez
+donc… Oui… en effet… une femme dont je
+n’ai jamais su le nom…</p>
+
+<p>— De grâce ! Rappelez vos souvenirs. Je suis
+sur la piste d’une certitude… Est-ce que vous
+avez connu cette femme longtemps ?</p>
+
+<p>— Non. Un soir, le mari est rentré à l’improviste,
+et peu s’en est fallu que je ne fusse pincé.
+Près d’être arrêté, dans l’obscurité j’allongeai
+à ce fâcheux une gifle qui lui fit lâcher prise…</p>
+
+<p>— Une gifle énorme, une gifle monstrueuse,
+dont j’ai vainement demandé la rime pendant
+vingt ans ! Car le mari, c’était moi, monsieur !
+Ah ! vous pouvez vous vanter de m’avoir fait
+chercher !</p>
+
+<p>X… comprit qu’il n’avait plus à espérer ; il
+prit son chapeau et se dirigea vers la porte :</p>
+
+<p>— Monsieur de Buthenblant, quoiqu’il y ait
+prescription, croyez que je suis désolé d’avoir
+contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser
+aussi le petit mouvement de vivacité plus récent…
+j’en suis durement puni. Adieu.</p>
+
+<p>Le vidame l’arrêta :</p>
+
+<p>— Où allez-vous, monsieur ? Ne me devez-vous
+pas une réparation pour les trois offenses :
+deux gifles et… le reste ?</p>
+
+<p>— Assurément. Je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>— Alors, mon cher X…, j’exige la seule réparation
+logique…</p>
+
+<p>— Laquelle ?</p>
+
+<p>— Épousez ma fille !</p>
+
+<p>X… tomba dans les bras du vidame, et, du
+fond de leurs cadres, sous l’embu des siècles, les
+portraits d’ancêtres sourirent approbativement.</p>
+
+<p>Le vidame avait casé ses deux filles. L’une
+était mariée à Maubeck, l’autre était fiancée à
+X… Le lourd mystère s’était éclairci qui pesait
+depuis de longues années sur la vie des Buthenblant.
+Il semblait donc que le vidame n’eût plus
+de raisons valables pour vaguer et pour divaguer.
+Or il vagua et divagua de plus belle.</p>
+
+<p>Il donnait depuis quelque temps des symptômes
+alarmants. C’est ainsi que nous l’avons
+vu, après le terrible accident du café du Théâtre,
+s’en aller dans les environs de la gare Montparnasse
+avec le plongeur de l’établissement, qu’il
+prit avec obstination pour le capitaine, et à qui
+il tint absolument à confier le secret de son existence.</p>
+
+<p>Cependant, X… s’employait à réunir les papiers
+nécessaires à son mariage. Il lui manquait
+son acte de naissance, qu’il avait jadis prêté à
+une vieille négresse sans espoir de retour ; un
+certificat de domicile, qu’il ne pouvait obtenir
+de sa concierge, n’ayant pas les six mois de résidence
+exigés, et, enfin, son livret militaire,
+qu’un jour, dénué de ressources, il avait mis
+en loterie à la Nouvelle-Orléans.</p>
+
+<p>Il n’avait, en somme, en fait de pièces d’identité,
+qu’une carte d’abonnement de dix douches
+sulfureuses, délivrée par un modeste établissement
+de bains.</p>
+
+<p>Il vint à bout de ces difficultés.</p>
+
+<p>Sa ville natale lui fournit un autre extrait de
+naissance. Il corrompit son concierge pour le
+certificat de domicile et se procura à la gendarmerie
+un nouveau livret militaire, moyennant
+huit jours de prison.</p>
+
+<p>Enfin, la veille du mariage civil, il alla trouver
+le vidame et lui fit la révélation suivante :</p>
+
+<p>— Père, aujourd’hui, et par faveur spéciale,
+vous allez savoir mon véritable nom. L’officier
+de l’état civil, circonvenu par moi, le prononcera
+à voix basse, au moment des questions d’usage,
+que personne dans l’assistance ne l’entendra.
+Ce nom, sur lequel je vous prierai de
+solidifier, à l’instant même, toute la cire de vos
+oreilles, ce nom, personne ne l’a jamais connu,
+si ce n’est mon père, ma nourrice et un médecin
+de village. Marthe elle-même, ma feue femme,
+n’a jamais eu de notions exactes sur ma véritable
+identité. Vous comprendrez que je ne me
+serais pas dissimulé sous le nom de X… pendant
+dix années et près de trente feuilletons si je
+m’appelais simplement Coignet, Coquillard ou
+Coromandel.</p>
+
+<p>Il dit et se pencha vers l’oreille du vidame.
+L’effet du mot proféré à voix basse fut si foudroyant
+que le vieillard, tel un homme dégrisé,
+en recouvra pour quelques minutes la raison.</p>
+
+<p>— Fichtre ! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>Et il s’inclina jusqu’à terre.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, employant une locution consacrée
+par son ami Courteline :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas de l’eau de boudin.</p>
+
+<p>X… pensait alors : « J’ai peut-être eu tort de
+confier mon secret, mon terrible secret, à ce
+vieillard sans cervelle. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">TRISTAN BERNARD</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c28">XXVIII<br>
+<span class="xsmall">REVENONS AU CAPITAINE</span></h2>
+
+
+<p>Quand le capitaine entra au mess avec Annibal,
+il aperçut tout d’abord Vercingétorix, qui,
+appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches
+de sous-officier rengagé, et la Pucelle
+d’Orléans, très engraissée, étageant sur des soucoupes
+de petits tas de morceaux de sucre.</p>
+
+<p>L’endroit était paisible et ressemblait à un
+vieux café de province, avec ses tables de marbre,
+ses boiseries un peu sales et ses lambris
+dédorés.</p>
+
+<p>Bayard, assis à une banquette, était en train
+de tancer son ordonnance, un serviteur loyal
+pourtant. La Trémoille s’assoupissait devant une
+absinthe. Turenne s’endormait sur un canon.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien ici, dit le capitaine poliment.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas difficile, répondit le rude
+Annibal. Ce qu’on se fait des cheveux ! C’est
+rien que de le dire. Et ce que l’administration
+est rapia, ce qu’on vise à l’économie ! Il faut
+regarder tout ça de près, mon cher. Ils ont
+meublé nos chambres avec de vieux meubles engloutis
+dans des tremblements de terre.</p>
+
+<p>Ils s’approchèrent d’une table où un homme
+mûr, d’une belle taille et d’un profil régulier,
+tendit la main, d’un geste lassé, à Annibal.</p>
+
+<p>— Jules César, dit Annibal. Le capitaine
+Napau. Bonaparte n’est pas encore arrivé ?</p>
+
+<p>— Il était là tout à l’heure, dit Jules César.
+Où est-il maintenant ? Ce n’est pas difficile à
+dire. Il est dans les environs du kiosque à journaux.
+Où est Bonaparte ? Est-ce que ça se demande ?
+Il attend les journaux du matin. Et,
+quand il aura fini les journaux du matin, il ira
+attendre ceux du soir. Et, si, par malheur, il y
+a encore quelque chose sur lui, il en sera puant,
+comme à son ordinaire. Je le vois qui s’amène
+de son air négligent : « Avez-vous lu le compte
+rendu de la pièce des Bouffes-du-Nord, <i>Napoléon
+à Boulogne</i> ? Ce n’est pas mal. » Ou bien,
+il nous dit, détaché : « Il vient encore de paraître
+un livre sur moâ. Je ne sais pas ce qu’ils
+ont. C’est le huitième depuis six semaines. »
+<i>Napoléon et les femmes</i> ! <i>Napoléon et les lettres</i> !
+<i>Napoléon et les moules à gaufres</i> ! Qu’est-ce
+qu’il vient nous embêter avec ça ? On s’en
+fout.</p>
+
+<p>— C’était un bien grand homme de guerre,
+hasarda timidement le capitaine.</p>
+
+<p>— Mais oui ! mais oui ! dit Jules César. C’est
+entendu. Annibal, ici présent, est aussi un
+grand homme de guerre, et il n’en fait pas plus
+de rouspète pour ça.</p>
+
+<p>— Et Jules César ? dit Annibal. César, ce
+n’est pas parce que vous êtes là, mais il faut
+vous rendre ce qui est à vous. Votre conquête
+de la Gaule, ça n’a l’air de rien. Mais c’était
+quelque chose de pommé, et pas commode avec
+ça.</p>
+
+<p>— Et je n’avais pas de canons, pas de fusils,
+dit César.</p>
+
+<p>« Les Gaulois n’en avaient pas non plus »,
+pensa le capitaine.</p>
+
+<p>— Ce qu’on est injuste chez vous ! dit César.
+C’est-à-dire que c’en est dégoûtant. Toute la
+gloire à l’un, v’lan ! et rien aux autres. Ce n’est
+pas que j’y tienne, par Jupiter ! Si vous saviez
+ce que ça m’est équilatéral qu’on prononce
+mon nom gros comme ça ou petit comme ça,
+ou même qu’on ne le prononce pas du tout !
+Mais ça m’embête, à la fin, de voir exalter des
+gens sans qu’on sache ni comment ni pourquoi,
+tandis que d’autres qui le mériteraient tout autant,
+pour ne pas dire plus, sont oubliés presque
+complètement. Tenez, ce Vercingétorix, qui est
+là-bas, eh bien, on a parlé de lui pendant un
+temps ; puis, maintenant, plus rien. Eh bien,
+je vous l’affirme, moi qui l’ai connu, celui-là,
+c’était un lapin !</p>
+
+<p>— Vous l’avez battu, dit le capitaine.</p>
+
+<p>— Je l’ai battu, sans doute, dit César. Mais
+ça n’empêche pas que c’était un lapin. Il n’y a
+jamais eu de déshonneur à être battu par moi.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>— Vous êtes là pour un moment, n’est-ce
+pas ? Je vous retrouverai tout à l’heure. Je m’en
+vais faire un petit tour jusque par là-bas.</p>
+
+<p>Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit
+d’un ceinturon de cuir jaune et sortit en cambrant
+les reins.</p>
+
+<p>— Quel conquérant admirable que ce César !
+dit le capitaine à Annibal.</p>
+
+<p>— Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça,
+et ça se répétera peut-être encore. Je veux bien,
+moi. Je ne vous dirai pas qu’à regarder les
+choses de près l’impression reste la même. Il a
+battu des barbares avec de bonnes troupes romaines.
+J’en ai connu d’autres qui ont battu
+des Romains avec des soldats barbares. C’est
+une nuance. Enfin, ce qu’on ne peut pas lui refuser,
+c’est d’être bêcheur, jaloux et, conséquemment,
+salaud pour les camarades. Ce que
+j’en dis n’est fichtre pas pour défendre Napoléon.
+Celui-là, on ne l’éreintera jamais assez.</p>
+
+<p>Le capitaine se disait intérieurement : « C’est
+pourtant vrai, je suis avec Annibal, j’ai parlé
+à Jules César et je vais voir Napoléon. » Il s’étonnait
+de n’en avoir pas plus de joie. Il n’osait
+souffler mot, hasardait, de temps en temps,
+pour dire quelque chose, une assertion évidente,
+qui entraînerait, à coup sûr, l’approbation de
+son noble interlocuteur. Il disait : « Le temps
+est un peu couvert », ou bien : « Vous avez dû
+être bien content le jour où vous avez gagné la
+bataille de Cannes. »</p>
+
+<p>Ce qui l’intriguait surtout, c’étaient les délices
+de Capoue, où Annibal avait commis la
+faute de s’endormir avec toute son armée. Mais
+il n’en put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement.
+A chacune de ses questions, Annibal clignait
+de l’œil, souriait mystérieusement, la
+bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée,
+avec l’air d’un homme qui ne veut rien
+dire, tout en sachant bien long sur les différentes
+formes de la rigolade.</p>
+
+<p>Peu à peu, aux allusions qu’il fit à ces vagues
+plaisirs soldatesques, le capitaine était repris par
+la hantise de son désir inassouvi. Son orgueil
+de se trouver avec tous ces grands hommes se
+blasait. Et, malgré lui, il pensait au grand 7, où
+Bigorneau et Gaspard le Book lui apparaissaient
+dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des
+joies orientales.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, dit-il à Annibal.
+J’ai des amis qui m’attendent près d’ici. Le
+temps de leur dire deux mots, et je suis à vous.</p>
+
+<p>— Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout
+notre temps pour causer. Nous avons l’éternité.</p>
+
+<p>Et il monta au premier étage pour faire un
+billard.</p>
+
+<p>Mais, à la porte, le capitaine se heurta à
+Jules César, qui ramenait Bonaparte. Les deux
+conquérants retinrent Napau, qui dut prendre
+un vermouth avec eux.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas vous sauver comme ça,
+dit César. On dirait que vous fuyez Annibal. Ce
+n’est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais
+fallait-il que nos généraux romains fussent nuls
+à l’époque pour se laisser flanquer des tripotées
+par un idiot pareil ! Je n’ai jamais compris
+le succès qu’on a fait à ce pauvre imbécile.</p>
+
+<p>Le capitaine réussit enfin à prendre congé.
+Il arriva sur la place, en vue du septième ciel.
+Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en
+sortaient.</p>
+
+<p>— Ah ! mon cher, s’écria Gaspard, on ne
+vous dit que ça. C’est rupin, il n’y a pas à dire.</p>
+
+<p>— Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine
+avec allégresse.</p>
+
+<p>Mais, au moment où il allait franchir le seuil,
+un garçon en tablier l’arrêta :</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez pas entrer là, s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Et pourquoi ça donc ? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>— Il y a eu du tapage dernièrement, et la
+maison, sans distinction de grade, est consignée
+à la troupe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGES COURTELINE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c29">XXIX<br>
+<span class="xsmall">OÙ X… RÉVÈLE SA PERSONNALITÉ</span></h2>
+
+
+<p>Cependant, guidés par un sentiment d’économie — bien
+naturel à des millionnaires sur le
+point de se mettre en ménage — Odette et X…
+avaient arrêté le projet d’aller dîner seuls, tout
+seuls, en amoureux qu’ils étaient, dans une maison
+de quinzième ordre. C’est dire qu’ils étaient
+allés briffer aux « Assassins », une façon d’auberge
+de mélo, juchée au sommet de la butte
+Montmartre, à l’angle de la rue des Saules et de la
+ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le
+seuil quand l’horloge d’une église lointaine éparpilla
+dans la brume du soir huit coups espacés,
+huit lents coups qu’éternisa l’un après l’autre le
+calme délicieux de cette fin de beau jour.</p>
+
+<p>Une mélancolie de rêve dans l’œil :</p>
+
+<p>— L’admirable coucher de soleil ! fit X… en
+stopant sur place.</p>
+
+<p>Sous ses yeux, à perle de vue, s’étendaient de
+tristes banlieues, hérissées de hautes cheminées,
+semées çà et là de bourgades dont les maisons,
+que noyaient des pâleurs vespérales, s’espaçaient
+par petits lots, pareilles à des troupeaux d’immobiles
+brebis. Au loin, très loin, des horizons
+boisés se détachaient inégalement sur un rideau
+de pourpre aveuglante.</p>
+
+<p>— Très joli ! apprécia Odette. Si nous dînions,
+hein ? Je crève de faim.</p>
+
+<p>X…, d’un signe de tête, acquiesça.</p>
+
+<p>Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d’étain
+où des brocs aux ventres rebondis, mêlés à des
+bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient
+des images de capucins pleins de soupe qui vont
+danser le rigodon avec des demoiselles de l’Armée
+du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent trois
+degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils
+firent jouer le loquet, et demeurèrent abasourdis
+de la clameur formidable qui saluait leur apparition :</p>
+
+<p>— C’te gueule !… C’te gueule !… C’te
+gueule !…</p>
+
+<p>Toute une smala, debout dressée, les huait :
+trente convives au moins, pressés comme des anchois
+autour d’une table trop petite. Là, régnaient
+Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme
+une casserole et nu comme un petit saint Jean :
+Louis Marsolleau, au rire d’éternel bébé ; Chamouillet,
+aux yeux de souris ; Simonet, au visage
+de roi assyrien ; Édouard le Bijoutier ; Norès, le gai
+chanteur ; les Gallo, enfin, et leur frère, une espèce
+d’hercule aux épaules plus larges qu’une bibliothèque,
+lequel, excessivement saoul, bien qu’on
+n’en fût encore qu’aux haricots rouges, faisait
+une vie de patachon, emplissait de tonitruances
+les échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à
+la vue d’Odette, qui avait eu le toupet de s’habiller
+en mariée, de parer ses blonds cheveux de
+fleurs d’oranger symboliques, il eut une idée de
+génie : il cria qu’on allait regarder si elle avait
+un pantalon !… Alors ce fut du joli ! La motion
+avait été accueillie par une acclamation d’unanime
+enthousiasme. Il y eut un branle-bas général.
+Des chaises, culbutées, s’abattirent ; un litre
+de vin, renversé d’un coup de coude, tomba
+comme un héros vaincu et se mit à pisser sur la
+table un liquide vaguement violâtre, subdivisé
+en petites couleuvres dégueulasses qu’enfermaient,
+à tribord et à babord, des soulèvements
+de nappe imbibée, comparables à ces cloches
+aqueuses levées sur la peau d’un malade auquel
+un habile médecin a posé des vésicatoires. En
+même temps, Odette poussait, sans reprendre haleine,
+des cris de jeune cochon emmené à la foire.
+L’effort de dix bras réunis, ligués pour une cause
+commune, l’avait enlevée comme un fétu, la voiturait
+par les espaces, à la fois verte de terreur et
+crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major,
+un pain jocko au bout de la main, agité au-dessus
+de son crâne, dégotait ; mais le plus
+chouette, c’était Gallo. Le gaillard ne s’était pas
+vanté d’avoir renversé sur ses genoux toute une
+assiettée de potage, si bien qu’il demeurait navré
+de montrer un pantalon pâle où des filaments
+de vermicelle grouillaient comme des asticots
+sur une tache élargie de bouillon. Et, plein d’une
+douceur entêtée, il répétait : « C’est du vermicelle ;
+ça ne tache pas ! C’est du vermicelle ; ça
+ne tache pas ! que madame Gallo, meurtrie jusqu’au
+vif en ses instincts de ménagère économe,
+répétait, de son côté : « Tu vois, Charles, comme
+tu es cochon ! Tu vois, Charles, comme tu es
+cochon ! » Elle finit par prendre une carafe et par
+en inonder les cuisses de son mari, dont les
+formes apparurent en gracieuses saillies, en reliefs
+arrondis et discrets, faits pour ravir de contentement
+les regards des personnes présentes.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers
+l’extrémité de la salle, dont un piano meublait
+le fond. On y assit la jeune mariée, qui redoublait
+de hurlements, serrait comme à l’écrou ses
+jambes, enlacées, menacées de mains criminelles,
+dont on devinait la triomphante marche en avant
+au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand
+les jambes enfin apparurent, blanches, achevées
+en l’emprisonnement de deux souliers minuscules,
+blancs aussi, X…, qui était resté en arrière,
+le visage contrarié et souriant, eut le claquement
+de lèvres agacé d’un monsieur qui veut bien
+avoir bon caractère, à la condition, bien entendu,
+qu’on ne pousse pas les choses à l’extrême.</p>
+
+<p>— Ah ! bien, non, fit-il. Pas de blagues,
+hein ?</p>
+
+<p>Mais il n’en put dire davantage.</p>
+
+<p>— Ta gueule ! lui cria le beau-frère de Gallo.
+Ta gueule on va te sortir !</p>
+
+<p>Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait
+des aboiements furieux. D’une intelligence supérieure
+que compliquait un sens très fin de la
+logique, l’idée que l’on pût se battre pour rire
+dépassait sa compréhension, si bien que ce noble
+animal, n’écoutant que son courage, s’était précipité
+au secours de l’innocence menacée. Dressé
+sur ses pattes de derrière, il faisait le tour des
+assaillants, en un pas sautillant de menuet, braillant
+à faire saigner les oreilles et tamponnant de
+ses mains — je dis : « de ses mains » — les fonds
+de culotte de Norès, de Marsolleau, de Simonet
+et d’Édouard le Bijoutier, tandis que ceux-ci,
+impatientés, lui ruaient doucement dans la
+figure.</p>
+
+<p>Soudain :</p>
+
+<p>— Assez !… Cela suffit ! clama X…, abattant
+un formidable coup de canne parmi la débandade
+des verres et des assiettes.</p>
+
+<p>— Tu dis ?… fit le beau-frère de Gallo, stupéfié
+d’une pareille audace.</p>
+
+<p>— Je dis, répliqua X…, que la plaisanterie a
+plus que suffisamment duré et qu’il est temps d’y
+mettre un terme !</p>
+
+<p>Ainsi s’exprima X…, avec un tel accent d’autorité
+que les âmes des assaillants défaillirent
+d’un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui
+se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard
+noir d’effarement et d’inquiétude. La bouche,
+restée bée, de Brandimbourg disait l’excès de
+stupéfaction de l’auteur des <i>Croquis du vice</i>, cependant
+que Norès, une pâleur livide répandue
+sur les joues, jetait furtivement à l’oreille d’Édouard
+le Bijoutier :</p>
+
+<p>— Qui est ce mystérieux inconnu ?</p>
+
+<p>Casimir s’était tu, conquis, lui aussi, à l’étonnement
+général. Entre les candélabres, veufs de
+bougies, fixés à l’avant du piano pendaient les
+jambes, libérées et inertes, de celle en les veines
+de qui coulait le sang des Buthenblant. Au milieu
+du profond silence :</p>
+
+<p>— Quelqu’un, dit X…, vient de demander :
+« Qui est ce mystérieux inconnu ? » Je vais répondre
+à la question.</p>
+
+<p>Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le
+coup de clarté du bec de gaz suspendu au plafond,
+et, là, élevant jusqu’à sa face sa dextre aux
+doigts chargés de bagues, il arracha l’un après
+l’autre les favoris d’agent de change qui lui enfermaient
+les joues : deux crêpés postiches, d’un
+roux sombre.</p>
+
+<p>— Salut à la majesté tombée ! prononça-t-il
+avec une solennelle lenteur.</p>
+
+<p>Il y eut un cri, un seul :</p>
+
+<p>— Que vois-je ?…</p>
+
+<p>Sur les épaules du personnage qui a donné son
+nom à ce livre souriait le masque vivant, au nez
+arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes
+tendues à l’appas des sensualités, de l’infortuné
+roi dont le sang généreux inonda le pavé de la
+place de la Concorde le 21 janvier 1793 !…</p>
+
+<p>— Louis XVI !… cria M<sup>me</sup> Gallo, pétrie d’érudition.</p>
+
+<p>X… eut un sourire plein de tristesse, mais
+d’une infinie bonté.</p>
+
+<p>— Pas tout à fait, dit-il : son arrière-petit-fils
+seulement.</p>
+
+<p>Puis :</p>
+
+<p>— Vous voyez en moi le dernier des Naundorff,
+survivant d’une race qu’on croyait éteinte
+et héritier direct du trône des rois de France !</p>
+
+<p>Respectueusement, les yeux baignés de douces
+larmes, les assistants se découvrirent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="by">GEORGE AURIOL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c30">XXX<br>
+<span class="xsmall">LARGUEZ LES AMARRES</span></h2>
+
+
+<p>La maison était blanche. La porte, verte.
+C’était une des plus blanches maisons de Pantin.
+C’était la porte la plus verte du monde. Si verte
+que les vieux messieurs du pays la venaient contempler
+chaque matin afin de réconforter leurs
+pauvres yeux, gâtés par les veilles.</p>
+
+<p>Au-dessus de cette porte, à côté d’une plaque
+d’assurances, et non loin d’un nid d’hirondelles
+s’étalaient deux panonceaux dorés, sur chacun
+desquels on pouvait lire l’inscription suivante :</p>
+
+
+<p class="c">ÉTUDES DE MŒURS</p>
+
+
+<p>Mais on pouvait également ne pas la lire.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir, un homme s’arrêta
+devant cet immeuble.</p>
+
+<p>Seul ? Non. Une dame l’accompagnait, qui fit
+halte, elle aussi, au seuil du paisible édifice.</p>
+
+<p>Comme il allait sonner, l’homme entendit
+chanter de l’autre côté de la porte.</p>
+
+<p>Il appuya sur le bras de la femme sa main,
+ponctuée de longs poils noirs, et dit :</p>
+
+<p>— Écoute !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-elle.</p>
+
+<p>— On chante…</p>
+
+<p>— On chante ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Quelqu’un chantait en effet.</p>
+
+<p>Qui ? On. Quoi ? Ceci :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Trois petits oiseaux en bas âge,</div>
+<div class="verse">Par un beau matin de juillet,</div>
+<div class="verse">Grignotaient un grain de millet</div>
+<div class="verse">Dans un bosquet du voisinage.</div>
+<div class="verse">Ils trottinaient allègrement</div>
+<div class="verse">Parmi le thym et l’herbe fraîche,</div>
+<div class="verse">Quand, muni d’une canne à pêche,</div>
+<div class="verse">Parut un chasseur allemand !</div>
+<div class="verse">Pa-rut un chasss-eur allle-mand !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Hérissant ses ailes légères,</div>
+<div class="verse">Lui dit…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>… Ce que dit au féroce étranger le plus jeune
+des trois oiseaux, il fut impossible de l’apprendre,
+car, soudain, de furieux aboiements éclatèrent,
+qui, presque aussitôt, furent suivis de ululements
+terribles et de sinistres glapissements. A son grand
+regret, l’anonyme chanteur dut interrompre sa
+petite rapsodie patriotique.</p>
+
+<p>Sa voix, un instant auparavant plus douce et
+plus caressante qu’un gargarisme au miel, devint
+aigre subitement comme trente-six potées de moutarde.</p>
+
+<p>— Ici, Schnaps ! vociféra-t-il. Ici, sale cochon !
+Prends garde à toi, salopiot ! Si je te pince,
+je vais te raboter les fesses, et comme il faut !</p>
+
+<p>On entendit un bruit de chaînes violemment
+secouées, quelques claquements de fouet, un gémissement
+de tramway mal graissé qui stoppe ;
+puis ce fut le silence.</p>
+
+<p>Schnaps avait son compte.</p>
+
+<p>— Sonnes-tu ? demanda la dame.</p>
+
+<p>— Non, répondit l’homme.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne veux-tu pas sonner ?</p>
+
+<p>— Je ne refuse pas de sonner, fit l’homme. Je
+n’ai aucune raison pour cela. Au moment où tu
+m’as questionné, je ne sonnais pas. Je t’ai donc
+répondu : « Non. » C’est-à-dire : « Non, je ne
+sonne pas en ce moment ; si tu crois que je suis
+en train de sonner, tu te trompes. » Mais, maintenant,
+je vais sonner.</p>
+
+<p>— Tu vas sonner maintenant ? Ah !</p>
+
+<p>— Oui. Cela t’étonne ou te contrarie ?</p>
+
+<p>— Non, non, pas le moins du monde. Lorsque
+tu m’as annoncé que tu te préparais à sonner,
+j’ai tout bonnement répondu : « Ah ! » pour
+te montrer que j’avais bien entendu, que j’avais
+saisi le sens exact de tes paroles. Est-ce que cela
+n’est pas correct ?</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">That’s correct !</i> fit l’homme.</p>
+
+<p>Il tira le pied de biche, et au même instant, la
+porte verte s’ouvrit. Un jeune mousse vêtu d’une
+livrée écarlate et nanti d’un visage d’écureuil
+parut, sa toque galonnée à la main, et dit :</p>
+
+<p>— M’sieur et dame !</p>
+
+<p>— Tu chantes très bien, mon petit ami, déclara
+la dame.</p>
+
+<p>— Je ne chante pas bien, répondit le mousse,
+mais je fais ce que je peux, et ce que je fais, il y
+en a beaucoup qui ne sont pas fichus de le
+faire.</p>
+
+<p>— Mousse, demanda l’homme, est-ce que la
+chose est prête ?</p>
+
+<p>— Quelle chose, Votre Honneur ?</p>
+
+<p>— La chose en question.</p>
+
+<p>— Tout est paré, Votre Honneur.</p>
+
+<p>— Et ces messieurs, sont-ils là ? Lorsque je
+dis : « Sont-ils là ? » entends-moi bien, mousse :
+je ne te demande pas s’ils sont ici, à cette place
+que nous occupons… Je vois bien qu’ils ne sont
+pas ici. Je désire simplement savoir s’ils sont
+dans la maison ou sur le territoire qui l’environne.</p>
+
+<p>— Ils sont sur le <span lang="en" xml:lang="en">bowling-green</span> au fond du
+jardin, Votre Honneur. Si Votre Honneur veut
+me suivre, je vais La conduire.</p>
+
+<p>— Va ! fit l’homme : nous te suivons.</p>
+
+<p>Après avoir traversé la cour d’entrée, le parterre
+néerlandais, le jardin anglais et le parc,
+l’homme, la femme et leur guide entrèrent dans
+une petite prairie, au milieu de laquelle se balançait
+un aérostat.</p>
+
+<p>Près de ce ballon, cinq gentlemen fumaient de
+longues pipes hollandaises en dégustant des
+bières britanniques. Et il y avait apparemment
+quelques instants déjà qu’ils avaient entrepris de
+se rafraîchir, car, si le nombre des bouteilles
+vides qu’ils avaient rejetées sur le gazon était
+moins fabuleux que celui des étoiles qui
+grouillent au firmament, il était quatre fois plus
+considérable, certes, que celui des petits astres
+blancs qui constellent l’azur de ton drapeau,
+libre Amérique.</p>
+
+<p>Dès qu’ils eurent aperçu les nouveaux arrivants,
+les cinq gentlemen se levèrent et saluèrent,
+avec des gestes parallèles et d’identiques
+sourires.</p>
+
+<p>L’homme et sa compagne s’inclinèrent également,
+puis ils furent s’asseoir dans la nacelle du
+ballon, où le groom rutilant ne tarda pas à leur
+apporter de la bière d’York, des pipes de Gouda
+et du tabac de la Semois.</p>
+
+<p>Après avoir longuement bu, à l’instar de leurs
+amis, l’homme et la femme allumèrent leurs
+pipes et, doucement, se mirent à fumer.</p>
+
+<p>Au bout d’un petit temps, le visiteur mâle se
+découvrit.</p>
+
+<p>Il se découvrit et, s’adressant aux cinq distingués
+buveurs, ou plus particulièrement peut-être
+à celui qui paraissait être le syndic de la bande :</p>
+
+<p>— Camarades ! cria-t-il, êtes-vous prêts à
+m’entendre ?</p>
+
+<p>— Camarades ! êtes-vous prêts à l’entendre ?
+demanda le président, en se tournant vers ses
+acolytes.</p>
+
+<p>Les quatre gentlemen s’inclinèrent affirmativement ;
+sur quoi, le président lança :</p>
+
+<p>— Nous sommes prêts !</p>
+
+<p>L’homme reprit :</p>
+
+<p>— Ma vie était entre vos mains : vous pouviez
+me noyer, me pendre, me brûler, m’asphyxier,
+me guillotiner, m’étouffer, m’empoisonner
+ou me faire lâchement poignarder par des
+Napolitains de bas étage. Vous ne l’avez pas fait.
+Si je suis ici en ce moment, cette pipe à la main
+et ce vague sourire sur les lèvres, c’est à vous que
+je le dois. Merci.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de quoi ! murmura le chef.</p>
+
+<p>L’homme poursuivit :</p>
+
+<p>— « Ami, m’avez-vous dit, sois <i>notre homme</i> :
+notre homme de bronze et notre homme de
+paille, notre homme de confiance, notre homme
+d’affaires, notre homme du monde et, au besoin,
+notre homme d’équipe ! Sois <i>notre homme</i>
+m’avez-vous dit, et il ne te sera fait aucun mal. »
+Ai-je été <i>votre homme</i> ainsi que vous l’entendiez ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Ai-je fidèlement exécuté tous vos ordres et
+me suis-je prêté sans murmurer à toutes vos fantaisies ?
+Nuit et jour, me suis-je tenu à votre disposition ?
+Où il vous a plu de m’envoyer, suis-je
+allé ? Suis-je revenu d’où j’étais toutes et quantes
+fois il vous a semblé bon de me rappeler ? Ai-je
+gardé le silence sur ce que vous vouliez céler ?
+Ai-je dit toutes les choses qu’il vous agréait que
+je disse ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Mes actes, mes gestes, mes grimaces et mes
+tics sont-ils constamment restés en accord avec
+vos désirs ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— J’étais seul. Vous m’avez dit : « Sois deux !
+Cette femme est pour toi : prends-la. » L’ai-je
+prise ?</p>
+
+<p>— Tu l’as prise.</p>
+
+<p>— Sans hésitation ?</p>
+
+<p>— Sans hésitation.</p>
+
+<p>— Êtes-vous contents de moi ?</p>
+
+<p>— Nous sommes contents.</p>
+
+<p>— Un mot alors, camarades.</p>
+
+<p>— Parle !</p>
+
+<p>— Maintenant que cette femme est mienne et
+que j’appartiens à cette femme, suis-je parvenu
+au terme de ma mission ? Ai-je reconquis le droit
+d’être moi-même et puis-je enfin prendre congé
+de vous ?</p>
+
+<p>— Tu es libre.</p>
+
+<p>— J’emmènerai donc mon épouse, ce soir
+même, là-bas, ailleurs ou autre part. J’ai été le
+jouet du hasard durant toute ma vie, et je ne
+veux avoir d’autre guide que le hasard au cours
+de mon voyage de noces…</p>
+
+<p>— Tes paroles sont-elles la translation exacte
+de ta pensée ? demanda le syndic.</p>
+
+<p>— Oui ! fit l’homme.</p>
+
+<p>— Alors, qu’il soit fait selon ta volonté !</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, le président tira
+de la poche de son gilet une hache d’abordage et,
+d’un seul coup, trancha le câble de l’aérostat.</p>
+
+<p>Libre de ses entraves, le ballon monta droit
+dans le ciel pendant environ six minutes, puis,
+ayant trouvé la route du nord, rapidement il
+s’éloigna dans la direction de la Norvège.</p>
+
+<p>Il s’éloigna, emportant Odette et X…, tandis
+qu’avec la joie saine des artisans dont la tâche
+est enfin terminée Pierre Veber, Jules Renard,
+Tristan Bernard, Georges Courteline et George
+Auriol débouchaient gaiement de nouvelles bouteilles.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— Une situation qui n’a pas de nom</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— La réponse du capitaine et la réplique de X…</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Comme on se retrouve</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">24</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— A la recherche d’une âme sœur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Où le lecteur fait connaissance avec un nouveau
+personnage</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">34</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— Dans lequel le capitaine ôte sa redingote</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">41</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— Où le capitaine remet successivement sa
+redingote et une personne qu’il a connue
+autrefois</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— X… chez les Indiens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— L’hôtel de Sénégambie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">65</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— Apparition de deux ingénues</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">72</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— Où le lecteur fait la connaissance de M. Maubeck</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">79</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— Maubeck hérite</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— Marthe et le Mohican</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">96</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="drap">— Mesdemoiselles de Buthenblant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">107</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="drap">— Où X… éprouve une immense émotion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">116</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="drap">— Chez le myre Othon</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">121</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="drap">— Une soirée chez les Buthenblant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">130</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="drap">— Le duel</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">139</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="drap">— Où la situation semble s’éclairer, mais bien
+faiblement</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">148</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="drap">— Un bouge</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">157</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
+<td class="drap">— Les naufragés de la rue Germain-Pilon</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">165</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
+<td class="drap">— Un orage terminé par un coup de tonnerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">173</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td>
+<td class="drap">— De plus en plus loufoque, ou le suicide du
+Mohican par l’assassinat</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td>
+<td class="drap">— Dans l’autre monde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td>
+<td class="drap">— Hôtel de Tananarive, chambre 20</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">197</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td>
+<td class="drap">— Où le vidame de Buthenblant raconte sa tragique
+histoire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">205</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td>
+<td class="drap">— X… fait une fin</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">212</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td>
+<td class="drap">— Revenons au capitaine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">222</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td>
+<td class="drap">— Où X… révèle sa personnalité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">228</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td>
+<td class="drap">— Larguez les amarres !</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">235</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<p class="drap"><span class="sc">Pierre Veber</span> : Avertissement ; pages <a href="#c1">9</a>-16,
+<a href="#c7">49</a>-56, <a href="#c12">87</a>-95, <a href="#c17">130</a>-138,
+<a href="#c22">173</a>-180, <a href="#c27">212</a>-221.</p>
+
+<p class="drap"><span class="sc">Jules Renard</span> : pages <a href="#c2">17</a>-23,
+<a href="#c8">57</a>-64, <a href="#c13">96</a>-106, <a href="#c18">139</a>-147,
+<a href="#c23">181</a>-188.</p>
+
+<p class="drap"><span class="sc">Tristan Bernard</span> : pages <a href="#c3">24</a>-33,
+<a href="#c9">65</a>-71, <a href="#c14">107</a>-115, <a href="#c19">148</a>-156,
+<a href="#c24">189</a>-196, <a href="#c28">222</a>-227.</p>
+
+<p class="drap"><span class="sc">G. Courteline</span> : pages <a href="#c5">34</a>-40,
+<a href="#c10">72</a>-78, <a href="#c15">116</a>-120, <a href="#c20">157</a>-164,
+<a href="#c26">205</a>-211, <a href="#c29">228</a>-234.</p>
+
+<p class="drap"><span class="sc">G. Auriol</span> : pages <a href="#c6">41</a>-48,
+<a href="#c11">79</a>-86, <a href="#c16">121</a>-129, <a href="#c21">165</a>-172,
+<a href="#c25">197</a>-204, <a href="#c30">235</a>-242.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 3-1927.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<div class="trnote">
+<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2>
+
+
+<p>Le passage en sanskrit en tête du chapitre XVI,
+peu déchiffrable sur l’écriture très déformée de l’édition 1927
+que nous transcrivons, est en revanche nettement lisible
+dans l’édition 1895. Il
+est tiré de l’acte 2 de <i>la Reconnaissance de
+Sacountala</i>, édition de Chézy, Paris, 1830, qui le traduit ainsi :</p>
+
+<p>« Quand je réfléchis sur la puissance de Brahmâ et sur les perfections de
+cette femme incomparable, il me semble que ce n’est qu’après avoir réuni
+dans sa pensée tous les élémens propres à produire les plus belles formes,
+et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu’il s’est enfin
+arrêté à l’expression de cette beauté divine, le chef-d’œuvre de la création. »</p>
+
+</div>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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