diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | 75972-0.txt | 7571 | ||||
| -rw-r--r-- | 75972-h/75972-h.htm | 9559 | ||||
| -rw-r--r-- | 75972-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 161378 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 75972-h/images/sanskrit.jpg | bin | 0 -> 51157 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 17147 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/75972-0.txt b/75972-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7bfdb77 --- /dev/null +++ b/75972-0.txt @@ -0,0 +1,7571 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 *** + + + + + + + GEORGE AURIOL, TRISTAN BERNARD + GEORGES COURTELINE + JULES RENARD, PIERRE VEBER + + X... + ROMAN IMPROMPTU + + + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, PARIS + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés + pour tous les pays. + + + + +DES MÊMES AUTEURS + +Chez le même éditeur: + + +GEORGE AURIOL + + L’HOTELLERIE DU TEMPS-PERDU. + LE TOUR DU CADRAN. + SOIXANTE A L’HEURE. + + +TRISTAN BERNARD + + L’AFFAIRE LARCIER, roman. + CORINNE ET CORENTIN, roman. + L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, roman. + LA FAUNE DES PLATEAUX. + FÉERIE BOURGEOISE, roman. + LE JEU DE MASSACRE. + LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre). + LE TAXI FANTOME. + + +GEORGES COURTELINE + + BOUBOUROCHE. + LES GAITÉS DE L’ESCADRON. + LE TRAIN DE 8 H. 47. + LES LINOTTES. + UN CLIENT SÉRIEUX. + AH! JEUNESSE! + MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR. + LES FEMMES D’AMIS. + LIDOIRE ET POTIRON. + LA PHILOSOPHIE DE GEORGES COURTELINE. + + +THÉATRE + +Tome I: BOUBOUROCHE.--UN CLIENT SÉRIEUX.--LES BOULINGRIN.--MONSIEUR +BADIN.--LA CRUCHE.--LA PEUR DES COUPS.--LA PAIX CHEZ SOI.--LE +COMMISSAIRE EST BON ENFANT. + +Tome II: LE GENDARME EST SANS PITIÉ.--LA CONVERSION +D’ALCESTE.--LIDOIRE.--THÉODORE CHERCHE DES ALLUMETTES.--LES GAITÉS DE +L’ESCADRON.--LE DROIT AUX ÉTRENNES.--HORTENSE COUCHE-TOI.--L’ARTICLE +330.--LES BALANCES.--GROS CHAGRINS. + + +JULES RENARD + + HISTOIRES NATURELLES. Illustré. + POIL DE CAROTTE, roman. Illustré. + + +PIERRE VEBER + + MADEMOISELLE FANNY. + UNE PASSADE, roman. Illustré. (En collaboration avec Willy). + + + + +AVERTISSEMENT + + +Au roman qui suit, quelques mots d’explication sont nécessaires. Il est +temps de dire aux lecteurs ce qu’est l’_X..._, roman impromptu par les +humoristes G. Auriol, Tristan Bernard, Courteline, Jules Renard et +Pierre Veber. + +Les humoristes ci-dessus (dont l’éloge n’est plus à faire, puisqu’ils +s’en sont chargés à plusieurs reprises), ces humoristes pensèrent qu’il +serait bon de relever le niveau littéraire des lecteurs de romans. Ils +imaginèrent d’écrire en collaboration un roman dit _impromptu_, sans +plan préconçu, sans sujet arrêté. Le _Gil Blas_ voulut bien accueillir +cette tentative, qui n’a d’autre précédent que la _Croix-de-Berny._ + +Il fut convenu que l’on tirerait au sort les noms des cinq auteurs, afin +d’établir l’ordre dans lequel ils se succéderaient; chacun devait écrire +un feuilleton faisant suite à celui qui le commandait. Le premier de la +liste donnerait le titre du roman et le personnage qui, seul, fût +invulnérable (précaution qui assurerait un semblant d’unité à l’œuvre). + +Le sort établit la liste suivante: + + PIERRE VEBER + JULES RENARD + TRISTAN BERNARD + GEORGES COURTELINE + GEORGE AURIOL + +Le roman devait comprendre 30 à 35 feuilletons. Chaque feuilleton serait +signé. Toute modification des personnages était autorisée, sauf la +modification de sexe. Il était permis de tuer ceux qui déplaisaient (à +l’exception de X...). Il était également permis d’en introduire +d’autres, même s’ils ne prenaient aucune part à l’action. Ladite action +pouvait être transportée dans toutes les parties du monde; en pareil +cas, il importe de prévenir le lecteur, qui ne se méfierait pas, par +quelques phrases explicatives. + +Donc, résumons nos intentions: Nous avons voulu faire du +roman-feuilleton une chose purement mécanique, simplifiant la besogne +par la division du travail. En même temps, la coopération au travail, +ainsi qu’aux bénéfices, éminemment socialiste, est d’un exemple +excellent pour nos confrères. Nous espérons que notre tentative aura +contribué du moins à ranimer l’esprit de corps, qui tend à disparaître +de plus en plus chez les littérateurs. Il se peut que le roman ainsi +composé soit d’une sottise navrante; il se peut (et nous le souhaitons) +qu’il soit, au contraire, d’une gaieté parfaite; il aura du moins +l’attrait de l’imprévu aussi bien pour nos lecteurs que pour nous-même. + +PIERRE VEBER. + +(Paris, 1895) + + + + +X... + + + + +PIERRE VEBER + + + + +I + +UNE SITUATION QUI N’A PAS DE NOM + + +Le monsieur, d’un certain âge, que deux sergents de ville tenaient aux +biceps, n’eut pas l’air surpris lorsqu’on le présenta au commissaire. + +--Voilà, dit le brigadier, un gaillard que nous avons pincé en train de +jeter des pierres dans les fenêtres de Mme veuve Coignet, 53, avenue +Montaigne. C’est un anarchiste de la pire espèce. + +Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait le local, comme s’il +avait l’intention d’y établir une industrie quelconque. Assurément, «il +en avait vu bien d’autres» et ne gaspillait pas l’émotion. + +Le commissaire lui demanda: + +--Vos nom et prénoms? + +--Je n’en ai pas, répondit le monsieur. + +--Comment vous appelez-vous? + +--Je ne m’appelle pas. + +--Allons donc! Vous refusez de dire qui vous êtes? + +--Je ne suis pas. + +--Vous voulez plaisanter avec la justice, mon garçon; vous faites le +mariolle, hein? Ça vous passera, joli jeune homme... + +--Monsieur, je ne plaisante pas. Je n’ai pas de nom parce que je suis +mort, il y a dix ans, dans la catastrophe du _Squale_. + +Le commissaire, soudain, changea d’attitude; il pensa: «J’ai affaire à +un pauvre fol», et il s’empressa d’adopter le ton d’exquise courtoisie +que les magistrats réservent aux seuls déments: + +--Ah! oui, je vois qui vous êtes... l’Empereur du Maroc, n’est-ce pas? +et vous venez d’hériter de 600 millions? Que Votre Majesté daigne +m’excuser... ces messieurs vont La reconduire en voiture. + +--Monsieur, vous vous méprenez: je ne suis pas fou. Je vous affirme que +_je suis bien mort_, et j’ajoute que c’est ce qui me tue. Vous avez +peut-être entendu parler de ce naufragé du _Squale_ qui revint en France +dix ans après le sinistre?... + +--Oui. On n’a jamais élucidé cette affaire-là; c’est tout récent, +n’est-ce pas? + +--Tout récent; le naufragé en question, c’est moi. Parmi les noms des +passagers qui avaient péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà +pourquoi je n’ai plus de nom. + +--Comment avez-vous fait pour vivre dix ans sans état civil? + +--J’étais dans un pays où l’on ne s’inquiète pas de contrôler l’identité +des gens, et puis cela m’amusait un peu de faire peau neuve; aussi +n’ai-je pas réclamé, lorsque j’ai appris que l’on me croyait mort. +J’étais bien là où je me trouvais et je n’avais aucune hâte de rentrer +en France. J’ai passé dix bonnes années là-bas, à New-York, sous le nom +de Hicks. + +--Alors, vous vous nommez Hicks? + +--Non plus. Car, au bout de dix ans, j’ai voulu reprendre mon véritable +nom; trop tard, il y avait prescription. Or, j’avais avoué que Hicks +n’était pas mon patronyme; il n’y avait plus moyen de le reprendre. A +cette heure, je suis dans une situation plus triste que celle du bâtard, +qui, lui, a au moins un prénom. + +--Tout ça ne m’explique pas pourquoi vous jetez des pierres dans les +carreaux. Finissons-en: je suis pressé d’aller me coucher. + +--Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir? D’ailleurs je jetais des +pierres dans _mes_ carreaux. + +--Pourquoi? + +--Parce que ma femme ne voulait pas m’ouvrir, c’est clair. + +--Ah! ah! vous êtes marié...? Et pourquoi votre femme ne voulait-elle +pas vous ouvrir? + +--Mais parce que je suis mort depuis dix ans! Quand j’ai vu qu’à +New-York on refusait de me reconnaître, j’ai pensé: «Je vais retourner à +Paris, où j’ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra, elle.» J’arrive +ici; je m’informe de Mme veuve Coignet... + +--Je comprends: vous avez trouvé votre femme remariée... C’est très +curieux! + +--Vous trouvez? + +--Et vous réclamez votre femme qui ne veut plus de vous? + +--Vous n’y êtes pas du tout. Vous devez penser que j’ai, maintenant, un +grand détachement des choses humaines. Avec mon état civil, une partie +de moi est morte; il m’est impossible désormais de m’irriter ou de me +réjouir. Comprenez-vous? je me survis, et la mélancolie indifférente qui +est ma nuance d’âme ne se teinte d’aucun courroux. Je pensais donc que +ma femme n’avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant dix ans. +J’aurais accepté qu’elle se fût remariée. + +--Si elle ne s’est pas remariée, de quoi vous plaignez-vous? Faites-vous +connaître. + +--C’est ce que j’ai fait; j’ai trouvé ma femme avec un amant. Le nom de +mes ancêtres m’est d’autant plus précieux qu’il ne m’appartient plus. Ma +veuve le traîne dans la boue; tout le quartier sait qu’elle vit +maritalement avec un capitaine d’artillerie. J’ai exigé qu’elle +régularisât; elle ne veut pas; elle refuse même de me recevoir. + +--Introduisez une demande en rétablissement d’état civil; et quand vous +aurez été reconnu, vous demanderez le divorce. + +--Vous n’ignorez pas qu’on ne meurt qu’une fois. J’ai réclamé, imploré, +quémandé, postulé, je n’ai rien obtenu. On s’est borné à interroger ma +veuve; elle a toujours nié que je fusse son mari. Elle a raison, après +tout; ma fortune était suffisante pour deux; elle ne suffirait pas pour +un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j’ai beaucoup changé; +personne ne m’a trouvé ressemblant. Je ne vous trompais donc pas quand +je vous disais que j’étais mort depuis dix ans et que je n’avais plus de +nom. + +--Que comptez-vous faire? + +--Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Je +n’ai plus droit à la Justice et je n’attends rien que de moi-même. + +--Ici, nous ne sommes pas d’accord. Promettez-moi de vous tenir +tranquille; à cette seule condition je vous rendrai la liberté. + +--Je ne promets rien. Car vous n’avez pas réfléchi à ceci: _on ne +m’arrête pas_. Pour m’arrêter, il faudrait mille formalités pour +lesquelles il est nécessaire que je possède un nom. Je suis un fantôme. +Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet père pour tapage nocturne? Non, +n’est-ce pas? Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu’un +procès-verbal contre moi. Ma situation comporte mille ennuis; elle me +prive des plus élémentaires avantages sociaux, mais elle me dispense des +servitudes y-afférentes. + +Le commissaire parut vivement intéressé par ce raisonnement; il calcula +la quantité de travail supplémentaire qui lui incomberait s’il retenait +ce prévenu anonyme, et il se résolut à l’indulgence: + +--Vous pouvez vous retirer; mais n’y revenez plus. + +--Laissez aller monsieur. + +Le monsieur quitta le commissariat. Un instant, sous le porche, il +contempla le ciel, comme s’il en allait choir une solution filante. Puis +il s’en fut, du pas d’un homme que rien n’inquiète, à l’avenir. + +Il se rendit au 53 de l’avenue Montaigne, où, à cette heure tardive, sa +femme et l’amant d’icelle devaient être sans défiance. Il ne savait pas +ce qu’il allait leur dire, mais il comptait sur le hasard, l’inépuisable +hasard, qui fournit les contenances et les mots qui vont avec. Il +verrait; l’important était d’arriver à une transaction. + +Il sonna: sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement: + +--Ne vous effrayez pas, c’est encore moi. Mais je n’ai pas de mauvaises +intentions. + +--Vous savez qu’_Il_ est là. + +--Ma chère veuve, je viens vous ennuyer pour la dernière fois. Je désire +_lui_ parler, et vous assisterez à notre entretien. + +--Qui dois-je annoncer? + +--Mais... Ah! oui, c’est vrai... je n’y pensais plus. Annoncez M. X... +tout court. + +La femme sortit. X... resta dans l’antichambre, inspecta le local. Sur +la cheminée, son portrait souriait dans un cadre orné d’un crêpe; +devant, une fleur artificielle faisait semblant de se faner dans un vase +de porcelaine. + +Rien n’était changé, et cela n’avait rien de surprenant, car il est +certain que rien ne change et que «tout est bien toujours la même +chose», selon le mot de l’écrivain allemand. Il prit la fleur et la mit +à sa boutonnière. + +La porte du salon s’ouvrit: + +--Si vous voulez vous donner la peine d’entrer? + +_L’autre_ était là. Le capitaine était un homme entre deux âges, mais +non entre deux maîtresses; petit, replet... + +Après tout, vais-je m’attarder à décrire un personnage dont la vie ne +tient qu’à un fil, qui peut être tué d’un moment à l’autre par le +caprice de mes collaborateurs? + +Il se leva, indiqua un siège. X... parla en ces termes: + +--J’ai annoncé à madame que je n’avais aucune mauvaise intention; je +réitère cette annonce pour que vous laissiez en repos le revolver autour +duquel, imprudemment, votre dextre se joue dans la poche de votre +veston. Aussi bien, n’êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je me +présente les mains pleines de conciliation. Vous savez qui je suis. + +--Mais... je n’ai pas l’honneur... + +--Si, vous avez l’honneur. Entre nous, vous pouvez avouer que vous +_savez_ qui je suis. Sans reproches, je vous ferai observer que vous +occupez ici ma place; mes biens sont les vôtres, ma femme vous +appartient. Je ne réclame rien de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas +assez égoïste pour vous dégoûter de ma succession. Par contre, j’exige +absolument que vous régularisiez. + +--Régulariser? Quel intérêt cela a-t-il pour vous? + +--Amour-propre d’outre-tombe... J’ai toujours eu le goût des positions +nettes; je ne veux pas que l’on dise que ma veuve fait la noce. Je vous +avertis qu’en cas de refus de votre part, je suis prêt aux représailles. + +--Lesquelles? + +--Ce serait trop long à vous expliquer. Vous soupçonnez que je suis prêt +à vous infliger mille supplices chinois. Aussi, je vous conseille de +vous soumettre. + +--Il y a néanmoins un obstacle au mariage que vous voulez m’imposer... +Je suis déjà marié. + +--Ah! bah! + +--Oui. Ma femme est partie en bombe, il y a une dizaine d’années, avec +un ami à moi. Depuis, ils n’ont plus donné signe de vie. Cependant, en +me mariant, je m’expose à être bigame; m’y obligerez-vous? + +X... médita; il reprit: + +--Pourquoi pas? On ne pourra prouver votre bigamie qu’en démontrant +l’existence de votre première femme; or celle-ci a tout intérêt à ne pas +se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle régularisé. +N’éprouvez-vous pas quelque joie à mettre au monde de petites +monstruosités légales? + +Le capitaine répondit: + + + + +JULES RENARD + + + + +II + +LA RÉPONSE DU CAPITAINE ET LA RÉPLIQUE DE X... + + +--Monsieur, vous m’ennuyez avec votre histoire. Elle est à dormir +debout, sur un pied. Vous vous dites: «Voilà une bonne bête de +capitaine, un capitaine de Courteline: je peux le faire poser.» Et vous +me faites poser. Dans quel but? Je ne sais pas; pour gagner un pari, +sans doute, une somme infime, soixante-quinze francs peut-être, ou +quelque dîner. Et vous inventez cette catastrophe de la _Gascogne_. + +--Du _Squale_, reprit doucement X... + +--Tant pis pour vous. Avec la _Gascogne_, vous m’intéressiez. C’est un +bateau superbe, admirablement monté, le type modèle de notre marine. +Pleurons la _Gascogne_ tant que vous voudrez, mais je me moque du +_Squale_ ou de sa carcasse au fond des eaux, s’il en reste. Passons. On +vous croit mort. D’abord, ça vous va pendant dix ans. Puis ça ne vous va +plus. M’expliquerez-vous cette lubie? Quand on est mort, c’est pour tout +le temps! + +--Oui; mais quand on n’est pas mort? + +--Quand on n’est pas mort, on le dit le soir même, le lendemain, huit +jours après, au plus tard. On télégraphie à sa famille désolée. On +rassure ses parents affligés, ses amis inquiets. Vous, malin, vous vous +distinguez. Il vous faut de l’original, des coups de théâtre préparés de +loin, un retour à effet, une situation embrouillée, du mauvais +feuilleton de sous-off, et ça vous amuse de réclamer un nom que vous ne +vous rappelez même plus, au bout de dix années. Pourquoi dix? + +--Parce qu’il y a prescription. + +--C’est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez. Apprenez qu’il n’y a +pas de prescription amissive des noms. La propriété du nom est +inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter votre Larousse... +ici, toujours à droite. Je me suis interdit de le changer de place, par +déférence pour son poids. Quel meuble! Vous y lirez une demi-colonne de +renseignements désastreux pour votre cause. Ça vous ennuie, hein! mon +naufragé? + +--Du tout, répliqua X..., qui reprenait sa bonne humeur en lisant le +Larousse. Mais, si j’ai droit à mon nom, il me faut au moins rétablir +mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon identité. + +--Et moi, dégourdi! ne suis-je pas là pour un coup? s’écria le +capitaine. Citez-moi devant le tribunal. Pensez-vous que j’aie peur? Me +croyez-vous capable d’un faux témoignage? Est-ce que j’ignore votre nom? +Est-ce que j’ignore que vous vous appelez... + +--Taisez-vous, fit X... vivement: vous allez tout gâter. + +--Bon! bon! dit le capitaine. Gardez votre incognito, si vous y tenez. +J’aime autant ne plus vous connaître. J’ai horreur des nouvelles +relations. Mais alors, que venez-vous f... ici? Reprendre votre femme? +Aline! Aline! écoute un peu. + +--Tiens, vous l’appelez Aline? Moi je l’appelais Marthe. + +--Moi, dit le capitaine, je l’appelle Aline: C’est plus court et ça +efface le passé. Aline, regarde le monsieur, regarde-le bien, et dis si +tu l’aimes mieux que moi. + +--Oh! mon ami!... fit Aline. + +--Ne comprends-tu pas? dit le capitaine. Je te demande si tu préfères +coucher avec le monsieur qu’avec moi. + +Aline ne sut que rougir et se retirer. + +--Vous voyez, dit à X... le capitaine, quelle impression vous lui +produisez. Elle vous tourne le dos. Ayez donc l’amabilité de m’en faire +autant. + +--Monsieur, expliqua X... qui se raffermissait, je vous le répète, je ne +réclame ni ma femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes l’amant de +Marthe... + +--Aline, Aline, rectifia le capitaine. + +--Mettons Marthe-Aline, dit X... Je vous prie de l’épouser, c’est-à-dire +de régulariser, pour mon honneur. + +--Encore? s’écria le capitaine. Nous n’avançons pas, nous piétinons: +nous n’en sortirons jamais. Il me prie de régulariser pour son honneur. +Il a des mots charmants. Dites donc, jeune homme qui parlez si haut de +régulariser, êtes-vous en règle avec votre service militaire? Quand vous +vous prélassiez là-bas, à New-York, qui faisait vos premiers vingt-huit +jours, vos seconds vingt-huit jours, et vos treize jours? + +--Oh! répondit X... avec suffisance, il y a prescription. + +--Décidément, c’est une rage. Sachez, pékin retour d’Amérique, que le +sous-lieutenant n’a qu’un galon, que le lieutenant en a déjà deux, mais +que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez qu’un capitaine ne reçoit +de personne des leçons de code militaire, et sachez qu’il n’y a +prescription pour les déserteurs, en temps de paix, qu’au bout de trente +années, et que sur un signe de moi, on peut vous coffrer. + +--Vous ne ferez pas ce signe, dit X... En vous sommant d’épouser ma +femme pour mon honneur, je m’adresse non au capitaine, mais à l’homme +d’honneur. Restez donc assis. + +--Vous connaissez mon faible, dit le capitaine, qui se levait avec cette +solennité qu’ont perfectionnée en France les hymnes russes. Je pense, +comme vous, qu’un homme ne saurait vivre sans honneur. Voici mon +revolver. Je me retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous. + +--Vous voulez que je me brûle la cervelle? + +--Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine. Je veux que chacun fasse +son devoir. + +--Vous oubliez notre unique statut, dit froidement X... Je regrette +qu’il me soit impossible de me suicider. Ça terminerait tout, et mon +Dieu! j’en ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel sourire +qu’il avait appris des cannibales forains de New-York, s’il m’est +défendu de me supprimer moi-même, rien ne m’empêche de vous tuer. Je +n’ai qu’à tourner contre vous cette arme que, si imprudemment, vous +m’avez prêtée. + +--Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais: elle n’est pas +chargée. + +--Nous verrons bien, dit X... Je vous autorise à commander le feu. Du +courage, comme à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous ferme, le +buste droit, la tête haute, l’œil sur le petit trou noir. + +--Je me rends, dit le capitaine: j’épouserai. + +--Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie. Ma première était +stupide. Oui, quelle drôle d’idée de vous forcer à épouser ma femme! La +belle vengeance! A peine si je vous mettais dans l’embarras. Je +consolidais plutôt votre bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref, +je raisonnais comme un serin. Maintenant, mon capitaine, c’est moi qui +répouse. Depuis que nous bavardons, des souvenirs m’attendrissent. Il +fait bon ici. Il fait chaud, doux. C’est propre, gentil, intime. Vous +n’avez rien changé, et pourtant cela me paraît mieux qu’autrefois. Effet +d’absence. Ma femme même me replaît. Il me semble qu’elle a gardé ses +qualités de jadis, sous mon règne, et que vous lui en avez ajouté +quelques-unes dont je profiterai. Quand je pense que j’allais vous +laisser ce nid et son oiseau, vous y installer définitivement, +maritalement, et partir, sans regret, ma sotte vanité satisfaite... de +quoi? je vous le demande!... Imbécile! imbécile! Deux fois imbécile: une +pour moi, l’autre pour vous. Marthe! Marthe! écoute, écoute ici. + +--Que désirent ces messieurs? dit Marthe circonspecte. + +--Voici monsieur, qui est ton amant, dit X..., et voici ton mari, qui a +un revolver. Si tu consens à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si +tu préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis. + +--Aline! s’écria le capitaine. + +--Marthe! implora X... + +--Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse. + +--Vous l’entendez, mon capitaine. Elle se met du côté où le revolver ne +part pas, du côté du manche. Vous l’impressionnez moins qu’une arme à +feu, ce qui ne saurait vous humilier. Bombez la poitrine. + +--C’est un assassinat, dit le capitaine. + +--Conformément à la loi du flagrant délit, dit X... + +--C’est une lâcheté, dit le capitaine. + +--Vous insultez le jury qui m’acquittera, dit X... + +--Vous refusez de vous battre? + +--J’aime mieux vous abattre. + +--Je vous défie de prendre une de ces deux épées accrochées au mur. + +--Elles ne sont pas à moi, dit X..., jamais je ne touche une épée. Je me +souviens seulement d’avoir brandi une lance dans une pantomime, sur le +pont du _Squale_. Attention! voulez-vous compter, mon capitaine? + +--Je ne suis pas prêt et je vous propose de m’en aller, dit le +capitaine. + +--Assez loin pour que je n’entende plus parler de vous? demanda X... + +--Oui, là, foi d’officier. + +--Ramassez votre casquette et filez, dit X... + +--J’ai l’air d’un régisseur qui remet ses clefs, dit le capitaine. +J’espère avoir administré loyalement vos biens. J’abandonne même +quelques petits acquêts à la communauté. Tout autre que moi, peut-être, +se jugerait sévèrement, et je croirais manquer de crânerie gauloise, +s’il n’était ridicule de se laisser tuer pour une femme qu’on a vu +vieillir de dix ans et qui vous lâche. + +--Je vous prie de l’excuser à cause du revolver, dit X... La chair à +canon est faible. + +--Je n’insiste plus, dit le capitaine. Il me reste à vous souhaiter, mon +cher monsieur Co... + +--Chut! Je me nomme X... + +--Mes compliments. C’est un joli nom de savant inconnu. Où me +conseillez-vous d’aller, maintenant? + +--A New-York. Je vous donnerai des lettres. + +--Je déteste le porc salé. + +--Allez passer une revue de détail. + +--Je suis en retraite. + +--Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez au claque, allez vous +coucher, allez à Kiel, allez avec nos peintres à Berlin, allez au +diable; mais, je vous en prie, comme je tiens toujours votre pistolet +par le bon bout, si vous ne voulez pas que ça recommence et que ça +finisse mal, allez-vous-en! + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +III + +COMME ON SE RETROUVE + + +La porte d’en bas se referma bruyamment. Le capitaine avait quitté la +maison. + +Marthe et son mari étaient restés de chaque côté de la cheminée, un peu +pâles l’un et l’autre. Et, pendant quelques minutes, ils gardèrent le +silence, occupés, malgré leur trouble, à un mutuel examen. + +X... était stupéfait de l’heureux changement qui s’était opéré chez sa +femme. La sèche petite brunette de jadis était maintenant une blonde +grasse. (Bienfaits d’une vie paisible et d’une excellente eau de +teinture.) + +Lui, de son côté, n’avait pas considérablement vieilli. Son visage, un +peu hâlé et sans moustache, s’encadrait de deux abondants favoris, dont +l’un se trouvait être postiche (à la suite de quelle aventure?) + +X... et Marthe, après s’être examinés, ne trouvaient rien à se dire, et +leur émotion ne s’apaisait pas. Il semblait que rien ne subsistât des +événements de ces dix dernières années. + +Pourtant la chaîne de leurs conversations quotidiennes ne s’était pas +encore raccrochée. X... essayait en vain de parler, et Marthe ne +trouvait mot. A la fin, le mari, avec un violent effort sur lui-même, +fit un pas vers sa femme, et, d’une voix un peu altérée: + +--Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau froid? + +C’était son mets de prédilection. Très souvent, jadis, en revenant d’un +concert de cors de chasse, où il la menait trois fois la semaine, ils +allaient grappiller à minuit dans les armoires de cuisine, râflant des +œufs durs, un morceau de bouilli, l’aile de poulet froid mise de côté +pour le déjeuner du lendemain. + +Marthe, à la question de son mari, répondit de sa voix douce qu’il n’y +avait pas de veau froid, mais qu’il devait rester du gigot et des +aubergines. Puis elle s’échappa pour préparer un souper. + +X..., resté seul, éprouva de nouveau cette impression pénible d’un +recommencement après dix ans d’aventures inutiles. Son naufrage, avec +toutes ses péripéties, lui semblait aussi insignifiant qu’un naufrage de +gravure, et le capitaine de sa femme lui parut une fiction à trois +galons d’or. Il piochait dans sa mémoire comme dans une terre de mort, +n’en retirait que des souvenirs inertes, à qui il tâchait en vain de +rendre la vie. Il s’évoqua dans son île déserte, se nourrissant de +plantes diverses, et réduit, pour se friser les favoris, à chauffer au +feu vacillant d’un bois résineux deux baguettes de cocotier. Un soir, +dans les broussailles, acculé contre des rochers, il s’était trouvé tête +à tête avec une hyène affamée, et tous deux s’étaient regardés, les yeux +dans les yeux, pendant six mortels quarts d’heure. Après quoi, l’hyène +affamée, qui ne voyait sans doute dans cette occupation qu’un moyen de +tuer le temps, avait simplement quitté la place. + +D’autre part, il retrouvait son fumoir de jadis avec les mêmes +dispositions, les mêmes ornements. A peine le capitaine avait-il comblé +quelques vides par des images de son choix: _Joseph et Putiphar_, +_Monsieur Thiers sur son lit de mort_, _Capture d’un jeune sanglier_. +Mais X... remarqua que, par une attention touchante, on avait laissé là +ses diplômes encadrés, son diplôme de licencié ès-lettres et son +certificat de maître nageur. Il ne vit point seulement que, par une +autre attention touchante, sa femme avait gratté son nom sur ces +parchemins pour le remplacer par celui d’un capitaine usurpateur. + +X... avait fait le tour de la chambre et était revenu s’asseoir au coin +du feu. Ici se plaça un épisode attendrissant. + +Par l’entre-bâillement d’une porte se glissa un grand chien noir à longs +poils. Ce chien, d’un bond joyeux, vint sauter tout autour de X..., +qu’il lécha à la figure avec effusion, se livrant à force gambades et à +force aboiements joyeux, s’arrêtant parfois les pattes droites et, la +tête haute, se gargarisant d’un hurlement prolongé, destiné sans doute à +informer tous les barbets du quartier qu’il y avait du nouveau ce +soir-là. + +X... s’extasia sur cette fidélité canine, que dix ans d’absence +n’avaient pu entamer. A son tour, il combla le chien de caresses. +«Martin! la belle fille! Oui, c’est elle! Oui, c’était la petite Martin. +Elle était contente de revoir son vieux maître! Elle avait trouvé le +temps long après son vieux maître! Oui, le beau Martin. Holà! Doucement. +Holà! Oui, le beau Martin!» + +A ce moment, Marthe rentrait, tenant un plateau chargé de victuailles. + +--Tu sais, dit X... d’un ton qu’il s’efforçait en vain de rendre dégagé, +tu sais, Martin m’a reconnu. + +--C’est d’autant plus méritoire à lui, dit Marthe de sa voix douce, +qu’il ne te connaît pas. C’est un nouveau Martin, qui n’a que cinq ans, +et que j’ai acheté après la mort de l’autre. Mais n’est-ce pas qu’il lui +ressemble? + +Ils s’attablèrent. La pendule sonna dix heures. + +--Ça fait minuit moins le quart, dit X..., en levant le nez. + +C’était bien ça. Il n’avait pas oublié le retard habituel de la pendule. + +En causant avec sa femme, X..., la dévisageant, la retrouvait identique +(malgré qu’elle fût plus grasse) et charmante du charme des choses +recouvrées. Sous l’influence d’une demi-bouteille de champagne, d’un +jeûne assez long et de la tiédeur du logis, sous la simple influence, +que diable! de sa naturelle virilité, il brûlait de continuer le cours +de ses constatations. Pourtant, avant d’aller plus loin, il fuma une +pipe. Et ce fut Marthe qui alla chercher au râtelier la pipe bien +culottée du capitaine. Il la déclara excellente. + +--Oui, dit Marthe, le capitaine la fumait bien souvent. Il fumait +beaucoup, et même trop pour un homme si peu habitué à se laver les +dents. + +X... s’était levé, et, insensiblement, il avait attiré Marthe vers un +assez large divan placé près de la bibliothèque. L’aventure eut un +certain charme. + +--Ah! dit Marthe dans l’instant d’apaisement qui suivit cette première +rencontre, je ne regrette pas le capitaine. Il était bon, affectueux, +mais vraiment mal tenu de sa personne. De plus, il avait une vilaine +maladie, et même je t’avoue que je ne suis pas tranquille. + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +IV + +A LA RECHERCHE D’UNE AME SŒUR + + +Nous avons laissé le capitaine à la porte de la maison. Il tombait une +pluie si dense que la rue semblait un vaste aquarium. Heureusement, un +cheval, son cocher et un fiacre ruisselants vinrent à passer devant +l’officier, qui les héla pour se mettre à l’abri. Mais, une fois dans la +voiture, il hésita longuement sur l’adresse à donner. + +Pendant la scène de rupture, il n’avait eu qu’une pensée en tête. Ce +n’était pas une pensée de vengeance, car ce capitaine avait une grande +âme généreuse. Ce n’était pas non plus une idée de raccommodement +possible, car il était fier autant que brave. Non: il se disait +simplement: «Dans un instant, j’aurai rompu toute attache avec Mme X... +et je pourrai aller voir les filles.» + +Car ç’avait été pendant de longues années le désir toujours inassouvi de +cet homme timide et bon. Marthe, avec sa tendresse, le tenait en des +chaînes étroites. Si bien cachées qu’eussent été ses fredaines, elles +n’eussent point échappé, selon lui, à cette douce compagne, et la +crainte d’être soupçonné immobilisait le vieil homme de guerre, lui que +rien pourtant n’avait jamais effrayé dans sa rude carrière d’officier +d’habillement. + +Il était toujours perplexe, quand, se disant tout à coup qu’il ne +pouvait quitter ainsi, sans un mot d’adieu, l’infidèle, il donna au +cocher l’adresse du Grand-Hôtel, où il savait trouver un bureau +télégraphique encore ouvert. + +Et il brouilla de ces lignes fébriles le calme azur du petit bleu: + + «Madame, + +«Je n’ajouterai aucun commentaire à ce qui s’est passé tout à l’heure. +Veuillez faire descendre demain, à la première heure, chez votre +concierge, les six chemises qu’on m’a livrées jeudi dernier, toutes mes +bottines, mon costume neuf et la photographie de ma mère. + + «LÉON.» + +Puis il dit au cocher: + +--90, rue Saint-Georges. + +C’était là qu’il avait connu jadis une jeune femme, Mlle Ferdinande, et +un hasard lui avait appris, trois ans auparavant, qu’elle demeurait +toujours à la même adresse. + +Rue Saint-Georges, à l’entresol, deux fenêtres étaient faiblement +éclairées. Le capitaine gravit les vingt marches dans l’escalier sombre +et sonna à la porte de droite. Il sonna deux fois, trois fois, quatre +fois. A la fin, des pas glissèrent derrière la porte, qui ne s’ouvrit +point, et une voix cria: + +--Qui êtes-vous? + +Il dit son nom. + +La voix demanda: + +--Est-ce pressant? + +Et comme le capitaine, interloqué, ne répondait pas, la voix continua: + +--Le docteur est malade. Il ne peut pas se déranger. + +Et les pas s’éloignèrent. + +Le capitaine jeta une nouvelle adresse au cocher: 76, rue de Trévise. +Chemin faisant, il scrutait toutes les boutiques encore ouvertes, épiant +les doubles fonds possibles. Mais rien d’assez précis ne pouvait lui +permettre une démarche quelconque. + +Rue de Trévise, la maison était sombre. Toutes les fenêtres dormaient. +Le capitaine n’osa monter, crainte d’une méprise nouvelle. + +Alors il acheta un journal et consulta les petites annonces équivoques +de la dernière page: _Madame Paddy, leçons d’anglais, 39, rue +Montholon._ A l’adresse indiquée, au troisième étage, il y avait une +fenêtre éclairée. Le capitaine monta au troisième. Après le premier coup +de sonnette, un vieillard vint lui ouvrir. + +--C’est bien ici que demeure Mme Paddy? + +--C’est bien ici; mais que voulez-vous? demanda le vieillard avec un +fort accent allemand. + +--Je désirerais prendre une leçon d’anglais. + +--Ce n’est pas l’heure. Mme Paddy est en train de se coucher. + +--Raison de plus, fit observer le capitaine. + +Sans comprendre, le vieillard alla prévenir Mme Paddy. Le capitaine, +ému, attendait dans un petit salon. Mme Paddy apparut enfin, avec des +tire-bouchons gris aux tempes et un peignoir usé. + +--Faites-moi donner une leçon d’anglais, dit le capitaine, avec une +impatience toute militaire. + +--Je vous en donnerai moi-même, dit la vieille dame; mais le matin, de +neuf heures à midi, et, l’après-midi, de deux à sept heures. + +--Ah! fit le capitaine, vous donnez vraiment des leçons d’anglais? + +--A votre disposition, dit la vieille dame. Venez demain à neuf heures. + +--Je vous remercie, dit sèchement le capitaine. Je sais parfaitement +l’anglais. + +Il ajouta, furieux: + +--On n’annonce pas qu’on donne des leçons d’anglais quand on donne +véritablement des leçons d’anglais. + +Et il s’en alla, laissant les deux vieillards un peu surpris. + +Le capitaine, en remontant dans sa voiture, était fort désappointé. De +guerre lasse, il résolut de se rendre dans une maison publique. + +Il se rappela qu’il avait passé jadis des moments assez convenables dans +une petite maison plate, sise au coin de la rue de Steinkerque et du +boulevard Rochechouart. Il donna cette adresse au cocher. «J’aurais dû +commencer par là», se dit-il avec satisfaction, durant que la voiture +montait péniblement la rue Rochechouart. Elle prit la rue Turgot, +traversa la place d’Anvers et le boulevard extérieur et s’arrêta devant +une maison neuve, de belle apparence. La petite maison avait grandi +depuis qu’on ne l’avait vue. + +En revanche, le numéro avait rapetissé dans de notables proportions. Le +capitaine entendit le cocher qui riait dans sa barbe. + +--_Il_ est démoli! disait cette brute, _il_ est démoli depuis deux ans. + +Vexé, le capitaine paya sa voiture et s’en alla au hasard, sur le +boulevard extérieur. La pluie avait cessé. Des ombres passaient sous les +tristes réverbères. + + + + +GEORGES COURTELINE + + + + +V + +OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC UN NOUVEAU PERSONNAGE + + +Cependant, à l’angle du boulevard et de la rue Germain-Pilon, un +vieillard blanc, bien que vert encore, allait et venait, d’un pas +fébrile. Un manteau de couleur foncée l’enveloppait des pieds à la tête, +et, à la lueur d’un bec de gaz fiché dans le plâtre d’un mur, au-dessus +d’un bureau de tabac, les rares passants pouvaient voir des larmes +échappées de ses yeux rouler sur sa barbe de neige en gouttelettes +pressées et fines. + +--Oh! honte! murmurait-il; oh! cruel attentat, dont mon honneur, après +vingt ans, garde encore la brûlure ardente!... Quoi? tu conserveras, +cœur déçu, tendre et éternel blessé, le souvenir perpétuellement frais +de ton affront?... Quoi? jusqu’aux portes du tombeau, tu sentiras couler +doucement le sang de ta plaie incurable?... + +La neige s’était mise à tomber; mais le vieillard, tout à sa pensée, +semblait ne pas s’en être aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un +regard de hautain défi: + +--Eh bien, cria-t-il, sois maudit! Dieu d’inclémence, Dieu d’injustice! +toi que, depuis vingt ans, je prie en vain, toi que n’a pas su émouvoir +le spectacle de ma douleur, toi de qui, depuis vingt années, j’implore +inutilement le concours et l’intervention toute-puissante, demeure à +jamais abhorré! Je jette ton nom en pâture à l’exécration des +générations à venir! + +Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes, une voix, dans +l’éloignement, chanta: + + Mon oncle Agénor m’avait bien promis + La peau de son derrière pour m’en fair’un habit. + I’n’ma rien donné, c’est un vieux fourneau; + J’lui prêterai mon nez pour s’en faire un couteau. + + Frotte, frotte, + Petit pousse-crotte; + Frott’-moi l’dos, + Petit Dugourdeau. + +Nous avons dit du vieillard qu’il était déjà blanc et vert. + +Soudain il devint rouge. + +--Si c’était lui!... murmura-t-il. + +Puis, avec un affreux sourire: + +--Oh! connaître enfin cet Ennemi!... le tenir là, l’écraser de mes +genoux écumants, arracher à son épouvante un aveu dans un dernier +râle!!! + +La voix, qui se rapprochait, reprit: + + Mon oncle Ildefons’ devait me donner + Pour m’en faire un’chemis’ tous les poils de son nez. + Mais il a lâch’ment trompé mon espoir!... + Je lui prêt’rai mon nez pour s’en faire un’passoire. + + Frotte, frotte, + Petit pousse-crotte; + Frott’-moi l’dos, + Petit Dugourdeau. + +Le vieillard avança la tête, s’efforçant à pénétrer les ténèbres de +cette nuit d’hiver. + +Un promeneur attardé s’avançait les deux mains enfouies dans les poches. +C’était un homme aux puissantes épaules, à la moustache grisonnante +achevée en fil de fer. Il était décoré de la Légion d’honneur, et son +buste roulait sur ses hanches avec ce mouvement de steam-boat +particulier aux personnes qui ont longtemps porté l’uniforme. + +--Allons! prononça le vieillard d’une voix que lui seul entendit. +Assurons-nous à l’instant même! + +Et, aussitôt, bondissant hors de la ligne d’ombre, coulée du pied des +maisons, qui le dérobait aux regards: + +--Halte! cria-t-il. Halte-là! + +Le capitaine (nos lecteurs l’ont déjà reconnu) eut un léger recul +effaré. + +--Eh! fit-il. + +D’une voix où l’irritation le disputait au mépris: + +--Oses-tu bien, reprit le vieillard, venir troubler la quiétude du lieu +qui fut témoin de tes crimes? As-tu la mémoire si courte ou le remords +pèse-t-il si peu sur ta conscience que tu ne redoutes pas d’insulter de +vociférations incongrues ces mêmes échos qui, il y a vingt ans, +retentirent de cris de la victime? SOUVIENS-TOI! AH! SOUVIENS-TOI!... +Songe à cette nuit détestable où, dédaigneux des lois sociales, +ternissant à la fois l’éclat de mon blason et la pureté irréprochable +d’un nom que ton infortuné père avait porté avant toi, tu imprimas la +plus infâme des souillures aux fastes mêmes de l’Histoire. Ai-je besoin +de t’en dire plus long? Me contraindras-tu à l’horreur de piétiner une +fois encore les boues sanglantes du passé?... Dois-je te rappeler de +quel attentat monstrueux tu flétris, pour l’éternité, les mânes glorieux +de Thémistocle? + +Froid mais correct, le capitaine souleva au-dessus de son front le +chapeau haut de forme qui le coiffait, un chapeau aux ailes retroussées, +larges et creuses comme des péroraisons de discours académiques. + +--Une simple question, fit-il. Est-ce que vous auriez l’intention de +vous payer ma figure? + +--Mais... fit le vieillard. + +Il poursuivit: + +--C’est parce que de deux choses l’une: ou vous êtes ivre ou vous êtes +fou. Si vous êtes fou, allez vous faire soigner; si vous êtes ivre, +allez vous mettre au lit. Il est minuit et demi; j’ai affaire; et je +vous prie de me lâcher le coude. + +Le vieillard eut un rictus dont rien ne saurait exprimer l’excès de +féroce ironie: + +--Ne tente pas de nier, reprit-il. Tu souillas--et de quelle +façon!...--le fantôme du grand capitaine dont s’illustre l’antiquité. +Mais ce ne devait être là que le point de départ d’une existence vouée +tout entière à la débauche! Pourquoi faut-il qu’aveugle aux larmes de ta +mère, sourd aux justes représentations de ton aïeul expirant tu n’aies +pas opposé la digue de la pudeur au flot envahissant de ta perversité +précoce? Hélas! la soif des voluptés malsaines torturait ton cœur de +damné! Les plus infâmes appétits se jouaient, pareils à des jeunes +agneaux, en ton âme, plus immonde cent fois qu’une sentine!... La coupe +des plaisirs était là, offerte à ta concupiscence. Un mouvement eût +suffi pour l’écarter de tes doigts!... Ce mouvement, tu ne le fis pas. +Ta main s’avança, tremblante de désir, et, dix minutes plus tard, tu +avais ajouté à la liste, déjà si longue, de tes crimes, la plus noire, +la plus monstrueuse, la plus infâme des turpitudes: TU AVAIS ARRACHÉ +MILTIADE A SES DEVOIRS!!! + +Il y eut un instant de silence. + +--Oui, enfin, c’est une idée fixe, déclara doucement le capitaine. Eh +bien! je dois vous en prévenir, je suis un homme très patient, mais il +ne faut pas abuser. Je vous répète que j’ai affaire. + +--Ne m’oblige pas, reprit le vieillard, à te replacer sous les yeux la +liste de tes forfaits sans nombre. + +--Voulez-vous vous en aller? + +--Ne me force pas à évoquer ici le visage baigné de larmes du jeune et +triste Astyanax, enlevé par ta main criminelle à la plus tendre des +mères. + +--Voulez-vous vous ôter de là? + +--N’exige pas que je fasse revivre, en un tel lieu et à cette heure, les +hurlements d’Anadyomède... + +--Voulez-vous me laisser passer? + +--... les plaintes d’Héliogabale captif... + +--Nous allons nous fâcher, mon brave. + +--... les cris de vengeance des Thébains... + +--Pour la dernière fois, oui ou non, voulez-vous... + +--... et des lamentations, si légitimes, hélas! des Chiottes que tu +massacras!!! + +Le capitaine, quand le sang lui montait à la tête, devenait vert comme +un poireau. + +A ces mots, plus pâle qu’un linceul: + +--Vous dites? cria-t-il. Vous dites? + +--Je dis, expliqua le vieillard, que les infortunés habitants de l’île +de Chio... + +Mais il n’en put dire plus long. + +--Moi!... j’ai massacré des chiottes! hurla le capitaine, ivre de rage. +Moi, j’ai massacré des chiottes!... Ça, par exemple, c’est trop fort!... + +Les yeux lui sortaient de la tête, à l’évoqué de cette extravagante +boucherie. Il perdit, du coup, toute mesure, et, envoyant à un +demi-mètre derrière soi cette main qui avait tant de fois indiqué aux +soldats le chemin de la gloire, il la ramena, grand ouverte, sur le +visage du vieillard. + +Dans le silence de la nuit, le vieillard sonna comme un gong. + +Il fléchit sous le coup. Puis, s’étant redressé: + +--Je me suis trompé, déclara-t-il sur le ton de la plus extrême +politesse: vous n’êtes pas celui que je cherchais. Veuillez agréer mes +excuses. + +A cette déclaration inattendue: + +--Qui donc êtes-vous, homme étrange? questionna le capitaine d’une voix +où balbutiait l’angoisse. + +L’inconnu fit un pas en avant et, fixant sur les yeux de son +interlocuteur ses yeux, que les pleurs et les veilles avaient comme +enfoncés au fond de leurs orbites: + +--Vous voulez le savoir? fit-il. + +--Oui. + +--Vous l’exigez? + +--Je l’exige. + +--Prenez garde à ce que vous me demandez!... Dieu ne veut pas qu’on +viole ses secrets!... + +--Je ne crois pas en Dieu. + +--Malheureux!... + +--Je ne crois pas en Dieu, vous dis-je! + +--Craignez du moins. + +--Je ne crains rien. La peur, vieillard, m’est inconnue. + +Le vieillard soupira longuement. + +--Soit! fit-il, qu’il soit fait selon votre désir. + +Et, s’étant penché à l’oreille du capitaine, dont le cœur battait à se +rompre: + +--Apprenez toute la vérité, prononça-t-il avec une solennelle lenteur: +je suis le vidame de Buthenblant!... + +--Le vidame de Buthenblant!!! + +--Lui-même. + +Le capitaine poussa un cri terrible et s’évanouit. + + + + +GEORGE AURIOL + + + + +VI + +DANS LEQUEL LE CAPITAINE ÔTE SA REDINGOTE + + +Quand le capitaine reprit ses sens, l’étrange vieillard s’éloignait, en +fredonnant une chanson anglo-française: + + Il commence à se fair’ tard, + Twinkle, twinkle, little star! + Il commence à se faire tard, + Regagnons la ru’ Mouff’tard. + +Lorsque le petit point noir qu’il ne tarda pas à devenir se fut confondu +avec les brumes vespérales, le capitaine alluma un demi-londrès et +poursuivit sa route dans la direction de la place Blanche. + +Il était environ minuit et demi, et,--ne craignons pas de le dire,--le +ciel était clair comme une lame de sabre. + +Quelques bicyclistes attardés passaient, aussi rapides que des sylphes, +égrenant le long des trottoirs leurs petits grelottements stupides. + +Le capitaine atteignit sans encombres le nº 101 du boulevard de Clichy, +et, comme il levait les yeux par le plus grand des hasards, ou peut-être +même pour vérifier si la petite étoile persistait à «twinkler» ainsi +qu’elle y avait été si galamment invitée, il vit de la lumière aux +fenêtres du premier étage. + +--Tiens! pensa-t-il, les Bigorneau ne sont pas encore couchés. + +A ce premier étage du 101 demeuraient, en effet, Tancrède Bigorneau, son +ami, notaire de la Compagnie des tramways N.-N.-O.,--et son épouse. + +Le capitaine pensa simplement: «Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore +couchés»,--et rien d’autre. + +C’était un de ces hommes tout ronds qui constatent sans approfondir. + +Il eût pu, évidemment, déduire de cela que, sans doute, les Bigorneau +étaient allés se divertir aux _Gaietés de l’Escadron_, ou qu’ils avaient +dîné en ville, ou que Mme Bigorneau brodait quelque pantoufle, tandis +que Bigorneau achevait un travail pressé. + +Mais aucune supposition de ce genre ne lui vint, et il se borna à +murmurer: + +--Tiens! les Bigorneau ne sont pas encore couchés! + +Si quelqu’un l’avait croisé en ce moment, ce quelqu’un, à moins d’être +sourd, eût pu l’entendre murmurer les paroles en question;--mais, +personne n’étant passé, nul ne les entendit. + +En ce cas, direz-vous, comment savez-vous qu’il les prononça? + +Ceci est notre affaire. Nous l’avons su d’une façon ou d’une autre... + +Nous autres, romanciers naturalistes, nous avons à notre disposition des +procédés spéciaux qui nous permettent de nous procurer sans difficulté +les renseignements les plus volatils. + +Mais ce n’est pas le moment de parler de cela. + +Tout ce que nous pouvons vous confier (à la condition, toutefois, que +vous n’en disiez rien à personne), c’est que, ces paroles proférées, le +capitaine allait mettre le cap sur le Moulin-Rouge, dont les pourpres +tournoyantes semblaient le fasciner, lorsque, soudain, une des fenêtres +du premier étage s’ouvrit. + +Une dame en peignoir mauve parut sur le balcon, et: + +--Psitt! fit-elle. + +Elle fit «psitt» une seconde fois, et le capitaine, après un instant +d’hésitation, constata que ce «psitt» s’adressait bien à lui--car il +était le seul personnage vivant actuellement en scène sur l’Extérieur. + +--Eh bien? souffla-t-il. + +--Il est parti, répondit la dame mauve, il a pris le train de onze +heures quarante-sept. Tu peux monter... + +Le capitaine ne se le fit pas répéter deux fois, et, cependant que, +l’index de la main gauche sur la bouche, la dame en mauve refermait +silencieusement la fenêtre, il sonna. + +Il doubla la loge du concierge en poussant un grognement vague et +grimpa. + + Grimpons, légère, légère, + Grimpons légèrement! + +La porte de l’appartement s’ouvrit, et, dès qu’il fut dans le vestibule, +deux bras parfumés et nus entourèrent son cou d’un vivant cache-nez. + +L’ascension rapide qu’il venait d’accomplir ayant provoqué chez lui une +légère quinte, la dame murmura: + +--Si vous toussez, prenez mes lèvres vermeilles! + +Il les prit. + +Mais, presque aussitôt, il fut sevré de leur ambroisie. L’enivrant +cache-nez se dénoua, et la dame demanda: + +--Tu as donc fait couper ta barbe, mon chéri? + +N’ayant obtenu aucune réponse, elle entraîna son hôte dans la chambre à +coucher, et, lorsqu’à la lueur de la petite lampe nickelée elle aperçut +les traits martials de celui qu’elle avait appelé «son chéri», elle +devint pâle comme la nappe sur laquelle nous écrivons ces lignes. + +--Vous ici, capitaine? s’écria-t-elle. + +--Moi-z-ici, fit-il, moi-z-ici. + +Puis, ayant relégué son chapeau sur la cheminée, tranquillement il ôta +sa redingote. + +--Que faites-vous? demanda Mme Bigorneau. + +--Je retire ma redingote. + +--Pourquoi? + +--Parce que, si je ne la retirais pas, il me serait absolument +impossible d’enlever ensuite mon gilet. + +--Vous avez donc l’intention d’ôter votre gilet? + +--Mon gilet et le reste, déclara-t-il. + +--Dans quel but? + +--Dans l’unique but de ne pas prendre un repos que j’ai cependant bien +gagné. + +Ceci dit, il se débarrassa de son gilet, déposa sa montre sur une +console et joncha le sol de sa cravate; puis, ayant pris place sur le +canapé où Mme Bigorneau s’était assise: + +--Un beau temps! fit-il. + +Elle ne répondit rien. + +Il reprit: + +--Alors ce bon Bigornel nous a quittés. Encore une partie de pêche, sans +doute... Il a pris le train de 11 heures 47. Bonne affaire. Excellente +idée. S’il fait ce temps-là demain, Bigorneau prendra beaucoup de +poisson. + +Comme elle ne répondait toujours rien, il leva les yeux au plafond et +répéta: + +--Quel beau temps! + +Mme Bigorneau parut alors émerger de la profonde stupeur dans laquelle +elle s’était laissé choir. + +--Capitaine, dit-elle, vous devriez vous en aller... votre conduite +n’est pas celle d’un galant homme. + +--Comment? fit-il, je passais tranquillement sur la voie publique... +Vous m’avez appelé. Vous m’avez dit: «Bigorneau est parti. Viens!» Je +suis venu. J’ai pensé que la solitude vous effrayait, que vous ne +pouviez supporter l’idée d’être seule dans cet appartement, à la merci +des voleurs et des assassins, que le craquement des meubles vous +épouvantait... J’ai eu pitié de vous, et, en dépit de mes nombreux +rendez-vous d’affaires, je suis monté. N’est-ce pas le fait d’un galant +homme? + +--Vous arrangez les choses à votre façon, dit-elle. + +--Et à la façon de Barbari, mon ami et mon maître, rétorqua-t-il, en lui +entourant la taille de son bras. + +Il continua: + +--Si ma présence vous ennuie, pourquoi diable m’avez-vous hélé? + +--Votre présence ne m’ennuie pas absolument; mais je dois vous dire la +vérité. Ce n’était pas vous que j’appelais. La forme de votre chapeau +m’a trompée: je vous ai pris pour un autre, et cet autre est mon amant. +Vous me l’avez fait rater: il a dû passer quelques minutes après vous, +et, ne me voyant pas, il sera rentré chez lui... Voilà pourquoi je suis +si furieuse. + +--Il n’avait qu’à être exact, répondit le capitaine, et, puisqu’il n’est +pas venu, je le remplacerai. Je crois, du reste, qu’il est préférable +que vous trompiez Bigorneau avec un vieil ami comme moi... En tout cas, +il est absolument nécessaire que vous le trompiez. Si vous ne le +trompiez pas, il ne prendrait rien, et vous seriez le dindon de la +farce, puisque vous adorez la friture... + +Elle sourit et se leva. Ses cheveux blonds en profitèrent pour se +répandre en nappes dorées sur ses épaules, tandis que son peignoir, +trouvant l’occasion unique pour un tel exercice, se mettait à bâiller +éperdument. + +--Vous êtes la plus gracieuse créature que je connaisse, dit le +capitaine, et vous paraissez douée du plus délicieux caractère qu’on +puisse souhaiter. Je vous adore... + +--Vous m’adorez? Elle est bonne!... Mais vous ne songiez même pas à moi +il y a un quart d’heure... + +--C’est exact. Il y a cinq minutes, mon âme était vide de vous--et, +maintenant, votre image est à jamais installée sur la cimaise de mon +cœur. + +--S’il en est ainsi, dit-elle, je renonce à vous expulser. + +Elle toussa légèrement et poursuivit: + +--Ma physionomie vous plaît, et mon caractère vous semble bon. Mais, en +vérité, que dites-vous des jambes que voici? + +Elle retroussa son peignoir jusqu’au genou et découvrit une paire de +mollets dignes de notre Académie nationale de musique: + +--Que dites-vous de ça, capitaine? + +--C’est exquis. + +--Le Créateur, en effet, n’a pas oublié de me garnir les tibias, fit +Élise Bigorneau. + +Puis, sur une nouvelle manœuvre de jupes--prenons un ris, prenons-en +deux!--elle ajouta: + +--Mais il n’a rien négligé non plus pour l’agrément de mes fémurs. + +--Jamais fémurs ne furent plus divinement adornés, répondit le +capitaine, et je ne crains pas de leur décerner hautement ici le titre +de cuisses. + +--Mes jambes vous agréent, continua la charmante jeune dame, et mon +visage ne vous est point antipathique; mais si vous voulez vous donner +la peine de promener une main distraite sur mon corsage, ici, au-dessus +du cœur, j’ose espérer que vous serez également satisfait. + +Elle lui prit la main et la glissa dans l’échancrure du peignoir... + +Au contact de cette chair fraîche et souève, le capitaine devint rouge +comme une grenade. + +--Élise, rugit-il, soyez à moi! Il faut que vous soyez à moi +sur-le-champ. + +Elle se dégagea: + +--Je suis à vous dans une minute, dit-elle simplement. + +Et elle disparut dans le cabinet de toilette. + + + + +PIERRE VEBER + + + + +VII + +OÙ LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA REDINGOTE ET UNE PERSONNE QU’IL +A CONNUE AUTREFOIS + + +Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux bruits d’à côté; il +n’eut même pas la tentation de placer son œil au trou de la serrure. A +quoi bon? Tout vient à point... + +Il ne profita pas de ce répit pour descendre dans son laboratoire intime +et s’analyser. Le capitaine, on l’a dit, était de ces hommes forts, mais +peu compliqués, qui vivent les minutes comme elles viennent. Seulement, +il avait le souci d’être à la hauteur des circonstances, et il repassait +en lui-même les images licencieuses dont, à l’ordinaire, l’évocation +était d’un effet sûr. + +En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements qui demandaient le +plus de travail à enlever. Certes, il eût été malséant à lui d’ôter tous +ses linges; mais certains gestes de gens qui se dévêtissent sont assez +gauches et vulgaires, et le capitaine ne voulait pas les exécuter en +public. C’est ainsi qu’il défit ses bottines sans les ôter et déboutonna +son gilet de flanelle sous sa chemise, afin de le quitter en même temps +que celle-ci, le moment venu. + +Il était prêt: en deux mouvements, il pouvait se transformer de même +qu’au théâtre les mendiants se muent en fées. Un timbre sonna. Le +capitaine pensa: + +--Tiens! elle a gardé la femme de chambre... Tant mieux, car j’ai faim. +Voici le _bon gîte_ et, tout à l’heure, _le reste_; un _bon souper_ sera +de rigueur ensuite. + +On frappa; il dit, sans se retourner: + +--Entrez! + +--Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir vous déranger. J’arrive de +Limoges et je vous demande l’hospitalité pour une nuit. + +Le capitaine bondit vers l’arrivante, une vieille dame à repentirs +blancs. Vous croyez peut-être qu’il perdit son sang-froid? Nullement! En +moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (et pourtant j’écris assez +vite), il envisagea la situation: + +--Bon! une parente de province débarque chez Bigorneau sans être +attendue... d’ici à deux secondes, Élise va entrer dans la chambre... +l’adultère sera aussitôt constaté par cette cousine... elle préviendra +Bigorneau, qui fera une musique impossible... en tout cas, la réputation +de la chère aimée est compromise... Du toupet, comme disait Danton. + +Aussi, d’une voix où la politesse cachait mal l’irritation, il s’écria: + +--Bigorneau? Vous vous trompez, madame: ce n’est pas ici, c’est +au-dessus! Sonnez fort. + +Et mentalement, il ajouta: + +--Au-dessus, c’est un appartement à louer! Tu resteras bien dix minutes, +et cela me donnera le temps de déguerpir. + +La vieille dame sortit, en s’excusant. Elle avait à peine disparu que le +capitaine repassa en hâte son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate, +boutonna divers hiatus naguère savamment préparés et coiffa son chapeau. +Au moment de sortir, il se demanda s’il importait de prévenir Mme +Bigorneau; il conclut: + +--Ça prendrait trop de temps. La vieille va redescendre chez le +concierge, qui la conduira ici. Ces dames s’arrangeront. + +Il se contenta de placer bien en vue une carte de visite sur laquelle il +avait écrit au crayon: + + «Chère madame, + +«Je descends chercher de la bière. Ne vous impatientez pas. + + «L.» + +Puis il se glissa dans l’antichambre et, de là, dans l’escalier. Au +palier supérieur, la vieille cousine ne se lassait pas d’éveiller à +coups de sonnette les échos de l’appartement à louer. + +Le capitaine descendit, demanda «la-porte-s’il-vous-plaît» et sortit +d’un pas gaillard. + +Le ciel affichait toujours le même nombre d’étoiles. Pas une de moins. +Mais le Moulin n’était plus Rouge à cette heure tardive, et les rues +s’allongeaient dénuées de passants. + +Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset: y tenaient congrès +quatre effigies de Napoléon III, chacune de la valeur de 1 franc. Il +calcula: «2 francs de chambre, 1 franc de viande, et 0,30 de vin. Cela +me permettra d’attendre le jour; j’irai demain réclamer mes biens avenue +Montaigne.» + +A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre, où il savait trouver +une charcuterie de nuit. Sur son passage, les cafés fermaient; la +guillotine articulée des devantures s’abaissait lentement; les gaziers +avec leurs perches prenaient au vol les papillons de clarté des +réverbères; au seuil des brasseries, des messieurs et dames tout en +fourrures choisissaient des points de direction vers Cythère. Le +capitaine soupira, car il était resté sur son appétit d’amour, et il +regrettait d’être dépareillé. Il traversa les boulevards, et c’est +vainement que des fantômes lui proposèrent d’acheter le _Soir_. + +Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée, versait des torrents de +lumière sur ses obscurs contemplateurs. Au centre, dominant comme en une +apothéose l’harmonie des galantines et des têtes roulées, des veaux +piqués et des foies-gras, une dame en tablier blanc et en fausses +manches de toile candide, coupait des tranches minces et larges à même +les terrines, puis elle les insérait dans la fente d’un morceau de pain, +les bénissait d’un signe de croix de moutarde, y joignait deux +cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait le tout à +l’acheteur. + +Auprès d’elle, des sous-chéroubim affûtaient des couteaux, détachaient +des boudins, séparaient des côtelettes et taillaient dans la plaie +incurvée des jambons roses. Et la procession des noctambules affamés +défilait sans cesse devant le comptoir féerique. Du doigt, ils +désignaient leur emplette, ou bien fouillaient avec une fourche dans les +compartiments d’un échaudoir, en retiraient une saucisse plate. Et le +couvercle de la boîte, en se rabattant, soufflait une exquise haleine de +bonnes choses pas chères en train de mijoter. + +C’étaient des gens de toutes castes, des brahmanes en riches +pelleteries, des yoghis journalistes sortant de leurs antres, des pârsis +du _high-life_ en habit, accompagnés de leurs petites amies, très +égayées de souper avec les mangeailles des pauvres; puis les parias, les +va-nu-pieds et les traîne-savates qui venaient varier un peu la +monotonie d’avoir toujours faim. Et, auprès, des hétaïres horribles, de +celles qui font illusion aux seuls poivrots et leur vendent à bas prix +des faveurs défraîchies; en cheveux et vêtues de peignoirs sombres, +elles discutaient à haute voix les mérites des charcuteries, avec des +allusions d’une traditionnelle grivoiserie. + +Dans l’angle le plus reculé de la salle, sous les pendentifs des +quartiers de lard, un vieux bonhomme, accroupi, chantait doucement un +refrain empreint d’un maniérisme dix-huitième siècle: + + L’Amour s’en vient en sa nacelle, + Accueillez-le, ma toute belle, + Chloris, il vous attend... + Mais la brise est par trop volage, + L’Amour a repris son voyage: + Chloris, il n’est plus temps. + +Le capitaine entra et jetant, d’un geste noble, l’effigie de l’homme de +Sedan: + +--Vingt sous d’assortiment! demanda-t-il. + +Une des mégères le dévisagea, puis s’écria: + +--Bah! Léon!! + +A l’appel de son prénom, le capitaine eut un mouvement involontaire; la +femme en cheveux s’excusa: + +--Vous offensez pas si je vous appelle Léon: c’est que vous ressemblez +en mieux à une personne... + +--... Que vous avez beaucoup aimée, peut-être? répondit-il en riant. + +--Ah! fichtre non! pas des masses! Mais ça, ça me regarde, pas vrai? + +--Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine à se tenir debout. + +--Alors, reprit la femme, c’est pour ça que j’ai dit: «Tiens, Léon!» Ça +m’a remué des souvenirs... Non, ne prenez pas de terrine de lièvre; ils +la font avec du bœuf avarié. Prenez plutôt une petite queue de porc: ça +ne trompe pas... Oui, Léon, le seul homme qui m’ait laissée +indifférente... enfin, mon mari. + +--Vous avez été mariée? fit le capitaine d’un air dégagé quoique +empressé. + +--Un peu, mon neveu. J’ose le dire, je n’ai pas toujours été ce que je +suis! j’ai occupé un rang dans la société... A ta place, je demanderais +moins de gelée et un peu plus de cornichons, mon gros chien... J’ai été +une femme honnête. Seulement, tu comprends, je suis seule sur le globe, +j’ai plus d’appui; mon amant a été _fait_ la semaine dernière, et me +voilà sans un bras pour me défendre. Ce qu’il me faudrait ce serait un +homme comme toi, ni beau ni laid, mais fidèle et sûr, et pas trop +exigeant sous le rapport de l’argent. + +--Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous fûtes mariée? + +--Je viens de te l’annoncer... Avec un type à son aise... Passe-moi un +de tes cornichons... merci... Avec un soldat et un gradé, encore... + +--Ah! Et il est mort?... + +--Oui... non... sais pas... pas curieuse... je l’ai lâché. + +--Vous avez quitté le domicile conjugal? + +--Oui, j’ai quitté le... chose... Encore un cornichon s’il t’en reste... +j’ai filé en compagnie d’un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans. +J’avais assez des militaires. + +--Vous avez déjà connu des militaires?... + +--Oui, tous les officiers du régiment de mon mari... C’était une enquête +personnelle que j’avais commencée; j’avais tenu à la mener jusqu’au +bout. + +J’ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie, il m’a plantée là, pour +s’enfuir avec une connaissance de wagon... Voilà... on se prend les uns +aux autres et on se quitte les uns pour les autres... C’est ça la vie... +Redemande donc du veau piqué. Non, c’est moi qui te l’offre, tu me +plais. Fais donc pas de fierté. + +--Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité n’était pas moins piquée +que le veau qu’il mangeait, votre mari n’a pas couru à vos trousses? + +--Ouiche! Il n’était pas assez dégourdi: un capitaine d’habillement... + +--Oh! reprit-il, soudain éclairé, un officier du 270e, hein? + +--Bah!... Tu l’as connu? Léon Napau... Tu lui ressembles en mieux. + +Elle continuait à parler; mais Léon ne l’écoutait plus. Il la +reconnaissait à cette heure: c’était Célia! Mais combien enlaidie depuis +dix ans! devenue grasse, informe, la figure couperosée, les yeux rouges, +la voix rauque. Elle lui plut ainsi: il lui trouva désormais l’attrait +des choses détraquées. Lui qui voulait tout à l’heure connaître des +filles, il était servi à souhait; en outre, il pouvait s’offrir cette +spéciale vengeance: devenir incognito l’amant de cœur de cette femme qui +jadis l’avait tant détesté et trompé. + +Il lui dit donc: + +--J’ai été l’ami de Léon Napau! + +--Un ami de Napau, avec qui je n’ai pas encore couché! Tu serais le +seul! Il faut réparer cet oubli. + +Et elle l’entraîna au dehors. + + + + +JULES RENARD + + + + +VIII + +X... CHEZ LES INDIENS + + +Si nous revenions à X..., ce «gros mouton», comme l’appelle Marthe? Il +me semble qu’il fait un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite +la corvée de le mener jusqu’au bout et n’a droit qu’aux sorties +indispensables et pressantes. C’est le héros de notre roman. N’y pensons +jamais, soit; mais parlons-en toujours un peu. Qu’il tienne de la place; +qu’au premier signe il réponde: «Présent!» et, chaque fois qu’il voudra +se sauver, donnons un vif croc dans les jambes croisées de son X... + +Je le retrouve encore abattu par cet exercice qui est l’unique manière +de répondre à l’indiscrète question du _Mercure de France_: + +«Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan de relations +intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et l’Allemagne +et quels seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour y parvenir?» + +Collé de la sorte au pied du mur frontière, un honnête homme ne discute +pas. Il attire sur son cœur sa noble et docile épouse. Il l’étreint de +ses bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées, tâchent de faire un +enfant, c’est-à-dire un soldat de plus. + +Ainsi les petites revues savent, quand il le faut, rendre service aux +grands pays. + +--Tu m’aimes donc toujours? demanda Marthe, avec cet étirement des bras +et des jambes particulier aux poulpes mal écrasés. + +--Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau du plaisir, dit X..., et il +me plaît d’en écouter le murmure qui s’éloigne. + +--Tiens! c’est mignon, ça, fit Marthe. On dirait de l’indien. + +--Tu réveilles en moi de doux souvenirs. + +--Aurais-tu vu des Indiens? demanda Marthe, palpitante. + +--Je commence, se contenta de répondre X... Après neuf ans de séjour, +New-York me devint inhabitable. On n’y parlait que de Paul Bourget. On +ne pouvait plus faire une course sans craindre de passer sous son +objectif. Comme celui de Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la +ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu qu’un lac, d’aller +voir des hommes qui scalpent pour de bon: je partis à la recherche du +dernier des Mohicans. + +--Il est mort en 1757, fit Marthe. + +--Tu ne parles que du dernier, reprit X... Moi, je parle du dernier +_irrévocablement_, comme sur les affiches. Qu’on se le dise. N’exige +point, ma chère petite Marthe retrouvée, que je te raconte les détails +d’un voyage long et monotone comme un volume de Pierre Loti, et qu’il te +suffise de savoir que j’arrivai enfin au bord d’une rivière où +j’aperçus... + +Voici déjà que je t’intéresse: tu frissonnes, et, si tu étais mère, tu +jetterais un regard d’anxiété au berceau de ton enfant, pour t’assurer +qu’il y dort près de toi, tranquille... J’aperçus, dis-je, sur l’autre +bord de la rivière, un être partiellement vêtu. Debout, immobile, il +semblait faire sécher au soleil la teinture d’iode qui n’était que la +couleur naturelle de sa peau. + +«--Qui va là? demandai-je étourdiment, comme le locataire d’un septième +étage qu’on dérange. + +«--Ça ne te regarde pas!» telle fut la réponse que je devinai, car +l’Indien se dispensa de dire un mot ou de faire un geste, et il me parut +d’un calme d’où je n’espérai le tirer que s’il y consentait, et non par +ma propre force ni par celle de deux bœufs attelés au même joug. +D’ailleurs je réfléchis que j’avais mal posé la question et que c’était +moi qui «allais là», tandis que lui restait sur place. Il avait donc le +droit d’interroger. Comme il n’en usait pas, je résolus de lui faire des +avances pacifiques, et je levai un doigt vers le ciel. + +--Qu’est-ce que ça voulait dire? demanda Marthe. + +--Ça voulait dire: Je suis seul. Ne crains point que j’aie derrière moi +une armée nombreuse comme les feuilles de la forêt, car, si j’avais +cette armée, j’ouvrirais et je fermerais mes dix doigts le plus +rapidement possible, sans m’arrêter. + +--Et que dit l’Indien?... demanda Marthe. + +--Je crois qu’au fond ça lui était égal. Aucun de ses muscles ne +broncha... ou alors, ils bronchèrent tous avec un tel ensemble qu’on ne +pouvait distinguer le jeu de l’un du jeu des autres. Je crus devoir +changer adroitement le sujet de la conversation: je tirai de ma poche +une pièce de cent sous, «l’honneur moderne», dit Marcadet, et je la fis +briller au soleil comme une petite lune maligne. Aussitôt, l’Indien +sauta dans un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me tendit +galamment la main pour m’y faire entrer. Je m’installai et lui dis, en +langue universelle: + +«--Comment t’appelles-tu, fils de la Nature? + +«--L’Aiguille; c’est, dit-il, le nom de guerre que me donne ma tribu à +cause de mon adresse à l’arc. Mais un nom en vaut un autre: dis le tien. + +«--X..., répondis-je; c’est le nom que je mérite par la perfection avec +laquelle j’imite le sifflement des reptiles. + +«--Que me veux-tu? La terre du visage pâle manque-t-elle de gibier au +point qu’il braconne sur la terre des autres? + +«--En effet, dis-je, le gibier de mon pays devient rare. Tu parcourrais +nos plaines sans y trouver une trace de buffle ou d’éléphant, et les +couvées de perdrix ont mal réussi cette année. Mais l’odeur du gibier +n’est pas ce qui m’attire. + +«--Ton wigwam manque-t-il de femmes? dit l’Aiguille. As-tu faim de la +chair des nôtres? + +«--Non, l’Aiguille, je peux attendre: j’ai pris mes précautions avant de +partir. + +«--Que désires-tu donc? Parle avec celle des deux pointes de ta langue +fourchue qui dit la vérité. + +«--Je désire l’adresse du dernier des Mohicans. + +«--Le daim est léger mais faible; le cerf est agile mais fort. + +«--Je ne dis pas le contraire, l’Aiguille. + +«--C’est moi le cerf, et toi, le daim. + +«--D’accord, mon cher l’Aiguille, et je prie humblement le cerf de +donner au daim l’adresse du dernier des Mohicans. + +«--As-tu des yeux pour ne pas voir? dit l’Aiguille; les araignées +ont-elles tissé leur toile sur tes prunelles? Le dernier des Mohicans, +c’est moi! + +«--On dit ça, répliquai-je, ironique. + +«--As-tu mal aux cheveux? Faut-il que je t’en débarrasse? s’écria +l’Aiguille, irrité. + +«--Il me semblait avoir lu le récit de sa mort. + +«--Les visages de farine lisent des livres, répliqua l’Aiguille. Les +mensonges du cœur ne leur suffisent plus: ils apprennent les mensonges +écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit la terre, le ciel et +l’eau. + +«--Tu oublies le feu, grande Aiguille. + +«--La veille d’une bataille, continua l’Aiguille sans relever +l’impertinence, un chef brave craint-il de faire des politesses à sa +femme, et, le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfiniment pour +elle le fruit confié? Non: le fruit crève l’écorce. Et le fruit, c’est +moi. J’ai dit. + +«--Bien dit. Puisque c’est toi le dernier des Mohicans, je te conjure de +me mener dans ton village et de me présenter à ta famille. Je paierai ce +qu’il faudra. + +«--Les visages poudrés ont des traîtres, dit l’Aiguille. + +«--Pardon, ils n’en avaient qu’un: Dreyfus, et justice est faite, +répondis-je avec une fierté mêlée de honte. D’ailleurs, tu peux me +fouiller.» + +L’Aiguille ne se le fit pas répéter. + +Il me prit mon tabac à manger, mon canif, ma montre et un certain objet +dont, tu le sais, Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans +cette histoire, sinon le principal rôle, du moins le premier des +secondaires. + +--Quel objet? dit Marthe. Je me perds en conjectures. + +--Patience, répliqua X..., heureux de l’effet produit. Mon unique souci +est de piquer ta curiosité. Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et, +de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur mes genoux le plus +possible du poids de ton corps. + +--Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en étais où l’Aiguille... + +--Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir et les dépose au fond du +canot. Puis il saisit les avirons et me dit: «Suis-moi.» + +La recommandation était superflue, car, si une chose en suit une autre, +c’est l’arrière d’un canot dès que l’avant s’ébranle. + +«--De la prudence, fis-je, hein? l’Aiguille! + +«--Es-tu donc, dit-il, une pierre qui va au fond de l’eau? + +«--Je ne sais nager que dans la joie, l’Aiguille, et, si ta coque +chavire, je ne resterai pas une minute de plus à la surface. + +«--Les caïmans t’empêcheront de couler, grand X..., à moins que tu ne +sois un oiseau pour déployer tes ailes.» + +Cette phrase ambiguë me choqua, et j’allais me croire traité de voleur, +lorsque nous entendîmes le mugissement d’une cataracte. + +--Vous étiez perdus! s’écria Marthe, les doigts joints. + +--Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire une pareille bêtise, puisque me +voilà? répliqua X..., dont les mains avaient disparu. Je poussai, +d’ailleurs, le même cri que toi. + +Mais l’Aiguille me dit avec mépris: + +«--Mon frère a-t-il l’habitude de se désaltérer aux gourdes pleines de +feu?» + +--Je ne comprends plus, dit Marthe. + +--Cela signifiait: «Mon frère boit-il trop d’eau-de-vie? S’enivre-t-il +de liqueurs fortes? Et veut-il que d’un coup de tomahawk, je fasse +rentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent au moindre danger?» + +A ces mots, l’Aiguille rama vers la rive. Il me débarqua, se débarqua +lui-même, prit le canot, le chargea sans façon sur mes épaules, et, +tandis qu’il écartait les hautes herbes, je portais le frêle esquif, et, +d’un pas rassuré, nous côtoyâmes la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la +cataracte, et nous aurions, avec une égale aisance, remonté n’importe +quel courant. + +Comme je le complimentais de cette manière d’écluser, l’Aiguille me dit: + +«--Figure-de-Craie, il est plus facile de voir courir un chat sauvage +que de le prendre. + +«--Je m’en doutais, l’Aiguille, bien que le rapport m’échappe. + +«--Oiseau babillard, ce qu’on ne peut faire par la force, il faut le +faire par la ruse. + +«--Évidemment, dis-je, mais à quoi cela nous avance-t-il?» + +En effet, nous n’avancions plus. Les herbes devenaient inextricables. +Elles se multipliaient en grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de +_la tête_, et l’Aiguille même, justifiât-il son nom à la lettre, n’y +pénétrait pas. + +«--As-tu une allumette?» me demanda l’Indien. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu’un sonne! + +--Qu’il entre, dit X... Je finirai mon histoire une autre fois. +Souviens-toi, chère Zibeline, que je m’arrête juste au moment où +l’Aiguille et moi nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin, +mettre le feu à une forêt tout entière. + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +IX + +L’HÔTEL DE SÉNÉGAMBIE + + +On sonna une seconde fois. + +--La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit Marthe. + +Elle alluma un bougeoir. + +--Accompagne-moi, dit-elle à X... J’ai peur d’y aller seule. + +La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine, sur le palier sombre, un +individu d’assez mauvaise mine, coiffé d’un melon à bords plats. + +X... allait refermer la porte sans plus d’explications, quand l’inconnu +poussa un cri étrange, rauque, guttural, qui fit trembler les murs et +les barreaux de l’escalier. + +La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière et s’était laissé choir +sur une chaise, à demi-morte de peur. + +A sa grande surprise, X... ouvrit la porte toute grande et tomba dans +les bras de l’inconnu, qu’il embrassa avec effusion. + +Il l’attira dans l’antichambre et, le présentant à Marthe: + +--Mon ami, l’Aiguille, dit-il, le dernier des Mohicans. + +Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina le nouveau venu. Il était +vêtu d’une petite jaquette noire, d’un pantalon à raies et d’une chemise +à col cassé. X..., quand le Mohican eut ôté son chapeau, s’aperçut qu’il +avait coupé sa longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués +maintenant sur son front rouge, se partageaient en deux bandeaux. + +Quand ils furent installés tous trois dans le petit salon: + +--Mon frère au visage sombre, dit X..., m’expliquera-t-il par quel +prodige il se trouve en ce moment à Paris? + +--Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il y a quelques mois, la mort +d’un oncle d’Europe qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas +fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner ses guêtres de +cuir le long de la rivière Hudson. Il s’embarqua comme aide-cuisinier +sur un steamer et débarqua au Havre, d’où il gagna Paris péniblement, en +vivant du prix des leçons de tatouage qu’il donnait, de ci, de là, dans +les casernes. Arrivé à Paris, il se mit à la recherche de l’hôtel de +Sénégambie, où, selon les messages, le vieux Delaware avait brisé son +calumet. Pas plus d’hôtel de Sénégambie que sur la bosse d’un bison +sauvage. + +--Amère déception, dit X... + +--Tu parles, reprit le dernier des Mohicans. Les leçons de tatouage se +faisaient rares. Je rencontrai, à l’hôtel où j’étais descendu, un +Aïssaoua mangeur de verre, qui m’aida de ses conseils. C’est un charmant +garçon, avec qui j’ai passé de bonnes heures. + +--Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe. + +--Il n’y a pas, reprit l’Aiguille, de compagnon plus économique qu’un +Aïssaoua, mangeur de verre et de porcelaine. Quand je l’emmène à la +brasserie, non seulement il ne boit point, mais il mange une bonne +partie de mes soucoupes, ce qui me permet de ne payer au garçon qu’une +faible partie des bocks consommés. + +--Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous être de quelque secours? + +--Ce frère au visage noir, répondit l’Aiguille, est un garçon à la +coule. Sur ses conseils, ton frère, qui fut toujours agile pour +chevaucher sans selle les chevaux sauvages, postula pour entrer comme +côtier à la Compagnie des omnibus. Mais on n’y reçoit que des Français. +Je me tournai alors d’un autre côté et, grâce à des relations que +l’Aïssaoua sut me procurer, je trouvai enfin la position que j’ai +aujourd’hui, ce qui me met à l’abri du besoin. + +--Quelle position? demanda X... + +--Une femme au visage pâle, répondit gravement le Mohican, s’est prise +d’une grande passion pour ton frère et lui donne les pièces d’or et +d’argent qu’elle-même reçoit d’autres visages pâles. Aussi ton frère +vit-il aussi librement dans ta grande ville que s’il s’abreuvait encore +aux eaux du Potomac. + +X... garda le silence. Mais, au bout d’un instant, il ne put s’empêcher +de dire que la conduite du dernier des Mohicans ne manquerait pas d’être +sévèrement interprétée par certaines personnes et que les glorieux +ancêtres Delawares, s’ils apprenaient la chose dans l’autre monde, +pourraient bien n’être pas contents. + +--Je vénère mes darons, affirma l’Aiguille, en s’inclinant jusqu’à +terre. Quant à prétendre qu’ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en +se relevant, c’est aussi fort que de jouer au bouchon dans une forêt +vierge avec des boutons de fleurs d’oranger. Mes aïeux étaient des +hommes très fiers, qui ne s’assujettissaient point aux soins du wigwam +et qui regardaient leurs compagnes comme de simples domestiques. Mais si +ces dames leur rapportaient, au retour d’une visite au camp des visages +pâles, de l’eau de feu, des pâtés de venaison et des chaînes de montre, +ils fermaient, croyez-le bien, leurs yeux intrépides. + +--Pourtant, objecta X..., le grave Chingachkook? Et le terrible Uncas? + +--C’était tout mecs, dos et marlous, répondit l’Aiguille. On ne +s’intitule pas le Grand-Serpent ou le Cerf-Agile quand on a l’intention +de mener une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur personne, +pas?... + +Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en vidant sur la table le +contenu d’un portefeuille. + +X... et sa femme virent une belle collection de mèches de cheveux noirs, +blonds et roux dont quelques-uns, moins fins, se contournaient en +volutes. + +--Le gibier ne manque pas, dit l’Aiguille. Les femmes au visage pâle +aiment beaucoup ton frère, qu’elles appellent Amadou. Je dirai même +qu’elles l’aiment trop. + +Et il fredonna: + + L’aut’jour avec Thérèse, + Arrivant à son heure, + Je vis avec terreur + Qu’à s’mettait à son aise. + +Pardon, madame. + +--Voyons, dit X..., comment as-tu su que j’habitais ici et par quel +hasard t’amènes-tu chez moi au moment précis où je réintègre le domicile +conjugal après une absence de dix ans? + +--Mon frère pâle était tout à l’heure chez le quart-d’œil. Il n’a pas +remarqué sur un banc son frère au visage sombre, qui lui faisait des +signes d’intelligence, interceptés constamment par les flics? + +--J’ai bien cru voir, en effet, quelqu’un qui se démenait dans l’ombre; +mais j’étais trop occupé à ce moment pour y faire attention. + +--Ton frère va assez souvent chez le quart-d’œil, continua placidement +le dernier des Mohicans. Il lui arrive même parfois de passer la nuit +dans ce petit abri que les visages pâles dénomment violon. Ce soir, on +m’avait arrêté pour affaires graves; mais faut croire qu’il y avait +erreur sur la personne, car j’ai été relâché au bout d’une heure. +J’avais retenu ton adresse. Je me suis dépêché de venir te voir, avec un +petit détour: le temps d’aller rassurer Irma et d’y faire payer mon +sapin... + +C’est pas tout ça, mes enfants, continua l’Aiguille. Maintenant qu’on +s’est revu, il s’agirait de se concerter pour retrouver l’hôtel de +Sénégambie et les pépètes du vieux Delaware. + +--Tu es sûr que l’hôtel de Sénégambie n’existe pas à Paris? + +--J’en suis sûr. D’ailleurs, le message ne parlait pas de Paris. Il +disait simplement: _Oncle de France décédé à l’hôtel de Sénégambie._ Et +c’était signé «Bigorneau». Qui peut être ce Bigorneau? Un secrétaire, un +homme d’affaires, un domestique? + +--Il s’agit donc, dit X..., de chercher dans quelle ville de France ou +d’Europe se trouve l’hôtel de Sénégambie. Ça doit être dans une grande +ville. + +--Qui sait? dit l’Aiguille, bien que je voie peu, à la vérité, le noble +Delaware échouant à Étampes (plum’ aux tempes) ou à Sisteron (plum’ au +front). + +--Écoute, dit X...: il se fait tard, et je crois qu’il est grand temps +d’aller se coucher. Tu viendras déjeuner demain matin. + +--Ça ne se refuse pas, dit l’Aiguille. Faudra-t-il amener le mangeur de +verre? Vous savez qu’il n’est pas difficile à nourrir. Avec un litre +vide, mon frère pâle en verra la farce. + +--Ce n’est pas ça, dit Marthe, la salle à manger est un peu étroite. +Nous ferons connaissance avec votre ami plus tard. + +--C’est comme vous voudrez, dit l’Aiguille. + +Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait trois pas que ses +sourcils se froncèrent. Il aspira l’air avec véhémence et poussa un cri +rauque, le cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De son index +tendu, il désigna une des fleurs du tapis. X... s’approcha et distingua +une faible trace de poussière blanchâtre, qui gardait la forme d’une +semelle de bottine. + +Le dernier des Mohicans avait rampé jusqu’à l’empreinte. Il la flaira en +silence. Puis il dit à voix basse, en se relevant: + +--Le chef aux trois galons d’or a passé par là. Il avait certainement +des intentions mauvaises, car la plante est plus appuyée que le talon. +Mon frère au visage pâle n’a-t-il pas dit chez le commissaire que sa +femme vivait avec un capitaine? + +--C’est juste, dit X... Tu as un beau flair de Mohican. Mais tu te +fiches dedans, en voulant nous épater. A preuve que la trace en question +est la trace de mon pied. + +Et, posant sa bottine sur l’empreinte, il fit constater une concordance +irréfutable. + +--Possible, dit l’Aiguille. Ceci n’est qu’un détail. L’important est de +retrouver l’hôtel de Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle qui +répond au nom de Bigorneau. Ton frère viendra donc déjeuner demain. En +retour, vous lui permettrez de vous offrir à dîner et de vous emmener au +bastringue. + +Il prit congé. X... resta seul avec Marthe. Ils avaient, dans un court +espace de temps, évoqué suffisamment de souvenirs pour un homme seul et +pour une seule dame. Ils s’allèrent mettre au lit et n’évoquèrent pas +plus avant. + + + + +GEORGES COURTELINE + + + + +X + +APPARITION DE DEUX INGÉNUES + + +Huit jours après les événements que nous venons de rapporter, par une +splendide après-midi d’hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot, +en méditant sur l’inconstance des femmes et l’inanité des biens de ce +monde. Or, comme il tournait le boulevard, il tomba sur un groupe +compact de cinquante à soixante personnes, au sein duquel s’agitait et +gesticulait une silhouette aperçue de dos, aux cheveux plus blancs que +la neige, que coiffait un chapeau de feutre vaste comme le Champ de +Mars. + +En face de ce personnage, un inconnu aux larges épaules d’hercule +rougeoyait d’exaspération et répétait sans se lasser, d’une voix qui +voulait être calme et n’y réussissait qu’à demi: + +--Je vais péter comme une chaudière! Je vais péter comme une chaudière! + +Le capitaine était d’un naturel curieux. + +Il s’approcha; par-dessus la houle des têtes, qu’il dominait de sa haute +taille, il jeta un avide coup d’œil. + +--Allez-vous me ficher la paix? criait l’homme aux épaules d’hercule. Je +vais péter comme une chaudière, je vous dis!... + +Mais: + +--Tu es le plus infâme des hommes! répondit la silhouette vue de dos. + +--Je vais péter!... + +--Le plus lâche et le plus vil de tous! + +--Je vais péter!! + +--M’obligeras-tu à consommer publiquement ta honte et ton déshonneur? +Dois-je te jeter, devant tous, à la face l’épithète--l’horrible +épithète--que le succube, jusqu’à ce jour, a seul osé disputer au +vampire? + +--Je vais péter!!! + +--Ah! c’est ainsi? Eh, bien, moi, je vais tout dire, vociféra l’homme +aux cheveux de neige. Tu as profané les mânes éplorées de l’infortuné +Étéocle! Ose dire que ce n’est pas vrai! + +A ces mots: + +--C’en est trop! Je pète! cria l’hercule, les yeux flambants d’un +sauvage désir de vengeance. + +Il dit, et, d’un geste énergique, il ramena en arrière de lui sa main, +plus large qu’une casquette. + +Ce fut un éclair: rien de plus. + +Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à l’élasticité d’une bande +de billard, la main rebroussa chemin brusquement: elle redescendit le +courant avec la prestesse gracieuse d’une périssoire lancée à toute +force de rames... + +Le vieillard, frappé au visage, rendit un son métallique. + +La foule, indignée, n’eut qu’un cri: + +--Oh!... + +Puis: + + Quoi? frapper un vieillard chenu... + +(s’écrièrent les assistants avec un touchant unisson) + + Quelle lâcheté sans égale! + Le visage outragé de ce pauvre inconnu + Arbore la rougeur des flammes du Bengale! + Sur l’homme au cœur abject qui n’a pas hésité + A jeter un vieillard en pâture à sa rage, + Tombons à l’unanimité!... + Nous sommes cent contre un! Courage! + +Et nul doute que ces paroles eussent été suivies d’un effet immédiat si +le vieillard, opposant de ses bras écartés une digue à la vindicte +publique, ne se fût écrié: + +--Arrêtez!... Cet homme n’est pas celui que je cherche! + +La foule devint pâle de surprise. + +--Allons! poursuivit le vieillard d’une voix sourde où se plaignait un +immense découragement, ce sera pour une autre fois!... Monsieur, +ajouta-t-il, je vous prie d’oublier les propos inconsidérés que je me +suis permis tout à l’heure. C’est à un autre qu’ils s’adressaient. + +Du coup: + +--Eh! parbleu! se dit le capitaine, je savais bien que cette voix ne +m’était pas inconnue!... C’est le vidame de Buthenblant! + +C’était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux demoiselles: Odette +et Odyle, deux anges de pureté et de grâce, de qui les yeux étaient +quatre bleuets et les bouches deux petits pots de fraises. Semblablement +habillées, elles portaient, l’une et l’autre, la même toque de loutre +hérissée d’une plume de pintade, la même jupe à carreaux blancs et +noirs, le même mantelet mastic agrémenté par la fantaisie du couturier +de petits losanges de frangipane. + +L’incident clos et la foule dissipée: + +--Eh bien, tu es content, papa? ironisa la plus jeune des deux. Tu t’es +encore fait f... une gifle! + +--Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une lente gravité. Tu ne sais +pas ce que tu dis. + +--Ça, par exemple, c’est tapé! déclara aussitôt la seconde jeune fille. +Et puis, d’abord, si tu voulais bien être polie avec l’auteur de nos +jours? «Tu t’es fait f... une gifle; tu t’es fait f... une gifle!» En +voilà une façon de parler! + +L’autre se dressa sur ses ergots. + +--Pardon. Ce sont des ordres? dit-elle. + +--Parfaitement. + +--Oui? Eh bien, ma chère, tu peux te les mettre quelque part. + +--Je peux me les mettre quelque part? + +--Sans l’ombre d’un doute. + +--Répète-le. + +--Je le répète. + +--Odette, mon trésor, fit Odyle, je vais aller te cueillir les puces. + +--Odyle, mon cœur, dit Odette, je vais aller te peser le foie de veau. + +Odette blêmit; Odyle s’empourpra d’un lever d’aube. + +--Chameau! cria celle-ci. + +--Volaille! hurla celle-là. + +--Rosse! + +--Gueuse! + +--Saleté! + +--Pourriture! + +Le parapluie brandi par le vide des espaces, les deux vierges allaient +s’élancer l’une sur l’autre, quand: + +--Mesdemoiselles de Buthenblant, peut-être? questionna le capitaine, qui +s’était avancé le chapeau à la main. + +Le vidame eut un tressaillement de surprise. + +--Ah! c’est vous, capitaine, fit-il. Enchanté de vous retrouver. Mes +filles, en effet! + +Le capitaine sourit. + +--Elles sont charmantes, déclara-t-il. + +Mais il n’en put dire plus long. + +--Oh! c’te poire! Oh! c’te poire! s’exclamaient d’une seule voix les +demoiselles de Buthenblant. Non, pige-moi la gueule du monsieur!... +C’est ce blair, surtout! c’est ce blair! Ah! non! mince de bobéchon! +A-t-i une tête!... A-t-i une tête!... + +Rouge de confusion: + +--Je n’ai pas la prétention d’être un Adonis, fit le capitaine avec une +certaine sécheresse. Je me borne à être de ceux dont on ne dit rien. + +Le vidame prit la parole: + +--Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites n’ont jamais connu +leur mère; elles ont été élevées par moi, en sorte que leur éducation +manque de ce je ne sais quoi qui ne s’acquiert que de la main des +femmes. + +--Quoi? s’écria le capitaine, qui sentit ses yeux se tremper de larmes, +si jeunes et déjà orphelines! + +Le vidame hocha la tête. + +--Non, prononça-t-il d’une voix sourde. + +--Comment? non!... Mais, alors... + +--Ah! c’est une sombre histoire! murmura le vieillard, pensif. + +Le capitaine s’exclama: + +--Une histoire! Contez-moi ça, vidame, je vous prie. + +--Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant, si l’heure qu’il +est et le lieu où nous nous trouvons ne m’interdisaient de le faire. + +--Ah? + +--Oui... le récit de mes malheurs--les plus cruels, les plus +effroyables, peut-être, qu’un homme ait jamais soufferts,--ne peut se +faire que de minuit à deux heures du matin dans certains quartiers de +Paris. + +Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas sa profonde stupéfaction: + +--Qu’est-ce que vous faites lundi soir? reprit-il. + +--Mais... rien. + +--En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi à une heure et demie +du matin au coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi. + +--J’y serai. + +--C’est bien. Votre main! + +--La voici. + +--Elle tremble. + +--Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur m’était inconnue. + +--Regardez-moi dans les yeux. + +--Je vous regarde. + +--Capitaine, vous pâlissez! + +--Je ne pâlis jamais, vidame! + +Le vidame épongea son front, baigné de sueur. + +--Quel homme! murmura-t-il. + +Et, à haute voix: + +--Adieu! + +--Adieu! + +--A bientôt! + +--A bientôt... Mesdemoiselles... + +Le capitaine s’inclina jusqu’à terre. + +Quand il se redressa: + +--Ciel! s’écria-t-il. + +Il était seul!... LE VIDAME ET LES DEUX JEUNES FILLES AVAIENT +DISPARU!... + +Quelle que fût sa force d’âme, le capitaine ne put résister à +l’inattendu d’un tel coup. Il passa sa main sur ses yeux et s’évanouit +pour la seconde fois. + + + + +GEORGE AURIOL + + + + +XI + +OÙ LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAUBECK DANS DES CIRCONSTANCES +ASSEZ SINGULIÈRES + + +Rue Saint-Vincent. + +Il pouvait être minuit ou minuit moins le quart. + +La lune était rare. Le noir régnait sur la ville. Des silhouettes +fantasques se dessinaient dans les angles des bâtisses. Par-dessus le +mur du cimetière, des bouts de tombe se découpaient, grises sur le ciel +noir. + +Un promeneur attardé qui passait par là s’arrêta devant un réverbère +éteint, et, s’adressant à une personne absente, il cria: + +--Oui, monsieur, je suis Maubeck, le journaliste!... et il y a gros à +parier que bien des gens ne pourraient pas en dire autant! Maubeck, le +journaliste, c’est moi, monsieur, et personne ne me persuadera le +contraire. Voici ma carte, la carte qui me donne accès à la Bibliothèque +nationale! Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste--courtier en +observations pour le bureau des Longitudes. + +Ayant énoncé cette singulière qualité, l’individu qui prétendait avec +tant d’énergie s’appeler Maubeck parut céder à un instant d’indécision. +Ne sachant s’il devait continuer sa route ou se laisser choir sur le +sol, il hésitait. + +Pourtant, après quelques vacillations assez périlleuses, il se remit en +marche. + +Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau, il s’arrêta. + +--Je suis gris? vociféra-t-il. Moi? je suis gris? C’est trop fort! +Apprenez donc à qui vous parlez! Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le +journaliste! Voulez-vous voir ma carte? Ah! je sais bien qu’on en veut à +Maubeck! On a même été jusqu’à prétendre qu’il était mort!... Oui, oui, +je le sais: on m’a tout raconté! Mais Maubeck se moque du +qu’en-dira-t-on: Maubeck poursuivra son œuvre en dépit des envieux. +Maubeck ne craint rien! Maubeck est un brave, et, s’il y a quelqu’un +derrière ce mur, Maubeck le défie! Oui, monsieur! Allons, sortez, +émergez, montrez-vous! Combien êtes-vous derrière cette muraille? Je ne +me cache pas, moi! Je ne suis pas masqué! Voici ma carte!... + +Comme il achevait ces mots, M. Maubeck heurta violemment du crâne une +petite porte verte qu’il n’avait vraisemblablement pas remarquée: + +--Tiens! murmura-t-il, c’est bizarre! Je croyais demeurer plus loin que +cela! + +Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir longtemps tourmenté la +serrure, il entra, paraissant avoir oublié tout ce qu’il venait de dire. + +Une chandelle brûlait sur la cheminée. + +Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier reposait dans le seau à +charbon, bien que ce ne fût pas son domicile attitré, il s’en empara, +l’alluma et se jeta dans un fauteuil. + +--Ah! ah! fit-il, en développant un gros nuage de fumée, c’est drôle! Le +mobilier de Maubeck danse la ronde ce soir! infiniment drôle! Chaque +fois que Maubeck boit du genièvre, le mobilier de Maubeck se met à +danser! Comment trouvez-vous le bouillon?... Ah! ah! ah! c’est très +amusant! + +Et, fredonnant un petit air pour accompagner la valse imaginaire de ses +meubles, il se mit à ricaner doucement. + +Durant quelques minutes, il s’abandonna à la rêverie. + +Puis, tout à coup, sa figure se rembrunit. Il rejeta sa pipe dans le +seau, se leva, fit deux ou trois fois le tour du salon, tira son +portefeuille, examina sa carte, se frappa le front et, finalement, ayant +plongé précipitamment sa main dans la poche de son gilet, il se mit à +compter. + +--Un sou, trois sous, douze sous, cinquante centimes, deux francs; un +sou, deux sous, six sous, un franc... Quatre francs cinquante!... Quatre +francs cinquante!... répéta-t-il, soucieux, quatre francs et cinquante +centimes!... Diable! _l’argent devient rare!_ + +M. Maubeck n’avait pas achevé de formuler cette attristante réflexion +lorsqu’une voix goguenarde cria derrière lui: + +--Menteur! + +--Quoi? Qu’y a-t-il? Voulez-vous ma carte? + +--Je dis que Maubeck est un menteur, répéta l’ironique voix, Maubeck est +gris. Je sais bien que Maubeck est gris comme trente-six grives--et il +faudrait être bien malin pour m’enlever cette conviction de la tête. +Mais je dis aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est plus grave! + +--Qui ose dire cela? + +--Moi! répondit la voix, en faisant entendre un bruit de monnaies +secouées. Moi! M. Tirelire, ici présent sur la cheminée! J’affirme que +M. Maubeck est gris, mortellement gris et que M. Maubeck est un menteur! +Et, de plus, j’ajoute cela: Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle, +et Maubeck se casse le nez! + +La stupéfaction de l’éminent courtier en observations fut telle qu’il ne +trouva rien à répondre. + +Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée et aperçut son +interlocuteur. + +C’était un petit bonhomme en terre cuite, vert du haut en bas, ventru +comme une pomme et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de hauteur. +Le sommet de son tricorne était fendu d’un large trou. + +Après quelques minutes de silence, M. Tirelire fit de nouveau sonner les +pièces de monnaie qui paraissaient habiter son ventre, puis, s’adressant +à des personnages fictifs, ou peut-être même aux différentes pièces du +fringant mobilier de M. Maubeck, il reprit la parole: + +«--M. Maubeck est comme les autres! cria-t-il. M. Maubeck est un niais. +Je n’ose dire que M. Maubeck est un imbécile; mais, s’il est quelqu’un +ici qui prétende m’empêcher de proclamer que M. Maubeck est un superbe +niais, qu’il vienne! Je l’attends! + +«M. Maubeck croit aux bruits qui courent et aux nouvelles qu’on lance. +Il croit à la fin du monde. Il se figure que l’agriculture manque de +bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce agonise et que +l’argent devient rare!! A qui comparer M. Maubeck, si ce n’est au plus +piteux des jocrisses? Vraiment la naïveté de M. Maubeck est inouïe!» + +Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique. Après s’être +bruyamment mouché, il reprit: + +«--Remarquez bien que M. Maubeck est journaliste: il est donc +impardonnable! Ah! ah! ah! la bonne farce! L’agriculture manque de bras! +M. Maubeck va sans doute nous apprendre aussi que les capitalistes ne +dépensent plus rien! S’il était passé sur le quai Conti, il ne parlerait +pas avec autant de légèreté, sans doute! + +«M. Maubeck se figure qu’il n’y a plus d’argent, qu’on va frapper des +écus en bois des îles et que, dans dix ans, les collectionneurs +rechercheront la dernière pièce de cent sous comme un objet de la plus +haute rareté! Dans dix ans? Que dis-je? Dans trois ans, dans six mois, +demain peut-être, demain, M. Maubeck paiera son boulanger avec des +coquillages et son propriétaire avec de vagues verroteries!... Peuple! +admire la naïveté de M. Maubeck! + +«Évidemment, quelque vertigineux que puisse être le jobardisme de M. +Maubeck, évidemment M. Maubeck ne parlerait pas comme il parle si jamais +il était passé par la rue Guénégaud et par le quai Conti! + + * * * * * + +«Foule! tu lapiderais cet homme si, connaissant la merveilleuse +organisation de la MONNAIE, il persistait à tenir un pareil langage! + +«... Mais cet homme ne connaît pas la MONNAIE. Il ne soupçonne pas +l’existence de cet édifice incomparable! Jamais ses pauvres yeux de +crabe, atteints d’une incurable myopie, n’ont considéré les dix mille +employés qui grouillent dans cet admirable temple! Jamais! Jamais! Ce +vil colporteur d’observations météorologiques, ignore le «langage de +l’argent», et jamais il n’a entendu parler de la «mise en circulation!» + +«Il se figure, le pauvre hère, qu’on laisse moisir les lingots d’or au +fond des caves,--et que, là, parmi les champignons sordides et les +louches détritus, ils s’effritent peu à peu sous la mandibule avide des +cloportes! + +«Académie! tes palmes pour l’illustre Maubeck, qui vient de découvrir la +mite du ludovic d’or, le charançon de la thune et le ver blanc des +fafiots! + +«Triste sire! Pauvre bougre! Méprisable nullité! + +«Les dix mille employés, il ne les a jamais vus, ce pauvre individu, ce +misérable quidam, ce quelconque et négligeable zéro! Il ne les a pas +vus, levés dès l’aube, répandant l’or et l’argent parmi le peuple, +inondant la ville de leurs richesses! + +«Sombre et fangeux bernard-l’ermite, tu n’es donc jamais sorti de ta +coquille? Tu ne sais donc pas que, selon leur grade, ces employés +reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr., 100.000 fr., 50.000 +fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou 50 fr. qu’ils doivent dépenser, distribuer +avant le coucher du soleil!... + +«Distribuer est bien, mais il s’agit de distribuer intelligemment. Pour +distribuer, il faut des renseignements et des notes, il faut du flair, +de l’œil, du tact--il faut du génie! + +«Le commis qui distribue 50 francs, comme celui qui distribue 50 +millions, doit émietter la somme qu’on lui confie en cinquante ou cent +achats habilement combinés et rapporter avec lui toutes les factures +acquittées, ainsi que les marchandises achetées lorsque la chose est +praticable! Sans quoi, notre jeune homme, ayant acquis un diamant d’un +million ou une montre de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix +heures du matin et s’en irait dissiper dans les estaminets et brasseries +les quatre francs cinquante qu’il gagne! + +«O honte! M. Maubeck n’est pas informé de ces choses! Le clair flambeau +de la Vérité n’a jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur +intellect! Il ignore que l’employé rentrant au bureau avec un reliquat +serait impitoyablement révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante +centimes. + +«Maubeck, le journaliste, le courtier, l’agent d’affaires, +l’entomologiste! Maubeck ne voit pas les flots d’or jetés chaque jour +sur le pavé de Paris! Au lieu de dire: «L’argent est mal distribué, +l’incurie règne à la MONNAIE, il conviendrait de renverser le chef des +Argentiers de la R. F. et de renouveler le personnel de la Banque...» + +«Au lieu de proposer des distributions d’argent au coin des rues avec le +concours de MM. les donneurs de prospectus, M. Maubeck s’écrie: +«L’argent devient rare!» + +«Erreur! Erreur! Erreur!!!... Oblitération! Folie! Gâtisme! Fange dans +l’œil! L’argent n’est pas rare! Jamais l’argent ne deviendra rare! Il +est mal distribué, mal réparti, et voilà tout! + +«Ceci est mon dernier mot! Je n’ai plus rien à dire. Et pourtant si, +encore un cri. Je demande la parole: + +«Que le diable emporte M. Maubeck!» + +Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant de nouveau ses précieux +intestins, souffla coléreusement la chandelle. + +Et l’on n’entendit plus dans la chambre silencieuse que les ronflements +sourds de M. Maubeck, endormi. + + + + +PIERRE VEBER + + + + +XII + +MAUBECK HÉRITE + + +Avant rêvé cela, Maubeck se réveilla. + +Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck. Ses paupières ne lui +permettaient d’émettre qu’un tout petit regard d’abord; puis elles se +fermaient. Quelques minutes après, Maubeck arrivait à les soulever et +glissait un second regard, plus grand; mais, vite jalouses du soleil, +elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maubeck, violemment, se +dressait sur son séant, parvenait à écarquiller les yeux, et renaissait +à la vie réelle; alors, selon son expression, «il faisait le point», +c’est-à-dire qu’il établissait avec précision l’endroit où il se +trouvait. + +Les réveils étaient pour Maubeck une source perpétuelle de surprises. +Jamais, au grand jamais, à l’instar du Sultan, il ne s’était endormi +deux fois de suite au même endroit; non qu’il craignît d’être assassiné, +mais la Destinée se plaisait à ballotter cet homme. Cinq nuits par an, +il couchait dans son lit, dont deux nuits au moins tout habillé; les +autres nuits, il couchait sur la descente de lit, ou sur le paillasson +de la porte, ou sous la table de travail, ou dans le corridor, ou au +poste, ou sur un banc de boulevard, ou dans le lit d’une personne d’un +sexe opposé au sien. + +Cette fois, il s’était endormi devant la cheminée, la tête dans le foyer +refroidi. Il dit, sentencieusement: + + * * * * * + +«Je me suis couvert la tête de cendres, j’ai revêtu le dur cilice, et +j’ai pleuré Jérusalem.» + + * * * * * + +Puis il ajouta: + +«Il me semble que j’ai la gueule de bois. Tout porte à croire que j’ai +bu hier... Qu’ai-je accompli?... Été porter la température probable, +selon mon habitude, dans les journaux; inspecté mes pluviomètres... noté +la dépression barométrique à la tour Eiffel... Dîné chez le vidame de +Buthenblant.» (Ici les souvenirs s’obnubilent.) + +Maubeck-le-Journaliste s’interrompit pour aveindre le nez hébraïque d’un +siphon, but une moitié dudit, et reprit: + +«Bon dîner... jeunes filles avenantes, élevées à l’américaine... +L’aînée, un beau contralto, a traité sa sœur de _petite morue_... +Causerie animée. Je crois qu’au dessert, après les alcools, j’ai demandé +au vidame la main d’une de ses filles, celle qu’il voudrait... Je ne +m’en dédis pas; mais j’avais déjà bu. + +«Qu’ai-je accompli après?» + +Il remâcha le goût amer que laissent à la bouche du sage les voluptés +humaines et les liqueurs fortes. + +«J’ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à Jonas, au Mallet, à Lapoire, +au Rat, à Jules Simon, à l’abbaye de Thélème; là, j’ai dû encore boire.» + +Il se leva. Un nimbe lumineux entourait pour lui les contours des +objets. Il alla tremper sa tête dans un seau d’eau, y resta le temps que +mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle au fond des mers; +près d’étouffer, il émergea, prit du souffle et se retrempa; à la +quatrième reprise, les idées circulaient de nouveau. Maubeck se peigna, +mit du linge, brossa ses habits et présenta à la glace un gentilhomme +pas trop ravagé, assez correct: trente ans à peine, un nez un peu gros, +une bonne figure noire barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux +châtains frisés... un ensemble qui n’eût pas déparé l’intérieur des +Buthenblant. + +«Au travail! établissons la température pour demain.» Il tira un jeu de +zanzibar, agita les dés, les lança sur le tapis vert de la table et +compta les points et, prenant sa plume, écrivit: «5 + 3 + 7 = 15. +Température moyenne; orages dans le Nord; temps probable: 8 + 2 + 2 + 4 += 16. Pluie mêlée de vent; nuages, éclaircie vers midi, etc.» Il fut +interrompu par le concierge, qui lui tendit une lettre. + +Maubeck en examina la suscription et s’écria: «Qu’est-ce que cette chère +vieille canaille de Bigorneau peut bien me vouloir? M’inviter à dîner? +Je refuserai: je n’ai pas pardonné à Élise la nuit blanche qu’elle me +fit passer devant sa fenêtre, tandis que son mari pêchait à la ligne. +Elle manqua de parole après m’avoir donné rendez-vous! On ne fait pas +ces choses-là à Maubeck-le-Journaliste. Je n’irai chez Bigorneau que +quand Élise se sera excusée.» Il décacheta la lettre: «Tiens, ce n’est +pas signé! Est-ce que le notaire Bigorneau cultiverait la lettre +anonyme? + + «Mon cher ami, + +«Pourquoi ne vous voit-on plus? Faut-il que j’aille vous relancer chez +vous? J’ai besoin de vous parler, au plus tôt, pour une affaire +importante qui vous concerne. Passez un de ces matins, rue de Douai.» + + * * * * * + +Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du soleil sur l’horizon: +«Midi moins vingt; j’ai le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant +le déjeuner.» + + * * * * * + +Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole de poche, se coiffa de son +chapeau et descendit. + +Rue de Douai, à l’étude de Maître Bigorneau, le maître-clerc, à l’aide +d’une cisaille, découpait des ombres chinoises dans une vieille boîte +d’Albert; deux autres clercs jouaient à qui cracherait le plus haut +contre le mur, et le saute-ruisseau guillotinait des mouches avec un +vieux coupe-cigares; cela sentait l’étude modèle, solide et bien +achalandée. Maubeck demanda: + +--Maître Bigorneau, s’il vous plaît. + +--Il est en Chine, répondit finement le clerc. + +--Il est dans le sieau: il trempe. + +--Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu pour que tu ne sois pas si... +sot, surenchérit un autre clerc. + +--Puis-je lui parler? continua Maubeck sans s’émouvoir. + +--Il est en main. + +--Un coup de pied quelque part vous ferait-il plaisir? interrogea +Maubeck, en ouvrant la porte de la barrière qui séparait les clercs de +l’éventuel public. + +Le maître clerc comprit soudain que les plus courtes plaisanteries sont +les meilleures. Il se leva aussitôt et demanda: + +--Qui dois-je annoncer? + +--M. Maubeck, journaliste. + +Bigorneau l’accueillit avec une joie d’épagneul, lui serra la dextre +dans sa main droite, tandis que la gauche la tapotait à petits coups +affectueux. M. Bigorneau avait cette honnête et franche et souriante +figure qui est l’apanage des canailles d’affaires; il semblait un vieux +magistrat de roman, défroqué et bonasse. + +Échange de compliments, enquête sanitaire réciproque. Bigorneau +s’installa dans un fauteuil, approcha une règle de ses yeux, l’examina +avec soin, tandis qu’il disait d’un ton de voix naturel: + +--Vous vous êtes demandé ce que je désirais de vous, Maubeck? Je désire +faire votre fortune, simplement. + +Maubeck eut le tranquille faciès de l’individu qui ne coupe pas dans les +ponts. Bigorneau attendit qu’on le remerciât; Maubeck ne bougea pas. Le +notaire poursuivit: + +--Vous nous inspirez beaucoup d’amitié, à moi et à ma femme. Élise +trouve que vous nous négligez; moi, je veille sur vous et je vous ai +trouvé une affaire splendide: vous n’avez qu’à vous baisser pour +ramasser. Avouez, mon gaillard, que vous grillez de curiosité, hé? + +--En effet, même que ça sent le roussi... + +--Voici l’affaire. Il y a quelques mois mourait dans une petite localité +près Paris un mien client, M. de la Warre; cet ancien peau-rouge s’était +enrichi dans le commerce des cheveux. Oui, il avait apporté d’Amérique +tous les scalps de la tribu des Mohicans, dont il était l’Avant-Dernier; +ce millier de chevelures lui avait formé un fonds de boutique, il +s’était établi marchand de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré, +M. de la Warre se retira des affaires avec plus de quatorze millions de +fortune. Il me confia la gestion de cette somme. + +--Elle était en bonnes mains! + +--N’est-ce pas? dit Bigorneau sans vouloir discerner l’intention +ironique de cette interruption... Plus un testament, rédigé naguère dans +son pays natal, testament que je devrais ouvrir après sa mort. Le vieux +de la Warre n’avait pu se faire à l’existence européenne: il couchait +tantôt ici, tantôt là, en vrai nomade. + +--Je connais ça... + +--Il mourut à l’_hôtel de Sénégambie_, à Levallois-Perret. Prévenu par +dépêche, j’ouvris alors le testament. M. de la Warre léguait tous ses +biens, en valeurs nominatives: + +1º A un nommé Coignet, qu’il avait connu là-bas, chez les peaux-rouges. +Ce Coignet est mort dans la catastrophe du _Squale_, bien avant le décès +de notre client.» + +Jusqu’ici, Maître Bigorneau n’avait pas menti; mais, soudain, il se mit +à altérer la vérité d’une prodigieuse façon: + +--Restaient les deux autres légataires. Je les ai vainement cherchés. +J’ai envoyé télégrammes sur télégrammes au premier, un Mohican nommé +l’_Aiguille_; il doit être défunt également; j’ai écrit pour avoir son +certificat de décès; je l’aurai dans quelques jours. Le dernier +légataire est un militaire gâteux et retraité dans une maison d’asile.» + +Maître Bigorneau ne disait pas que ce militaire n’était autre que son +bon ami le capitaine Léon Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware; +qu’il avait soigneusement intercepté toute lettre pouvant le prévenir du +décès de son oncle. Quelle sale canaille que ce Bigorneau! il me +dégoûte, et j’ai presque envie de le tuer. + +Il reprit: + +--En somme, l’héritier de cette splendide fortune est ce vieux gâteux, +qui ne tardera pas à mourir, et c’est encore à l’État que l’argent +reviendra. Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck? + +--Si, très mal. L’État est mon ennemi intime. Mais en quoi tant cela me +concerne-t-il? + +--Si vous en voulez à l’État, moi je ne lui en veux pas moins; il m’a +trop souvent mis à contribution pour que je ne lui rende pas la +pareille. Il ne faut pas, entendez-vous, _il ne faut pas_ que cet +héritage tombe en déshérence, quand il y a tant de pauvres bougres qui +crèvent la faim. + +--A qui le dites-vous! + +--Donc, j’ai songé à cette combinaison: vous êtes fils naturel, hein? + +--_Je n’ai jamais connu ma mère!_ chantonna Maubeck, et il ajouta: + +--Je n’ai jamais connu mon père non plus. + +--Vous êtes né en Amérique, je crois?... + +--Oui, mais je ne sais où, dans un territoire contesté. + +--Eh bien, grâce à des moyens très simples, je fais de vous le fils de +M. de la Ware; vous présentez vos titres: le testament est nul, comme +antérieur à votre naissance, et, d’après la coutume des Mohicans, vous +entrez en possession de l’héritage paternel... dont vous me donnez la +moitié. + +--Toujours selon la coutume des Mohicans? + +--Enfin, cela vous va-t-il? Je vous donne un père et une fortune! Ça ne +fait de tort à personne. + +Assurément, Maubeck n’était pas une canaille; mais c’était ce que les +moralistes classificateurs nomment _une bonne gouape_; il avait beaucoup +de bonté et aussi peu de sens moral qu’un bâton de chaise. Il entrevit +la possibilité de s’enrichir, de devenir un homme du monde, d’avoir un +laquais qui le reconduirait quand il serait poivre, et une voiture qui +le ramènerait chez lui; plus de courses dans les observatoires et dans +les journaux; des cigares à bague, des vêtements élégants, un crédit +dans les brasseries, et qui sait? Le vidame de Buthenblant lui +accorderait peut-être une de ses filles, l’aînée, celle qui a un si beau +contralto. Enfin, ce qui le décidait, c’est que «ça ne faisait de tort à +personne». Donc, il demanda: + +--Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autres héritiers? + +--Je vous le jure sur mon honneur. + +--Vous n’avez pas autre chose à jurer? Enfin, ça me suffit. Eh bien! je +puis vous l’avouer en confidence, mon brave Bigorneau... je suis le fils +de votre feu client, le vieux... comment donc? + +--De la Ware. + +--C’est ça même. Donnez-moi mon héritage, et que ça ne traîne pas. + + + + +JULES RENARD + + + + +XIII + +MARTHE ET LE MOHICAN + + +--Comment, c’est déjà vous? dit Marthe. + +--«Déjà!» Quel mot cruel! dit le Mohican. + +--Vous n’avez pas de chance. Mon mari vient de sortir. Il +m’embarrassait. Ma bonne est malade, et je suis obligée de préparer le +déjeuner moi-même. + +--Et vous dites que je n’ai pas de chance! murmura le Mohican. + +--Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne peut tarder. Feuilletez la +_Revue blanche_. Je retourne à la cuisine. + +--Je vais avec vous, dit l’Aiguille. + +--Pourquoi faire, monsieur l’Aiguille? Je n’ai pas besoin de vous. + +--Pour que nous brûlions ensemble quelques plats. + +--Vous avez une drôle de figure. + +--Marthe, il faut que je vous parle. + +--C’est sérieux. Vous m’inquiétez. Le temps d’ôter mon tablier, et je +suis à vous. + +--Gardez votre tablier, Marthe! gardez vos bras nus, ce teint animé et +cette légère sueur qui perle à votre front. + +--Expliquez-vous vite. Qu’y a-t-il pour votre service? + +--Marthe, je veux savoir de vous, de vous seule, comment les +Parisiennes, les vraies, celles de votre monde, accomplissent le doux +crime d’amour. + +--Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée, vous auriez trop +chaud. Je ne comprends pas très bien. + +--Toute la nuit dernière, j’ai lu ce livre, dit l’Aiguille, qui jeta sur +une table l’_Amour moderne_. Et ce qui s’y passe diffère tellement de ce +qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne vos auteurs de badiner. Je +veux des preuves. Et à qui les demander sinon à la femme de mon meilleur +ami? + +--Je vous remercie de la préférence, dit Marthe. + +--Et d’abord, dit l’Aiguille, ne remarquez-vous rien de neuf en moi, +aucune transformation? + +--Si: on dirait que votre costume vous va mieux et que vous êtes peigné, +lavé, presque propre. + +--Et ne vous semble-t-il point que je parle plus simplement? + +--Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre nous, votre langage +métaphorique manquait de clarté, et ça tenait une place! + +--L’Indien est souple, dit l’Aiguille, sa langue plus docile que le +mastic. + +--Voilà que vous recommencez, dit Marthe. + +--Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je compte que vous achèverez de me +former le goût, et, quand j’aurai lu l’œuvre entière de votre romancier +à la mode, je m’exprimerai comme le ruisseau coule. Déjà je subis +l’influence de ce milieu. A peine entré, j’ai des idées mélancoliques. +Je parie que nous sommes ici dans votre _souffroir_. + +--Mon souffroir? + +--Oui, c’est-à-dire la pièce où, d’ordinaire, vous sentez une amertume +infinie noyer votre cœur. + +--J’ai toujours été heureuse en amour, dit Marthe avec fierté. + +--C’est donc votre _aimoir_? + +--C’est le bureau de mon mari, dit Marthe. Je n’aime que dans ma chambre +à coucher. + +--Quoi? s’écria le Mohican déçu, vous n’avez aucune pièce qui vous soit +privée et dont le nom se termine en _oir_? + +--J’ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux baissés. + +--Montrez-moi donc, dit l’Aiguille, comment vous vaquez aux soins de +votre toilette: que vos pieds veinés de bleu jouent librement dans des +mules garnies de duvet de cygne; mettez à vos jambes des bas d’une soie +aussi fine que votre peau; lacez votre corset signé par une grande +faiseuse, et que la houpette de poudre coure sur vos épaules nues, +tandis que vos cheveux se tordront devant cette glace. + +--Vous êtes un enfant, l’Aiguille. Suis-je femme à donner une leçon de +coiffure quand mon rôti est sur le feu? + +--J’ai tort, dit l’Aiguille. Je procède sans ordre. Je débute par la +fin. Excusez et permettez-moi de vous attirer dans ce coin. Comme vos +poignets sont minces! + +--C’est pour que le bracelet qu’on m’offre soit toujours assez grand, +dit Marthe. + +--Comme cette tête repose sur votre nuque! + +--N’importe quelle tête en ferait autant, dit Marthe. + +--Oh! les fines dents blanches! + +--C’est pour mieux souper, Mohican! + +--Vos yeux brillent d’un vif éclat. + +--C’est le reflet de mon fourneau, dit Marthe. + +--Je ne peux comparer votre bouche qu’à une fleur. + +--Une fleur artificielle, mon gracieux homme des bois, car il y a +longtemps qu’elle dure, et je ne vous cacherai pas que plus d’un homme +promena dessus, sans la faner, les chenilles de ses lèvres. + +--Il se dégage de vous un attrait indéfinissable, dit l’Aiguille. + +--Ne vous cassez point la tête pour le définir, dit Marthe. Je suis +comme ça. Prenez-moi ou laissez-moi. + +A ces mots, prononcés par la jeune femme d’une voix résignée, l’Aiguille +se rapprocha d’elle de quelques «séants». Il oubliait le livre de +l’_Amour moderne_ sur la table, son enquête littéraire, le reste des +questions à poser. Et Marthe oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand +sauvage la charmaient, et elle ne trouvait pas commune sa peau de +souliers de bains de mer. Cependant elle feignit de se lever. + +--Je serais horriblement vexée, fit-elle, si vous disiez plus tard qu’on +mange mal chez nous. + +Mais l’Aiguille la retint: + +--Il faut que je vous avoue encore une de mes curiosités, dit-il. +Qu’appelle-t-on une _chaise longue_? Il doit y en avoir une ici; où +est-elle? Je vous supplie, Marthe, de me l’enseigner. + +--Si mon mari surgissait... dit Marthe. + +--Par exemple! Je lui conseillerais de se plaindre, dit le Mohican. Ce +serait d’une rare ingratitude. J’espère qu’il se souvient de mon +hospitalité. + +--Je dresse une oreille piquée par la mouche de l’indiscrétion, dit +Marthe. Aurait-il offensé madame l’Aiguille? + +--Peu s’en est fallu, dit le Mohican. Mais j’étais là. + +--Le misérable! dit Marthe. Vous les avez surpris? + +--Le plus surpris, ce fut moi, dit l’Aiguille, quand une de mes +femmes... + +--Vous êtes polygame? Vous avez plusieurs femmes? + +--Ne m’en parlez pas... J’en suis dégoûté... Lorsque l’une d’elles, +dis-je, se jeta à mes pieds, s’arrachant les cheveux, criant vengeance! + +--Mon mari l’avait séduite, violée peut-être. + +--Mais non: dédaignée! Il lui résistait, elle voulait l’assassiner. +J’appelai votre mari et, sévèrement: «X..., lui dis-je, disculpe-toi: +cette femme prétend que tu l’insultes.--Frère, me répondit X..., je n’en +peux plus. Je demande grâce.--Point de grâce! les femmes sont créées +afin qu’on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur de celle-ci? Elle +n’est ni la plus vieille, ni la plus laide, ni la moins avide de +plaisir.--Frère, elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes femmes, +lasses de jaune, aiment trop le blanc. Si tu ne les enfermes, elles me +tueront.--Préfères-tu mourir au poteau de guerre?» lui dis-je. + +Cette menace, dont je me servais à chaque instant comme d’une scie, +produisit son effet. Plein d’une nouvelle ardeur, il se précipita... + +--Assez! pacha burlesque, dit Marthe. Ton sérail a mis mon pauvre mari +dans un bel état! + +--Vous pensez si je vais me gêner à mon tour, dit l’Aiguille. + +--Et vous me croyez capable de me prêter à ce libre échange? dit Marthe. + +--Une femme contre trois ou quatre cents, c’est flatteur, dit +l’Aiguille. Montrez-vous digne d’une pareille lutte. + +--Je la refuse, dit Marthe. + +--Bien, bien, bien, répliqua l’Aiguille. Je le dirai à votre mari, et +vous serez grondée. Je le connais; il me doit sa femme: il me la +prêtera. + +--Sa femme et sa bonne, dit Marthe. + +--Je ne me ferai pas prier par la bonne non plus, dit le Mohican. + +La deuxième moitié de ce singulier dialogue avait jeté un chaud entre +Marthe et l’Aiguille. Ils s’écartaient de l’_Amour moderne_ et de ses +formules compliquées. Il n’y avait plus en présence un homme des bois et +une femme du monde. Il y avait deux ennemis réconciliables, qui, les +diverses étapes de la conversation franchies, se trouvaient dans +l’extrême nécessité de faire les bêtes ou d’avoir l’air bébêtes. + +Avec une habileté qu’apprécia même notre Mohican inexpérimenté, Marthe +saisit le livre sur la table, se cacha comme derrière un éventail et, +minaudière: + +--Désirez-vous quelque autre explication? lui dit-elle. + +D’un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber le livre par terre. + +--Notez, dit Marthe, que nous n’avons rien ici de ce qu’il faudrait +selon ce livre. Je regrette de ne vous offrir qu’un vilain cadre. Nous +sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne sommes pas riches, riches. +Les bibelots coûtent trop cher pour que j’en déniche à profusion. A +d’autres les vitrines de japonaiseries! Si vous espériez des boîtes de +laques, des saxes, des cartels Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de +ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis, qui devrait être une +peau d’ours, c’est une carpette. Jamais je ne trempe dans un encrier à +fermoir d’argent un porte-plume d’écaille et d’or. Un tableau de genre +ferait sans doute mieux votre affaire que ces vieilles photographies de +famille, auxquelles je tiens. Je me moque des demi-teintes. Le soleil, +nullement tamisé par des étoffes harmonieuses, s’étale comme chez lui +sur notre papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô beau guerrier +de cuivre, je ne suis ni élégante, ni raffinée, ni tourbillon. Une foule +de nuances m’échappent. On traverserait à pied sec mon âme peu profonde. +Ne cherche pas le sens de l’imperceptible sourire qui effleure ma +bouche. Je souris parce que je veux être gentille, voilà tout. Je ne me +replie point sur moi-même: je me développe vers mes amis. Aucune plaie +inguérissable ne saigne dans mon cœur. Je suis une bonne petite femme +sincère, qui laisse des traces dans le sable, qui pèse sur la chaise où +elle s’assied, qui sait son poids et son âge, bref une femme nature et +catholique. + +Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre franchement ses deux mains +au Mohican. Elle s’aperçut qu’il les serrait jusqu’au coude et qu’il +remontait en pressant, et que ses pommettes se coloraient d’un rouge +noir comme deux œufs de Pâques villageois. + +--Qu’avez-vous? lui dit-elle, câline. + +--Le sang de mes aïeux court, affolé, dans mes veines, dit l’Aiguille. +Mes narines flairent des odeurs suaves; mes tempes... + +--Ferme ton phonographe anthologique, dit Marthe, qui lui colla sur le +mufle une de ses mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas déjeuner +avec ça. Mon mari va peut-être rentrer dans cinq minutes; mais, en cinq +minutes une femme comme moi fait bien des choses avec un homme comme +toi, viens. + +--Où, où, où? hennit le Mohican. + +--Faute de souffroir, d’aimoir et de reposoir, dans mon peignoir, cher +adoré tout doré, lui dit Marthe. + +Le mélange des races s’opéra. La femme de X... et le dernier des +Mohicans montèrent au ciel. Mais l’homme était plus prompt. Il était +déjà tombé du sommet que Marthe se trouvait encore au milieu de +l’échelle. + +Bien que meurtri de sa chute et désenchanté, il continuait à sourire +complaisamment et, par politesse, laissait encore allumé, passé +l’extinction des feux de son âme, le feu de ses regards. Une petite +odeur de transpiration, qui l’avait enfiévré tout à l’heure chez sa +maîtresse, l’impressionna maintenant désagréablement. Marthe, gisant à +ses côtés, lui parut énorme, encombrante, échouée sur une grève d’où la +mer de ses désirs venait de se retirer. + +Il lui tapotait la joue d’une main distraite et persistait à répéter +mécaniquement: «Je t’aime, je t’aime», comme un coucou dit: «Coucou! +coucou!» + +Soudain, la porte s’ouvrit, et X... livide, apparut dans l’embrasure. + +Il tenait à la main un revolver, et s’écria, d’une voix entrecoupée: + +--C’est... c’est indigne... c’est... c’est odieux... L’Aiguille!... Toi! +Un vieil ami... toi que j’aimais... Ah! c’est mal!... D’ailleurs, je +vais te tuer comme un chien! Quant à la misérable, hurla-t-il avec +fureur, je la chasse... entendez-vous? je la chasse! + +Puis il ajouta, d’un ton calme: + +--Voilà ce qu’aurait dit un mari d’il y a vingt ans. Mais, aujourd’hui, +les idées sont bien changées. Le vent est à l’indulgence conjugale, et +le cocuage se soigne par le mépris. Entre nous, mon vieux l’Aiguille, +c’est à la vie, à la mort... Oui, expliqua-t-il, qu’est-ce qui peut +gâter une vieille amitié? C’est qu’un des amis fasse la blague de +séduire la femme de l’autre. Tu as séduit ma femme et je sens que ma +sympathie pour toi n’est altérée en rien. Il y a de fortes chances pour +que rien ne vienne la gâter désormais... Garde-toi cependant, +ajouta-t-il, de choisir, à table, dans le plat de poulet, le morceau que +je préfère ou de prendre mon dernier cigare quand les bureaux de tabac +sont fermés. + +Marthe s’était retirée discrètement pour aller préparer l’omelette et +mettre le beefsteak sur le feu. + +--Et voilà, dit placidement X..., comme ces cas embarrassants se +résolvent, en l’an de grâce 1895, entre hommes civilisés. Jusqu’en 1915 +sans doute, le revolver conjugal sera un instrument démodé. Le chiffre +de la mortalité restera le même, tout en changeant de rubrique, car les +maladies secrètes se propageront avec plus de facilité. Puis, en 1915 ou +en 1920, quelqu’un fouillant dans les lieux communs hors d’usage pour y +trouver un paradoxe, sortira cette vérité repeinte à neuf qu’il est bon +d’avoir une femme à soi tout seul et qu’il faut donner carrière à son +libre instinct de possession. Alors on retournera chez les armuriers. + +--Je dois avoir l’air un peu bête? fit observer l’amant. + +--C’est bien ton tour, dit le mari. Ce qui me gêne désormais, c’est que, +si tu deviens riche, la crainte de passer à tes yeux pour un sale +monsieur m’empêchera d’accepter tes libéralités. + +--Allons, allons, dit l’Aiguille, nous ne sommes pas des gens comme les +autres. + +--C’est ce que, comme tous les camarades, je finirai sans doute par me +dire, dit X... + +Et le Mohican sentit que, dans sa chasse à l’héritage, il avait +désormais un allié solide. + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +XIV + +MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT + + +Bien qu’il errât à l’aventure, ainsi qu’un chien perdu, dans les rues de +Paris, et qu’il passât pour tout à fait loufoque en certains milieux, le +vidame de Buthenblant appartenait à la société la plus aristocratique. +Il possédait de vastes héritages dans le Berri, et toutes ses +extravagances ne l’empêchaient pas de gérer sa fortune avec le soin le +plus méticuleux. On pouvait lui tirer ses cheveux blancs, lui donner des +soufflets et l’accabler d’injures; mais il était radicalement impossible +de le taper de cent sous. + +L’origine de la fortune des Buthenblant remonte à +Françoise-Artémie-Marie de Buthenblant, qui fut remarquée par Henri IV, +et à Fabien-Jean-Anicet de Buthenblant, qui fut distingué par Henri III. + +Resté seul, après la disparition de sa femme, avec deux petites filles +de dix à onze ans, Louis-Enogat-Norbert de Buthenblant fut d’abord assez +embarrassé, car il n’avait pas d’idées arrêtées sur l’éducation des +demoiselles. Il finit par essayer de deux systèmes différents. Tandis +que son aînée, Odette, menait la vie la plus libre, sortant le soir à sa +guise, ayant la clef de la maison et celle de la bibliothèque, où +s’entassaient pêle-mêle des traités de médecine et les ouvrages les plus +licencieux, Odyle, la cadette, claquemurée en un couvent, réduite aux +romans d’André Theuriet et de Mme Gréville, ne voyait jamais sa sœur et +ne sortait qu’accompagnée d’une austère gouvernante. + +Le résultat de ces éducations aussi diverses ne se fit pas attendre. +Presque en même temps, vers leur seizième année, Odette et Odyle +accouchèrent de deux petits garçons. + +Ce double incident acheva d’éclairer le vidame! Les deux séducteurs, +après avoir pris des renseignements sur la fortune des Buthenblant, se +présentèrent successivement chez l’heureux grand-père, dans l’intention +avouée de réparer. Le vidame les reconduisit jusqu’à la porte avec son +fouet de chasse. + +Puis il dit à ses filles: + +--Vous avez souffert. Vous voyez ce qu’il en coûte de s’amuser +imprudemment. Soyez désormais libres toutes deux et n’attachez pas aux +rapprochements sexuels une importance tragique qu’il n’est plus de mode +de leur accorder. Vous êtes jeunes, vous êtes jolies, vous avez +maintenant de l’expérience. Faites bien attention seulement. Ma fortune +n’est pas inépuisable. Un moment d’oubli se paie par de longs mois de +nourrice. + +La blonde Odette et la blonde Odyle ne se le firent pas dire deux fois. +Elles étaient bien jolies toutes les deux. Le visage d’Odette était doux +et candide, car elle avait toujours vécu librement, acceptant la vie +comme elle s’offrait sans chercher à savoir trop de choses. Le visage +d’Odyle, sous la dure contrainte du couvent, avait pris un air charmant +d’obstination têtue. Ses yeux gris étaient moins à fleur de vie que ceux +d’Odette: ils paraissaient plus renfermés sous ses sourcils défiants, et +son petit menton revêche semblait bien décidé au combat. + +Leur maternité précoce leur avait élargi les hanches, et l’œil +s’éjouissait au contour de leur corsage loyal, que leurs jeunes formes +suffisaient à remplir. + +Peu à peu, le vieux Buthenblant les laissa de plus en plus libres, car +sa manie prenait une tournure assez grave. (On a beau dire: il ne jouit +pas de toutes ses facultés, l’homme, si vénérable soit-il, qui se refuse +à manger de la viande de conserve sous prétexte que ce sont encore + + Les restes refroidis du funèbre repas + +que jadis Atrée offrit à Thyeste.) + +Pour être issues d’une lignée d’ancêtres particulièrement vicieux, +Odette et Odyle avaient dans l’âme une curiosité toujours en éveil, un +besoin éperdu de variété dans la vie. Elles s’amusaient aux plaisirs +spéciaux de leur monde, mais elles en souhaitaient d’autres encore. + +Leur grande joie était de s’en aller toutes seules aux courses, sur la +pelouse, où elles jouaient chacune cinquante sous au pari mutuel. Elles +s’étaient acheté pour ces expéditions des chapeaux à 9 francs 90, des +vestes trop courtes en drap marron, bordées d’une ganse noire. Elles +montaient dans les tapissières et, bonnes filles, laissaient les genoux +voisins fraterniser--non sans intentions borgiesques--avec les leurs. + +Ce jeudi d’avril, il y avait des courses au bois de Boulogne. Odette et +Odyle, coiffées en chien fou, avaient quitté leur hôtel de l’avenue +Kléber et attendaient sur le trottoir de l’avenue Victor-Hugo ces +longues voitures (Clichy-Pigalle-Anvers!) qui vont du boulevard +Rochechouart aux tribunes de Longchamp. + +Plusieurs de ces voitures passèrent, au trot de leurs cinq chevaux, +bondées de voyageurs, insolentes comme tous les omnibus complets. Enfin, +dans une tapissière en forme de char-à-bancs découvert, des places +vacantes se devinèrent de loin, au cri de racolage que poussait le +conducteur: «Les cô-ourses! v’là pour les coûrses!» + +Odette et Odyle, se hissant sur les difficiles marche-pied, +s’installèrent dans un des compartiments, où restaient encore deux +places libres. Puis, au grand contentement des voyageurs, la voiture +étant au complet, le conducteur poussa un joyeux: «Allez! roulez!» +L’attelage, enlevé d’un coup de fouet, poursuivit sa route à toute +allure. Et un chapeau haut de forme déclara d’un air satisfait qu’on +arriverait «pour la première». + +Les deux jeunes filles examinèrent leurs voisins. Le plus absorbant, le +plus autoritaire était un gros homme à moustache rousse, qui se déclara +le plus intime ami du jockey Dodge. Il y a ainsi dans chaque voiture de +courses le plus intime ami, le dépositaire unique des secrets du jockey +en renom. + +Auprès de l’ami de Dodge, écoutant ses paroles avec docilité, un jeune +homme de dix-huit ans, mal vêtu et mal nourri, ouvrait une bouche de +brochet affamé entre deux joues pâles qui s’effilochaient en poils +blonds. Et, à côté, un vieil homme tendait une face rasée et meurtrie où +la Destinée semblait s’être fait les poings. + +Sur l’autre banquette, où était assise Odyle, les deux sœurs +remarquèrent un personnage assez bizarre, à la figure exotique, aux +pommettes saillantes, au teint marron clair. Il avait pour voisins un +monsieur à favoris et une dame jeune encore, dont les cheveux étaient +teints en blond. + +--Saint-Fidèle, hasarda le jeune brochet affamé, a fait dimanche dernier +une bien belle course, n’est-ce pas? + +--Oui, acquiesça avec condescendance l’ami de Dodge, oui, la bête est +bonne. Mais ils ont meilleur que ça dans la maison. + +--Ah! dit le brochet. + +--Ils ont un poulain qu’ils n’ont pas encore sorti, affirma l’ami de +Dodge, et qu’ils ne sortiront, ajouta-t-il d’un ton mystérieux, que +lorsque le moment sera venu. Ce poulain-là rend douze livres à +Saint-Fidèle et le bat les mains dans ses poches. + +--Et que pensez-vous de Filipo-Lippi? risqua encore le brochet. + +--J’ai touché ça, dit l’ami de Dodge. J’avais le tuyau depuis quinze +jours. + +A ce moment, le vieil homme meurtri sortit de sa torpeur et dit d’un ton +sentencieux: + +--Faut djoë li tchivol di missi Djékminn... Bônn... Bônn tchivol. + +--Entends-tu? dit Odette à Odyle, il faut jouer le cheval de M. +Jacquemin. + +--Est-ce que nous rentrerons dîner chez nous? demanda Odette. + +--Mais oui, dit Odyle, puisque Bigorneau vient à la maison. + +A ce nom de Bigorneau, l’homme au visage exotique, le monsieur à favoris +et la dame aux cheveux teints tournèrent brusquement la tête à droite, +du côté d’Odyle, comme trois disques aiguillés simultanément dans la +direction de la voie libre. + +--Je ne t’ai pas dit, continua Odyle, que Bigorneau était venu après +déjeuner, pendant que tu t’habillais. Il nous amènera ce soir Maubeck, +le journaliste. Figure-toi que Maubeck a hérité de quatorze millions +d’un parent à lui, un vieil Indien d’Amérique, un nommé Delaware. + +Ce nom fut le signal d’une nouvelle manœuvre d’aiguillage. La dame aux +cheveux teints se tourna vivement vers l’homme roux, qui regarda l’homme +aux favoris. + +Puis le Mohican se pencha vers X... et vers Marthe: + +--Bonne idée que j’ai eue de vous emmener aux courses. Il s’agit +maintenant de ne pas perdre de vue ces deux petites garces-là. + +Comment «ces deux petites garces-là»?... Comment, les demoiselles de +Buthenblant se laissaient prendre le genou dans des tapissières de +courses?... Comment, elles avaient eu chacune un enfant?... + +Mais pas du tout! Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ça, et je +déplore que Tristan Bernard se soit laissé entraîner à ce point par la +fougue de son imagination. Certes, nul plus que moi au monde ne rend +justice à l’originalité de l’auteur des _Pieds nickelés_; je confesse +qu’il a l’étoffe non seulement d’un écrivain, mais encore d’un +psychologue; j’admire sa raillerie discrète, son observation plaisante, +la finesse toujours heureuse de sa répartie. Mais de là à lui +reconnaître le droit d’immoler la Vérité sur les autels de la pure +Fantaisie et de dire «ces petites garces-là» en parlant des demoiselles +de Buthenblant, il y a un écart. + +«Ces deux petites garces-là!... Ces deux petites garces-là!...» + +Enfin, voyons, ai-je raison? Je prends la peine de chercher des figures, +je les porte dans mon cerveau un laps de temps plus ou moins long, je me +soumets, en ma sincérité d’artiste, aux lenteurs laborieuses de la +gestation, et, quand, enfin, j’ai réussi à mettre à peu près sur leurs +pieds deux jeunes filles au cœur plus candide que ne l’est le lys +lui-même, à la pureté plus immaculée que ne l’est la robe de l’hermine, +un monsieur vient et dit: «Ces deux petites garces-là.» Non! Ah! non! +C’est aller trop loin, et je supplie le lecteur de tenir pour non avenu, +du moins en ce qui concerne certains détails, le récit qui a précédé +celui-ci. Il est exact sur plus d’un point (je me fais même un devoir de +reconnaître que l’origine de la fortune des Buthenblant y est relatée en +lignes à la fois succinctes et marquées au sceau même de +l’authenticité); mais, quant au reste, pas un mot de vrai! + +Entendons-nous une fois pour toutes. + +Les demoiselles de Buthenblant constituent les deux types d’ingénues +indispensables à tout roman qui se respecte. Illuminer de leur jeunesse, +de leur grâce et de leur sourire les sombres pages de ce livre, telle +est la tâche qui leur incombe. Évidemment, têtes un peu folles, +cervelles d’oiseaux--d’oiseaux qu’elles sont, puisqu’elles sont femmes, +vierges et jeunes--elles apportent dans leur manière d’être une +simplicité instinctive, une ignorance de la complication, faites, c’est +possible, pour donner le change, égarer sur de fausses pistes +l’appréciation des personnes habituées à ne voir des choses que les +mensongères apparences. Mais, quoi? qui dit ingénuité, dit le droit, +pour tout ingénu, d’aller devant soi sans regarder à ses pieds et de +parler comme les moutons bêlent. Je me rappelle mon obstination, étant +enfant, à chantonner devant ma grand’mère, sur de petits motifs +mélodiques improvisés tout exprès, des inscriptions lues par moi au +passage sur le plâtre pustuleux d’un mur et d’où il résultait qu’un tel +était un ci ou un l’autre. Je faisais acte d’ingénuité, rien de plus, et +mon aïeule, en me traitant chaque fois de petit effronté et de cochon, +témoignait de son manque absolu de clairvoyance. + +De même, les petites Buthenblant font acte d’ingénuité en se lançant +réciproquement à la figure des épithètes dont le sens précis échappe à +leur innocence. + +N’est-il pas manifeste que l’outrance même d’un tel langage révèle la +pureté sans bornes des deux enfants, qui ne redoutent point d’en +profaner leurs jeunes lèvres? Cela est clair comme le jour, et il +faudrait être à la fois le dernier des insensés et le plus incurable des +aveugles pour ne point demeurer ébloui devant des évidences qui crèvent +les yeux. + +Ceci dit, et les choses ramenées à leurs justes proportions, je reprends +au point où l’a laissé mon honorable prédécesseur le récit des malheurs +de X... + + + + +GEORGES COURTELINE + + + + +XV + +OÙ X... ÉPROUVE UNE IMMENSE ÉMOTION + + +Il était deux heures moins cinq lorsque la tapissière qui transportait +aux courses les demoiselles de Buthenblant, notre vieil ami l’Aiguille, +Marthe et le héros de cette histoire (j’ai nommé X...) écrasa de ses +roues les herbes raréfiées de la pelouse de Longchamp. + +Or, comme X... mettait pied à terre: + +--Je ne me trompe pas, fit, en s’approchant de lui, un personnage coiffé +d’une casquette de loutre, chaussé de souliers de bains de mer et de qui +s’entr’ouvrait le gilet sur la double bande vermillon d’une ceinture de +gymnastique; c’est bien vous qui êtes M. X...? + +--Oui, dit X..., étonné. Pourquoi? + +--Ne parlez pas si haut, murmura l’inconnu, jetant autour de soi un coup +d’œil d’inquiétude. Vous avez entendu parler, il y a un instant, dans la +voiture qui nous amenait, d’un héritage de quatorze millions? + +--En effet. + +--Ah! Eh bien, qu’est-ce que vous diriez si je vous disais, moi: «Mon +cher, cet héritage vous revient de droit; d’habiles coquins tirent des +plans pour le détourner à leur profit; mais dites un mot, un seul mot, +et je vous fais entrer en possession de votre dû!» + +--Je dirais... hurla X... + +--Pour Dieu! ne gueulez pas comme ça! dit l’étranger. + +D’une voix à peine perceptible: + +--Je dirais, reprit X..., que je vous en aurais une éternelle +reconnaissance. + +--Bien. Et ensuite. + +--Quoi, «et ensuite»? + +--Ne faites pas l’idiot, je vous en prie. Vous savez très bien ce que je +veux dire. + +X... affecta de s’absorber en une profonde rêverie. + +Brusquement: + +--Ah! pardon! fit-il. Vous voulez, peut-être, parler de la petite +commission d’usage? + +--Peut-être. + +--C’est trop juste. Causons-en. Mon Dieu, nous vivons en des temps où +l’existence est hors de prix. Tout augmente!... les loyers, la +nourriture, le vin!... Et, après tout, quatorze millions, ce n’est pas +la Californie!... Je pense donc qu’en tenant à votre disposition un +chèque de deux à trois cents francs... + +L’inconnu--nous l’appellerons Z... jusqu’à plus ample informé--eut un +pâle sourire d’ironie. + +Il apprécia: + +--Vous n’êtes pas dur! + +Puis, précis comme une règle de trois: + +--Je veux cinquante pour cent. + +--Combien? + +--Cinquante pour cent. + +--Cinquante pour cent... Sept millions sur quatorze, alors? + +--Oui. + +--C’est de la douce démence. Transigeons. Cinquante louis! + +--Non. + +--Et un tuyau. + +--Impossible! mille regrets. + +--Enfin, combien? + +--J’ai fait mon prix. Sept millions, pas un sou de moins. C’est à +prendre ou à laisser. + +--En ce cas, je n’hésite pas. Je prends. + +--Et vous avez rudement raison, conclut l’homme aux souliers de bains de +mer. Mais quittons-nous, car on nous regarde. Je serai vendredi soir, à +onze heures précises, au CAFÉ DE LA POSTE. A bon entendeur salut! + +Déjà Z... était loin, enlevé par le tourbillon de la foule. + +X... resté seul: + +--Qui est ce monsieur? demanda Marthe, qui s’était approchée, intriguée. + +--Ne t’inquiète pas, répondit X...: ça n’a aucun intérêt. C’est pour un +héritage de quatorze millions. + +--Tu vas hériter de... + +--On le dit. + +--Mazette! j’ai eu bon nez de plaquer le capitaine! Ce n’est pas à lui +que ces choses-là arriveraient. + +--C’est un fourneau, le capitaine, déclara X... avec un haussement +d’épaules. Et, pendant que j’y pense, une question: Connais-tu le CAFÉ +DE LA POSTE? + +--Ma foi, non. + +--Le diable t’emporte. Tu ne seras donc jamais bonne à rien? + +--Édouard!... reprocha doucement Marthe. + +X... allait répliquer, quand il éprouva tout à coup une singulière +impression de pesanteur dans les pans de sa redingote. + +S’étant assuré, de la main: + +--Tiens!... Qu’est-ce que c’est que ça?... + +C’était le bottin de Paris, que, par mégarde, il avait glissé dans sa +poche avec sa pipe et son tabac. Cette découverte le fit sourire. + +--Que je suis distrait! pensa-t-il. Quel petit étourneau je fais! + +Il s’était installé dans l’herbe. A ses cuisses, dressées et écartées +devant lui comme une façon de lutrin, il adossa le lourd volume, qu’il +se mit en devoir de feuilleter. + +--Voyons!... Cafés!... Cafés!... Cafés!...--Ah! + +Il avait trouvé. + +Soudain: + +--Tonnerre de Dieu! Bon sang de bon sort! + +--Qu’est-ce qu’il y a? dit Marthe, effarée. + +--Il y a, répondit-il, qu’il existe au bottin trente et un CAFÉS DE LA +POSTE et qu’avec la meilleure volonté du monde je ne puis me trouver +dans trente et un cafés à la fois, le même jour et à la même heure. + +--Ah! sapristi! + +X... s’était pris les tempes dans les mains; il cherchait, l’œil +écarquillé sur le vague d’un rêve. + +--Café de la Poste!... Café de la Poste!... Est-il possible d’être bête +comme ça?... + +D’un large geste découragé, il compléta sa pensée. Mais il y a un Dieu, +comme dit l’autre. X..., justement, en profanait le nom sacré quand Z... +vint à repasser devant lui, ramené par le même tourbillon qui l’avait +entraîné tout à l’heure. + +--Ah! s’exclama joyeusement X... Monsieur!... Chose!... Machin!... +L’homme à la casquette!... + +L’interpellé se retourna. + +--Ah! c’est vous? + +--Vous êtes fou, mon cher, avec votre Café de la Poste! Il y en a trente +et un à Paris. + +--Trente et un! + +--Pas un de moins. + +Z... éclata de rire. + +--Étais-je bête! fit-il. + +Puis, mystérieusement: + +--Rendez-vous, à l’heure dite, vendredi matin, dans la grande seconde +salle à droite du Café du Théâtre. Chut! + +Il dit et, de nouveau, disparut dans la foule. + + + + +GEORGE AURIOL + + + + +XVI + +CHEZ LE MYRE OTHON + + चित्ते निवेश्य परिकल्पितसर्व्वयोगाः + रूपोच्चयेन विहिता मनसा कृता नु । + स्त्रीरत्नसृष्टिरपरा प्रतिभाति सा मे + धातुर्विभुत्वमनुचिन्त्य वपुश्च तस्याः ॥ + + +En vertu de quelle puissance occulte cette carte de visite adhérait-elle +au bois de la porte? C’est ce que nous ne saurions dire. + +Aucun clou, aucune vis, aucune punaise. + +Et pourtant cette carte était fixée à la porte aussi solidement, aussi +étroitement que le coquillage au rocher. + +A l’aide d’une planche de cuivre gravée en creux, les mots suivants +avaient été imprimés sur ce bristol: + + OTHON + _Myre, Mage et Théosophe_ + +X... ayant frappé, la porte s’ouvrit. Un homme parut dont la barbe était +noire, la voix blanche et les cheveux poivre et sel. + +Il demanda: + +--Qui êtes-vous? + +--Je suis X... + +--Que faites-vous? + +--Je suis quidam... + +--Entrez! + +La pièce dans laquelle X... pénétra était spacieuse, haute de plafond, +comme la plupart de celles qui composent les appartements de la place +Royale. + +Une énorme bibliothèque, farouchement voilée de vert, occupait le fond +de cette salle. Près de la bibliothèque, une momie se dressait dans sa +gaîne de carton bariolé: + +C’était celle d’Achbar, chef des scribes d’Amenhotpou Ier--ce flambeau +de la dix-huitième dynastie. + +Aucun crâne sur les crédences, nul fémur, pas de chats rôdeurs ni de +miteux hiboux empaillés au sommet des vieux bahuts. + +Pas de vieux bahuts, du reste. Aux murs, seulement, quelques +lithographies d’Odilon Redon. + +Le mage présenta un fauteuil à X... et parla de nouveau: + +--J’ai beaucoup entendu parler de vous aux mercredis matins de la +comtesse de Zélande, dit-il, et je serais heureux de connaître le but de +votre visite. Que puis-je faire pour vous être agréable?... La belle +Otero... + +--J’estime profondément, répondit X..., l’éminent homme du monde que +vous êtes, mais c’est particulièrement avec le mage que je souhaiterais +m’entretenir. + +L’illustre Othon enleva rapidement le ruban violet dont s’adornait sa +boutonnière et: + +--Le kabbaliste vous écoute, fit-il. Tournez votre visage vers l’ouest, +ouvrez légèrement la pointe du pied droit et parlez sans crainte. De +quoi s’agit-il? + +--D’une affaire de la plus haute importance. + +--Quelle hauteur? + +--Quatorze millions. + +--Bien. Bourse, courses, rapt, vol ou héritage? + +--Héritage. + +--Bon! Que voulez-vous connaître? L’endroit où le testament a été caché? +l’arbre au pied duquel il faut creuser pour le découvrir? + +--Non. Je n’ai sur cette succession aucun indice. Tous les +renseignements sont détenus par un individu que je ne connais pas et que +j’ai rencontré aux courses d’Auteuil. Il m’a donné rendez-vous au café +du Théâtre. Or il y a à Paris soixante-six cafés du théâtre... Je +désirerais savoir duquel il est question. + +Ayant ainsi parlé, X... se mit à explorer fiévreusement les poches de sa +redingote. + +--Que cherchez-vous? demanda Othon. + +--Vous le savez bien, puisque vous êtes mage! + +--Oui, je le sais; je ne vous le demandais que pour voir si vous me +répondriez franchement, au lieu d’obéir à un imbécile sentiment de +politesse... + +--Vous êtes trop aimable, vraiment... Eh bien, oui, je cherchais un +cigare... mais je n’en ai plus... Lorsque je ne fume pas, je suis le +plus malheureux des hommes... Auriez-vous, par hasard... + +--Je ne fume pas, répondit Othon: mais il est facile de tout arranger. +La lévitation est une force en vertu de laquelle je puis m’élever, moi, +mage de première classe, à une hauteur de huit mètres. La moitié de cela +suffirait, attendu que le but à atteindre n’est situé qu’à trois mètres +cinquante du parquet. + +Avec l’aisance cappazzéenne d’un ballon rouge délivré de son fil, le +mage s’enleva. Son crâne fit un petit bruit en heurtant le plafond; mais +il ne s’en inquiéta pas. Il prit sur la corniche de la bibliothèque un +mince paquet blanc et redescendit. + +Le paquet était ployé «selon la formule» et contenait des graines. Il +les jeta négligemment dans un vase de Chine plein d’humus et prononça +quelques paroles inintelligibles. + +--Les fakirs des vallées du Gange et de la Djamma se figurent avoir le +monopole de la végétation spontanée, fit-il! mais voyez donc! + +X... regarda, et, à sa grande stupeur, il vit sortir du vase de Chine un +superbe pied de tabac. + +Incontinent, la plante se mit à grandir et à fleurir; puis, de verte +qu’elle était, elle devint brune et légèrement se recroquevilla comme +sous l’action d’un soleil torride. + +Othon arracha à la solanée sa plus large feuille, la roula sur son genou +et la présenta à X... en disant: + +--_Fina flor de la Vuelta Abajo_, mon cher! Goûtez-moi ça et vous m’en +direz des nouvelles! + +X... alluma le cigare et le déclara exquis. + +--Ce n’est pas tout ça, reprit alors Othon; nous disions donc qu’il +s’agissait de découvrir ce vieux café du Théâtre! Or il est +indispensable qu’avant de me mettre en communication avec les esprits, +je me livre à quelques petites ablutions. Vous permettez... + +--Mais, comment! faites donc... Désirez-vous que je me retire? + +--Nullement! C’est inutile. J’ai là le _fac simile_ exact de l’anneau de +Gygès... Je vais le mettre et, par conséquent, me rendre invisible. +Tenez, ça y est! + +--Époilant! fit X... + +--Époilant, non! répondit l’imperceptible Othon, époilant non, mais pas +ordinaire, pourtant! Enfin, chacun son métier, n’est-ce pas?... + +--Sans doute! + +--Tandis que vous achèverez votre cigare, mon cher X..., je vais enlever +mes vêtements et me purifier dans l’eau boriquée. Ensuite, je me +débarrasserai également de mon corps comme d’un importun paletot. Mon +âme, n’étant plus alors vêtue que de son peresprit (ou, si vous le +préférez, de sa flanelle spirituelle), se trouvera alors dans les +conditions requises pour correspondre avec les puissances de l’Au-Delà. +Ne vous impatientez pas: j’en ai à peine pour cinq minutes... + +Le myre n’avait pas menti. X... distingua parfaitement le bruit de l’eau +remuée dans un vaisseau de zinc, puis la chute sourde d’un corps sur le +parquet. + +Au bout de quelques instants, il entendit un clair petit bruit argentin; +une sorte de grosse bague roula parmi les bibelots de la cheminée, et +Othon s’offrit de nouveau à sa vue. + +--Voilà qui est fait, dit-il, en s’ébrouant avec cette jovialité +particulière à l’homme qui sort de son tub; voilà qui est fait; le temps +de passer ma robe de pourpre maintenant, et je suis à vous. + +Il disparut dans un grand placard, et à peine y était-il qu’il se mit à +hurler comme un âne dont on taquine le fondement avec un fer rouge. + +--Qu’avez-vous? interrogea X..., effrayé. + +--Oh! rien! répondit le théosophe, rien! Il fait tellement noir +là-dedans que je me suis encore trompé... + +Il rentra dans la salle, vêtu d’une longue tunique rouge. + +--Figurez-vous que j’avais endossé par erreur la robe de Nessus, dit-il. +Vous voyez ça d’ici, comme j’étais à mon aise... + +Puis, consultant sa montre: + +--Eh eh! reprit-il, sept heures déjà! Il s’agit de ne pas nous amuser +maintenant. Voilà le bouton. Faisons l’obscurité, et en avant! Prenez ma +main. Bien! Asseyez-vous là. Parfait! Maintenant, appuyez ces deux +disques contre vos oreilles... + +--Qu’est-ce que c’est que ça? demanda X... + +--C’est un téléphone astral, répondit le myre Othon. Vous pouvez +actuellement questionner les esprits au sujet de votre fameux café du +Théâtre... Allez! _vous êtes en communication avec Jules César_. + +--Hallo! allo! cria une voix grêle. + +--Hallo! allo! répondit X... + +Hallo! (Dri-dri-dri-dri-dri.) + +--Hallo!!!... Je suis bien en communication avec Jules César, n’est-ce +pas? + +--Oui, parfaitement. Qu’est-ce que vous désirez? Un exemplaire de mes +_Commentaires_? Je n’en ai plus: j’ai envoyé le dernier ce matin à +Sarcey... Allo! + +--Hallo! Non, mon cher maître, ce n’est pas cela... Un simple +renseignement... Vraiment, je suis confus... Hallo! Pourriez-vous me +dire où se trouve certain Café du Théâtre... + +--Le Café du Théâtre? + +--Oui. + +--Comment voulez-vous que je sache cela? Je ne vais jamais au café... +Demandez cela à Bonaparte: il vous dira ça, lui! + +--_Vous êtes en communication avec Napoléon Ier_, dit Othon. + +--Basta! cria la voix grêle, qu’est-ce que c’est encore? Hallo! hallo! +Encore un magazine américain qui me demande la collection complète de +mes portraits? + +--Non, sire, pardonnez-moi. Je voudrais simplement savoir où est situé +le Café du Théâtre... Jules César prétend qu’il n’y a que vous qui +puissiez... + +--Jules César! Jules César! En voilà un fourneau! Basta! De quoi se +mêle-t-il encore, celui-là? Demandez ça au père Baedecker et fichez-moi +la paix! + +--_Vous êtes_, dit le mage, _en communication avec Baedecker l’Ancien_. + +--Hallo! fit la voix de Polichinelle. + +--Hallo! fit X... Est-ce à Baedecker l’Ancien... + +--Oui. + +--Un homme m’a donné rendez-vous au Café du Théâtre. Où est-ce? + +--Où avez-vous vu cet homme? + +--Aux courses de Longchamp. + +--Tribune ou pesage? + +--Pelouse. + +--Brun, rouge ou blond? + +--Brun. + +--Souliers de bains de mer? + +--Oui. + +--Casquette de loutre? + +--Oui. + +--Je sais qui c’est. Cet homme est Gaspard le Book. Du hideux +accouplement de 4 et de 7 est né 28 l’infâme. 28 a égaré Gaspard, et +c’est pourquoi vous ignorez ce que vous devriez savoir. En d’autres +termes, Gaspard vient de faire ses vingt-huit jours, et c’est ce qui le +rend si écervelé. Gaspard, en vous quittant, a pris l’express de six +heures. Il n’a oublié qu’une chose: c’est de vous dire où il allait. Le +Café du Théâtre, où il vous a donné rendez-vous, se trouve près du +boulevard extérieur, au milieu de la rue Germain-Pilon. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ce dernier mot achevait à peine d’impressionner le tympan de X... que +déjà l’obscurité avait cessé dans le local du mage. + +Celui-ci était assis près de son nouvel ami. Il souriait, et la modeste +violette académique avait reparu sur le revers sénestre de son vêtement. + +--Vous êtes content? dit-il. + +--Enchanté, mon cher mage. Mais, dites-moi, combien vous dois-je? + +--Absolument rien! Je suis trop heureux de vous avoir été agréable... +Seulement, ajouta-t-il en reconduisant X..., seulement, j’espère bien +que vous ne m’oublierez pas lorsque vous aurez palpé les quatorze +millions. + +--Comptez sur moi, répondit X... + +Et il descendit l’escalier quatre à quatre. + +_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que la gomme +arabique est soluble dans l’eau. Le myre Othon, qui avait à sa +disposition plusieurs onces de cette précieuse matière, en avait sans +doute fait fondre une certaine quantité. Et, qui sait? peut-être +s’était-il servi de cette composition pour coller la carte de visite sur +le panneau supérieur de sa porte? + + + + +PIERRE VEBER + + + + +XVII + +UNE SOIRÉE CHEZ LES BUTHENBLANT + + +Le dîner fut très animé. Le vidame portait non seulement tous ses +ordres, mais quelques croix qu’il avait empruntées à des amis. + +A sa droite, il avait Mme Bigorneau. Corsage à peine échancré: Élise +aimait mieux réserver des surprises à celui de ses voisins de table +qu’elle appellerait à des entrevues plus intimes. Elle portait +simplement des palmes académiques en diamant. + +A gauche du vidame, Marthe elle-même. Comment se trouvait-elle là? On va +peut-être crier à l’invraisemblance. + +Et puis après? Est-ce que la vie est vraisemblable? Est-ce que la +_Princesse de Bagdad_ est vraisemblable? Est-il vraisemblable qu’un +simple ouvrier tanneur parvienne aux plus hautes dignités? Et, si +j’avais le temps, je vous raconterais des traits de mon existence qui +sont à peine croyables... + +Marthe s’était liée sur la pelouse de Longchamp avec les petites +Buthenblant; elle leur avait offert une place dans le fiacre qui la +ramenait, et, comme une politesse en vaut une autre, les jeunes filles +l’avaient invitée à dîner. X..., prévenu par dépêche, était venu la +rejoindre; ils se trouvaient donc dans la place. Vous voyez comme c’est +rudimentaire. + +En face du vidame, sa fille aînée, Odette, et sa fille cadette, Odyle, +toutes deux très décolletées, comme il sied à deux filles honnêtes et +qui n’ont rien à cacher dans le présent, sinon dans le passé. +D’ailleurs, ce procédé est de simple probité envers les célibataires à +marier. + +Maubeck, assis entre elles, semblait très gêné; il s’efforçait de ne pas +avoir l’air de regarder ce qui ne le regardait pas, et, en outre, un +réflexe de naturelle curiosité le poussait à considérer ses voisines; la +peur de paraître mal élevé gâtait tout son plaisir. Enfin, il aperçut +que Marthe, devant lui, était aussi fort galamment dévêtue; alors il +trouva où fixer ses yeux, par-delà le prétexte d’un compotier et sans +blesser la bienséance. + +Plus loin, X... causait avec Odyle, et la conversation, assez +indifférente au-dessus de la table, était plus animée au-dessous: X... +faisait, comme on dit, un pied de cour. Près d’Odette, le notaire +Bigorneau se multipliait en petits soins; il affirmait à la jeune fille +qu’il pourrait être son père, afin de risquer certaines privautés, et, +dès qu’elles avaient été acceptées sans récriminations, il lui +affirmait, soudain rajeuni, qu’il pouvait être encore son cousin. + +Pour remplissage, il y avait un certain nombre d’invités qui se +bornaient à jeter quelques brindilles d’onomatopées dans le feu de la +conversation; ils mangeaient peu, comprenant que leur rôle effacé ne +leur accordait pas le droit de puiser plus d’une cuillerée dans chaque +plat. Ces convives sans importance se connaissaient, se parlaient à +mi-voix et se confiaient des soupçons outrageants sur la moralité des +invités nouveau-venus et mieux partagés. + +Enfin, Marthe comprenait qu’elle se trouvait dans le _vrai_ monde. + +Au début du dîner, le vidame, s’adressant à Bigorneau, lui dit: + +--Mon cher notaire, j’ai eu la délicate attention d’inviter le capitaine +Napau, votre ami. + +Aussitôt, trois figures se décomposèrent: celle de X..., furieux de +retrouver partout son remplaçant; celle de Bigorneau, qui redoutait +qu’une indiscrétion ne révélât au capitaine la mort de son oncle, le +vieux de la Ware; enfin, celle d’Élise, encore mal remise de sa dernière +alerte. Pour Marthe, passive et résignée, elle acceptait d’avance sans +bénéfice d’inventaire tous les événements possibles. + +Mais les figures se rassérénèrent quand le vidame ajouta: + +--Napau ne viendra qu’assez tard dans la soirée: il est retenu dans une +autre maison. + +Bigorneau aiguilla aussitôt l’entretien dans une autre voie: + +--Monsieur Hicks, que pensez-vous des mines d’or? + +--Mais j’estime... + +--Vous êtes dans le vrai, reprit aussitôt le vidame, et, à l’appui de +votre thèse, je citerai un fait curieux dont je fus témoin. + +Il entama une histoire de placer qu’il continua durant deux plats. +C’était sa coutume: sachant combien il est fatigant de parler tout haut +pendant que l’on dîne, et désireux d’éviter toute contrainte à ses +hôtes, il avait soin--l’exquis maître de maison!--de placer ainsi quatre +ou cinq longues anecdotes, pendant lesquelles il était permis aux +convives de réfléchir, ou de se nourrir, ou de flirter ou de calculer +leurs dépenses, ou de ne rien faire. Ou bien, il créait des discussions +entre les rares amateurs de ce genre de sport. Les jeunes filles +continuèrent à s’égayer avec leurs voisins, et Maubeck ne cessa de +regarder Marthe dans le blanc des yeux et dans le blanc de la peau. + +Au dessert, les dames restèrent: le vidame voulait épargner aux maris +l’ennui de raconter plus tard à leurs femmes les polissonneries que l’on +se croit obligé de dire entre hommes. Ah! cet homme-là savait recevoir. + +On plaça au milieu de la table un narghileh muni d’autant de tuyaux +qu’il y avait de convives; on l’alluma, et les liqueurs passèrent de +main en main. Lors, le vidame prit la parole: + +--Notre ami Maubeck vient d’hériter de quatorze millions, légués par son +père, le vieux M. de la Ware... + +--Hugh! interrompit une voix gutturale. + +Tout le monde se retourna; mais pouvait-on penser que ce bruit émanât du +maître-d’hôtel de couleur foncée qui servait à table? Des regards +soupçonneux et farceurs s’égarèrent sur un vieux parent pauvre, +sourd-muet de naissance. + +--Notre ami Bigorneau s’emploie à mettre notre hôte en possession de son +bien. Je propose de boire au repos du digne M. de la Ware et à la santé +de nos amis. + +--Hugh! fit encore la voix. + +On regarda le sourd-muet, avec blâme cette fois. Seuls X... et Marthe +avaient reconnu l’exclamation nationale du Mohican: l’Aiguille était là, +sous le frac du maître-d’hôtel. + +--Toutes ces dames au salon, dit gaiement le vidame, en offrant son bras +à Marthe. + +On se leva. Mais l’Aiguille retint Bigorneau par la basque de son habit +et lui souffla dans l’oreille: + +--Visage blême, langue dorée, esprit pervers. Le cleb est sur la piste; +l’homme sur lequel les rayons du couchant ont déteint veut vous dire +quelque chose. + +--Où donc, que j’y coure? murmura le notaire, effaré. + +--Ici. Restez. + +Pendant qu’ils s’entretiennent, suivons les autres. + +Le salon du vidame était spécialement disposé pour le flirt: le +prévoyant Buthenblant, soucieux avant tout de conserver un bon renom de +gaieté à sa maison, avait divisé la grande pièce en un certain nombre de +petits _box_ à l’aide de grands paravents de bambou laqué vert pâle, +ornés de mousselines à grandes fleurs. + +Chacun de ces box formait donc un petit flirtoir, meublé d’un divan bas +pour deux personnes, de coussins et tabourets, tablettes et veilleuse à +l’électricité: aux murs, de gracieuses compositions d’Auriol. Là, les +couples pouvaient s’isoler et comploter. D’heure en heure, un esclave +frappait contre les paravents, apportait à boire et se retirait +discrètement. Auprès de la cheminée, un espace libre était réservé pour +ceux qui souhaitaient se réunir. + +Les invités, chacun avec sa chacune, avaient pris place entre les +paravents; le vidame avait soin de caser son monde, et, apercevant X... +tout seul, il fit signe à Odette de l’aller rejoindre dans la stalle +qu’il s’était choisie. + +Odette accourut toute en mousseline rose et sourires, et s’assit aux +côtés d’X... + +--Vous cherchez quelque chose, mademoiselle? dit-il assez gauchement. + +--Oui: vous. Je vous ai trouvé, je suis contente. + +--Et... à quoi puis-je vous être bon? + +--Mais à flirter, parbleu! + +--Je ne sais pas: j’arrive de ma province. + +--Oh! je ne tarderai pas à vous apprendre. Pour commencer, prenez ma +main droite et serrez-la doucement entre vos mains. + +--Oui... Et puis? + +--Approchez-vous petit à petit jusqu’à me frôler... Mieux encore: soyons +comme en un wagon complet. + +--Soit... Et puis? + +--Penchez-vous sur moi tout à fait, et essayez de découvrir derrière le +cristallin de mes yeux les pensées complexes qui n’y sont pas. + +--Voilà... Et puis? + +--Oh! que vous êtes emprunté! Mais posez-moi une foule de questions +saugrenues et grossières; amenez-moi à vous décrire mon âme, puis mon +corps; tâchez de savoir si je suis instruite de choses que je dois +ignorer et laissez-moi comprendre le double sens des ingénieuses +porcheries que la digestion vous inspirera; arrivons ensemble à de +telles confidences et de tels rapports que nous nous dégoûtions +mutuellement et que vous ne me désiriez même plus pour maîtresse. + +--Est-ce flirter?... Vous exigez... + +--Si, si. J’en ai vu bien d’autres. Si vous vous dérobez, je croirai que +vous me dédaignez. Mais n’oubliez pas que quelqu’un agit de même, à la +même heure, avec votre femme. + +--Vous êtes charmante, reprit X..., enthousiasmé; vous êtes un miracle +de grâce ingénue. + +--Allez-y. Il n’y a pas de danger: je ne mords pas. Parlons du baiser et +de l’union des âmes, tandis que nos mains voisinent. C’est l’heure +délicieuse où l’on retourne aux états préhistoriques. Voyez: je vous +tends mon cœur, mon âme, mes lèvres, mon corps, enfin tout, sauf ce qui +serait le complément obligé du don de moi-même; mais c’est si peu de +chose, en vérité, que je le réserve à mon futur mari.» + +Ainsi, les hôtes du vidame passaient agréablement le temps; les invités +sans importance, ceux qui n’avaient pas le droit au flirt, pratiquaient +des trous imperceptibles dans les paravents afin de suivre les +évolutions des couples voisins, et, à ce jeu, chacun trouvait son +compte. + +Cependant, Maubeck s’était assis près de Marthe, et, avec l’aisance d’un +habitué, il l’avait attirée contre sa mâle poitrine. + +--Chère madame, dit-il, ne pensez-vous pas qu’il serait bon d’éviter les +préliminaires et d’entrer en matière sans délai? + +Marthe, toujours étonnée et faible, acquiesça. + +--Donc, appelez-moi Jean-Louis tout court. Je ne reviendrai pas sur ce +que mes yeux vous ont dit durant tout le repas... + +--Ils parlaient éloquemment! + +--N’est-ce pas? Vous avez donc compris leur langage?... + +--Oui; mais... dites-moi... _pas ici?_ + +A cet aveu naïf, Maubeck ne se sentit pas de joie. Soudain, il songea: +«Diable! je n’ai pas de garçonnière élégante; ma chambre est orde et +puante; je ne saurais mener cette femme du monde dans un hôtel garni; il +me faut à toute force un intérieur capitonné... Oh! que je suis sot! +Pourquoi chercher si loin? A cette heure, la domesticité dîne, les +maîtres de la maison et les invités sont retenus ici. J’ai l’hôtel des +Buthenblant à ma disposition et n’hésite que sur le choix des chambres. + +Il dit à Marthe: + +--Chère madame, vous plairait-il de visiter avec moi l’étage supérieur? +Filons sans attirer l’attention. + +Ils quittèrent le salon; Maubeck conduisit Marthe à travers les couloirs +jusqu’à la chambre du vidame, et alors... + +Alors, ô portraits de famille, ancêtres figés dans les cadres, nobles +aïeux engoncés dans la fraise, vous vîtes ceux qui la cueillaient à +votre barbe, et vous ne descendîtes pas! Maubeck profana la couche du +vidame. + +Marthe, résignée, n’eut pas un mouvement de révolte; uniquement +préoccupée de guetter les bruits du dehors et les pas des intrus qui +pouvaient survenir à l’improviste, elle se soumettait, indifférente, à +cette nouvelle fantaisie de la destinée. Aussi bien, puisqu’elle avait +fait le bonheur de tant de contemporains, pourquoi se fût-elle refusée à +Maubeck, sinon par caprice? + +Au moment où ils se ressaisissaient l’un et l’autre et se préparaient à +redescendre au salon, un bruit formidable retentit à l’étage au-dessous. + + + + +JULES RENARD + + + + +XVIII + +LE DUEL + + +--Cocher, vous vous arrêterez à la prochaine pissotière. + +Le cocher n’y manqua point. Maubeck descendit le premier du fiacre, fit +descendre l’Aiguille et, comme un domestique stylé, tint la portière +ouverte. + +Bientôt l’Aiguille remonta, et Maubeck dit encore au cocher: + +--Vous vous arrêterez à la prochaine pissotière. + +Le cocher pensa ce qu’il voulut, mais il garda ses réflexions pour lui. +Chacun ses besoins. On le prenait à l’heure. Plus on l’arrêterait, moins +on le fatiguerait. + +--Mon cher Mohican, dit Maubeck à l’Aiguille, nous ne nous arrêterons +jamais assez. + +--Pourtant, dit l’Aiguille, une fois suffit. + +--Laissez-moi vous soigner, dit Maubeck. Je vous ai promis et je me suis +promis que vous sortiriez sain et sauf de ce duel, et j’en réponds si +vous m’obéissez à la lettre. D’abord, urinez, urinez. Un coup d’épée +dans une vessie pleine peut être mortel, et ce n’est rien quand on a +pris ses précautions. Allons, descendez une dernière fois: je serai +tranquille. + +--J’aurais préféré étrangler le notaire, dit le Mohican. + +--Et le manger après, sauvage incorrigible! dit Maubeck. Il était temps +de vous l’arracher. + +--Pourquoi ne voulait-il pas me rendre mes millions? + +--Comme ça, tout de suite, en pièces de dix sous? Tu t’imagines qu’un +notaire va en soirée avec quatorze millions dans sa poche et que, sur un +signe du premier Peau-Rouge venu, il doit les lui compter. + +--Les aura-t-il là-bas? + +--Là-bas, il aura une épée pointue, phéniquée et passée au feu, et il +essaiera de te crever le ventre. Et c’est très gentil de sa part. Il +avait le droit de te faire arrêter, mener au poste et condamner, pour +coups et blessures, à six mois de prison. Il aime mieux se battre. Ce +goût m’étonne chez un notaire. Il doit être rudement fort à l’épée. Je +te conseille de bien te tenir. As-tu pris une leçon hier? + +--L’escrime m’ennuie, dit le Mohican bref. + +--Tous les mêmes, ces duellistes! dit Maubeck. Ceux qui manient une épée +comme un parasol sont les plus enragés. Celui-ci saute à la gorge du +notaire; j’accours, je lui épargne un assassinat, je lui arrange un duel +et lui donne l’adresse d’un maître d’armes pour qu’il figure décemment +sur le terrain; il ne bouge pas, il s’en moque, il attend les bras +croisés, et moi, simple témoin, je me tourmente à sa place, je prends +deux leçons par jour au lieu d’une, et je relis mon code d’homme +d’honneur, et je m’entraîne, et je suis prêt, tandis que tu ne songes +même pas à écrire ton testament. Il faut que je prépare ce petit papier +où tu n’oublies point tes amis et que je te prie de le signer et de le +dater. Cocher! arrêtez-nous devant un café. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Maubeck, le journaliste, raisonnait sensément. La succession de la Ware +attirait par trop d’amateurs. L’heure était venue d’en supprimer +quelques-uns. Après la querelle, il avait dit au notaire suffoqué: +«L’occasion est bonne: ce Mohican ne sait tirer que l’arbalète. Vous +êtes un sournois pilier de salle d’armes: délivrez-nous du Mohican.» Et +il disait au Mohican: «Vous en avez une veine! Le notaire embrouillait +si habilement vos affaires qu’il vous fallait plaider. Le procès durait +dix années. Puisqu’il commet la sottise de se battre, d’un seul coup +infaillible que je vous montrerai, renvoyez ce notaire à ses aïeux.» + +«Et si, comme je l’espère, pensait Maubeck, le notaire véreux et le +Mohican légitime s’embrochent l’un l’autre, le soir même je me présente +à l’étude avec ce papier en règle, je donne cent sous au clerc et je +râfle l’héritage. C’est propre, et d’une suffisante logique.» + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ils arrivèrent les premiers au rendez-vous, suivis d’un second fiacre où +se trouvaient le médecin et l’autre témoin. Le médecin portait sa boîte; +le témoin, une paire d’épées. L’endroit choisi était une vieille salle +de bal de la banlieue, où seuls les duellistes s’obstinaient à danser +encore et que le propriétaire mettait gracieusement à la disposition de +ces messieurs, au prix de cinquante francs la séance. + +Maubeck prenait déjà l’air narquois d’un homme correct qu’on va faire +poser, quand Bigorneau et ses témoins parurent. Dès qu’il les vit, +Maubeck éleva son chapeau vers le ciel, puis l’abaissa lentement, ainsi +qu’un haltère, et le Mohican crut qu’il allait le poser sur le sol et le +ramasser ensuite avec ses dents. + +Tous ces messieurs l’imitèrent, solennels, excepté le dédaigneux +Mohican. + +--Salue donc, lui souffla Maubeck: le duel, c’est l’art de saluer. + +--Je veux lui sucer le sang, dit l’Aiguille. + +--Tâche d’être convenable, dit le journaliste, et ne me trouble pas dans +mes délicates fonctions de directeur de combat. + +De la pointe du pied, il mesura la distance sur le plancher, et, comme +ça ne marquait pas, il recommençait gravement. Il jeta deux fois une +pièce en l’air. Elle retomba sur pile ou sur face, comme il lui plut. +Personne ne vérifia, et Maubeck dit, imperturbable: + +--A nous les épées, à vous la place, messieurs. + +Les médecins ouvrirent leurs boîtes, allumèrent une lampe et, à la +manière des aiguiseurs de couteaux, promenèrent les épées au-dessus de +la flamme. Très intéressé, l’Aiguille suivait de si près ces préparatifs +de guerre qu’à chaque instant Maubeck devait l’écarter. + +Bigorneau marchait de long en large, les mains derrière le dos, et +feignait de regarder, pendus au mur, des cadres que les crottes de +mouches enveloppaient comme d’une légère dentelle à petits pois. + +--Déshabille-toi dans un coin, dit Maubeck à l’Aiguille. + +Et il surveilla lui-même la toilette de Bigorneau. Le notaire, qui +portait d’habitude un lorgnon, avait acheté, pour la circonstance, sur +l’avis du plus compétent de ses témoins, des lunettes bleues à travers +lesquelles il voyait noir. Elles étaient énormes comme celles des +casseurs de cailloux. Selon le témoin expérimenté, elles devaient +protéger les yeux et effrayer l’ennemi. + +Comme, dans leur altercation suivie de voies de fait, l’Aiguille lui +avait griffé, mordu peut-être le visage, Bigorneau s’était collé au +front, aux pommettes et au nez, des carrés de taffetas gommé. Ils +complétaient son aspect terrible, et un observateur étranger, même +attentif, aurait malaisément deviné lequel, du notaire ou de l’Aiguille, +pouvait se dire le véritable Mohican. + +Cependant, Maubeck tâtait Bigorneau et frappait sur sa poitrine pour +voir si elle ne sonnait pas la cuirasse traîtresse. + +--Otez vos bretelles, lui dit-il. + +--Mais mon pantalon va tomber, dit le notaire. + +--L’usage de la main gauche n’est pas interdit pour retenir son +pantalon, répliqua Maubeck. + +Comme il palpait plus bas, il fronça les sourcils: + +--Qu’est-ce que je sens là? Un bandage? Un bandage pare un coup d’épée: +enlevez, dit-il sèchement. + +--Jamais, dit Bigorneau. Tout croulerait. J’aurais l’air de me battre +ventre à terre. + +On délibéra longuement. Les médecins, consultés, se consultèrent, et un +témoin spirituel dit à Maubeck: + +--Personne n’empêche votre ami de mettre une ceinture de chasteté. + +Ce n’eût pas été du luxe, car l’Aiguille attendait la fin de cette +discussion dans son coin, tout nu. + +Maubeck lui avait dit: «Déshabille-toi.» Il venait d’obéir. + +Avec une égale docilité, il remit sa culotte. + +--Du calme, lui dit Maubeck. Garde-toi d’attaquer et de te fendre. Pare +et riposte. Si tu bêtifies, si tu te précipites comme un fou, si tu me +déshonores, je ne te revois de ma vie. + +Puis il rapprocha les deux adversaires. Il offrit à chacun une épée, +saisit les pointes, non sans péril, car celle du Mohican faillit +l’éborgner, et, les joignant sur sa propre poitrine: + +--Allez, messieurs, dit-il, et faites en gens d’honneur. + +Aucun n’alla. + +Le Mohican se retint parce que c’était la consigne formelle, et le +notaire, par tempérament. + +A la première reprise, les épées ne se touchèrent pas. Le Mohican, +debout sur ses jambes, tenait son épée comme on tient une règle pour +s’assurer qu’elle est droite, et le notaire, baissé, qui semblait perdre +son derrière, tournait mécaniquement la sienne comme pour percer un +tonneau de vin ou remuer une vague salade. + +--Halte! dit le témoin chargé de compter les deux minutes de reprise. + +Maubeck emmena l’Aiguille d’un côté et, les dents serrées, lui cria, +d’une voix de gorge: + +--Bravo! tu tiens ton homme. Il n’en peut déjà plus. + +En effet, de l’autre côté, le notaire se livrait comme un poulain à ses +témoins, qui lui couvraient les épaules, l’asseyaient et lui faisaient +avaler un verre de rhum. + +A la deuxième reprise, il y eut un léger choc d’épées. Le Mohican ne +s’en émut pas et resta immobile. + +Quant au notaire, après avoir d’abord tâtonné comme un aveugle de son +bâton, il semblait vouloir tricoter maintenant, et on entendait parfois +le son des crochets. + +--Halte! dit l’homme à la montre. + +--Parfait, dit Maubeck au Mohican. Tu le tiens toujours, et je donnerais +cher pour être à ta place. Marche pourtant un petit peu. + +A la troisième reprise, il parut évident que, seule, la chute du plafond +pouvait occasionner mort d’homme. Car, si le Mohican marchait à petits +pas, comme c’était prescrit, le notaire reculait d’autant, et la zone de +sécurité ne diminuait point. De nouveau, on se reposa. Les témoins du +notaire lui épongèrent le front, et il suça une pastille et quelques +grains de raisin. + +Et Maubeck répétait à l’Aiguille: + +--Ça va de mieux en mieux. Patience: il ne reculera pas jusqu’à demain. + +Mais, à la quatrième reprise, Bigorneau prouva qu’il était capable de +faire à reculons le tour du monde. Il ne tremblait plus. Au début, il +redoutait une catastrophe. A présent, il reculait presque rassuré et +préoccupé seulement de retarder la légendaire piqûre. Déjà les témoins +commençaient de sourire et d’échanger leurs impressions. + +--Ça se passera bien, disait l’un. Nous terminerons au premier sang. + +--Oui, disait Maubeck, quoique mon client m’inquiète: il bout. + +--M. Bigorneau nous a juré d’être sage, dit un autre. Pourvu qu’il ne +s’énerve pas! C’est une bonne idée que nous avons eue d’interdire les +corps-à-corps. + +Et les médecins se disaient, d’un ton poli: + +--Serrez votre trousse, mon cher confrère: la mienne suffira. + +Ils sifflotaient, chantonnaient et se proposaient une partie de savate +pour tuer au moins le temps. + +A la cinquième reprise, tous eurent une grosse peur. La lutte s’avivait. +Le poignet du Mohican semblait sérieusement menacé. Témoins et médecins +se penchèrent, au risque de se faire crever les yeux. Ils visaient pour +Bigorneau. Du doigt, ils lui auraient indiqué la bonne place, celle +qu’une égratignure intéresserait entre toutes. Acharné, Bigorneau +lardait, lardait, dessus, dessous, à côté, dans le vide, et le +flegmatique Mohican, la main gauche levée, son inutile lame horizontale, +ne s’y opposait pas. Maubeck cria: «Halte!» trois fois, vainement, +pressa le poignet, pinça la peau. Il n’y avait rien. L’assistance poussa +un soupir de satisfaction désolée. + +A la sixième reprise, quelqu’un parla de commander de la bière pour tous +et un bouquet pour le glorieux vainqueur, qu’on ne pouvait manquer de +connaître prochainement. + +Mais à la septième reprise, le Mohican parla. + +--Assez! dit-il. Vous n’êtes que des chiens! + +Il bondit vers Bigorneau, le débarrassa de son épée, et, brandissant les +deux, une dans chaque main, il se mit à courir par la salle de bal, avec +des hurlements farouches, cavalier seul, sur un cheval imaginaire. + +--La bête s’échappe du Parisien, cria Maubeck; elle va nous massacrer. +Sauve qui peut. + +Mais tous étaient déjà dehors. + +Maubeck eut la présence d’esprit d’enfermer à clef le Mohican dans la +salle de bal, où, prisonnier forcené, il put rugir à son aise et +transpercer de coups d’épée furieux la redingote de Bigorneau. + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +XIX + +OÙ LA SITUATION SEMBLE S’ÉCLAIRER, MAIS BIEN FAIBLEMENT + + +Le Mohican rugissait encore dans la salle de bal que Maître Bigorneau +était déjà rendu à sa chère étude et que Maubeck, tout à ses noirs +projets, arpentait sinistrement la rue des Vieilles-Haudriettes. + +Ce même jour, mesdemoiselles de Buthenblant, après les fatigues du bal, +s’étaient levées assez tard et s’habillaient pour le garden-party de la +comtesse de Romadère. Vénus Astarté, surgissant de son vaste tub d’onde +amère, était plus marmoréenne sans doute, mais moins séduisante +qu’Odette de Buthenblant procédant à sa toilette matinale, et, pour les +murs tendus de la chambre claire, c’était le cas ou jamais d’avoir, non +pas des oreilles, mais des yeux. + +Odyle, déjà prête, sa fine tête blonde disparaissant entre deux manches +énormes de surah vert clair, considérait longuement, appuyée à la +cheminée, un fin portrait d’enfant. + +--Tu ne devrais pas laisser traîner ainsi le portrait d’Albin, dit +Odette. Moi, je cache soigneusement celui de mon petit Réginald. Pense +donc: Courteline n’aurait qu’à entrer un jour dans cette chambre! Lui +qui nous croit si pures, si innocentes! Quel sale coup pour la fanfare +s’il apprenait que nous nous sommes... surtout qu’Albin te ressemble +joliment! + +--Ces bons gosses! dit Odyle. Qu’il me tarde de les revoir! Albin a +trois ans et un mois, sans que ça paraisse, et ton Réginald va sur ses +quatre ans. Je voudrais les avoir une minute, rien qu’une petite minute. +Voici deux mois, sais-tu? qu’ils sont à l’université d’Oxford. + +--C’est égal. Nous avons bien fait de les y envoyer. Papa commençait à +les raser avec son éducation spartiate. + +--Cette idée d’avoir soûlé devant eux Fred, le palefrenier! D’autant +plus que, comme essai d’exemple salutaire, ça m’a paru plutôt raté. Fred +était tellement drôle avec ses zigzags que les deux petits se sont mis à +l’imiter. Ils étaient ravis. Pendant huit jours, ils ont joué à faire +l’homme soûl, et ils ont conçu une grande admiration pour Fred, parce +qu’il faisait l’homme soûl beaucoup mieux qu’eux. + +Décidément, Courteline a tort s’il pense que le fait d’avoir eu un +gosse, deux gosses, trois gosses suffit à rendre les femmes moins +ingénues. Celles-là, Odette et Odyle, étaient aussi fraîches, plus +fraîches encore qu’avant leur mésaventure. Étant mieux renseignées, +elles ne s’égaraient pas, à l’instar de certaines vierges de leur âge, +dans des hypothèses plus ou moins sadiques. Les hommes ne leur +apparaissaient pas comme des êtres inconnus, mystérieux, minotauresques. +A la suite de leur première expérience, elles disaient simplement: «Les +hommes sont des canailles et des menteurs», sauf à s’imaginer, à la +première déclaration d’amour émanant du premier godelureau venu, que +celui-là, au moins, faisait exception à la règle. (Notation +psychologique très subtile.) + +Quand Odette fut prête, Odyle appela la vieille nourrice qui, les jours +où elles étaient des jeunes filles bien élevées, les accompagnait chez +leurs amies. Et il n’y avait de leur part aucune hypocrisie. Ce n’est +pas le rang social, mais l’élégance de leur costume qui empêche les +jeunes filles de bonne famille de sortir seules. (Fine remarque.) + +Voici donc les petites Buthenblant en route avec leur gouvernante. Ce +sont, tout compte établi, deux petites filles parfaites, à qui l’on +donnerait le bon Dieu sans confession plus facilement sans doute +qu’après confession. + +Quittons ces demoiselles au coin de l’avenue Montaigne et retournons au +logis de X... Marthe et son mari, après une nuit calme, s’éveillent +gaiement dans le grand lit d’acajou. Entrons... Non. Attendons un +instant. On ne peut pas entrer en ce moment. + +--Après déjeuner, dit X... à sa femme, j’irai prendre des nouvelles de +notre ami l’Aiguille et voir s’il s’est bien tiré de son duel avec le +notaire. Pendant ce temps, toi, qui n’as rien à faire, tu pourras +pousser jusqu’à l’étude Bigorneau, où tu tâcheras d’avoir des tuyaux +exacts sur cette fameuse succession. Tu me feras penser également, ce +soir, à mon rendez-vous du Café du Théâtre. + +X... sortit, comme il avait dit, sitôt son déjeuner terminé, et Marthe, +une demi-heure après, quitta, elle aussi, la maison de l’avenue +Montaigne. Mais elle n’avait pas fait vingt pas qu’elle tressauta. Le +capitaine était devant elle. + +--Aline! dit-il avec une émotion, Aline! j’ai à vous parler. + +Qu’était donc devenu cet énergique homme de guerre depuis cette nuit +inoubliable où, après de terribles pérégrinations, il finit par +rencontrer son ancienne femme dans une charcuterie du quartier des +Halles? On se souvient qu’à ce moment le capitaine, de plus en plus +énervé par des déceptions successives, n’avait pas été mécontent +d’aborder à ce havre de salut. Il avait donc accompagné sa femme dans +une vieille maison de la rue Saint-Honoré. + +Cette vieille maison eût mérité d’être classée dans les monuments +historiques, moins sans doute en raison de son architecture que des +événements de haute importance dont elle avait été le théâtre. + +On y montrait encore la salle basse où le sage Turgot, le lendemain de +la révocation de l’Édit de Nantes, se rencontra avec Agrippa d’Aubigné. +On sait que cette entrevue fut en quelque sorte le signal de cette +longue série de coups d’État qui débute par la conspiration des poudres +pour aboutir si tragiquement à l’assassinat de Warwick. + +A la même table où s’était signé ce complot, le terrible Concini devait +élaborer plus tard son projet de blocus continental. Mais les historiens +ne s’accordent pas sur ce point. Et l’autorité de Philippe de Commines +est singulièrement diminuée par cette considération qu’ayant rompu toute +attache avec Robert Peel et Buckingham, il devait être naturellement +porté à ménager les susceptibilités de la famille de Habsbourg. + +Après cette petite débauche d’érudition, revenons, s’il vous plaît, au +capitaine, que tous ces souvenirs historiques occupaient moins à la +vérité, que la perspective d’arriver prochainement à ses fins. A la +lueur d’une courte bougie, ils montèrent l’escalier de pierre. + +Comme ils arrivaient au deuxième étage, une porte s’ouvrit et une bonne +apparut, qui dit précipitamment à la femme du capitaine: + +--Madame, l’oncle Bob est là. + +Madame eut un sursaut d’impatience. Elle se tourna vers le capitaine: + +--Que c’est ennuyeux, chéri! Tu ne peux pas rester ce soir. J’ai chez +moi un vieil animal d’Africain que je ne peux pas balancer. + +Le capitaine mordit sa moustache. + +--Enfin, tant pis! dit-il à la fin. Que veux-tu? ajouta-t-il, résigné, +j’en serai quitte pour revenir demain. + +Il lui restait deux francs. Il alla coucher à l’hôtel du Renard-Blanc et +de la Boussole. + +Le lendemain, dans l’après-midi, il s’en fut prendre chez le concierge +de l’avenue Montaigne les six chemises et le costume neuf que Marthe y +avait fait descendre. Il trouva dans une poche un portefeuille et un +billet de cinq cents francs. C’était une attention délicate. Le +capitaine ne s’attarda pas à penser qu’elle eût été plus délicate encore +si l’on avait joint au billet de cinq cents francs les quelques milliers +de francs de titres au porteur qu’il avait laissés dans le coffre-fort +de X... + +Toute la journée, ayant ses six chemises sous son bras, son costume neuf +sous l’autre, il se promena, un peu abruti, dans les rues de Paris. +Parfois, il s’arrêtait à la terrasse d’un café, où il occupait trois +chaises, pour lui et son bagage. Les paquets s’abîmaient. Il fallait à +chaque instant les reficeler. Vers six heures, il se décida à louer une +nouvelle chambre, comme entrepôt. Puis, pour tuer le temps, il alla +jusqu’au dîner dans une académie de billard. + +Il avait sur lui de quoi s’amuser. Mais, à cette heure, les femmes ne +lui disaient plus rien, hormis une seule, qui était Marthe. Il la +connaissait des pieds à la tête, depuis le grain de rousseur qu’elle +avait sur le front, près d’un sourcil, jusqu’au durillon invétéré qui +tachait de jaune foncé son petit orteil. Ah! Aline! Il s’était cru +lassé, presque écœuré d’elle. Et, maintenant, il sentait l’attachement +qu’il avait pour elle, après cette séparation d’un jour. + +Aussi le soir, ne retourna-t-il point rue Saint-Honoré, où, d’ailleurs, +il eût risqué de rencontrer le mystérieux oncle Bob. Il se coucha de +bonne heure, dormit mal et résolut d’aller attendre Marthe le lendemain, +devant sa maison, afin de lui parler à tout prix. + +--Aline, lui dit-il d’un ton précipité, il faut que tu sois à moi +encore. Je te veux. Je ne peux pas me passer de toi. Je ne te demande +pas de reprendre la vie commune. Mais je veux que tu sois à moi de temps +en temps. Il le faut. + +Marthe repartit doucement: + +--Quand tu voudras. + +--Tout de suite, dit le capitaine. + +--Il faut que j’aille d’abord chez le notaire faire une course pressée. + +--Eh bien, nous allons prendre un fiacre, que je garderai. Je +t’attendrai dans la voiture. + +--C’est entendu. + +Les voitures étaient rares. Enfin, ils aperçurent une de ces petites +masures ambulantes qu’on appelle un fiacre à galerie (_fiacre à +galerie_: appareil de fer et de bois pour pousser les chevaux malades). + +Cet équipage semblait composé d’un cheval aveugle et d’un carrosse +paralytique. Une sorte d’Esquimau alcoolique, privé certainement de deux +ou trois sens, était installé sur le siège. Le capitaine lui donna +l’adresse du notaire. + +Une fois dans le fiacre avec Marthe, il eût bien commencé dès l’abord +les hostilités. Mais la voiture traversait des rues fréquentées. Il +essaya d’abaisser les stores, qui s’y refusèrent énergiquement. A la +première tentative qu’il fit pour soulever la vitre, la portière poussa +un grognement significatif, et le capitaine n’insista pas. + +--Tu ne resteras pas longtemps? dit-il avec tendresse. + +--Cinq minutes, répondit Marthe. + +Elle entra dans l’étude et demanda Maître Bigorneau... Maître Bigorneau +allait être libre à l’instant. + +--Il y a du nouveau, monsieur Phaltzar, disait le maître-clerc à un +client élégamment barbu et bien habillé. Le patron s’est battu ce matin. + +--Pas possible! dit M. Phaltzar. + +--Vous le lui demanderez, dit le maître-clerc. Il s’est battu comme un +lion, paraît-il. «Pendant trois quarts d’heure, nous a-t-il dit, j’ai +tenu mon adversaire devant mon épée. Il était écumant. Il ne tenait qu’à +moi de faire deux pas en avant. J’aurais pu le transpercer de part en +part.» + +Quand le notaire fut libre, le monsieur bien habillé passa galamment son +tour à Marthe, qui entra chez le patron. + +Que se passa-t-il dans le cabinet notarial? Bigorneau, enhardi par ses +aventures de guerre, se montra-t-il entreprenant? Marthe ne sortait +plus, et le monsieur bien habillé s’impatientait au point de regretter +sa galanterie de tout à l’heure. Il dit au principal clerc: + +--Prévenez donc Maître Bigorneau que je n’ai qu’un mot à lui dire. Qu’il +vienne me parler sur le pas de la porte. + +Mais, au coup frappé à la porte, une voix essoufflée répondit: «Tout à +l’heure!» + +Alors le monsieur bien habillé en prit son parti. Il appela le petit +clerc de l’étude: + +--Tiens, voilà dix sous. Descends jusque dans la rue. Tu verras un +monsieur dans une voiture et tu lui diras ceci: «La personne qui était +avec vous me charge de vous dire d’aller l’attendre au buffet de la gare +de Lyon. Elle y sera dans une heure.» + +Le petit clerc descendit. Il y avait deux voitures devant la porte: une +victoria vide et un fiacre à galerie. Dans le fiacre à galerie se +trouvait un monsieur d’un certain âge, et qui se faisait encore plus +vieux. + +--Monsieur, dit le petit clerc, la personne qui était avec vous me +charge de vous dire d’aller l’attendre au buffet de la gare de Lyon. +Elle y sera dans une heure. + +Le capitaine réfléchit quelques secondes. Puis, froidement: + +--Bien, dit-il. + +Et il donna au cocher l’adresse de la gare de Lyon. La masure ambulante +s’ébranla, en pleurant de tous ses essieux. Le petit clerc remonta à +l’étude. + +Sur ces entrefaites, un monsieur qui fumait nerveusement son cigare, en +se promenant le long de la victoria vide, tira sa montre: + +--Cet animal de Phaltzar n’en finira pas. Il en avait pour deux minutes +soi-disant. Et il est là depuis une demi-heure! Il ne s’épate plus. + + + + +GEORGES COURTELINE + + + + +XX + +UN BOUGE + + +Nos lecteurs n’ont pas oublié la recommandation faite au capitaine par +le vidame de Buthenblant: «Vendredi, à une heure du matin, au coin de la +rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.» + +Le capitaine, que la curiosité avait empêché de dîner, fut au +rendez-vous à l’heure dite. Nous devons même à la vérité de confesser +qu’il y arriva un peu saoul, ayant passé toute sa soirée au Clou, à +absorber bock sur bock en se faisant traiter d’idiot et de prop’-à-rien +par le père Chamouillet, qui appelle ça «jouer au whist». Une forme +haute surmontée d’un haute-forme et qu’enveloppait des pieds au col un +manteau de conspirateur se dressait, à l’endroit désigné, vague dans le +vague, plus vague, de la nuit. + +Le capitaine pensa: + +--C’est lui. + +C’était le vidame en effet. + +Les deux hommes marchèrent l’un à l’autre. + +--Qui va là? + +--Capitaine Napau. + +--Vidame de Buthenblant. + +--Serviteur au vidame. + +--Capitaine, c’est moi qui suis le vôtre. + +Le bruit de deux mains qui se secouent en une étreinte affectueuse +troubla le silence de la rue. + +--Vous êtes toujours dans les mêmes dispositions? dit le vidame de +Buthenblant. + +--Certes. + +--Je ne doute point de votre bravoure, mais les révélations que vous +allez entendre dépassent tellement... + +Le capitaine l’interrompit: + +--Quelles qu’elles soient, quelles qu’elles puissent être, je jure de +les écouter du même œil imperturbable dont j’ai cent fois, au cours de +ma longue carrière, regardé le danger et la mort. + +--C’est bien, dit le vidame; je vous crois. Entrons ici. C’est un petit +café tranquille où il n’y a que des souteneurs. Nous serons très bien +pour causer. + +En même temps, il posa les doigts sur le bec de cane, qu’il fit jouer, +d’un établissement de marchand de vin, dont la façade, masquée de +mousselines empoussiérées, mettait dans les ténèbres profondes du dehors +la louche et indécise clarté d’une veilleuse. + +La porte s’entr’ouvrit. + +Comme le capitaine allait en franchir le seuil: + +--Attendez! murmura le vidame. Jetez d’abord un coup d’œil et prêtez +l’oreille à ce qui va se dire. + +Le capitaine obéit. + +Il regarda, l’œil collé à l’entre-bâillement de la porte. + +C’était le bouge infâme lui-même, une turne immonde, au plafond bas, que +la fumée des pipes avait culotté d’un ton de caramel et que semblait +fortifier de tourelles intérieures une longue théorie de tonneaux +accotés les uns aux autres. + +Devant le comptoir d’étain, que le vin débordé des verres sillonnait de +rigoles violacées, quatre buveurs se tenaient debout, quatre gars râblés +et puissants, dont les casquettes hors de toute vraisemblance +trahissaient la profession innommable, non moins que la coupe des +cheveux, les moustaches en crotte de lapin et la cravate groseille à +maquereau. + +Nous demanderons à nos lecteurs de leur présenter, sans plus tarder, ces +différents personnages: + +Le premier s’appelait Poussevent, dit la Mouillette. + +Le second s’appelait Painracis, dit le Pétrousquin-des-Familles. + +Le troisième s’appelait Foirotte, dit Honoré (pourquoi Honoré?). + +Le dernier... (Je rougis devant un tel aveu!) le dernier... (Donnez-moi, +mon Dieu, la force d’aller jusqu’au bout!...) le dernier s’appelait +l’Aiguille, dit le dernier des Mohicans!! + +Faisant revivre en la mémoire reconnaissante, l’image du chanteur +Rivoire, dont Jules Jouy a écrit avec raison qu’il avait été l’un des +plus admirables comiques de ce siècle, et qui émerveilla mon +adolescence, jadis, au Concert-Parisien, par sa création de +Grenouillard; il était habillé de la façon suivante. Un grimpant à +larges carreaux alternativement blancs et noirs, retenu sur le ventre +par une ceinture écarlate haute de vingt-cinq centimètres, lui moulait +les cuisses et les genoux, puis s’achevait en entonnoir renversé sur la +tapisserie aux tons fins de deux pantoufles illustrées, représentant, +l’une, une pipe posée sur un paquet de tabac; l’autre, un as de cœur, +grandeur naturelle, cachant la tige d’une rose encore en bouton. Sur son +veston de velours brun, à côtes, scintillait une constellation de +boutons de cuivre repoussé, encadrant des têtes de molosses aux larges +gueules aboyantes. Une casquette de piqueur plongeait sur ses sourcils, +qu’elle abaissait en une double barre broussailleuse vers une paire +d’yeux plus flamboyants cent fois et plus féroces que des yeux de fauve. +Enfin, sur sa poitrine velue, hérissée de crins comme une malle, +bâillait sa chemise impudique, serrée seulement au col d’une cravate +lavallière colorée en roseurs d’aurore. + +Justement, il était en train de narrer une aventure, et son visage +exprimait l’infatuation satisfaite du monsieur qui triomphe d’en +raconter une bonne. + +Le capitaine et le vidame écoutèrent avec attention. + +«--C’est bon! expliquait ce cynique personnage. Je radine donc à la +carrée pour l’histoire de repiquer un peu à la galette et de me caler +les profondes. Juste, j’me fous le blaire dans ma môme, qui revenait +d’un coup de turbin. + +«J’y dis: + +--«Ma fille, c’est pas tout ça. Passe voir un peu à la monnaie, vu que +j’m’ai fait enfler le mou au zanzi et que j’ai en bas trois, quat’ +copains en train de poirotter chez le bistro.» + +«A dit: + +«--Y a rien de fait: c’est pas le jour. + +«--Quoi? que j’i fais alorss, c’est pas le jour?...» + +«Je commençais à rogner, comme de jus’. + +«--Oh! mais pardon! que j’dis, pardon! Faudrait voir à voir, sivouplaît, +et à ne pas faire de blague avec les choses sérieuses; ça ne prend pas +avec moi, le chiqué. Des pépètes ou à tabac: y a pas de milieu.» + +«Bon! A c’qu’a s’met pas à chialler? Moi, c’est épatant comme j’aime ça. +Je tourne au vert, un vrai sous-bois! + +--«Ta malle! que j’y dis; ta malle! ferme-la donc: on voit Gouffé. Et +pis, d’ailleurs, ça fait le compte, hein? Éclaire ou y aura de +l’erreur.» + +«Devinez qu’est-ce qu’a me répond? Qu’a n’avait fait qu’un miché de +vingt pélauds, juste de quoi payer une bavette à son gosse». + +A ces paroles, Poussevent dit la Mouillette, Painracis dit le +Pétrousquin-des-Familles, et Foirotte dit Honoré, éclatèrent d’un rire +formidable. + +«--Des bavettes? hurla le premier; j’te vas régaler, Octavie! + +«--La vie de famille, quoi! fit le second. + +«--Pourquoi pas une limace, tout de suite? ajouta le troisième, dont la +bouche grimaça sur un rictus abominable. Pourquoi pas un col marin? + +L’Aiguille haussa l’épaule; il eut, de ses bras écartés, un large geste +d’évidence, puis: + +«--Moi, là-dessus, reprit-il, la colère me prend. J’y chauffe le gniasse +à pleine main et je te lui refile un marron à i en fêler le ciboulot; +après quoi, j’y administre une tournée dans les règles, oh! mais là, +queq’ chose de bath! C’est pas pour me fout’ de gants, mais j’ai la +patte sèche quand je m’y mets! Mince de fête, oh! là là! menteur! Et aïe +donc! et crache donc, bonne femme! et mon poing sur la gueule, et mon +souïer dans l’ventre, et en voulez-vous, d’l’ail, d’l’gnon, +d’l’échalote?... Alle en rotait!... Mon vieux, y avait de quoi se +marrer! + +«--Oh! je m’en doute! affirma Foirotte dit Honoré, en séchant du revers +de sa main ses veux, tout mouillés d’allégresse. + +«--V’là comme c’est! conclut l’orateur; j’suis bon fieu, mais j’aime pas +qu’on rie avec l’argent.» + +Il appliqua sur le zinc du comptoir le coup de poing où s’affirment les +convictions ardentes. + +«--Enfin, nom de Dieu, j’ai t’i’ tort?... Si on les laissait faire, +toutes ces bougresses-là, a n’en ficheraient pas une secousse. C’est +feignasse comme des couleuvres. + +«--Comme des couleuvres, approuva Painracis.» + +Poussevent, rêveur, murmura: + +«--Rien que des rosses! + +«--Comme j’i ai dit, poursuivit l’Aiguille, t’es là que tu fais de la +musique; c’est de la blague! T’as qu’à patiner comme tout le monde: +t’auras pus de pétard avec ton petit homme. + +«--Parbleu! approuva Poussevent. + +«--Et, pour en finir, t’as le poignon? demanda le +Pétrousquin-des-Familles, qui paraissait porté à voir les choses par +leurs seuls côtés sérieux. + +«--Des fois!» répondit l’Aiguille. + +Il avait tiré de sa poche une pièce de cent sous toute neuve. Il se +l’appliqua devant l’œil gauche, où elle demeura comme collée, +emprisonnée entre l’arcade sourcilière et le relief léger de la +pommette. + +Il rigola: + +«--Mince de mirette, oh, là! là!... Hein, père Prosper, vous n’en avez +pas eu beaucoup, dans vot’famille, des cousins qu’avaient l’œil comme +ça?» + +Le patron, qui avait écouté le récit du souteneur avec une attention +soutenue et l’avait salué au passage de hochements de tête approbatifs, +eut le rire condescendant, plein de bonhomie, d’un négociant désireux +d’être agréable à sa clientèle. + +Ayant déclaré avec conviction: + +--Est-i’ rigolo, ce l’Aiguille!... Il ferait rire un cheval, ma +parole!... Qu’est-ce que ces messieurs désirent prendre? ajouta-t-il. + +--Entrez maintenant! souffla alors le vidame de Buthenblant à l’oreille +du capitaine. + +--Entrons, répéta celui-ci. + +Pâle de colère, il était rouge d’indignation. + +C’était un homme très économe. Il avait inventé de se faire des +casquettes avec ses vieux chapeaux, dont il sciait les bords avec un +canif, réservant seulement, par devant, une visière de 10 centimètres. + +Il poussa la porte du bouge; puis, soulevant au-dessus de son front +l’extravagante coiffure qui le recouvrait: + +--Salut! fit-il. + +Au même instant: + +--Ventre du Christ! exclama derrière lui le vidame. + +A travers le paquet de fumée qui venait de lui sauter aux yeux, il avait +distingué les visages bien connus de Maubeck, de Gaspard-le-Book, de +Bigorneau, de X... et de Marthe. + + + + +GEORGE AURIOL + + + + +XXI + +LES NAUFRAGÉS DE LA RUE GERMAIN-PILON + + +Un client ayant demandé une bouteille de pale ale, le garçon commit +l’extrême imprudence de ne pas répondre: «Boum!» C’est ce qui le perdit. + +Car, au même instant, ce mot, qu’en de telles circonstances les rites de +la Limonade prescrivent formellement, ce mot «Boum!» fut proféré par une +voix de tonnerre--et, brusquement l’obscurité régna dans la salle. + +Les plâtres, briques, moellons, torchis, stylobates, verres, petits +verres, cuillers et soucoupes,--tasses, demi-tasses, bancs, petits +bancs, banquettes, tabourets, pierres de sucre, cerises à l’eau-de-vie +et autres accessoires se mirent à pleuvoir de toutes parts, tandis que +les vitres, violemment arrachées de leurs alvéoles, s’éparpillaient sur +le sol avec un fracas infernal. + +Que s’était-il donc passé? + +Ceci: + +Avec l’étourderie d’un jeune sanglier lancé à la poursuite d’un +papillon, le garçon s’était précipité, muni d’une chandelle, dans le +cabinet dit «de société», lequel n’avait pas été ouvert depuis trois +jours. Or, un bec de gaz ayant été laissé, béant dans ce réduit, théâtre +de tant d’idylles, une explosion s’était produite. + +Et voilà! Si cela ne vous suffit pas, vous êtes bougrement difficiles! + +Certes, je ne prétends pas qu’une explosion soit le cataclysme le plus +sensationnel et le plus rare qui puisse «égayer» les tranquilles +affluents du boulevard extérieur; mais ce qui me vexe, c’est de vous +entendre murmurer avec «votre petit air»: + +--Oh! une explosion, rien que ça! + +Eh bien, oui, une explosion--rien que ça! + +Une simple explosion. Et c’est pourquoi le matériel du Café des Mecs, +ordinairement si paisible, s’était mis à voltiger, tourbillonner et +virevolter avec l’enthousiasme et la véhémence que nous avons mentionnés +en amont de ce récit. + +Et vous savez, quand le matériel d’un café, fût-il blanc et hanté par +les plus calmes vieux petits rentiers du quartier, quand le matériel +d’un café, dis-je, prend ainsi le mors aux dents, au risque de se +convertir en miettes, il y a de fortes chances pour que les clients de +l’estaminet soient endommagés eux aussi avant la fin de la valse. + +Si je fais cette petite remarque en passant, c’est simplement pour vous +faire sentir qu’une explosion n’est pas toujours un événement aussi +négligeable qu’on veut bien le dire. Il y a explosion et explosion, +voilà tout. + +Mais revenons à nos décombres... + +... Malgré leur perspicacité bien connue, les sergents de ville accourus +en toute hâte se rendirent difficilement compte de l’étendue du +désastre. + +En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin de se munir, les gardes +de la place Dancourt ne virent tout d’abord qu’un épais nuage de plâtre, +auquel succéda un autre nuage non moins compact et de plâtre également. + +Au bout d’un petit temps, pourtant, ils entendirent un gémissement et +ils en conclurent que tout le monde n’était pas mort. + +Bientôt, le gémissement prit une forme plus précise--si tant est qu’un +gémissement puisse affecter une forme quelconque--et devint un +grognement. + +Le grognement, à son tour, se dessina très nettement et se mua en juron. + +Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d’autres paroles: + +--Sacrebleu! dit la voix, et ma bouteille de pale-ale, garçon? + +Mais nul ne répondit. Et, bien qu’il ne fût plus alors qu’un informe +paquet de loques sanguinolentes, le garçon tint à donner lui-même le +signal de cet absolu mutisme. + +Ce garçon était, de son vivant, le dernier des chenapans, souteneur à +ses moments perdus; mais, en somme, ce n’était pas un mauvais bougre, et +personne ne trouvera mauvais, j’imagine, que je signale ici le tact et +la retenue dont il fit preuve en cette occurrence. + +Mais passons. + +Lorsqu’enfin le plâtre se fut un peu dissipé, les sergots s’avancèrent +sur le lieu du sinistre. Un épouvantable spectacle s’offrit alors à +leurs yeux, arrondis par la stupeur. + +Çà et là, parmi les débris de toute nature, des corps gisaient, +lamentablement déchiquetés. + +Sur les glaces brisées, au milieu des taches de sang, l’ironique Hasard +était venu plaquer des débris de poissons rouges. + +Le patron de l’établissement, prématurément décapité, contemplait, la +tête dans le bassin où jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc, +son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé les liqueurs et sirops +de fantaisie. + +Tout était ruine et deuil. + +--Garçon! et mon pale-ale? répéta la voix déjà entendue. + +Les sergots se dirigèrent vers l’endroit d’où partait le bruit, et, +après mille recherches infructueuses, ils finirent par aveindre d’un tas +de pardessus contre lequel ils avaient buté un personnage que vous +reconnaîtriez tous sans hésiter si, usant de mon talent quasi +holbeinien, il me plaisait de retracer ici son portrait. + +Cet homme était Maubeck le journaliste. + +Les sbires l’ayant mis sur ses pieds à grand’peine, Maubeck retomba +presque aussitôt parmi les _covertcoats_, car il était (est-il besoin de +le dire?) aussi gris que possible--plus gris même que de coutume, +attendu qu’il était abominablement souillé de poussière. + +Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu’il avait affaire aux gens de +la police. Cela lui rendit un peu d’énergie, qu’il utilisa sans plus +tarder. + +--Quoi? quoi? gueula-t-il. Qu’est-ce qu’il y a maintenant? Ne me frappez +pas, vous savez! Vous n’avez pas le droit de me frapper. Je suis Maubeck +le publiciste! + +Au même instant, le tas de houppelandes s’anima de nouveau, tel un océan +de théâtre agité par le vent des coulisses, et de ce flot laineux surgit +un monsieur dont le moindre cheveu était presque aussi gros qu’un fil de +fer et dont le visage n’était pas moins coloré qu’un jambon de +Westphalie. + +--Ah! c’est toi, Maubeck! fit le nouveau naufragé. Tu fais bien de le +dire, mon garçon! Ah! c’est toi, Maubeck! Ah! fripouille! Ah! salaud! +Ah! cochon! Ah! voleur! Je ne suis vraiment pas fâché de te rencontrer, +Maubeck! Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te dérange pas, +viande crue, je vais commencer la conversation à coups de soulier. + +Mais, devant l’inertie du journaliste, qui le regardait en souriant et +non sans baver quelque peu, la fureur de l’ultime Mohican (c’était lui, +vous avez bien deviné), la fureur du Mohican tomba brusquement. + +Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil de mai, l’enveloppe +périmée de la chrysalide. + +Et de ce cocon rejeté par l’Indien s’évada, sonore et jovial, le +papillon de la soudaine bonne humeur. + +--Ce vieux Maubeck! cria-t-il, en lui tendant la main. Le voilà donc, ce +vieux Maubeck! ce cher et brave vieux Maubeck! Hallo! hallo! Maubeck! +Comment ça va? _How are your head, old fellow?_ + +--Prendre un verre? articula Maubeck. + +--Sans doute! répondit l’autre. Jamais je ne refuse de trinquer avec un +vieux copain, tu sais bien. Ah! ah! ah! ce vieux Maubeck!... Y a-t-il du +temps qu’on s’est vu, hein? Qui diable aurait cru qu’on se retrouverait +ici? + +--Arçon! pale-ale! grogna Maubeck. + +Le brigadier, qui avait écouté silencieusement cet étrange colloque, +jugea que le moment était venu d’intervenir: + +--Il n’y a bas de karzon! fit-il avec dignité. C’est inudile de vaire du +bodin izi. Tonnez-moi fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous +témande... fous foyez pien qu’il y a ein agzident!... + +--Un accident? dit Maubeck. Sur quelle ligne? Tamponnement, oui? + +--Mais non. C’est un egplocion. Fous êdes donc bien zaoul pour ne pas +voir que l’édablizement est témoli? + +Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur son séant et ouvrit les +yeux. + +--Tiens! en effet, murmura-t-il, effaré. Qu’est-ce qu’il y a? Ç’a a donc +changé de propriétaire ici? + +--Buisque ché fous tis, continua le brigadier, buisque ché fous tis que +z’est une egplocion de kace... Eze-que fous foulez me vaire aller, fous, +bar egzemble?... + +--Egplocion! dit l’Aiguille. Qu’est-ce que c’est que ça? + +--C’est le gaz! répondit Maubeck, c’est le gaz qui s’est montré trop +expansif! + +Là-dessus, il se releva péniblement et, saisissant le bras de l’Indien +comme une bouée de sauvetage, il s’y accrocha avec frénésie. + +--Trop expansif! répéta-t-il. Se méfier des effusions de ce gaillard-là! +Trop expansif, le gaz! Trop expansif! + +Ce disant, il grimpa sur les gisants pardessus, lesquels se remirent +aussitôt à grogner et à déferler furieusement. + +Un macfarlane projeté aux cinq cents diables fut immédiatement suivi +d’un cyclone de pèlerines, et X... apparut, frais comme l’œil. + +--Il fait chaud ce soir, constata-t-il simplement. + +Puis, laissant traîner un vague coup d’œil sur les environs, il demanda: + +--Qu’est-ce qu’il y a donc? + +--Z’est un egplocion, expliqua le brigadier, un egplocion de kase. Fous +allez venir avec moi au boste... + +--Pourquoi? Nous n’avons pas fait explosion, nous... + +--Za ne fait rien. Il faut tonner fos noms et brénoms. + +--Une minute alors! répondit X... Nous avons des amis et des parents +là-dedans: il nous faut les reconnaître... Monsieur le brigadier, +voulez-vous avoir la complaisance de bien vouloir nous éclairer, s’il +vous plaît? + +Le brigadier, muni de son falot, suivit X... et l’Aiguille, qui se +mirent en devoir d’inspecter + + Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. + +Ils constatèrent ainsi le décès de Marthe, de Bigorneau, du capitaine, +de Gaspard le Book et d’une quantité de filles et seigneurs sans +importance. Le vidame n’était qu’évanoui. + +--Bigorneau est scalpé, fini, ratiboisé, souffla le Mohican. Bonne +affaire! + +Et, serrant convulsivement la main de X...: + +--A nous les quatorze millions, murmura-t-il. + +Puis se retournant vers le chef des agents, il annonça: + +--Nous sommes à vos ordres. + +--Par izi, fit le brigadier, en élevant sa lanterne à la hauteur de son +œil. + +Et ils se mirent en marche, remorquant Maubeck, que les plus tragiques +événements ne parvenaient décidément pas à dégriser. + +En passant devant le zinc, l’illustre journaliste s’arrêta un instant. + +Après avoir contemplé le mastroquet étêté, il étendit la main d’un air +fatal et bredouilla: + +--La justice des hommes est satisfaite! + +Puis, solennellement, il sortit. + + + + +PIERRE VEBER + + + + +XXII + +UN ORAGE TERMINÉ PAR UN COUP DE TONNERRE + + +Ce qui s’était passé un peu avant l’explosion on le devine (et ceux qui +ne l’auront pas deviné non seulement n’auront pas gagné la montre de +nickel, mais encore passeront pour des sots fieffés): Gaspard le Book +avait mis X... au courant de l’héritage, comme il l’avait promis, et il +avait eu la délicatesse de mourir sans faire signer aucun papier à +l’intéressé. + +Aussi, quand, au poste de police, on demanda à X... s’il connaissait +l’homme-aux-souliers-de-bains-de-mer, il répondit, sans même vibrer: «Je +n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté.» + +Lorsqu’il eut pris le deuil de Marthe (et, à ce propos, il remarqua +qu’un grand nombre de messieurs inconnus de lui suivaient le cercueil en +pleurant), lorsqu’il eut pris le deuil, il se rendit à l’étude de Maître +Bigorneau. Il fut reçu par le successeur du feu notaire, le maître-clerc +aux ombres chinoises, qui le pria de repasser un autre jour, «car, +disait-il, une difficulté s’élevait: il devait donc convoquer les autres +ayants-droit de la succession de la Ware.» + +Aussitôt, X... commença de cultiver le cactus de l’ingratitude dans le +terreau de sa conscience. Il considéra l’Aiguille d’un œil sournois et +pensa que, la race des Peaux-Rouges étant destinée à disparaître, la +mort d’un de ses adhérents importerait peu. Il exhorta l’Aiguille à +sortir sans paletot, à boire des alcools, à se ruer dans la basse +débauche. Le Mohican, sans défiance, suivait tous ses conseils et +inclinait à la phtisie quand le successeur de Maître Bigorneau pria les +deux amis de se rendre à l’étude le lendemain. L’Aiguille, qui ne savait +pas que X... eût droit à l’héritage, demanda: + +--Pourquoi t’écrit-il? + +--Parce que, répondit X..., je suis inscrit, moi aussi, sur le +testament. + +--Ah! dit l’Aiguille... + +Puis, après un moment de réflexion: + +--Pourquoi me l’avais-tu caché? Tu es un faux frère, tu joues un vilain +jeu... Serpent caché dans la peau d’une gazelle. + +--Tu parles charabia... Un serpent ne peut pas se cacher dans la peau +d’une gazelle: ça ne tromperait personne. Et puis en voilà assez. Si ma +conduite te déplaît, tu n’as qu’à filer d’ici. Je t’héberge depuis trop +longtemps; du vivant de Marthe, tu avais une raison d’être; elle est +morte: donc, le seul lien qui nous unissait est rompu. Je réclame ma +part de l’héritage, et je marche pour moi. + +--Contre moi? + +--Contre toi. + +--Hugh! dit le Mohican. + +--Et, tu sais, s’il n’y a pas de peintres à Berlin, il y a des juges. +Mal blanchi, trotte sec. + +Le Mohican mit dans un mouchoir les pantoufles de rechange qu’il avait +chez X..., jeta un regard féroce à son ancien ami et descendit. + +Le lendemain (c’était un mercredi, si j’ai bonne mémoire), X... prit une +canne à épée et se rendit rue de Douai. En route, il se répétait: «Je +serai calme: une dignité froide, de la fermeté, relevée d’une pointe +d’ironie. Si ce Peau-Rouge sans papiers croit me faire peur, il se +trompe. Et dire qu’il y a un mois je me suis offert pour l’aider dans +ses recherches. Quelle triste chose que l’humanité!» + +Il entra dans la salle d’attente de l’étude. L’Aiguille s’y trouvait +déjà et, armé d’un énorme _bowie-knife_, se taillait les ongles. +Maubeck, dans le coin opposé, consultait la liste des maisons à vendre. +X... prit un indicateur des chemins de fer et combina un voyage de Paris +à Constantinople en passant par Haarlem et Skjolwiken; mais de lents +nuages d’orage s’amassaient entre ces hommes. + +Un clerc ouvrit la porte et proclama: «Quand ces messieurs voudront...» +Mais nul ne bougea: chacun voulait laisser aux adversaires la première +place; puis, après réflexion, les trois hommes se précipitèrent, en se +bousculant, dans le bureau du notaire. Celui-ci les attendait et leur +désigna leurs places autour de la table verte: + +--Messieurs, leur dit-il, j’ai pris le parti de vous convoquer. Vous +n’ignorez pas, sans doute, que le testament de M. de la Ware, dont je +vais vous donner lecture, intéressait au même titre que vous une des +victimes de la rue Germain-Pilon; il va sans dire que, ladite étant +décédée sans héritiers, sa part est réversible sur ses co-héritiers. + +--Son co-héritier, voulez-vous dire! déclara X... avec défi. + +Maubeck grogna, et l’Aiguille planta son _bowie-knife_ dans la table. + +Le notaire, un peu surpris, déplia le testament, et, quand il en eut +terminé la lecture, il s’adressa à X...: + +--Monsieur, jusqu’à nouvel ordre, vous êtes mort, car M. l’Aiguille, ici +présent, ayant présenté votre certificat de décès ces jours-ci, la +succession lui est acquise comme dernier héritier. + +--Je plaiderai! cria X... Je ne souffrirai pas que le dernier des +moricauds... + +--Des Mohicans, rectifia Maubeck, qui n’avait encore rien dit. + +--Si... Que le dernier des moricauds m’arrache mon bien! On verra... + +L’Aiguille dédaigna de relever cette provocation; mais, à son tour, il +s’émut quand le notaire reprit: + +--D’ailleurs, en dernier ressort, la succession n’appartient ni à M. +X..., ni à M. l’Aiguille. Elle appartient au fils du défunt, à M. +Maubeck. + +--Ha! ha! ricana l’Aiguille, il faudra voir ça. Que ce monsieur prouve +seulement sa parenté. + +--Il paraît qu’il l’a prouvée, car mon honorable prédécesseur était en +train d’obtenir... + +--Bigorneau était une vieille canaille, prononça l’Aiguille, un individu +capable de tout. + +--N’insultez pas mon bienfaiteur! rugit Maubeck. + +--Tais-toi, face-de-guimauve, ou je te cloue comme un hanneton! + +Et il tira de la table le ci-dessus _bowie-knife_. X... attendait et se +demandait de quel côté il se rangerait le cas échéant; pour le moment, +il guettait les événements. Maubeck et le Mohican, en arrêt, se +regardaient d’une sinistre manière, tout en souhaitant intérieurement +qu’une âme charitable vînt s’interposer. Le notaire cherchait à se +sauver sans risques. Bref, l’orage était en son plein, quand le +saute-ruisseau apparut soudain, blême, hagard, les yeux déments: une +entrée à la Mounet-Sully; il bégaya: + +--Au... au secours!... Un... un revenant! Il est là! Il m’est apparu!... +Il demande à vous parler!... + +Aussitôt, le Mohican et Maubeck firent trêve. Le notaire demanda: + +--Qui ça? + +--Le mort... M. de la Ware! + +La surprise amena un accord entre les compétiteurs. Maubeck, un peu +inquiet, se demanda s’il ne s’agissait pas d’une comédie dont feu +Bigorneau avait oublié de le prévenir, et il redoutait de commettre +quelque gaffe. X... bâilla de surprise, et le Mohican, saisi de terreur +surnaturelle, se glissa sous la table. + +Le saute-ruisseau tomba à genoux, et le notaire se mit à claquer des +dents. + +Alors dans le cadre de la porte parut un vieux gentilhomme correct, +rasé, basané, un peu grassouillet et souriant, qui parla ainsi: + +--Mon cher Ripoche, j’ai appris que vous aviez succédé à ce pauvre +Bigorneau. Enchanté. Excusez-moi de vous déranger tandis que vous êtes +en affaires; je n’ai qu’un petit mot à vous dire: ces messieurs me +pardonneront. + +--Vous! bégaya le notaire... vous! c’est vous! + +--J’en suis à peu près sûr, dit le vieil homme, en riant. + +--Ce n’est pas une vision... un fantôme? + +--Dame! tâtez ce bras; voyez donc ce ressort! + +--Alors, vous n’êtes pas mort? + +--Mon cher ami, cette facétie est déplacée. + +--Tout cela me semble inouï. Vous êtes certain d’être vivant? + +--Parbleu! + +--Et moi, suis-je vivant? reprit le notaire inquiet. + +--Ripoche, vous perdez la tête, ma parole! + +--Enfin, Maître Bigorneau a-t-il reçu une dépêche de votre secrétaire, +datée de Levallois, hôtel de Sénégambie? Oui ou non? + +--Certes; il y a de cela environ trois mois. + +--Oui ou non, cette dépêche annonçait-elle votre décès? + +--Jamais! Rappelez-vous! + +--Que diable! dit le notaire, je ne suis pas fou. Il y a quatre mois, +sur l’ordre de Maître Bigorneau, je vous avais écrit à Stockholm, votre +dernière adresse; je vous signalais une excellente spéculation, pour +laquelle vous avez hésité, car j’ai attendu vainement votre réponse. Il +s’agissait d’une usine de grains de café. Au bout d’un mois, tandis que +je me préparais à vous écrire une seconde fois pour obtenir votre +décision, je reçus de votre secrétaire une dépêche ainsi conçue: «_M. de +la Ware décédé._» + +--Non, DÉCIDÉ... décidé à acheter l’usine! + +Le notaire resta un instant sidéré par la stupeur. Puis il aveignit un +cartonnier, y fouilla et tira un papier bleu qu’il tendit au faux +défunt: + +--Voyez plutôt! + +--Bah! Elle est bien bonne, dit M. de la Ware, en riant. Vous avez +raison: c’est une erreur du télégraphe; il y a _décédé_ au lieu de +_décidé_. Mon secrétaire n’a jamais su faire les boucles des _e_. + +--C’est assez regrettable, dit Ripoche, car j’ai dérangé en pure perte +ces messieurs, à qui j’ai lu vos dernières volontés. + +--Oui? Mais je vous reconnais. Vous êtes X... Enchanté de vous voir en +bonne santé. + +--Croyez que c’est réciproque, dit X... d’un ton navré. + +--Bonjour, frère de mon père! dit le Mohican, en sortant de dessous la +table. + +--Toi aussi, l’Aiguille! dit le vieux monsieur attendri. + +Il serra les mains tendues, embrassa les joues offertes. Soudain, il +aperçut Maubeck, qui restait immobile à l’écart, et cherchait à gagner +la sortie sans être remarqué. Le vieillard tressaillit, se jeta sur +Maubeck et lui demanda d’une voix tremblante: + +--Pardon, monsieur, n’auriez-vous pas sur vous la croix de madame votre +mère? + +--Parfaitement, dit Maubeck étonné. + +Et il pêcha dans son col une croix d’or très simple attachée à un ruban +crasseux. Le vieux de la Ware la regarda avec attention, et, soudain, +attirant dans ses bras le pauvre Maubeck, de plus en plus stupéfait: + +--Dieu soit loué, s’écria-t-il: j’ai retrouvé mon fils! + + + + +JULES RENARD + + + + +XXIII + +DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE OU LE SUICIDE DU MOHICAN PAR L’ASSASSINAT + + +--Puisque Marthe est morte, se dit le Mohican, il ne me reste plus qu’à +mourir. + +C’était facile. Dans une ville aussi capitale que Paris, les occasions +ne manquent pas, Dieu soit loué, et, si l’Aiguille avait pu se contenter +d’une mort commune et raisonnable, ce serait déjà fait. Mais notre +littérature abondante gâterait le sauvage le plus naturel et du meilleur +teint. Et l’Aiguille dévorait chaque soir, avant de se coucher, le roman +du jour. + +Tout le monde s’accorde sur ce point qu’il y a trop de livres. Les +auteurs le disent, les éditeurs le répètent, et le public le prouve. +Jamais vérité ne fut plus unanimement reconnue. Chacun voit le mal, et +personne ne propose le remède, si aisément applicable: puisque les +auteurs écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque les éditeurs +éditent trop, qu’ils éditent moins. Et, puisque le public ne peut pas +tout acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter rien. De +sorte qu’auteurs, éditeurs et public se trouveront enfin dans la +nécessité d’être assez aimables pour nous ficher la paix. + +Je commence. + +Après avoir légué aux hôpitaux sa part d’un héritage sur lequel il ne +comptait plus, l’Aiguille se mit à chercher un genre de mort digne de +lui. Aussitôt ses lectures l’égarèrent. Il demanda à l’histoire ancienne +des exemples de fins tragiques et singulières. Quelques-uns lui parurent +si démodés qu’il les écarta sans les essayer. Mais deux ou trois le +séduisirent par leur simplicité, d’ailleurs moins réelle qu’apparente. + +D’abord, il acheta au Terminus une livre de raisins à grosses graines et +l’avala gloutonnement. Tous les pépins passèrent droit; aucun ne voulut +passer de travers. + +Ce premier échec faillit décourager le Mohican. Heureusement, les gens +qui se suicident n’ont pas leur tête à eux, et, le lendemain, sa folie +le reprit. + +Il se fit raser les cheveux jusqu’à paraître chauve, et se promena sur +les trottoirs, le crâne à l’air. + +Les piétons ne le remarquèrent même pas et les voyageurs des impériales +d’omnibus se dirent: + +--C’est un homme qui a perdu son chapeau, emporté par le vent. + +Et ce fut tout. Rien ne changea dans l’ordre des choses. Aucun aigle +n’imagina de confondre le crâne poli de l’Aiguille avec un rocher et n’y +laissa tomber une tortue pour la casser. + +--Cette vieille femme a plus de chance que moi, se dit le Mohican. + +En effet, la vieille femme poussait devant elle une petite voiture +pleine de tortues grouillantes. Mais toutes, quoi qu’en pensât +l’Aiguille, n’étaient pas tombées d’une serre d’aigle. + +L’idée lui vint alors de se tuer comme le roi de France Louis XII, qui +mourut d’épuisement «pour avoir voulu faire du gentil compaignon +avecques sa femme». + +Mais Marthe était morte, et les autres femmes parlaient peu au cœur du +Mohican inconsolable. + +D’après Agrippa d’Aubigné, comme Henri IV faisait ses affaires dans la +huche d’une paysanne, celle-ci accourut, furieuse, pour lui fendre la +tête d’un coup de serpe. On l’arrêta à propos. + +Mais ce moyen, non plus, n’est guère pratique. + +--Allons mourir à la campagne, se dit l’Aiguille, et, je l’espère, +d’autre chose que d’ennui, ajouta-t-il mystérieusement. + +Il prit, gare Saint-Lazare, un billet pour Maisons-Laffitte et acheta au +plus désert du parc quelques mètres de terrain. + +Il divisa son lot en deux parties. Dans la première, il tria avec soin +les culs de bouteille des mottes de terre qui pouvaient être cultivées, +et ce fut le commencement de son jardin. + +Sur la seconde, il bâtit une cabane. Il y mit le temps, car, au lieu de +se procurer à prix d’argent les matériaux nécessaires, il préféra les +voler. Une à une, il tira ses pierres des jardins du voisinage, et il +les colla avec de la boue: il n’entrait pas dans sa pensée de construire +un monument plus durable que l’airain. + +Il trouva sur le chantier d’une nouvelle voie ferrée une pile de rails +qui semblaient n’appartenir à personne. Il choisit discrètement le plus +rouillé. Il en fit l’unique poutre de son immeuble. Il se garda de le +couper, le bout qui dépassait pouvant servir un jour, s’il prenait à +l’Aiguille fantaisie de s’agrandir. Toutefois, à l’extrémité, il +suspendit un rameau de verdure, vulgairement dénommé bouchon, et dont le +sens n’échapperait à personne. Pour les promeneurs altérés, ce serait +une enseigne et, pour le garde du parc, le signe de joie d’un pauvre +maçon content d’avoir fini sa bâtisse. + +La couverture était une heureuse mosaïque de tuiles, d’ardoises et +d’assiettes plates ramassées çà et là. + +L’Aiguille obtint une fenêtre commode rien qu’en oubliant de mettre une +pierre. + +Il se refusa d’y poser un carreau: c’est inutile de creuser des trous si +on les bouche après. + +Il enfonça dans la terre, jusqu’au ventre, une barrique: voilà un puits +et sa margelle. + +Diverses villas inhabitées lui fournirent sa modeste batterie de +cuisine. + +Comme les lapins se multiplient avec une telle rapidité qu’on ne +s’aperçoit jamais de leur disparition, il en ramena trois ou quatre +couples par l’oreille et les installa dans des cages si ingénieusement +comprises qu’une seule targette, tournant autour d’un clou, fermait deux +portes à la fois. + +Quant aux poules, elles vinrent d’elles-mêmes, poussées par leur +instinct de liberté extravagante. Les poules dédaignent le grain tout +prêt et n’ont de plaisir à chercher leur nourriture que là où elles ne +trouvent rien. + +Un coq, naturellement, les suivit. + +La basse-cour de l’Aiguille fut vite au complet. De temps en temps, il +attira un pigeon, d’un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient, +mais chacun se disait: «C’est un garde!» + +L’Aiguille fit surtout preuve d’habileté dans l’achat de ses vins. Il +surveillait les départs des villégiateurs et s’offrant à reprendre les +fonds de tonneaux, qu’il eût été trop coûteux d’emporter à Paris. Il les +chargeait sur une brouette, y joignait des restes de charbon, des +litres, des vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs +voyages et disait chaque fois: + +--Marchez! On s’arrangera. Je paierai ce qu’il faut. + +Au dernier voyage, il disait: + +--Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse. Vous reviendrez nous voir +cette semaine. C’est si peu loin! Nous ferons nos petits comptes. Je +plumerai un poulet à votre intention. Les pêches de mon pêcher +mûrissent. Vous en emplirez vos poches. Hâtez-vous: vous allez manquer +le train. + +Ainsi on s’arrangeait toujours. Et le mélange des fonds de tonneaux +donnait au vin de l’Aiguille un petit goût qui n’était qu’à lui. + +Grâce à son commerce prospère, le Mohican oubliait-il Marthe? +Renonçait-il à ses idées funèbres? + +Nullement, comme on va le voir. Patience! S’il suivait le chemin le plus +long vers la mort, il y arriva pourtant. + +Une nuit, on frappa à sa porte. + +Le Mohican sourit. + +--Je parie qu’enfin les voilà, dit-il. Si j’avais un chien, il les +éloignerait par ses jappements. J’ai eu bon nez de me priver de chien. + +Il ouvrit la porte. En effet, c’étaient eux. + +--Entrez, leur dit l’Aiguille. Je vous attendais. + +Pastourelle et Picpante (il faut donner tout de suite leurs noms pour +dépister la police) pénétrèrent dans l’humble demeure. + +--Peut-on boire une bouteille ici? demanda Pastourelle. + +--Deux si vous voulez, dit l’Aiguille. + +Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous sur la table: + +--Réglez-vous. + +L’Aiguille rendit la monnaie et eut soin de laisser rouler à terre une +pièce d’or. + +--Oh! oh! fit Picpante, vous en avez beaucoup comme celle-là? + +--J’en ai d’autres, dit simplement l’Aiguille. + +Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards, non sans résultat. +L’Aiguille feignit la candeur et l’inattention. + +--Où les serrez-vous d’ordinaire, vos jaunets? reprit Picpante. + +--Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette. + +--C’est bon à savoir, dit Pastourelle. + +Il parla bas à l’oreille de Picpante. + +--Demandez-le-lui tout de même, répondit Picpante, pour l’acquit de +notre conscience. C’est une formalité! + +--Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au Mohican, nous donner votre +chaussette économique? + +--Donner? Non, dit l’Aiguille. Ce n’est pas pour me faire prier, mais +l’argent se gagne. Que m’offrez-vous en échange? + +Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau de leur poche. + +--Ces couteaux vous plairaient-ils? + +--C’est maigre, dit l’Aiguille. Si, au moins, il y en avait une +douzaine. + +--Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle. + +--Voyons voir, dit l’Aiguille. + +--Voyez, s’écrièrent ensemble Picpante et Pastourelle. + +A ces mots, les deux misérables se précipitèrent sur le Mohican, et, +l’un par devant, l’autre par derrière, ils lui livrèrent les douze coups +de couteau promis. + +Le temps de murmurer: «Marthe!» de se rappeler, en une vision suprême, +son pays natal, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, et le dernier +des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable fois. + +Et, comme Pastourelle, généreux, voulait donner encore un coup de +couteau, treize pour la douzaine, Picpante lui retint le bras: + +--Assez, dit-il. Le mieux est l’ennemi du bien. + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +XXIV + +DANS L’AUTRE MONDE + + +Je ne sais pas si vous êtes comme moi: je n’ai pas encore pu me consoler +de la mort de Marthe. Du temps qu’elle était en vie, elle ne me +préoccupait pas trop. Mais c’était pour moi une joie inconsciente de +sentir à la portée de la main cette grasse fille blonde, pas farouche, +toujours prête à causer du pays. Et le capitaine, le brave capitaine, ne +vous manque-t-il pas? C’était, lui aussi, un sympathique, cet amant +toujours déçu. + +Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas se débattre en ce triste +monde, au milieu de leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X..., cet +incolore héros de roman, l’oncle de la Ware, cet Américain d’opérette, +et Maubeck, cet ivrogne aux desseins malsains? Suivons plutôt Marthe et +le capitaine dans leur vie infra-terrestre. Mais, auparavant, s’il vous +plaît, faisons trois pas, trois petits pas en arrière. + +On se souvient que la fatale erreur d’un clerc de notaire avait envoyé +le capitaine au buffet de la gare de Lyon. Il y passa six heures +d’horloge à attendre Marthe, en lisant de bout en bout l’Indicateur +des chemins de fer depuis le tarif des abonnements sur la +Grande-Ceinture jusqu’à l’échelle des prix des fauteuils-lits et des +coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l’idée lui vint qu’il retrouverait +sans doute Marthe au Café du Théâtre, où elle devait, avait-elle +affirmé, se rendre le soir même, en compagnie de X... C’est donc là que +le capitaine s’en fut chercher sa maîtresse... et la mort. + +Au commandement de «Boum!» proféré par une explosion de gaz, les âmes de +Bigorneau, du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book avaient quitté +leurs enveloppes périssables. Puis elles s’étaient senti transporter +dans une vaste plaine souterraine et sur les rives d’un fleuve noir. + +C’était le fleuve Achéron lui-même, qu’on traversait pour cinquante +centimes (soixante centimes les dimanches et jours fériés). L’entreprise +n’était plus au nocher Caron, qui avait passé la main à une société +anonyme et faisait maintenant du yachting en amateur sur le Cocyte et +sur le Phlégéthon. + +Des ombres qui n’avaient pas de quoi payer le passage erraient sur les +bords, ainsi que des pierreuses. Marthe et ses compagnons s’installèrent +dans le bateau, qui glissa sur l’eau sombre, où des poissons blancs se +figeaient de place en place, comme les larmes d’argent d’un drap +funèbre. + +Je ne sais plus si c’est avant ou si c’est après avoir traversé le +fleuve que Marthe et ses compagnons durent apaiser par des gâteaux la +colère d’Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes rogues, gardait +l’entrée du royaume plutonien. + +Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense, où on les fit attendre des +heures et des heures. + +--Je croyais que, quand on était mort, c’était fini et qu’on ne vous +embêtait plus, dit patiemment le capitaine, qui tenait à la main son +livret militaire. + +--C’est pourtant vrai que nous sommes morts! dit Marthe, étonnée. + +--Nous sommes morts! dirent aussi Gaspard le Book et Bigorneau. + +Ils n’en revenaient pas. On vint leur annoncer qu’ils avaient tout +l’après-midi pour le promener et pour visiter les enfers. Mais il +fallait être rentré sans faute à l’appel de huit heures: c’est à ce +moment que leur logement leur serait désigné. + +--On va probablement vous mettre dans l’annexe, dit un gardien à +Bigorneau. + +--Il y a donc une annexe? demanda le capitaine. + +--C’est forcé, dit le gardien, avec les cent mille personnes qui +rappliquent ici tous les jours. Il faut vous dire que ça n’a pas été +bien compris comme installation. On a ménagé trop d’espace aux +Champs-Elysées et pas assez au Tartare. Ce qui fait que, maintenant, on +est obligé de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs, une bonne +partie des feignants du Tartare. + +--Il est très bien, ce guide, dit le capitaine à Marthe. Comment vous +appelle-t-on, mon ami? + +--Virgile, pour vous servir, dit le gardien. + +Et il ajouta: + +--Ils m’appellent aussi le Cygne de Mantoue, rapport à ces vers latins +que j’ai faits et que vous n’êtes pas sans connaître. + +--Oui, oui, dit poliment le capitaine, je me souviens. + +--Avec votre permission, dit Virgile, je vais vous conduire dans les +endroits intéressants à visiter. On va d’abord aller voir les supplices. +C’est tout près d’ici, à main droite. + +C’était, en effet, tout près. Après avoir marché trois minutes à peine, +ils aperçurent une petite montagne qu’un gaillard de forte taille +escaladait péniblement, en poussant devant lui un énorme rocher. Son +effort faisait saillir de beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book +l’examinèrent avec attention. + +--C’est Sisyphe? demanda Bigorneau. + +Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau cligna de l’œil. Le +rocher, poussé par le vigoureux Sisyphe, n’était plus qu’à cinq mètres +du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement à Gaspard le Book: + +--Cinq louis que la pierre retombe! + +--Tenu, répondit le Book. + +Au même instant, le terrible rocher, après avoir oscillé sur sa base, +s’échappa des bras de Sisyphe et roula jusqu’au bas de la montagne avec +un bruit épouvantable. + +--Quitte ou double! dit le tranquille Bigorneau. + +Gaspard accepta encore le pari et suivit d’un œil anxieux l’effort de +Sisyphe, qui gravissait à nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le +rocher roula bruyamment vers la terre. + +--Bougre de cochon de malagauche! s’écria Gaspard. + +--Quitte ou double! dit allégrement Bigorneau. + +Sisyphe, encore une fois, s’attelait à la besogne. + +--Aïe donc! criait Gaspard, qui lui eût volontiers prêté la main. Aïe +donc! Un bon coup de chien! Tu y arrives! Cale sur la droite! Non: ça +s’échappe à gauche! Vas-y vas-y, garçon! Tu y es!... Nom d’un tonneau! +Coquin de sort! + +Le lourd quartier de roc avait encore roulé dans la vallée. + +--Quitte ou double! vociféra Gaspard. + +Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le tira doucement par la manche: + +--Vous voyez pas qu’on est en train de vous empiler? C’est arrangé +d’avance. + +Ils s’éloignèrent, après un dernier regard à Sisyphe. + +--Quel dur travail! dit le capitaine. + +--Non, dit Virgile: c’est un coup à attraper. + +Nos promeneurs visitèrent encore quelques suppliciés classiques, puis +ils exprimèrent le désir d’aller aux Champs-Elysées, pour contempler le +séjour des bienheureux. + +--Y a-t-il quelques personnages célèbres que ces messieurs et dames +tiennent à rencontrer particulièrement? demanda Virgile. + +Ils hésitèrent. + +--Moi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le beau Dunois. + +Le capitaine s’écria d’une voix mâle: + +--Menez-moi auprès d’Annibal, de Duguesclin et de Joseph Barra, +l’héroïque petit tambour! + +Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes bleues. + +--Montrez-moi... Messaline, dit-il à voix basse. + +--Et monsieur? demanda Virgile à Gaspard le Book. + +--Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard. + +--Gustavi? dit Virgile. + +--Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu’est mort voilà six semaines et +qui m’erdoit trois francs d’une partie de manille. + +On arriva dans une avenue paisible, où habitaient les gens vertueux. Le +matin, l’aurore, avant de monter sur la terre, venait se lever devant +eux, exprès pour eux. Ils avaient tous de petites maisonnettes et de +petits jardins potagers, comme les condamnés de la Nouvelle-Calédonie. + +Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent sur une vaste place où +s’édifiaient les paradis des différentes conceptions. Un grand mur, +derrière lequel il ne se passait rien, portait cette inscription en +lettres énormes: «Nirvâna bouddhique.» Une porte, au milieu de ce mur, +s’ouvrait sur le néant, et deux grands-prêtres: Pod-Baal et +Baal-Hederin, étaient postés à chaque battant. + +Le capitaine eut une idée subite. + +--Où est le septième ciel? demanda-t-il à Virgile. + +Et des préoccupations terrestres rentrèrent sournoisement dans son âme. + +Virgile tendit le bras vers un bâtiment turc où un chiffre 7, de belles +dimensions, était peint sur la façade. + +--Vous m’assurez que c’est bien? dit le capitaine avec émotion. + +--C’est très bien installé, dit Virgile. Si vous voulez vous en rendre +compte, vous n’avez qu’à y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec +madame, sur la place. + +--Oui, oui, dit le capitaine. + +--Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de Mantoue. + +Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré dans le bâtiment turc. Le +capitaine s’était arrêté à une boutique voisine pour changer une pièce +de dix francs contre deux pièces de cent sous. Comme il allait à son +tour pousser la petite porte à claire-voie, Virgile lui tapa sur +l’épaule. + +--Voici justement Annibal, que vous demandiez tout à l’heure. + +Et il lui présenta un homme basané, de belle carrure. + +--Très heureux de faire votre connaissance, dit Annibal. Si vous voulez +prendre quelque chose avec moi, j’ai là deux amis, Bonaparte et César, +que je vous présenterai. + +Comment refuser? Le capitaine suivit Annibal au mess des grands +capitaines. + + + + +GEORGE AURIOL + + + + +XXV + +HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20 + + +Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de neuf heures du matin. + +A travers les rideaux mal clos, un rayon de soleil pénétrait dans la +chambre et, n’ayant rien d’autre à faire pour l’instant, s’amusait à +mettre de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table de toilette. + +Au dehors, on entendait l’aigu glapissement d’un rempailleur de chaises +et la mélancolique ritournelle d’une marchande de mouron. + +Une femme qui semblait soudoyée par les princes du pessimisme pour jeter +un peu de mort dans l’âme du pauvre monde, réclamait sur un ton lugubre +les «chiffons, chapeaux, habits à vendre». Sa mélopée rampante qui +sombrait dans le brouhaha général, et s’effarait à l’approche des +tramways gueulards, revenait de minute en minute ainsi qu’un glas dans +la tempête... + +Enfin cette sorcière s’éloigna, chassée par les premiers marchands de +robinets, et bientôt les flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres +pyrénéennes. + +Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure, effleura d’une main +distraite les purs contours de sa gorge et se mit en devoir de quitter +le lit. + +Mais où diable était sa chemise? + +Le malicieux vêtement de batiste s’était enroulé autour d’elle ainsi +qu’une mince cordelette, la livrant toute au contact plus âpre des +draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant de voile, le défriper +minutieusement. + +Cela lui rappela le temps, presque lointain déjà, où, toute gamine, à la +campagne, elle faisait fleurir avant l’heure les joyeux coquelicots. + +Non pas qu’elle possédât une âme de poète ni qu’elle fût douée d’une +très extravagante imagination, mais parce que, justement, sa chemise +était rose, de ce rose pâle généralement adopté par les jeunes papavers. + +Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes enrubannées et se +dressa sur le lit, qu’elle franchit d’un bond. + +Elle consulta la pendule, s’étira, bâilla, éveilla la sonorité d’une +porcelaine; mais, lorsqu’il lui fallut mettre ses bas, il arriva ce qui +arrive presque toujours en pareil cas: elle ne les trouva point. + +Les bas ont un instinct de migration très développé, une perpétuelle +soif de voyages. + +Non contents d’avoir trotté tout le jour sur les mollets de leurs +propriétaires et d’avoir parfois impudiquement voltigé dans le demi-jour +des garçonnières esthétiques, au risque d’éborgner les peintures +symboliques dont s’enorgueillissent ces séjours, les bas éprouvent +encore le besoin de vadrouiller la nuit pour leur propre compte. + +Lorsqu’on les quitte, ils prennent des airs las, des attitudes de +petites saintes Nitouche exténuées, et, flasques, se laissent choir +comme des choses mortes. Mais, dès que vous avez soufflé la bougie, +voilà qu’ils commencent leurs pérégrinations, explorant les dessous des +meubles, se faufilant sous les tapis, se glissant parmi les vêtements +amoncelés, si bien que, le matin, quand il s’agit de les dénicher, il +n’y a absolument rien de fait. + +Après un quart d’heure de recherches, pourtant, Odyle aperçut les siens, +qui, du fronton de l’armoire à glace, la lorgnaient sournoisement, ainsi +que deux petits serpents moqueurs. + +Elle les enfila, boucla sur eux la soie rutilante des jarretières; puis, +s’étant rapprochée du lit, elle entreprit d’imiter le cri du jabiru. + +«Drôle d’idée!» diriez-vous, si je ne prenais la sage précaution de vous +confier qu’il y avait un monsieur emmi le dodo. + +Cette révélation faite, je suppose que vous trouverez cela tout naturel. +A qui n’est-il pas arrivé, en effet, d’éveiller un compagnon, mâle ou +femelle, avec le chant national du jabiru, du choucas ou de tout autre +oiselet? + +Au gloussement poussé par Mlle de Buthenblant, le gentleman répondit par +un petit jappement de chien de prairie; puis, ayant envoyé paître les +oreillers qui l’opprimaient: + +--Chères lectrices, fit-il, ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi qui +suis Maubeck le journaliste. + +Habitué à parler constamment au public, Maubeck adorait ce genre de +plaisanteries. + +Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait une anecdote à ses amis, +il lui arrivait communément de débuter par ces mots: «Notre excellent +confrère Maubeck nous fait parvenir la note suivante, que nous nous +hâtons d’insérer.» + +Odyle ne fut donc pas autrement surprise de l’entendre apostropher ses +lectrices absentes; elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus +de son nez, et, comme il cherchait à la retenir pour lui communiquer +«sous toutes réserves» quelque document de la plus haute importance, +preste, elle se dégagea, en disant: + +--Dis donc, mon vieux, pas de blagues, hein? Tu sais qu’il est neuf +heures?... + +--Ouâ! fit Maubeck. Tu rigoles? + +--Pas le moins du monde. C’est sérieux. _Look up!_ Neuf moins quatre au +beffroi... Ainsi, tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu veux +arriver à temps. Il te faut d’abord aller chez Jules le coiffeur, +ensuite chez Barjau, le chapelier, puis chez le tailleur... + +--Eh bien, et toi, petite tomate? + +--Moi? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière doit m’apporter mes +frusques ici, ainsi que la blanche fleur du divin oranger. Quant à la +coiffure, macache! Tu ne te figures sans doute pas que je serais assez +gnolle, assez chochotte, assez poireau pour aller me faire friser comme +un toutou? Ah! non, alors! C’est bon pour les pintades de la rue +Saint-Denis, ce truc-là! Moi: trois épingles, un petit peigne et un coup +de brosse, ça y est!... A propos, as-tu songé aux prospectus? + +--Quels prospectus? + +--Tu sais bien, les circulaires, quoi! + +--Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi! + +--Eh bien, oui, les machines... les choses... les systèmes... Comment ça +s’appelle-t-il donc, ces fourbis-là? les lettres, les billets de faire +part?... + +--Ah! bon, les billets! Oui, oui! J’y suis allé hier, j’ai porté le +texte au graveur. C’est le graveur du prince de Galles, tu sais: ça va +être d’un rupin extravagant, nos prospectus... comme tu dis. D’un côté, +le blason des de la Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume de faucon +et d’un calumet. De l’autre, l’albe écu des Buthenblant, avec sa flèche +et sa fière devise: «_En blanc j’y boute ma sagette._» + +--Bravo! bravo! cria Odyle à travers les glouglous de l’eau dentifrice. +Ce sera tout à fait chouette! Le faubourg en deviendra fol! + +Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se gargarisait, elle +poursuivit: + +--Nous devons être à la mairie pour onze heures et demie; à midi, à +l’église. Par conséquent, à une heure, nous serons libres!... Paraît +qu’on casse la croûte au Continental et qu’ensuite on va au bois de +Boulogne... Ça va être amusant de passer sous les cascades comme des +épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au Jardin d’acclimentation et +de grimper sur les chameaux en robe blanche... + +--Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, sur les autruches, les +méharis, les zèbres, onagres, buffles et zébus: je te le promets. + +--Veine! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi! + +--Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous nous appartiendrons: tu seras +mon chou, mon bijou, mon caillou--mon chien, mon bien--mon chat, mon +rat, mon fla--tu seras ma femme en un mot, chère petite Odyle, chère, +chère petite fiancée... + +Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette et reprit: + +--Comme on s’est bien aimé depuis hier, hein?... Tout de même, c’est +bien mieux de ne se marier qu’après la nuit des noces... Qu’en +penses-tu? + +--Bien sûr! fit-elle, bien sûr que c’est mieux! Comme ça, on se connaît, +on n’a pas l’air de deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas lorsque +arrive le terrible moment de la comparution devant monsieur le maire... + +--Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, dans quatre heures, tu auras +cessé d’appartenir au noble clan des Buthenblant: tu seras une de la +Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw, ma petite squaw chérie, le +soleil de ma prairie, la joie de mon wigwam--et, si quelqu’un te regarde +de trop près, j’aurai le droit de le scalper! + +--Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai. Dans quatre heures, je serai +ta squaw, dans trois heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite +Étoile-du-Matin pour la vie... Dis donc... + +--Quoi? + +--Quand il fera beau, on ira se promener au Bois sur nos mustangs, hein? +Ça sera très drôle. + +--Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, répondit le publiciste. + +Un court silence succéda à ces paroles. Tandis que Maubeck achevait son +cigarillo, Odyle se peignait. + +Et, soudain, Maubeck appela: + +--Chérie! + +--Quoi? fit-elle. + +--Plus que deux heures et demie. Deux petites heures et demie. Au bout +de ce temps, tu ne seras plus ma fiancée. + +--Oui, fit-elle: l’aiguille tourne. + +--L’aiguille tourne et le soleil monte, répondit Maubeck. + +Et, comme elle passait près de lui, il la saisit par son jupon, qui +craqua, et l’attira entre ses bras. + +--Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il. Dans deux heures +vingt-cinq, tu auras cessé d’être une Buthenblant. Profite du temps qui +te reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite fois, ma fiancée! + +--Tu n’y penses pas! gémit-elle. Mais nous ne serons jamais prêts!... + +--Si, si! répliqua-t-il, nous serons prêts tout de même. Je veux encore +ton petit corps pâle avant que tu ne deviennes une peau-rouge... + +Derechef, elle voulut parler; mais force lui fut de résorber ses +paroles, car il avait glissé sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la +targette ardente du baiser. + + + + +GEORGES COURTELINE + + + + +XXVI + +OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA TRAGIQUE HISTOIRE + + +On se rappelle qu’au même instant où le capitaine s’apprêtait à pénétrer +dans le cabaret de la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant avait +bondi comme un chacal, en s’écriant: + +--Ventre du Christ!!! + +Je reprends le récit au point où j’avais dû le laisser, faute de place. + +Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine ouvrait la bouche pour +solliciter des éclaircissements, quand le vidame, l’entraînant de force +au dehors: + +--Vite, s’exclama-t-il. Vite donc!... Arrivez, ou nous sommes perdus! + +Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons du vieillard, qui +répétait sans se lasser: «Mais arrivez donc, malheureux... Je vous dis +qu’il y va de nos deux existences!» il s’élança par les ténèbres +empuanties du passage Piemontesi. Au même instant, répercuté par les +échos, un coup de revolver retentit, puis un second, puis un troisième. + +--Que vous disais-je? murmura le vidame. Une seconde plus tôt, c’était +fait de nous! + +--C’est vrai! déclara le capitaine. Vidame, je vous dois la vie. + +A présent, ils dévalaient par la pente raide et mal pavée du passage de +l’Élysée-des-Beaux-Arts, débouchaient de là sur la place Pigalle, où le +jardin d’hiver de l’Abbaye de Thélème flambait derrière ses vitraux avec +des airs de grosse théière. Au détour de la rue Frochot, une silhouette +qui se dressa devant eux à l’improviste les fit sursauter d’épouvante; +mais, aussitôt, ils se calmèrent, ayant reconnu, à la clarté d’un bec de +gaz planté au bord du trottoir, le visage de Paul Delmet, le sympathique +auteur des _Stances à Manon_, lequel regagnait ses pénates tout en +composant dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux du poète +Jacques Madeleine: + + Quand, après l’exquise journée + Qui n’aura pas de lendemain, + L’heure du départ fut sonnée, + Je ne t’ai pas tendu la main. + + La nuit tombait, la nuit profonde; + Les contours flottaient indécis. + Mes yeux, de larmes obscurcis, + Ne voyaient plus la tête blonde. + +Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau. + +--Plouplou va bien? questionna-t-il. + +Il n’attendit point la réponse, et, tandis que Delmet, que l’étonnement +immobilisait sur place, songeait, en ajustant sur la courbe de son nez +son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir si le pavé était +toujours à la même place: «Ah! ça, mais c’est le capitaine!... Qu’est-ce +qu’il a à courir comme ça?» lui, cavalait aux côtés du vidame, dans la +direction de la rue Breda. Le compositeur, suffoqué, vit se perdre dans +l’éloignement les dos baignés de lune des deux hommes. + +Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir s’arrêter. Leurs pas +précipités sonnaient dans le silence. De la place Saint-Georges, +qu’ils franchirent d’un bond, ils s’élancèrent dans la rue +Notre-Dame-de-Lorette, qu’ils parcoururent pareils à deux balles de +Lebel, traversèrent ainsi que deux flèches le carrefour des Écrasés, +gagnèrent la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine suait à +grosses gouttes; le vidame claquait des dents, en proie à une indicible +terreur. Devant eux s’allongeait le trottoir, interminable. De temps en +temps, une rue, franchie d’une enjambée, leur laissait dans l’œil la +vision, entr’aperçue comme en un cauchemar, d’une enfilade de réverbères +prolongés jusqu’à l’infini. La place du Théâtre-Français, qu’ils +gobèrent d’une bouchée, dormait d’un sommeil sans rêves; à travers un +voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie, aux hautes fenêtres +rectangulaires écarquillant sur le vide du dehors la fixité inquiétante +particulière aux yeux d’aveugle. Ce fut ensuite le Carrousel, qui les +noya d’un bain d’éblouissante clarté; le pont Royal, hérissé de becs de +gaz sur chacun de ses deux parapets; le quai d’Orsay, enfin, bordé, dans +l’éloignement, d’une masse opaque trouée çà et là d’ajours blêmes sur +lesquels des paquets de feuillages découpaient de mouvants fantômes: les +ruines de la Cour des Comptes. + +A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le moiré argenté d’un reflet +de lune. + +A l’angle de la rue Bellechasse, le capitaine eut la fâcheuse idée de +vouloir lancer un coup de pied dans un vieux chapeau haut de forme qui +traînait sur la chaussée dans l’attente du crochet final. +Malheureusement, un pavé était caché dessous. L’infortuné se retourna +les doigts de pied du côté que ce n’était pas vrai et s’abattit sur la +figure, en jurant tous les noms de Dieu de la création. Mais, comme le +vidame s’effarait, criait: «Arrivez donc, mille diables!... Les +assassins sont sur nos traces...», il se redressa du mieux qu’il put, +montrant une face craquelée, où perlait le sang en frêles gouttelettes. +Sur le plastron de sa chemise, révélé dans l’écartement de son gilet, du +crottin recueilli au vol mettait de délicates pendeloques. + +Un instant immobilisés, ils repartirent de plus belle, les oreilles +toujours hantées du bruit des coups de feu de tout à l’heure. De la rue +Bellechasse, qui ne fut rien à leur galop extravagant, ils tombèrent +dans la rue Vaneau, atteignirent les envers paisibles du Bon +Marché, connurent tour à tour le calme provincial de la rue +Notre-Dame-des-Champs, le vide élargi de la rue de Rennes, les abords +inquiétants de la gare Montparnasse, dont le cadran éclairé marquait +trois heures du matin. + +A la fin, ils échouèrent en un immense chantier, où des cubes de granit +carraient leurs masses immobiles, étayées de scies gigantesques. + +--Halte!... murmura le vidame. + +Ils s’arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait, troublé seulement, +là-bas, tout là-bas, des meuglements navrants d’une vache emprisonnée +dans un wagon de bestiaux. De lointaines locomotives se jetaient des +appels continus. + +--Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage s’était lentement +rasséréné. Ils ne nous trouveront pas ici. + +Il dit et, ayant tiré des poches de sa redingote un mouchoir rouge, +brodé au coin d’une petite couronne de vidame, il l’étendit à même le +sol et posa ses fesses dessus. + +Le capitaine en fit autant de son côté. + +Il y eut un instant de silence. + +--Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître l’histoire de ma vie. Je +vais vous la conter brièvement. Je vous préviens que c’est tragique. + +--Tant mieux! répondit le capitaine, qui avait entendu «très chic» et +qui se frottait d’avance les mains à l’idée de bien rigoler. + +«--Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça sur mon chemin par une +belle matinée de printemps de l’année 1837, et qui devait devenir ma +compagne, était, certes, l’égale des déesses par la grâce et par la +beauté. Reine par le charme, elle l’était aussi par l’esprit, et sa vue +me frappa de ce coup de foudre qui est l’indice des grandes et +incurables passions. Au cours d’une entrevue que je sollicitai d’elle et +qu’elle daigna m’accorder, je lui fis l’aveu sans ambages de la flamme +qui me dévorait; elle m’avoua--jour d’ivresse!--y répondre!... Six +semaines plus tard, je conduisais à l’autel, rouge de pudeur sous ses +longs voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la plus exquise +des fiancées!... + +«A une nuit de noces dont la douceur a laissé comme un goût de miel aux +lèvres de mon souvenir...» + +--Ah! bravo!... Très bien!... Très joli!... interrompit le capitaine, +transporté d’admiration. + +Le vidame, modeste, continua: + +«--... succédèrent onze ans de vie calme, d’une joie pure et sans +mélange. Et, chaque soir, agenouillé, en chemise, en les poils d’ours de +la descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de m’avoir comblé de +ses grâces; j’élevais vers sa toute-puissance mon cœur débordant de +gratitude! + +«Hélas!... que ne me puis-je épargner l’affreuse douleur d’aller plus +loin?... + +«Une nuit que j’étais revenu à l’improviste d’un petit voyage en +province, mon étonnement fut extrême d’apercevoir un rais de lumière +sous la porte de la chambre à coucher conjugale. Il était minuit et +demi. Quel pouvait être ce mystère?... D’une main qu’enfiévrait +l’inquiétude, je fis jouer le bouton de la porte... Un cri!... «Ciel! +mon mari!...» Soufflée à la hâte, la lampe posée sur la table de nuit +s’éteignit comme un éclair. Je fus envahi de ténèbres, noyé dans une +obscurité de tombeau, au sein de laquelle brinqueballait un méli-mélo de +chaises culbutées, renversées les unes sur les autres, cependant que la +voix éperdue d’un quidam hurlait: «Nom de Dieu de nom de Dieu! où ai-je +fourré mes bottines?» L’abominable vérité venait de m’apparaître tout +entière!... «Misérable! hurlai-je, misérable!... Tu ne périras que de ma +main!» A la même minute: «Te tairas-tu?» s’exclama la voix anonyme. «Tu +ne périras...» répétais-je. Je n’en pus dire davantage. Une gifle venait +de s’abattre sur ma joue, une gifle phénoménale, dont la violence +m’étourdit... Je tombai sur le sol et perdis connaissance... + +«Quand je revins à moi, j’étais seul. L’aube pointait, en pâleurs +rosées, par les ajours des persiennes closes...» + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je lis ce feuilleton, +m’apprend que le capitaine a péri, ces jours-ci, victime d’une explosion +de gaz. Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X..., si +bien que je n’étais pas au courant de cette fin prématurée. Arguant de +l’ignorance où j’étais d’un accident que rien ne donnait à prévoir, je +présente mes excuses aux lecteurs du _Gil Blas_ pour la liberté que j’ai +prise de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder toute leur +indulgence. + + + + +PIERRE VEBER + + + + +XXVII + +X... FAIT UNE FIN + + +Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle Odyle de Buthenblant +fut un événement ultra _select_. Témoins de la mariée: Georges +Courteline et lord Raleigh; témoins du marié: Georges Auriol et Coquelin +Cadet. Remarqué dans l’assistance MM..., etc., etc.; enfin, il n’y avait +que des ducs à c’te noce-là. + +Durant la cérémonie, X... s’était senti très ému: il enviait le jeune +couple, radieux parmi la gloire des orgues et l’apothéose des cierges. +Il vint serrer la main de Maubeck, causa un instant avec le vieux de la +Ware, qui le retint par sa croix du Nicham et lui dit: + +--Ça ne vous tente pas? + +--Ma blessure est trop récente. + +--Quelle blessure?... Ah! vous parlez de votre squaw. Elle est dans les +terrains de chasse, auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas veuf à +votre âge, que diable!... Il y a plus d’un mois que vous avez perdu +Marthe: ne désirez-vous pas commencer à l’oublier? + +--Je pourrai la remplacer... Je ne pourrai pas l’oublier! + +Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci Odette, sa sœur, était +plus jolie que feu M. Jamais. Elle eut pour X... tout seul un sourire +subtil; elle lui serra la main avec une douce fermeté, et X... se +souvint qu’un mois auparavant, lors des obsèques de Marthe, dans +l’affectueux _shake-hand_ de condoléance, elle lui avait semblé glisser +une déclaration de candidature. + +Il rentra, en remuant des songeries à la rose. + +Or, la nuit suivante, X..., s’éveillant en sursaut, aperçut, assise sur +le pied de son lit, une forme de lumière bleuâtre, et il reconnut +Marthe. Il ne s’effraya point: en cette fin de siècle, l’Autre Monde +voisine trop souvent avec celui-ci pour que les apparitions nous +étonnent encore. Il dit: + +--C’est bien aimable à toi d’être venue me voir. + +--Je n’ai qu’un petit moment à te donner. + +--Tu es casée, là-haut? + +--Oui, pas mal, au grand 7. J’ai mon jour de sortie par semaine, pas +trop de travail et une bonne nourriture. Mais parlons de choses +pressées. Mon pauvre chien, tu es soucieux: tu commences à t’ennuyer +d’être seul. + +--Ma douleur... débuta X... + +--Oh! je sais bien, on dit ça; mais il faut être sérieux. Ça me flatte +que tu me gardes ta foi; pourtant je me mets à ta place: ta santé avant +tout. Et puis, je te connais, tu finiras par faire des sottises... Et, +si tu veux suivre mon conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle +qui reste. Je suis sûre qu’elle ne te déteste pas. + +--Tiens! Mais c’est une idée... On peut essayer... + +--Et, d’ailleurs, je t’avoue que j’aimerais être remplacée par une +petite fille comme celle-là, bien convenable, bien douce, qui prendra +soin de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons, bonsoir... + +--Tu t’en vas déjà? + +--Oui: on me demande aux tables tournantes. + +L’ombre de Marthe se pencha sur le front de X..., le rafraîchit d’un +immatériel baiser et disparut par la fenêtre entr’ouverte. + +Le lendemain matin, X..., en s’éveillant, fit son examen de conscience. +Évidemment, feue Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir +d’être veuf. Donc, le collage le guettait: il fallait aviser. Odette +passa dans le champ de ses réflexions, et, dès lors, son parti fut pris. + +Après déjeuner, il revêtit sa redingote la plus longue, noua sa cravate +la plus épaisse, chaussa ses souliers les plus brillants et choisit ses +gants les plus clairs; il s’en fut à l’hôtel des Buthenblant. Odette le +reçut: + +--Mon père s’excuse; il est à votre disposition dans quelques minutes: +le temps de réparer le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai +compagnie; cela ne vous ennuie pas? + +--Du tout, au contraire: je viens pour ça. J’ai une chose à vous +demander. + +--Je parie qu’il s’agit d’une vente de charité! + +--Non. Regardez-moi en face! Maintenant, de profil! Sincèrement, comment +me trouvez-vous? + +--Vous n’êtes pas vilain, surtout depuis que vous avez coupé vos +favoris. Le deuil vous va à merveille. + +--Donc, vous m’accepteriez pour mari? + +--Ah! c’est ça qui vous amène? + +--Je croyais... il m’avait semblé que je ne vous déplaisais pas? + +--Certes... Mais il n’était pas nécessaire de m’épouser... nous pouvions +nous mettre ensemble sans ça... Après tout, vous avez raison... C’est +une des faces de la question... Je commence à être en âge de me +marier... mon bébé a besoin d’un père... et, puisque ma sœur est +casée... + +--Vous consentiriez peut-être? + +--Oh! ne nous emballons pas. Examinons les faits. Ne croyez pas que je +sois une jeune fille pervertie, cupide et sans cœur. Mais j’ai de +l’expérience et je sais la valeur des choses; à notre époque, les +chaumières sont hors de prix, si les cœurs sont pour rien. Vous êtes +veuf, et, de mon côté, j’ai un enfant. Ça se vaut comme position; tous +deux, nous sommes _éprouvés_ dans les divers sens du mot. Vous n’êtes +pas laid (presque la beauté pour un homme), et, moi je suis mieux que +jolie. Kifkif. J’ai, du chef de ma mère, six cent mille francs placés à +5% en des industries solides; mon père me servira en outre vingt mille +francs de pension par an. Or, si je vous vends mon corbillon, qu’y +met-on? + +--Un million, reprit X... J’en ai rapporté la moitié de mon voyage +d’Amérique; l’autre moitié me vient de ma femme, dont j’héritai. Tout en +Fonds Anglais consolidés. + +--Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans arrière-pensée, que nous +nous aimons. Et, désormais, qu’il ne soit plus question d’argent entre +nous! + +Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers sur les lèvres. Puis +X... se rendit dans le cabinet de travail où le vidame avait l’habitude +de dormir l’après-midi. + +--Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je n’irai pas par quatre +chemins! + +Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions et des +préparations. Le vidame s’efforça de l’y suivre et, enfin, l’en tira +brutalement: + +--Aboutissez. + +--Je viens... (au fait, vous avez raison)... je viens vous demander la +main de votre fille Odette. + +--Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s’était rembruni, ma fille fera +le mariage qui lui plaira, et Dieu me garde de contrarier ses +inclinations en lui imposant ou même en lui proposant un fiancé. + +--Je vous ai épargné ce souci; je lui ai demandé à elle-même si elle +m’agréait. + +--Comment? Vous avez osé... sans mon aveu... + +--Dame! puisque vous refusez de proposer... + +--C’est un peu violent! hurla le vidame, en se levant. + +--Je ne suis point un parti splendide; néanmoins, je ne suis point un +mauvais... parti. + +--Vous n’êtes pas assez riche! + +--A nous deux, nous aurons cent mille francs de rente. + +--La misère à Paris! D’abord, Odette ne vous convient pas; elle a un +enfant... + +--C’est autant de moins à faire, répondit pacifiquement X... + +--Elle est très colère et coquette. + +--Je suis très doux et j’aime que l’on s’habille bien. + +--Elle n’est pas la femme qu’il vous faut, et vous n’êtes pas son homme. + +--Dites que je ne suis pas _votre_ homme! + +--Puis vous êtes trop vieux! + +--Moi? J’ai l’âme d’un enfant. + +--Alors, vous êtes trop jeune! + +A ces mots, X... se leva à son tour: + +--Vidame, prenez garde! + +--Je ne veux pas d’un homme que sa femme a trompé à +bouche-que-veux-tu!... + +--Vidame!! + +--D’un homme qui arrive on ne sait d’où... + +--Vidame!!! + +--Un vagabond qui n’a même pas de nom! + +X... bondit et, prenant ses distances, envoya à toute volée sur la joue +vénérable du père d’Odette un solide, retentissant et magistral soufflet +qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres en vibrèrent. + +X..., soudain revenu à lui, contemplait son ouvrage avec horreur. Mais +le vidame se releva prestement; une joie intense lui illuminait la face: + +--Dites! oh! dites! il y a vingt ans, n’avez-vous pas connu, avenue +Kléber, une femme mariée? + +--Il y a vingt ans?... une vieille aventure de jeunesse. Oh! ça n’a pas +d’importance... Attendez donc... Oui... en effet... une femme dont je +n’ai jamais su le nom... + +--De grâce! Rappelez vos souvenirs. Je suis sur la piste d’une +certitude... Est-ce que vous avez connu cette femme longtemps? + +--Non. Un soir, le mari est rentré à l’improviste, et peu s’en est fallu +que je ne fusse pincé. Près d’être arrêté, dans l’obscurité j’allongeai +à ce fâcheux une gifle qui lui fit lâcher prise... + +--Une gifle énorme, une gifle monstrueuse, dont j’ai vainement demandé +la rime pendant vingt ans! Car le mari, c’était moi, monsieur! Ah! vous +pouvez vous vanter de m’avoir fait chercher! + +X... comprit qu’il n’avait plus à espérer; il prit son chapeau et se +dirigea vers la porte: + +--Monsieur de Buthenblant, quoiqu’il y ait prescription, croyez que je +suis désolé d’avoir contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser aussi +le petit mouvement de vivacité plus récent... j’en suis durement puni. +Adieu. + +Le vidame l’arrêta: + +--Où allez-vous, monsieur? Ne me devez-vous pas une réparation pour les +trois offenses: deux gifles et... le reste? + +--Assurément. Je suis à vos ordres. + +--Alors, mon cher X..., j’exige la seule réparation logique... + +--Laquelle? + +--Épousez ma fille! + +X... tomba dans les bras du vidame, et, du fond de leurs cadres, sous +l’embu des siècles, les portraits d’ancêtres sourirent approbativement. + +Le vidame avait casé ses deux filles. L’une était mariée à Maubeck, +l’autre était fiancée à X... Le lourd mystère s’était éclairci qui +pesait depuis de longues années sur la vie des Buthenblant. Il semblait +donc que le vidame n’eût plus de raisons valables pour vaguer et pour +divaguer. Or il vagua et divagua de plus belle. + +Il donnait depuis quelque temps des symptômes alarmants. C’est ainsi que +nous l’avons vu, après le terrible accident du café du Théâtre, s’en +aller dans les environs de la gare Montparnasse avec le plongeur de +l’établissement, qu’il prit avec obstination pour le capitaine, et à qui +il tint absolument à confier le secret de son existence. + +Cependant, X... s’employait à réunir les papiers nécessaires à son +mariage. Il lui manquait son acte de naissance, qu’il avait jadis prêté +à une vieille négresse sans espoir de retour; un certificat de domicile, +qu’il ne pouvait obtenir de sa concierge, n’ayant pas les six mois de +résidence exigés, et, enfin, son livret militaire, qu’un jour, dénué de +ressources, il avait mis en loterie à la Nouvelle-Orléans. + +Il n’avait, en somme, en fait de pièces d’identité, qu’une carte +d’abonnement de dix douches sulfureuses, délivrée par un modeste +établissement de bains. + +Il vint à bout de ces difficultés. + +Sa ville natale lui fournit un autre extrait de naissance. Il corrompit +son concierge pour le certificat de domicile et se procura à la +gendarmerie un nouveau livret militaire, moyennant huit jours de prison. + +Enfin, la veille du mariage civil, il alla trouver le vidame et lui fit +la révélation suivante: + +--Père, aujourd’hui, et par faveur spéciale, vous allez savoir mon +véritable nom. L’officier de l’état civil, circonvenu par moi, le +prononcera à voix basse, au moment des questions d’usage, que personne +dans l’assistance ne l’entendra. Ce nom, sur lequel je vous prierai de +solidifier, à l’instant même, toute la cire de vos oreilles, ce nom, +personne ne l’a jamais connu, si ce n’est mon père, ma nourrice et un +médecin de village. Marthe elle-même, ma feue femme, n’a jamais eu de +notions exactes sur ma véritable identité. Vous comprendrez que je ne me +serais pas dissimulé sous le nom de X... pendant dix années et près de +trente feuilletons si je m’appelais simplement Coignet, Coquillard ou +Coromandel. + +Il dit et se pencha vers l’oreille du vidame. L’effet du mot proféré à +voix basse fut si foudroyant que le vieillard, tel un homme dégrisé, en +recouvra pour quelques minutes la raison. + +--Fichtre! s’écria-t-il. + +Et il s’inclina jusqu’à terre. + +Puis il ajouta, employant une locution consacrée par son ami Courteline: + +--Ce n’est pas de l’eau de boudin. + +X... pensait alors: «J’ai peut-être eu tort de confier mon secret, mon +terrible secret, à ce vieillard sans cervelle.» + + + + +TRISTAN BERNARD + + + + +XXVIII + +REVENONS AU CAPITAINE + + +Quand le capitaine entra au mess avec Annibal, il aperçut tout d’abord +Vercingétorix, qui, appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches +de sous-officier rengagé, et la Pucelle d’Orléans, très engraissée, +étageant sur des soucoupes de petits tas de morceaux de sucre. + +L’endroit était paisible et ressemblait à un vieux café de province, +avec ses tables de marbre, ses boiseries un peu sales et ses lambris +dédorés. + +Bayard, assis à une banquette, était en train de tancer son ordonnance, +un serviteur loyal pourtant. La Trémoille s’assoupissait devant une +absinthe. Turenne s’endormait sur un canon. + +--Vous êtes bien ici, dit le capitaine poliment. + +--Vous n’êtes pas difficile, répondit le rude Annibal. Ce qu’on se fait +des cheveux! C’est rien que de le dire. Et ce que l’administration est +rapia, ce qu’on vise à l’économie! Il faut regarder tout ça de près, mon +cher. Ils ont meublé nos chambres avec de vieux meubles engloutis dans +des tremblements de terre. + +Ils s’approchèrent d’une table où un homme mûr, d’une belle taille et +d’un profil régulier, tendit la main, d’un geste lassé, à Annibal. + +--Jules César, dit Annibal. Le capitaine Napau. Bonaparte n’est pas +encore arrivé? + +--Il était là tout à l’heure, dit Jules César. Où est-il maintenant? Ce +n’est pas difficile à dire. Il est dans les environs du kiosque à +journaux. Où est Bonaparte? Est-ce que ça se demande? Il attend les +journaux du matin. Et, quand il aura fini les journaux du matin, il ira +attendre ceux du soir. Et, si, par malheur, il y a encore quelque chose +sur lui, il en sera puant, comme à son ordinaire. Je le vois qui s’amène +de son air négligent: «Avez-vous lu le compte rendu de la pièce des +Bouffes-du-Nord, _Napoléon à Boulogne_? Ce n’est pas mal.» Ou bien, il +nous dit, détaché: «Il vient encore de paraître un livre sur moâ. Je ne +sais pas ce qu’ils ont. C’est le huitième depuis six semaines.» +_Napoléon et les femmes_! _Napoléon et les lettres_! _Napoléon et les +moules à gaufres_! Qu’est-ce qu’il vient nous embêter avec ça? On s’en +fout. + +--C’était un bien grand homme de guerre, hasarda timidement le +capitaine. + +--Mais oui! mais oui! dit Jules César. C’est entendu. Annibal, ici +présent, est aussi un grand homme de guerre, et il n’en fait pas plus de +rouspète pour ça. + +--Et Jules César? dit Annibal. César, ce n’est pas parce que vous êtes +là, mais il faut vous rendre ce qui est à vous. Votre conquête de la +Gaule, ça n’a l’air de rien. Mais c’était quelque chose de pommé, et pas +commode avec ça. + +--Et je n’avais pas de canons, pas de fusils, dit César. + +«Les Gaulois n’en avaient pas non plus», pensa le capitaine. + +--Ce qu’on est injuste chez vous! dit César. C’est-à-dire que c’en est +dégoûtant. Toute la gloire à l’un, v’lan! et rien aux autres. Ce n’est +pas que j’y tienne, par Jupiter! Si vous saviez ce que ça m’est +équilatéral qu’on prononce mon nom gros comme ça ou petit comme ça, ou +même qu’on ne le prononce pas du tout! Mais ça m’embête, à la fin, de +voir exalter des gens sans qu’on sache ni comment ni pourquoi, tandis +que d’autres qui le mériteraient tout autant, pour ne pas dire plus, +sont oubliés presque complètement. Tenez, ce Vercingétorix, qui est +là-bas, eh bien, on a parlé de lui pendant un temps; puis, maintenant, +plus rien. Eh bien, je vous l’affirme, moi qui l’ai connu, celui-là, +c’était un lapin! + +--Vous l’avez battu, dit le capitaine. + +--Je l’ai battu, sans doute, dit César. Mais ça n’empêche pas que +c’était un lapin. Il n’y a jamais eu de déshonneur à être battu par moi. + +Il se leva. + +--Vous êtes là pour un moment, n’est-ce pas? Je vous retrouverai tout à +l’heure. Je m’en vais faire un petit tour jusque par là-bas. + +Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit d’un ceinturon de cuir +jaune et sortit en cambrant les reins. + +--Quel conquérant admirable que ce César! dit le capitaine à Annibal. + +--Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça, et ça se répétera peut-être +encore. Je veux bien, moi. Je ne vous dirai pas qu’à regarder les choses +de près l’impression reste la même. Il a battu des barbares avec de +bonnes troupes romaines. J’en ai connu d’autres qui ont battu des +Romains avec des soldats barbares. C’est une nuance. Enfin, ce qu’on ne +peut pas lui refuser, c’est d’être bêcheur, jaloux et, conséquemment, +salaud pour les camarades. Ce que j’en dis n’est fichtre pas pour +défendre Napoléon. Celui-là, on ne l’éreintera jamais assez. + +Le capitaine se disait intérieurement: «C’est pourtant vrai, je suis +avec Annibal, j’ai parlé à Jules César et je vais voir Napoléon.» Il +s’étonnait de n’en avoir pas plus de joie. Il n’osait souffler mot, +hasardait, de temps en temps, pour dire quelque chose, une assertion +évidente, qui entraînerait, à coup sûr, l’approbation de son noble +interlocuteur. Il disait: «Le temps est un peu couvert», ou bien: «Vous +avez dû être bien content le jour où vous avez gagné la bataille de +Cannes.» + +Ce qui l’intriguait surtout, c’étaient les délices de Capoue, où Annibal +avait commis la faute de s’endormir avec toute son armée. Mais il n’en +put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement. A chacune de ses +questions, Annibal clignait de l’œil, souriait mystérieusement, la +bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée, avec l’air d’un homme +qui ne veut rien dire, tout en sachant bien long sur les différentes +formes de la rigolade. + +Peu à peu, aux allusions qu’il fit à ces vagues plaisirs soldatesques, +le capitaine était repris par la hantise de son désir inassouvi. Son +orgueil de se trouver avec tous ces grands hommes se blasait. Et, malgré +lui, il pensait au grand 7, où Bigorneau et Gaspard le Book lui +apparaissaient dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des joies +orientales. + +--Je vous demande pardon, dit-il à Annibal. J’ai des amis qui +m’attendent près d’ici. Le temps de leur dire deux mots, et je suis à +vous. + +--Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout notre temps pour causer. +Nous avons l’éternité. + +Et il monta au premier étage pour faire un billard. + +Mais, à la porte, le capitaine se heurta à Jules César, qui ramenait +Bonaparte. Les deux conquérants retinrent Napau, qui dut prendre un +vermouth avec eux. + +--Vous n’allez pas vous sauver comme ça, dit César. On dirait que vous +fuyez Annibal. Ce n’est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais +fallait-il que nos généraux romains fussent nuls à l’époque pour se +laisser flanquer des tripotées par un idiot pareil! Je n’ai jamais +compris le succès qu’on a fait à ce pauvre imbécile. + +Le capitaine réussit enfin à prendre congé. Il arriva sur la place, en +vue du septième ciel. Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en +sortaient. + +--Ah! mon cher, s’écria Gaspard, on ne vous dit que ça. C’est rupin, il +n’y a pas à dire. + +--Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine avec allégresse. + +Mais, au moment où il allait franchir le seuil, un garçon en tablier +l’arrêta: + +--Vous ne pouvez pas entrer là, s’écria-t-il. + +--Et pourquoi ça donc? demanda le capitaine. + +--Il y a eu du tapage dernièrement, et la maison, sans distinction de +grade, est consignée à la troupe. + + + + +GEORGES COURTELINE + + + + +XXIX + +OÙ X... RÉVÈLE SA PERSONNALITÉ + + +Cependant, guidés par un sentiment d’économie--bien naturel à des +millionnaires sur le point de se mettre en ménage--Odette et X... +avaient arrêté le projet d’aller dîner seuls, tout seuls, en amoureux +qu’ils étaient, dans une maison de quinzième ordre. C’est dire qu’ils +étaient allés briffer aux «Assassins», une façon d’auberge de mélo, +juchée au sommet de la butte Montmartre, à l’angle de la rue des Saules +et de la ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le seuil quand +l’horloge d’une église lointaine éparpilla dans la brume du soir huit +coups espacés, huit lents coups qu’éternisa l’un après l’autre le calme +délicieux de cette fin de beau jour. + +Une mélancolie de rêve dans l’œil: + +--L’admirable coucher de soleil! fit X... en stopant sur place. + +Sous ses yeux, à perle de vue, s’étendaient de tristes banlieues, +hérissées de hautes cheminées, semées çà et là de bourgades dont les +maisons, que noyaient des pâleurs vespérales, s’espaçaient par petits +lots, pareilles à des troupeaux d’immobiles brebis. Au loin, très loin, +des horizons boisés se détachaient inégalement sur un rideau de pourpre +aveuglante. + +--Très joli! apprécia Odette. Si nous dînions, hein? Je crève de faim. + +X..., d’un signe de tête, acquiesça. + +Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d’étain où des brocs aux ventres +rebondis, mêlés à des bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient +des images de capucins pleins de soupe qui vont danser le rigodon avec +des demoiselles de l’Armée du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent +trois degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils firent jouer le +loquet, et demeurèrent abasourdis de la clameur formidable qui saluait +leur apparition: + +--C’te gueule!... C’te gueule!... C’te gueule!... + +Toute une smala, debout dressée, les huait: trente convives au moins, +pressés comme des anchois autour d’une table trop petite. Là, régnaient +Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme une casserole et nu comme +un petit saint Jean: Louis Marsolleau, au rire d’éternel bébé; +Chamouillet, aux yeux de souris; Simonet, au visage de roi assyrien; +Édouard le Bijoutier; Norès, le gai chanteur; les Gallo, enfin, et leur +frère, une espèce d’hercule aux épaules plus larges qu’une bibliothèque, +lequel, excessivement saoul, bien qu’on n’en fût encore qu’aux haricots +rouges, faisait une vie de patachon, emplissait de tonitruances les +échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à la vue d’Odette, qui +avait eu le toupet de s’habiller en mariée, de parer ses blonds cheveux +de fleurs d’oranger symboliques, il eut une idée de génie: il cria qu’on +allait regarder si elle avait un pantalon!... Alors ce fut du joli! La +motion avait été accueillie par une acclamation d’unanime enthousiasme. +Il y eut un branle-bas général. Des chaises, culbutées, s’abattirent; un +litre de vin, renversé d’un coup de coude, tomba comme un héros vaincu +et se mit à pisser sur la table un liquide vaguement violâtre, subdivisé +en petites couleuvres dégueulasses qu’enfermaient, à tribord et à +babord, des soulèvements de nappe imbibée, comparables à ces cloches +aqueuses levées sur la peau d’un malade auquel un habile médecin a posé +des vésicatoires. En même temps, Odette poussait, sans reprendre +haleine, des cris de jeune cochon emmené à la foire. L’effort de dix +bras réunis, ligués pour une cause commune, l’avait enlevée comme un +fétu, la voiturait par les espaces, à la fois verte de terreur et +crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major, un pain jocko au bout +de la main, agité au-dessus de son crâne, dégotait; mais le plus +chouette, c’était Gallo. Le gaillard ne s’était pas vanté d’avoir +renversé sur ses genoux toute une assiettée de potage, si bien qu’il +demeurait navré de montrer un pantalon pâle où des filaments de +vermicelle grouillaient comme des asticots sur une tache élargie de +bouillon. Et, plein d’une douceur entêtée, il répétait: «C’est du +vermicelle; ça ne tache pas! C’est du vermicelle; ça ne tache pas! que +madame Gallo, meurtrie jusqu’au vif en ses instincts de ménagère +économe, répétait, de son côté: «Tu vois, Charles, comme tu es cochon! +Tu vois, Charles, comme tu es cochon!» Elle finit par prendre une carafe +et par en inonder les cuisses de son mari, dont les formes apparurent en +gracieuses saillies, en reliefs arrondis et discrets, faits pour ravir +de contentement les regards des personnes présentes. + +Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers l’extrémité de la salle, +dont un piano meublait le fond. On y assit la jeune mariée, qui +redoublait de hurlements, serrait comme à l’écrou ses jambes, enlacées, +menacées de mains criminelles, dont on devinait la triomphante marche en +avant au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand les jambes enfin +apparurent, blanches, achevées en l’emprisonnement de deux souliers +minuscules, blancs aussi, X..., qui était resté en arrière, le visage +contrarié et souriant, eut le claquement de lèvres agacé d’un monsieur +qui veut bien avoir bon caractère, à la condition, bien entendu, qu’on +ne pousse pas les choses à l’extrême. + +--Ah! bien, non, fit-il. Pas de blagues, hein? + +Mais il n’en put dire davantage. + +--Ta gueule! lui cria le beau-frère de Gallo. Ta gueule on va te sortir! + +Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait des aboiements furieux. +D’une intelligence supérieure que compliquait un sens très fin de la +logique, l’idée que l’on pût se battre pour rire dépassait sa +compréhension, si bien que ce noble animal, n’écoutant que son courage, +s’était précipité au secours de l’innocence menacée. Dressé sur ses +pattes de derrière, il faisait le tour des assaillants, en un pas +sautillant de menuet, braillant à faire saigner les oreilles et +tamponnant de ses mains--je dis: «de ses mains»--les fonds de culotte de +Norès, de Marsolleau, de Simonet et d’Édouard le Bijoutier, tandis que +ceux-ci, impatientés, lui ruaient doucement dans la figure. + +Soudain: + +--Assez!... Cela suffit! clama X..., abattant un formidable coup de +canne parmi la débandade des verres et des assiettes. + +--Tu dis?... fit le beau-frère de Gallo, stupéfié d’une pareille audace. + +--Je dis, répliqua X..., que la plaisanterie a plus que suffisamment +duré et qu’il est temps d’y mettre un terme! + +Ainsi s’exprima X..., avec un tel accent d’autorité que les âmes des +assaillants défaillirent d’un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui +se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard noir d’effarement et +d’inquiétude. La bouche, restée bée, de Brandimbourg disait l’excès de +stupéfaction de l’auteur des _Croquis du vice_, cependant que Norès, une +pâleur livide répandue sur les joues, jetait furtivement à l’oreille +d’Édouard le Bijoutier: + +--Qui est ce mystérieux inconnu? + +Casimir s’était tu, conquis, lui aussi, à l’étonnement général. Entre +les candélabres, veufs de bougies, fixés à l’avant du piano pendaient +les jambes, libérées et inertes, de celle en les veines de qui coulait +le sang des Buthenblant. Au milieu du profond silence: + +--Quelqu’un, dit X..., vient de demander: «Qui est ce mystérieux +inconnu?» Je vais répondre à la question. + +Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le coup de clarté du +bec de gaz suspendu au plafond, et, là, élevant jusqu’à sa face sa +dextre aux doigts chargés de bagues, il arracha l’un après l’autre les +favoris d’agent de change qui lui enfermaient les joues: deux crêpés +postiches, d’un roux sombre. + +--Salut à la majesté tombée! prononça-t-il avec une solennelle lenteur. + +Il y eut un cri, un seul: + +--Que vois-je?... + +Sur les épaules du personnage qui a donné son nom à ce livre souriait le +masque vivant, au nez arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes +tendues à l’appas des sensualités, de l’infortuné roi dont le sang +généreux inonda le pavé de la place de la Concorde le 21 janvier +1793!... + +--Louis XVI!... cria Mme Gallo, pétrie d’érudition. + +X... eut un sourire plein de tristesse, mais d’une infinie bonté. + +--Pas tout à fait, dit-il: son arrière-petit-fils seulement. + +Puis: + +--Vous voyez en moi le dernier des Naundorff, survivant d’une race qu’on +croyait éteinte et héritier direct du trône des rois de France! + +Respectueusement, les yeux baignés de douces larmes, les assistants se +découvrirent. + + + + +GEORGE AURIOL + + + + +XXX + +LARGUEZ LES AMARRES + + +La maison était blanche. La porte, verte. C’était une des plus blanches +maisons de Pantin. C’était la porte la plus verte du monde. Si verte que +les vieux messieurs du pays la venaient contempler chaque matin afin de +réconforter leurs pauvres yeux, gâtés par les veilles. + +Au-dessus de cette porte, à côté d’une plaque d’assurances, et non loin +d’un nid d’hirondelles s’étalaient deux panonceaux dorés, sur chacun +desquels on pouvait lire l’inscription suivante: + + ÉTUDES DE MŒURS + +Mais on pouvait également ne pas la lire. + +Vers cinq heures du soir, un homme s’arrêta devant cet immeuble. + +Seul? Non. Une dame l’accompagnait, qui fit halte, elle aussi, au seuil +du paisible édifice. + +Comme il allait sonner, l’homme entendit chanter de l’autre côté de la +porte. + +Il appuya sur le bras de la femme sa main, ponctuée de longs poils +noirs, et dit: + +--Écoute! + +--Qu’est-ce qu’il y a? fit-elle. + +--On chante... + +--On chante? + +--Oui. + +Quelqu’un chantait en effet. + +Qui? On. Quoi? Ceci: + + Trois petits oiseaux en bas âge, + Par un beau matin de juillet, + Grignotaient un grain de millet + Dans un bosquet du voisinage. + Ils trottinaient allègrement + Parmi le thym et l’herbe fraîche, + Quand, muni d’une canne à pêche, + Parut un chasseur allemand! + Pa-rut un chasss-eur allle-mand!... + + Hérissant ses ailes légères, + Lui dit... + +... Ce que dit au féroce étranger le plus jeune des trois oiseaux, il +fut impossible de l’apprendre, car, soudain, de furieux aboiements +éclatèrent, qui, presque aussitôt, furent suivis de ululements terribles +et de sinistres glapissements. A son grand regret, l’anonyme chanteur +dut interrompre sa petite rapsodie patriotique. + +Sa voix, un instant auparavant plus douce et plus caressante qu’un +gargarisme au miel, devint aigre subitement comme trente-six potées de +moutarde. + +--Ici, Schnaps! vociféra-t-il. Ici, sale cochon! Prends garde à toi, +salopiot! Si je te pince, je vais te raboter les fesses, et comme il +faut! + +On entendit un bruit de chaînes violemment secouées, quelques +claquements de fouet, un gémissement de tramway mal graissé qui stoppe; +puis ce fut le silence. + +Schnaps avait son compte. + +--Sonnes-tu? demanda la dame. + +--Non, répondit l’homme. + +--Pourquoi ne veux-tu pas sonner? + +--Je ne refuse pas de sonner, fit l’homme. Je n’ai aucune raison pour +cela. Au moment où tu m’as questionné, je ne sonnais pas. Je t’ai donc +répondu: «Non.» C’est-à-dire: «Non, je ne sonne pas en ce moment; si tu +crois que je suis en train de sonner, tu te trompes.» Mais, maintenant, +je vais sonner. + +--Tu vas sonner maintenant? Ah! + +--Oui. Cela t’étonne ou te contrarie? + +--Non, non, pas le moins du monde. Lorsque tu m’as annoncé que tu te +préparais à sonner, j’ai tout bonnement répondu: «Ah!» pour te montrer +que j’avais bien entendu, que j’avais saisi le sens exact de tes +paroles. Est-ce que cela n’est pas correct? + +--_That’s correct!_ fit l’homme. + +Il tira le pied de biche, et au même instant, la porte verte s’ouvrit. +Un jeune mousse vêtu d’une livrée écarlate et nanti d’un visage +d’écureuil parut, sa toque galonnée à la main, et dit: + +--M’sieur et dame! + +--Tu chantes très bien, mon petit ami, déclara la dame. + +--Je ne chante pas bien, répondit le mousse, mais je fais ce que je +peux, et ce que je fais, il y en a beaucoup qui ne sont pas fichus de le +faire. + +--Mousse, demanda l’homme, est-ce que la chose est prête? + +--Quelle chose, Votre Honneur? + +--La chose en question. + +--Tout est paré, Votre Honneur. + +--Et ces messieurs, sont-ils là? Lorsque je dis: «Sont-ils là?» +entends-moi bien, mousse: je ne te demande pas s’ils sont ici, à cette +place que nous occupons... Je vois bien qu’ils ne sont pas ici. Je +désire simplement savoir s’ils sont dans la maison ou sur le territoire +qui l’environne. + +--Ils sont sur le bowling-green au fond du jardin, Votre Honneur. Si +Votre Honneur veut me suivre, je vais La conduire. + +--Va! fit l’homme: nous te suivons. + +Après avoir traversé la cour d’entrée, le parterre néerlandais, le +jardin anglais et le parc, l’homme, la femme et leur guide entrèrent +dans une petite prairie, au milieu de laquelle se balançait un aérostat. + +Près de ce ballon, cinq gentlemen fumaient de longues pipes hollandaises +en dégustant des bières britanniques. Et il y avait apparemment quelques +instants déjà qu’ils avaient entrepris de se rafraîchir, car, si le +nombre des bouteilles vides qu’ils avaient rejetées sur le gazon était +moins fabuleux que celui des étoiles qui grouillent au firmament, il +était quatre fois plus considérable, certes, que celui des petits astres +blancs qui constellent l’azur de ton drapeau, libre Amérique. + +Dès qu’ils eurent aperçu les nouveaux arrivants, les cinq gentlemen se +levèrent et saluèrent, avec des gestes parallèles et d’identiques +sourires. + +L’homme et sa compagne s’inclinèrent également, puis ils furent +s’asseoir dans la nacelle du ballon, où le groom rutilant ne tarda pas à +leur apporter de la bière d’York, des pipes de Gouda et du tabac de la +Semois. + +Après avoir longuement bu, à l’instar de leurs amis, l’homme et la femme +allumèrent leurs pipes et, doucement, se mirent à fumer. + +Au bout d’un petit temps, le visiteur mâle se découvrit. + +Il se découvrit et, s’adressant aux cinq distingués buveurs, ou plus +particulièrement peut-être à celui qui paraissait être le syndic de la +bande: + +--Camarades! cria-t-il, êtes-vous prêts à m’entendre? + +--Camarades! êtes-vous prêts à l’entendre? demanda le président, en se +tournant vers ses acolytes. + +Les quatre gentlemen s’inclinèrent affirmativement; sur quoi, le +président lança: + +--Nous sommes prêts! + +L’homme reprit: + +--Ma vie était entre vos mains: vous pouviez me noyer, me pendre, me +brûler, m’asphyxier, me guillotiner, m’étouffer, m’empoisonner ou me +faire lâchement poignarder par des Napolitains de bas étage. Vous ne +l’avez pas fait. Si je suis ici en ce moment, cette pipe à la main et ce +vague sourire sur les lèvres, c’est à vous que je le dois. Merci. + +--Il n’y a pas de quoi! murmura le chef. + +L’homme poursuivit: + +--«Ami, m’avez-vous dit, sois _notre homme_: notre homme de bronze et +notre homme de paille, notre homme de confiance, notre homme d’affaires, +notre homme du monde et, au besoin, notre homme d’équipe! Sois _notre +homme_ m’avez-vous dit, et il ne te sera fait aucun mal.» Ai-je été +_votre homme_ ainsi que vous l’entendiez? + +--Oui. + +--Ai-je fidèlement exécuté tous vos ordres et me suis-je prêté sans +murmurer à toutes vos fantaisies? Nuit et jour, me suis-je tenu à votre +disposition? Où il vous a plu de m’envoyer, suis-je allé? Suis-je revenu +d’où j’étais toutes et quantes fois il vous a semblé bon de me rappeler? +Ai-je gardé le silence sur ce que vous vouliez céler? Ai-je dit toutes +les choses qu’il vous agréait que je disse? + +--Oui. + +--Mes actes, mes gestes, mes grimaces et mes tics sont-ils constamment +restés en accord avec vos désirs? + +--Oui. + +--J’étais seul. Vous m’avez dit: «Sois deux! Cette femme est pour toi: +prends-la.» L’ai-je prise? + +--Tu l’as prise. + +--Sans hésitation? + +--Sans hésitation. + +--Êtes-vous contents de moi? + +--Nous sommes contents. + +--Un mot alors, camarades. + +--Parle! + +--Maintenant que cette femme est mienne et que j’appartiens à cette +femme, suis-je parvenu au terme de ma mission? Ai-je reconquis le droit +d’être moi-même et puis-je enfin prendre congé de vous? + +--Tu es libre. + +--J’emmènerai donc mon épouse, ce soir même, là-bas, ailleurs ou autre +part. J’ai été le jouet du hasard durant toute ma vie, et je ne veux +avoir d’autre guide que le hasard au cours de mon voyage de noces... + +--Tes paroles sont-elles la translation exacte de ta pensée? demanda le +syndic. + +--Oui! fit l’homme. + +--Alors, qu’il soit fait selon ta volonté! + +En prononçant ces paroles, le président tira de la poche de son gilet +une hache d’abordage et, d’un seul coup, trancha le câble de l’aérostat. + +Libre de ses entraves, le ballon monta droit dans le ciel pendant +environ six minutes, puis, ayant trouvé la route du nord, rapidement il +s’éloigna dans la direction de la Norvège. + +Il s’éloigna, emportant Odette et X..., tandis qu’avec la joie saine des +artisans dont la tâche est enfin terminée Pierre Veber, Jules Renard, +Tristan Bernard, Georges Courteline et George Auriol débouchaient +gaiement de nouvelles bouteilles. + + +FIN + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + + Pages. + I.--Une situation qui n’a pas de nom 9 + II.--La réponse du capitaine et la réplique de X... 17 + III.--Comme on se retrouve 24 + IV.--A la recherche d’une âme sœur 29 + V.--Où le lecteur fait connaissance avec un nouveau + personnage 34 + VI.--Dans lequel le capitaine ôte sa redingote 41 + VII.--Où le capitaine remet successivement sa redingote et + une personne qu’il a connue autrefois 49 + VIII.--X... chez les Indiens 57 + IX.--L’hôtel de Sénégambie 65 + X.--Apparition de deux ingénues 72 + XI.--Où le lecteur fait la connaissance de M. Maubeck 79 + XII.--Maubeck hérite 87 + XIII.--Marthe et le Mohican 96 + XIV.--Mesdemoiselles de Buthenblant 107 + XV.--Où X... éprouve une immense émotion 116 + XVI.--Chez le myre Othon 121 + XVII.--Une soirée chez les Buthenblant 130 + XVIII.--Le duel 139 + XIX.--Où la situation semble s’éclairer, mais bien faiblement 148 + XX.--Un bouge 157 + XXI.--Les naufragés de la rue Germain-Pilon 165 + XXII.--Un orage terminé par un coup de tonnerre 173 + XXIII.--De plus en plus loufoque, ou le suicide du Mohican par + l’assassinat 181 + XXIV.--Dans l’autre monde 189 + XXV.--Hôtel de Tananarive, chambre 20 197 + XXVI.--Où le vidame de Buthenblant raconte sa tragique + histoire 205 + XXVII.--X... fait une fin 212 + XXVIII.--Revenons au capitaine 222 + XXIX.--Où X... révèle sa personnalité 228 + XXX.--Larguez les amarres! 235 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PIERRE VEBER: Avertissement; pages 9-16, 49-56, 87-95, 130-138, 173-180, +212-221. + +JULES RENARD: pages 17-23, 57-64, 96-106, 139-147, 181-188. + +TRISTAN BERNARD: pages 24-33, 65-71, 107-115, 148-156, 189-196, 222-227. + +G. COURTELINE: pages 34-40, 72-78, 116-120, 157-164, 205-211, 228-234. + +G. AURIOL: pages 41-48, 79-86, 121-129, 165-172, 197-204, 235-242. + + + + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3-1927. + + + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + + +Le passage en sanskrit en tête du chapitre XVI est tiré de l’acte 2 de +_la Reconnaissance de Sacountala_, édition de Chézy, Paris, 1830, qui le +traduit ainsi: + +«Quand je réfléchis sur la puissance de Brahmâ et sur les perfections de +cette femme incomparable, il me semble que ce n’est qu’après avoir réuni +dans sa pensée tous les élémens propres à produire les plus belles +formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu’il +s’est enfin arrêté à l’expression de cette beauté divine, le +chef-d’œuvre de la création.» + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 *** diff --git a/75972-h/75972-h.htm b/75972-h/75972-h.htm new file mode 100644 index 0000000..580776e --- /dev/null +++ b/75972-h/75972-h.htm @@ -0,0 +1,9559 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>X… | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: .5em 0; font-size: 400%; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 300%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i1 { text-indent: -2em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i3 { text-indent: 0; } +.i5 { text-indent: 2em; } + +p.r { text-align: right; } +p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; line-height: 1em; } +.by { text-align: right; text-indent: 0; } +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +ul { margin: 1em 0; padding: 0; } +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; + margin: 3em 1.5em 1em 1.5em; border: thin dotted; background: #f7f7f7; } +.trnote h2 { margin: .5em 0; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">GEORGE AURIOL, TRISTAN BERNARD<br> +GEORGES COURTELINE<br> +JULES RENARD, PIERRE VEBER</p> + +<h1>X…</h1> + +<p class="c">ROMAN IMPROMPTU</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</span><br> +26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PARIS</span></p> + +<p class="c small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés +pour tous les pays.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em">DES MÊMES AUTEURS<br> +<span class="i">Chez le même éditeur :</span></p> + + +<p class="c">GEORGE AURIOL</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">HOTELLERIE DU TEMPS-PERDU</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LE TOUR DU CADRAN</span>.</li> +<li><span class="xsmall">SOIXANTE A L’HEURE</span>.</li> +</ul> + +<p class="c">TRISTAN BERNARD</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">AFFAIRE LARCIER</span>, roman.</li> +<li><span class="xsmall">CORINNE ET CORENTIN</span>, roman.</li> +<li><span class="xsmall">L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET</span>, roman.</li> +<li><span class="xsmall">LA FAUNE DES PLATEAUX</span>.</li> +<li><span class="xsmall">FÉERIE BOURGEOISE</span>, roman.</li> +<li><span class="xsmall">LE JEU DE MASSACRE</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LE POIL CIVIL</span> (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre).</li> +<li><span class="xsmall">LE TAXI FANTOME</span>.</li> +</ul> + +<p class="c">GEORGES COURTELINE</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">BOUBOUROCHE</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LES GAITÉS DE L</span>’<span class="xsmall">ESCADRON</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LE TRAIN DE</span> 8 <span class="xsmall">H</span>. 47.</li> +<li><span class="xsmall">LES LINOTTES</span>.</li> +<li><span class="xsmall">UN CLIENT SÉRIEUX</span>.</li> +<li><span class="xsmall">AH</span> ! <span class="xsmall">JEUNESSE</span> !</li> +<li><span class="xsmall">MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LES FEMMES D</span>’<span class="xsmall">AMIS</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LIDOIRE ET POTIRON</span>.</li> +<li><span class="xsmall">LA PHILOSOPHIE DE GEORGES COURTELINE</span>.</li> +</ul> + +<p class="c small ssf">THÉATRE</p> + +<p class="drap">Tome I : <span class="xsmall">BOUBOUROCHE</span>. — <span class="xsmall">UN CLIENT SÉRIEUX</span>. — <span class="xsmall">LES BOULINGRIN</span>. — <span class="xsmall">MONSIEUR +BADIN</span>. — <span class="xsmall">LA CRUCHE</span>. — <span class="xsmall">LA PEUR DES COUPS</span>. — <span class="xsmall">LA PAIX +CHEZ SOI</span>. — <span class="xsmall">LE COMMISSAIRE EST BON ENFANT</span>.</p> + +<p class="drap">Tome II : <span class="xsmall">LE GENDARME EST SANS PITIÉ</span>. — <span class="xsmall">LA CONVERSION D</span>’<span class="xsmall">ALCESTE</span>. — <span class="xsmall">LIDOIRE</span>. — <span class="xsmall">THÉODORE +CHERCHE DES ALLUMETTES</span>. — <span class="xsmall">LES GAITÉS DE +L</span>’<span class="xsmall">ESCADRON</span>. — <span class="xsmall">LE DROIT AUX ÉTRENNES</span>. — <span class="xsmall">HORTENSE COUCHE-TOI</span>. — <span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">ARTICLE</span> +330. — <span class="xsmall">LES BALANCES</span>. — <span class="xsmall">GROS CHAGRINS</span>.</p> + + +<p class="c">JULES RENARD</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">HISTOIRES NATURELLES</span>. Illustré.</li> +<li><span class="xsmall">POIL DE CAROTTE</span>, roman. Illustré.</li> +</ul> + +<p class="c">PIERRE VEBER</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">MADEMOISELLE FANNY</span>.</li> +<li><span class="xsmall">UNE PASSADE</span>, roman. Illustré. (En collaboration avec Willy).</li> +</ul> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT</h2> + + +<p>Au roman qui suit, quelques mots d’explication +sont nécessaires. Il est temps de dire aux +lecteurs ce qu’est l’<i>X…</i>, roman impromptu par +les humoristes G. Auriol, Tristan Bernard, Courteline, +Jules Renard et Pierre Veber.</p> + +<p>Les humoristes ci-dessus (dont l’éloge n’est +plus à faire, puisqu’ils s’en sont chargés à plusieurs +reprises), ces humoristes pensèrent qu’il +serait bon de relever le niveau littéraire des lecteurs +de romans. Ils imaginèrent d’écrire en collaboration +un roman dit <i>impromptu</i>, sans plan +préconçu, sans sujet arrêté. Le <i>Gil Blas</i> voulut +bien accueillir cette tentative, qui n’a d’autre précédent +que la <i>Croix-de-Berny.</i></p> + +<p>Il fut convenu que l’on tirerait au sort les +noms des cinq auteurs, afin d’établir l’ordre +dans lequel ils se succéderaient ; chacun devait +écrire un feuilleton faisant suite à celui qui le +commandait. Le premier de la liste donnerait le +titre du roman et le personnage qui, seul, fût invulnérable +(précaution qui assurerait un semblant +d’unité à l’œuvre).</p> + +<p>Le sort établit la liste suivante :</p> + +<div class="flex"><ul> +<li class="xsmall">PIERRE VEBER</li> +<li class="xsmall">JULES RENARD</li> +<li class="xsmall">TRISTAN BERNARD</li> +<li class="xsmall">GEORGES COURTELINE</li> +<li class="xsmall">GEORGE AURIOL</li> +</ul></div> +<p>Le roman devait comprendre 30 à 35 feuilletons. +Chaque feuilleton serait signé. Toute modification +des personnages était autorisée, sauf la +modification de sexe. Il était permis de tuer +ceux qui déplaisaient (à l’exception de X…). Il +était également permis d’en introduire d’autres, +même s’ils ne prenaient aucune part à l’action. +Ladite action pouvait être transportée dans toutes +les parties du monde ; en pareil cas, il importe +de prévenir le lecteur, qui ne se méfierait pas, +par quelques phrases explicatives.</p> + +<p>Donc, résumons nos intentions : Nous avons +voulu faire du roman-feuilleton une chose purement +mécanique, simplifiant la besogne par la +division du travail. En même temps, la coopération +au travail, ainsi qu’aux bénéfices, éminemment +socialiste, est d’un exemple excellent pour +nos confrères. Nous espérons que notre tentative +aura contribué du moins à ranimer l’esprit de +corps, qui tend à disparaître de plus en plus chez +les littérateurs. Il se peut que le roman ainsi +composé soit d’une sottise navrante ; il se peut +(et nous le souhaitons) qu’il soit, au contraire, +d’une gaieté parfaite ; il aura du moins l’attrait +de l’imprévu aussi bien pour nos lecteurs que +pour nous-même.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Pierre Veber.</span></p> + +<p class="gap small">(Paris, 1895)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">X…</p> + + + + +<p class="by">PIERRE VEBER</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="xsmall">UNE SITUATION QUI N’A PAS DE NOM</span></h2> + + +<p>Le monsieur, d’un certain âge, que deux sergents +de ville tenaient aux biceps, n’eut pas l’air +surpris lorsqu’on le présenta au commissaire.</p> + +<p>— Voilà, dit le brigadier, un gaillard que +nous avons pincé en train de jeter des pierres +dans les fenêtres de M<sup>me</sup> veuve Coignet, 53, avenue +Montaigne. C’est un anarchiste de la pire espèce.</p> + +<p>Le monsieur semblait occupé ailleurs, considérait +le local, comme s’il avait l’intention d’y +établir une industrie quelconque. Assurément, +« il en avait vu bien d’autres » et ne gaspillait +pas l’émotion.</p> + +<p>Le commissaire lui demanda :</p> + +<p>— Vos nom et prénoms ?</p> + +<p>— Je n’en ai pas, répondit le monsieur.</p> + +<p>— Comment vous appelez-vous ?</p> + +<p>— Je ne m’appelle pas.</p> + +<p>— Allons donc ! Vous refusez de dire qui vous +êtes ?</p> + +<p>— Je ne suis pas.</p> + +<p>— Vous voulez plaisanter avec la justice, mon +garçon ; vous faites le mariolle, hein ? Ça vous +passera, joli jeune homme…</p> + +<p>— Monsieur, je ne plaisante pas. Je n’ai pas +de nom parce que je suis mort, il y a dix ans, +dans la catastrophe du <i>Squale</i>.</p> + +<p>Le commissaire, soudain, changea d’attitude ; +il pensa : « J’ai affaire à un pauvre fol », et il +s’empressa d’adopter le ton d’exquise courtoisie +que les magistrats réservent aux seuls déments :</p> + +<p>— Ah ! oui, je vois qui vous êtes… l’Empereur +du Maroc, n’est-ce pas ? et vous venez +d’hériter de 600 millions ? Que Votre Majesté +daigne m’excuser… ces messieurs vont La reconduire +en voiture.</p> + +<p>— Monsieur, vous vous méprenez : je ne suis +pas fou. Je vous affirme que <i>je suis bien mort</i>, et +j’ajoute que c’est ce qui me tue. Vous avez peut-être +entendu parler de ce naufragé du <i>Squale</i> qui +revint en France dix ans après le sinistre ?…</p> + +<p>— Oui. On n’a jamais élucidé cette affaire-là ; +c’est tout récent, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Tout récent ; le naufragé en question, c’est +moi. Parmi les noms des passagers qui avaient +péri dans la catastrophe, on mit le mien. Voilà +pourquoi je n’ai plus de nom.</p> + +<p>— Comment avez-vous fait pour vivre dix ans +sans état civil ?</p> + +<p>— J’étais dans un pays où l’on ne s’inquiète +pas de contrôler l’identité des gens, et puis cela +m’amusait un peu de faire peau neuve ; aussi +n’ai-je pas réclamé, lorsque j’ai appris que l’on +me croyait mort. J’étais bien là où je me trouvais +et je n’avais aucune hâte de rentrer en +France. J’ai passé dix bonnes années là-bas, à +New-York, sous le nom de Hicks.</p> + +<p>— Alors, vous vous nommez Hicks ?</p> + +<p>— Non plus. Car, au bout de dix ans, j’ai +voulu reprendre mon véritable nom ; trop tard, +il y avait prescription. Or, j’avais avoué que +Hicks n’était pas mon patronyme ; il n’y avait +plus moyen de le reprendre. A cette heure, je suis +dans une situation plus triste que celle du bâtard, +qui, lui, a au moins un prénom.</p> + +<p>— Tout ça ne m’explique pas pourquoi vous +jetez des pierres dans les carreaux. Finissons-en : +je suis pressé d’aller me coucher.</p> + +<p>— Croyez-vous que je sois ici pour mon plaisir ? +D’ailleurs je jetais des pierres dans <i>mes</i> carreaux.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que ma femme ne voulait pas m’ouvrir, +c’est clair.</p> + +<p>— Ah ! ah ! vous êtes marié…? Et pourquoi +votre femme ne voulait-elle pas vous ouvrir ?</p> + +<p>— Mais parce que je suis mort depuis dix ans ! +Quand j’ai vu qu’à New-York on refusait de me +reconnaître, j’ai pensé : « Je vais retourner à +Paris, où j’ai laissé ma femme. Elle me reconnaîtra, +elle. » J’arrive ici ; je m’informe de +M<sup>me</sup> veuve Coignet…</p> + +<p>— Je comprends : vous avez trouvé votre +femme remariée… C’est très curieux !</p> + +<p>— Vous trouvez ?</p> + +<p>— Et vous réclamez votre femme qui ne veut +plus de vous ?</p> + +<p>— Vous n’y êtes pas du tout. Vous devez penser +que j’ai, maintenant, un grand détachement +des choses humaines. Avec mon état civil, une +partie de moi est morte ; il m’est impossible désormais +de m’irriter ou de me réjouir. Comprenez-vous ? +je me survis, et la mélancolie indifférente +qui est ma nuance d’âme ne se teinte d’aucun +courroux. Je pensais donc que ma femme +n’avait pas dû rester fidèle à mon souvenir durant +dix ans. J’aurais accepté qu’elle se fût remariée.</p> + +<p>— Si elle ne s’est pas remariée, de quoi vous +plaignez-vous ? Faites-vous connaître.</p> + +<p>— C’est ce que j’ai fait ; j’ai trouvé ma femme +avec un amant. Le nom de mes ancêtres m’est +d’autant plus précieux qu’il ne m’appartient +plus. Ma veuve le traîne dans la boue ; tout le +quartier sait qu’elle vit maritalement avec un +capitaine d’artillerie. J’ai exigé qu’elle régularisât ; +elle ne veut pas ; elle refuse même de me +recevoir.</p> + +<p>— Introduisez une demande en rétablissement +d’état civil ; et quand vous aurez été reconnu, +vous demanderez le divorce.</p> + +<p>— Vous n’ignorez pas qu’on ne meurt qu’une +fois. J’ai réclamé, imploré, quémandé, postulé, +je n’ai rien obtenu. On s’est borné à interroger +ma veuve ; elle a toujours nié que je fusse son +mari. Elle a raison, après tout ; ma fortune était +suffisante pour deux ; elle ne suffirait pas pour +un ménage à trois. Aussi bien, il paraît que j’ai +beaucoup changé ; personne ne m’a trouvé ressemblant. +Je ne vous trompais donc pas quand +je vous disais que j’étais mort depuis dix ans et +que je n’avais plus de nom.</p> + +<p>— Que comptez-vous faire ?</p> + +<p>— Je suis en dehors des lois, tantôt au-dessus, +tantôt au-dessous. Je n’ai plus droit à la Justice +et je n’attends rien que de moi-même.</p> + +<p>— Ici, nous ne sommes pas d’accord. Promettez-moi +de vous tenir tranquille ; à cette seule +condition je vous rendrai la liberté.</p> + +<p>— Je ne promets rien. Car vous n’avez pas réfléchi +à ceci : <i>on ne m’arrête pas</i>. Pour m’arrêter, +il faudrait mille formalités pour lesquelles il +est nécessaire que je possède un nom. Je suis un +fantôme. Voyez-vous Polonius arrêtant Hamlet +père pour tapage nocturne ? Non, n’est-ce pas ? +Je vous mets au défi de rédiger ne fût-ce qu’un +procès-verbal contre moi. Ma situation comporte +mille ennuis ; elle me prive des plus élémentaires +avantages sociaux, mais elle me dispense +des servitudes y-afférentes.</p> + +<p>Le commissaire parut vivement intéressé par +ce raisonnement ; il calcula la quantité de travail +supplémentaire qui lui incomberait s’il retenait +ce prévenu anonyme, et il se résolut à l’indulgence :</p> + +<p>— Vous pouvez vous retirer ; mais n’y revenez +plus.</p> + +<p>— Laissez aller monsieur.</p> + +<p>Le monsieur quitta le commissariat. Un instant, +sous le porche, il contempla le ciel, comme +s’il en allait choir une solution filante. Puis +il s’en fut, du pas d’un homme que rien n’inquiète, +à l’avenir.</p> + +<p>Il se rendit au 53 de l’avenue Montaigne, où, +à cette heure tardive, sa femme et l’amant d’icelle +devaient être sans défiance. Il ne savait pas +ce qu’il allait leur dire, mais il comptait sur le +hasard, l’inépuisable hasard, qui fournit les contenances +et les mots qui vont avec. Il verrait ; +l’important était d’arriver à une transaction.</p> + +<p>Il sonna : sa femme vint lui ouvrir. Il entra vivement :</p> + +<p>— Ne vous effrayez pas, c’est encore moi. Mais +je n’ai pas de mauvaises intentions.</p> + +<p>— Vous savez qu’<i>Il</i> est là.</p> + +<p>— Ma chère veuve, je viens vous ennuyer +pour la dernière fois. Je désire <i>lui</i> parler, et vous +assisterez à notre entretien.</p> + +<p>— Qui dois-je annoncer ?</p> + +<p>— Mais… Ah ! oui, c’est vrai… je n’y pensais +plus. Annoncez M. X… tout court.</p> + +<p>La femme sortit. X… resta dans l’antichambre, +inspecta le local. Sur la cheminée, son portrait +souriait dans un cadre orné d’un crêpe ; devant, +une fleur artificielle faisait semblant de se faner +dans un vase de porcelaine.</p> + +<p>Rien n’était changé, et cela n’avait rien de +surprenant, car il est certain que rien ne change +et que « tout est bien toujours la même chose », +selon le mot de l’écrivain allemand. Il prit la +fleur et la mit à sa boutonnière.</p> + +<p>La porte du salon s’ouvrit :</p> + +<p>— Si vous voulez vous donner la peine d’entrer ?</p> + +<p><i>L’autre</i> était là. Le capitaine était un homme +entre deux âges, mais non entre deux maîtresses ; +petit, replet…</p> + +<p>Après tout, vais-je m’attarder à décrire un personnage +dont la vie ne tient qu’à un fil, qui peut +être tué d’un moment à l’autre par le caprice de +mes collaborateurs ?</p> + +<p>Il se leva, indiqua un siège. X… parla en ces +termes :</p> + +<p>— J’ai annoncé à madame que je n’avais aucune +mauvaise intention ; je réitère cette annonce +pour que vous laissiez en repos le revolver +autour duquel, imprudemment, votre dextre se +joue dans la poche de votre veston. Aussi bien, +n’êtes-vous pas responsable de ce qui arrive. Je +me présente les mains pleines de conciliation. +Vous savez qui je suis.</p> + +<p>— Mais… je n’ai pas l’honneur…</p> + +<p>— Si, vous avez l’honneur. Entre nous, vous +pouvez avouer que vous <i>savez</i> qui je suis. Sans +reproches, je vous ferai observer que vous occupez +ici ma place ; mes biens sont les vôtres, +ma femme vous appartient. Je ne réclame rien +de tout cela, Dieu merci. Je ne suis pas assez +égoïste pour vous dégoûter de ma succession. +Par contre, j’exige absolument que vous régularisiez.</p> + +<p>— Régulariser ? Quel intérêt cela a-t-il pour +vous ?</p> + +<p>— Amour-propre d’outre-tombe… J’ai toujours +eu le goût des positions nettes ; je ne veux +pas que l’on dise que ma veuve fait la noce. Je +vous avertis qu’en cas de refus de votre part, je +suis prêt aux représailles.</p> + +<p>— Lesquelles ?</p> + +<p>— Ce serait trop long à vous expliquer. Vous +soupçonnez que je suis prêt à vous infliger mille +supplices chinois. Aussi, je vous conseille de +vous soumettre.</p> + +<p>— Il y a néanmoins un obstacle au mariage +que vous voulez m’imposer… Je suis déjà marié.</p> + +<p>— Ah ! bah !</p> + +<p>— Oui. Ma femme est partie en bombe, il y +a une dizaine d’années, avec un ami à moi. Depuis, +ils n’ont plus donné signe de vie. Cependant, +en me mariant, je m’expose à être bigame ; m’y +obligerez-vous ?</p> + +<p>X… médita ; il reprit :</p> + +<p>— Pourquoi pas ? On ne pourra prouver votre +bigamie qu’en démontrant l’existence de votre +première femme ; or celle-ci a tout intérêt à ne +pas se présenter, et, de son côté, peut-être a-t-elle +régularisé. N’éprouvez-vous pas quelque joie à +mettre au monde de petites monstruosités légales ?</p> + +<p>Le capitaine répondit :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">JULES RENARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="xsmall">LA RÉPONSE DU CAPITAINE ET LA RÉPLIQUE DE X…</span></h2> + + +<p>— Monsieur, vous m’ennuyez avec votre histoire. +Elle est à dormir debout, sur un pied. Vous +vous dites : « Voilà une bonne bête de capitaine, +un capitaine de Courteline : je peux le faire +poser. » Et vous me faites poser. Dans quel but ? +Je ne sais pas ; pour gagner un pari, sans doute, +une somme infime, soixante-quinze francs peut-être, +ou quelque dîner. Et vous inventez cette +catastrophe de la <i>Gascogne</i>.</p> + +<p>— Du <i>Squale</i>, reprit doucement X…</p> + +<p>— Tant pis pour vous. Avec la <i>Gascogne</i>, +vous m’intéressiez. C’est un bateau superbe, +admirablement monté, le type modèle de notre marine. +Pleurons la <i>Gascogne</i> tant que vous voudrez, +mais je me moque du <i>Squale</i> ou de sa carcasse au +fond des eaux, s’il en reste. Passons. On vous croit +mort. D’abord, ça vous va pendant dix ans. Puis +ça ne vous va plus. M’expliquerez-vous cette lubie ? +Quand on est mort, c’est pour tout le temps !</p> + +<p>— Oui ; mais quand on n’est pas mort ?</p> + +<p>— Quand on n’est pas mort, on le dit le soir +même, le lendemain, huit jours après, au plus +tard. On télégraphie à sa famille désolée. On +rassure ses parents affligés, ses amis inquiets. +Vous, malin, vous vous distinguez. Il vous faut +de l’original, des coups de théâtre préparés de +loin, un retour à effet, une situation embrouillée, +du mauvais feuilleton de sous-off, et ça vous +amuse de réclamer un nom que vous ne vous rappelez +même plus, au bout de dix années. Pourquoi +dix ?</p> + +<p>— Parce qu’il y a prescription.</p> + +<p>— C’est une erreur, monsieur. Déjà vous barbotez. +Apprenez qu’il n’y a pas de prescription +amissive des noms. La propriété du nom est +inaliénable. Donnez-vous donc la peine de feuilleter +votre Larousse… ici, toujours à droite. Je me +suis interdit de le changer de place, par déférence +pour son poids. Quel meuble ! Vous y lirez une +demi-colonne de renseignements désastreux pour +votre cause. Ça vous ennuie, hein ! mon naufragé ?</p> + +<p>— Du tout, répliqua X…, qui reprenait sa +bonne humeur en lisant le Larousse. Mais, si j’ai +droit à mon nom, il me faut au moins rétablir +mon état civil, et, pour cela, il faut prouver mon +identité.</p> + +<p>— Et moi, dégourdi ! ne suis-je pas là pour +un coup ? s’écria le capitaine. Citez-moi devant +le tribunal. Pensez-vous que j’aie peur ? Me +croyez-vous capable d’un faux témoignage ? Est-ce +que j’ignore votre nom ? Est-ce que j’ignore +que vous vous appelez…</p> + +<p>— Taisez-vous, fit X… vivement : vous allez +tout gâter.</p> + +<p>— Bon ! bon ! dit le capitaine. Gardez votre +incognito, si vous y tenez. J’aime autant ne plus +vous connaître. J’ai horreur des nouvelles relations. +Mais alors, que venez-vous f… ici ? Reprendre +votre femme ? Aline ! Aline ! écoute un +peu.</p> + +<p>— Tiens, vous l’appelez Aline ? Moi je l’appelais +Marthe.</p> + +<p>— Moi, dit le capitaine, je l’appelle Aline : +C’est plus court et ça efface le passé. Aline, regarde +le monsieur, regarde-le bien, et dis si tu +l’aimes mieux que moi.</p> + +<p>— Oh ! mon ami !… fit Aline.</p> + +<p>— Ne comprends-tu pas ? dit le capitaine. Je +te demande si tu préfères coucher avec le monsieur +qu’avec moi.</p> + +<p>Aline ne sut que rougir et se retirer.</p> + +<p>— Vous voyez, dit à X… le capitaine, quelle +impression vous lui produisez. Elle vous tourne le +dos. Ayez donc l’amabilité de m’en faire autant.</p> + +<p>— Monsieur, expliqua X… qui se raffermissait, +je vous le répète, je ne réclame ni ma +femme, ni mon Larousse, ni le reste. Vous êtes +l’amant de Marthe…</p> + +<p>— Aline, Aline, rectifia le capitaine.</p> + +<p>— Mettons Marthe-Aline, dit X… Je vous prie +de l’épouser, c’est-à-dire de régulariser, pour +mon honneur.</p> + +<p>— Encore ? s’écria le capitaine. Nous n’avançons +pas, nous piétinons : nous n’en sortirons +jamais. Il me prie de régulariser pour son honneur. +Il a des mots charmants. Dites donc, jeune +homme qui parlez si haut de régulariser, êtes-vous +en règle avec votre service militaire ? Quand +vous vous prélassiez là-bas, à New-York, qui faisait +vos premiers vingt-huit jours, vos seconds +vingt-huit jours, et vos treize jours ?</p> + +<p>— Oh ! répondit X… avec suffisance, il y a +prescription.</p> + +<p>— Décidément, c’est une rage. Sachez, pékin +retour d’Amérique, que le sous-lieutenant n’a +qu’un galon, que le lieutenant en a déjà deux, +mais que, seul, le capitaine en a trois. Et sachez +qu’un capitaine ne reçoit de personne des leçons +de code militaire, et sachez qu’il n’y a +prescription pour les déserteurs, en temps de +paix, qu’au bout de trente années, et que sur un +signe de moi, on peut vous coffrer.</p> + +<p>— Vous ne ferez pas ce signe, dit X… En +vous sommant d’épouser ma femme pour mon +honneur, je m’adresse non au capitaine, mais à +l’homme d’honneur. Restez donc assis.</p> + +<p>— Vous connaissez mon faible, dit le capitaine, +qui se levait avec cette solennité qu’ont +perfectionnée en France les hymnes russes. Je +pense, comme vous, qu’un homme ne saurait +vivre sans honneur. Voici mon revolver. Je me +retire dans la chambre à côté. Dépêchez-vous.</p> + +<p>— Vous voulez que je me brûle la cervelle ?</p> + +<p>— Je ne tiens pas aux mots, dit le capitaine. +Je veux que chacun fasse son devoir.</p> + +<p>— Vous oubliez notre unique statut, dit froidement +X… Je regrette qu’il me soit impossible de +me suicider. Ça terminerait tout, et mon Dieu ! j’en +ai presque assez. Mais, ajouta-t-il avec un cruel +sourire qu’il avait appris des cannibales forains +de New-York, s’il m’est défendu de me supprimer +moi-même, rien ne m’empêche de vous tuer. Je +n’ai qu’à tourner contre vous cette arme que, si +imprudemment, vous m’avez prêtée.</p> + +<p>— Rendez-moi vite ça, dit le capitaine. Je plaisantais : +elle n’est pas chargée.</p> + +<p>— Nous verrons bien, dit X… Je vous autorise +à commander le feu. Du courage, comme +à la frontière. Croisez les bras. Tenez-vous +ferme, le buste droit, la tête haute, l’œil sur le +petit trou noir.</p> + +<p>— Je me rends, dit le capitaine : j’épouserai.</p> + +<p>— Pardon, mon capitaine, je change de fantaisie. +Ma première était stupide. Oui, quelle +drôle d’idée de vous forcer à épouser ma femme ! +La belle vengeance ! A peine si je vous mettais +dans l’embarras. Je consolidais plutôt votre +bonheur, et je ne songeais pas au mien. Bref, je +raisonnais comme un serin. Maintenant, mon +capitaine, c’est moi qui répouse. Depuis que nous +bavardons, des souvenirs m’attendrissent. Il fait +bon ici. Il fait chaud, doux. C’est propre, gentil, +intime. Vous n’avez rien changé, et pourtant cela +me paraît mieux qu’autrefois. Effet d’absence. +Ma femme même me replaît. Il me semble qu’elle +a gardé ses qualités de jadis, sous mon règne, +et que vous lui en avez ajouté quelques-unes +dont je profiterai. Quand je pense que j’allais +vous laisser ce nid et son oiseau, vous y installer +définitivement, maritalement, et partir, sans +regret, ma sotte vanité satisfaite… de quoi ? je +vous le demande !… Imbécile ! imbécile ! Deux +fois imbécile : une pour moi, l’autre pour vous. +Marthe ! Marthe ! écoute, écoute ici.</p> + +<p>— Que désirent ces messieurs ? dit Marthe +circonspecte.</p> + +<p>— Voici monsieur, qui est ton amant, dit X…, +et voici ton mari, qui a un revolver. Si tu consens +à revivre avec moi, je tue ton amant, et, si tu +préfères vivre avec lui, je te tue. Choisis.</p> + +<p>— Aline ! s’écria le capitaine.</p> + +<p>— Marthe ! implora X…</p> + +<p>— Je me rappelle Marthe, dit la veuve confuse.</p> + +<p>— Vous l’entendez, mon capitaine. Elle se met +du côté où le revolver ne part pas, du côté du +manche. Vous l’impressionnez moins qu’une +arme à feu, ce qui ne saurait vous humilier. +Bombez la poitrine.</p> + +<p>— C’est un assassinat, dit le capitaine.</p> + +<p>— Conformément à la loi du flagrant délit, +dit X…</p> + +<p>— C’est une lâcheté, dit le capitaine.</p> + +<p>— Vous insultez le jury qui m’acquittera, +dit X…</p> + +<p>— Vous refusez de vous battre ?</p> + +<p>— J’aime mieux vous abattre.</p> + +<p>— Je vous défie de prendre une de ces deux +épées accrochées au mur.</p> + +<p>— Elles ne sont pas à moi, dit X…, jamais je +ne touche une épée. Je me souviens seulement +d’avoir brandi une lance dans une pantomime, +sur le pont du <i>Squale</i>. Attention ! voulez-vous +compter, mon capitaine ?</p> + +<p>— Je ne suis pas prêt et je vous propose de +m’en aller, dit le capitaine.</p> + +<p>— Assez loin pour que je n’entende plus parler +de vous ? demanda X…</p> + +<p>— Oui, là, foi d’officier.</p> + +<p>— Ramassez votre casquette et filez, dit X…</p> + +<p>— J’ai l’air d’un régisseur qui remet ses clefs, +dit le capitaine. J’espère avoir administré loyalement +vos biens. J’abandonne même quelques +petits acquêts à la communauté. Tout autre que +moi, peut-être, se jugerait sévèrement, et je croirais +manquer de crânerie gauloise, s’il n’était +ridicule de se laisser tuer pour une femme qu’on +a vu vieillir de dix ans et qui vous lâche.</p> + +<p>— Je vous prie de l’excuser à cause du revolver, +dit X… La chair à canon est faible.</p> + +<p>— Je n’insiste plus, dit le capitaine. Il me reste +à vous souhaiter, mon cher monsieur Co…</p> + +<p>— Chut ! Je me nomme X…</p> + +<p>— Mes compliments. C’est un joli nom de +savant inconnu. Où me conseillez-vous d’aller, +maintenant ?</p> + +<p>— A New-York. Je vous donnerai des lettres.</p> + +<p>— Je déteste le porc salé.</p> + +<p>— Allez passer une revue de détail.</p> + +<p>— Je suis en retraite.</p> + +<p>— Allez vous faire cirer, allez au théâtre, allez +au claque, allez vous coucher, allez à Kiel, allez +avec nos peintres à Berlin, allez au diable ; mais, +je vous en prie, comme je tiens toujours votre +pistolet par le bon bout, si vous ne voulez pas +que ça recommence et que ça finisse mal, allez-vous-en !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall">COMME ON SE RETROUVE</span></h2> + + +<p>La porte d’en bas se referma bruyamment. +Le capitaine avait quitté la maison.</p> + +<p>Marthe et son mari étaient restés de chaque +côté de la cheminée, un peu pâles l’un et l’autre. +Et, pendant quelques minutes, ils gardèrent le +silence, occupés, malgré leur trouble, à un mutuel +examen.</p> + +<p>X… était stupéfait de l’heureux changement +qui s’était opéré chez sa femme. La sèche petite +brunette de jadis était maintenant une blonde +grasse. (Bienfaits d’une vie paisible et d’une excellente +eau de teinture.)</p> + +<p>Lui, de son côté, n’avait pas considérablement +vieilli. Son visage, un peu hâlé et sans moustache, +s’encadrait de deux abondants favoris, +dont l’un se trouvait être postiche (à la suite de +quelle aventure ?)</p> + +<p>X… et Marthe, après s’être examinés, ne trouvaient +rien à se dire, et leur émotion ne s’apaisait +pas. Il semblait que rien ne subsistât des +événements de ces dix dernières années.</p> + +<p>Pourtant la chaîne de leurs conversations quotidiennes +ne s’était pas encore raccrochée. X… +essayait en vain de parler, et Marthe ne trouvait +mot. A la fin, le mari, avec un violent effort +sur lui-même, fit un pas vers sa femme, et, d’une +voix un peu altérée :</p> + +<p>— Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau +froid ?</p> + +<p>C’était son mets de prédilection. Très souvent, +jadis, en revenant d’un concert de cors de chasse, +où il la menait trois fois la semaine, ils allaient +grappiller à minuit dans les armoires de cuisine, +râflant des œufs durs, un morceau de bouilli, +l’aile de poulet froid mise de côté pour le déjeuner +du lendemain.</p> + +<p>Marthe, à la question de son mari, répondit de +sa voix douce qu’il n’y avait pas de veau froid, +mais qu’il devait rester du gigot et des aubergines. +Puis elle s’échappa pour préparer un +souper.</p> + +<p>X…, resté seul, éprouva de nouveau cette impression +pénible d’un recommencement après +dix ans d’aventures inutiles. Son naufrage, avec +toutes ses péripéties, lui semblait aussi insignifiant +qu’un naufrage de gravure, et le capitaine +de sa femme lui parut une fiction à trois galons +d’or. Il piochait dans sa mémoire comme dans +une terre de mort, n’en retirait que des souvenirs +inertes, à qui il tâchait en vain de rendre la vie. +Il s’évoqua dans son île déserte, se nourrissant +de plantes diverses, et réduit, pour se friser les +favoris, à chauffer au feu vacillant d’un bois résineux +deux baguettes de cocotier. Un soir, dans les +broussailles, acculé contre des rochers, il s’était +trouvé tête à tête avec une hyène affamée, et tous +deux s’étaient regardés, les yeux dans les yeux, +pendant six mortels quarts d’heure. Après quoi, +l’hyène affamée, qui ne voyait sans doute dans +cette occupation qu’un moyen de tuer le temps, +avait simplement quitté la place.</p> + +<p>D’autre part, il retrouvait son fumoir de jadis +avec les mêmes dispositions, les mêmes ornements. +A peine le capitaine avait-il comblé +quelques vides par des images de son choix : +<i>Joseph et Putiphar</i>, <i>Monsieur Thiers sur son lit +de mort</i>, <i>Capture d’un jeune sanglier</i>. Mais X… +remarqua que, par une attention touchante, on +avait laissé là ses diplômes encadrés, son diplôme +de licencié ès-lettres et son certificat de maître +nageur. Il ne vit point seulement que, par une +autre attention touchante, sa femme avait gratté +son nom sur ces parchemins pour le remplacer +par celui d’un capitaine usurpateur.</p> + +<p>X… avait fait le tour de la chambre et était +revenu s’asseoir au coin du feu. Ici se plaça un +épisode attendrissant.</p> + +<p>Par l’entre-bâillement d’une porte se glissa +un grand chien noir à longs poils. Ce chien, d’un +bond joyeux, vint sauter tout autour de X…, +qu’il lécha à la figure avec effusion, se livrant à +force gambades et à force aboiements joyeux, +s’arrêtant parfois les pattes droites et, la tête +haute, se gargarisant d’un hurlement prolongé, +destiné sans doute à informer tous les barbets du +quartier qu’il y avait du nouveau ce soir-là.</p> + +<p>X… s’extasia sur cette fidélité canine, que dix +ans d’absence n’avaient pu entamer. A son +tour, il combla le chien de caresses. « Martin ! +la belle fille ! Oui, c’est elle ! Oui, c’était la +petite Martin. Elle était contente de revoir son +vieux maître ! Elle avait trouvé le temps long +après son vieux maître ! Oui, le beau Martin. +Holà ! Doucement. Holà ! Oui, le beau Martin ! »</p> + +<p>A ce moment, Marthe rentrait, tenant un plateau +chargé de victuailles.</p> + +<p>— Tu sais, dit X… d’un ton qu’il s’efforçait +en vain de rendre dégagé, tu sais, Martin m’a +reconnu.</p> + +<p>— C’est d’autant plus méritoire à lui, dit +Marthe de sa voix douce, qu’il ne te connaît pas. +C’est un nouveau Martin, qui n’a que cinq ans, +et que j’ai acheté après la mort de l’autre. Mais +n’est-ce pas qu’il lui ressemble ?</p> + +<p>Ils s’attablèrent. La pendule sonna dix heures.</p> + +<p>— Ça fait minuit moins le quart, dit X…, en +levant le nez.</p> + +<p>C’était bien ça. Il n’avait pas oublié le retard +habituel de la pendule.</p> + +<p>En causant avec sa femme, X…, la dévisageant, +la retrouvait identique (malgré qu’elle fût +plus grasse) et charmante du charme des choses +recouvrées. Sous l’influence d’une demi-bouteille +de champagne, d’un jeûne assez long et de la +tiédeur du logis, sous la simple influence, que +diable ! de sa naturelle virilité, il brûlait de +continuer le cours de ses constatations. Pourtant, +avant d’aller plus loin, il fuma une pipe. Et ce +fut Marthe qui alla chercher au râtelier la pipe +bien culottée du capitaine. Il la déclara excellente.</p> + +<p>— Oui, dit Marthe, le capitaine la fumait bien +souvent. Il fumait beaucoup, et même trop pour +un homme si peu habitué à se laver les dents.</p> + +<p>X… s’était levé, et, insensiblement, il avait +attiré Marthe vers un assez large divan placé près +de la bibliothèque. L’aventure eut un certain +charme.</p> + +<p>— Ah ! dit Marthe dans l’instant d’apaisement +qui suivit cette première rencontre, je ne regrette +pas le capitaine. Il était bon, affectueux, mais +vraiment mal tenu de sa personne. De plus, il +avait une vilaine maladie, et même je t’avoue +que je ne suis pas tranquille.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall">A LA RECHERCHE D’UNE AME SŒUR</span></h2> + + +<p>Nous avons laissé le capitaine à la porte de +la maison. Il tombait une pluie si dense que la +rue semblait un vaste aquarium. Heureusement, +un cheval, son cocher et un fiacre ruisselants +vinrent à passer devant l’officier, qui les héla +pour se mettre à l’abri. Mais, une fois dans la +voiture, il hésita longuement sur l’adresse à +donner.</p> + +<p>Pendant la scène de rupture, il n’avait eu +qu’une pensée en tête. Ce n’était pas une pensée +de vengeance, car ce capitaine avait une grande +âme généreuse. Ce n’était pas non plus une idée +de raccommodement possible, car il était fier autant +que brave. Non : il se disait simplement : +« Dans un instant, j’aurai rompu toute attache +avec M<sup>me</sup> X… et je pourrai aller voir les filles. »</p> + +<p>Car ç’avait été pendant de longues années le +désir toujours inassouvi de cet homme timide et +bon. Marthe, avec sa tendresse, le tenait en des +chaînes étroites. Si bien cachées qu’eussent été +ses fredaines, elles n’eussent point échappé, selon +lui, à cette douce compagne, et la crainte d’être +soupçonné immobilisait le vieil homme de +guerre, lui que rien pourtant n’avait jamais +effrayé dans sa rude carrière d’officier d’habillement.</p> + +<p>Il était toujours perplexe, quand, se disant +tout à coup qu’il ne pouvait quitter ainsi, sans +un mot d’adieu, l’infidèle, il donna au cocher +l’adresse du Grand-Hôtel, où il savait trouver un +bureau télégraphique encore ouvert.</p> + +<p>Et il brouilla de ces lignes fébriles le calme +azur du petit bleu :</p> + +<p class="ind">« Madame,</p> + +<p>« Je n’ajouterai aucun commentaire à ce qui +s’est passé tout à l’heure. Veuillez faire descendre +demain, à la première heure, chez votre +concierge, les six chemises qu’on m’a livrées +jeudi dernier, toutes mes bottines, mon costume +neuf et la photographie de ma mère.</p> + +<p class="sign">« <span class="sc">Léon</span>. »</p> + +<p>Puis il dit au cocher :</p> + +<p>— 90, rue Saint-Georges.</p> + +<p>C’était là qu’il avait connu jadis une jeune +femme, M<sup>lle</sup> Ferdinande, et un hasard lui avait +appris, trois ans auparavant, qu’elle demeurait +toujours à la même adresse.</p> + +<p>Rue Saint-Georges, à l’entresol, deux fenêtres +étaient faiblement éclairées. Le capitaine gravit +les vingt marches dans l’escalier sombre et sonna +à la porte de droite. Il sonna deux fois, trois +fois, quatre fois. A la fin, des pas glissèrent derrière +la porte, qui ne s’ouvrit point, et une voix +cria :</p> + +<p>— Qui êtes-vous ?</p> + +<p>Il dit son nom.</p> + +<p>La voix demanda :</p> + +<p>— Est-ce pressant ?</p> + +<p>Et comme le capitaine, interloqué, ne répondait +pas, la voix continua :</p> + +<p>— Le docteur est malade. Il ne peut pas se +déranger.</p> + +<p>Et les pas s’éloignèrent.</p> + +<p>Le capitaine jeta une nouvelle adresse au cocher : +76, rue de Trévise. Chemin faisant, il +scrutait toutes les boutiques encore ouvertes, +épiant les doubles fonds possibles. Mais rien +d’assez précis ne pouvait lui permettre une démarche +quelconque.</p> + +<p>Rue de Trévise, la maison était sombre. Toutes +les fenêtres dormaient. Le capitaine n’osa monter, +crainte d’une méprise nouvelle.</p> + +<p>Alors il acheta un journal et consulta les petites +annonces équivoques de la dernière page : +<i>Madame Paddy, leçons d’anglais, 39, rue Montholon.</i> +A l’adresse indiquée, au troisième étage, +il y avait une fenêtre éclairée. Le capitaine monta +au troisième. Après le premier coup de sonnette, +un vieillard vint lui ouvrir.</p> + +<p>— C’est bien ici que demeure M<sup>me</sup> Paddy ?</p> + +<p>— C’est bien ici ; mais que voulez-vous ? demanda +le vieillard avec un fort accent allemand.</p> + +<p>— Je désirerais prendre une leçon d’anglais.</p> + +<p>— Ce n’est pas l’heure. M<sup>me</sup> Paddy est en train +de se coucher.</p> + +<p>— Raison de plus, fit observer le capitaine.</p> + +<p>Sans comprendre, le vieillard alla prévenir +M<sup>me</sup> Paddy. Le capitaine, ému, attendait dans un +petit salon. M<sup>me</sup> Paddy apparut enfin, avec des +tire-bouchons gris aux tempes et un peignoir usé.</p> + +<p>— Faites-moi donner une leçon d’anglais, dit +le capitaine, avec une impatience toute militaire.</p> + +<p>— Je vous en donnerai moi-même, dit la +vieille dame ; mais le matin, de neuf heures à +midi, et, l’après-midi, de deux à sept heures.</p> + +<p>— Ah ! fit le capitaine, vous donnez vraiment +des leçons d’anglais ?</p> + +<p>— A votre disposition, dit la vieille dame. +Venez demain à neuf heures.</p> + +<p>— Je vous remercie, dit sèchement le capitaine. +Je sais parfaitement l’anglais.</p> + +<p>Il ajouta, furieux :</p> + +<p>— On n’annonce pas qu’on donne des leçons +d’anglais quand on donne véritablement des leçons +d’anglais.</p> + +<p>Et il s’en alla, laissant les deux vieillards un +peu surpris.</p> + +<p>Le capitaine, en remontant dans sa voiture, +était fort désappointé. De guerre lasse, il résolut +de se rendre dans une maison publique.</p> + +<p>Il se rappela qu’il avait passé jadis des moments +assez convenables dans une petite maison +plate, sise au coin de la rue de Steinkerque et du +boulevard Rochechouart. Il donna cette adresse +au cocher. « J’aurais dû commencer par là », +se dit-il avec satisfaction, durant que la voiture +montait péniblement la rue Rochechouart. Elle +prit la rue Turgot, traversa la place d’Anvers et +le boulevard extérieur et s’arrêta devant une maison +neuve, de belle apparence. La petite maison +avait grandi depuis qu’on ne l’avait vue.</p> + +<p>En revanche, le numéro avait rapetissé dans +de notables proportions. Le capitaine entendit le +cocher qui riait dans sa barbe.</p> + +<p>— <i>Il</i> est démoli ! disait cette brute, <i>il</i> est démoli +depuis deux ans.</p> + +<p>Vexé, le capitaine paya sa voiture et s’en alla +au hasard, sur le boulevard extérieur. La pluie +avait cessé. Des ombres passaient sous les tristes +réverbères.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGES COURTELINE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall">OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC UN +NOUVEAU PERSONNAGE</span></h2> + + +<p>Cependant, à l’angle du boulevard et de la rue +Germain-Pilon, un vieillard blanc, bien que vert +encore, allait et venait, d’un pas fébrile. Un manteau +de couleur foncée l’enveloppait des pieds à +la tête, et, à la lueur d’un bec de gaz fiché dans +le plâtre d’un mur, au-dessus d’un bureau de +tabac, les rares passants pouvaient voir des +larmes échappées de ses yeux rouler sur sa barbe +de neige en gouttelettes pressées et fines.</p> + +<p>— Oh ! honte ! murmurait-il ; oh ! cruel attentat, +dont mon honneur, après vingt ans, garde +encore la brûlure ardente !… Quoi ? tu conserveras, +cœur déçu, tendre et éternel blessé, le +souvenir perpétuellement frais de ton affront ?… +Quoi ? jusqu’aux portes du tombeau, tu sentiras +couler doucement le sang de ta plaie incurable ?…</p> + +<p>La neige s’était mise à tomber ; mais le vieillard, +tout à sa pensée, semblait ne pas s’en être +aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un regard de +hautain défi :</p> + +<p>— Eh bien, cria-t-il, sois maudit ! Dieu d’inclémence, +Dieu d’injustice ! toi que, depuis vingt +ans, je prie en vain, toi que n’a pas su émouvoir +le spectacle de ma douleur, toi de qui, depuis +vingt années, j’implore inutilement le concours +et l’intervention toute-puissante, demeure à jamais +abhorré ! Je jette ton nom en pâture à +l’exécration des générations à venir !</p> + +<p>Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes, +une voix, dans l’éloignement, chanta :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i1">Mon oncle Agénor m’avait bien promis</div> +<div class="verse">La peau de son derrière pour m’en fair’un habit.</div> +<div class="verse i1">I’n’ma rien donné, c’est un vieux fourneau ;</div> +<div class="verse">J’lui prêterai mon nez pour s’en faire un couteau.</div> + +<div class="verse i5 stanza">Frotte, frotte,</div> +<div class="verse i3">Petit pousse-crotte ;</div> +<div class="verse i5">Frott’-moi l’dos,</div> +<div class="verse i3">Petit Dugourdeau.</div> +</div> + +</div> +<p>Nous avons dit du vieillard qu’il était déjà +blanc et vert.</p> + +<p>Soudain il devint rouge.</p> + +<p>— Si c’était lui !… murmura-t-il.</p> + +<p>Puis, avec un affreux sourire :</p> + +<p>— Oh ! connaître enfin cet Ennemi !… le +tenir là, l’écraser de mes genoux écumants, arracher +à son épouvante un aveu dans un dernier +râle !!!</p> + +<p>La voix, qui se rapprochait, reprit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i1">Mon oncle Ildefons’ devait me donner</div> +<div class="verse">Pour m’en faire un’chemis’ tous les poils de son nez.</div> +<div class="verse i1">Mais il a lâch’ment trompé mon espoir !…</div> +<div class="verse">Je lui prêt’rai mon nez pour s’en faire un’passoire.</div> + +<div class="verse i5 stanza">Frotte, frotte,</div> +<div class="verse i3">Petit pousse-crotte ;</div> +<div class="verse i5">Frott’-moi l’dos,</div> +<div class="verse i3">Petit Dugourdeau.</div> +</div> + +</div> +<p>Le vieillard avança la tête, s’efforçant à pénétrer +les ténèbres de cette nuit d’hiver.</p> + +<p>Un promeneur attardé s’avançait les deux +mains enfouies dans les poches. C’était un +homme aux puissantes épaules, à la moustache +grisonnante achevée en fil de fer. Il était décoré +de la Légion d’honneur, et son buste roulait sur +ses hanches avec ce mouvement de <span lang="en" xml:lang="en">steam-boat</span> +particulier aux personnes qui ont longtemps +porté l’uniforme.</p> + +<p>— Allons ! prononça le vieillard d’une voix +que lui seul entendit. Assurons-nous à l’instant +même !</p> + +<p>Et, aussitôt, bondissant hors de la ligne +d’ombre, coulée du pied des maisons, qui le dérobait +aux regards :</p> + +<p>— Halte ! cria-t-il. Halte-là !</p> + +<p>Le capitaine (nos lecteurs l’ont déjà reconnu) +eut un léger recul effaré.</p> + +<p>— Eh ! fit-il.</p> + +<p>D’une voix où l’irritation le disputait au mépris :</p> + +<p>— Oses-tu bien, reprit le vieillard, venir troubler +la quiétude du lieu qui fut témoin de tes +crimes ? As-tu la mémoire si courte ou le remords +pèse-t-il si peu sur ta conscience que tu ne redoutes +pas d’insulter de vociférations incongrues +ces mêmes échos qui, il y a vingt ans, retentirent +de cris de la victime ? <span class="sc">Souviens-toi ! Ah ! souviens-toi !…</span> +Songe à cette nuit détestable où, +dédaigneux des lois sociales, ternissant à la fois +l’éclat de mon blason et la pureté irréprochable +d’un nom que ton infortuné père avait porté +avant toi, tu imprimas la plus infâme des souillures +aux fastes mêmes de l’Histoire. Ai-je besoin +de t’en dire plus long ? Me contraindras-tu à +l’horreur de piétiner une fois encore les boues +sanglantes du passé ?… Dois-je te rappeler de +quel attentat monstrueux tu flétris, pour l’éternité, +les mânes glorieux de Thémistocle ?</p> + +<p>Froid mais correct, le capitaine souleva au-dessus +de son front le chapeau haut de forme qui +le coiffait, un chapeau aux ailes retroussées, +larges et creuses comme des péroraisons de discours +académiques.</p> + +<p>— Une simple question, fit-il. Est-ce que vous +auriez l’intention de vous payer ma figure ?</p> + +<p>— Mais… fit le vieillard.</p> + +<p>Il poursuivit :</p> + +<p>— C’est parce que de deux choses l’une : ou +vous êtes ivre ou vous êtes fou. Si vous êtes fou, +allez vous faire soigner ; si vous êtes ivre, allez +vous mettre au lit. Il est minuit et demi ; j’ai +affaire ; et je vous prie de me lâcher le coude.</p> + +<p>Le vieillard eut un rictus dont rien ne saurait +exprimer l’excès de féroce ironie :</p> + +<p>— Ne tente pas de nier, reprit-il. Tu souillas — et +de quelle façon !… — le fantôme du grand +capitaine dont s’illustre l’antiquité. Mais ce ne +devait être là que le point de départ d’une existence +vouée tout entière à la débauche ! Pourquoi +faut-il qu’aveugle aux larmes de ta mère, sourd +aux justes représentations de ton aïeul expirant +tu n’aies pas opposé la digue de la pudeur au flot +envahissant de ta perversité précoce ? Hélas ! la +soif des voluptés malsaines torturait ton cœur de +damné ! Les plus infâmes appétits se jouaient, +pareils à des jeunes agneaux, en ton âme, plus +immonde cent fois qu’une sentine !… La coupe +des plaisirs était là, offerte à ta concupiscence. +Un mouvement eût suffi pour l’écarter de tes +doigts !… Ce mouvement, tu ne le fis pas. Ta +main s’avança, tremblante de désir, et, dix minutes +plus tard, tu avais ajouté à la liste, déjà si +longue, de tes crimes, la plus noire, la plus monstrueuse, +la plus infâme des turpitudes : TU AVAIS +ARRACHÉ MILTIADE A SES DEVOIRS !!!</p> + +<p>Il y eut un instant de silence.</p> + +<p>— Oui, enfin, c’est une idée fixe, déclara doucement +le capitaine. Eh bien ! je dois vous en +prévenir, je suis un homme très patient, mais il ne +faut pas abuser. Je vous répète que j’ai affaire.</p> + +<p>— Ne m’oblige pas, reprit le vieillard, à te +replacer sous les yeux la liste de tes forfaits sans +nombre.</p> + +<p>— Voulez-vous vous en aller ?</p> + +<p>— Ne me force pas à évoquer ici le visage +baigné de larmes du jeune et triste Astyanax, +enlevé par ta main criminelle à la plus tendre +des mères.</p> + +<p>— Voulez-vous vous ôter de là ?</p> + +<p>— N’exige pas que je fasse revivre, en un tel +lieu et à cette heure, les hurlements d’Anadyomède…</p> + +<p>— Voulez-vous me laisser passer ?</p> + +<p>— … les plaintes d’Héliogabale captif…</p> + +<p>— Nous allons nous fâcher, mon brave.</p> + +<p>— … les cris de vengeance des Thébains…</p> + +<p>— Pour la dernière fois, oui ou non, voulez-vous…</p> + +<p>— … et des lamentations, si légitimes, hélas ! +des Chiottes que tu massacras !!!</p> + +<p>Le capitaine, quand le sang lui montait à la +tête, devenait vert comme un poireau.</p> + +<p>A ces mots, plus pâle qu’un linceul :</p> + +<p>— Vous dites ? cria-t-il. Vous dites ?</p> + +<p>— Je dis, expliqua le vieillard, que les infortunés +habitants de l’île de Chio…</p> + +<p>Mais il n’en put dire plus long.</p> + +<p>— Moi !… j’ai massacré des chiottes ! hurla le +capitaine, ivre de rage. Moi, j’ai massacré des +chiottes !… Ça, par exemple, c’est trop fort !…</p> + +<p>Les yeux lui sortaient de la tête, à l’évoqué +de cette extravagante boucherie. Il perdit, du +coup, toute mesure, et, envoyant à un demi-mètre +derrière soi cette main qui avait tant de fois +indiqué aux soldats le chemin de la gloire, il la +ramena, grand ouverte, sur le visage du vieillard.</p> + +<p>Dans le silence de la nuit, le vieillard sonna +comme un gong.</p> + +<p>Il fléchit sous le coup. Puis, s’étant redressé :</p> + +<p>— Je me suis trompé, déclara-t-il sur le ton +de la plus extrême politesse : vous n’êtes pas celui +que je cherchais. Veuillez agréer mes excuses.</p> + +<p>A cette déclaration inattendue :</p> + +<p>— Qui donc êtes-vous, homme étrange ? questionna +le capitaine d’une voix où balbutiait l’angoisse.</p> + +<p>L’inconnu fit un pas en avant et, fixant sur les +yeux de son interlocuteur ses yeux, que les pleurs +et les veilles avaient comme enfoncés au fond +de leurs orbites :</p> + +<p>— Vous voulez le savoir ? fit-il.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Vous l’exigez ?</p> + +<p>— Je l’exige.</p> + +<p>— Prenez garde à ce que vous me demandez !… +Dieu ne veut pas qu’on viole ses secrets !…</p> + +<p>— Je ne crois pas en Dieu.</p> + +<p>— Malheureux !…</p> + +<p>— Je ne crois pas en Dieu, vous dis-je !</p> + +<p>— Craignez du moins.</p> + +<p>— Je ne crains rien. La peur, vieillard, m’est +inconnue.</p> + +<p>Le vieillard soupira longuement.</p> + +<p>— Soit ! fit-il, qu’il soit fait selon votre désir.</p> + +<p>Et, s’étant penché à l’oreille du capitaine, dont +le cœur battait à se rompre :</p> + +<p>— Apprenez toute la vérité, prononça-t-il avec +une solennelle lenteur : je suis le vidame de +Buthenblant !…</p> + +<p>— Le vidame de Buthenblant !!!</p> + +<p>— Lui-même.</p> + +<p>Le capitaine poussa un cri terrible et s’évanouit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGE AURIOL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall">DANS LEQUEL LE CAPITAINE ÔTE SA REDINGOTE</span></h2> + + +<p>Quand le capitaine reprit ses sens, l’étrange +vieillard s’éloignait, en fredonnant une chanson +anglo-française :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il commence à se fair’ tard,</div> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Twinkle, twinkle, little star !</div> +<div class="verse">Il commence à se faire tard,</div> +<div class="verse">Regagnons la ru’ Mouff’tard.</div> +</div> + +</div> +<p>Lorsque le petit point noir qu’il ne tarda pas à +devenir se fut confondu avec les brumes vespérales, +le capitaine alluma un demi-londrès et +poursuivit sa route dans la direction de la place +Blanche.</p> + +<p>Il était environ minuit et demi, et, — ne +craignons pas de le dire, — le ciel était clair +comme une lame de sabre.</p> + +<p>Quelques bicyclistes attardés passaient, aussi +rapides que des sylphes, égrenant le long des +trottoirs leurs petits grelottements stupides.</p> + +<p>Le capitaine atteignit sans encombres le n<sup>o</sup> 101 +du boulevard de Clichy, et, comme il levait les +yeux par le plus grand des hasards, ou peut-être +même pour vérifier si la petite étoile persistait à +« twinkler » ainsi qu’elle y avait été si galamment +invitée, il vit de la lumière aux fenêtres du +premier étage.</p> + +<p>— Tiens ! pensa-t-il, les Bigorneau ne sont pas +encore couchés.</p> + +<p>A ce premier étage du 101 demeuraient, en +effet, Tancrède Bigorneau, son ami, notaire de la +Compagnie des tramways N.-N.-O., — et son +épouse.</p> + +<p>Le capitaine pensa simplement : « Tiens ! les +Bigorneau ne sont pas encore couchés », — et +rien d’autre.</p> + +<p>C’était un de ces hommes tout ronds qui constatent +sans approfondir.</p> + +<p>Il eût pu, évidemment, déduire de cela que, +sans doute, les Bigorneau étaient allés se divertir +aux <i>Gaietés de l’Escadron</i>, ou qu’ils avaient dîné +en ville, ou que M<sup>me</sup> Bigorneau brodait quelque +pantoufle, tandis que Bigorneau achevait un travail +pressé.</p> + +<p>Mais aucune supposition de ce genre ne lui +vint, et il se borna à murmurer :</p> + +<p>— Tiens ! les Bigorneau ne sont pas encore +couchés !</p> + +<p>Si quelqu’un l’avait croisé en ce moment, ce +quelqu’un, à moins d’être sourd, eût pu l’entendre +murmurer les paroles en question ; — mais, +personne n’étant passé, nul ne les entendit.</p> + +<p>En ce cas, direz-vous, comment savez-vous +qu’il les prononça ?</p> + +<p>Ceci est notre affaire. Nous l’avons su d’une +façon ou d’une autre…</p> + +<p>Nous autres, romanciers naturalistes, nous +avons à notre disposition des procédés spéciaux +qui nous permettent de nous procurer sans difficulté +les renseignements les plus volatils.</p> + +<p>Mais ce n’est pas le moment de parler de cela.</p> + +<p>Tout ce que nous pouvons vous confier (à la +condition, toutefois, que vous n’en disiez rien à +personne), c’est que, ces paroles proférées, le +capitaine allait mettre le cap sur le Moulin-Rouge, +dont les pourpres tournoyantes semblaient le fasciner, +lorsque, soudain, une des fenêtres du premier +étage s’ouvrit.</p> + +<p>Une dame en peignoir mauve parut sur le +balcon, et :</p> + +<p>— Psitt ! fit-elle.</p> + +<p>Elle fit « psitt » une seconde fois, et le capitaine, +après un instant d’hésitation, constata que ce +« psitt » s’adressait bien à lui — car il était le +seul personnage vivant actuellement en scène sur +l’Extérieur.</p> + +<p>— Eh bien ? souffla-t-il.</p> + +<p>— Il est parti, répondit la dame mauve, il a +pris le train de onze heures quarante-sept. Tu +peux monter…</p> + +<p>Le capitaine ne se le fit pas répéter deux fois, +et, cependant que, l’index de la main gauche sur +la bouche, la dame en mauve refermait silencieusement +la fenêtre, il sonna.</p> + +<p>Il doubla la loge du concierge en poussant un +grognement vague et grimpa.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Grimpons, légère, légère,</div> +<div class="verse">Grimpons légèrement !</div> +</div> + +</div> +<p>La porte de l’appartement s’ouvrit, et, dès qu’il +fut dans le vestibule, deux bras parfumés et nus +entourèrent son cou d’un vivant cache-nez.</p> + +<p>L’ascension rapide qu’il venait d’accomplir +ayant provoqué chez lui une légère quinte, la +dame murmura :</p> + +<p>— Si vous toussez, prenez mes lèvres vermeilles !</p> + +<p>Il les prit.</p> + +<p>Mais, presque aussitôt, il fut sevré de leur +ambroisie. L’enivrant cache-nez se dénoua, et la +dame demanda :</p> + +<p>— Tu as donc fait couper ta barbe, mon +chéri ?</p> + +<p>N’ayant obtenu aucune réponse, elle entraîna +son hôte dans la chambre à coucher, et, lorsqu’à +la lueur de la petite lampe nickelée elle aperçut +les traits martials de celui qu’elle avait appelé +« son chéri », elle devint pâle comme la nappe +sur laquelle nous écrivons ces lignes.</p> + +<p>— Vous ici, capitaine ? s’écria-t-elle.</p> + +<p>— Moi-z-ici, fit-il, moi-z-ici.</p> + +<p>Puis, ayant relégué son chapeau sur la cheminée, +tranquillement il ôta sa redingote.</p> + +<p>— Que faites-vous ? demanda M<sup>me</sup> Bigorneau.</p> + +<p>— Je retire ma redingote.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que, si je ne la retirais pas, il me +serait absolument impossible d’enlever ensuite +mon gilet.</p> + +<p>— Vous avez donc l’intention d’ôter votre +gilet ?</p> + +<p>— Mon gilet et le reste, déclara-t-il.</p> + +<p>— Dans quel but ?</p> + +<p>— Dans l’unique but de ne pas prendre un +repos que j’ai cependant bien gagné.</p> + +<p>Ceci dit, il se débarrassa de son gilet, déposa +sa montre sur une console et joncha le sol de sa +cravate ; puis, ayant pris place sur le canapé où +M<sup>me</sup> Bigorneau s’était assise :</p> + +<p>— Un beau temps ! fit-il.</p> + +<p>Elle ne répondit rien.</p> + +<p>Il reprit :</p> + +<p>— Alors ce bon Bigornel nous a quittés. Encore +une partie de pêche, sans doute… Il a pris +le train de 11 heures 47. Bonne affaire. Excellente +idée. S’il fait ce temps-là demain, Bigorneau +prendra beaucoup de poisson.</p> + +<p>Comme elle ne répondait toujours rien, il leva +les yeux au plafond et répéta :</p> + +<p>— Quel beau temps !</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bigorneau parut alors émerger de la profonde +stupeur dans laquelle elle s’était laissé +choir.</p> + +<p>— Capitaine, dit-elle, vous devriez vous en +aller… votre conduite n’est pas celle d’un galant +homme.</p> + +<p>— Comment ? fit-il, je passais tranquillement +sur la voie publique… Vous m’avez appelé. Vous +m’avez dit : « Bigorneau est parti. Viens ! » Je +suis venu. J’ai pensé que la solitude vous +effrayait, que vous ne pouviez supporter l’idée +d’être seule dans cet appartement, à la merci des +voleurs et des assassins, que le craquement des +meubles vous épouvantait… J’ai eu pitié de vous, +et, en dépit de mes nombreux rendez-vous d’affaires, +je suis monté. N’est-ce pas le fait d’un +galant homme ?</p> + +<p>— Vous arrangez les choses à votre façon, +dit-elle.</p> + +<p>— Et à la façon de Barbari, mon ami et mon +maître, rétorqua-t-il, en lui entourant la taille de +son bras.</p> + +<p>Il continua :</p> + +<p>— Si ma présence vous ennuie, pourquoi +diable m’avez-vous hélé ?</p> + +<p>— Votre présence ne m’ennuie pas absolument ; +mais je dois vous dire la vérité. Ce n’était +pas vous que j’appelais. La forme de votre chapeau +m’a trompée : je vous ai pris pour un +autre, et cet autre est mon amant. Vous me l’avez +fait rater : il a dû passer quelques minutes après +vous, et, ne me voyant pas, il sera rentré chez +lui… Voilà pourquoi je suis si furieuse.</p> + +<p>— Il n’avait qu’à être exact, répondit le capitaine, +et, puisqu’il n’est pas venu, je le remplacerai. +Je crois, du reste, qu’il est préférable que +vous trompiez Bigorneau avec un vieil ami +comme moi… En tout cas, il est absolument +nécessaire que vous le trompiez. Si vous ne le +trompiez pas, il ne prendrait rien, et vous seriez +le dindon de la farce, puisque vous adorez la +friture…</p> + +<p>Elle sourit et se leva. Ses cheveux blonds en +profitèrent pour se répandre en nappes dorées sur +ses épaules, tandis que son peignoir, trouvant +l’occasion unique pour un tel exercice, se mettait +à bâiller éperdument.</p> + +<p>— Vous êtes la plus gracieuse créature que je +connaisse, dit le capitaine, et vous paraissez douée +du plus délicieux caractère qu’on puisse souhaiter. +Je vous adore…</p> + +<p>— Vous m’adorez ? Elle est bonne !… Mais +vous ne songiez même pas à moi il y a un quart +d’heure…</p> + +<p>— C’est exact. Il y a cinq minutes, mon âme +était vide de vous — et, maintenant, votre image +est à jamais installée sur la cimaise de mon +cœur.</p> + +<p>— S’il en est ainsi, dit-elle, je renonce à vous +expulser.</p> + +<p>Elle toussa légèrement et poursuivit :</p> + +<p>— Ma physionomie vous plaît, et mon caractère +vous semble bon. Mais, en vérité, que dites-vous +des jambes que voici ?</p> + +<p>Elle retroussa son peignoir jusqu’au genou et +découvrit une paire de mollets dignes de notre +Académie nationale de musique :</p> + +<p>— Que dites-vous de ça, capitaine ?</p> + +<p>— C’est exquis.</p> + +<p>— Le Créateur, en effet, n’a pas oublié de me +garnir les tibias, fit Élise Bigorneau.</p> + +<p>Puis, sur une nouvelle manœuvre de jupes — prenons +un ris, prenons-en deux ! — elle +ajouta :</p> + +<p>— Mais il n’a rien négligé non plus pour +l’agrément de mes fémurs.</p> + +<p>— Jamais fémurs ne furent plus divinement +adornés, répondit le capitaine, et je ne crains pas +de leur décerner hautement ici le titre de cuisses.</p> + +<p>— Mes jambes vous agréent, continua la charmante +jeune dame, et mon visage ne vous est +point antipathique ; mais si vous voulez vous +donner la peine de promener une main distraite +sur mon corsage, ici, au-dessus du cœur, j’ose +espérer que vous serez également satisfait.</p> + +<p>Elle lui prit la main et la glissa dans l’échancrure +du peignoir…</p> + +<p>Au contact de cette chair fraîche et souève, le +capitaine devint rouge comme une grenade.</p> + +<p>— Élise, rugit-il, soyez à moi ! Il faut que vous +soyez à moi sur-le-champ.</p> + +<p>Elle se dégagea :</p> + +<p>— Je suis à vous dans une minute, dit-elle +simplement.</p> + +<p>Et elle disparut dans le cabinet de toilette.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">PIERRE VEBER</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall">OÙ LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA REDINGOTE +ET UNE PERSONNE QU’IL A CONNUE +AUTREFOIS</span></h2> + + +<p>Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux +bruits d’à côté ; il n’eut même pas la tentation de +placer son œil au trou de la serrure. A quoi bon ? +Tout vient à point…</p> + +<p>Il ne profita pas de ce répit pour descendre +dans son laboratoire intime et s’analyser. Le +capitaine, on l’a dit, était de ces hommes forts, +mais peu compliqués, qui vivent les minutes +comme elles viennent. Seulement, il avait le souci +d’être à la hauteur des circonstances, et il repassait +en lui-même les images licencieuses dont, à +l’ordinaire, l’évocation était d’un effet sûr.</p> + +<p>En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements +qui demandaient le plus de travail à enlever. +Certes, il eût été malséant à lui d’ôter tous +ses linges ; mais certains gestes de gens qui se +dévêtissent sont assez gauches et vulgaires, et le +capitaine ne voulait pas les exécuter en public. +C’est ainsi qu’il défit ses bottines sans les ôter +et déboutonna son gilet de flanelle sous sa chemise, +afin de le quitter en même temps que +celle-ci, le moment venu.</p> + +<p>Il était prêt : en deux mouvements, il pouvait +se transformer de même qu’au théâtre les mendiants +se muent en fées. Un timbre sonna. Le +capitaine pensa :</p> + +<p>— Tiens ! elle a gardé la femme de chambre… +Tant mieux, car j’ai faim. Voici le <i>bon gîte</i> et, +tout à l’heure, <i>le reste</i> ; un <i>bon souper</i> sera de +rigueur ensuite.</p> + +<p>On frappa ; il dit, sans se retourner :</p> + +<p>— Entrez !</p> + +<p>— Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir +vous déranger. J’arrive de Limoges et je vous +demande l’hospitalité pour une nuit.</p> + +<p>Le capitaine bondit vers l’arrivante, une vieille +dame à repentirs blancs. Vous croyez peut-être +qu’il perdit son sang-froid ? Nullement ! En +moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (et +pourtant j’écris assez vite), il envisagea la situation :</p> + +<p>— Bon ! une parente de province débarque +chez Bigorneau sans être attendue… d’ici à deux +secondes, Élise va entrer dans la chambre… +l’adultère sera aussitôt constaté par cette cousine… +elle préviendra Bigorneau, qui fera une +musique impossible… en tout cas, la réputation +de la chère aimée est compromise… Du toupet, +comme disait Danton.</p> + +<p>Aussi, d’une voix où la politesse cachait mal +l’irritation, il s’écria :</p> + +<p>— Bigorneau ? Vous vous trompez, madame : +ce n’est pas ici, c’est au-dessus ! Sonnez fort.</p> + +<p>Et mentalement, il ajouta :</p> + +<p>— Au-dessus, c’est un appartement à louer ! +Tu resteras bien dix minutes, et cela me donnera +le temps de déguerpir.</p> + +<p>La vieille dame sortit, en s’excusant. Elle avait +à peine disparu que le capitaine repassa en hâte +son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate, +boutonna divers hiatus naguère savamment préparés +et coiffa son chapeau. Au moment de sortir, +il se demanda s’il importait de prévenir M<sup>me</sup> Bigorneau ; +il conclut :</p> + +<p>— Ça prendrait trop de temps. La vieille va +redescendre chez le concierge, qui la conduira +ici. Ces dames s’arrangeront.</p> + +<p>Il se contenta de placer bien en vue une carte +de visite sur laquelle il avait écrit au crayon :</p> + +<p class="ind">« Chère madame,</p> + +<p>« Je descends chercher de la bière. Ne vous +impatientez pas.</p> + +<p class="sign">« L. »</p> + +<p>Puis il se glissa dans l’antichambre et, de là, +dans l’escalier. Au palier supérieur, la vieille +cousine ne se lassait pas d’éveiller à coups de +sonnette les échos de l’appartement à louer.</p> + +<p>Le capitaine descendit, demanda « la-porte-s’il-vous-plaît » +et sortit d’un pas gaillard.</p> + +<p>Le ciel affichait toujours le même nombre +d’étoiles. Pas une de moins. Mais le Moulin +n’était plus Rouge à cette heure tardive, et les +rues s’allongeaient dénuées de passants.</p> + +<p>Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset : +y tenaient congrès quatre effigies de Napoléon +III, chacune de la valeur de 1 franc. Il calcula : +« 2 francs de chambre, 1 franc de viande, +et 0,30 de vin. Cela me permettra d’attendre le +jour ; j’irai demain réclamer mes biens avenue +Montaigne. »</p> + +<p>A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre, +où il savait trouver une charcuterie de +nuit. Sur son passage, les cafés fermaient ; la +guillotine articulée des devantures s’abaissait lentement ; +les gaziers avec leurs perches prenaient +au vol les papillons de clarté des réverbères ; au +seuil des brasseries, des messieurs et dames tout +en fourrures choisissaient des points de direction +vers Cythère. Le capitaine soupira, car il était +resté sur son appétit d’amour, et il regrettait +d’être dépareillé. Il traversa les boulevards, et +c’est vainement que des fantômes lui proposèrent +d’acheter le <i>Soir</i>.</p> + +<p>Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée, +versait des torrents de lumière sur ses obscurs +contemplateurs. Au centre, dominant comme en +une apothéose l’harmonie des galantines et des +têtes roulées, des veaux piqués et des foies-gras, +une dame en tablier blanc et en fausses manches +de toile candide, coupait des tranches minces et +larges à même les terrines, puis elle les insérait +dans la fente d’un morceau de pain, les bénissait +d’un signe de croix de moutarde, y joignait deux +cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait +le tout à l’acheteur.</p> + +<p>Auprès d’elle, des sous-chéroubim affûtaient des +couteaux, détachaient des boudins, séparaient des +côtelettes et taillaient dans la plaie incurvée des +jambons roses. Et la procession des noctambules +affamés défilait sans cesse devant le comptoir +féerique. Du doigt, ils désignaient leur emplette, +ou bien fouillaient avec une fourche dans les compartiments +d’un échaudoir, en retiraient une saucisse +plate. Et le couvercle de la boîte, en se +rabattant, soufflait une exquise haleine de bonnes +choses pas chères en train de mijoter.</p> + +<p>C’étaient des gens de toutes castes, des brahmanes +en riches pelleteries, des yoghis journalistes +sortant de leurs antres, des pârsis du <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i> +en habit, accompagnés de leurs petites amies, +très égayées de souper avec les mangeailles des +pauvres ; puis les parias, les va-nu-pieds et les +traîne-savates qui venaient varier un peu la monotonie +d’avoir toujours faim. Et, auprès, des +hétaïres horribles, de celles qui font illusion aux +seuls poivrots et leur vendent à bas prix des faveurs +défraîchies ; en cheveux et vêtues de peignoirs +sombres, elles discutaient à haute voix +les mérites des charcuteries, avec des allusions +d’une traditionnelle grivoiserie.</p> + +<p>Dans l’angle le plus reculé de la salle, sous les +pendentifs des quartiers de lard, un vieux bonhomme, +accroupi, chantait doucement un refrain +empreint d’un maniérisme dix-huitième siècle :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’Amour s’en vient en sa nacelle,</div> +<div class="verse">Accueillez-le, ma toute belle,</div> +<div class="verse i1">Chloris, il vous attend…</div> +<div class="verse">Mais la brise est par trop volage,</div> +<div class="verse">L’Amour a repris son voyage :</div> +<div class="verse i1">Chloris, il n’est plus temps.</div> +</div> + +</div> +<p>Le capitaine entra et jetant, d’un geste noble, +l’effigie de l’homme de Sedan :</p> + +<p>— Vingt sous d’assortiment ! demanda-t-il.</p> + +<p>Une des mégères le dévisagea, puis s’écria :</p> + +<p>— Bah ! Léon !!</p> + +<p>A l’appel de son prénom, le capitaine eut un +mouvement involontaire ; la femme en cheveux +s’excusa :</p> + +<p>— Vous offensez pas si je vous appelle Léon : +c’est que vous ressemblez en mieux à une personne…</p> + +<p>— … Que vous avez beaucoup aimée, peut-être ? +répondit-il en riant.</p> + +<p>— Ah ! fichtre non ! pas des masses ! Mais ça, +ça me regarde, pas vrai ?</p> + +<p>— Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine +à se tenir debout.</p> + +<p>— Alors, reprit la femme, c’est pour ça que +j’ai dit : « Tiens, Léon ! » Ça m’a remué des +souvenirs… Non, ne prenez pas de terrine de +lièvre ; ils la font avec du bœuf avarié. Prenez +plutôt une petite queue de porc : ça ne trompe +pas… Oui, Léon, le seul homme qui m’ait laissée +indifférente… enfin, mon mari.</p> + +<p>— Vous avez été mariée ? fit le capitaine d’un +air dégagé quoique empressé.</p> + +<p>— Un peu, mon neveu. J’ose le dire, je n’ai +pas toujours été ce que je suis ! j’ai occupé un +rang dans la société… A ta place, je demanderais +moins de gelée et un peu plus de cornichons, +mon gros chien… J’ai été une femme honnête. +Seulement, tu comprends, je suis seule sur le +globe, j’ai plus d’appui ; mon amant a été <i>fait</i> +la semaine dernière, et me voilà sans un bras +pour me défendre. Ce qu’il me faudrait ce serait +un homme comme toi, ni beau ni laid, mais +fidèle et sûr, et pas trop exigeant sous le rapport +de l’argent.</p> + +<p>— Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous +fûtes mariée ?</p> + +<p>— Je viens de te l’annoncer… Avec un type +à son aise… Passe-moi un de tes cornichons… +merci… Avec un soldat et un gradé, encore…</p> + +<p>— Ah ! Et il est mort ?…</p> + +<p>— Oui… non… sais pas… pas curieuse… je +l’ai lâché.</p> + +<p>— Vous avez quitté le domicile conjugal ?</p> + +<p>— Oui, j’ai quitté le… chose… Encore un +cornichon s’il t’en reste… j’ai filé en compagnie +d’un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans. +J’avais assez des militaires.</p> + +<p>— Vous avez déjà connu des militaires ?…</p> + +<p>— Oui, tous les officiers du régiment de mon +mari… C’était une enquête personnelle que j’avais +commencée ; j’avais tenu à la mener jusqu’au +bout.</p> + +<p>J’ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie, +il m’a plantée là, pour s’enfuir avec une connaissance +de wagon… Voilà… on se prend les +uns aux autres et on se quitte les uns pour les +autres… C’est ça la vie… Redemande donc du +veau piqué. Non, c’est moi qui te l’offre, tu me +plais. Fais donc pas de fierté.</p> + +<p>— Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité +n’était pas moins piquée que le veau qu’il mangeait, +votre mari n’a pas couru à vos trousses ?</p> + +<p>— Ouiche ! Il n’était pas assez dégourdi : un +capitaine d’habillement…</p> + +<p>— Oh ! reprit-il, soudain éclairé, un officier +du 270<sup>e</sup>, hein ?</p> + +<p>— Bah !… Tu l’as connu ? Léon Napau… Tu +lui ressembles en mieux.</p> + +<p>Elle continuait à parler ; mais Léon ne l’écoutait +plus. Il la reconnaissait à cette heure : c’était +Célia ! Mais combien enlaidie depuis dix ans ! devenue +grasse, informe, la figure couperosée, les +yeux rouges, la voix rauque. Elle lui plut ainsi : +il lui trouva désormais l’attrait des choses détraquées. +Lui qui voulait tout à l’heure connaître +des filles, il était servi à souhait ; en outre, il +pouvait s’offrir cette spéciale vengeance : devenir +incognito l’amant de cœur de cette femme qui +jadis l’avait tant détesté et trompé.</p> + +<p>Il lui dit donc :</p> + +<p>— J’ai été l’ami de Léon Napau !</p> + +<p>— Un ami de Napau, avec qui je n’ai pas encore +couché ! Tu serais le seul ! Il faut réparer +cet oubli.</p> + +<p>Et elle l’entraîna au dehors.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">JULES RENARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">X… CHEZ LES INDIENS</span></h2> + + +<p>Si nous revenions à X…, ce « gros mouton », +comme l’appelle Marthe ? Il me semble qu’il fait +un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite +la corvée de le mener jusqu’au bout et n’a droit +qu’aux sorties indispensables et pressantes. C’est +le héros de notre roman. N’y pensons jamais, +soit ; mais parlons-en toujours un peu. Qu’il +tienne de la place ; qu’au premier signe il réponde : +« Présent ! » et, chaque fois qu’il voudra +se sauver, donnons un vif croc dans les jambes +croisées de son X…</p> + +<p>Je le retrouve encore abattu par cet exercice +qui est l’unique manière de répondre à l’indiscrète +question du <i>Mercure de France</i> :</p> + +<p>« Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan +de relations intellectuelles et sociales plus +suivies entre la France et l’Allemagne et quels +seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour +y parvenir ? »</p> + +<p>Collé de la sorte au pied du mur frontière, un +honnête homme ne discute pas. Il attire sur son +cœur sa noble et docile épouse. Il l’étreint de ses +bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées, +tâchent de faire un enfant, c’est-à-dire un soldat +de plus.</p> + +<p>Ainsi les petites revues savent, quand il le +faut, rendre service aux grands pays.</p> + +<p>— Tu m’aimes donc toujours ? demanda +Marthe, avec cet étirement des bras et des jambes +particulier aux poulpes mal écrasés.</p> + +<p>— Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau +du plaisir, dit X…, et il me plaît d’en écouter le +murmure qui s’éloigne.</p> + +<p>— Tiens ! c’est mignon, ça, fit Marthe. On dirait +de l’indien.</p> + +<p>— Tu réveilles en moi de doux souvenirs.</p> + +<p>— Aurais-tu vu des Indiens ? demanda +Marthe, palpitante.</p> + +<p>— Je commence, se contenta de répondre X… +Après neuf ans de séjour, New-York me devint +inhabitable. On n’y parlait que de Paul Bourget. +On ne pouvait plus faire une course sans craindre +de passer sous son objectif. Comme celui de +Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la +ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu +qu’un lac, d’aller voir des hommes qui scalpent +pour de bon : je partis à la recherche du dernier +des Mohicans.</p> + +<p>— Il est mort en 1757, fit Marthe.</p> + +<p>— Tu ne parles que du dernier, reprit X… +Moi, je parle du dernier <i>irrévocablement</i>, comme +sur les affiches. Qu’on se le dise. N’exige point, +ma chère petite Marthe retrouvée, que je te raconte +les détails d’un voyage long et monotone +comme un volume de Pierre Loti, et qu’il te +suffise de savoir que j’arrivai enfin au bord d’une +rivière où j’aperçus…</p> + +<p>Voici déjà que je t’intéresse : tu frissonnes, et, +si tu étais mère, tu jetterais un regard d’anxiété +au berceau de ton enfant, pour t’assurer qu’il y +dort près de toi, tranquille… J’aperçus, dis-je, +sur l’autre bord de la rivière, un être partiellement +vêtu. Debout, immobile, il semblait faire +sécher au soleil la teinture d’iode qui n’était que +la couleur naturelle de sa peau.</p> + +<p>« — Qui va là ? demandai-je étourdiment, +comme le locataire d’un septième étage qu’on +dérange.</p> + +<p>« — Ça ne te regarde pas ! » telle fut la réponse +que je devinai, car l’Indien se dispensa +de dire un mot ou de faire un geste, et il me +parut d’un calme d’où je n’espérai le tirer que +s’il y consentait, et non par ma propre force ni +par celle de deux bœufs attelés au même joug. +D’ailleurs je réfléchis que j’avais mal posé la +question et que c’était moi qui « allais là », tandis +que lui restait sur place. Il avait donc le droit +d’interroger. Comme il n’en usait pas, je résolus +de lui faire des avances pacifiques, et je levai +un doigt vers le ciel.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça voulait dire ? demanda +Marthe.</p> + +<p>— Ça voulait dire : Je suis seul. Ne crains +point que j’aie derrière moi une armée nombreuse +comme les feuilles de la forêt, car, si +j’avais cette armée, j’ouvrirais et je fermerais +mes dix doigts le plus rapidement possible, sans +m’arrêter.</p> + +<p>— Et que dit l’Indien ?… demanda Marthe.</p> + +<p>— Je crois qu’au fond ça lui était égal. Aucun +de ses muscles ne broncha… ou alors, ils +bronchèrent tous avec un tel ensemble qu’on ne +pouvait distinguer le jeu de l’un du jeu des +autres. Je crus devoir changer adroitement le sujet +de la conversation : je tirai de ma poche une +pièce de cent sous, « l’honneur moderne », dit +Marcadet, et je la fis briller au soleil comme une +petite lune maligne. Aussitôt, l’Indien sauta dans +un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me +tendit galamment la main pour m’y faire entrer. +Je m’installai et lui dis, en langue universelle :</p> + +<p>« — Comment t’appelles-tu, fils de la Nature ?</p> + +<p>« — L’Aiguille ; c’est, dit-il, le nom de guerre +que me donne ma tribu à cause de mon adresse +à l’arc. Mais un nom en vaut un autre : dis le +tien.</p> + +<p>« — X…, répondis-je ; c’est le nom que je +mérite par la perfection avec laquelle j’imite +le sifflement des reptiles.</p> + +<p>« — Que me veux-tu ? La terre du visage pâle +manque-t-elle de gibier au point qu’il braconne +sur la terre des autres ?</p> + +<p>« — En effet, dis-je, le gibier de mon pays +devient rare. Tu parcourrais nos plaines sans y +trouver une trace de buffle ou d’éléphant, et les +couvées de perdrix ont mal réussi cette année. +Mais l’odeur du gibier n’est pas ce qui m’attire.</p> + +<p>« — Ton wigwam manque-t-il de femmes ? +dit l’Aiguille. As-tu faim de la chair des nôtres ?</p> + +<p>« — Non, l’Aiguille, je peux attendre : j’ai +pris mes précautions avant de partir.</p> + +<p>« — Que désires-tu donc ? Parle avec celle des +deux pointes de ta langue fourchue qui dit la +vérité.</p> + +<p>« — Je désire l’adresse du dernier des Mohicans.</p> + +<p>« — Le daim est léger mais faible ; le cerf est +agile mais fort.</p> + +<p>« — Je ne dis pas le contraire, l’Aiguille.</p> + +<p>« — C’est moi le cerf, et toi, le daim.</p> + +<p>« — D’accord, mon cher l’Aiguille, et je prie +humblement le cerf de donner au daim l’adresse +du dernier des Mohicans.</p> + +<p>« — As-tu des yeux pour ne pas voir ? dit +l’Aiguille ; les araignées ont-elles tissé leur toile +sur tes prunelles ? Le dernier des Mohicans, c’est +moi !</p> + +<p>« — On dit ça, répliquai-je, ironique.</p> + +<p>« — As-tu mal aux cheveux ? Faut-il que je +t’en débarrasse ? s’écria l’Aiguille, irrité.</p> + +<p>« — Il me semblait avoir lu le récit de sa +mort.</p> + +<p>« — Les visages de farine lisent des livres, +répliqua l’Aiguille. Les mensonges du cœur ne +leur suffisent plus : ils apprennent les mensonges +écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit +la terre, le ciel et l’eau.</p> + +<p>« — Tu oublies le feu, grande Aiguille.</p> + +<p>« — La veille d’une bataille, continua l’Aiguille +sans relever l’impertinence, un chef brave +craint-il de faire des politesses à sa femme, et, +le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfiniment +pour elle le fruit confié ? Non : le fruit +crève l’écorce. Et le fruit, c’est moi. J’ai dit.</p> + +<p>« — Bien dit. Puisque c’est toi le dernier des +Mohicans, je te conjure de me mener dans ton +village et de me présenter à ta famille. Je paierai +ce qu’il faudra.</p> + +<p>« — Les visages poudrés ont des traîtres, dit +l’Aiguille.</p> + +<p>« — Pardon, ils n’en avaient qu’un : Dreyfus, +et justice est faite, répondis-je avec une fierté +mêlée de honte. D’ailleurs, tu peux me fouiller. »</p> + +<p>L’Aiguille ne se le fit pas répéter.</p> + +<p>Il me prit mon tabac à manger, mon canif, +ma montre et un certain objet dont, tu le sais, +Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans +cette histoire, sinon le principal rôle, du moins +le premier des secondaires.</p> + +<p>— Quel objet ? dit Marthe. Je me perds en +conjectures.</p> + +<p>— Patience, répliqua X…, heureux de l’effet +produit. Mon unique souci est de piquer ta curiosité. +Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et, +de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur +mes genoux le plus possible du poids de ton +corps.</p> + +<p>— Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en +étais où l’Aiguille…</p> + +<p>— Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir +et les dépose au fond du canot. Puis il +saisit les avirons et me dit : « Suis-moi. »</p> + +<p>La recommandation était superflue, car, si une +chose en suit une autre, c’est l’arrière d’un canot +dès que l’avant s’ébranle.</p> + +<p>« — De la prudence, fis-je, hein ? l’Aiguille !</p> + +<p>« — Es-tu donc, dit-il, une pierre qui va au +fond de l’eau ?</p> + +<p>« — Je ne sais nager que dans la joie, l’Aiguille, +et, si ta coque chavire, je ne resterai pas +une minute de plus à la surface.</p> + +<p>« — Les caïmans t’empêcheront de couler, +grand X…, à moins que tu ne sois un oiseau +pour déployer tes ailes. »</p> + +<p>Cette phrase ambiguë me choqua, et j’allais me +croire traité de voleur, lorsque nous entendîmes +le mugissement d’une cataracte.</p> + +<p>— Vous étiez perdus ! s’écria Marthe, les doigts +joints.</p> + +<p>— Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire +une pareille bêtise, puisque me voilà ? répliqua +X…, dont les mains avaient disparu. Je poussai, +d’ailleurs, le même cri que toi.</p> + +<p>Mais l’Aiguille me dit avec mépris :</p> + +<p>« — Mon frère a-t-il l’habitude de se désaltérer +aux gourdes pleines de feu ? »</p> + +<p>— Je ne comprends plus, dit Marthe.</p> + +<p>— Cela signifiait : « Mon frère boit-il trop +d’eau-de-vie ? S’enivre-t-il de liqueurs fortes ? +Et veut-il que d’un coup de tomahawk, je fasse +rentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent +au moindre danger ? »</p> + +<p>A ces mots, l’Aiguille rama vers la rive. Il me +débarqua, se débarqua lui-même, prit le canot, +le chargea sans façon sur mes épaules, et, tandis +qu’il écartait les hautes herbes, je portais le +frêle esquif, et, d’un pas rassuré, nous côtoyâmes +la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la cataracte, +et nous aurions, avec une égale aisance, remonté +n’importe quel courant.</p> + +<p>Comme je le complimentais de cette manière +d’écluser, l’Aiguille me dit :</p> + +<p>« — Figure-de-Craie, il est plus facile de voir +courir un chat sauvage que de le prendre.</p> + +<p>« — Je m’en doutais, l’Aiguille, bien que le +rapport m’échappe.</p> + +<p>« — Oiseau babillard, ce qu’on ne peut faire +par la force, il faut le faire par la ruse.</p> + +<p>« — Évidemment, dis-je, mais à quoi cela +nous avance-t-il ? »</p> + +<p>En effet, nous n’avancions plus. Les herbes devenaient +inextricables. Elles se multipliaient en +grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de <i>la +tête</i>, et l’Aiguille même, justifiât-il son nom à +la lettre, n’y pénétrait pas.</p> + +<p>« — As-tu une allumette ? » me demanda +l’Indien.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu’un +sonne !</p> + +<p>— Qu’il entre, dit X… Je finirai mon histoire +une autre fois. Souviens-toi, chère Zibeline, que +je m’arrête juste au moment où l’Aiguille et moi +nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin, +mettre le feu à une forêt tout entière.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall">L’HÔTEL DE SÉNÉGAMBIE</span></h2> + + +<p>On sonna une seconde fois.</p> + +<p>— La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit +Marthe.</p> + +<p>Elle alluma un bougeoir.</p> + +<p>— Accompagne-moi, dit-elle à X… J’ai peur +d’y aller seule.</p> + +<p>La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine, +sur le palier sombre, un individu d’assez mauvaise +mine, coiffé d’un melon à bords plats.</p> + +<p>X… allait refermer la porte sans plus d’explications, +quand l’inconnu poussa un cri étrange, +rauque, guttural, qui fit trembler les murs et les +barreaux de l’escalier.</p> + +<p>La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière +et s’était laissé choir sur une chaise, à demi-morte +de peur.</p> + +<p>A sa grande surprise, X… ouvrit la porte toute +grande et tomba dans les bras de l’inconnu, qu’il +embrassa avec effusion.</p> + +<p>Il l’attira dans l’antichambre et, le présentant +à Marthe :</p> + +<p>— Mon ami, l’Aiguille, dit-il, le dernier des +Mohicans.</p> + +<p>Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina +le nouveau venu. Il était vêtu d’une petite jaquette +noire, d’un pantalon à raies et d’une chemise +à col cassé. X…, quand le Mohican eut ôté +son chapeau, s’aperçut qu’il avait coupé sa +longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués +maintenant sur son front rouge, se partageaient +en deux bandeaux.</p> + +<p>Quand ils furent installés tous trois dans le +petit salon :</p> + +<p>— Mon frère au visage sombre, dit X…, m’expliquera-t-il +par quel prodige il se trouve en ce +moment à Paris ?</p> + +<p>— Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il +y a quelques mois, la mort d’un oncle d’Europe +qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas +fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner +ses guêtres de cuir le long de la rivière Hudson. +Il s’embarqua comme aide-cuisinier sur un steamer +et débarqua au Havre, d’où il gagna Paris +péniblement, en vivant du prix des leçons de +tatouage qu’il donnait, de ci, de là, dans les casernes. +Arrivé à Paris, il se mit à la recherche +de l’hôtel de Sénégambie, où, selon les messages, +le vieux Delaware avait brisé son calumet. Pas +plus d’hôtel de Sénégambie que sur la bosse d’un +bison sauvage.</p> + +<p>— Amère déception, dit X…</p> + +<p>— Tu parles, reprit le dernier des Mohicans. +Les leçons de tatouage se faisaient rares. Je rencontrai, +à l’hôtel où j’étais descendu, un Aïssaoua +mangeur de verre, qui m’aida de ses conseils. +C’est un charmant garçon, avec qui j’ai passé de +bonnes heures.</p> + +<p>— Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe.</p> + +<p>— Il n’y a pas, reprit l’Aiguille, de compagnon +plus économique qu’un Aïssaoua, mangeur +de verre et de porcelaine. Quand je l’emmène à +la brasserie, non seulement il ne boit point, mais +il mange une bonne partie de mes soucoupes, ce +qui me permet de ne payer au garçon qu’une +faible partie des bocks consommés.</p> + +<p>— Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous +être de quelque secours ?</p> + +<p>— Ce frère au visage noir, répondit l’Aiguille, +est un garçon à la coule. Sur ses conseils, ton +frère, qui fut toujours agile pour chevaucher +sans selle les chevaux sauvages, postula pour +entrer comme côtier à la Compagnie des omnibus. +Mais on n’y reçoit que des Français. Je me +tournai alors d’un autre côté et, grâce à des relations +que l’Aïssaoua sut me procurer, je trouvai +enfin la position que j’ai aujourd’hui, ce qui me +met à l’abri du besoin.</p> + +<p>— Quelle position ? demanda X…</p> + +<p>— Une femme au visage pâle, répondit gravement +le Mohican, s’est prise d’une grande passion +pour ton frère et lui donne les pièces d’or et d’argent +qu’elle-même reçoit d’autres visages pâles. +Aussi ton frère vit-il aussi librement dans ta +grande ville que s’il s’abreuvait encore aux eaux +du Potomac.</p> + +<p>X… garda le silence. Mais, au bout d’un instant, +il ne put s’empêcher de dire que la conduite +du dernier des Mohicans ne manquerait pas d’être +sévèrement interprétée par certaines personnes et +que les glorieux ancêtres Delawares, s’ils apprenaient +la chose dans l’autre monde, pourraient +bien n’être pas contents.</p> + +<p>— Je vénère mes darons, affirma l’Aiguille, +en s’inclinant jusqu’à terre. Quant à prétendre +qu’ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en se +relevant, c’est aussi fort que de jouer au bouchon +dans une forêt vierge avec des boutons de +fleurs d’oranger. Mes aïeux étaient des hommes +très fiers, qui ne s’assujettissaient point aux soins +du wigwam et qui regardaient leurs compagnes +comme de simples domestiques. Mais si ces dames +leur rapportaient, au retour d’une visite au camp +des visages pâles, de l’eau de feu, des pâtés de +venaison et des chaînes de montre, ils fermaient, +croyez-le bien, leurs yeux intrépides.</p> + +<p>— Pourtant, objecta X…, le grave Chingachkook ? +Et le terrible Uncas ?</p> + +<p>— C’était tout mecs, dos et marlous, répondit +l’Aiguille. On ne s’intitule pas le Grand-Serpent +ou le Cerf-Agile quand on a l’intention de mener +une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur +personne, pas ?…</p> + +<p>Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en +vidant sur la table le contenu d’un portefeuille.</p> + +<p>X… et sa femme virent une belle collection de +mèches de cheveux noirs, blonds et roux dont +quelques-uns, moins fins, se contournaient en +volutes.</p> + +<p>— Le gibier ne manque pas, dit l’Aiguille. Les +femmes au visage pâle aiment beaucoup ton +frère, qu’elles appellent Amadou. Je dirai même +qu’elles l’aiment trop.</p> + +<p>Et il fredonna :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i1">L’aut’jour avec Thérèse,</div> +<div class="verse">Arrivant à son heure,</div> +<div class="verse i1">Je vis avec terreur</div> +<div class="verse i1">Qu’à s’mettait à son aise.</div> +</div> + +</div> +<p>Pardon, madame.</p> + +<p>— Voyons, dit X…, comment as-tu su que +j’habitais ici et par quel hasard t’amènes-tu chez +moi au moment précis où je réintègre le domicile +conjugal après une absence de dix ans ?</p> + +<p>— Mon frère pâle était tout à l’heure chez le +quart-d’œil. Il n’a pas remarqué sur un banc son +frère au visage sombre, qui lui faisait des signes +d’intelligence, interceptés constamment par les +flics ?</p> + +<p>— J’ai bien cru voir, en effet, quelqu’un qui +se démenait dans l’ombre ; mais j’étais trop occupé +à ce moment pour y faire attention.</p> + +<p>— Ton frère va assez souvent chez le quart-d’œil, +continua placidement le dernier des Mohicans. +Il lui arrive même parfois de passer la nuit +dans ce petit abri que les visages pâles dénomment +violon. Ce soir, on m’avait arrêté pour +affaires graves ; mais faut croire qu’il y avait +erreur sur la personne, car j’ai été relâché au +bout d’une heure. J’avais retenu ton adresse. Je +me suis dépêché de venir te voir, avec un petit +détour : le temps d’aller rassurer Irma et d’y +faire payer mon sapin…</p> + +<p>C’est pas tout ça, mes enfants, continua +l’Aiguille. Maintenant qu’on s’est revu, il s’agirait +de se concerter pour retrouver l’hôtel de Sénégambie +et les pépètes du vieux Delaware.</p> + +<p>— Tu es sûr que l’hôtel de Sénégambie +n’existe pas à Paris ?</p> + +<p>— J’en suis sûr. D’ailleurs, le message ne parlait +pas de Paris. Il disait simplement : <i>Oncle de +France décédé à l’hôtel de Sénégambie.</i> Et c’était +signé « Bigorneau ». Qui peut être ce Bigorneau ? +Un secrétaire, un homme d’affaires, un domestique ?</p> + +<p>— Il s’agit donc, dit X…, de chercher dans +quelle ville de France ou d’Europe se trouve +l’hôtel de Sénégambie. Ça doit être dans une +grande ville.</p> + +<p>— Qui sait ? dit l’Aiguille, bien que je voie +peu, à la vérité, le noble Delaware échouant à +Étampes (plum’ aux tempes) ou à Sisteron (plum’ +au front).</p> + +<p>— Écoute, dit X… : il se fait tard, et je crois +qu’il est grand temps d’aller se coucher. Tu +viendras déjeuner demain matin.</p> + +<p>— Ça ne se refuse pas, dit l’Aiguille. Faudra-t-il +amener le mangeur de verre ? Vous savez qu’il +n’est pas difficile à nourrir. Avec un litre vide, +mon frère pâle en verra la farce.</p> + +<p>— Ce n’est pas ça, dit Marthe, la salle à manger +est un peu étroite. Nous ferons connaissance +avec votre ami plus tard.</p> + +<p>— C’est comme vous voudrez, dit l’Aiguille.</p> + +<p>Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait +trois pas que ses sourcils se froncèrent. Il aspira +l’air avec véhémence et poussa un cri rauque, le +cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De +son index tendu, il désigna une des fleurs du tapis. +X… s’approcha et distingua une faible trace +de poussière blanchâtre, qui gardait la forme +d’une semelle de bottine.</p> + +<p>Le dernier des Mohicans avait rampé jusqu’à +l’empreinte. Il la flaira en silence. Puis il dit à +voix basse, en se relevant :</p> + +<p>— Le chef aux trois galons d’or a passé par là. +Il avait certainement des intentions mauvaises, +car la plante est plus appuyée que le talon. Mon +frère au visage pâle n’a-t-il pas dit chez le commissaire +que sa femme vivait avec un capitaine ?</p> + +<p>— C’est juste, dit X… Tu as un beau flair de +Mohican. Mais tu te fiches dedans, en voulant +nous épater. A preuve que la trace en question +est la trace de mon pied.</p> + +<p>Et, posant sa bottine sur l’empreinte, il fit constater +une concordance irréfutable.</p> + +<p>— Possible, dit l’Aiguille. Ceci n’est qu’un +détail. L’important est de retrouver l’hôtel de +Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle +qui répond au nom de Bigorneau. Ton frère +viendra donc déjeuner demain. En retour, vous +lui permettrez de vous offrir à dîner et de vous +emmener au bastringue.</p> + +<p>Il prit congé. X… resta seul avec Marthe. Ils +avaient, dans un court espace de temps, évoqué +suffisamment de souvenirs pour un homme seul +et pour une seule dame. Ils s’allèrent mettre au +lit et n’évoquèrent pas plus avant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGES COURTELINE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall">APPARITION DE DEUX INGÉNUES</span></h2> + + +<p>Huit jours après les événements que nous venons +de rapporter, par une splendide après-midi +d’hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot, +en méditant sur l’inconstance des femmes et l’inanité +des biens de ce monde. Or, comme il tournait +le boulevard, il tomba sur un groupe compact de +cinquante à soixante personnes, au sein duquel +s’agitait et gesticulait une silhouette aperçue de +dos, aux cheveux plus blancs que la neige, que +coiffait un chapeau de feutre vaste comme le +Champ de Mars.</p> + +<p>En face de ce personnage, un inconnu aux +larges épaules d’hercule rougeoyait d’exaspération +et répétait sans se lasser, d’une voix qui +voulait être calme et n’y réussissait qu’à demi :</p> + +<p>— Je vais péter comme une chaudière ! Je vais +péter comme une chaudière !</p> + +<p>Le capitaine était d’un naturel curieux.</p> + +<p>Il s’approcha ; par-dessus la houle des têtes, +qu’il dominait de sa haute taille, il jeta un avide +coup d’œil.</p> + +<p>— Allez-vous me ficher la paix ? criait +l’homme aux épaules d’hercule. Je vais péter +comme une chaudière, je vous dis !…</p> + +<p>Mais :</p> + +<p>— Tu es le plus infâme des hommes ! répondit +la silhouette vue de dos.</p> + +<p>— Je vais péter !…</p> + +<p>— Le plus lâche et le plus vil de tous !</p> + +<p>— Je vais péter !!</p> + +<p>— M’obligeras-tu à consommer publiquement +ta honte et ton déshonneur ? Dois-je te jeter, +devant tous, à la face l’épithète — l’horrible épithète — que +le succube, jusqu’à ce jour, a seul +osé disputer au vampire ?</p> + +<p>— Je vais péter !!!</p> + +<p>— Ah ! c’est ainsi ? Eh, bien, moi, je vais tout +dire, vociféra l’homme aux cheveux de neige. Tu +as profané les mânes éplorées de l’infortuné +Étéocle ! Ose dire que ce n’est pas vrai !</p> + +<p>A ces mots :</p> + +<p>— C’en est trop ! Je pète ! cria l’hercule, les +yeux flambants d’un sauvage désir de vengeance.</p> + +<p>Il dit, et, d’un geste énergique, il ramena en +arrière de lui sa main, plus large qu’une casquette.</p> + +<p>Ce fut un éclair : rien de plus.</p> + +<p>Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à +l’élasticité d’une bande de billard, la main rebroussa +chemin brusquement : elle redescendit +le courant avec la prestesse gracieuse d’une périssoire +lancée à toute force de rames…</p> + +<p>Le vieillard, frappé au visage, rendit un son +métallique.</p> + +<p>La foule, indignée, n’eut qu’un cri :</p> + +<p>— Oh !…</p> + +<p>Puis :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quoi ? frapper un vieillard chenu…</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">(s’écrièrent les assistants avec un touchant unisson)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i3">Quelle lâcheté sans égale !</div> +<div class="verse">Le visage outragé de ce pauvre inconnu</div> +<div class="verse">Arbore la rougeur des flammes du Bengale !</div> +<div class="verse">Sur l’homme au cœur abject qui n’a pas hésité</div> +<div class="verse">A jeter un vieillard en pâture à sa rage,</div> +<div class="verse i2">Tombons à l’unanimité !…</div> +<div class="verse">Nous sommes cent contre un ! Courage !</div> +</div> + +</div> +<p>Et nul doute que ces paroles eussent été suivies +d’un effet immédiat si le vieillard, opposant +de ses bras écartés une digue à la vindicte publique, +ne se fût écrié :</p> + +<p>— Arrêtez !… Cet homme n’est pas celui que +je cherche !</p> + +<p>La foule devint pâle de surprise.</p> + +<p>— Allons ! poursuivit le vieillard d’une voix +sourde où se plaignait un immense découragement, +ce sera pour une autre fois !… Monsieur, +ajouta-t-il, je vous prie d’oublier les propos inconsidérés +que je me suis permis tout à l’heure. +C’est à un autre qu’ils s’adressaient.</p> + +<p>Du coup :</p> + +<p>— Eh ! parbleu ! se dit le capitaine, je savais +bien que cette voix ne m’était pas inconnue !… +C’est le vidame de Buthenblant !</p> + +<p>C’était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux +demoiselles : Odette et Odyle, deux anges de +pureté et de grâce, de qui les yeux étaient quatre +bleuets et les bouches deux petits pots de fraises. +Semblablement habillées, elles portaient, l’une +et l’autre, la même toque de loutre hérissée d’une +plume de pintade, la même jupe à carreaux +blancs et noirs, le même mantelet mastic agrémenté +par la fantaisie du couturier de petits losanges +de frangipane.</p> + +<p>L’incident clos et la foule dissipée :</p> + +<p>— Eh bien, tu es content, papa ? ironisa +la plus jeune des deux. Tu t’es encore fait f… +une gifle !</p> + +<p>— Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une +lente gravité. Tu ne sais pas ce que tu dis.</p> + +<p>— Ça, par exemple, c’est tapé ! déclara +aussitôt la seconde jeune fille. Et puis, d’abord, +si tu voulais bien être polie avec l’auteur de +nos jours ? « Tu t’es fait f… une gifle ; tu t’es +fait f… une gifle ! » En voilà une façon de +parler !</p> + +<p>L’autre se dressa sur ses ergots.</p> + +<p>— Pardon. Ce sont des ordres ? dit-elle.</p> + +<p>— Parfaitement.</p> + +<p>— Oui ? Eh bien, ma chère, tu peux te les +mettre quelque part.</p> + +<p>— Je peux me les mettre quelque part ?</p> + +<p>— Sans l’ombre d’un doute.</p> + +<p>— Répète-le.</p> + +<p>— Je le répète.</p> + +<p>— Odette, mon trésor, fit Odyle, je vais aller +te cueillir les puces.</p> + +<p>— Odyle, mon cœur, dit Odette, je vais aller +te peser le foie de veau.</p> + +<p>Odette blêmit ; Odyle s’empourpra d’un lever +d’aube.</p> + +<p>— Chameau ! cria celle-ci.</p> + +<p>— Volaille ! hurla celle-là.</p> + +<p>— Rosse !</p> + +<p>— Gueuse !</p> + +<p>— Saleté !</p> + +<p>— Pourriture !</p> + +<p>Le parapluie brandi par le vide des espaces, +les deux vierges allaient s’élancer l’une sur +l’autre, quand :</p> + +<p>— Mesdemoiselles de Buthenblant, peut-être ? +questionna le capitaine, qui s’était avancé +le chapeau à la main.</p> + +<p>Le vidame eut un tressaillement de surprise.</p> + +<p>— Ah ! c’est vous, capitaine, fit-il. Enchanté +de vous retrouver. Mes filles, en effet !</p> + +<p>Le capitaine sourit.</p> + +<p>— Elles sont charmantes, déclara-t-il.</p> + +<p>Mais il n’en put dire plus long.</p> + +<p>— Oh ! c’te poire ! Oh ! c’te poire ! s’exclamaient +d’une seule voix les demoiselles de Buthenblant. +Non, pige-moi la gueule du monsieur !… +C’est ce blair, surtout ! c’est ce blair ! +Ah ! non ! mince de bobéchon ! A-t-i une tête !… +A-t-i une tête !…</p> + +<p>Rouge de confusion :</p> + +<p>— Je n’ai pas la prétention d’être un Adonis, +fit le capitaine avec une certaine sécheresse. Je +me borne à être de ceux dont on ne dit rien.</p> + +<p>Le vidame prit la parole :</p> + +<p>— Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites +n’ont jamais connu leur mère ; elles ont été +élevées par moi, en sorte que leur éducation +manque de ce je ne sais quoi qui ne s’acquiert +que de la main des femmes.</p> + +<p>— Quoi ? s’écria le capitaine, qui sentit ses +yeux se tremper de larmes, si jeunes et déjà orphelines !</p> + +<p>Le vidame hocha la tête.</p> + +<p>— Non, prononça-t-il d’une voix sourde.</p> + +<p>— Comment ? non !… Mais, alors…</p> + +<p>— Ah ! c’est une sombre histoire ! murmura +le vieillard, pensif.</p> + +<p>Le capitaine s’exclama :</p> + +<p>— Une histoire ! Contez-moi ça, vidame, je +vous prie.</p> + +<p>— Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant, +si l’heure qu’il est et le lieu où nous +nous trouvons ne m’interdisaient de le faire.</p> + +<p>— Ah ?</p> + +<p>— Oui… le récit de mes malheurs — les plus +cruels, les plus effroyables, peut-être, qu’un +homme ait jamais soufferts, — ne peut se faire +que de minuit à deux heures du matin dans certains +quartiers de Paris.</p> + +<p>Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas +sa profonde stupéfaction :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous faites lundi soir ? reprit-il.</p> + +<p>— Mais… rien.</p> + +<p>— En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi +à une heure et demie du matin au coin de +la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.</p> + +<p>— J’y serai.</p> + +<p>— C’est bien. Votre main !</p> + +<p>— La voici.</p> + +<p>— Elle tremble.</p> + +<p>— Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur +m’était inconnue.</p> + +<p>— Regardez-moi dans les yeux.</p> + +<p>— Je vous regarde.</p> + +<p>— Capitaine, vous pâlissez !</p> + +<p>— Je ne pâlis jamais, vidame !</p> + +<p>Le vidame épongea son front, baigné de +sueur.</p> + +<p>— Quel homme ! murmura-t-il.</p> + +<p>Et, à haute voix :</p> + +<p>— Adieu !</p> + +<p>— Adieu !</p> + +<p>— A bientôt !</p> + +<p>— A bientôt… Mesdemoiselles…</p> + +<p>Le capitaine s’inclina jusqu’à terre.</p> + +<p>Quand il se redressa :</p> + +<p>— Ciel ! s’écria-t-il.</p> + +<p>Il était seul !… <span class="xsmall">LE VIDAME ET LES DEUX JEUNES +FILLES AVAIENT DISPARU</span> !…</p> + +<p>Quelle que fût sa force d’âme, le capitaine ne +put résister à l’inattendu d’un tel coup. Il passa +sa main sur ses yeux et s’évanouit pour la seconde +fois.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGE AURIOL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="xsmall">OÙ LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAUBECK +DANS DES CIRCONSTANCES ASSEZ SINGULIÈRES</span></h2> + + +<p>Rue Saint-Vincent.</p> + +<p>Il pouvait être minuit ou minuit moins le +quart.</p> + +<p>La lune était rare. Le noir régnait sur la ville. +Des silhouettes fantasques se dessinaient dans +les angles des bâtisses. Par-dessus le mur du cimetière, +des bouts de tombe se découpaient, +grises sur le ciel noir.</p> + +<p>Un promeneur attardé qui passait par là s’arrêta +devant un réverbère éteint, et, s’adressant +à une personne absente, il cria :</p> + +<p>— Oui, monsieur, je suis Maubeck, le journaliste !… +et il y a gros à parier que bien des gens +ne pourraient pas en dire autant ! Maubeck, le +journaliste, c’est moi, monsieur, et personne ne +me persuadera le contraire. Voici ma carte, la +carte qui me donne accès à la Bibliothèque nationale ! +Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste — courtier +en observations pour le bureau +des Longitudes.</p> + +<p>Ayant énoncé cette singulière qualité, l’individu +qui prétendait avec tant d’énergie s’appeler +Maubeck parut céder à un instant d’indécision. +Ne sachant s’il devait continuer sa route ou se +laisser choir sur le sol, il hésitait.</p> + +<p>Pourtant, après quelques vacillations assez +périlleuses, il se remit en marche.</p> + +<p>Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau, +il s’arrêta.</p> + +<p>— Je suis gris ? vociféra-t-il. Moi ? je suis +gris ? C’est trop fort ! Apprenez donc à qui vous +parlez ! Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le +journaliste ! Voulez-vous voir ma carte ? Ah ! je +sais bien qu’on en veut à Maubeck ! On a même +été jusqu’à prétendre qu’il était mort !… Oui, +oui, je le sais : on m’a tout raconté ! Mais Maubeck +se moque du qu’en-dira-t-on : Maubeck +poursuivra son œuvre en dépit des envieux. Maubeck +ne craint rien ! Maubeck est un brave, et, +s’il y a quelqu’un derrière ce mur, Maubeck le +défie ! Oui, monsieur ! Allons, sortez, émergez, +montrez-vous ! Combien êtes-vous derrière cette +muraille ? Je ne me cache pas, moi ! Je ne suis +pas masqué ! Voici ma carte !…</p> + +<p>Comme il achevait ces mots, M. Maubeck +heurta violemment du crâne une petite porte +verte qu’il n’avait vraisemblablement pas remarquée :</p> + +<p>— Tiens ! murmura-t-il, c’est bizarre ! Je +croyais demeurer plus loin que cela !</p> + +<p>Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir +longtemps tourmenté la serrure, il entra, paraissant +avoir oublié tout ce qu’il venait de dire.</p> + +<p>Une chandelle brûlait sur la cheminée.</p> + +<p>Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier +reposait dans le seau à charbon, bien que ce +ne fût pas son domicile attitré, il s’en empara, +l’alluma et se jeta dans un fauteuil.</p> + +<p>— Ah ! ah ! fit-il, en développant un gros +nuage de fumée, c’est drôle ! Le mobilier de +Maubeck danse la ronde ce soir ! infiniment +drôle ! Chaque fois que Maubeck boit du genièvre, +le mobilier de Maubeck se met à danser ! +Comment trouvez-vous le bouillon ?… Ah ! ah ! +ah ! c’est très amusant !</p> + +<p>Et, fredonnant un petit air pour accompagner +la valse imaginaire de ses meubles, il se mit à +ricaner doucement.</p> + +<p>Durant quelques minutes, il s’abandonna à la +rêverie.</p> + +<p>Puis, tout à coup, sa figure se rembrunit. Il rejeta +sa pipe dans le seau, se leva, fit deux ou +trois fois le tour du salon, tira son portefeuille, +examina sa carte, se frappa le front et, finalement, +ayant plongé précipitamment sa main +dans la poche de son gilet, il se mit à compter.</p> + +<p>— Un sou, trois sous, douze sous, cinquante +centimes, deux francs ; un sou, deux sous, six +sous, un franc… Quatre francs cinquante !… +Quatre francs cinquante !… répéta-t-il, soucieux, +quatre francs et cinquante centimes !… Diable ! +<i>l’argent devient rare !</i></p> + +<p>M. Maubeck n’avait pas achevé de formuler +cette attristante réflexion lorsqu’une voix goguenarde +cria derrière lui :</p> + +<p>— Menteur !</p> + +<p>— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Voulez-vous ma carte ?</p> + +<p>— Je dis que Maubeck est un menteur, répéta +l’ironique voix, Maubeck est gris. Je sais +bien que Maubeck est gris comme trente-six +grives — et il faudrait être bien malin pour +m’enlever cette conviction de la tête. Mais je dis +aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est +plus grave !</p> + +<p>— Qui ose dire cela ?</p> + +<p>— Moi ! répondit la voix, en faisant entendre +un bruit de monnaies secouées. Moi ! M. Tirelire, +ici présent sur la cheminée ! J’affirme que +M. Maubeck est gris, mortellement gris et que +M. Maubeck est un menteur ! Et, de plus, j’ajoute +cela : Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle, +et Maubeck se casse le nez !</p> + +<p>La stupéfaction de l’éminent courtier en observations +fut telle qu’il ne trouva rien à répondre.</p> + +<p>Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée +et aperçut son interlocuteur.</p> + +<p>C’était un petit bonhomme en terre cuite, +vert du haut en bas, ventru comme une pomme +et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de +hauteur. Le sommet de son tricorne était fendu +d’un large trou.</p> + +<p>Après quelques minutes de silence, M. Tirelire +fit de nouveau sonner les pièces de monnaie +qui paraissaient habiter son ventre, puis, s’adressant +à des personnages fictifs, ou peut-être +même aux différentes pièces du fringant mobilier +de M. Maubeck, il reprit la parole :</p> + +<p>« — M. Maubeck est comme les autres ! cria-t-il. +M. Maubeck est un niais. Je n’ose dire que +M. Maubeck est un imbécile ; mais, s’il est quelqu’un +ici qui prétende m’empêcher de proclamer +que M. Maubeck est un superbe niais, qu’il +vienne ! Je l’attends !</p> + +<p>« M. Maubeck croit aux bruits qui courent et +aux nouvelles qu’on lance. Il croit à la fin du +monde. Il se figure que l’agriculture manque de +bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce +agonise et que l’argent devient rare !! A +qui comparer M. Maubeck, si ce n’est au plus +piteux des jocrisses ? Vraiment la naïveté de +M. Maubeck est inouïe ! »</p> + +<p>Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique. +Après s’être bruyamment mouché, il +reprit :</p> + +<p>« — Remarquez bien que M. Maubeck est +journaliste : il est donc impardonnable ! Ah ! +ah ! ah ! la bonne farce ! L’agriculture manque +de bras ! M. Maubeck va sans doute nous apprendre +aussi que les capitalistes ne dépensent +plus rien ! S’il était passé sur le quai Conti, il ne +parlerait pas avec autant de légèreté, sans doute !</p> + +<p>« M. Maubeck se figure qu’il n’y a plus d’argent, +qu’on va frapper des écus en bois des îles +et que, dans dix ans, les collectionneurs rechercheront +la dernière pièce de cent sous comme un +objet de la plus haute rareté ! Dans dix ans ? +Que dis-je ? Dans trois ans, dans six mois, demain +peut-être, demain, M. Maubeck paiera son +boulanger avec des coquillages et son propriétaire +avec de vagues verroteries !… Peuple ! admire +la naïveté de M. Maubeck !</p> + +<p>« Évidemment, quelque vertigineux que +puisse être le jobardisme de M. Maubeck, évidemment +M. Maubeck ne parlerait pas comme +il parle si jamais il était passé par la rue Guénégaud +et par le quai Conti !</p> + +<hr> + + +<p>« Foule ! tu lapiderais cet homme si, connaissant +la merveilleuse organisation de la <span class="sc">Monnaie</span>, +il persistait à tenir un pareil langage !</p> + +<p>« … Mais cet homme ne connaît pas la <span class="sc">Monnaie</span>. +Il ne soupçonne pas l’existence de cet édifice +incomparable ! Jamais ses pauvres yeux de +crabe, atteints d’une incurable myopie, n’ont +considéré les dix mille employés qui grouillent +dans cet admirable temple ! Jamais ! Jamais ! Ce +vil colporteur d’observations météorologiques, +ignore le « langage de l’argent », et jamais il n’a +entendu parler de la « mise en circulation ! »</p> + +<p>« Il se figure, le pauvre hère, qu’on laisse +moisir les lingots d’or au fond des caves, — et +que, là, parmi les champignons sordides et les +louches détritus, ils s’effritent peu à peu sous +la mandibule avide des cloportes !</p> + +<p>« Académie ! tes palmes pour l’illustre Maubeck, +qui vient de découvrir la mite du ludovic +d’or, le charançon de la thune et le ver blanc +des fafiots !</p> + +<p>« Triste sire ! Pauvre bougre ! Méprisable nullité !</p> + +<p>« Les dix mille employés, il ne les a jamais +vus, ce pauvre individu, ce misérable quidam, +ce quelconque et négligeable zéro ! Il ne les a +pas vus, levés dès l’aube, répandant l’or et l’argent +parmi le peuple, inondant la ville de leurs +richesses !</p> + +<p>« Sombre et fangeux bernard-l’ermite, tu n’es +donc jamais sorti de ta coquille ? Tu ne sais +donc pas que, selon leur grade, ces employés +reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr., +100.000 fr., 50.000 fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou +50 fr. qu’ils doivent dépenser, distribuer avant +le coucher du soleil !…</p> + +<p>« Distribuer est bien, mais il s’agit de distribuer +intelligemment. Pour distribuer, il faut des +renseignements et des notes, il faut du flair, de +l’œil, du tact — il faut du génie !</p> + +<p>« Le commis qui distribue 50 francs, comme +celui qui distribue 50 millions, doit émietter la +somme qu’on lui confie en cinquante ou cent +achats habilement combinés et rapporter avec lui +toutes les factures acquittées, ainsi que les marchandises +achetées lorsque la chose est praticable ! +Sans quoi, notre jeune homme, ayant +acquis un diamant d’un million ou une montre +de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix +heures du matin et s’en irait dissiper dans les estaminets +et brasseries les quatre francs cinquante +qu’il gagne !</p> + +<p>« O honte ! M. Maubeck n’est pas informé de +ces choses ! Le clair flambeau de la Vérité n’a +jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur +intellect ! Il ignore que l’employé rentrant +au bureau avec un reliquat serait impitoyablement +révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante +centimes.</p> + +<p>« Maubeck, le journaliste, le courtier, l’agent +d’affaires, l’entomologiste ! Maubeck ne voit pas +les flots d’or jetés chaque jour sur le pavé de +Paris ! Au lieu de dire : « L’argent est mal distribué, +l’incurie règne à la <span class="sc">Monnaie</span>, il conviendrait +de renverser le chef des Argentiers +de la R. F. et de renouveler le personnel de la +Banque… »</p> + +<p>« Au lieu de proposer des distributions d’argent +au coin des rues avec le concours de MM. les +donneurs de prospectus, M. Maubeck s’écrie : +« L’argent devient rare ! »</p> + +<p>« Erreur ! Erreur ! Erreur !!!… Oblitération ! +Folie ! Gâtisme ! Fange dans l’œil ! L’argent +n’est pas rare ! Jamais l’argent ne deviendra +rare ! Il est mal distribué, mal réparti, et voilà +tout !</p> + +<p>« Ceci est mon dernier mot ! Je n’ai plus rien +à dire. Et pourtant si, encore un cri. Je demande +la parole :</p> + +<p>« Que le diable emporte M. Maubeck ! »</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant +de nouveau ses précieux intestins, souffla +coléreusement la chandelle.</p> + +<p>Et l’on n’entendit plus dans la chambre silencieuse +que les ronflements sourds de M. Maubeck, +endormi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">PIERRE VEBER</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall">MAUBECK HÉRITE</span></h2> + + +<p>Avant rêvé cela, Maubeck se réveilla.</p> + +<p>Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck. +Ses paupières ne lui permettaient d’émettre +qu’un tout petit regard d’abord ; puis +elles se fermaient. Quelques minutes après, Maubeck +arrivait à les soulever et glissait un second +regard, plus grand ; mais, vite jalouses du soleil, +elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maubeck, +violemment, se dressait sur son séant, parvenait +à écarquiller les yeux, et renaissait à la +vie réelle ; alors, selon son expression, « il faisait +le point », c’est-à-dire qu’il établissait avec précision +l’endroit où il se trouvait.</p> + +<p>Les réveils étaient pour Maubeck une source +perpétuelle de surprises. Jamais, au grand jamais, +à l’instar du Sultan, il ne s’était endormi +deux fois de suite au même endroit ; non qu’il +craignît d’être assassiné, mais la Destinée se plaisait +à ballotter cet homme. Cinq nuits par an, +il couchait dans son lit, dont deux nuits au +moins tout habillé ; les autres nuits, il couchait +sur la descente de lit, ou sur le paillasson de la +porte, ou sous la table de travail, ou dans le corridor, +ou au poste, ou sur un banc de boulevard, +ou dans le lit d’une personne d’un sexe +opposé au sien.</p> + +<p>Cette fois, il s’était endormi devant la cheminée, +la tête dans le foyer refroidi. Il dit, sentencieusement :</p> + +<hr> + + +<p>« Je me suis couvert la tête de cendres, j’ai +revêtu le dur cilice, et j’ai pleuré Jérusalem. »</p> + +<hr> + + +<p>Puis il ajouta :</p> + +<p>« Il me semble que j’ai la gueule de bois. +Tout porte à croire que j’ai bu hier… Qu’ai-je +accompli ?… Été porter la température probable, +selon mon habitude, dans les journaux ; inspecté +mes pluviomètres… noté la dépression barométrique +à la tour Eiffel… Dîné chez le vidame de +Buthenblant. » (Ici les souvenirs s’obnubilent.)</p> + +<p>Maubeck-le-Journaliste s’interrompit pour +aveindre le nez hébraïque d’un siphon, but une +moitié dudit, et reprit :</p> + +<p>« Bon dîner… jeunes filles avenantes, élevées +à l’américaine… L’aînée, un beau contralto, a +traité sa sœur de <i>petite morue</i>… Causerie animée. +Je crois qu’au dessert, après les alcools, +j’ai demandé au vidame la main d’une de ses +filles, celle qu’il voudrait… Je ne m’en dédis +pas ; mais j’avais déjà bu.</p> + +<p>« Qu’ai-je accompli après ? »</p> + +<p>Il remâcha le goût amer que laissent à la +bouche du sage les voluptés humaines et les liqueurs +fortes.</p> + +<p>« J’ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à +Jonas, au Mallet, à Lapoire, au Rat, à Jules Simon, +à l’abbaye de Thélème ; là, j’ai dû encore +boire. »</p> + +<p>Il se leva. Un nimbe lumineux entourait pour +lui les contours des objets. Il alla tremper sa +tête dans un seau d’eau, y resta le temps que +mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle +au fond des mers ; près d’étouffer, il émergea, +prit du souffle et se retrempa ; à la quatrième reprise, +les idées circulaient de nouveau. Maubeck +se peigna, mit du linge, brossa ses habits +et présenta à la glace un gentilhomme pas +trop ravagé, assez correct : trente ans à peine, +un nez un peu gros, une bonne figure noire +barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux +châtains frisés… un ensemble qui n’eût pas déparé +l’intérieur des Buthenblant.</p> + +<p>« Au travail ! établissons la température pour +demain. » Il tira un jeu de zanzibar, agita les dés, +les lança sur le tapis vert de la table et compta +les points et, prenant sa plume, écrivit : +« 5 + 3 + 7 = 15. Température moyenne ; +orages dans le Nord ; temps probable : +8 + 2 + 2 + 4 = 16. Pluie mêlée de vent ; +nuages, éclaircie vers midi, etc. » Il fut interrompu +par le concierge, qui lui tendit une lettre.</p> + +<p>Maubeck en examina la suscription et s’écria : +« Qu’est-ce que cette chère vieille canaille de +Bigorneau peut bien me vouloir ? M’inviter à +dîner ? Je refuserai : je n’ai pas pardonné à Élise +la nuit blanche qu’elle me fit passer devant sa +fenêtre, tandis que son mari pêchait à la ligne. +Elle manqua de parole après m’avoir donné rendez-vous ! +On ne fait pas ces choses-là à Maubeck-le-Journaliste. +Je n’irai chez Bigorneau que +quand Élise se sera excusée. » Il décacheta la +lettre : « Tiens, ce n’est pas signé ! Est-ce que +le notaire Bigorneau cultiverait la lettre anonyme ?</p> + +<p class="ind">« Mon cher ami,</p> + +<p>« Pourquoi ne vous voit-on plus ? Faut-il que +j’aille vous relancer chez vous ? J’ai besoin de +vous parler, au plus tôt, pour une affaire importante +qui vous concerne. Passez un de ces +matins, rue de Douai. »</p> + +<hr> + + +<p>Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du +soleil sur l’horizon : « Midi moins vingt ; j’ai +le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant +le déjeuner. »</p> + +<hr> + + +<p>Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole +de poche, se coiffa de son chapeau et descendit.</p> + +<p>Rue de Douai, à l’étude de M<sup>e</sup> Bigorneau, le +maître-clerc, à l’aide d’une cisaille, découpait +des ombres chinoises dans une vieille boîte d’Albert ; +deux autres clercs jouaient à qui cracherait +le plus haut contre le mur, et le saute-ruisseau +guillotinait des mouches avec un vieux +coupe-cigares ; cela sentait l’étude modèle, solide +et bien achalandée. Maubeck demanda :</p> + +<p>— M<sup>e</sup> Bigorneau, s’il vous plaît.</p> + +<p>— Il est en Chine, répondit finement le clerc.</p> + +<p>— Il est dans le sieau : il trempe.</p> + +<p>— Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu +pour que tu ne sois pas si… sot, surenchérit +un autre clerc.</p> + +<p>— Puis-je lui parler ? continua Maubeck sans +s’émouvoir.</p> + +<p>— Il est en main.</p> + +<p>— Un coup de pied quelque part vous ferait-il +plaisir ? interrogea Maubeck, en ouvrant la porte +de la barrière qui séparait les clercs de l’éventuel +public.</p> + +<p>Le maître clerc comprit soudain que les plus +courtes plaisanteries sont les meilleures. Il se +leva aussitôt et demanda :</p> + +<p>— Qui dois-je annoncer ?</p> + +<p>— M. Maubeck, journaliste.</p> + +<p>Bigorneau l’accueillit avec une joie d’épagneul, +lui serra la dextre dans sa main droite, tandis +que la gauche la tapotait à petits coups affectueux. +M. Bigorneau avait cette honnête et franche +et souriante figure qui est l’apanage des canailles +d’affaires ; il semblait un vieux magistrat +de roman, défroqué et bonasse.</p> + +<p>Échange de compliments, enquête sanitaire réciproque. +Bigorneau s’installa dans un fauteuil, +approcha une règle de ses yeux, l’examina avec +soin, tandis qu’il disait d’un ton de voix naturel :</p> + +<p>— Vous vous êtes demandé ce que je désirais +de vous, Maubeck ? Je désire faire votre fortune, +simplement.</p> + +<p>Maubeck eut le tranquille faciès de l’individu +qui ne coupe pas dans les ponts. Bigorneau attendit +qu’on le remerciât ; Maubeck ne bougea +pas. Le notaire poursuivit :</p> + +<p>— Vous nous inspirez beaucoup d’amitié, à +moi et à ma femme. Élise trouve que vous nous +négligez ; moi, je veille sur vous et je vous ai +trouvé une affaire splendide : vous n’avez qu’à +vous baisser pour ramasser. Avouez, mon gaillard, +que vous grillez de curiosité, hé ?</p> + +<p>— En effet, même que ça sent le roussi…</p> + +<p>— Voici l’affaire. Il y a quelques mois mourait +dans une petite localité près Paris un mien +client, M. de la Warre ; cet ancien peau-rouge +s’était enrichi dans le commerce des cheveux. +Oui, il avait apporté d’Amérique tous les scalps +de la tribu des Mohicans, dont il était l’Avant-Dernier ; +ce millier de chevelures lui avait formé +un fonds de boutique, il s’était établi marchand +de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré, +M. de la Warre se retira des affaires avec +plus de quatorze millions de fortune. Il me confia +la gestion de cette somme.</p> + +<p>— Elle était en bonnes mains !</p> + +<p>— N’est-ce pas ? dit Bigorneau sans vouloir +discerner l’intention ironique de cette interruption… +Plus un testament, rédigé naguère dans +son pays natal, testament que je devrais ouvrir +après sa mort. Le vieux de la Warre n’avait pu se +faire à l’existence européenne : il couchait tantôt +ici, tantôt là, en vrai nomade.</p> + +<p>— Je connais ça…</p> + +<p>— Il mourut à l’<i>hôtel de Sénégambie</i>, à Levallois-Perret. +Prévenu par dépêche, j’ouvris alors +le testament. M. de la Warre léguait tous ses +biens, en valeurs nominatives :</p> + +<p>1<sup>o</sup> A un nommé Coignet, qu’il avait connu +là-bas, chez les peaux-rouges. Ce Coignet est +mort dans la catastrophe du <i>Squale</i>, bien avant +le décès de notre client. »</p> + +<p>Jusqu’ici, M<sup>e</sup> Bigorneau n’avait pas menti ; +mais, soudain, il se mit à altérer la vérité d’une +prodigieuse façon :</p> + +<p>— Restaient les deux autres légataires. Je les +ai vainement cherchés. J’ai envoyé télégrammes +sur télégrammes au premier, un Mohican nommé +l’<i>Aiguille</i> ; il doit être défunt également ; j’ai +écrit pour avoir son certificat de décès ; je l’aurai +dans quelques jours. Le dernier légataire est +un militaire gâteux et retraité dans une maison +d’asile. »</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bigorneau ne disait pas que ce militaire +n’était autre que son bon ami le capitaine Léon +Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware ; +qu’il avait soigneusement intercepté toute lettre +pouvant le prévenir du décès de son oncle. Quelle +sale canaille que ce Bigorneau ! il me dégoûte, et +j’ai presque envie de le tuer.</p> + +<p>Il reprit :</p> + +<p>— En somme, l’héritier de cette splendide +fortune est ce vieux gâteux, qui ne tardera pas à +mourir, et c’est encore à l’État que l’argent reviendra. +Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck ?</p> + +<p>— Si, très mal. L’État est mon ennemi intime. +Mais en quoi tant cela me concerne-t-il ?</p> + +<p>— Si vous en voulez à l’État, moi je ne lui en +veux pas moins ; il m’a trop souvent mis à contribution +pour que je ne lui rende pas la pareille. +Il ne faut pas, entendez-vous, <i>il ne faut +pas</i> que cet héritage tombe en déshérence, quand +il y a tant de pauvres bougres qui crèvent la +faim.</p> + +<p>— A qui le dites-vous !</p> + +<p>— Donc, j’ai songé à cette combinaison : vous +êtes fils naturel, hein ?</p> + +<p>— <i>Je n’ai jamais connu ma mère !</i> chantonna +Maubeck, et il ajouta :</p> + +<p>— Je n’ai jamais connu mon père non plus.</p> + +<p>— Vous êtes né en Amérique, je crois ?…</p> + +<p>— Oui, mais je ne sais où, dans un territoire +contesté.</p> + +<p>— Eh bien, grâce à des moyens très simples, +je fais de vous le fils de M. de la Ware ; vous +présentez vos titres : le testament est nul, comme +antérieur à votre naissance, et, d’après la coutume +des Mohicans, vous entrez en possession +de l’héritage paternel… dont vous me donnez +la moitié.</p> + +<p>— Toujours selon la coutume des Mohicans ?</p> + +<p>— Enfin, cela vous va-t-il ? Je vous donne un +père et une fortune ! Ça ne fait de tort à personne.</p> + +<p>Assurément, Maubeck n’était pas une canaille ; +mais c’était ce que les moralistes classificateurs +nomment <i>une bonne gouape</i> ; il avait beaucoup +de bonté et aussi peu de sens moral qu’un bâton +de chaise. Il entrevit la possibilité de s’enrichir, +de devenir un homme du monde, d’avoir un +laquais qui le reconduirait quand il serait poivre, +et une voiture qui le ramènerait chez lui ; plus +de courses dans les observatoires et dans les journaux ; +des cigares à bague, des vêtements élégants, +un crédit dans les brasseries, et qui sait ? +Le vidame de Buthenblant lui accorderait peut-être +une de ses filles, l’aînée, celle qui a un si +beau contralto. Enfin, ce qui le décidait, c’est +que « ça ne faisait de tort à personne ». Donc, +il demanda :</p> + +<p>— Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autres héritiers ?</p> + +<p>— Je vous le jure sur mon honneur.</p> + +<p>— Vous n’avez pas autre chose à jurer ? Enfin, +ça me suffit. Eh bien ! je puis vous l’avouer en +confidence, mon brave Bigorneau… je suis le +fils de votre feu client, le vieux… comment +donc ?</p> + +<p>— De la Ware.</p> + +<p>— C’est ça même. Donnez-moi mon héritage, +et que ça ne traîne pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">JULES RENARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall">MARTHE ET LE MOHICAN</span></h2> + + +<p>— Comment, c’est déjà vous ? dit Marthe.</p> + +<p>— « Déjà ! » Quel mot cruel ! dit le Mohican.</p> + +<p>— Vous n’avez pas de chance. Mon mari vient +de sortir. Il m’embarrassait. Ma bonne est malade, +et je suis obligée de préparer le déjeuner +moi-même.</p> + +<p>— Et vous dites que je n’ai pas de chance ! +murmura le Mohican.</p> + +<p>— Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne +peut tarder. Feuilletez la <i>Revue blanche</i>. Je retourne +à la cuisine.</p> + +<p>— Je vais avec vous, dit l’Aiguille.</p> + +<p>— Pourquoi faire, monsieur l’Aiguille ? Je +n’ai pas besoin de vous.</p> + +<p>— Pour que nous brûlions ensemble quelques +plats.</p> + +<p>— Vous avez une drôle de figure.</p> + +<p>— Marthe, il faut que je vous parle.</p> + +<p>— C’est sérieux. Vous m’inquiétez. Le temps +d’ôter mon tablier, et je suis à vous.</p> + +<p>— Gardez votre tablier, Marthe ! gardez vos +bras nus, ce teint animé et cette légère sueur +qui perle à votre front.</p> + +<p>— Expliquez-vous vite. Qu’y a-t-il pour votre +service ?</p> + +<p>— Marthe, je veux savoir de vous, de vous +seule, comment les Parisiennes, les vraies, celles +de votre monde, accomplissent le doux crime +d’amour.</p> + +<p>— Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée, +vous auriez trop chaud. Je ne comprends +pas très bien.</p> + +<p>— Toute la nuit dernière, j’ai lu ce livre, dit +l’Aiguille, qui jeta sur une table l’<i>Amour moderne</i>. +Et ce qui s’y passe diffère tellement de +ce qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne +vos auteurs de badiner. Je veux des +preuves. Et à qui les demander sinon à la femme +de mon meilleur ami ?</p> + +<p>— Je vous remercie de la préférence, dit +Marthe.</p> + +<p>— Et d’abord, dit l’Aiguille, ne remarquez-vous +rien de neuf en moi, aucune transformation ?</p> + +<p>— Si : on dirait que votre costume vous va +mieux et que vous êtes peigné, lavé, presque +propre.</p> + +<p>— Et ne vous semble-t-il point que je parle +plus simplement ?</p> + +<p>— Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre +nous, votre langage métaphorique manquait de +clarté, et ça tenait une place !</p> + +<p>— L’Indien est souple, dit l’Aiguille, sa langue +plus docile que le mastic.</p> + +<p>— Voilà que vous recommencez, dit Marthe.</p> + +<p>— Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je +compte que vous achèverez de me former le goût, +et, quand j’aurai lu l’œuvre entière de votre romancier +à la mode, je m’exprimerai comme le +ruisseau coule. Déjà je subis l’influence de ce +milieu. A peine entré, j’ai des idées mélancoliques. +Je parie que nous sommes ici dans votre +<i>souffroir</i>.</p> + +<p>— Mon souffroir ?</p> + +<p>— Oui, c’est-à-dire la pièce où, d’ordinaire, +vous sentez une amertume infinie noyer votre +cœur.</p> + +<p>— J’ai toujours été heureuse en amour, dit +Marthe avec fierté.</p> + +<p>— C’est donc votre <i>aimoir</i> ?</p> + +<p>— C’est le bureau de mon mari, dit Marthe. +Je n’aime que dans ma chambre à coucher.</p> + +<p>— Quoi ? s’écria le Mohican déçu, vous n’avez +aucune pièce qui vous soit privée et dont le nom +se termine en <i>oir</i> ?</p> + +<p>— J’ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux +baissés.</p> + +<p>— Montrez-moi donc, dit l’Aiguille, comment +vous vaquez aux soins de votre toilette : que vos +pieds veinés de bleu jouent librement dans des +mules garnies de duvet de cygne ; mettez à vos +jambes des bas d’une soie aussi fine que votre +peau ; lacez votre corset signé par une grande +faiseuse, et que la houpette de poudre coure sur +vos épaules nues, tandis que vos cheveux se tordront +devant cette glace.</p> + +<p>— Vous êtes un enfant, l’Aiguille. Suis-je +femme à donner une leçon de coiffure quand +mon rôti est sur le feu ?</p> + +<p>— J’ai tort, dit l’Aiguille. Je procède sans +ordre. Je débute par la fin. Excusez et permettez-moi +de vous attirer dans ce coin. Comme vos +poignets sont minces !</p> + +<p>— C’est pour que le bracelet qu’on m’offre +soit toujours assez grand, dit Marthe.</p> + +<p>— Comme cette tête repose sur votre nuque !</p> + +<p>— N’importe quelle tête en ferait autant, dit +Marthe.</p> + +<p>— Oh ! les fines dents blanches !</p> + +<p>— C’est pour mieux souper, Mohican !</p> + +<p>— Vos yeux brillent d’un vif éclat.</p> + +<p>— C’est le reflet de mon fourneau, dit +Marthe.</p> + +<p>— Je ne peux comparer votre bouche qu’à +une fleur.</p> + +<p>— Une fleur artificielle, mon gracieux homme +des bois, car il y a longtemps qu’elle dure, et je +ne vous cacherai pas que plus d’un homme promena +dessus, sans la faner, les chenilles de ses +lèvres.</p> + +<p>— Il se dégage de vous un attrait indéfinissable, +dit l’Aiguille.</p> + +<p>— Ne vous cassez point la tête pour le définir, +dit Marthe. Je suis comme ça. Prenez-moi +ou laissez-moi.</p> + +<p>A ces mots, prononcés par la jeune femme +d’une voix résignée, l’Aiguille se rapprocha d’elle +de quelques « séants ». Il oubliait le livre de +l’<i>Amour moderne</i> sur la table, son enquête littéraire, +le reste des questions à poser. Et Marthe +oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand sauvage +la charmaient, et elle ne trouvait pas commune +sa peau de souliers de bains de mer. Cependant +elle feignit de se lever.</p> + +<p>— Je serais horriblement vexée, fit-elle, si +vous disiez plus tard qu’on mange mal chez +nous.</p> + +<p>Mais l’Aiguille la retint :</p> + +<p>— Il faut que je vous avoue encore une de +mes curiosités, dit-il. Qu’appelle-t-on une <i>chaise +longue</i> ? Il doit y en avoir une ici ; où est-elle ? +Je vous supplie, Marthe, de me l’enseigner.</p> + +<p>— Si mon mari surgissait… dit Marthe.</p> + +<p>— Par exemple ! Je lui conseillerais de se +plaindre, dit le Mohican. Ce serait d’une rare +ingratitude. J’espère qu’il se souvient de mon +hospitalité.</p> + +<p>— Je dresse une oreille piquée par la mouche +de l’indiscrétion, dit Marthe. Aurait-il offensé +madame l’Aiguille ?</p> + +<p>— Peu s’en est fallu, dit le Mohican. Mais +j’étais là.</p> + +<p>— Le misérable ! dit Marthe. Vous les avez surpris ?</p> + +<p>— Le plus surpris, ce fut moi, dit l’Aiguille, +quand une de mes femmes…</p> + +<p>— Vous êtes polygame ? Vous avez plusieurs +femmes ?</p> + +<p>— Ne m’en parlez pas… J’en suis dégoûté… +Lorsque l’une d’elles, dis-je, se jeta à mes pieds, +s’arrachant les cheveux, criant vengeance !</p> + +<p>— Mon mari l’avait séduite, violée peut-être.</p> + +<p>— Mais non : dédaignée ! Il lui résistait, elle +voulait l’assassiner. J’appelai votre mari et, sévèrement : +« X…, lui dis-je, disculpe-toi : cette +femme prétend que tu l’insultes. — Frère, me répondit +X…, je n’en peux plus. Je demande grâce. — Point +de grâce ! les femmes sont créées afin +qu’on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur +de celle-ci ? Elle n’est ni la plus vieille, ni la +plus laide, ni la moins avide de plaisir. — Frère, +elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes +femmes, lasses de jaune, aiment trop le blanc. +Si tu ne les enfermes, elles me tueront. — Préfères-tu +mourir au poteau de guerre ? » lui dis-je.</p> + +<p>Cette menace, dont je me servais à chaque +instant comme d’une scie, produisit son effet. +Plein d’une nouvelle ardeur, il se précipita…</p> + +<p>— Assez ! pacha burlesque, dit Marthe. Ton +sérail a mis mon pauvre mari dans un bel état !</p> + +<p>— Vous pensez si je vais me gêner à mon +tour, dit l’Aiguille.</p> + +<p>— Et vous me croyez capable de me prêter à +ce libre échange ? dit Marthe.</p> + +<p>— Une femme contre trois ou quatre cents, +c’est flatteur, dit l’Aiguille. Montrez-vous digne +d’une pareille lutte.</p> + +<p>— Je la refuse, dit Marthe.</p> + +<p>— Bien, bien, bien, répliqua l’Aiguille. Je le +dirai à votre mari, et vous serez grondée. Je le +connais ; il me doit sa femme : il me la prêtera.</p> + +<p>— Sa femme et sa bonne, dit Marthe.</p> + +<p>— Je ne me ferai pas prier par la bonne non +plus, dit le Mohican.</p> + +<p>La deuxième moitié de ce singulier dialogue +avait jeté un chaud entre Marthe et l’Aiguille. +Ils s’écartaient de l’<i>Amour moderne</i> et de ses +formules compliquées. Il n’y avait plus en présence +un homme des bois et une femme du +monde. Il y avait deux ennemis réconciliables, +qui, les diverses étapes de la conversation franchies, +se trouvaient dans l’extrême nécessité de +faire les bêtes ou d’avoir l’air bébêtes.</p> + +<p>Avec une habileté qu’apprécia même notre +Mohican inexpérimenté, Marthe saisit le livre +sur la table, se cacha comme derrière un éventail +et, minaudière :</p> + +<p>— Désirez-vous quelque autre explication ? lui +dit-elle.</p> + +<p>D’un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber +le livre par terre.</p> + +<p>— Notez, dit Marthe, que nous n’avons rien +ici de ce qu’il faudrait selon ce livre. Je regrette +de ne vous offrir qu’un vilain cadre. Nous +sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne +sommes pas riches, riches. Les bibelots coûtent +trop cher pour que j’en déniche à profusion. +A d’autres les vitrines de japonaiseries ! Si vous +espériez des boîtes de laques, des saxes, des cartels +Louis XIV, détrompez-vous. L’abat-jour de +ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis, +qui devrait être une peau d’ours, c’est une carpette. +Jamais je ne trempe dans un encrier à fermoir +d’argent un porte-plume d’écaille et d’or. +Un tableau de genre ferait sans doute mieux +votre affaire que ces vieilles photographies de famille, +auxquelles je tiens. Je me moque des demi-teintes. +Le soleil, nullement tamisé par des étoffes +harmonieuses, s’étale comme chez lui sur notre +papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô +beau guerrier de cuivre, je ne suis ni élégante, +ni raffinée, ni tourbillon. Une foule de nuances +m’échappent. On traverserait à pied sec mon +âme peu profonde. Ne cherche pas le sens de l’imperceptible +sourire qui effleure ma bouche. Je +souris parce que je veux être gentille, voilà tout. +Je ne me replie point sur moi-même : je me +développe vers mes amis. Aucune plaie inguérissable +ne saigne dans mon cœur. Je suis une +bonne petite femme sincère, qui laisse des traces +dans le sable, qui pèse sur la chaise où elle s’assied, +qui sait son poids et son âge, bref une +femme nature et catholique.</p> + +<p>Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre +franchement ses deux mains au Mohican. Elle +s’aperçut qu’il les serrait jusqu’au coude et qu’il +remontait en pressant, et que ses pommettes se +coloraient d’un rouge noir comme deux œufs de +Pâques villageois.</p> + +<p>— Qu’avez-vous ? lui dit-elle, câline.</p> + +<p>— Le sang de mes aïeux court, affolé, dans +mes veines, dit l’Aiguille. Mes narines flairent +des odeurs suaves ; mes tempes…</p> + +<p>— Ferme ton phonographe anthologique, dit +Marthe, qui lui colla sur le mufle une de ses +mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas +déjeuner avec ça. Mon mari va peut-être rentrer +dans cinq minutes ; mais, en cinq minutes une +femme comme moi fait bien des choses avec un +homme comme toi, viens.</p> + +<p>— Où, où, où ? hennit le Mohican.</p> + +<p>— Faute de souffroir, d’aimoir et de reposoir, +dans mon peignoir, cher adoré tout doré, lui dit +Marthe.</p> + +<p>Le mélange des races s’opéra. La femme de +X… et le dernier des Mohicans montèrent au +ciel. Mais l’homme était plus prompt. Il était déjà +tombé du sommet que Marthe se trouvait encore +au milieu de l’échelle.</p> + +<p>Bien que meurtri de sa chute et désenchanté, +il continuait à sourire complaisamment et, par +politesse, laissait encore allumé, passé l’extinction +des feux de son âme, le feu de ses regards. +Une petite odeur de transpiration, qui l’avait enfiévré +tout à l’heure chez sa maîtresse, l’impressionna +maintenant désagréablement. Marthe, gisant +à ses côtés, lui parut énorme, encombrante, +échouée sur une grève d’où la mer de ses désirs +venait de se retirer.</p> + +<p>Il lui tapotait la joue d’une main distraite et +persistait à répéter mécaniquement : « Je t’aime, +je t’aime », comme un coucou dit : « Coucou ! +coucou ! »</p> + +<p>Soudain, la porte s’ouvrit, et X… livide, apparut +dans l’embrasure.</p> + +<p>Il tenait à la main un revolver, et s’écria, +d’une voix entrecoupée :</p> + +<p>— C’est… c’est indigne… c’est… c’est odieux… +L’Aiguille !… Toi ! Un vieil ami… toi que j’aimais… +Ah ! c’est mal !… D’ailleurs, je vais te +tuer comme un chien ! Quant à la misérable, +hurla-t-il avec fureur, je la chasse… entendez-vous ? +je la chasse !</p> + +<p>Puis il ajouta, d’un ton calme :</p> + +<p>— Voilà ce qu’aurait dit un mari d’il y a +vingt ans. Mais, aujourd’hui, les idées sont bien +changées. Le vent est à l’indulgence conjugale, +et le cocuage se soigne par le mépris. Entre +nous, mon vieux l’Aiguille, c’est à la vie, à la +mort… Oui, expliqua-t-il, qu’est-ce qui peut gâter +une vieille amitié ? C’est qu’un des amis fasse +la blague de séduire la femme de l’autre. Tu as +séduit ma femme et je sens que ma sympathie +pour toi n’est altérée en rien. Il y a de fortes +chances pour que rien ne vienne la gâter désormais… +Garde-toi cependant, ajouta-t-il, de choisir, +à table, dans le plat de poulet, le morceau +que je préfère ou de prendre mon dernier +cigare quand les bureaux de tabac sont fermés.</p> + +<p>Marthe s’était retirée discrètement pour aller +préparer l’omelette et mettre le beefsteak sur le +feu.</p> + +<p>— Et voilà, dit placidement X…, comme ces +cas embarrassants se résolvent, en l’an de grâce +1895, entre hommes civilisés. Jusqu’en 1915 sans +doute, le revolver conjugal sera un instrument +démodé. Le chiffre de la mortalité restera le +même, tout en changeant de rubrique, car les +maladies secrètes se propageront avec plus de facilité. +Puis, en 1915 ou en 1920, quelqu’un fouillant +dans les lieux communs hors d’usage pour +y trouver un paradoxe, sortira cette vérité repeinte +à neuf qu’il est bon d’avoir une femme +à soi tout seul et qu’il faut donner carrière à son +libre instinct de possession. Alors on retournera +chez les armuriers.</p> + +<p>— Je dois avoir l’air un peu bête ? fit observer +l’amant.</p> + +<p>— C’est bien ton tour, dit le mari. Ce qui me +gêne désormais, c’est que, si tu deviens riche, +la crainte de passer à tes yeux pour un sale monsieur +m’empêchera d’accepter tes libéralités.</p> + +<p>— Allons, allons, dit l’Aiguille, nous ne +sommes pas des gens comme les autres.</p> + +<p>— C’est ce que, comme tous les camarades, +je finirai sans doute par me dire, dit X…</p> + +<p>Et le Mohican sentit que, dans sa chasse à l’héritage, +il avait désormais un allié solide.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br> +<span class="xsmall">MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT</span></h2> + + +<p>Bien qu’il errât à l’aventure, ainsi qu’un +chien perdu, dans les rues de Paris, et qu’il passât +pour tout à fait loufoque en certains milieux, +le vidame de Buthenblant appartenait à la société +la plus aristocratique. Il possédait de vastes héritages +dans le Berri, et toutes ses extravagances ne +l’empêchaient pas de gérer sa fortune avec le +soin le plus méticuleux. On pouvait lui tirer ses +cheveux blancs, lui donner des soufflets et l’accabler +d’injures ; mais il était radicalement impossible +de le taper de cent sous.</p> + +<p>L’origine de la fortune des Buthenblant remonte +à Françoise-Artémie-Marie de Buthenblant, +qui fut remarquée par Henri IV, et à Fabien-Jean-Anicet +de Buthenblant, qui fut distingué +par Henri III.</p> + +<p>Resté seul, après la disparition de sa femme, +avec deux petites filles de dix à onze ans, Louis-Enogat-Norbert +de Buthenblant fut d’abord assez +embarrassé, car il n’avait pas d’idées arrêtées sur +l’éducation des demoiselles. Il finit par essayer +de deux systèmes différents. Tandis que son aînée, +Odette, menait la vie la plus libre, sortant +le soir à sa guise, ayant la clef de la maison et +celle de la bibliothèque, où s’entassaient pêle-mêle +des traités de médecine et les ouvrages les +plus licencieux, Odyle, la cadette, claquemurée +en un couvent, réduite aux romans d’André +Theuriet et de M<sup>me</sup> Gréville, ne voyait jamais +sa sœur et ne sortait qu’accompagnée d’une austère +gouvernante.</p> + +<p>Le résultat de ces éducations aussi diverses ne +se fit pas attendre. Presque en même temps, vers +leur seizième année, Odette et Odyle accouchèrent +de deux petits garçons.</p> + +<p>Ce double incident acheva d’éclairer le vidame ! +Les deux séducteurs, après avoir pris des renseignements +sur la fortune des Buthenblant, se +présentèrent successivement chez l’heureux +grand-père, dans l’intention avouée de réparer. +Le vidame les reconduisit jusqu’à la porte avec +son fouet de chasse.</p> + +<p>Puis il dit à ses filles :</p> + +<p>— Vous avez souffert. Vous voyez ce qu’il en +coûte de s’amuser imprudemment. Soyez désormais +libres toutes deux et n’attachez pas aux +rapprochements sexuels une importance tragique +qu’il n’est plus de mode de leur accorder. +Vous êtes jeunes, vous êtes jolies, vous avez +maintenant de l’expérience. Faites bien attention +seulement. Ma fortune n’est pas inépuisable. +Un moment d’oubli se paie par de longs +mois de nourrice.</p> + +<p>La blonde Odette et la blonde Odyle ne se le +firent pas dire deux fois. Elles étaient bien jolies +toutes les deux. Le visage d’Odette était +doux et candide, car elle avait toujours vécu +librement, acceptant la vie comme elle s’offrait +sans chercher à savoir trop de choses. Le visage +d’Odyle, sous la dure contrainte du couvent, +avait pris un air charmant d’obstination têtue. +Ses yeux gris étaient moins à fleur de vie que +ceux d’Odette : ils paraissaient plus renfermés +sous ses sourcils défiants, et son petit menton +revêche semblait bien décidé au combat.</p> + +<p>Leur maternité précoce leur avait élargi les +hanches, et l’œil s’éjouissait au contour de leur +corsage loyal, que leurs jeunes formes suffisaient +à remplir.</p> + +<p>Peu à peu, le vieux Buthenblant les laissa de +plus en plus libres, car sa manie prenait une +tournure assez grave. (On a beau dire : il ne +jouit pas de toutes ses facultés, l’homme, si vénérable +soit-il, qui se refuse à manger de la +viande de conserve sous prétexte que ce sont +encore</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les restes refroidis du funèbre repas</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">que jadis Atrée offrit à Thyeste.)</p> + +<p>Pour être issues d’une lignée d’ancêtres particulièrement +vicieux, Odette et Odyle avaient +dans l’âme une curiosité toujours en éveil, un +besoin éperdu de variété dans la vie. Elles s’amusaient +aux plaisirs spéciaux de leur monde, +mais elles en souhaitaient d’autres encore.</p> + +<p>Leur grande joie était de s’en aller toutes +seules aux courses, sur la pelouse, où elles +jouaient chacune cinquante sous au pari mutuel. +Elles s’étaient acheté pour ces expéditions des +chapeaux à 9 francs 90, des vestes trop courtes +en drap marron, bordées d’une ganse noire. Elles +montaient dans les tapissières et, bonnes filles, +laissaient les genoux voisins fraterniser — non +sans intentions borgiesques — avec les leurs.</p> + +<p>Ce jeudi d’avril, il y avait des courses au bois +de Boulogne. Odette et Odyle, coiffées en chien +fou, avaient quitté leur hôtel de l’avenue Kléber +et attendaient sur le trottoir de l’avenue Victor-Hugo +ces longues voitures (Clichy-Pigalle-Anvers !) +qui vont du boulevard Rochechouart aux +tribunes de Longchamp.</p> + +<p>Plusieurs de ces voitures passèrent, au trot +de leurs cinq chevaux, bondées de voyageurs, insolentes +comme tous les omnibus complets. Enfin, +dans une tapissière en forme de char-à-bancs +découvert, des places vacantes se devinèrent de +loin, au cri de racolage que poussait le conducteur : +« Les cô-ourses ! v’là pour les coûrses ! »</p> + +<p>Odette et Odyle, se hissant sur les difficiles +marche-pied, s’installèrent dans un des compartiments, +où restaient encore deux places libres. +Puis, au grand contentement des voyageurs, la +voiture étant au complet, le conducteur poussa +un joyeux : « Allez ! roulez ! » L’attelage, enlevé +d’un coup de fouet, poursuivit sa route à +toute allure. Et un chapeau haut de forme déclara +d’un air satisfait qu’on arriverait « pour +la première ».</p> + +<p>Les deux jeunes filles examinèrent leurs voisins. +Le plus absorbant, le plus autoritaire était +un gros homme à moustache rousse, qui se déclara +le plus intime ami du jockey Dodge. Il y +a ainsi dans chaque voiture de courses le plus +intime ami, le dépositaire unique des secrets +du jockey en renom.</p> + +<p>Auprès de l’ami de Dodge, écoutant ses paroles +avec docilité, un jeune homme de dix-huit +ans, mal vêtu et mal nourri, ouvrait une bouche +de brochet affamé entre deux joues pâles qui +s’effilochaient en poils blonds. Et, à côté, un +vieil homme tendait une face rasée et meurtrie +où la Destinée semblait s’être fait les poings.</p> + +<p>Sur l’autre banquette, où était assise Odyle, +les deux sœurs remarquèrent un personnage assez +bizarre, à la figure exotique, aux pommettes +saillantes, au teint marron clair. Il avait pour +voisins un monsieur à favoris et une dame jeune +encore, dont les cheveux étaient teints en blond.</p> + +<p>— Saint-Fidèle, hasarda le jeune brochet affamé, +a fait dimanche dernier une bien belle +course, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, acquiesça avec condescendance l’ami +de Dodge, oui, la bête est bonne. Mais ils ont +meilleur que ça dans la maison.</p> + +<p>— Ah ! dit le brochet.</p> + +<p>— Ils ont un poulain qu’ils n’ont pas encore +sorti, affirma l’ami de Dodge, et qu’ils ne sortiront, +ajouta-t-il d’un ton mystérieux, que lorsque +le moment sera venu. Ce poulain-là rend +douze livres à Saint-Fidèle et le bat les mains +dans ses poches.</p> + +<p>— Et que pensez-vous de Filipo-Lippi ? risqua +encore le brochet.</p> + +<p>— J’ai touché ça, dit l’ami de Dodge. J’avais +le tuyau depuis quinze jours.</p> + +<p>A ce moment, le vieil homme meurtri sortit +de sa torpeur et dit d’un ton sentencieux :</p> + +<p>— Faut djoë li tchivol di missi Djékminn… +Bônn… Bônn tchivol.</p> + +<p>— Entends-tu ? dit Odette à Odyle, il faut jouer +le cheval de M. Jacquemin.</p> + +<p>— Est-ce que nous rentrerons dîner chez nous ? +demanda Odette.</p> + +<p>— Mais oui, dit Odyle, puisque Bigorneau +vient à la maison.</p> + +<p>A ce nom de Bigorneau, l’homme au visage +exotique, le monsieur à favoris et la dame aux +cheveux teints tournèrent brusquement la tête +à droite, du côté d’Odyle, comme trois disques +aiguillés simultanément dans la direction de la +voie libre.</p> + +<p>— Je ne t’ai pas dit, continua Odyle, que Bigorneau +était venu après déjeuner, pendant que +tu t’habillais. Il nous amènera ce soir Maubeck, +le journaliste. Figure-toi que Maubeck a hérité +de quatorze millions d’un parent à lui, un vieil +Indien d’Amérique, un nommé Delaware.</p> + +<p>Ce nom fut le signal d’une nouvelle manœuvre +d’aiguillage. La dame aux cheveux teints se +tourna vivement vers l’homme roux, qui regarda +l’homme aux favoris.</p> + +<p>Puis le Mohican se pencha vers X… et vers +Marthe :</p> + +<p>— Bonne idée que j’ai eue de vous emmener +aux courses. Il s’agit maintenant de ne pas perdre +de vue ces deux petites garces-là.</p> + +<p>Comment « ces deux petites garces-là » ?… +Comment, les demoiselles de Buthenblant se laissaient +prendre le genou dans des tapissières de +courses ?… Comment, elles avaient eu chacune +un enfant ?…</p> + +<p>Mais pas du tout ! Il n’y a pas un mot de vrai +dans tout ça, et je déplore que Tristan Bernard +se soit laissé entraîner à ce point par la fougue +de son imagination. Certes, nul plus que moi +au monde ne rend justice à l’originalité de l’auteur +des <i>Pieds nickelés</i> ; je confesse qu’il a l’étoffe +non seulement d’un écrivain, mais encore d’un +psychologue ; j’admire sa raillerie discrète, son +observation plaisante, la finesse toujours heureuse +de sa répartie. Mais de là à lui reconnaître +le droit d’immoler la Vérité sur les autels de la +pure Fantaisie et de dire « ces petites garces-là » +en parlant des demoiselles de Buthenblant, il y +a un écart.</p> + +<p>« Ces deux petites garces-là !… Ces deux petites +garces-là !… »</p> + +<p>Enfin, voyons, ai-je raison ? Je prends la peine +de chercher des figures, je les porte dans mon +cerveau un laps de temps plus ou moins long, +je me soumets, en ma sincérité d’artiste, aux +lenteurs laborieuses de la gestation, et, quand, +enfin, j’ai réussi à mettre à peu près sur leurs +pieds deux jeunes filles au cœur plus candide +que ne l’est le lys lui-même, à la pureté plus +immaculée que ne l’est la robe de l’hermine, un +monsieur vient et dit : « Ces deux petites garces-là. » +Non ! Ah ! non ! C’est aller trop loin, et je +supplie le lecteur de tenir pour non avenu, du +moins en ce qui concerne certains détails, le +récit qui a précédé celui-ci. Il est exact sur plus +d’un point (je me fais même un devoir de reconnaître +que l’origine de la fortune des Buthenblant +y est relatée en lignes à la fois succinctes et +marquées au sceau même de l’authenticité) ; +mais, quant au reste, pas un mot de vrai !</p> + +<p>Entendons-nous une fois pour toutes.</p> + +<p>Les demoiselles de Buthenblant constituent les +deux types d’ingénues indispensables à tout roman +qui se respecte. Illuminer de leur jeunesse, +de leur grâce et de leur sourire les sombres pages +de ce livre, telle est la tâche qui leur incombe. +Évidemment, têtes un peu folles, cervelles d’oiseaux — d’oiseaux +qu’elles sont, puisqu’elles +sont femmes, vierges et jeunes — elles apportent +dans leur manière d’être une simplicité instinctive, +une ignorance de la complication, faites, +c’est possible, pour donner le change, égarer sur +de fausses pistes l’appréciation des personnes habituées +à ne voir des choses que les mensongères +apparences. Mais, quoi ? qui dit ingénuité, +dit le droit, pour tout ingénu, d’aller devant soi +sans regarder à ses pieds et de parler comme les +moutons bêlent. Je me rappelle mon obstination, +étant enfant, à chantonner devant ma grand’mère, +sur de petits motifs mélodiques improvisés +tout exprès, des inscriptions lues par moi au passage +sur le plâtre pustuleux d’un mur et d’où il +résultait qu’un tel était un ci ou un l’autre. Je +faisais acte d’ingénuité, rien de plus, et mon +aïeule, en me traitant chaque fois de petit effronté +et de cochon, témoignait de son manque absolu +de clairvoyance.</p> + +<p>De même, les petites Buthenblant font acte +d’ingénuité en se lançant réciproquement à la +figure des épithètes dont le sens précis échappe +à leur innocence.</p> + +<p>N’est-il pas manifeste que l’outrance même +d’un tel langage révèle la pureté sans bornes +des deux enfants, qui ne redoutent point d’en +profaner leurs jeunes lèvres ? Cela est clair +comme le jour, et il faudrait être à la fois le dernier +des insensés et le plus incurable des aveugles +pour ne point demeurer ébloui devant des +évidences qui crèvent les yeux.</p> + +<p>Ceci dit, et les choses ramenées à leurs justes +proportions, je reprends au point où l’a laissé +mon honorable prédécesseur le récit des malheurs +de X…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGES COURTELINE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br> +<span class="xsmall">OÙ X… ÉPROUVE UNE IMMENSE ÉMOTION</span></h2> + + +<p>Il était deux heures moins cinq lorsque la +tapissière qui transportait aux courses les demoiselles +de Buthenblant, notre vieil ami l’Aiguille, +Marthe et le héros de cette histoire (j’ai +nommé X…) écrasa de ses roues les herbes raréfiées +de la pelouse de Longchamp.</p> + +<p>Or, comme X… mettait pied à terre :</p> + +<p>— Je ne me trompe pas, fit, en s’approchant +de lui, un personnage coiffé d’une casquette de +loutre, chaussé de souliers de bains de mer et +de qui s’entr’ouvrait le gilet sur la double bande +vermillon d’une ceinture de gymnastique ; c’est +bien vous qui êtes M. X…?</p> + +<p>— Oui, dit X…, étonné. Pourquoi ?</p> + +<p>— Ne parlez pas si haut, murmura l’inconnu, +jetant autour de soi un coup d’œil d’inquiétude. +Vous avez entendu parler, il y a un instant, dans +la voiture qui nous amenait, d’un héritage de +quatorze millions ?</p> + +<p>— En effet.</p> + +<p>— Ah ! Eh bien, qu’est-ce que vous diriez si +je vous disais, moi : « Mon cher, cet héritage +vous revient de droit ; d’habiles coquins tirent +des plans pour le détourner à leur profit ; mais +dites un mot, un seul mot, et je vous fais entrer +en possession de votre dû ! »</p> + +<p>— Je dirais… hurla X…</p> + +<p>— Pour Dieu ! ne gueulez pas comme ça ! dit +l’étranger.</p> + +<p>D’une voix à peine perceptible :</p> + +<p>— Je dirais, reprit X…, que je vous en aurais +une éternelle reconnaissance.</p> + +<p>— Bien. Et ensuite.</p> + +<p>— Quoi, « et ensuite » ?</p> + +<p>— Ne faites pas l’idiot, je vous en prie. Vous +savez très bien ce que je veux dire.</p> + +<p>X… affecta de s’absorber en une profonde rêverie.</p> + +<p>Brusquement :</p> + +<p>— Ah ! pardon ! fit-il. Vous voulez, peut-être, +parler de la petite commission d’usage ?</p> + +<p>— Peut-être.</p> + +<p>— C’est trop juste. Causons-en. Mon Dieu, +nous vivons en des temps où l’existence est hors +de prix. Tout augmente !… les loyers, la nourriture, +le vin !… Et, après tout, quatorze millions, +ce n’est pas la Californie !… Je pense donc +qu’en tenant à votre disposition un chèque de +deux à trois cents francs…</p> + +<p>L’inconnu — nous l’appellerons Z… jusqu’à +plus ample informé — eut un pâle sourire d’ironie.</p> + +<p>Il apprécia :</p> + +<p>— Vous n’êtes pas dur !</p> + +<p>Puis, précis comme une règle de trois :</p> + +<p>— Je veux cinquante pour cent.</p> + +<p>— Combien ?</p> + +<p>— Cinquante pour cent.</p> + +<p>— Cinquante pour cent… Sept millions sur +quatorze, alors ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— C’est de la douce démence. Transigeons. +Cinquante louis !</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Et un tuyau.</p> + +<p>— Impossible ! mille regrets.</p> + +<p>— Enfin, combien ?</p> + +<p>— J’ai fait mon prix. Sept millions, pas un +sou de moins. C’est à prendre ou à laisser.</p> + +<p>— En ce cas, je n’hésite pas. Je prends.</p> + +<p>— Et vous avez rudement raison, conclut +l’homme aux souliers de bains de mer. Mais +quittons-nous, car on nous regarde. Je serai vendredi +soir, à onze heures précises, au <span class="sc">Café de la +Poste</span>. A bon entendeur salut !</p> + +<p>Déjà Z… était loin, enlevé par le tourbillon +de la foule.</p> + +<p>X… resté seul :</p> + +<p>— Qui est ce monsieur ? demanda Marthe, qui +s’était approchée, intriguée.</p> + +<p>— Ne t’inquiète pas, répondit X… : ça n’a +aucun intérêt. C’est pour un héritage de quatorze +millions.</p> + +<p>— Tu vas hériter de…</p> + +<p>— On le dit.</p> + +<p>— Mazette ! j’ai eu bon nez de plaquer le capitaine ! +Ce n’est pas à lui que ces choses-là arriveraient.</p> + +<p>— C’est un fourneau, le capitaine, déclara +X… avec un haussement d’épaules. Et, pendant +que j’y pense, une question : Connais-tu le <span class="sc">Café +de la Poste</span> ?</p> + +<p>— Ma foi, non.</p> + +<p>— Le diable t’emporte. Tu ne seras donc jamais +bonne à rien ?</p> + +<p>— Édouard !… reprocha doucement Marthe.</p> + +<p>X… allait répliquer, quand il éprouva tout à +coup une singulière impression de pesanteur +dans les pans de sa redingote.</p> + +<p>S’étant assuré, de la main :</p> + +<p>— Tiens !… Qu’est-ce que c’est que ça ?…</p> + +<p>C’était le bottin de Paris, que, par mégarde, +il avait glissé dans sa poche avec sa pipe et son +tabac. Cette découverte le fit sourire.</p> + +<p>— Que je suis distrait ! pensa-t-il. Quel petit +étourneau je fais !</p> + +<p>Il s’était installé dans l’herbe. A ses cuisses, +dressées et écartées devant lui comme une façon +de lutrin, il adossa le lourd volume, qu’il se mit +en devoir de feuilleter.</p> + +<p>— Voyons !… Cafés !… Cafés !… Cafés !… — Ah !</p> + +<p>Il avait trouvé.</p> + +<p>Soudain :</p> + +<p>— Tonnerre de Dieu ! Bon sang de bon sort !</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Marthe, effarée.</p> + +<p>— Il y a, répondit-il, qu’il existe au bottin +trente et un <span class="sc">Cafés de la Poste</span> et qu’avec la meilleure +volonté du monde je ne puis me trouver +dans trente et un cafés à la fois, le même jour +et à la même heure.</p> + +<p>— Ah ! sapristi !</p> + +<p>X… s’était pris les tempes dans les mains ; il +cherchait, l’œil écarquillé sur le vague d’un rêve.</p> + +<p>— Café de la Poste !… Café de la Poste !… +Est-il possible d’être bête comme ça ?…</p> + +<p>D’un large geste découragé, il compléta sa +pensée. Mais il y a un Dieu, comme dit l’autre. +X…, justement, en profanait le nom sacré quand +Z… vint à repasser devant lui, ramené par le +même tourbillon qui l’avait entraîné tout à +l’heure.</p> + +<p>— Ah ! s’exclama joyeusement X… Monsieur !… +Chose !… Machin !… L’homme à la +casquette !…</p> + +<p>L’interpellé se retourna.</p> + +<p>— Ah ! c’est vous ?</p> + +<p>— Vous êtes fou, mon cher, avec votre Café de +la Poste ! Il y en a trente et un à Paris.</p> + +<p>— Trente et un !</p> + +<p>— Pas un de moins.</p> + +<p>Z… éclata de rire.</p> + +<p>— Étais-je bête ! fit-il.</p> + +<p>Puis, mystérieusement :</p> + +<p>— Rendez-vous, à l’heure dite, vendredi matin, +dans la grande seconde salle à droite du Café +du Théâtre. Chut !</p> + +<p>Il dit et, de nouveau, disparut dans la foule.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGE AURIOL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br> +<span class="xsmall">CHEZ LE MYRE OTHON</span></h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="r"><img src="images/sanskrit.jpg" alt=""></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">चित्ते निवेश्य परिकल्पितसर्व्वयोगाः</div> +<div class="verse">रूपोच्चयेन विहिता मनसा कृता नु ।</div> +<div class="verse">स्त्रीरत्नसृष्टिरपरा प्रतिभाति सा मे</div> +<div class="verse">धातुर्विभुत्वमनुचिन्त्य वपुश्च तस्याः ॥</div> +</div> + +</div> +</blockquote> + +<p>En vertu de quelle puissance occulte cette +carte de visite adhérait-elle au bois de la porte ? +C’est ce que nous ne saurions dire.</p> + +<p>Aucun clou, aucune vis, aucune punaise.</p> + +<p>Et pourtant cette carte était fixée à la porte +aussi solidement, aussi étroitement que le coquillage +au rocher.</p> + +<p>A l’aide d’une planche de cuivre gravée en +creux, les mots suivants avaient été imprimés sur +ce bristol :</p> + + +<p class="c">OTHON<br> +<i>Myre, Mage et Théosophe</i></p> + + +<p>X… ayant frappé, la porte s’ouvrit. Un homme +parut dont la barbe était noire, la voix blanche +et les cheveux poivre et sel.</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p>— Qui êtes-vous ?</p> + +<p>— Je suis X…</p> + +<p>— Que faites-vous ?</p> + +<p>— Je suis quidam…</p> + +<p>— Entrez !</p> + +<p>La pièce dans laquelle X… pénétra était spacieuse, +haute de plafond, comme la plupart de +celles qui composent les appartements de la place +Royale.</p> + +<p>Une énorme bibliothèque, farouchement voilée +de vert, occupait le fond de cette salle. Près +de la bibliothèque, une momie se dressait dans +sa gaîne de carton bariolé :</p> + +<p>C’était celle d’Achbar, chef des scribes d’Amenhotpou +I<sup>er</sup> — ce flambeau de la dix-huitième +dynastie.</p> + +<p>Aucun crâne sur les crédences, nul fémur, pas +de chats rôdeurs ni de miteux hiboux empaillés +au sommet des vieux bahuts.</p> + +<p>Pas de vieux bahuts, du reste. Aux murs, seulement, +quelques lithographies d’Odilon Redon.</p> + +<p>Le mage présenta un fauteuil à X… et parla de +nouveau :</p> + +<p>— J’ai beaucoup entendu parler de vous aux +mercredis matins de la comtesse de Zélande, +dit-il, et je serais heureux de connaître le but de +votre visite. Que puis-je faire pour vous être +agréable ?… La belle Otero…</p> + +<p>— J’estime profondément, répondit X…, l’éminent +homme du monde que vous êtes, mais +c’est particulièrement avec le mage que je souhaiterais +m’entretenir.</p> + +<p>L’illustre Othon enleva rapidement le ruban +violet dont s’adornait sa boutonnière et :</p> + +<p>— Le kabbaliste vous écoute, fit-il. Tournez +votre visage vers l’ouest, ouvrez légèrement la +pointe du pied droit et parlez sans crainte. De +quoi s’agit-il ?</p> + +<p>— D’une affaire de la plus haute importance.</p> + +<p>— Quelle hauteur ?</p> + +<p>— Quatorze millions.</p> + +<p>— Bien. Bourse, courses, rapt, vol ou héritage ?</p> + +<p>— Héritage.</p> + +<p>— Bon ! Que voulez-vous connaître ? L’endroit +où le testament a été caché ? l’arbre au pied duquel +il faut creuser pour le découvrir ?</p> + +<p>— Non. Je n’ai sur cette succession aucun indice. +Tous les renseignements sont détenus par +un individu que je ne connais pas et que j’ai +rencontré aux courses d’Auteuil. Il m’a donné +rendez-vous au café du Théâtre. Or il y a à Paris +soixante-six cafés du théâtre… Je désirerais savoir +duquel il est question.</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, X… se mit à explorer fiévreusement +les poches de sa redingote.</p> + +<p>— Que cherchez-vous ? demanda Othon.</p> + +<p>— Vous le savez bien, puisque vous êtes mage !</p> + +<p>— Oui, je le sais ; je ne vous le demandais que +pour voir si vous me répondriez franchement, +au lieu d’obéir à un imbécile sentiment de politesse…</p> + +<p>— Vous êtes trop aimable, vraiment… Eh +bien, oui, je cherchais un cigare… mais je n’en +ai plus… Lorsque je ne fume pas, je suis le plus +malheureux des hommes… Auriez-vous, par hasard…</p> + +<p>— Je ne fume pas, répondit Othon : mais il +est facile de tout arranger. La lévitation est une +force en vertu de laquelle je puis m’élever, moi, +mage de première classe, à une hauteur de huit +mètres. La moitié de cela suffirait, attendu que +le but à atteindre n’est situé qu’à trois mètres +cinquante du parquet.</p> + +<p>Avec l’aisance cappazzéenne d’un ballon rouge +délivré de son fil, le mage s’enleva. Son crâne fit +un petit bruit en heurtant le plafond ; mais il ne +s’en inquiéta pas. Il prit sur la corniche de la bibliothèque +un mince paquet blanc et redescendit.</p> + +<p>Le paquet était ployé « selon la formule » et +contenait des graines. Il les jeta négligemment +dans un vase de Chine plein d’humus et prononça +quelques paroles inintelligibles.</p> + +<p>— Les fakirs des vallées du Gange et de la +Djamma se figurent avoir le monopole de la végétation +spontanée, fit-il ! mais voyez donc !</p> + +<p>X… regarda, et, à sa grande stupeur, il vit +sortir du vase de Chine un superbe pied de tabac.</p> + +<p>Incontinent, la plante se mit à grandir et à +fleurir ; puis, de verte qu’elle était, elle devint +brune et légèrement se recroquevilla comme +sous l’action d’un soleil torride.</p> + +<p>Othon arracha à la solanée sa plus large feuille, +la roula sur son genou et la présenta à X… en +disant :</p> + +<p>— <i lang="es" xml:lang="es">Fina flor de la Vuelta Abajo</i>, mon cher ! +Goûtez-moi ça et vous m’en direz des nouvelles !</p> + +<p>X… alluma le cigare et le déclara exquis.</p> + +<p>— Ce n’est pas tout ça, reprit alors Othon ; +nous disions donc qu’il s’agissait de découvrir +ce vieux café du Théâtre ! Or il est indispensable +qu’avant de me mettre en communication avec +les esprits, je me livre à quelques petites ablutions. +Vous permettez…</p> + +<p>— Mais, comment ! faites donc… Désirez-vous +que je me retire ?</p> + +<p>— Nullement ! C’est inutile. J’ai là le <i lang="la" xml:lang="la">fac simile</i> +exact de l’anneau de Gygès… Je vais le +mettre et, par conséquent, me rendre invisible. +Tenez, ça y est !</p> + +<p>— Époilant ! fit X…</p> + +<p>— Époilant, non ! répondit l’imperceptible +Othon, époilant non, mais pas ordinaire, pourtant ! +Enfin, chacun son métier, n’est-ce pas ?…</p> + +<p>— Sans doute !</p> + +<p>— Tandis que vous achèverez votre cigare, +mon cher X…, je vais enlever mes vêtements et +me purifier dans l’eau boriquée. Ensuite, je me +débarrasserai également de mon corps comme +d’un importun paletot. Mon âme, n’étant plus +alors vêtue que de son peresprit (ou, si vous le +préférez, de sa flanelle spirituelle), se trouvera +alors dans les conditions requises pour correspondre +avec les puissances de l’Au-Delà. Ne vous +impatientez pas : j’en ai à peine pour cinq minutes…</p> + +<p>Le myre n’avait pas menti. X… distingua parfaitement +le bruit de l’eau remuée dans un vaisseau +de zinc, puis la chute sourde d’un corps +sur le parquet.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, il entendit un +clair petit bruit argentin ; une sorte de grosse +bague roula parmi les bibelots de la cheminée, +et Othon s’offrit de nouveau à sa vue.</p> + +<p>— Voilà qui est fait, dit-il, en s’ébrouant avec +cette jovialité particulière à l’homme qui sort +de son tub ; voilà qui est fait ; le temps de passer +ma robe de pourpre maintenant, et je suis à +vous.</p> + +<p>Il disparut dans un grand placard, et à peine +y était-il qu’il se mit à hurler comme un âne +dont on taquine le fondement avec un fer rouge.</p> + +<p>— Qu’avez-vous ? interrogea X…, effrayé.</p> + +<p>— Oh ! rien ! répondit le théosophe, rien ! Il +fait tellement noir là-dedans que je me suis encore +trompé…</p> + +<p>Il rentra dans la salle, vêtu d’une longue +tunique rouge.</p> + +<p>— Figurez-vous que j’avais endossé par erreur +la robe de Nessus, dit-il. Vous voyez ça d’ici, +comme j’étais à mon aise…</p> + +<p>Puis, consultant sa montre :</p> + +<p>— Eh eh ! reprit-il, sept heures déjà ! Il s’agit +de ne pas nous amuser maintenant. Voilà le bouton. +Faisons l’obscurité, et en avant ! Prenez ma +main. Bien ! Asseyez-vous là. Parfait ! Maintenant, +appuyez ces deux disques contre vos +oreilles…</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda X…</p> + +<p>— C’est un téléphone astral, répondit le myre +Othon. Vous pouvez actuellement questionner +les esprits au sujet de votre fameux café du +Théâtre… Allez ! <i>vous êtes en communication +avec Jules César</i>.</p> + +<p>— Hallo ! allo ! cria une voix grêle.</p> + +<p>— Hallo ! allo ! répondit X…</p> + +<p>Hallo ! (Dri-dri-dri-dri-dri.)</p> + +<p>— Hallo !!!… Je suis bien en communication +avec Jules César, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, parfaitement. Qu’est-ce que vous désirez ? +Un exemplaire de mes <i>Commentaires</i> ? Je +n’en ai plus : j’ai envoyé le dernier ce matin à +Sarcey… Allo !</p> + +<p>— Hallo ! Non, mon cher maître, ce n’est pas +cela… Un simple renseignement… Vraiment, je +suis confus… Hallo ! Pourriez-vous me dire où +se trouve certain Café du Théâtre…</p> + +<p>— Le Café du Théâtre ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je sache cela ? Je +ne vais jamais au café… Demandez cela à Bonaparte : +il vous dira ça, lui !</p> + +<p>— <i>Vous êtes en communication avec Napoléon +I<sup>er</sup></i>, dit Othon.</p> + +<p>— Basta ! cria la voix grêle, qu’est-ce que +c’est encore ? Hallo ! hallo ! Encore un magazine +américain qui me demande la collection complète +de mes portraits ?</p> + +<p>— Non, sire, pardonnez-moi. Je voudrais simplement +savoir où est situé le Café du Théâtre… +Jules César prétend qu’il n’y a que vous qui puissiez…</p> + +<p>— Jules César ! Jules César ! En voilà un fourneau ! +Basta ! De quoi se mêle-t-il encore, celui-là ? +Demandez ça au père Baedecker et fichez-moi +la paix !</p> + +<p>— <i>Vous êtes</i>, dit le mage, <i>en communication +avec Baedecker l’Ancien</i>.</p> + +<p>— Hallo ! fit la voix de Polichinelle.</p> + +<p>— Hallo ! fit X… Est-ce à Baedecker l’Ancien…</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Un homme m’a donné rendez-vous au Café +du Théâtre. Où est-ce ?</p> + +<p>— Où avez-vous vu cet homme ?</p> + +<p>— Aux courses de Longchamp.</p> + +<p>— Tribune ou pesage ?</p> + +<p>— Pelouse.</p> + +<p>— Brun, rouge ou blond ?</p> + +<p>— Brun.</p> + +<p>— Souliers de bains de mer ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Casquette de loutre ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Je sais qui c’est. Cet homme est Gaspard le +Book. Du hideux accouplement de 4 et de 7 est +né 28 l’infâme. 28 a égaré Gaspard, et c’est pourquoi +vous ignorez ce que vous devriez savoir. +En d’autres termes, Gaspard vient de faire ses +vingt-huit jours, et c’est ce qui le rend si écervelé. +Gaspard, en vous quittant, a pris l’express +de six heures. Il n’a oublié qu’une chose : c’est +de vous dire où il allait. Le Café du Théâtre, où +il vous a donné rendez-vous, se trouve près du +boulevard extérieur, au milieu de la rue Germain-Pilon.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Ce dernier mot achevait à peine d’impressionner +le tympan de X… que déjà l’obscurité avait +cessé dans le local du mage.</p> + +<p>Celui-ci était assis près de son nouvel ami. Il +souriait, et la modeste violette académique avait +reparu sur le revers sénestre de son vêtement.</p> + +<p>— Vous êtes content ? dit-il.</p> + +<p>— Enchanté, mon cher mage. Mais, dites-moi, +combien vous dois-je ?</p> + +<p>— Absolument rien ! Je suis trop heureux de +vous avoir été agréable… Seulement, ajouta-t-il +en reconduisant X…, seulement, j’espère bien +que vous ne m’oublierez pas lorsque vous aurez +palpé les quatorze millions.</p> + +<p>— Comptez sur moi, répondit X…</p> + +<p>Et il descendit l’escalier quatre à quatre.</p> + +<p><i>P.-S.</i> — Au moment de mettre sous presse, +nous apprenons que la gomme arabique est soluble +dans l’eau. Le myre Othon, qui avait à sa +disposition plusieurs onces de cette précieuse matière, +en avait sans doute fait fondre une certaine +quantité. Et, qui sait ? peut-être s’était-il +servi de cette composition pour coller la carte de +visite sur le panneau supérieur de sa porte ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">PIERRE VEBER</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br> +<span class="xsmall">UNE SOIRÉE CHEZ LES BUTHENBLANT</span></h2> + + +<p>Le dîner fut très animé. Le vidame portait non +seulement tous ses ordres, mais quelques croix +qu’il avait empruntées à des amis.</p> + +<p>A sa droite, il avait M<sup>me</sup> Bigorneau. Corsage à +peine échancré : Élise aimait mieux réserver des +surprises à celui de ses voisins de table qu’elle +appellerait à des entrevues plus intimes. Elle portait +simplement des palmes académiques en diamant.</p> + +<p>A gauche du vidame, Marthe elle-même. Comment +se trouvait-elle là ? On va peut-être crier +à l’invraisemblance.</p> + +<p>Et puis après ? Est-ce que la vie est vraisemblable ? +Est-ce que la <i>Princesse de Bagdad</i> est +vraisemblable ? Est-il vraisemblable qu’un +simple ouvrier tanneur parvienne aux plus +hautes dignités ? Et, si j’avais le temps, je vous +raconterais des traits de mon existence qui sont +à peine croyables…</p> + +<p>Marthe s’était liée sur la pelouse de Longchamp +avec les petites Buthenblant ; elle leur +avait offert une place dans le fiacre qui la ramenait, +et, comme une politesse en vaut une autre, +les jeunes filles l’avaient invitée à dîner. X…, +prévenu par dépêche, était venu la rejoindre ; ils +se trouvaient donc dans la place. Vous voyez +comme c’est rudimentaire.</p> + +<p>En face du vidame, sa fille aînée, Odette, et sa +fille cadette, Odyle, toutes deux très décolletées, +comme il sied à deux filles honnêtes et qui n’ont +rien à cacher dans le présent, sinon dans le passé. +D’ailleurs, ce procédé est de simple probité envers +les célibataires à marier.</p> + +<p>Maubeck, assis entre elles, semblait très gêné ; +il s’efforçait de ne pas avoir l’air de regarder ce +qui ne le regardait pas, et, en outre, un réflexe de +naturelle curiosité le poussait à considérer ses +voisines ; la peur de paraître mal élevé gâtait tout +son plaisir. Enfin, il aperçut que Marthe, devant +lui, était aussi fort galamment dévêtue ; alors il +trouva où fixer ses yeux, par-delà le prétexte d’un +compotier et sans blesser la bienséance.</p> + +<p>Plus loin, X… causait avec Odyle, et la conversation, +assez indifférente au-dessus de la +table, était plus animée au-dessous : X… faisait, +comme on dit, un pied de cour. Près d’Odette, +le notaire Bigorneau se multipliait en petits soins ; +il affirmait à la jeune fille qu’il pourrait être son +père, afin de risquer certaines privautés, et, dès +qu’elles avaient été acceptées sans récriminations, +il lui affirmait, soudain rajeuni, qu’il pouvait +être encore son cousin.</p> + +<p>Pour remplissage, il y avait un certain nombre +d’invités qui se bornaient à jeter quelques brindilles +d’onomatopées dans le feu de la conversation ; +ils mangeaient peu, comprenant que leur +rôle effacé ne leur accordait pas le droit de puiser +plus d’une cuillerée dans chaque plat. Ces convives +sans importance se connaissaient, se parlaient +à mi-voix et se confiaient des soupçons outrageants +sur la moralité des invités nouveau-venus +et mieux partagés.</p> + +<p>Enfin, Marthe comprenait qu’elle se trouvait +dans le <i>vrai</i> monde.</p> + +<p>Au début du dîner, le vidame, s’adressant à +Bigorneau, lui dit :</p> + +<p>— Mon cher notaire, j’ai eu la délicate attention +d’inviter le capitaine Napau, votre ami.</p> + +<p>Aussitôt, trois figures se décomposèrent : celle +de X…, furieux de retrouver partout son remplaçant ; +celle de Bigorneau, qui redoutait qu’une +indiscrétion ne révélât au capitaine la mort de +son oncle, le vieux de la Ware ; enfin, celle d’Élise, +encore mal remise de sa dernière alerte. Pour +Marthe, passive et résignée, elle acceptait d’avance +sans bénéfice d’inventaire tous les événements +possibles.</p> + +<p>Mais les figures se rassérénèrent quand le vidame +ajouta :</p> + +<p>— Napau ne viendra qu’assez tard dans la +soirée : il est retenu dans une autre maison.</p> + +<p>Bigorneau aiguilla aussitôt l’entretien dans une +autre voie :</p> + +<p>— Monsieur Hicks, que pensez-vous des mines +d’or ?</p> + +<p>— Mais j’estime…</p> + +<p>— Vous êtes dans le vrai, reprit aussitôt le vidame, +et, à l’appui de votre thèse, je citerai un +fait curieux dont je fus témoin.</p> + +<p>Il entama une histoire de placer qu’il continua +durant deux plats. C’était sa coutume : sachant +combien il est fatigant de parler tout haut +pendant que l’on dîne, et désireux d’éviter toute +contrainte à ses hôtes, il avait soin — l’exquis +maître de maison ! — de placer ainsi quatre ou +cinq longues anecdotes, pendant lesquelles il +était permis aux convives de réfléchir, ou de se +nourrir, ou de flirter ou de calculer leurs dépenses, +ou de ne rien faire. Ou bien, il créait des +discussions entre les rares amateurs de ce genre +de sport. Les jeunes filles continuèrent à s’égayer +avec leurs voisins, et Maubeck ne cessa de regarder +Marthe dans le blanc des yeux et dans le blanc +de la peau.</p> + +<p>Au dessert, les dames restèrent : le vidame voulait +épargner aux maris l’ennui de raconter plus +tard à leurs femmes les polissonneries que l’on se +croit obligé de dire entre hommes. Ah ! cet +homme-là savait recevoir.</p> + +<p>On plaça au milieu de la table un narghileh +muni d’autant de tuyaux qu’il y avait de convives ; +on l’alluma, et les liqueurs passèrent de +main en main. Lors, le vidame prit la parole :</p> + +<p>— Notre ami Maubeck vient d’hériter de quatorze +millions, légués par son père, le vieux M. de +la Ware…</p> + +<p>— Hugh ! interrompit une voix gutturale.</p> + +<p>Tout le monde se retourna ; mais pouvait-on +penser que ce bruit émanât du maître-d’hôtel de +couleur foncée qui servait à table ? Des regards +soupçonneux et farceurs s’égarèrent sur un vieux +parent pauvre, sourd-muet de naissance.</p> + +<p>— Notre ami Bigorneau s’emploie à mettre +notre hôte en possession de son bien. Je propose +de boire au repos du digne M. de la Ware et à la +santé de nos amis.</p> + +<p>— Hugh ! fit encore la voix.</p> + +<p>On regarda le sourd-muet, avec blâme cette +fois. Seuls X… et Marthe avaient reconnu l’exclamation +nationale du Mohican : l’Aiguille était +là, sous le frac du maître-d’hôtel.</p> + +<p>— Toutes ces dames au salon, dit gaiement le +vidame, en offrant son bras à Marthe.</p> + +<p>On se leva. Mais l’Aiguille retint Bigorneau par +la basque de son habit et lui souffla dans l’oreille :</p> + +<p>— Visage blême, langue dorée, esprit pervers. +Le cleb est sur la piste ; l’homme sur lequel +les rayons du couchant ont déteint veut vous +dire quelque chose.</p> + +<p>— Où donc, que j’y coure ? murmura le notaire, +effaré.</p> + +<p>— Ici. Restez.</p> + +<p>Pendant qu’ils s’entretiennent, suivons les +autres.</p> + +<p>Le salon du vidame était spécialement disposé +pour le flirt : le prévoyant Buthenblant, soucieux +avant tout de conserver un bon renom de gaieté +à sa maison, avait divisé la grande pièce en un +certain nombre de petits <i>box</i> à l’aide de grands +paravents de bambou laqué vert pâle, ornés de +mousselines à grandes fleurs.</p> + +<p>Chacun de ces box formait donc un petit +flirtoir, meublé d’un divan bas pour deux personnes, +de coussins et tabourets, tablettes et +veilleuse à l’électricité : aux murs, de gracieuses +compositions d’Auriol. Là, les couples pouvaient +s’isoler et comploter. D’heure en heure, un esclave +frappait contre les paravents, apportait à +boire et se retirait discrètement. Auprès de la +cheminée, un espace libre était réservé pour ceux +qui souhaitaient se réunir.</p> + +<p>Les invités, chacun avec sa chacune, avaient +pris place entre les paravents ; le vidame avait +soin de caser son monde, et, apercevant X… tout +seul, il fit signe à Odette de l’aller rejoindre dans +la stalle qu’il s’était choisie.</p> + +<p>Odette accourut toute en mousseline rose et +sourires, et s’assit aux côtés d’X…</p> + +<p>— Vous cherchez quelque chose, mademoiselle ? +dit-il assez gauchement.</p> + +<p>— Oui : vous. Je vous ai trouvé, je suis contente.</p> + +<p>— Et… à quoi puis-je vous être bon ?</p> + +<p>— Mais à flirter, parbleu !</p> + +<p>— Je ne sais pas : j’arrive de ma province.</p> + +<p>— Oh ! je ne tarderai pas à vous apprendre. +Pour commencer, prenez ma main droite et serrez-la +doucement entre vos mains.</p> + +<p>— Oui… Et puis ?</p> + +<p>— Approchez-vous petit à petit jusqu’à me +frôler… Mieux encore : soyons comme en un +wagon complet.</p> + +<p>— Soit… Et puis ?</p> + +<p>— Penchez-vous sur moi tout à fait, et essayez +de découvrir derrière le cristallin de mes yeux +les pensées complexes qui n’y sont pas.</p> + +<p>— Voilà… Et puis ?</p> + +<p>— Oh ! que vous êtes emprunté ! Mais posez-moi +une foule de questions saugrenues et grossières ; +amenez-moi à vous décrire mon âme, +puis mon corps ; tâchez de savoir si je suis instruite +de choses que je dois ignorer et laissez-moi +comprendre le double sens des ingénieuses porcheries +que la digestion vous inspirera ; arrivons +ensemble à de telles confidences et de tels rapports +que nous nous dégoûtions mutuellement et +que vous ne me désiriez même plus pour maîtresse.</p> + +<p>— Est-ce flirter ?… Vous exigez…</p> + +<p>— Si, si. J’en ai vu bien d’autres. Si vous vous +dérobez, je croirai que vous me dédaignez. Mais +n’oubliez pas que quelqu’un agit de même, à la +même heure, avec votre femme.</p> + +<p>— Vous êtes charmante, reprit X…, enthousiasmé ; +vous êtes un miracle de grâce ingénue.</p> + +<p>— Allez-y. Il n’y a pas de danger : je ne mords +pas. Parlons du baiser et de l’union des âmes, +tandis que nos mains voisinent. C’est l’heure délicieuse +où l’on retourne aux états préhistoriques. +Voyez : je vous tends mon cœur, mon âme, mes +lèvres, mon corps, enfin tout, sauf ce qui serait +le complément obligé du don de moi-même ; +mais c’est si peu de chose, en vérité, que je le +réserve à mon futur mari. »</p> + +<p>Ainsi, les hôtes du vidame passaient agréablement +le temps ; les invités sans importance, ceux +qui n’avaient pas le droit au flirt, pratiquaient +des trous imperceptibles dans les paravents afin +de suivre les évolutions des couples voisins, et, à +ce jeu, chacun trouvait son compte.</p> + +<p>Cependant, Maubeck s’était assis près de +Marthe, et, avec l’aisance d’un habitué, il l’avait +attirée contre sa mâle poitrine.</p> + +<p>— Chère madame, dit-il, ne pensez-vous pas +qu’il serait bon d’éviter les préliminaires et d’entrer +en matière sans délai ?</p> + +<p>Marthe, toujours étonnée et faible, acquiesça.</p> + +<p>— Donc, appelez-moi Jean-Louis tout court. +Je ne reviendrai pas sur ce que mes yeux vous +ont dit durant tout le repas…</p> + +<p>— Ils parlaient éloquemment !</p> + +<p>— N’est-ce pas ? Vous avez donc compris leur +langage ?…</p> + +<p>— Oui ; mais… dites-moi… <i>pas ici ?</i></p> + +<p>A cet aveu naïf, Maubeck ne se sentit pas de +joie. Soudain, il songea : « Diable ! je n’ai pas +de garçonnière élégante ; ma chambre est orde et +puante ; je ne saurais mener cette femme du +monde dans un hôtel garni ; il me faut à toute +force un intérieur capitonné… Oh ! que je suis +sot ! Pourquoi chercher si loin ? A cette heure, +la domesticité dîne, les maîtres de la maison et +les invités sont retenus ici. J’ai l’hôtel des Buthenblant +à ma disposition et n’hésite que sur le +choix des chambres.</p> + +<p>Il dit à Marthe :</p> + +<p>— Chère madame, vous plairait-il de visiter +avec moi l’étage supérieur ? Filons sans attirer +l’attention.</p> + +<p>Ils quittèrent le salon ; Maubeck conduisit +Marthe à travers les couloirs jusqu’à la chambre +du vidame, et alors…</p> + +<p>Alors, ô portraits de famille, ancêtres figés +dans les cadres, nobles aïeux engoncés dans la +fraise, vous vîtes ceux qui la cueillaient à votre +barbe, et vous ne descendîtes pas ! Maubeck profana +la couche du vidame.</p> + +<p>Marthe, résignée, n’eut pas un mouvement de +révolte ; uniquement préoccupée de guetter les +bruits du dehors et les pas des intrus qui pouvaient +survenir à l’improviste, elle se soumettait, +indifférente, à cette nouvelle fantaisie de la destinée. +Aussi bien, puisqu’elle avait fait le +bonheur de tant de contemporains, pourquoi se +fût-elle refusée à Maubeck, sinon par caprice ?</p> + +<p>Au moment où ils se ressaisissaient l’un et +l’autre et se préparaient à redescendre au salon, +un bruit formidable retentit à l’étage au-dessous.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">JULES RENARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br> +<span class="xsmall">LE DUEL</span></h2> + + +<p>— Cocher, vous vous arrêterez à la prochaine +pissotière.</p> + +<p>Le cocher n’y manqua point. Maubeck descendit +le premier du fiacre, fit descendre l’Aiguille +et, comme un domestique stylé, tint la portière +ouverte.</p> + +<p>Bientôt l’Aiguille remonta, et Maubeck dit encore +au cocher :</p> + +<p>— Vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.</p> + +<p>Le cocher pensa ce qu’il voulut, mais il garda +ses réflexions pour lui. Chacun ses besoins. On +le prenait à l’heure. Plus on l’arrêterait, moins +on le fatiguerait.</p> + +<p>— Mon cher Mohican, dit Maubeck à l’Aiguille, +nous ne nous arrêterons jamais assez.</p> + +<p>— Pourtant, dit l’Aiguille, une fois suffit.</p> + +<p>— Laissez-moi vous soigner, dit Maubeck. Je +vous ai promis et je me suis promis que vous +sortiriez sain et sauf de ce duel, et j’en réponds +si vous m’obéissez à la lettre. D’abord, urinez, +urinez. Un coup d’épée dans une vessie pleine +peut être mortel, et ce n’est rien quand on a pris +ses précautions. Allons, descendez une dernière +fois : je serai tranquille.</p> + +<p>— J’aurais préféré étrangler le notaire, dit le +Mohican.</p> + +<p>— Et le manger après, sauvage incorrigible ! +dit Maubeck. Il était temps de vous l’arracher.</p> + +<p>— Pourquoi ne voulait-il pas me rendre mes +millions ?</p> + +<p>— Comme ça, tout de suite, en pièces de dix +sous ? Tu t’imagines qu’un notaire va en soirée +avec quatorze millions dans sa poche et que, sur +un signe du premier Peau-Rouge venu, il doit les +lui compter.</p> + +<p>— Les aura-t-il là-bas ?</p> + +<p>— Là-bas, il aura une épée pointue, phéniquée +et passée au feu, et il essaiera de te crever +le ventre. Et c’est très gentil de sa part. Il avait le +droit de te faire arrêter, mener au poste et condamner, +pour coups et blessures, à six mois de +prison. Il aime mieux se battre. Ce goût m’étonne +chez un notaire. Il doit être rudement fort +à l’épée. Je te conseille de bien te tenir. As-tu +pris une leçon hier ?</p> + +<p>— L’escrime m’ennuie, dit le Mohican bref.</p> + +<p>— Tous les mêmes, ces duellistes ! dit Maubeck. +Ceux qui manient une épée comme un parasol +sont les plus enragés. Celui-ci saute à la +gorge du notaire ; j’accours, je lui épargne un +assassinat, je lui arrange un duel et lui donne +l’adresse d’un maître d’armes pour qu’il figure +décemment sur le terrain ; il ne bouge pas, il s’en +moque, il attend les bras croisés, et moi, simple +témoin, je me tourmente à sa place, je prends +deux leçons par jour au lieu d’une, et je relis +mon code d’homme d’honneur, et je m’entraîne, +et je suis prêt, tandis que tu ne songes même pas +à écrire ton testament. Il faut que je prépare ce +petit papier où tu n’oublies point tes amis et que +je te prie de le signer et de le dater. Cocher ! arrêtez-nous +devant un café.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Maubeck, le journaliste, raisonnait sensément. +La succession de la Ware attirait par trop d’amateurs. +L’heure était venue d’en supprimer +quelques-uns. Après la querelle, il avait dit au +notaire suffoqué : « L’occasion est bonne : ce +Mohican ne sait tirer que l’arbalète. Vous êtes un +sournois pilier de salle d’armes : délivrez-nous +du Mohican. » Et il disait au Mohican : « Vous +en avez une veine ! Le notaire embrouillait si habilement +vos affaires qu’il vous fallait plaider. Le +procès durait dix années. Puisqu’il commet la +sottise de se battre, d’un seul coup infaillible que +je vous montrerai, renvoyez ce notaire à ses +aïeux. »</p> + +<p>« Et si, comme je l’espère, pensait Maubeck, le +notaire véreux et le Mohican légitime s’embrochent +l’un l’autre, le soir même je me présente +à l’étude avec ce papier en règle, je donne cent +sous au clerc et je râfle l’héritage. C’est propre, +et d’une suffisante logique. »</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Ils arrivèrent les premiers au rendez-vous, +suivis d’un second fiacre où se trouvaient le médecin +et l’autre témoin. Le médecin portait sa +boîte ; le témoin, une paire d’épées. L’endroit +choisi était une vieille salle de bal de la banlieue, +où seuls les duellistes s’obstinaient à danser encore +et que le propriétaire mettait gracieusement +à la disposition de ces messieurs, au prix de cinquante +francs la séance.</p> + +<p>Maubeck prenait déjà l’air narquois d’un +homme correct qu’on va faire poser, quand Bigorneau +et ses témoins parurent. Dès qu’il les +vit, Maubeck éleva son chapeau vers le ciel, puis +l’abaissa lentement, ainsi qu’un haltère, et le +Mohican crut qu’il allait le poser sur le sol et le +ramasser ensuite avec ses dents.</p> + +<p>Tous ces messieurs l’imitèrent, solennels, excepté +le dédaigneux Mohican.</p> + +<p>— Salue donc, lui souffla Maubeck : le duel, +c’est l’art de saluer.</p> + +<p>— Je veux lui sucer le sang, dit l’Aiguille.</p> + +<p>— Tâche d’être convenable, dit le journaliste, +et ne me trouble pas dans mes délicates fonctions +de directeur de combat.</p> + +<p>De la pointe du pied, il mesura la distance sur +le plancher, et, comme ça ne marquait pas, il +recommençait gravement. Il jeta deux fois une +pièce en l’air. Elle retomba sur pile ou sur face, +comme il lui plut. Personne ne vérifia, et Maubeck +dit, imperturbable :</p> + +<p>— A nous les épées, à vous la place, messieurs.</p> + +<p>Les médecins ouvrirent leurs boîtes, allumèrent +une lampe et, à la manière des aiguiseurs +de couteaux, promenèrent les épées au-dessus de +la flamme. Très intéressé, l’Aiguille suivait de si +près ces préparatifs de guerre qu’à chaque instant +Maubeck devait l’écarter.</p> + +<p>Bigorneau marchait de long en large, les mains +derrière le dos, et feignait de regarder, pendus au +mur, des cadres que les crottes de mouches enveloppaient +comme d’une légère dentelle à petits +pois.</p> + +<p>— Déshabille-toi dans un coin, dit Maubeck +à l’Aiguille.</p> + +<p>Et il surveilla lui-même la toilette de Bigorneau. +Le notaire, qui portait d’habitude un lorgnon, +avait acheté, pour la circonstance, sur l’avis +du plus compétent de ses témoins, des lunettes +bleues à travers lesquelles il voyait noir. Elles +étaient énormes comme celles des casseurs de +cailloux. Selon le témoin expérimenté, elles devaient +protéger les yeux et effrayer l’ennemi.</p> + +<p>Comme, dans leur altercation suivie de voies +de fait, l’Aiguille lui avait griffé, mordu peut-être +le visage, Bigorneau s’était collé au front, +aux pommettes et au nez, des carrés de taffetas +gommé. Ils complétaient son aspect terrible, et +un observateur étranger, même attentif, aurait +malaisément deviné lequel, du notaire ou de l’Aiguille, +pouvait se dire le véritable Mohican.</p> + +<p>Cependant, Maubeck tâtait Bigorneau et frappait +sur sa poitrine pour voir si elle ne sonnait +pas la cuirasse traîtresse.</p> + +<p>— Otez vos bretelles, lui dit-il.</p> + +<p>— Mais mon pantalon va tomber, dit le notaire.</p> + +<p>— L’usage de la main gauche n’est pas interdit +pour retenir son pantalon, répliqua Maubeck.</p> + +<p>Comme il palpait plus bas, il fronça les sourcils :</p> + +<p>— Qu’est-ce que je sens là ? Un bandage ? Un +bandage pare un coup d’épée : enlevez, dit-il sèchement.</p> + +<p>— Jamais, dit Bigorneau. Tout croulerait. +J’aurais l’air de me battre ventre à terre.</p> + +<p>On délibéra longuement. Les médecins, consultés, +se consultèrent, et un témoin spirituel dit +à Maubeck :</p> + +<p>— Personne n’empêche votre ami de mettre +une ceinture de chasteté.</p> + +<p>Ce n’eût pas été du luxe, car l’Aiguille attendait +la fin de cette discussion dans son coin, tout +nu.</p> + +<p>Maubeck lui avait dit : « Déshabille-toi. » Il +venait d’obéir.</p> + +<p>Avec une égale docilité, il remit sa culotte.</p> + +<p>— Du calme, lui dit Maubeck. Garde-toi d’attaquer +et de te fendre. Pare et riposte. Si tu bêtifies, +si tu te précipites comme un fou, si tu me +déshonores, je ne te revois de ma vie.</p> + +<p>Puis il rapprocha les deux adversaires. Il offrit +à chacun une épée, saisit les pointes, non +sans péril, car celle du Mohican faillit l’éborgner, +et, les joignant sur sa propre poitrine :</p> + +<p>— Allez, messieurs, dit-il, et faites en gens +d’honneur.</p> + +<p>Aucun n’alla.</p> + +<p>Le Mohican se retint parce que c’était la consigne +formelle, et le notaire, par tempérament.</p> + +<p>A la première reprise, les épées ne se touchèrent +pas. Le Mohican, debout sur ses jambes, +tenait son épée comme on tient une règle pour +s’assurer qu’elle est droite, et le notaire, baissé, +qui semblait perdre son derrière, tournait mécaniquement +la sienne comme pour percer un tonneau +de vin ou remuer une vague salade.</p> + +<p>— Halte ! dit le témoin chargé de compter +les deux minutes de reprise.</p> + +<p>Maubeck emmena l’Aiguille d’un côté et, les +dents serrées, lui cria, d’une voix de gorge :</p> + +<p>— Bravo ! tu tiens ton homme. Il n’en peut +déjà plus.</p> + +<p>En effet, de l’autre côté, le notaire se livrait +comme un poulain à ses témoins, qui lui couvraient +les épaules, l’asseyaient et lui faisaient +avaler un verre de rhum.</p> + +<p>A la deuxième reprise, il y eut un léger choc +d’épées. Le Mohican ne s’en émut pas et resta +immobile.</p> + +<p>Quant au notaire, après avoir d’abord tâtonné +comme un aveugle de son bâton, il semblait vouloir +tricoter maintenant, et on entendait parfois +le son des crochets.</p> + +<p>— Halte ! dit l’homme à la montre.</p> + +<p>— Parfait, dit Maubeck au Mohican. Tu le +tiens toujours, et je donnerais cher pour être à +ta place. Marche pourtant un petit peu.</p> + +<p>A la troisième reprise, il parut évident que, +seule, la chute du plafond pouvait occasionner +mort d’homme. Car, si le Mohican marchait à +petits pas, comme c’était prescrit, le notaire reculait +d’autant, et la zone de sécurité ne diminuait +point. De nouveau, on se reposa. Les témoins +du notaire lui épongèrent le front, et il +suça une pastille et quelques grains de raisin.</p> + +<p>Et Maubeck répétait à l’Aiguille :</p> + +<p>— Ça va de mieux en mieux. Patience : il ne +reculera pas jusqu’à demain.</p> + +<p>Mais, à la quatrième reprise, Bigorneau prouva +qu’il était capable de faire à reculons le tour du +monde. Il ne tremblait plus. Au début, il redoutait +une catastrophe. A présent, il reculait presque +rassuré et préoccupé seulement de retarder la légendaire +piqûre. Déjà les témoins commençaient +de sourire et d’échanger leurs impressions.</p> + +<p>— Ça se passera bien, disait l’un. Nous terminerons +au premier sang.</p> + +<p>— Oui, disait Maubeck, quoique mon client +m’inquiète : il bout.</p> + +<p>— M. Bigorneau nous a juré d’être sage, dit +un autre. Pourvu qu’il ne s’énerve pas ! C’est +une bonne idée que nous avons eue d’interdire +les corps-à-corps.</p> + +<p>Et les médecins se disaient, d’un ton poli :</p> + +<p>— Serrez votre trousse, mon cher confrère : la +mienne suffira.</p> + +<p>Ils sifflotaient, chantonnaient et se proposaient +une partie de savate pour tuer au moins le temps.</p> + +<p>A la cinquième reprise, tous eurent une grosse +peur. La lutte s’avivait. Le poignet du Mohican +semblait sérieusement menacé. Témoins et médecins +se penchèrent, au risque de se faire crever +les yeux. Ils visaient pour Bigorneau. Du doigt, +ils lui auraient indiqué la bonne place, celle +qu’une égratignure intéresserait entre toutes. +Acharné, Bigorneau lardait, lardait, dessus, dessous, +à côté, dans le vide, et le flegmatique Mohican, +la main gauche levée, son inutile lame horizontale, +ne s’y opposait pas. Maubeck cria : +« Halte ! » trois fois, vainement, pressa le poignet, +pinça la peau. Il n’y avait rien. L’assistance +poussa un soupir de satisfaction désolée.</p> + +<p>A la sixième reprise, quelqu’un parla de commander +de la bière pour tous et un bouquet pour +le glorieux vainqueur, qu’on ne pouvait manquer +de connaître prochainement.</p> + +<p>Mais à la septième reprise, le Mohican parla.</p> + +<p>— Assez ! dit-il. Vous n’êtes que des chiens !</p> + +<p>Il bondit vers Bigorneau, le débarrassa de son +épée, et, brandissant les deux, une dans chaque +main, il se mit à courir par la salle de bal, avec +des hurlements farouches, cavalier seul, sur un +cheval imaginaire.</p> + +<p>— La bête s’échappe du Parisien, cria Maubeck ; +elle va nous massacrer. Sauve qui peut.</p> + +<p>Mais tous étaient déjà dehors.</p> + +<p>Maubeck eut la présence d’esprit d’enfermer +à clef le Mohican dans la salle de bal, où, prisonnier +forcené, il put rugir à son aise et transpercer +de coups d’épée furieux la redingote de Bigorneau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br> +<span class="xsmall">OÙ LA SITUATION SEMBLE S’ÉCLAIRER, MAIS BIEN +FAIBLEMENT</span></h2> + + +<p>Le Mohican rugissait encore dans la salle de +bal que M<sup>e</sup> Bigorneau était déjà rendu à sa chère +étude et que Maubeck, tout à ses noirs projets, +arpentait sinistrement la rue des Vieilles-Haudriettes.</p> + +<p>Ce même jour, mesdemoiselles de Buthenblant, +après les fatigues du bal, s’étaient levées assez +tard et s’habillaient pour le garden-party de la +comtesse de Romadère. Vénus Astarté, surgissant +de son vaste tub d’onde amère, était plus +marmoréenne sans doute, mais moins séduisante +qu’Odette de Buthenblant procédant à sa toilette +matinale, et, pour les murs tendus de la chambre +claire, c’était le cas ou jamais d’avoir, non pas +des oreilles, mais des yeux.</p> + +<p>Odyle, déjà prête, sa fine tête blonde disparaissant +entre deux manches énormes de surah vert +clair, considérait longuement, appuyée à la cheminée, +un fin portrait d’enfant.</p> + +<p>— Tu ne devrais pas laisser traîner ainsi le +portrait d’Albin, dit Odette. Moi, je cache soigneusement +celui de mon petit Réginald. Pense +donc : Courteline n’aurait qu’à entrer un jour +dans cette chambre ! Lui qui nous croit si pures, +si innocentes ! Quel sale coup pour la fanfare +s’il apprenait que nous nous sommes… surtout +qu’Albin te ressemble joliment !</p> + +<p>— Ces bons gosses ! dit Odyle. Qu’il me tarde +de les revoir ! Albin a trois ans et un mois, sans +que ça paraisse, et ton Réginald va sur ses quatre +ans. Je voudrais les avoir une minute, rien +qu’une petite minute. Voici deux mois, sais-tu ? +qu’ils sont à l’université d’Oxford.</p> + +<p>— C’est égal. Nous avons bien fait de les y +envoyer. Papa commençait à les raser avec son +éducation spartiate.</p> + +<p>— Cette idée d’avoir soûlé devant eux Fred, +le palefrenier ! D’autant plus que, comme essai +d’exemple salutaire, ça m’a paru plutôt raté. Fred +était tellement drôle avec ses zigzags que les deux +petits se sont mis à l’imiter. Ils étaient ravis. +Pendant huit jours, ils ont joué à faire l’homme +soûl, et ils ont conçu une grande admiration +pour Fred, parce qu’il faisait l’homme soûl beaucoup +mieux qu’eux.</p> + +<p>Décidément, Courteline a tort s’il pense que le +fait d’avoir eu un gosse, deux gosses, trois gosses +suffit à rendre les femmes moins ingénues. Celles-là, +Odette et Odyle, étaient aussi fraîches, plus +fraîches encore qu’avant leur mésaventure. Étant +mieux renseignées, elles ne s’égaraient pas, à +l’instar de certaines vierges de leur âge, dans des +hypothèses plus ou moins sadiques. Les hommes +ne leur apparaissaient pas comme des êtres inconnus, +mystérieux, minotauresques. A la suite de +leur première expérience, elles disaient simplement : +« Les hommes sont des canailles et des +menteurs », sauf à s’imaginer, à la première déclaration +d’amour émanant du premier godelureau +venu, que celui-là, au moins, faisait exception +à la règle. (Notation psychologique très subtile.)</p> + +<p>Quand Odette fut prête, Odyle appela la vieille +nourrice qui, les jours où elles étaient des jeunes +filles bien élevées, les accompagnait chez leurs +amies. Et il n’y avait de leur part aucune hypocrisie. +Ce n’est pas le rang social, mais l’élégance +de leur costume qui empêche les jeunes filles de +bonne famille de sortir seules. (Fine remarque.)</p> + +<p>Voici donc les petites Buthenblant en route +avec leur gouvernante. Ce sont, tout compte +établi, deux petites filles parfaites, à qui l’on +donnerait le bon Dieu sans confession plus facilement +sans doute qu’après confession.</p> + +<p>Quittons ces demoiselles au coin de l’avenue +Montaigne et retournons au logis de X… Marthe +et son mari, après une nuit calme, s’éveillent +gaiement dans le grand lit d’acajou. Entrons… +Non. Attendons un instant. On ne peut pas entrer +en ce moment.</p> + +<p>— Après déjeuner, dit X… à sa femme, j’irai +prendre des nouvelles de notre ami l’Aiguille et +voir s’il s’est bien tiré de son duel avec le notaire. +Pendant ce temps, toi, qui n’as rien à faire, +tu pourras pousser jusqu’à l’étude Bigorneau, où +tu tâcheras d’avoir des tuyaux exacts sur cette +fameuse succession. Tu me feras penser également, +ce soir, à mon rendez-vous du Café du +Théâtre.</p> + +<p>X… sortit, comme il avait dit, sitôt son déjeuner +terminé, et Marthe, une demi-heure après, +quitta, elle aussi, la maison de l’avenue Montaigne. +Mais elle n’avait pas fait vingt pas qu’elle +tressauta. Le capitaine était devant elle.</p> + +<p>— Aline ! dit-il avec une émotion, Aline ! j’ai +à vous parler.</p> + +<p>Qu’était donc devenu cet énergique homme de +guerre depuis cette nuit inoubliable où, après de +terribles pérégrinations, il finit par rencontrer +son ancienne femme dans une charcuterie du +quartier des Halles ? On se souvient qu’à ce moment +le capitaine, de plus en plus énervé par des +déceptions successives, n’avait pas été mécontent +d’aborder à ce havre de salut. Il avait donc accompagné +sa femme dans une vieille maison de +la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Cette vieille maison eût mérité d’être classée +dans les monuments historiques, moins sans +doute en raison de son architecture que des événements +de haute importance dont elle avait été +le théâtre.</p> + +<p>On y montrait encore la salle basse où le sage +Turgot, le lendemain de la révocation de l’Édit +de Nantes, se rencontra avec Agrippa d’Aubigné. +On sait que cette entrevue fut en quelque sorte +le signal de cette longue série de coups d’État +qui débute par la conspiration des poudres pour +aboutir si tragiquement à l’assassinat de Warwick.</p> + +<p>A la même table où s’était signé ce complot, +le terrible Concini devait élaborer plus tard son +projet de blocus continental. Mais les historiens +ne s’accordent pas sur ce point. Et l’autorité de +Philippe de Commines est singulièrement diminuée +par cette considération qu’ayant rompu +toute attache avec Robert Peel et Buckingham, il +devait être naturellement porté à ménager les susceptibilités +de la famille de Habsbourg.</p> + +<p>Après cette petite débauche d’érudition, revenons, +s’il vous plaît, au capitaine, que tous ces +souvenirs historiques occupaient moins à la vérité, +que la perspective d’arriver prochainement +à ses fins. A la lueur d’une courte bougie, ils +montèrent l’escalier de pierre.</p> + +<p>Comme ils arrivaient au deuxième étage, une +porte s’ouvrit et une bonne apparut, qui dit +précipitamment à la femme du capitaine :</p> + +<p>— Madame, l’oncle Bob est là.</p> + +<p>Madame eut un sursaut d’impatience. Elle se +tourna vers le capitaine :</p> + +<p>— Que c’est ennuyeux, chéri ! Tu ne peux +pas rester ce soir. J’ai chez moi un vieil animal +d’Africain que je ne peux pas balancer.</p> + +<p>Le capitaine mordit sa moustache.</p> + +<p>— Enfin, tant pis ! dit-il à la fin. Que veux-tu ? +ajouta-t-il, résigné, j’en serai quitte pour revenir +demain.</p> + +<p>Il lui restait deux francs. Il alla coucher à +l’hôtel du Renard-Blanc et de la Boussole.</p> + +<p>Le lendemain, dans l’après-midi, il s’en fut +prendre chez le concierge de l’avenue Montaigne +les six chemises et le costume neuf que Marthe +y avait fait descendre. Il trouva dans une poche +un portefeuille et un billet de cinq cents francs. +C’était une attention délicate. Le capitaine ne +s’attarda pas à penser qu’elle eût été plus délicate +encore si l’on avait joint au billet de cinq +cents francs les quelques milliers de francs de +titres au porteur qu’il avait laissés dans le coffre-fort +de X…</p> + +<p>Toute la journée, ayant ses six chemises sous +son bras, son costume neuf sous l’autre, il se +promena, un peu abruti, dans les rues de Paris. +Parfois, il s’arrêtait à la terrasse d’un café, où il +occupait trois chaises, pour lui et son bagage. +Les paquets s’abîmaient. Il fallait à chaque instant +les reficeler. Vers six heures, il se décida à +louer une nouvelle chambre, comme entrepôt. +Puis, pour tuer le temps, il alla jusqu’au dîner +dans une académie de billard.</p> + +<p>Il avait sur lui de quoi s’amuser. Mais, à cette +heure, les femmes ne lui disaient plus rien, hormis +une seule, qui était Marthe. Il la connaissait +des pieds à la tête, depuis le grain de rousseur +qu’elle avait sur le front, près d’un sourcil, jusqu’au +durillon invétéré qui tachait de jaune +foncé son petit orteil. Ah ! Aline ! Il s’était cru +lassé, presque écœuré d’elle. Et, maintenant, il +sentait l’attachement qu’il avait pour elle, après +cette séparation d’un jour.</p> + +<p>Aussi le soir, ne retourna-t-il point rue Saint-Honoré, +où, d’ailleurs, il eût risqué de rencontrer +le mystérieux oncle Bob. Il se coucha de +bonne heure, dormit mal et résolut d’aller attendre +Marthe le lendemain, devant sa maison, +afin de lui parler à tout prix.</p> + +<p>— Aline, lui dit-il d’un ton précipité, il faut +que tu sois à moi encore. Je te veux. Je ne peux +pas me passer de toi. Je ne te demande pas de +reprendre la vie commune. Mais je veux que tu +sois à moi de temps en temps. Il le faut.</p> + +<p>Marthe repartit doucement :</p> + +<p>— Quand tu voudras.</p> + +<p>— Tout de suite, dit le capitaine.</p> + +<p>— Il faut que j’aille d’abord chez le notaire +faire une course pressée.</p> + +<p>— Eh bien, nous allons prendre un fiacre, +que je garderai. Je t’attendrai dans la voiture.</p> + +<p>— C’est entendu.</p> + +<p>Les voitures étaient rares. Enfin, ils aperçurent +une de ces petites masures ambulantes qu’on +appelle un fiacre à galerie (<i>fiacre à galerie</i> : appareil +de fer et de bois pour pousser les chevaux +malades).</p> + +<p>Cet équipage semblait composé d’un cheval +aveugle et d’un carrosse paralytique. Une sorte +d’Esquimau alcoolique, privé certainement de +deux ou trois sens, était installé sur le siège. Le +capitaine lui donna l’adresse du notaire.</p> + +<p>Une fois dans le fiacre avec Marthe, il eût bien +commencé dès l’abord les hostilités. Mais la voiture +traversait des rues fréquentées. Il essaya +d’abaisser les stores, qui s’y refusèrent énergiquement. +A la première tentative qu’il fit pour +soulever la vitre, la portière poussa un grognement +significatif, et le capitaine n’insista pas.</p> + +<p>— Tu ne resteras pas longtemps ? dit-il avec +tendresse.</p> + +<p>— Cinq minutes, répondit Marthe.</p> + +<p>Elle entra dans l’étude et demanda M<sup>e</sup> Bigorneau… +M<sup>e</sup> Bigorneau allait être libre à l’instant.</p> + +<p>— Il y a du nouveau, monsieur Phaltzar, +disait le maître-clerc à un client élégamment +barbu et bien habillé. Le patron s’est battu ce +matin.</p> + +<p>— Pas possible ! dit M. Phaltzar.</p> + +<p>— Vous le lui demanderez, dit le maître-clerc. +Il s’est battu comme un lion, paraît-il. « Pendant +trois quarts d’heure, nous a-t-il dit, j’ai +tenu mon adversaire devant mon épée. Il était +écumant. Il ne tenait qu’à moi de faire deux +pas en avant. J’aurais pu le transpercer de part +en part. »</p> + +<p>Quand le notaire fut libre, le monsieur bien +habillé passa galamment son tour à Marthe, qui +entra chez le patron.</p> + +<p>Que se passa-t-il dans le cabinet notarial ? Bigorneau, +enhardi par ses aventures de guerre, +se montra-t-il entreprenant ? Marthe ne sortait +plus, et le monsieur bien habillé s’impatientait +au point de regretter sa galanterie de tout à +l’heure. Il dit au principal clerc :</p> + +<p>— Prévenez donc M<sup>e</sup> Bigorneau que je n’ai +qu’un mot à lui dire. Qu’il vienne me parler +sur le pas de la porte.</p> + +<p>Mais, au coup frappé à la porte, une voix essoufflée +répondit : « Tout à l’heure ! »</p> + +<p>Alors le monsieur bien habillé en prit son +parti. Il appela le petit clerc de l’étude :</p> + +<p>— Tiens, voilà dix sous. Descends jusque dans +la rue. Tu verras un monsieur dans une voiture +et tu lui diras ceci : « La personne qui était +avec vous me charge de vous dire d’aller l’attendre +au buffet de la gare de Lyon. Elle y sera +dans une heure. »</p> + +<p>Le petit clerc descendit. Il y avait deux +voitures devant la porte : une victoria vide et +un fiacre à galerie. Dans le fiacre à galerie se +trouvait un monsieur d’un certain âge, et qui se +faisait encore plus vieux.</p> + +<p>— Monsieur, dit le petit clerc, la personne qui +était avec vous me charge de vous dire d’aller +l’attendre au buffet de la gare de Lyon. Elle y +sera dans une heure.</p> + +<p>Le capitaine réfléchit quelques secondes. Puis, +froidement :</p> + +<p>— Bien, dit-il.</p> + +<p>Et il donna au cocher l’adresse de la gare de +Lyon. La masure ambulante s’ébranla, en pleurant +de tous ses essieux. Le petit clerc remonta +à l’étude.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un monsieur qui fumait +nerveusement son cigare, en se promenant le +long de la victoria vide, tira sa montre :</p> + +<p>— Cet animal de Phaltzar n’en finira pas. Il +en avait pour deux minutes soi-disant. Et il est +là depuis une demi-heure ! Il ne s’épate plus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGES COURTELINE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br> +<span class="xsmall">UN BOUGE</span></h2> + + +<p>Nos lecteurs n’ont pas oublié la recommandation +faite au capitaine par le vidame de Buthenblant : +« Vendredi, à une heure du matin, au +coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi. »</p> + +<p>Le capitaine, que la curiosité avait empêché +de dîner, fut au rendez-vous à l’heure dite. Nous +devons même à la vérité de confesser qu’il y +arriva un peu saoul, ayant passé toute sa soirée +au Clou, à absorber bock sur bock en se +faisant traiter d’idiot et de prop’-à-rien par le +père Chamouillet, qui appelle ça « jouer au +whist ». Une forme haute surmontée d’un haute-forme +et qu’enveloppait des pieds au col un manteau +de conspirateur se dressait, à l’endroit désigné, +vague dans le vague, plus vague, de la +nuit.</p> + +<p>Le capitaine pensa :</p> + +<p>— C’est lui.</p> + +<p>C’était le vidame en effet.</p> + +<p>Les deux hommes marchèrent l’un à l’autre.</p> + +<p>— Qui va là ?</p> + +<p>— Capitaine Napau.</p> + +<p>— Vidame de Buthenblant.</p> + +<p>— Serviteur au vidame.</p> + +<p>— Capitaine, c’est moi qui suis le vôtre.</p> + +<p>Le bruit de deux mains qui se secouent en une +étreinte affectueuse troubla le silence de la rue.</p> + +<p>— Vous êtes toujours dans les mêmes dispositions ? +dit le vidame de Buthenblant.</p> + +<p>— Certes.</p> + +<p>— Je ne doute point de votre bravoure, mais +les révélations que vous allez entendre dépassent +tellement…</p> + +<p>Le capitaine l’interrompit :</p> + +<p>— Quelles qu’elles soient, quelles qu’elles +puissent être, je jure de les écouter du même +œil imperturbable dont j’ai cent fois, au cours +de ma longue carrière, regardé le danger et la +mort.</p> + +<p>— C’est bien, dit le vidame ; je vous crois. +Entrons ici. C’est un petit café tranquille où il +n’y a que des souteneurs. Nous serons très bien +pour causer.</p> + +<p>En même temps, il posa les doigts sur le bec +de cane, qu’il fit jouer, d’un établissement de +marchand de vin, dont la façade, masquée de +mousselines empoussiérées, mettait dans les ténèbres +profondes du dehors la louche et indécise +clarté d’une veilleuse.</p> + +<p>La porte s’entr’ouvrit.</p> + +<p>Comme le capitaine allait en franchir le seuil :</p> + +<p>— Attendez ! murmura le vidame. Jetez d’abord +un coup d’œil et prêtez l’oreille à ce qui va +se dire.</p> + +<p>Le capitaine obéit.</p> + +<p>Il regarda, l’œil collé à l’entre-bâillement de +la porte.</p> + +<p>C’était le bouge infâme lui-même, une turne +immonde, au plafond bas, que la fumée des pipes +avait culotté d’un ton de caramel et que semblait +fortifier de tourelles intérieures une longue +théorie de tonneaux accotés les uns aux autres.</p> + +<p>Devant le comptoir d’étain, que le vin débordé +des verres sillonnait de rigoles violacées, quatre +buveurs se tenaient debout, quatre gars râblés +et puissants, dont les casquettes hors de toute +vraisemblance trahissaient la profession innommable, +non moins que la coupe des cheveux, les +moustaches en crotte de lapin et la cravate groseille +à maquereau.</p> + +<p>Nous demanderons à nos lecteurs de leur présenter, +sans plus tarder, ces différents personnages :</p> + +<p>Le premier s’appelait Poussevent, dit la Mouillette.</p> + +<p>Le second s’appelait Painracis, dit le Pétrousquin-des-Familles.</p> + +<p>Le troisième s’appelait Foirotte, dit Honoré +(pourquoi Honoré ?).</p> + +<p>Le dernier… (Je rougis devant un tel aveu !) +le dernier… (Donnez-moi, mon Dieu, la force +d’aller jusqu’au bout !…) le dernier s’appelait +l’Aiguille, dit le dernier des Mohicans !!</p> + +<p>Faisant revivre en la mémoire reconnaissante, +l’image du chanteur Rivoire, dont Jules Jouy +a écrit avec raison qu’il avait été l’un des plus +admirables comiques de ce siècle, et qui émerveilla +mon adolescence, jadis, au Concert-Parisien, +par sa création de Grenouillard ; il était +habillé de la façon suivante. Un grimpant à larges +carreaux alternativement blancs et noirs, retenu +sur le ventre par une ceinture écarlate haute de +vingt-cinq centimètres, lui moulait les cuisses +et les genoux, puis s’achevait en entonnoir renversé +sur la tapisserie aux tons fins de deux pantoufles +illustrées, représentant, l’une, une pipe +posée sur un paquet de tabac ; l’autre, un as de +cœur, grandeur naturelle, cachant la tige d’une +rose encore en bouton. Sur son veston de velours +brun, à côtes, scintillait une constellation de +boutons de cuivre repoussé, encadrant des têtes +de molosses aux larges gueules aboyantes. Une +casquette de piqueur plongeait sur ses sourcils, +qu’elle abaissait en une double barre broussailleuse +vers une paire d’yeux plus flamboyants cent +fois et plus féroces que des yeux de fauve. Enfin, +sur sa poitrine velue, hérissée de crins comme +une malle, bâillait sa chemise impudique, serrée +seulement au col d’une cravate lavallière colorée +en roseurs d’aurore.</p> + +<p>Justement, il était en train de narrer une aventure, +et son visage exprimait l’infatuation satisfaite +du monsieur qui triomphe d’en raconter +une bonne.</p> + +<p>Le capitaine et le vidame écoutèrent avec attention.</p> + +<p>« — C’est bon ! expliquait ce cynique personnage. +Je radine donc à la carrée pour l’histoire +de repiquer un peu à la galette et de me caler +les profondes. Juste, j’me fous le blaire dans ma +môme, qui revenait d’un coup de turbin.</p> + +<p>« J’y dis :</p> + +<p>— « Ma fille, c’est pas tout ça. Passe voir un +peu à la monnaie, vu que j’m’ai fait enfler le +mou au zanzi et que j’ai en bas trois, quat’ +copains en train de poirotter chez le bistro. »</p> + +<p>« A dit :</p> + +<p>« — Y a rien de fait : c’est pas le jour.</p> + +<p>« — Quoi ? que j’i fais alorss, c’est pas le +jour ?… »</p> + +<p>« Je commençais à rogner, comme de jus’.</p> + +<p>« — Oh ! mais pardon ! que j’dis, pardon ! +Faudrait voir à voir, sivouplaît, et à ne pas +faire de blague avec les choses sérieuses ; ça +ne prend pas avec moi, le chiqué. Des pépètes +ou à tabac : y a pas de milieu. »</p> + +<p>« Bon ! A c’qu’a s’met pas à chialler ? Moi, +c’est épatant comme j’aime ça. Je tourne au vert, +un vrai sous-bois !</p> + +<p>— « Ta malle ! que j’y dis ; ta malle ! ferme-la +donc : on voit Gouffé. Et pis, d’ailleurs, ça +fait le compte, hein ? Éclaire ou y aura de +l’erreur. »</p> + +<p>« Devinez qu’est-ce qu’a me répond ? Qu’a +n’avait fait qu’un miché de vingt pélauds, juste +de quoi payer une bavette à son gosse ».</p> + +<p>A ces paroles, Poussevent dit la Mouillette, +Painracis dit le Pétrousquin-des-Familles, et Foirotte +dit Honoré, éclatèrent d’un rire formidable.</p> + +<p>« — Des bavettes ? hurla le premier ; j’te vas +régaler, Octavie !</p> + +<p>« — La vie de famille, quoi ! fit le second.</p> + +<p>« — Pourquoi pas une limace, tout de suite ? +ajouta le troisième, dont la bouche grimaça sur +un rictus abominable. Pourquoi pas un col +marin ?</p> + +<p>L’Aiguille haussa l’épaule ; il eut, de ses bras +écartés, un large geste d’évidence, puis :</p> + +<p>« — Moi, là-dessus, reprit-il, la colère me +prend. J’y chauffe le gniasse à pleine main et +je te lui refile un marron à i en fêler le ciboulot ; +après quoi, j’y administre une tournée dans +les règles, oh ! mais là, queq’ chose de bath ! +C’est pas pour me fout’ de gants, mais j’ai la +patte sèche quand je m’y mets ! Mince de fête, +oh ! là là ! menteur ! Et aïe donc ! et crache +donc, bonne femme ! et mon poing sur la +gueule, et mon souïer dans l’ventre, et en voulez-vous, +d’l’ail, d’l’gnon, d’l’échalote ?… Alle en +rotait !… Mon vieux, y avait de quoi se marrer !</p> + +<p>« — Oh ! je m’en doute ! affirma Foirotte dit +Honoré, en séchant du revers de sa main ses +veux, tout mouillés d’allégresse.</p> + +<p>« — V’là comme c’est ! conclut l’orateur ; +j’suis bon fieu, mais j’aime pas qu’on rie avec +l’argent. »</p> + +<p>Il appliqua sur le zinc du comptoir le coup de +poing où s’affirment les convictions ardentes.</p> + +<p>« — Enfin, nom de Dieu, j’ai t’i’ tort ?… Si +on les laissait faire, toutes ces bougresses-là, a +n’en ficheraient pas une secousse. C’est feignasse +comme des couleuvres.</p> + +<p>« — Comme des couleuvres, approuva Painracis. »</p> + +<p>Poussevent, rêveur, murmura :</p> + +<p>« — Rien que des rosses !</p> + +<p>« — Comme j’i ai dit, poursuivit l’Aiguille, +t’es là que tu fais de la musique ; c’est de la +blague ! T’as qu’à patiner comme tout le monde : +t’auras pus de pétard avec ton petit homme.</p> + +<p>« — Parbleu ! approuva Poussevent.</p> + +<p>« — Et, pour en finir, t’as le poignon ? demanda +le Pétrousquin-des-Familles, qui paraissait +porté à voir les choses par leurs seuls côtés +sérieux.</p> + +<p>« — Des fois ! » répondit l’Aiguille.</p> + +<p>Il avait tiré de sa poche une pièce de cent +sous toute neuve. Il se l’appliqua devant l’œil +gauche, où elle demeura comme collée, emprisonnée +entre l’arcade sourcilière et le relief léger +de la pommette.</p> + +<p>Il rigola :</p> + +<p>« — Mince de mirette, oh, là ! là !… Hein, +père Prosper, vous n’en avez pas eu beaucoup, +dans vot’famille, des cousins qu’avaient l’œil +comme ça ? »</p> + +<p>Le patron, qui avait écouté le récit du souteneur +avec une attention soutenue et l’avait salué +au passage de hochements de tête approbatifs, eut +le rire condescendant, plein de bonhomie, d’un +négociant désireux d’être agréable à sa clientèle.</p> + +<p>Ayant déclaré avec conviction :</p> + +<p>— Est-i’ rigolo, ce l’Aiguille !… Il ferait rire +un cheval, ma parole !… Qu’est-ce que ces messieurs +désirent prendre ? ajouta-t-il.</p> + +<p>— Entrez maintenant ! souffla alors le vidame +de Buthenblant à l’oreille du capitaine.</p> + +<p>— Entrons, répéta celui-ci.</p> + +<p>Pâle de colère, il était rouge d’indignation.</p> + +<p>C’était un homme très économe. Il avait inventé +de se faire des casquettes avec ses vieux +chapeaux, dont il sciait les bords avec un canif, +réservant seulement, par devant, une visière de +10 centimètres.</p> + +<p>Il poussa la porte du bouge ; puis, soulevant +au-dessus de son front l’extravagante coiffure +qui le recouvrait :</p> + +<p>— Salut ! fit-il.</p> + +<p>Au même instant :</p> + +<p>— Ventre du Christ ! exclama derrière lui le +vidame.</p> + +<p>A travers le paquet de fumée qui venait de +lui sauter aux yeux, il avait distingué les visages +bien connus de Maubeck, de Gaspard-le-Book, +de Bigorneau, de X… et de Marthe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGE AURIOL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br> +<span class="xsmall">LES NAUFRAGÉS DE LA RUE GERMAIN-PILON</span></h2> + + +<p>Un client ayant demandé une bouteille de pale +ale, le garçon commit l’extrême imprudence +de ne pas répondre : « Boum ! » C’est ce qui le +perdit.</p> + +<p>Car, au même instant, ce mot, qu’en de telles +circonstances les rites de la Limonade prescrivent +formellement, ce mot « Boum ! » fut proféré +par une voix de tonnerre — et, brusquement +l’obscurité régna dans la salle.</p> + +<p>Les plâtres, briques, moellons, torchis, stylobates, +verres, petits verres, cuillers et soucoupes, — tasses, +demi-tasses, bancs, petits +bancs, banquettes, tabourets, pierres de sucre, +cerises à l’eau-de-vie et autres accessoires se mirent +à pleuvoir de toutes parts, tandis que les vitres, +violemment arrachées de leurs alvéoles, +s’éparpillaient sur le sol avec un fracas infernal.</p> + +<p>Que s’était-il donc passé ?</p> + +<p>Ceci :</p> + +<p>Avec l’étourderie d’un jeune sanglier lancé à +la poursuite d’un papillon, le garçon s’était +précipité, muni d’une chandelle, dans le cabinet +dit « de société », lequel n’avait pas été +ouvert depuis trois jours. Or, un bec de gaz +ayant été laissé, béant dans ce réduit, théâtre de +tant d’idylles, une explosion s’était produite.</p> + +<p>Et voilà ! Si cela ne vous suffit pas, vous êtes +bougrement difficiles !</p> + +<p>Certes, je ne prétends pas qu’une explosion +soit le cataclysme le plus sensationnel et le plus +rare qui puisse « égayer » les tranquilles affluents +du boulevard extérieur ; mais ce qui me vexe, +c’est de vous entendre murmurer avec « votre +petit air » :</p> + +<p>— Oh ! une explosion, rien que ça !</p> + +<p>Eh bien, oui, une explosion — rien que ça !</p> + +<p>Une simple explosion. Et c’est pourquoi le +matériel du Café des Mecs, ordinairement si paisible, +s’était mis à voltiger, tourbillonner et virevolter +avec l’enthousiasme et la véhémence que +nous avons mentionnés en amont de ce récit.</p> + +<p>Et vous savez, quand le matériel d’un café, +fût-il blanc et hanté par les plus calmes vieux +petits rentiers du quartier, quand le matériel +d’un café, dis-je, prend ainsi le mors aux dents, +au risque de se convertir en miettes, il y a de +fortes chances pour que les clients de l’estaminet +soient endommagés eux aussi avant la fin de +la valse.</p> + +<p>Si je fais cette petite remarque en passant, +c’est simplement pour vous faire sentir qu’une +explosion n’est pas toujours un événement aussi +négligeable qu’on veut bien le dire. Il y a explosion +et explosion, voilà tout.</p> + +<p>Mais revenons à nos décombres…</p> + +<p>… Malgré leur perspicacité bien connue, les +sergents de ville accourus en toute hâte se rendirent +difficilement compte de l’étendue du désastre.</p> + +<p>En dépit des lanternes dont ils avaient eu soin +de se munir, les gardes de la place Dancourt +ne virent tout d’abord qu’un épais nuage de +plâtre, auquel succéda un autre nuage non moins +compact et de plâtre également.</p> + +<p>Au bout d’un petit temps, pourtant, ils entendirent +un gémissement et ils en conclurent que +tout le monde n’était pas mort.</p> + +<p>Bientôt, le gémissement prit une forme plus +précise — si tant est qu’un gémissement puisse +affecter une forme quelconque — et devint un +grognement.</p> + +<p>Le grognement, à son tour, se dessina très +nettement et se mua en juron.</p> + +<p>Et, presque aussitôt, le juron fut suivi d’autres +paroles :</p> + +<p>— Sacrebleu ! dit la voix, et ma bouteille de +<span lang="en" xml:lang="en">pale-ale</span>, garçon ?</p> + +<p>Mais nul ne répondit. Et, bien qu’il ne fût +plus alors qu’un informe paquet de loques sanguinolentes, +le garçon tint à donner lui-même le +signal de cet absolu mutisme.</p> + +<p>Ce garçon était, de son vivant, le dernier des +chenapans, souteneur à ses moments perdus ; +mais, en somme, ce n’était pas un mauvais +bougre, et personne ne trouvera mauvais, j’imagine, +que je signale ici le tact et la retenue dont +il fit preuve en cette occurrence.</p> + +<p>Mais passons.</p> + +<p>Lorsqu’enfin le plâtre se fut un peu dissipé, +les sergots s’avancèrent sur le lieu du sinistre. +Un épouvantable spectacle s’offrit alors à leurs +yeux, arrondis par la stupeur.</p> + +<p>Çà et là, parmi les débris de toute nature, +des corps gisaient, lamentablement déchiquetés.</p> + +<p>Sur les glaces brisées, au milieu des taches +de sang, l’ironique Hasard était venu plaquer +des débris de poissons rouges.</p> + +<p>Le patron de l’établissement, prématurément +décapité, contemplait, la tête dans le bassin où +jadis il rinçait gaiement les verres, son tronc, +son pauvre tronc mutilé, sur lequel avaient coulé +les liqueurs et sirops de fantaisie.</p> + +<p>Tout était ruine et deuil.</p> + +<p>— Garçon ! et mon <span lang="en" xml:lang="en">pale-ale</span> ? répéta la voix +déjà entendue.</p> + +<p>Les sergots se dirigèrent vers l’endroit d’où +partait le bruit, et, après mille recherches infructueuses, +ils finirent par aveindre d’un tas +de pardessus contre lequel ils avaient buté un +personnage que vous reconnaîtriez tous sans hésiter +si, usant de mon talent quasi holbeinien, +il me plaisait de retracer ici son portrait.</p> + +<p>Cet homme était Maubeck le journaliste.</p> + +<p>Les sbires l’ayant mis sur ses pieds à grand’peine, +Maubeck retomba presque aussitôt parmi +les <i lang="en" xml:lang="en">covertcoats</i>, car il était (est-il besoin de le +dire ?) aussi gris que possible — plus gris même +que de coutume, attendu qu’il était abominablement +souillé de poussière.</p> + +<p>Malgré cela, il reconnut sans difficulté qu’il +avait affaire aux gens de la police. Cela lui rendit +un peu d’énergie, qu’il utilisa sans plus tarder.</p> + +<p>— Quoi ? quoi ? gueula-t-il. Qu’est-ce qu’il y +a maintenant ? Ne me frappez pas, vous savez ! +Vous n’avez pas le droit de me frapper. Je suis +Maubeck le publiciste !</p> + +<p>Au même instant, le tas de houppelandes s’anima +de nouveau, tel un océan de théâtre agité +par le vent des coulisses, et de ce flot laineux +surgit un monsieur dont le moindre cheveu +était presque aussi gros qu’un fil de fer et dont +le visage n’était pas moins coloré qu’un jambon +de Westphalie.</p> + +<p>— Ah ! c’est toi, Maubeck ! fit le nouveau +naufragé. Tu fais bien de le dire, mon garçon ! +Ah ! c’est toi, Maubeck ! Ah ! fripouille ! Ah ! +salaud ! Ah ! cochon ! Ah ! voleur ! Je ne suis +vraiment pas fâché de te rencontrer, Maubeck ! +Nous avons à causer ensemble, et, si ça ne te +dérange pas, viande crue, je vais commencer la +conversation à coups de soulier.</p> + +<p>Mais, devant l’inertie du journaliste, qui le +regardait en souriant et non sans baver quelque +peu, la fureur de l’ultime Mohican (c’était lui, +vous avez bien deviné), la fureur du Mohican +tomba brusquement.</p> + +<p>Ainsi tombe, sous les baisers brûlants du soleil +de mai, l’enveloppe périmée de la chrysalide.</p> + +<p>Et de ce cocon rejeté par l’Indien s’évada, +sonore et jovial, le papillon de la soudaine bonne +humeur.</p> + +<p>— Ce vieux Maubeck ! cria-t-il, en lui tendant +la main. Le voilà donc, ce vieux Maubeck ! ce +cher et brave vieux Maubeck ! Hallo ! hallo ! +Maubeck ! Comment ça va ? <i lang="en" xml:lang="en">How are your head, +old fellow ?</i></p> + +<p>— Prendre un verre ? articula Maubeck.</p> + +<p>— Sans doute ! répondit l’autre. Jamais je ne +refuse de trinquer avec un vieux copain, tu sais +bien. Ah ! ah ! ah ! ce vieux Maubeck !… Y a-t-il +du temps qu’on s’est vu, hein ? Qui diable +aurait cru qu’on se retrouverait ici ?</p> + +<p>— Arçon ! <span lang="en" xml:lang="en">pale-ale</span> ! grogna Maubeck.</p> + +<p>Le brigadier, qui avait écouté silencieusement +cet étrange colloque, jugea que le moment était +venu d’intervenir :</p> + +<p>— Il n’y a bas de karzon ! fit-il avec dignité. +C’est inudile de vaire du bodin izi. Tonnez-moi +fos noms et brénoms, voilà ze que ce fous témande… +fous foyez pien qu’il y a ein agzident !…</p> + +<p>— Un accident ? dit Maubeck. Sur quelle +ligne ? Tamponnement, oui ?</p> + +<p>— Mais non. C’est un egplocion. Fous êdes +donc bien zaoul pour ne pas voir que l’édablizement +est témoli ?</p> + +<p>Avec quelque difficulté, Maubeck se dressa sur +son séant et ouvrit les yeux.</p> + +<p>— Tiens ! en effet, murmura-t-il, effaré. +Qu’est-ce qu’il y a ? Ç’a a donc changé de propriétaire +ici ?</p> + +<p>— Buisque ché fous tis, continua le brigadier, +buisque ché fous tis que z’est une egplocion de +kace… Eze-que fous foulez me vaire aller, fous, +bar egzemble ?…</p> + +<p>— Egplocion ! dit l’Aiguille. Qu’est-ce que +c’est que ça ?</p> + +<p>— C’est le gaz ! répondit Maubeck, c’est le +gaz qui s’est montré trop expansif !</p> + +<p>Là-dessus, il se releva péniblement et, saisissant +le bras de l’Indien comme une bouée de +sauvetage, il s’y accrocha avec frénésie.</p> + +<p>— Trop expansif ! répéta-t-il. Se méfier des +effusions de ce gaillard-là ! Trop expansif, le +gaz ! Trop expansif !</p> + +<p>Ce disant, il grimpa sur les gisants pardessus, +lesquels se remirent aussitôt à grogner et à déferler +furieusement.</p> + +<p>Un macfarlane projeté aux cinq cents diables +fut immédiatement suivi d’un cyclone de pèlerines, +et X… apparut, frais comme l’œil.</p> + +<p>— Il fait chaud ce soir, constata-t-il simplement.</p> + +<p>Puis, laissant traîner un vague coup d’œil sur +les environs, il demanda :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a donc ?</p> + +<p>— Z’est un egplocion, expliqua le brigadier, +un egplocion de kase. Fous allez venir avec moi +au boste…</p> + +<p>— Pourquoi ? Nous n’avons pas fait explosion, +nous…</p> + +<p>— Za ne fait rien. Il faut tonner fos noms et +brénoms.</p> + +<p>— Une minute alors ! répondit X… Nous +avons des amis et des parents là-dedans : il nous +faut les reconnaître… Monsieur le brigadier, voulez-vous +avoir la complaisance de bien vouloir +nous éclairer, s’il vous plaît ?</p> + +<p>Le brigadier, muni de son falot, suivit X… et +l’Aiguille, qui se mirent en devoir d’inspecter</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.</div> +</div> + +</div> +<p>Ils constatèrent ainsi le décès de Marthe, de +Bigorneau, du capitaine, de Gaspard le Book et +d’une quantité de filles et seigneurs sans importance. +Le vidame n’était qu’évanoui.</p> + +<p>— Bigorneau est scalpé, fini, ratiboisé, souffla +le Mohican. Bonne affaire !</p> + +<p>Et, serrant convulsivement la main de X… :</p> + +<p>— A nous les quatorze millions, murmura-t-il.</p> + +<p>Puis se retournant vers le chef des agents, il +annonça :</p> + +<p>— Nous sommes à vos ordres.</p> + +<p>— Par izi, fit le brigadier, en élevant sa lanterne +à la hauteur de son œil.</p> + +<p>Et ils se mirent en marche, remorquant Maubeck, +que les plus tragiques événements ne parvenaient +décidément pas à dégriser.</p> + +<p>En passant devant le zinc, l’illustre journaliste +s’arrêta un instant.</p> + +<p>Après avoir contemplé le mastroquet étêté, +il étendit la main d’un air fatal et bredouilla :</p> + +<p>— La justice des hommes est satisfaite !</p> + +<p>Puis, solennellement, il sortit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">PIERRE VEBER</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br> +<span class="xsmall">UN ORAGE TERMINÉ PAR UN COUP DE TONNERRE</span></h2> + + +<p>Ce qui s’était passé un peu avant l’explosion +on le devine (et ceux qui ne l’auront pas deviné +non seulement n’auront pas gagné la montre +de nickel, mais encore passeront pour des sots +fieffés) : Gaspard le Book avait mis X… au courant +de l’héritage, comme il l’avait promis, et +il avait eu la délicatesse de mourir sans faire +signer aucun papier à l’intéressé.</p> + +<p>Aussi, quand, au poste de police, on demanda +à X… s’il connaissait l’homme-aux-souliers-de-bains-de-mer, +il répondit, sans même vibrer : +« Je n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté. »</p> + +<p>Lorsqu’il eut pris le deuil de Marthe (et, à ce +propos, il remarqua qu’un grand nombre de +messieurs inconnus de lui suivaient le cercueil +en pleurant), lorsqu’il eut pris le deuil, il se +rendit à l’étude de M<sup>e</sup> Bigorneau. Il fut reçu +par le successeur du feu notaire, le maître-clerc +aux ombres chinoises, qui le pria de repasser +un autre jour, « car, disait-il, une difficulté s’élevait : +il devait donc convoquer les autres ayants-droit +de la succession de la Ware. »</p> + +<p>Aussitôt, X… commença de cultiver le cactus +de l’ingratitude dans le terreau de sa conscience. +Il considéra l’Aiguille d’un œil sournois et pensa +que, la race des Peaux-Rouges étant destinée à +disparaître, la mort d’un de ses adhérents importerait +peu. Il exhorta l’Aiguille à sortir sans +paletot, à boire des alcools, à se ruer dans la +basse débauche. Le Mohican, sans défiance, suivait +tous ses conseils et inclinait à la phtisie +quand le successeur de M<sup>e</sup> Bigorneau pria les +deux amis de se rendre à l’étude le lendemain. +L’Aiguille, qui ne savait pas que X… eût droit +à l’héritage, demanda :</p> + +<p>— Pourquoi t’écrit-il ?</p> + +<p>— Parce que, répondit X…, je suis inscrit, +moi aussi, sur le testament.</p> + +<p>— Ah ! dit l’Aiguille…</p> + +<p>Puis, après un moment de réflexion :</p> + +<p>— Pourquoi me l’avais-tu caché ? Tu es un +faux frère, tu joues un vilain jeu… Serpent caché +dans la peau d’une gazelle.</p> + +<p>— Tu parles charabia… Un serpent ne peut +pas se cacher dans la peau d’une gazelle : ça +ne tromperait personne. Et puis en voilà assez. +Si ma conduite te déplaît, tu n’as qu’à filer d’ici. +Je t’héberge depuis trop longtemps ; du vivant +de Marthe, tu avais une raison d’être ; elle est +morte : donc, le seul lien qui nous unissait est +rompu. Je réclame ma part de l’héritage, et je +marche pour moi.</p> + +<p>— Contre moi ?</p> + +<p>— Contre toi.</p> + +<p>— Hugh ! dit le Mohican.</p> + +<p>— Et, tu sais, s’il n’y a pas de peintres à +Berlin, il y a des juges. Mal blanchi, trotte sec.</p> + +<p>Le Mohican mit dans un mouchoir les pantoufles +de rechange qu’il avait chez X…, jeta un +regard féroce à son ancien ami et descendit.</p> + +<p>Le lendemain (c’était un mercredi, si j’ai +bonne mémoire), X… prit une canne à épée et +se rendit rue de Douai. En route, il se répétait : +« Je serai calme : une dignité froide, de la fermeté, +relevée d’une pointe d’ironie. Si ce Peau-Rouge +sans papiers croit me faire peur, il se +trompe. Et dire qu’il y a un mois je me suis +offert pour l’aider dans ses recherches. Quelle +triste chose que l’humanité ! »</p> + +<p>Il entra dans la salle d’attente de l’étude. L’Aiguille +s’y trouvait déjà et, armé d’un énorme +<i lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</i>, se taillait les ongles. Maubeck, dans +le coin opposé, consultait la liste des maisons +à vendre. X… prit un indicateur des chemins +de fer et combina un voyage de Paris à Constantinople +en passant par Haarlem et Skjolwiken ; +mais de lents nuages d’orage s’amassaient +entre ces hommes.</p> + +<p>Un clerc ouvrit la porte et proclama : « Quand +ces messieurs voudront… » Mais nul ne bougea : +chacun voulait laisser aux adversaires la première +place ; puis, après réflexion, les trois +hommes se précipitèrent, en se bousculant, dans +le bureau du notaire. Celui-ci les attendait et leur +désigna leurs places autour de la table verte :</p> + +<p>— Messieurs, leur dit-il, j’ai pris le parti de +vous convoquer. Vous n’ignorez pas, sans doute, +que le testament de M. de la Ware, dont je +vais vous donner lecture, intéressait au même +titre que vous une des victimes de la rue Germain-Pilon ; +il va sans dire que, ladite étant +décédée sans héritiers, sa part est réversible sur +ses co-héritiers.</p> + +<p>— Son co-héritier, voulez-vous dire ! déclara +X… avec défi.</p> + +<p>Maubeck grogna, et l’Aiguille planta son +<i lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</i> dans la table.</p> + +<p>Le notaire, un peu surpris, déplia le testament, +et, quand il en eut terminé la lecture, il +s’adressa à X… :</p> + +<p>— Monsieur, jusqu’à nouvel ordre, vous êtes +mort, car M. l’Aiguille, ici présent, ayant présenté +votre certificat de décès ces jours-ci, la succession +lui est acquise comme dernier héritier.</p> + +<p>— Je plaiderai ! cria X… Je ne souffrirai pas +que le dernier des moricauds…</p> + +<p>— Des Mohicans, rectifia Maubeck, qui n’avait +encore rien dit.</p> + +<p>— Si… Que le dernier des moricauds m’arrache +mon bien ! On verra…</p> + +<p>L’Aiguille dédaigna de relever cette provocation ; +mais, à son tour, il s’émut quand le notaire +reprit :</p> + +<p>— D’ailleurs, en dernier ressort, la succession +n’appartient ni à M. X…, ni à M. l’Aiguille. +Elle appartient au fils du défunt, à M. Maubeck.</p> + +<p>— Ha ! ha ! ricana l’Aiguille, il faudra voir +ça. Que ce monsieur prouve seulement sa parenté.</p> + +<p>— Il paraît qu’il l’a prouvée, car mon honorable +prédécesseur était en train d’obtenir…</p> + +<p>— Bigorneau était une vieille canaille, prononça +l’Aiguille, un individu capable de tout.</p> + +<p>— N’insultez pas mon bienfaiteur ! rugit Maubeck.</p> + +<p>— Tais-toi, face-de-guimauve, ou je te cloue +comme un hanneton !</p> + +<p>Et il tira de la table le ci-dessus <i lang="en" xml:lang="en">bowie-knife</i>. +X… attendait et se demandait de quel côté il se +rangerait le cas échéant ; pour le moment, il +guettait les événements. Maubeck et le Mohican, +en arrêt, se regardaient d’une sinistre manière, +tout en souhaitant intérieurement qu’une âme +charitable vînt s’interposer. Le notaire cherchait +à se sauver sans risques. Bref, l’orage était en +son plein, quand le saute-ruisseau apparut soudain, +blême, hagard, les yeux déments : une +entrée à la Mounet-Sully ; il bégaya :</p> + +<p>— Au… au secours !… Un… un revenant ! Il +est là ! Il m’est apparu !… Il demande à vous +parler !…</p> + +<p>Aussitôt, le Mohican et Maubeck firent trêve. +Le notaire demanda :</p> + +<p>— Qui ça ?</p> + +<p>— Le mort… M. de la Ware !</p> + +<p>La surprise amena un accord entre les compétiteurs. +Maubeck, un peu inquiet, se demanda +s’il ne s’agissait pas d’une comédie dont feu +Bigorneau avait oublié de le prévenir, et il redoutait +de commettre quelque gaffe. X… bâilla +de surprise, et le Mohican, saisi de terreur surnaturelle, +se glissa sous la table.</p> + +<p>Le saute-ruisseau tomba à genoux, et le notaire +se mit à claquer des dents.</p> + +<p>Alors dans le cadre de la porte parut un vieux +gentilhomme correct, rasé, basané, un peu grassouillet +et souriant, qui parla ainsi :</p> + +<p>— Mon cher Ripoche, j’ai appris que vous +aviez succédé à ce pauvre Bigorneau. Enchanté. +Excusez-moi de vous déranger tandis que vous +êtes en affaires ; je n’ai qu’un petit mot à vous +dire : ces messieurs me pardonneront.</p> + +<p>— Vous ! bégaya le notaire… vous ! c’est +vous !</p> + +<p>— J’en suis à peu près sûr, dit le vieil +homme, en riant.</p> + +<p>— Ce n’est pas une vision… un fantôme ?</p> + +<p>— Dame ! tâtez ce bras ; voyez donc ce ressort !</p> + +<p>— Alors, vous n’êtes pas mort ?</p> + +<p>— Mon cher ami, cette facétie est déplacée.</p> + +<p>— Tout cela me semble inouï. Vous êtes certain +d’être vivant ?</p> + +<p>— Parbleu !</p> + +<p>— Et moi, suis-je vivant ? reprit le notaire +inquiet.</p> + +<p>— Ripoche, vous perdez la tête, ma parole !</p> + +<p>— Enfin, M<sup>e</sup> Bigorneau a-t-il reçu une dépêche +de votre secrétaire, datée de Levallois, hôtel +de Sénégambie ? Oui ou non ?</p> + +<p>— Certes ; il y a de cela environ trois mois.</p> + +<p>— Oui ou non, cette dépêche annonçait-elle +votre décès ?</p> + +<p>— Jamais ! Rappelez-vous !</p> + +<p>— Que diable ! dit le notaire, je ne suis pas +fou. Il y a quatre mois, sur l’ordre de M<sup>e</sup> Bigorneau, +je vous avais écrit à Stockholm, votre dernière +adresse ; je vous signalais une excellente +spéculation, pour laquelle vous avez hésité, car +j’ai attendu vainement votre réponse. Il s’agissait +d’une usine de grains de café. Au bout d’un +mois, tandis que je me préparais à vous écrire +une seconde fois pour obtenir votre décision, je +reçus de votre secrétaire une dépêche ainsi conçue : +« <i>M. de la Ware décédé.</i> »</p> + +<p>— Non, <span class="xsmall">DÉCIDÉ</span>… décidé à acheter l’usine !</p> + +<p>Le notaire resta un instant sidéré par la stupeur. +Puis il aveignit un cartonnier, y fouilla +et tira un papier bleu qu’il tendit au faux défunt :</p> + +<p>— Voyez plutôt !</p> + +<p>— Bah ! Elle est bien bonne, dit M. de la +Ware, en riant. Vous avez raison : c’est une erreur +du télégraphe ; il y a <i>décédé</i> au lieu de <i>décidé</i>. +Mon secrétaire n’a jamais su faire les boucles +des <i>e</i>.</p> + +<p>— C’est assez regrettable, dit Ripoche, car j’ai +dérangé en pure perte ces messieurs, à qui j’ai +lu vos dernières volontés.</p> + +<p>— Oui ? Mais je vous reconnais. Vous êtes X… +Enchanté de vous voir en bonne santé.</p> + +<p>— Croyez que c’est réciproque, dit X… d’un +ton navré.</p> + +<p>— Bonjour, frère de mon père ! dit le Mohican, +en sortant de dessous la table.</p> + +<p>— Toi aussi, l’Aiguille ! dit le vieux monsieur +attendri.</p> + +<p>Il serra les mains tendues, embrassa les joues +offertes. Soudain, il aperçut Maubeck, qui restait +immobile à l’écart, et cherchait à gagner +la sortie sans être remarqué. Le vieillard tressaillit, +se jeta sur Maubeck et lui demanda d’une +voix tremblante :</p> + +<p>— Pardon, monsieur, n’auriez-vous pas sur +vous la croix de madame votre mère ?</p> + +<p>— Parfaitement, dit Maubeck étonné.</p> + +<p>Et il pêcha dans son col une croix d’or très +simple attachée à un ruban crasseux. Le vieux +de la Ware la regarda avec attention, et, soudain, +attirant dans ses bras le pauvre Maubeck, +de plus en plus stupéfait :</p> + +<p>— Dieu soit loué, s’écria-t-il : j’ai retrouvé +mon fils !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">JULES RENARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c23">XXIII<br> +<span class="xsmall">DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE +OU LE SUICIDE DU MOHICAN PAR L’ASSASSINAT</span></h2> + + +<p>— Puisque Marthe est morte, se dit le Mohican, +il ne me reste plus qu’à mourir.</p> + +<p>C’était facile. Dans une ville aussi capitale +que Paris, les occasions ne manquent pas, Dieu +soit loué, et, si l’Aiguille avait pu se contenter +d’une mort commune et raisonnable, ce serait +déjà fait. Mais notre littérature abondante gâterait +le sauvage le plus naturel et du meilleur +teint. Et l’Aiguille dévorait chaque soir, avant +de se coucher, le roman du jour.</p> + +<p>Tout le monde s’accorde sur ce point qu’il y +a trop de livres. Les auteurs le disent, les éditeurs +le répètent, et le public le prouve. Jamais +vérité ne fut plus unanimement reconnue. +Chacun voit le mal, et personne ne propose le +remède, si aisément applicable : puisque les auteurs +écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque +les éditeurs éditent trop, qu’ils éditent +moins. Et, puisque le public ne peut pas tout +acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter +rien. De sorte qu’auteurs, éditeurs et public +se trouveront enfin dans la nécessité d’être +assez aimables pour nous ficher la paix.</p> + +<p>Je commence.</p> + +<p>Après avoir légué aux hôpitaux sa part d’un +héritage sur lequel il ne comptait plus, l’Aiguille +se mit à chercher un genre de mort digne +de lui. Aussitôt ses lectures l’égarèrent. Il demanda +à l’histoire ancienne des exemples de +fins tragiques et singulières. Quelques-uns lui +parurent si démodés qu’il les écarta sans les essayer. +Mais deux ou trois le séduisirent par leur +simplicité, d’ailleurs moins réelle qu’apparente.</p> + +<p>D’abord, il acheta au Terminus une livre de +raisins à grosses graines et l’avala gloutonnement. +Tous les pépins passèrent droit ; aucun ne +voulut passer de travers.</p> + +<p>Ce premier échec faillit décourager le Mohican. +Heureusement, les gens qui se suicident +n’ont pas leur tête à eux, et, le lendemain, sa +folie le reprit.</p> + +<p>Il se fit raser les cheveux jusqu’à paraître +chauve, et se promena sur les trottoirs, le crâne +à l’air.</p> + +<p>Les piétons ne le remarquèrent même pas et +les voyageurs des impériales d’omnibus se dirent :</p> + +<p>— C’est un homme qui a perdu son chapeau, +emporté par le vent.</p> + +<p>Et ce fut tout. Rien ne changea dans l’ordre +des choses. Aucun aigle n’imagina de confondre +le crâne poli de l’Aiguille avec un rocher et n’y +laissa tomber une tortue pour la casser.</p> + +<p>— Cette vieille femme a plus de chance que +moi, se dit le Mohican.</p> + +<p>En effet, la vieille femme poussait devant elle +une petite voiture pleine de tortues grouillantes. +Mais toutes, quoi qu’en pensât l’Aiguille, n’étaient +pas tombées d’une serre d’aigle.</p> + +<p>L’idée lui vint alors de se tuer comme le roi +de France Louis XII, qui mourut d’épuisement +« pour avoir voulu faire du gentil compaignon +avecques sa femme ».</p> + +<p>Mais Marthe était morte, et les autres femmes +parlaient peu au cœur du Mohican inconsolable.</p> + +<p>D’après Agrippa d’Aubigné, comme Henri IV +faisait ses affaires dans la huche d’une paysanne, +celle-ci accourut, furieuse, pour lui fendre la +tête d’un coup de serpe. On l’arrêta à propos.</p> + +<p>Mais ce moyen, non plus, n’est guère pratique.</p> + +<p>— Allons mourir à la campagne, se dit l’Aiguille, +et, je l’espère, d’autre chose que d’ennui, +ajouta-t-il mystérieusement.</p> + +<p>Il prit, gare Saint-Lazare, un billet pour +Maisons-Laffitte et acheta au plus désert du parc +quelques mètres de terrain.</p> + +<p>Il divisa son lot en deux parties. Dans la première, +il tria avec soin les culs de bouteille des +mottes de terre qui pouvaient être cultivées, et +ce fut le commencement de son jardin.</p> + +<p>Sur la seconde, il bâtit une cabane. Il y mit +le temps, car, au lieu de se procurer à prix d’argent +les matériaux nécessaires, il préféra les voler. +Une à une, il tira ses pierres des jardins +du voisinage, et il les colla avec de la boue : +il n’entrait pas dans sa pensée de construire un +monument plus durable que l’airain.</p> + +<p>Il trouva sur le chantier d’une nouvelle voie +ferrée une pile de rails qui semblaient n’appartenir +à personne. Il choisit discrètement le plus +rouillé. Il en fit l’unique poutre de son immeuble. +Il se garda de le couper, le bout qui +dépassait pouvant servir un jour, s’il prenait à +l’Aiguille fantaisie de s’agrandir. Toutefois, à +l’extrémité, il suspendit un rameau de verdure, +vulgairement dénommé bouchon, et dont le sens +n’échapperait à personne. Pour les promeneurs +altérés, ce serait une enseigne et, pour le garde +du parc, le signe de joie d’un pauvre maçon content +d’avoir fini sa bâtisse.</p> + +<p>La couverture était une heureuse mosaïque de +tuiles, d’ardoises et d’assiettes plates ramassées +çà et là.</p> + +<p>L’Aiguille obtint une fenêtre commode rien +qu’en oubliant de mettre une pierre.</p> + +<p>Il se refusa d’y poser un carreau : c’est inutile +de creuser des trous si on les bouche après.</p> + +<p>Il enfonça dans la terre, jusqu’au ventre, une +barrique : voilà un puits et sa margelle.</p> + +<p>Diverses villas inhabitées lui fournirent sa modeste +batterie de cuisine.</p> + +<p>Comme les lapins se multiplient avec une telle +rapidité qu’on ne s’aperçoit jamais de leur disparition, +il en ramena trois ou quatre couples +par l’oreille et les installa dans des cages si ingénieusement +comprises qu’une seule targette, +tournant autour d’un clou, fermait deux portes +à la fois.</p> + +<p>Quant aux poules, elles vinrent d’elles-mêmes, +poussées par leur instinct de liberté extravagante. +Les poules dédaignent le grain tout prêt +et n’ont de plaisir à chercher leur nourriture +que là où elles ne trouvent rien.</p> + +<p>Un coq, naturellement, les suivit.</p> + +<p>La basse-cour de l’Aiguille fut vite au complet. +De temps en temps, il attira un pigeon, +d’un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient, +mais chacun se disait : « C’est un garde ! »</p> + +<p>L’Aiguille fit surtout preuve d’habileté dans +l’achat de ses vins. Il surveillait les départs des +villégiateurs et s’offrant à reprendre les fonds +de tonneaux, qu’il eût été trop coûteux d’emporter +à Paris. Il les chargeait sur une brouette, y +joignait des restes de charbon, des litres, des +vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs +voyages et disait chaque fois :</p> + +<p>— Marchez ! On s’arrangera. Je paierai ce +qu’il faut.</p> + +<p>Au dernier voyage, il disait :</p> + +<p>— Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse. +Vous reviendrez nous voir cette semaine. C’est +si peu loin ! Nous ferons nos petits comptes. Je +plumerai un poulet à votre intention. Les pêches +de mon pêcher mûrissent. Vous en emplirez vos +poches. Hâtez-vous : vous allez manquer le train.</p> + +<p>Ainsi on s’arrangeait toujours. Et le mélange +des fonds de tonneaux donnait au vin de l’Aiguille +un petit goût qui n’était qu’à lui.</p> + +<p>Grâce à son commerce prospère, le Mohican +oubliait-il Marthe ? Renonçait-il à ses idées funèbres ?</p> + +<p>Nullement, comme on va le voir. Patience ! +S’il suivait le chemin le plus long vers la mort, +il y arriva pourtant.</p> + +<p>Une nuit, on frappa à sa porte.</p> + +<p>Le Mohican sourit.</p> + +<p>— Je parie qu’enfin les voilà, dit-il. Si j’avais +un chien, il les éloignerait par ses jappements. +J’ai eu bon nez de me priver de chien.</p> + +<p>Il ouvrit la porte. En effet, c’étaient eux.</p> + +<p>— Entrez, leur dit l’Aiguille. Je vous attendais.</p> + +<p>Pastourelle et Picpante (il faut donner tout +de suite leurs noms pour dépister la police) pénétrèrent +dans l’humble demeure.</p> + +<p>— Peut-on boire une bouteille ici ? demanda +Pastourelle.</p> + +<p>— Deux si vous voulez, dit l’Aiguille.</p> + +<p>Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous +sur la table :</p> + +<p>— Réglez-vous.</p> + +<p>L’Aiguille rendit la monnaie et eut soin de +laisser rouler à terre une pièce d’or.</p> + +<p>— Oh ! oh ! fit Picpante, vous en avez beaucoup +comme celle-là ?</p> + +<p>— J’en ai d’autres, dit simplement l’Aiguille.</p> + +<p>Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards, +non sans résultat. L’Aiguille feignit la +candeur et l’inattention.</p> + +<p>— Où les serrez-vous d’ordinaire, vos jaunets ? +reprit Picpante.</p> + +<p>— Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette.</p> + +<p>— C’est bon à savoir, dit Pastourelle.</p> + +<p>Il parla bas à l’oreille de Picpante.</p> + +<p>— Demandez-le-lui tout de même, répondit +Picpante, pour l’acquit de notre conscience. C’est +une formalité !</p> + +<p>— Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au +Mohican, nous donner votre chaussette économique ?</p> + +<p>— Donner ? Non, dit l’Aiguille. Ce n’est pas +pour me faire prier, mais l’argent se gagne. Que +m’offrez-vous en échange ?</p> + +<p>Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau +de leur poche.</p> + +<p>— Ces couteaux vous plairaient-ils ?</p> + +<p>— C’est maigre, dit l’Aiguille. Si, au moins, +il y en avait une douzaine.</p> + +<p>— Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle.</p> + +<p>— Voyons voir, dit l’Aiguille.</p> + +<p>— Voyez, s’écrièrent ensemble Picpante et +Pastourelle.</p> + +<p>A ces mots, les deux misérables se précipitèrent +sur le Mohican, et, l’un par devant, l’autre +par derrière, ils lui livrèrent les douze coups de +couteau promis.</p> + +<p>Le temps de murmurer : « Marthe ! » de se +rappeler, en une vision suprême, son pays natal, +ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, et le dernier +des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable +fois.</p> + +<p>Et, comme Pastourelle, généreux, voulait donner +encore un coup de couteau, treize pour la +douzaine, Picpante lui retint le bras :</p> + +<p>— Assez, dit-il. Le mieux est l’ennemi du +bien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c24">XXIV<br> +<span class="xsmall">DANS L’AUTRE MONDE</span></h2> + + +<p>Je ne sais pas si vous êtes comme moi : je +n’ai pas encore pu me consoler de la mort de +Marthe. Du temps qu’elle était en vie, elle ne +me préoccupait pas trop. Mais c’était pour moi +une joie inconsciente de sentir à la portée de +la main cette grasse fille blonde, pas farouche, +toujours prête à causer du pays. Et le capitaine, +le brave capitaine, ne vous manque-t-il pas ? +C’était, lui aussi, un sympathique, cet amant +toujours déçu.</p> + +<p>Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas +se débattre en ce triste monde, au milieu de +leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X…, +cet incolore héros de roman, l’oncle de la Ware, +cet Américain d’opérette, et Maubeck, cet ivrogne +aux desseins malsains ? Suivons plutôt +Marthe et le capitaine dans leur vie infra-terrestre. +Mais, auparavant, s’il vous plaît, faisons +trois pas, trois petits pas en arrière.</p> + +<p>On se souvient que la fatale erreur d’un clerc +de notaire avait envoyé le capitaine au buffet +de la gare de Lyon. Il y passa six heures d’horloge +à attendre Marthe, en lisant de bout en +bout l’Indicateur des chemins de fer depuis le +tarif des abonnements sur la Grande-Ceinture +jusqu’à l’échelle des prix des fauteuils-lits et des +coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l’idée lui vint +qu’il retrouverait sans doute Marthe au Café du +Théâtre, où elle devait, avait-elle affirmé, se +rendre le soir même, en compagnie de X… C’est +donc là que le capitaine s’en fut chercher sa maîtresse… +et la mort.</p> + +<p>Au commandement de « Boum ! » proféré par +une explosion de gaz, les âmes de Bigorneau, +du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book +avaient quitté leurs enveloppes périssables. Puis +elles s’étaient senti transporter dans une vaste +plaine souterraine et sur les rives d’un fleuve +noir.</p> + +<p>C’était le fleuve Achéron lui-même, qu’on +traversait pour cinquante centimes (soixante centimes +les dimanches et jours fériés). L’entreprise +n’était plus au nocher Caron, qui avait passé la +main à une société anonyme et faisait maintenant +du yachting en amateur sur le Cocyte et +sur le Phlégéthon.</p> + +<p>Des ombres qui n’avaient pas de quoi payer +le passage erraient sur les bords, ainsi que des +pierreuses. Marthe et ses compagnons s’installèrent +dans le bateau, qui glissa sur l’eau sombre, +où des poissons blancs se figeaient de place +en place, comme les larmes d’argent d’un drap +funèbre.</p> + +<p>Je ne sais plus si c’est avant ou si c’est après +avoir traversé le fleuve que Marthe et ses compagnons +durent apaiser par des gâteaux la colère +d’Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes +rogues, gardait l’entrée du royaume plutonien.</p> + +<p>Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense, +où on les fit attendre des heures et des heures.</p> + +<p>— Je croyais que, quand on était mort, c’était +fini et qu’on ne vous embêtait plus, dit patiemment +le capitaine, qui tenait à la main son livret +militaire.</p> + +<p>— C’est pourtant vrai que nous sommes +morts ! dit Marthe, étonnée.</p> + +<p>— Nous sommes morts ! dirent aussi Gaspard +le Book et Bigorneau.</p> + +<p>Ils n’en revenaient pas. On vint leur annoncer +qu’ils avaient tout l’après-midi pour le promener +et pour visiter les enfers. Mais il fallait +être rentré sans faute à l’appel de huit heures : +c’est à ce moment que leur logement leur serait +désigné.</p> + +<p>— On va probablement vous mettre dans l’annexe, +dit un gardien à Bigorneau.</p> + +<p>— Il y a donc une annexe ? demanda le capitaine.</p> + +<p>— C’est forcé, dit le gardien, avec les cent +mille personnes qui rappliquent ici tous les +jours. Il faut vous dire que ça n’a pas été bien +compris comme installation. On a ménagé trop +d’espace aux Champs-Elysées et pas assez au Tartare. +Ce qui fait que, maintenant, on est obligé +de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs, +une bonne partie des feignants du Tartare.</p> + +<p>— Il est très bien, ce guide, dit le capitaine +à Marthe. Comment vous appelle-t-on, mon +ami ?</p> + +<p>— Virgile, pour vous servir, dit le gardien.</p> + +<p>Et il ajouta :</p> + +<p>— Ils m’appellent aussi le Cygne de Mantoue, +rapport à ces vers latins que j’ai faits et que vous +n’êtes pas sans connaître.</p> + +<p>— Oui, oui, dit poliment le capitaine, je me +souviens.</p> + +<p>— Avec votre permission, dit Virgile, je vais +vous conduire dans les endroits intéressants à +visiter. On va d’abord aller voir les supplices. +C’est tout près d’ici, à main droite.</p> + +<p>C’était, en effet, tout près. Après avoir marché +trois minutes à peine, ils aperçurent une +petite montagne qu’un gaillard de forte taille +escaladait péniblement, en poussant devant lui +un énorme rocher. Son effort faisait saillir de +beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book +l’examinèrent avec attention.</p> + +<p>— C’est Sisyphe ? demanda Bigorneau.</p> + +<p>Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau +cligna de l’œil. Le rocher, poussé par le +vigoureux Sisyphe, n’était plus qu’à cinq mètres +du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement +à Gaspard le Book :</p> + +<p>— Cinq louis que la pierre retombe !</p> + +<p>— Tenu, répondit le Book.</p> + +<p>Au même instant, le terrible rocher, après +avoir oscillé sur sa base, s’échappa des bras de +Sisyphe et roula jusqu’au bas de la montagne +avec un bruit épouvantable.</p> + +<p>— Quitte ou double ! dit le tranquille Bigorneau.</p> + +<p>Gaspard accepta encore le pari et suivit d’un +œil anxieux l’effort de Sisyphe, qui gravissait à +nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le rocher +roula bruyamment vers la terre.</p> + +<p>— Bougre de cochon de malagauche ! s’écria +Gaspard.</p> + +<p>— Quitte ou double ! dit allégrement Bigorneau.</p> + +<p>Sisyphe, encore une fois, s’attelait à la besogne.</p> + +<p>— Aïe donc ! criait Gaspard, qui lui eût volontiers +prêté la main. Aïe donc ! Un bon coup +de chien ! Tu y arrives ! Cale sur la droite ! Non : +ça s’échappe à gauche ! Vas-y vas-y, garçon ! +Tu y es !… Nom d’un tonneau ! Coquin de +sort !</p> + +<p>Le lourd quartier de roc avait encore roulé +dans la vallée.</p> + +<p>— Quitte ou double ! vociféra Gaspard.</p> + +<p>Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le +tira doucement par la manche :</p> + +<p>— Vous voyez pas qu’on est en train de vous +empiler ? C’est arrangé d’avance.</p> + +<p>Ils s’éloignèrent, après un dernier regard à +Sisyphe.</p> + +<p>— Quel dur travail ! dit le capitaine.</p> + +<p>— Non, dit Virgile : c’est un coup à attraper.</p> + +<p>Nos promeneurs visitèrent encore quelques +suppliciés classiques, puis ils exprimèrent le désir +d’aller aux Champs-Elysées, pour contempler +le séjour des bienheureux.</p> + +<p>— Y a-t-il quelques personnages célèbres que +ces messieurs et dames tiennent à rencontrer particulièrement ? +demanda Virgile.</p> + +<p>Ils hésitèrent.</p> + +<p>— Moi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le +beau Dunois.</p> + +<p>Le capitaine s’écria d’une voix mâle :</p> + +<p>— Menez-moi auprès d’Annibal, de Duguesclin +et de Joseph Barra, l’héroïque petit tambour !</p> + +<p>Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes +bleues.</p> + +<p>— Montrez-moi… Messaline, dit-il à voix +basse.</p> + +<p>— Et monsieur ? demanda Virgile à Gaspard +le Book.</p> + +<p>— Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard.</p> + +<p>— Gustavi ? dit Virgile.</p> + +<p>— Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu’est +mort voilà six semaines et qui m’erdoit trois +francs d’une partie de manille.</p> + +<p>On arriva dans une avenue paisible, où habitaient +les gens vertueux. Le matin, l’aurore, +avant de monter sur la terre, venait se lever +devant eux, exprès pour eux. Ils avaient tous +de petites maisonnettes et de petits jardins potagers, +comme les condamnés de la Nouvelle-Calédonie.</p> + +<p>Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent +sur une vaste place où s’édifiaient les paradis +des différentes conceptions. Un grand mur, derrière +lequel il ne se passait rien, portait cette +inscription en lettres énormes : « Nirvâna bouddhique. » +Une porte, au milieu de ce mur, s’ouvrait +sur le néant, et deux grands-prêtres : Pod-Baal +et Baal-Hederin, étaient postés à chaque +battant.</p> + +<p>Le capitaine eut une idée subite.</p> + +<p>— Où est le septième ciel ? demanda-t-il à +Virgile.</p> + +<p>Et des préoccupations terrestres rentrèrent +sournoisement dans son âme.</p> + +<p>Virgile tendit le bras vers un bâtiment turc +où un chiffre 7, de belles dimensions, était peint +sur la façade.</p> + +<p>— Vous m’assurez que c’est bien ? dit le capitaine +avec émotion.</p> + +<p>— C’est très bien installé, dit Virgile. Si vous +voulez vous en rendre compte, vous n’avez qu’à +y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec +madame, sur la place.</p> + +<p>— Oui, oui, dit le capitaine.</p> + +<p>— Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de +Mantoue.</p> + +<p>Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré +dans le bâtiment turc. Le capitaine s’était arrêté +à une boutique voisine pour changer une pièce +de dix francs contre deux pièces de cent sous. +Comme il allait à son tour pousser la petite porte +à claire-voie, Virgile lui tapa sur l’épaule.</p> + +<p>— Voici justement Annibal, que vous demandiez +tout à l’heure.</p> + +<p>Et il lui présenta un homme basané, de belle +carrure.</p> + +<p>— Très heureux de faire votre connaissance, +dit Annibal. Si vous voulez prendre quelque +chose avec moi, j’ai là deux amis, Bonaparte et +César, que je vous présenterai.</p> + +<p>Comment refuser ? Le capitaine suivit Annibal +au mess des grands capitaines.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGE AURIOL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c25">XXV<br> +<span class="xsmall">HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20</span></h2> + + +<p>Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de +neuf heures du matin.</p> + +<p>A travers les rideaux mal clos, un rayon de +soleil pénétrait dans la chambre et, n’ayant rien +d’autre à faire pour l’instant, s’amusait à mettre +de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table +de toilette.</p> + +<p>Au dehors, on entendait l’aigu glapissement +d’un rempailleur de chaises et la mélancolique +ritournelle d’une marchande de mouron.</p> + +<p>Une femme qui semblait soudoyée par les +princes du pessimisme pour jeter un peu de mort +dans l’âme du pauvre monde, réclamait sur un +ton lugubre les « chiffons, chapeaux, habits à +vendre ». Sa mélopée rampante qui sombrait +dans le brouhaha général, et s’effarait à l’approche +des tramways gueulards, revenait de minute +en minute ainsi qu’un glas dans la tempête…</p> + +<p>Enfin cette sorcière s’éloigna, chassée par les +premiers marchands de robinets, et bientôt les +flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres +pyrénéennes.</p> + +<p>Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure, +effleura d’une main distraite les purs contours +de sa gorge et se mit en devoir de quitter +le lit.</p> + +<p>Mais où diable était sa chemise ?</p> + +<p>Le malicieux vêtement de batiste s’était enroulé +autour d’elle ainsi qu’une mince cordelette, +la livrant toute au contact plus âpre des +draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant +de voile, le défriper minutieusement.</p> + +<p>Cela lui rappela le temps, presque lointain +déjà, où, toute gamine, à la campagne, elle faisait +fleurir avant l’heure les joyeux coquelicots.</p> + +<p>Non pas qu’elle possédât une âme de poète ni +qu’elle fût douée d’une très extravagante imagination, +mais parce que, justement, sa chemise +était rose, de ce rose pâle généralement adopté +par les jeunes papavers.</p> + +<p>Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes +enrubannées et se dressa sur le lit, qu’elle +franchit d’un bond.</p> + +<p>Elle consulta la pendule, s’étira, bâilla, éveilla +la sonorité d’une porcelaine ; mais, lorsqu’il lui +fallut mettre ses bas, il arriva ce qui arrive +presque toujours en pareil cas : elle ne les trouva +point.</p> + +<p>Les bas ont un instinct de migration très développé, +une perpétuelle soif de voyages.</p> + +<p>Non contents d’avoir trotté tout le jour sur +les mollets de leurs propriétaires et d’avoir parfois +impudiquement voltigé dans le demi-jour +des garçonnières esthétiques, au risque d’éborgner +les peintures symboliques dont s’enorgueillissent +ces séjours, les bas éprouvent encore le +besoin de vadrouiller la nuit pour leur propre +compte.</p> + +<p>Lorsqu’on les quitte, ils prennent des airs +las, des attitudes de petites saintes Nitouche exténuées, +et, flasques, se laissent choir comme +des choses mortes. Mais, dès que vous avez soufflé +la bougie, voilà qu’ils commencent leurs pérégrinations, +explorant les dessous des meubles, +se faufilant sous les tapis, se glissant parmi les +vêtements amoncelés, si bien que, le matin, +quand il s’agit de les dénicher, il n’y a absolument +rien de fait.</p> + +<p>Après un quart d’heure de recherches, pourtant, +Odyle aperçut les siens, qui, du fronton +de l’armoire à glace, la lorgnaient sournoisement, +ainsi que deux petits serpents moqueurs.</p> + +<p>Elle les enfila, boucla sur eux la soie rutilante +des jarretières ; puis, s’étant rapprochée du lit, +elle entreprit d’imiter le cri du jabiru.</p> + +<p>« Drôle d’idée ! » diriez-vous, si je ne prenais +la sage précaution de vous confier qu’il y avait +un monsieur emmi le dodo.</p> + +<p>Cette révélation faite, je suppose que vous +trouverez cela tout naturel. A qui n’est-il pas +arrivé, en effet, d’éveiller un compagnon, mâle +ou femelle, avec le chant national du jabiru, du +choucas ou de tout autre oiselet ?</p> + +<p>Au gloussement poussé par M<sup>lle</sup> de Buthenblant, +le gentleman répondit par un petit jappement +de chien de prairie ; puis, ayant envoyé +paître les oreillers qui l’opprimaient :</p> + +<p>— Chères lectrices, fit-il, ne me reconnaissez-vous +pas ? C’est moi qui suis Maubeck le journaliste.</p> + +<p>Habitué à parler constamment au public, Maubeck +adorait ce genre de plaisanteries.</p> + +<p>Lorsqu’il annonçait une nouvelle ou racontait +une anecdote à ses amis, il lui arrivait communément +de débuter par ces mots : « Notre excellent +confrère Maubeck nous fait parvenir la note +suivante, que nous nous hâtons d’insérer. »</p> + +<p>Odyle ne fut donc pas autrement surprise de +l’entendre apostropher ses lectrices absentes ; +elle vint à lui, baisa gaminement le point terminus +de son nez, et, comme il cherchait à la +retenir pour lui communiquer « sous toutes réserves » +quelque document de la plus haute importance, +preste, elle se dégagea, en disant :</p> + +<p>— Dis donc, mon vieux, pas de blagues, +hein ? Tu sais qu’il est neuf heures ?…</p> + +<p>— Ouâ ! fit Maubeck. Tu rigoles ?</p> + +<p>— Pas le moins du monde. C’est sérieux. +<i lang="en" xml:lang="en">Look up !</i> Neuf moins quatre au beffroi… Ainsi, +tu vois, tu n’as qu’à pédaler au plus près si tu +veux arriver à temps. Il te faut d’abord aller +chez Jules le coiffeur, ensuite chez Barjau, le +chapelier, puis chez le tailleur…</p> + +<p>— Eh bien, et toi, petite tomate ?</p> + +<p>— Moi ? Ne t’inquiète pas de moi. La couturière +doit m’apporter mes frusques ici, ainsi +que la blanche fleur du divin oranger. Quant à +la coiffure, macache ! Tu ne te figures sans doute +pas que je serais assez gnolle, assez chochotte, +assez poireau pour aller me faire friser comme +un toutou ? Ah ! non, alors ! C’est bon pour les +pintades de la rue Saint-Denis, ce truc-là ! Moi : +trois épingles, un petit peigne et un coup de +brosse, ça y est !… A propos, as-tu songé aux +prospectus ?</p> + +<p>— Quels prospectus ?</p> + +<p>— Tu sais bien, les circulaires, quoi !</p> + +<p>— Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi !</p> + +<p>— Eh bien, oui, les machines… les choses… +les systèmes… Comment ça s’appelle-t-il donc, +ces fourbis-là ? les lettres, les billets de faire +part ?…</p> + +<p>— Ah ! bon, les billets ! Oui, oui ! J’y suis +allé hier, j’ai porté le texte au graveur. C’est le +graveur du prince de Galles, tu sais : ça va être +d’un rupin extravagant, nos prospectus… +comme tu dis. D’un côté, le blason des de la +Warre, surmonté d’un tomahawk, d’une plume +de faucon et d’un calumet. De l’autre, l’albe +écu des Buthenblant, avec sa flèche et sa fière +devise : « <i>En blanc j’y boute ma sagette.</i> »</p> + +<p>— Bravo ! bravo ! cria Odyle à travers les +glouglous de l’eau dentifrice. Ce sera tout à fait +chouette ! Le faubourg en deviendra fol !</p> + +<p>Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se +gargarisait, elle poursuivit :</p> + +<p>— Nous devons être à la mairie pour onze +heures et demie ; à midi, à l’église. Par conséquent, +à une heure, nous serons libres !… Paraît +qu’on casse la croûte au Continental et +qu’ensuite on va au bois de Boulogne… Ça va +être amusant de passer sous les cascades comme +des épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d’aller au +Jardin d’acclimentation et de grimper sur les +chameaux en robe blanche…</p> + +<p>— Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, +sur les autruches, les méharis, les zèbres, +onagres, buffles et zébus : je te le promets.</p> + +<p>— Veine ! Ce qu’on va s’amuser cette après-midi !</p> + +<p>— Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous +nous appartiendrons : tu seras mon chou, mon +bijou, mon caillou — mon chien, mon bien — mon +chat, mon rat, mon fla — tu seras ma +femme en un mot, chère petite Odyle, chère, +chère petite fiancée…</p> + +<p>Il s’accouda sur le traversin, alluma une cigarette +et reprit :</p> + +<p>— Comme on s’est bien aimé depuis hier, +hein ?… Tout de même, c’est bien mieux de ne +se marier qu’après la nuit des noces… Qu’en +penses-tu ?</p> + +<p>— Bien sûr ! fit-elle, bien sûr que c’est mieux ! +Comme ça, on se connaît, on n’a pas l’air de +deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas +lorsque arrive le terrible moment de la comparution +devant monsieur le maire…</p> + +<p>— Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, +dans quatre heures, tu auras cessé d’appartenir +au noble clan des Buthenblant : tu seras une de +la Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw, +ma petite squaw chérie, le soleil de ma prairie, +la joie de mon wigwam — et, si quelqu’un te +regarde de trop près, j’aurai le droit de le scalper !</p> + +<p>— Oui, répondit Odyle, c’est pourtant vrai. +Dans quatre heures, je serai ta squaw, dans trois +heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite +Étoile-du-Matin pour la vie… Dis donc…</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Quand il fera beau, on ira se promener au +Bois sur nos mustangs, hein ? Ça sera très drôle.</p> + +<p>— Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, +répondit le publiciste.</p> + +<p>Un court silence succéda à ces paroles. Tandis +que Maubeck achevait son cigarillo, Odyle +se peignait.</p> + +<p>Et, soudain, Maubeck appela :</p> + +<p>— Chérie !</p> + +<p>— Quoi ? fit-elle.</p> + +<p>— Plus que deux heures et demie. Deux petites +heures et demie. Au bout de ce temps, tu +ne seras plus ma fiancée.</p> + +<p>— Oui, fit-elle : l’aiguille tourne.</p> + +<p>— L’aiguille tourne et le soleil monte, répondit +Maubeck.</p> + +<p>Et, comme elle passait près de lui, il la saisit +par son jupon, qui craqua, et l’attira entre ses +bras.</p> + +<p>— Plus que deux heures vingt-cinq, murmura-t-il. +Dans deux heures vingt-cinq, tu auras cessé +d’être une Buthenblant. Profite du temps qui te +reste. Sois encore une fois, et rien qu’une petite +fois, ma fiancée !</p> + +<p>— Tu n’y penses pas ! gémit-elle. Mais nous +ne serons jamais prêts !…</p> + +<p>— Si, si ! répliqua-t-il, nous serons prêts tout +de même. Je veux encore ton petit corps pâle +avant que tu ne deviennes une peau-rouge…</p> + +<p>Derechef, elle voulut parler ; mais force lui +fut de résorber ses paroles, car il avait glissé +sur l’huis entr’ouvert de ses lèvres la targette +ardente du baiser.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGES COURTELINE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c26">XXVI<br> +<span class="xsmall">OÙ LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA +TRAGIQUE HISTOIRE</span></h2> + + +<p>On se rappelle qu’au même instant où le capitaine +s’apprêtait à pénétrer dans le cabaret de +la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant +avait bondi comme un chacal, en s’écriant :</p> + +<p>— Ventre du Christ !!!</p> + +<p>Je reprends le récit au point où j’avais dû le +laisser, faute de place.</p> + +<p>Surpris (on l’eût été à moins), le capitaine +ouvrait la bouche pour solliciter des éclaircissements, +quand le vidame, l’entraînant de force +au dehors :</p> + +<p>— Vite, s’exclama-t-il. Vite donc !… Arrivez, +ou nous sommes perdus !</p> + +<p>Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons +du vieillard, qui répétait sans se lasser : « Mais +arrivez donc, malheureux… Je vous dis qu’il y +va de nos deux existences ! » il s’élança par les +ténèbres empuanties du passage Piemontesi. Au +même instant, répercuté par les échos, un coup +de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.</p> + +<p>— Que vous disais-je ? murmura le vidame. +Une seconde plus tôt, c’était fait de nous !</p> + +<p>— C’est vrai ! déclara le capitaine. Vidame, je +vous dois la vie.</p> + +<p>A présent, ils dévalaient par la pente raide et +mal pavée du passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts, +débouchaient de là sur la place Pigalle, où le jardin +d’hiver de l’Abbaye de Thélème flambait derrière +ses vitraux avec des airs de grosse théière. +Au détour de la rue Frochot, une silhouette qui +se dressa devant eux à l’improviste les fit sursauter +d’épouvante ; mais, aussitôt, ils se calmèrent, +ayant reconnu, à la clarté d’un bec de gaz +planté au bord du trottoir, le visage de Paul +Delmet, le sympathique auteur des <i>Stances à Manon</i>, +lequel regagnait ses pénates tout en composant +dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux +du poète Jacques Madeleine :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand, après l’exquise journée</div> +<div class="verse">Qui n’aura pas de lendemain,</div> +<div class="verse">L’heure du départ fut sonnée,</div> +<div class="verse">Je ne t’ai pas tendu la main.</div> + +<div class="verse stanza">La nuit tombait, la nuit profonde ;</div> +<div class="verse">Les contours flottaient indécis.</div> +<div class="verse">Mes yeux, de larmes obscurcis,</div> +<div class="verse">Ne voyaient plus la tête blonde.</div> +</div> + +</div> +<p>Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau.</p> + +<p>— Plouplou va bien ? questionna-t-il.</p> + +<p>Il n’attendit point la réponse, et, tandis que +Delmet, que l’étonnement immobilisait sur place, +songeait, en ajustant sur la courbe de son nez +son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir +si le pavé était toujours à la même place : « Ah ! +ça, mais c’est le capitaine !… Qu’est-ce qu’il a à +courir comme ça ? » lui, cavalait aux côtés du vidame, +dans la direction de la rue Breda. Le compositeur, +suffoqué, vit se perdre dans l’éloignement +les dos baignés de lune des deux hommes.</p> + +<p>Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir +s’arrêter. Leurs pas précipités sonnaient dans le +silence. De la place Saint-Georges, qu’ils franchirent +d’un bond, ils s’élancèrent dans la rue +Notre-Dame-de-Lorette, qu’ils parcoururent pareils +à deux balles de Lebel, traversèrent ainsi que +deux flèches le carrefour des Écrasés, gagnèrent +la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine +suait à grosses gouttes ; le vidame claquait des +dents, en proie à une indicible terreur. Devant +eux s’allongeait le trottoir, interminable. De +temps en temps, une rue, franchie d’une enjambée, +leur laissait dans l’œil la vision, entr’aperçue +comme en un cauchemar, d’une enfilade de +réverbères prolongés jusqu’à l’infini. La place du +Théâtre-Français, qu’ils gobèrent d’une bouchée, +dormait d’un sommeil sans rêves ; à travers un +voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie, +aux hautes fenêtres rectangulaires écarquillant +sur le vide du dehors la fixité inquiétante particulière +aux yeux d’aveugle. Ce fut ensuite le +Carrousel, qui les noya d’un bain d’éblouissante +clarté ; le pont Royal, hérissé de becs de gaz sur +chacun de ses deux parapets ; le quai d’Orsay, enfin, +bordé, dans l’éloignement, d’une masse +opaque trouée çà et là d’ajours blêmes sur lesquels +des paquets de feuillages découpaient de +mouvants fantômes : les ruines de la Cour des +Comptes.</p> + +<p>A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le +moiré argenté d’un reflet de lune.</p> + +<p>A l’angle de la rue Bellechasse, le capitaine +eut la fâcheuse idée de vouloir lancer un coup +de pied dans un vieux chapeau haut de forme +qui traînait sur la chaussée dans l’attente du +crochet final. Malheureusement, un pavé était +caché dessous. L’infortuné se retourna les doigts +de pied du côté que ce n’était pas vrai et s’abattit +sur la figure, en jurant tous les noms de Dieu de +la création. Mais, comme le vidame s’effarait, +criait : « Arrivez donc, mille diables !… Les assassins +sont sur nos traces… », il se redressa du +mieux qu’il put, montrant une face craquelée, où +perlait le sang en frêles gouttelettes. Sur le plastron +de sa chemise, révélé dans l’écartement de +son gilet, du crottin recueilli au vol mettait de +délicates pendeloques.</p> + +<p>Un instant immobilisés, ils repartirent de +plus belle, les oreilles toujours hantées du bruit +des coups de feu de tout à l’heure. De la rue Bellechasse, +qui ne fut rien à leur galop extravagant, +ils tombèrent dans la rue Vaneau, atteignirent +les envers paisibles du Bon Marché, connurent +tour à tour le calme provincial de la rue Notre-Dame-des-Champs, +le vide élargi de la rue de +Rennes, les abords inquiétants de la gare Montparnasse, +dont le cadran éclairé marquait trois +heures du matin.</p> + +<p>A la fin, ils échouèrent en un immense chantier, +où des cubes de granit carraient leurs masses +immobiles, étayées de scies gigantesques.</p> + +<p>— Halte !… murmura le vidame.</p> + +<p>Ils s’arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait, +troublé seulement, là-bas, tout là-bas, +des meuglements navrants d’une vache emprisonnée +dans un wagon de bestiaux. De lointaines +locomotives se jetaient des appels continus.</p> + +<p>— Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage +s’était lentement rasséréné. Ils ne nous trouveront +pas ici.</p> + +<p>Il dit et, ayant tiré des poches de sa redingote +un mouchoir rouge, brodé au coin d’une petite +couronne de vidame, il l’étendit à même le sol +et posa ses fesses dessus.</p> + +<p>Le capitaine en fit autant de son côté.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence.</p> + +<p>— Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître +l’histoire de ma vie. Je vais vous la conter +brièvement. Je vous préviens que c’est tragique.</p> + +<p>— Tant mieux ! répondit le capitaine, qui +avait entendu « très chic » et qui se frottait d’avance +les mains à l’idée de bien rigoler.</p> + +<p>« — Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça +sur mon chemin par une belle matinée de printemps +de l’année 1837, et qui devait devenir ma +compagne, était, certes, l’égale des déesses par la +grâce et par la beauté. Reine par le charme, elle +l’était aussi par l’esprit, et sa vue me frappa de +ce coup de foudre qui est l’indice des grandes et +incurables passions. Au cours d’une entrevue que +je sollicitai d’elle et qu’elle daigna m’accorder, +je lui fis l’aveu sans ambages de la flamme qui +me dévorait ; elle m’avoua — jour d’ivresse ! — y +répondre !… Six semaines plus tard, je conduisais +à l’autel, rouge de pudeur sous ses longs +voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la +plus exquise des fiancées !…</p> + +<p>« A une nuit de noces dont la douceur a laissé +comme un goût de miel aux lèvres de mon souvenir… »</p> + +<p>— Ah ! bravo !… Très bien !… Très joli !… +interrompit le capitaine, transporté d’admiration.</p> + +<p>Le vidame, modeste, continua :</p> + +<p>« — … succédèrent onze ans de vie calme, +d’une joie pure et sans mélange. Et, chaque soir, +agenouillé, en chemise, en les poils d’ours de la +descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de +m’avoir comblé de ses grâces ; j’élevais vers sa +toute-puissance mon cœur débordant de gratitude !</p> + +<p>« Hélas !… que ne me puis-je épargner l’affreuse +douleur d’aller plus loin ?…</p> + +<p>« Une nuit que j’étais revenu à l’improviste +d’un petit voyage en province, mon étonnement +fut extrême d’apercevoir un rais de lumière sous +la porte de la chambre à coucher conjugale. Il +était minuit et demi. Quel pouvait être ce mystère ?… +D’une main qu’enfiévrait l’inquiétude, +je fis jouer le bouton de la porte… Un cri !… +« Ciel ! mon mari !… » Soufflée à la hâte, la +lampe posée sur la table de nuit s’éteignit comme +un éclair. Je fus envahi de ténèbres, noyé dans +une obscurité de tombeau, au sein de laquelle +brinqueballait un méli-mélo de chaises culbutées, +renversées les unes sur les autres, cependant que +la voix éperdue d’un quidam hurlait : « Nom de +Dieu de nom de Dieu ! où ai-je fourré mes +bottines ? » L’abominable vérité venait de +m’apparaître tout entière !… « Misérable ! hurlai-je, +misérable !… Tu ne périras que de ma +main ! » A la même minute : « Te tairas-tu ? » +s’exclama la voix anonyme. « Tu ne périras… » +répétais-je. Je n’en pus dire davantage. Une gifle +venait de s’abattre sur ma joue, une gifle phénoménale, +dont la violence m’étourdit… Je tombai +sur le sol et perdis connaissance…</p> + +<p>« Quand je revins à moi, j’étais seul. L’aube +pointait, en pâleurs rosées, par les ajours des +persiennes closes… »</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je +lis ce feuilleton, m’apprend que le capitaine a +péri, ces jours-ci, victime d’une explosion de gaz. +Mes nombreuses occupations ne me permettent +pas de lire X…, si bien que je n’étais pas au +courant de cette fin prématurée. Arguant de l’ignorance +où j’étais d’un accident que rien ne +donnait à prévoir, je présente mes excuses aux +lecteurs du <i>Gil Blas</i> pour la liberté que j’ai prise +de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder +toute leur indulgence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">PIERRE VEBER</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c27">XXVII<br> +<span class="xsmall">X… FAIT UNE FIN</span></h2> + + +<p>Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle +Odyle de Buthenblant fut un événement +ultra <i lang="en" xml:lang="en">select</i>. Témoins de la mariée : Georges Courteline +et lord Raleigh ; témoins du marié : Georges +Auriol et Coquelin Cadet. Remarqué dans +l’assistance MM…, etc., etc. ; enfin, il n’y avait +que des ducs à c’te noce-là.</p> + +<p>Durant la cérémonie, X… s’était senti très +ému : il enviait le jeune couple, radieux parmi +la gloire des orgues et l’apothéose des cierges. Il +vint serrer la main de Maubeck, causa un instant +avec le vieux de la Ware, qui le retint par sa croix +du Nicham et lui dit :</p> + +<p>— Ça ne vous tente pas ?</p> + +<p>— Ma blessure est trop récente.</p> + +<p>— Quelle blessure ?… Ah ! vous parlez de +votre squaw. Elle est dans les terrains de chasse, +auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas +veuf à votre âge, que diable !… Il y a plus d’un +mois que vous avez perdu Marthe : ne désirez-vous +pas commencer à l’oublier ?</p> + +<p>— Je pourrai la remplacer… Je ne pourrai +pas l’oublier !</p> + +<p>Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci +Odette, sa sœur, était plus jolie que feu M. Jamais. +Elle eut pour X… tout seul un sourire subtil ; +elle lui serra la main avec une douce fermeté, +et X… se souvint qu’un mois auparavant, lors des +obsèques de Marthe, dans l’affectueux <i lang="en" xml:lang="en">shake-hand</i> +de condoléance, elle lui avait semblé glisser une +déclaration de candidature.</p> + +<p>Il rentra, en remuant des songeries à la rose.</p> + +<p>Or, la nuit suivante, X…, s’éveillant en sursaut, +aperçut, assise sur le pied de son lit, une +forme de lumière bleuâtre, et il reconnut Marthe. +Il ne s’effraya point : en cette fin de siècle, l’Autre +Monde voisine trop souvent avec celui-ci pour que +les apparitions nous étonnent encore. Il dit :</p> + +<p>— C’est bien aimable à toi d’être venue me +voir.</p> + +<p>— Je n’ai qu’un petit moment à te donner.</p> + +<p>— Tu es casée, là-haut ?</p> + +<p>— Oui, pas mal, au grand 7. J’ai mon jour de +sortie par semaine, pas trop de travail et une +bonne nourriture. Mais parlons de choses pressées. +Mon pauvre chien, tu es soucieux : tu commences +à t’ennuyer d’être seul.</p> + +<p>— Ma douleur… débuta X…</p> + +<p>— Oh ! je sais bien, on dit ça ; mais il faut +être sérieux. Ça me flatte que tu me gardes ta +foi ; pourtant je me mets à ta place : ta santé +avant tout. Et puis, je te connais, tu finiras par +faire des sottises… Et, si tu veux suivre mon +conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle +qui reste. Je suis sûre qu’elle ne te déteste pas.</p> + +<p>— Tiens ! Mais c’est une idée… On peut essayer…</p> + +<p>— Et, d’ailleurs, je t’avoue que j’aimerais être +remplacée par une petite fille comme celle-là, +bien convenable, bien douce, qui prendra soin +de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons, +bonsoir…</p> + +<p>— Tu t’en vas déjà ?</p> + +<p>— Oui : on me demande aux tables tournantes.</p> + +<p>L’ombre de Marthe se pencha sur le front de +X…, le rafraîchit d’un immatériel baiser et disparut +par la fenêtre entr’ouverte.</p> + +<p>Le lendemain matin, X…, en s’éveillant, fit +son examen de conscience. Évidemment, feue +Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir +d’être veuf. Donc, le collage le guettait : il +fallait aviser. Odette passa dans le champ de ses +réflexions, et, dès lors, son parti fut pris.</p> + +<p>Après déjeuner, il revêtit sa redingote la +plus longue, noua sa cravate la plus épaisse, +chaussa ses souliers les plus brillants et choisit +ses gants les plus clairs ; il s’en fut à l’hôtel des +Buthenblant. Odette le reçut :</p> + +<p>— Mon père s’excuse ; il est à votre disposition +dans quelques minutes : le temps de réparer +le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai compagnie ; +cela ne vous ennuie pas ?</p> + +<p>— Du tout, au contraire : je viens pour ça. J’ai +une chose à vous demander.</p> + +<p>— Je parie qu’il s’agit d’une vente de charité !</p> + +<p>— Non. Regardez-moi en face ! Maintenant, de +profil ! Sincèrement, comment me trouvez-vous ?</p> + +<p>— Vous n’êtes pas vilain, surtout depuis que +vous avez coupé vos favoris. Le deuil vous va à +merveille.</p> + +<p>— Donc, vous m’accepteriez pour mari ?</p> + +<p>— Ah ! c’est ça qui vous amène ?</p> + +<p>— Je croyais… il m’avait semblé que je ne +vous déplaisais pas ?</p> + +<p>— Certes… Mais il n’était pas nécessaire de +m’épouser… nous pouvions nous mettre ensemble +sans ça… Après tout, vous avez raison… C’est +une des faces de la question… Je commence à +être en âge de me marier… mon bébé a besoin +d’un père… et, puisque ma sœur est casée…</p> + +<p>— Vous consentiriez peut-être ?</p> + +<p>— Oh ! ne nous emballons pas. Examinons les +faits. Ne croyez pas que je sois une jeune fille +pervertie, cupide et sans cœur. Mais j’ai de l’expérience +et je sais la valeur des choses ; à notre +époque, les chaumières sont hors de prix, si les +cœurs sont pour rien. Vous êtes veuf, et, de mon +côté, j’ai un enfant. Ça se vaut comme position ; +tous deux, nous sommes <i>éprouvés</i> dans les divers +sens du mot. Vous n’êtes pas laid (presque la +beauté pour un homme), et, moi je suis mieux +que jolie. Kifkif. J’ai, du chef de ma mère, six +cent mille francs placés à 5% en des industries +solides ; mon père me servira en outre vingt mille +francs de pension par an. Or, si je vous vends +mon corbillon, qu’y met-on ?</p> + +<p>— Un million, reprit X… J’en ai rapporté la +moitié de mon voyage d’Amérique ; l’autre moitié +me vient de ma femme, dont j’héritai. Tout +en Fonds Anglais consolidés.</p> + +<p>— Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans +arrière-pensée, que nous nous aimons. Et, désormais, +qu’il ne soit plus question d’argent entre +nous !</p> + +<p>Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers +sur les lèvres. Puis X… se rendit dans le +cabinet de travail où le vidame avait l’habitude +de dormir l’après-midi.</p> + +<p>— Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je +n’irai pas par quatre chemins !</p> + +<p>Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions +et des préparations. Le vidame s’efforça +de l’y suivre et, enfin, l’en tira brutalement :</p> + +<p>— Aboutissez.</p> + +<p>— Je viens… (au fait, vous avez raison)… +je viens vous demander la main de votre fille +Odette.</p> + +<p>— Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s’était +rembruni, ma fille fera le mariage qui lui +plaira, et Dieu me garde de contrarier ses inclinations +en lui imposant ou même en lui proposant +un fiancé.</p> + +<p>— Je vous ai épargné ce souci ; je lui ai demandé +à elle-même si elle m’agréait.</p> + +<p>— Comment ? Vous avez osé… sans mon +aveu…</p> + +<p>— Dame ! puisque vous refusez de proposer…</p> + +<p>— C’est un peu violent ! hurla le vidame, en +se levant.</p> + +<p>— Je ne suis point un parti splendide ; néanmoins, +je ne suis point un mauvais… parti.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas assez riche !</p> + +<p>— A nous deux, nous aurons cent mille francs +de rente.</p> + +<p>— La misère à Paris ! D’abord, Odette ne vous +convient pas ; elle a un enfant…</p> + +<p>— C’est autant de moins à faire, répondit pacifiquement +X…</p> + +<p>— Elle est très colère et coquette.</p> + +<p>— Je suis très doux et j’aime que l’on s’habille +bien.</p> + +<p>— Elle n’est pas la femme qu’il vous faut, et +vous n’êtes pas son homme.</p> + +<p>— Dites que je ne suis pas <i>votre</i> homme !</p> + +<p>— Puis vous êtes trop vieux !</p> + +<p>— Moi ? J’ai l’âme d’un enfant.</p> + +<p>— Alors, vous êtes trop jeune !</p> + +<p>A ces mots, X… se leva à son tour :</p> + +<p>— Vidame, prenez garde !</p> + +<p>— Je ne veux pas d’un homme que sa femme +a trompé à bouche-que-veux-tu !…</p> + +<p>— Vidame !!</p> + +<p>— D’un homme qui arrive on ne sait d’où…</p> + +<p>— Vidame !!!</p> + +<p>— Un vagabond qui n’a même pas de nom !</p> + +<p>X… bondit et, prenant ses distances, envoya +à toute volée sur la joue vénérable du père d’Odette +un solide, retentissant et magistral soufflet +qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres +en vibrèrent.</p> + +<p>X…, soudain revenu à lui, contemplait son +ouvrage avec horreur. Mais le vidame se releva +prestement ; une joie intense lui illuminait la +face :</p> + +<p>— Dites ! oh ! dites ! il y a vingt ans, n’avez-vous +pas connu, avenue Kléber, une femme mariée ?</p> + +<p>— Il y a vingt ans ?… une vieille aventure de +jeunesse. Oh ! ça n’a pas d’importance… Attendez +donc… Oui… en effet… une femme dont je +n’ai jamais su le nom…</p> + +<p>— De grâce ! Rappelez vos souvenirs. Je suis +sur la piste d’une certitude… Est-ce que vous +avez connu cette femme longtemps ?</p> + +<p>— Non. Un soir, le mari est rentré à l’improviste, +et peu s’en est fallu que je ne fusse pincé. +Près d’être arrêté, dans l’obscurité j’allongeai +à ce fâcheux une gifle qui lui fit lâcher prise…</p> + +<p>— Une gifle énorme, une gifle monstrueuse, +dont j’ai vainement demandé la rime pendant +vingt ans ! Car le mari, c’était moi, monsieur ! +Ah ! vous pouvez vous vanter de m’avoir fait +chercher !</p> + +<p>X… comprit qu’il n’avait plus à espérer ; il +prit son chapeau et se dirigea vers la porte :</p> + +<p>— Monsieur de Buthenblant, quoiqu’il y ait +prescription, croyez que je suis désolé d’avoir +contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser +aussi le petit mouvement de vivacité plus récent… +j’en suis durement puni. Adieu.</p> + +<p>Le vidame l’arrêta :</p> + +<p>— Où allez-vous, monsieur ? Ne me devez-vous +pas une réparation pour les trois offenses : +deux gifles et… le reste ?</p> + +<p>— Assurément. Je suis à vos ordres.</p> + +<p>— Alors, mon cher X…, j’exige la seule réparation +logique…</p> + +<p>— Laquelle ?</p> + +<p>— Épousez ma fille !</p> + +<p>X… tomba dans les bras du vidame, et, du +fond de leurs cadres, sous l’embu des siècles, les +portraits d’ancêtres sourirent approbativement.</p> + +<p>Le vidame avait casé ses deux filles. L’une +était mariée à Maubeck, l’autre était fiancée à +X… Le lourd mystère s’était éclairci qui pesait +depuis de longues années sur la vie des Buthenblant. +Il semblait donc que le vidame n’eût plus +de raisons valables pour vaguer et pour divaguer. +Or il vagua et divagua de plus belle.</p> + +<p>Il donnait depuis quelque temps des symptômes +alarmants. C’est ainsi que nous l’avons +vu, après le terrible accident du café du Théâtre, +s’en aller dans les environs de la gare Montparnasse +avec le plongeur de l’établissement, qu’il +prit avec obstination pour le capitaine, et à qui +il tint absolument à confier le secret de son existence.</p> + +<p>Cependant, X… s’employait à réunir les papiers +nécessaires à son mariage. Il lui manquait +son acte de naissance, qu’il avait jadis prêté à +une vieille négresse sans espoir de retour ; un +certificat de domicile, qu’il ne pouvait obtenir +de sa concierge, n’ayant pas les six mois de résidence +exigés, et, enfin, son livret militaire, +qu’un jour, dénué de ressources, il avait mis +en loterie à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Il n’avait, en somme, en fait de pièces d’identité, +qu’une carte d’abonnement de dix douches +sulfureuses, délivrée par un modeste établissement +de bains.</p> + +<p>Il vint à bout de ces difficultés.</p> + +<p>Sa ville natale lui fournit un autre extrait de +naissance. Il corrompit son concierge pour le +certificat de domicile et se procura à la gendarmerie +un nouveau livret militaire, moyennant +huit jours de prison.</p> + +<p>Enfin, la veille du mariage civil, il alla trouver +le vidame et lui fit la révélation suivante :</p> + +<p>— Père, aujourd’hui, et par faveur spéciale, +vous allez savoir mon véritable nom. L’officier +de l’état civil, circonvenu par moi, le prononcera +à voix basse, au moment des questions d’usage, +que personne dans l’assistance ne l’entendra. +Ce nom, sur lequel je vous prierai de +solidifier, à l’instant même, toute la cire de vos +oreilles, ce nom, personne ne l’a jamais connu, +si ce n’est mon père, ma nourrice et un médecin +de village. Marthe elle-même, ma feue femme, +n’a jamais eu de notions exactes sur ma véritable +identité. Vous comprendrez que je ne me +serais pas dissimulé sous le nom de X… pendant +dix années et près de trente feuilletons si je +m’appelais simplement Coignet, Coquillard ou +Coromandel.</p> + +<p>Il dit et se pencha vers l’oreille du vidame. +L’effet du mot proféré à voix basse fut si foudroyant +que le vieillard, tel un homme dégrisé, +en recouvra pour quelques minutes la raison.</p> + +<p>— Fichtre ! s’écria-t-il.</p> + +<p>Et il s’inclina jusqu’à terre.</p> + +<p>Puis il ajouta, employant une locution consacrée +par son ami Courteline :</p> + +<p>— Ce n’est pas de l’eau de boudin.</p> + +<p>X… pensait alors : « J’ai peut-être eu tort de +confier mon secret, mon terrible secret, à ce +vieillard sans cervelle. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">TRISTAN BERNARD</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c28">XXVIII<br> +<span class="xsmall">REVENONS AU CAPITAINE</span></h2> + + +<p>Quand le capitaine entra au mess avec Annibal, +il aperçut tout d’abord Vercingétorix, qui, +appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches +de sous-officier rengagé, et la Pucelle +d’Orléans, très engraissée, étageant sur des soucoupes +de petits tas de morceaux de sucre.</p> + +<p>L’endroit était paisible et ressemblait à un +vieux café de province, avec ses tables de marbre, +ses boiseries un peu sales et ses lambris +dédorés.</p> + +<p>Bayard, assis à une banquette, était en train +de tancer son ordonnance, un serviteur loyal +pourtant. La Trémoille s’assoupissait devant une +absinthe. Turenne s’endormait sur un canon.</p> + +<p>— Vous êtes bien ici, dit le capitaine poliment.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas difficile, répondit le rude +Annibal. Ce qu’on se fait des cheveux ! C’est +rien que de le dire. Et ce que l’administration +est rapia, ce qu’on vise à l’économie ! Il faut +regarder tout ça de près, mon cher. Ils ont +meublé nos chambres avec de vieux meubles engloutis +dans des tremblements de terre.</p> + +<p>Ils s’approchèrent d’une table où un homme +mûr, d’une belle taille et d’un profil régulier, +tendit la main, d’un geste lassé, à Annibal.</p> + +<p>— Jules César, dit Annibal. Le capitaine +Napau. Bonaparte n’est pas encore arrivé ?</p> + +<p>— Il était là tout à l’heure, dit Jules César. +Où est-il maintenant ? Ce n’est pas difficile à +dire. Il est dans les environs du kiosque à journaux. +Où est Bonaparte ? Est-ce que ça se demande ? +Il attend les journaux du matin. Et, +quand il aura fini les journaux du matin, il ira +attendre ceux du soir. Et, si, par malheur, il y +a encore quelque chose sur lui, il en sera puant, +comme à son ordinaire. Je le vois qui s’amène +de son air négligent : « Avez-vous lu le compte +rendu de la pièce des Bouffes-du-Nord, <i>Napoléon +à Boulogne</i> ? Ce n’est pas mal. » Ou bien, +il nous dit, détaché : « Il vient encore de paraître +un livre sur moâ. Je ne sais pas ce qu’ils +ont. C’est le huitième depuis six semaines. » +<i>Napoléon et les femmes</i> ! <i>Napoléon et les lettres</i> ! +<i>Napoléon et les moules à gaufres</i> ! Qu’est-ce +qu’il vient nous embêter avec ça ? On s’en +fout.</p> + +<p>— C’était un bien grand homme de guerre, +hasarda timidement le capitaine.</p> + +<p>— Mais oui ! mais oui ! dit Jules César. C’est +entendu. Annibal, ici présent, est aussi un +grand homme de guerre, et il n’en fait pas plus +de rouspète pour ça.</p> + +<p>— Et Jules César ? dit Annibal. César, ce +n’est pas parce que vous êtes là, mais il faut +vous rendre ce qui est à vous. Votre conquête +de la Gaule, ça n’a l’air de rien. Mais c’était +quelque chose de pommé, et pas commode avec +ça.</p> + +<p>— Et je n’avais pas de canons, pas de fusils, +dit César.</p> + +<p>« Les Gaulois n’en avaient pas non plus », +pensa le capitaine.</p> + +<p>— Ce qu’on est injuste chez vous ! dit César. +C’est-à-dire que c’en est dégoûtant. Toute la +gloire à l’un, v’lan ! et rien aux autres. Ce n’est +pas que j’y tienne, par Jupiter ! Si vous saviez +ce que ça m’est équilatéral qu’on prononce +mon nom gros comme ça ou petit comme ça, +ou même qu’on ne le prononce pas du tout ! +Mais ça m’embête, à la fin, de voir exalter des +gens sans qu’on sache ni comment ni pourquoi, +tandis que d’autres qui le mériteraient tout autant, +pour ne pas dire plus, sont oubliés presque +complètement. Tenez, ce Vercingétorix, qui est +là-bas, eh bien, on a parlé de lui pendant un +temps ; puis, maintenant, plus rien. Eh bien, +je vous l’affirme, moi qui l’ai connu, celui-là, +c’était un lapin !</p> + +<p>— Vous l’avez battu, dit le capitaine.</p> + +<p>— Je l’ai battu, sans doute, dit César. Mais +ça n’empêche pas que c’était un lapin. Il n’y a +jamais eu de déshonneur à être battu par moi.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>— Vous êtes là pour un moment, n’est-ce +pas ? Je vous retrouverai tout à l’heure. Je m’en +vais faire un petit tour jusque par là-bas.</p> + +<p>Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit +d’un ceinturon de cuir jaune et sortit en cambrant +les reins.</p> + +<p>— Quel conquérant admirable que ce César ! +dit le capitaine à Annibal.</p> + +<p>— Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça, +et ça se répétera peut-être encore. Je veux bien, +moi. Je ne vous dirai pas qu’à regarder les +choses de près l’impression reste la même. Il a +battu des barbares avec de bonnes troupes romaines. +J’en ai connu d’autres qui ont battu +des Romains avec des soldats barbares. C’est +une nuance. Enfin, ce qu’on ne peut pas lui refuser, +c’est d’être bêcheur, jaloux et, conséquemment, +salaud pour les camarades. Ce que +j’en dis n’est fichtre pas pour défendre Napoléon. +Celui-là, on ne l’éreintera jamais assez.</p> + +<p>Le capitaine se disait intérieurement : « C’est +pourtant vrai, je suis avec Annibal, j’ai parlé +à Jules César et je vais voir Napoléon. » Il s’étonnait +de n’en avoir pas plus de joie. Il n’osait +souffler mot, hasardait, de temps en temps, +pour dire quelque chose, une assertion évidente, +qui entraînerait, à coup sûr, l’approbation de +son noble interlocuteur. Il disait : « Le temps +est un peu couvert », ou bien : « Vous avez dû +être bien content le jour où vous avez gagné la +bataille de Cannes. »</p> + +<p>Ce qui l’intriguait surtout, c’étaient les délices +de Capoue, où Annibal avait commis la +faute de s’endormir avec toute son armée. Mais +il n’en put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement. +A chacune de ses questions, Annibal clignait +de l’œil, souriait mystérieusement, la +bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée, +avec l’air d’un homme qui ne veut rien +dire, tout en sachant bien long sur les différentes +formes de la rigolade.</p> + +<p>Peu à peu, aux allusions qu’il fit à ces vagues +plaisirs soldatesques, le capitaine était repris par +la hantise de son désir inassouvi. Son orgueil +de se trouver avec tous ces grands hommes se +blasait. Et, malgré lui, il pensait au grand 7, où +Bigorneau et Gaspard le Book lui apparaissaient +dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des +joies orientales.</p> + +<p>— Je vous demande pardon, dit-il à Annibal. +J’ai des amis qui m’attendent près d’ici. Le +temps de leur dire deux mots, et je suis à vous.</p> + +<p>— Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout +notre temps pour causer. Nous avons l’éternité.</p> + +<p>Et il monta au premier étage pour faire un +billard.</p> + +<p>Mais, à la porte, le capitaine se heurta à +Jules César, qui ramenait Bonaparte. Les deux +conquérants retinrent Napau, qui dut prendre +un vermouth avec eux.</p> + +<p>— Vous n’allez pas vous sauver comme ça, +dit César. On dirait que vous fuyez Annibal. Ce +n’est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais +fallait-il que nos généraux romains fussent nuls +à l’époque pour se laisser flanquer des tripotées +par un idiot pareil ! Je n’ai jamais compris +le succès qu’on a fait à ce pauvre imbécile.</p> + +<p>Le capitaine réussit enfin à prendre congé. +Il arriva sur la place, en vue du septième ciel. +Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en +sortaient.</p> + +<p>— Ah ! mon cher, s’écria Gaspard, on ne +vous dit que ça. C’est rupin, il n’y a pas à dire.</p> + +<p>— Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine +avec allégresse.</p> + +<p>Mais, au moment où il allait franchir le seuil, +un garçon en tablier l’arrêta :</p> + +<p>— Vous ne pouvez pas entrer là, s’écria-t-il.</p> + +<p>— Et pourquoi ça donc ? demanda le capitaine.</p> + +<p>— Il y a eu du tapage dernièrement, et la +maison, sans distinction de grade, est consignée +à la troupe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGES COURTELINE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c29">XXIX<br> +<span class="xsmall">OÙ X… RÉVÈLE SA PERSONNALITÉ</span></h2> + + +<p>Cependant, guidés par un sentiment d’économie — bien +naturel à des millionnaires sur le +point de se mettre en ménage — Odette et X… +avaient arrêté le projet d’aller dîner seuls, tout +seuls, en amoureux qu’ils étaient, dans une maison +de quinzième ordre. C’est dire qu’ils étaient +allés briffer aux « Assassins », une façon d’auberge +de mélo, juchée au sommet de la butte +Montmartre, à l’angle de la rue des Saules et de la +ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le +seuil quand l’horloge d’une église lointaine éparpilla +dans la brume du soir huit coups espacés, +huit lents coups qu’éternisa l’un après l’autre le +calme délicieux de cette fin de beau jour.</p> + +<p>Une mélancolie de rêve dans l’œil :</p> + +<p>— L’admirable coucher de soleil ! fit X… en +stopant sur place.</p> + +<p>Sous ses yeux, à perle de vue, s’étendaient de +tristes banlieues, hérissées de hautes cheminées, +semées çà et là de bourgades dont les maisons, +que noyaient des pâleurs vespérales, s’espaçaient +par petits lots, pareilles à des troupeaux d’immobiles +brebis. Au loin, très loin, des horizons +boisés se détachaient inégalement sur un rideau +de pourpre aveuglante.</p> + +<p>— Très joli ! apprécia Odette. Si nous dînions, +hein ? Je crève de faim.</p> + +<p>X…, d’un signe de tête, acquiesça.</p> + +<p>Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d’étain +où des brocs aux ventres rebondis, mêlés à des +bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient +des images de capucins pleins de soupe qui vont +danser le rigodon avec des demoiselles de l’Armée +du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent trois +degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils +firent jouer le loquet, et demeurèrent abasourdis +de la clameur formidable qui saluait leur apparition :</p> + +<p>— C’te gueule !… C’te gueule !… C’te +gueule !…</p> + +<p>Toute une smala, debout dressée, les huait : +trente convives au moins, pressés comme des anchois +autour d’une table trop petite. Là, régnaient +Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme +une casserole et nu comme un petit saint Jean : +Louis Marsolleau, au rire d’éternel bébé ; Chamouillet, +aux yeux de souris ; Simonet, au visage +de roi assyrien ; Édouard le Bijoutier ; Norès, le gai +chanteur ; les Gallo, enfin, et leur frère, une espèce +d’hercule aux épaules plus larges qu’une bibliothèque, +lequel, excessivement saoul, bien qu’on +n’en fût encore qu’aux haricots rouges, faisait +une vie de patachon, emplissait de tonitruances +les échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à +la vue d’Odette, qui avait eu le toupet de s’habiller +en mariée, de parer ses blonds cheveux de +fleurs d’oranger symboliques, il eut une idée de +génie : il cria qu’on allait regarder si elle avait +un pantalon !… Alors ce fut du joli ! La motion +avait été accueillie par une acclamation d’unanime +enthousiasme. Il y eut un branle-bas général. +Des chaises, culbutées, s’abattirent ; un litre +de vin, renversé d’un coup de coude, tomba +comme un héros vaincu et se mit à pisser sur la +table un liquide vaguement violâtre, subdivisé +en petites couleuvres dégueulasses qu’enfermaient, +à tribord et à babord, des soulèvements +de nappe imbibée, comparables à ces cloches +aqueuses levées sur la peau d’un malade auquel +un habile médecin a posé des vésicatoires. En +même temps, Odette poussait, sans reprendre haleine, +des cris de jeune cochon emmené à la foire. +L’effort de dix bras réunis, ligués pour une cause +commune, l’avait enlevée comme un fétu, la voiturait +par les espaces, à la fois verte de terreur et +crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major, +un pain jocko au bout de la main, agité au-dessus +de son crâne, dégotait ; mais le plus +chouette, c’était Gallo. Le gaillard ne s’était pas +vanté d’avoir renversé sur ses genoux toute une +assiettée de potage, si bien qu’il demeurait navré +de montrer un pantalon pâle où des filaments +de vermicelle grouillaient comme des asticots +sur une tache élargie de bouillon. Et, plein d’une +douceur entêtée, il répétait : « C’est du vermicelle ; +ça ne tache pas ! C’est du vermicelle ; ça +ne tache pas ! que madame Gallo, meurtrie jusqu’au +vif en ses instincts de ménagère économe, +répétait, de son côté : « Tu vois, Charles, comme +tu es cochon ! Tu vois, Charles, comme tu es +cochon ! » Elle finit par prendre une carafe et par +en inonder les cuisses de son mari, dont les +formes apparurent en gracieuses saillies, en reliefs +arrondis et discrets, faits pour ravir de contentement +les regards des personnes présentes.</p> + +<p>Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers +l’extrémité de la salle, dont un piano meublait +le fond. On y assit la jeune mariée, qui redoublait +de hurlements, serrait comme à l’écrou ses +jambes, enlacées, menacées de mains criminelles, +dont on devinait la triomphante marche en avant +au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand +les jambes enfin apparurent, blanches, achevées +en l’emprisonnement de deux souliers minuscules, +blancs aussi, X…, qui était resté en arrière, +le visage contrarié et souriant, eut le claquement +de lèvres agacé d’un monsieur qui veut bien +avoir bon caractère, à la condition, bien entendu, +qu’on ne pousse pas les choses à l’extrême.</p> + +<p>— Ah ! bien, non, fit-il. Pas de blagues, +hein ?</p> + +<p>Mais il n’en put dire davantage.</p> + +<p>— Ta gueule ! lui cria le beau-frère de Gallo. +Ta gueule on va te sortir !</p> + +<p>Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait +des aboiements furieux. D’une intelligence supérieure +que compliquait un sens très fin de la +logique, l’idée que l’on pût se battre pour rire +dépassait sa compréhension, si bien que ce noble +animal, n’écoutant que son courage, s’était précipité +au secours de l’innocence menacée. Dressé +sur ses pattes de derrière, il faisait le tour des +assaillants, en un pas sautillant de menuet, braillant +à faire saigner les oreilles et tamponnant de +ses mains — je dis : « de ses mains » — les fonds +de culotte de Norès, de Marsolleau, de Simonet +et d’Édouard le Bijoutier, tandis que ceux-ci, +impatientés, lui ruaient doucement dans la +figure.</p> + +<p>Soudain :</p> + +<p>— Assez !… Cela suffit ! clama X…, abattant +un formidable coup de canne parmi la débandade +des verres et des assiettes.</p> + +<p>— Tu dis ?… fit le beau-frère de Gallo, stupéfié +d’une pareille audace.</p> + +<p>— Je dis, répliqua X…, que la plaisanterie a +plus que suffisamment duré et qu’il est temps d’y +mettre un terme !</p> + +<p>Ainsi s’exprima X…, avec un tel accent d’autorité +que les âmes des assaillants défaillirent +d’un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui +se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard +noir d’effarement et d’inquiétude. La bouche, +restée bée, de Brandimbourg disait l’excès de +stupéfaction de l’auteur des <i>Croquis du vice</i>, cependant +que Norès, une pâleur livide répandue +sur les joues, jetait furtivement à l’oreille d’Édouard +le Bijoutier :</p> + +<p>— Qui est ce mystérieux inconnu ?</p> + +<p>Casimir s’était tu, conquis, lui aussi, à l’étonnement +général. Entre les candélabres, veufs de +bougies, fixés à l’avant du piano pendaient les +jambes, libérées et inertes, de celle en les veines +de qui coulait le sang des Buthenblant. Au milieu +du profond silence :</p> + +<p>— Quelqu’un, dit X…, vient de demander : +« Qui est ce mystérieux inconnu ? » Je vais répondre +à la question.</p> + +<p>Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le +coup de clarté du bec de gaz suspendu au plafond, +et, là, élevant jusqu’à sa face sa dextre aux +doigts chargés de bagues, il arracha l’un après +l’autre les favoris d’agent de change qui lui enfermaient +les joues : deux crêpés postiches, d’un +roux sombre.</p> + +<p>— Salut à la majesté tombée ! prononça-t-il +avec une solennelle lenteur.</p> + +<p>Il y eut un cri, un seul :</p> + +<p>— Que vois-je ?…</p> + +<p>Sur les épaules du personnage qui a donné son +nom à ce livre souriait le masque vivant, au nez +arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes +tendues à l’appas des sensualités, de l’infortuné +roi dont le sang généreux inonda le pavé de la +place de la Concorde le 21 janvier 1793 !…</p> + +<p>— Louis XVI !… cria M<sup>me</sup> Gallo, pétrie d’érudition.</p> + +<p>X… eut un sourire plein de tristesse, mais +d’une infinie bonté.</p> + +<p>— Pas tout à fait, dit-il : son arrière-petit-fils +seulement.</p> + +<p>Puis :</p> + +<p>— Vous voyez en moi le dernier des Naundorff, +survivant d’une race qu’on croyait éteinte +et héritier direct du trône des rois de France !</p> + +<p>Respectueusement, les yeux baignés de douces +larmes, les assistants se découvrirent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="by">GEORGE AURIOL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c30">XXX<br> +<span class="xsmall">LARGUEZ LES AMARRES</span></h2> + + +<p>La maison était blanche. La porte, verte. +C’était une des plus blanches maisons de Pantin. +C’était la porte la plus verte du monde. Si verte +que les vieux messieurs du pays la venaient contempler +chaque matin afin de réconforter leurs +pauvres yeux, gâtés par les veilles.</p> + +<p>Au-dessus de cette porte, à côté d’une plaque +d’assurances, et non loin d’un nid d’hirondelles +s’étalaient deux panonceaux dorés, sur chacun +desquels on pouvait lire l’inscription suivante :</p> + + +<p class="c">ÉTUDES DE MŒURS</p> + + +<p>Mais on pouvait également ne pas la lire.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, un homme s’arrêta +devant cet immeuble.</p> + +<p>Seul ? Non. Une dame l’accompagnait, qui fit +halte, elle aussi, au seuil du paisible édifice.</p> + +<p>Comme il allait sonner, l’homme entendit +chanter de l’autre côté de la porte.</p> + +<p>Il appuya sur le bras de la femme sa main, +ponctuée de longs poils noirs, et dit :</p> + +<p>— Écoute !</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-elle.</p> + +<p>— On chante…</p> + +<p>— On chante ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Quelqu’un chantait en effet.</p> + +<p>Qui ? On. Quoi ? Ceci :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Trois petits oiseaux en bas âge,</div> +<div class="verse">Par un beau matin de juillet,</div> +<div class="verse">Grignotaient un grain de millet</div> +<div class="verse">Dans un bosquet du voisinage.</div> +<div class="verse">Ils trottinaient allègrement</div> +<div class="verse">Parmi le thym et l’herbe fraîche,</div> +<div class="verse">Quand, muni d’une canne à pêche,</div> +<div class="verse">Parut un chasseur allemand !</div> +<div class="verse">Pa-rut un chasss-eur allle-mand !…</div> + +<div class="verse stanza">Hérissant ses ailes légères,</div> +<div class="verse">Lui dit…</div> +</div> + +</div> +<p>… Ce que dit au féroce étranger le plus jeune +des trois oiseaux, il fut impossible de l’apprendre, +car, soudain, de furieux aboiements éclatèrent, +qui, presque aussitôt, furent suivis de ululements +terribles et de sinistres glapissements. A son grand +regret, l’anonyme chanteur dut interrompre sa +petite rapsodie patriotique.</p> + +<p>Sa voix, un instant auparavant plus douce et +plus caressante qu’un gargarisme au miel, devint +aigre subitement comme trente-six potées de moutarde.</p> + +<p>— Ici, Schnaps ! vociféra-t-il. Ici, sale cochon ! +Prends garde à toi, salopiot ! Si je te pince, +je vais te raboter les fesses, et comme il faut !</p> + +<p>On entendit un bruit de chaînes violemment +secouées, quelques claquements de fouet, un gémissement +de tramway mal graissé qui stoppe ; +puis ce fut le silence.</p> + +<p>Schnaps avait son compte.</p> + +<p>— Sonnes-tu ? demanda la dame.</p> + +<p>— Non, répondit l’homme.</p> + +<p>— Pourquoi ne veux-tu pas sonner ?</p> + +<p>— Je ne refuse pas de sonner, fit l’homme. Je +n’ai aucune raison pour cela. Au moment où tu +m’as questionné, je ne sonnais pas. Je t’ai donc +répondu : « Non. » C’est-à-dire : « Non, je ne +sonne pas en ce moment ; si tu crois que je suis +en train de sonner, tu te trompes. » Mais, maintenant, +je vais sonner.</p> + +<p>— Tu vas sonner maintenant ? Ah !</p> + +<p>— Oui. Cela t’étonne ou te contrarie ?</p> + +<p>— Non, non, pas le moins du monde. Lorsque +tu m’as annoncé que tu te préparais à sonner, +j’ai tout bonnement répondu : « Ah ! » pour +te montrer que j’avais bien entendu, que j’avais +saisi le sens exact de tes paroles. Est-ce que cela +n’est pas correct ?</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">That’s correct !</i> fit l’homme.</p> + +<p>Il tira le pied de biche, et au même instant, la +porte verte s’ouvrit. Un jeune mousse vêtu d’une +livrée écarlate et nanti d’un visage d’écureuil +parut, sa toque galonnée à la main, et dit :</p> + +<p>— M’sieur et dame !</p> + +<p>— Tu chantes très bien, mon petit ami, déclara +la dame.</p> + +<p>— Je ne chante pas bien, répondit le mousse, +mais je fais ce que je peux, et ce que je fais, il y +en a beaucoup qui ne sont pas fichus de le +faire.</p> + +<p>— Mousse, demanda l’homme, est-ce que la +chose est prête ?</p> + +<p>— Quelle chose, Votre Honneur ?</p> + +<p>— La chose en question.</p> + +<p>— Tout est paré, Votre Honneur.</p> + +<p>— Et ces messieurs, sont-ils là ? Lorsque je +dis : « Sont-ils là ? » entends-moi bien, mousse : +je ne te demande pas s’ils sont ici, à cette place +que nous occupons… Je vois bien qu’ils ne sont +pas ici. Je désire simplement savoir s’ils sont +dans la maison ou sur le territoire qui l’environne.</p> + +<p>— Ils sont sur le <span lang="en" xml:lang="en">bowling-green</span> au fond du +jardin, Votre Honneur. Si Votre Honneur veut +me suivre, je vais La conduire.</p> + +<p>— Va ! fit l’homme : nous te suivons.</p> + +<p>Après avoir traversé la cour d’entrée, le parterre +néerlandais, le jardin anglais et le parc, +l’homme, la femme et leur guide entrèrent dans +une petite prairie, au milieu de laquelle se balançait +un aérostat.</p> + +<p>Près de ce ballon, cinq gentlemen fumaient de +longues pipes hollandaises en dégustant des +bières britanniques. Et il y avait apparemment +quelques instants déjà qu’ils avaient entrepris de +se rafraîchir, car, si le nombre des bouteilles +vides qu’ils avaient rejetées sur le gazon était +moins fabuleux que celui des étoiles qui +grouillent au firmament, il était quatre fois plus +considérable, certes, que celui des petits astres +blancs qui constellent l’azur de ton drapeau, +libre Amérique.</p> + +<p>Dès qu’ils eurent aperçu les nouveaux arrivants, +les cinq gentlemen se levèrent et saluèrent, +avec des gestes parallèles et d’identiques +sourires.</p> + +<p>L’homme et sa compagne s’inclinèrent également, +puis ils furent s’asseoir dans la nacelle du +ballon, où le groom rutilant ne tarda pas à leur +apporter de la bière d’York, des pipes de Gouda +et du tabac de la Semois.</p> + +<p>Après avoir longuement bu, à l’instar de leurs +amis, l’homme et la femme allumèrent leurs +pipes et, doucement, se mirent à fumer.</p> + +<p>Au bout d’un petit temps, le visiteur mâle se +découvrit.</p> + +<p>Il se découvrit et, s’adressant aux cinq distingués +buveurs, ou plus particulièrement peut-être +à celui qui paraissait être le syndic de la bande :</p> + +<p>— Camarades ! cria-t-il, êtes-vous prêts à +m’entendre ?</p> + +<p>— Camarades ! êtes-vous prêts à l’entendre ? +demanda le président, en se tournant vers ses +acolytes.</p> + +<p>Les quatre gentlemen s’inclinèrent affirmativement ; +sur quoi, le président lança :</p> + +<p>— Nous sommes prêts !</p> + +<p>L’homme reprit :</p> + +<p>— Ma vie était entre vos mains : vous pouviez +me noyer, me pendre, me brûler, m’asphyxier, +me guillotiner, m’étouffer, m’empoisonner +ou me faire lâchement poignarder par des +Napolitains de bas étage. Vous ne l’avez pas fait. +Si je suis ici en ce moment, cette pipe à la main +et ce vague sourire sur les lèvres, c’est à vous que +je le dois. Merci.</p> + +<p>— Il n’y a pas de quoi ! murmura le chef.</p> + +<p>L’homme poursuivit :</p> + +<p>— « Ami, m’avez-vous dit, sois <i>notre homme</i> : +notre homme de bronze et notre homme de +paille, notre homme de confiance, notre homme +d’affaires, notre homme du monde et, au besoin, +notre homme d’équipe ! Sois <i>notre homme</i> +m’avez-vous dit, et il ne te sera fait aucun mal. » +Ai-je été <i>votre homme</i> ainsi que vous l’entendiez ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Ai-je fidèlement exécuté tous vos ordres et +me suis-je prêté sans murmurer à toutes vos fantaisies ? +Nuit et jour, me suis-je tenu à votre disposition ? +Où il vous a plu de m’envoyer, suis-je +allé ? Suis-je revenu d’où j’étais toutes et quantes +fois il vous a semblé bon de me rappeler ? Ai-je +gardé le silence sur ce que vous vouliez céler ? +Ai-je dit toutes les choses qu’il vous agréait que +je disse ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Mes actes, mes gestes, mes grimaces et mes +tics sont-ils constamment restés en accord avec +vos désirs ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— J’étais seul. Vous m’avez dit : « Sois deux ! +Cette femme est pour toi : prends-la. » L’ai-je +prise ?</p> + +<p>— Tu l’as prise.</p> + +<p>— Sans hésitation ?</p> + +<p>— Sans hésitation.</p> + +<p>— Êtes-vous contents de moi ?</p> + +<p>— Nous sommes contents.</p> + +<p>— Un mot alors, camarades.</p> + +<p>— Parle !</p> + +<p>— Maintenant que cette femme est mienne et +que j’appartiens à cette femme, suis-je parvenu +au terme de ma mission ? Ai-je reconquis le droit +d’être moi-même et puis-je enfin prendre congé +de vous ?</p> + +<p>— Tu es libre.</p> + +<p>— J’emmènerai donc mon épouse, ce soir +même, là-bas, ailleurs ou autre part. J’ai été le +jouet du hasard durant toute ma vie, et je ne +veux avoir d’autre guide que le hasard au cours +de mon voyage de noces…</p> + +<p>— Tes paroles sont-elles la translation exacte +de ta pensée ? demanda le syndic.</p> + +<p>— Oui ! fit l’homme.</p> + +<p>— Alors, qu’il soit fait selon ta volonté !</p> + +<p>En prononçant ces paroles, le président tira +de la poche de son gilet une hache d’abordage et, +d’un seul coup, trancha le câble de l’aérostat.</p> + +<p>Libre de ses entraves, le ballon monta droit +dans le ciel pendant environ six minutes, puis, +ayant trouvé la route du nord, rapidement il +s’éloigna dans la direction de la Norvège.</p> + +<p>Il s’éloigna, emportant Odette et X…, tandis +qu’avec la joie saine des artisans dont la tâche +est enfin terminée Pierre Veber, Jules Renard, +Tristan Bernard, Georges Courteline et George +Auriol débouchaient gaiement de nouvelles bouteilles.</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— Une situation qui n’a pas de nom</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— La réponse du capitaine et la réplique de X…</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Comme on se retrouve</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">24</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— A la recherche d’une âme sœur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— Où le lecteur fait connaissance avec un nouveau +personnage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">34</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Dans lequel le capitaine ôte sa redingote</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">41</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— Où le capitaine remet successivement sa +redingote et une personne qu’il a connue +autrefois</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— X… chez les Indiens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— L’hôtel de Sénégambie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">65</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— Apparition de deux ingénues</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">72</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— Où le lecteur fait la connaissance de M. Maubeck</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">79</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— Maubeck hérite</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">87</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— Marthe et le Mohican</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">96</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="drap">— Mesdemoiselles de Buthenblant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="drap">— Où X… éprouve une immense émotion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">116</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="drap">— Chez le myre Othon</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="drap">— Une soirée chez les Buthenblant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">130</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="drap">— Le duel</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="drap">— Où la situation semble s’éclairer, mais bien +faiblement</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">148</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="drap">— Un bouge</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> +<td class="drap">— Les naufragés de la rue Germain-Pilon</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">165</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> +<td class="drap">— Un orage terminé par un coup de tonnerre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">173</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td> +<td class="drap">— De plus en plus loufoque, ou le suicide du +Mohican par l’assassinat</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td> +<td class="drap">— Dans l’autre monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td> +<td class="drap">— Hôtel de Tananarive, chambre 20</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">197</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td> +<td class="drap">— Où le vidame de Buthenblant raconte sa tragique +histoire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">205</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td> +<td class="drap">— X… fait une fin</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">212</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td> +<td class="drap">— Revenons au capitaine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">222</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td> +<td class="drap">— Où X… révèle sa personnalité</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c29">228</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td> +<td class="drap">— Larguez les amarres !</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c30">235</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<p class="drap"><span class="sc">Pierre Veber</span> : Avertissement ; pages <a href="#c1">9</a>-16, +<a href="#c7">49</a>-56, <a href="#c12">87</a>-95, <a href="#c17">130</a>-138, +<a href="#c22">173</a>-180, <a href="#c27">212</a>-221.</p> + +<p class="drap"><span class="sc">Jules Renard</span> : pages <a href="#c2">17</a>-23, +<a href="#c8">57</a>-64, <a href="#c13">96</a>-106, <a href="#c18">139</a>-147, +<a href="#c23">181</a>-188.</p> + +<p class="drap"><span class="sc">Tristan Bernard</span> : pages <a href="#c3">24</a>-33, +<a href="#c9">65</a>-71, <a href="#c14">107</a>-115, <a href="#c19">148</a>-156, +<a href="#c24">189</a>-196, <a href="#c28">222</a>-227.</p> + +<p class="drap"><span class="sc">G. Courteline</span> : pages <a href="#c5">34</a>-40, +<a href="#c10">72</a>-78, <a href="#c15">116</a>-120, <a href="#c20">157</a>-164, +<a href="#c26">205</a>-211, <a href="#c29">228</a>-234.</p> + +<p class="drap"><span class="sc">G. Auriol</span> : pages <a href="#c6">41</a>-48, +<a href="#c11">79</a>-86, <a href="#c16">121</a>-129, <a href="#c21">165</a>-172, +<a href="#c25">197</a>-204, <a href="#c30">235</a>-242.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 3-1927.</p> + +<div class="chapter"></div> +<div class="trnote"> +<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2> + + +<p>Le passage en sanskrit en tête du chapitre XVI, +peu déchiffrable sur l’écriture très déformée de l’édition 1927 +que nous transcrivons, est en revanche nettement lisible +dans l’édition 1895. Il +est tiré de l’acte 2 de <i>la Reconnaissance de +Sacountala</i>, édition de Chézy, Paris, 1830, qui le traduit ainsi :</p> + +<p>« Quand je réfléchis sur la puissance de Brahmâ et sur les perfections de +cette femme incomparable, il me semble que ce n’est qu’après avoir réuni +dans sa pensée tous les élémens propres à produire les plus belles formes, +et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu’il s’est enfin +arrêté à l’expression de cette beauté divine, le chef-d’œuvre de la création. »</p> + +</div> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75972 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75972-h/images/cover.jpg b/75972-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e14f863 --- /dev/null +++ b/75972-h/images/cover.jpg diff --git a/75972-h/images/sanskrit.jpg b/75972-h/images/sanskrit.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72fa60d --- /dev/null +++ b/75972-h/images/sanskrit.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this book outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..34d7c59 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +book #75972 (https://www.gutenberg.org/ebooks/75972) |
